BÈSOGNES / TRAVAUX

PLAN

1 Cârîres/ Câriéres

2 Chaye / Ardoise

3 Pîre à rèseû / Coticule

4 Transpôrt / Transport

5 Di tot / Varia

1 Cârîres/ Câriéres

Jean-Louis Prévot, Les carrières du Condroz oriental. Notes dialectologiques, in : GSHA, 14, 1981, p.38-43

 

La Haute Ardenne, particulièrement les régions de Bihain, Lierneux et Vielsalm, a connu l’exploitation de nombreuses car­rières d’arkose, de cuticule et de schiste. Les ouvriers carriers y employaient un vocabulaire et des expressions dont Robert Nizet, après J. Hens, a donné de nombreux exemples pour les carrières de schiste ardoisier 11µ.

L’article ci-dessous permettra au lecteur d’établir d’inté­ressantes comparaisons avec le vocabulaire wallon des car­riers des vallées de l’Ourthe et de l’Amiblève, très proche de celui des ardoisiers des bassins du Glain et de la tienne.

 

Ph. L.

 

A la suite de l’article de J. Degeye 2, nous reprenons ici quelques notes dialectologiques relatives aux carrières de granit et de grès du Condroz oriental. Nous nous attacherons plus particulièrement à certains aspects sociaux de la vie des pîreheûs ou ovrîs d’ pièrîre 3. Les termes et les expressions propres aux carriers de cette région n’apportent pas de réponse aux nombreuses questions de M. Degeye, mais, nous l’espérons, contribuent à l’étude de ce rude métier.

 

INTRODUCTION

 

L’exploitation des carrières constituait autrefois l’activité économique la plus marquante de la -région Ourthe – Amblève – Condroz.

Le bassin carrier au centre sud de la province de Liège est formé par un ensem­ble de villages dont l’axe est représenté par les vallées de l’Ourthe et de l’Amblève. Il comprend Anthisnes, Aywaille, Comblain-au-Pont, Comblain-Fairon, Esneux, Ouffet, Poulseur, Sprirnont, Sougné, Remouchamps, Tavier, Hody et Villers-aux-Tours.

 

1 Robert NIZET, Le « Vocabulaire de l’ardoisier à Vielsalm » de Joseph HENS, revu, corrigé et complété, dans G.S.H.A., n° 9, décembre 1978, pp. 89-97.

2 Jacques DEGEYE, Les carrières de calcaire de Resteigne, dans G.S.H.A., n° 12, juin 1980, pp. 52-76.

3 Ces notes sont extraites de notre travail : Les carrières du Condroz oriental, étude dialectologique et ethnographique, mémoire de Licence en Philologie romane, Université de Liège, 1979.

 

(p.39) Tous ces villages ont connu ou connaissent encore l’exploitation de carrières “.

 

UNE JOURNEE DE CHANTIER

 

L’ouvrier atake l’ ovrèdje (li djoûrnêye), atèle en saluant ses compagnons : « Salut, lès-amis ! » ou « T’es là, vî strouk ! ». Dans les carrières, on rotéve avou l’djoû, on marchait avec le jour (= on travaillait en se réglant sur le lever et le coucher du soleil). À l’ nut’, on di(s)tèléve, le soir, on terminait la journée ; les carriers criaient des formules comme : « Èlle est plinte (bone) ! » ; « V’là co eune (deure, longue) d’ èvôye ! » ; « Lèyans-le insi po oûy ! » ; Elle est pleine (bonne) ! ; Voilà encore une (dure, longue) de finie ! ; Laissons-le ainsi pour aujourd’hui !

Le matin, à midi, le soir, ine cwène, sirin.ne, sonète, trompète, beûrlâ aléve, une corne (sirène, trompette) allait, ou bien le patron brèyéve malète po magnî ou à l’ eûre d’ ènnè raler, criait malette ! pour manger ou à l’heure de s’en aller.

