communism: a disaster for humanity

Communisme et totalitarisme (Stéphane Courtois): extraits

Stéphane Courtois, Communisme et totalitarisme, éd. Perrin, 2009

(p.9) (…) l’existence dĂ©montrĂ©e du fameux « ClĂ©ment » – Eugen Fried – qui fut le vĂ©ritable patron du PCF durant les annĂ©es 1930, les nĂ©gociations officieuses entre la direction du PCF et le reprĂ©sentant de Hitler Ă  Paris de juin Ă  aoĂ»t 1940, la responsabilitĂ© du NKVD soviĂ©tique dans l’assassinat de plus de 4 400 officiers polonais Ă  Katyn, l’organisation par Staline d’une famine-gĂ©nocide contre la paysannerie ukrainienne faisant environ 4 mil­lions de morts en 1932-1933, l’ampleur de la Grande Terreur stalinienne de 1937-1938 qui entraĂźna l’assassi­nat de plus de 700 000 personnes en quatorze mois… La liste est interminable.

 

(p.9) Comment comprendre la ruse, l’audace et la cruautĂ© de Staline au pouvoir si l’on ignore les relations intimes du jeune Staline bolchevique d’avant 1914 avec le grand banditisme du Caucase, mĂȘlant allĂšgrement (p.10) « expropriations » (hold-up), racket rĂ©volutionnaire et rĂšglements de comptes de type mafieux ? Peut-on conti­nuer de prĂ©senter Nikita Khrouchtchev comme un quasi dĂ©mocrate antistalinien, quand on dĂ©couvre qu’il fut le chouchou de Staline dans les annĂ©es 1930, le bourreau de Moscou puis de 1’Ukraine lors de la Grande Terreur puis de la Pologne orientale occupĂ©e par l’ArmĂ©e rouge le 17 septembre 1939, l’homme qui demanda par tĂ©lé­gramme Ă  Staline l’autorisation de dĂ©porter les femmes et les enfants des officiers polonais assassinĂ©s, et celui qui rĂ©affirma la dimension totalitaire du rĂ©gime aprĂšs 1957 en rĂ©tablissant l’omnipotence du parti sur l’appa­reil d’Etat ? Que comprendre Ă  la Grande Terreur de 1937-1938 si l’on ignore l’itinĂ©raire stupĂ©fiant de celui qui en fut l’exĂ©cuteur sous les ordres de Staline, NicolaĂŻ Iejov ? Georges Dimitrov n’est-il que le hĂ©ros du procĂšs de Leipzig contre Goering et le chantre de l’antifascisme au VIIe congrĂšs du Komintem en 1935, quand son Jour­nal et les archives nous rĂ©vĂšlent sa soumission totale Ă  Staline, sa participation aux plus hautes sphĂšres du pouvoir soviĂ©tique et son rĂŽle majeur dans la soviĂ©tisa­tion particuliĂšrement brutale de la Bulgarie ? Que dire de Jacques Duclos, ce candidat Ă  la prĂ©sidence de la RĂ©publique française en 1969, dont les relations cons­tantes avec le NKVD/KGB – organisation Ă©minemment criminelle – sont dĂ©sormais avĂ©rĂ©es par les archives et qui adressa des rapports circonstanciĂ©s sur la nĂ©gocia­tion avec l’occupant nazi Ă  Paris Ă  l’étĂ© 1940 ? Et d’Artur London, devenu Ă  travers son livre et le film Ă©ponyme L’Aveu, le hĂ©ros du communisme antistalinien, mais dont les archives tchĂšques rĂ©vĂšlent le rĂŽle d’agent de la police politique tant durant la Guerre d’Espagne que dans la TchĂ©coslovaquie des annĂ©es 1940 ? Et de Maurice Thorez, dĂ©sertant son rĂ©giment dĂ©but octobre 1939 sur ordre du Komintern pour rejoindre Moscou en avion sous passeport soviĂ©tique ? Ou, du mĂȘme Thorez (p.11) recevant de Staline, au Kremlin le 19 novembre 1944, la directive de se dĂ©barrasser au plus vite du gĂ©nĂ©ral de Gaulle… objectif atteint le 30 janvier 1946 ?

 

(p.14) (…) Ă  condition de s’appuyer sur une documentation incontestable et copieuse, l’historien ne peut se contenter d’une approche positiviste destinĂ©e Ă  contourner l’interrogation sur les valeurs portĂ©es par un phĂ©nomĂšne historique, voire par toute une Ă©poque. MĂȘme si cette interrogation dĂ©range profondĂ©ment – des hommes se rĂ©clamant d’un Bien supĂ©rieur ont ins­taurĂ© un Mal absolu – et renvoie, une nouvelle fois, Ă  la comparaison avec le nazisme.

 

(p.25) Pourquoi la guerre est inĂ©luctable sous l’impĂ©rialisme

Estimant avoir dĂ©montrĂ© la nature Ă©conomique de la crise du capitalisme, LĂ©nine aborde la question poli­tique. Plaquant le poids de la guerre sur sa vision de l’avant-guerre, il Ă©crit : « L’impĂ©rialisme est l’époque du capital financier et des monopoles, qui provoquent par­tout des tendances Ă  la domination et non Ă  la libertĂ©. RĂ©action sur toute la ligne, quel que soit le rĂ©gime poli­tique, aggravation extrĂȘme des antagonismes dans ce domaine Ă©galement ; tel est le rĂ©sultat de ces tendances. De mĂȘme se renforcent particuliĂšrement l’oppression nationale et les tendances Ă  l’annexion10. »

On se demande de quelle absence de libertĂ© et de quelle rĂ©action parle LĂ©nine, alors que la pĂ©riode d’avant 1914 a Ă©tĂ© l’ñge d’or de l’avant-gardisme esthé­tique, de la montĂ©e en puissance du suffrage universel et des mouvements socialistes et syndicalistes dans toute l’Europe, Ă  commencer par l’Allemagne et la France. Quant Ă  l’oppression nationale et Ă  l’annexion, l’Europe Ă©tait encore, avant 1914, travaillĂ©e en profon­deur par les poussĂ©es nationalitaires et 1919 a marquĂ© un formidable mouvement de libĂ©ration de trois des grands empires : TchĂ©coslovaquie, Pologne, Estonie, Lettonie, Lituanie, Finlande, Yougoslavie, Autriche, Hongrie ; autant de nouveaux Etats crĂ©Ă©s en Europe. LĂ©nine s’est donc trompĂ© du tout au tout sur la ten­dance de fond. Ou plutĂŽt, il lui Ă©tait impossible d’admettre que le capitalisme en expansion entraĂźnait Ă  sa suite un dĂ©veloppement des arts, des techniques, du sentiment national, de la dĂ©mocratie et mĂȘme du niveau de vie des classes populaires tant urbaines que rurales. Seule la guerre et son spectacle de dĂ©solation lui permettent d’affirmer le contraire.

 

(p.38) Pour LĂ©nine, « la charpente de la sociĂ©tĂ© socialiste » doit ĂȘtre formĂ©e des « grandes banques [qui] consti­tuent l’“appareil d’Etat” dont nous avons besoin pour rĂ©aliser le socialisme et que nous prenons tout prĂȘt au capitalisme. […] Une banque d’Etat, unique, vaste parmi les plus vastes, qui aurait des succursales dans chaque canton, auprĂšs de chaque usine, voilĂ  dĂ©jĂ  les neuf dixiĂšmes de l’appareil socialiste. VoilĂ  la comptabi­litĂ© Ă  l’échelle nationale, le contrĂŽle Ă  l’échelle nationale de la production et de la rĂ©partition des produits28. » Pour renforcer son argumentation et prouver qu’il ne s’agit pas d’élucubrations socialistes, LĂ©nine insiste sur le fait que ces nouveaux moyens de contrĂŽle ont Ă©tĂ© « crĂ©Ă©s non pas par nous, mais par le capitalisme dans sa phase de guerre impĂ©rialiste ». LĂ©nine envisage donc de construire le socialisme en utilisant conjointement les puissants appareils bureaucratiques mis en place par l’Etat et par le capital privĂ©. Il va mĂȘme jusqu’à annon­cer que sous le pouvoir bolchevique cette bureaucratie sera fortement accrue. En 1921, on comptait dĂ©jĂ  en URSS cinq fois plus de fonctionnaires civils que dans la Russie de 1917, alors que l’économie produisait huit fois moins de richesses29.

 

(p.39) Or LĂ©nine au pouvoir va immĂ©diatement sortir la sta­tistique de ce contexte dĂ©mocratique. Le signe en sera donnĂ© dĂšs novembre 1917 quand la grande majoritĂ© de la bureaucratie d’Etat russe, qui avait acceptĂ© de tra­vailler pour le Gouvernement provisoire, refusera de se mettre au service d’un pouvoir illĂ©gitime. DĂšs 1921, le pouvoir soviĂ©tique dĂ©cida de rejeter les donnĂ©es du ser­vice de statistique quand elles ne rĂ©pondaient pas Ă  sa volontĂ© politique. Ainsi la grande famine de 1921-1923 fut-elle en partie provoquĂ©e par la dĂ©cision politique de majorer fortement les estimations de la rĂ©colte propo­sĂ©es par les services compĂ©tents et de calculer les rĂ©qui­sitions de blĂ© en consĂ©quence30. Ayant supprimĂ© la bureaucratie des entreprises privĂ©es et refusant de se soumettre aux indications de la bureaucratie d’Etat, le rĂ©gime bolchevique Ă©tait condamnĂ© Ă  pratiquer la ter­reur et le mensonge officiel.

 

(p.41) (…) nous savons, en particulier depuis les synthĂšses du Livre noir du commu­nisme, que l’arme de la faim – au quotidien Ă  travers la nomenclature du rationnement selon la catĂ©gorie Ă  laquelle chaque individu est rattachĂ©, mais aussi lors (p.42) des gigantesques famines rĂ©sultant de rĂ©quisitions de cĂ©rĂ©ales – a Ă©tĂ© l’un des Ă©lĂ©ments majeurs de dĂ©finition du totalitarisme d’obĂ©dience communiste, et par la suite nazie (par exemple dans les ghettos juifs).

(p.42) Dans l’approche traditionnelle du totalitarisme, cette dimension du contrĂŽle total de l’économie, c’est-Ă -dire des moyens de subsistance de l’ensemble de la popula­tion, est trop sous-estimĂ©e, au bĂ©nĂ©fice de certaines dimensions du phĂ©nomĂšne : la politique (parti unique, idĂ©ologie, principe du chef) et le crime (terreur, camps, dĂ©portations, etc.). En soulignant le phĂ©nomĂšne des famines, Le Livre noir du communisme a fait toucher du doigt Ă  quel point l’arme de la faim avait Ă©tĂ© un facteur majeur de la puissance totalitaire.

 

(p.44) (…) l’étatisation des moyens de production aboutirait Ă  la confusion des administrations publiques et privĂ©es et allait entraĂźner une toute-puissance de l’Etat-patron face aux salariĂ©s. Il n’y aurait plus le contrepoids des syndicats et des partis ouvriers face Ă  l’autoritĂ© dĂ©sormais dominante de l’Etat. L’histoire lui donna presque immĂ©diatement raison, les bolcheviks n’hĂ©sitant pas Ă  bombarder les usines rĂ©calci­trantes, Ă  fusiller massivement Ă  Petrograd en 1921 les ouvriers rĂ©voltĂ©s, ou Ă  proposer, comme Trotski, la crĂ©ation d’« armĂ©es du travail ». La liquidation du rĂŽle revendicatif des syndicats – symbolisĂ©e en 1936 par le suicide de Tomski, le chef des syndicats soviĂ©tiques -, l’instauration en 1939 en URSS du livret ouvrier et la crĂ©ation du Goulag ne seront que des dĂ©veloppements logiques confirmant l’analyse de Max Weber.

 

(p.45) Or, avec la prise du pouvoir, toutes les barriĂšres sont rompues. Le parti qui Ă©tait le moyen de la rĂ©volution devient sa propre fin, avec une seule prĂ©occupation : ne pas perdre ce pouvoir qui fait qu’il est sa propre fin. Arrivera alors ce que Max Weber n’avait pas osĂ© imagi­ner. En effet, face aux fins rationnelles imposĂ©es par la dĂ©mocratie et le marchĂ©, LĂ©nine – et Ă  sa suite Staline et bientĂŽt Hitler – a voulu crĂ©er un autre type de domi­nation reposant sur des fins que Weber qualifierait d’« irrationnelles » mais qui, en rĂ©alitĂ©, relĂšvent d’un autre type de rationalitĂ© commandĂ© par un impĂ©ratif : conserver Ă  tout prix pour le parti le monopole du pou­voir.

(p.46) Cette fin implique « rationnellement » la nĂ©cessitĂ© d’interdire – voire d’exterminer par la Terreur – tout groupe ou individu susceptible de contester le mono­pole du pouvoir, tant dans les domaines politique – principe du parti unique -, que culturel – principe de l’idĂ©ologie unique et obligatoire -, qu’économique – principe de la destruction de la propriĂ©tĂ© privĂ©e des moyens de productions, mais aussi souvent de la pro­priĂ©tĂ© individuelle rĂ©duite au minimum (les habits, la gamelle pour manger).

 

(p.123) PoussĂ©e Ă  son extrĂ©mitĂ©, la logique de la terreur peut aboutir Ă  des phĂ©nomĂšnes stupĂ©fiants. Ainsi, dans la prison roumaine de Pitesti, entre 1949 et 1952, est expĂ©rimentĂ©e une ingĂ©nierie psychologique destinĂ©e Ă  dĂ©truire, par une torture physique et psychique intense, la personnalitĂ© d’étudiants nationalistes et chrĂ©tiens afin de les transformer, par un rĂ©flexe pavlovien de peur/ obĂ©issance, en « hommes nouveaux » destinĂ©s Ă  devenir des cadres communistes7.

Sous les Khmers rouges, dans la prison de Tuol Sleng, plus de 15 000 prisonniers, souvent membres du parti – y compris des enfants de quinze ans – sont tor­turĂ©s jusqu’à ce qu’ils « avouent » des crimes imagi­naires, puis assassinĂ©s ; au Cambodge, la terreur atteint une telle intensitĂ© qu’elle dĂ©sintĂšgre la sociĂ©tĂ© et suscite un stress si intense que nombre de victimes sont rĂ©si­gnĂ©es Ă  la mort.

Enfin, la terreur, tant contre les pouvoirs en place que contre les populations, est pratiquée par nombre de groupes communistes menant des luttes armées, en Asie, en Amérique latine ou en Afrique.

