Li lin dins l’ culture walone / La lin dans la culture wallonne

li lin dins l’ culture romane en Bèljike / le lin dans la culture romane en Belgique

(Henri Liebrecht, 1950) (Kortrijk / Courtraî -royadje do lin – rouissage du lin) 

Jean-Jacques gaziaux, La culture du lin, in : EMVW, 196(…), p.(162-)191

 

(p.162) Après avoir atteint sa plus grande expansion en 1960, la culture du lin à Jauchelette, confinée à la seule ferme de la Ramée, accuse une nette baisse.

 

À l’ Abîye, ës-ont one boune têre po llén : one douce têre quë s’ travaye mia ‘une terre douce (= sablonneuse) qui se laisse mieux travailler’. Së lcampagne dë d’ là l’ êwe, lë têre èst pës fèle, pës aurzîye ‘sur la campagne de là l’Eau, la terre est plus ardente (plus vive), plus argileuse’. Meilleure que celle de la campagne de la Ramée, elle convient mieux à la culture de la betterave.

En ce qui concerne l’assolement, on adopte un intervalle de six à sept ans entre deux récoltes de lin sur le même terrain, vu les exigences de cette plante, télemint qu’ ça satche ‘tire (= épuise)’.

 

 

La préparation de la terre

 

  1. — La petitesse de la graine exige une terre bien tra­vaillée, bien ameublie : ë faut one têre fëne, come on parc d’ agnons, bén aprèstêye, bén apwintîye ‘une terre fine, comme

(p.163) (pour)   un   semis   d’oignons,   bien   apprêtée,   bien   mise   à point’.

Voici les différentes étapes de ce travail, du labour aux semailles. Përdans-ne one têre vîye tchèrwêye ‘litt. : prenons une terre vieille charmée (= labourée depuis longtemps)’; les engrais chimiques, l’ engrês (1), ont été répandus sur le labour, së l’ tchèrwé.

Pour remuer le sol, on utilise d’abord l’extirpateur, on passe d’ abôrd avou l’ èstërpateûr, mins on-z-a co dès gros bënons ‘buttes’ (2). Pour égaliser, po règalëser, pour écraser les grosses mottes, po spotchi lès grossès rëkes, on herse, on ran.ne. La herse en fer a remplacé celle en bois; elle s’appelle l’ ipe inclënâbe ‘la herse inclinable’, ripe ètrîye ‘la herse étrille’, ripe à claus ‘à clous’, à spès dints ‘à dents épaisses (= nombreuses)’, à féns dints ‘à dents fines (= moins nombreuses)’.

Quand la terre est séchée, souwêye, on la roule, on lrôle.

Ensuite on la raffine.

Dins ltimps, on dosséve (3), on sclëdéve (4) avou on dosswè : cet instrument, sorte de herse plutôt carrée, one sôrte d’ipe pëtôt carêye, était spécialement utilisé pour ameublir les terres de lin. En voici une description sommaire : deûs bâres dë bwès, avou, së chake, vént à vént-cénk dints d’ fiêr, inclënés padri, intèrcalés ‘en quinconce’. Cette opération se pratiquait également avec une herse en bois retournée, les grandes dents en haut ; on dosséve ossë avou lès p’tëts dints d’ one ipe dë bwès r’tournêye.

Asteûre, on-n-utëlëse l’ ipe roulante ou pëcoteûse litt. : ‘picoteuse’.

Chaleur et lumière pénètrent bien dans un sol préparé de la sorte.

 

(1) L’engrais animal n’est jamais utilisé : pont d’ ansëne ‘pas de fumier’, pont d’ bëgâ ‘pas de purin’. Cf. note 3, p. 165.

(2Bënon : à ajouter au Französ. Etymol. Wörterbuch (FEW), I, 370 (famille du français  biner); comparer les formes hesbignonnes bègnon ‘labour profond’ et bègneter ‘faire un labour profond’.

(3Dosser : Mons dosser ‘donner un apprêt à la terre’, FEW, III, 147a (dorsum). Dosser ‘herser avec la herse retournée pour aplanir les sillons ou quand il y a des traînées inégales sur la terre’, dosswè ‘émottoir’ (L. léonard, Lexique namurois, LXXII, 445).

(4) Sclëder : ‘litt. : traîner’, dérivé de sclëde ‘traîneau’.

 

(p.164) Les semailles

 

  1. — L’époque.

Le lin est semé en mars-avril ; le lén d’ môs’ èst mèyeû, ‘l èst pës timprë ‘le lin de mars est meilleur, il est plus hâtif’. On ne sème plus à la volée; aujourd’hui, la machine est utilisée pour semer et même pour planter le lin.

 

  1. — On sème à la main.

Les bons semeurs étaient rares au village ; faleûve ië r’coûrs au spêcialësse po sèmer égal ‘il fallait avoir recours au spécialiste pour semer avec uniformité’. Cette qualité manquait à plus d’un semeur : là, n-avot massëf èt là, pont dë s’minces ‘litt. : là, il y avait massif (= beaucoup) et là, pas de semences’.

Semer llén à l’ volêye, c’ èsteut malaujë ‘difficile’, pace que lès s’minces sont p’tëtes èt fwârt glëssantes : èles brotchenèt fou dè l’ mwin ‘elles jaillissent hors de la main’, èles coûrenèt fou d’ tos lès costés.

Po sèmer, on prind lès s’minces à péncîyes ‘à pincées’. Les semences étaient déposées dans une espèce de tablier de toile enroulé autour de l’avant-bras du semeur : on sèmwè ‘litt. : un semoir’, quausëmint come on lénçou ‘quasiment comme un drap de lit’.

Il faut noter que le lin se sème moins épais, mwins spès, que la plupart des céréales, les semences étant très fines.

 

  1. — On sème à la machine.