Les repas, lès-eûrêyes, se prenaient à la carrière. On purdéve cafè(buvéve li cafè), on prenait le café vers neuf heures du matin. Chaque ouvrier possédait on bidon à (/ d’) cafè. On ne mettait jamais le bidon de café à côté des tartines, avou lès têtes, pour ne pas les faire sécher. L’ouvrier prindéve si marinde avou lu, prenait son repas (= ses tartines) avec lui : « Quéne marinde ! » disait un carrier à son compa­gnon qui avait on gros hopê d’ tâtes, un gros tas de tartines.

Les tartines étaient enveloppées dans ine cirêye teûle, toile cirée, et enfermées dans une mûsète, musette, i n-a dès-ovrls qui mètint leûs tâtes divins ‘ne cabasse di blanc fièr avou ‘ne broke po l’ sèrer pace qui les tâtes souwint pus vite divins ‘ne mûsète, il y a des ouvriers qui mettaient leurs tartines dans une boîte de fer blanc avec une attache pour la fermer parce que les tartines sèchent plus vite dans une mu­sette.

Le second repas avait lieu à midi. Autrefois, on l’zî apwèrtéve à dîner divins ‘ne marmite à astèdjes : sope, cabus, salade, peûs, rècènes, crètons èt sâce  di lârd, fwèrt pô d’ tchâr, on leur apportait à dîner dans une marmite à étages : soupe, choux, salade, pois, carottes, cretons et sauce de lard, fort peu de viande. Les ouvriers mangeaient sur le lieu de leur travail. Par après, dans dès réfèctwêres (di plantches, etc.), des ré­fectoires (de planches…).

Par bê timps, lès-ovrîs si lèyèt ravou d’vant dè rataker, ratèler, rac’mincî, rid’hinde,

 

4 Certains témoins, qui ont servi de base à notre étude, travaillaient déjà dans (es carrières avant la première guerre mondiale. D’autres, plus jeunes, témoignent de la vie entre 1918 et 1945. Le vocabulaire, les expressions relèvent donc d’une période assez large, comprise entre 1900 et 1950. En ces dernières années cepen­dant, bon nombre d’expressions avaient disparu, suivant ainsi l’évolution du métier. (Par exemple, l’organisation sociale a éliminé une expression comme toûrner po lès grèvisses.

 

(p.40) si r’mète à l’ ovrèdje, par beau temps, les ouvriers récupéraient avant de recom­mencer, se remettre à l’ouvrage ; is f’sèt leû prandjîre (prandjelèt) conte on hopê d’ pîres, ine (…)…, ils faisaient leur sieste (mais ne dormaient pas) contre un tas de pierres, un abri. On devait reprendre le travail quand le cwèrneû fiséve aler l’ cwène, faisait sonner la corne. En hiver, si vite magnî, èvôye, on bouhéve, aussitôt mangé, on tra­vaillait.

Enfin, lès-ovrîs magnint ‘ne crosse èvès treûs-eûres, mangeaient un petit quelque chose (une croûte) vers trois heures.

 

LES OUVRIERS

Ils se distinguent par leurs qualités : « Il a l’ nom d’ èsse on prumî ovri (ine fleûr d’ ovrî, in-adreût, in-ârtisse) », on le dit un premier ouvrier (une fleur d’ouvrier, un adroit, un artiste). On mwinde ou mwèyin ovrî, un mauvais ou « moyen » ouvrier.

Les ouvriers qui abatèt d’ l’ ovrèdje, s’ arèdjèt tot à l’ ovrèdje, boutèt so l’ ovrèdje, doguèt so l’ ovrèdje, s’ î mètèt, ovrèt come qwate, tapèt d’ssus, tchôkèt so leû mantche, trîmèt, travaillent beaucoup, sont appréciés par les maîtres. Parfois, deux ouvriers rivalisaient à qui terminerait le premier sa pierre : « I n-aveût à rîre d’ èlzès veûy macloter », on riait de les voir travailler comme des fous. In-abèye, in-actif, in-abateû d’ ovrèdie, on djinti, on dogueû, on fwèrt ovrî, un bon ouvrier (qui travaille vite et bien). On crâwé (fayé, fèl) ovrî, on toûrneû (on toûrnikeû) est un ouvrier qui a l’ trôye (flème), toûwe li timps, qwîrt li nut’, a la flemme, tue le temps, cherche la nuit. « I n’ si lès fole nin, sés-se, ci-là ! », il ne se les foule pas, celui-là, disent les autres carriers. I balzinèye tote li djoûrnèye, il lambine toute la journée. « Avou tos sès balzinèdjes, i s’ frè rèvoyî », « avec sa nonchalance, il se fera renvoyer ». On balzineû, un flâneur.

