LÈS VÈSSÎYES DINS L’ FOLKLÔRE

LES VESSIES DANS LE FOLKORE

(s.r.)

L’ABATTAGE DU COCHON, in : EMVW, 1924-1930, p.284-301

 

(p.292) La vessie, gonflée par le souffle puissant du charcutier, se balan­çait à un clou pour sécher et servir ultérieurement de blague à tabac, aux bords garnis d’un lacet auquel pendrait un os de lièvre ou de lapin devant servir à déboucher les pipes.             

A coups de vessie, in : MA 1/1984, p.10-13

 

Pendant la période hivernale, à l’approche de Noël, nos arrière-grands-parents tuaient le cochon. Les saucisses et le boudin figuraient au menu. Le reste de la viande et le lard, conservés dans le sel, constitueraient, durant les grands froids, la base de l’alimentation carnée. Du porc égorgé dans les tueries à pourciaus (1), on récupérait la vessie. On l’abandonnait à l’extérieur, puis, quand l’odeur tenace et désagréable s’atténuait, on la plaçait, au sec, (dans le coin de la grange ou de l’étable. La membrane une fois séchée s’utilisait pour le plaisir ou les nécessités de la vie quotidienne. On en fa­briquait, par exemple, des instruments de musique populaire, des membranophones, à la technique simple. Le rommelpot flamand, que Brueghel repré­sente déjà en 1559, dans son Combat de Carnaval et de Carême, est un de ces instruments destinés, comme le sens de rommel l’indique, à faire du bruit (2) , lors de jeux d’enfants ou de la mascarade carnavalesque. La vessie se convertissait parfois en une bourse commode dans laquelle le paysan de jadis fourrait sa réserve de tabac. Celle-ci se plaçait souvent au-dessus ou à pro­ximité de l’âtre, sans doute pour ne pas que l’humidité attaque trop « l’herbe à Nicot ».

La fête populaire européenne utilisait largement la vessie de porc. Il importe certes d’éviter de tomber dans le péché d’anachronisme en consi­dérant les usages populaires de jadis avec nos yeux d’aujourd’hui. Nos festi­vités, même du 19′ et de début du 20′ siècle, de nos campagnes oui de nos petites villes, n’étaient ni éclatantes, ni fastueuses. L’évolution a été grande dans ce domaine. La révolution industrielle a mué des villages agricoles en corons miniers ou en centres métallurgiques. Les conquêtes sociales pro­gressives ont amélioré le sort des plus démunis. Nos amusements d’autrefois étaient à la mesure de notre bourse plate. Les déguisements spécifiques inspirés de l’événement, de l’actualité, de la mode française ou allemande, ne se sont lentement généralisés qu’une fois la prospérité implantée et le niveau de vie moyen juché sur une courbe ascendante. Pendant longtemps, on s’est contenté de déguisements carnavalesques modestes. On s’affublait de vêtements composites, usagés, dépenaillés. L’homme empruntait la robe de l’épouse, de la belle-mère, de la grand-mère. Et vice versa, quoique plus rarement, la femme se vêtait en homme. Mais ce dernier usage, dans certains milieux et à certaines époques, s’entourait d’une odeur de soufre. Bref, les déguisements restaient naïfs, d’une saveur bon enfant. On rivalisait par la créativité, l’originalité, non par la coquetterie, ou le luxe. Tout cela se faisait avec les moyens du bord. Il n’eût pas été convenable de dépenser pour faire les mascarades. Ce « gaspillage » n’était concevable qu’en dehors du monde rural, au budget étriqué. A la fin du 19* siècle, encore, dans nos petites villes, seuls les artisans, les ouvriers, les commerçants les plus aisés s’offraient le luxe d’un costume spécifique. Vers 1930, les travestis, maintenant si originaux et si fastueux, du Dimanche gras binchois n’avaient pas encore ce caractère, du moins au degré atteint de nos jours.