Pour l’ensemencement, on utilise actuellement le semoir aux céréales, dont les socs ont été préalablement relevés le plus haut possible afin que les graines soient semées épar­pillées : asteûre on sème à l’machëne; lès chis sont r’lèvés së hôt qu’ on sét.

Le plus souvent, une plaque de tôle est ajustée en dessous des socs, pour que la semence de lin, glissante et gluante, s’éparpille mieux ; avou one tole pu d’zos lès chis, lë s’mince, qu’ èst glëssante, glëmiante, së staure mia.

Quelqu’un suit la machine, car à la fin et au début de chaque tour, il faut arrêter la chute des graines et la per­mettre de nouveau : one saki sut l’ machëne; à chake tour, ë faut dësgrin.ner èt règrin.ner.

 

  1. — On plante à la machine.

Cependant certains marchands préfèrent que le lin soit planté. Dans ce cas, la machine est utilisée comme pour (p.165) l’enfouissement des graines de céréales : les semences de lin sont déposées dans un petit sillon tracé par un soc. On plante lë lén avou on dobe chi ‘litt. : avec un double soc (= avec un soc spécial qui s’adapte en dessous du soc ordi­naire)’ à l’ rôye ‘à la ligne’.

 

  1. — On herse et on roule.

Un ouvrier suit immédiatement le semeur pour recouvrir les graines, po rascouvrë. Jadis cela se faisait avec le dosswè (cf. § 3). De nos jours, on herse légèrement avec une « herse étrille » (l) : asteûre on ran.ne lèdjêremint avou one ipe ètrîye.

Quand c’èst sètch ‘sec’, on rôle. Pour rouler le lin, on préférait autrefois le rouleau de bois — plus léger — à celui de pierre. Quand on rôleûve avou lès bièsses èt qu’èles fyin’ leûs-afêres, on passeûve avou l’ rôlia d’ssës, adon on s’ arèteûve èt on scrèpeûve lë rôlia avou on vi chupia, one sëtombe (2), on baston ‘quand on roulait avec les bêtes (de trait) et qu’elles faisaient leurs affaires (= leurs besoins naturels), on passait avec le rouleau dessus, ensuite on s’arrêtait et on raclait le rouleau avec une vieille bêche, une sëtombe, un bâton qu’on avait avec soi’. Comme ces saletés collent, plakenèt, sur le rouleau, les semences seraient entraînées (3).

Quand il pleuvait à ce moment, on ne roulait pas et le lin pouvait pousser ainsi.

 

(1) Cette herse, appelée aussi macrale  (herse-chaîne), est également utilisée pour herser les prés au mois de mars, po fê lès prés au maus’, po lès macraler.

(2) S(ë)tombe : pour les multiples utilisations de ce bâton fourchu, cf. É. legros, L’aiguillon du bouvier et « la fourche de charrue », Enquêtes Musée Vie Wallonne, VII, 106-115.

(3) Par M. Docq, originaire de Chaumont-Gistoux (Ni 63), j’apprends que dans ce village, l’ouvrier qui roulait se munissait d’un seau qui servait à recueillir l’urine de l’animal de trait : lès bous, lès vatches, ça pëche sovint, èt fèl ‘piquant’. Faleûve prinde on sèya au bëgau qu’ on bouteûve së lrôlia ou së ldossou (forme locale de dosswè), pace que l’ pëchate bruleûve lë s’mince dë lén. (Par contre, les autres céréales poussent mieux aux empla­cements qui ont reçu cet engrais supplémentaire : on vwèt dès topèts ‘on voit des touffes’ pës hôts dins lès rècoltes où ç’ quë lès bièsses ont pëchi ou tchi).

 

(p.166) Jusqu’à la récolte

 

  1. — Le lin pousse.

La semence germe et pousse vite : le lén vént rade; d’après lès vîyès djins, i li faleûve cint-z-eûres po v’në èt nonante djous po meûrë ‘d’après les vieilles personnes, il lui fallait cent heures pour venir (== germer) et nonante jours pour mûrir’. Djë l’ a todë ètindë dîre, mins djë n’ a jamês controlé !

Lë lén èst bén v’në, c’èst come one broche ‘le lin est bien poussé, c’est comme une brosse (= la surface est bien régulière)’,

 

  1. — Le sarclage.

Lorsque la tige avait atteint un peu moins de dix centi­mètres (1), il fallait sarcler le champ de lin. Quand ‘l èstot crèchë, au mwès d’ avrë-mây, lès cinsis v’nin’ veûy après lès potelés djon.nès fèyes èt lès-èfants (èt à dèfaut lès fèmes) po saucler ‘quand il était crû, au mois d’avril ou de mai, les fermiers venaient solliciter les services des petites jeunes filles et des enfants (et à défaut des femmes) pour sarcler’.

On-n-èsteût à vént’-cénk trinte là-d’dins. Ë faleûve roter à gngnos d’au matén à l’ nêt, së bouter à gngnos; on s’ trin.neûve, on s’ cobèrôleûve là-d’ssës. N-a dès cës quë s’ abachin’. Dès coméres mètin’ dès lèdjêrès spadrîyes ‘on était vingt-cinq ou trente là-dedans. Il fallait avancer à genoux du matin au soir, se mettre à genoux ; on se traînait, on se roulait en tous sens (= on adoptait toutes les positions) là-dessus. Il y avait des ceux (= certains) qui s’abaissaient. Des femmes mettaient (= chaussaient) des légères espadrilles’. Tout en sarclant, cette jeunesse s’amusait à plaisanter et à chanter (2).

Il fallait que la tige, lë fëlé (3), ne soit pas trop grande, pour ne pas la froisser, po ni l’ frochî, ou la casser. P’tët, lë lén flachi ‘versé’ së r’drèsse.

 

(1) demoor, o. c., p. 58, note 2-4 cm.

