Li dintèlerîye en Bèljike walone / La dentellerie en Belgique wallonne

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in : Francis Laroche, Marche-en-Famenne fait dans la dentelle, LB 21/04/1992

 

Il existait des dentelles à:

Valenciennes, Lille; Binche, Bruges; Bruxelles, Malines; (Ndlr. 🙂 Ath, Beaumont, Mons.

Venise;

Alençon, Chantilly, Bailleul, Clunay;

Arménie, Tunisie, Congo, Malte, Madagascar, Yougoslavie, Russie.

 

Pierre Verhaegen, in : MA, 7, 1980, p.116-119

 

Dentelles aux fuseaux

 

La caractéristique du point à l’aiguille, c’est le relief et l’accentuation des fleurs; le caractère dominant de la dentelle aux fuseaux, c’est, au con­traire, le fondu des contours. La dentelle à l’aiguille a plus d’éclat et sa magnificence en fait une parure véritablement royale ; la dentelle aux fuseaux a plus de souplesse et de charme, et ses flots vaporeux semblent faits pour idéaliser la grâce.

Tandis que la dentelle confectionnée à l’aiguille porte la désignation générique de point, le nom de dentelle appartient en propre à la dentelle exé­cutée aux fuseaux. Jusqu’à la fin du règne de Louis XIV, cette distinction fut connue et appliquée par la mode. Sous Louis XV, l’étiquette de la cour pres­crivait le port du point aux réceptions d’hiver, l’usage de la dentelle aux fêtes d’été. Aujourd’hui, on dit indifféremment point de Bruxelles et dentelle de Bruxelles, bien qu’il s’agisse d’une dentelle faite à l’aiguille. On dit aussi : point de Lille, point de Flandre, alors que, pour parler correctement, il faudrait dire : dentelle de Lille, dentelle de Flandre, tout comme on dit : dentelle de Binche et dentelle de Malines.

 

L’appellation moderne de point désigne généralement, dans une den­telle, la forme particulière des mailles dont se compose le réseau. A part les torchons et les guipures et les dentelles qui en sont dérivées, toutes les dentelles aux fuseaux comprennent deux parties principales : le fond ou réseau, les ornements ou fleurs.

Dans certaines dentelles, le fond ne se fait plus aux fuseaux : ainsi, le fond du point d’Angleterre se fait à l’aiguille et le réseau de l’application de Bruxelles aux fuseaux est en tulle mécanique, noir ou blanc. C’est cependant toujours par les mailles du réseau qu’on distingue les différentes dentelles dont les parties mates sont confectionnées sur le carreau.

 

Les dentelles aux fuseaux sont généralement d’une exécution plus facile que les points à l’aiguille. Il est certain que l’ouvrière en point à l’ai­guille a plus d’initiative à déployer. Elle n’a pour se guider qu’un fil de trace ; tout le reste, elle doit pour ainsi dire le créer avec son aiguille ; de plus, son travail est d’une extrême finesse. La fonction de la dentellière est, au con­traire, plus mécanique. Elle se borne à suivre pas à pas les indications du modèle placé sur son carreau et le maniement des épingles et des fuseaux devient chez elle un mouvement presque instinctif. D’autre part, le méca­nisme du travail aux fuseaux ne s’acquiert pas vite. L’apprentissage de cer­taines dentelles est extrêmement long et leur exécution est parfois si ardue, que seules les ouvrières exceptionnelles peuvent l’entreprendre.

Afin de mieux expliciter la dentelle de Binche, il s’avère indispensable de retracer l’évolution de la Valenciennes.

 

La Valenciennes

 

La Valenciennes n’a reçu son appellation définitive qu’au XVIIIe siècle. Au temps de Colbert, cette manufacture avait son centre à Quesnay et à Va­lenciennes. D’après M. Bury Palliser, la fabrication de cette dentelle, dans la ville de Valenciennes, date du XV siècle. Mais certainement les ouvrières flamandes transportées en France par Louis XIV contribuèrent à lui donner son caractère définitif ; ce furent elles qui enseignèrent ce travail d’un plat serré,

qui était le tissu des fleurs de l’ancien point de Flandre et qui s’est conservé dans la Valenciennes moderne.

 

Les fleurs de l’ancien point de Flandre étaient très rapprochées les les unes des autres. Peu à peu, on les entassa moins, les espaces qui les séparaient s’agrandirent et dès le XVII” siècle, on les remplissait de fonds réticulaires ou d’une sorte de guipure mouchetée de pois répandus comme de la neige. Ce fond en points de neige ou fond de neige devint aussi le ré­seau de la dentelle de Binche, et il s’est conservé dans le point de Flandre qu’on exécute encore de nos jours.

Après divers tâtonnements, le réseau classique auquel Valenciennes attacha son nom devint une maille carrée ou ronde, régulière, transparente et d’un travail natté très solide. Dans cette dentelle, qui n’est plus guère modifiée depuis le XVIII’ siècle, le toile est sans le moindre relief ; ceci facilite beau­coup le lavage, qualité précieuse pour une dentelle destinée surtout à garnir le linge.

Jusqu’à la Révolution française, Valenciennes resta le centre de la dentelle qui portait son nom. La fabrication y était d’une finesse et d’une beauté extrêmes.

La dentelle exécutée dans la ville même était généralement si belle et d’un travail si long, que, pendant que les dentellières de Lille faisaient de deux à trois mètres et demi de dentelle par semaine, celles de Valenciennes pouvaient à peine en produire de 35 à 40 millimètres dans le même espace de temps.

 

Dentelle de Binche

 

Cette dentelle, qu’on appelle aussi point de Binche, a la même origine que la Valenciennes et, comme elle, fut importée du Hainaut français au commencement du XVII’ siècle. A cette époque, la ville de Valenciennes fai­sait partie de l’ancienne province belge de Hainaut; il est donc tout naturel que la dentelle fabriquée par les ouvrières de Valenciennes, et qui s’était déjà transportée à Ypr.es, se soit également introduite à Binche et dans les villages environnants.

A l’origine, les produits de Binche ne se distinguaient pas des dentelles confectionnées à Valenciennes. Elles se rapprochaient donc aussi des pro­duits flamands. Savary dit même quelque part que « ces dentelles sont égales à celles des Flandres ».

 

Avec le temps, cependant, des différences marquées s’établissent entre les deux dentelles. Dans la Valenciennes, le fond à maille prend rapide­ment une assez grande importance et le point de neige n’intervient plus que dans les lours ; le point de Flandre, qui est une variété de l’ancienne Valen­ciennes, a, de plus, des mats toujours brodés de cordonnets. Le fond de la dentelle de Binche est, au contraire, tout en point de neige, sauf dans les jours, ou il est parfois fait usage d’un tissu à petites mailles rondes coupées par des barrettes de toile ; de plus, aucun cordonnet n’entoure les ornements en mat.

L’ancienne dentelle de Binche était d’une finesse tout à fait extraordi­naire. Elle fut en vogue avant la Révolution française : il est question dans l’inventaire de la duchesse de Modène, fille du régent (1761), et dans celui de Mlle de Charolais (1758) qui possédait un couvre-pieds, un mantelet, une garniture de robe, un jupon, etc. de cette même dentelle.

