Li djeu d' crauwe, èl crochâje en Bèljike walone èt picarde (Le jeu de crosse en Belgique wallonne et picarde) (NB A Djodogne (Jodoigne) (Brabant): lë Souye; A Trimbleû (Trembleur) (prov. di Lîdje / PROV. de Liège): li ziyète)

PLAN

1 Présintâcion / Présentation

2 Places asteûre / Endroits actuels

1 Présintâcion / Présentation

 

Li djeu d' crauwe / èl crochâje au 15e siéke (Le jeu de crosse, ancêtre du golf, au 15e siècle)

(in: Léon Lewillie, Francine Noël, Le sport dans l’art belge, Crédit communal de Belgique, 1982)

matériél po l' crossâje / matériel pour le jeu de crosse

(in: El Mouchon, 11, 1977, p.22)

(li crosse / èl croche)

Dins l’ zône walofone / En zone wallophone

 

En langue wallonne, djouwer à l’ crauwe: le jeu de la crosse: faire passer au-delà de certaines limites une balle de bois (li djète) par le moyen de bâtons crossés.

 

Jusqu’en 1823, il était de tradition d’or­ganiser à Jodoigne, le jour de l’Annonciation (25 mars), une partie de sôye. C’est ainsi que s’y nomme la soûle, un ballon ou une boule de bois ou de cuir. Ce jeu, né à l’extrême fin du XIIIe siècle, surtout en honneur dans les milieux ru­raux, se pratiquait à la main, au pied ou à l’aide d’une crosse. Sa reconstitution en 1974 a permis de redécouvrir l’air joué par un fifre, un violon et un tambour pour mener les phases du jeu et pour accompagner, le samedi suivant, la procession conduisant la statue de la Vierge à la chapelle du marché et son retour le lendemain à la Maladrerie. De là son intitulé Notre-Dame de la Souye.

 

Dins l’ réjion do Cente / Dans la région du Centre

 

Robert Dascotte, Le jeu de crosse à Maurage et à Givry, in : MA, 11, 1977, p.222-225

 

Le jeu de crosse n’a plus été pratiqué dans le Centre après 1918, sauf dans deux localités situées en bordure de cette région. Il s’agit de Maurage (témoin : Richard Minant, né en 1908) et de Givry (témoin : Raoul Penant, né en 1923). On lira ci-dessous le résultat de notre enquête dans ces deux localités où le jeu de crosse présente des différences assez notables, bien que Givry ne soit qu’à moins de 10 km de Maurage.

 

À Maurage

 

La crosse, croche, se compose d’un fer recourbé, fut d’croche (1), fer recourbé c un côté plat, èl plat, et l’autre côté pointu, èl bac, èl pwinte ; le manche, èl mance, est en frêne, frane. et mesure de 90 cm à 1,20 m. de long, selon la grandeur du crosseur, crocheû. L’extrémité du manche est souvent recouverte de tissus, de caoutchouc, d’une ficelle ou d’une lanière de cuir enroulée pou bîn avoû l’ mance à s’ mangn.

 

La soûle (2) est taillée dans du frêne, du buis, pâkî, ou dans du bos d’ èstape, bois de mine comprimé par le tassement des terres dans les gale­ries. La soûle est ovale et a les dimensions suivantes : 6 à 7 cm de hauteur et 4,5 à 5,5 cm de diamètre. Pour la retrouver plus facilement dans l’herbe ou les broussailles, elle est peinte de couleurs vives.

Le côté plat du fer sert à envoyer la soûle en longueur, à ras de terre, et le côté pointu à la lancer en hauteur.

Le jeu de crosse, èl djeu d’croche, se pratique en plaine, en hiver lorsque les champs et les prairies sont quasiment abandonnés ; il n’y a pas de dates fixées pour le début et la fin des compétitions.

 

Deux équipes, bindes, de 2 joueurs (rarement 3) sont en présence. Appelons A et B. A été désigné par le sort en jouant à pile ou face, à mâle et lète (3) ou à l’lète. A s’éloigne pour se concerter et trouver un piquet, une souche, une porte de grange ou un pignon à atteindre avec la soûle. Ensuite, A signale le but choisi à B ; les 2 hommes de cette équipe s’éloignent à leur tour pour discuter du nombre de coups qui sera nécessaire pour arriver au but. Un coup consiste à crosser, crochî, 3 fois, c’est-à-dire frapper 3 fois sur la soûle avec la crosse.

