Socialism: for the best and the worst

George Watson, La littérature oubliée du socialisme: / extraits

George Watson, La littérature oubliée du socialisme, éd. Nil, 1999

 

 

(p.7) (Jean-François Revel: )

Le pugilat r√©current autour de la question : ¬ę Peut-on comparer le nazisme au communisme ? ¬Ľ d√©g√©n√©ra en rixe crapuleuse, non seulement en France mais dans nombre d’autres pays, en particulier, bien entendu, l’Alle¬≠magne et l’Italie, apr√®s la publication en 1997 du Livre noir du communisme, d√Ľ √† St√©phane Courtois et √† une √©quipe d’historiens ‘. La gauche non communiste, souvent plus empress√©e √† la combustion des sorci√®res que les communistes eux-m√™mes, se d√©cha√ģna contre les pro¬≠fanateurs. Elle recourut aux vieilles ficelles staliniennes : tenter de d√©consid√©rer les auteurs au lieu de r√©pondre √† leurs arguments; salir les personnes faute de pouvoir contester les faits.

 

(p.8)¬† Alain Besan√ßon qui, dans un discours prononc√© √† l’Institut de France en 1997, avait os√©, lui aussi, briser l’interdit et mettre sur le m√™me pied nazisme et communisme ‘. Bien des int√©gristes s’age¬≠nouillent encore autour de la momie.

Cependant, durant toute cette querelle, la d√©fense de la gauche porta fort peu sur la mat√©rialit√© des crimes du communisme, d√©sormais malais√©ment niables. Elle invo¬≠qua surtout la puret√© des mobiles qui avaient pr√©sid√© √† leur perp√©tration. Antique ritournelle ! Nous avons, depuis les premiers instants de la r√©volution bolchevik, √† maintes reprises ingurgit√© jusqu’√† la naus√©e cette fade potion. C’est l’√©chappatoire coutumi√®re : les abominations du socialisme r√©el sont pr√©sent√©es comme des d√©viations, trahisons, perversions du ¬ę vrai ¬Ľ communisme, lequel ne peut qu’√©merger encore plus fort du flot des calomnies dont on l’accable.

(p.9) Or, cette version du salut par les intentions est sap√©e par l’exploration impartiale et, surtout, int√©grale de la lit¬≠t√©rature socialiste. C’est bien dans les origines les plus authentiques de la pens√©e socialiste, chez ses plus anciens doctrinaires, que se trouvent les justifications du g√©no¬≠cide, de la purification ethnique et de l’√Čtat totalitaire, brandis comme des armes l√©gitimes, indispensables au succ√®s de la r√©volution et √† la pr√©servation de ses r√©sul¬≠tats. Les v√©ritables principes du socialisme n’ont pas √©t√© viol√©s par Staline ou Mao quand ils ont pratiqu√© leurs g√©nocides : ces principes ont √©t√©, au contraire, appliqu√©s par eux avec un scrupule exemplaire et une parfaite fid√©¬≠lit√© √† la lettre et √† l’esprit de la doctrine.

 

Discours publi√© dans la revue Commentaire (Paris, hiver 1997-1998) et dans Commentary (New York, janvier 1998). Voir l’essai d’Alain Besan√ßon, Le Malheur du si√®cle, Fayard, 1998, o√Ļ il reprend et d√©veloppe son propos.

(p.9) L’√©tude non expurg√©e des textes nous r√©v√®le par exemple, √©crit Watson, que le ¬ę g√©nocide est une th√©orie propre au socialisme ¬Ľ. Engels, en 1849, appelait √† l’extermination des Hongrois, soulev√©s contre l’Autriche. Il donne √† la revue dirig√©e par son ami Karl Marx, la Neue Rheinische Zeitung, un article retentissant dont Sta¬≠line recommandera la lecture en 1924 dans ses Fonde¬≠ments du l√©ninisme. Engels y conseille de faire dispara√ģtre, outre les Hongrois, √©galement les Serbes et autres peuples slaves, puis les Basques, les Bretons et les √Čcossais. Dans R√©volution et contre-r√©volution en Alle¬≠magne, publi√© en 1852 dans la m√™me revue, Marx lui-m√™me se demande comment on va se d√©barrasser de ¬ę ces peuplades moribondes, les Boh√©miens, les Corinthiens, les Dalmates, etc. ¬Ľ. La race compte beaucoup, pour Marx et Engels. Celui-ci √©crit en 1894 √† un de ses corres¬≠pondants, W. Borgius : ¬ę Pour nous, les conditions √©conomiques d√©terminent tous les ph√©nom√®nes histo¬≠riques, mais la race est elle-m√™me une donn√©e √©cono¬≠mique… ¬Ľ Selon les fondateurs du socialisme, la sup√©riorit√© raciale des Blancs est une v√©rit√© ¬ę scienti¬≠fique ¬Ľ. Dans ses notes pr√©paratoires √† L‚ÄôAnti-D√ľhring, (p.10) l’√©vangile de la philosophie marxiste de la science, Engels √©crit : ¬ę Si, par exemple, dans nos pays, les axiomes math√©matiques sont parfaitement √©vidents pour un enfant de huit ans, sans nul besoin de recourir √† l’exp√©¬≠rimentation, ce n’est que la cons√©quence de ” l’h√©r√©dit√© accumul√©e”. Il sera au contraire tr√®s difficile de les enseigner √† un Bochiman ou √† un n√®gre d’Australie. ¬Ľ

 

(p.10) Au xxe si√®cle encore, des intellectuels socialistes, grands admirateurs de l’Union sovi√©tique, tels que H. G. Wells et Bernard Shaw, revendiquent le droit pour le socialisme de liquider physiquement et massivement les classes sociales qui font obstacle √† la R√©volution ou qui la retardent. En 1933, dans le p√©riodique The Liste-ner, Bernard Shaw, faisant preuve d’un bel esprit d’anti¬≠cipation, presse m√™me les chimistes, afin d’acc√©l√©rer l’√©puration des ennemis du socialisme, de ¬ę d√©couvrir un gaz humanitaire qui cause la mort instantan√©e et sans douleur, en somme un gaz polic√© – mortel √©videmment -mais humain, d√©nu√© de cruaut√© ¬Ľ. On s’en souvient, lors de son proc√®s √† J√©rusalem en 1962, le bourreau nazi Adolf Eichmann invoqua pour sa d√©fense le caract√®re ¬ę humanitaire ¬Ľ du zyklon B, qui servit √† gazer les Juifs lors de la Shoah. Le nazisme et le communisme ont pour trait commun de viser √† une m√©tamorphose, √† une r√©demption ¬ę totales ¬Ľ de la soci√©t√©, voire de l’humanit√©. Ils se sentent, de ce fait, le droit d’an√©antir tous les groupes raciaux ou sociaux qui sont cens√©s faire obstacle, f√Ľt-ce involontairement et inconsciemment – en jargon marxiste ¬ę objectivement ¬Ľ -, √† cette entreprise sacr√©e de salut collectif.

(p.10) Si le nazisme et le communisme ont commis l’un et l’autre des g√©nocides comparables par leur √©tendue sinon par leurs pr√©textes id√©ologiques, ce n’est donc point √† cause d’une quelconque convergence contre nature ou (p.11) d’une co√Įncidence fortuite dues √† des comportements aberrants. C’est au contraire √† partir de principes iden¬≠tiques, profond√©ment ancr√©s dans leurs convictions res¬≠pectives et dans leur mode de fonctionnement. Le socialisme n’est pas plus ou pas moins ¬ę de gauche ¬Ľ que le nazisme. Si on l’ignore trop souvent, c’est, comme le dit R√©my de Gourmont, qu’¬ę une erreur tomb√©e dans le domaine public n’en sort jamais. Les opinions se trans¬≠mettent h√©r√©ditairement; cela finit par faire l’histoire ¬Ľ.

 

(p.11) Si toute une tradition socialiste datant du XIXe si√®cle a pr√©conis√© les m√©thodes qui seront plus tard celles de Hitler comme celles de L√©nine, Staline et Mao, la r√©ci¬≠proque est vraie : Hitler s’est toujours consid√©r√© comme un socialiste. Il explique √† Otto Wagener que ses d√©sac¬≠cords avec les communistes ¬ę sont moins id√©ologiques que tactiques ‘ ¬Ľ. L’ennui avec les politiciens de la Weimar, d√©clare-t-il au m√™me Wagener, ¬ę c’est qu’ils n’ont jamais lu Marx ¬Ľ. Aux fades r√©formistes de la social-d√©mocratie, il pr√©f√®re les communistes. Et l’on sait que ceux-ci le pay√®rent largement de retour, en votant pour lui en 1933. Ce qui l’oppose aux bolchevik, dit-il encore, c’est surtout la question raciale. En quoi il se trompait : l’Union sovi√©tique a toujours √©t√© antis√©mite. Disons que la ¬ę question juive ¬Ľ (malgr√© le pamphlet de Marx publi√© sous ce titre contre les Juifs) n’√©tait pas, pour les Sovi√©¬≠tiques, comme pour Hitler, au premier rang des priorit√©s. Pour tout le reste, la ¬ę croisade bolchevik ¬Ľ de Hitler fut tr√®s largement une fa√ßade, qui masquait une connivence avec Staline bien ant√©rieure, on le sait maintenant, au pacte germano-sovi√©tique de 1939.

 

(p.11) Car, ne l’oublions pas, tout comme, d’ailleurs, le fascisme italien, le national-socialisme allemand se voyait (p.12) et se pensait, √† l’instar du bolchevisme, comme une r√©vo¬≠lution, et une r√©volution antibourgeoise. ¬ę Nazi ¬Ľ est l’abr√©viation de ¬ę Parti national socialiste des travailleurs allemands ¬Ľ. Dans son √Čtat omnipotent ‘, Ludwig von Mises, l’un des grands √©conomistes viennois √©migr√©s √† cause du nazisme, s’amuse √† rapprocher les dix mesures d’urgence pr√©conis√©es par Marx dans le Manifeste communiste (1847) avec le programme √©conomique de Hitler. ¬ę Huit sur dix de ces points, note ironiquement von Mises, ont √©t√© ex√©cut√©s par les nazis avec un radica¬≠lisme qui e√Ľt enchant√© Marx. ¬Ľ

 

En 1944 √©galement, Friedrich Hayek, dans sa Route de la servitude2, consacre un chapitre aux ¬ę Racines socialistes du nazisme ¬Ľ. Il note que les nazis ¬ę ne s’opposaient pas aux √©l√©ments socialistes du marxisme, mais √† ses √©l√©ments lib√©raux, √† l’internationalisme et √† la d√©mocratie ¬Ľ. Par une juste intuition, les nazis avaient saisi qu’il n’est pas de socialisme complet sans totalita¬≠risme politique.

 

2 Trad. fr. de G. Blumberg, PUF, coll. ¬ę Quadrige ¬Ľ.

 

/L’heure est / peut-√™tre venue d’envoyer enfin au rancart la vigilante censure que nous subissons depuis cent ans et qui a si souvent r√©ussi √† emp√™cher qu’on ne mette en lumi√®re les ressemblances structurelles entre les deux grands tota¬≠litarismes. Allons-nous √™tre enfin d√©livr√©s de cette ¬ę orthodoxie que les bien-pensants sont suppos√©s partager et ne plus remettre en question ¬Ľ ? La phrase est de George Orwell, qui ajoute : ¬ę Parler de libert√© n’a de sens qu’√† condition que ce soit la libert√© de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. ¬Ľ C’est cette libert√© – laquelle n’a, bien entendu, d’utilit√© que sans arbitraire et appuy√©e sur des faits ou des textes pr√©cis – c’est cette libert√© √©rudite dont George Watson a magistralement us√© ici. Les r√©actions √† son livre constitueront un test r√©v√©la¬≠teur de l’√©tat d’avancement de la sortie de l’id√©ologie communiste ou de la persistance des s√©quelles de l’escla¬≠vage mental. √Ä ce sujet, j’appelle encore √† la rescousse Orwell, qui disait : ¬ę Les intellectuels ont toutes sortes de motifs √† leur l√Ęchet√© et √† leur malhonn√™tet√©. Mais qu’ils nous √©pargnent au moins leurs ineptes couplets sur la d√©fense de la libert√© contre le fascisme 1. ¬Ľ

Nous les √©pargneront-ils en l’occurrence? L’√©preuve sera sans doute mouvement√©e. Les id√©ologies d√©funtes conservent longtemps des partisans qui continuent √† encenser les reliques. Du communisme existent encore aujourd’hui de nombreux et actifs ¬ę compagnons de route ¬Ľ – alors m√™me qu’il n’y a plus de route.

 

1 George Orwell, Pr√©face in√©dite √† La Ferme des animaux, publi√©e en fran√ßais dans la revue Commentaire, n¬į 84, hiver 1998-1999.

 

(p.15) En tant que race, nous ne sommes pas encore d√©g√©¬≠n√©r√©s, la n√ītre est une race constitu√©e des meilleurs sangs nordiques. Notre nature n ‘est pas encore corrom¬≠pue, car nous poss√©dons toujours l’√©nergie de comman¬≠der et la vertu d’ob√©ir.

 

John Ruskin, Cours sur l’an (1870), conf√©rence inaugurale.

La grande camaraderie, après la grande sélection.

Léon Trotski.

En ces temps difficiles, il est tout √† fait r√©confortant de voir de nombreux travailleurs parisiens s’entretenir amicalement avec des soldats allemands, dans la rue ou au caf√© du coin. C’est bien, camarades, et continuez, m√™me si cela d√©pla√ģt √† certains bourgeois, aussi b√™tes qu ‘ils sont nuisibles. La fraternit√© humaine ne sera pas toujours un vain mot, elle devient r√©alit√©.

L’Humanit√©, 4 juillet 1940.

 

(p.21) (George Watson) (…) il faudra surmonter bien des préjugés pour constater, comme je le souhaite, ce que la tradition socialiste a contenu (entre autres) de principes réactionnaires et racistes à ten­dances génocidaires. Il est plus difficile de repenser que de penser. Bien plus douloureux aussi.

Tout examen impartial de la litt√©rature socialiste risque donc de passer pour une profanation. N√©anmoins, en ma qualit√© de critique litt√©raire, il est une profanation dont je ne me rendrai jamais coupable : celle des Ňďuvres. Je ne suis pas socialiste, mais j’admets volontiers que les travaux des grands penseurs, tant socialistes qu’anti¬≠socialistes, au cours des cent cinquante derni√®res ann√©es, m√©ritent pleinement qu’on les d√©crypte et qu’on les inter¬≠pr√®te scrupuleusement, si pesants et fastidieux qu’ils soient.

 

George Watson, La littérature oubliée du socialisme, Essai sur une mémoire refoulée, Nil éd., 1999

 

Certains dirigeants socialistes n‚Äôont pas h√©sit√© √† professer ¬ę¬†que le conservatisme avait √©t√© leur principale source d‚Äôinspiration¬†: apr√®s tout, la nationalisation n‚Äô√©tait-elle pas le meilleur moyen de rendre l‚ÄôEtat, le plus grand de tous les capitalistes, plus puissant encore¬†?¬† Moins plausible, on le comprendra ais√©ment, √©tait d‚Äô√©voquer la longue tradition socialiste de discrimination raciale et de g√©nocide.¬†¬Ľ (p.26)

 

(p.27) Les théories socialistes sur l’extermination raciale furent à peine abordées par F.A. Hayek dans sa Route de la servitude (1944).

 

(p.28) Qui a jamais lu les Anticipations de Wells (1902)¬†?¬† On y d√©couvrira, dans les derni√®res pages, l‚Äôexpos√© d‚Äôune utopie socialiste appelant √† la destruction de la ¬ę¬†confusion gris√Ętre¬†¬Ľ de la d√©mocratie et √† son remplacement par un Etat mondial dirig√© par une √©lit√© autod√©sign√©e de race blanche dont la mission serait d‚Äô√©purer le genre humain en exterminant les populations de couleur.¬†¬Ľ¬†¬Ľ

 

(p.28) ¬ę¬†Quand Hitler a baptis√© son mouvement le national-socialisme, les partis socialistes allemands ont unaninement condamn√© l‚Äôappellation, mais parce qu‚Äôils y voyaient une manŇďuvre trompeuse pilot√©e en secret par la haute finance et les trusts, sans rien trouver √† redire de ses th√©ories raciales.¬†¬Ľ

 

(p.97) ¬ę¬†Loin d‚Äô√™tre une perversion ult√©rieure du r√©gime stalinien, l‚Äôhomicide et la torture sont bien pr√©sents dans les origines du socialisme.

 

(p.104-105) 15 ans avant sa prise du pouvoir, L√©nine, en exil, a √©crit ¬ę¬†Que faire¬†?¬Ľ, un opuscule o√Ļ il explique que, dans la r√©volution marxiste, une √©lite prendra la t√™te du mouvement, ceux qu‚Äôil d√©signe comme ¬ę¬†les repr√©sentants instruits de la classe poss√©dante, l‚Äôintelligentsia¬†¬Ľ (I, A).¬† Marx et Engels √©taient des intellectuels bourgeois, rappelle-t-il comme lui ‚Äďm√™me et comme le seraient la plupart des grands dictateurs marxistes d‚ÄôEurope et d‚ÄôAsie apr√®s lui, Mao Tse-Toung le premier. (‚Ķ) Il √©tait indispensable que la direction centralis√©e, planifi√©e, de l‚Äô√©tat socialiste f√Ľt confi√©e √† des privil√©gi√©s, seuls √©duqu√©s pour gouverner.

 

L‚Äô√©tape suivante pour les socialistes consista √† s‚Äôarroger tous les privil√®ges, parfois m√™me les privil√®ges h√©r√©ditaires, caract√©ristiques de toute caste sup√©rieure.¬† Bient√īt, on trouva que le socialisme avait une anture h√©r√©ditaire.

(p.107) ¬ę¬†La conclusion grandiose de tout cela est la divinisation du chef supr√™me, L√©nine ou Mao, apr√®s sa mort¬†; √† l‚Äôinstar des anciens empereurs romains ou des grandes figures du christianisme, ils se d√©pouillent de lerus dignit√©s de rois-philosophes pour acc√©der au rang de saints et d‚Äôidoles.¬†¬Ľ

 

(p.136-137) Fr√©d√©ric Ozanam, dans les Origines du socialisme, in¬†: Vlume VII des Ňíuvres d‚ÄôOzanam parues en 1853, dit qu‚Äô√† aucun moment, les doctrines socialistes n‚Äôont √©t√© aussi proches de leur acomplissement que dans les anciens Etats th√©ocratiques de l‚ÄôAntioquit√©, comme l‚ÄôInde ou la Perse, ou aussi clairement envisag√©es que dans La R√©publique de Platon, par la suppression de la propri√©t√© priv√©e. Cette abolition ou le partage √©galitaire, conseill√©s par Platon et mis en pratique √† Spate, favorisent ceux qui d√©tiennenet le pouvoir et qui contr√īlent les richesses.

 

(p.148) ¬ę¬†Il est absolument indubitable que Hitler et ses acolytes se consid√©raient comme socialistes.¬†¬Ľ

 

(p.149) Selon Hermann Rausching, un nazi confident de Hitler en 1933, rapporte que Hitler reconnaissait en priv√© son √©norme dette envers la tradition marxiste. ¬ę¬†J‚Äôai beaucoup appris du marxisme, confia-t-il un jour, je n‚Äôh√©site pas √† le dire.¬†¬Ľ

 

(p.156) ¬ę¬†Nier que L√©nine et Staline fussent socialistes serait s‚Äôexposer √† l‚Äôincr√©dulit√© g√©n√©rale.¬†¬Ľ

 

(p.159) ¬ę¬†Pour Marx, certaines races devaient √™tre extermin√©es¬†: en janvier-f√©vrier 1849, il publie dans son journal, la Neue Rheinische Zeitung, un article r√©dig√© par Engels sous le titre ¬ę¬†Le combat en Hongrie¬†¬Ľ o√Ļ ce principe est clairement expos√©. (‚Ķ) Il est d√©sormais possible de penser qu‚ÄôAuschwitz est d‚Äôinspiration socialiste¬†: la th√©orie marxiste de l‚ÄôHistoire exige le g√©nocide.¬†¬Ľ

(p.161) La purification ethnique a √©t√© un axiome de la foi socialiste pendant plus d‚Äôun si√®cle. Engels n‚Äô√©crit-il pas dans la ¬ę¬†Neue Rheinische Zeitung¬†¬Ľ du 10 septembre 1848 que ¬ę¬†c‚Äôest au nom du m√™me principe qui a permis √† la France de s‚Äôemparer de la Flandre¬†¬Ľ ainsi que de l‚ÄôAlsace-Lorraine, et bient√īt peut-√™tre de la Belgique, ¬ę¬†que l‚ÄôAllemagne a le droit d‚Äôannexer le Schleswig-Holstein, le droit de la civilisation sur la barbarie, du progr√®s sur la stagnation¬†¬Ľ¬†?