 

Dans les misérables de Victor Hugo, le vieux grand père fouille dans une armoire et en tire « une ancienne garniture en guipure de Binche » pour la robe de noces de Cosette. Ailleurs, Victor Hugo, raconte que, dans sa jeunesse, il a vu de la guipure de Binche d’une grande beauté.

Il y a quelques années encore, au carnaval binchois, le Gille portait une énorme collerette en dentelle de Binche ; il en mettait à ses manches et en ornait jusqu’aux guêtres qui emprisonnaient ses jambes.

 

Malheureusement, la fabrication de ce point merveilleux est aujourd’hui complètement tombée dans la petite ville qui lui donna son nom, et le gille remplace la dentelle par des bouillons de satin blanc ou rosé.

Les meilleures ouvrières binchoises ont émigré vers les Flandres pour y implanter leur industrie. On en trouverait aujourd’hui à Binche, quatre ou cinq, tout au plus, âgées de 70 à 80 ans et gagnant quelques centimes par jour : encore ont-elles renoncé au point de Binche, pour s’adonner à la fabri­cation de l’application de Bruxelles.

 

A ce sujet, il faut préciser que, pour ne citer qu’elle M™ Parfait, profes­seur de dentelle à Binche et membre de la Commission de la dentelle exécute encore ce point et que quelques-uns de ses éléments ont poursuivis leurs études à un niveau supérieur enseignant la pratique de ce point. De plus amples renseignements seront fournis dans un prochain numéro que nous consacrerons, dans le courant du mois d’octobre, à l’école de dentellières de notre ville.

La dentelle de Binche se fabrique aujourd’hui dans les mêmes centres que le Trollekant [point de Flandre) c’est-à-dire un petit nombre d’ouvrières le font à Bruges ; on en trouve aussi quelques-unes dans le nord-est de la Flandre occidentale et, depuis peu de temps, dans la région de Tielt.

Elle se fait, comme autrefois, en fils de lin écrus ou blanchis, mais elle a beaucoup perdu de sa finesse et de sa beauté et tend à se confondre avec le point de Flandre. Elle lui emprunte souvent son réseau à petites mailles et ne se distingue plus de la dentelle flamande que par l’absence de cordonnet autour des ornements en toile.

 

Application de Bruxelles à l’aiguille

 

On a vu que l’application de Bruxelles a une origine relativement mo­derne. Jusqu’au début du règne de Louis XIV, elle était inconnue ; sous Louis XV, elle jouit d’une grande faveur générale.

Le réseau qui lui servait de fond se faisait aux fuseaux, en fils de lin très fin, qui donnaient une souplesse et un moelleux inimitables à ce genre de dentelle. Ce réseau était fabriqué par bandes de 8 à 18 centimètres de large sur 1 m. 10 de long, qu’on réunissait ensuite par un point longtemps connu des seules dentellières de Bruxelles et d’Alençon. On nommait ce point d’assemblage ou point de raccroc, et l’ouvrière qui l’exécutait était ap­pelée jointeuse. Celle qui faisait le réseau était la brocheleuse et on appelait dentellière, l’ouvrière qui faisait l’engrélure formant la lisière du réseau.

 

Vers 1830, l’invention du tulle mécanique donna un élan tout nouveau à ce genre de travail. Les prix se trouvant considérablement diminués par la la substitution du tulle au vrai réseau, il se consomma à partir de ce moment, des quantités considérables de ces applications, et celles-ci prirent le nom d’application de Bruxelles (application sur tulle de Bruxelles), qu’elles ont gardé jusqu’à ce jour. On appela du même nom le Point d’Angleterre aux seules dentelles aux fuseaux dont les fleurs sont reliées par un réseau à l’aiguille.

La tulle mécanique n’a pas le charme qu’avait le réseau fait à la main ; fait en coton, tout comme les fleurs qu’on y applique, il est sans souplesse et n’a pas ce moelleux et cette irrégularité qui faisait la grâce de l’ancien réseau en fil de lin. En revanche, la vogue de son invention a donnée à la dentelle d’application a permis d’entreprendre de grandes pièces qu’on eût guère eu l’occasion de faire auparavant, à cause du prix énorme auquel elles seraient revenues. Elle a contribué aussi à relever, dans une certaine mesure, le niveau artistique des dessins. Si l’application de Bruxelles couvre de son nom des produits informes auxquels on devait refuser le nom de dentelle, elle a, en revanche, donné le jour, en ces dernières années, à des productions aussi variées qu’originales, et les dessins modernes sont très supérieurs aux branchages légendaires et souvent insignifiants qu’on se contentait, au XVIII* de lancer sur le réseau. L’exécution de cette dentelle a fait aussi de grands progrès.

 

Le travail des fleurs d’application est le même que celui des fleurs du point de Bruxelles, le fond est fait à l’aiguille et les morceaux sont rattachés entre eux ; dans l’application, les morceaux sont cousus sur le fond en tulle mécanique et cette opération, qui s’appelle stricage, est confiée à une ou­vrière spéciale, la striqueuse.

Le stricage se fait sur un grand métier, ayant la largeur de la pièce de tulle qui doit recevoir l’application.

 

dévidoir de dentellière (in: André-Gérard Krupa, Nadine Dubois-Maquet, Françoise Lempereur, EMVW, Crédit. Com., s.d., p.98)

 

Li dintèlerîye pa réjion / La dentellerie par région

dintèle di Binche (dentelle de Binche)

(in: Vie Féminine, s.d.)

Li dintèle à Cèrfontène / La dentelle à Cerfontaine

(s.r.)

(Solange Brancart) èl dintèliére (la dentellière)

Daniel Droixhe, in : EMW, TXIII, 153-156, 1974, p.257-285

La fabrication de la dentelle à Cerfontaine et Aye

 

(p.257) Encore répandu à la fin du siècle dernier, le métier de dentellière subsiste dans son mode traditionnel grâce au travail occasionnel de quelques personnes, qui ont maintenu jusqu’à nous les traces d’une activité prête à disparaître. Le Musée de la Vie Wallonne, qui s’est toujours intéressé aux petits métiers, tente de recueillir, depuis sa créa­tion, les éléments qui concernent cette activité: l’outillage, les dentelles de provenances diverses, ou encore des informations obtenues par les enquêtes menées dans d’anciens centres dentelliers. En 1937, Arthur Balle a réuni des renseignements et des termes dialectaux en usage dans l’Entre-Sambre-et-Meuse et, plus spécialement à Cerfontaine 1. Le Musée de la Vie Wallonne a effectué, en 1973 et 1977, plusieurs enquêtes dans une autre région du Condroz, à Aye, voisin de Marche-en-Famenne. L’étude faite à Cerfontaine sera présentée ici telle qu’elle a été remise au Musée par son auteur puis, nous rendrons compte des renseignements recueillis à Aye 2. Ultérieurement, nous étendrons nos recherches aux autres centres dentelliers de la Belgique romane 3.

De tout temps, les femmes ont effectué des ouvrages manuels et la dentelle fut probablement un passe-temps des dames de la haute société, de la bourgeoisie et des pensionnaires des couvents pour devenir ensuite, répondant ainsi à la demande d’une mode nouvelle, un

 

1 Pendant qu’Arthur Balle menait son enquête, le Musée de la Vie Wallonne a réalisé à Cerfontaine un film et des photos montrant une dentel­lière au travail.

