JÈYANTS

GÉANTS

JÈNÈRÂLITÉS – GÉNÉRALITÉS

Lès jèyants en Bèljike, dins l' nôrd dè l' France èt ôte paut / Les géants en Belgique, dans le nord de la France et ailleurs

PLAN

0 Jènèrâlités / Généralités

1 Jèyants en Bèljike / Géants en Belgique

1.1 Provinces

1.2 Varia

2 Jèyants ôte paut / Géants ailleurs

2.1 Nôrd dè l’ France / Nord de la France

2.2 Ôte paut / Ailleurs

0 Jènèrâlités / Généralités

in : Albert Marinus, Le folklore belge, TIII, s.d., pp.283-284

“Tout permet de croire que des personnages de ce genre existaient depuis la plus haute antiquité puisque les religions anciennes, tant des Celtes que des Germains, entretenaient et imposaient la croyance aux géants. Sans leur figuration était-elle alors plus fruste. Il y avait d’ailleurs entre les groupes ethniques beaucoup plus d’affinités que nos classements illusoires ne le disent. Nos idées sont à ce sujeet bien erronées. Mais allez faire admettre aux Belges que les Aduatiques étaient beaucoup plus Germains que Celtes, aux Liégeois qu’il en était vraisemblablement ainsi des Eburons, et que les Ménapiens occupant des Flandres, étaient des Celtes d’un sang tout à fait pur.

(s.r.) De oorsprong van de reuzen die in België, Frankrijk en Spanje sommige feesten opluisteren, grijpt terug tot dit ritueel.
De rooms-katholieke Kerk besloot in 1246 de heidense reuzentraditie te kerstenen en de reuzen toe te laten tijdens processies ter ère van Sacramentsdag of Corpus Christi. De reus werd daarbij het symbool van het feit dat iedereen, hoe afwijkend, monsterlijk, gigantisch of duivels ook, er recht op had de eucharis-tieviering bij te wonen. In Spanje zijn er – naast de plechtige processies ter ere van Corpus Christi – ook vrolijke optochten van reuzen te zien en in enkele plaatsen in Duitsland en in het Oostenrijkse Alpengebied maakt de reus Samson op Sacramentsdag (Fronleichnam) deel uit van de ommegang.

Carte indiquant les endroit où existent des géants en Belgique et dans le nord de la France

(in: Françoise Lempereur éd., Patrimoine culturel immatériel, Presses Universitaires, Liège, 2017, p.184)

uai

Les Géants et le Carnaval en Wallonie, in : Commission Royale belge de Folklore, T9-14, 1956-1961, p.185-203

 

Je ne connais pas, en Wallonie, de mannequin tra­ditionnel géant qui personnifie le carnaval. Je n’en con­nais pas qui soit sacrifié.

Nos personnifications traditionnelles du carnaval sont de proportions humaines : par exemple, le mannequin que l’on jette dans la Meuse à Dinant au début du XIXe siè­cle (1), celui que l’on abat de deux coups de fusil à Cerfontaine à la fin du même siècle (2), celui dont on somme le Feûreû Tchiper à Ecaussinnes jusqu’en 1940 (3), la Haguète, enfin, que l’on brûle encore à Malmedy.

En 1955, à Tilff, un mannequin géant figurant le Prince Carnaval a été livré aux flammes le soir de la mi-carême. Mais, dès l’année suivante, un prince en chair et en os l’a remplacé (4).

Si l’on pouvait faire confiance à P. A. Masset, les pre­miers géants wallons ayant participé à un carnaval seraient les « deux énormes mannequins » Lardouille et Grand-Mère Coton, que les masques ont promenés et mariés à Marchienne-au-Pont jusqu’en 1845 environ (5). Mais Jules Vandereuse écrit que leur taille était celle d’un hom­me (6). Et c’est en vain que notre regretté collègue a tenté de savoir s’ils étaient brûlés le soir du mardi gras — comme, à Thuillies, Djan Coton, le mercredi des Cendres, jusque vers 1885. Les mannequins de Marchienne-au-Pont

 

(1)  Henri HACHEZ, Histoire de Dinant, 1896, II, p. 219.

(2)  Félix ROUSSEAU, Légendes et coutumes du pays de Namur, 1920, p.  81.

(3)  Communication de M. Marcel TRICOT, à Ecaussinnes.

(4)  Communication de M. D. ANDRE, Secrétaire du Comité Car­naval, à Tilff.

(5)  Histoire de Marchienne-au-Pont, 1893, pp. 641-642.

