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OCHELÈTS, BOUKÈTES, OHIONS

Le jeu des osselets

à boukètes, aus-ouchelèts, âs-ohions, ...

(au jeu d’osselets) (s.r.)

Jean-Marie Pourtois, Deux Jeux de Lancer d’Autrefois à Haulchin : Le jeu des osselets et le jeu du bâtonnet (1), ACBRF, 10, 1956-57, p.41-56

 

Lancer au loin un projectile quelconque est cer­tes un geste naturel propre à l’homme. Tout autre geste, telle la course ou le saut, est bien plus spécifi­que à l’espèce animale. Le lancer était pour le primi­tif le plus sûr moyen d’assurer sa subsistance ou sa défense.

Aujourd’hui, l’importance vitale de ce geste est bien sûr totalement abolie et le lancer ne se rencon­tre plus que sous forme de jeu ou de sport.

 

A À boukètes, ou jeu des osselets

 

1 Généralités

 

Parmi la multitude de nos jeux populaires pro­pres à l’enfance, le jeu des osselets apparaît comme l’un des plus anciens et des plus universellement connus. Sans doute est-il l’ancêtre du jeu des dés, dont l’origine reste toujours obscure ou hypothéti­que (1). Dès l’antiquité, le jeu des osselets était bien

 

(l) « Hérodote la situe à l’âge d’or de la nation lydio-phrygienne; Platon la fait remonter aux premiers Pharaons d’Egypte; Sophocle à la guerre de Troie. La légende mythologique raconte que Jupiter lui-même aurait enseigné ce jeu à l’éphèbe Ganymède, enlevé sur son ordre et qui se mourait d’ennui. » J.C. Pichon, Lutte et jeux, p. 154, 155.

 

(p.42) connu des Grecs et des Romains. Il en serait déjà question dans la Bible et dans les poèmes homéri­ques, où Patrocle, jouant aux osselets, a tué un de ses petits camarades (2). D’autre part, avant la création d’une terminologie grammaticale s’appliquant à dé­signer les différents cas, les maîtres grecs employaient les osselets comme matériel didactique. Plaçant ces petits os sur telle ou telle face, l’élève interrogé devait répondre en mettant un nom quelconque à un cas précis, ce cas variant conventionnellement suivant la face de l’osselet dirigée vers l’élève (3). Mais la connaissance du jeu des osselets n’en reste pas là. Si l’on en croit J.-C. Pichon, on aurait trouvé des traces lointaines de ce jeu chez les Aztèques, au Japon, et en Chine ainsi qu’au sud du Cameroun et au nord du Gabon (4).

Aujourd’hui, les enfants pratiquent ce jeu de lan­cer dont ils ont fait un véritable jeu d’adresse. « On les jette en l’air et on les rattrape sur le dos ou sur la paume de la main, cependant qu’avec les doigts de la même main on essaie de ramasser ceux qui sont retombés sur le sol » (5). C’est aussi dans ce sens que le Larousse du 20e siècle explique le jeu des osselets. « Tenant les osselets dans une main, après les avoir lancés en l’air, le joueur doit les recevoir sur le dos de la main tendue ; recommençant ensuite l’opération, il les reçoit encore sur la paume de la main. Le gagnant est celui qui a su ainsi retenir le plus grand nombre d’osselets. Une variété du jeu consiste à lancer en l’air un seul osselet et à ramasser le plus grand nombre de ceux qui restent sur la table avant que le premier ne soit retombé. »

 

(2) A. Severyns, Homère l’Artiste, page 28 : « … J’avais commis là-bas un

meurtre déplorable, insensé que j’étais ! Le jour où je tuai le fils d’Amphidamas, sans le vouloir vraiment, mais au jeu des osselets je m’étais irrité. » Homère, Iliade. Chant XX111, p. 490.

(3) Professeur Meunier, Cours de Méthodologie générale, professé à l’U.C.L., 1950-1960.

(4) J.C. Pichon, Luttes et Jeux, p. 155.

(5) J.C. Pichon, Luttes et Jeux, p. 156.

 

(p.43) Comme on le voit, il semble donc que le jeu des osselets soit connu depuis des millénaires un peu par­tout dans le monde. Sous une forme presque identi­que, changeant seulement de nom selon les pays, voi­re même les régions, il reste aujourd’hui un des re­flets mystérieux des premiers âges de l’humanité.

 

2 Le jeu tel qu’il fut joué à Haulchin

 

1° Le matériel

 

a) Une bille (ma) ou une petite balle en caou­tchouc. Les enfants employaient pour jouer une gros­se bille dont le diamètre variait entre 2,5 à 3 cm. Cette bille, généralement en pierre grise ou brune, présentait parfois des lignes multicolores à sa sur­face. Certains témoins ont également joué avec des billes de verre achetées dans le commerce ou prove­nant des bouteilles à soda brisées. Cependant, com­me ces billes cassaient facilement, elles étaient peu employées. Un autre objet, une petite balle en caou­tchouc, rendait le jeu plus agréable et, en tout cas, plus commode car elle permettait aux enfants de jouer sur une table ou en tout autre endroit où il était impossible de faire rebondir la grosse bille de pierre ou de verre.