La plupart du temps, une partie se joue en 3, 4 ou 5 coups mais il arrive que des joueurs dèmandistèt dis coups (4). Supposons que B a mis ‘ne soule pou quate coups ; A qui se sent en bonne forme annonce qu’elle pourra y arriver pou twâs coups ; c’est A qui pourra jouer en premier lieu si elle le désire.

Un bon crocheû peu envoyer, invouyî, la soûle à environ 80 m mais il arrive que des crocheûs l’envoient à plus de 100 mètres. Tirer signifie : lancer la soûle ; on dit aussi : fé in tîr. Après les 3 coups, A (composée de rinvouyeûs) va dèssouler, c’est-à-dire qu’èle va tirer une seule fois pour ren­voyer, rinvouyî, la soûle dans la direction opposée au but prévu par B ; elle tentera de placer la soûle dans un fossé, au pied d’une haie (par exemple) de façon que les équipiers de B aient des difficultés pour tirer à nouveau. B entreprend le second coup quand la dèsoule est accomplie ; il y a ensuite une autre dèssoule et ainsi de suite, jusqu’au moment où le nombre de coups prévu pour parvenir au but est atteint, quand l’ but’ est buskî.

Le gagnant de la compétition est celui qui touche le but avec le nom­bre de coups prévu. Une équipe est perdante lorsqu’elle envoie la soûle sur un toit, dans un jardin, dans une haie, dans un ruisseau, etc… où il est impos­sible de la déloger.

Jusque vers 1920, à la ducace, les commerçants jouaient dans les rues du village avec des crosses semblables au mayèt de Givry (voir ci-dessous).

 

A Givry

 

La crosse, mayèt, a un manche en frêne de 80 cm à 1 mètre de long, terminé par un chabot, pièce de bois ressemblant vaguement à la moitié d’une demi lune. L’autre extrémité du manche est parfois couverte de tissus ou de cuir. Le manche est plus court à Givry qu’à Maurage car la soulète est placée sur un ramon (voir ci-dessous).

La soulète est en charme, carme, et a la forme d’un cylindre aux arrêtes fortement arrondies ; elle à 7 cm de hauteur et 5 cm de diamètre.

Le jeu de crosse, djeu d’croche (à noter que la crosse se dit mayèt et non pas croche) est pratiqué par les crocheûs uniquement pendant les di­manche, lundi et mardi du carnaval qui a lieu 3 semaines après le dimanche gras. A la différence de Maurage, à Givry, on crosse, on croche, dans les rues du village ou dans les jardins mais jamais en plaine.

Les règles du jeu et les termes wallons sont semblables à ceux de Maurage. Néanmoins, avant l’envoi, la soulète est posée sur un ramon (5), pièce de bois de forme tronconique, à base carrée de 7 cm de côté, de 25 cm de haut, dont le sommet, arrondie a 3 cm de diamètre ; ce sommet est concave pour qu’on puisse y placer la soulète. Jusque vers 1965, ce ramon était com­posé de paille de seigle, strangn de swal, ou de brindilles, ramî, et formait une botte de 8 à 9 cm de diamètre, et 25 cm de haut. En raison de la fauchaison mécanique et la mise en ballots immédiate, il n’a plus été possible de trouver la paille requise, et c’est la raison pour laquelle on a eu recours au ramon en bois cité ci-dessus. Lorsque le ramon de paille ou de brindilles était employé, on le fichait dans une vieille cafetière, cafiére, qui était portée par un gamin du village ; le ramon restait dans la cafetière lorsqu’on envoyait la soulète préalablement posée sur ce ramon.

 

Si la soulète échoue sous une auto, dans une maison, flotte sur un ruisseau ou bien reste accrochée dans un arbre ou une haie, la partie considérée comme perdue. Lorsqu’elle roule au pied d’un mur ou renverse le ramon sur le sol, avec la base du ramon contre le mur , la soulète est posée en équilibre (un petit caillou faisant office de cale) sur une face du ramon et on peut ainsi crochî aisément.

Le but à atteindre peut être une vieille porte de remise ou une planche posée contre le pignon d’un café ; la porte du café n’est jamais désignée comme but de peur de donner des coups dans cette porte, et pour éviter les foudres du cabaretier ou de son épouse.

