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FRÛTS

Fruits

PLAN

0 jènèrâlités / généralités

1 cèréjes / cerises

2 pomes / pommes

3 pwâres/ poires

4 fréjes /fraises

5 pron.nes / prunes

 

6 reûbârbe / rhubarbe

7 laume d’ api / miel

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Albert Doppagne, Les nourritures sauvages, s.r.

 

Sucer, mâchonner, mastiquer : il semble que ce soient là préoccupations permanentes pour l’homme de tous les temps, de tous les âges et de toutes les conditions.

Les psychanalystes parleront de la nostalgie du sein pour ces tétines ou « sucettes » de l’adulte que constituent la pipe, le cigare et la cigarette. Le nom de sucette donné à certaines friandises pour enfants est lui-même suffisamment révélateur. Pour les adolescents rappelons une mode qui sévit au début de ce siècle : le cigare ou la cigarette au goudron (1).

La « masticomanie » est générale à l’humanité ; que ce soit, pour les pays lointains, la feuille de bétel ou de coca que l’on mâche ou, chez nous, selon l’âge et l’époque, la racine de guimauve ou d’iris pour le bébé qui « fait ses dents », le bâton de réglisse des enfants, la chique de tabac pour les adultes — spécialement les ouvriers — ou l’actuel chewing-gum qui donne un cinétisme facial de ruminant à des millions de nos contemporains de toutes latitudes et de toutes classes sociales.

Un aspect de cette activité va retenir notre attention : ce que mâchon­naient, ce que mordillaient, ce que mastiquaient, ce que suçaient en dehors des repas les écoliers d’il y a trois quarts de siècle, spécialement sur le chemin de l’école ou pendant tout trajet qu’ils devaient faire à pied dans la campagne.

Un tout petit enfant s’en allait à l’école…

Aventure et source d’expérience, véritable école de la vie si nous nous reportons au temps passé.

 

(1) Il s’agissait d’un objet en bois, imitant l’apparence d’un petit cigare ou d’une cigarette, formé de deux parties qui se vissaient l’une à l’autre et entre lesquelles on instillait quelques gouttes d’un goudron médicamenteux. Un étroit canal longitu­dinal foré dans ces objets permettait une aspiration d’air qui se chargeait de goudron pour entrer dans la bouche. Les pharmaciens vendaient cet article qui avait la réputation de fortifier les poumons. J’ai souvenance de réclames très suggestives pour le « Goudron Guyot » notamment : un homme représenté soufflant avec une puissance telle qu’il faisait tourner les ailes d’un moulin à vent (vers 1925). Ce « médicament » fut à la mode jusqu’au moment où l’on suspecta le goudron d’être cancérigène.

 

Les notes qui suivent ont été composées à la suite de conversations avec mon père. Ces souvenirs se situent dans le temps entre 1892 et 1900 exactement. Quant au lieu, il s’agit d’un village du Condroz liégeois, Tavier en Condroz. Mon père, pour fréquenter l’école primaire, devait accomplir deux fois le jour la distance qui sépare le hameau de Grand-Berleur de l’école de Limont, soit plusieurs kilomètres, le long des routes ou, selon le caprice des enfants et les possibilités qu’offrait la saison, à travers champs.

Les enfants faisaient la route en petit groupe et le chemin de l’école ne constituait pas la moins utile des leçons de choses.

Un comportement typique des enfants, le fait est très général en milieu rural, se traduit par une perpétuelle quête de nourritures accessoires cueil­lies en cours de route. L’enfant se trouvait avec ses camarades, tous âgés de six à quatorze ans, en pleine nature et le premier savoir, nous rejoignons l’étymologie de ce mot, consistait à distinguer ce que l’on pouvait manger, sucer, mastiquer ou mordiller.

Selon la saison, les bords du fossé, la bordure des champs, les vergers, les talus, les buissons et les arbres offraient un menu très particulier, maigre et frugal, que nous proposons de nommer les nourritures sauvages.

Il y aurait moyen de dresser un calendrier de ces apports naturels, nous avons préféré un classement plus systématique.

Signalons d’abord une série de nourritures typiques à l’enfance et que les adultes, en général, négligent.