 

 

(p.124) Conditions d’efficacitĂ© de la terreur

 

Pour fournir son efficacitĂ© maximale, la terreur doit s’appuyer sur une puissante police politique, mais elle doit aussi bĂ©nĂ©ficier de quatre autres conditions : la sur­prise, le secret, la dĂ©lation et l’enfermement. Le fait que, comme lors de la Grande Terreur, l’on ne sache ni qui est visĂ©, ni pourquoi, ni quand, contribue grandement Ă  susciter l’angoisse. Le secret entretient Ă  la fois peur et espoir – des personnes disparaissent du soir au matin, mais leurs proches espĂšrent toujours les revoir, alors qu’elles ont Ă©tĂ© assassinĂ©es depuis longtemps -, et il permet de cacher au reste du monde l’ampleur des massacres qui pourrait ternir l’image du rĂ©gime. La dĂ©lation gĂ©nĂ©ralisĂ©e dĂ©sagrĂšge la sociĂ©tĂ© de l’intĂ©rieur, chacun craignant que ses collĂšgues de travail, ses voisins, voire ses proches, ne le dĂ©noncent, pour des propos ou actes hostiles au rĂ©gime, ou par vengeance ; il est symptoma­tique que le rĂ©gime soviĂ©tique ait proposĂ© comme hĂ©ros Ă  la jeunesse le petit Pavel Morozov, qui avait dĂ©noncĂ© ses propres parents Ă  la police politique lors de la col­lectivisation et qui, pour cela, avait Ă©tĂ© assassinĂ© par ses oncles. Enfin l’enfermement dans des frontiĂšres sĂ©vĂšre­ment gardĂ©es – comme le mur de Berlin – Ă©teint tout espoir d’échapper Ă  la soumission et nourrit la rĂ©signa­tion et la collaboration avec le rĂ©gime.

La RDA est un bon exemple de l’efficacitĂ© du couple dĂ©lation-enfermement. Disposant de dossiers sur plus de 4 millions de citoyens « suspects » – sur une popula­tion de 17 millions d’habitants -, la Stasi tenait le record du quadrillage policier, avec 91 015 salariĂ©s, soit 1 tchĂ©kiste pour 180 habitants – en URSS, le rapport n’était que de 1 pour 595. C’est d’ailleurs l’un des succĂšs de ces polices politiques : une fraction de la population s’associe Ă  la rĂ©pression de la sociĂ©tĂ©. (p.125) Les informateurs – y compris des enfants – sont recrutĂ©s en fonction de leur utilitĂ© opĂ©rationnelle. Les formes de collaboration sont multiples ainsi que les motivations. Certains le font sous la contrainte, d’autres par adhĂ©sion Ă  l’idĂ©ologie ; d’autres enfin – une part croissante – sont des carrié­ristes ou des opportunistes qui espĂšrent favoriser leur ascension sociale ou professionnelle, et l’accĂšs Ă  des privilĂšges8.

Le bilan de la terreur

Il n’est pas aisĂ© de dresser un bilan gĂ©nĂ©ral de la ter­reur communiste, eu Ă©gard au caractĂšre souvent ano­nyme des victimes, Ă  la nature diverse des violences, au secret dont elles sont entourĂ©es et Ă  la fermeture des archives pour des pays aussi importants que la Chine, le Vietnam ou Cuba. Un bilan provisoire indique des ordres de grandeur. En URSS, sous LĂ©nine, environ 6 millions de morts et sous Staline plus de 10 millions – collectivisation et famines de 1931-1933, 5 millions et 1 million en 1947 ; Grande Terreur, 700 000 ; dĂ©portĂ©s au Goulag 2 millions -, plus de 18 millions de personnes Ă©tant passĂ©es par le Goulag. En Pologne, de septembre 1939 Ă  juin 1941 : plus de 50 000 fusillĂ©s, au moins 330 000 dĂ©portĂ©s au Goulag, sur une population de 12 millions d’habitants9. En Estonie, de juin 1940 Ă  juin 1941, puis Ă  partir de 1945 : 40 000 fusillĂ©s, 135 000 dĂ©portĂ©s au Goulag, sur une population de 1 million d’habitants10. En Litua­nie, Lettonie et Bessarabie, pas de chiffres exactement Ă©tablis, mais les mĂȘmes ordres de grandeur que pour l’Estonie. En Roumanie et en Hongrie, des centaines de milliers de personnes internĂ©es ou condamnĂ©es au tra­vail forcĂ©, voire dĂ©portĂ©es au Goulag soviĂ©tique. En Bulgarie, au moins 30 000 disparitions Ă  l’automne 1944. (p.126) En Yougoslavie, plus de 100 000 assassinats par les titistes Ă  la LibĂ©ration et des dizaines de milliers de dĂ©portĂ©s et d’exilĂ©s. En Chine de 1949 Ă  2007 : envi­ron 70 millions de morts, dont 40 Ă  50 millions dus Ă  la famine du Grand Bond en avant. Cambodge, de 1975 Ă  1979 : 1 700 000 morts sur moins de 8 mil­lions d’habitants. CorĂ©e du Nord : environ 2 millions de morts. Afrique : 1 700 000 morts (famines, guerre civile). Afghanistan : 1 500 000 morts.

Soulignons en outre qu’une terreur courte mais de haute intensitĂ© – comme sous les Khmers rouges de 1975 Ă  1979 – a eu autant, voire plus d’effets destructeurs que la mise en Ɠuvre d’une terreur de basse intensitĂ© pen­dant plusieurs dĂ©cennies – par exemple en Roumanie. Par ailleurs, au-delĂ  du bilan comptable, il faut prendre en compte les profonds traumatismes psychologiques, tant individuels que collectifs, qu’ont subi les sociĂ©tĂ©s, en particulier le phĂ©nomĂšne gĂ©nĂ©ralisĂ© de dĂ©responsabilisa­tion individuelle qui explique en partie les difficultĂ©s de mise en Ɠuvre des Ă©conomies post-soviĂ©tiques.

 

 

(p.128) La « dĂ©koulakisation », engagĂ©e par Staline en 1929 sur le slogan « Liquidons les koulaks en tant que classe », vise l’extermination de l’élite paysanne. Quant Ă  la famine organisĂ©e par Staline en Ukraine en 1932- 1933, elle relĂšve Ă  la fois du gĂ©nocide de classe et de nation : environ 30 % de la population qui, sur le plan ethnique, peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme ukrainienne, dis­paraĂźt alors de son territoire par fusillade, mort de faim, dĂ©portation ou exil – principalement les Ă©lites poli­tiques, intellectuelles et paysannes. (p.129) Quant aux Khmers rouges, ils ont pratiquĂ© un gĂ©nocide sur leur propre peuple, ce que certains historiens nomment un dĂ©mo- cide. Et au Tibet, la Chine communiste poursuit depuis des dĂ©cennies un ethnocide.

(p.131) LĂ©nine et la destruction de l’intelligentsia russe 

 

AprĂšs avoir Ă©crasĂ© les rĂ©voltes ouvriĂšres Ă  Saint- PĂ©tersbourg et Cronstadt au printemps 1921, puis avoir mis Ă  genou la paysannerie russe lors de la grande famine de 1920-1922, le pouvoir soviĂ©tique s’attaqua Ă  l’étĂ© 1922 aux derniĂšres forces sociales encore indĂ©pendantes, les personnalitĂ©s de l’intelligentsia dont il expulsa Ă  l’étranger ou envoya en exil intĂ©rieur 167 des plus Ă©minents repré­sentants.

 

(p.139) Une fois la Russie « nettoyĂ©e », LĂ©nine pouvait enfin proclamer, en dĂ©cembre 1922, la crĂ©ation de l’Union des RĂ©publiques Socialistes SoviĂ©tiques, le premier Etat totalitaire.

 

 

STALINE

 

(p.143) Dans un livre remarquable, Simon Sebag Montefiore a rĂ©cemment Ă©clairĂ© un aspect fondamental de la personna­litĂ© de Staline qui explique en partie ce succĂšs : les rela­tions Ă©troites, tissĂ©es bien avant 1914, du jeune bolchevik gĂ©orgien avec le grand banditisme du Caucase2. DĂšs 1869, NetchaĂŻev Ă©crivait : « Nous devons nous unir au monde hardi des brigands, les seuls et authentiques rĂ©volution­naires en Russie3. » Staline suivit ce prĂ©cepte et, grĂące aux attaques Ă  main armĂ©e, au racket rĂ©volutionnaire et au chantage, il devint celui que LĂ©nine nomma « le merveilleux GĂ©orgien» – parce qu’il abondait le trĂ©sor du groupe bolchevique -, qu’il coopta en 1912 Ă  son ComitĂ© central, puis qu’il nomma en 1922 secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du parti.

 

 

(p.146) Le soixante-dixiĂšme anniversaire du vainqueur de Stalingrad, en 1949, fut d’ailleurs l’occasion du plus stu­pĂ©fiant dĂ©ferlement d’adoration qu’un humain ait pu connaĂźtre au XXe siĂšcle. Le PCF ne fut pas en reste qui publia une brochure et diffusa un film intitulĂ©s « L’homme que nous aimons le plus ». L’HumanitĂ© du 8 dĂ©cembre 1948 publia Ă  sa gloire un poĂšme intitulĂ© « Joseph Staline », dĂ» Ă  la plume de l’un des plus grands poĂštes français du XXe siĂšcle :

« Et mille et mille frĂšres ont portĂ© Karl Marx Et mille et mille frĂšres ont portĂ© LĂ©nine Et Staline pour nous est prĂ©sent pour demain Staline dissipe aujourd’hui le malheur La confiance est le fruit de son cerveau d’amour La grappe raisonnable tant elle est parfaite

[…] Staline dans le cƓur des hommes est un homme Sous sa forme mortelle avec des cheveux gris BrĂ»lant d’un feu sanguin dans la vigne des hommes Staline rĂ©compense les meilleurs des hommes Et rend Ă  leurs travaux la vertu du plaisir Car travailler pour vivre est agir pour la vie Car la vie et les hommes ont Ă©lu Staline Pour figurer sur terre leur espoir sans bornes6. »

C’était signĂ© Paul Eluard… Mais Louis Aragon ne fut pas en reste qui, lors de la remise d’un prix Staline, Ă  Ilya Ehrenbourg Ă  Moscou le 28 janvier 1953, quelques semaines seulement avant la mort du tyran, dĂ©clamait avec des accents pathĂ©tiques cet improbable dithyrambe :

« Ce prix porte le nom de l’homme en qui les peuples du monde mettent leurs espoirs de triomphe de la cause (p.147) de la paix ; de l’homme dont chaque parole retentit Ă  tra­vers le monde ; de l’homme qui a amenĂ© le peuple sovié­tique au socialisme. […] Cette distinction porte le nom du plus grand philosophe de tous les temps. De celui qui Ă©duque les hommes et transforme la nature ; de celui qui a proclamĂ© que l’homme est la plus grande valeur sur terre ; de celui dont le nom est le plus beau, le plus proche, le plus Ă©tonnant dans touts les pays pour tous ceux qui luttent pour leur dignitĂ©, le nom du camarade Staline7. »

 

 

(p.148) (…) la guerre contre la paysannerie qui accom­pagna la collectivisation forcĂ©e des annĂ©es 1929-1933, avec le slogan lancĂ© par Staline : « Liquidons les koulaks en tant que classe ». Le « koulak » dĂ©signait celui qui manifestait la moindre opposition Ă  la collectivisation, forme modernisĂ©e du servage. En 1930-1931, environ 30 000 « koulaks » furent fusillĂ©s, 1 680 000 dĂ©portĂ©s avec leurs familles, pendant que 1 million d’autres fuyaient leur village et que 2 millions Ă©taient exilĂ©s dans d’autres rĂ©gions. Puis de l’étĂ© 1932 au printemps 1933, (p.149) ce fut la grande famine organisĂ©e contre la paysannerie ukrainienne ; en dĂ©crĂ©tant la rĂ©quisition par l’Etat de l’ensemble des rĂ©coltes, en envoyant des dizaines de milliers de commandos communistes s’emparer par la force de l’ultime ravitaillement des rĂ©calcitrants, Staline a provoquĂ© un vĂ©ritable gĂ©nocide de classe et d’ethnie, entraĂźnant la mort de 5 Ă  6 millions de personnes en neuf mois12.

AprĂšs l’assassinat de Kirov le 1er dĂ©cembre 1934, Sta­line commença Ă  programmer la Grande Terreur, inau­gurĂ©e Ă  l’étĂ© 1936 par le premier des trois Grands ProcĂšs de Moscou. A cet effet, il nomma Ă  la tĂȘte du NKVD l’un de ses affidĂ©s les plus proches, NikolaĂŻ Iejov13. En dehors de toute procĂ©dure judiciaire digne de ce nom et dans des dĂ©lais dĂ©terminĂ©s, Iejov fut chargĂ© de « traiter » des populations d’« ennemis du peuple », selon des quotas fixĂ©s Ă  l’avance, et des modalitĂ©s ne comprenant que deux catĂ©gories : la lre – fusillĂ©s – et la seconde – dĂ©portĂ©s. DĂ©sormais, les ordres opĂ©rationnels du NKVD, directement inspirĂ©s par Staline, scandĂšrent les quatorze mois qui courent du 30 juillet 1937 au 1er novembre 1938 :

  • ordre opĂ©rationnel n° 00447      du     30 juillet         1937

visant les « koulaks » ayant terminĂ© leur peine ou Ă©va­dĂ©s du Goulag, les religieux et croyants, les ex-membres des partis non-communistes, les criminels et en gĂ©nĂ©ral les « gens du passĂ© », autorisant l’arrestation de 767 397 personnes, dont          386 798 fusillĂ©es.

  • ordre opĂ©rationnel n° 00486 du   15 aoĂ»t          1937,

dĂ©fini par le Bureau politique le 5 juillet 1937, autori­sant l’arrestation de plus de 18 000 femmes d’« enne­mis du peuple » et de 25 000 enfants de plus de quinze ans.

  • ordre opĂ©rationnel n° 00439 du   25 juillet         1937

visant les Allemands travaillant en URSS et les Sovié­tiques ayant eu des relations avec l’Allemagne, soit au (p.150) total 68 000 personnes arrĂȘtĂ©es dont 42 000 furent exé­cutĂ©es.