Etant donné que le crochâdje se déroule dans les rues du village, le but à atteindre n’est pas toujours éloigné du coup d’envoi. On dit alors qu’ il-a in coûp d’ tapè, on n’ tirera donc que 2 fois au premier rinvouyâdje mais par la suite, ce sera toujours 3 fois.

Il faut noter que la soulète est toujours posée sur le ramon avant chaque tîr. Le coup d’envoi est toujours donné à l’intérieur d’un café, le ramon étant placé à l’intérieur, à environ 2 mètres de la porte ouverte. Si, à ce moment, la soulète est projetée contre le mur de l’établissement, ça compte pou in coup.

Selon les témoins cités ci-dessus et d’autres crosseurs de Maurage et Givry, le crossage au paillet n’a jamais été pratiqué dans ces localités.

 

 

(1) Expression : tourner à fut d’ croche : dépérir, s’étioler.

(2) Le Dict. du w. du Centre donne, au terme soûle, p.257 : mêle èl soûle pou l’ uch dou cabaret,  fixer comme  but  à  toucher  par   la  boule,   la  porte  d’un   cabaret;   et  au  terme soulète,  p.257 :  prinde èl  soûle  d’ in  bèc   (avec  la  pointe  ferrée)  ou  bîn  dou  plat.   Le même   dictionnaire   glose :   soûle,   boule   en   bois   pour   crosser ;   soulète,   petite   soûle En dehors des termes croche, crocheû, crochî, soûle, soulète, cités par le Dict. du w. du Centre, tous les termes récoltés au cours de cette enquête sont inédits.

(3) La lète est le côté pile et èl mâle désigne le côté face.

(4) Le  Dict du w. du  Centre signale (sans  localisation),  au terme  croche,  p.78 :  djwer à l’ croche au but’ (sorte de jeu de crosse où le but est fixe et invariable et à la portée d’un seul coup).

(5) Le terme ramon désigne aussi  1)  balai ; 2)  petit faisceau de brindilles manié par le gille lors des soumonces et, pendant le carnaval, en quittant sa maison pour rejoindre le local de la société ; 3) traînée lumineuse d’une comète (Seneffe).

Addendum — Au moment de corriger les épreuves de cet article, j’apprends que jusqu’en 1957, au quartier Thiriau-Station à Bois-d’Haine, on a crossé dans les rues, le mardi-gras après-midi. C’était le même jeu qu’à Givry, et les mêmes termes dialectaux. Cependant, la crosse en bois était appelée croche, et le ramon de Givry était appelée bite à Bois-d’Haine.

 

Dins l’ Borinâje / Dans le Borinage

 

Christian Souris, Le ‘crochage’ borain, in : PP?, 22/04/1982, s.p. 

 

= èl djeu d’ croche

 

Comme au golf, dès cholètes (= balles), aveu ‘ne croche (crosse), et un rèyauw (filet) pour les emporter.

Tandis qu’au golf, on utilise une pelouse ratissée, le crochâje se joue sur tout terrain et le but est de lancer la cholète (soule) le plus loin possible.  le long d’un itinéraire préétabli; à 4, 2 contre 2.

 

Christian Souris, Le « crochage » borain, in : PP ?, 22/04/1982

 

… À Sint-Antwène

On va crocher

Aveu dès choules èt dès mayèts …

(vieille chanson montoise)

 

Lorsqu’on a le malheur de demander à Willy Dufrasnes, président des « Crosseurs du Lancier » de Quevaucamps, si le crochâje, sport traditionnel qui est demeuré le plus borain des jeux, ne serait qu’une sorte de déformation démocratique du golf, il est loin d’avoir le sourire aux lèvres…

Ce serait méconnaître toute notre histoire, af­firme-t-il très sérieusement. Sur le Continent, le jeu de crosse a bien d’autres lettres de no­blesse que cette technique anglo-saxonne d’importation relativement récente !

Et de citer… François Villon. Tout simplement ! L’auteur de la « Ballade des pendus » rapporte, en effet, qu’il allait flâner avec ses belles amies du côté des Buttes Notre-Dame « … où d’habitude on se rendait l’après-midi voir les archers s’exercer au tir et les joueurs de soûle frapper la balle avec leurs bâtons… ».