(2) Voici des fragments de deux de ces chansons : 1° Sinte Caterëne au paradës / Èvouyiz-me on brave ome / Djë v’s-è prîye dëspôy todë / … / Qu’ ë seûye baurbë come on sapeûr ! ‘Sainte Cathe­rine au paradis / Envoyez-moi un brave homme / Je vous en prie depuis toujours / … / Qu’il soit barbu comme un sapeur ! — 2° Lët p’tët bossë : Quate tchandèles, c’ èsteût quate fëstës / Rëdindë rëdindë / …/ ‘rLe petit bossu : quatre chandelles, c’était quatre fétus / … /’.

(3) Fëlé : ‘litt. : filé’. Cf. afr. mfr. filé ‘ce qu’on a filé, fil de chanvre ou de lin’, namurois filéP (FEW, III, 535b). La tige de lin est sans doute appelée fëlé par anticipation.

 

(p.167) Par ailleurs, grâce à cette petite taille, il est très facile d’y repérer les mauvaises herbes : on-z-a pèrcé (l) aujîy po veûy lès-ièbes dëdins. Y croissent surtout dès djènes bûres (litt. : des jaunes beurres) ou amerales ‘des camomilles communes’ ; dès tchèrdons qu’ on côpeûve avou on coutia ‘des chardons qu’on coupait avec un couteau’ ; dès sausserales ‘des persicaires’ ; deux variétés de moutardes des champs : dès-avrouches, pës pâles, plantes à tronc portant les fleurs les plus pâles ; dès sènés, pës djènes, variétés à quatre ou cinq branches, à fleurs plus petites et plus jaunes (2).

De nos jours, cette opération est remplacée par la pulvé­risation ; asteûre, on pëlvèrësêye po lès mauvêsès-ièbes èt po lès mochètes ‘pour les mouchettes (= moucherons)’.

 

  1. — La floraison.

Le lén florët. Là dè bia lén ! Quëne florëjon ! ‘Le lin fleurit. Voilà de belles fleurs ! Quelle floraison .’ (cf. § 1).

 

 

La récolte

 

  1. — L’époque.

On ratindeûve quë llén seûy meûr ‘on attendait que le lin soit mûr’. Quand lmakète (3) est sètche èt quvos lwachotez, on-z-ètind chëleter, arnachi (4) lès s’minces dëdins ‘quand la capsule granifère est sèche et que vous l’agitez, on entend les semences sonner, remuer et faire du bruit à l’intérieur’.

Dins l’ timps, quand on passéve dëlé lès rècoltes dë lén quë drèssin’, on rauyive trwès-quate pouys dë lén. On r’vënéve avou à s’ maujone èt on lmèsëréve. Wête ë pô quén bia grand lén ! ‘jadis quand on passait près des récoltes de lin qui dressaient

 

(1) Pèrcé : ‘très, extrêmement’ ; à rattacher sémantiquement au mfr. fr. percer ‘se manifester; triompher’ (FEW, VIII, 285b). Comme le verbe pris dans ce sens, l’adverbe traduit une notion de superlatif.

(2)  Cf. warnant, o. c., pp. 97, 98 et 183.

(3Makète : à ajouter au FEW, VI1, 71 (makk-); il ne cite pas cet emploi précis qui doit être fort répandu; cf. Enquêtes, X, 113 : makète ‘capsule’ (Vielsalm).

(4) Arnachi : ‘faire  du  bruit  en remuant’;  afr. harnaschier; voir afr. harnais ‘tumulte’, harnoie ‘bruit, cri’ (F. godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française, t.  IV, Paris,  1881-1902). A ajouter au FEW, XVI, 204a (*heRnest).

 

(p.168) (= sur pied), on arrachait trois ou quatre tiges de lin. On revenait avec (le lin) chez soi et on le mesurait. Regarde un peu quel beau grand lin !’. Ces tiges étaient déposées sur la tablette de la cheminée, et on prenait intérêt à comparer la récolte des différents fermiers.

On c’mincive à coude lë samin.ne après lSint-Pîre ‘on commençait à cueillir la semaine après la Saint-Pierre’, après le premier dimanche de juillet, jour de la fête commu­nale. On coudeûve inte l’ aous’, en ratindant d’ fé l’ aous’ ‘on cueillait entre (= avant) la moisson, en attendant de faire la moisson’.

 

  1. — Les arracheurs.

Dins l’ timps, tos lès p’tëts këltëvateûrs de Djôcelète alin’ coude lë lén à l’ Abîye ‘autrefois, tous les petits cultivateurs de Jauchelette allaient cueillir le lin à la ferme de la Ramée’. Les ouvriers agricoles de la Ramée, parfois accompagnés de leurs épouses, de fortes femmes, étaient occupés à la même besogne : dès-ovrîs d’ l’ Abîye, dès fèmes d’ ovrîs, dès fwatès coméres. Des étudiants arrachaient également le lin pour gagner l’argent nécessaire à leurs études.

L’arracheur se présentait auprès du fermier-régisseur, Mèdârd, lë trècinsi d’ l’ Abîye. « Qu’è v’loz? Combén d’ mètes? Quénze mètes ! » ‘Qu’en voulez-vous? Combien de mètres? — Quinze mètres !’. Lë trècinsi djèstréve (1) ‘le régisseur mesurait cette distance à l’enjambée,’ pa asgôchîyes, sur la largeur du champ de lin. Il délimitait de la sorte le lot, lë djén, de l’arracheur. On r’prind on djén (2) d’ lén po rôyi ‘on reprend un lot de lin pour (l’) arracher’.

 

  1. — L’arrachage à la main.