On ne s’étonnera pas alors de voir utiliser, lors des sorties carnava­lesques, maints accessoires de la vie professionnelle ou du ménage. Jusque dans les dernières décennies du 19* siècle, les Gilles ou les autres travestis, dits « de fantaisie », empruntaient à la cuisine familiale, le panier à œufs ou à salade, en fil de fer. On le convertissait, pour le Mardi gras, en récipient destiné à recevoir les friandises, les fruits, puis enfin les oranges que l’on offrait ou que l’on lancerait. Le danseur des soumonces ou le Gille du Mardi gras, se ceignait du collier, du colé d’ sounètes ou de l’ apèrtintaye qui agrémentait de ses grelots le harnais du cheval (3). Au charretier ou au fermier voisin, on empruntait aussi le gros grelot de bronze, qui, à chaque pas de la danse du Gille, se balançait, tintait et marquait la mesure. Les sabots et les chaussons de laine feutrée étaient ceux de tous les jours. Le ramon des dan­seurs n’est que le substitut ou l’héritage du véritable balai dont on se ser­vait encore au début du 19″ siècle. Celui-ci est devenu, au cours d’une évo­lution naturelle et logique, d’abord d’une tête de balai sans manche qui s’est amincie au point de ne plus rien signifier aujourd’hui. Même la matière textile du costume de celui que nous avons l’habitude de surnommer « le roi du carnaval » continue à être révélatrice de la médiocrité des ressources de nos ancêtres. La toile en est solide, résistante, un peu raide et rude au toucher, mais beaucoup moins coûteuse à la généralité des porte-monnaies de nos ancêtres que la soie ou le coton. La barète, c’est le bonnet de coton qui garantissait la tête du froid de la nuit. Et le mouchoir dit de cou, bien qu’il s’agisse d’un large carré de toile blanche pliée en bandeau qui cerne la face de la pointe du menton jusqu’au-dessus de la tête, appartient bien à la lin­gerie familiale. Les hommes de notre génération ont porté, étant enfants, de pareils mouchoirs de cou, qui faisaient office de cache-col, de foulard facile à remplacer et à laver et qui, pour les enfants, remplaçaient les cols actuels des chemises (3 bis).

C’est dans ce contexte de médiocrité matérielle, d’économie familiale prudente et circonspecte qu’il convient de replacer l’emploi, dans nos fêtes populaires, de la vessie de porc séchée et gonflée d’air. Elle ne coûtait rien à fabriquer. Pourquoi nos ancêtres auraient-ils été chercher loin des acces­soires sophistiqués ou coûteux ? Cela ne correspondait ni à la mentalité, ni au genre de vie de l’époque.

La vessie s’employait donc couramment dans nos coutumes festives européennes qu’elles soient patronales, corporatives, familiales, ou encore carnavalesques. On l’employait comme instrument d’une police bien douce -on ne la confondra pas avec une matraque ! -, un instrument de dérision, de taquinerie, de vexation facétieuse. Dans les ommegang, les tours, les pro-cess.ons et cortèges de nos villes défilaient les corporations en grand arroi promenant leurs emblèmes et leurs statues patronales. Pour égayer, pour maintenir un semblant d’ordre ou faire reculer les plus hardis, le diable, le fou de la corporation ou de la chambre de rhétorique, ou bien encore le cheval-jupon brandissaient des vessies gonflées d’air (4) que l’on attachait, par un lien, à un bâton d’une cinquantaine de centimètres. Les décennies et la crainte d’accidents ont raccourci ce dernier.

Parmi les exemples wallons, on citera les fêtes locales de Mons et d’Ath. Lors de la ducasse de Mons et du combat de saint Georges contre le dragon infernal, les diables sont armés d’une vessie pleine de pois afin de faire du bruit quand ils frappent sur les spectateurs turbulents ou encore sur les chinchins, chevaux-jupons, qui s’amusent à les traîner par les pieds dans le sable de l’arène (5). Feu notre confrère de la Commission Royale Belge de Folklore, René Meurant, l’érudit spécialiste européen des usages populaires qui gravitent autour des géants, des monstres processionnels ou de cortège (6), décrit comme suit un dessin du combat datant de 1795 : « Un chinchin reste dans l’expectative ; l’autre traîne un diable par une jam­be tandis qu’un second diable le frappe lui-même au moyen d’une vessie… ».

Lors du cortège de la ducace d’Ath, le diable Magnon, au visage noirci armé de la vessie, assume un facétieuse fonction de police, effrayant les enfants, importunant les mères, faisant se placer les spectateurs sur les trottoirs. Un coup de vessie claque, résonne brutalement comme une défla­gration, mais ne fait pas de mal. Contrairement à ce que croirait l’observateur superficiel, II n’y a là aucune violence (7)! Le diable athois se comporte en chérubin.