 

  1. Au pied des églantiers apparaissent certaines pousses nommées dans le wallon de Tavier dès timons d’ronhe a palètes (litt. « tendrons de ronce à palettes ») et que les enfants mangent.
  2. Dans les haies et dans les buissons d’aubépine, les enfants recher­chent de jeunes pousses tendres et les mangent.
  3. Au pied des tilleuls, c’est à qui découvrira certaines jeunes pousses désignées sous le nom de crûs bwès (litt. « gras bois »).
  4. La tige de la morelle douce-amère, connue sous le nom de bwès d’mèrvèye (litt. « bois de merveille ») est particulièrement recherchée pour la sensation bizarre qu’elle procure, de sucré et d’amer à la fois.
  5. Le long de la route, par endroits, au bord des champs, les enfants recherchaient les jeunes pousses de petit trèfle : li p’tit coucou.
  6. Les plantes de mauve étaient particulièrement visitées par les enfants quand elles portaient leurs fruits dont on mangeait le cœur, la partie cen­trale, bien connue sous le nom de boûrète di crâsse mâvelète (litt. « beurrette de grasse mauve »).
  7. Les tiges d’oseille sauvage étaient mastiquées : on tchikéve on bordon d’ sâvadje surale (litt. « on chiquait un bâton de sauvage oseille «).

 

(…) il est à remarquer que beaucoup de ces fruits sont totalement négligés par les adultes. Nous citerons ceux-ci en premier lieu.

  1. Les nèfles, lès messes, pouvaient être cueillies et mangées dès qu’elles avaient atteint leur taille normale ; mais il était combien préférable de les savourer lorsque, en fin de saison, elles étaient ramollies. Le danger était grand, si l’on voulait attendre ce moment, de trouver le néflier, li mèsplî, dépouillé par un autre galopin plus pressé, plus gourmand, mais certainement moins gourmet !
  2. Une des nourritures d’appoint qu’il m’est encore arrivé de voir manger à un cultivateur quand il prend un moment de repos, c’est le fruit de l’aubépine, la cenelle, li pètchale. C’est un des fruits les plus courants de la région, piquetant haies et buissons de son beau rouge.
  3. Après les premières gelées, les enfants apprécient lès lieu pions, fruits de l’églantier dont les noms français sont généralement ignorés dans nos régions, que l’on recoure au terme scientifique cynorrhodon (ou cynorhodon) ou aux appellations communes en France, le gratte-cul ou poil à gratter. En certaines régions peu favorisées, les paysans en font des confitures.
  4. Plus agréables, plus délicates, plus charnues aussi, les cornouilles, lès cognoûles, que l’on a parfois la chance de découvrir dans une haie.
  5. Il faut attendre les premières gelées pour que les prunelles, lès purnales, soient comestibles sans vous obliger à la grimace.
  6. Les mûres, lès meûres (en français régional : « mûres de chien »), sont ici très rarement cueillies par les adultes : profit supplémentaire pour nos galopins.
  7. Il n’est pas rare, dans les haies, de trouver un groseillier sauvage qui fournisse de petites groseilles à maquereaux, dès vêtes gruzales.
  8. Moins courant, assurément, le framboisier qui vous offre ses fram­boises, âmon.nes.
  9. On connaissait aussi tel pommier sauvage, mèlêye di doûcès poumes, dont les fruits donnaient à la bouche une impression si curieuse.
  10. On n’hésitait pas à grimper au merisier pour lui ravir ses fruits, lès sâvadjès cèlîhes (litt. les « sauvages cerises »).
  11. Quant aux faines, les fayînes, on les récoltait à même le sol, sous les hêtres.

Il est bien entendu que tous ces végétaux ne se trouvaient pas, comme par enchantement, sur le chemin de l’école ; c’eût été trop beau, non, désespérant de facilité. Les enfants connaissaient la région et faisaient, à l’époque favorable, le détour qu’il fallait pour aller piller tel arbre, grapiller tel arbuste.

Parmi les fruits sauvages qui faisaient, de la part des adultes, l’objet de séances de cueillette, il n’y a à mentionner que ces trois espèces : les noisettes, lès neûhes ; les myrtilles, frombâhes, et les fraises des bois, lès fréves. Naturellement, elles étaient, comme le reste, davantage encore peut-être, l’objet de la convoitise de nos écoliers.

Une petite particularité est à signaler pour les champignons des prés qui, comme toutes les espèces de champignons, faisaient quelque peu peur même aux adultes. Les champignons des prés étaient consommés cuits par les adultes ; une minorité d’enfants se risquait à les manger crus à même les prés. C’est la première nourriture sauvage dont nous parlons qui n’em­portait pas l’unanimité.