(6) Jean Caton et le carnaval de Gozée, 1949, pp. 14 et 15.

 

(p.186) étant, au moins en partie, faits de paille comme il est probable qu’ils subissaient ie même sort.

Bien avant les géants de forme humaine, un d’osier a figuré dans un carnaval wallon : Beaumont re­présente, en 1840 et en 1842, le combat de saint Georges et du dragon. Cette imitation du Lumeçon montois est due-née en guise de spectacle dramatique comme, vingt ans plus tôt, l’assaut et l’incendie d’un château de carton (61).

 

 

NOS PREMIERS GEANTS DE CARNAVAL

 

II faut attendre jusqu’à la fin du XIXe siècle pour trouver des géants dans nos cortèges carnavalesques. C’est au Borinage et dans le Centre qu’ils apparaissent. L’Har­monie de Frameries construit, en 1898, un Dominique qui se montré au Laetare, entouré des membres de la Société et portant comme eux le travesti classique du Pierrot à grands boutons noirs (7). A Jemappes, vers 1900 (8), l’harmonie libérale La Concorde crée, elle aussi, un Domi­nique qu’elle promène le lundi gras, vêtu comme les musi­ciens de satinette blanche et bleue, couleurs de la com­mune. A La Louvière enfin, vers 1900 également, et à l’initiative du bourgmestre Auguste Gilson, un bon bour­geois et sa bourgeoise ouvrent le défilé de la mi-carême en compagnie de leurs deux fils (9). Ils sont anonymes ou, du moins, la petite histoire n’a pas retenu leurs noms.

 

(6) Théodore BERNIER, Histoire de lu Ville de Beaumont, Mons, 1880, p. 202.

(7)  Communication de M. Léupold AVAERT, à Frameries.

(H) D’après M. Louis LEVEQUE, bourgmestre honoraire de Jemappes : en 1902. L’Almanach de la Province de Hainaut pour l’an­née 1948, p. 740, donne 1899.

(9) D’après la Gazette de Cbarleroi du 22 mars 1936, le géant por­tait un chapeau haut-de-forme et uni; redingote grise. Sa grosse figure à favoris roux émergait d’un col raide. Lu géante, vêtue d’une robe en cretonne à fleurs « avec des semblants de paniers sur les hanches », était coiffée d’une capeline « genre Miss Héliett ou Armée du Salut ». Des cheveux frisés encadraient son visage souriant et poupin. Les deux fils, plus minces et plus petits que les parents, étaient des collégiens. Selon M. M. HERLAIMONT, Secrétaire du Comité des Fêtes Communales de La Louvière en 1950, les deux géants représentaient « deux bourgeois de 1830 en liesse ».

 

(p.187) (…) La troisième de nos vieilles villes à géants — Ath — s’est tou­jours gardée de faire figurer Goliath et sa compagnie dans les diverses cavalcades qui, au XIXe et au XXe siècle, sor­tent au profit des pauvres.

 

 (12)   Ceci est vraisemblablement dû au fait que les géants d’Ath sont sortis sans interruption, si ce n’est pour fait de guerre, de 1809 jusqu’à présent et toujours à la ducasse. Une seule exception, le 12 avril 1853, lors de la fête donnée à   l’occasion du 18e anniversaire du duc de Brabant. Des géants prennent part, de temps en temps, à un cortège carnavalesque athois. Par exemple, le 26 février 1950. Mais ce sont Zaate et Rhiette, venus de Maf-les avec  les  Rigolos du  Grand  Qu’min,  Moumouche  et Man­chette, les géants des Gais Lurons du faubourg de Mons. Dans le même cortège, on trouve une gentille parodie du grand cortège de la durasse : entre autres, une réplique extrêmement ré­duite du Cheval Bayard trainée par deux dames, Goliath, sa fem­me, David, Magnon, les Bleus, les « hommes de feuilles » et même l’administration communale, représentés par des enfants (L’Echo de la Dendre, 4 mars 1950).