  • ordre opĂ©rationnel n° 00485 du 11 aoĂ»t 1937 visant tous les SoviĂ©tiques ayant eu des relations avec la Pologne ou des Polonais en URSS, soit au total 144 00 personnes arrĂȘtĂ©es dont 110 000 furent exĂ©cu­tĂ©es, y compris la plupart des dirigeants et cadres du Parti communiste polonais rĂ©fugiĂ©s en URSS et dont le parti fut officiellement dissous par le Komintem en aoĂ»t 1938.
  • ordre opĂ©rationnel n° 00593 du 20 septembre 1937 visant les SoviĂ©tiques originaires de Harbin revenus de Mandchourie en URSS aprĂšs le rĂšglement de la question du chemin de fer de l’Est chinois en 1935 avec le Japon. 25 000 personnes furent arrĂȘtĂ©es.
  • d’aoĂ»t Ă  octobre 1937, le NKVD dĂ©porta des frontiĂšres d’ExtrĂȘme-Orient au Kazakhstan plus de 170 000 CorĂ©ens.

Le 31 janvier 1938, le Bureau politique autorisa le NKVD Ă  Ă©tendre son action aux opĂ©rations lettone, esto­nienne, grecque, iranienne, roumaine, finlandaise, chi­noise, bulgare et macĂ©donienne. Le 1er aoĂ»t 1938, le Bureau politique autorisa le NKVD Ă  Ă©tendre ses activi­tĂ©s Ă  l’opĂ©ration afghane. Le total des victimes de ces « opĂ©rations nationales » se monte Ă  350 000 personnes arrĂȘtĂ©es dont 247 157 exĂ©cutĂ©es.

Le 19 septembre 1937, le Bureau politique autorisa le NKVD Ă  intervenir en Mongolie extĂ©rieure, ce qui abou­tit en quatre mois Ă  l’arrestation de 10 728 « conspira­teurs » dont 7 814 lamas, 322 propriĂ©taires fĂ©odaux, 300 officiers ministĂ©riels, 180 responsables militaires, dont 6 311 Ă©taient dĂ©jĂ  fusillĂ©s au 31 mars 1938.

ParallĂšlement, Staline signa personnellement 383 listes transmises par Iejov, concernant plus de 44 000 membres du Parti communiste et de l’appareil d’Etat, dont 39 000 furent exĂ©cutĂ©s et les autres dĂ©portĂ©s.

 

(p.151) Au total, du 1er octobre 1936 au 1er novembre 1938,

  • 565 000 personnes furent arrĂȘtĂ©es – 365 805 pour les « opĂ©rations nationales » et 767 397 en vertu de l’ordre n° 00447, dont 668 305 furent exĂ©cutĂ©es et 668 558 envoyĂ©es en camp de concentration. Encore ces chiffres sont-ils sous-estimĂ©s et le nombre d’exĂ©cutĂ©s se monte- t-il Ă  plus de 700 000. C’est ainsi que Staline mit en Ɠuvre la « solution finale » au problĂšme des « Ă©lĂ©ments anti-soviĂ©tiques »14. Il fut personnellement responsable de la Grande Terreur, trop souvent mise sur le compte du seul Iejov – d’oĂč le terme de Iejovshina – alors qu’en 1937-1938, le chef du NKVD fut reçu 278 fois par Sta­line au Kremlin – « en moyenne tous les deux jours et demi ! -, Ă  peine moins que Molotov, le bras droit du tyran.

Les accords Molotov-Ribbentrop du 23 aoĂ»t et du 28 septembre 1939, en provoquant la conquĂȘte par l’ArmĂ©e rouge de la partie orientale de la Pologne, puis en juin 1940 des Etats baltes, de la Bessarabie et de la Bukovine du nord, entraĂźnĂšrent de nouvelles vagues de terreur contre ces nations immĂ©diatement soviĂ©tisĂ©s.

En Pologne, les SoviĂ©tiques firent en quelques jours environ 230 000 prisonniers de guerre dont la moitiĂ© – considĂ©rĂ©s comme BiĂ©lorusses et Ukrainiens – fut rapi­dement libĂ©rĂ©e. Mais 30 000 autres furent envoyĂ©s au Goulag et beaucoup d’autres incorporĂ©s de force dans l’ArmĂ©e rouge comme nouveaux « citoyens sovié­tiques ». Et surtout, le 5 mars 1940, sur rapport de Beria, Staline et le Politburo dĂ©cidĂšrent de faire assassi­ner 25 700 Polonais internĂ©s, dont 14 587 officiers pri­sonniers de guerre – au moins 4 243 d’entre eux furent tuĂ©s d’une balle dans la tĂȘte Ă  Katyn. PrĂ©cisons que le mars 1940, Staline donna suite Ă  la demande de Nikita Khrouchtchev, Premier secrĂ©taire du PC d’Ukraine, (p.152) qui sollicitait l’autorisation de dĂ©porter les 22 000 Ă  25 000 familles des hommes condamnĂ©s Ă  mort trois jours plus tard par le Politburols !

ParallĂšlement, le NKVD lança quatre grandes opĂ©rations de dĂ©portation visant en prioritĂ© les couches dirigeantes polonaises : le 10 fĂ©vrier 1940 (140 000 personnes), le 13 avril 1940 (61000), le 29 juillet 1940 (75 000) et en juin 1941 ; l’ensemble toucha 330 000 personnes – dont un tiers d’enfants de moins de 14 ans – selon les chiffres actuellement disponibles du NKVD, et 800 000 selon les chiffres du gouvernement polonais en exil pen­dant la guerre16. En outre, aprĂšs le 22 juin 1941, le NKVD massacra sur place ou lors de transferts plusieurs dizaines de milliers de prisonniers polonais. Au total, le rĂ©gime soviĂ©tique fĂźt – morts et dĂ©portĂ©s – plus de 440 000 victimes en Pologne orientale du 17 septembre 1939 au 22 juin 1941, sur une population de 12 mil­lions d’habitants. Massacres et dĂ©portations reprirent en 1944-1945 lors du retour de l’ArmĂ©e rouge dans ces ter­ritoires occupĂ©s en 1939 et lors de son entrĂ©e dans les autres territoires appartenant en principe Ă  la Pologne indĂ©pendante reconnue par Moscou.

L’invasion de l’Estonie par l’ArmĂ©e rouge le 12 juin 1940, entraĂźna dans ce pays une vague de terreur communiste : de juin 1940 Ă  juin 1941, plus de 2 200 personnes assassinĂ©es (dont 800 officiers, la moitiĂ© de ce corps !), 12 500 soldats et plus de 10 000 civils dĂ©portĂ©s en URSS ; puis Ă  nouveau lors du retour de l’ArmĂ©e rouge dans l’hiver 1944-1945 : 75 000 personnes arrĂȘtĂ©es dont au moins 25 000 furent fusillĂ©es ou moururent dans les camps, et 75 000 exilĂ©s dont environ 6 000 furent tuĂ©s en chemin par les SoviĂ©tiques ; en mars 1949, une nouvelle vague de dĂ©portation envoya plus de 22 000 personnes au Goulag. En outre, de 1944 Ă  1953, plus de 2 000 rĂ©sistants maquisards furent tuĂ©s au combat, (p.153) 1 500 assassinĂ©s et 10 000 arrĂȘtĂ©s. Au total, ce sont environ 175 000 Estoniens qui ont Ă©tĂ© victimes de la terreur soviĂ©tique, soit 17,5 % de la population – ce qui rapportĂ© Ă  la population française correspondrait Ă  10,5 millions de personnes17 !

Les mĂȘmes mĂ©thodes furent pratiquĂ©es en Lituanie et en Lettonie, ainsi qu’en Bessarabie et en Bukovine du Nord.

La guerre fut l’occasion pour Staline de poursuivre ses opĂ©rations gĂ©nocidaires avec la dĂ©portation de prĂšs de 900 000 Allemands de la Volga Ă  l’automne 1941, de 93 000 Kalmouks du 27 au 30 dĂ©cembre 1943, de 521 000 TchĂ©tchĂšnes et Ingouches du 23 au 28 fĂ©vrier 1944, de 180 000 Tatars de CrimĂ©e du 18 au 20 mai 1944, auxquels s’ajoutent les Grecs, les Bulgares et les ArmĂ©niens de CrimĂ©e, ainsi que les Turcs, les Kurdes et les Klemchines du Caucase.

AprĂšs guerre, la terreur de masse continua et fut exportĂ©e dans les pays d’Europe de l’Est rĂ©cemment conquis, s’accompagnant d’innombrables actes de bar­barie.

(p.158) S’étant emparĂ© du parti, Staline le remodela Ă  sa main, assurant la promotion de millions de jeunes issus des campagnes, au capital scolaire trĂšs faible – Iejov n’avait fait qu’une annĂ©e d’école primaire -, fascinĂ©s par les situations qui leur Ă©taient promises, mais contraints de dĂ©montrer en actes aussi souvent que nĂ©cessaire leur allĂ©geance totale Ă  leurs chefs et au premier d’entre eux, Staline – y compris par leur compromission dans les assassinats de masse. En retour, ce parti formĂ© de jeunes gens frustes, brutaux et grossiers, s’est reconnu dans ce chef issu, comme lui, du petit peuple – Ă  la dif­fĂ©rence de la plupart des chefs bolcheviques historiques qui Ă©taient des lettrĂ©s marxistes issus de la petite noblesse, de la bourgeoisie russe ou des communautĂ©s juives des villes.

 

(p.160) Cette industrialisation Ă  marche forcĂ©e, placĂ©e sous le signe du Premier Plan quinquennal inaugurĂ© en 1928, dĂ©veloppa une sidĂ©rurgie lourde et une industrie automobile et aĂ©ronautique, au prix de la surexploita­tion des ouvriers – leur salaire rĂ©el baissa de moitiĂ© entre 1928 et 1934.

 

(p.167) Une Anne Frank au pays de Staline1

L’effondrement du communisme soviĂ©tique en 1991 a libĂ©rĂ© une masse gigantesque d’archives, tenues jusque- lĂ  secrĂštes, qui ont permis de lancer des coups de pro­jecteur dans les profondeurs d’un systĂšme totalitaire lar­gement opaque. Cette rĂ©volution documentaire a donnĂ© accĂšs Ă  d’innombrables documents Ă©manant du sommet de ce pouvoir – le Bureau politique du Parti bolchevique et ses leaders, en particulier LĂ©nine et Staline -, mais aussi de ses succursales Ă  l’étranger.

Un certain nombre de grandes querelles historiques ont ainsi trouvĂ© leur dĂ©nouement : la responsabilitĂ© soviĂ©tique dans l’assassinat des officiers polonais Ă  Katyn au printemps 1940, le processus de la Grande Terreur qui, en 1937-1938, entraĂźna en URSS l’exĂ©cu­tion de plus de 700 000 personnes, ou encore, plus prĂšs de nous, les nĂ©gociations entre le PCF et Otto Abetz, le reprĂ©sentant de Hitler Ă  Paris, durant l’étĂ© 1940.

Ces archives recĂšlent Ă©galement d’autres types de documents qui, s’ils ne concernent pas la « grande His­toire », n’en sont pas moins rĂ©vĂ©lateurs d’un climat poli­tique et social, d’une Ă©poque, d’un rĂ©gime. Tel est le journal intime de Nina LougovskaĂŻa, miraculeusement prĂ©servĂ© et retrouvĂ© dans les archives du NKVD, ancĂȘtre du tristement fameux KGB.

(p.168) C’est Irina Ossipova, historienne de l’association russe Memorial – laquelle, depuis 1988 et en dĂ©pit de cons­tantes tracasseries, travaille sans relĂąche Ă  la rĂ©habilita­tion de la mĂ©moire des victimes du bolchevisme -, qui a retrouvĂ© ce journal en Ă©tudiant le dossier de rĂ©pression de la famille Lougovski.

Le pĂšre, de son vrai nom SergueĂŻ Rybine, Ă©tait nĂ© en 1885 dans une famille de paysans. Autodidacte, diplĂŽmĂ© de commerce Ă  Moscou, militant socialiste- rĂ©volutionnaire (SR), exilĂ© en SibĂ©rie sous le tsar, il fut Ă©lu, aprĂšs la rĂ©volution dĂ©mocratique de mars 1917, dans diverses instances, puis se retrouva, comme la plu­part des SR, dans l’opposition aux bolcheviks aprĂšs le coup d’Etat de LĂ©nine, le 7 novembre 1917.

AutorisĂ© Ă  rentrer Ă  Moscou au dĂ©but de la NEP – la Nouvelle politique Ă©conomique lancĂ©e par LĂ©nine en 1921, qui limitait l’instauration du communisme et autorisait le retour Ă  des activitĂ©s privĂ©es -, Rybine crĂ©a avec d’autres camarades SR une coopĂ©rative commer­ciale qui fut rapidement florissante.

En 1928, considĂ©rant que le pouvoir Ă©tait assez consolidĂ© pour mettre fin Ă  la NEP, Staline relança la rĂ©volution communiste, avec le premier plan quinquen­nal et son industrialisation accĂ©lĂ©rĂ©e, puis la collectivi­sation forcĂ©e des terres, et leur corollaire, la crĂ©ation du Goulag. Ayant refusĂ© de laisser des fonctionnaires com­munistes prendre la direction de sa coopĂ©rative, Rybine fut arrĂȘtĂ© en janvier 1929 et condamnĂ© Ă  trois ans d’exil dans le Nord. Revenu Ă  Moscou en 1932, il fut interdit de sĂ©jour. ArrĂȘtĂ© Ă  nouveau en janvier 1937, ramenĂ© Ă  Moscou, il fut condamnĂ© Ă  dix ans de Goulag comme chef d’une organisation contre-rĂ©volutionnaire SR. Ayant survĂ©cu, il fut relĂąchĂ© en 1947 et mourut Ă  la fin des annĂ©es 1950 sans avoir revu sa famille.

Sa femme, Lioubova Vassilievna SamoĂŻlova, nĂ©e en 1887, Ă©tait elle aussi originaire de la campagne. (p.169) DiplέmĂ©e de l’Institut supĂ©rieur de filles de Moscou et ensei­gnante de mathĂ©matiques, elle Ă©pousa Rybine en 1914 et ils prirent le nom de Lougovski, formĂ© d’aprĂšs celui de la ville natale de SergueĂŻ. BibliothĂ©caire dans la coo­pĂ©rative de son mari, Lioubova fut licenciĂ©e dĂšs l’arres­tation de celui-ci en 1929 et, aprĂšs 1932, resta seule Ă  entretenir la famille. En 1915, les Lougovski avaient eu deux filles jumelles, Olga (Lalia) et Euguenia (Genia). Puis Nina Ă©tait nĂ©e Ă  Moscou, le 25 dĂ©cembre 1918.