Effectivement, depuis le haut Moyen Age, on s’adon­nait, dans le nord de la France et dans les Pays-Bas, à la « cholle », « choule » ou « cholette », sport qui se prati­quait avec une grosse balle de bois lancée au moyen d’un bâton dont l’extrémité était garnie d’une sorte de cuilleron en fer. Si l’on en croit certains spécialistes, les soldats de Guillaume le Conquérant l’auraient emporté dans leurs impedimenta de l’autre côté du « Channel ». Et ce jeu nous serait revenu par la suite sur le Continent, sous une forme beaucoup plus sophistiquée et bien dans la ligne des Anglo-Saxons. (1)

— Peu importe cette « querelle » historique, remar­que Willy Dufrasnes. Toujours est-il que la « choule » survit toujours dans notre Borinage sous le nom de jeu de crosse ou de « crochâje ». Bien plus : depuis quel­ques années, cette activité reprend une vigueur des plus étonnantes, et regroupe actuellement nombre de fanati­ques qui s’y adonnent chaque week-end que le bon Dieu fait, de la Toussaint à la Laetare.

 

Foin des pelouses bien ratissées !

Pour le crochâje, pas de matériel compliqué ni coû­teux : le plus « mordu » de ses adeptes n’a besoin que d’une crosse (croche) qui, à elle seule, remplace tous les clubs de golf, quelques soûles (les cholettes) et un filet (l’ rèyauw) pour les emporter. C’est tout.

Etrange canne que la croche. Le manche en est sou­ple et fort. Il est muni d’une « trincheûle » ou poignée de

 

(1) Le célèbre chroniqueur Froissart confirme cette façon de voir. Dans son « Epinette amoureuse », il énumère une série de jeux typiquement hennuyers. On sait qu’il vécut très longtemps à Chimay, dans la « botte » du Hainaut. Parmi les plus anciens jeux traditionnels, il cite, entre autres, la « cholette ».

 

ficelle que les bons joueurs —  allez savoir pourquoi ! — frottent       consciencieuse­ment d’ail. Le fer en est par­faitement taillé, offrant d’un côté une surface plane, de l’autre un taillant et une par­tie convexe. Le crochage ne poursuit pas le même but que le golf, que du contraire. Le crosseur n’es­saie pas d’atteindre un trou aménagé dans une pelouse bien   ratissée.  Il  joue en « tout   terrain », à travers champs, fossés, clôtures et prairies. Et, à chaque coup, son but est  de  lancer  la soûle le plus loin possible le long d’un itinéraire préétabli… qui, bien souvent, se termine à la porte d’un quel­conque estaminet !

— Aujourd’hui, souligne Willy Dufrasnes, le crochage en plaine ne se pratique plus exactement comme jadis. Dans le temps, on poussait la soûle à travers tout, sans problème. De nos jours, les constructions, les lotisse­ments, ainsi que le sens — oh combien plus développé !—  de la propriété, font qu’il est bien difficile d’avoir le champ libre dans les campagnes. Aussi utilisons-nous de grands terrains — très souvent des prairies — sur lesquels nous déterminons à l’avance un itinéraire.

Le crochage en plaine se joue à quatre, deux contre deux. La première équipe désignée par tirage au sort propose un certain nombre de « renvois » — c’est-à-dire de coups — pour effectuer l’itinéraire. L’équipe adverse peut proposer un nombre inférieur de « renvois », et ce seront ceux qui auront suggéré le moins de coups qui monteront. Après chaque série de trois coups d’un membre de l’équipe montante, l’équipe adverse s’ingé­niera à renvoyer la soûle en sens contraire. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que le parcours soit effectué. On croche ainsi pour arriver au but en un minimum de coups, en faisant passer la soûle entre deux poteaux ou autour d’un mât… Le tout est question de conventions. Mais toujours, les parties sont pleines de « suspense ». Car l’adversaire, s’il a de la chance, peut expédier la soûle au diable Vauvert…

Tout l’art du crocheur, raconte Willy Dufrasnes, est de choisir la soûle qu’il utilisera en fonction de l’état du terrain et de la distance qu’il veut lui faire parcourir. Il en existe de différentes formes, réalisées en matières aussi variées que le nylon, le celluloïd, le bois non pressé ou le bois pressé. (2) Le « beau coup » est toujours fonction du type de soûle utilisée. C’est ainsi qu’un « tir » avec une « cholette » sélectionnée peut atteindre, voire dé­passer… 200 mètres !