Po coude, faut ië lmaniére : avou ldrwète mwin, on rôyive lë lén, on lramasséve dins s’ brès gauche à hôteû dès djambes po fé one brèssîye qu’on boutéve à l’ têre : one manêye (3) ‘pour cueillir, il faut avoir la manière : avec la main droite, on arrachait le lin, on le ramassait dans le bras gauche à hau­teur des jambes pour faire une brassée qu’on déposait à terre : une manêye’. On coudéve à manêyes. Les manêyes étaient déposées en lignes parallèles.

 

(1) Djèstrer : liégeois dièsirer, djèstrer ‘mesurer (une terre) à l’enjambée’ (DL); à ajouter au FEJF, III, 61b (dextans).

(2Djén : FEW, XVI, 280a (francique *jan).

(3) Manêye : dérivé en -ata de  manus; à ajouter au FEW, VI1, 287b.

 

(p.169) En avançant, pour délimiter son lot, l’arracheur laissait debout sur les côtés des poignées de lin liées à leur sommet, dès boulomes (1) (litt. : des bonshommes), dès pougnîyes de lén lôyîyes pa -d’zeû; on fêt dès boulomes po së r’conèche po mèserer ‘on fait des bonshommes pour se reconnaître (= pour s’y retrouver) pour mesurer’.

On arrachait le lin du lever du soleil jusqu’à la tombée de la nuit. Cette opération était particulièrement pénible pour les mains nues et les reins des novices et même des habitués. À l’ fwace dë satchi, quand l’ lén èstot dêr à coude, on-z-avot sès mwins arindjîyes : èles-èstin’ côpêyes èt plin.nes dë clokètes ‘à force de tirer, quand le lin était dur à cueillir, on avait ses mains arrangées (= abîmées) : elles étaient coupées et pleines de cloques’. Au pës sovint, on loyive sès dwèts avou dès p’tëtès lokes èt on fëlé; on bouteûve on vi want ‘le plus souvent, on liait (= protégeait) ses doigts avec des petites loques et (= liées par) un fil; on mettait un vieux gant’. C’èstot dêr ossë pace qu’ ë faleûve travayi d’abachi ‘abaissé’.

Cependant le fait que ce travail se pratiquait en groupe le rendait plus agréable et surtout suscitait l’émulation. On-n-èstot ènondé onk avou l’ ôte èt on s’ dëspêtchive dè coude po ni ièsse padri s’ camarâde ‘on était excité l’un avec l’autre et on se dépêchait de cueillir pour ne pas être derrière son camarade’. Chacun, il est vrai, choisissait une largeur de lot en rapport avec ses forces.

Après l’arrachage, le régisseur mesurait à nouveau, mais cette fois à la chaîne d’arpenteur. Pour calculer la superficie arrachée, il multipliait la moyenne des deux longueurs par celle des deux largeurs, ce qui favorisait généralement les arracheurs.

Quand l’ têre esteût coudouwe (2), lès manêyes èstin’ o miète arwèdîyes, fènêyes ‘quand la terre (= la récolte) était cueillie, les manèyes étaient un peu raidies, fanées’. On lêyive lès manêyes on bon djou là po sètchë ‘on laissait les manèyes un bon jour (= vingt-quatre heures bien sonnées) là pour sécher’. On boutéve lë lén flachi së s’ bosse po qu’ë së r’mètêche ‘on mettait le lin versé sur sa bosse (= la partie courbée sur le sol) pour qu’il se remît (droit)’.

 

(1) Boulome : à ajouter au FEIF, IV, 456a.

(2) II est bon de souligner ce sens, qui semble être rare.

 

(p.170) 15 La mise en chaînes

 

C’étaient les plus adroits des ouvriers de la ferme qui pratiquaient la mise en chaînes (1) ; i v’neûve dès-omes èsprès po fé dès kin.nes (2). Les chaînes sont des rangées de manêyes, doubles et d’environ trois mètres, dont les pieds sont distants et dont les têtes s’appuient les unes contre les autres. Quand c’ èsteût dès-apërdëces qui c’mincin’ à fé dès kin.nes, ës boutin’ one grande pièce po fé on guëde po s’ min.ner drwèt ‘quand c’étaient des apprentis qui commençaient à faire des chaînes, ils mettaient une grande pièce (de bois) pour faire un guide (= pou se guider) pour se mener droit’ (fig.1).

 

(p.171) Bouter è kin.nes, ça d’mandéve dè l’ bèsogne ’mettre en chaînes, cela demandait de la besogne (= c’était un travail exigeant)’. Deux hommes étaient aidés par six enfants, ou à défaut d’enfants, par autant de femmes. Ces enfants, disposés trois de part et d’autre, relevaient les manëyes les plus éloignées et les apportaient aux deux hommes qui les dressaient en chaînes au milieu de l’espace ainsi débar­rassé. On comprend que les enfants étaient préférés pour cette opération qui ne pouvait pas traîner et demandait assez d’agilité. Lès-èfants pwartin’ lès manêyes, one dëzos on brès, l’ ôte dëzos l’ ôte; ës lès d’nin’ aus-omes quë fyin’ dès kin.nes avou. Lès-èfants d’vin’ trëmeter, ës-alin’ gangni leû djournêye ‘les enfants devaient trotter, se dépêcher, ils allaient gagner leur journée’. On travaillait d’habitude de six heures à dix-huit heures.

Les manêyes n’étaient pas liées. Lès kin.nes, zèles, èstin’ rëlôyîyes à chake dèbout avou one pëtëte loyète qu’ on-n-avot prins al deûzyin.me ou avant-dêrëne manêye ‘les chaînes, elles, étaient reliées à chaque bout avec un petit lien pris à la deuxième ou avant-dernière manêye’. Avec cette torche de lin ficelée en corde, on reliait les quatre dernières manêyes. De la sorte, l’ensemble était plus stable.

Le travail terminé, les garçons s’amusaient fréquemment à sauter au-dessus des chaînes à pieds joints, le plus souvent au grand mécontentement des ouvriers, lès gamins sautelin’ lès kin.nes à djonts pids.