 

b) Les osselets ou boukètes (6).

 

A) Nombre et matière (fig. 1)

Au nombre de quatre (petit jeu), parfois de huit (grand jeu), les boukètes sont de petits os se trouvant dans l’articulation des pattes de derrière du mouton (bédot) ou de la chèvre (gâde). Ces osselets consti­tuent l’astragale ou talus. Leur grosseur variait évi­demment suivant l’âge de l’animal, et les enfants

 

(6) Ohions en wallon liégeois. Enquêtes du Musée de la Vie Wallonne, tome II, n° 13 et 14, page 28.

 

(p.44) semblaient préférer les plus petites boukètes sans doute parce que, convenant mieux à une main d’en­fant, elles se manipulaient beaucoup plus adroite­ment au cours de la partie. Cette préférence pour les petites boukètes explique la joie débordante des en­fants qui se voyaient servir à table un gadelot (7) tout fumant !

 

D’autre part, il aurait existé à Haulchin des bou­kètes en laiton, en cuivre (8), en étain, en ivoire et en plomb. Des osselets en cristal, ou en agate auraient également existé dans d’autres parties du monde (9). E. Yernaux et F. Fiévet affirment encore qu’il y a soixante ans on faisait communément les osselets avec les grosses arêtes de morue (10). D’autre part, il y a quelques années, le hasard nous a fait décou­vrir dans un « Bazar » de Maubeuge des osselets en plastic, agréablement présentés au nombre de cinq dans une petite boîte en plastic transparent. Quatre de ces osselets étaient de couleur verte, le cinquième était blanc. Peut-être le jeu des osselets continue-t-il d’exister dans certaines régions du Nord de la France ?

Il faut encore signaler que les enfants préféraient les boukètes en plomb couramment vendues dans le commerce (11) et ce, parce que les véritables osselets glissant facilement sur la pierre, il leur était plus dif­ficile de les retourner au cours du jeu comme nous l’expliquerons plus loin. La presque totalité des té­moins déclarent d’ailleurs avoir joué la plupart du temps avec des boukètes en plomb que possédait l’une ou l’autre fillette.

 

(7) Appellation locale du chevreau, A titre documentaire, signalons que ce gadelot était cuit dans un quèwèt, sorte de grande casserole en terre cuite.

(S) Elles étaient fabriquées par les chaudronniers, non à des fins commer­ciales mais pour les enfants de leur famille.

(9) J.C. Pichon, Luttes et Jeux. p. 158.

(10) E. Yernaux et F. Fiévet, Folklore wallon, p. 108.

(11) Le jeu complet comprenant quatre boukètes se serait vendu 10 centimes-or avant la première guerre mondiale.

(p.47) La terre battue ou un pavement de dalles rouges ren­daient difficiles sinon impossible tout rebond de la bille.

2°) Les règles du jeu

 

a) Quelques remarques préliminaires

 

Le nombre de joueuses variait le plus souvent de un à quatre. Il était évidemment possible de s’amu­ser seul à ce jeu. On comprend que le nombre de par­ticipantes ne devait pas être très élevé d’autant plus que ce jeu d’adresse risquait de durer assez long­temps lorsque les joueuses étaient habiles.

Les joueuses se plaçaient généralement à genoux ou dans la position accroupie (fig. 2).

(p.48) Aucune comptine particulière ou règle spéciale n’était employée pour désigner la première partici­pante.

La débutante tenait toutes les boukètes et le ma dans la même main. Après avoir lancé ce ma en l’air, elle jetait d’un seul trait tous les osselets sur la pier­re, puis rattrapait la bille qui venait de rebondir. Le jeu était commencé, les participantes attentives… La joueuse affrontait alors la première phase du jeu proprement dit.

 

b) Les différentes phases du jeu

 

A) Amè ieune

Pendant cette phase de jeu, l’exécutante devait ramasser une boukète avant que le ma qu’elle venait de lancer ne touchât le sol une deuxième fois. Ensui­te, et seulement si elle avait réussi, elle pouvait re­commencer de même pour les autres osselets.

 

Remarques :

I

1) Notons que c’est toujours la main qui lance la bille, qui ramasse, retourne l’osselet ou encore fait un geste quelconque pendant que la bille fait son re­bond.

2) Lorsque les enfants jouaient avec plus de qua­tre boukètes, il était permis de déposer celles que l’on avait déjà ramassées.

 

B) Amè deûs

 

La joueuse qui vient de terminer amè ieune a donc toutes les boukètes en main (13). Elle entame alors la deuxième phase du jeu en jetant ces boukè­tes par terre après avoir préalablement lancé la bille.

La façon de jouer est identique à celle que nous avons décrite à la phase précédente excepté qu’ici la

 

(13) Si elle les a déposées (cas du grand jeu), elle les ramasse toutes pour les rejeter ensuite sur la pierre.

