Tradicions, folklôre / Traditions, folklore

PLAN

 

1 Lès Grands feûs (les Grands Feux)

2 Lès R’mouwadjes (les Remuages) (li Sint-Monon / la Saint-Monon)

3 Di tot / Divers

1 Lès Grands Feûs (les Grands feux)

Grand Feû à Ambli (Grand Feu à Ambly)

(AL, 03/2009)

Grand Feû à Chavane (Grand Feu à Chavanne)

(AL, 23/03/2009)

(AV, 04/03/2016)

Grand Feû à Masbor (Grand Feu à Masbourg)

(s.r.) (2007)

2 Lès R’mouwadjes (les Remuages) (li Sint-Monon / la Saint-Monon)

Nassogne - li fî da sint Monon à l' colèjiâle Sint-Monon (la châsse de saint Monon à la collégiale Saint-Monon)

(s.r.)

Willy Lassance, in : Trois hauts lieux de l’Ardenne dans l’Histoire, Saint-Hubert – Amberloup – Nassogne, éd. Eole, 2006

 

 (p.103) LE MIRACLE DE NASSOGNE

 

II existe, comme dans les recettes de cuisine, mille et une façon d’ac­commoder les légendes, comme on fait des reliefs mis à toutes les sauces.

La légende de saint Monon n’échappe pas à la règle, loin s’en faut. On sait seulement qu’il fut un fondateur, un ermite et surtout un étranger au pays. Trois qualités pour déplaire aux Ardennais… Quoi d’étonnant qu’on l’ait fait occire ? Il s’était signalé, dit-on, à ses prosélytes par zèle religieux ardent. A ses ennemis, il avait, paraît-il, montré ses véritables intentions en ordonnant le démantèlement du monument mégalithique de Forrières qu’on baptisa plus tard du nom évocateur de Pierres du Diable.

Cependant, mise à part la voix impérieuse du Concile des Estinnes, en 742, aucun témoignage littéraire ne nous permet d’affirmer avec convic­tion que les gens du peuple de cette époque — nous sommes au VIIe siècle — aient encore été les adeptes d’un ancien culte druidique ou mégalithique. Tous les hommes de bon sens de notre terre ont le culte du soleil, des arbres, des sources. Les Touaregs, les Zoulous et les Bushmen australiens vénèrent la pluie. A chacun sa part de ciel…

En réalité, si l’on veut examiner et critiquer les raisons du séjour de Monon à Nassogne, une seule s’impose avec netteté et elle n’est point dénuée d’altruisme : évangéliser les quelques familles farouches qui vivaient près d’une fontaine nommée Nassonia.

En essayant objectivement de se replacer dans le cadre et la mentalité du temps, plusieurs questions montent aux lèvres : souhaitaient-ils que (p.105) s’impose à eux, ces Mérovingiens de Famenne et d’Ardenne (ni plus mal­heureux, ni plus païens que d’autres), cette religion nouvelle qui osait ainsi, à visière découverte, renverser les idoles du peuple ? Fallait-il les instruire réellement avec cette rudesse qui dut caractériser la foi des pre­miers missionnaires ? Qui nous dit que cette région, encore profondément romanisée au Bas-Empire n’abritait pas déjà quantité de chrétiens dissémi­nés dans le peuple des campagnes ?

Césaire sulbout, curé de Strainchamps, a fouillé, vers 1870, deux ou trois édifices religieux (cellae), qu’il date du IVe siècle, situés sur l’échiné faîtière dominant les vallées de la Wamme et de la Lomme, entre Ambly, Jemelle, On, Hargimont et Harsin.

Pendant treize cents ans, les habitants de Nassogne ont fait porter à ceux de Forrières le poids d’un crime dont leurs aïeux ne sont même peut-être pas coupables : nous avons, il est vrai, une tradition restée vivace dans le domaine du châtiment post mortem… Oyez plutôt :

Les gens de Forrières, en arrière;

En arrière, les gens de Forrières, ils ont occis saint Monon;

Arrière, ceux de Forrières, qui ont traqué saint Monon à coup de pierres;

En lange wallonne : Ârîre, lès cis d’ Forîre, qu’ ont moûdri sint Monon. (Arrière, ceux de Forrières, qui ont asassiné saint Monon.)

 

 

VIE DE SAINT MONON

 

Saint Monon est très honoré et surtout très invoqué dans une grande partie de la province de Luxembourg et dans la partie orientale de la province de Namur, mais il est très peu connu. On ne sait pas d’où ce saint personnage est originaire; on ne sait pas quand il a vécu, ce qu’il a fait, si c’est un personnage réel ou légendaire.

En attendant qu’un homme de bonne volonté nous prépare une vie de saint Monon bien étudiée, utilisant tous les documents et renseignements parvenus jusqu’à nous, nous donnerons un résumé de la vie telle qu’elle était connue à Nassogne, lieu de son martyre, pendant les derniers siècles. Mais d’abord nous ferons connaître sommairement l’époque à laquelle vécut le saint, nous donnerons quelques preuves de l’authenticité du per­sonnage lui-même et de sa vie.191

Cette précaution peut être omise lorsqu’il s’agit d’hommes célèbres comme saint Eloi, évêque de Noyon-Tournai, ancien ministre du roi Dagobert Ier, comme saint Remacle, fondateur et abbé de Stavelot; mais ici, il s’agit d’un apôtre indépendant, peu connu, dont le dévouement n’a pas eu de continuateur ordinaire, mais tout un collège de chanoines.

 

(p.106) La vie de saint Monon s’écoule pendant le premier tiers du VIIe siè­cle (600-636). A cette époque, le royaume d’Austrasie, dont la province de Luxembourg actuelle faisait partie, se trouvait sous l’autorité des rois francs Clotaire II, puis Dagobert Ier, représentés par le maire du palais Pépin de Landen ou le Vieux (+ 640), ancêtre de Charlemagne.

Malgré les qualités de ce maire du palais qu’on honore comme un saint, la situation de notre contrée était encore bien imparfaite : les com­mencements d’évangélisation et d’organisation ecclésiastique de la fin de l’époque romaine, détruits par l’invasion barbare de 406, étaient rétablis, après environ deux cents ans d’anéantissement.

L’ancien évêché de Tongres, transféré à Maastricht par saint Monulphe était dirigé par son 7e évêque appelé Jean et surnommé l’Agneau à cause de la douceur de son caractère. Des prédicateurs de l’Evangile venus des pays voisins s’efforçaient de faire connaître Jésus-Christ aux populations païennes : plusieurs apôtres de la Belgique vinrent de Luxeuil en Gaule, monastère fondé en 590 par saint Colomban, origi­naire d’Irlande; saint Eloi vint des bords de la Loire, d’autres vinrent d’Angleterre.