La fabrication de ces « cholettes », d’ailleurs, relève aujourd’hui encore de l’artisanat. On prête toujours aux derniers fabricants — ils sont de moins en moins nom­breux — un ou des secrets qui confèrent une qualité ex­clusive aux produits sortant de leurs mains. (3)

Le crochage peut, à première vue, sembler être un sport simple. Il n’en est rien. Des générations et des gé­nérations de « crocheûs » ont élaboré techniques particulières et tactiques différentes dont on discute à per­dre haleine. Ce n’est pas là un des moindres attraits des rencontres actuelles : les parties jouées sont d’inépuisa­bles sujets d’échanges de vues. On en parle des heures et des heures au cabaret, entre deux chopes, en dévorant de bon appétit l’impressionnante tartine au fromage —— c’est la coutume — qu’offre l’organisateur. Et surtout qu’on ne s’y trompe pas : cette activité traditionnelle hennuyère ne s’adresse pas spécialement aux séden­taires. Elle requiert, en effet, une dépense d’énergie sor­tant de l’ordinaire

—   Il ne faut pas perdre de vue, souligne Willy Du­frasnes, qu’un crocheur doit marcher et parfois courir au grand air pendant 4 à 5 heures d’affilée. Sur un terrain parfois fort inégal et très souvent boueux. Ensuite, il faut solliciter cent fois — plus peut-être — tous les muscles de son corps pour tenter l’exploit, c’est-à-dire lancer la soûle le plus loin possible. Bref, ce n’est pas un sport à la portée de tout le monde, et il nécessite un sévère en­traînement.

Un regret, exprimé par le président des « Crosseurs du Lancier » : force lui est, en toute objectivité, de re­connaître que, dans les rangs de ce sport traditionnel, on rencontre de moins en moins de jeunes éléments.

—  C’est une question de propagande au niveau des écoles, estime-t-il. Nos autorités sportives et culturelles devraient prendre exemple sur la France — où le jeu est remis en honneur dans les établissements d’enseigne­ment. La relève serait ainsi assurée…

Et elle est une condition sine qua non pour que conti­nue à vivre le jeu de crosse borain…

 

(2)  Jadis, les mineurs utilisaient des cholettes dites d’« èstape », fabriquées à base de bois d’étançons de mine. Ce bois, comprimé par la pression, avait un ressort et une élastici­té extraordinaires.

(3)  Jean Pierrard, dans son article « Jeu de crosse en Borinage », paru dans la revue « Hainaut-Tourisme » de mai 1968, rapporte qu’un spécialiste de la fabrication des « cholètes », M. Maison, de Frameries, en vendait plus de… 250.000 par an !

 

À Mont (Mons)

 

in : Maurice Piron, Anthologie de la littérature wallonne, éd. Pierre Mardaga, 1979, p.184

 

PIERRE MOUTRIEUX

(1824-1908)

 

Né et mort à Mons, fils d’un sergent de ville, Pierre Moutrieux, après ses humanités au collège communal, occupa quelque temps des emplois de commis et devint, très jeune encore, professeur dans des écoles privées de sa ville natale, notamment à l’Institution Moneuse. Puis il s’établit comme professeur particulier en vue de préparer les candidats aux examens organisés par les administrations publiques, tâche qu’il n’abandonna qu’à l’âge de 78 ans.

Comme J.-B. Descamps, il partagea ses loisirs littéraires entre le français et le montois. A la différence de son aîné, les chansons françaises qu’il écrivit (la plupart parurent au cours de l’année 1855 en livraisons mensuelles) échap­pent en partie aux stéréotypes du romantisme belge : si le prosaïsme les entrave, leur accent est celui d’un esprit indépendant, parfois révolutionnaire — on dirait aujourd’hui progressiste — et l’emphase d’une pièce telle que A mon fils qui n’est pas né ne parvient pas à en dénaturer la portée huma­nitaire.

Mais c’est en dialecte que Moutrieux a le mieux exprimé une personnalité faite d’esprit caustique et de philosophie résignée. Il avait 25 ans lorsqu’il inaugura avec Des contes de kiés (Des balivernes) une série de trois plaquettes montoises qui parurent en 1849, 1850 et 1851. Une nouvelle fournée vit le jour de 1873 à 1876 dans une sorte d’almanach intitulé El canyon d’ Mons et c’est à la gazette dialectale El Ropïeur, fondée à Mons en 1895, qu’il donna la production de ses dernières années.

