VIKADJE DO PASSÉ

MANIÈRES DE VIVRE DU PASSÉ

DIÂLE

DIABLE

Li diâle en Bèljike walone, picarde, gaumèse / Le diable en Belgique wallonne, picarde, gaumaise

PLAN

 

1 Li diâle dins l’ timps / Le diable autrefois

2 Li diâle dins l’ toponimîye / Le diable dans la toponymie

3 Li diâle dins l’ vocabulaîre / Le diable dans le vocabulaire

4 Li diâle dins lès scrîjadjes / le diable dans la littérature

5 Li diâle ôte paut en Bèljike, … / Le diable ailleurs en Belgique, …

1 Li diâle dins l’ timps / Le diable autrefois

 in : Anges et démons en Ardenne et au Luxembourg, Musée en Piconrue, 2009

 

(p.39) (…) les démons restaient partout présents, dans toutes les circonstances

de la vie, dans la banalité des actions quotidiennes. Ne disait-on pas aux filles un brin vaniteuses, tentées de se regarder un peu trop dans le miroir : « C’èst l’ diâle qu’ èst padrî» (C’est le diable qui est derrière)? Le diable était partout, jusque dans l’air que l’on respire, un peu à la façon des microbes et des virus de nos sociétés modernes.

Sans citer ses sources, l’historien de l’art Louis Réau écrit : « On peut observer encore aujourd’hui de curieuses survivances de cette croyance aux démons. Quand on baille, on met sa main devant sa bouche. Il semble que ce soit simplement une règle du Code de civilité, une preuve de bonne éducation. En réalité, c’est un geste hérité des superstitions du Moyen Âge qui croyait qu’en ouvrant la bouche, l’homme imprudent donnait au démon une occasion d’entrer dans son corps ou d’en sortir au détriment des voisins. »

 

(p.40) Satan, comme concept, est aussi universel que Dieu.

Ici plus qu’ailleurs le Cornu semble marquer une prédilection pour certains animaux, et notamment le loup – ce qui peut se comprendre. Mais il se manifestait aussi sous l’aspect d’un corbeau noir, d’un mouton noir, d’une chèvre rouge, d’un cheval noir, d’un lièvre, voire d’un « chien à chaîne » ou d’un « vert-bouc ». Ce dernier – vèrt-bo(u)k en wallon – a retenu l’attention des folkloristes. Connu en tant que diable ou démon à Méan et à Maffe ainsi qu’à Somme-Leuze et à Franchimont (où on parle du vèrbo), il fut redouté jusqu’à Avioth, aux confins du sud-Luxembourg et de la Lorraine. La gargouille gothique ornant l’église de ce minuscule village n’est-elle pas surnommée là-bas le vârt-bouk? Forme wallonisée de l’allemand Werbock et signifiant littéralement « homme-bouc »(mais plus simplement, pour le commun des mortels, «bouc vert » … ), il

pouvait être aussi bien considéré comme un auxiliaire du Mauvais présidant au sabbat ou à la garde d’un monceau d’or qu’à une sorte de génie néfaste des excavations et des mines. Mais avec l’écoulement des ans, Satan en vint, en Ardenne comme ailleurs, à opérer sous une apparence de plus en plus humanisée. Séducteur, on pouvait le rencontrer à partir des XVIIe et

XVIIIe siècles sous l’apparence d’un « gros monsieur bien mis et richement vêtu », ce qui est mieux venu pour perdre les pauvres gens. Or, ce faisant, il ne pouvait tromper que ceux qui voulaient bien l’être, car toute l’Ardenne savait que « le diable a(vait) les pieds fourchus ».

Bref, il se révélait décidément polymorphe au regard de la pâle humanité. En temps ordinaire, celle-ci répugnait par ailleurs à prononcer son nom, sous

(p.41) de l’empire de la crainte superstitieuse qu’il pointe le nez à sa seule évocation.

Certes, au « diable » français correspondait bien le wallon diâle (wallon liégeois) ou diâbe /-p/ (domaine picard) (…). Les noms spécifiques tirés de l’histoire sainte (Belzébuth, Lucifer, Satan, Lucibel, … ) furent apparemment peu usités par les en wallon, en pîcard et en gaumais. Ceux-ci préféraient recourir à des termes plus évocateurs, plus familiers … et moins directs, moins interpellants, donc moins chargés de puissance maléfique. Ainsi, à Liège, on parla longtemps du lêd Wåtî, du « laid Gauthier » et à Namur du nwâr Tatiche, du noir Gauthier, tandis qu’on se contentait d’évoquer rapidement, un peu partout, li Vî (« le Vieux»), li Neûr, (« le Noir »), li Malin (« le Malin »), li Måvas (« le Mauvais »), li Mètchant. À usage des enfants, on en vint à concocter dans ce registre un Neûr Bouname (« Noir Bonhomme ») à Malmedy, lequel, à La Reid, se remétamorphosait carrément en Neûr Diâle. N’est évidemment pas croquemitaine qui veut …

Épinglons encore du côté de Sugny, à la suite d’Oscar Colson, un très beau Mêsse dès Mahotes, qui serait peut-être une variante locale et rustique du sinistre Baal des Mouches, et concluons: nonobstant toutes les réticences mentales et circonlocutions des bonnes gens, le diable était présent, pour ne pas dire omniprésent, dans bien des esprits, sinon dans les paroles. Infiltré autant dans les formulettes scandant la météorologie ou la sagesse populaires que dans les herbiers de nos ancêtres, il semblait décidément être « le Prince de ce Monde ».

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