La possibilité de la venue dans nos contrées de saint Monon, originaire de l’Ecosse, est donc prouvée par des faits du même genre. La preuve directe la plus commune du séjour de saint Monon dans le pays est la tradition orale, c’est-à-dire le témoignage des premiers témoins, trans­mis par la parole de génération en génération jusqu’à l’époque actuelle. Quel est l’état actuel de la tradition ?

Si vous demandez à un habitant de Nassogne, des renseignements sur saint Monon, il vous répondra : c’est un ermite qui est venu s’établir près d’ici il y a très longtemps, pour enseigner la religion et qui a été mis à mort par des hommes méchants. Les ossements du saint martyr sont conservés dans notre église et chaque année, on les transporte en proces­sion solennelle, appelée « Les Remuages » au lieu où s’élevait l’ermitage, lieu du martyre du saint. Les gens du pays ont grande confiance en saint Monon : on a recours à son intercession dans toutes ses nécessités, mais on requiert particulièrement sa protection dans l’intérêt du bétail. Voilà donc le récit qui s’est fait et qui s’est transmis de génération en génération depuis 1300 ans, et cette tradition orale est une preuve, car si ce récit avec ses différentes circonstances : antiquité, ermite, martyr, reliques, culte n’é­tait pas vrai, il y aurait eu dans le passé une époque où la population avec la complicité du clergé, aurait inventé une histoire mensongère pour appuyer le culte et la confiance sur un mensonge : cela n’est pas possible. D’ailleurs la tradition est appuyée sur la tradition écrite. Cette tradition (p.108) consiste en un récit de la vie de saint Monon, écrit au XIe siècle et, dont la dernière rédaction signée par divers prévôts de Nassogne, est du commencement du XVIIIe siècle : ce récit que nous nous proposons de résumer, gardé avec les reliques du saint, était lu le jour de sa fête. Les détails donnés dans cette vie concordent généralement avec les réalités historiques connues.

Il y a encore un autre écrit en latin, datant du XVe siècle, conservé à la Bibliothèque Royale, à Bruxelles : nous n’avons pas eu l’occasion de le lire. En outre, les hagiographes, comme les bollandistes et bulter, se sont occupés de notre saint. Le martyrologe publié en 1727, cite saint Monon au 18 octobre. Une des plus fortes garanties de la vérité des traditions, c’est l’existence à Nassogne, d’un collège de chanoines, de ce qu’on appelle maintenant « un Chapitre », comprenant six membres, établi en l’honneur de saint Monon. Les chanoines de Nassogne n’ont disparu qu’à la Révolution française, il y a donc environ 140 ans.

 

Pour pourvoir à la subsistance du collège de chanoines, il fallait des rentes et pour avoir des rentes, il fallait des biens-fonds; il y avait donc des actes d’achat, de vente, d’administration et on a retrouvé des actes datant du XIe siècle, de l’an 1000, d’il y a 900 ans. Or, pour établir vers l’an mil et encore plus tôt, un collège de chanoines à Nassogne en pleine forêt des Ardennes et lui procurer les revenus nécessaires, il fallait la libéralité d’un prince, il fallait une intervention de l’évêque, il fallait une cause notable. Et tout cela ne peut s’expliquer que de la manière conforme à la tradition : c’est-à-dire la présence d’un martyr et les honneurs qui lui furent rendus. Plusieurs oublieront peut-être les preuves d’authenticité que nous avons données, mais croyons-nous, tous en garderont l’impression que le récit de la vie de saint Monon n’est pas un conte inventé par la pieuse imagination du peuple, mais qu’il nous fait connaître les faits principaux de la vie d’un apôtre de Jésus-Christ.

Pour la composition de cette vie de saint Monon, nous avons utilisé fidèlement les données de la vie ancienne, qui était lue le jour de la fête de saint Monon dans la collégiale de Nassogne; nous avons même conservé quelques expressions et quelques passages de la vie ancienne, particulière­ment importants et caractéristiques; enfin, nous y avons ajouté les explica­tions nécessaires à la clarté du récit.

 

Saint Monon est né en Ecosse, vers l’an 600. Dès sa jeunesse, il s’adonna aux exercices de piété : à la méditation des paroles divines, à la prière, au jeûne et autres mortifications. Ce genre de vie était conforme à celui pratiqué, à la même époque, par saint Colomban, moine irlandais, qui vint en Gaule et y fonda en 590, le monastère de Luxeuil.

(p.109) Un jour, pendant que Monon accablé de fatigue, prenait un peu de repos, il vit un ange, messager céleste qui lui dit : « Monon, fidèle serviteur de Jésus-Christ, Dieu très-haut te commande d’aller sans délai en Gaule et d’y chercher dans la forêt des Ardennes le lieu appelé Frydier, endroit arrosé par la fontaine Nassonia. Après que tu l’auras trouvé, tu t’y arrêteras et y feras la place de ton repos jusqu’au jour du jugement ».

Telle est la vocation de Monon. L’histoire sainte et l’histoire des Saints nous font connaître bien des communications célestes de ce genre; rappelons-nous la vocation d’Abraham, les voix de sainte Jeanne d’Arc et les songes du bienheureux don Bosco. Souvenons-nous aussi qu’à cette époque (fin du VIe et commencement du VIIe siècle), un grand nombre de missionnaires partirent des Iles britanniques pour le continent.

Le vocable Frydier est une variante du mot Freyr, nom porté encore actuellement par une partie de la forêt des Ardennes, dans les environs de Nassogne.

Craignant de prendre un simple songe ou une tromperie du démon pour un avertissement divin, Monon demanda humblement à Dieu que si ce message lui était envoyé du Ciel, la vision se renouvelât trois fois; Dieu agréa la prière de son serviteur et lui fit voir trois fois les mêmes choses. Dès lors, Monon crut que le songe lui avait manifesté la volonté divine et il se disposa à l’accomplir. Lorsque Monon se fut mis en route, la pensée lui vint d’aller d’abord à Rome, honorer le tombeau des S.S. Apôtres Pierre et Paul, pour obtenir par leur entremise les bénédictions divines sur son apostolat dans les Ardennes; en outre, afin de pouvoir enseigner la religion avec plus d’autorité, il voulut recevoir le diaconat. Les pèlerins de ce temps-là n’étaient pas plus effrayés d’un voyage à pied d’Ecosse en Italie que nous ne le sommes d’un pareil voyage par chemin de fer.

Pour recevoir les ordres sacrés, les aspirants s’adressaient souvent à un monastère où après constatation de leurs connaissances et de leur vertu, ils étaient admis parmi les ministres de l’Eglise.