 

Largement répendue sous l’Ancien Régime, dans les cortèges civils ou les fêtes patronales, la vessie n’est pas moins diffusée dans la mascarade carnavalesque.

On pourrait multiplier les exemples d’emploi de la vessie comme « arme » carnavalesque, du Moyen Age à l’époque contemporaine, en Flan­dre, en Wallonie comme à travers l’Europe. On nous permettra de simplifier une matière qui exigerait un long exposé dont ce n’est pas ici la place. Nous avons sous les yeux une curieuse estampe d’origine, d’époque et d’auteurs inconnus. Son style et certains détails iconographiques la dateraient de la fin du 18′ siècle et du début du 19′. Elle serait d’un graveur flamand. Il s’agit d’une illustration calendaire : le titre de la gravure, Februarius, février, l’indique. La scène se passe dans un village. Pas de pavés, ni de cailloux, mais le sol nu. Une maison où figure, comme enseigne, une couronne faite de feuilles et de végétation. S’agit-il d’un cabaret ? Des enfants, à l’arrière-plan, taquinent deux Polichinelles. Au centre de la gravure, un curieux per­sonnage occupe tout l’espace. Il saute en actionnant le bâton d’un rommelpot. Son costume, orné d’une collerette ou fraise aplatie toute simple, se com­pose d’un pantalon qui tombe au-dessus des chevilles et d’une sorte de tuni­que qui va jusqu’à mi-cuisses. Le tissu est décoré de galons, de rectangles, de sortes de besicles. Passés dans la ceinture, et tombant sur le côté droit du personnage travesti, un gril, qui servait à faire du bruit, et une grosse vessie attachée, par un court lien, à un bâtonnet d’une cinquantaine de cen­timètres. Voilà bien l’archétype de nos masques européens d’aujourd’hui !

La vessie du Blanc Moussî de Stavelot taquine des victimes amusées. A vrai dire, nous ignorons s’il n’y a pais là un remploi récent, pour Stavelot, d’un accessoire ancien dont nous avons vu déjà qu’il était largement diffusé. Pour le dire plu,s clairement, nous nous demandons si ce n’est pas là un apport de la rénovation stavelotaine de 1947 (8).

 

Samuel GLOTZ

 

Membre de la Commission Royale Belge de Folklore, Conservateur honoraire du Musée International du Carnaval et du Masque

 

(à suivre)

 

(1) Certains lieux-dits s’expliquent ainsi. Tel, par exemple à Binche, la rue de Fontaine que nous continuons à dénommer èl tuerîe. Jadis, on y tuait les porcs sur les bords de la Samme. Les eaux du ruisseau emportaient le sang et les déchets.

(2) Le rommelpot se fabriquait au moyen d’un récipient, d’un pot de grès, dont la large ouverture circulaire se fermait d’une membrane Au milieu de celle-ci, on passait un bâton que l’on actionnait de bas en haut. Le bâton glissant à travers la membrane créait le bruit répercuté par la caisse de résonance que formait le récipient en bois ou en terre cuite.

(3) Sur l’étymologie et le sens de l’ apèrtintayle, où le la initial est dû à l’ar­ticle féminin, nous renvoyons à S. Glotz, Le Carnaval de Binche, édition du Folklore brabançon, 1949, p. 23, note 6, ainsi qu’à J. Herbillon, Note d’étymologie : apèrtintaye, dans « El Mouchon d’Aunia », février 1978, p. 25. Le nom est devenu masculin. Nous disons in-apèrtintaye (-aille), comme nous conti­nuons à dire mon mononke, ma matante, par suite du même processus lin­guistique. Les gilles de la région du Centre préfèrent colé d’ sounètes. Aussi loin que remonte la mémoire collective, les Binchois ont toujours utilisé le mot apèrtintaye.

(3 bis) L’expression « mouchoir de cou » est mentionnée dans E. Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette, 4 vol., 1863 à 1873, 3* volume, p. 645, qui fournit des exemples tirés d’auteurs des 17′ et 18″ siècles.