Le sort de toute la famille bascula le 4 janvier 1937 quand leur appartement fut perquisitionnĂ© et que furent saisis toute la correspondance de Rybine, sa biblio­thĂšque d’ouvrages SR et les deux journaux intimes de Nina et d’Olga. Ayant refusĂ© de collaborer avec le NKVD contre son mari, Lioubova fut condamnĂ©e, en mĂȘme temps que ses trois filles, Ă  cinq ans de Goulag et envoyĂ©e dans l’un des plus terribles lieux de dĂ©porta­tion, la Kolyma, magnifiquement Ă©voquĂ©e par Varlam Chalamov dans ses RĂ©cits de la Kolyma2. Ayant survĂ©cu, les quatre femmes furent libĂ©rĂ©es du Goulag en 1942. Si leur mĂšre mourut Ă  Magadan en 1949 – elle sera « rĂ©habilitĂ©e » en 1957 « Ă  titre posthume » -, les filles purent quitter la Kolyma en 1947 pour ĂȘtre transfĂ©rĂ©es dans l’Oural. En 1959, Nina et son mari – Viktor Templin, ex-prisonnier politique et artiste – furent autorisĂ©s Ă  s’installer Ă  Vladimir, Ă  200 kilomĂštres de Moscou. En 1963, Nina Ă©crivit Ă  Khrouchtchev pour demander sa rĂ©habilitation, et sa sentence fut annulĂ©e pour… « manque de preuves ». Artiste peintre, Nina a rĂ©alisĂ© une Ɠuvre importante, couronnĂ©e par plusieurs exposi­tions. Elle a disparu en 1993, avant que son journal ne soit retrouvĂ©.

Ce journal, commencĂ© en octobre 1932 par une ado­lescente qui n’avait pas encore quatorze ans, et tenu jusqu’au 3 janvier 1937 par une dĂ©sormais jeune fille, est un document tout Ă  fait unique dont cette Ă©dition (p.170) traduite du russe prĂ©sente l’essentiel. Elle se lit sur deux registres paradoxaux.

Le premier est celui d’une vie « normale ». La famille d’abord : le pĂšre, souvent absent, mais trĂšs prĂ©sent dans les pensĂ©es de sa fille ; la mĂšre, qui travaille jour et nuit pour assurer le quotidien, tout en restant le cƓur du foyer et la confidente de ses filles ; les trois sƓurs – Lalia, Genia et Nina -, toujours en mouvement, en train de se chamailler et formidablement complices.

Une famille qui bĂ©nĂ©ficie d’un appartement confor­table de quatre piĂšces – un privilĂšge Ă  l’époque -, chauffĂ© en hiver et oĂč Nina dispose de sa propre chambre. Et qui l’étĂ© part Ă  la « datcha », soit chez le pĂšre exilĂ© prĂšs de MojaĂŻsk, soit chez un oncle ou une tante. Une famille oĂč l’on mange, semble-t-il, Ă  sa faim en cette pĂ©riode de grande pĂ©nurie alimentaire et oĂč l’on a les moyens d’entretenir un chien, le caniche Betka. Lors du rĂ©veillon de 1935, on y dĂ©guste mĂȘme des mandarines. Une famille oĂč l’on peut s’habiller correctement, avec manteau, chapeau et cartable – sa mĂšre rapporte Ă  Nina, le 18 janvier 1933, un manteau de fourrure.

Les filles mĂšnent une vie d’adolescentes « petites- bourgeoises ». Les jumelles chantent, dansent, jouent du piano – il y a un piano Ă  la maison -, dessinent, partent en promenade Ă  cheval – avec une veste d’équitation -, vont patiner avec des amies. Nina frĂ©quente le thĂ©Ăątre, oĂč elle croise « la foule bariolĂ©e des femmes en robes de soie », et aussi l’OpĂ©ra. Des filles cultivĂ©es qui lisent Ler­montov, Tourgueniev, TolstoĂŻ, TchĂ©khov, Essenine et mĂȘme Pokrovski.

Bref, une famille typique de la petite intelligentsia rĂ©volutionnaire moscovite, mais non bolchevique, d’avant la Grande Terreur. Nina en est d’ailleurs bien consciente et le note le 8 juillet 1934 quand elle prend le train avec sa mĂšre : « De tous les passagers du wagon, nous Ă©tions les seules Ă  appartenir Ă  l’intelligentsia (p.171) et Ă  aller Ă  la “datcha”, et j’en Ă©prouvais une honte affreuse devant ces gens Ă  demi affamĂ©s et qui ne connaissaient pas un instant de repos. »

Autre dimension « normale » du journal, Nina elle- mĂȘme. Une adolescente pleine de vie, de questions, d’angoisses, comme la plupart des filles de son Ăąge. Son leitmotiv : « Je veux vivre ! », « La libertĂ©, la libertĂ©, voilĂ  ce dont mon cƓur a soif », « Vis pendant que tu es vivante ». Sa grande prĂ©occupation, les garçons, comme elle le note le 1er mai 1935 : « Je passe ma vie entiĂšre Ă  ne penser qu’aux garçons ; tout autre sujet me paraĂźt sans intĂ©rĂȘt et sans importance. » Mais une prĂ©occupa­tion dominĂ©e par l’angoisse de sa « laideur » – elle est atteinte de strabisme -, qui dĂ©veloppe chez elle un com­plexe, une grande timiditĂ© et la pousse mĂȘme par moments au suicide.

Nina est aussi une Ă©coliĂšre moscovite « normale », confrontĂ©e aux garçons – les classes sont mixtes -, mais aussi Ă  des professeurs et Ă  une administration qu’elle n’apprĂ©cie guĂšre, comme elle le note le 26 novembre 1936 : « Impertinence envers les professeurs, dissimula­tion et mĂ©chancetĂ©. Dans nos rapports avec eux, il n’y a rien qui puisse rappeler ces liens nouveaux et excellents qu’on nomme dĂ©sormais “rapports soviĂ©tiques”. » Avec, Ă  la clef, une interrogation lancinante sur son avenir et ses possibilitĂ©s universitaires rĂ©duites en raison de la prioritĂ© donnĂ©e par le rĂ©gime aux enfants des cadres du Parti communiste et aux jeunes issus des classes popu­laires.

Une inquiĂ©tude nourrie par sa rĂ©flexion sur le statut infĂ©rieur de la femme en Russie, mĂȘme aux yeux d’un rĂ©volutionnaire comme son pĂšre. Car son second grand problĂšme, c’est son pĂšre qu’elle adore et dĂ©teste alterna­tivement, selon qu’il est Ă  la maison et la tarabuste de questions, ou qu’il est en exil, voire enfermĂ© Ă  la prison de la Boutyrka oĂč elle pourra, une fois, lui rendre visite.

(p.172) Et alors, elle dĂ©borde d’amour et de respect : « Je l’aime quand il se montre rĂ©volutionnaire. J’aime ses idĂ©es d’homme, d’homme d’action, d’homme qui conserve ses opinions, qui ne les renie pas en Ă©change de bienfaits dans la vie quotidienne. » MĂȘme si elle ne l’indique qu’en passant, il est certain qu’une bonne part de ses rĂ©flexions politiques et sociales, qui constituent le second registre de lecture du journal, viennent de son pĂšre et de ce qu’elle a retenu des discussions entre ses parents.

Ce second registre est aisĂ©ment repĂ©rable : il a Ă©tĂ© presque entiĂšrement soulignĂ© par l’enquĂȘteur du NKVD chargĂ© de lire cette terrible piĂšce Ă  conviction qu’était le journal intime d’une fille de quinze ans. Ces souligne­ments indiquent que le NKVD n’était plus une tradition­nelle police politique, mais une police totalitaire, une police de la pensĂ©e. Il faut dire que Nina ne reste pas la plume dans l’encrier et qu’on voit peu Ă  peu Ă©merger de son rĂ©cit, Ă  la surface assez lisse de sa vie « normale », des signaux de plus en plus inquiĂ©tants qui rĂ©vĂšlent la mise en place du rĂ©gime totalitaire inaugurĂ© par LĂ©nine, et rĂ©activĂ© puis gĂ©nĂ©ralisĂ© par Staline Ă  partir de 1928.

Le premier signal apparaĂźt le 1er novembre 1932, avec la perquisition surprise de l’appartement des Lougovski Ă  23 h 30. Le lendemain, Nina Ă©voque en riant les rĂ©ac­tions de sa copine Irina, «terrifiĂ©e […] Ă  la seule idĂ©e de prononcer le mot “perquisition” ». Mais le 21 janvier 1933, le pĂšre d’Irina est arrĂȘtĂ© et Nina n’a plus envie de rire : « Ils ont dĂ©truit leur bonheur et leur tranquillitĂ©, rĂ©duit Ă  nĂ©ant le mode de vie de toute sa famille, leurs habitudes, tout ce qui leur tient Ă  cƓur. […] Oh !, les salauds, les ordures ! Comment osent-ils faire des choses pareilles. Ah ! bolcheviks, bolcheviks ! Jusqu’oĂč ĂȘtes-vous tombĂ©s ? Que faites-vous ? »

Le deuxiĂšme signal se situe le 24 mars 1933, lorsque Rybine se voit refuser son passeport. Fin 1932, le (p.173) rĂ©gime a instaurĂ© un systĂšme de passeport intĂ©rieur autorisant Ă  rĂ©sider dans un certain nombre d’agglomé­rations. Ce systĂšme visait Ă  empĂȘcher les paysans ruinĂ©s et affamĂ©s par la collectivisation forcĂ©e de se sauver vers les villes – dĂ©sormais le kolkhozien est attachĂ© comme un serf Ă  son kolkhoze – et Ă  purger les villes des « Ă©lĂ©ments indĂ©sirables », dĂ©finis en fonction de leurs opinions oppositionnelles – connues ou supposĂ©es – et de leur position sociale. En tant que SR antibolche­vique et ex-responsable d’une coopĂ©rative privĂ©e, le pĂšre de Nina Ă©tait parfaitement ciblĂ©. Ainsi a Ă©tĂ© inau­gurĂ© un vaste processus de marginalisation officielle de toute une partie de la population dĂ©sormais dĂ©signĂ©e Ă  la vindicte publique. SergueĂŻ Rybine a donc Ă©tĂ© contraint de quitter son travail et sa famille, de s’instal­ler Ă  plus de cent kilomĂštres de Moscou, et de revenir clandestinement voir les siens au risque d’ĂȘtre arrĂȘtĂ© ou de devoir quitter son domicile en catastrophe quand une rafle s’annonçait dans l’immeuble.

A partir de ce moment, Nina se dĂ©sintĂ©resse de la vie sociale – mĂȘme si elle est parfois encore attirĂ©e par quelque Ă©vĂ©nement exceptionnel comme lors du sauve­tage du Tcheliouskine, un navire pris dans les glaces de la banquise -, elle dĂ©laisse les manifestations tradition­nelles du 7 novembre et du 1er mai, elle est de plus en plus sensible au cĂŽtĂ© mensonger de la propagande. Lors de l’accident de l’avion gĂ©ant Maxime Gorki, en mai 1935, elle note : « Oh, comme il y en a chez nous, de cette vantardise, de cette volontĂ© de prouver qui nous sommes en dĂ©pit du bon sens. Et c’est Ă  cause de ça, de cette vantardise, que nous nous retrouvons tous Ă  souffrir. » Il lui arrive mĂȘme de passer Ă  l’acte, comme ce 18 mai 1933 oĂč elle arrache l’affiche placardĂ©e sur son immeuble, qui clame les mĂ©rites d’un nouvel emprunt obligatoire.

(p.174) ParallĂšlement, Nina repĂšre la montĂ©e de l’endoctrine­ment Ă  l’école, critique le professeur de sociologie qui vante « le renouvellement des cadres et de nombreuses institutions » et la rembarre quand elle s’interroge Ă  haute voix. Elle dĂ©nonce l’installation de la dĂ©lation jusqu’au sein des classes ou encore la transformation d’une blague de potache – la rĂ©daction par les garçons d’un Ă©dit Ă©manant de l’empereur Krok II ! – en « organi­sation clandestine contre-rĂ©volutionnaire ». ConvoquĂ©e chez le directeur, elle dresse le portrait du parfait appa­ratchik : « […] antipathique, sorti du rang grĂące Ă  sa carte du Parti, Ă  ses vilenies et Ă  sa capacitĂ© Ă  remplir toutes les tĂąches exigĂ©es d’en haut, sans zĂšle et sans rĂ©flĂ©chir. Il donnait l’impression d’avoir, avant ce poste, uniquement Ă©voluĂ© parmi les bandits de grand chemin et peut-ĂȘtre les prostituĂ©es. Certainement pas au milieu des Ă©coliers. […] Un sacrĂ© dictateur. C’était la premiĂšre fois de ma vie que je me frottais Ă  ce qu’il est convenu d’appeler “le pouvoir en place”. »

Nina en tire les bonnes conclusions : « Il rĂšgne en URSS une rĂ©action comme on n’en a encore jamais vue. Terrifiante ! […] Cependant, je comprends en partie les bolcheviks. Ils sont grossiers et d’une cruautĂ© barbare mais, de leur point de vue, ils ont raison : s’ils n’épou­vantent pas les gens dĂšs l’enfance, ils ne verront pas plus leur pouvoir s’instaurer sur la terre qu’ils ne voient leurs propres oreilles. Par consĂ©quent, ils nous Ă©duquent en vue de faire de nous des esclaves soumis et ils tuent impitoyablement dans l’Ɠuf le plus petit souffle de rĂ©bellion. La moindre manifestation d’esprit critique, le plus lĂ©ger signe d’indĂ©pendance ou de libertĂ© de pensĂ©e est puni effroyablement. »

Nina constate comment ce climat Ă©touffant et toutes les difficultĂ©s quotidiennes changent le comportement des gens. Et d’abord sa mĂšre : « Mon Dieu, pauvre maman. […] Elle est devenue vieille, malade, apa­thique. […] (p.175) On dirait un cheval qui s’est Ă©puisĂ© au tra­vail mais continue, par inertie, Ă  tirer sa charrette tout au long de la journĂ©e alors qu’elle n’a plus de force. » Mais aussi ses sƓurs avec qui elle a de violentes alga­rades, ainsi le 4 juillet 1933 : « Je ne peux pas ĂȘtre d’accord avec mes sƓurs. Pour elles, le socialisme est un rĂ©gime vĂ©ritable et les horreurs d’aujourd’hui sont dans l’ordre des choses. » Ou encore le 11 dĂ©cembre 1934 : « JournĂ©e Ă©pouvantable. […] Je ne sais pas comment la conversation a roulĂ© sur le sujet le plus dangereux qui soit : le pouvoir soviĂ©tique, les bolcheviks et la vie actuelle. Nous nous sommes retrouvĂ©es, elles et moi, sur des positions totalement opposĂ©es. »

