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JÈNÈRÂLITÉS
Généralités
Jean-Baptiste Marcelle, in : Mon vieux Souvret, éd. Centre culturel de Souvret, 1980, p.92
A quels jeux les enfants des générations passées pouvaient-ils bien se livrer avant d’être placés au travail dès leur plus jeune âge, aux briques, à la mine, en apprentissage, à la garderie des troupeaux ?
Peut-on dire qu’ils ne se divertissaient pas ? Loin de là, l’imagination des enfants pleine de rêves et de fantasmagories, n’a pas besoin de coûteux jouets pour s’extérioriser, surtout, qu’en ces temps-là, Saint Nicolas n’était pas riche.
– Saquantes rukes dè gazon dins ’l Ri du Moulin, v’là ène èstantche (quelques touffes de gazon assemblées dans le ruisseau du Moulin, voilà un barrage) et un bassin de natation où se mire le ciel bleu du Bas-Trichon et où se baignent les enfants du coron.
– Une branche du sureau débarrassée de sa moëlle devenait une sarbacane.
– D’un rameau de saule aménagé en flûteau par le jeune berger, sortaient mille sons d’une rengaine apprise de génération en génération.
– Il avait plu, l’eau s’écoulait dans les rigoles des chemins de terre creusées par les fers de roues des chariots. Dans ces fondrières, changées en fleuves dans la tête des gosses, quelques bouts d’allumettes et scafiots d’ gaye (coquilles de noix) voguaient au gré du courant. La course était engagée parmi ces steamers.
Voici l’été et des jeux plus méchants. La dureté de la vie n’incitait bien sûr pas à la tendresse ni à l’écologie.
– Attraper un hanneton, lui percer sa carapace pour l’attacher à un fil s’apparentait à l’hochet d’un bambin qui le faisait tournoyer sans relâche.
– Quelques coks d’ awous’ (grandes sauterelles vertes) piégés dans les prairies devenaient des champions de saut alors que les paris restaient ouverts lors d’une course de caracoles (escargots) parfois lentes à démarrer malgré les invitations de rogner une feuille de verdure.
– Les pommes de terre mûrissaient au jardin ; nous ramassions les pètous (fruits de la fleur de pommes de terre) qui, fichés au bout d’une baguette flexible, étaient catapultés dans les airs. Qui atteindrait le plus haut sommet ? Sources de discorde entre garçons toujours prêts à s’empoigner.
(p.93) Et quand on ne trouvait plus rien à imaginer, nous pouvions toujours lancer, à ’l tachelète (à la basse main), quelques cailloux et kinikes, boulettes d’argile, roulées dans les paumes des mains.
Pécher les makelotes (têtards) dans une mare, dénicher les alouettes et les pinsons … déloger, à la nuit tombante, des pièrots dès potèles (moineaux logeant dans les niches de murs) et les attraper dans une musette cousue sur un fil arrondi au bout d’un manche de brosse, bien que strictement interdits par nos instituteurs, nous amusaient follement surtout dans la clandestinité. Sans qu’on ne sache par qui ni comment, les mêmes jeux revenaient quasiment aux mêmes saisons.
– Décembre, il a neigé et gelé à pierre fendre ; la terre est couverte de glace. Les enfants, sabots ou galoches aux pieds, èsclident (glissent (dans le sens de patiner)) ; point de patinoire publique ; qu’à cela ne tienne, vite on en aflouyèt (dressait et lissait) une bien polie.
Filles et garçons, à la queue leu leu, prenaient leur élan et abordaient la glissoire, pied gauche en avant, bien à plat, pour se laisser aller le plus loin possible.
On prenait aussi un grand plaisir à rouler la neige et en assembler les boules en bonhomme ; une pipe coincée dans la bouche dessinée sous une carotte bien rouge, faisant office de nez, complétait le chef-d’œuvre.
Et quand le mauvais temps sévissait absolument trop fort, empêchant toute sortie, une vieille tante, une grand-mère amusait la marmaille. (…)
Les grands s’essayaient à des jeux plus subtils. Le ni way, ni non, (ni oui, ni non), où il était défendu de répondre par ces mots, aux questions posées, trouvait bien des adeptes (…).
(p.94) Par des mimiques ou toutes autres astuces, il fallait obliger ses adversaires à rire, à parler, à montrer les dents …
Vite lassés, nous recherchions d’autres jeux : èl kine (loto), lès dominôs, èl dèsbili (bataille).
