Culture walone – ètnolojîye - l’ alèvadje en Bèljike romane : jènèrâlités / Culture wallonne – ethnologie - l’élevage en Belgique romane : généralités

Léa Nivarlet, in : GSHA, 19, 1983, p.36-42

Souvenirs de la vie quotidienne à Gouvy et Rettigny dans la première moitié du XXe siècle (1)

 

Les mois d’hiver du bon vieux temps à Gouvy

 

Nos grandes familles d’autrefois sont disparues. Dans nos villages, hélas, combien se retrouvent seuls, parfois deux. La belle jeunesse, jadis, qui, le soir, s’assemblait en bande pour courtiser et chanter des belles soirées qu’on n’oubliera jamais. Au village en hiver, tout est paralysé, les emprunts dorment. Mon père, autrefois, disait à ses enfants : « je ne voudrais pas mourir en vous laissant des dettes ». Que (p.41) faut-il conclure ? Gardons le silence. Autrefois, à 3 ou 4 heures du matin, le coq annonçait le lever du soleil, ceux du voisin l’accompagnaient. C’était la fanfare au village.

Les poules commençaient à pondre, potepotac. A présent on achète les œufs au magasin. Les poulaillers sont déserts. Vers huit heures le fermier déliait ses bêtes pour boire à la rivière, le gros chien-lion aboyait à plein gosier et au soir, la même chose, les bêtes de retour à la rivière.

A présent elles sont liées pendant cinq ou six mois devant un abreuvoir.

Puis c’était la bande d’écoliers se rendant à l’école. Une grosse cloche sonnait, annonçant l’entrée. Ceux des écarts marchaient une demi-heure et plus. Maintenant, on les charge sur le seuil de la porte et on vous les ramène franco.

Avant le dîner, la maman allait rincer le linge à la rivière, elle retournait les doigts gelés. Pendant la journée, deux ou trois mendiants passaient de porte en porte. Ils vendaient des lacets, des savonnettes, des aiguilles, cela, il en fallait toujours. Après le dîner, le papa attelait deux chevaux au manège près de la grange, qui tournaient des heures en rond pour actionner la machine à battre. Au soir, le papa conduisait le froment au moulin avec sa charrette et son cheval. Ils avaient leurs farine pour faire le pain de la famille. Puis voici Julien, le maréchal-ferrant, qui tape sur l’enclume pour refaire les roues des chariots. Félix, avec ses deux bœufs et sa charrette de fumier, qui grimpe les « Jarbages » et qui mange sa tartine en marchant pour ne pas perdre du temps. Joseph M., qui n’abandonne pas sa chique de tabac et son fouet, qui charge le fumier avec une fourche. Christophe, fier d’apprendre ses beaux bœufs pour atteler et qui chante aussi aux offices et aux soirées. Alors, Louis avec son sarrau bleu avec quatre beaux chevaux, la queue tressée, de la paille et les grelots en cuivre qui reluisent, qui gravit la « haie » de Bellain. Il y avait des filles pour aller travailler aux champs. Pour partir, elles mettaient des beaux souliers, dans le champ, elles mettaient des galoches. Il ne fallait pas aller chez Emile pour avoir un service ou un outil : réponse : « Chez nous, on ne prête rien ». Il ne fallait pas aller demander la permission chez Monsieur le Curé Bastin pour travailler le dimanche. Réponse : « C’est le jour du Seigneur ». Aux premiers rayons de soleil, les abeilles sortaient de la ruche. Le 15 avril, le coucou chante, la procession de Saint-Marc, les rogations. Bernard, qui tondait les brebis pour cinq francs. Le domestique de Monsieur Mathieu, tous les lundis, avec le gros étalon pour la saillie des juments et les mamans avaient bien le soin de faire rentrer tous les gosses à la maison… vous devinez le reste ! Parfois, une dispute, le voisin avait pris l’eau sur le pré du voisin, un gamin avait donné une volée à une petite fille, un autre avait jeté une pierre dans un carreau, un voisin avait pris une « ligne » de terrain à un voisin. On n’avait pas de pharmacien, on ramassait des fleurs de tilleul, de sureau, du chiendent. Que faut-il conclure de cette vie ?