Chansonnier accompli, Moutrieux fut aussi un prosateur dont la verve ne le céda en rien à celle de l’abbé Letellier (il collabora d’ailleurs à son Armonaque), comme le prouvent des pages telles que El catéchise de m’ père — un catéchisme tout en proverbes — ou l’éloge du patois dans l’« advèrtance » du Canyon d’ Mons pour 1875. Un choix de ses œuvres fut réuni après sa mort en 1912 par les soins de Gaston Talaupe.

 

 

59                                                                                             [Mons]

Èl canson d’ Sint-Antwêne

(Air : Te souviens-tu, disait un capitaine)

 

Tout in m’ couchant, èj’ diswa hier à m’ reine :

« Ej’ t’aime surtout quand tu ronfles dèdins t’ lit.

Eh bé, pourtant, j’aime co mieûs Sint-Antwêne,

4   c’èst-à ç’ temps-là, fîe, qu’on a du plési ! ».

El vèye, chez Brock, èl société s’ rassembe,

on bwat in pot pou èrbéni 1′ drapeau,

on trinque, on rit, on cante tèrtout’ insembe.

8   Wê, Sint-Antwêne èst-in jour qu’est bé biau !

 

Ces grands monsieûs qui blaguent su no jeu d’ croche,

ça n’ rit jamés, ça n’ set que s’imbéter.

Ergardez-lès au fond de leû caroche :

12   i foutent ène gueule à vos fére insauver !

Qu’ je m’ fous, hon, mi, d’été riche corne ène altesse

et d’avwa 1′ cœur aussi gai qu’in cayô !

Contint’mint, fieû, vwayez bé, passe richesse…

 

16   Wê, Sint-Antwêne èst-in jour qu’est bé biau !

Nous-autes, ourviers, rabourant tout 1′ semaine,

nos n’avons guère èl temps d’ nos-amûser.

Ainsi, à m’ mode que pou èrprinde haleine,

20   de temps-in temps, on peut bé s’in r’passer.

 

 

LA CHANSON DE [LA] SAINT-ANTOINE. — La fête de saint Antoine, le 17 janvier, était marquée à Mons par les assauts à l’ croche, ou parties de jeu de crosse, sorte de jeu du mail, qui se pratiquait pendant l’hiver. C’est à la Saint-Antoine que le vainqueur — le roi, — décoré de la médaille du concours, était reconduit en cortège avec musique; un souper général était organisé par la société qui groupait les adeptes de ce sport, autrefois en honneur parmi la classe ouvrière de la région.

 

1. à ma reine, c.-à-d. à ma femme. — 5. La veille, chez Brock (nom du café où se réunissaient les joueurs). — 6. … pour « rebénir » le drapeau de la société.

13. Qu’est-ce que je me fous, donc, moi… — 14. cayau, caillou, pierre. — 15. Proverbe français : Contentement passe richesse.

17. … ouvriers, peinant toute la semaine; rabourer est une variante de rabouter, abattre de la besogne. — 20. s’in r’passer, s’en accorder (du répit ou du plaisir). — 22. La « purge » ici consiste à faire le vide par l’excès de boisson. —

 

(p.86) Pou roubliyer tous nos jours de carême,

 on s’ fout ‘ne bone purge, ça vos r’iave lès boyaus !

Fés come tu veûs, i faut mori tout à” même…

24   Wê, Sint-Antwêne èst-in jour qu’èst bé biau !

 

Louwis-Filipe, au miyeû de tout s’ clike,

n’étwat nié mieûs, ni pus contint surtout,

que P rwa d’ nous-autes quand il a ène bone chique,

28   fleur à s’ capiau èyèt mèdaye à s’ cou.

A tous moumints, corne si c’étwat ène biète,

su P pauve rwa d’ France, on tire à fiêr à clau :

no rwa du mwins en’ risque qu’ène soule à s’ tiète…

32   Wê, Sint-Antwêne èst-in jour qu’èst bé biau !

 

C’èst tout, z-infants, asteûre qu’on m’ baye à bwâre !

J’é l’ goyé sec, jé n’ sarwa pus canter.

Come diswat m’ pére (què l’ bon Dieu l’ mète in glwâre !),

36    èl trop, èt-i, finit par imbéter.

A vote santé ! Faites què l’ anéye prochaine

èt co lès-autes vos consèrviez vo piau

pou co minjer du pourciau d’ sint-Antwêne,

40    car, mi j’ vos l’ dis, c’èst-in jour qu’èst bé biau !