 

(p188) (…) La guerre de 1914-1918 est fatale à la plupart des nouveaux mannequins d’osier. A Jemappes, Dominica et Dominicus disparaissent. A Frameries, Dominica. A La Louvière, toute la famille. Mais l’habitude se maintient dans les deux premières localités. A Jemappes, Dominique ressort dès 1919, comme, après la deuxième guerre mon­diale, il resurgira dès 1946, se remariera avec Dominica en 1947 et rebaptisera son fils Dominicus en 1948. A Fra­meries, l’autre Dominique reste, lui aussi, fidèle au poste et, depuis 1938, Justine — française et maubeugeoise — l’accompagne. Par contre, les géants de La Louvière s’ef­facent pour de bon après 1914 et c’est en 1956 seulement que de nouveaux géants locaux, /’ Djobrt et /’ Djobrète, qui représentent les chansonniers patoisants M. et Mme Joseph Brismet-Guerlemont, ouvrent à nouveau le cortège du Laetare. Encore ne sortent-ils pas exclusivement au carnaval : ils se sont montrés pour la première fois, en septembre 1955, aux fêtes de la Wallonie.

 

 

LA DEUXIEME VAGUE

 

On n’enregistre qu’une nouvelle localisation entre les deux guerres : à Trois-Ponts, en 1929- Trots-Ponts Mo­derne, qui deviendra le syndicat d’initiative local, fait ouvrir

 

(13) II semble bien que ce soit le premier mariage de géants célébré en Wallonie. Le mariage des géants athois n’en est un que de nom : il ne comporte pas de cérémonie de mariage. M. VAN HAUDENARD a déjà Les géants d’Ath dans « Le Folklore Bra­bançon », 7* année, n° 40, février 1928, pp. 228-244) relevé les erreurs de M. des OMBIAUX et de R. de WARSAGE à ce su­jet.

 

(p.189) le cortège de la mi-carême par Gilles et Catherine. Détruits dans un incendie en 1932, reconstruits en 1949, ils ont disparu il y a quelques années (14).

Un Tchantchès et une Nanèsse, nés à Liège, au quartier d’Outre-Meuse en 1928, ne sortent d’abord qu’à la fête paroissiale. Bien plus tard, leurs pitreries débraillées feront florès dans la plupart des cortèges carnavalesques du pays (15).

A Liège également, la société Lès djoyeûs dès vènes, fondée en 1929, promène, depuis 1930, deux autres Tchantchès et Nanèsse, qui se produisent, eux aussi, dans des centaines de cortèges carnavalesques et autres, en Bel­gique et en France, jusqu’en 1955 environ (151).

Suivant un de mes correspondants (16), l’Associa­tion des Commerçants Leuzois aurait créé, vers 1921, un groupe de Gilles ersatz qu’accompagnaient deux géants, un homme et une femme, (…).

 

(14)  Communication de M. HALLET, Secrétaire du SI de Trois-Ponts.

(15)  Communication de M. Désiré HARDY, à Liège,  le  12-9-1917. Suivant une autre source, le groupe des Grosses Têtes, qui possé­dait ces géants, et, en outre, un « homme renversé» (petit géant marchant  sur  les  mains),  fut  fondé en   1934  et  a  cessé toute activité depuis  quatre ans.  Les géants, qui existaient  toujours, ont été remis en circulation, en octobre 1962, par la Commune Libre de St-Pholien-des-Prés, à  Liège.  Tchantchès a été rebap­tisé Djîles li Tèheû   (Gilles le Tisserand) ;  Nanèsse, Bâre as Boûkètes  (Barbe aux Crêpes). Le premier en hommage au bon métier des tanneurs ; la seconde, en souvenir d’une marchande de crêpes.   Ils seront prochainement   escortés   par  trois  ou  quatre chevaux-jupon   (communication  de M. Jean-Denys BOUSSART, maïeur de la Commune Libre de St-Pholien-des-Prés).

(15) Lors de la transformation de la société en groupe à caractère 1900 : La Belle Epoque, en 1955, ces géants ont été vendus au Syndicat d’Initiative de Vaux-sous-Chèvremont (communication de M. Victor WOTQUENNE, à Bressoux). Transformés et rebaptisés Li Clawetî (le cloutier) et Li Bowerèsse (la lavandière), ils sortaient à la fête locale. Ils n’ont plus paru en pu­blic depuis près de six ans (communication de M. Jean-Denys BOUSSART, à Liège).

(16) M. André GENARD, à Leuze.

 

(p.190) (…) Un groupe de cinq petits géants se forme à Chapelle-lez-Herlaimont, en 1951, pour la sortie du Laetare. Ils étaient seize en 1953, plus un pitre marchant sur les mains en 1954.

