JÈYANTS FOLKLORIKES
GÉANTS FOLKLORIQUESÂ
HIN.NAUT – HAINAUT
1 Gouyasse à Ât’ (“Goliath” à  Ath)

Gouyasse à Ât' (Ath)
(s.r.)
Serge meurant, TÉMOIGNAGE SUR LA DUCACE D’ATH, in : Tradition wallonne, Hainaut II, 1990, p.169-178
I L’habillage des géants
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Madame Georgina Fourmariez et son fils Marcel habillent les géants d’Ath depuis de très nombreuses années. Ils manifestent à l’égard de ceux-ci un véritable sentiment de propriété. Leur destin personnel est intimement lié à la fonction qu’ils occupent à l’occasion de la Ducace. Elle leur vaut sympathie et notoriété. Leur extrême dévouement s’accomÂpagne d’une conscience aiguë de leur propre importance. Ils se considèÂrent comme les authentiques dépositaires de la tradition.
L’habillage des géants se déroule de façon immuable et minutieuse, selon un horaire scrupuleusement respecté.
L’attitude possessive des Fourmariez à l’égard des géants athois ne va pas sans susciter, de la part des porteurs notamment, des réflexions familières et amusées. C’est ainsi que Georgina se voit désignée du surnom populaire de «Madame Epingle», car elle suit comme une ombre Monsieur et Madame Goliath tout au long du cortège, prête à intervenir à la moindre alerte et à réparer séance tenante tout accroc au costume des géants.
(p.171) II Les porteurs des géants
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Jadis recrutés parmi les porteurs «au sac», les manÅ“uvres, ce sont aujourd’hui des ouvriers communaux ou des ouvriers qualifiés.
Ils portent les géants de père en fils, par tradition familiale. Celle-ci explique l’homogénéité des équipes de porteurs constituées autour de chaque géant. Le recrutement des porteurs s’effectue sur le mode de l’apparentement ou de la cooptation.
L’apprentissage du portage des géants est réglementé. Il n’a lieu qu’à «chaud» lors de la sortie des géants à la Ducace.
On y dérogea cependant, en 1971, puisqu’une répétition de la danse traditionnelle de M. et Mme Goliath fut organisée pour l’enseigner à un porteur novice qui devait l’exécuter pour la première fois lors du cortège du dimanche.
Les porteurs sont bien conscients de l’importance de leur fonction dans le déroulement de la fête. Ils se considèrent, à juste titre, comme les véritables animateurs du cortège d’Ath.
Porter un géant, soulignent-ils, tient non seulement de la prouesse physique, à cause de son poids et de son envergure, mais aussi de l’art de la danse.
L’exécution de la danse Gouyasse est soumise à une chorégraphie précise, bien que celle-ci n’ait jamais été consignée sur le papier. Nous devons la conservation de cette danse et la préservation de sa pureté à l’enseignement des vétérans.
Les mobiles prêtés aux porteurs de géants ne sont pas tous aussi nobles. L’appât du gain anime-t-il ceux-ci? C’est une question soulevée à diverses reprises au cours du tournage de ce film. La réponse est complexe et nuancée.
L’aspect pécuniaire de la participation des porteurs à la Ducace n’est pas négligeable. Il est inscrit dans la tradition puisque la rémunération des porteurs des géants remonte aux origines mêmes de la procession d’Ath : au XVe siècle. C’est d’ailleurs grâce aux relevés de ces rémunéraÂtions, dans les comptes communaux, que l’on peut prendre connaissance, au fil des siècles, de la participation des géants au cortège d’Ath.
La quête effectuée le lundi par les porteurs, en ville et dans les fauÂbourgs, met à contribution la collectivité pour le spectacle qui lui est offert, pour l’effort consenti par les acteurs de la fête et la qualité de leur prestation.
Recevoir à domicile l’équipe des porteurs d’un géant est considéré comme un honneur, une marque de reconnaissance réciproque. C’est
(p.172) l’occasion d’un dialogue familier et bon enfant entre les acteurs et les spectateurs de la Ducace.
Le partage du produit de la quête — le blo —-, auquel nous assistons dans le film, mériterait une étude approfondie.