(p.42) Les champs n’ont pas grandi, l’étendue reste la même, rien ne restait à l’abandon. Et bien voilà, les femmes étaient sans doute autrefois plus fortes et pas trop nourries en comparaison du présent et souvent esclaves. Beaucoup élevaient 10 et 12 gosses. Le père, parfois, un ivrogne. La maman faisait la lessive à la main, cuire tout le pain de la famille, traire les vaches à la main, turbiner sans moteur, aller travailler dans le bois, relever les récoltes après le faucheur, défaire des tombereaux de fumier à la fourche. Tout cela se faisait avec les bras. Point de tracteur, point de voiture, aucune machine. Et à présent plus personne n’est content de son sort, on gémit sur le présent, l’avenir sera toujours la même chose, les jours et les mois s’égrèneront et on arrivera à l’an 2000.

 

Jean-Jacques Gaziaux, Des gens et des bêtes, Traditions et parlers populaires, 1999

 

(p.273) AU COURS DU DERNIER QUART DU XXe SIÈCLE

 

Depuis le milieu des années septante, l’évolution de l’élevage et de la mécanisation a contribué à reléguer dans le passé le souvenir des usages tra­ditionnels.

En vue de faire le point sur ces changements, en mars 1999, j’ai repris contact avec quelques familles d’agriculteurs-éleveurs jauchelettois qui m’avaient renseigné deux ou trois décennies plus tôt.

La dernière jument de trait (fig. 80) a terminé sa vie choyée, délivrée de toute tâche. La traction agricole est depuis longtemps entièrement motori­sée O.

 

(1) A noter que le réparateur de matériel agricole local a fermé son atelier en 1993. Depuis, les agriculteurs tâchent de se débrouiller eux-mêmes ou ont recours à un mécanicien des envi­rons.

 

(p.274) Chevaux de selle, poneys de diverses races et même deux ânesses appar­tiennent actuellement au paysage villageois.

Quant à l’élevage porcin, après avoir déjà connu un sérieux recul au début des années quatre-vingt, il a cessé d’être pratiqué à Jauchelette une dizaine d’années plus tard.

Les petits exploitants ont dû arrêter par manque de rentabilité : « Dès pourcias, il è faut bran.mint ou i n’ è faut nin ! Nouf, dîj, ça n’ èst nni rentâbe : i faut d’ trop invèstë. Së jamês vos-è pièrdoz onk, dëssës nouf, dîj, vosse bènèfëce èst rade èvôye ‘parti’, don. I ‘nnè faut bran.mint d’ pës, quèkefîye ‘peut-être’ deûs, trwès cints. Come ça, n-a on roulemint. N-a dès cës qu’ è vont totes lès samin.nes. »

De leur côté, tant le marchand que l’agriculteur jauchelettois qui exploi­taient de grandes porcheries modernes, ont également abandonné cet éleva­ge, le premier après avoir atteint l’âge de la retraite, le second par manque de main-d’œuvre (maladie).

Si le marchand a continué l’engraissement, i fieûve co dins lès craus, l’agriculteur s’était spécialisé dans l’élevage de truies reproductrices, dès trôyes à cachèts. Ce dernier les nourrissait en partie avec des grains de sa récolte qu’il transformait lui-même en farine avec un petit moulin. « N’ avin’ on molén à grins po moûre ‘moudre’ fwârt fén, po d’ner l’ mounêye ‘provision de farine’ aus pourcias. On moleûve chake samin.ne one quénzin.ne dë satchs dë wadje d’ ëviér ‘escourgeon’, qu’ on machive avou o miète dë frëmint. » L’éleveur servait à ses bêtes un complément de farine et de produits minéraux achetés au marchand. Les porcelets tétaient jusqu’à l’âge de six semaines ; on continuait ensuite à les nourrir avec des granulés, pendant une semaine ou deux, le temps de bien les sevrer pour les vendre.

La famille Haumont a aussi été la dernière à abattre des porcs pour sa consommation. « Nos touwin’ deûs côps on pourcia së l’ anêye èt on lès bouteûve dins l’ conjèlateûr. Mins lès dêrènès-anêyes, on l’s-a d’vë to-wer nos-ôtes min.mes : n-aveût pëpont d’ abateû. »

D’autres avaient déjà abandonné cet usage devenu trop peu rentable pour eux. « Cë n’ èst pës lès pwin.nes ‘peines’ dë touwer on pourcia po lès deûs djins qu’ nos-èstans co ! Dëvant, quand l’s-èfants èstin’ vêcë, ây ‘oui’ / Lë dêrén côp (en 1987), il a falë payi trêze cints 1.300′ francs à l’ abateû. Ça fêt qu’ on-n-a trové qu’  avou cès caurs-là, on s’ savot d’djà acheter dè l’ tchau ! Ou ôtrèmint ‘sinon’ on nourècheûve sès pourcias nos-ôtes min.mes èt on l’zi doneûve dè lacia èto ‘aussi’ èt c’ èsteût bran.mint mèyeû ! Mins qwè ! Asteûre, c’ èst tout tchandji… Qwè-ce quë vos v ‘loz ! !