Ces querelles peuvent aussi ĂȘtre provoquĂ©es tout sim­plement par la faim et la promiscuitĂ© que Nina expĂ©ri­mente Ă  la campagne en juillet 1933. Elle note trĂšs justement comment ces circonstances particuliĂšres pro­voquent un processus de brutalisation jusque dans sa famille: «Nous sommes Ă  couteaux tirĂ©s. […] Il s’est produit des choses incroyables. On n’arrĂȘtait pas de crier l’une sur l’autre. Du matin au soir, l’air retentissait de “Brute !”, “ImbĂ©cile !”, “Idiote !”. C’est insensĂ© la bru­talitĂ© qui peut jaillir de nous ! »

Cette violence, Nina la remarque aussi dans la sociĂ©tĂ©, largement provoquĂ©e par la dĂ©gradation cons­tante de la situation Ă©conomique depuis 1928-1929. Le 21 aoĂ»t 1933, elle dresse un tableau trĂšs rĂ©aliste des diffĂ©rents types de magasins moscovites, depuis ceux de la nomenklatura communiste, jusqu’aux coopĂ©ratives d’Etat, qui connaissent des queues interminables. Rele­vant les prix, elle s’indigne : « Dans les files d’attente, les gens se disputent et maudissent la vie. Ils sont mĂ©chants, affamĂ©s, Ă©puisĂ©s. Nulle part on n’entend s’élever un mot de dĂ©fense des bolcheviks haĂŻs. […] Qu’est-ce que les ouvriers mangeront cet hiver ? » Reve­nue d’un sĂ©jour de vacances en province, elle note : (p.176) « Au lieu de la solidaritĂ© ouvriĂšre si hautement cĂ©lĂ©brĂ©e, il y rĂ©gnait un antagonisme viscĂ©ral entre les ouvriers locaux et les saisonniers. Querelles et coups de poing dans la gueule Ă©taient monnaie courante. »

Et surtout, elle est particuliĂšrement sensible au sort des paysans – peut-ĂȘtre en souvenir de ses origines familiales et de sa grand-mĂšre, qu’elle voit souvent. En aoĂ»t 1933, elle Ă©crit : « Des choses Ă©tranges se passent en Russie. Famine, cannibalisme… Ceux qui arrivent des provinces racontent de drĂŽles de choses. Ils disent qu’ils n’ont pas le temps de ramasser les cadavres dans les rues, que les villes de province sont remplies de pay­sans en guenilles et affamĂ©s. Partout il y a des vols hor­ribles et du banditisme. Et l’Ukraine, ce grenier Ă  blĂ©, qu’en reste-t-il ? On ne la reconnaĂźt plus. » Le 11 dĂ©cembre 1934, elle envoie Ă  la tĂȘte de ses sƓurs, lors d’une violente dispute, les « 5 millions de morts en Ukraine ». Et il est exact qu’en 1932-1933, le pouvoir soviĂ©tique a organisĂ©, par ses rĂ©quisitions forcĂ©es et l’interdiction de toute aide aux affamĂ©s, une gigan­tesque famine qui a touchĂ© principalement l’Ukraine, faisant autour de 5 millions de victimes3. On constate donc qu’en dĂ©pit des efforts considĂ©rables du pouvoir pour cacher cette tragĂ©die dont il Ă©tait directement res­ponsable, et de la gigantesque campagne de dĂ©sinfor­mation et de propagande dĂ©clenchĂ©e pour en nier l’existence, l’information a transpirĂ© jusque chez une collĂ©gienne moscovite dĂšs l’étĂ© 1933.

Autant de malheurs, familiaux et gĂ©nĂ©raux, suscitent chez Nina une vĂ©ritable haine des bolcheviks, et elle n’hĂ©site pas Ă  s’attaquer aux figures sacrĂ©es du rĂ©gime. En novembre 1932, elle a assistĂ© aux obsĂšques d’Ali- louĂŻeva, la femme de Staline, qui s’est suicidĂ©e ; elle remarque qu’il y avait dans la foule « une joie mau­vaise » contre cette « bolchevique ». En juin 1933, elle se moque d’une statue de LĂ©nine, une vraie « carica­ture ». (p.177) Elle en vient Ă  vouloir la mort des chefs bolche­viques. Lors de l’assassinat de Kirov, le 1er dĂ©cembre 1934, elle en ressent de la joie : « J’ai regrettĂ© de ne pas avoir assistĂ© Ă  cet Ă©vĂ©nement terrible et tonitruant. Il y allait avoir un sacrĂ© pĂ©tard, maintenant. » Effective­ment, quel pĂ©tard : les grands procĂšs de Moscou, la Grande Terreur et la suite…

Elle en veut tout particuliĂšrement Ă  Staline, « ce salaud, cette ordure, ce vil GĂ©orgien » qui « mutile la Russie » : « J’en suis venue Ă  la conclusion qu’il faut tuer ces salauds. […] Pendant plusieurs jours, couchĂ©e dans mon lit, j’ai rĂȘvĂ© Ă  la façon dont je le tuerais, ce dictateur. […] Je serrais les poings de fureur. Le tuer, et le plus tĂŽt possible. Me venger, et venger papa. Le tuer. » On imagine le choc de l’inspecteur du NKVD Ă  cette lecture…

NĂ©anmoins, le caractĂšre progressif de la mise en place de la terreur par Staline, en particulier Ă  Moscou, est bien soulignĂ© par l’insouciance de la derniĂšre nota­tion de Nina, le 3 janvier 1937 : « Trois mots sur le rĂ©veillon du Nouvel An. L’atmosphĂšre a Ă©tĂ© assez joyeuse et animĂ©e, mais ça aurait pu ĂȘtre mieux. » Ce sera bien pire que tout ce que Nina pouvait imaginer. Le lendemain, c’est la perquisition et le dĂ©but de la tragé­die pour toute la famille.

Et pourtant, si celle-ci avait Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©e aprĂšs juillet 1937, son sort aurait probablement Ă©tĂ© pire encore. En effet, par son ordre n° 00447 du 30 juillet 1937 qui inaugura la Grande Terreur, NikolaĂŻ Iejov, le chef du NKVD placĂ© sous les ordres directs de Staline, dĂ©cidait de condamner en « catĂ©gorie n° 1 » – fusillĂ© – ou en « catĂ©gorie n° 2 » – dĂ©portĂ© au Goulag -, « les ex­membres des partis non communistes, les criminels et, en gĂ©nĂ©ral, les gens du passĂ© », soit 767 397 personnes, dont 386 798 furent immĂ©diatement fusillĂ©es. Nina et sa mĂšre auraient pu Ă©galement tomber sous le coup de (p.178) l’ordre n° 00486 du 15 aoĂ»t 1937, dĂ©fini par le Bureau politique le 5 juillet 1937, autorisant l’arrestation des familles des « ennemis du peuple » dĂ©jĂ  arrĂȘtĂ©s, soit de plus de 18 000 femmes et de 25 000 enfants (de plus de quinze ans).

Le 28 septembre 1933, Nina notait dĂ©jĂ  : « Ce matin, je me suis dit : “Vivement que je grandisse et quitte ce pays de barbares et de sauvages.” » Staline l’a expĂ©diĂ©e dans un pays encore plus barbare, la Kolyma, mais son journal nous la rend, intacte, authentique, accusatrice. Un grand document qui fait irrĂ©sistiblement penser au Journal d’Anne Frank, mĂȘme si les circonstances dans lesquelles ils ont Ă©tĂ© Ă©crits sont assez diffĂ©rentes. MĂȘme luciditĂ© impitoyable dans les yeux de ces deux adoles­centes, et mĂȘme fraĂźcheur d’écriture. MĂȘme tĂ©moignage d’une vie palpitante Ă©crasĂ©e par un pouvoir totalitaire. N’oublions jamais.

 

(p.184) Alexander Afinogenov est nĂ© en 1904. DĂšs l’ñge de 13 ans, en 1917, il est Ă©lu secrĂ©taire de l’union locale des Ă©tudiants communistes, prĂšs de Riazan, et se vante d’ĂȘtre allĂ© en classe « en effrayant les professeurs avec mon attitude dominatrice et le revolver Ă  la ceinture ». Admis au Parti bolchevique Ă  17 ans, il s’installe en 1927 Ă  Moscou et devient l’un des leaders de l’organisa­tion radicale nommĂ©e Association russe des Ă©crivains prolĂ©tariens (la RAPP). Sa premiĂšre piĂšce de style « rĂ©a­liste prolĂ©tarien » – L’Excentrique – est prĂ©sentĂ©e devant Staline qui la recommande aux membres du ComitĂ© central. Sa piĂšce la plus connue – Peur – oppose une jeune communiste enthousiaste Ă  un professeur de la vieille intelligentsia russe qu’elle pousse Ă  rejoindre la construction du socialisme. Lorsqu’en octobre 1932 Sta­line rĂ©unit des intellectuels et les incite Ă  soutenir Ă  la campagne d’industrialisation du pays et Ă  devenir « des ingĂ©nieurs des Ăąmes », Afinogenov fait partie des invi­tĂ©s. Et il est coorganisateur du congrĂšs de fondation de l’Union des Ă©crivains, qui deviendra la structure unique et obligatoire des intellectuels.

Ces promotions s’accompagnent de fortes gratifica­tions : appartement de quatre piĂšces confortablement amĂ©nagĂ©, salaire trĂšs Ă©levĂ©, accĂšs aux magasins spé­ciaux, autorisation de voyager Ă  l’étranger et d’en rap­porter une automobile, mise Ă  disposition d’une datcha.

 

(p.190) La guerre civile dĂ©clenchĂ©e par la prise de pouvoir des bolcheviks, le 7 novembre 1917, donna lieu Ă  une nouvelle vague de pogroms, tant du cĂŽtĂ© des « Blancs » que des nationalistes ukrainiens ou de l’ArmĂ©e rouge. Les bolcheviks une fois solidement installĂ©s au pouvoir, la situation des Juifs de la nouvelle URSS sembla s’amĂ©liorer notablement. Ils s’investirent en nombre dans les instances du nouveau rĂ©gime, affluant dans les grandes villes qui, jusque-lĂ , leur Ă©taient interdites. Au dĂ©but des annĂ©es 1930, Moscou comptait ainsi plus de 250 000 Juifs sur une population juive soviĂ©tique d’environ 3 millions de personnes. Ce monde yiddishophone connut alors une sorte « d’ñge d’or » culturel, Ă  travers journaux, thĂ©Ăątres, groupes ^musicaux, clubs de toutes sortes.

 

(p.192) De trĂšs nombreux Juifs gra­vitaient dans les sphĂšres du pouvoir, au point qu’en 1936 prĂšs de 40 % des hauts cadres de la police poli­tique Ă©taient des Juifs. Et deux des hommes les plus proches du « petit pĂšre des peuples », Kaganovitch et Mekhlis, Ă©taient juifs.

 

(p.193) Entre septembre 1939 et juin 1940, Staline toucha les dividendes de son alliance avec les nazis et l’ArmĂ©e rouge put envahir sans coup fĂ©rir la partie orientale de la Pologne, les Etats baltes et les provinces roumaines de Bessarabie et de Bukovine du nord. Et soudain le problĂšme juif se posa avec acuitĂ©. L’URSS, qui comptait environ 3 millions de Juifs, en « rĂ©cupĂ©rait » 2 millions supplĂ©mentaires – 1 270 000 de Pologne, 250 000 des Etats baltes et 375 000 de Roumanie. Certes, ils furent « soviĂ©tisĂ©s » comme le reste des populations, mais, n’appartenant la plupart du temps ni aux Ă©lites autoch­tones ni Ă  la paysannerie, ils eurent moins Ă  souffrir de la terreur qui accompagna la conquĂȘte ; pourtant, plus de 250 000 Juifs polonais, qui ne voulaient ni retourner dans la zone d’occupation allemande ni adopter la nationalitĂ© soviĂ©tique, furent dĂ©portĂ©s au Goulag, de mĂȘme qu’environ 25 000 Juifs de Lettonie.

 

(p.195) Du 27 au 30 dĂ©cembre 1943, il fit dĂ©por­ter 93 000 Kalmouks, puis 521 000 TchĂ©tchĂšnes et Ingouches du 23 au 28 fĂ©vrier 1944, 180 000 Tatars de CrimĂ©e du 18 au 20 mai 1944, et enfin des dizaines de milliers de Grecs, Bulgares, ArmĂ©niens, Turcs, Kurdes du Caucase. Lors du toast de la victoire, le 24 mai 1945, Staline dĂ©signa le peuple russe comme « le peuple diri­geant » et s’orienta plus nettement vers un national- communisme.

DĂšs lors, les Juifs et le CAJ apparurent de plus en plus comme les prochaines victimes. Un antisĂ©mitisme d’Etat commença Ă  se faire jour : les Juifs Ă©taient Ă©car­tĂ©s des postes de responsabilitĂ©, voire mĂȘme privĂ©s de travail. Le 19 novembre 1946, un jeune apparatchik montant, MikhaĂŻl Souslov, adressa au secrĂ©tariat du parti une lettre oĂč il dĂ©nonçait le danger nationaliste reprĂ©sentĂ© par le CAJ ; et simultanĂ©ment, Staline inter­disait la publication du Livre noir sur l’extermination des Juifs d’URSS, ensemble de tĂ©moignages recueillis et mis en forme par deux des Ă©crivains juifs les plus connus, Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman5. Fin 1947, Staline donna personnellement son feu vert pour la liquidation, (p.196) maquillĂ©e en accident, de Solomon Mikhoels, acteur juif trĂšs connu, qui avait Ă©tĂ© la figure de proue du CAJ ; Mikhoels fut assassinĂ© le 12 janvier 1948.

(…) Le 20 novembre 1948, ordre fut donnĂ© de dissoudre le CAJ et, dĂšs 1949, commençait en URSS une violente campagne contre les Juifs qui, aprĂšs avoir Ă©tĂ© accusĂ©s de nationalisme sioniste, devenaient dĂ©sor­mais des « cosmopolites apatrides ». L’antisĂ©mitisme d’Etat se montra dĂšs lors sans fard, discriminant mora­lement et matĂ©riellement les Juifs et crĂ©ant dans l’opi­nion un climat favorable Ă  une persĂ©cution de grande ampleur.

 

(p.197)  Au printemps 2001, alors que Vladimir Poutine Ă©tait dĂ©jĂ  prĂ©sident de la RĂ©publique de Russie, prĂšs du tiers des dĂ©putĂ©s de la Douma ont refusĂ© d’observer une minute de silence Ă  la mĂ©moire des Juifs d’URSS assassinĂ©s par les nazis.

 

 

(…) Car si les Juifs d’URSS furent massivement des persĂ©cutĂ©s – exterminĂ©s par les nazis et discriminĂ©s par le rĂ©gime aprĂšs 1945 -, ils furent aussi, trĂšs minoritairement il est vrai, du cĂŽtĂ© des persé­cuteurs, dans les instances du Parti communiste, de la police politique et de l’ArmĂ©e rouge.