 

(p.162) En 1933, dans sa pr√©face √† ¬ę¬†On the Rcks¬†¬Ľ, Bernard Shaw se d√©clarait publiquement favorable au principe de l‚Äôextermination syst√©matique et exultait de le voir adopt√© par l‚ÄôUnion sovi√©tique.¬†¬Ľ

 

(p.163) ¬ę¬†S‚Äôobstiner √† affirmer que Hitler ne saurait passer pour socialiste parce qu‚Äôil pr√©conisa, puis ordonna le g√©nocide contredit les donn√©es historiques.¬† En r√©alit√©, au d√©but de notre si√®cle en Europe, seuls les socialistes pr√īnaient et r√©calamaient ouvertment le g√©nocide, et Adolf Hitler n‚Äô√©tait pas peu fier, au d√©but de sa carri√®re , d‚Äôy faire r√©f√©rence.¬†¬Ľ

 

(p.172) ¬ę¬†L‚Äôantis√©mitisme est un aspect d‚Äôun probl√®me plus vaste, la conception du g√©nocide ou extermination de cat√©gories humaines donnes.¬†¬Ľ

 

(p.173) ¬ę¬†Le g√©nocide est une th√©orie propre au socialisme.¬† Engels le r√©clamait d√®s janvier-f√©vrier 1849 dans un article sur les troubles de Hongrie publi√© dans la ¬ę¬†Neue Rheinische Azeitung¬†¬Ľ de Karl Marx.¬†¬Ľ

 

(p.175) ¬ę¬†Dans la vision marxiste du monde, les Blancs sont les vecteurs du progr√®s et, parmi les Blancs, les peuples nombreux, tel les Allmands ou les Russes, sont sup√©rieurs, du seul fait de leur masse, aux petites nations ou aux r√©sidus ethniques comme les Bretons, les Basques ou les¬† Serbes.¬†¬Ľ

(p.176) Voir aussi le passage d‚Äôun article titr√© ¬ę¬†R√©volution et contre-r√©volution en Allemagne¬†¬Ľ dans la ¬ę¬†Neue Rheinische Zeitung¬†¬Ľ de mars-avril 1852, aticle sign√© de Marx, mais peut-√™tre r√©dig√© par Engles, dans le quel on condamnait √† l‚Äôextinction les cr√©oles fran√ßais et espagnols r√©cemment asservis, en Am√©rique centrale, par la race anglo-saxonne, et aussi ¬ę¬†ces peuplades¬†moribondes les Tch√®ques, les Slov√®nes, les Dalmats, etc.¬†¬Ľ (..).¬†¬Ľ

 

(p.177) ¬ę¬†La vision socialiste du g√©nocide tire donc √©galement son origine du darwinisme, perfectionn√© par l‚Äôeug√©nisme (‚Ķ).¬†¬Ľ

 

(p.178) ¬ę¬†On ne dispose d‚Äôaucune preuve que L√©nine f√Ľt raciste.¬† En revanche, il fut le premier en Europe √† cosntruire des camps de concentration (‚Ķ).¬†¬Ľ

 

(p.178) ¬ę¬†¬ę¬†Shaw estimait que l‚ÄôEtat socialiste avait pleinement le droit de se d√©barrasser de tous ceux qui ne lui √©taient pas utiles.¬† Il fit mieux.¬† Il r√©digea peu apr√®s /la publication de ‚ÄėOn the Rocks‚Äô en 1933/ un article pour ¬ę¬†The Listener¬†¬Ľ o√Ļ l‚Äôon lisait ceci¬†: ¬ę¬†Appel aux chimistes afin qu‚Äôils d√©couvrent un gaz humanitaire qui cause une mort instantan√©e et sans douleur, en somme un gaz polic√© ‚Äď mortel √©videmment ‚Äď mais humain, d√©nu√© de cruaut√©.¬†¬Ľ

 

(p.180) ¬ę¬†D√©j√† , en 1908, L√©nine avait affirm√© dans son essai ¬ę¬†Les Le√ßons de la Commune¬†¬Ľ que le premier acte de tout gouvernement r√©vlutionnaire devait √™tre instaur√©e la terreur, alors qu‚Äôen 1870-1871 le prol√©tariat fran√ßais s‚Äô√©tait rendu coupable d‚Äôune ¬ę¬†g√©n√©rsit√© excessive¬†¬Ľ au lieu de ¬ę¬†faire p√©rir ses adversaires¬†¬Ľ. C‚Äôest l√† l‚Äôun des premiers textes de¬†la litt√©rature politique du Xxe si√®cle qui int√®gre l‚Äôextermination dans son programme, et le conseil ne sera pas perdu pour Hitler lors de la r√©daction de ¬ę¬†Mein Kapf¬†¬Ľ pr√®s de vingt ans plus tard. La m√™me m√©taphore chez les deux hommes¬†: la ¬ę¬†purification¬†¬Ľ , le ¬ę¬†nettoyage¬†¬Ľ. (‚Ķ) (p.1881) ¬ę¬†Cette purification, il /L√©nine/ allait l‚Äôentreprendre peu apr√®s sa prise du pouvoir, d√®s 1918, et elle serait poursuivie par son successeur Staline dans les grandes purges des ann√©es trente, puis imit√©e √† sa mani√®re par Hitler √† partir de 1941.¬†¬Ľ

 

(p.187) Suivant Piotr Grigorenko, dans ses ¬ę¬†M√©moires¬†¬Ľ publi√©s en 1983, le N.K.V.D. ou les services qui l‚Äôavaient pr√©c√©d√© avaient utilis√© d√®s les ann√©es 30 √† Omsk, en Sib√©rie, des tuyaux d‚Äô√©chappement pour ex√©cuter des prisoniers dans des fourgons sans ouvertures. La m√©thode aurait ainsi pr√©c√©d√© le premier recours des nazis aux gaz asphyxiants, en septembre 1939, pour l‚Äô√©limination secr√®te des infirmes incurables en Allemagne m√™me.¬†¬Ľ

 

(p.188) ¬ę¬†On peut d‚Äôores et d√©j√† affirmer que l‚Äôholocauste perp√©tr√© par les nazis s‚Äôinspira des purges staliniennes des ann√©es trente et des h√©catombes ordon√©es par L√©nine et que les deux programmes comportent bien des similitudes id√©ologiques autant que techniques.¬†¬Ľ

 

(p.211) ¬ę¬†(‚Ķ) tous ceux qui ont pr√©conis√© le g√©nocide en Europe depuis les ann√©es 1840 se disaient socialistes, jamais conservateurs, lib√©raux, anarchistes ou simplement ind√©pendants.

 

Raisière Yves (concernant l’étude de Flore Plisnier : Ils ont pris les armes pour Hitler ; la collaboration armée en Belgique francophone) ,Collabos: aussi en Wallonie, VA 23/02/2008

 

Le monde catholique. Selon Fabrice Maerten (CEGES), il ne pour¬≠rait plus ignorer que le rejet du suffrage universel et l’attirance vers les r√©gimes d’ordre a conduit une partie de ses plus fer¬≠vents adeptes √† suivre Degrelle dans l’aventure rexiste.

 

Le monde socialiste. Selon le CEGES, une des contribu¬≠tions les plus originales de ce tra¬≠vail est d’avoir d√©montr√© que le gros du contingent de la collabo¬≠ration arm√©e vers la fin de l’Occu¬≠pation provenait de la popula¬≠tion ouvri√®re du sud du pays, en particulier du Hainaut. Soit de l’√©lectorat traditionnel du parti socialiste.

 

G√ľnter Grass fit partie des Waffen SS, LB 15/08/2006

 

Volontaire cachant son passé, il avait été adoré par la génération des soixante-huitards .

 

Buxant Martine, Union europ√©enne ‚Äď G√©nocide arm√©nien, LB 26/09/2006

 

Au PS, on ménage la sensibilité turque

 

Une eurod√©put√©e rattrap√©e par les contingences de la politique belge. ¬Ľ “Pas question d’aller vexer l‚Äô√©lectorat turc avant les √©lections communales d’octobre”, lui a-t-on dit. ¬Ľ Mme De Keyser assure “r√©sister aux pressions”.

Realpolitik. Soucieux de ne pas s’ali√©ner le vote de la communaut√© tur¬≠que de Belgique, √† une encablure du scrutin communal du 8 octobre, le Parti socialiste (PS) a mis une sourdine √† quel¬≠ques critiques. Pensez-vous, ce n’est pas le moment d’aller ti¬≠tiller la sensibilit√© de l’√©lectorat turc alors que, par exemple, Laurette Onkelinx herself brigue le ma√Įorat √† Schaerbeek… Les couteaux sont tir√©s dans la “Cit√© des √Ęnes” et les milliers de voix turco-belges p√®seront lourd dans la balance.

 

A quelques semaines d’inter¬≠valles, l’eurod√©put√©e socialiste V√©ronique De Keyser a ainsi ef¬≠fectu√© une √©trange volte-face sur la d√©licate question du g√©nocide arm√©nien. Dans un amen¬≠dement au rapport Eurlings, un rapport auscultant les progr√®s enregistr√©s par la Turquie sur la voie de l’adh√©sion europ√©enne, pr√©sent√© le 4 septembre dernier, la socialiste “appelle la Turquie √† reconna√ģtre le g√©nocide arm√©¬≠nien (et) consid√®re cette reconnaissance comme pr√©alable √† l’adh√©sion √† l’Union euro¬≠p√©enne”.

 

 

“De l’huile sur le feu”

 

Ce mardi, en revanche, en vue de la session du Parlement √† Strasbourg, V√©ronique De Keyser a cosign√©, en compagnie no¬≠tamment de deux eurod√©put√©s d’origine turque, une r√©solution plus “light”. O√Ļ il est inscrit que “la reconnaissance en tant que telle du g√©nocide arm√©nien […] n’est pas un des crit√®res de Co¬≠penhague”. Rappel, les crit√®res de Copenhague, formul√©s en 1993, sont les conditions strictes √† remplir avant d’int√©grer la maison Union europ√©enne.

Une courbe rentrante turco-phile, donc. Qui est intervenue apr√®s quelques (r)appels t√©l√©¬≠phoniques : “On a essay√© d’apla¬≠nir les choses, dit, sous couvert d’anonymat, une source gouver¬≠nementale socialiste. Il y a des d√©bats, on se contacte, on se parle et on lui a dit (√† V√©ronique De Keyser) d√©faire attention. Il y a des dossiers √† surveiller et ce n’est pas le moment d’aller jeter de l’huile sur le feu. Bien s√Ľr, chacun est libre d’√©mettre des opinions, mais nous √©voluons dans des contextes diff√©rents”…

 

En clair, l’Europarlement peut d√©battre autant qu’il l’en¬≠tend, cela ne mange pas de pain. Mais, “au niveau f√©d√©ral et dans les gouvernements, onest peut-√™tre un peu plus en phase avec ce qui se passe et avec la r√©alit√© du terrain”, termine cette source gouvernementale.

 

Contact√©e √† Strasbourg lundi apr√®s-midi, V√©ronique De Key-ser reconna√ģt volontiers que “cela discute ferme dans l’appa¬≠reil socialiste belge sur la ques¬≠tion turco-arm√©nienne”. Mais, ajoute-t-elle, “je suis parfaite¬≠ment √† l’aise : je peux vous dire que je ne suis pas r√©ceptive aux pressions. Cela n’a jamais mar¬≠ch√© avec moi”. L’eurod√©put√©e li√©¬≠geoise dit avoir souscrit √† ce se¬≠cond amendement, moins dur envers Ankara, apr√®s s’√™tre aper√ßue que sa position en pointe √©tait “instrumentalis√©e notamment par des islamophobes”.

 

“Cheval de Troie”

 

“La question arm√©nienne est devenue le cheval de Troie de ceux qui ne veulent pas de la Tur¬≠quie dans l’Union, termine V√©¬≠ronique De Keyzer. La droite et l’extr√™me droite; leur vision de la grande Europe chr√©tienne nous emb√™te car ce n’est pas le mes¬≠sage que nous voulions lancer en exigeant la reconnaissance du g√©nocide arm√©nien comme pr√©a¬≠lable √† l’adh√©sion.” Dans un communiqu√© publi√© vendredi, la F√©d√©ration euro-arm√©nienne a d√©plor√© “les pressions turques exerc√©es sur les parlementaires europ√©ens” et la “volte-face de certains eurod√©put√©s socialistes et lib√©raux”.

Dimanche prochain, Mme De Keyser sera √† Schaerbeek… “Avec (ses) amis turcs et maro¬≠cains, pour leur expliquer (sa) position.”

 

in: Delta, 1, 2006, p.22-

Marcel van Dam is in het Noorden een bekend links boegbeeld, die ons te pas en ten onpas met zijn linkse propaganda komt teisteren. Wel prettig om deze jongen aan het woord te horen, als men weet dat het Kadaster niet minder dan 23 pagina’s nodig had om zijn landgoed van 80.410 m2 (ja, ja, landgoed, u leest goed) te beschrijven. Zijn socialisme lijkt wel heel erg lucratief te zijn geweest!

 

Xavier Goossens, Fin de lune de miel pour Tony Blair, LB 12/12/1997

 

Tony Blair et son gouvernement consid√®rent que les m√®res c√©libataires (deux millions d’enfants sont √©lev√©s tant bien que mal par un million de m√®res c√©libataires) et leurs enfants d√©pendant en tout de la s√©curit√© sociale sont un maillon de la cha√ģne vicieuse liant pauvret√©, oisivet√© et criminalit√©.

 

Jean-François Revel, La grande parade / Essai sur la survie de l’utopie socialiste, éd. Plon 2000

 

(p.16) N’oublions jamais en effet qu’en Europe comme en Am√©¬≠rique latine, la certitude d’√™tre de gauche repose sur un crit√®re tr√®s simple, √† la port√©e de n’importe quel arri√©r√© mental : √™tre, en toutes circonstances, d’office, quoi qu’il arrive et de quoi qu’il s’agisse, antiam√©ricain. On peut √™tre, on est m√™me fr√©quemment (p.17) un arri√©r√© mental en politique tout en √©tant fort intelligent dans d’autres domaines. Parmi d’innombrables exemples, l’auteur dramatique anglais Harold Pinter explique1 l’intervention de l’Otan contre la Serbie en avril 1999 par le fait que, selon lui, les √Čtats-Unis n’ont, en poli¬≠tique internationale, qu’un seul principe : ¬ę Baise mon cul ou je t’assomme. ¬Ľ Avoir du talent au th√©√Ętre n’emp√™che pas, chez le m√™me individu, la d√©bilit√© profonde et la naus√©abonde vulgarit√© dans les diatribes politiques. C’est l’un des myst√®res de la politique que sa capacit√© √† provoquer la brusque d√©gra¬≠dation de maintes personnalit√©s par ailleurs brillantes. Comment r√©agirait Pinter si un critique dramatique se permet¬≠tait de tomber aussi bas dans l’imb√©cillit√© injurieuse en ¬ę com¬≠mentant ¬Ľ une de ses pi√®ces ?

 

 

(p.88) CHAPITRE SIXIEME¬† PANIQUE CHEZ LES N√ČGATIONNISTES

 

Les n√©gationnistes pronazis ne sont qu’une poign√©e. Les n√©gationnistes procommunistes sont l√©gion. En France, une loi (loi Gayssot, du nom du d√©put√© communiste qui l’a r√©dig√©e et qui, cela se comprend, n’a vu les crimes contre l’humanit√© que de l’oeil droit) pr√©voit des sanctions contre les mensonges des premiers. Les seconds peuvent impun√©ment nier la crimi¬≠nalit√© de leur camp pr√©f√©r√©. Je parle non seulement de camp politique, au singulier, mais aussi de camps de concentration au pluriel : le goulag sovi√©tique de jadis et le laoga√Į chinois d’aujourd’hui, celui-ci en pleine activit√©, avec en prime ses milliers d’ex√©cutions sommaires chaque ann√©e. Ce ne sont d’ailleurs l√† que les principaux exemplaires d’un genre d’√©ta¬≠blissements consubstantiel √† tout r√©gime communiste.

On con√ßoit donc qu’habitu√©s √† cette in√©galit√© de traitement, les n√©gationnistes procommunistes aient √©t√© frapp√©s de stu¬≠peur lors de la publication du Livre noir, qui √©tablit solide¬≠ment deux v√©rit√©s : le communisme fut toujours, est toujours intrins√®quement criminog√®ne ; et, en cela, il ne se distingue en rien du nazisme.

 

(p.110) Les v√©ritables principes du socia¬≠lisme n’ont pas √©t√© viol√©s par Staline ou Mao quand ils ont pratiqu√© leurs g√©nocides : ces principes ont √©t√©, au contraire, appliqu√©s par eux avec un scrupule exemplaire et une parfaite fid√©lit√© √† la lettre et √† l’esprit de la doctrine.

C’est ce que montre avec pr√©cision George Watson1. Dans l’hagiographie moderne, toute une partie essentielle de la th√©orie socialiste a √©t√© refoul√©e. Ses p√®res fondateurs, √† commencer par Marx lui-m√™me, ont tr√®s t√īt cess√© d’√™tre √©tu¬≠di√©s de fa√ßon exhaustive par les croyants m√™mes qui se r√©cla¬≠maient d’eux sans arr√™t. Leurs Ňďuvres, de nos jours, semblent jouir du rare privil√®ge d’√™tre comprises de tout le monde sans que personne les ait jamais compl√®tement lues, m√™me pas leurs adversaires, ordinairement rendus incurieux par la peur des repr√©sailles. Dans sa majeure partie, l’histoire est un r√©ar¬≠rangement et un tri, donc une censure. Et l’histoire des id√©es n’√©chappe pas √† cette loi.

L’√©tude non expurg√©e des textes nous r√©v√®le par exemple, √©crit Watson, que ¬ę le g√©nocide est une th√©orie propre au

 

1 George Watson, La Litt√©rature oubli√©e du socialisme, Nil √Čditions, 1999. Tra¬≠duit de l’anglais par Hugues de Giorgis. √Čdition originale : The Lost Literature of Socialism, The Lutterworth Press, Cambridge, 1998. George Watson est professeur √† St. John’s Coll√®ge, Cambridge. Plusieurs passages de ce chapitre sont tir√©s de la pr√©face que j’ai r√©dig√©e pour la traduction fran√ßaise de l’ouvrage de Watson.

 

(p.111) socialisme ¬Ľ. Engels, en 1849, appelait √† l’extermination des Hongrois, soulev√©s contre l’Autriche. Il donne √† la revue diri¬≠g√©e par son ami Karl Marx, la Neue Rheinische Zeitung, un article retentissant dont Staline recommandera la lecture en 1924 dans ses Fondements du l√©ninisme. Engels y conseille de faire dispara√ģtre, outre les Hongrois, √©galement les Serbes et autres peuples slaves, puis les Basques, les Bretons et les √Čcos¬≠sais. Dans R√©volution et Contre-R√©volution en Allemagne, publi√© en 1852 dans la m√™me revue, Marx lui-m√™me se demande comment on va se d√©barrasser de ¬ę ces peuplades moribondes, les Boh√©miens, les Carinthiens, les Dalmates, etc. ¬Ľ. La race compte beaucoup, pour Marx et Engels. Celui-ci √©crit en 1894 √† un de ses correspondants, W. Borgius : ¬ę Pour nous, les conditions √©conomiques d√©terminent tous les ph√©nom√®nes historiques, mais la race elle-m√™me est une don¬≠n√©e √©conomique… ¬Ľ C’est sur ce principe que s’appuyait Engels, toujours dans la Neue Reinische Zeitung (15-16 f√©vrier 1849) pour d√©nier aux Slaves toute capacit√© d’acc√©der √† la civilisation. ¬ę En dehors des Polonais, √©crit-il, des Russes et peut-√™tre des Slaves de Turquie, aucune nation slave n’a d’avenir, car il manque √† tous les autres Slaves les bases histo¬≠riques, g√©ographiques, politiques et industrielles qui sont n√©cessaires √† l’ind√©pendance et √† la capacit√© d’exister. Des nations qui n’ont jamais eu leur propre histoire, qui ont √† peine atteint le degr√© le plus bas, de la civilisation… ne sont pas capables de vie et ne peuvent jamais atteindre la moindre ind√©pendance. ¬Ľ Certes Engels attribue une part de l’¬ę inf√©rio¬≠rit√© ¬Ľ slave aux donn√©es historiques. Mais il consid√®re que l’am√©lioration de ces donn√©es est rendue impossible par le facteur racial. Imaginons le toll√© que s’attirerait aujourd’hui un ¬ę penseur ¬Ľ qui s’aviserait de formuler le m√™me diagnostic sur les Africains ! Selon les fondateurs du socialisme, la sup√©¬≠riorit√© raciale des Blancs est une v√©rit√© ¬ę scientifique ¬Ľ. Dans ses notes pr√©paratoires √† VAnti-Duhring, l’√©vangile de la philo¬≠sophie marxiste de la science, Engels √©crit : ¬ę Si, par exemple, dans nos pays, les axiomes math√©matiques sont parfaitement (p.112) √©vidents pour un enfant de huit ans, sans nul besoin de recou¬≠rir √† l’exp√©rimentation, ce n’est que la cons√©quence de “l’h√©r√©¬≠dit√© accumul√©e”. Il serait au contraire tr√®s difficile de les enseigner √† un bochiman ou √† un n√®gre d’Australie. ¬Ľ

 

Au vingti√®me si√®cle encore, des intellectuels socialistes, grands admirateurs de l’Union sovi√©tique, tels H.G. Wells et Bernard Shaw, revendiquent le droit pour le socialisme de liquider physiquement et massivement les classes sociales qui font obstacle √† la R√©volution ou qui la retardent. En 1933, dans le p√©riodique The Listener, Bernard Shaw, faisant preuve d’un bel esprit d’anticipation, presse m√™me les chimistes, afin d’acc√©l√©rer l’√©puration des ennemis du socialisme, ¬ę de d√©cou¬≠vrir un gaz humanitaire qui cause une mort instantan√©e et sans douleur, en somme un gaz polic√© ‚ÄĒ mortel √©videmment ‚ÄĒ mais humain, d√©nu√© de cruaut√© ¬Ľ. On s’en souvient, lors de son proc√®s √† J√©rusalem en 1962, le bourreau nazi Adolf Eichmann invoqua pour sa d√©fense le caract√®re ¬ę humanitai¬≠re ¬Ľ du zyklon B, qui servit √† gazer les Juifs lors de la Shoah. Le nazisme et le communisme ont pour trait commun de viser √† une m√©tamorphose, √† une r√©demption ¬ę totales ¬Ľ de la soci√©t√©, voire de l’humanit√©. Ils se sentent, de ce fait, le droit d’an√©antir tous les groupes raciaux ou sociaux qui sont cens√©s faire obstacle, f√Ľt-ce involontairement et inconsciemment ‚ÄĒ en jargon marxiste ¬ę objectivement ¬Ľ ‚ÄĒ √† cette entreprise sacr√©e de salut collectif.

 

Si le nazisme et le communisme ont commis l’un et l’autre des g√©nocides comparables par leur √©tendue sinon par leurs pr√©textes id√©ologiques, ce n’est donc point √† cause d’une quel¬≠conque convergence contre nature ou co√Įncidence fortuite dues √† des comportements aberrants. C’est au contraire √† par¬≠tir de principes identiques, profond√©ment ancr√©s dans leurs convictions respectives et dans leur mode de fonctionnement. Le socialisme n’est pas plus ou pas moins ¬ę de gauche ¬Ľ que le nazisme. Si on l’ignore trop souvent, c’est, comme le dit R√©my de Gourmont, qu’¬ę une erreur tomb√©e dans le domaine public n’en sort jamais. Les opinions se transmettent h√©r√©di¬≠tairement ; cela finit par faire l’histoire ¬Ľ.