 

 

Paru dans « Dés cont’ dé guiés, tiens ! pa Titiss’ Ladéroutte, dit Louftogne », Mons, [1849], pp. 14-16 et reproduit dans les Œuvres choisies de P. Moutrieux, Mons, 1912, pp. 277-278.

 

 

23. La résignation des petits devant la destinée est contenue dans ce vers simple et admirable.

25. Allusion tout au long de la strophe à la révolution de 1848 qui coûta son trône à Louis-Philippe, dont la royauté est malicieusement mise en parallèle avec celle du vain­queur au jeu de crosse. — 27. … quand il a une bonne cuite (ce qui arrive à la Saint-Antoine, comme l’indique le vers suivant). — 28. capiau, chapeau; à s’ cou : on attendrait en montois à s’ eu. Aussi bien pour la forme que pour le sens, l’auteur sacrifie ici à la rime. — 30. à fier à clô, ici avec le sens de : durement, sans relâche. L’expression française à fer et à clou, attestée entre autres chez Calvin et Mme de Sévigné, se dit de ce qui est solidement fixé. — 31. soûle, boule de bois que l’on chasse avec une crosse ferrée.

35. … le mette en gloire, c.-à-d. en paradis. — 36. le trop (= l’excès), disait-il… — 39. pour manger encore du porc de Saint-Antoine. Allusion probable à l’un des plats traditionnels du banquet final, en souvenir de la légende de saint Antoine et de son cochon.

186

 

 

En Picardîye / En Picardie

 

S.D., Le sacré crossage du Mercredi des Cendres, LS 27/02/1995

 

Du Péruwelzis au Pays vert, cette tradition fait la nique au carême.  (Bernissart, Beloeil, Chièvres, Péruwelz; Vieux-Leuze, Maffle; certaines communes de St-Ghislain et d’ Hensies )

Saint-Antoine est le patron des crocheûs.

 

Durant le mardi-gras, on ‘crosse à l’ tone’ (Sirault, Tourpes, Kain) (la croche finit par faire résonner la tone: le fût de bière que les cabaretiers ont installés sur le seuil de leurs troquets.ou la veille (Wiers), où le crossage coïncide avec le ‘lundi des carniaux’.

 

A Tournai, le jour du mardi-Gras, on allait jusqu’au haut du mont Saint-Aubert et le but final était le portail de l’église.

Le Mardi-gras, dans l’Avesnois, on jouait dans les rues du village en prenant comme buts les portes ou les volets des estaminets.

Ce ‘crossage au maillet’ survivait encore dans les années septante à Beaufort, près de Maubeuge.

Le lundi de Pâques, les pèlerins qui se rendaient autrefois au prieuré de Saint-Antoine-en-Barbenfosse, près de Mons, le lundi de l’octave du saint, avaient coutume de s’adonner au crossage, une fois leurs dévotions faites.

 

Les équipes sont divisées en deux camps: ceux qui ‘cholent’ en direction de la ‘tone’ et ceux qui ‘décholent’, renvoyant la ‘cholète’ .  Si l’aventure n’ a pas atteint son but alors que les ‘choleurs’ ont épuisé le nombre de coups dont ils étaient convenus avec leurs adversaires, ils offrent la tournée.  Dans l’hypothèse inverse, ce sont les ‘décholeurs’ qui régalent.

Dans certains villages du pays vert, les crocheûs peuvent placer la cholète sur un petit cylindre – l’ abèle ou abeule – pour porter la première estocade.

 

(On dirwat ène cholète su ène abeule: pour se gausser d’un petit chapeau posé sur une tête volumineuse)

 

CHOLÈTE – Hensies / J.D., Quand c’est mercredi des Cendres, au crossage, tu dois te rendre !, La Province, 05/03/2001

 

De nombreux Hensitois sont dans les rues afin de participer au crossage rituel qui entraîne les nombreux groupes présents aux quatre coins du village frontalier.

« De ce point de vue, il n’est pas rare qu’une « cholette » passe malencontreusement la frontière mais depuis que la libre-circulation des soules et des crosseurs est garantie par les plus hautes instances européennes, cela ne pose plus guère problème … »

 

Roger PINON, 6.   SUBSTITUTS MODERNES DU GRAND FEU, in : Commission Royale belge de folklore, T9-14, 1956-1961, p.81-183

Analyse  Morphologique des Feux de Carême dans la Wallonie Occidentale

 

Le brûlage des crosses est une ancienne coutume par­ticulière à la région du Centre (2). Autrefois, le jour du feûreû les crosseurs brûlaient effectivement leur crosse pour marquer la fin de leur jeu favori. Un dicton exprime le fait : à Ville-sur-Haine, E. Hublard avait déjà noté « dit brûle les crosses », ce que l’Atlas linguistique de Wallonie enregistre à Mons : « Au feûreû, on brûle les futs d’ cros­ses », dicton ressenti comme un soi-disant rébus du Centre.