Tandis que Monon se préparait à sa mission, le septième évêque de Tongres-Maastricht, nouvellement élu, Jean, qui, dit l’ancienne vie, « pour la grande mansuétude de son bon naturel, fut surnommé l’Agneau », s’était rendu à Rome pour recevoir avec la bénédiction apostolique, les grâ­ces nécessaires à sa charge.

Sa dévotion satisfaite, Jean l’Agneau avait repris le chemin du Nord; déjà il avait repassé les Alpes quand il fit la rencontre de Monon se diri­geant vers Rome. L’évêque eut l’occasion de reconnaître la sagesse et la sainteté du moine écossais; il apprit de lui sa volonté d’exécuter l’ordre divin en se rendant aux Ardennes. Jean bénit l’aide qui lui était envoyée de (p.111) Dieu et promit de lui indiquer à son retour le lieu de Frydier ou Freyr. Quand Monon se trouva à la résidence de l’évêque de Tongres-Maestricht, il y fut retenu « sans que l’historiens disent quoi que ce soit de la qualité qu’il y portait ».

 

Nous pensons tout simplement, qu’avant d’aller prêcher la religion à Nassogne, le moine écossais devait se mettre au courant du langage et des mœurs de ses futures ouailles. Mais les historiens nous apprennent qu’à la résidence épiscopale, Monon était un modèle d’humilité et de sainteté : il passait des nuits en prière; il domptait son corps par le jeune et la mortifi­cation; il était le pacificateur de tous les différends; il donnait à son prochain les enseignements nécessaires au salut. Sa vertu lui suscita des envieux. Afin de ne pas être une cause de péché, le serviteur de Dieu se ressouvint alors du message de l’ange et demanda à l’évêque, avec sa béné­diction, la permission de le quitter pour se rendre au lieu qui lui avait été désigné par le Ciel.

L’évêque y consentit et l’apôtre de Jésus-Christ se rendit à Nassogne qui, « dit l’ancienne vie », n’était alors qu’un désert et une place quasi inhabitable, Monon pourtant, par son travail, nettoya et aplanit un beau carré, pour y bâtir un oratoire ou chapelle dans laquelle il voulait continuer ses prières ordinaires et faire en sorte que le peuple de ce pays qui était fort grossier, tant en sa façon de vivre, qu’en matière de foi, fut mis en état de servir Dieu comme il convient.

Dieu montra à son apôtre qu’il agréait ses travaux, « et le favorisant d’une clochette, qu’un porc fossoyant en ce lieu désert, lui mit au jour, Monon s’en servit pour appeler à sa chapelle les habitants du voisinage qui en entendaient le son d’une lieue et plus, quoiqu’elle fût bien petite, mal polie et peu résonnante ». Cette clochette est pieusement conservée, encore aujourd’hui, dans l’église de Nassogne.

 

Les gens du pays, attirés par les vertus de leur saint apôtre, après l’avoir aidé à bâtir son oratoire, y vinrent présenter leurs offrandes à Dieu, lui exposer leurs besoins et furent récompensés par de nombreux bienfaits du Ciel.

La sainte vie de Monon ne le préserva pas des tentations : après avoir triomphé du découragement, il se trouva en butte à l’envie. Malgré ses vertus et son dévouement, il était détesté par des hommes méchants, voleurs de profession, irrités des exhortations du serviteur de Dieu qui leur parlait de l’injustice et de ses châtiments pour tâcher de les convertir. Une bande de ces méchants bûcherons forma le projet de faire périr l’apôtre de Jésus-Christ; ils vinrent l’attaquer dans son ermitage et d’un coup d’épée ou de coin à fendre le bois, lui ôtèrent la vie. C’était vers l’an 636.

 

(p.12) A la nouvelle de ce forfait, les habitants de la contrée accoururent à l’ermitage; leur tristesse était grande mais ils avaient la consolation de pen­ser que Dieu leur donnait en la personne du martyr, un protecteur dans le ciel, comme, en effet, depuis lors, ils ont pu s’en convaincre. On fit au mar­tyr les funérailles les plus honorables. Les gens du pays prirent l’habitude de venir demander l’intervention de celui qui avait été leur bienfaiteur pen­dant sa vie : les malades et les infirmes venaient lui demander la santé et Dieu fit éclater la sainteté de son serviteur en accordant les grâces insignes demandées par l’intercession du saint Apôtre.

Lorsque la nouvelle de la mort de Monon fut parvenue à l’évêque du diocèse et qu’il eût appris les miracles opérés au tombeau du martyr, Jean l’Agneau fit élever à Nassogne une église en l’honneur de Notre-Dame et de saint Monon; il ordonna aux chapitres de Huy et d’Amay d’envoyer suc­cessivement semaine par semaine, des chanoines qui célébreraient la messe et chanteraient l’office de l’Eglise dans le nouveau sanctuaire. Le service divin fut continué de la sorte jusqu’à la dotation de la collégiale de Nassogne par Pépin le Bref, des revenus nécessaires pour fournir des prébendes aux chanoines. Le droit de collation était donné à l’évêque de Liège, qui, sous Walcaud, le transféra à l’abbaye de Saint-Hubert.

Au VIIIe siècle, les Acta Divi Mononis situent Nassogne dans la forêt de Freyr : Arduennensis pagus in sylva quae dicitur Fridieres, super fontem Nassoniam. C’est donc naturellement vers la fontaine (culte des eaux) qu’il faut chercher la trace primitive de l’homme; les exemples religieux sont nombreux en Wallonie : saint Bertuin à Malonne sur le Landuvius, saint Feuillen à Fosses sur la Brebona, saint Monon à la source de la Nasania. C’est au lieu de Fridier ou Freyr que Monon fut député par un ange en quel lieu il y avait une fontaine dite Nassonia et où on trouvait tous les signes de la puissance du Démon. On sait que les fontaines jouaient un grand rôle dans les cultes anciens et qu’elle donnaient souvent leur nom aux habitations qui venaient les entourer.

 

 

(p.114) LES REMUAGES

 

Les vieillards de Nassogne se rappellent encore que deux hallebardiers commandaient la procession des Remuages, ils rangeaient les habitants des paroisses qui étaient placés par ordre alphabétique.

Ceux d’Ambly étaient en avant et, quand on arrivait à la lettre F, les hallebardiers criaient : « Les gens de Forrières, en arrière ». En annonçant les autres paroisses, ils disaient : « Les paroissiens de tel village », probablement parce que ceux de Forrières s’étaient convertis les derniers au christianisme et que les Druides y demeuraient. Forrières appartenait à la paroisse de Nassogne et la chapelle Notre-Dame dépendait de la collégiale. Cette manifestation religieuse, haute en couleurs, déjà attestée vers le milieu du XVIe siècle, se tient de temps immémorial le dimanche qui suit l’Ascension. La châsse de saint Monon est transpor­tée en grande pompe, de la collégiale à la chapelle de Coumont, lieu présumé du séjour de l’ermite, au milieu d’une foule qui se presse sur son passage et prie ardemment saint Monon pour la protection du bétail et des récoltes.