 

(p.113) Si toute une tradition socialiste datant du dix-neuvi√®me si√®cle a pr√©conis√© les m√©thodes qui seront plus tard celles d’Hitler comme celles de L√©nine, Staline et Mao, la r√©ci¬≠proque est vraie : Hitler s’est toujours consid√©r√© comme un socialiste. Il explique √† Otto Wagener que ses d√©saccords avec les communistes ¬ę sont moins id√©ologiques que tactiques! ¬Ľ. L’ennui avec les politiciens de Weimar, d√©clare-t-il au m√™me Wagener, ¬ę c’est qu’ils n’ont jamais lu Marx ¬Ľ. Aux fades r√©formistes de la social-d√©mocratie, il pr√©f√®re les commu¬≠nistes. Et l’on sait que ceux-ci le pay√®rent largement de retour, en votant pour lui en 1933. Ce qui l’oppose aux bolcheviques, dit-il encore, c’est surtout la question raciale. En quoi il se trompait : l’Union sovi√©tique a toujours √©t√© antis√©mite. Disons que la ¬ę question juive ¬Ľ (malgr√© le pamphlet de Marx publi√© sous ce titre contre les Juifs) n’√©tait pas, pour les Sovi√©tiques, comme pour Hitler, au premier rang des priorit√©s. Pour tout le reste, la ¬ę croisade antibolchevique ¬Ľ d’Hitler fut tr√®s large¬≠ment une fa√ßade, qui masquait une connivence avec Staline bien ant√©rieure, on le sait maintenant, au pacte germano-sovi√©tique de 1939.

 

Car, ne l’oublions pas, tout comme, d’ailleurs, le fascisme italien, le national-socialisme allemand se voyait et se pensait, √† l’instar du bolchevisme, comme une r√©volution, et une r√©vo¬≠lution antibourgeoise. ¬ę Nazi ¬Ľ est l’abr√©viation de ¬ę Parti national socialiste des travailleurs allemands ¬Ľ. Dans son √Čtat omnipotent2 Ludwig von Mises, l’un des grands √©conomistes viennois √©migr√©s √† cause du nazisme, s’amuse √† rapprocher les dix mesures d’urgence pr√©conis√©es par Marx dans le Mani¬≠feste communiste (1847) avec le programme √©conomique d’Hitler. ¬ę Huit sur dix de ces points, note ironiquement von Mises, ont √©t√© ex√©cut√©s par les nazis avec un radicalisme qui e√Ľt enchant√© Marx. ¬Ľ

 

1.  Otto Wagener, Hitler aus nachster nahe : Aufzeichnungen eines Vertrauten, 1929-1939, Francfort, 1978.

2. 1944. Et 1947 pour la traduction fran√ßaise. Livre r√©dig√© aux √Čtats-Unis pen¬≠dant la guerre et dont le titre original est The Omnipotent Government, The Rise of th√© Total State and th√© Total War. J’ai d√©j√† signal√© cette observation de von Mises dans mon livre La Connaissance inutile, 1988, Grasset et Hachette-Pluriel.

 

(p.114) En 1944 √©galement, Friedrich Hayek, dans sa Route de la servitude1, consacre un chapitre aux ¬ęRacines socialistes du nazisme ¬Ľ. Il note que les nazis ¬ę ne s’opposaient pas aux √©l√©¬≠ments socialistes du marxisme, mais √† ses √©l√©ments lib√©raux, √† l’internationalisme et √† la d√©mocratie. ¬Ľ Par une juste intui¬≠tion, les nazis avaient saisi qu’il n’est pas de socialisme complet sans totalitarisme politique.

 

(p.116) ¬†Car tous les r√©gimes totalitaires ont en commun d’√™tre des id√©ocraties : des dictatures de l’id√©e. Le communisme repose sur le marxisme-l√©ninisme et la ¬ę pens√©e Mao ¬Ľ. Le national-socialisme repose sur le crit√®re de la race. La distinction que j’ai √©tablie plus haut entre le totalitarisme direct, qui annonce d’embl√©e en clair ce qu’il veut accomplir, tel le nazisme, et le totalitarisme m√©diatis√© par l’utopie, qui annonce le contraire de ce qu’il va faire, tel le communisme, devient donc secon¬≠daire, puisque le r√©sultat, pour ceux qui les subissent, est le m√™me dans les deux cas. Le trait fondamental, dans les deux syst√®mes, est que les dirigeants, convaincus de d√©tenir la v√©rit√© absolue et de commander le d√©roulement de l’histoire, pour toute l’humanit√©, se sentent le droit de d√©truire les dissidents, r√©els ou potentiels, les races, classes, cat√©gories profession¬≠nelles ou culturelles, qui leur paraissent entraver, ou pouvoir un jour entraver, l’ex√©cution du dessein supr√™me. C’est pour¬≠quoi vouloir distinguer entre les totalitarismes, leur attribuer des m√©rites diff√©rents en fonction des √©carts de leurs super¬≠structures id√©ologiques respectives au lieu de constater l’iden¬≠tit√© de leurs comportements effectifs, est bien √©trange, de la part de ¬ę socialistes ¬Ľ qui devraient avoir mieux lu Marx. On ne juge pas, disait-il, une soci√©t√© d’apr√®s l’id√©ologie qui lui sert de pr√©texte, pas plus qu’on ne juge une personne d’apr√®s l’opinion qu’elle a d’elle-m√™me.

 

En bon connaisseur, Adolf Hitler sut, parmi les premiers, saisir les affinit√©s du communisme et du national-socialisme. Car il n’ignorait pas qu’on doit juger une politique √† ses actes et √† ses m√©thodes, non d’apr√®s les fanfreluches oratoires ou les pompons philosophiques qui l’entourent. Il d√©clare √† Hermann Rauschning, qui le rapporte dans Hitler m’a dit :

¬ęJe ne suis pas seulement le vainqueur du marxisme…. j’en suis le r√©alisateur.

¬ęJ’ai beaucoup appris du marxisme, et je ne songe pas √† m’en cacher….. Ce qui m’a int√©ress√© et instruit chez les (p.117) marxistes, ce sont leurs m√©thodes. J’ai tout bonnement pris au s√©rieux ce qu’avaient envisag√© timidement ces √Ęmes de petits boutiquiers et de dactylos. Tout le national-socialisme est contenu l√†-dedans. Regardez-y de pr√®s : les soci√©t√©s ouvri√®res de gymnastique, les cellules d’entreprises, les cort√®ges massifs, les brochures de propagande r√©dig√©es sp√©cialement pour la compr√©hension des masses. Tous ces nouveaux moyens de la lutte politique ont √©t√© presque enti√®rement invent√©s par les marxistes. Je n’ai eu qu’√† m’en emparer et √† les d√©velopper et je me suis ainsi procur√© l’instrument dont nous avions besoin… ¬Ľ

 

L’id√©ocratie d√©borde largement la censure exerc√©e par les dictatures ordinaires. Ces derni√®res exercent une censure principalement politique ou sur ce qui peut avoir des inci¬≠dences politiques. Il arrive d’ailleurs aux d√©mocraties de le faire √©galement, comme on l’a vu en France pendant la guerre d’Alg√©rie, sous la Quatri√®me R√©publique comme sous la Cin¬≠qui√®me. L’id√©ocratie, elle, veut beaucoup plus. Elle veut sup¬≠primer, et elle en a besoin pour survivre, toute pens√©e oppos√©e ou ext√©rieure √† la pens√©e officielle, non seulement en politique ou en √©conomie, mais dans tous les domaines : la philosophie, les arts, la litt√©rature et m√™me la science. La philosophie, de toute √©vidence, ne saurait √™tre pour un totalitaire que le mar¬≠xisme-l√©ninisme, la ¬ę pens√©e Mao ¬Ľ ou la doctrine de Mein Kampf. L’art nazi se substitue √† l’art ¬ę d√©g√©n√©r√© ¬Ľ, et, parall√®¬≠lement, le ¬ę r√©alisme socialiste ¬Ľ des communistes entend tordre le cou √† l’art ¬ę bourgeois ¬Ľ. Le pari le plus risqu√© de l’id√©ocratie, et qui en √©tale bien la d√©raison, porte toutefois sur la science, √† laquelle elle refuse toute autonomie. On se souvient de l’affaire Lyssenko en Union sovi√©tique. Ce charla¬≠tan, de 1935 √† 1964, an√©antit la biologie dans son pays, cong√©¬≠dia toute la science moderne, de Mendel √† Morgan, l’accusant de ¬ę d√©viation fasciste de la g√©n√©tique ¬Ľ, ou encore ¬ę trots-kiste-boukhariniste de la g√©n√©tique ¬Ľ. La biologie contempo¬≠raine commettait en effet √† ses yeux le p√©ch√© de contredire le mat√©rialisme dialectique, d’√™tre incompatible avec la dialectique (p.118) de la nature selon Engels, lequel, nous l’avons vu, affirmait encore, dans VAnti-Duhring, vingt ans apr√®s la publication de L’Origine des esp√®ces de Darwin, sa croyance dans l’h√©r√©dit√© des caract√®res acquis. Soutenu, ou, plut√īt, fabriqu√© par les dirigeants sovi√©tiques, Lyssenko devint pr√©sident de l’Acad√©¬≠mie des Sciences de l’URSS. Il en fit exclure les biologistes authentiques, quand il ne les fit pas d√©porter et fusiller. Tous les manuels scolaires, toutes les encyclop√©dies, tous les cours des universit√©s furent expurg√©s au profit du lyssenkisme. Ce qui eut en outre des cons√©quences catastrophiques pour l’agri¬≠culture sovi√©tique, d√©j√† fort mal en point apr√®s la collectivisa-tion stalinienne des terres. La bureaucratie imposa en effet dans tous les kolkhozes l’¬ę agrobiologie ¬Ľ lyssenkiste, proscri¬≠vant les engrais, adoptant le ¬ę bl√© fourchu ¬Ľ des… pharaons, ce qui fit tomber de moiti√© les rendements. On proscrivit les hybridations, puisque, p√©rorait Lyssenko, il √©tait notoire qu’une esp√®ce se transformait spontan√©ment en une autre et qu’il n’√©tait point besoin de croisements. Ses folles √©lucubra-tions port√®rent le coup de gr√Ęce √† une production d√©j√† st√©rili¬≠s√©e par l’absurdit√© du socialisme agraire. Elles rendirent irr√©versibles la famine chronique, ou la ¬ę disette contr√īl√©e ¬Ľ (disait Michel Heller), qui accompagna l’Union sovi√©tique jus¬≠qu’√† sa tombe. (‚Ķ)

 

Le crit√®re extra-scientifique de la v√©rit√© scientifique chez les nazis d√©coule du m√™me sch√©ma mental, √† cette diff√©rence pr√®s (p.119) que, chez eux, ce crit√®re est la race au lieu d’√™tre la classe. Mais les deux d√©marches sont intellectuellement identiques, dans la mesure o√Ļ elles nient la sp√©cificit√© de la connaissance comme telle, au b√©n√©fice de la supr√©matie de l’id√©ologie.

 

(p.122) Cette association d√©lirante entre jud√©it√©, individualisme et capitalisme motive les √©ructations antis√©mites de Karl Marx, dans son essai Sur la question juive (1843). Essai trop peu lu, mais qu’Hitler, lui, avait lu avec attention. Il a presque litt√©ralement plagi√© les passages de Marx o√Ļ celui-ci vomit contre les Juifs des invectives furibondes, telles que celle-ci : ¬ę Quel est le fond profane du juda√Įsme ? Le besoin pratique, la cupidit√© (Eigennutz}. Quel est le culte profane du Juif ? Le trafic. Quel est son dieu ? L’argent. ¬Ľ Et Marx encha√ģne en incitant √† voir dans le communisme ¬ę l’organisation de la soci√©t√© qui ferait dispara√ģtre les conditions du trafic et aurait rendu le Juif impossible ¬Ľ. Dans le genre appel au meurtre, il est difficile de faire plus entra√ģnant.

 

(p.123) D’o√Ļ la conception de l’√Čtat qui est commune √† L√©nine et √† Hitler. Dans La R√©volution prol√©tarienne et le ren√©gat Kautzky, L√©nine √©crit : ¬ę L’√Čtat est aux mains de la classe dominante, une machine destin√©e √† √©craser la r√©sistance de ses adversaires de classe. Sur ce point, la dictature du prol√©tariat ne se dis¬≠tingue en rien, quant au fond, de la dictature de toute autre classe. ¬Ľ Et, plus loin dans le m√™me livre : ¬ę La dictature est un pouvoir qui s’appuie directement sur la violence et n’est li√© par aucune loi. La dictature r√©volutionnaire du prol√©tariat est un pouvoir conquis et maintenu par la violence, que le prol√©tariat exerce sur la bourgeoisie, pouvoir qui n’est li√© par aucune loi. ¬Ľ Si l’on veut bien se reporter au second volume de Mein Kampf, on y verra que, dans le chapitre consacr√© √† l’√Čtat, Hitler s’exprime √† ce sujet en des termes presque iden¬≠tiques. La ¬ę dictature du peuple allemand ¬Ľ y remplace celle du prol√©tariat. Mais, si l’on tient compte des multiples dia¬≠tribes anticapitalistes du F√Ļhrer, les deux concepts ne sont pas tr√®s √©loign√©s l’un de l’autre. Tout syst√®me politique totalitaire √©tablit invariablement un m√©canisme r√©pressif visant √† √©liminer (p.124) non seulement la dissidence politique mais toute diff√©rence entre les comportements individuels. La soci√©t√© se sait inconciliable avec la ‚Äėvari√©t√©‚Äô.

 

(p.143) C’est ainsi qu’en 1990, l’Unesco organise une c√©l√©bration de la ¬ę m√©moire ¬Ľ d’H√ī Chi Minh √† l’occasion du centenaire de la naissance du dictateur. Tous les th√®mes de cette comm√©¬≠moration reproduisent sans examen les mensonges de l‚Äôantique (p.144) propagande communiste provietnamienne des ann√©es soixante et le mythe de H√ī Chi Minh qui avait √©t√© fabriqu√© jadis √† coups de dissimulation et d’inventions des ¬ę orga¬≠nes ¬Ľ. Le sigle Unesco signifie ¬ę Organisation des Nations unies pour l’√©ducation, la science et la culture ¬Ľ. Si l’Unesco servait la science, elle aurait convoqu√© d’authentiques histo¬≠riens, qui n’auraient pu que mettre √† mal la l√©gende forg√©e pour transfigurer H√ī Chi Minh. Si elle servait l’√©ducation, elle ne se serait pas mise au service d’un bourrage de cr√Ęne totali¬≠taire. Si elle servait la culture, au lieu de la censure, elle n’au¬≠rait pas verrouill√© ce colloque pour en bannir toute fausse note ¬ę visc√©rale anticommuniste ¬Ľ. Peu convaincu par cette ¬ę m√©moire ¬Ľ sauce Unesco, Olivier Todd, un des meilleurs connaisseurs au monde des questions du Vietnam, o√Ļ il fut de longues ann√©es envoy√© sp√©cial et m√™me prisonnier du Viet-cong, consacre avant l’√©v√©nement au ¬ę mythe H√ī Chi Minh ¬Ľ, une √©tude o√Ļ il d√©plore ¬ę l’extraordinaire na√Įvet√© flagorneuse de nombreux publicistes et diplomates, preuve des manipula¬≠tions politiques au sein de l’Unesco. Cette organisation inter¬≠nationale, √©manation de l’ONU, s’appr√™te √† c√©l√©brer en H√ī Chi Minh un “grand homme d’Etat”, un “homme de culture”, un “illustre lib√©rateur” de son peuple. La communaut√© inter¬≠nationale est invit√©e √† subventionner l’h√©ro√Įsation et la mythi-fication de “l’Oncle” communiste, et ce, l’ann√©e qui suit le passage du communisme mondial aux poubelles de l’Histoire1. ¬Ľ

 

1. Olivier Todd, ¬ę Le mythe H√ī Chi Minh ¬Ľ dans H√ī Chi Minh, l’homme et son h√©ritage. Ouvrage collectif, Du√īng Mo√Į, La Voie nouvelle, Paris, 1990. Repris dans Commentaire n” 50, √©t√© 1990.

 

(p.155) Rappeler que Castro a fait fusiller 17 000 personnes dans un pays de 10 millions d’habitants et Pinochet 3 197 dans une pays de 15 millions d’habitants permet de comparer une terreur à l’autre, sans excuser aucune des deux.

 

(p.157) (‚Ķ) la gauche fran√ßaise persiste dans son attitude protectrice envers le stalinisme cubain. Elle veille √† sauvegarder l’immunit√© dont jouit Castro. Je serais presque tent√© de dire : avant, au moins elle mentait ! Maintenant, elle reconna√ģt que le r√©gime cas-triste repose enti√®rement sur les violations les plus extr√™mes des droits de l’homme et pourtant elle ne lui retire pas sa solidarit√©. C’est presque pire. Tous les gens de gauche ne souscrivent pas aux propos de Mme Danielle Mitterrand : ¬ę Cuba repr√©sente le summum de ce que le socialisme peut r√©aliser ¬Ľ, phrase qui constitue la condamnation la plus acca¬≠blante du socialisme jamais √©nonc√©e. Mais tous ‚ÄĒ et la droite aussi ‚ÄĒ n’en confirment pas moins de plus belle leur attache¬≠ment √† ce principe (d√©j√† respect√© dans les cas des anciens chefs Khmers rouges et d’Erich Honecker) : m√™me quand on sait tout des forfaits d’un bourreau totalitaire ¬ę de gauche ¬Ľ, il doit rester exempt des peines et m√™me du bl√Ęme que l’on doit infliger par ¬ę devoir de m√©moire ¬Ľ aux bourreaux totali¬≠taires ¬ę de droite ¬Ľ.

 

(p.158) Tous ceux qui ont voyag√© en RDA pendant les quinze der¬≠ni√®res ann√©es de son existence √©taient √©difi√©s par l’√©tat de d√©labrement du pays : immeubles tombant en miettes au point qu’on tendait des cordes le long des trottoirs pour emp√™cher les pi√©tons d’y marcher, de peur qu’ils ne re√ßoivent quelque moellon sur la t√™te ; infrastructures d√©plorables ; industrie ina¬≠dapt√©e, travaillant avec des machines datant des ann√©es vingt, et qui crachait du haut de ses chemin√©es antiques une pollu¬≠tion noir√Ętre et poisseuse. Ce cataclysme socialiste fut d’ail¬≠leurs attribu√© par la gauche, aussit√īt apr√®s la r√©unification allemande, √†… l’irruption de l’√©conomie de march√© ! N’ou¬≠blions pas qu’entre 1990 et 1998 ont √©t√© transf√©r√©s aux Lander de l’Est 1 370 milliards de marks, soit, par an, un tiers du budget annuel de la France ! A cet argent public s’ajoutent les investissements priv√©s. Malgr√© ce flot de capitaux, les Lan¬≠der de l’Est, tout en ayant consid√©rablement progress√©, n’ont pas, en 1999, rattrap√© le niveau de vie de l’ex-Allemagne de l’Ouest, tant le socialisme est difficile √† gu√©rir.

 

(p.162) Les nazis avaient r√©tabli l’esclavage en temps de guerre, dans des camps de travail o√Ļ les esclaves √©taient des d√©port√©s provenant des pays vaincus. Les communistes ont fait mieux : ils ont partout r√©duit en esclavage une part sub¬≠stantielle de leur propre population, et ce en temps de paix, au service d’une √©conomie ¬ę normale ¬Ľ, si l’on ose dire. Cet aspect souvent ignor√© tend √† prouver que, si improductive qu’elle soit, l’√©conomie socialiste r√©elle le serait encore davan¬≠tage sans le recours √† la main-d’Ňďuvre servile.

 

(p.167) /Mao/

 

Quant √† l’examen multilat√©ral des textes complets, il r√©v√®le que Mao n’est pas un th√©oricien ou du moins pas un inven¬≠teur. Les rares √©crits th√©oriques, ¬ę √Ä propos de la pratique ¬Ľ, ¬ę √Ä propos de la contradiction ¬Ľ, se bornent √† vulgariser et √† simplifier le Mat√©rialisme et Empiriocriticisme de L√©nine. Ce sont, d’ailleurs, comme tous ses textes, des √©crits de circons¬≠tance, de combat, destin√©s √† v√©hiculer une pression politique pr√©cise sur telle tendance concr√®te au sein ou en dehors du PC chinois. En fait, l’id√©ologie l√©niniste-staliniste, adopt√©e une fois pour toutes, n’est jamais en tant que telle repens√©e par Mao. Quand il fait apparemment de l’id√©ologie, c’est, en r√©a¬≠lit√©, de la tactique.

 

(p.168) Dans le discours o√Ļ il parle des Cent Fleurs, intitul√© ¬ę De la juste solution des contradictions au sein du peuple ¬Ľ (1957), comme dans des textes plus anciens : ¬ę De la dictature d√©mo¬≠cratique populaire ¬Ľ (1949) ou ¬ę Contre le style st√©r√©otyp√© dans le Parti ¬Ľ (1942), ce raisonnement, toujours le m√™me, est celui-ci : la discussion est libre au sein du Parti ; mais, dans la pratique, les objections contre le Parti proviennent de deux sources : des adversaires de la R√©volution, et ceux-l√† ne doi¬≠vent pas avoir le droit de s’exprimer, et des partisans sinc√®res de la R√©volution, et ceux-ci ne sont jamais r√©ellement en d√©saccord avec le Parti. Donc, les m√©thodes autoritaires sont du ¬ę centralisme d√©mocratique ¬Ľ, tout √† fait l√©gitime, et, dans le peuple, ¬ę la libert√© est corr√©lative √† la discipline ¬Ľ. (‚Ķ)

 

En art et en litt√©rature aussi, les Cent Fleurs peuvent intel¬≠lectuellement s’√©panouir, mais comme il importe de ne pas laisser se m√™ler les ¬ę herbes v√©n√©neuses ¬Ľ aux ¬ę fleurs odoran¬≠tes ¬Ľ, Mao en revient vite √† un dirigisme culturel identique √† celui de Jdanov. L’id√©e d’¬ę arm√©e culturelle ¬Ľ est tr√®s ancienne chez Mao. L√† encore, il n’innove pas : la culture est toujours le reflet de la r√©alit√© politique et sociale. Une fois accomplie la r√©volution √©conomique, il faut donc aligner sur elle la culture. Cette vue est enti√®rement conforme au l√©ninisme mili¬≠tant, sans la moindre variante personnelle.