De même que chaque géant se voit attribuer son quartier et ses maisons lors de la quête du lundi, le partage du blo s’effectue à l’intérieur de chaque équipe, séparément, et revêt un caractère confidentiel. Le mode de répartition des parts est extrêmement primitif. Elles sont attribuées à l’ouverture de chacun des troncs, selon le degré d’ancienneté et en comÂmençant par le chef des porteurs. Un remarquable esprit d’équité caracÂtérise le blo. C’est ainsi que les porteurs empêchés pour raison de maladie ont également droit à une part qui, même si elle se révèle minime, témoigne néanmoins de la solidarité de l’équipe à l’égard de chacun de ses membres.
De nombreuses communes des environs d’Ath possèdent leurs géants. Elles font appel aux porteurs de la ville pour les faire marcher. On les considère comme des professionnels et on les paie en conséquence.
Les porteurs des géants d’Ath voient d’ailleurs d’un Å“il différent ces prestations occasionnelles et leur participation à la Ducace de leur ville. Celle-ci revêt un caractère contraignant, affectif et traditionnel tandis que les premières constituent un moyen de gagner de l’argent en s’amusant.
Remarquons, pour terminer, que le milieu des porteurs de géants semble aujourd’hui méconnu par bien des Athois qui assistent à la Ducace en spectateurs.
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III Les hommes de feuilles
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En 1971, les deux hommes de feuilles sont des ouvriers communaux.
L’ancienneté de leur fonction — elle remonte au XVIIIe siècle d’après les comptes de la ville — ne leur apparaît que fort confusément. L’origine et la symbolique du personnage qu’ils incarnent leur échappent.
Voici l’interprétation que fournit l’un des actuels hommes de feuilles lorsqu’on l’interroge sur la signification de son rôle : l’homme de feuilles «était un éclaireur qui se camouflait à l’aide de feuillages pour mieux s’infiltrer parmi les rangs ennemis».
La confection artisanale du costume, couvert de dizaines de feuilles de lierre cousues sur une salopette, semble menacée, d’une part, à cause de la patience qu’exigé ce travail et d’autre part, parce que les endroits où
(p.175) l’on peut se procurer du lierre en grande quantité se font de plus en plus rares. Une tentative a déjà été faite de remplacer le lierre par du plastiÂque, mais elle a été heureusement abandonnée.
La question reste cependant posée : le costume traditionnel des hommes de feuilles résistera-t-il encore longtemps aux difficultés de ce type?
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IV Le Cheval Bayard
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Les porteurs du Cheval Bayard appartiennent à un univers fort différent de celui des porteurs de géants. Ils sont issus pour la plupart des classes moyennes et participent au cortège en tant que membres d’une Société de Gymnastique athoise, la Royale Alliance Athoise.
Alors que les porteurs de géants sont motivés par une tradition familiale et une conception toute populaire de la prouesse physique et de la maîtrise qu’elle réclame, l’esprit qui anime l’équipe du Cheval Bayard relève surtout du goût pour la compétition sportive.
La présence stimulante et exigeante de M. Sansen — qui créa le Cheval Bayard en 1948 — donne à l’équipe des porteurs du Cheval une discipline qui n’existe pas dans les autres groupes du cortège.
- Sansen a réintroduit un élément «traditionnel» dans le répertoire des danses exécutées par le Cheval Bayard : la «basse danse», spectacuÂlaire par la précision chorégraphique et l’endurance physique qu’elle exige des porteurs…
L’appartenance à la Royale Alliance Athoise confère un prestige suffiÂsant pour que des jeunes de toute origine sociale éprouvent le désir de s’y intégrer. Ce qui constitue un phénomène unique dans le mode de recrutement des participants au cortège.
Enfin, cette Société constitue l’un des groupes les plus autonomes vis-à -vis de l’administration communale.
En ce qui concerne le blo, il semble bien qu’en 1971, les membres de l’équipe des porteurs du Cheval aient collecté, le lundi de la Ducace, mais habituellement, ils s’en abstiennent. L’argent récolté, produit de la vente de cartes de soutien, va à la caisse de la Société.
- La figuration des chars
Les huit chars figurant dans le cortège du dimanche en constituent les éléments les plus figés bien qu’ils présentent un intérêt historique et
(p.176) sociologique certain. Ils reflètent en effet le goût des Athois de la fin du siècle dernier et du début de ce siècle. Mais les mobiles et l’esthétique qui animaient leurs créateurs ne rencontrent plus, depuis longtemps déjà , le goût du public. Et la figuration s’en ressent de manière significative : son recrutement, notamment, devient d’année en année plus difficile.