 

(p.191) Des géants qui, pour la plupart, n’ont rien de parti­culièrement carnavalesque tiennent leur partie dans des dé­filé locaux. Narcisse, Amboisine et Nathalie sortent i Mata, à l’occasion du Grand Feu de 1947. A Houffalize, Ramilphus et Thierry se promènent, irréguliè­rement, au Laetare, depuis 1951. A Maçon, en 1954, un géant local et un groupe de grosses têtes prennent part au cortège du Grand Feu. (…)

 

 

(p.193) REPARTITION GEOGRAPHIQUE

 

Nos véritables géants de carnaval sont peu nombreux. Ils se répartissent inégalement dans quatre provinces : Hainaut (cinq localités : Chapelle-lez-Herlaimont, Jemappes, Frameries, Morlanwelz, Quaregnon), Liège (cinq locali­tés : Liège, Malmedy, Stavelot, Tilff, Waremme), Luxem­bourg (une localité : Arlon), Namur (deux localités : Bouge et Tamines) et dans un îlot wallon du Limbourg :

(p.194) Eben-Emael. Seul, le Brabant Wallon n’en a pas. Trois des localités citées — Chapelle-lez-Herlaimont, Quaregnon et Liège — n’en possèdent plus. Enfin, reprendre Don Juan d’Autriche pourrait paraître excessif s’il n’appartenait à ia Confrérie du Grand Feu de Bouge. A l’origine, il était d’ailleurs un géant anonyme.

 

 

MORPHOLOGIE

 

II s’agit généralement de géants du type classique, por­tés par un seul homme et construits — parfois fort rudimentairement — en matériau léger : osier ou latte et car­ton-pâte (32). Hauts de 3 m. et plus, les mannequins de Chapelle-lez-Herlaimont pèsent dix kilos! Ceux des Gros­sès Tièsses de Liège, dont la taille atteint 3 m. 50, 25 kilos environ. Ces derniers sont cependant pourvus de « bras mécaniques » s’élevant et s’abaissant à volonté. Le Hau­bert des Waromias mesure 3m. 50, son poids est de 40 à 50 kg. Le jardinier géant des Porês Tilffois a 4 m. 50, pèse 40 kg. Le Don Juan de Bouge, 5 m. 20 sans indica­tion de poids, est bâti en tubes de Nimy, monté sur roues et mis en mouvement par un homme caché dans le panier,

Hautes de 4 m. 50, les Homes d’Eben-Emael sont très sommairement construites en osier : elles n’ont pas de bras en 1959, elles n’ont pas encore de mains en 1962. Cette même année, une tête apparaît sous la gordène qui, auparavant, ne masquait que le vide (321).

A Stavelot, la carcasse n’a pas de panier. Elle s’ar­rête un peu plus bas que la taille du porteur afin de lais­ser à celui-ci une très grande liberté d’action. Pesant 10 kg nu, 20 kg tout équipé, c’est un masque géant plutôt qu’un mannequin objet (322).

L’éphémère Prince Carnaval de Tilff était érigé sut un char. Comme le Fou d’Arlon, il différait de nos géants traditionnels et s’apparentait plutôt aux figures gigantes­ques du carnaval de Nice. Haut de 6m. 20, coupé sous la

 

(32) Ceux de Trois-Ponts ont été juchés sur un char à la fin de leu/ existence parce que leur carcasse était en mauvais état.

(321)  Communication de M. André DUCHATEAU,  à Eben-Emael.

(322)  Communication de M. J.H. MEYS, à Stavelot.

 

(p.195) taille et oscillant sur un puissant ressort, ce fou jaillit, tel un bon diable, d’une boîte cubique de 2 m. 50 d’arête, brandissant une marotte dans la main gauche, une vessie dins la droite (33).

S’inspirant du folklore local, la Macrale de la Royale Malmédienne chevauche un balai sur lequel est perché un matou. Elle mesure 5 m. 20, socle compris, et est montée sur une jeep camouflée. Le corps est formé de deux coquil­les de ciment épaisses de 2 cm., qui ont été coulées dans un moule de sable, façonnées puis recouvertes d’une cou­che de papier collé. Ces deux coquilles assemblées sont po­stes sur une légère armature métallique permettant l’arti­culation. Manœuvrée par un homme qui se trouve dans la jeep, de 1 m. 50 à 2 m. plus bas, la sorcière se trémousse au son de sa propre musique (fournie par un tourne-dis­ques muni d’un amplificateur), balaie la tête des specta­teurs de part et d’autre du cortège et lève son ramon jus­qu’aux fenêtres du premier étage. Le dragon de la même société — c’est l’emblème héraldique de la ville — se dres­se à la même hauteur, également sur une jeep. Il est, lui aussi, bâti sur une ossature métallique recouverte de métal déployé, puis d’une couche de papier collé et façonné. Sa queue est faite d’écaillés de carton. Actionné par un hom­me caché par-dessous, le monstre tourne à droite et à gau­che, lève et abaisse la tête, remue les yeux, les oreilles, la langue et la queue (34).