(p.115) Adrien de prémorel, qui vécut plusieurs années à Nassogne, avait noté que les pèlerins de l’époque amenaient avec eux des herbes ou bri­saient, aux arbustes plantés sur le parcours des Remuages, des branches dont ils frottaient la châsse et qu’il donnaient ensuite à manger au bétail. Saint Monon est non seulement le patron de Nassogne, mais l’est égale­ment des villages ardennais de Bougnimont, Massul et Rechrival, ainsi que de Cornesse (prov. de Liège), où il est honoré dans la chapelle de Peléheid, sous le nom de Monon ou Mont. Le récit du martyre de saint Monon a été publié en 1712 sur la trame du récit de sa vie, qui fut composée par un chanoine, quatre cents ans après sa mort. Aussi, presque essentiellement légendaire, l’existence effective de ce missionnaire — quoique attestée par un culte remontant au IXe siècle — reste problématique, mais l’énigme n’en demeure que plus attachante. Toujours d’après geubel (notre prin­cipale source d’information, maniée avec la prudence qui s’impose en pareille circonstance), il existait en Ecosse, vers le milieu du siècle dernier, une église placée sous l’invocation de saint Monon et située près de la ville de Saint-André; elle se nommait Monon’s Kirk.

 

(p.121) Les observations généralement si aiguës de l’abbé sulbout ne repo­sent ici sur aucune réalité tangible : une toponymie fantaisiste et une archéologie du même cru ont été appelées au secours d’une imagination trop vive… Il faut cependant reconnaître que tout un ensemble de faits concourent à l’intérêt de cette partie de la forêt dédiée à saint Michel, patronyme qui désigne généralement les hauteurs consacrées au culte de Mercure (nombreux sont, jusqu’ici, les cas d’espèces répertoriés en France).

 

Un toponymiste chevronné pourrait faire d’utiles constatations dans quelques lieux-dits susceptibles d’être rangés dans une catégorie « curieux ou antiques ». Nous avons cru bon de les relever dans cette forêt où naissent la Masblète, la Wame, la Bassèye et une foule de ruisselets. Voici ces toponymes voisins du site de Bilaude : Fagne do roudje poncé, Falgaut’, Fayis d’ Luci, la Flache, Tièr dès Grites, Nwarbin, vôye d’ Ârdène, vôye do l’ Rotche, Tièr do l’ bone, ri Baîlèt (ou ri Baîleû), etc.

 

 

LE MEURTRE DE MONON

 

D’autre lieux de la forêt ont conservé le souvenir du meurtre de Monon :

 

  1. Li ri dès moûdreûs, (ou misdreûs) le ruisseau des meurtriers. L’historien GEUBEL dit : « qu’il sort de la forêt au midi de Nassogne et rappelle le souvenir ténu des ministres qui habitaient cette partie de la forêt, nommée Saint-Michel par les moines de Saint-Hubert. Ces meurtriers, qui n’of­fraient à leurs dieux que des victimes humaines (sic…), ne purent être expulsés que par l’ange exterminateur qui les précipita dans le fond d’ Bilaude à qui la forêt fut dédiée par reconnaissance ». Cette citation de Geubel, quoique marquée au coin du romantisme, est intéressante en soi et fort heureusement complétée par la suivante.
  2. Li pasê des musdrîs, le sentier des meurtriers. Lieu-dit aux confins des territoires de Nassogne et de Masbourg. Il a été classé en 1961 dans le répertoire toponymique de M. Georges pescheur (originaire d’Awenne) de la façon suivante. Il avait d’abord été un chemin de campagne; il fut réduit à un sentier étroit et actuellement n’existe plus, malgré le dicton des Masborês (gentilé des habitants du village de Masbourg) « quand l’ vôye dès musdrîs sèrè rèclôse, ci sèrè l’ fin do monde (quand le chemin des meurtriers sera hors d’usage (rèclôse = fermé(e)) ce sera la fin du monde ». Maintenant que nous pensons avoir cerné d’un peu plus près le problème de l’existence et de la mort tragique de saint Monon, peut-on raisonnablement croire qu’il ait réellement existé ? Notre réponse est oui !

 

 

(p.122) LA GESTE CAROLINGIENNE

 

La geste carolingienne trouve sa place à Nassogne. C’est là un fait d’une importance extrême, d’autant qu’il concerne l’anthroponyme Pépin, attesté à Nassogne. Il est, en effet, en rapport avec une fontaine, dite de la Pépinette, source, dit-on, que fit jaillir Pépin d’un coup de lance. Elle est située dans le vallon qui s’ouvre au milieu du village, à quelques pas d’une masse de témoignages antiques.

Il y a d’abord, (ab Jove principium), la fontaine Nassonia, dite aujourd’hui de saint Monon. Ensuite, li straute, la montagne de Coumont et sa chapelle, la collégiale et son environnement archéologique (disparu), les découvertes romaines faites à l’emplacement actuel de la Maison communale. Une autre source, qu’on disait être située du côté du Tchèrsin, à 3 km au nord-est du village, avait la propriété de couvrir, d’une couleur dorée indélébile, les lames d’épées qu’on y plongeait…

Une autre légende affirme, selon les Frères Mathieu et Alexis216, que l’un des Pépin (vraisemblablement Pépin l’Ancien, qui possédait des résidences de chasse en Ardenne) traversant d’aventure la forêt et, appre­nant les miracles qui se faisaient près de la fons Nassonia par l’intercession de saint Monon, s’en fut visiter l’église bâtie en son honneur et lui fit don de sa coiffure en or ornée de pierres précieuses. Il lui donna aussi la dîme de toutes les terres qu’il possédait entre les rivières de l’Ourthe et la Lesse, pour doter un collège de chanoines qu’il fonda près de cette église.

Cette généreuse donation de Pépin ne doit pas nous étonner. A cette haute époque, la possession du sol et toutes ses richesses matérielles sont aux mains de l’aristocratie. Qu’on se rappelle les grandes libéralités faites par les rois et les puissants de l’époque aux monastères mérovingiens. Cette tradition foncière allait se perpétuer longtemps encore.

 

 

LE VRAI VISAGE DE SAINT MONON

 

La tradition étant restée vivace de son meurtre, du miracle suscité à Nassogne par Pépin et l’intérêt qu’il apporta à la propagation du culte de saint Monon, des témoignages toponymiques et légendaires, on peut s’interroger sur la véritable personnalité de ce dernier. Sur la foi du juge geubel qui lui avait attribué la haine des bokions attachés aux anciens cultes (lesquels ?), nous avons dit au début de ce texte que saint Monon avait renversé les Pierres du Diable. Voire ! C’est une hypothèse, sans plus.