Entendons-nous : je ne porte ici aucun jugement politique sur la Chine, et je suis peut-√™tre ¬ę chinois ¬Ľ, qui sait ? Mais l’√©tude des textes oblige √† dire que, philosophiquement, il n’y a pas de ¬ę version chinoise ¬Ľ du marxisme, il n’y pas de mao√Įsme 1.

 

1.Le Petit Livre rouge. Citations du pr√©sident Mao Ts√©-toung. Seuil, 190 pages. √Čcrits choisis en trois volumes, par Mao Ts√©-toung. Maspero, chaque volume 190 pages.

 

(p.177) Le communisme conserve sa sup√©riorit√© morale. On le sent √† des sympt√īmes parfois anecdotiques, presque pu√©rils. Quand fut r√©√©dit√©, en janvier 1999, le premier album d’Herg√©, √©puis√© depuis soixante-dix ans, Tintin au pays des Soviets, on le d√©crivit dans plusieurs articles comme une charge outr√©e et excessive. Or c’est au contraire une peinture √©tonnamment exacte, pour l’essentiel, et qui d√©note, √† cette √©poque loin¬≠taine, chez le jeune auteur ¬ę une prodigieuse intuition ¬Ľ, ainsi que le signale Emmanuel Le Roy Ladurie r√©pondant √† un questionnaire dans Le Figarol. Mais le m√™me Figaro ne semble pas d’accord avec l’historien, puisqu’il juge que la vision d’Herg√© ¬ę souffre certainement, avec le recul du temps, de manich√©isme ¬Ľ. Vous avez bien lu : avec le recul du temps. Ce

 

1. 6 janvier 1999. R√©pondent √©galement au questionnaire Alain Besan√ßon, Pierre Daix, qui abondent dans le m√™me sens et Alain Krivine, secr√©taire g√©n√©ral de la Ligue communiste r√©volutionnaire (trotskiste), qui d√©plore pour sa part que L’Hu¬≠manit√© se soit livr√©e √† ¬ę un mea culpa affligeant ¬Ľ.

 

(p.178) qui signifie : les connaissances acquises depuis 1929 et plus particuli√®rement depuis 1989 sur le communisme, tel qu’il fut r√©ellement, doivent nous inciter √† l’appr√©cier de fa√ßon plus positive qu’√† ses d√©buts, quand l’illusion pouvait √™tre excu¬≠sable, vu que l’ignorance √©tait soigneusement entretenue. En somme, si je comprends bien, plus l’information est dispo¬≠nible sur le communisme, moins d√©favorable est le jour sous lequel nous devons le voir.

 

Dans un commentaire sur la m√™me r√©√©dition, la station de radio France-Info (10 janvier 1999), nous assure que Tintin au pays des Soviets √©tait ¬ę une charge id√©ologique au parfum aujourd’hui surann√©¬Ľ (je souligne). Conclusion : ce n’√©tait pas l’adulation du communisme qui √©tait id√©ologique, c’√©tait d’y √™tre r√©fractaire. Et, surtout, les √©v√©nements survenus depuis la Grande Terreur des ann√©es trente jusqu’√† l’invasion de l’Afghanistan, en passant par le complot des blouses blanches et les r√©pressions de Budapest ou de Prague, le Grand Bond en avant, la R√©volution culturelle et les Khmers rouges nous invitent clairement √† nous d√©partir par rapport au commu¬≠nisme d’une s√©v√©rit√© que l’histoire objective envoie de toute √©vidence au rancart.

 

Beaucoup de commentateurs n’ont pas manqu√© d’insinuer qu’Herg√© avait peu d’autorit√© en la mati√®re puisqu’il s’est ¬ę mal conduit ¬Ľ sous l’Occupation. Mais je pose la question : va-t-on pr√©tendre qu’une condamnation du nazisme d√©gage ¬ę un parfum surann√© ¬Ľ quand elle √©mane de la bouche d’un ex-stalinien ? Non, car la question de fond n’est pas celle du parcours politique du juge. Elle est de savoir si oui ou non, le nazisme par lui-m√™me a √©t√© monstrueux. Le stalinien qui le dit a, sur ce point-l√†, raison, tout stalinien qu’il soit. Alors, pourquoi y a-t-il un interdit en sens inverse ? Parce que, je l’ai dit, le communisme conserve sa sup√©riorit√© morale. Ou, plus exactement, parce qu’on s’acharne, au prix de mille men¬≠songes et dissimulations, √† entretenir la tromperie de cette sup√©riorit√©.

 

Devant cette histoire √©crite √† l’envers, on doit pardonner (p.179) beaucoup aux journalistes lorsqu’ils se laissent glisser dans le sens de la pente. Car les d√©sinformations qui les abusent trou¬≠vent souvent leur origine chez des historiens malhonn√™tes. Trop d’entre eux pers√©v√®rent, avec une vigilance inalt√©rable, dans leur d√©fense de la forteresse du mensonge communiste. Ainsi l’auteur du tout r√©cent livre de la collection ¬ę Que sais-je ? ¬Ľ sur Le Goulag! trouve le moyen d’√©pargner L√©nine, dont Staline aurait ¬ę trahi ¬Ľ l’h√©ritage. Vieille lune mille fois r√©fut√©e, mirage faussement salvateur, que la recherche de ces derni√®res ann√©es a dissip√© sans √©quivoque. N√©anmoins, pour notre plaisantin, Staline serait en r√©alit√© l’h√©ritier… du tsa¬≠risme, et non du l√©ninisme !

Les camps sovi√©tiques datent de L√©nine lui-m√™me, c’est bien √©tabli, et les prisonniers politiques tsaristes, si r√©pressif que f√Ľt le r√©gime imp√©rial, ne se montaient qu’√† une part infime de ce qu’allaient √™tre les gigantesques masses concen¬≠trationnaires communistes. Tout en cherchant √† faire passer Staline pour le seul responsable du goulag, notre homme d√©verse sa bile sur Solj√©nitsyne, sur Jacques Rossi (√† qui l’on doit Le Manuel du Goulag, d√©j√† cit√©) et sur Nicolas Werth (auteur de la partie sur l’URSS dans Le Livre noir), r√©cusant le t√©moignage des deux premiers et contestant les capacit√©s d’historien du troisi√®me.

 

1. Jean-Jacques Marie, Le Goulag, PUF, 1999. Voir sur ce livre le compte rendu de Pierre Rigoulot paru dans le n¬į 12 (√©t√© 1999) des Cahiers d’Histoire sociale.

 

(p.181) Le révisionnisme procommuniste s’avère /donc/ être de bon aloi.

 

(p.182) L’Ethiopie du Parti unique emplit tous les crit√®res du classi¬≠cisme communiste le plus pur. Que les tartufes asserment√©s ne prennent pas la tangente habituelle en g√©missant qu’on n’avait pas affaire √† du ¬ę vrai ¬Ľ communisme. La ¬ę r√©volu¬≠tion ¬Ľ √©thiopienne engendra en Afrique la copie certifi√©e conforme du prototype l√©nino-staliniste de l’URSS, laquelle, d’ailleurs, lui accorda son estampille, lui octroya des cr√©dits et lui envoya ses troupes pour la prot√©ger, en l’esp√®ce des troupes cubaines, avec de surcro√ģt le concours d’agents de la police politique est-allemande, l’incomparable Stasi. La junte des chefs √©thiopiens, le ¬ę Derg ¬Ľ, se proclame sans tarder h√©ri¬≠ti√®re de la ¬ę grande r√©volution d’Octobre ¬Ľ, et le prouve en fusillant, d√®s son arriv√©e au pouvoir, toutes les √©lites qui n’appartenaient (p.183) pas √† ses rangs ou n’ob√©issaient pas √† ses ordres, encore que, comme dans toutes les ¬ę r√©volutions ¬Ľ, la servilit√© totale ne f√Ľt m√™me pas une garantie de vie sauve. Suit la pro¬≠cession des r√©formes bien connues : collectivisation des terres ‚ÄĒ dans un pays o√Ļ 87 % de la population se compose de paysans ‚ÄĒ nationalisation des industries, des banques et des assurances.

 

Comme pr√©vu ‚ÄĒ ou pr√©visible ‚ÄĒ et comme en URSS, en Chine, √† Cuba, en Cor√©e du Nord, etc., les effets imman¬≠quables suivent : sous-production agricole, famine, encore aggrav√©es par les d√©placements forc√©s de populations, autre classique de la maison. La faillite pr√©coce oblige √† inventer des coupables, des saboteurs, des tra√ģtres puisqu’on ne saurait envisager que le socialisme soit par lui-m√™me mauvais et que ses dirigeants ne soient pas infaillibles. Et, comme d’habitude, le pouvoir totalitaire trouve les canailles responsables du d√©sastre parmi les affam√©s et non parmi les affameurs, parmi les victimes et non parmi les chefs. D√©primante monotonie d’un sc√©nario universel dont les avocats du socialisme s’achar¬≠nent √† pr√©senter chaque nouvel exemplaire comme une ¬ę ex¬≠ception ¬Ľ ‚ÄĒ et encore aujourd’hui maints historiens ! Dix mille assassinats politiques dans la seule capitale en 1978 ; massacre des Juifs √©thiopiens, les Falachas, en 1979. Mais ce n’est pas de l’antis√©mitisme, puisque le Derg est de gauche.

Et les enfants d’abord ! En 1977, le secr√©taire g√©n√©ral su√©dois du Save th√© Children Fund relate, dans un rapport, avoir √©t√© t√©moin de l’exposition de petites victimes tortur√©es sur les trot¬≠toirs d’Addis-Abeba. ¬ę Un millier d’enfants ont √©t√© massacr√©s √† Addis-Abeba et leurs corps, gisant dans les rues, sont la proie des hy√®nes errantes. On peut voir entass√©s les corps d’enfants assassin√©s, pour la plupart √Ęg√©s de onze √† treize ans, sur le bas-c√īt√© de la route lorsqu’on quitte Addis Abeba 1. ¬Ľ

 

1 Cité par Yves Santamaria, dans le chapitre du Livre noir consacré aux afro-communismes : Ethiopie, Angola, Mozambique.

 

(p.189) L’√©cart de traitement entre les deux totalitarismes du si√®cle se d√©c√®le √©galement √† une foule d’autres petits d√©tails. Ainsi les op√©rations mani pulite en Italie, et ¬ę haro sur l’argent sale des partis ¬Ľ en France ont, √ī miracle, contourn√© avec soin les seuls partis communistes, ou, du moins, s’en sont occup√©es avec autant de douceur que de lenteur. Pourtant leurs escro¬≠queries ont √©t√© perc√©es √† jour, qu’il s’agisse des ¬ę coop√©ratives rouges ¬Ľ en Italie ou des ¬ę bureaux d’√©tude ¬Ľ fictifs, simples machines √† blanchir l’argent vol√©, du PCF. S’y ajoutaient les soci√©t√©s √©crans, officiellement vou√©es au commerce avec l’URSS, fa√ßon indirecte pour celle-ci de r√©tribuer les PC de l’Ouest. Sans parler des sommes directement mais clandesti¬≠nement envoy√©es par Moscou, jusqu’en 1990, devises non d√©clar√©es, tant√īt en esp√®ces, tant√īt en Suisse (pour le PCI) et (p.190) relevant, pour le moins, du d√©lit de fraude fiscale, et peut-√™tre en outre de celui d’inf√©odation stipendi√©e √† une puissance √©trang√®re. Chaque fois que de nouveaux documents sont venus confirmer l’ampleur de ce trafic ill√©gal, documents sou¬≠vent corrobor√©s, apr√®s la chute de l’URSS, par des indiscr√©¬≠tions de personnalit√©s sovi√©tiques ou est-allemandes, on √©tait frapp√© par la somnolente √©quanimit√© des m√©dias et la consciencieuse immobilit√© de la magistrature. Ces pratiques de pillage des entreprises avaient √©t√© d√©crites et bien √©tablies d√®s les ann√©es soixante-dixl. Pourtant ce n’est qu’en octobre 1996 qu’un secr√©taire national du PCF, en l’occurrence Robert Hue, a √©t√© mis en examen pour ¬ę recel de trafic d’in¬≠fluence ¬Ľ. L’instruction s’engloutit dans les profondeurs d’un bienveillant oubli jusqu’au 18 ao√Ľt 1999, date √† laquelle le bruit se r√©pandit que le parquet de Paris avait d√©cid√© de requ√©rir le renvoi devant le tribunal correctionnel de M. Hue et du tr√©sorier du PC2. Fausse alerte. On apprenait l’apr√®s-midi m√™me le d√©menti du parquet : ¬ę Les r√©quisitions sont en train d’√™tre r√©dig√©es. Nous d√©mentons les informations faisant √©tat de ces r√©quisitions. Il est trop t√īt pour affirmer que nous allons requ√©rir dans tel ou tel sens. Les r√©quisitions ne seront prises que pendant la premi√®re semaine de septembre. ¬Ľ Elles le furent finalement fin octobre.

Parfois, l’in√©galit√© du traitement dont sont l’objet les h√©ri¬≠tiers lointains ou proches de l’un et l’autre totalitarismes sus¬≠cite des comportements si d√©risoires qu’ils frisent le grotesque. En 1994, la coalition Forza Italia, Ligue du Nord et Alliance nationale gagne les √©lections en Italie. Silvio Berlusconi devient pr√©sident du Conseil et prend comme ministre de l’Agriculture un des dirigeants d’Alliance natio¬≠nale, qui, comme on sait, est issue du renouvellement de l’ancien MSI n√©o-fasciste mais s’est m√©tamorphos√©e en se

 

1.  Voir notamment Jean Montaldo, Les Finances du PCF, Albin Michel, 1977.

2. Le Parisien-Aujourd’hui : ¬ę Robert Hue menac√© de correctionnelle ¬Ľ, 18 ao√Ľt 1999. Cet article est malicieusement plac√© dans les ¬ę faits divers ¬Ľ et non dans la politique.

 

(p.191) d√©marquant du pass√© et en abjurant le mussolinisme. Plu¬≠sieurs vieux fascistes membres de feu le MSI claquent la porte. Malgr√© cette transformation d√©mocratique, plusieurs diri¬≠geants europ√©ens r√©unis √† Bruxelles refusent de serrer la main au nouveau ministre italien de l’Agriculture. Or les dirigeants actuels de l’Alliance nationale n’ont ni l’intention ni les moyens de restaurer la dictature fasciste. Ils ont au contraire rompu avec l’h√©ritage mussolinien et provoqu√© le d√©part des nostalgiques du fascisme historique. Ils se sont toujours her¬≠m√©tiquement coup√©s tant du Front national fran√ßais que des Republikaners allemands ou de Haider en Autriche. Si le Parti communiste italien redevient fr√©quentable et digne du pou¬≠voir parce qu’il s’est rebaptis√© Parti d√©mocratique de la gauche en abjurant le communisme, pourquoi n’en irait-il pas de m√™me pour l’Alliance nationale, qui, elle aussi, a chang√© d’√©tiquette et abjur√© le fascisme ? Tant que durera cette dissy¬≠m√©trie dans le traitement r√©serv√© aux convertis de gauche et aux convertis de droite, parler de justice ou de morale et de progr√®s d√©mocratique ne sera qu’imposture. Le drapeau des droits de l’homme claquera haut dans le vide. De notre temps plus que jamais, ce n’est pas la politique qui a √©t√© moralis√©e, c’est la morale qui a √©t√© politis√©e.

 

(p.192) D√®s que pointe la plus petite v√©rit√© mena√ßant de profana¬≠tion les ic√īnes communistes, les pitbulls de l’orthodoxie d√©chirent en lambeaux le porteur de la mauvaise nouvelle. On s’√©tonne que des universitaires souvent de haut niveau quand ils travaillent sans passion ne soient pas plus habiles dans la pol√©mique quand leurs passions entrent en jeu. On les voit tomber dans des pratiques avilissantes, indignes d’eux : fausses citations, textes amput√©s ou sciemment retourn√©s, injures pires que celles que les communistes lan¬≠c√®rent √† Kravtchenko, le dissident qui avait commis le sacri¬≠l√®ge d’√©crire J’ai choisi la libert√©, il y a un demi-si√®cle. On trouvera une anthologie de ces exploits de la haute intelli¬≠gentsia dans L’Histoire interdite de Thierry Wolton2. J’y renvoie.

 

1.  18 novembre 1997.

2.  Jean-Claude Lattes, 1998.

 

(p.227) (‚Ķ) c’est le roi Victor-Emmanuel qui, en 1943, signifie √† Mussolini son cong√© et le d√©met de son poste de chef du gouvernement. Qui, au moment o√Ļ se dessinait l’effondrement militaire de l’Alle¬≠magne, aurait pu occuper encore une position constitution¬≠nelle qui lui e√Ľt permis en vertu de la loi d’en faire autant vis-√†-vis d’Hitler ?

 

Quant aux lois antijuives de 1938, plusieurs historiens ita¬≠liens ont r√©cemment contest√© qu’elles fussent imputables seu¬≠lement √† un opportunisme li√© √† l’alliance avec Hitler. Ils ont cherch√© des sources enracin√©es dans le pass√© italien. Sans doute y en a-t-il, mais Pierre Milza, √©tudiant les textes, ne manque pas de constater que, dans la mesure, au demeurant tr√®s faible, o√Ļ ont √©t√© esquiss√©es des th√©ories antijuives en Italie, √† la fin du dix-neuvi√®me si√®cle ou au d√©but du ving¬≠ti√®me, elles furent emprunt√©es principalement… √† la litt√©rature antis√©mite fran√ßaise, fort luxuriante √† cette √©poque. Dans la pratique, le peuple italien est l’un des moins antis√©mites du monde et les lois raciales de Mussolini n’entra√ģn√®rent aucune destruction massive. Malgr√© ces lois, en effet, l’Italie fut le pays d’Europe o√Ļ le pourcentage de la population juive tu√©e fut le plus basl. L√† encore, en mati√®re d’homicide, un ab√ģme s√©pare le fascisme mussolinien de la haute productivit√© du nazisme et du communisme. Ces deux derniers r√©gimes appar¬≠tiennent √† la m√™me galaxie criminelle. Le fascisme appartient √† une autre, qui n’est pas la galaxie d√©mocratique, bien s√Ľr, mais qui n’est pas non plus la galaxie totalitaire. Si l’on n’a pas encore r√©tabli les v√©ritables fronti√®res entre tous ces r√©gimes, c’est qu’il y a eu d√©nazification apr√®s 1945, mais qu’il n’y a pas eu d√©communisation apr√®s 1989.

 

1. Voir L.S. Dawidowicz, The War against thé ]ews 1933-1945. Harmondsworth, Penguin Books, 1987, p. 480. Cité par Emmanuel Todd, Le Destin des immigrés, 1994, Seuil, p. 273. Voir aussi Renzo De Felice, Storia degli ebrei italiani sotto il fascismo, Einaudi, 1961, rééd. 1972.

 

(p.228) Malgr√© les efforts de dissimulation et d’escamotage d√©ploy√©s par les contorsion-nistes du distinguo procommuniste, la grande menace in√©dite qui a pes√© sur l’humanit√© au vingti√®me si√®cle est venue du communisme et du nazisme, successivement ou simultan√©¬≠ment. Ces deux r√©gimes seuls, et pour des raisons identiques, m√©ritent d’√™tre qualifi√©s de ¬ę totalitaires ¬Ľ. Le terme ¬ę fascis¬≠me ¬Ľ est donc impropre pour d√©signer autre chose que la dic¬≠tature mussolinienne et ses r√©pliques, latino-am√©ricaines par exemple.

 

(p.230) Il y a un noyau central, commun au fascisme, au nazisme et au communisme : c’est la haine du libéralisme.

 

(p.232) (‚Ķ) on r√©pond souvent que les partis communistes ont au moins √©t√©, dans les pays capitalistes, des forces revendica¬≠tives qui par les ¬ę luttes ¬Ľ ont contraint les Etats bourgeois √†

 

1. Cit√© par Nicolas Werth dans Le Livre noir du communisme, premi√®re partie : ¬ę Un √Čtat contre son peuple ¬Ľ, chapitre 4.

 

(p.233) √©tendre chez eux les droits des travailleurs. Cela aussi est faux. Disons-le derechef : les plus fondamentaux de ces droits, rela¬≠tifs au syndicalisme et √† la gr√®ve, furent instaur√©s dans les nations industrielles avant la guerre de 1914 et la naissance des partis communistes. Quant √† la protection sociale ‚ÄĒ sant√©, famille, retraites, indemnit√©s de ch√īmage, cong√©s pay√©s etc. ‚ÄĒ elle fut mise en place √† peu pr√®s au m√™me moment, soit entre les deux guerres, soit apr√®s 1945, dans les pays o√Ļ les partis communistes √©taient inexistants ou n√©gli¬≠geables (Su√®de, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Allemagne) et dans ceux o√Ļ ils √©taient forts (France ou Italie). Elle fut due aussi souvent √† des gouvernements conservateurs qu’√† des gouvernements sociaux-d√©mocrates. C’est un d√©mocrate r√©formiste, Franklin Roosevelt, qui cr√©a aux √Čtats-Unis le sys¬≠t√®me des retraites et le Welfare, prodigieusement √©tendu, trente ans plus tard, par Kennedy et Johnson. C’est un lib√©ral, Lord Beveridge, qui, en Grande-Bretagne, √©labora, pendant la Deuxi√®me Guerre mondiale, tout le futur syst√®me britan¬≠nique de protection sociale, que les travaillistes n’accept√®rent qu’√† contrecŇďur, craignant qu’il n’endorme les ardeurs r√©vo¬≠lutionnaires du prol√©tariat1. En France, la politisation de la centrale syndicale CGT, devenue en 1947 un simple appen¬≠dice du PCF, fit s’effondrer √† la fois le taux de syndicalisation des salari√©s et l’efficacit√© du syndicalisme.