(p.13) Il la définit comme un « morceau d’étoffe dont les femmes se couvrent le cou… ». Il ajoute que, dans ce sens, le mot mouchoir « n’est pius guère em­ployé que par les paysannes ; on dit fichu ». Cette phrase indique que pro­bablement, dans les grandes villes françaises, l’expression tombe en désué­tude dans la seconde moitié du 19′ siècle. Le « mouchoir de cou » n’est plus guère utilisp chez nous, sinon dans quelques rares familles, pour les bébés. Il est amusant de constater l’utilisation archaïsante de l’expression pour dé­signer une pièce de l’habillement du Gille, qui ne se place plus autour du cou mais qui entoure l’ovale de la face, en maintenant èl barète. Le diction­naire Lexis, Larousse, 1975, reprend encore l’expression : « Etoffe dont les femmes se couvraient la tête, le cou (mouchoir de tête, de cou) ».

(4) Parfois, on place, dans la vessie gonflée, une poignée de pois secs afin que ceux-ci, frappant contre la membrane, accroissent le bruit. M. Lever, Le Sceptre et la marotte, Paris, Fayard, 1983, passim, décrit le fou des cours princières et royales du Moyen Age, avec, en main, une baguette complétée d’une vessie de porc remplie de pois. Malheureusement, pour les fêtes populaires médiévales, nous ne disposons pas de documentation icono­graphique et des précisions écrites que nous livrent les chroniqueurs, les massards ou autres scribes qui décrivent les amusements des princes ou de l’aristocratie. Un texte du 16* siècle paraît indiquer que l’usage était alors commun de placer des pois dans la vessie. Béroalde de Vervelle (1558-1612) dans Le Moyen de parvenir, édité en 1610, réédité en 1873, par le bibliophile Jacobs (Paul Lacroix), Paris, Charpentier, écrit : «… c’est lancer du latin, comme pois en vessie… ». En note, p. 30, l’éditeur Paul Lacroix ajoute : « Les enfants et les fous Jouaient autrefois avec des vessies de porc gonflées d’air dans lesquelles ils agitaient des pois. ».

(5) Sigart, Dictionnaire du wallon de Mons, Bruxelles, 1866, p. 149, écrit que les diables traînés sur le dos par les chinchins « qu’ils frappent de la vessie pleine de pois dont Ils sont armés ». Parmi les documents iconogra­phiques anciens qui figurent le combat de Saint Georges contre le dra­gon, une litho anonyme, peut-être de J.-B. Madou, datant de 1819, ne montre pas de diables. Mais, rappelons-le, un dessin n’est pas l’Evangile ! L’auteur a pu, de la scène qu’il a vue, retenir quelques éléments, en oublier ou en imaginer d’autres. Dans cette litho, le dessinateur montre deux chinchins qui brandissent une vessie au bout d’une corde. Ici, ils semblent vouloir faire place au dragon et à saint Georges : les spectateurs recu­lent, paraissent effrayés, se bousculent, tombent à terre. Les chinchins, avec leurs vessies, assument une fonction de police analogue à celle qui sera aussi dévolue aux diables. La litho, à elle seule, ne suffit pas pour établir une conviction. Il y a tout lieu de croire que les diables, même s’ils n’apparaissent dans les archives de 1704, appartiennent aux personna­ges les plus anciens de la procession et du combat. Cf. R. Meurant, Le Lumeçon, catalogue d’une exposition, L’Fconographie du dragon, Mons, Crédit Communal, 1967, planche III, commentée p. 32, sous le numéro 12.

(6) R. Meurant, Le Lumeçon, catalogue cité, p. 17. Le dessin lui-même «Le Lumeçon à Mons, vers 1795», est commenté p. 30 et 31, sous le numéro 8. Il a comme auteur, Philibert Delmotte.

(7) R. Meurant, Diables, hommes sauvages et chevaux-Jupon, à la ducace d’Ath, paru, pour la première fois, dans les « Annales du XLIe Congrès (Malines, 1970) de la Fédération Archéologique et historique de Belgique », p. 452-458. Reproduit dans R. Meurant, La Ducace d’Ath, dans les « Annales du Cercle Royal d’Histoire et d’Archéologie d’Ath», tome XLVIII, 1980-1981, p. 125 à 132.

(8) S. Glotz, Les Blancs Moussîs stavelotains, dans : Le Carnaval en Wallonie, Mons, 1962, p. 103 à 111.

Fabricâcion d’ vèssîyes / fabrication de vessies

Nicolas èt Virginie Geuzaine / Johanna èt Johan Viroux à l'bèsogne

(carnavâl di Bastogne 2010 – groupe “Lès Cous d’ Bari” d’ Borci (Bourcy))

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