A Onnezies « on brûle les carnavals », le dimanche du Quadragésime ; selon le témoin de l’Atlas linguistique de Wallonie, « cela se faisait du temps où l’on crossait ».

 

(1)   Voir Flori DEPRETRE dans El Mouchon d’ Aunias du 1-3-1913.

(2)   Jadis, XIII,  1909, p.  176.

 

(p.163) A Godarville, A. Harou précise que c’est sur la place publique qu’on brûlait les crosses dont on s’était servi en hiver.

 

(in: Albert Marinus, Le folklore belge, T3, 1930)

crochâje (jeu de crosse)

(Stéphane Detaille, Le sacré crossage du mercredi des Cendres, Le Soir, 27/02/1995)

(s.r.)

Djodogne (Jodoigne) - lë souye (le jeu de crosse ('soule'))

(in: Paul Moureau, Une belle figure wallonne / Edmond Etienne, in: Le Folklore Brabançon, déc. 21930, p.192-194)

                                                                            (in: Pourquoi Pas?, 22/04/1982)

(id.) 

Trimbleû (Trembleur) (province di Lîdje / de Liège): variante dè l ' crauwe, do crochâje: li ziyète

(in: Jean Haust, Dictionnaire liégeois)

(èstraîts dè l’ magnifike situde da / extraits de l’étude magnifique de Geert et Sara Nijs, Jeu de crosse, Crossage à travers les âges, éd. Choulla et Clava, 2013, p.13)

(id., p.12)

(id., p.27)

(p.44)

(id., p.50)

(id., p.63)

(p.66) 

(p.76) 

(p.77)

(p.78)

(p.226) 

(p.227)

(p.228)

(pic.) cansons ét poèmes (w. tchansons èt powin.mes) (f. chansons et poèmes) (p.229)

(p.230)

(p.231)

(p.234)

(p.235)

(p.236)

(p.237)

(crochâje / jeu de de crosse (régues do djeû / règles du jeu) (p.259-265)

Souvrèt (Souvret) - èl crosse (le jeu de crosse)

(in: Jean-Baptiste Marcelle, Mon vieux Souvret, 1980, p.101-103)

Coûrcèle (Courcelles) - èl crosse (le jeu de crosse)

(in: Elie (…) Courcelles, Son histoire, s.d., p.85)

èl Cente (le Centre) - èl crochâje (le jeu de crosse)

(in: Le Centre, La Louvière, 1930)

Mont-Borinâje (Mons-Borinage) - èl crochâje (le jeu de crosse)

(in: Alain Audin, Mons-Borinage, s.d.)

 

2 Places asteûre / Endroits actuels

Crochâje (jeu de crosse)

(La Province, 29/11/2000)

Angriyau (Angreau) - crossâje (jeu de crosse)

(La Province, 19/10/1999)

Aujenî (vaudignies) - crossâje (jeu de crosse)

(VA, 15/02/2018)

Bausèke (Basècles) - crossâje (jeu de crosse)

(La Province, 14/02/2005)

Chieuve (Chièvres) - crossâje à l' tone (jeu de crosse au tonneau)

(VA, 07/03/2019)

Éloûje (Elouges) - crossâje (jeu de crosse)

(La Province, 05/03/2001)

Grousâje (Grosage) - crossje (jeu de crosse)

(VA, 14/03/2019)

Hinzî (Hensies) - crossâje (jeu de crosse)

(La Province, 05/03/2001)

(La Province, 18/03/2002)

Hornu - crossâje (jeu de crosse)

(La Province, 03/12/2001)

Mombré (Maubray) - crossâje (jeu de crosse)

(VA, 17/04/2019)

Pièrwé (Péruwelz) - crossâje (jeu de crosse)

(VA, 08/03/2019)

Viérî (Wihéries) - crossâje (jeu de crosse)

(La Province, 19/01/2001)

Wiyére (Wiers) - crossâje (jeu de crosse)

(VA, 07/03/2019)

Manneken Pis, crocheû (jueur de crosse)