A propos d’on poûri, d’on naw(ê), un paresseux, les ouvriers disent plaisamment : « Â matin, Théo-dort, mins à l’ nût’, Théo-file », Au matin, Théo-dort, mate le soir, Théo­file (se dépêche de quitter le chantier).

In-ovrî qui n’ a nol oûy, qui n’a pas l’œil, c’est-à-dire qui flahe, frappe à tort et à travers, s’appelle on flaheû, on flabaurdeû, on râveleû, ouvrier qui travaille avec préci­pitation, veut aller trop vite, ne termine pas bien sa pierre.

A de tels ouvriers, on dit : « T’ ès-st-on rêkèm, ti n’ sés nin çou qu’ ti racontes. Ti n’ sés nin çou qu’ i t’ fât fé », tu es un bon à rien, tu ne sais pas ce que tu racontes (même si l’ouvrier n’a rien dit) ; tu ne sais pas ce qu’il faut faire !

Un ouvrier qui chipote, qui ne sait pas ce qu’il doit faire, travaille à une chose et puis à l’autre, c’ è-st-on brôdieû, un chipotier : i n’ avancih nin è si ovrèdje, il n’avan­ce pas dans son travail.

Parfois, au milieu du travail, les ouvriers si lèyèt ravou, récupèrent : is prindèt ‘ne ahote, tapèt ‘ne barbote, hapèt ‘ne mohe, si r’hapèt, djâsèt on pô, nahetèt a’lé l’ vwèsin, parlent un peu (avec le voisin) : il a sès nahes signifie qu’ i va todi caketer avou lès min.mes, il va toujours parler avec les mêmes. Certains ouvriers, plus paresseux, font durer ces moments de halte. Au début de la semaine, on aimait se raconter les ‘nouvelles : n-aveût dès cis qui qwitint leû late li londi po-z-aler colèber, il y en avait qui quittaient leur tue-vent le lundi pour aller faire la causette.

Aussi, on camarâde, on vwèsin d’ late lî fève on manekin d’zos s’ late avou on vî paletot, dès quawes divins lès mantches… Qwand i rivenéve, on lî d’héve : « T’ a-st-avou on remplaçant d’zos t’ late », un camarade, un voisin d’abri lui faisait un mannequin sous son abri avec un vieux manteau, des queues dans les manches, etc. Quand il revenait, on lui disait : « Tu as eu un remplaçant sous ton tue-vent ».

Les cibles habituelles des blagues sont cependant lès maneûves, lès man’dayes ou lès mousses (mouches), gamins des carrières. Ils apprenaient le métier, mais sou­vent, is f’sint l’ cafè, alint â pèkèt, ramassint lès fièrs po l’ fôdje, faisaient le café, allaient chercher du genièvre, ramassaient les fers pour la forge. On envoyait un apprenti cher­cher un outil imaginaire, on sqwêre à bawète, une équerre à lucarne, etc. Lorsque les ouvriers étaient payés, le gamin recevait ine dringuèle, ine brute, un pourboire (ine bouroute, une pièce de 5 centimes ou plus).

Le travail du carrier était dur et exigeant. Aussi, lorsqu’un enfant ne voulait pas étudier ou n’était pas sage, ses parents lui disaient : « Ti prindrès l’ vôye dè l’ pièrîre ! », « tu prendras la route de la carrière ! » 5.

 

(à complèter / à compléter)

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