 

(1) Ce fut le cas notamment d’un marchand, dès avant 1980 : Frèdi n’ a pës fêt l’ martchand d’ pourcias, ça n’ aleûve pës …

 

Laurent Dabe, L’Ardenne entre bruyère et myrtille, 2003

 

/Vesqueville/

 

(p.27) Traditionnellement, les Vesquevillois font leur “port de gnèsses” (part de genêts) en juillet après “l’ fènau” (la fenaison). Par la même occasion, ils coupent herbes, fougères, chiendent, bruyères et laissent faner l’en­semble. Une fois sec, ils ramènent le tout ligoté en fagots et en érige une “môye” (meule) devant leur maison “”. “Avu lès gnésses, on stièrnichét lès bièsses èt avu lès gros brostons, on fiét do fû o caboleù. Ça sièrvét ossu à fé dès ramons”. Lorsque le genêt ne suffit pas, la commune demande à pouvoir arracher des myrtillers. De plus, les bois doivent encore, à la charnière des deux siècles, subir quelques parcours de troupeaux. Sous la garde des enfants, ils paissent notamment dans les bois du côté du “Vèvî Colasse”. Cette pratique agonise cependant et la commune propose d’ailleurs en 1901 de céder son droit de pâturage dans le bois domanial de Vesqueville au gouver­nement pour la somme de 900 francs”.

A l’automne, la vaine pâture permet encore aux vaches d’envahir les terres cultivées sauf, bien sûr, les semis. “Après lu prèmî d’ nûvembe, on  tape” dit-on.  Les dernières vagues de cet usage ne viennent mourir que sur les rivages des années 50 et les édiles communaux ne se décident à le suppri­mer de commun   accord qu’en 1954. Grappillage aussi que de couper “l’ourlé” d’ourlet, le bord),

 

(p.136) Les cueilleurs de myrtilles (“lès frambaujeûs”)

 

Tout Ardennais connaît la myrtille, cette baie globuleuse d’un bleu noirâtre à la saveur nuancée, sucrée et légèrement acidulée dont le seul tort, aux yeux de certains coquets, est de teinter tenacement doigts et bouches. Pourvu que la forêt soit haute et claire -qu’elle se compose de conifères ou de feuillus – les “myrtillers” forment dès lors un tapis végétal parfois très dense d’une hauteur moyenne de 20 à 60 centimètres.

Jusqu’au siècle dernier, ce délectable fruit sauvage ne sert guère qu’à quelques galo­pins, hilares devant les tachetures qu’il occa­sionne au souffre-douleur de leur choix. Renards et mustélidés ne le dédaignent pas, les coqs de bruyères s’en gavent et les insectes des sous-bois, telles les guêpes en fin de saison, en prélèvent une maigre quote-part. Par contre, cerfs et biches, mangent la plante entière. Le berger la consomme sur place, le bûcheron en rapporte parfois un plein pot pour sa famille et l’indigent récolte,

 

(La “machine” ou “peigne”

II s’agit d’une boîte ouverte, à poignée, nantie à son extrémité de dents de fer rondes. Sa fabrication demeure artisanale et les rayons d’une roue de vélo conviennent parfaitement pour en constituer les dents, recourbées vers le haut à 2 cm de leur extrémité. Une poignée cylindrique en occupe le centre. Il en existe également pour enfants, de dimensions forcément moindres : 20 x 13 x 6. La petitesse de l’en­gin en exclut la poignée qui empêcherait de passer la main pour le nettoyage. L’on tient donc la machine pas son bord avec le désagrément de rapidement ressentir une douleur à la main, principalement entre le pouce et l’index ! Certains modèles de “peigne” remplacent le fond de bois par les mêmes tiges de fer ronds, prolongement des dents. Les promoteurs de ce modèle pensaient faciliter le nettoyage ; les sale­tés tombant par les interstices. Cela se révèle en partie justifié, cependant aux dépens de la fraîcheur. En effet, lors du nettoyage, les myrtilles se coincent entre les tiges et s’écrasent facilement, mouillant ainsi les autres. Le résultat, surtout en fin de saison lorsque les fruits présentent un mûrissement avancé, s’appa­rente plutôt à de la marmelade qu’à une cueillette soignée.