La plupart de ces géants portent le travesti carnava­lesque. De Pierrot à Frameries, à Jemappes, à Morlanwelz. A Stavelot et à Emael, ils sont les répliques gigan­tesques du masque local ou régional. Les premiers revê­tent le pantalon blanc et la cape blanche dont le capuchon surmonte un faux visage hilare au nez en carotte. Les se­conds se couvrent de deux jupes à rayures noires et rouges

 

(33)  Communication de M. Paul VALENNE, à Arlon.

(34) Renseignements fournis par M. Maurice LANG, à Malmedy, sur interview de M. Willy QUERINJEAN, de Malmedy, auteur des projets de la Macrâle et du dragon, qui furent réalisés sous sa surveillance.  Une petite maquette articulée du dragon figurait, hors catalogue, à l’exposition Le carnaval traditionnel en Wallo­nie, Binche, 1962.

 

(p.196) — l’une jetée sur les épaules, l’autre attachée à la taille — ils se coiffent de la tiglète (qui est une taie d’oreiller), dissimulent leur figure sous une gordène et sont armés d’un ramon et d’une vessie (Djâcob), d’une vessie et d’un fouet (Djanèsse) (341). Le Fou d’Arlon — jusqu’à la taille — Haubert, Taminezette et Don Juan d’Autriche revêtent, les premiers le travesti de fantaisie de leur grou­pe, le dernier, la robe de la Confrérie du Grand Feu dont il brandit également la fourche-trident.

 

 

CAUSES POSSIBLES DE L’APPARITION DE DIVERS GEANTS DE CARNAVAL

 

La reconstruction des géants à Namur, leur utilisation à Nivelles peuvent être venues tout naturellement à l’es­prit d’organisateurs désirant corser leur programme en y introduisant un élément ayant joui ou jouissant de la fa­veur populaire. Comment expliquer, par contre, l’appa­rition clé géants de carnaval au Borinage, dans des com­munes qui n’ont jamais eu de géant, dans une province où il n’y a que des géants processionnels ne sortant jamais à l’occasion du carnaval ?

Peut-être un coup d’oeil par-dessus nos frontières nous éclairera-t-il.

Binbin, né à Valenciennes en 1817 au plus tard, est, dès son apparition, le clou de la mascarade qui, au mardi gras, collecte au profit des détenus de la maison d’arrêt. Il semble qu’il disparaisse en 1826, tué par le triomphe de la Société des Incas. Après une résurrection éphémère en 1860, il resurgit définitivement au carnaval de 1893 (35). Il n’est pas le seul géant français à faire le carnaval. Dunkerque, mais rarement au cours du premier tiers du XIXe

 

(341) Ces accessoires sont interchangeables : à Liège le 27 septembre 1959, Djâcob a le balai fixé à droite, la vessie à gauche. C’est l’inverse à Fosse, au Laetare de l’année suivante. (35) Paul LEFRANCQ, Binbin, géant de Valenciennes dans Gayant et les géants du Nord de la France et de Belgique, 1955, pp. 52-53, pp. 52-53.

 

(p.197) siècle (36), Hazebrouck à la même époque au moins (37), Steenvoorde, parfois (38), Bailleul dès 1853 (381), Cas-sel, vers 1880 (39), Arras, à partir de 1891 (40), pro­mènent leurs géants au mardi gras ou à la mi-carême. En pays flamand, le Goliath de Nieuport, de temps en temps après 1826 (4l), Manten, Kalle et leur fils à Courtrai en 1853 (42), deux géants à Ypres en 1858 (421), le Reus et la Reuzine de Boom, de 1870 à 1890 (43), Janneken et Mieken à St-Nicolas vers 1880 (431), Polydorus, Polydora, Polydoorken et le Cheval Bayard d’Alost, à partir de 1890 (44), Koetmanne, enfin, à Ostende, dès 1902 (45), participent à des cortèges carnavalesques que des impéra­tifs touristiques n’ont pas encore remplacés par des corsos fleuris et autres carnavals d’été.

Le Langeman d’Hasselt, descendant d’un Goliath de la fin du XV siècle, a été remis en état, en 1865, pour participer au cortège de la mi-carême (451).