En voici une seconde, nettement plus plausible, semble-t-il.

Saint Monon était probablement un de ces pèlerins irlandais — peregrini scotti — exilés volontaires par ascétisme qui ont évangélisé (p.123) l’ancienne Gaule. Au début du VIIe siècle, les moines scotti demandent leur liberté complète à l’égard du clergé anglo-saxon brutal qui a fait pratiquer le génocide en Bretagne. Ceci est à rencontre des vues de saint Martin qui détruisait les temples et les pierres sacrées druidiques. C’est saint Colomban, chrétien d’Irlande, né en 540, qui apporta en Gaule la conception druidique du christianisme avec l’appui d’un pape bénédictin, saint Grégoire le Grand. « J’ai décidé, dit Grégoire, en 590, qu’il n’était pas à propos de détruire les temples des dieux mais seulement leurs idoles…» Or, les idoles étaient romaines et leur destruction ne faisait nulle peine aux populations gauloises. Religieusement, les Gaulois n’avaient que des lieux sacrés marqués d’arbres ou de pierres. Admettre leurs lieux, c’était admettre ouvertement la base du druidisme dans l’église catholique. Et les moines s’installèrent sur les lieux sacrés des Gaules.

Ils s’y installèrent en missionnaires pour civiliser les dirigeants, rendre le clergé religieux et instruire le peuple ».

 

 

LES PIERRES SACREES

 

Si l’on fait la synthèse de ce qui précède, on peut admettre comme plausible que Monon ait été un disciple direct de saint Colomban, fonda­teur du monastère de Luxeuil (Haute-Saône), situé à environ 400 km de Nassogne. Qu’il ait fait abattre le monument mégalithique de Forrières, qu’il se soit vu poursuivi par la vindicte de quelques larrons de l’endroit — l’interdit clamé les djins d’ Forîre, à l’ ârîre n’était pas proféré sans raison historique — dans tout cet ensemble, il faut chercher la vérité par le raisonnement critique, le bon sens et l’objectivité.

Mais s’il avait prêté une oreille plus attentive aux exhortations des dis­ciples successeurs de saint Martin et Tours, grands « chasseurs de sor­cières » qu’aux démonstrations plus convaincantes et plus proches de la philosophie des premiers apôtres du Christ, servies par le haut exemple de Grégoire le Grand (540-604), l’allée dolménique du bois des Lues (wall. bwès des Lûwes), à Jemeppe-Hargimont (7 km de Nassogne), eût certaine­ment subi un sort dévastateur, alors qu’on sait par le témoignage d’un chercheur local, J. burton, que cette grande nécropole préhistorique existait encore il y a moins d’un siècle : «…une énorme pierre plate de 4 à 5 m3, trouvaille de silex près de la pierre ».

A 50 mètres de là, se trouvait une allée couverte formée de pierres verticales, fichée dans le sol et fermée à l’une des extrémités par une grosse pierre. La couverte avait disparu; l’allée dolménique avait 15 m de long et de 1 m 12 de large : orientation NNO-SSE. L’extrémité N était remplie d’ossements humains de tout âge — il s’y trouvait plus de 250 (p.124) squelettes — entassés sur une longueur de 5 à 6 mètres. Le lieu-dit de l’allée couverte et de la pierre « druidique » s’appelle le bois des Lues ou le Chêne à l’Image.

Quand on y réfléchit assidûment, le meurtre de Monon paraît étrange­ment ressembler à celui de Lambert, perpétré dans les premières années du VIIIe siècle, dans des circonstances et un contexte assez identiques. Ici, comme à Liège, on cherche vainement le mobile du crime. L’auteur de la vie de saint Monon, écrite sous forme de leçons vers la fin du XIe siècle, aurait-il puisé son inspiration dans la vita Lamberti.

 

 

QUELQUES PREUVES DE L’ANTIQUITE DU CULTE RENDU A SAINT MONON

 

Jean l’Agneau, évêque de Tongres, mort en 646 ou 647, fit construire sur le tombeau de Monon une église qu’il dédia à la Sainte Vierge et il ordonna que les prêtres de Huy et d’Amay (fondation mérovingienne) se rendent à Nassogne, à tour de rôle une fois par semaine, afin d’y célébrer la sainte messe près du corps du saint martyr.

L’antériorité de l’oratoire et du culte à saint Monon par rapport à saint Hubert sont attestés, dès 825 au plus tard, par un acte rendu à la demande de Thierry I, abbé de Saint-Hubert par Henri I, évêque de Liège, faisant restituer à l’abbaye ses droits sur l’église de Nassogne.« L’église-mère du bienheureux Monon, martyr de Nassogne, avait été donnée par l’évêque Walcaud avec toutes ses dépendance et cela anciennement, à l’église du bienheureux Hubert ». Or, s’il y a eu donation, c’est que l’oratoire de Nassogne n’a pas été fondé par les religieux du monastère de Saint-Hubert. Il semble bien prouvé que Nassogne n’appartenait donc pas, primitivement, à l’abbaye, si richement dotée par Walcaud, son illustre bienfaiteur. C’est ainsi que son antique paroisse — vraisemblablement avec Waha l’une des plus ancienne de la Famenne — relevait directement du pouvoir diocésain au même titre que Huy, Ciney et Dinant. Cette exemption caractérisait les plus anciennes églises du diocèse.

 

 

LA PAROISSE ANCIENNE DE NASSOGNE

 

Un historien namurois bien connu affirme que : « La collégiale Saint-Monon ne dépendait ni du doyen de Rochefort, ni de l’archidiacre de Famenne et ne relevait que de l’évêque de Liège. La paroisse ancienne de Nassogne représente donc, en gros, le domaine mérovingien qui servit à doter le petit monastère primitif. Malgré tous les morcellements et les destructions que l’on veuille supposer entre le fundus romain du IVe siècle (p.125) et le domaine du VIIe siècle, malgré les doutes que l’on puisse émettre sur l’identification de la villa de Valentinien, il n’en reste pas moins vrai que l’exemption archidiaconale, fort amoindrie sans doute, est la continuité du fundus du IVe siècle. Dans la carte religieuse de la Famenne, l’enclave de Nassogne, qui s’enfonce profondément dans le doyenné de Rochefort dont elle fait géographiquement partie, garde donc le souvenir lointain de cette villa de chasse fréquentée au IVe siècle par un empereur de Trêves ». Comment parvenir à cerner les limites de l’antique paroisse de Nassogne et, partant celles de son immense domaine foncier ?

 

 

LES FAITS EXTRA-MUROS

 

En Famenne, la plupart des paroisses primitives, calquées sur un domaine ancien, remontent fort vraisemblablement au début du IXe siècle, voire même à la seconde moitié du VIIIe siècle.