Et si le soir, il restait un peu de temps avant de se coucher, on s’attablait pour une partie de tchi tchâr, jeu d’échecs ou de dames des pauvres dont les maigres ressources interdisaient l’achat de pièces coûteuses. Le jeu était vite préparé. Sur une planche quelconque ou une ardoise en carton d’écolier, on traçait, à la craie, un rectangle, ses diagonales et ses médianes qui servaient de support à six pions, trois par joueur, qui choisissait une couleur. Le premier à jouer plaçait un jeton au centre du jeu, tandis que les autres étaient déposés, par alternance, sur des points d’intersection extérieurs des lignes. L’astuce consistait par le placement et les déplacements des pièces, d’empêcher l’adversaire de relier, en une ligne droite, ses trois éléments. Le premier qui y parvenait gagnait la manche, étant entendu que le pion du milieu restait immuable durant la partie. Essayez ce jeu qui paraît naïf ! Il promet de longues et passionnantes parties à ceux qui rivalisent de calculs, préparent et anticipent les coups.
Les petites filles, comme celles d’aujourd’hui, soignaient leur poupée à tête de porcelaine dans les familles aisées, margoton en bois, couchée dans un berceau assemblé dans quatre planches, chez les moins favorisées.
Enfin, mars et avril essorent la terre ; vivement les jeux extérieurs.
Tandis que les gamins s’adonnent au saute-mouton, les gamines dansent à la corde et jouent à la marelle, en poussant à clochepied le paradis (palet), généralement le tesson d’une tasse.
Lancer un ballon au mur, le rattraper après un, deux et même parfois trois tours sur soi-même, demeurait un jeu spécifique à la gent féminine, quelquefois accueillie par les « petits hommes » que nous étions, dans des jeux mixtes.
Tchat muchî (chat caché). Le tchat, la tête enfoncée dans le creux du bras, appuyé contre un mur, comptait jusqu’à trente-sîch (36) pendant que ses camarades se cachaient. Après le comptage, il s’agissait pour le chat d’aller débusquer les amis et de revenir à son point de départ, clamer : « une, deux, trois, vous êtes pris ». Si le partenaire trouvé ou tout (p.96) autre joueur parvenait premier à ce point, on recommençait la partie dans le même ordre, sinon, le premier pris devenait chat. Tout cela n’allait jamais sans tricherie, ni pleurs, ni abandons. Alors, les filles revenaient à leurs occupations, tolérant d’un air condescendant quelques mâles au plaisir du colin-maillard, du pierrot qui vole …
Si l’on jouait maintenant à la baguette qui roule ? Assis au bord d’un talus, les joueurs portaient les mains derrière le dos et y faisaient circuler une baguette. Face au rang, un chercheur debout devait trouver la baguette en plongeant les mains entre deux partenaires. Quand il la trouvait, il changeait de camp avec le détenteur, sinon il lui arrivait de recevoir une volée de bois sur le dos ou sur le derrière, après quoi, la baguette disparaissait derrière le mur humain, pour y être à nouveau recherchée.
Avril, ce sont encore les jets de toupies lancées d’une main experte, débobinant la corde préalablement tournée à l’entour du jouet et servant de ressort pour donner le mouvement de rotation. Fouetter la charigote, jouet en bois des filles, était déshonorant pour les garçons.
Avril connaît encore les grandes parties de brîje, de droûte (, drwate). Ce jeu se déroulait dans deux camps, l’un occupé par un livreur, l’autre par un receveur ; le livreur se tenait dans la partie du jeu où il avait dessiné trois traits dans les joints des pavés de la rue ; le second déambulait à l’extérieur de ce jeu.
La droûte, morceau de bois cylindrique d’environ quinze cm de long, émincé en pointe aux extrémités, se plaçait sur une de ces lignes. Frappée violemment sur le bec par un manche de même calibre, mais trois fois plus long, la brîje montait en l’air et quand, en retombant, elle recevait du livreur adroit un coup de manche, elle filait loin hors du jeu, Si le receveur la rascoudèt (rattrapait au vol), on changeait de camp sans rien compter, sinon la droite tombée était ramassée et jetée en direction du bâton couché à terre, sur une des trois lignes de livrée. Si le jouet touchait ce manche, on changeait de camp sans rien compter, sinon, du point de chute de la droûte, le livreur relançait l’objet de la même manière et trois fois de suite. Le receveur avait toujours la faculté de rattraper la droûte au vol et, dans ce cas, l’échange de camp avait lieu immédiatement sans compter. Voici, la briche à terre, sans encombre, après ses trois volées. Le livreur évalue le nombre de droûtes (p.97) comprises de ce point au lieu de livrée ; si le partenaire est d’accord, le livreur inscrit ses points, sinon, il faudra les compter sur le terrain.