2 Daniel Droixhe a retranscrit l’enquête d’Arthur Balle et y a apporté quelques modifications dans les termes, la partie dialectale n’a pas été modifiée. Il est l’auteur de la partie dialectale concernant Aye.

3 Prochainement, nous comptons publier une note historique sur la dentelle à Liège et une note d’enquête sur la dentelle dans la région de Couvin.

 

(p.258) travail d’ouvrières salariées et enfin, lorsque cela fut nécessaire, une activité d’appoint des régions défavorisées et des quartiers pauvres des grandes villes 4.

Déjà au 15e siècle, puis dans le courant du 16e, la mode était de broder finement et d’ajourer abondamment le linge blanc. Il fut à un moment donné plus facile d’abandonner la broderie au profit de nou­velles techniques ne demandant pas le support d’un tissu; ainsi fut inventé à Venise le point à l’aiguille, et très probablement en Flandre, la dentelle aux fuseaux, celle-ci dérivant de la passementerie 5. Des livres de modèles imprimés dans différents pays d’Europe permettent de suivre le passage de la broderie à la dentelle. L’un d’eux publié en 1597 à Liège « Par frère Jean-Baptiste de Glen, docteur en théologie de la faculté de Paris, et prieur des Augustins lez-Liège » chez son frère Jean de Glen s’intitule : Les singuliers et nouveaux portraits pour toutes sortes de lingerie, de Jean de Glen. Dédiez à Madame Loyse de Perez 6. Faisant suite à un traité de morale, les modèles reproduits dans ce recueil sont pour la plupart des imitations de Vecellio et de Vinciolo, auteurs d’ouvrages du même genre, publiés auparavant à Venise et à Paris.

 

Continuant à évoluer et à se perfectionner, la dentelle connut au 17e siècle un tel engouement que les gouvernements durent prendre des mesures contre les importations. C’est ainsi qu’en 1665, Colbert voulant lutter contre l’introduction excessive de la dentelle de Venise en France créa les « Manufactures royales de points de France » 7. Au 18e siècle, la dentelle atteignit son apogée, non seulement en France mais également chez nous. D’après Savary, les dentelles des Pays-Bas « ont un degré de supériorité qu’on n’a pu atteindre encore chez aucune autre nation » 8. Tributaire, dans la dernière partie du siècle, des événe­ments politiques et des impératifs de la mode, elle subsistera jusqu’à la

 

4 Jacques Breuer, Les dentelles de Marche et leur exportation aux États-Unis en 1784-1789 dans Ardenne et Famenne, 1962, n° 3, pp. 106-114.

5 Lucie Paulis, Le passé de la dentelle belge. Introduction à l’histoire de la dentelle en Belgique, Bruxelles, Musées royaux d’Art et d’Histoire, s.d., pp. 21 et suivantes.

6 de Theux de Montjardin, Bibliographie liégeoise, 2° édition, 1885. Reproduction anastatique, s.l., De Graaf, 1973, coll. 28.

7 Lucie Paulis, op. cit., p. 38. 6 Ibid., p. 60.

 

(p.259) fin du 19e siècle, malgré l’invention de la dentelle mécanique 9. Les progrès de l’agriculture, l’extension des industries et la création de lois sociales contribuèrent également au déclin de cette industrie.

Cependant à côté de la tradition séculaire maintenue jusqu’à nous, il apparaît aujourd’hui une nouvelle génération de dentellières qui pra­tiquent « un métier d’art ». Utilisant les points traditionnels, elles créent des motifs modernes avec des matières nouvelles ou inhabituelles telles que la ficelle ou la laine.

 

  1. H.

 

 

  1. CERFONTAINE

 

  1. Aperçus de l’histoire de l’activité dentellière

 

Quand on consulte la carte des centres dentelliers de Belgique — carte figurant dans l’ouvrage publié en 1902 par Pierre Verhaegen sous les auspices de l’Office du Travail —, on arrête un regard surpris sur la petite tache solitaire que forme Cerfontaine dans la région de l’Entre-Sambre-et-Meuse *.

Cette industrie locale y est plus que séculaire. En effet, dans un rapport adressé par le maire au préfet d’arrondissement en 1812, il est dit que « les deux principales ressources des habitants sont l’exploitation des bois et la fabrication des dentelles. Les hommes sont bûcherons pour la plupart, et les femmes dentellières ». Dans les états de décès envoyés au receveur de l’enregistrement pendant la période de 1810 à 1817, on trouve 17 noms de dentellières mortes à des âges variant de 20 à 82 ans.

On peut donc en conclure qu’à la fin du 18e siècle, cette industrie était déjà implantée dans le village. Depuis quand ? Il est bien difficile sinon impossible de le savoir. En 1860, Couvin était aussi un centre dentellier et il était plus important que Cerfontaine puisqu’on y comptait

 

9 Le métier à fabriquer le tulle fut inventé en 1808 en Angleterre. En 1837, en France, on appliqua à ce métier le système du tissage inventé par Jacquard ce qui permit d’imiter mécaniquement pratiquement toutes les dentelles.

10 P. Verhaegen, La dentelle et la broderie sur tulle, vol. V des Industries à domicile en Belgique, Bruxelles, Office du Travail, 1902. Sur la carte, sont également indiqués les centres dentelliers suivants: Marche, Aye, Bande, Waha et Hodister.

 

(p.260) 600 ouvrières. Cette fabrication ayant été souvent propagée et soutenue par les couvents, faut-il attribuer à la proximité du couvent de Pesches l’introduction du travail au fuseau dans cette région ?

 

Les plus lointains souvenirs des anciens de Cerfontaine évoquent l’existence d’une école rudimentaire installée à son domicile par une habitante de l’endroit, Madame Delcour. Pour un sou par jour, celle-ci enseignait la fabrication de la dentelle aux jeunes filles, à charge pour elles d’apporter leur coussin et leurs fuseaux garnis de fil (ou de soie) et de payer le canevas du dessin à reproduire.

Vers 1850 entra en fonction comme institutrice communale une Demoiselle Adam, qui s’intéressa à l’enseignement de ce joli travail manuel et résolut de l’incorporer dans les cours primaires de son école. Elle fit ainsi créer une classe de dentellières où furent admises les filles d’au moins onze ans, après leur première communion. Ce cours profes­sionnel, devenu de la sorte officiel, se donna dans la même salle du bâtiment de l’hospice que l’école primaire. « Mamzelle Adam » tenait sa classe d’un côté et Mademoiselle Tolbecq (Génie) enseignait de l’autre l’art de manier les fuseaux (fig. 1).

 

(p.261) Lorsqu’en 1868, le beau groupe actuel de bâtiments scolaires fut inauguré, l’école dentellière fut séparée de celle où se tenaient les classes primaires et transférée dans la grande salle de l’étage.

« Génie » dut être une monitrice excellente, patiente et dévouée, à en juger par le nombre d’élèves qu’elle instruisait à la fois (plus de 30) et le souvenir reconnaissant et affectueux que lui gardent encore les sur­vivantes de celles qu’elle guida. Son coussin est pieusement conservé par le bourgmestre, M. François **.

 

En 1896, on recensait encore à Cerfontaine 207 dentellières. Une spécialiste piquait les canevas, opération délicate qui consistait à marquer d’un trou les points du canevas où, durant le travail, il faut loger les épingles aux intersections des entrelacs.