Ne retenons donc que la première machine dont nous avons parlé comme seul appareil fiable. Pour notre part, l’idéal demeure cette antique machine aux 80 ans bien sonnés qu’utilisait feu notre grand-mère. Humble outil patiné par le temps, bleui par des milliers de kilos de myrtilles et usé par un labeur inces­sant. Ses dimensions représentent une référence : 27×19,5×8 avec 26 dents de 7 cm. )

 

(p.137) à la main, quelques kilos qu’il n’écoule qu’après force lamentations à l’une ou l’autre citadine compatissante. En fait, la principale utilité de ce sous-arbrisseau tient en sa fonc­tion de litière pour le bétail lorsque le genêt manque. Pour être certain d’en obtenir, le conseil communal n’hésite pas à utiliser des arguments fallacieux comme l’intérêt des plantations ! Et là, les locaux n’hésitent pas à carrément arracher la plante.

Cependant, l’essor économique, qui fait de la Belgique de Léopold II l’une des principales puissances économiques du monde, sort la myrtille de l’ombre. Les villes drainent dès lors les produits de la campagne et la modeste baie ardennaise découvre les tables bourgeoises. La cueillette à la main ne pou­vant suffire à satisfaire la demande, l’on voit aussitôt apparaître le “peigne” appelé, à Vesqueville, “machine à myrtilles” ou plus simplement “machine”. Cette activité saison­nière prend rapidement de l’essor au sein d’une population trop heureuse de profiter d’un revenu supplémentaire, ô combien utile ! Alors, la commune tente même de louer par adjudication les myrtilles de ses bois. En 1901, la location est adjugée à 2 jeunes Vesquevillois : Léon Peraux et Jules Rézette pour 2,75 francs. Cet essai ne dure que peu d’années car les villageois considè­rent – depuis toujours – la forêt comme leur propriété, faisant fi des limites. Dès lors, les récoltes affluent chez Deleau ou Rézette, les épiciers, qui les prennent à 3 sous les 2 kilos. Du moins en principe car le système qui pré­vaut à l’époque correspond plutôt au troc. Le commerçant note, jour après jour, la cueillette de chacun et totalise à la fin de la saison. A ce moment-là, les gens constituent leurs provisions hivernales avec l’argent gagné. Ce sont par centaines et bientôt par milliers de kilos que les délicieuses baies gagnent les tonneaux de bois des mar­chands. Elles sont destinées à devenir du vin de myrtilles ou, plus souvent, elles traversent la Manche pour être converties par l’industrie britannique en produits pharmaceutiques ou en teintures.

Manne providentielle pour les familles labo­rieuses, elle l’est tout autant pour les com­merçants du village dont aucun, jusqu’en 1979, n’obtient le monopole de la myrtille. De quelques centimes au kilo, leur prix ne cesse d’augmenter. Le voici à I franc bientôt, ensuite à 1,25 franc durant la dernière guerre. Dans les années 50, “l’industrie myrtillère” représente une activité primordiale des jeunes filles de Vesqueville. A 6 francs le kilo, cela leur permet de se constituer un beau trousseau, du moins pour celles qui ne ren­dent pas tout à leurs parents, heureux de payer leurs engrais avec ces revenus. Il n’est pas rare de voir le curé se lever à 5 heures du matin pour leur donner la communion avant qu’elles ne se rendent au bois pour une longue journée ! Arrive la crise pétrolière des années 70 avec ses flambées de prix : 50 francs le kilo en 75, 80 francs en 76. Les prix fluctuent d’ailleurs au cours de la saison qui débute ces années-là vers le 14 juillet. Il arrive bien souvent que les cueilleurs éreintés aillent s’enquérir du cours du jour chez Remy Godenir puis chez Rosé Peraux après avoir téléphoné au “Fin bec” à Saint-Hubert ! La récolte va au plus offrant. En 80, les prix fluc­tuent au cours de la saison entre 80 et 130 francs le kilo avec une moyenne finale de 96 francs. Un grossiste en prend livrai­son en camionnette tous les 2 jours et monte sur Bruxelles pour les vendre au marché (p.138) ou dans les restaurants. Cela prend fin en 1982 et pourtant l’on peut mieux se rendre compte des tonnes de myrtilles qui sortent de nos sous-bois lorsque l’on sait qu’en un seul jour – au plus fort d’une excellente sai­son – 500 kilos sont acheminés vers l’épi­cerie villageoise'”. Las, l’industrie confïturière ne peut plus dépendre des aléas climatiques et préfère se tourner vers des fruits cultivés ou vers des pays où la récolte ne coûte pas grand-chose, comme la Pologne. Les citadins également se laissent attirer par les grosses et superbes myrtilles cultivées malgré leur pauvre goût. En ces années 80, quelques

