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LI TINDERÃŽYE

La tenderie

on tindeû (un tendeur)

(E.D.

Beyne-Heusay au XIXème siècle – Un métier, « tendeur », in : L’ornithologie, juil-août 1989, p.5-10

 

Avant-propos :

 

En 1935, Monsieur Joseph ALBERT, instituteur à Beyne-Heusay, publiait son « Hommage à l’Administration Communale de Beyne-Heusay ».

En fait, il s’agissait d’un «aperçu» sur l’histoire de la commune relatant les faits principaux vécus par ses habitants au cours des siècles. Monsieur ALBERT y joi­gnait aussi quelques descriptions des us et coutumes des lieux et un chapitre sur les «Petits métiers » qu’exerçaient certains de ses habitants dans le courant du 19ème siècle.

Parmi ceux-ci, un de ces métiers nous a particulièrement intéressé et même sur­pris, «Tendeur-Oiseleur».

Il était donc possible, en ces temps, d’assurer sa subsistance en capturant des oi­seaux !?

Comme les temps ont changé… !!

 

La tenderie et les oiseleurs

Dieu sait depuis quand se pratique ce sport favori de nos ouvriers et de nos pay­sans. Toujours est-il qu’il y a deux siècles, il groupait chez nous de nombreux et passionnés adeptes. Pour quels motifs et dans quels buts capturaient-ils les oi­seaux ?

Toutes sortes de raisons les incitaient à cette chasse :

–  les bêtes de l’air, comme les bêtes de la terre entrent dans la nourriture des hu­mains;

–  le chant des oiseaux égayé nos intérieurs;

–  Et pour quelques espèces un éclatant plumage en fait des fleurs vivantes qu’on voudrait toujours conserver chez soi pour les admirer.

Tout cela n’est-il pas bien suffisant pour exciter notre convoitise !

Mais il est une quatrième raison, la moins noble, le plaisir de prendre, d’accapa­rer, de tuer, délassement barbare.

Le paysan se livrant à cette chasse, y trouve donc outre son agrément, une partie de sa subsistance. Le reste de ses prises va moyennant rétribution au citadin sé­dentaire – le tireli d’une alouette, les trilles d’un rossignol, le gazouillement d’une fauvette évoquent chez ce reclus entre les quatre murs qui bornent son horizon habituel les larges espaces champêtres, la fraîcheur des bosquets, le gai soleil.

(p.6) Situation de fait qui a donné naissance au commerce des oiseaux et au métier d’oiseleur. Les professionnels de la tenderie existaient encore à Beyne-Heusay il y a un siècle, époque à laquelle les lois ne réglementaient pas l’exercice de ce sport. Ces oiseleurs tendaient toute l’année et vivotaient tant bien que mal de cet étrange métier qui leur laissait d’importants loisirs. On ne tend pas tous les jours il y a les temps de pluie, les périodes d’interruption. Tout le monde le savait. Dès la fin du XVIIIème siècle après la réunion de la principauté de Liège à la première ré­publique française en 1795, lorsque l’état civil fut confié aux soins des administra­tions communales, les oiseleurs souvent requis comme témoins, figuraient dans les actes sous leur dénomination professionnelle, et chose remarquable, aucun d’eux ne savait signer. Ils n’avaient jamais été à l’école.

Chaque année, immédiatement après la moisson, professionnels et amateurs s’emparaient des champs veufs de leurs épis, marquaient à même le sol, l’empla­cement des tendues, arrachant à la main les fragments de chacune enracinés; travail long et minutieux.

Expurgée de ces tronçons tenaces entravant de leurs noeuds, déchirant de leurs pointes raides et tranchantes les filets étendus, l’éteule ne laissait plus apparaître qu’une herbe ténue et légère, camouflant fils et cordages. Les préparatifs termi­nés, commençaient les opérations de la tenderie. A l’aube, on tendait les filets dans les enclos des Huys et des Crahaux pour la capture des ortolans, des coklivîs (alouettes cochevis) des pinsons, des bèguinètes (pipis des prés), des grosses béguines (pipis des arbres), des linottes, des djâserènes (verdières), des chardonnerets, des tarins, des gorèts (friquets), des gros vérts (verdiers), etc…

 

Peu nombreuses d’abord, les premières prises munissaient les tendeurs d’appe­lants supplémentaires et de «mues»; ces dernières généralement tenues par la patte à l’extrémité d’une baguette se mouvant sur charnière au centre du hèrna et qu’à l’aide d’une ficelle, le tendeur, de sa houbète (cachette de branchages) soulevait et laissait retomber à l’arrivée des passereaux.

 

Ces tiraillements continuels fatiguaient et torturaient l’oiseau captif et finalement lui brisaient la patte. Certains oiseleurs plus avisés ou plus humains lui enser­raient la taille dans un corselet passé sous les ailes et alors la traction de bas en haut le soulevait tout d’une pièce sans le blesser. Ainsi traitée la « mue » pouvait servir plusieurs jours. Après chaque séance, on la rentrait dans une prihenîre ( grande cage longue et basse) pour l’en retirer le lendemain.