Avant la guerre encore, la manufacture de la dentelle constituait une industrie à domicile assez florissante à Cerfontaine. Nombreuses étaient les femmes qui, entre les travaux ménagers, y consacraient leurs loisirs. Et dans les anciennes familles, il n’est guère de grenier qui, de nos jours, ne recèle dans un coin quelque vieux coussin ou un dévidoir (ène poupène), outillage essentiel de la dentellière.

 

Malheureusement, la guerre a porté à cette activité un coup mortel — la guerre, le machinisme et la mode. Pourtant, il reste encore à Cerfontaine assez de bonnes ouvrières et une tradition suffisante pour y faire renaître le travail de la dentelle au fuseau.

* * *

La dentelle fabriquée à Cerfontaine était du point de Paris et servait exclusivement à orner les vêtements féminins : dentelle en soie noire pour garnir les robes et bonnets, dentelle en fil de lin pour la lingerie de corps. Elle consistait uniquement en volants et entre-deux ; on la produisait en pièces qui faisaient généralement 16 aunes de 74 cm, l’usage de l’aune ayant perduré jusqu’en 1914.

 

Les modèles n’étaient pas créés dans la localité; ils étaient fournis par les facteurs de dentelles, qui gardaient le secret le plus absolu sur leurs débouchés. De vieilles rancunes ont fait représenter ces intermédiaires comme des exploiteurs tirant un profit considérable du truck-system. Il est bien vrai qu’ils vendaient le fil aux ouvrières, qu’ils leur achetaient

 

** Rappelons que le présent article date de 1937 (Note des éditeurs).

 

(p.262) leur fabrication à très bas prix et qu’ils les payaient en marchandises ; il est même probable que certains ont commis des abus. Mais j’ai connu une négociante, facteur de dentelles, qui était loin de mériter cette mauvaise réputation, et à qui des ouvrières pauvres furent redevables de gestes généreux.

Quoi qu’il en soit, la rémunération des dentellières était dérisoire. En 1896, une vieille ouvrière gagnait 1 fr 20 en réalisant une aune de volant de soie noire, ce qui lui demandait 16 heures de travail. Pour obtenir une aune d’un point de Paris un peu plus compliqué, elle mettait 26 heures et touchait 2 fr. Sur plusieurs échantillons de la collection ci-jointe [cf. Introd.], on trouve encore mention du tarif payé à l’aune.

Les femmes gagnaient donc de 6 à 8 centimes l’heure, et il fallait qu’elles fussent exceptionnellement habiles et actives pour gagner 1 franc par jour!

Mais un franc-or, autrefois, c’était loin d’être dédaigné. Il fallait voir avec quelle économie elles géraient leur ménage. On ne connaissait pas l’éclairage électrique, alors, et le pétrole coûtait cher. Aussi, en hiver, les dentellières faisaient des camps, c’est-à-dire se réunissaient en groupe de cinq ou six tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre. Elles installaient leurs coussins en rond sur des chames; au milieu d’elles était placé une lampe ou une chandelle dont la pauvre clarté se trouvait intensifiée par une boule de verre remplie d’eau que chacune mettait entre la lumière et son coussin. Pour un sou par soirée, un éclairage suffisant était ainsi dispensé à tout le « camp ».

Ces « camps », où la gaieté n’était pas exclue et qui équivalaient pour beaucoup à une chîje, à une partie de plaisir, apportaient une détente méritée dans l’existence laborieuse mais relativement libre des dentel­lières de Cerfontaine. On corsait volontiers ces séances de petits extras ; par exemple, quand l’une des « campeuses » avait terminé une pièce, l’usage voulait qu’elle offrît le café. Mal payées, astreintes à de longues journées de travail, nos ouvrières n’en évoquent pas moins leur activité passée sous les traits mélancoliques du bon vî timps.

 

(p.263) B Fabrication et outillage

 

L’outillage d’une dentellière comprend: le coussin monté sur son support (chame), un jeu de fuseaux d’autant plus important que la dentelle qu’elle veut fabriquer est plus large ou plus serrée, une pelote (plote) avec de bonnes épingles (splinkes) en cuivre, un afilwè, un dévidoir (toûrpène) et des patrons. Autrefois, quand les dentellières se réunissaient en « camps » pour réduire leurs frais d’éclairage, elles devaient aussi avoir une boutèye à chîjeler qu’elles interposaient entre la chandelle ou la lampe commune et leur ouvrage. Mais cette coutume a disparu; même l’antique afilwè fait place à son tour à des dispositifs plus ou moins ingénieux adaptés aux machines à coudre.

 

Préparation des fuseaux

 

Avant tout, il faut filer ses fuseaux, c’est-à-dire y bobiner le fil con­venable. Le fil employé est du fil de lin blanc de première qualité et aussi fin que possible. Pour tracer le contour des fleurs, on emploie générale­ment un fil plus gros appelé « corde ». Un fuseau de ce fil doit donc éventuellement être préparé. La dentelle noire dont on garnissait jadis les bonètes, les pelisses, les robes et les mantîyes de nos grand-mères se faisait en fil de soie.

Pour afiler un fuseau, l’ouvrière commence par mettre son écheveau (èchèt) sur le dévidoir, puis elle amorce le bobinage du fuseau à la main et introduit celui-ci dans le cran (l’ acrin) de l’ afilwè après avoir eu soin de passer la courroie (corwè) autour du fuseau (fig. 2).

(p.264) La courroie est munie d’un anneau (ania) qui permet de l’assujettir au cordon de tablier (scoursieu) de la dentellière. Sur la courroie tendue, l’ouvrière exerce des tractions successives qui impriment au fuseau un mouvement de rotation entraînant le fil sur le fuseau et alimentant celui-ci (fig. 3).

 

Il ne faut pas mettre trop de fil de crainte qu’il ne se souille par le frottement sur le coussin. Pour éviter que le fil ne se déroule intempestivement, on fait un rivèt à chaque fuseau en laissant flotter un bout de fil de quelques centimètres. Le nombre de fuseaux est déterminé par celui des trèyes (4 fuseaux par trèye); la bordure à coudre (èl dèriêre) demande aussi 4 fuseaux. Déterminer le nombre de fuseaux nécessaires par les ornements et le feston est une question de pratique; on en prend toujours trop afin d’en avoir assez.

(p.265) Préparation du coussin

 

Le coussin est une boîte arrondie, dont le dessus est rembourré de foin (fieur) et percé d’un carré où se loge le cylindre (èl roûle), qui en est la pièce essentielle; la roûle est mobile sur son axe et se cale au moyen d’une broche plus ou moins artistement travaillée suivant les soucis d’esthétique de la dentellière et l’habileté de son fiancé ou de son mari (fig. 4).

C’est sur la roûle que se fixe le patron, lequel est un schéma du dessin à reproduire tracé sur parchemin ou sur toile enduite. La roûle a une circonférence de 34 à 37 cm, c’est-à-dire qu’elle développe une demi-aune, longueur utile du patron. Le patron doit donc occuper tout le (p.266) pourtour de la roule et ses deux bords doivent se rejoindre et légère­ment se recouvrir (s’ èrcouteler ou s’ abrassi) sur l’espace voulu pour réaliser un dessin continu: i faut qu’lès fleûrs ès’ rapôrtinche. Il faut parfois, pour réaliser cette condition, diminuer ou augmenter légèrement le diamètre de la roûle: i faut l’ dèsbourer ou l’ èrbourer. Le patron est fixé sur la roûle au moyen d’épingles ou, mieux, de cavaliers (avèts).