Une plante de chèvrefeuille fleurissait-elle ? C’était à qui pourrait atteindre ces fleurs si parfumées dont on suçait délicieusement le nectar, au point qu’on les nommait dès sucètes.

Du temps de mon enfance encore, aux limites de la ville de Huy, il était bien rare de voir un camarade d’école qui n’ait la bouche occupée, sur­tout à la belle saison, soit par une jeune pousse, une herbe ou une feuille qu’il mordillait, par une brindille quelconque ou encore, à la saison des fruits, un noyau, plus spécialement un noyau de cerise que l’on conservait en bouche même en classe si c’était possible, tout le temps qui séparait deux repas.

Même des adultes conservent ainsi en bouche pendant des heures un fragment de bois d’allumette.

Lorsque la nature ne fournit rien aux écoliers, il en est qui n’hésitent pas à mâchonner du papier, de nos jours plus que jadis.

Autre attitude caractéristique : mordiller une extrémité et laisser l’autre dépasser les lèvres, qu’il s’agisse d’une fleur (cas très fréquent), d’une feuille, d’un fétu ou d’un petit bout de tige.

Puisque nous venons de parler de noyaux de fruits, mentionnons cette occupation particulière des enfants, au moment des confitures ou de la cuisson des tartes : à l’aide d’une pierre ou d’un marteau, ils brisent les noyaux pour en extraire l’amande et la manger. J’ai encore connu, et pratiqué jusqu’au mal de tête et au vertige, cette activité avec les noyaux de pêches, de prunes, de reines-claudes et plus rarement, de cerises.

Nombre d’écoliers de jadis, lancés sur cette piste du souvenir ne pour­ront vous celer, car l’appétit vient en mangeant, deux formes de maraude.

L’une que j’appellerai maraude dè bôrdure qui consiste à attraper au bord d’un champ un épi de blé dont on mange les grains avec ravissement, une carotte, une tige d’oseille, une tige de rhubarbe, plus rarement un navet ou une betterave.

 

Tout à fait normaux aussi les honneurs rendus aux noyers et châtai­gniers du bord de la route.

Moins régulière, mais pourtant réelle, la ‘maraude systématique’ : maraude aux prunes pratiquée jusqu’à l’endure, maraude aux cerises poussée — je l’ai connue — jusqu’à l’ivresse, maraude aux pommes et, dans les jardins du château de Baugnée (entre Limont et Grand-Berleur, le détour en valait la peine) maraude aux fraises !

Certains écoliers, mais ils gardaient leur secret, épiaient les nids d’oiseaux et savaient à quel moment ils pouvaient aller gober les œufs. Ceci ne touchait qu’une petite minorité : les dénicheurs étaient soigneuse­ment condamnés par la morale scolaire !

Une dernière page pour cette aventure : le cigare qui couronne le repas ! Les enfants recherchaient les tiges de clématite des haies, lès rampioûles, pour s’exercer à fumer, s’en donner plus que l’illusion !

Je me suis tenu strictement dans cette relation aux nourritures sauvages dont mon père m’a parlé ; cette documentation porte sur la dernière décennie du siècle passé. Certaines de ces nourritures, je les ai expérimen­tées aussi, entre 1918 et 1926, aux confins des communes de Vierset-Barse, de Marchin et de la ville de Huy. A une génération de distance, la perte était grande : il est vrai que le cadre était aussi moins favorable.

En maints endroits le chercheur pourra noter d’autres habitudes chez les enfants de jadis : la flore varie d’une région à l’autre, la curiosité aussi.

Telle quelle, cette petite relation met particulièrement en valeur l’importance du contact entre l’enfant et la nature avant la période du « ramassage scolaire », au temps où les roules ne présentaient pas les dangers d’aujourd’hui, où l’absence de pollution permettait encore de grapiller sans dégoût au bord des routes.

Aujourd’hui, le petit paysan lui-même est en train de devenir un étran­ger sur sa propre terre, dans sa région même.

Ce dernier rapport, si évident jadis, entre l’enfant et l’homme qui cher­che sa nourriture, s’évanouit totalement avec les conditions de vie moderne. Toutes ces nourritures sauvages, non rentables et inutiles, sont aujourd’hui négligées sans appel. Il est bon d’en consigner le souvenir.

(à complèter / à compléter)

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