 

(p.199) La Terreur “douce”

 

Ce fichage gĂ©nĂ©ral, ce rĂ©seau omniprĂ©sent de dĂ©la­teurs et cette surveillance constante n’ont pas Ă©tĂ© les seuls supports de la « terreur douce ». Tous les rĂ©gimes communistes ont instaurĂ© une Ă©conomie administrĂ©e et planifiĂ©e centralement par le parti-Etat qui s’est ainsi emparĂ© des monopoles de la propriĂ©tĂ©, de la production et de la distribution des biens matĂ©riels. Si ce systĂšme a fortement appauvri les pays qui y ont Ă©tĂ© soumis – voire les a ruinĂ©s comme au Cambodge -, il a assurĂ© au pou­voir une formidable position dominante sur la sociĂ©tĂ©, par le biais du ravitaillement, des biens de consomma­tion de base (vĂȘtements, souliers, etc.) et du logement. La gestion discrĂ©tionnaire de la pĂ©nurie a contribuĂ© Ă   porter la terreur au cƓur de la vie quotidienne.

(p.203) La faim a donc Ă©tĂ© une arme terrible aux mains des pouvoirs communistes et si elle n’a pas tou­jours abouti Ă  ces drames, elle n’en est pas moins restĂ©e une menace constante.       

Les pĂ©nuries chroniques de biens de consommation 1 de base, communes Ă  tous les rĂ©gimes communistes, y ont engendrĂ© le phĂ©nomĂšne caractĂ©ristique de la « queue ». Pour se procurer une demi-douzaine d’Ɠufs, une paire de chaussure ou un costume neuf, le citoyen ordinaire devait faire la queue pendant des heures, sans d’ailleurs avoir la garantie qu’une fois arrivĂ© au guichet l’objet convoitĂ© serait encore disponible. Le temps ainsi perdu, aprĂšs les heures de travail ou lors des temps de congĂ©, a Ă©tĂ© un moyen de pression sur les populations, crĂ©ant un climat d’incertitude, de convoitise et de vio­lente hostilitĂ© entre citoyens.

Autre moyen parmi les plus efficaces de la « terreur douce » : le logement. Avec le pouvoir, la nomenklatura du parti-Etat s’est emparĂ©e des palais, des villas et des appartements des anciennes Ă©lites mises en Ă©tat d’arres­tation puis exterminĂ©es. Par la suite, les personnes arrĂȘ­tĂ©es ont Ă©tĂ© expulsĂ©es de leur logement sans autre forme de procĂšs ; et nombre de dĂ©nonciations n’ont Ă©tĂ© motivĂ©es que par le dĂ©sir du dĂ©lateur de s’emparer du logement de sa victime.

Quant au citoyen ordinaire, il Ă©tait contraint de vivre dans des conditions de logement dĂ©sastreuses – cabanes, caves, baraques. S’il avait la chance d’habiter un appar­tement, il devait le partager avec plusieurs familles dans des conditions de promiscuitĂ© qui favorisaient jalousies, agressivitĂ©, conflits et dĂ©lation, et contribuaient Ă  la dis­solution des solidaritĂ©s naturelles de voisinage.

Autre forme de « terreur douce », celle qui a touchĂ© Ă  l’espace et au paysage, afin de dĂ©truire certains des symboles les plus marquants de la sociĂ©tĂ© « bourgeoise » ou « fĂ©odale ». DĂšs les annĂ©es 1930, Staline avait (p.204) ordonnĂ© la destruction de milliers d’églises, allant jusqu’à faire dynamiter la cathĂ©drale orthodoxe de Moscou.

(p.204) Cette « terreur douce » pouvait aller jusqu’à chercher Ă  modifier totalement le cadre de vie des populations pour mieux les contrĂŽler. En Roumanie dans les annĂ©es 1980, Ceausescu a imposĂ© la « villagisation », obligeant les paysans Ă  quitter leur ferme pour s’installer dans des sortes de HLM. En Chine aujourd’hui le pouvoir cherche Ă  imposer par tous les moyens l’urbanisation forcĂ©e, et donc la sĂ©dentarisation, de plus de 700 000 bergers tibĂ©tains des hauts plateaux, sous prĂ©texte de les « civi­liser ».

La « terreur douce » s’impose jusque dans les domaines les plus intimes. En Roumanie Ă  partir de 1966, Ceausescu a exigĂ©, pour raisons « patriotiques », que les femmes aient plusieurs enfants. Il a donc inter­dit la contraception et l’avortement, et les femmes en Ăąge de procrĂ©er ont Ă©tĂ© placĂ©es sous surveillance gynĂ©- ^ cologique forcĂ©e. Cette politique a provoquĂ© d’innom- ( brables avortements illĂ©gaux et l’abandon de dizaines de milliers d’enfants regroupĂ©s dans de tristes orpheli- / nats d’Etat. En outre, les femmes qui, Ă  la suite d’un avortement, Ă©taient contraintes d’aller se faire soigner Ă  l’hĂŽpital, ne recevaient de soins qu’à condition de

(p.205) dénoncer aux agents de la Securitate, la police politique, le nom de leurs « complices ». Le film du jeune réalisa­teur roumain, Christian Mungiu, 4 mois, 3 semaines,

2 jours – palme d’or du festival de Cannes 2007 – est le rĂ©cit du traumatisme provoquĂ© chez une jeune femme par un avortement sous l’ùre Ceausescu, et tĂ©moigne des cicatrices que, vingt ans aprĂšs, cette pratique inhu­maine a laissĂ©es dans la sociĂ©tĂ© roumaine.

En Chine, la politique de l’enfant unique continue de provoquer de violentes rĂ©actions des populations face aux mĂ©thodes inquisitoriales, voire terroristes, des ser­vices du « planning familial ».     

Si le pouvoir terrorisait en s’immisçant dans la part la plus intime de chaque individu, il s’attaquait Ă©galement Ă  la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre avec un moyen d’une simplicitĂ© biblique : il fermait hermĂ©tiquement ses frontiĂšres, non pas pour empĂȘcher l’invasion de quelques intrus, mais pour interdire Ă  ses citoyens de fuir « le paradis des tra­vailleurs ». Les passeports permettant de voyager en dehors du « camp socialiste » n’étaient distribuĂ©s qu’au compte-gouttes et Ă  des personnes ayant donnĂ© toutes les garanties – qu’elles fussent des membres de la nomenklatura ou que le pouvoir dĂ©tĂźnt des gages (famille gardĂ©e en « otage » ou engagement signĂ© avec la police politique).

(p.206)  Et ce n’est pas par hasard si, dans les rĂ©gimes commu­nistes, la statistique des suicides Ă©tait un secret bien gardĂ©.

 

Des Ă©lites de “type nouveau”

(p.215) Et cette Ă©lite de type nouveau Ă©tait mondiale ; en furent membres la plupart des dirigeants historiques des partis communistes : en France, Thorez, Duclos, Marty, Frachon, Jean JĂ©rome, etc. ; en Europe, le Bulgare Georges Dimitrov, l’Italien Palmiro Togliatti, l’Espagnole DolorĂšs Ibarruri, le TchĂšque Klement Gottwald, le Hongrois Matyas Rakosi, la Roumaine Ana Pauker, le Yougoslave Tito, l’Allemand Walter Ulbricht, etc. ; et dans le monde, l’Indochinois HĂŽ Chi Minh, le Chinois Chou En lai, l’AmĂ©ricain Earl Browder.

(p.216) Le Komintem Ă©tait dirigĂ© par un ComitĂ© exĂ©cutif, composĂ© en 1935 de dix secrĂ©taires Ă  la tĂȘte de diffé­rents secrĂ©tariats, commissions et dĂ©partements, soit d’ordre gĂ©ographique, par pays ou groupe de pays – par exemple, le SecrĂ©tariat latin comprenait les pays euro­pĂ©ens de langue latine (France, Italie, Espagne, Portu­gal, Suisse romande, Belgique et colonies françaises, belges et portugaises) -, soit d’ordre fonctionnel – (…).

(p.232) La conquĂȘte puis le maintien au pouvoir des mouve­ments totalitaires reposent sur deux moyens complé­mentaires : la sĂ©duction – Ă  travers la propagande, les mobilisations de masse, le culte du chef, l’enthousiasme organisĂ©, la fascination de la force procurĂ©e par une dis­cipline absolue et les privilĂšges accordĂ©s aux partisans du pouvoir – et la rĂ©pression des opposants, voire des indiffĂ©rents, qui peut aller de la simple stigmatisation et marginalisation d’individus ou de groupes sociaux, jusqu’à la terreur de masse, aux crimes contre l’huma­nitĂ© et aux gĂ©nocides – de race ou de classe -, en pas­sant par la « pĂ©dagogie infernale » des procĂšs truquĂ©s et l’enfermement de peuples entiers dans des frontiĂšres infranchissables.

(p.237) AprĂšs son triple Ă©chec de 1948 – celui du blocus de  Berlin, de la dissidence reprĂ©sentĂ©e par Tito, puis de la dĂ©faite des communistes dans la guerre civile grecque -, Staline comprit que l’expansion du systĂšme communiste Ă©tait provisoirement contrariĂ©e en Europe par une pré­sence de plus en plus active des AmĂ©ricains.

(p.276) Rappelons que les auteurs les plus sĂ©rieux ont avancĂ© des chiffres bien supĂ©rieurs aux nĂŽtres : Conquest 40 millions de morts, Volkogonov 35 millions, Panine 60 millions, SoljĂ©nitsyne 66 mil­lions, Kourganov 66 millions. Un complĂ©ment de cinq millions de victimes est donc extrĂȘmement raisonnable.

En ce qui concerne les chiffres pour l’Europe de l’Est – Ă  l’exception de la Pologne -, les investigations les plus rĂ©centes dans tous ces pays indiquent des chiffres Ă  la hausse ; nous avons fortement sous-estimĂ© les crimes du rĂ©gime de Tito, que ce soit en Bosnie, en SlovĂ©nie ou Ă  Trieste ; dans ces deux derniĂšres rĂ©gions, des fosses communes sont rĂ©guliĂšrement mises Ă  jour. Pour la RDA, nous avons ignorĂ© la pĂ©riode oĂč cette partie de l’Allemagne Ă©tait une zone d’occupation oĂč l’ArmĂ©e rouge et le NKVD ont pratiquĂ© une rĂ©pression massive portant (p.277) sur des dizaines de milliers de victimes. (Puis en Pologne de septembre 1929 Ă  juin 1941: 130.000 plus des centaines de milliers de dĂ©portĂ©s polonais qui n’ont jamais rejoint la Pologne ou sont dĂ©cĂ©dĂ©s en dĂ©portation.)

Au total, ces estimations (…) approchent le million pour l’ensemble de l’Europe de l’Est.

(p.275) On n’a jamais vu des repentis du nazisme, d’anciens militants nazis qui critiquaient ou tentaient de rĂ©former le systĂšme de l’intĂ©rieur. Le nazisme, au contraire, c’est l’adĂ©quation totale de la doctrine et de la rĂ©alitĂ©. Le communisme c’est le dĂ©calage entre la doc­trine et la rĂ©alitĂ©37. » (Nicolas Werth)

 

(p.275) Qu’il y ait eu des déçus du bolchevisme au pouvoir, c’est indĂ©niable, mais cela prouve seulement qu’ils n’avaient pas bien saisi la nature du parti dans lequel ils militaient ; peut-ĂȘtre porteurs d’un idĂ©al humaniste, ils se sont aperçus trop tard qu’ils s’étaient trompĂ©s de parti. Quant Ă  affirmer qu’il n’y a pas eu de déçus du nazisme, les faits sont trop nombreux qui le contredi­sent, (p.276) Ă  commencer par les crises ouvertes ou secrĂštes – ponctuĂ©es de crimes – qui ont secouĂ© ce rĂ©gime depuis la Nuit des longs couteaux jusqu’aux derniĂšres annĂ©es, Himmler lui-mĂȘme devenant un opposant Ă  la ligne hit­lĂ©rienne, en passant par le Front noir antihitlĂ©rien des frĂšres Strasser actif jusqu’en 1939. Et on ne dispose pas sur LĂ©nine ou sur Staline d’un tĂ©moignage et d’une rĂ©flexion de la qualitĂ© de ceux du « repenti nazi » Her­mann Rauschning et de ses deux livres – Hitler m’a dit et La RĂ©volution du nihilisme -, Ă©crits avant la guerre mais alors que leur auteur Ă©tait dĂ©jĂ  sorti de l’univers nazi. Trotski, lui, n’est pas sorti de l’univers bolchevique quand il Ă©crit sur la rĂ©volution d’Octobre ou sur l’URSS stalinienne. Souvarine lui-mĂȘme, dans son Staline de 1935, reste encore attachĂ© Ă  l’image mythique de LĂ©nine.

(p.283) L’expropriation, la concentration – ou mise en camps de concentration – et la dĂ©portation ont Ă©tĂ© pratiquĂ©es par le rĂ©gime bolchevique dĂšs ses premiĂšres annĂ©es. Les « opĂ©rations mobiles de tuerie », symbolisĂ©es du cĂŽtĂ© nazi par l’action des Einsatzgruppen, sont apparues dans le systĂšme communiste dĂšs les annĂ©es 1930 : la purge et ses quotas – les 700 000 assassinĂ©s de 1937-1938 -, et la liquidation des Ă©lites dans les pays occupĂ©s – par exemple les 25 700 Polonais promis Ă  l’exĂ©cution par ordre du Bureau politique du 5 mars 1940, dont les 4 400 officiers de Katyn. Comme la Tcheka des annĂ©es de guerre civile, puis comme le NKVD, les Einsatz­gruppen ont exterminĂ© par balle et de maniĂšre artisa­nale plus d’un million de Juifs des territoires soviĂ©tiques  occupĂ©s.

(…). (p.284) Les rĂ©gimes communistes aussi ont connu des centres de mise Ă  mort. La Loubianka, en plein centre de Moscou, en fut un oĂč ont pĂ©ri des milliers de personnes. La prison de Tuol Sleng Ă  Pnomh Penh a vu entrer plus de 15 000 prisonniers : presque aucun n’en est sorti vivant. La forĂȘt de Katyn a Ă©tĂ© un centre de mise Ă  mort, celles de Vinnitsa et de Kouropatki Ă©galement. Et nous ne sommes qu’au dĂ©but de la dĂ©couverte de ces fosses communes gigantesques qui Ă©taient le rĂ©ceptacle de centres de mise Ă  mort voisins. La diffĂ©rence principale tient Ă  ce que ces mises Ă  mort n’étaient pas industrielles – par les gaz – mais « traditionnelles », par balle, et que les corps n’étaient pas brĂ»lĂ©s (ce qui a permis aux nazis de faire disparaĂźtre l’essentiel des traces). Je ne suivrai donc pas plus Marc Lazar quand il Ă©crit que « le gĂ©nocide de race aboutit Ă  l’établissement de camps d’extermination, et pas le gĂ©nocide de classe50 ». Staline et Pol Pot ont prouvĂ© qu’il n’y avait pas besoin de camps spĂ©cialisĂ©s pour exterminer y compris des populations de plusieurs millions de personnes.