 

En commençant une dentelle, on a soin de regarnir (abiyi) son coussin à neuf d’une toile bleue, si l’on fait de la dentelle blanche, ou d’une étoffe claire, si on en fait de la noire. Comme au cours du travail (à tout nalant) cette garniture peut se souiller, on la constitue en deux ou plusieurs pièces pour pouvoir remplacer plus aisément et plus économi­quement la partie qui souffre davantage.

 

Mise en train

 

Les fuseaux prêts et la roûle garnie, il s’agit de commencer le vrai travail.

On forme des faisceaux (dès neuwêyes) d’une douzaine de fuseaux chacun dont on noue l’extrémité des fils, et on les distribue sur la largeur du dessin en les épinglant sur le patron à bonne distance l’un de l’autre, au moyen d’une épingle. Un fuseau fera la navette sur toute la largeur du feston: c’est le min.nant; son mouvement obéit à des lois particulières. Pour ne pas l’égarer (l’ ayener), les débutantes y attachent un bout de laine.

L’exécution commence à droite, par le feston. L’ouvrière travaille par coups simpes, dèmi-coups, coups plins ou coups sans crwèser, suivant qu’il s’agit d’amorcer le travail, de faire les dessins et les festons, ou de faire, les trèyes. Les trèyes ou routes sont les rangées longitudinales de mailles en point de Paris formant le fond de la dentelle. Le dessin (fig. 5) montre les entrelacs qui forment une maille de trèye; on y distingue aisément les mouvements à imprimer aux fuseaux pour faire la maille. Il suffit pour donner une idée du travail, mon intention n’étant pas de m’instituer professeur. N’importe qui d’ailleurs, avec une loupe et un peu de patience, peut arriver à déchiffrer les mouvements des fils constitutifs d’un dessin et à en déduire le jeu des fuseaux. À chaque croisement des coups, c’est-à-dire aux points indiqués sur le dessin, on pique une épingle (ène èsplinke). Pour ne pas multiplier (p.267) inutilement ces épingles, on retire celles qui sont à 5 ou 6 centimètres du point de travail.

À mesure que le travail avance, on tourne la roûle ; arrivé au point de départ, donc après avoir fait une longueur égale à la circonférence du cylindre, on détache le bout (on dèstatche èl dèbout), qui tombe à l’intérieur du coussin, dins l’ cofe. Celui-ci est pourvu sur le côté d’une fenêtre à volet (èn-uchèt) pour permettre d’atteindre la dentelle et de l’enrouler (l’ aroûler) proprement sur une planchette.

 

Pour se rendre compte de l’avancement de son travail, on met un repère sur le dessin au point de départ ; chaque fois que, la roule ayant tourné, on revient à ce point, on plante une épingle su l’ costè d’ ès’ (p.268) coussin, et le nombre d’épingles ainsi réunies indique approximative­ment le nombre de demi-aunes finies. Le repère consiste souvent à numéroter de 1 à 10 le nombre de festons que comprend le patron, le n° 1 se trouvant au commencement de l’ouvrage. Lorsque le nombre d’épingles atteint le chiffre voulu pour que la pièce soit presque achevée, on mesure la longueur réellement produite et on détermine jusqu’à quel feston il faut prolonger sa dentelle pour obtenir exactement les 16 aunes. L’ouvrière est pressée en effet de voir la fin de sa pièce, qui lui a demandé souvent de longs jours de veille et dont elle a hâte de recevoir le prix.

Tout comme le pianiste regarde sa musique et non son clavier, la den­tellière doit regarder son dessin et non ses fuseaux. Elle observe ceux-ci de temps en temps pour les dérouler ou les regarnir quand il y a lieu.

Pour ne pas laisser apparents les nœuds indispensables au regarnis­sage des fuseaux (lès neûds d’coussin), on tourne la portion du fil com­prenant le nœud autour de plusieurs épingles (on met l’ neûd à tch’vau) et ultérieurement on coupe cette portion à ras.

Types de dentelles

 

Les dentelles fabriquées à Cerfontaine sont destinées uniquement à la lingerie; ce sont des volants avec feston ou des entre-deux dont la largeur varie de un à quinze centimètres comprenant ou non des orne­mentations en fleurs stylisées.

La collection ci-jointe (fig. 6 à 10) donne une idée assez complète des produits de cette industrie locale et des noms caractéristiques désignant les divers types de dentelle ou certains détails de leur dessin.

 

Arthur Balle — 1937.

Li dintèle à Mautche (Aye) / La dentelle à Marche-en-Famenne (Aye)

(op.citat.)

(p.273) 2. AYE

 

Aye, commune de la Province de Luxembourg, se situe à proximité de Marche, localité qui, depuis le Moyen Âge, joua un rôle important dans cette partie de la Famenne. Déjà entourée de fortifications au 13e siècle, elle avait rapidement acquis des privilèges et s’était assuré très tôt le monopole du commerce dans la région, grâce au développe­ment de ses industries et à l’instauration de ses foires et marchés régle­mentés. D’abord intégrée à la Prévôté de Marche, Aye devint au 17e siècle une Seigneurie indépendante 10.

Il est difficile de déterminer à quelle époque l’industrie dentellière apparut à Aye tandis qu’en ce qui concerne Marche, on peut affirmer que cette activité y était déjà établie au début du 18e siècle : un document d’archives fait mention d’un procès mettant en cause, en 1721, un habitant de Marche accusé de dette envers une dentellière dont il n’avait pas payé le travail M. Dans un rapport daté de 1751, destiné à donner à l’impératrice Marie-Thérèse un aperçu de la situa­tion économique de chacun des départements douaniers des Pays-Bas autrichiens, il est dit à propos de Marche 12 : « On compte dans la ville 1.600 personnes de tout âge y compris les religieux des communautés. Il y a dans ce nombre au moins 450 femmes et filles qui par le travail des dentelles font subsister la moitié des familles de la ville, ce sont de grosses dentelles qui valent depuis 1 sol 2 deniers l’aune jusqu’à un écu […]. Les marchands de la ville font faire les dentelles et entretiennent eux-mêmes le travail de ces femmes, auxquelles ils avancent les denrées dont elles ont besoin au cours de l’année ». Dans un autre rapport établi un an auparavant, on trouve ce renseignement complémen­taire 13: « Le commerce externe de la ville ne s’étend que sur les den-

 

10 Henri Bourguignon, Marche-en-Famenne dans Annales de l’Institut Archéologique du Luxembourg, tome LXVI, Arlon, 1935.

  1. Tandel, Communes luxembourgeoises,  Institut  Archéologique  du Luxembourg, Arlon, 1890.

11 Henri bourguignon, op. cit., p. 43.

12 Philippe Moureaux, Les préoccupations statistiques du gouvernement fies Pays-Bas autrichiens, Université de Bruxelles, Bruxelles, 1971, p. 122.