 

1. Beveridge avait, d√®s 1911, d√©j√† sous un gouvernement Churchill, fait adopter les premi√®res mesures d’indemnisation du ch√īmage.

 

(p.243) On se prend parfois √† se demander si le go√Ľt le plus pro¬≠fond d’une assez grande quantit√© d’intellectuels ne serait pas le go√Ľt de l’esclavage. D’o√Ļ leur propension et leur adresse √† reconstituer, au sein m√™me des civilisations libres, une sorte de totalitarisme informel. En l’absence de toute dictature poli¬≠tique externe, ils reproduisent en laboratoire, in vitro, dans leurs rapports les uns avec les autres, les effets d’une dictature fant√īme, dont ils r√™vent, avec ses condamnations, ses exclu¬≠sions, ses excommunications, ses diffamations, convergeant vers le vieux proc√®s en sorcellerie pour ¬ę fascisme ¬Ľ, intent√© √† tout individu qui ren√Ęcle aux v√©n√©rations et ex√©crations impo¬≠s√©es. Bien entendu, dans chaque √©touffoir de la libert√© de l’es¬≠prit, la tyrannie est mutuelle.

 

(p.250) Certaines r√©actions irraisonn√©es, moutonni√®res et quoti¬≠diennes sont plus r√©v√©latrices des mentalit√©s que les querelles des √©conomistes. Ainsi, au matin du 5 octobre 1999, dans une collision entre deux trains, √† Paddington, dans la banlieue de Londres, environ trente voyageurs sont tu√©s et plusieurs centaines bless√©s. Aussit√īt bruissent en France sur toutes les ondes, toute la journ√©e, les m√™mes commentaires : depuis la privatisation des chemins de fer britanniques, les nouvelles compagnies propri√©taires ou concessionnaires, mues par la seule recherche du profit, ont √©conomis√© sur les d√©penses consacr√©es √† la s√©curit√©, notamment dans les infrastructures et la signalisation. Conclusion qui va de soi : les victimes de l’accident ont √©t√© assassin√©es par le lib√©ralisme.

 

Si c’est vrai, alors les cent vingt-deux personnes tu√©es dans l’accident ferroviaire de Harrow en 1952 furent assassin√©es

 

1. Tir√© d’un roman policier de Manuel Vazquez Montalban qui, para√ģt-il, vaut mieux que sa d√©gradation t√©l√©visuelle.

 

(p.251) par le socialisme, puisque les British Railways √©taient alors nationalis√©s. En France, en pleine gare de Lyon, le 27 juin 1988, un train percute un convoi arr√™t√© : cinquante-six tu√©s et trente-deux bless√©s, victimes √©videntes, par cons√©quent, de la nationalisation des chemins de fer fran√ßais en 1937, donc assassin√©es par le Front populaire. Le 16 juin 1972, la vo√Ľte du tunnel de Vierzy, dans l’Aisne, s’effondre sur deux trains : cent huit morts. L√† non plus, l’entretien des structures ne para√ģt pas avoir √©t√© d’une perfection √©blouissante, tout √©tatis√©e que f√Ľt la compagnie qui en √©tait charg√©e.

Apr√®s quelques heures d’enqu√™te √† Paddington, il s’av√©ra que le conducteur de l’un des trains avait n√©glig√© deux feux jaunes qui lui enjoignaient de ralentir et grill√© un feu rouge qui lui enjoignait de s’arr√™ter. L’erreur humaine, semble-t-il, et non l’app√Ęt du gain, expliquait le drame. Que nenni ! r√©tor¬≠qu√®rent aussit√īt les antilib√©raux, car le train fautif n’√©tait pas √©quip√© d’un syst√®me de freinage automatique se d√©clenchant d√®s qu’un conducteur passe par inadvertance un signal rouge. Sans doute, mais dans l’accident de la gare de Lyon, ce sys¬≠t√®me, s’il existait, ne semble pas avoir beaucoup servi non plus pour pallier l’erreur du conducteur fran√ßais. Pas davantage le 2 avril 1990 en gare d’Austerlitz √† Paris, lorsqu’un train d√©fon√ßa un butoir, traversa le quai et s’engouffra dans la buvette. S’agissant d’infrastructures, la v√©tust√© des passages √† niveau fran√ßais, mal signal√©s et pourvus de barri√®res fragiles ne s’abaissant qu’√† la derni√®re seconde, cause chaque ann√©e entre cinquante et cent morts, et plus souvent autour de quatre-vingts, d’ailleurs, que de cinquante. L’infaillibilit√© du ¬ę service public √† la fran√ßaise ¬Ľ, en l’occurrence, ne saute pas absolument aux yeux. Ce sont l√† des faits et des comparaisons qui, naturellement, ne vinrent m√™me pas √† l’esprit des antilib√©raux.

Ajoutons √† ces quelques rappels que les chemins de fer bri¬≠tanniques, m√™me du temps o√Ļ ils appartenaient √† l’√Čtat, √©taient r√©put√©s dans toute l’Europe pour leur m√©diocre fonctionne¬≠ment. Enfin, leur privatisation ne s’est achev√©e qu’en 1997 !

 

(p.252) ¬†Comment la d√©ficience des infrastructures et du mat√©riel rou¬≠lant se serait-elle produite de fa√ßon aussi soudaine et rapide en moins de deux ans ? En r√©alit√©, British Railways a l√©gu√© aux compagnies priv√©es un r√©seau et des machines profond√©ment d√©grad√©s, qui mettaient en p√©ril la s√©curit√© depuis plusieurs d√©cennies. La mise en accusation du lib√©ralisme dans cette tra¬≠g√©die rel√®ve plus de l’id√©e fixe que du raisonnement.

 

Que l’on me comprenne bien. Je l’ai souvent √©crit dans ces pages : il ne faut pas consid√©rer le lib√©ralisme comme l’envers du socialisme, c’est-√†-dire comme une recette mirobolante qui garantirait des solutions parfaites, quoique par des moyens oppos√©s √† ceux des socialistes. Une soci√©t√© priv√©e est tr√®s capable de faire courir des dangers √† ses clients par recherche du profit. C’est √† l’√Čtat de l’en emp√™cher, et cette vigilance fait partie de son v√©ritable r√īle, que pr√©cis√©ment, d’ailleurs, le plus souvent il ne joue pas. Mais la n√©gligence, l’incurie, l’incomp√©tence ou la corruption ne font pas courir de moindres risques aux usagers des transports nationalis√©s. Il faut pousser l’obsession antilib√©rale jusqu’√† l’aveuglement complet pour pr√©tendre ou sous-entendre qu’il n’y aurait jamais eu d’accident que dans les transports priv√©s… Les trente morts dus √† la collision entre deux trains de la Compa¬≠gnie nationale norv√©gienne, le 4 janvier 2000, furent-ils vic¬≠times du lib√©ralisme ?

 

Il en va de m√™me pour les automobiles. Les Renault, √† l’√©poque o√Ļ cette soci√©t√© avait l’Etat pour actionnaire unique, n’√©taient ni plus ni moins s√Ľres que les Peugeot, les Citro√ęn, les Fiat ou les Mercedes, fabriqu√©es par des soci√©t√©s priv√©es. Elles l’√©taient m√™me plut√īt moins, puisque la Renault ¬ę Dau-phine ¬Ľ, par exemple, devint vite c√©l√®bre pour sa facilit√© √† se retourner sur le toit. Etant donn√© que Renault nationalis√©e avait en permanence un compte d’exploitation d√©ficitaire, les voitures sorties de ses ateliers, n’√©tant source d’aucun profit, au contraire, auraient d√Ľ, si l’on suit la logique antilib√©rale, ne provoquer jamais aucun accident d√Ľ √† des d√©faillances dans la m√©canique ou l’a√©rodynamisme.

 

(p.253) Je viens de donner deux exemples illustrant l’omnipr√©sence d’un fonds presque inconscient de culture antilib√©rale, qui jaillit comme un cri du cŇďur en toute occasion et qui est d’au¬≠tant plus √©tonnant qu’il persiste √† l’encontre de toute l’exp√©¬≠rience historique du vingti√®me si√®cle et m√™me de la pratique actuelle de la quasi-totalit√© des pays. La pratique diverge de la th√©orie et de la sensibilit√©. L’instinct tient compte, plus que l’intelligence, des enseignements du pass√©. L’antilib√©ral est un mage qui se proclame capable de marcher sur les flots mais qui prend grand soin de r√©clamer un bateau avant de prendre la mer. Comment expliquer ce myst√®re ?

 

Une premi√®re cause en est cette inertie de la pens√©e que j’ai appel√©e la ¬ę r√©manence id√©ologiquel ¬Ľ. Une id√©ologie peut survivre longtemps aux r√©alit√©s politiques et sociales qu’elle accompagnait. On trouvait encore en France, √† la fin des ann√©es trente, cent cinquante ans apr√®s la R√©volution, un remuant courant royaliste, avec de nombreux partisans de la monarchie absolue et non pas m√™me constitutionnelle. Sans prendre part directement √† la vie politique au Parlement ou au gouvernement, ce courant exer√ßait sur la soci√©t√© fran√ßaise une influence notable, tant par sa presse que par les auteurs de talent qui propageaient ses id√©es hostiles √† la R√©publique. Malgr√© l’irr√©alisme de son programme de restauration monar¬≠chique, cette √©cole de pens√©e jouait dans le d√©bat public et la vie culturelle un r√īle qui n’avait rien de marginal.

 

1.  Voir La Connaissance inutile (1988) et Le Regain démocratique (1992).

 

(p.256) Homme de gauche, et il l’a prouv√© en payant le prix fort, idole v√©n√©r√©e par les socialistes fran√ßais au vingti√®me si√®cle, Zola √©tait n√©anmoins assez intelligent pour comprendre que toute soci√©t√© est in√©galitaire.

 

(p.266) Le plus piquant est que l’Etat, quand il veut corriger ‚ÄĒ lisez : escamoter ‚ÄĒ ses erreurs √©conomiques, les aggrave. Il peut se comparer √† une ambulance qui, appel√©e sur les lieux d’un accident de la route, foncerait dans le tas et tuerait les derniers survivants. Pour masquer, autant que faire se pouvait, le trou creus√© au Lyonnais par sa sottise et sa canaillerie, l’√Čtat cr√©e, en 1995, un comit√© baptis√© Consortium de r√©alisation (CDR), charg√© de ¬ę r√©aliser ¬Ľ au mieux les cr√©ances douteuses de la banque. Prouesse : le CDR a augment√© les pertes d’au moins cent milliards1 ! C’est la droite, alors au pouvoir, qui, d√©sirant, avec son d√©vouement habituel, effacer les fautes et les escroqueries de la gauche, inventa cette burlesque ¬ę pompe √† phynances ¬Ľ.

 

1 Voir les d√©tails dans le mensuel Capital, n¬į 94, juillet 1999.

 

(p.268) L’√©l√©vation meurtri√®re de la fiscalit√© en France ne sert principalement ni √† cr√©er des emplois ni √† soulager ceux qui n’en ont pas, ni √† la productivit√© ni √† la solidarit√©. Elle sert avant tout √† combler les trous creus√©s par les gaspillages et l’incomp√©tence d’un √Čtat qui refuse de r√©former sa gestion, comme le refusent les collectivit√©s locales, caract√©ris√©es, elles aussi, par les folies d√©pensi√®res et le m√©pris des contribuables.

 

(p.269) Tout individu qui accepte de s’an√©antir devant le Parti se voit garantir en √©change un emploi. Sans doute cet emploi est-il tr√®s m√©diocrement pay√© (en moyenne l’√©quivalent de dix dollars par mois, soixante francs, en 1999 √† Cuba, par exemple) ; et c’est bien pourquoi, en √©change, tr√®s peu de travail est exig√©. L’emploi presque sans travail et presque sans salaire est garanti √† vie. D’o√Ļ la plaisanterie mille fois entendue par les voyageurs de jadis en URSS : ¬ę Ils font semblant de nous payer, nous faisons sem¬≠blant de travailler. ¬Ľ Orlov, chercheur scientifique lui-m√™me, cite des cas o√Ļ des collaborateurs scientifiques sont demeur√©s des mois absents de leur laboratoire ou bien ont fourni des r√©sultats truqu√©s, sans faire l’objet de la moindre sanction. En effet, les promotions d√©coulent de la fid√©lit√© id√©ologique plus que de la comp√©tence professionnelle. ¬ę L’affectation de tra¬≠vailleurs √† des fonctions ne correspondant pas √† leur qualifica¬≠tion mais donnant droit √† une r√©mun√©ration sup√©rieure, l’exag√©ration des travaux ex√©cut√©s dans le calcul des primes ¬Ľ sont des gratifications courantes, mais qui ne s’octroient qu’aux citoyens loyaux. Cette servilit√© politique sans restric¬≠tion implique pour celui qui s’y plie le sacrifice de sa libert√© et de sa dignit√©. Mais l’existence qu’elle lui procure n’est pas d√©nu√©e de confort psychique. On peut comprendre qu’une population √©lev√©e depuis plusieurs g√©n√©rations dans cette m√©diocrit√© douillette et docile supporte mal d’√™tre brutalement

 

1. Op. cit.

 

(p.270) plongée dans les eaux tourbillonnantes de la société de concurrence et de responsabilité.

Quand on √©coute certains ressortissants des soci√©t√©s ancien¬≠nement communistes d’Europe centrale, on se rend compte qu’ils escomptaient de la d√©mocratisation et de la lib√©ralisa¬≠tion de leur pays qu’elles maintiennent le droit √† l’emploi √† vie dans l’inefficacit√© tout en leur octroyant le niveau de vie de la Californie ou de la Suisse. L’id√©e ne les effleure pas qu’√† partir du moment o√Ļ existe un choix entre une automobile de mauvaise qualit√© ¬ę Trabant ¬Ľ, fabriqu√©e en Allemagne de l’Est, et une meilleure voiture fabriqu√©e √† l’Ouest pour le m√™me prix, les clients, √† commencer par les Allemands de l’Est eux-m√™mes, ach√®teront la deuxi√®me. Ainsi, √† bref d√©lai, les usines Trabant devront fermer ‚ÄĒ ce qui s’est effectivement pass√©.

 

(p.280) L’erreur de la gauche archa√Įque est de m√©conna√ģtre que la lib√©ralisation ne contraint pas √† l’abandon des programmes sociaux. Elle oblige, il est vrai, √† mieux les g√©rer. Pour les socialistes fran√ßais, le crit√®re d’une bonne politique sociale, c’est l’importance de la d√©pense, pas l’intelligence avec laquelle elle est faite. Le r√©sultat est secondaire.

 

(p.280) Les Pays-Bas, la Su√®de (qui √©tait quasiment en faillite en 1994) ont r√©ussi √† lib√©raliser leurs √©conomies un peu √† la mani√®re de la Nouvelle-Z√©lande et sans renoncer pour autant √† leurs budgets sociaux, mais en les g√©rant mieux. Et, surtout, en lib√©ralisant fortement la production. La Su√®de s’est lanc√©e dans la concurrence et l’entreprise. Elle aussi a privatis√© les indus¬≠tries, les t√©l√©communications, l’√©nergie, les banques et les trans¬≠ports

 

1 Le 26 f√©vrier 1985, le dollar atteint le cours record de 10,61 francs. Il √©tait √† environ 5,50 francs en 1981. Mais, naturellement, si le franc est tomb√© de moiti√©, c’est la faute… des Am√©ricains.

 

(p.303) L’intol√©rance d’un groupuscule d’intellectuels, lorsqu’il sert de mod√®le, finit par impr√©gner ce qu’on pourrait appeler le bas clerg√© de l’intelligentsia. Ainsi, en 1997, une documenta¬≠liste du lyc√©e Edmond-Rostand √† Saint-Ouen-l‚ÄôAum√īne, sou¬≠tenue par un ¬ę collectif d’enseignants ¬Ľ, ce qui est alarmant, expurge la biblioth√®que dudit lyc√©e. Elle en retire des ouvrages d’auteurs consid√©r√©s par elle comme d’¬ę extr√™me droite ¬Ľ, fascistes, entre autres ceux de deux √©minents √©cri¬≠vains et historiens, Marc Fumaroli et Jean Tulard. Pis : le tribunal de Pontoise d√©bouta les auteurs censur√©s, qui avaient port√© plainte pour atteinte √† la r√©putation. Il all√©gua ¬ę qu’on ne saurait consid√©rer que Mme Cha√Įkhaoui a commis une faute en √©tablissant une liste de titres qu’elle jugeait dange¬≠reux¬Ľ1. En quoi Rh√©torique et dramaturgie corn√©liennes, de Fumaroli, ou le Napol√©on de Tulard sont-ils dangereux, de quel point de vue et pour qui ? En vertu de quelle l√©gitimit√©, de quel mandat et de quelle comp√©tence Mme Cha√Įkhaoui est-elle qualifi√©e pour se prononcer sur le ¬ę danger ¬Ľ d’une Ňďuvre de l’esprit et pour la censurer ? A-t-on r√©tabli l’Inquisi¬≠tion ? Acte injustifiable et d√©shonorant.

 

1 Voir √† ce sujet mon article ¬ę L’index au xxe si√®cle ¬Ľ, dans mon recueil Fin du si√®cle des ombres, Fayard, 1999, p. 585.

 

(p.304) En revanche, lorsqu’en 1995, le maire du Front national d’Orange avait entrepris de r√©tablir lui aussi l’¬ę √©qui¬≠libre id√©ologique ¬Ľ dans la biblioth√®que municipale, qui comptait, selon lui, trop d’ouvrages de gauche, la presque totalit√© de la presse fut fond√©e √† comparer ce sectarisme avec les autodaf√©s de livres sous Hitler. Mais lorsque l’autodaf√© vient de la gauche, m√™me s’il repose de surcro√ģt sur une incul¬≠ture crasse et une ignorance flagrante des auteurs censur√©s, l’√Čducation nationale et l’Autorit√© judiciaire lui donnent leur b√©n√©diction.

 

Nous vivons dans un pays o√Ļ un simple employ√© peut expurger une biblioth√®que en se bornant √† imputer, contre toute vraisemblance, aux √©pur√©s des sympathies fascistes ou racistes et pourquoi pas ? la responsabilit√© de l’holocauste. Nos √©lites r√©prouvent la censure et la d√©lation calomnieuse lorsqu’elles viennent du Front national, rarement quand elles √©manent d’une autre source id√©ologique. L’id√©ologue, quant √† lui, ne per√ßoit le totalitarisme que chez ses adversaires, jamais en lui-m√™me puisqu’il est s√Ľr de d√©tenir la V√©rit√© abso¬≠lue et le monopole du Bien. Les intellectuels flics et calomnia¬≠teurs ont prolif√©r√© ces derni√®res ann√©es plus encore √† gauche qu’√† l’extr√™me droite. Or, quand elles atteignent le stade du sectarisme pers√©cuteur, la droite et la gauche cessent de se distinguer pour fusionner au sein d’une m√™me r√©alit√©, le totali¬≠tarisme intellectuel. Les principes dont elles se r√©clament res¬≠pectivement l’une et l’autre n’ont plus aucun int√©r√™t. Ils s’effacent devant l’identit√© des comportements, qui les rend indiscernables.

 

1. 18 septembre 1998. R. Redeker appartient à la rédaction des Temps modernes, dont, comme on sait, Claude Lanzmann est le directeur.

 

(p.307) Ce populisme, qui se r√©duit √† l’affirmation sans cesse r√©it√©¬≠r√©e de ce que son ¬ę √©lite ¬Ľ aux abois souhaite qu’on lui dise, tend, ne l’oublions pas, vers ce but √©ternel et primordial : r√©tablir la croyance selon laquelle le marxisme reste juste et le communisme n’√©tait pas mauvais, en tout cas moins que ne l’est le capitalisme. D’o√Ļ le z√®le que d√©ploie, par exemple, Le Monde diplomatiquel pour assurer la diffusion en fran√ßais de l’ouvrage du marxiste anglais Eric Hobsbawm, L’√āge des extr√™mes (1914-1941), impavide n√©gationniste s’il en fut, qui va jusqu’√† refuser d’admettre, aujourd’hui, que les Sovi√©tiques soient les auteurs du massacre de Katyn, bien que Mikha√Įl Gorbatchev lui-m√™me l’ait reconnu en 1990 et que plusieurs documents sortis des archives de Moscou l’aient confirm√© depuis lors.

 

1.¬† Voir le r√©sum√© de l’¬ę affaire Hobsbawm ¬Ľ dans Le Monde, 28 octobre 1999.

 

(p.308) Depuis la fin de l’Empire sovi√©tique, il en subsiste au fond un seul, c’est l’antiam√©ricanisme. Prenez la France, pays auquel je me r√©f√®re volontiers parce qu’il est le laboratoire paradigmatique de la r√©sistance aux enseignements de la catastrophe communiste. Si vous enlevez l’antiam√©ricanisme, √† droite comme √† gauche, il ne reste rien de la pens√©e politique fran¬≠√ßaise. Enfin, ne l√©sinons pas, il en reste peut-√™tre, mettons (p.309) trois ou quatre pour cent, du moins dans les milieux qui occu¬≠pent le devant de l’√©ph√©m√®re.

La mondialisation, par exemple, est rarement analys√©e en tant que telle, pas plus que les fonctions de l’Organisation mondiale du commerce. L’une et l’autre font peur. Pour¬≠quoi ? Parce qu’ils sont devenus synonymes d’hyperpuissance am√©ricaine1. Si vous objectez que la mondialisation des √©changes ne profite pas unilat√©ralement aux √Čtats-Unis, les¬≠quels ach√®tent plus qu’ils ne vendent √† l’√©tranger, sans quoi leur balance du commerce ext√©rieur ne serait pas en d√©ficit chronique ; ou si vous avancez que l’OMC n’est pas fonci√®re¬≠ment n√©faste aux Europ√©ens ou aux Asiatiques, sans quoi on ne comprendrait pas pourquoi tant de pays qui n’en sont pas encore membres (la Chine, par exemple, dont l’entr√©e a finale¬≠ment √©t√© d√©cid√©e en novembre 1999) font des pieds et des mains pour s’y faire admettre, alors vous haranguez des sourds. Car vous vous placez sur le terrain des consid√©rations rationnelles alors que votre auditoire campe sur celui des id√©es fixes obsessionnelles. Vous ne gagnerez rien √† lui mettre sous les yeux des √©l√©ments r√©els de r√©flexion, sinon de vous faire traiter de valet des Am√©ricains. Pourtant, l’OMC a tranch√© en faveur de l’Union europ√©enne plus de la moiti√© des diff√©rends qui l’opposaient aux √Čtats-Unis et a souvent condamn√© ceux-ci pour subventions d√©guis√©es. Loin d’√™tre la foire d’empoigne du laissez-passer, l’OMC a √©t√© au contraire cr√©√©e afin de ren¬≠dre loyale la concurrence dans les √©changes mondiaux.