 

  1. — La rentrée à la ferme.

Autrefois, le lin une fois séché, le fermier louait les services d’une équipe d’ouvriers pour le lier. Quand llén è kin.nes èsteût sètch, faleûve lë loyi. N-avot dès cës quë lpërdin’, quë r’fyin’ à pîce ‘certains le prenaient, le faisaient à pièce (= s’engageaient à lier toute une terre à tant par hectare)’.

Lë loyeû përdeûve dirèctëmint lès manêyes à l’ kin. ne : n’è faut deûs ou trwès po ië one djaube ‘le lieur prenait direc­tement les manëyes à la chaîne : il en faut deux ou trois pour avoir une gerbe1. Si, par maladresse, l’ouvrier tirait en même temps un peu de lin d’une autre manêye, l’opération traînait quelque peu.

On lôyive lë djaube avou dès loyètes dë strin d’ blé ‘on liait la gerbe avec de petits liens de paille de seigle’. On redressait, on r’planteûve, ensuite les gerbes.

Lès-ôtes-ovris suvin’ po fortchi : on fieûve dès grossès tchèrêyes dë iut’ à dis léts, së dès gros tchaurs ; on rintreûve lë lén dins lgrègne, on rëgrègnive èt on l’ dêstchèrdjive dins on mafe ‘les autres ouvriers suivaient pour fourcher (= jeter (p.172) les gerbes sur le chariot à la fourche) : on faisait de grosses charretées de huit à dix lits (de gerbes), sur de gros chariots ; on rentrait le lin dans la grange, on rengrangeait et on le déchargeait dans un gerbiern. A la ferme de la Ramée, lorsque les lits de lin s’étaient élevés et qu’il fallait ménager un ou plusieurs paliers, dès sclamias (l), l’engrangement devenait difficile. Dins lès sclamias, c’ èstot fwârt glëssant; lès djaubes dë lén, quë n’ sont ni fwârt grandes, ne së r’lôyen’ ni ‘ne se relient pas (= n’assurent pas une grande stabilité)’. Le lin pouvait alors être battu.

 

  1. — Petit à petit, le travail du lin ne se pratiqua plus à Jauchelette et les fermiers vendirent leurs récoltes à des marchands flandriens. Au pës  sovint, lès  cinsis louwin’ ‘louaient’ leûs têres à dès martchands flaminds ; n-a dès-ôtes quë l’zî vindin’ leû lén.

Avant l’apparition des gros camions, les fermiers conti­nuaient toujours à engranger leur récolte. Ils devaient en effet attendre la fin de la saison des betteraves pour pouvoir à nouveau disposer de leurs chariots ; on rechargeait alors le lin pour le conduire à la gare d’Huppaye ou à celle de Jodoigne. Quand on-n-avot fêt aus pétrâles, on r’tchèrdjive lë lén à tchaur ; on l/’ min.neûve au vâgon ‘wagon’ à Oupâye ou à Djodogne avou dès gros tchaus à cénk tchëvaus.

 

  1. — Les meules.

Le transport par chariots cessa lorsque les marchands acquirent des camions. Le lin ne fut plus rentré à la ferme. Avou lès djaubes, on fieûve dès (p’tëtès) môyes ‘avec les gerbes’, liées à la main ou à la machine, ‘on faisait des (petites) meules’. Lorsque les ouvriers étaient peu nombreux, ils utilisaient un traîneau, one sëclëde, ou une échelle, one chaule, traînés par un cheval et sur lesquels on entassait les gerbes de lin, on fieûve on moncia, pour les rapprocher de la meule.

Ces ouvriers, ceux de la ferme ou des Flandriens, cou­vraient alors la meule. Dins lvi timps, ës-ascouvrin’ lë môye avou dès djaubes dë strin batë, on twèt d’ botes dë lén; asteûre on boute one bâche, one grande twèle.

 

(1) Sclamia : espace en retrait assez étroit où se tient un ouvrier, souvent une femme, qui reçoit sur sa fourche la gerbe que lui lance le déchargeur sans qu’elle touche le palier; la gerbe passe ainsi de fourche en fourche jusqu’à l’entasseur. Cf. warnant, o. c., p. 133.

 

(p.173) Les meules restent en moyenne trois semaines ou un mois sur le champ. Mins lès môyes d’meûrin’ là quëkefîye bén lontins ‘mais les meules demeuraient là quelquefois bien longtemps’. Le lin continue à sécher à l’air, i r’ssouwe à l’ êr. Adon lès martchands vènenè avou dès camions; lë lén è va së (litt. : sur ou sus (?) (= vers)’ lès Flandes.

 

  1. — L’arrachage mécanique.

Actuellement, le lin est arraché à la machine, à l’ machëne. S’il est lié, on élève les gerbes en dizeaux, dès dijas, avant de les mettre en meules. Sinon on le laisse rouir (cf. § 27) ; ainsi, en 1967, la Coopérative Agricole Linière de Jodoigne n’élève plus de meules, mais rentre le lin roui au champ.

 

La récolte et le nettoyage de la graine

 

  1. — Le battage.

Dès la rentrée du lin à la ferme, des ouvriers commençaient à le battre.