Le chiffre annoncé égal ou sous-estimé dans le comptage était capitalisé par le livreur ; un nombre surestimé était nul et l’on changeait de camp. Le même livreur restait au jeu jusqu’à ce que faute s’ensuive.
L’enjeu consistait à atteindre le premier un nombre de points fixé, à l’avance, souvent cinq cents.
Un, deux, trois,
Je m’en vais au bois.
Quatre, cinq, six,
Cueillir des cerises,
Sept, huit, neuf,
Dans mon panier neuf.
Dix, onze, douze,
Elles seront toutes rouges.
Désignée par cette naïve comptine, une chasseresse s’encourait déposer
derrière le dos d’une de ses compagnes disposées en cercle et regardant vers le centre, un mouchoir de poche …
L’été bat son plein et en attendant de pouvoir faire monter les dragons (cerfs-volants) sur les terres déchaumées, voici que se déroulent d’interminables parties de billes.
Il y avait les mas (billes) de terre très coloriés avec lesquels on jouait au « risque-tout ». Assis à même la cendrée d’un accotement, les jambes bien écartées, un joueur avait planté ène cense (une pièce de deux centimes). Les autres à cinq enjambées de là, sur une ligne qu’on ne pouvait dépasser, visaient la piécette pour la renverser avec leurs billes qui servaient de projectiles. La pièce tombée, le joueur assis changeait de camp avec celui qui avait renversé la monnaie, après avoir ramassé toutes les billes lancées durant la partie et qui devenaient sa propriété.
Il y avait aussi les belles jasses (billes), en faïence ou en verre strié de veines coloriées, plus grosses que les mas de terre et qu’on roulait à l’drin.ne. Un peu comme au billard, on les faisait ricocher contre un mur calculant les angles d’incidence et de réflexion, toujours à l’ drin.ne. Cette manière consistait à toucher une bille adverse, en s’approchant d’assez près en un premier mouvement, pour pouvoir l’atteindre ensuite. Tenue sur l’ongle du pouce, collé contre l’index recourbé, il fallait d’un coup de pouce assez fort, faisant ressort, libérer la bille qui était lancée dans la direction visée. Un joueur adroit parvenait à toucher, par calcul, plusieurs billes dans le même coup.
(p.98) Une application de cette méthode s’insérait dans le jeu dit « du Roi ». Au centre d’un rectangle ou d’un carré d’environ deux mètres de côté on avait dessiné un cercle de vingt centimètres de diamètre à l’intérieur duquel le « Roi » posait sa bille. Quatre joueurs au plus, posés chacun sur une des lignes de la figure, s’efforçaient d’approcher leur jasse à l’ drin.ne, du cercle et d’y déloger le « Roi » en touchant à chaque coup au moins une autre jasse. Le « Roi » ne pouvait être touché au premier essai. En cas d’échec, il passait la main au suivant.
Lorsque le dernier des quatre partenaires avait joué une première fois, le « Roi » prenait part à la bataille, c’était alors la chasse effrénée pour éjecter les billes du quadrilatère ; le même joueur conservait la main tant qu’il touchait une bille adverse. La dernière pièce restée au jeu devenait instrument royal et gagnait l’intérieur du cercle pour recommencer une partie.
Doucement, les feuilles des arbres jaunissaient. L’automne annonçait l’arrachage des betteraves. C’était la saison des grigne-dints.
D’une betterave tombée d’un barot (chariot), on coupait un calot qui deviendra le couvercle de la lanterne quand on aura évidé l’intérieur de la racine et quand on aura percé des trous ressemblant aux yeux, au nez et à la bouche d’un visage. Pour parfaire le travail, on plantait des allumettes entre les lèvres pour en dessiner les dents. A l’intérieur on y fixait une bougie. La nuit tombée, le grigne-dints à la main et la bougie allumée, on parcourait les rues. Parfois, on l’incrustait dans les épines d’une haie ; un mouvement brusque de ce lumignon tiré par son propriétaire apeurait certains passants qui ne riaient pas toujours de la farce.
Les enfants grandissaient et les jeux changeaient.
À ’l chîje, les femmes qui trouvaient finalement un peu de temps pour se reposer, écoutaient religieusement parfois les yeux pleins de pleurs, les aventures de l’héroïne d’un feuilleton. Chaque semaine, une demoiselle qui avait appris la lecture, lisait à haute voix ces livrets hebdomadaires « à suivre », vendus douze centimes : (…).