La haine des √Čtats-Unis s’alimente √† deux sources distinctes mais souvent convergentes : les √Čtats-Unis sont l’unique superpuissance, depuis la fin de la guerre froide ; les √Čtats-Unis sont le principal champ d’action et centre d’expansion du diable lib√©ral. Les deux th√®mes d’ex√©cration se rejoignent, puisque c’est pr√©cis√©ment √† cause de son ¬ę hyperpuissance ¬Ľ que l’Am√©rique r√©pand la peste lib√©rale sur l’ensemble de la plan√®te. D’o√Ļ le cataclysme vitup√©r√© sous le nom de mondialisation.

 

1. Voir le sondage paru dans Les √Čchos, 2 novembre 1999.

 

(p.310) Si l’on prend au pied de la lettre ce r√©quisitoire, il en ressort que le rem√®de aux maux qu’il d√©nonce serait que chaque pays mette ou remette en place une √©conomie √©tatis√©e et, d’autre part, se ferme herm√©tiquement aux √©changes internationaux, y compris et surtout dans le domaine culturel. Nous retrou¬≠vons donc l√†, dans une version post-marxiste, l’autarcie √©co¬≠nomique et culturelle voulue par Adolf Hitler.

 

En politique internationale, les √Čtats-Unis sont plus d√©test√©s et d√©sapprouv√©s, m√™me par leurs propres alli√©s, depuis la fin de la guerre froide qu’ils ne l’√©taient durant celle-ci par les partisans avou√©s ou inavou√©s du communisme. C’est au point que l’Am√©rique soul√®ve la r√©probation parfois la plus haineuse, m√™me quand elle prend des initiatives qui sont dans l’int√©r√™t √©vident de ses alli√©s autant que d’elle-m√™me, et qu’elle est seule √† pouvoir prendre. Ainsi, durant l’hiver 1997-1998, l’annonce par Bill Clinton d’une √©ventuelle intervention mili¬≠taire en Irak, pour forcer Saddam Hussein √† respecter ses engagements de 1991, fit monter de plusieurs degr√©s le senti¬≠ment hostile envers les √Čtats-Unis. Seul le gouvernement bri¬≠tannique prit position en leur faveur.

Le probl√®me √©tait pourtant clair. Depuis plusieurs ann√©es, Saddam refusait d’an√©antir ses stocks d’armes de destruction massive, emp√™chait les inspecteurs des Nations unies de les contr√īler, violant ainsi l’une des principales conditions accep¬≠t√©es par lui lors de la paix cons√©cutive √† sa d√©faite de 1991. √Čtant donn√© ce dont le personnage est capable, on ne pouvait nier la menace pour la s√©curit√© internationale que repr√©sentait l’accumulation entre ses mains d’armes chimiques et biolo¬≠giques. Mais, l√† encore, le principal scandale que trouvait √† d√©noncer une large part de l’opinion internationale, c’√©tait l’embargo inflig√© √† l’Irak. Comme si le vrai coupable des pri¬≠vations subies de ce fait par le peuple irakien n’√©tait pas Saddam lui-m√™me, qui avait ruin√© son pays en se lan√ßant dans une guerre contre l’Iran en 1981, puis contre le Kowe√Įt en 1990, enfin en entravant l’ex√©cution des r√©solutions de l’ONU sur ses armements. Le soutien que, par haine des √Čtats-Unis, (p.311) les censeurs de l’embargo apporteraient ainsi √† un dictateur sanguinaire venait aussi bien de l’extr√™me droite que de l’ex¬≠tr√™me gauche (Front national et Parti communiste en France) ou des socialistes de gauche (l’hebdomadaire The New States-man en Grande-Bretagne ou Jean-Pierre Chev√®nement, alors ministre de l’Int√©rieur, en France), et de la Russie autant que d’une partie de l’Union europ√©enne. Il s’agit donc d’un commun d√©nominateur antiam√©ricain plus que d’un choix id√©ologique ou strat√©gique coh√©rent.

 

Beaucoup de pays, dont la France, ne niaient pas la menace repr√©sent√©e par les armements irakiens, mais d√©claraient pr√©¬≠f√©rer √† l’intervention militaire la ¬ę solution diplomatique ¬Ľ. Or la solution diplomatique √©tait, pr√©cis√©ment, rejet√©e depuis sept ans par Saddam, qui avait tant de fois mis √† la porte les repr√©¬≠sentants de l’ONU ! Quant √† la Russie, elle clama que l’usage de la force contre Saddam mettrait en p√©ril ses propres ¬ę int√©¬≠r√™ts vitaux ¬Ľ. On ne voit pas en quoi. La v√©rit√© est que la Russie ne perd pas une occasion de manifester sa rancŇďur de ne plus √™tre la deuxi√®me superpuissance mondiale, ce qu’elle √©tait ou croyait √™tre du temps de l’Union sovi√©tique. Mais l’Union sovi√©tique est morte de ses propres vices, dont la Russie subit encore les cons√©quences.

Il y a eu dans le pass√© des empires et des puissances d’√©chelle internationale, avant les Etats-Unis de cette fin du vingti√®me si√®cle. Mais il n’y en avait jamais eu aucun qui attei¬≠gn√ģt √† une pr√©pond√©rance plan√©taire. C’est ce que souligne Zbigniew Brzezinski, l’ancien conseiller √† la S√©curit√© du pr√©si¬≠dent Jimmy Carter, dans son livre, Le Grand √Čchiquier1. Pour m√©riter le titre de superpuissance mondiale, un pays doit occuper le premier rang dans quatre domaines : √©conomique, technologique, militaire et culturel. L’Am√©rique est actuelle¬≠ment le seul pays ‚ÄĒ et le premier dans l’histoire ‚ÄĒ qui rem¬≠plisse ces quatre conditions √† la fois.

 

1 Trad. fr., Bayard éditions, 1997.

 

(p.313) Car la pr√©pond√©rance de l’Am√©rique est venue, sans doute, de ses qualit√©s propres, mais aussi des fautes commises par les autres, en particulier par l’Europe. R√©cemment encore, la France a reproch√© aux √Čtats-Unis de vouloir lui ravir son influence en Afrique. Or, la France porte une accablante res¬≠ponsabilit√© dans la gen√®se du g√©nocide rwandais de 1994 et dans la d√©composition du Za√Įre qui a suivi. Elle s’est donc discr√©dit√©e toute seule, et c’est ce discr√©dit qui a creus√© le vide rempli ensuite par une pr√©sence croissante des √Čtats-Unis. (‚Ķ)

 

(p.314) La superpuissance am√©ricaine r√©sulte pour une part seule¬≠ment de la volont√© et de la cr√©ativit√© des Am√©ricains. Pour une autre part, elle est due aux d√©faillances cumul√©es du reste du monde : la faillite du communisme, le suicide de l’Afrique d√©bilit√©e par les guerres, les dictatures et la corruption, les divisions europ√©ennes, les retards d√©mocratiques de l’Am√©¬≠rique latine et surtout de l’Asie.

 

√Ä l’occasion de l’intervention de l’Otan au Kosovo la haine antiam√©ricaine s’est hauss√©e encore d’un cran. Dans la guerre du Golfe, on pouvait plaider que, derri√®re une apparente croi¬≠sade en faveur de la paix, se cachait la d√©fense d’int√©r√™ts p√©troliers. On n√©gligeait ainsi, d’ailleurs, ce fait que les Euro¬≠p√©ens sont beaucoup plus d√©pendants du p√©trole du Moyen-Orient que ne le sont les √Čtats-Unis. Mais au Kosovo, m√™me avec la pire foi du monde, on ne voit pas quel √©go√Įsme am√©ri¬≠cain pouvait dicter cette intervention dans une r√©gion sans grandes ressources ni grande capacit√© importatrice et o√Ļ l’ins¬≠tabilit√© politique, le chaos ethnique, les crimes contre la popu¬≠lation faisaient courir un grave danger √† l’√©quilibre de l’Europe, mais aucun √† celui des √Čtats-Unis.

Au cours du processus de mobilisation de l’Otan, ce sont plut√īt les Am√©ricains qui ont eu le sentiment d’√™tre entra√ģn√©s dans cette exp√©dition par les Europ√©ens, et plus particuli√®re¬≠ment par la France, apr√®s l’√©chec de la conf√©rence de Ram¬≠bouillet. Ame de cette conf√©rence, en f√©vrier 1999, Paris avait d√©ploy√© tous ses efforts et engag√© tout son prestige pour convaincre la Serbie d’accepter un compromis au sujet du Kosovo. Si le refus des Serbes ne leur avait valu ensuite

(p.315) aucune sanction, c’est l’Europe, et en premier lieu la France, qui auraient ainsi donn√© le spectacle d’une pitoyable impuis¬≠sance, au demeurant r√©elle. La participation am√©ricaine √† l’op√©ration militaire de l’Otan eut pour fonction √† la fois de la pallier et de la masquer. Sur neuf cents avions engag√©s, six cents √©taient am√©ricains, ainsi que la quasi-totalit√© des satel¬≠lites d’observation1. Car les cr√©dits que les √Čtats-Unis √† eux seuls consacrent √† l’√©quipement et √† la recherche militaires sont deux fois plus √©lev√©s que ceux des quinze pays de l’Union europ√©enne ; et, en mati√®re de d√©fense spatiale, dix fois plus. Si la volont√© d’agir au Kosovo fut europ√©enne, les moyens, dans leur majorit√©, furent et ne pouvaient √™tre qu’am√©ricains. De surcro√ģt, la barbarie qu’il s’agissait d’√©radiquer r√©sultait de plusieurs si√®cles d’absurdit√©s d’une facture inimitablement europ√©enne dont la moindre n’√©tait pas la derni√®re en date : avoir tol√©r√© le maintien √† Belgrade, apr√®s la d√©composition du titisme, d’un dictateur communiste reconverti en nationaliste int√©gral.

 

Mais, puisqu’il fallait comme d’ordinaire imputer aux Am√©¬≠ricains les fautes europ√©ennes, cette constellation d’ant√©c√©¬≠dents historiques presque mill√©naires et de facteurs contemporains visibles et notoires fut recouverte du voile de l’ignorance volontaire par de copieuses cohortes intellectuelles et politiques en Europe. √Ä la connaissance on substitua une construction imaginaire selon laquelle les exterminations interethniques au Kosovo √©taient une invention am√©ricaine destin√©e √† servir de pr√©texte aux √Čtats-Unis pour, en interve¬≠nant, mettre la main sur l’Otan et asservir d√©finitivement l’Union europ√©enne. Pascal Bruckner a dress√© un inventaire √©difiant de ce sottisier2. (‚Ķ)

 

1.¬† Pierre Beylau, ¬ę D√©fense : l’impuissance europ√©enne ¬Ľ, Le Point, 14 mai 1999.

2. Pascal Bruckner, ¬ę Pourquoi cette rage antiam√©ricaine ? ¬Ľ, ¬ę Point de vue ¬Ľ publi√© dans Le Monde, 1 avril 1999. Et ¬ę L’Am√©rique diabolis√©e ¬Ľ, entretien paru dans Politique internationale, n¬į 84, √©t√© 1999.

 

(p.316) La convergence entre l’extr√™me droite et l’extr√™me gauche fr√īle ici l’identit√© de vues. Jean-Marie Le Pen est indiscernable de R√©gis Debray et de quelques autres quand il √©crit dans l’organe du Front national, National Hebdo2 : ¬ę Le spectacle de l’Europe (et de la France !) √† la botte de Clinton dans cette guerre de l√Ęches et de barbares moralisants est √©cŇďurant, ignoble, insupportable. J’ai √©t√© pour les Croates et contre Milosevic. Aujourd’hui, je suis pour la Serbie nationaliste, contre la dictature que les Am√©ricains imposent. ¬Ľ

Pour Didier Motchane, du Mouvement des citoyens (gauche socialiste), le but secret des Am√©ricains √©tait d’attiser l’hostilit√© entre la Russie et l’Union europ√©enne. Pour Bruno M√©gret, de l’extr√™me droite (Mouvement national), il √©tait de cr√©er un pr√©c√©dent dont pourraient s’autoriser un jour les Maghr√©bins, bient√īt majoritaires dans le sud de la France,

 

1.¬† Le Monde, 1″ avril 1999.

2.  22 avril 1999.

 

(p.317) pour exiger un r√©f√©rendum sur l’ind√©pendance de la Pro¬≠vence, voire son rattachement √† l’Alg√©rie. Pour Jean-Fran√ßois Kahn, directeur de l’hebdomadaire de gauche Marianne, le m√™me calcul pervers tendait √† inciter √† la m√™me d√©marche les Alsaciens, s’il leur venait √† l’esprit de vouloir redevenir Allemands. En cas de refus du gouvernement fran√ßais, l’Oncle Sam se sentirait alors en droit de bombarder Paris, tout comme il a bombard√© Belgrade en 1999. Jean Baudrillard confie de son c√īt√© √† Lib√©rationl sa version de l’√©v√©nement : le dessein r√©el de l’Am√©rique est selon lui d’aider Milosevic √† se d√©barrasser des Kosovars ! Allez comprendre… C’est d’ail¬≠leurs √©galement l’Am√©rique, affirme Baudrillard, qui a pro¬≠voqu√© la crise financi√®re de 1997 au Japon et dans les autres pays d’Asie. Ni ces pays ni le Japon n’ont donc la moindre responsabilit√© propre dans leurs malheurs boursiers. Pas plus que les Europ√©ens dans la gen√®se de l’inextricable √©cheveau des haines balkaniques. La conscience morale de ces philo¬≠sophes n’est pas effleur√©e par l’hypoth√®se que l’Union euro¬≠p√©enne aurait √©t√© d√©shonor√©e si elle avait laiss√© se poursuivre, au cŇďur de son continent, la boucherie du Kosovo. Il est vrai que, selon eux, le projet global de Washington est de ¬ę barrer la route √† la d√©mocratie mondiale en lente √©mergence2 ¬Ľ. Le nettoyage ethnique du Kosovo √©tait donc ¬ę une d√©mocratie en lente √©mergence ? ¬Ľ Avec ce passe-partout en main, plus n’est besoin de se casser la t√™te √† √©tudier les relations internatio¬≠nales ou m√™me √† s’en informer. Comme le souligne judicieuse¬≠ment Jean-Louis Margolin3, ¬ęla lecture du monde est alors simple : Washington est toujours coupable, forc√©ment coupa¬≠ble ; ses adversaires sont toujours des victimes, forc√©ment vic¬≠times ¬Ľ. J’ajouterai : ses alli√©s aussi ! Toujours coupable, c’est bien le mot. Si les Am√©ricains ren√Ęclent √† s’engager dans une op√©ration humanitaire, ils sont stigmatis√©s pour leur peu d’empressement √† secourir les affam√©s et les pers√©cut√©s. S’ils

 

1.  29 avril 1999.

2.  Denis Duclos, Le Monde, 22 avril 1999.

3. Le Monde, 29 mai 1999.

 

(p.318) s’y engagent, ils sont accus√©s de comploter contre le reste de la plan√®te

(‚Ķ) C’est nous surtout, Europ√©ens, qui nous adonnons √† cette projection sur les √Čtats-Unis des causes de nos propres erreurs. L’¬ę unilat√©ralisme ¬Ľ am√©ricain que d√©nonce le ministre des Affaires √©trang√®res du gouvernement Jospin, Hubert V√©drine, n’est souvent que l’envers de notre ind√©ci¬≠sion ou de nos mauvaises d√©cisions. Pour la France, se figurer tenir t√™te √† cet ¬ę unilat√©ralisme ¬Ľ en tapant du pied pour imposer la vente de nos bananes antillaises au-dessus du prix (p.319) du march√© ou pour prot√©ger outrageusement Saddam Hussein est d√©risoire. De m√™me, l’obs√©quiosit√© avec laquelle la France a re√ßu le pr√©sident chinois en octobre 1999 d√©coulerait, a-t-on dit, d’un ¬ę grand dessein ¬Ľ consistant √† promouvoir le g√©ant chinois pour contrebalancer le g√©ant am√©ricain. Ainsi, la France, en ao√Ľt 1999, est all√©e jusqu’√† d√©noncer comme ¬ę d√©s¬≠tabilisant pour la Chine ¬Ľ le projet am√©ricain d’installer des boucliers antimissiles aux Etats-Unis et dans certains pays d’Extr√™me-Orient. Nous reconnaissons l√† un vieux canasson de la propagande pro-sovi√©tique de jadis, selon laquelle c’√©tait la d√©fense occidentale qui constituait la seule menace pour la paix car elle semait l’angoisse au Kremlin.

 

(p.322) Les deux pilotes de la r√©unification furent d’abord, naturelle¬≠ment, le pr√©sident sovi√©tique et le chancelier ouest-allemand. Mais il leur fallait une garantie internationale et un soutien ext√©¬≠rieur, pour le cas o√Ļ une partie des responsables sovi√©tiques et notamment des g√©n√©raux auraient d√©cid√© de s’opposer √† Gor¬≠batchev et d’intervenir militairement pour prolonger par la force l’existence de la RDA. Cette garantie internationale et ce soutien ext√©rieur, ce furent les √Čtats-Unis qui les leur apport√®¬≠rent. Le pr√©sident am√©ricain, George Bush, par des signaux d√©nu√©s d’ambigu√Įt√©, fit comprendre aux √©ventuels va-t-en-guerre de Moscou qu’une reprise de l’op√©ration ¬ę Printemps de Prague ¬Ľ en RDA se heurterait, cette fois-ci, √† une riposte am√©¬≠ricaine. N’ayant saisi ni l’importance ni la signification des √©v√©¬≠nements qui arrach√®rent l’Europe centrale au communisme, et n’y ayant jou√© aucun r√īle positif, les Europ√©ens occidentaux n’ont aucun droit de d√©plorer l’¬ę hyperpuissance ¬Ľ am√©ricaine, laquelle provient de ce que l’Am√©rique a d√Ľ combler leur propre vide politique et intellectuel, dans des circonstances o√Ļ, (p.323) cependant, c’√©taient les int√©r√™ts vitaux de l’Europe, une fois de plus, qui √©taient en jeu.

 

Appartenir √† l’Europe, √™tre l’alli√© de la France, de la Grande-Bretagne, de l’Italie, ne fut d’aucun secours √† Helmut Kohi en 1989 et en 1990 dans la conduite de l’op√©ration la plus risqu√©e, la plus lourde de cons√©quences de l’histoire r√©cente de son pays. En revanche, √™tre l’alli√© des √Čtats-Unis lui permit de mener la r√©unification √† bien dans la paix tout en parachevant la d√©communisation de l’Europe centrale. En outre, George Bush sut s’abstenir de tout triomphalisme sus¬≠ceptible d’irriter les opposants sovi√©tiques √† la politique de Gorbatchev. Le pr√©sident am√©ricain refusa, en particulier, de suivre l’avis de ses conseillers, qui l’incitaient √† se rendre √† Berlin au lendemain de la chute du Mur. Il eut la d√©cence de respecter la r√©sonance purement allemande des retrouvailles des deux populations. Il ne fut pas du spectacle, mais il avait √©t√© du combat. L’Europe en avait √©t√© absente. Voil√† pourquoi ni Jacques Chirac, ni Tony Blair, ni Massimo D’Alema n’assis¬≠t√®rent √† la comm√©moration du 9 novembre 1999 au Bundes-tag, dans Berlin r√©unifi√©e.

L’antiam√©ricanisme onirique provient de deux origines dis¬≠tinctes, qui se rejoignent dans leurs r√©sultats. La premi√®re est le nationalisme bless√© des anciennes grandes puissances euro¬≠p√©ennes. La deuxi√®me est l’hostilit√© √† la soci√©t√© lib√©rale chez les anciens partisans du communisme, y compris ceux qui, sans approuver les sanguinaires totalitarismes sovi√©tiques, chi¬≠nois ou autres, avaient fait le pari que le communisme pourrait un jour se d√©mocratiser et s’humaniser.

Le nationalisme bless√© ne date pas de la fin de la guerre froide. Il appara√ģt au lendemain de la Deuxi√®me Guerre mon¬≠diale. Son plus brillant et cat√©gorique porte-parole fut le g√©n√©¬≠ral de Gaulle. ¬ę L’Europe occidentale est devenue, m√™me sans s’en apercevoir, un protectorat des Am√©ricains ¬Ľ, confie-t-il en 1963 √† Alain Peyrefitte1. Pour le premier pr√©sident de la

 

1. Alain Peyrefitte, C’√©tait de Gaulle, op. cit., tome II, dont sont extraites √©gale¬≠ment les citations qui vont suivre.