Celui-ci s’effectuait naguère — et cela vaut encore partiellement aujourd’hui — parmi les milieux les plus défavorisés de la société athoise : chez les « Gé des Rincolettes», selon l’expression locale désignant les habitants d’un quartier particulièrement pauvre et mal famé.
Au début de ce siècle, les filles des Rincolettes fournissaient le continÂgent des déesses qui trônaient sur le char des Rosés (l’actuel char de l’Horticulture). Cette participation au cortège leur valait certains égards. Le dimanche matin, elles étaient menées en voiture chez le coiffeur Wunghel qui les maquillait. En revanche, la bourgeoisie athoise interdisait à ses enfants de figurer sur ces chars aux côtés des gens des Rincolettes. En 1971, les gamines qui tiennent les rôles des déesses appartiennent à un milieu défavorisé. Il en est de même pour les Bleus. Ce qui explique peut-être la réticence relative avec laquelle l’administration communale recourt à leurs services.
(p.177) Les difficultés rencontrées dans le recrutement des figurants du cortège ont amené l’administration communale d’Ath à faire appel à des miliÂciens; notamment, pour le groupe des hallebardiers du XVIe siècle.
Le caractère modeste et quasi symbolique de la rémunération des figurants par la commune, la passivité des rôles et la longueur de la prestation du dimanche permettent de mieux comprendre l’origine de cet ennui profond qui empreint le visage de bien des figurants.
Le groupe des Pêcheurs napolitains fait exception. Son animation peut s’expliquer par divers facteurs :
– le fait que la figuration du char soit assurée par une seule famille et les amis de celle-ci. Ce qui produit un groupe très homogène et dynaÂmique ;
– le caractère de vedette qu’a acquis le «sauvage» qui se démène, enchaîné à la proue du char.
La figuration du Char de l’Agriculture est fournie par la Société «Les Gais Lurons» du Faubourg de Mons. Elle est animée par M. Adrien Pilate et exerce surtout ses activités lors des deux ducaces de la Porte de Mons. Pour le cortège, elle constitue, sans apparente difficulté de recruÂtement, un groupe d’enfants déguisés en paysans.
VI Les sociétés de musique
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Reste à parler des fanfares et des sociétés de musique qui animent le cortège et font danser les géants. C’est de leur qualité et de leur dynaÂmisme que dépendent le rythme et la tenue du cortège.
La vie des fanfares du Pays vert a traversé une crise profonde, il y a une dizaine d’années. Une sensible amélioration de cette situation s’est produite grâce à la décentralisation des cours de musique que prodigue gratuitement l’Académie de musique d’Ath, dans la plupart des localités de la région.
À Huissignies et à Moulbaix, l’allure des fanfares s’est modifiée avec l’adoption de l’uniforme et la formation de cliques de majorettes.
À Ath, les musiciens des deux fanfares de la ville répugnent encore à revêtir un uniforme. Ils ne tiennent pas à être confondus avec de simples figurants et appréhendent aussi une certaine forme de «caporalisation». Au début du siècle, certains musiciens participaient au cortège en costume noir de cérémonie. Aujourd’hui, ils revêtent leur costume de ville.
Chaque société de musique reçoit un subside de la ville. Cette somme, relativement modique va à la caisse de la société.
(p.178) La création de cliques de majorettes dont les évolutions ne manquent pas de brio et qui répondent à une certaine américanisation de notre folklore a suscité une plus large participation de la jeunesse aux fanfares de Huissignies et de Moulbaix.
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VII Le comportement du public athois
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La Ducace d’Ath constitue sans conteste l’Événement annuel pour cette communauté urbaine : l’occasion notamment du retour des Athois résidant dans d’autres villes de Wallonie.
Les Vêpres Gouyasse, le samedi, suscitent chez bien des participants une émotion sincère.
En ce qui concerne le cortège du dimanche, les spectateurs se montrent davantage blasés. C’est que les Athois qui ne participent pas au cortège — il s’agit essentiellement des spectateurs «bourgeois» — s’ils désirent contribuer pécuniairement à la réussite de la fête n’accepteraient à aucun prix d’« y faire le Jacques » et de payer de leur personne !

(Henri Liebrecht, 1949)

2 Cajène & Florentine à Beuleul (Beloeil)Â

Cajène ét Florentine (Beuleul – Bloeil) (Dricot, 2010)