Dins ltimps, on bateûve lë lén avou on mayèt (1) ‘un maillet’ (fig. 2). Voici la description des différentes parties de cet instrument :

—  lë blok èstot sovint en  bwès d’ ôrme; lès-ôtes bwès findin’ trop rade, pace qu’ ës-ont lfëlé trop drwèt ‘le bloc était souvent en bois d’orme ; les autres bois (se) fendaient trop vite, parce qu’ils ont la fibre trop droite’. Il est à noter que ce bloc, de forme rectangulaire, est lisse, lësse, sans cran, sins crin, sins dint pa-d’zos. Lë mayèt po bate lë blé ‘le seigle’ èt l’ avin.ne avou dès crins; on fieûve dès dints avou one sôliète ‘avec une scie’. Avou on mayèt à crins, lë fëlé dë lén së spotcheûve, s’ brôyeûve ‘la tige du lin s’écrasait, se broyait’ ; ça n’ valeûve rén ! Lë blok è-st-on p’tët côp pës laudje pa dëvant qu’ padri, po d’ner dè pwèds ‘le bloc est un petit coup (= un peu) plus large par devant que par derrière, pour donner du poids’.

—  lë mantche dë sau qu’ on mèteûve tourner dins one chaule po l’ oyë cintré, è-st-èmantchi dins on trau dèl blok ‘le manche de saule, qu’on mettait tourner dans une échelle pour l’avoir cintré (qu’on entrelaçait entre trois échelons pour le courber), est emmanché dans un trou du bloc’; ce trou est foré à une dizaine de centimètres à partir de l’arrière.

 

(1) Mayèt : FEW, VI1, 116b, 119a (malleus). demoor, o. c., pp. 66-67. Cf. note 1, p. 181.

 

(p.174) Quand on bat au mayèt, ça fêt on drole dë brut, vos diriz qu’ on tape faus ‘ça fait un drôle de bruit, vous diriez qu’on tape faux (= avec un instrument qui porte à faux)’.

Le lin est battu : lès s’minces dë lén toumenèt fou. On boureûve lë gros èchone, on fieûve on moncia d’ grin.nes èt dpaye ‘on poussait le gros ensemble (= tout en vrac), on faisait un tas de graines et de balle’.

Le battage du lin se prolongeait en hiver.

 

  1. — Le vannage.

On ramasséve tot ça èt on vanéve avou on diâle (fig. 3) po ië l’ grin.ne èt l’ paye à paurt ‘on vannait avec un tarare pour séparer la graine et la balle’. Le tarare comprend une trémie, one trèmouye, deux tamis, deûs grèyis, des « ailes », dès-éles, une manivelle, one manëvèle, one manote. On vude dins l’ trèmouye ; ça toume dëssës l’ prëmi grèyi, quë fët d’n-aler lès mon.nèstés fou (pâye èt mëséres) ; adon lès s’minces rëtoumenèt dëssës. L’ ôte grèyi po lès r’nèti à fond ‘on vide dans la trémie ; ça tombe sur le premier tamis, qui fait partir les saletés (balle et crasse) ; ensuite les semences retombent sur l’autre tamis pour les nettoyer à fond’.

Lë pâye (ou payète) dë lén, on l’ mèt dins l’ pële po lès bièsses ‘dans la pulpe pour le bétail’. On fêt dès cabolêyes ‘des chaudronnées’ po lès vatches, dès payîyes ‘des mélanges de pulpe, de feuilles de betteraves, de balle et d’eau’ po lès tch’vaus. Lès bièsses ont on bia pouy ‘poil’ avou dè l’ paye (1).

 

(1) Amon Stév’nâr, ‘l avin’ d’né dè l’ pâye dë lén po l’ tchèsse, pour chasser sur nos terres.

 

(p.175) 22. — L’épuration.

Adon lë rèpëreû v’neûve rèpërer ‘litt. : épurer (= nettoyer)’ (l) lès s’minces. Décrivons son instrument : lë rèpërwè, c’ è-st-one sôrte dë van avou deûs manotes, deûs pougnètes ; ça r’chone à one grande tëne avou on tamës (one sôrte dë pia) èt on-avèt dins l’ tamës ‘c’était une sorte de van avec deux poignées ; ça ressemblait à une grande cuvelle avec un tamis (une sorte de peau) et un crochet dans le tamis’. On tchèssive on crampon dins l’ mërâye èt on pindeûve lë rèpërwè dins lcrampon avou one cwade ou one tchin.ne tèrmënêye par on-ania ‘on chassait un crampon dans la muraille et on pendait le rèpërwè au crampon avec une corde ou une chaîne terminée par un anneau’.

Pour épurer, l’ouvrier tenait une poignée de l’instrument et lui donnait un mouvement épousant la forme d’un 8, qu’il répétait sept ou huit fois. Totes lès crénces (2) vënin’

 

(1) Rèpërer : à rattacher au FEIF, IX, 610a (purare).

(2) Crénces : ‘déchets des grains passés au tarare’; hesbignon crinces ‘déchets de vannage’ (warnant, o. c., p. 156). BulL Top. Dial., XVIII, 487. FEW, II, 1335L (crienta).

 

(p.176) së l’ bôrd dè l’ tamës à l’ min.me place ; èles fyin’ one rôse, on moncia d’ man.nèstés quë lrèpëreû choveûve à l’ têre, avou s’ mwin ‘tous les déchets venaient sur le bord du tamis à la même place ; ils formaient une « rose », un tas de saletés que l’ouvrier balayait à terre de la main’.

Lë gros d’ Ôprèbây a bén roté avou s’ rèpërwè à s’ dos ! I d’mêreûve iut’ djous amon Layi (1) ‘le gros d’Opprebais a bien marché avec son instrument à son dos ! Il restait huit jours chez Layi’.

 

  1. — La semence.

On fieûve vënë lrèpëreû po ië dèl bèle sëmince po sèmer; on conservait la belle semence pour semer (2).

Rèpërêyes, lès grin.nes èstin’ bounes à vinde; on lès boutéve à tchaur dins dès satchs èt on lès min.néve au trén à Djodogne ou à Rosêre ‘épurées, les graines étaient bonnes à vendre; on les mettait sur le chariot dans des sacs et on les menait au train à Jodoigne ou à Rosières’.