 

(p.324) Cinqui√®me R√©publique, il existe une √©quivalence entre la rela¬≠tion de Washington avec l’Europe occidentale et celle de Mos¬≠cou avec l’Europe centrale et orientale. ¬ę Les d√©cisions se prennent de plus en plus aux √Čtats-Unis… C’est comme dans le monde communiste, o√Ļ les pays satellites se sont habitu√©s √† ce que les d√©cisions se prennent √† Moscou. ¬Ľ Malheureuse¬≠ment les Europ√©ens de l’Ouest, hormis la France, ¬ę se ruent √† Washington pour y prendre leurs ordres ¬Ľ. ¬ę Les Allemands se font les boys des Am√©ricains. ¬Ľ D’ailleurs, d√©j√† pendant la guerre, ¬ę Churchill piquait une l√®che √©hont√©e √† Roosevelt ¬Ľ. ¬ę Les Am√©ricains ne se souciaient pas plus de d√©livrer la France que les Russes de lib√©rer la Pologne. ¬Ľ

 

De Gaulle d√©veloppera publiquement cette th√®se dans sa conf√©rence de presse du 16 mai 1967 : les √Čtats-Unis ont trait√© la France apr√®s 1945 exactement comme l’URSS a trait√© la Pologne ou la Hongrie. Rien ne l’en fait d√©mordre. En 1964, le pr√©sident Johnson adresse aux D√©partements d’√Čtat et de la D√©fense un m√©morandum leur disant qu’il n’approuvera aucun plan de d√©fense qui n’ait au pr√©alable √©t√© discut√© avec la France. De Gaulle d√©clare alors √† Peyrefitte : ¬ęJohnson cherche √† noyer le poisson. ¬Ľ S’il n’avait pas prescrit de consulter la France, Johnson aurait assur√©ment montr√© par-l√† son ¬ę h√©g√©monisme ¬Ľ. Quand il proclame au contraire la libert√© de choix fran√ßaise et la volont√© am√©ricaine de n’adop¬≠ter aucun plan sans l’accord de Paris, alors c’est qu’il d√©sire ¬ę noyer le poisson ¬Ľ. Le dispositif mental que nous connais¬≠sons est bien en place : les √Čtats-Unis ont toujours tort.

 

Chez le nationaliste, donc, la pens√©e tourne dans le laby¬≠rinthe passionnel de l’orgueil bless√©. M√™me dans la science et la technologie, le retard de son propre pays ne provient pas, selon lui, de ce qu’il a fait fausse route, ou d’une inaptitude ‚ÄĒ pour des raisons, par exemple, de raideur √©tatique ‚ÄĒ √† voir et √† prendre la direction de l’avenir. Si un autre pays saisit avant lui les occasions de progr√®s, ce ne saurait √™tre que par malveillance et app√©tit de domination. L’intelligence n’y est pour rien, ni le syst√®me √©conomique. Ainsi, en 1997, (p.325) Jacques Toubon, alors ministre fran√ßais de la Justice, d√©clare √† l’hebdomadaire am√©ricain US News and World Report que ¬ę l’usage dominant de la langue anglaise sur l’internet est une nouvelle forme de colonialisme ¬Ľ. Bien entendu, la c√©cit√© tech¬≠nologique d’une France crisp√©e sur son Minitel national n’a jou√© aucun r√īle dans cette triste situation. En 1997, nous avions dix fois moins d’ordinateurs reli√©s √† l’internet que les Etats-Unis, deux fois moins que l’Allemagne et arrivions m√™me derri√®re le Mexique et la Pologne ! Mais la faute en est toujours √† l’autre, qui a eu le front de voir plus clair plus t√īt que nous et dont la souplesse lib√©rale a permis l’initiative des cr√©ateurs priv√©s. En France, la bureaucratisation d’une recherche confite dans le CNRS, la distribution de l’argent public √† des chercheurs st√©riles, mais amis du pouvoir, n’est-ce pas un boulet ? Dans un texte de 1999, intitul√© Pour l’exemption culturelle, Jean Cluzel, pr√©sident du Comit√© fran¬≠√ßais pour l’audiovisuel, persiste dans la voie protectionniste et peureuse. Il √©crit : ¬ę Face √† l’irruption fracassante des nou¬≠velles technologies de la communication, au service de la culture dominante am√©ricaine, la souverainet√© culturelle fran¬≠√ßaise est fortement menac√©e. ¬Ľ Irruption fracassante ? Pour quelles raisons ? Est-elle tomb√©e du ciel ? Le rem√®de ? Etu¬≠dier les causes de cette irruption ? Que non pas ! Il faut ins¬≠taurer des quotas, subventionner nos films et feuilletons t√©l√©vis√©s, revendiquer l’universelle francophonie, tout en lais¬≠sant la langue fran√ßaise se d√©grader dans nos √©coles et sur nos ondes.

 

Toute interpr√©tation d√©lirante par laquelle le moi bless√© impute ses propres √©checs √† autrui est intrins√®quement contra¬≠dictoire. Celle-l√† ne manque pas √† la r√®gle. En effet, les Fran¬≠√ßais ha√Įssent les Etats-Unis, mais, si quelqu’un proteste contre les am√©ricanismes inutiles qui envahissent le parler des m√©dias de masse, on traite aussit√īt le r√©criminateur de vieux ringard, de puriste √©triqu√© et de pion ridiculement accroch√© au pass√©. Nous r√©ussissons ce tour de force de conjuguer l’imp√©rialisme francophonique et le hara-kiri langagier. Nous voulons imposer (p.324) au monde une langue que nous parlons nous-m√™mes de plus en plus mal, et que nous m√©prisons donc, d√©lib√©r√©ment. La contradiction r√®gne avec le m√™me brio au cŇďur de l’antiam√©ricanisme de la gauche. Mais le sien est id√©ologique plus que nationaliste. Dans les cas aigus, il est souvent les deux √† la fois. Lorsque No√ęl Mani√®re, d√©put√© vert, et Olivier Warin, journaliste t√©l√©visuel pour Arte, intitulent un livre commun Non, merci, Oncle Sam1, cela ne peut signifier qu’une chose, √† la lumi√®re de l’histoire et non de l’illusion : ces deux auteurs auraient pr√©f√©r√© voir l’Europe hitl√©rienne ou stalinienne plut√īt qu’influenc√©e par les √Čtats-Unis. Cependant l’Am√©rique est ex√©cr√©e √† gauche surtout parce qu’elle est le repaire du lib√©ralisme. Or, le lib√©ralisme, quand on gratte un peu, cela continue pour les socialistes √† √™tre le fascisme. L’ul-tragauche proc√®de ouvertement √† cette assimilation. Et il ne faut pas pousser tr√®s loin un interlocuteur de la gauche ¬ę mo¬≠d√©r√©e ¬Ľ pour qu’il y vienne aussi, trahissant le fond de sa pen¬≠s√©e. Combien de fois, dans les pages qui pr√©c√®dent, n’avons-nous pas rencontr√©, chez les orateurs qui ne donnaient par ailleurs aucun signe d’ali√©nation, l’expression ¬ę lib√©ralisme totalitaire ¬Ľ et autres √©quivalents ? L’inf√©rence naturelle de ce verdict devrait donc √™tre de pr√©coniser la restauration de la soci√©t√© communiste, le retour aux racines du socialisme, l’abo¬≠lition de la libert√© d’entreprendre et de la libert√© des √©changes. Et c’est l√† qu’est la contradiction. Car, vu le bilan du commu¬≠nisme, et m√™me celui du social-√©tatisme √† la fran√ßaise des ann√©es quatre-vingt, aujourd’hui trop bien connus, la gauche recule devant cette conclusion, encore qu’une proportion sub¬≠stantielle de ses pr√©dicateurs les plus ardents la couvent du regard. Mais, comme un tel programme ne peut donner lieu d√©sormais √† aucune politique concr√®tement men√©e par un gouvernement responsable quel qu’il soit, ce sont surtout les intellectuels de gauche qui, fid√®les √† leur mission historique, n’ont pas manqu√© cette occasion trop belle de s’en faire les h√©rauts.

 

1. Ramsay, 1999.

 

(p.327) Ainsi G√ľnter Grass, dans un roman paru en 1995, Ein mettes Feld (¬ę Une longue histoire ¬Ľ) chante r√©trospective¬≠ment les charmes berceurs de la R√©publique d√©mocratique d’Allemagne, r√©servant toute sa s√©v√©rit√© √† l’Allemagne de l’Ouest. La r√©unification allemande ne fut rien d’autre √† ses yeux qu’une ¬ę colonisation ¬Ľ (nous avons d√©j√† rencontr√© ce terme dans ce contexte) de l’Est par l’Ouest et donc une inva¬≠sion de l’Est par le ¬ę capitalisme imp√©rialiste ¬Ľ. Il aurait fallu faire l’inverse, dit-il, se servir de la RDA comme du soleil √† partir duquel le socialisme aurait rayonn√© sur l’ensemble de l’Allemagne. Fa√ßon de parachever la beaut√© de la d√©monstra¬≠tion, le h√©ros du roman de Grass est un personnage que vous et moi consid√©rerions na√Įvement comme infect et naus√©abond, puisqu’il a pass√© sa vie √† espionner ses concitoyens et √† les moucharder, en servant d’abord la Gestapo, ensuite la Stasi. Mais Grass le juge, quant √† lui, tout √† fait respectable, dans la mesure o√Ļ cet homme a toujours servi un √Čtat antilib√©ral et s’est inspir√© des antiques vertus de l’esprit prussien ! Tels sont la s√Ľret√© de vues historiques et les crit√®res de moralit√© du prix Nobel de litt√©rature 1999 ‘. Ils sont logiques dans la perspective d’une ¬ę r√©sistance ¬Ľ √† l’influence am√©ricaine, puisque les deux seules productions politiques originales de l’Europe au vingti√®me si√®cle, les seules qui ne doivent rien √† la pens√©e ¬ę anglo-saxonne ¬Ľ sont le nazisme et le communisme. Restons donc fid√®les aux traditions du terroir !

 

1. Voir le compte rendu plus d√©taill√© de ce roman par Ros√©-Marie Mercillon, < La nostalgie de Gunter Grass ¬Ľ, Commentaire, n” 72, hiver 1995-1996.

 

(p.329) LA HAINE DU PROGRES

 

L’op√©ration qui absorbe le plus l’√©nergie de la gauche inter¬≠nationale, en cette fin du vingti√®me si√®cle, et pour probable¬≠ment plusieurs ann√©es encore au d√©but du si√®cle suivant, a ainsi pour but d’emp√™cher que soit trait√©e ou m√™me pos√©e la question de sa participation active ou de son adh√©sion passive, selon les cas, au totalitarisme communiste. Tout en feignant de r√©pudier le socialisme totalitaire, ce qu’elle ne fait qu’√† contrecŇďur et du bout des l√®vres, la gauche refuse d’exami¬≠ner, sur le fond, la validit√© du socialisme en tant que tel, de tout socialisme, de peur d’avoir √† d√©couvrir ou, plut√īt, √† reconna√ģtre explicitement que son essence m√™me est totali¬≠taire. Les partis socialistes, dans les r√©gimes de libert√©, sont d√©mocratiques dans la proportion m√™me o√Ļ ils sont moins socialistes.

 

(p.330) Le bruit assourdissant et quotidien de l’orchestration du ¬ę devoir de m√©moire ¬Ľ √† l’√©gard de ce pass√© d√©j√† lointain semble en partie destin√© √† √©pauler le droit √† l’amn√©sie et √† l’autoamnistie des partisans du premier totalitarisme, lequel a s√©vi plus t√īt, plus longuement, beaucoup plus tard et s√©vit encore par endroits sur de vastes √©tendues g√©ographiques et un peu partout dans bien des esprits. Ces partisans couvrent ainsi la voix de ceux qui vou¬≠draient l’√©voquer et ils expliquent au besoin cette honteuse insistance √† parler du communisme par une sournoise compli¬≠cit√© r√©trospective avec le nazisme.

 

(p.331) Le communisme est, pour la gauche, comme un membre fant√īme, un bras ou une jambe disparus, mais que l’amput√© continue √† sentir comme s’il √©tait encore pr√©sent. Et si l’on a vu dispara√ģtre le communisme en tant qu’id√©ologie globale, fa√ßonnant tous les aspects de la vie humaine dans les pays o√Ļ il √©tait implant√© et destin√©e √† r√©gir un jour la totalit√© de la plan√®te, cela ne signifie pas qu’il ait cess√© de contr√īler des pans entiers de nos soci√©t√©s et de nos cultures. C’est ce que Roland Hureaux, dans Les Hauteurs b√©antes de l’Europe2, appelle ¬ę l’id√©ologie en pi√®ces d√©tach√©es ¬Ľ. L’id√©ologie n’est pas n√©cessairement un bloc, observe-t-il. ¬ę Des ph√©nom√®nes de nature id√©ologique peuvent √™tre √† l’Ňďuvre dans tel ou tel secteur de la vie politique, administrative ou sociale sans que l’on soit pour autant dans une soci√©t√© totalitaire. ¬Ľ

Un bon √©chantillon de ces id√©ologies en pi√®ces d√©tach√©es est fourni par le courant d’√©motions n√©gatives suscit√© par la mondialisation des √©changes.

La gu√©rilla urbaine qui se d√©cha√ģna en novembre-d√©cembre 1999 √† Seattle contre l’Organisation mondiale du commerce, plus enrag√©e encore que celle de Gen√®ve en 1998, incarne bien la survivance de la folie totalitaire. On n’ose m√™me plus dire, devant une telle d√©gradation, ¬ę id√©ologie ¬Ľ totalitaire. L’id√©ologie, en effet, pr√©serve au moins les apparences de la

 

1. √Čditions F X. de Guibert, 1999.

 

(p.332) rationalit√©. A Seattle, le spectacle √©tait donn√© par des primitifs de la pseudo-r√©volution. Ils braillaient des protestations et revendications d’une part hors de propos, sans rapport avec l’objet r√©el de la r√©union minist√©rielle de l’OMC, d’autre part h√©t√©roclites et incompatibles entre elles.

 

Hors de propos parce que l’OMC, loin de pr√īner la libert√© sans frein ni contr√īle du commerce international, a √©t√© cr√©√©e en vue de l’organiser, de le r√©glementer, de le soumettre √† un code qui respecte le fonctionnement du march√© tout en l’encadrant de r√®gles de droit. Les manifestants s’en prenaient donc √† un adversaire imaginaire : la mondialisation ¬ę sau¬≠vage ¬Ľ. Elle se r√©v√©la l’√™tre bien moins qu’eux-m√™mes et √† vrai dire l’√™tre si peu que ce fut le protectionnisme, gav√© de sub¬≠ventions, auquel s’accroch√®rent certains grands partenaires de la n√©gociation, qui provoqua au contraire l’√©chec de la conf√©¬≠rence. Un autre reproche gauchiste, celui fait aux pays riches de vouloir imposer le libre-√©change, en particulier la libre cir¬≠culation des capitaux, aux pays moins d√©velopp√©s pour exploiter la main-d’Ňďuvre locale, ses bas salaires et l’insuffisance de sa protection sociale, se r√©v√©la √™tre un autre de ces fruits de la pens√©e communiste qui survivent sous forme de parano√Įa. En effet, ce furent les pays en voie de d√©veloppe¬≠ment qui, √† Seattle, refus√®rent de s’engager √† adopter des mesures sociales, le salaire minimal garanti ou l’interdiction du travail des enfants. Ils argu√®rent que les riches voulaient, en leur imposant ces mesures, r√©duire leur comp√©titivit√©, due √† leur faibles co√Ľts de production, prometteurs d’un d√©collage √©conomique et donc d’une √©l√©vation ult√©rieure de leur niveau de vie. Contrairement aux pr√©jug√©s des gauchistes, c’√©taient les pays les moins d√©velopp√©s, en l’occurrence, qui r√©cla¬≠maient le lib√©ralisme ¬ę sauvage ¬Ľ et les pays capitalistes avanc√©s qui, grev√©s d’un co√Ľt √©lev√© du travail, demandaient une harmonisation sociale parce qu’ils redoutent la concur¬≠rence des pays moins avanc√©s. C’est aux moins riches que la libert√© du commerce profite le plus, parce que ce sont eux qui ont, dans certains secteurs importants, les produits les plus (p.333) comp√©titifs. Et ce sont les plus riches, avec leurs prix de revient √©lev√©s, qui, dans ces m√™mes secteurs, craignent le plus la mondialisation. Au vu des divisions qui, √† propos de la mondialisation commerciale, opposent aussi bien les pays riches entre eux que l’ensemble des pays riches √† l’ensemble des pays moins avanc√©s, on constate que l’id√©e fixe selon laquelle r√©gnerait partout une ¬ę pens√©e unique ¬Ľ lib√©rale n’existe que dans l’imagination de ceux qui en sont hant√©s.

 

De m√™me, au rebours des slogans √©cologistes, fort bruyants eux aussi chez les casseurs de Seattle, ce ne sont pas les multi¬≠nationales, issues des grandes puissances industrielles, qui rechignent le plus √† la protection de l’environnement, ce sont les pays les moins d√©velopp√©s. Ils font valoir qu’au cours d’une premi√®re phase au moins leur industrialisation, pour prendre son essor, doit, comme le fit jadis celle des riches actuels, laisser provisoirement au second plan les pr√©occupa¬≠tions relatives √† l’environnement. Argument √©galement for¬≠mul√© par les p√™cheurs de crevettes d’Inde ou d’Indon√©sie, auxquels les √©colos de Seattle entendaient faire interdire l’em¬≠ploi de certains filets capturant aussi les tortues, esp√®ce mena¬≠c√©e. Quel spectacle comique, ces braillards bien nourris des grandes universit√©s am√©ricaines s’effor√ßant de priver de leur gagne-pain les travailleurs de la mer peinant aux antipodes ! Pourquoi nos √©colos ne s’en prennent-ils pas plut√īt √† la p√™che europ√©enne, √† la sauvagerie prot√©g√©e avec laquelle, persistant √† employer des filets aux mailles √©troites qui tuent les poissons non encore adultes, elle extermine les r√©serves de nos mers ? Il est vrai qu’aller affronter les marins p√™cheurs de Lorient ou de La Corogne ne va pas sans risques. Et charrier des pan¬≠cartes vengeresses contre la libert√© du commerce, dans une ville comme Seattle, o√Ļ quatre salari√©s sur cinq, √† cause de Microsoft ou de Boeing, travaillent pour l’exportation, ne va pas sans ridicule.

 

Autre d√©tail amusant : les m√™mes √©nergum√®nes qui manifes¬≠tent par la violence leur hostilit√© √† la libert√© du commerce militent, avec une √©gale ardeur, en faveur de la lev√©e de l’embargo¬† (p.334) qui frappe le commerce entre les √Čtats-Unis et Cuba. Pourquoi le libre-√©change, incarnation diabolique du capita¬≠lisme mondial, devient-il soudain un bienfait quand il s’agit de le faire jouer au profit de Cuba ou de l’Irak de Saddam Hussein ? Bizarre ! Si la libert√© du commerce international est √† leur yeux un tel fl√©au, ne conviendrait-il pas de faire l’inverse et d’√©tendre l’embargo √† tous les pays ?

 

On ne saurait expliquer ce tissu de contradictions affich√©es collectivement par des gens qui, pris chacun isol√©ment, sont sans doute d’une intelligence tout √† fait normale, sans l’envo√Ľ¬≠tement par le spectre regrett√© du communisme, qui a condi¬≠tionn√© et conditionnera encore longtemps certains sentiments et comportements politiques. Selon ces r√©sidus communistes, le capitalisme demeure le mal absolu et le seul moyen de le combattre est la r√©volution ‚ÄĒ m√™me si le socialisme est mort et si la ¬ę r√©volution ¬Ľ ne consiste plus gu√®re qu’√† briser des vitrines, √©ventuellement en pillant un peu ce qu’il y a derri√®re.

Ce simplisme confortable dispense de tout effort intellec¬≠tuel. L’id√©ologie, c’est ce qui pense √† votre place. Supprimez-la, vous en √™tes r√©duit √† √©tudier la complexit√© de l’√©conomie libre et de la d√©mocratie, ces deux ennemis jur√©s de la ¬ę r√©vo¬≠lution ¬Ľ. L’ennui est que ces bribes id√©ologiques et les mimes r√©volutionnaires qu’elles inspirent servent de paravent √† la d√©fense d’int√©r√™ts corporatistes bien pr√©cis. Derri√®re la cohue des braillards incoh√©rents s’engouffraient √† Seattle les vieux groupes de pression protectionnistes des syndicats agricoles et industriels des pays riches qui, eux, savaient fort bien ce qu’ils voulaient : le maintien de leurs subventions, de leurs privil√®ges, des aides √† l’exportation, sous le pr√©texte en appa¬≠rence g√©n√©reux de lutter contre ¬ę le march√© g√©n√©rateur d’in√©galit√©s ¬Ľ.

Les cris de joie de la r√©volte ¬ę citoyenne! ¬Ľ, proclam√©e telle

 

1. Ce terme est, depuis quelques ann√©es, employ√© adjectivement dans le sens de l’adjectif ¬ę civique ¬Ľ, qui existait d√©j√† et n’avait pas besoin d’un doublet incorrect. Civique : ¬ę propre au bon citoyen ¬Ľ (Grand Robert, 1985) ; ¬ę qui concerne les citoyens, qui appartient √† un bon citoyen ¬Ľ (Littr√©) ; ¬ę qui concerne le citoyen comme membre de la cit√© ¬Ľ (Acad√©mie fran√ßaise).

 

par elle-m√™me, des ONG, de l’ultragauche anticapitaliste, des √©cologistes, de tous les troupeaux hostiles au libre-√©change, qui se sont attribu√© la gloire du fiasco de la conf√©rence de Seattle, ce triomphe bruyant est un v√©ritable festival d’incoh√©¬≠rences. R√©p√©tons-le, ce qui a provoqu√© l’√©chec de Seattle n’est pas du tout l’¬ę ultralib√©ralisme ¬Ľ suppos√© de l’Union euro¬≠p√©enne et des √Čtats-Unis, mais au contraire leur protection¬≠nisme excessif, notamment dans le domaine de l’agriculture, protectionnisme g√©n√©rateur de ressentiments dans les pays √©mergents, en d√©veloppement ou dits ¬ę du groupe de Cairns ¬Ľ, qui sont ou voudraient √™tre gros exportateurs de produits agricoles. Le vainqueur, √† Seattle, ce fut le protec¬≠tionnisme des riches, n’en d√©plaise aux obs√©d√©s qui stigmati¬≠sent leur lib√©ralisme. L√† o√Ļ les pays en voie de d√©veloppement ont marqu√© un point, c’est en refusant les clauses sociales et √©cologiques que l’OMC souhaitait leur faire accepter. En les soutenant, la gauche applaudit par cons√©quent le travail des enfants, les salaires de mis√®re, la pollution, l’esclavage dans les camps de travail chinois, vietnamiens ou cubains. Rarement la nature intrins√®quement contradictoire de l’id√©ologie se sera manifest√©e avec une aussi b√©ate fatuit√©.