 

(p.139) irréductibles se liguent par la suite pour livrer la précieuse marchandise jusqu’à Léglise puis dans une épicerie « borkine ». Mais l’on assiste bien au chant du cygne de cette pré­cieuse activité qui, durant des décennies, apporta de nombreuses bouffées d’oxygène à notre monde rural. Aujourd’hui, seuls quelques friands de confitures et de fruits naturels ou bien encore des approvision­neurs de pâtissiers s’adonnent encore à cette cueillette pour un prix variant aux alentours de 6 ou 7 euros le kilo.

Attardons-nous aux cueilleurs ou plutôt aux cueilleuses car, entre fenaison et moisson, c’est plutôt le chef de famille qui vaque aux occupations quotidiennes de la ferme pen­dant que sa femme et ses filles se rendent au bois. Vêtues de leurs plus laids atours, elles partent en bande, par famille ou avec les voi­sines, dès l’aurore. Elles font silence dans le village pour éviter d’être suivies, par peur que des “concurrents” ne découvrent la “catche” (cache), c’est-à-dire l’eldorado bleuté qui fait leur fortune de la journée. Le trajet s’effectue à pied. Pendouillent, à bout de bras, “dès tchènas èt dès grandes banses d’ ausîr” (des paniers et des grandes mannes d’osier). Sur le dos, en bandoulière, le casse-croûte de la journée épouse le balancement régulier des hanches. Si, sur le chemin partiellement humide de rosée ou de pluie, les pas se mar­quent, certaines vont jusqu’à  marcher un temps à  reculons  pour tromper  d’autres groupes ! Après seulement, des voix claires et joyeuses s’élèvent dans la fraîcheur mati­nale, chantant l’espoir si ce n’est d’une cueillette miraculeuse, du moins celui de soulager leurs familles par l’apport   de quelques francs bienvenus. “On se tait au bois” répètent les chefs d’expédition et les plus jeunes devinent l’appréhension des aînés de voir découverte et pillée par d’autres “leû tatche”(leur tache) : image du bleu des nombreuses myrtilles faisant tache dans la verdeur de la forêt. Chaque famille envoie au moins un représentant au bois. Ainsi, voit-on ce spectacle de gens courbés à angle droit, mal vêtus, du grand matin jusqu’à bien tard le soir. Activité de plein air par excellence, la cueillette des myrtilles ne bénéficie pas tou­jours de conditions climatiques optimales. Lors d’averses prolongées, à l’abri d’une ramure imposante, ces joyeuses compagnies se divertissent comme elles le peuvent et notamment en s’adonnant “à l’ gade”. Lorsque le soir s’annonce, des bois de Vesqueville, de “Sètch ruche”, de la “Voye do d’zeûs”, de la “Voye do d’zos”, mais aussi des bois de Tonny ou de Bonnerue, des bandes au pas pesant convergent vers Vesqueville. Plus personne ne chante car la récolte, bien souvent, regagne le village à bout de bras. Parfois, un voiturier part à leur rencontre ou le père gagne le bois avec le cheval pour soulager sa famille de quelques dizaines de kilos. Une anecdote vivace chez les filles Deleau marquée par un chiffre rond retrace bien ces épopées. Joseph Deleau, dans les années 50, rejoint sa femme et ses filles au bois avec son cheval pour charger la récolte qui, pesée, arrive à 99,600 kilos. Le commerçant leur arrondit ce chiffre à 100 kilos ! Imaginons-nous aujourd’hui telle journée et repartir le soir vers Bras ou Saint-Hubert pour une vente de quelques sous de plus !