13 Ibid.. p. 124.

 

(p.274) telles qui sortent par échange contre des marchandises avec les voisins ». Il est clairement exprimé que ce travail fourni par une grande proportion de la population féminine est plus qu’un appoint ; le truck-system existait déjà et les dentelles, quoique assez ordinaires, étaient appréciées par les voisins de la Principauté de Liège et de France. Quelques années plus tard, en 1764, un recensement général des fabriques, manufactures et productions du Duché du Luxembourg 14 relève les principales industries de Marche: la tannerie, les fabriques de potasse et de la dentelle. À propos de cette dernière activité, il y est dit qu’une grande partie des femmes et des jeunes filles, c’est-à-dire 250, sont dentellières, que l’apprentissage commence parfois très tôt et que les salaires sont peu élevés. Il est fait ici mention des villages voisins, probablement Aye, Waha, Bande et Hodister, en ces termes: «Les métiers procurent à la population une bonne part de sa subsistance et ils forment une des ressources les plus importantes de la commune de Marche et des villages qui l’entourent ». Enfin, l’auteur du rapport ajoute que cette industrie occupe annuellement 7 à 800 femmes de tout âge, et que les dentelles sont débitées dans la province ou en France, où elles étaient taxées du droit d’entrée d’un louis par livre. Le recensement de 1766 dénombre à Marche 322 artisans dont 135 dentellières 15.

 

Toutefois, pendant le dernier quart du siècle, la dentelle de Marche connut une autre destination que le pays de Liège et la France et fut aussi exportée dans le Nouveau Monde 16. Immédiatement après la proclamation de l’indépendance des États-Unis, Joseph II envoyait Outre-Atlantique un conseiller commercial des Pays-Bas autrichiens qui, dans un de ses rapports, mentionne des « dentelles ou bisettes de fil blanc qu’on travaille à Marche dans le duché de Luxem­bourg ». 11 fait part des bénéfices réalisés par leur vente et ajoute: «Cette pauvre petite ville des Ardennes sera vivifiée et soulagée par cet article qui est l’unique occupation et commerce de ses habitants ». Dans un autre rapport daté de 1785, le conseiller déclare que les dentelles de Marche furent vendues très avantageusement à Philadelphie malgré la concurrence des dentelles de France « à peu près pareilles ». À un autre moment il qualifie cette dentelle comme étant de « basse classe »: il

 

14  Henri bourguignon, op. cil., pp. 40 et suivantes.

15  Ibid.. 26.

16 Jacques breuer, op. cit.. pp. 112-113.

 

(p.275) s’agit naturellement de bisette que nous appelons aujourd’hui torchon. Pour Bury-Palliser, le terme bisette désigne « une étroite et grossière dentelle aux fuseaux, fabriquée dans les environs de Paris par les paysannes (…) » et elle ajoute: « Bien que le proverbe Ce n’est que de la bisette semble indiquer peu de valeur, elle formait cependant un des articles de mercerie et de la lingerie » 17. Mais il ne fut bientôt plus question d’exportation. Les événements politiques de la fin du siècle mirent fin à cette possibilité de diffusion de la dentelle de Marche et furent la cause d’un ralentissement de la production dentellière en général. Déjà, Marie-Antoinette avait négligé cette parure, tant appréciée précédemment à la cour de France. « La dentelle sombre avec la monarchie » 18, mais elle connut un nouvel essor grâce aux encou­ragements prodigués par Napoléon et aux goûts luxueux de la nou­velle bourgeoisie qui était moins exigeante que la noblesse d’Ancien Régime 19.

 

On fit de la dentelle dans la région de Marche pendant tout le 19e siècle (fig. 11). En 1817, 300 dentellières étaient dénombrées dans cette ville et une centaine dans les villages voisins. Ces chiffres cités par l’auteur du Coup d’œil sur la statistique de la Province de Namur20 sont suivis du commentaire suivant: « II serait très facile de perfectionner cette fabrication et de la faire rivaliser avec les premières fabriques de Bruxelles, de Valenciennes et de la Flandre. Ce serait un grand avantage pour la ville de Marche et des environs où il y a très peu de res­sources (…) ». La pauvreté de la région apparaît dans la plupart des recensements et la dentelle y fut probablement beaucoup plus qu’un appoint, ceci depuis le 18e siècle. Lucie Paulis qui connaissait particulièrement bien l’histoire de la dentelle belge a écrit 21 : « Marche tient, avec Aye sa voisine, la première place au moment du recensement

 

17  Madame Bury-Palliser, Histoire de la dentelle, Traduction par la Comtesse de Clermont-Tonnerre, Paris, Firmin-Didot et Cie, 1892, p. 32.

18  Claude villeneuve, Tapisserie. Dentelle dans Redécouvrir les métiers d’art, Paris, Hachette, 1976, p. 139.

19  M. Risselin-Steenebrugen, Dentelles Belges, 19′-20′ siècles, Bruxelles, M.R.A.H., 1976, p. 5.

20  Robert Nulens, Le Condroz, sa population agricole au XIX’ siècle. Contribution à l’étude de l’histoire économique et sociale.  Mémoire de l’Académie royale de Belgique, T. XIII, 1914, p. 10.

21 Lucie Paulis, op. cit., p. 117.

 

(p.276) de 1896 (…). Sur 320 dentellières relevées dans toute la région, 176 habitent Aye. La dentelle constitue pour elles un véritable gagne-pain et non un travail d’appoint ». Lors de nos enquêtes, nous avons eu la confirmation de cet état de choses. Quatre dentellières22, nées à la fin du siècle passé ou en 1900, nous ont décrit le village de leur enfance. On y faisait de la dentelle presque dans chaque foyer; les femmes et parfois les enfants étaient dans l’obligation de travailler, le salaire des hommes étant extrêmement modeste ou encore, à certains moments, inexistant. Si l’industrie dentellière s’est maintenue aussi tardivement à Aye, ce fut en grande partie grâce à l’intervention de Marie de Bellefroid d’Oudoumont, châtelaine de l’endroit, qui fut bien connue de nos témoins. Elle créa en 1910, en collaboration avec le Ministère de l’Industrie et du Travail et la province de Luxembourg, un atelier où

 

21 Les dentellières que nous avons rencontrées en 1973 et 1977 sont: Marie Krack-Matagne, née en 1896, Séraphine Lambert, née en 1896 et décédée en 1977. Le Musée de la Vie Wallonne a réalisé un film montrant ces deux dentellières au travail. En 1977, nous avons rencontré Marie Verdeur-Huet, née en 1900, épouse de Jules Verdeur, ancien bourgmestre d’Aye qui nous a également aidé dans notre enquête, et Marie Daleiden, née en 1897.