La plus ancienne et la plus vaste est celle de Waha-Saint-Martin, flan­quée au milieu du XIe siècle d’une église nouvelle, dite de Waha-Saint-Etienne et d’une cour foncière qui englobera toute une série de localités. Incorporée plus tard à Nassogne, elle était desservie par le chapitre.

Une autre église-mère était celle de Bure, dédiée à Saint-Lambert, citée Apud villam Burs in pago Falmeniensi, en 815-817, Ecclesiam de Burs, cum pertinentis suis en 1139, à laquelle étaient probablement rat­tachés (au point de vue ecclésiastique) Tellin, Wavreille, Grupont et Mirwart. Masbourg était aussi une paroisse primitive qui fait partie, en 1139, du concile de Behogne; il y est cité sous la forme romane Masbor. Sa paroisse englobait Mormont, Awenne, Lesterny et un village disparu Ruimartin, vocable déjà cité en 815 dans la donation de Walcaud.

Quoi qu’il en soit et aussi controversée que puisse être l’étendue du domaine de Nassogne, on peut considérer que sa paroisse comprenait certainement une large frange de terres situées entre la Wamme, la Lomme, la Masblette et la Hèdrée, c’est-à-dire : Nassogne, avec son hameau Carcinio (875), nommé Cherchin, Chiercins au XIVe siècle dans l’Obituaire de la collégiale de Nassogne Ambly, (Ambluz, vers 1 100 détaché du canton de Nassogne en 1825, Forrières Notre-Dame et Forrières Saint-Martin, La cense de Lamsoul, Harsin (in villa Harsanium, super fluvium Wercha), exception faite de Chavanne et Charneux qui appartenaient à l’ancienne paroisse de Waha-Saint-Martin, église entière et mère de nombreuses filiales en 1194, Grune, Bande, Roy (exception faite de Grimbiémont et Lignières : chapelle Saint-Maurice en 770-780 — Lineras Sancti Mauricii — paroisse au XVIe siècle), Mochamps : nous n’avons retrouvé aucun texte ancien au sujet de ce (p.126) hameau — quasi inhabité à l’heure actuelle — longtemps confondu avec son homonyme, situé près du moulin de Serpont, entre Bras et Libramont, cité Mollis-Campellus dans les chartes de Saint-Hubert.

Mochamps est vraisemblablement d’origine assez tardive. Il dépendait de Nassogne jusqu’en 1828, date où il fut administrativement rattaché à la commune de Tenneville mais les habitants de Mochamps fréquentaient depuis le XVIIIe siècle la chapelle Saint-Valère à Laneuville-au-Bois. Actuellement, cette paroisse, qui groupait il y a quelques années encore les fidèles de Laneuville, La Converserie, la ferme de Sainte-Gertrude, les Tailles et Mochamps a été absorbée par celle de Tenneville.

 

 

UN IMMENSE DOMAINE PRIMITIF

 

II s’agissait donc d’une immense paroisse primitive de près de vingt mille hectares qui devait englober tout un territoire compris entre Marche-Waha (Marca = limite), l’Ourthe occidentale, la Wamme, la Lomme et la pays de Saint-Hubert.

On pourrait d’ailleurs calquer grosso modo le fond antique sur deux comparaisons actuelles : la circonscription territoriale du canton et celle du doyenné de Nassogne. Le canton comprend : Nassogne, Awenne, Bande, Forrières, Grune, Grupont, Harsin, Lesterny, Masbourg, Mirwart. Le doyenné comprend : Nassogne, Ambly, Awenne, Bande, Chavanne, Charneux, Forrières, Grune, Lesterny, Masbourg. Autre titre de comparai­son, les doyennés voisins groupent : Marche : 18 paroisses, Saint-Hubert : 16 paroisses, La Roche : 24 paroisses, Rochefort : 17 paroisses.

En 1139, la paroisse de Nassogne s’étend sur une superficie voisine de treize mille ha, à savoir : Nassogne : 2821; Ambly : 1157; Forrières : 1126; Grune : 1236; Harsin : 1591; Bande : 1922; Roy : 2588 auquel il convient d’ajouter le territoire avoisinant Mochamps soit environ 500 ha. Au total : 12.941 hectares. Au haut Moyen Age viennent s’y ajouter : Masbourg : 753 ha., Awenne : 907 ha., Mirwart : 1285 ha, Lesterny : 583 ha, Grupont : 505 ha, Hargimont : 796 ha, On : 1002 ha. Soit 5831 ha.

Vers la fin des temps carolingiens, il est à envisager comme une hypothèse tout à fait vraisemblable que la paroisse de Nassogne et, partant, son ancien domaine foncier dont l’origine est déjà probable­ment même gauloise comprend une étendue voisine de 18.700 hectares.

Aucune localité citée dans cette énumération paroissiale ne participait aux « croix banales », organisée, dès le IXe siècle, et mentionnées par le Cantatorium.

 

(p.127) Trois doyennés se rendaient solennellement en procession au tombeau de saint Hubert : Graide, Rochefort (croix de Famenne) et Bastogne (croix d’Ardenne).

Selon U. berlière, Nassogne jouissait au même titre que Saint-Hubert et Stavelot du privilège des « croix banales ». Ces processions, dit-il, réunissaient les chefs de famille et s’organisaient par paroisse à date fixe; conduites par les curés, elles allaient visiter avec prières et offrandes les églises (les plus célèbres) au lieu de la cathédrale du diocèse.

En 1139, y participent 24 paroisses du concile de Behogne (autrement dit le doyenné de Rochefort). Mais de toutes celles qui constituent l’exemp­tion archidiaconale de Nassogne (le mot est de M. E. némery), aucune ne fait partie de cet extraordinaire hommage rendu au vénéré fondateur de Liège. Geste d’indépendance vis-à-vis d’une abbaye en pleine prospérité ? Refus d’allégeance ? Le sentiment de prééminence dans les rapports de bon voisinage n’est pas un fait isolé.251

Mais la paroisse-mère de Nassogne (citée dans un texte de juillet 1240 comme église collégiale de Saint-Monon), ne l’oublions pas, était réellement soustraite à la juridiction de l’archidiacre de Famenne et relevait du doyen du chapitre. Par extension, les paroisses qui en dépendaient — et nous venons de les citer — jouissaient aussi de cette exemption.

Cependant, à plusieurs reprises, le chapitre des clercs séculiers refusa de se soumettre à la juridiction de l’abbé de Saint-Hubert, estimant qu’il relevait uniquement de l’autorité épiscopale.