Rien n’était négligé pour augmenter le nombre des prises. Des cages savamment disposées autour du filet contenaient des oiseaux appelant leurs congénères de passage et les oiseleurs même le col ceint d’un chapelet d’appels (appeaux) s’évertuaient de leur mieux à imiter la voix des voyageurs. Mues retombantes, in­vitations répétées, comment les émigrants pouvaient-ils, quoique pressés, résis­ter à tant d’insistance ? Vers la fin de septembre, les captures se font de plus en plus nombreuses. La première quinzaine d’octobre voit grossir le nombre des passagers de l’air, sur­tout si le vent souffle du sud-ouest : le mauvais temps est proche, le gros des troupes se hâte vers les contrées tièdes du midi. Aux champs de Beyne et de (p.7) Romsée, au faîte du plateau, les longs firdjus ( longs filets à mailles larges) s’étalent sur de grandes surfaces planes prêts à s’abattre vers la mue à l’avancée et rasent en files ininterrompues la crête barbue de l’éteule. Au cours de ce grand passage qui ne dure que deux ou trois semaines, on fait des hécatombes d’oi­seaux. En grande masse, les prisonniers sont mis à mort. Groupés par espèces, enfilés par douzaines, ils iront ravitailler les marchés de la ville de Liège.

 

Naturellement tout n’est pas massacré; on en réserve une partie, les plus beaux chanteurs que les oiseleurs exposent chaque dimanche matin sur la «Batte» où se concentrent les amateurs de la région désireux de repeupler leurs cages ou leurs volières.

 

Fin novembre le gros des troupes est passé. Pourtant il nous reste l’arrière-garde qui, composée de retardataires de toutes sortes, volettent d’un champ à l’autre, en quête de nourriture. Pour eux, le grand voyage est terminé. Les premières neiges surprennent ces «manants» et dispersent les «ramassés» aux abords des habitations. On en voit de tous les uniformes à la suite d’une avant-garde d’effron­tés moineaux, des pinsons, des «fagnards», des verdières, des mésanges char­bonnières, des gros verts, même des alouettes, débris des régiments disparus que ces traînards ne rejoindront jamais.

 

Combien d’entre ces derniers échapperont aux nombreux pièges que la convoi­tise des paysans va tendre à ces pauvres affamés auxquels la détresse fait per­dre toute prudence ? Il est un fait constaté par l’expérience que les nîvayes (oi­seaux retenus au pays au temps des neiges) comme on les appelle au village, ayant souffert de dures privations, s’adaptent plus vite à la prison, se résignent mieux, à leur sort d’éternels reclus que les congénères capturés au cours de leur longue randonnée.

 

L’équinoxe du printemps, retour des premiers villégiateurs ailés. Le repassage durera jusqu’au début de mai. Alouettes, pinsons, chardonnerets, tarins, linots, d’abord; ils ont fait toilette printanière pour la saison des amours. Revêtus d’un plumage éclatant, ils reviennent avec la même hâte qu’au départ, mais leurs rangs se sont éclaircis. De nouveaux pièges attendent ceux qui ont échappé à la serre de l’épervier. Longs filets couvrant de nouveau les emblavures et les labou­rés, de plus petits, (plates-pièces) dissimulés dans les jardins, cabolètes (trébuchets) embûches partout vont grossir les réserves des amateurs. A la mi-avril reparaissent les insectivores. Vite en besogne, ils se remettent à la construction de leurs nids. Musiciens très en vogue, fauvettes et rossignols se déroberont-ils aux vigilantes recherches des oiseleurs ! Le nid de la fauvette à tête noire décou­vert bientôt, s’auréole d’un invisible lacet et le mâle, enlacé au cours de ses tra­vaux, séparé de sa femelle, ira après que l’oubli aura quelque peu calmé sa nos­talgie, reprendre sa romance dans l’arrière-boutique mi-obscure d’un liégeois.

 

Au fond d’un bosquet, un ver de farine, frétillant au bout d’une épingle comman­dant le ressort d’une trappe voilée de verdure, a attiré le rossignol, ce gourmand artiste. Saisi par l’engin, l’étourdi charmera sous peu ses trilles mélancoliques, dans la pénombre, derrière d’épais rideaux, l’appartement d’un rentier. (p.8) et subitement nos oiseleurs aux aguets voient se précipiter du haut de son hêtre, le chanteur courroucé. C’est fait, l’imprudent s’est englué. Saisi à l’instant, il est poussé dans une logette au fond du sac et nos tendeurs quelque cent mètres plus loin vont répéter le même manège. Leurs prises suffisamment nombreuses, nos hommes réintègrent le village munis d’une sélection de réglo distèrwitchs, dodo-vidjus, francs sipriyeûs, gros riskabièws, etc. chanteurs merveilleux, qu’ils vont céder au prix fort aux amateurs passionnés.

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