En ce qui concerne la famine, rappelons que des cen­taines de milliers de Juifs sont morts de faim – de froid et de maladie, ce qui en gĂ©nĂ©ral va de pair – dans les grands ghettos de l’Est, mort provoquĂ©e par une poli­tique dĂ©libĂ©rĂ©e de restriction de plus en plus drastique des ressources alimentaires. LĂ  encore, les communistes ont Ă©tĂ© les premiers Ă  pratiquer cette mĂ©thode, et de la mĂȘme maniĂšre. En 1933, les paysans ukrainiens qui fuyaient leurs villages pour trouver secours en ville Ă©taient impitoyablement ramassĂ©s par la milice et le NKVD et ramenĂ©s nuitamment dans les rĂ©gions de famine. Dix ans plus tard, les nazis n’ont pas opĂ©rĂ© autrement : ils ont concentrĂ© dans le ghetto de Varsovie plus de 500 000 Juifs et ont empĂȘchĂ© quiconque d’y entrer ou d’en sortir, sous peine de mort. Simplement, Staline s’attaquait Ă  une population paysanne nettement (p.285) localisĂ©e qu’il n’avait pas besoin de chercher aux quatre coins de l’Union soviĂ©tique, il suffisait d’affamer Ă  mort les habitants sur leurs lieux mĂȘmes d’habitation. En dehors des territoires soviĂ©tiques occupĂ©s, oĂč ils assassi­naient sur place, les nazis ont dĂ©cidĂ© d’aller chercher les Juifs lĂ  oĂč ils Ă©taient, dans toute l’Europe ; et ce pour une raison fondamentale : l’extermination des Juifs devait rester secrĂšte, on ne pouvait donc les assassiner au vu et au su de tous en France, en Belgique, en Hol­lande etc. Il Ă©tait indispensable de les emmener dans des lieux de tuerie cachĂ©s et secrets.     

 

(p.288) Reste enfin un point de diffĂ©renciation en apparence irrĂ©ductible entre nazisme et communisme. Marc Lazar, mais aussi Nicolas Werth et Jean-Louis Margolin, pour ne citer qu’eux, soulignent que le contenu des deux idĂ©ologies est radicalement diffĂ©rent : l’une serait fon­damentalement raciste et inĂ©galitaire, alors que l’autre serait liĂ©e Ă  la pensĂ©e Ă©galitaire – « le bonheur pour tous » disait Babeuf – et universaliste issue de la RĂ©vo­lution française, point de vue qui est aussi celui de François Furet. Marc Lazar illustre sa position d’une citation de Primo Levi qui Ă©crit : « Ces deux enfers ne poursuivaient pas le mĂȘme but. Le premier Ă©tait un massacre entre Ă©gaux : il ne se fondait pas sur une pré­éminence raciale, il ne divisait pas l’humanitĂ© en sur­hommes et en sous-hommes56. » Comment un homme aussi sensibilisĂ© Ă  la tragĂ©die du xxe siĂšcle a-t-il pu Ă©crire cette phrase ? Comment croire que Staline considĂ©rait comme ses Ă©gaux les 700 000 personnes qu’il envoya, pour beaucoup nommĂ©ment, Ă  la mort en 1937-1938 ? Comment croire qu’il considĂ©rait comme ses Ă©gaux les millions de paysans ukrainiens condamnĂ©s Ă  mourir de faim en 1932-1933 ? Pour Staline, ces hommes ne mĂ©ri­taient pas de vivre. Certes, il n’utilisait pas le terme de « sous-homme », mais il en utilisait d’autres dont la signification ne doit pas tromper : « bourgeois », « kou­lak », « contre-rĂ©volutionnaire », « bandit trotskiste », « espion japonais », etc. Ce que Pierre Hassner appelle « l’ennemi total »S7 demeure la figure centrale, aussi bien pour les nazis que pour les communistes. D’ailleurs, n’est-ce pas Boukharine, ce prĂ©tendu huma­niste, qui en 1925, dans sa polĂ©mique contre Karl Kautsky, aprĂšs avoir dĂ©crĂ©tĂ© que ce dernier n’avait « dans son encrier que de la bave de chien enragĂ© », concluait logiquement : « Quelle dĂ©chĂ©ance, mĂȘme pour un renĂ©gat ! Et pourtant, Kautsky fut autrefois un homme58.» «Autrefois»… S’il ne l’est plus, qu’est-il donc ? (p.289) Une bĂȘte ? Un parasite ? Un vivant dĂ©jĂ  mort et qui, par consĂ©quent doit ĂȘtre assassinĂ© afin de faire coĂŻncider sa mort clinique avec sa mort politique procla­mĂ©e ? Comme Trotski ? Comme Boukharine lui-mĂȘme en 1938 ?

 

(p.289) DerriĂšre cette fausse dissymĂ©trie de l’universel et du  particulier, se cachent les vĂ©ritables rapprochements idĂ©ologiques : le rejet radical de la sociĂ©tĂ© moderne – avec son individu, son Etat de droit, sa dĂ©mocratie reprĂ©sentative, sa libertĂ© d’entreprendre dans tous les domaines -, le projet utopique, le scientisme qui fonde la nĂ©cessitĂ© historique ou biologique de rĂ©aliser le projet,(p.290)  la dĂ©signation de la figure de l’ennemi qui fait obs­tacle Ă  la rĂ©alisation du projet et la lĂ©gitimitĂ© de l’utilisation de la violence ; et tout cela au nom du bon­heur des « Germains » ou de « l’HumanitĂ© ». Il faudra d’ailleurs revenir de maniĂšre beaucoup plus approfon­die sur certains textes « racistes » et « extermination nistes » chez les pĂšres du communisme, Marx et Engels, comme viennent de s’y employer Konrad Loew60 ou George Watson61. Et il y avait bien dans le marxisme- lĂ©ninisme un projet exterminationniste Ă  l’encontre de i la « bourgeoisie » et de toute la « vieille sociĂ©tĂ© ».

(p.291) Cependant, mĂȘme si l’on admettait le point de vue d’un « bon idĂ©al communiste », resterait la question de Jacques Julliard : « En quoi des criminels se rĂ©clamant du bien sont-ils moins condamnables que des criminels se rĂ©clamant du mal63 ? » Question qu’Alain de Benoist prĂ©cise : « Le raisonnement qui consiste Ă  opposer la “doctrine de haine” du nazisme Ă  l’“idĂ©al d’émancipa­tion humaine” du communisme est parfaitement biaisĂ©. Il revient Ă  opposer une dĂ©finition du communisme donnĂ©e par ses partisans Ă  une dĂ©finition du nazisme donnĂ©e par ses adversaires. […] Le nazisme, en rĂ©alitĂ©, ne prĂ©tendait pas moins que le communisme faire le “bonheur” de ceux auxquels il s’adressait. Il ne propo­sait pas moins de perspectives “radieuses” Ă  ses partisans64. » Et de conclure : « On ne peut faire comme si le jugement que nous portons sur le nazisme corres­pondait Ă  celui qu’il portait sur lui-mĂȘme. Sinon, nous pourrions tout aussi bien dire que le communisme se rĂ©clamait, non pas du bien mais du mal, Ă  proportion de l’horreur que peuvent nous inspirer ses idĂ©es65. »

 

(p.292) En aoĂ»t 1941, Heydrich se vit refuser par Hitler un plan de dĂ©portation vers l’Est des Juifs du Reich. Et encore en octobre et novembre 1941, les nazis dĂ©portÚ­rent des dizaines de milliers de Juifs allemands vers l’Est (Lodz, Minsk) mais sans les assassiner. Le 30 novembre, mille Juifs de Berlin, dĂ©portĂ©s Ă  Riga, furent fusillĂ©s, ce qui provoqua une forte rĂ©action de Himmler exigeant l’arrĂȘt de ces massacres ; ces Juifs furent alors parquĂ©s dans des camps improvisĂ©s oĂč ils moururent rapidement de faim, de froid et de maladie, exactement comme des dizaines de milliers de koulaks sont morts (p.293) dans l’improvisation des premiĂšres grandes vagues de dĂ©portation soviĂ©tiques en 1930-1931. Dans le systĂšme nazi, comme dans le systĂšme communiste, encore en 1941, dĂ©portation n’implique pas nĂ©cessaire­ment extermination.

(…) Cette dĂ©cision ne semble donc nullement ĂȘtre la rĂ©ponse Ă  une pulsion non raisonnĂ©e, mais ĂȘtre la consĂ©quence logique de la rencontre entre une doctrine politico-idĂ©ologique, une nouvelle conjoncture et le constat d’un rapport de forces. Dans son discours au Reichstag du 30 janvier 1939, Hitler avait dĂ©clarĂ© : « Si la juiverie financiĂšre internationale devait rĂ©ussir dans et hors d’Europe Ă  propulser encore une fois les peuples dans une guerre mondiale, alors le rĂ©sultat ne serait pas la bolchevisation de la terre et, par lĂ , la victoire du judaĂŻsme, mais bien l’anĂ©antissement de la race juive en Europe. » Or l’entrĂ©e en guerre des Etats-Unis et du Japon est le signe indubitable que l’Allemagne est impliquĂ©e dans une guerre dĂ©sormais mondiale. Par ailleurs, litler doit se rendre Ă  l’évidence : l’ennemi bolchevique st plus puissant que prĂ©vu et devient plus dangereux ncore en raison de sa contre-offensive. Eu Ă©gard Ă  sa vision du monde, anticommuniste et antisĂ©mite, la (p.294) dĂ©cision de Hitler apparaĂźt donc comme parfaitement rationnelle : la « lutte finale » est engagĂ©e, c’est une lutte Ă  mort et il a l’opportunitĂ© d’exterminer l’un de ses ennemis qui est Ă  sa merci, le Juif. Staline a-t-il rai­sonnĂ© autrement dans sa grande bataille de la collecti­visation dont la phase terroriste a durĂ© de 1929 Ă  1933, et au cours de laquelle il a connu des revers avant de se dĂ©cider Ă  appliquer ce que l’on pourrait appeler la « solution finale » de la question paysanne en URSS ?

 

(p.297) A travers leurs discours, Hitler comme Staline se sont placĂ©s dans des logiques exterminatrices – que nous appelons aujourd’hui gĂ©nocidaires -, annonçant publi­quement leur volontĂ© d’éliminer des catĂ©gories d’enne­mis nommĂ©ment dĂ©signĂ©es. C’est sur cette base et au grĂ© des circonstances, qu’ils ont glissĂ© d’une logique Ă  des intentions plus prĂ©cises avant de passer Ă  l’acte.

 

(p.300) On ne peut comprendre la singularitĂ© de la Shoah qu’en rĂ©fĂ©rence Ă  la singularitĂ© du SinaĂŻ. Sur ce fond culturel, le nazisme se prĂ©sente comme un reniement, comme une nĂ©gation des Commandements. » La nĂ©gation radicale de l’idĂ©e de Dieu me semble en effet Ă  la base de la dĂ©marche tant nazie que marxiste-lĂ©niniste. En derniĂšre analyse, elle seule peut expliquer le comportement d’hommes qui croyaient, par un effet de leur volontĂ©, pouvoir dominer la nature et l’histoire, et qui donc se croyaient dĂ©livrĂ©s de toute contrainte pour atteindre leurs objec­tifs. Et, comme Alain Besançon l’a dĂ©montrĂ©, c’est sans doute au niveau thĂ©ologique que l’on pourra enfin par­ler avec pertinence de la « singularitĂ© de la Shoa ». Et que les esprits forts ne sourient pas : nolens volens, ils sont eux aussi soumis Ă  ces Commandements de la culture judĂ©o-chrĂ©tienne qui sont aussi les fondements moraux de la dĂ©mocratie.

(p.304) (…) l’impossibilitĂ© pratique d’organiser un Nuremberg du communisme n’invalide en rien l’idĂ©e qu’un tel pro­cĂšs eĂ»t Ă©tĂ© lĂ©gitime, eu Ă©gard Ă  la nature et Ă  l’ampleur des crimes commis.

(p.305) (…) la rĂ©flexion gĂ©nĂ©rale sur les crimes du communisme ne pourra pas Ă©chapper Ă  une phase de dĂ©finition claire des victimes et des bourreaux. En effet, un discours dominant imposĂ© par la puissance du sys­tĂšme communiste mondial a longtemps fait passer les victimes (du communisme) pour les bourreaux (contre- rĂ©volutionnaires), et les bourreaux (communistes) pour les victimes (de la contre-rĂ©volution).

 

(p.309) Qu’est-ce que le communisme ?

Le communisme, compris comme sociĂ©tĂ© Ă©galitaire et harmonieuse, a d’abord existĂ© en tant que philosophie sociale et politique trĂšs ancienne, remontant mĂȘme Ă  Platon, et a ouvert le champ Ă  d’innombrables utopies qui considĂ©raient souvent l’abolition de la propriĂ©tĂ© pri­vĂ©e des moyens de production, mais aussi des biens per­sonnels, comme la clĂ© du bonheur et de la fraternitĂ©.

 

(p.313) La tragĂ©die communiste peut s’apprĂ©cier Ă  plusieurs  niveaux. Sur le plan Ă©conomique, le dĂ©sastre a Ă©tĂ© gĂ©né­ral ; l’ex-URSS, l’un des pays les plus riches en matiĂšres premiĂšres, a connu le fiasco que l’on sait et dont les (p.314)

consĂ©quences continuent et continueront encore long­temps de peser sur les populations4. Les pays de l’Est ont pris, aprĂšs 1945, un retard trĂšs net sur l’Europe occidentale, avec parfois des consĂ©quences dramatiques, comme pour l’Albanie qui a sombrĂ© dans l’anarchie et le rĂšgne gĂ©nĂ©ralisĂ© des mafias, ou la Roumanie oĂč les communistes ont Ă©tĂ© de fait au pouvoir jusqu’en 1996 et ont ruinĂ© l’économie. Plusieurs d’entre eux font un effort important pour accĂ©der Ă  l’Union europĂ©enne mais sont malheureusement encore loin du compte : le temps perdu ne se rattrapera pas en quelques annĂ©es.