 

(36) Mme  CLEMENT-HEMERY,  Histoire des Pèles  civiles  et  reli­gieuses,  des   Usages  anciens  et  modernes  du  Département  du Nord, 1836, pp. 173-174.

(37) Ibid., p.  251.

(38) A. van GENNEP, Folklore de la Flandre et du Hainaut fran­çais, I, 1935, p. 154. (ibid., p. 161.)

(39) Ibid.  pp.   144-145.

(40) C. LEROY, Colas et Jacqueline, géants d’Arras, dans Gayant..,, pp. 60-63.

(41)  Edw. VLIETINCK, Eene Bladzijde uit de Geschiedenis der stad Nieuwpoort,   1889, p.  121.

(42)  J.B. FILLEUL, Tij’scron/jk 1846-1855, notas, door J. M. BERTEELE, dans Cercle royal historique et archéologique de Cour­trai, mém. nouv. série, T. XXVIII, 1955, lre liv., pp. 145-149.

(421) D’après une lithographie anonyme : Stad Yperen – Vastenavond van 1858, publiée par A  Van Eeckhout, à Ypres.

(43)  Communication de l’Administration communale, du 10 fév. 1956. (431) Victor DE MEYERE, De reuzenommegangen, dans Ars Folklorica Belgica, I, 1949, p. 72.

(44)  Note de F. VAN ES dans Oosti’laamse Zanten, 25e jg., I, 1950, p.   35.

(45)  Communication   de   l’Administration Communale d’Ostende et Maurits VAN COPPENOLLE, Van Wenvlaamse reuzen en reuzinen dans ‘t Beerlje, Volkskundig Almanach 1949, p. 43.    …

(451) J. GESSLER, Le Langeman ou géant hasseltois, 1914,  p.   11. p. 11.

 

(p.198) Il est possible que la résurgence de Valenciennes, relativement proche, ait inspiré nos compatriotes, i! fort hasardeux de l’affirmer. Car une différence tielle doit être notée. Il ne s’agit plus ici d’anciens processionnels ou de géants de cortège, de mannequins cm marchent devant ou dans le cortège du carnaval comme «-vant ou dans tout autre cortège, et qui collectent, à l’occasion, puisqu’il est de bon ton, au XIXe siècle, d’orgamsa des fêtes au profit des pauvres. Non. Pour la première fois, des géants s’intègrent vraiment dans le carnaval. Por­tant le travesti du groupe qu’ils accompagnent, ils ne sont plus qu’un élément — le plus spectaculaire — de celui-ci. Alors qu’auparavant le groupe était l’accessoire, il déviait le principal.

J’ignore quels étaient les mobiles des dirigeants de l’Harmonie de Frameries. On m’a affirmé, en 1948, cjue son Dominique symbolise la force de la société, comme là négresse Dominica symbolisera l’union de la Belgique et du Congo, comme Justine « scellera l’amitié franco-belge » (46). Ces explications me paraissent bien systé­matiques. La première est cependant vraisemblable puis­que le géant framerisoû sort au milieu des membres de l‘Harmonie et porte leur travesti.

Si les renseignements qui m’ont été fournis sont exacts, le Dominique jemappien aurait été créé en réaction contre une atteinte à l’usage local. Depuis plus de 20 ans, m’écrit mon correspondant, le Comité des Fêtes et l’Ad­ministration Communale organisaient une cavalcade le lundi gras avec le concours de sociétés locales, de nom­breux travestis et des masques. En 1902, l’administration décida de lui donner plus d’ampleur et de la reporter au lundi de Pâques. Voulant maintenir la sortie du lundi gras, l’harmonie libérale La Concorde fit construire un géant qu’elle reçut en grande pompe à la gare et promena en musique parmi les masques.

 

(46) Communication de M. Léopold AVAERT, à Frameries.

 

(p.199) En tout cas, l’idée de géant était dans l’air. La simili­tude des noms paraît prouver que l’exemple de Frameries n’a pas été perdu. Et, plutôt qu’un manque d’imagination, l’emploi ultérieur de Dorninica et de Dominicus pourrait accuser une rivalité encre les deux communes.

(…) Deux cas de la dernière vague doivent cependant être examinés de plus près, en raison de leur caractère propre. Les deux Blancs Moussîs sont créés dans le but d’animer plus encore la représentation de la Confrérie dans le cor­tège du Laetare. Ils sont conçus de façon à amuser le spectateur (p.200) par leurs poursuites et leurs sauts. La Confrérie dès Hoûres déclare avoir voulu « symboliser le carnaval » (481). C’est une explication passe-partout. Les deux géants — dont l’un représente l’homme déguisé en hoûre et l’autre, la femme sous le même déguisement — ont, semble-t-il, été surtout construits en vue de rehausser la participation du groupe dans divers cortèges, participation indispensable pour couvrir les frais des travestis notamment.