 

Nous saisissons l√† sur le vif une autre propri√©t√© de la pens√©e id√©ologique, outre son ignorance d√©lib√©r√©e des faits et son culte des incoh√©rences : sa capacit√© √† engendrer, sous des mots d’ordre progressistes, le contraire de ses buts affich√©s. Elle pr√©tend et croit travailler √† la construction d’un monde √©galitaire et elle fabrique de l’in√©galit√©. Une autre de ces inver¬≠sions de sens entre les intentions et les r√©sultats a √©t√© accom¬≠plie par la politique fran√ßaise de l’√Čducation depuis trente ans. Elle aussi est un bon exemple d’une id√©ologie totalitaire s’appropriant un secteur de la vie nationale au sein d’une soci√©t√© par ailleurs libre.

Le 20 septembre 1997, je publie dans Le Point un modeste √©ditorial intitul√© ¬ęLe naufrage de l’√Čcole¬Ľ1. Modeste parce

 

1. Repris dans mon recueil Fin du siècle des ombres, op. cit., p. 589.

 

(p.336) que je n’y d√©veloppais, je l’avoue, rien de bien original, tant fusaient depuis des ann√©es de toutes parts les lamentations sur la baisse constante du niveau des √©l√®ves, sur les progr√®s de l’illettrisme, de la violence et de ce que l’on appelle par pudeur l’¬ę √©chec scolaire ¬Ľ, apparemment une sorte de cata¬≠strophe naturelle ne d√©pendant en aucune fa√ßon des m√©thodes suivies ou impos√©es par les responsables de notre enseigne¬≠ment public. D√®s le lendemain, je re√ßois une lettre √† en-t√™te du minist√®re de l’Education nationale, sign√©e d’un nomm√© Claude Th√©lot, ¬ę directeur de l’√©valuation et de la prospec¬≠tive ¬Ľ. Tout en me servant ironiquement du ¬ę Monsieur l’Aca¬≠d√©micien ¬Ľ et du ¬ę Cher Ma√ģtre ¬Ľ, cet important personnage daignait me notifier que mon √©ditorial √©tait d’une rare indi¬≠gence intellectuelle et, pour tout dire, ¬ę navrant ¬Ľ. Obligeant, le magnanime directeur se tenait √† ma disposition pour me fournir sur l’√©cole les lumi√®res √©l√©mentaires dont j’√©tais visi¬≠blement d√©pourvu.

Or voil√† que, d√®s la semaine suivante, la presse rend public un rapport de cette m√™me Direction de l’√©valuation et de la prospective. Il en ressort, entre autres atrocit√©s, que 35 % des √©l√®ves entrant en sixi√®me ne comprennent pas r√©ellement ce qu’ils lisent et que 9 % ne savent m√™me pas d√©chiffrer les lettres ‘.

Au vu de cet accablant constat, largement diffus√©, je me posai aussit√īt la question de savoir si par hasard il √©tait tomb√© sous les yeux de M. Claude Th√©lot. Celui-ci ne serait-il pas ce qu’on appelle en anglais un self confessed idiot, un sot qui se proclame lui-m√™me √™tre tel, puisque la Direction de l’√©valua¬≠tion, au sommet de laquelle il tr√īne, corroborait mon article ? Ou alors un paresseux qui n’avait m√™me pas pris la peine de lire les √©tudes r√©alis√©es par ses propres services ? J’√©cartai ces deux hypoth√®ses pour me rallier en fin de compte √† l’explica-

 

1. Voir dans Le Point du 27 septembre 1997 l’article o√Ļ Luc Ferry, lui-m√™me pr√©sident du Conseil national des programmes, expose, analyse et commente lon¬≠guement ce rapport. Voir aussi, dans le m√™me num√©ro, l’√©ditorial de Claude Imbert sur le sujet.

 

(p.337) tion que l’arrogant aveuglement de M. Th√©lot √©tait d√Ľ √† la toute-puissance de l’id√©ologie, qui s’√©tait empar√©e de son cer¬≠veau et de toute sa pens√©e. De m√™me qu’un apparatchik √©tait jadis incapable f√Ľt-ce d’envisager que l’improductivit√© de l’agriculture sovi√©tique p√Ľt provenir du syst√®me m√™me de la collectivisation, ainsi les bureaucrates du minist√®re de l’Edu¬≠cation nationale ne peuvent pas concevoir que l’√©croulement de l’√©cole puisse √™tre d√Ľ au traitement id√©ologique qu’ils lui infligent depuis trente ans. Pour un id√©ologue, obtenir durant des d√©cennies le r√©sultat contraire √† celui qu’il recherchait au d√©part ne prouve jamais que ses principes soient faux ou sa m√©thode mauvaise. Nous saisissons-la sur le vif ce ph√©nom√®ne fr√©quent d’un ¬ę segment totalitaire ¬Ľ au sein d’une soci√©t√© par ailleurs d√©mocratique1. De nombreux tron√ßons id√©ologiques, aujourd’hui surtout de filiation communiste, continuent ainsi de flotter √ßa et l√† de par le monde, alors m√™me que dispara√ģt le communisme comme entit√© politique et comme projet global. Comment et pourquoi ont pu appara√ģtre, comment et pour¬≠quoi peuvent se perp√©tuer, en quelque sorte √† titre posthume, ces trois caract√©ristiques souvent √©voqu√©es dans ces pages, des id√©ologies totalitaires et plus particuli√®rement de l’id√©ologie communiste : l’ignorance volontaire des faits ; la capacit√© √† vivre dans la contradiction par rapport √† ses propres princi¬≠pes ; le refus d’analyser les causes des √©checs ? On ne peut entrevoir de r√©ponse √† ces question si l’on exclut une r√©ponse paradoxale : la haine socialiste pour le progr√®s2.

 

1.¬† Voir Liliane Lur√ßat, La Destruction de l’enseignement √©l√©mentaire. √Čditions F.-X. de Guibert, 1998. √Ä l’occasion du Salon de l’√Čducation, organis√© par le minis¬≠t√®re gour la premi√®re fois en novembre 1999 (il est plus facile d’organiser un Salon de l’Education que l’√©ducation), Mme S√©gol√®ne Royal, ministre charg√©e de l’Ensei¬≠gnement¬† scolaire,¬† ¬ę d√©clare la guerre¬† √† l’illettrisme ¬Ľ¬† (journal du dimanche, 28 novembre 1999). Si elle lui d√©clare la guerre, c’est donc qu’il existe, n’en d√©plaise √† M. Th√©lot. Pis : gr√Ęce √† une enqu√™te de l’Inspection g√©n√©rale de l’√Čducation nationale, rendue publique fin novembre 1999, nous apprenions qu’une proportion croissante des √©l√®ves admis en sixi√®me non seulement ne savent pas lire mais ne sont m√™me plus capables de parler !

2. Sur les rapports ambigus de la gauche avec l’id√©e et la r√©alit√© du progr√®s au cours des deux si√®cles √©coul√©s, Jacques Julliard a en pr√©paration un ouvrage √† para√ģtre chez Gallimard. Je me borne ici √† quelques notations.

 

(p.338) Nous avons vu au chapitre treizi√®me comment les th√©ori¬≠ciens du Parti communiste et ceux de l’ultragauche marxiste condamnent en bloc tous les moyens modernes de communi¬≠cation comme √©tant des ¬ę marchandises ¬Ľ fabriqu√©es par des ¬ę industries culturelles ¬Ľ. Ces pr√©tendus progr√®s n’auraient pour but selon eux que le profit capitaliste et l’asservissement des foules. L’√©dition, la t√©l√©vision, la radio, le journalisme, l’internet, pourquoi pas l’imprimerie ? n’auraient ainsi jamais √©t√© des instruments de diffusion du savoir et des moyens de lib√©ration des esprits. Ils n’auraient au contraire servi qu’√† tromper et √† embrigader.

 

Ce qu’il faut se rappeler, c’est que cette excommunication de la modernit√©, du progr√®s scientifique et technologique et de l’√©largissement du libre choix culturel plonge ses racines dans les origines de la gauche contemporaine et, de fa√ßon √©clatante, dans l’Ňďuvre de l’un de ses principaux p√®res fonda¬≠teurs : Jean-Jacques Rousseau. Nul ne l’a mieux vu et mieux dit que Bertrand de Jouvenel dans son Essai sur la politique de Rousseau1, sinon, bien longtemps avant lui, mais cursivement, Benjamin Constant dans De la libert√© des anciens compar√©e √† celle des modernes. Le texte qui a rendu Rousseau instantan√©¬≠ment c√©l√®bre est, chacun le sait mais rares sont ceux qui en tirent les conclusions appropri√©es, un manifeste virulent contre le progr√®s scientifique et technique, facteur, selon lui, de r√©gression dans la mesure o√Ļ il nous √©loigne de l’√©tat de nature. Ce texte va donc √† l’encontre de toute la philosophie des Lumi√®res, selon laquelle l’avancement de la connaissance rationnelle, de la science et de ses applications pratiques favo¬≠rise l’am√©lioration des conditions de vie des humains. L’hosti¬≠lit√© que les philosophes du dix-huiti√®me si√®cle, notamment Voltaire, vou√®rent rapidement √† Rousseau ne d√©coule pas seu¬≠lement d’animosit√©s personnelles, comme on le r√©p√®te sans trop d’examen : elle a pour cause une profonde divergence

 

1. 1947. Repris en Introduction de l’√©dition du Contrat social dans la collection Pluriel, 1978.

 

(p.339) doctrinale. Au rebours du courant majeur de son temps, Rousseau consid√®re la civilisation comme nocive et d√©gra¬≠dante pour l’homme. Il vante sans cesse les petites commu¬≠naut√©s rurales, il pr√īne le retour au mode de vie ancestral, celui de paysans √©parpill√©s dans la campagne en hameaux de deux ou trois familles. L’objet de son ex√©cration, c’est la ville. Apr√®s le tremblement de terre de Lisbonne, il clame haute¬≠ment que ce s√©isme n’aurait pas fait autant de victimes… s’il n’y avait pas eu d’habitants √† Lisbonne, c’est-√†-dire si Lis¬≠bonne n’avait jamais √©t√© b√Ętie. L’ennemi, √† tous points de vue, c’est la cit√©. Elle est corruptrice et, de plus, expose les humains √† des catastrophes qui ne les frapperaient pas s’ils continuaient √† vivre dans des cavernes ou des huttes. Ainsi, l’humanit√© se porterait beaucoup mieux, culturellement et physiquement, si elle n’avait jamais construit ni Ath√®nes, ni Rome, ni Alexandrie, ni Ispahan, ni Fez, ni Londres, ni S√©ville, ni Paris, ni Vienne, ni Florence, ni Venise, ni New York, ni Saint-P√©tersbourg.

 

Une fois de plus, les visions pass√©istes et le protectionnisme champ√™tre d’une certaine gauche, celle d’o√Ļ est issu le totalita¬≠risme, co√Įncident avec les th√®mes de l’extr√™me droite traditio¬≠naliste, adepte du ¬ę retour aux sources ¬Ľ. Cette convergence se retrouve jusque dans les d√©bats les plus br√Ľlants de la der¬≠ni√®re ann√©e du vingti√®me si√®cle : certains r√©quisitoires contre l’¬ę ultralib√©ralisme ¬Ľ et la ¬ę mondialisation imp√©rialiste ¬Ľ √©taient √† ce point identiques sous des plumes communistes ou ultragauchistes et sous des plumes ¬ę souverainistes ¬Ľ de droite qu’on aurait pu intervertir les signatures sans trahir le moins du monde la pens√©e des auteurs 1.

 

Dans sa logique hostile √† la civilisation, tenue pour corrup¬≠trice, Rousseau est l’inventeur du totalitarisme culturel. La

 

1. C’est le cas de deux articles parus le m√™me jour, 8 d√©cembre 1999 : l’un dans Le Monde, de Charles Pasqua, pr√©sident du Rassemblement pour la France (droite gaulliste) et intitul√© ¬ę La mondialisation n’est pas in√©luctable ¬Ľ ; l’autre d’Alain Kri-vine et Pierre Rousset, tous deux membres de la Ligue communiste r√©volutionnaire, intitul√© ¬ę Encore un effort, camarades ! ¬Ľ et publi√© dans Lib√©ration. Ces deux ¬ę Libres opinions ¬Ľ sont exquis√©ment interchangeables.

 

(p.340) Lettre √† d’Alembert sur les spectacles pr√©figure le jdanovisme ¬ę r√©aliste-socialiste ¬Ľ du temps de Staline et les Ňďuvres ¬ę r√©vo¬≠lutionnaires ¬Ľ de l’Op√©ra de P√©kin du temps o√Ļ c’√©tait Mme Mao Ts√©-toung qui le dirigeait. Pour Rousseau, comme pour les autorit√©s eccl√©siastiques les plus s√©v√®res des dix-septi√®me et dix-huiti√®me si√®cles, le th√©√Ętre est source de d√©gradation des mŇďurs. Il incite au vice en d√©peignant les passions et pousse √† l’indiscipline en stimulant la controverse. Les seules repr√©sentations qui soient √† son go√Ľt sont celles de pi√®ces de patronage, de ces sayn√®tes √©difiantes que l’on improvise quelquefois dans les cantons suisses, les soirs de vendanges. Si Jean-Jacques s’√©tait appliqu√© √† lui-m√™me l’esth√©¬≠tique de Rousseau, il se serait interdit d’√©crire les Confessions et aurait ainsi priv√© la litt√©rature fran√ßaise d’un chef-d’Ňďuvre. Quant aux institutions politiques, Le Contrat social garantit la d√©mocratie exactement de la m√™me mani√®re que la constitu¬≠tion stalinienne de 1937 en Union sovi√©tique. Partant du prin¬≠cipe que l’autorit√© de leur √Čtat √©mane de la ¬ęvolont√© g√©n√©rale ¬Ľ du ¬ę peuple tout entier ¬Ľ, nos deux juristes stipu¬≠lent que plus aucune manifestation de libert√© individuelle ne doit √™tre tol√©r√©e post√©rieurement √† l’acte constitutionnel fon¬≠dateur. C’est dans Le Contrat social que s’exprime, avant la lettre, la th√©orie du ¬ęcentralisme d√©mocratique¬Ľ ou de la ¬ę dictature du prol√©tariat ¬Ľ (dans un autre vocabulaire, bien s√Ľr). Du reste, il est un sympt√īme qui ne trompe pas : Rous¬≠seau exalte toujours Sparte au d√©triment d’Ath√®nes. Au dix-huiti√®me si√®cle et jusqu’√† Maurice Barr√©s, c’√©tait presque un code, un signe de ralliement des adversaires du pluralisme et de la libert√©. Benjamin Constant rel√®ve bien ce penchant pour le permanent camp de r√©√©ducation Spartiate, cher √† la fois au redoutable abb√© de Mably, l’un des plus inflexibles pr√©cur¬≠seurs de la pens√©e totalitaire, et au bien intentionn√© Jean Jacques : ¬ę Sparte, qui r√©unissait des formes r√©publicaines au m√™me asservissement des individus, excitait dans l’esprit de ce philosophe un enthousiasme plus vif encore. Ce vaste cou¬≠vent lui paraissait l’id√©al d’une parfaite r√©publique. Il avait (p.341) pour Ath√®nes un profond m√©pris, et il aurait dit volontiers de cette nation, la premi√®re de la Gr√®ce, ce qu’un acad√©micien grand seigneur disait de l’Acad√©mie fran√ßaise : “Quel √©pouvantable despotisme ! Tout le monde y fait ce qu’il veut. ” ¬Ľ

 

Comme le note avec ironie Bertrand de Jouvenel, Rousseau a √©t√© lou√© depuis deux si√®cles en tant que pr√©curseur d’id√©es en compl√®te opposition avec celles qui avaient √©t√© vraiment les siennes. Il pr√©f√©rait ¬ę les champs plut√īt que la ville, l’agri¬≠culture plut√īt que le commerce, la simplicit√© plut√īt que le luxe, la stabilit√© des mŇďurs plut√īt que les nouveaut√©s, l’√©galit√© des citoyens dans une √©conomie simple plut√īt que leur in√©ga¬≠lit√© dans une √©conomie complexe et… par-dessus tout, le tradi¬≠tionalisme plut√īt que le progr√®s ¬Ľ. Mais en ce sens, s’il ne fut pas, contrairement √† la l√©gende, un fondateur intellectuel de la d√©mocratie lib√©rale, il le fut bel et bien de la gauche totalitaire.

 

√Ä l’instar de Jean-Jacques Rousseau, Friedrich Engels, dans sa c√©l√®bre Situation des classes laborieuses en Angleterre, publi√©e en 1845, d√©peint l’industrialisation et l’urbanisation avant tout comme des facteurs de destruction des valeurs morales traditionnelles, notamment familiales. Dans les nou¬≠velles cit√©s industrielles, les femmes sont, dit-il, amen√©es √† tra¬≠vailler hors du foyer. Elle ne peuvent donc remplir le r√īle qui leur a √©t√© d√©volu par la nature : ¬ę veiller sur les enfants, faire le m√©nage et pr√©parer les repas ¬Ľ. Pis : si le mari est au ch√ī¬≠mage, c’est √† lui qu’incomb√© cette t√Ęche. Horreur ! ¬ę Dans la seule ville de Manchester, des centaines d’hommes sont ainsi condamn√©s √† des travaux m√©nagers. On comprend ais√©ment l’indignation justifi√©e d’ouvriers transform√©s en eunuques. Les relations familiales sont invers√©es1. ¬Ľ Le mari est priv√© de sa virilit√©, cependant que l’√©pouse, livr√©e √† elle-m√™me dans la grande ville, s’expose √† toutes les tentations. Il n’√©chappera pas au lecteur que nous n’avons pas pr√©cis√©ment affaire l√†, dans le sermon du r√©v√©rend Engels, √† un programme annon¬≠ciateur de la lib√©ration de la femme.

 

1. Chapitre septième.

 

(p.342) Les soci√©t√©s cr√©√©es par le ¬ę socialisme r√©el ¬Ľ furent de fait les plus archa√Įques que l’humanit√© ait connues depuis des mil¬≠l√©naires. Ce ¬ę retour √† Sparte ¬Ľ caract√©rise d’ailleurs toutes les utopies. Les soci√©t√©s socialistes sont oligarchiques. La mino¬≠rit√© dirigeante y assigne √† chaque individu sa place dans le syst√®me productif et son lieu de r√©sidence, puisqu’il y est interdit de voyager librement, m√™me dans le pays, sans une autorisation, mat√©rialis√©e par le ¬ę passeport int√©rieur ¬Ľ. La doctrine officielle doit p√©n√©trer dans chaque esprit et consti¬≠tuer sa seule nourriture intellectuelle. L’art m√™me n’existe qu’√† des fins √©difiantes et doit se borner √† exalter avec la plus hilarante niaiserie une soci√©t√© nageant dans le bonheur socialiste et √† refl√©ter l’extase de la reconnaissance admirative du peuple envers le tyran supr√™me. La population est, bien entendu, coup√©e de tout contact avec l’√©tranger, qu’il s’agisse d’information ou de culture, isolement qui r√©alise le r√™ve de protectionnisme culturel cher √† certains intellectuels et artistes fran√ßais depuis qu’ils se sentent menac√©s par le ¬ę danger ¬Ľ de la mondialisation culturelle. Ils d√©noncent en celle-ci un risque d’uniformisation de la culture. Comme si l’uniformit√© culturelle n’√©tait pas, au contraire, de fa√ßon √©clatante la marque des soci√©t√©s closes, au sens o√Ļ Karl Popper et Henri Bergson ont employ√© cet adjectif ! Et comme si la diversit√© n’√©tait pas, tout au long de l’histoire, le fruit naturel de la multiplication des √©changes culturels ! C’est dans les soci√©t√©s du socialisme r√©el que des camps de r√©√©ducation ont pour fonction de remettre dans le droit chemin de la ¬ę pens√©e uni¬≠que ¬Ľ tous les citoyens qui osent cultiver une quelconque dif¬≠f√©rence. Cette m√™me r√©√©ducation a en outre l’avantage de fournir une main-d’Ňďuvre d’un co√Ľt n√©gligeable. Encore en l’an 2000, plus d’un tiers de la main-d’Ňďuvre chinoise est constitu√©e d’esclaves. Point d’√©tonnement √† ce que les pro¬≠duits qu’ils fabriquent ainsi presque gratuitement parviennent sur les march√©s internationaux √† des prix ¬ę imbattables ¬Ľ. Et qu’on ne vienne pas dire qu’il s’agit-l√† d’un m√©fait du lib√©ra¬≠lisme : le lib√©ralisme suppose la d√©mocratie, avec les lois sociales qui en d√©coulent.

 

(p.343) Il para√ģt incroyable qu’il puisse y avoir encore aujourd’hui des gens assez nombreux qu’habit√© la nostalgie de ce type de soci√©t√©, soit en totalit√©, soit en ¬ę pi√®ces d√©tach√©es ¬Ľ. Et pour¬≠tant c’est un fait. La longue tradition, √©chelonn√©e sur deux mill√©naires et demi, des Ňďuvres des utopistes, √©tonnamment semblables, jusque dans les moindres d√©tails, dans leurs pres¬≠criptions en vue de construire la Cit√© id√©ale, atteste une v√©rit√© : la tentation totalitaire, sous le masque du d√©mon du Bien, est une constante de l’esprit humain. Elle y a toujours √©t√© et y sera toujours en conflit avec l’aspiration √† la libert√©.

 

Charles Maisin, /Nandrin/, Dictature du prolétariat ou peste brune?, LB 19/1/2000

 

Question d‚Äôun journaliste au ministre Ylieff: ‚ÄúEntre la peste brune et la dictature du prol√©tariat, que pr√©f√©rez-vous?‚ÄĚ

R√©ponse du ministre: ‚ÄúLa dictature du prol√©tariat!‚ÄĚ

 

Jean-Marie Differdange, A bas la calotte!, AL 25/05/1999

 

Les socialistes ont l‚Äôhabitude de ponctuer l‚ÄôInternationale en braillant ‚ÄúA bas les calotins‚ÄĚ.

O√Ļ est la diff√©rence entre ‚ÄúA bas les calotins‚ÄĚ et ‚ÄúA bas les Arabes ou les Juifs‚ÄĚ?