Avou l’ grin.ne, on fêt d’ l’ ôle dë lén ‘rde l’huile de lin’ èt dè tortia ‘du tourteau’.

Lë s’mince dë lén, c’ èst bon po lès bièsses et po lès djins. On utilise aussi bien la semence entière que moulue :

— la semence entière :

On fët dè té po lès rëmes ‘du thé pour les rhumes’; on-z-è prind po lë stoumak ‘pour l’estomac’, po rècrauchi lès boyas ‘pour rengraisser les intestins’ ; c’ èst d’glëdjant ‘laxatif’.

Po one vatche quë va vêler, quénze djous avant, on mèt boûre ‘bouillir’ deûs-trwès lëtes d’ êwe avou deûs-trwès pougniyes dë s’minces dë lén. On done l’ abwêre rafrwèdë ‘le breuvage refroidi’ po rècrauchi en d’dins. Tout juste après le vêlage, le premier breuvage contient de la semence de lin, une grosse tranche de pain, one cagne dë pwin, de la noix muscade, dë l’ amoscâde, et une petite pincée de son béni à la Saint-André (ou de l’avoine), one pëtëte pénciye dë laton bènë al Sint-Andri (ou d’ l’ avin.ne). C’èst bon po l’ lacia èt conte lès-inflamacions. « N’ achetin’ todë vént-cénk këlos ‘nous achetions toujours vingt-cinq kilos’ s’minces dë lén po lès bièsses » ; on cut one cabolêye ‘on cuit une chaudronnée’ s’minces dë lén po one vatche, po on via malades.

 

(1) Amon Layi : nom d’une maison de Thorembisoul (hameau de Glimes, proche de la Ramée) où travaillaient une quinzaine d’ouvriers. Cf. § 30.

(2) I rèpëreûve ossë les grins (froment, avoine, seigle) po sèmer.

 

(p.177) — la semence moulue  :

Po-z-ècrauchi lès bièsses, on l’zi done dè l’ farène ‘de la farine’ dë lén; èles-ont on bia pouy, on pouy come on fouyant, on pouy quë r’lut ‘un poil comme une taupe, un poil qui reluit’. Èles donenèt bén : la production laitière est bonne. Èles tènenèt lcôrps libe, èles tchîyenèt bén ‘elles tiennent le corps libre, elles chient bien’. On l’zi done ossë dè l’ farëne po lès rècrauchi po lès vinde.

Po lès djins, on-n-aleûve qwêre dè molë d’ lén au farmacyin ‘on allait chercher du moulu de lin chez le pharmacien’. On fieûve dès papéns d’ molë d’ lén, dès-èplausses ‘des papins, des emplâtres’. On lès bouteûve së s’ gôrje po satchi l’ inflamacion (maus d’ gorge, bronchite, përësîye ‘pleurésie’). On s’ è sièrveûve po fé pèrcer dès-abcès. Po satchi lsong d’à l’ tièsse, ë faut bouter on papén së sès bodênes, min.me à sès pids ‘pour tirer le sang de la tête, il faut mettre un papin sur ses mollets, même sur ses pieds’ (1). Faleûve ça l’ pës tchôd possëbe; c’ è-st-one saqwè d’ craus, quë plake “”quelque chose de gras, qui colle”1.

 

  1. — Le rouissage

 

  1. — En septembre.

On r’lôyeûve lès fëstës d’ lén batë avou dès p’tëtès loyètes dë strin d’ blé, dins sès loyètes dë strin d’ blé; on utilisait les petits liens de paille de seigle qui avaient déjà servi au champ (cf. § 16).

La tige s’appelle lë fëlé, lë fëlasse, lë pwèl ou pouy dë lén.

Lès bounès rouyisons së fyin’ dèl mwès d’ sèp’timbe les bons rouissages s’obtenaient au mois de septembre1.

Lès cës quë n’ alin’ ni aus pétrâles min.nin’ lë lén à l’ campa­gne mète royi, mète à l’ rôye ‘ceux qui ne travaillaient pas aux betteraves menaient le lin aux champs pour le mettre rouir’. Lès-ovris tapin’ lès djaubes dë lén pa-t’t-avau ‘à travers’ l’ têre.

La mise au rouissage était pratiquée par des femmes et par des adolescents (2). En voici les différentes phases :

 

(1) Cf. aussi dascotte, o. c.

(2) demoor, o. c., p. 88. Nos-èstin’ payis al djournêye ou bén nos-alin po êdi, po rakëter’rpour nous acquitter’ pace quë l’ cinsi v’néve fé nos têres (le fermier prêtait ses animaux de trait pour le travail des champs).

 

(p.178) faleûve prinde lë lén pa p’tëtès twatches, lë rëstëker (1) po mète égal, drouvë ltwatche èt stinde lë lén on fëstë spès, al min.me grocheû së lès steûles ‘il fallait prendre le lin par petites torches, frapper les racines contre terre pour le mettre égal, ouvrir la torche et étendre le lin l’épaisseur d’un fétu, à la même grosseur (= épaisseur) sur les éteules’.

On-n-inmeûve mia one sëêteûle d’avin.ne bén soyîye égale, po bén mète plat li lén, èt où est-ce qu’ ë-n-avot dès djon.nès claves po l’ anêye d’après, po quë l’ crouweû d’meûrëche pa-d’zos ‘on préférait une éteule d’avoine bien sciée égale, pour bien déposer le lin. à plat, et où il y avait des jeunes trèfles pour l’année suivante, pour que l’humidité restât en des­sous’. De la sorte, le lin était mieux imprégné par la rosée ; lë lén royi d’vëneûve nwêr, mins quand vos lë splossiz, lë fëlasse èstot blouwète, coleûr têre-ardjint ‘le lin roui devenait noir, mais quand vous l’épluchiez, la filasse était bleuâtre, de couleur terre-argent’.