 

 

L’ENTREE DES GEANTS DE CARNAVAL DANS LA TRADITION

 

Les géants de Frameries et de Jemappes sont devenuj traditionnels. Plusieurs facteurs ont permis cette entrée dans la tradition.

1) Les deux Dominique sont la projection, la gigan-tisation du personnage type du groupe qui les a créés, Si le travesti change à l’occasion d’une reconstruction, les couleurs primitives demeurent. Comme le groupe l’est de­venu avant eux, les géants deviennent partie intégrante du carnaval local. A Jemappes, ils survivent même au groupe, disparu depuis une trentaine d’années.

2 ) Lors de leur apparition dans le cortège, celui-ci ne comprend pas de groupes étrangers professionnels du dé­filé, mais seulement la cohue des mascarades du type tra­ditionnel. A Jemappes, par exemple, les paillasses, les pé­cheurs à la ligne balançant un hareng saur, les meuniers portant un sac de farine, les ramoneurs un sac de suie qu’ils déchargent dans les cafés, etc. (49). L’introduction es géants ne modifie d’ailleurs pas l’esprit du carnaval jemappien. Bien que les travestis s’internationalisent de plus en plus après la deuxième guerre mondiale (cow-boys et M. P.), le caractère local se maintient (hiercheuses, sclauneûs, gros ventres) et la cocasserie populaire conti-

 

(481) Communication de M. A. DUCHATEAU, à Eben-Emaet. (49) La Nouvelle Gazette, 21 février  1948.

(49) La Nouvelle gazette, 21 février 1948

 

(p.201) nue de se donner libre cours : les farces, les intrigues, les dusses à la vessie subsistent (50).

3) Ces géants vivent le carnaval. Ils dansent au mi­lieu des masques dont rien ne les distingue sinon la taille. Par-dessus le travesti, leur visage lui-même n’est qu’un masque énorme et hilare.

A La Louvière, par contre, les géants ne sont pas re­mis en état après la guerre de 1914-1918. Si l’on examine les raisons possibles de cette désaffection en se référant aux facteurs qui viennent d’être cités, on constate que :

1)  Ces géants ne sont pas la gigantisation du person­nage type d’un groupe. Ils sont construits à l’initiative du bourgmestre et représentent des bourgeois anonymes de l’é­poque romantique.

2)  Bien que la participation des masques locaux tra­ditionnels — dominos, blouses blanches, grands-mères qui intriguent — reste grande, les sociétés étrangères sont de plus en plus nombreuses dans le cortège.

3)  La seule fonction des géants est d’ouvrir celui-ci. Ils ne font pas partie intégrante du carnaval.

Seuls des géants de la deuxième vague, Tchantchès et Nanèsse se sont maintenus en vie pendant trente ans en raison du succès de rire et, partant, des engagements qu’ils assuraient à leur groupe. Cela ne les a pas empêchés de disparaître en 1958. Les mannequins de Trois-Ponts ont àé, comme le cortège tripontain de la mi-carême, balayés par l’étourdissant succès du Laetare stavelotain.

Plus près de nous, pourquoi les géants de Quaregnon ne vivent-ils que quelques années ? Vraisemblablement en raison de leur apparition tardive. Le port du masque ayant

 

(50) La Province, 6 mars 1957. Par contre, la cavalcade du lundi de Pâques, à laquelle les géants de Jemappes participent également, n’a rien de particulièrement local si ce n’est les cavaliers jemap-piens en habit rouge qui ouvrent le défilé. Celui-ci mêle les gilles a des sociétés étrangères wallonnes et flamandes, composant, en I960, un pot-pourri allant du char historique de la Garde de Saint-Ferdinand (établissement d’enseignement libre de Jenup-pes), à la fusée interplanétaire Cap Canaveral, des sapeurs de la Marche St-Roch de Thuin aux « Bouquets Printaniers » de Maeseyck.

 

(p.202) été interdit dans cette commune de 1914 à 1948, Pacifique et Estelle, qu’accompagnent un groupe de gilles et le Cercle artistique et folklorique, disparaissent avant d’avoir pu s’imposer, dès que les mascarades de rues sont à nou­veau autorisées, dès que le carnaval s’essaie à retrouver son vrai visage.