La cueillette à la main, si elle ne nécessite aucun nettoyage, demande une infinie patience. Elle ne se pratique d’ailleurs que pour des quantités restreintes. La manipula­tion d’une “machine” requiert par contre une certaine habileté. Il s’agit de glisser les dents du peigne entre les rameaux anguleux, nor­malement dressés mais souvent ployés sous le poids des baies. Pas de précipitation ! Le mouvement, imprimé de bas en haut, détache alors sans les écraser les fruits bleu­tés qui roulent dans le réservoir en bois. Il s’agit du premier geste à assimiler, le second réside dans le nettoyage de la “machinée” qui, idéalement, pèse environ 150 grammes. A l’époque où la cueillette est destinée aux tonneaux en bois, le tri s’avère fort sommaire

 

(p.141) (NB Devant les affirmations chiffrées dont les aînés nous ont abreuvé, nous avons profité de l’excep­tionnelle année 87 pour tenter l’expérience de cueillir toute une grande journée comme eux. Le mercredi 19 août, de 7 à 19 h., nous avons ainsi récolté – seul – 24,200 kilos de myrtilles net­toyées impeccablement. Dès lors, sans l’obligation de les trier plus que cela, nous voulons bien croire à des cueillettes de 30 à 40 kilos. Quant à tenir cette moyenne !)

 

L’acheteur repère aisément les fruits issus d’une cueillette soignée à la buée recouvrant la peau. Il convient de se montrer méfiant face à des marchands peu scrupuleux qui prennent les myrtilles à des cueilleurs qui le sont encore moins en appliquant certaines techniques catastrophiques pour la qualité de la baie ! Une cueillette soignée ne s’obtient que sur place, dans la forêt, lorsque le fruit se trouve dans la “machine”. Ce procédé permet le moins de manipulations : condition sine qua non de la préservation d’un produit déli­cat. Malheureusement, certains cueilleurs, attirés par l’appât d’un gain de temps bien illusoire, appliquent des méthodes peu orthodoxes. Dans tous les cas, ils ramènent les fruits non nettoyés à domicile. Là, ils enlè­vent les déchets, poignées après poignées. Le résultat ne se fait guère attendre : des myr­tilles s’écrasent et mouillent les autres. D’autres encore croient avantageux de vider les “frambôjes” dans un grand récipient d’eau de manière à éliminer aisément feuilles et brindilles qui flottent en surface. Que reste-t-il de la fraîcheur du fruit engorgé et bientôt flasque ? Certes, l’eau dont il s’imbibe lui permet de gagner en poids mais la texture inconsistante de la chair détruit la myrtille elle-même. Nos grands-parents, pour qui un sou était un sou, voyaient d’un bon œil un jour pluvieux car les “frambôjes” étaient plus pesantes ! Ils omettaient volontairement d’ôter quelques baies blanches pour gagner quelques grammes. Gagne-petit, ils ne gâchaient pourtant en rien la qualité du fruit.

La myrtille, avec la framboise et la mûre, for­ment un trio de ce que la forêt ardennaise offre de plus savoureux comme fruits sau­vages. Nos ménagères savent toujours en tirer le maximum : tartes délectables nappées de 800 grammes à I kilo de myrtilles, cha­peautées par de la crème fraîche, confitures appétissantes ou en dessert, simplement écrasées avec du sucre. Les maris optent pour la confection de sirops rafraîchissants, de vin qui se montre parfois assez pétillant que pour faire sauter les bouchons par temps orageux, sans parler de l’alcool. Autant de façons d’exploiter la richesse de la myrtille en sucres, en acides organiques et en tanins, en vitamines A et C et en pigments organiques. Nos aïeux séchaient la myrtille pour la mâcher en remède à la diarrhée. Son jus comme sa compote combattent efficacement les inflammations de la bouche et du larynx. De plus, elle possède des vertus hypo-glycémiantes, toniques et antiseptiques. Enfin, récemment, l’on a constaté que l’épi-derme de notre “frambôje” contient une sub­stance propre à renforcer la puissance visuelle, notamment la nuit11‘ ! Les excel­lentes raisons ne manquent donc pas pour extirper du grenier, vieux vêtements,

(p.142) “machines” à myrtilles, “possons” et paniers en osier. Ceux-ci seront préférés aux seaux en plastique puisqu’ils per­mettent aux fruits de “respirer” ! Si fait, profitons d’une journée en pleine forêt et faisons fi d’un petit mal de dos ou de doigts noircis dont d’ailleurs l’eau de Javel vient facilement à bout.

 

Quand on-z-amèdeûve avou sès dints... / Quand on castrait avec les dents...

(in: MA, 1986)

L' ârtisse (/ vètèrinaîre) dèviè 1940 / Le vétérinaire vers 1940

(in: Albert d’Haenens, éd., op. citat.)