 

(p.277) étaient employées une quarantaine d’ouvrières. Elle fournissait égale­ment du travail à domicile. Précédemment, il y avait eu d’autres tenta­tives afin d’aider les dentellières à adapter leur production au goût du jour. Au début du 19e siècle, Elisabeth de Smedt, d’origine flamande, donna aussi des leçons analogues. Plus tard, Mademoiselle de Neunheuser introduisit de nouveaux modèles et encouragea la fabrication du torchon23. Cet essai de maintenir l’industrie dentellière dans une région où la situation économique était défavorable, ou même de l’y intro­duire, a été parfois pratiqué par le gouvernement24. Les ressources dont disposaient les habitants d’Aye étaient, au début de notre siècle, l’agriculture, les carrières de pierres et la dentelle25. Le sol de la Famenne, région peu favorisée du Condroz, était ingrat à cultiver et les carrières de pierres n’offraient qu’un travail temporaire à un nombre restreint de personnes. Les dentellières interrogées au cours de nos enquêtes ont toutes cité des membres de leur famille ayant travaillé aux Chemins de fer, soit intégrés aux équipes d’entretien des voies, soit employés dans les gares d’Aye, de Marloie ou de Jemelle. Le salaire journalier d’un cheminot s’élevait vers 1910 à 3 francs, celui d’un ouvrier agricole à 2 francs environ (un pain de 2 kilos coûtait à cette époque 50 centimes). L’emploi restait cependant irrégulier, particulière­ment l’hiver26. Pendant les périodes d’inactivité forcée, au cours desquelles aucune allocation n’était perçue, les hommes récoltaient du bois de chauffage ou encore fabriquaient de petits meubles, notamment des chaises, qu’ils essayaient de vendre dans les environs. Ils réalisaient également le matériel nécessaire à la dentellière, le coussin et les fuseaux de bois taillés au couteau ou tournés. Pendant les périodes de chômage, et même lorsque leur mari rapportait un salaire dérisoire, les femmes étaient contraintes d’apporter leur contribution aux frais du ménage. Quelques-unes travaillaient à la ferme ou étaient servantes, d’autres tricotaient, mais la majorité des femmes faisaient de la dentelle. L’apprentissage du métier commençait dès l’enfance ; les petites filles

 

23 Robert Nulens, op. cit., pp. 95-96.

24 Jacques Breuer, op. cit., p. 106.

25 Eug. de Seyn, Dictionnaire historique et géographique des communes belges, T. 1, Bruxelles, A. Bieleveld, 1924, p. 63.

26 P. Verhaegen, La dentelle et la broderie sur tulle, T. 1 dans Les industries en Belgique, Vol. IV, Bruxelles, Office du Travail, 1902, p. 59.

 

(p.278) s’exerçaient spontanément à imiter leur mère, mais très vite, ce jeu devenait une contrainte. Dès l’âge de 8 ans environ, il fallait exécuter chaque jour une « vallée » c’est-à-dire 35 cm de dentelle, généralement du type « picot ». L’été, en plus de cette tâche journalière, elles travail­laient pour s’offrir à la rentrée des classes un tablier ou une paire de bas. À Aye, au moins trois magasins pratiquaient le truck System. En échange de dentelle, on y obtenait des denrées alimentaires ou de petites pièces vestimentaires. Les marchandes, intermédiaires entre les dentel­lières et les fabricants ou entrepreneurs commerciaux, centralisaient les dentelles. Facteurs ou courtiers, elles s’arrangeaient pour récolter ce qui leur était demandé. Elles connaissaient les capacités de leurs clients et leur procuraient des commandes de travaux bien déterminés. Capables d’expliquer les points difficiles, elles étaient souvent d’anciennes dentel­lières ; elles fournissaient les «piqûres» et le fil, dont le prix était généralement retenu sur le salaire à venir. Le travail devait être souvent réalisé en un délai très bref et, lorsqu’il était de qualité, de modestes primes étaient offertes, telles que des friandises ou du tabac. Ce mode de paiement, instauré dans la région depuis que la dentelle y fut intro­duite, ne satisfaisait pas les dentellières. Il fallait aller jusqu’à Marche pour éventuellement pouvoir percevoir de l’argent. Grâce à l’inter­vention de Marie de Bellefroid, cet état de choses changea. Elle créa en 1910 un atelier où étaient employées des dentellières rémunérées à raison de 1,20 francs par journée de travail. Des tâches à domicile étaient distribuées à 250 ouvrières payées 85 centimes. À l’atelier, le matériel était mis à la disposition des dentellières, qui travaillaient toute la journée avec l’obligation de respecter des heures de silence de 10 à 12 heures et pendant une partie de l’après-midi. Les enfants pouvaient venir en apprentissage le jeudi. L’introduction de l’atelier amena à Aye quelques modifications dans les conditions de travail des dentellières du village. Le papier qu’elles plaçaient sur la partie inférieure de leur coussin fut remplacé par une toile cirée et elles connurent l’usage des piqûres au lieu de simples papiers perforés. Les ouvrières travaillaient sous la direction de Marie Krack-Matagne, que nous avons eu l’occasion de rencontrer en 1973 et de filmer au travail. Périodique­ment, Marie de Bellefroid venait à l’atelier rémunérer les dentellières ainsi que leur maîtresse, qui touchait un salaire mensuel de 75 francs, et prendre livraison de la production qu’elle se chargeait de vendre soit à ses relations soit à Bruxelles, où étaient établis la plupart des fabricants, (p.279) qui distribuaient la dentelle dans des magasins ou l’exportaient. Un peu avant 1914, Marie Krack, dont le salaire fut réduit, eut un différend avec la directrice de l’« école dentellière » et s’installa à son compte. Quelque temps après, l’atelier fermait ses portes. La guerre n’a pas tout à fait interrompu la production dentellière du village. L’activité alla alors en régressant jusqu’en 1940; les conditions sociales changeaient et les jeunes filles préféraient s’engager dans de petites industries ou des manufactures, comme, par exemple, les bonneteries Hanin-Gilles à Marche.

 

Marie Krack a offert au Musée de la Vie Wallonne un recueil de modèles composé par sa mère au début du siècle puis par elle-même jusqu’en 1930 (fig. 12 à 16). Marie de Bellefroid a également fourni certains échantillons. Cet album, que l’on montrait à la clientèle, comporte actuellement environ 400 fragments de dentelles collés sur de grandes feuilles de papier bleu. Chaque modèle porte un numéro, et une liste, datée de 1916, en donne le prix au mètre. On peut considérer ce recueil comme étant représentatif de la production d’Aye. Contraire­ment à Cerfontaine, où on faisait surtout du point de Paris, à Aye, on connaissait une grande variété de points. On trouve dans l’album des « picots », petites dentelles simples, des torchons, genre répandu sur les marchés facilement imitable d’un centre à l’autre, du point de Paris, du Lille et surtout des guipures. Ces dernières, souvent bien réalisées semblent avoir été une spécialité d’Aye. Elles servaient principalement à orner les vêtements et la lingerie d’ameublement telle que les rideaux et les nappes. La plus grande partie des dentelles de l’album se rangent dans cette catégorie.

 

Certaines présentent du relief, d’autres ont une toile serrée, et enfin celles que l’on désigne sous le nom de « Cluny » au dessin net et bien découpé, aux dentelures marquées, rappellent les anciens passements. On peut juger des qualités décoratives de ce genre de dentelle à l’église Saint-Séverin d’Aye où des nappes d’autel et des mouchoirs de calice sont soigneusement conservés à la sacristie 27. Les dentellières four­nissaient les garnitures et ce sont les religieuses qui les cousaient au tissu. La dentelle avait un autre usage. Les hommes avaient, paraît-il, l’habi­tude d’envelopper leur blague à tabac dans une pochette de dentelle de

 

26 Le curé d’Aye nous a très aimablement accueillie et nous a montré les dentelles conservées à la sacristie de l’église Saint-Séverin.

 

(p.282) couleur verte. Les dentellières d’Aye employaient également les fils bleus, rouges ou noirs qu’elles mêlaient à leurs matières habituelles, le lin ou le coton 28.