Il est à prévoir que la Pierrette de Morlanwelz aura la vie plus longue. Ses chances paraissent, en tout cas, plus grandes que celles du Fou d’Arlon, le groupe dont il émane — Les Feux Follets — ne semblant guère planter ses racines dans l’esprit populaire. Mais sait-on jamais?

Les Hoûres géantes, les Blancs Moussis géants pa­raissent mieux armés pour survivre. Mais peut-être à des degrés différents. Car les premiers sont des mannequins objets dont les accessoires — le fouet ou le balai ou la vessie — restent des symboles dérisoires parce que sans vie. Tandis que, au jet de confettis et aux coups de vessie près, les seconds agissent comme leurs confrères de taille normale. Leurs assauts sont même plus saisissants. Les Blancs Moussis participent pleinement au feu de l’action, tandis que Djâcob et Djanèsse se bornent, en général, à défiler et à danser.      

 

 

L’EVOLUTION DU CARNAVAL

 

II est évident que l’introduction de géants dans les manifestations carnavalesques, conséquence elle-même de l’organisation de cortèges (501), n’est, sauf à Jemappes, à Frameries, à Stavelot et à Eben-Emael, mais dans une moindre mesure., qu’un des aspects de la transformation profonde du carnaval, de la disparition progressive du carnaval de rue.

Nous ne pouvons qu’enregistrer cette tendance au nivellement. Elle se marque depuis longtemps déjà. Les cortèges à participation étrangère, qui prennent de plus en

 

(501) Voir, pour plus de détails sur l’apparition des cortèges dans no­tre carnaval urbain du XIX” siècle, R. MEURANT, Les géants carnavalesques, dans le numéro spécial des Cahiers du Folklore Wallon : Catalogue de l’exposition Le Carnaval traditionnel in Wallonie, Binche, 12 septembre au 31 octobre 1962, pp. 29-33.

 

(p.203) plus le pas sur les manifestations  purement locales, datent de plus de trois quarts de siècle. De 1884 à 1911, Binche elle-même a admis les sociétés étrangères dans son cortège du mardi gras (51). Mais il était autrefois impossible à celles-ci de se produire aussi fréquemment que de nos jours. D’une part, les organisateurs dont les desseins étaient peut-être plus gratuits que ceux des comités actuels n’avaient pas encore songé à étaler systématiquement leurs cortèges après la période de carnaval pour diminuer la concurrence de ville à ville. D’autre part, la rareté des moyens de transport individuels restreignait les possibilités de déplacement.

Mais, là où le carnaval de rues n’existe plus, ce ne sont pas les cortèges, les géants, qui l’ont tué. En beau­coup d’endroits ils en ont seulement assuré la relève. S’il a disparu, c’est parce que les règlements communaux ont d’abord interdit les violences, les farces grossières, puis le masque lui-même et que, de gré ou de force, le peuple s’est plus ou moins policé. C’est parce que le sentiment de la communauté s’est effacé et que l’organisation de la jeu­nesse a radicalement changé de base. C’est parce que les goûts du public se sont modifiés depuis trente ans surtout: le cinéma, l’a radio, la presse illustrée, la télévision enfin, si répandue parmi les classes les moins cultivées, ont blasé les gens.

 

On se résigne d’ailleurs, sans trop de peine, à voir Tamines, par exemple, remplacer — par un cortège, des géants et un Prince Carnaval — des grands feux vidés de toute signification et que seule l’injection répétée de sub­sides maintenait en vie. On comprend même que, pour des raisons d’opportunité, ce carnaval taminois ait été re­porté au deuxième samedi après le mardi gras. Et l’on est obligé de constater que, en 1960, ce premier carnaval de nuit a bénéficié d’une forte participation de la jeunesse masquée et travestie.

 

(51) Samuel GLOTZ, Le Carnaval de Binche, 1948, pp. 51-52. — M. GLOTZ m’a aimablement communiqué une photo montrant un géant rudimentaire dans le cortège de Binche, à une date in­déterminée, vers 1900-1904. Il s’agissait d’un géant accompagnant une société de Hal.

 

Destruction de géants belges lors de la Révolution française

(s.r.)

Belgien - Nordfrankreich / Die Prozession der Riesen

(PM, 06/2012, S.65)

Géants et traditions populaires

(Jacques Willemart, in: Confluent, 31, 1974, p.6-8)

Les géants

(Albert Marinus, in: Le Folklore belge, TIII)

(Musée des géants, Ath)

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