Sous la prélature de Thierry I, peu avant 1086, un incident très grave éclate entre la communauté de Nassogne et celle de Saint-Hubert. Une intervention énergique de Henri de Verdun, évêque de Liège, ramène le calme dans les esprits. Mais les chanoines sont gens turbulents, le fossé ne cesse de s’élargir entre les deux groupes religieux : l’un désire asseoir sa suprématie et l’autre lutte pour conserver des privilèges séculaires. Au XIIIe siècle, apparaît un règlement pour les chanoines de Nassogne, en exécution des mesures de réforme arrêtées le 29 août 1253.

 

 

LES PAROISSES VOISINES

 

Il nous a également paru intéressant de faire le relevé systématique des dédicaces des paroisses voisines de Nassogne. Ambly : saint Jean-Baptiste, Awenne : saint Martin, Bande : saint Jacques, Charneux : Notre-Dame, Chavanne : sainte Catherine, Forrières : saint Martin, Grune : saint Pierre, Grupont : saint Denis; Lesterny : sainte Marguerite, Lignières :

(p.128) saint Maurice, Masbourg : saint Ambroise, Mirwart : saint Roch, Roy : sainte Barbe, Tenneville : sainte Gertrude, Waha : saint Etienne.

 

Voici également à titre documentaire, l’énumération de quelques fêtes, dites « communales », alors qu’elles sont l’émanation exclusive de la paroisse : Nassogne, li p’tite dicauce, dite aussi lès R’mouwadjes ou Remuages de saint Monon. Elle se fête le dimanche qui suit l’Ascension; li grande dicauce est la fête de saint Monon; elle tombe le premier dimanche qui suit le 18 octobre. Si le dimanche tombe un 18, elle est alors fixée automatiquement au dimanche suivant. Awenne : le dernier dimanche de septembre, Bande : le 25 juillet,

Ambly : le dimanche après le 24 juin et le 2e dimanche d’octobre, Charneux : le 2e dimanche de septembre,

Chavanne et Harsin : le dimanche après la Saint-Luc (18 octobre), Forrières-Notre-Dame : le 3e dimanche de septembre, Forrières-Saint-Martin : le 3e dimanche de novembre, Grune : le dernier dimanche de septembre, Grupont : le 2e dimanche d’octobre, Lesterny : le dernier dimanche de septembre, Masbourg Mormont : le premier dimanche d’octobre, Saint-Hubert : Pèn’cosse (Pentecôte) et 3 novembre, fête de saint Hubert.

 

 

L’AFFRANCHISSEMENT DE NASSOGNE

 

Le collège de chanoines établi, semble-t-il, à une époque relativement lointaine était composé de dix prébendiers : le prévôt, six chanoines, l’écolâtre, le coste et le curé de Forrières. Ils ne vivaient pas en communauté.

Le chapitre avait le droit de rendre justice par l’intermédiaire d’une cour laïque, formée d’un mayeur, de sept échevins, d’un fiscal et d’un greffier. L’abbé de Saint-Hubert était le seigneur haut justicier de Nassogne et nommait le mayeur et les échevins. Située dans l’ancien diocèse de Liège, doyenné de Behogne, la collégiale ressortissait au duché de Luxembourg pour les affaires civiles et au Prince-Evêque de Liège pour les affaires religieuses. Les chanoines de Nassogne avaient souvent maille à partir avec l’abbaye de Saint-Hubert. Un nombre interminable de procès les ont opposés durant des siècles. En 1275, le 29 janvier, il se produit un événement capital à Nassogne : Gérard, sire de Durbuy, affranchit le petit bourg, qui passa successivement aux seigneurs de Durbuy, de Montjoie, de (p.129) Houffalize, ainsi qu’à Wenceslas de Luxembourg, aux comtes de Namur, aux La Marck, (prévôté de Marche, comté de Rochefort).

 

En 1354, les églises qui dépendent de l’abbaye de Saint-Hubert sont Ambly, Forrières Notre Dame, Grune, Harsin et Nassogne (6 prébendes et une école, déjà citée en 1254). Les abbés de Saint-Hubert restèrent toujours les seigneurs tréfonciers de Nassogne. Son église est citée comme église collégiale et paroissiale dans la liste des monastères et des chapitres de 1558. Le premier curé n’y fut cependant désigné que le 21 thermidor an IX de la République (9 août 1804). Elle fut plusieurs fois la proie des flammes au cours des âges, mais paraît avoir été épargnée, depuis plus de cent cinquante ans, des atteintes de ce fléau qui sévissait de façon endémique dans les torchis et les chaumes de nos anciens villages.

 

 

LE SANCTUAIRE ET SON TRESOR

 

Le sanctuaire est d’origine pré-romane. A cette construction succéda un édifice plus récent, qui a été restauré au cours de l’après-guerre. Malheureusement, aucune fouille n’y a été faite, ce qui rend impossible toute datation des substructions des édifices antérieurs qui existent encore certainement dans le sous-sol de la collégiale actuelle. La nef a été reconstruite au XVIIe siècle; son portail est daté de 1661 par un chrono­gramme. « II s’agit, dit Jos. de BORCHGRAVE, qui a fait la description de son mobilier, d’un édifice étalé, à trois nefs, donnant sur un chœur étroit, précédé d’un transept. »

Le trésor de la collégiale contient, entre autres : dans le transept, quatre anges de l’école de del cour; ceux qui sont debout peuvent être attribués de façon plus certaine au maître liégeois; dans le transept sud, la châsse de saint Monon, travail baroque, rechaussé de guirlandes et d’angelots (école liégeoise de la fin du XVIIe siècle); une chaire de vérité de style Louis XIV, mais datée de 1752.

 

Sculptures de la fin des temps gothiques :

Un saint Sébastien, remarquable par son allure; une sainte Barbe provenant d’un atelier brabançon, debout à côté de la tour qui la désigne et datée, selon le Comte J. de borchgrave, de 1490. Un saint Raymond du XVIIe siècle et un abbé, de style baroque également, complètent la statuaire locale. L’autel majeur à colonnes, qui abrite une vaste composition du peintre liégeois Englebert Fisenne (1655-1733) représen­tant saint Monon en prières devant la Vierge Marie. Cet artiste est l’auteur des peintures du Christ et du rétable de Saint-Barthélémy à Liège.

(p.137) Quelquefois même, soulignait notre narrateur, en l’absence de semblable habitat « piquant », on se contentait de lier le prisonnier à un arbre, après l’avoir préalablement dénudé. Vous penser combien mouches et taons s’en donnaient à cœur joie, si le hasard faisait que cette capture survenait un jour d’été orageux. Jamais leurs victimes n’osèrent en référer à l’autorité, en raison des représailles terribles qui n’eussent pas manqué d’assaillir les plaignants. Depuis lors, fort heureusement, les mœurs se sont adoucies et le braconnage est aujourd’hui devenu un artisanat solitaire, pratiqué avec modération et poursuivi seulement par quelques nostalgiques de l’affût ou de la bricole. De temps à autre, une bande organisée se fait prendre au collet, mais, soulignons-le, il s’agit chaque fois d’étrangers au pays, qui sont inéluctablement repérés car ils ont loin d’avoir avec eux la sympathie des indigènes, comme c’était le cas d’antan, à l’époque où le braconnage était pratiqué par une certaine « élite populaire », qui forçait l’admiration et se moquait impunément de la loi.