Së dès-ôtès steûles (p. ex. : de froment), lë fëlasse èsteût tabarëye (2) : blouwète èt rossète ‘rousse’. Së l’ lén tabaré, n-avot dès topèts pës rossias ‘des touffes plus rousses’ ; la couleur n’était pas uniforme ; ç’ n’ èstot ni on së bia royadje ‘un aussi beau rouissage’.

Po l’ royadje, on lêyive lë lén së ltêre one iutin.ne dë djous. Adon, avou one bardache, one stapète, one pîce come aus pwès d’ Rome fête à l’ atëcê (3) qu’ on passéve pa-d’zos lbate (lë lén royi èsteût rwèd èt ni spès), on lë r’tourneûve po ië l’ ôte costé pa-d’zos ‘ensuite, avec une gaule, un échalas, une perche comme pour soutenir les haricots faite selon les exi­gences de l’usage (longue d’environ 1 m 80) qu’on passait sous l’andain (le lin roui était raide et pas épais), on le retournait pour avoir l’autre côté en dessous’.

Lë lén èst royi, lë pèlake së câsse ‘l’écorce se casse”1.

 

(1) Rëstëker : comparer le liégeois ristitchî ‘piquer de nouveau ou en retour’; afr. restichier (DL). A rattacher au FEW, XVII, 233b (*stikkan).

(2Tabaré : namurois tabaré ‘grivelé, mêlé de gris et de blanc, tacheté’ (L.   pihsoul,   Dictionnaire  wallon-français.  Namur, 1934); liégeois tabaré ‘irisé’ (DL); etc. Cf. L. remacle, Le parler de La Gleize, Bruxelles-Liège, 1937, p. 114.

(3Atëcê : a-tel-ci (?), proposition de M. Ë. legRos; ou à rattacher   à  l’afr.   ateint(i)er ‘ajuster,   disposer;   parer,   orner’ (FEW, I, 168a : *attinctare). Ele s’a apwinti à l’atëcê po-z-aler à Lovin ‘elle s’est préparée en fonction de son voyage à Louvain’ (elle a mis ses beaux vêtements).

 

(p.179) 25. — Le rouissage terminé, des hommes et des femmes allaient ramasser le lin. Quand l’ lén èstot bén royi, bén sètch, on lë r’lèveûve avou on p’tët avèt ‘crochet’ en bwès. On relevait le lin sur une distance de trois mètres sans s’arrêter, sins taurdji.

On-z-è fët one brèssîye, lë grocheû d’on djavia; on l’ sêtëkëye on côp à l’ têre, on lrôle autou dë s’ djambe, on l’ fêt v’në avou s’ mwin pa-d’vant èt on fêt one pëtëte tièsse ‘on en fait une brassée, de la grosseur d’une javelle ; on frappe une lois les racines à terre, on la roule autour de la jambe, on la fait venir devant avec la main et on forme une tête’. On l’ boute è bocales (l) (fig. 4) po souwer, tant qu ‘l èst bon à lôyi ; les tiges sont disposées en petites javelles de forme conique, dressées sans être liées, pour sécher, jusqu’au moment où le lin est bon à lier. Quand ‘l èst sètch, lès-omes lôyenèt lès djaubes dë lén avou dès loyètes dë lén (et non plus de seigle).

 

(1) Bocale : semble bien être un dérivé de bouc -f- suff. -ella; à ajouter au FEW, I, 590a, qui cite d’autres exemples de ‘tas de gerbes’; cf. Longlier bouc ‘trois gerbes dressées et liées au sommet forment l’armature d’un dizeau’ (communication de J.-M. Pierret, que je remercie). — lazaRkevitch, o. c., p. 94 et p. 114, les nomme cahoutes. On fêt ossë dès bocales avou dè foûre dë clave èt d’ lëzêre ‘avec du foin de trèfle et de luzerne’ mins fôt lès loyi al tièsse !

 

(p.180) On retransportait alors le lin avec un chariot dans la grange ou dans le bâtiment où l’on procéderait à l’écouchage.

 

  1. — En mars.

Le rouissage ne se pratiquait pas toujours en septembre. Après avoir été battu (pour la graine), le lin était parfois conservé au gerbier jusqu’en mars (1).

On l’ mèteûve à l’ rôye au maus’ së lès djon.nès claves al campagne; on lbouteûve ossë së lès prés, mais dans ce cas, il fallait protéger (2) le lin par une couche de paille : faleûve on lét dë strin pa d’zos ; lès limaçons lë mougnerin’, is ltètenèt‘les limaçons le mangeraient, ils le tètent (= sucent)’.

Plus rare, ce rouissage de mars est pourtant plus uniforme : c’ èsteût one rouyison pës bèle, tërant së l’ blond; lë rôye dë maus’ èst blanke, blanchâte.

Le rouissage de septembre et celui de mars sont donc bien différents : c’ èst dè l’ rôye blouwe ‘gris-bleu’ ou dèl blanke ‘blonde’, ç’ n’èst ni du tout l’ min.me rôye !

 

  1. — En juillet-août.

Septembre et mars sont deux mois favorables pour le rouissage, car la rosée est très abondante. Ce n’est pas le cas en juillet-août : lë lén a sovint lë plin solia batant së s’ dos. Quand lès plêves vènenèt à mèsêre ‘quand les pluies viennent à mesure’ (= en quantité suffisante)’, èles fèyenèt lrôyison bèle.

Cette année (1967), le lin de la ferme de la Ramée, destiné à la Coopérative Agricole Linière de Jodoigne, est mis au rouissage sans être battu; il s’ensuit une perte de graines. Elles sont bien disparues, les pratiques d’antan résumées par ces paroles d’un ancien batteur de lin : dins ltimps, faleûve lë dêrëne dès mastokes ‘le dernier des sous (= pièces de 5 centimes)’.

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