Au 19e siècle, la dentelle connut la dernière phase d’une évolution ébauchée au 16e. Influencée d’abord par les styles Directoire et Empire, soutenue par une technique parfaite, elle sera, à l’époque romantique principalement, une imitation de genres anciens29. Le goût pour une dentelle traditionnelle se confirme avec la première partie du 20e siècle. Des essais de modernisation du décor restèrent infructueux. L’invention de la dentelle mécanique ainsi que les chan­gements sociaux et économiques avaient modifié les exigences con­cernant cet artisanat. Toutefois, si la qualité de la dentelle n’était plus parfaite, les exportations restaient encore rentables. Comparées à celles qui furent effectuées en 1896, elles avaient en 1913, plus que doublé30. Il n’est bien sûr pas tenu compte, dans cette évaluation, des fraudes qui se sont toujours pratiquées. Non seulement, de nom­breuses personnes ont été arrêtées aux frontières, dissimulant dans leurs vêtements ou leurs bagages des dentelles, mais on a beaucoup utilisé le moyen des chiens fraudeurs31. Ceux-ci, élevés en France où ils étaient bien traités, étaient ensuite amenés en Belgique où on les affamait. Recouverts d’une seconde peau, sous laquelle était cachée la dentelle, on les remettait en liberté et ils s’empressaient de rejoindre leur premier domicile, transportant de la marchandise qui échappait au contrôle douanier. Entre 1820 et 1836, on captura 40.278 chiens, une prime de 3 frs étant accordée à chaque prise. Le recensement de 1896 avait relevé le chiffre de 47.620 dentellières à domicile32. La par­ticipation de notre région à cette évaluation est minime par rapport à la Flandre. L’activité de nos centres était en régression. À Binche, par exemple, où l’industrie dentellière avait survécu jusqu’en 1870, les ouvrières avaient quitté cette occupation peu fructueuse pour s’en­gager dans les industries de la chaussure et du vêtement33. On ne

 

28 P. Verhaegen, op. cit., p. 154.

29 Lucie Paulis, op. cit., pp. 82 et suivantes.

30 Ibid., p. 95.

31 P. Verhaegen, op. cit., p. 44.

32 Lucie Paulis, op. cit., p. 96.

33 P. Verhaegen, op. cit., p. 127.

 

(p.283) faisait plus guère de dentelle à Couvin, Cerfontaine et La Roche aux environs de 1900, alors qu’Aye a connu, jusqu’en 1914 au moins, une activité qui rappelait celle des siècles passés. Le maintien de l’industrie dentellière répondant aux besoins créés par la situation économique locale était due à l’action des courtières et de Marie de Bellefroid dont dépendait, presque totalement, le sort des ouvrières. Ce sont en effet ces personnes qui décidaient des modèles à exécuter, de la distri­bution du travail et du montant des salaires.

Se livrant à un long travail journalier, les dentellières d’Aye ont, par leur labeur, modestement rémunéré, aidé leur famille à traverser bien des périodes difficiles. Ceci n’a pas empêché qu’elles soient la cible de moqueries dont un couplet de la chanson suivante offre un exemple typique :

 

« Èlle ont dès pégnes èt dès dinguions

Qui costèt dès vîs patacons,

Èt s’ n’ ont dins leûs mohons

Qu’ on vî machuré tchaudron. » 34

 

Madeleine Herzet.

 

 

Outillage et vocabulaire dialectal

 

L’outillage utilisé par la dentellière d’Aye est relativement simple et classique.

Après que l’écheveau a été disposé sur le dévidoir (djaulwin.nè) 35, l’ouvrière amorce à la main le bobinage du fuseau (fisê, fîsê) et introduit ce dernier dans un cran ménagé au sommet d’un bobinoir vertical, le molin. Une fois le fuseau chargé, le fil est coupé et arrêté sur celui-ci par une boucle coulissante, one manouche. Les fuseaux sont alors prêts à être placés sur le coussin. Rembourré de regain fin

 

34 L’âme wallonne, 3e année, n° 22, juin 1900.

Cf. la chanson intitulée Lès cayètresses dans Recueil d’airs de cramignons, B.S.L.W., 2e série, T. V, pp. 254-256. Dans le premier couplet on a retrouvé:

« Èlle ont des pégnes èt dès glingons, / Qui costèt dès dîs patacons. »

Le reste de la chanson qui comporte 7 couplets diffère.

35 Djèrwin.ne à Chevron, Gd-Halleux, Bihain, Bovigny, etc.

 

(p.284) et bien serré, le cossin de type courant ne comporte plus aujourd’hui, à Aye, le manchon incorporé signalé à Cerfontaine, quoiqu’il semble bien avoir été en usage au XIXe siècle. Selon qu’il est de forme ronde ou rectangulaire, le métier sert à exécuter soit des motifs séparés qui seront « raccrochés » les uns aux autres et des napperons, ce qui nécessite un coussin susceptible de pivoter, soit des dentelles en longueur : volants, entre-deux ou bordures. La dentellière place son carreau sur une table ou sur un chevalet appelé crama (crémaillère) par un de nos témoins.

 

Pour réaliser un type donné de dentelle, l’ouvrière a fixé sur son coussin le patron (pautchemin, parchemin) cartonnage percé de trous au moyen du ponda (poinçon), lequel peut également servir à retenir un certain nombre de fuseaux rassemblés, en attente, sur un côté du métier. Ce piquetage, dessinant le modèle à exécuter, recevra les atètches de cuivre (les épingles en fer ont le défaut d’ èruni, de rouiller). Celles-ci permettront les divers entrelacements de fils et maintiendront la dentelle au fur et à mesure de la progression du travail, qui peut être interrompue lorsque le fil è-st-ècramiè, est emmêlé sur le fuseau (la manouche se trouvant bloquée). Les épingles inutilisées sont fixées sur une pelote nommée cossète. Quand la dentellière aura couvert un patron d’environ 35 cm de longueur, on dira qu’elle a fêt one valéye, fait une « vallée », cette dernière constituant une sorte d’unité de mesure, de l’ordre d’une demi-aune. À force de « vallées », l’ouvrière achèvera sa commande, sa pènéye (le mot désigne aussi la prise de tabac) et elle pourra alors porter au magasin ce qu’elle appelle plaisamment ses dints (dents). Elle dira de même, recommen­çant un travail, qu’elle entreprend on novê dint.

Divers éléments ou motifs de dentelle portent à Aye des noms wallons. Le fil, de plus gros diamètre, limitant et marquant certains motifs est appelé le minant (cf. fig. 12). Deux minants joints au moyen d’un fil ordinaire dessinent le pont d’ Flande (point de Flandre). Très serré et obtenu par renversement des fuseaux, le pont d’ èsprit sert à réaliser des motifs en relief qui, réduits à une sorte de bouton (cf. ibid.), s’appellent nokètes. Le point (de) toile permet, quant à lui, d’exécuter des motifs de forme générale arrondie ou carrée, d’une texture dense, dénommés tantôt magots (plutôt dans le premier cas), tantôt mitchots (dans le second; cf. fig. 13 et 14). Le point dit d’ èrègne (d’araignée) sert à réaliser un autre motif que son nom rend suffisamment (p.285) clair (cf. fig. 15). On peut en dire de même du craumion (« cramignon ») illustré ici par la fig. 16, lequel désigne toute sorte de ruban. Reste le cu-di-drî (litt. « cul-de-derrière »), bordure de la dentelle, où celle-ci sera cousue à la pièce de tissu que l’on veut orner (cf. ibid.).

Mautche - lès dintèliéres / Marche-en-Famenne - les dentellières