 

 

LA FONTAINE AU STOK

 

A l’un des endroits les plus élevés de la forêt de Nassogne, au couchant de la haute barrière forestière de l’Ardenne, on peut encore voir une borne qui fut plantée là le 25 octobre 1759, lors d’un mesurage fiscal des bois de Freyr. En réalité, cet endroit dénommé li fontin.ne au stok marquait jadis les limites de cinq propriétés : Bande, Grune, Nassogne, Freyr, Sainte-Gertrude. Chaque année, le jour de la saint Hubert, le 3 novembre, les cinq seigneurs possesseurs ou gestionnaires de la forêt s’y donnaient rendez-vous. Une table rien garnie était dressée en plein-air; y voisinaient les mets les plus délicats et les vins les plus fins. Chacun s’asseyait à l’endroit exact où aboutissait sa propre juridiction et le festin commençait. Cette joyeuse équipée se déroulait quelquefois même dans la neige, mais une grande flambée de bois mort avait tôt fait de réchauffer les convives et leurs équipages, ceux-ci festoyant un peu à l’écart des maîtres dont ils avaient les miettes, assez abondantes faut-il le dire, personne ne lésinant sur les dépenses faites à cette annuelle occasion. Entre deux assauts de savoir-vivre, dans le fumet des viandes, on en profitait pour vider ses querelles, vanter ses richesses, évoquer une passade amoureuse ou gloser une équipée galante. De temps à autre, un pauvre charbonnier ou un bokion abruti de travail, s’approchait timidement du camp et quémandait un peu de chaleur aux valets vautrés sur le sol. Dans la bonne humeur générale qui régnait, un morceau de volaille ou de venaison tombait dans la mains ébahies du bonhomme, qui n’en faisait qu’une bouchée !

 

(p.167) 1° Saint Monon est particulièrement connu à Grandhan, (une place porte son nom) et à Petithan (arr. de Marche) où existe une chapelle Saint-Monon, qui contient une statue du saint ermite. L’église de Petithan possède une reproduction de l’image populaire de saint Monon, ainsi qu’une relique, qui fut naguère demandée au curé-doyen de Nassogne. Ces divers renseignements nous ont été obligeamment fournis par l’actuel curé de Petithan. M. l’abbé REGNIER, qui nous a également déclaré qu’un pèlerinage avait été organisé, naguère, par l’un de ses prédécesseurs. Ce pèlerinage s’accompagnait, dit-il, d’une grand’messe solennelle, le mardi avant la Pentecôte; y accouraient une foule de cultivateurs de la Famenne et du Condroz. Actuellement, il tombe peu à peu dans l’oubli. On honore aussi saint Monon à Vaux-lez-Noville, dans une chapelle construite en 1671; elle disparut en 1907 pour être reconstruite sur l’emplacement du « vieux-château » de l’endroit (cf D. GUILLEAUME, loc. cit., p. 376). Hubermont (Ortho) possède également une chapelle éri­gée au XVIIIe siècle en l’honneur de saint Monon. « La statue de saint Monon, à l’église de Rechrival (Tillet) est due au même artiste qui y sculpta saint Antoine. Le saint est, lui aussi, représenté sous les traits d’un visage de paysan ardennais : nez épais, barbe ondulée assez courte, longs cheveux bouclés (il est tête nue) avec une mèche sur le front. Comme saint Antoine, il est vêtu d’une tunique à larges manches, ourlée dans le bas et semée d’étoiles; un manteau frangé, à capuchon abaissé, retombe en plis raides sur les deux côtés du corps, se relève sur les avant-bras et recouvre les épaules et une partie de la poitrine; lui-aussi porte la bande festonnée du scapulaire les pieds sont nus; la main droite se tend en avant, dans un geste d’accueil. Sur le socle se trouve une vache (ou un bœuf) grossièrement taillé ». CH. DUBOIS, Deux statues intéressantes, en bois, à l’église de Rechrival : saint Antoine, ermite et saint Monon, dans C.A., 2-1953, p.3.

 

2° Le jour des Remuages, on ouvre les portes de la fontaine comme pour qu’elle participe à la liesse populaire et jouisse du passage de la châsse de saint Monon. Il existe toujours à cet endroit une ruelle, dite rouwale Sint-Monon qui descendait de l’ermitage à la fontaine et se continuait vers la collégiale et son espace sacré (témoignage de Jean DUCHAMPS à Nassogne).

 

(p.174) Etudier les titulatures, c’est entrer aussi dans le domaine des traditions populaires et folkloriques de nos vieux villages. Le grand événement de la vie rurale de nos aïeux n’é­tait-il pas la fête de la paroisse, c’est-à-dire l’anniversaire de la dédicace de l’église, autre­ment dit la dicauce ? La petite dicauce est la fête liturgique du saint patron de l’endroit improprement appelé dicauce. La grande dicauce est souvent la fête de la dédicace paroissiale. Elle rappelle le jour où l’église fut consacrée par l’évêque du diocèse (E. NEMERY, loc. cit., pp. 22-23).

On dit i r’moûwe brâmint = il remue beaucoup; on dit aussi pour du foin bien sec ç’ astéve on bon r’mouwadje = c’était un bon remuage… En 1566, la procession de saint Monon est déjà nommée Remuage (A.E. St. H., layette 95).

Nassogne - li porcèssion do R'mouwadje (les Remuages)

“La châsse de saint Monon, que les villageois frottent de branches ou d’herbages, lors des Remuages.” (s.r.)

(s.r.)

(s.r.)

(s.r.)

Nassogne - lès R'mouwadjes dins l' timps (les Remuages autrefois)

” Les vieillards de Nassogne se rappellent encore que deux hallebardiers commandaient la procession des Remuages: ils rangeaient les habitants des paroisses qui étaient placés par ordre alphabétique. Ceux d’Ambly étaient en avant et, quand on arrivait à la lettre F, les hallebardiers criaient: “Lès djins d”‘ Forîre, èn-èrî!” (Les gens de Forrières, en arrière). En annonçant les autres paroisses, ils disaient: “Les paroissiens de tel village”, probablement parce que ceux de Forrières s’étaient convertis les derniers au christianisme et que les Druides y demeuraient. ” (sic) (s.r.) 

3 Di tot / Divers

Bande - (po rîre / humour) "Stade Godefroi(d) de Bouillon"

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