 

(p.49) fillette ramasse deux fois consécutives deux osse­lets (14).

 

C) Amè twâs

L’existence de cette phase a été très contestée. Elle aurait consisté à ramasser trois boukètes la pre­mière fois. La dernière boukète aurait été ramassée après un second lancer de la bille.

 

D) Amè quate

Même processus. La joueuse lance la bille, ra­masse les quatre boukètes et rattrape enfin la bille.

Remarque :

Aucun témoin n’a pu dire s’il existait des phases du même genre allant jusqu’à huit dans le cas du grand jeu. Aucun n’a pu signaler non plus l’existence de phases particulières propres à ce jeu.

 

E) Amè dos ou amè bosse

Cette cinquième phase débute en jetant encore les quatre osselets sur la pierre comme nous l’avons dit plus haut. Puis, pendant que la bille retombe et rebondit, la fillette appuie l’index sur chaque osselet de façon à ce que ceux-ci présentent le côté large et convexe vers le haut. Les osselets qui se trouvent dans la bonne position après le jet du début restent évi­demment ainsi. Il n’est pas permis de retourner plu­sieurs osselets d’un coup pour un même lancer de bille.

 

F) Amè fo ou amè fosse ou encore amè fond

Même façon de faire mais cette fois la fillette doit retourner les osselets de façon à ce que le côté large et concave soit dirigé vers le haut.

 

(14) D’un seul coup, ou un par un, mais toujours avant que la Lille ne touche le sol pour la deuxième fois.

 

(p.50) G) Amè Dieu ou amè Bon Dieu.

Après avoir jeté les osselets, la joueuse doit pla­cer ceux-ci la face latérale amè Dieu dirigée vers le haut.

 

H) Amè Vièrje

Idem. La joueuse place la face latérale concave vers le haut.

 

I) Amè tok tok

Après avoir lancé la bille, la fillette saisit une boukète, frappe deux fois la pierre avec cette boukète et rattrape ensuite la bille. Elle recommence de mê­me pour chaque osselet tout en gardant en main ceux avec lesquels elle a frappé la pierre.

 

J) Cette dixième phase ne porte pas de nom spé­cial. Pendant que la bille exécute son trajet habituel, la fillette saisit une boukète, frappe une fois le creux de son autre main avec cette boukète. Elle rattrape enfin la bille et continue le même processus avec les autres osselets.

 

K) Cette onzième phase non plus ne connaît pas d’appellation particulière. L’enfant frappe maintenant le dos de son autre main avec chaque boukète.

 

L) Amè keûse

L’enfant devait se frapper le coude de l’autre bras avec chaque boukète.

 

M) Amè stoumak

Idem. Mais on se frappait une fois au niveau de l’estomac.

 

N) Amè gngnou

La fillette se frappe maintenant les deux genoux consécutivement avant de rattraper sa bille.

 

O) Amè tok-front

Cette phase consiste à se frapper une fois le front avec une boukète…

 

P) Amè muche-dints

L’enfant ramassait un osselet, se frappait les lè­vres puis rattrapait la bille…

Il était défendu de rire ou de parler autrement dit de moustrer sès dints pendant toute la durée de cette phase. Les autres enfants profitaient évidem­ment de l’aubaine pour faire rire ou parler la joueuse.

 

Q) Lès p’tits moulinèts

Pendant que la bille descend et rebondit, l’enfant exécute un mouvement circulaire avec chaque main dans le plan de profondeur, les deux mains étant pla­cées l’une au-dessus de l’autre au départ (sans toute­fois se toucher). Après son moulinet, l’enfant rattra­pe la bille. Et ainsi de suite pour les autres osselets…

 

R) Lès grands moulinèts

Même processus que précédemment, excepté que l’amplitude du moulinet est plus grande.

 

S) Èl passe-pau-trau

L’enfant lance la bille, place ensuite l’index et le pouce sur la pierre formant ainsi une sorte de pe­tit pont. Le jeu consiste alors à faire passer un osse­let à la fois en-dessous de ce petit pont formé par l’index et le pouce. Les quatre osselets doivent ainsi passer sous ce « pont » avant le second rebond de la bille.

 

3° Quelques remarques

 

a) Façon de lancer la bille.

Tenant le ma entre la face palmaire du pouce et l’extrémité des autres doigts, la main fait un mou­vement ascendant (40 à 50 cm) au terme duquel la (p.52) bille est lâchée. La main en profite alors pour faire le geste nécessaire et rattraper ensuite le ma après son rebond.

Il est défendu de lancer la bille très haut en l’air de même qu’il est défendu de la frapper par terre.

b) Ce jeu était surtout joué par les filles de 7 à ± 14 ans, âge où elles partaient travailler. Parfois aussi les garçons s’y essayaient. Le fait de frapper la bille par terre aurait été permis chez eux.

c) Lorsque la joueuse ratait la bille ou se trom­pait de phase, elle perdait automatiquement son tour. Dans la suite, elle recommençait toujours la phase où elle avait été prise !

 

 

 

 

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