Le communisme a laissĂ© le Cambodge, la CorĂ©e du Nord et l’Ethiopie exsangues. Le Vietnam et Cuba sont en situation de faillite permanente. Quant Ă  la Chine, elle doit faire face Ă  la reconversion d’une production entiĂšrement administrĂ©e en une Ă©conomie de marchĂ©, Ă  un gigantesque chĂŽmage et aux explosions sociales qui s’ensuivent.

Le dĂ©sastre a Ă©tĂ© Ă©galement culturel avec la fermeture au monde pendant des dĂ©cennies, l’abrutissement inĂ©vi­table, consĂ©quence du matraquage idĂ©ologique, la rĂ©pression systĂ©matique d’une intelligentsia, d’une presse, d’éditions libres. A cela s’ajoute la destruction de civilisations, Ă  travers le saccage systĂ©matique des Ă©glises en ex-URSS, des objets d’art en Chine au temps de la RĂ©volution nommĂ©e par antiphrase « culturelle », d’ensembles architecturaux d’une valeur historique et esthĂ©tique inestimable dans la Roumanie de Ceausescu et, aujourd’hui encore, l’annihilation de la civilisation tibĂ©taine par les Chinois.

Sans oublier les catastrophes Ă©cologiques telles celle de l’explosion de la centrale nuclĂ©aire de Tchernobyl en 1986 et celle de l’assĂšchement de la mer d’Aral liĂ© aux travaux d’irrigation massive en ex-URSS.

Cependant, ces dĂ©sastres ne sont que la toile de fond sur laquelle se dĂ©ploie la tragĂ©die humaine. D’abord (p.315)

celle de l’exil, largement oubliĂ©e parce que cachĂ©e et silencieuse. DĂšs 1920, Berlin comptait plusieurs cen­taines de milliers de Russes dits « blancs », en fait contraints de fuir la rĂ©volution pour Ă©chapper au chĂąti­ment rĂ©servĂ© aux aristocrates, aux bourgeois et autres « contre-rĂ©volutionnaires ». Depuis des dĂ©cennies, on a vu les boat people tenter de s’enfuir du Vietnam, puis les balseros de Cuba ; plus de 190 Allemands ont Ă©tĂ© tuĂ©s en essayant de franchir le mur de Berlin. Des dizaines de milliers de ces fuyards ont Ă©tĂ© repris ou ont perdu la vie dans leur tentative. De mĂȘme, les EuropĂ©ens de l’Est, les Baltes et les Ukrainiens constituent en Europe occiden­tale et aux AmĂ©riques une considĂ©rable diaspora.

Ensuite, celle de la mort. Le communisme au pouvoir a en effet prĂ©mĂ©ditĂ© et organisĂ© le massacre de millions d’individus, selon trois modalitĂ©s principales.

1 ) L’exĂ©cution pure et simple

Au moment de la prise du pouvoir et dans la pĂ©riode d’installation du rĂ©gime – soit parfois pendant plu­sieurs dizaines d’annĂ©es, comme en URSS -, les communistes ont instaurĂ© la terreur Ă  la fois comme moyen immĂ©diat de conserver leur mainmise sur le pays et comme solution Ă  plus long terme pour pro­mouvoir la rĂ©volution communiste, en exterminant tous ceux qui pouvaient constituer un pĂŽle de rĂ©sis­tance, si minime soit-il.

Furent ainsi liquidĂ©s les militaires, les policiers, les juges, les grands propriĂ©taires, les industriels, les prĂȘtres, les intellectuels. Parmi les massacres les plus significatifs, notons celui de la famille impĂ©riale des Romanov sur ordre de LĂ©nine le 16 juillet 1918, celui des 50 000 soldats blancs faits prisonniers en CrimĂ©e en 1920, celui des dizaines de milliers de paysans rĂ©voltĂ©s traitĂ©s aux gaz de combat par l’ArmĂ©e rouge dans la (p.316) rĂ©gion de Tambov en 1920, celui des 700 000 personnes exĂ©cutĂ©es durant la Grande Terreur soviĂ©tique en 1937- 1938 – y compris sur la base de listes visĂ©es personnel­lement par Staline et d’autres dirigeants soviĂ©tiques-, des 25 700 responsables polonais assassinĂ©s sur ordre du Bureau politique du PC soviĂ©tique en date du 5 mars 1940 – parmi lesquels les 4 400 officiers de Katyn -, en Chine l’assassinat systĂ©matique des propriĂ©taires fon­ciers au cours d’abominables sĂ©ances collectives dans les villages ; ou encore la liquidation systĂ©matique dans le Cambodge de Pol Pot de tous ceux qui portaient lunettes et stylo, soupçonnĂ©s d’ĂȘtre des intellectuels, donc irrĂ©cupĂ©rables.

Et aussi en SlovĂ©nie, la liquidation par les partisans de Tito de 15 000 hommes, femmes, enfants et vieillards, rĂ©fugiĂ©s dans la zone d’occupation des Britanniques en Autriche et « rendus » Ă  leur alliĂ©, et dont on a dĂ©cou­vert les fosses communes Ă  l’étĂ© 1999. La liste de ces crimes est infinie et commence seulement Ă  ĂȘtre dressĂ©e de maniĂšre rigoureuse.

2) La dĂ©portation et l’enfermement en camp de travail forcĂ©

La dĂ©portation de masse – arracher des populations entiĂšres Ă  leur lieu d’origine, leur mode de vie, leurs coutumes – a Ă©tĂ© inaugurĂ©e par les communistes sovié­tiques lors de la collectivisation forcĂ©e de 1929-1932, et appliquĂ©e Ă  certains peuples du Caucase, dont les TchĂ©tchĂšnes, en 1943-1944. Elle a Ă©tĂ© utilisĂ©e Ă  nou­veau de maniĂšre spectaculaire par Pol Pot qui, en quelques jours, a vidĂ© les villes cambodgiennes de leur population pour les « rĂ©Ă©duquer » par le travail manuel Ă  la campagne – il ne faisait que copier la mĂ©thode maoĂŻste de rĂ©Ă©ducation des intellectuels et des jeunes urbains, appliquĂ©e lors de la RĂ©volution culturelle.

(p.317) Dans les premiers camps de concentration sovié­tiques, crĂ©Ă©s Ă  l’étĂ© 1918, une forte majoritĂ© des dĂ©te­nus, souvent des otages, Ă©taient condamnĂ©s Ă  une mort rapide, tout comme dans le bagne des Ăźles Solovki (monastĂšres de la mer Blanche qui furent les premiers bagnes de dĂ©portation crĂ©Ă©s par les bolcheviks) ou, en 1920, dans les camps d’internement des Cosaques du Don, qualifiĂ©s par le gouvernement lui-mĂȘme de « camps de la mort ».

A partir de 1928-1929, le rĂ©gime soviĂ©tique invente le Goulag, qui sera gĂ©nĂ©ralisĂ© Ă  l’ensemble des rĂ©gimes communistes, les experts du KGB poussant mĂȘme la sol­licitude jusqu’à former leurs collĂšgues chinois Ă  l’enca­drement de ce systĂšme concentrationnaire aprĂšs 1949.

Officiellement, le Goulag est un systĂšme de rĂ©Ă©du­cation par le travail. En rĂ©alitĂ©, c’est un systĂšme de des­truction psychologique et physique des individus. Le caractĂšre sauvage de cet univers est aggravĂ© par le fait que, s’ils se trouvent bien sous l’autoritĂ© de la police politique, les camps sont en fait gĂ©rĂ©s au quotidien par des condamnĂ©s de droit commun qui y font rĂ©gner une seconde terreur. Dans les camps chinois et vietnamiens, le travail de rĂ©Ă©ducation Ă©tait pris au sĂ©rieux et aboutis­sait Ă  un vĂ©ritable « lavage de cerveau » bien dĂ©crit par le tĂ©moignage de Jean Pasqualini5.

En Roumanie, le pouvoir avait entre 1949 et 1952 inventĂ© une mĂ©thode encore plus inhumaine, si pos­sible : dans la prison de Pitesti, un grand nombre d’étu­diants, en gĂ©nĂ©ral nationalistes et chrĂ©tiens, ont Ă©tĂ© impliquĂ©s dans un processus de rĂ©Ă©ducation de groupe oĂč chacun Ă©tait contraint, lors de sĂ©ances collectives, de torturer les autres, afin de les obliger Ă  « se dĂ©mas­quer », en dĂ©nonçant leurs proches et en « avouant » leurs propres « fautes » Ă©videmment imaginaires (viol de leur sƓur, relations incestueuses avec leur mĂšre, etc.)6.

(p.318) Une mĂ©thode assez proche fut pratiquĂ©e dans la pri­son centrale de Phnom Penh, Tuol Sleng, oĂč 15 000 pri­sonniers furent contraints sous la torture de rĂ©diger des autobiographies oĂč ils « avouaient » nombre de crimes imaginaires au nom desquels ils Ă©taient condamnĂ©s : pas un n’en est sorti vivant.

3) La famine

Le monopole de la production et de la distribution de la nourriture a Ă©tĂ©, dĂšs l’origine, un moyen puissant mis en Ɠuvre par le pouvoir communiste pour contrĂŽler et rĂ©primer les populations. DĂšs septembre 1917, avant mĂȘme la prise du pouvoir, LĂ©nine avait vantĂ© les mĂ©rites du rationnement du ravitaillement, Ă  appliquer selon le slogan « Qui ne travaille pas ne mange pas » – passablement inquiĂ©tant dans un rĂ©gime oĂč c’est le pou­voir qui attribue les emplois…

Ce contrÎle absolu des approvisionnements a été commun à tous les régimes communistes car étroite­ment lié au dogme de la collectivisation des moyens de production, dont la terre était le principal dans des pays encore largement agraires comme la Russie de 1917 ou la Chine de 1949. Il a à plusieurs reprises abouti à la famine, avec cette caractéristique extraordinaire que, sauf exception (au Cambodge), ce sont les populations paysannes, productrices de la nourriture, qui en ont été les victimes.

Il est arrivĂ© que ces famines soient aussi le rĂ©sultat d’une politique aberrante du pouvoir communiste, comme en URSS en 1921 ou en Chine en 1959-1961. L’homicide n’est pas, alors, volontaire, mais il laisse indiffĂ©rent un pouvoir qui, souvent, ne tient pas Ă  demander Ă  l’étranger une aide susceptible de rĂ©vĂ©ler la tragĂ©die et de contredire l’image radieuse que diffuse la propagande. C’est ce qui s’est passĂ© lors de la terrible (p.319) famine chinoise provoquĂ©e par le Grand Bond en avant, et aussi ces derniĂšres annĂ©es en CorĂ©e du Nord oĂč des dizaines de milliers de personnes, en particulier des enfants, sont morts de sous-alimentation.

Il est arrivĂ© enfin que la faim soit utilisĂ©e comme une arme contre des populations rebelles ou soupçonnĂ©es de l’ĂȘtre. Cette famine programmĂ©e peut ĂȘtre assimilĂ©e Ă  un gĂ©nocide, tuant en prioritĂ© les enfants, les malades et les vieillards, comme en Ukraine en 1932-1933 (4 Ă  5 millions de morts de faim en dix mois), ou au Cam­bodge (environ 800 000 morts de faim en trois ans, entre 1975 et 1978). Volontaires ou fruits de politiques absurdes, ces famines fournissent la grande majoritĂ© des victimes du communisme : 10 Ă  12 millions de morts en URSS, 30 Ă  40 millions au moins en Chine, 800 000 au Cambodge…

Si l’on additionne les victimes provoquĂ©es directe­ment, sous tous ces rĂ©gimes (l’URSS, la Chine, le Cam­bodge, la CorĂ©e du Nord, l’Afrique, l’Europe de l’Est, l’Afghanistan et le Vietnam), par les exĂ©cutions, la dĂ©portation, le travail forcĂ© et les famines – et sans compter les morts de la guerre -, le total avoisine les 100 millions, mĂȘme si les chiffres font encore l’objet de dĂ©bats et de recherches7.

 

(p.320) Qui Ă©taient les bourreaux ?

 

Ces pratiques criminelles n’ont pu se dĂ©velopper que dans certaines conditions. La premiĂšre est la croyance idĂ©ologique : au nom du « sens de l’histoire » et de la « nĂ©cessitĂ© historique », les chefs communistes se sont crus autorisĂ©s Ă  tuer des personnes dĂ©signĂ©es comme 1’« ennemi ». C’est ce fanatisme idĂ©ologique qui, chez des individus ayant bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une Ă©ducation familiale, d’une formation intellectuelle bien au-dessus de la moyenne, comme LĂ©nine ou Trotski, a provoquĂ© la levĂ©e des interdits moraux Ă©lĂ©mentaires au nom d’une « autre morale », celle de la nĂ©cessitĂ© rĂ©volutionnaire.

Trotski, l’un des leaders bolcheviques les plus frottĂ©s au socialisme europĂ©en des grandes capitales comme Berlin, Vienne ou Paris, ne s’est pas dĂ©tachĂ© de cet ancrage fondamental : il titra l’un de ses derniers ouvrages, publiĂ© en 1939, Leur morale et la nĂŽtre, oppo­sant la morale « bourgeoise » Ă  la morale « prolĂ©ta­rienne », revendiquant le principe que la fin justifie les moyens et confirmant, Ă  vingt ans de distance, ses appels Ă  la guerre civile8.

La seconde motivation des pratiques criminelles, beaucoup plus triviale, a Ă©tĂ© la crainte, chez ces rĂ©volu­tionnaires, de perdre le pouvoir qui, bien souvent, leur Ă©tait Ă©chu comme une « divine surprise ». Ce qui aurait Ă©tĂ© Ă  la fois perdre le moyen d’expĂ©rimenter la thĂ©orie – appliquer la « dictature du prolĂ©tariat », mettre en Ɠuvre le collectivisme dans l’industrie et l’agriculture -, mais aussi abandonner les avantages et privilĂšges bien rĂ©els d’un pouvoir absolu.

Le messianique et le trivial se sont donc conjuguĂ©s pour nourrir le fanatisme, interdire tout retour en arriĂšre et alimenter la radicalisation des rĂ©gimes. En 1918, LĂ©nine prĂ©fĂ©ra brĂ»ler ses vaisseaux plutĂŽt (p.321) qu’admettre qu’il s’était trompĂ©. Il dispersa l’AssemblĂ©e constituante – la premiĂšre assemblĂ©e Ă©lue au suffrage universel dans l’histoire russe -, fit massacrer les mani­festants qui la soutenaient, abandonna la Russie occi­dentale aux Empires centraux, provoqua la ruine de toute l’industrie, suscita la rĂ©volte d’une grande partie de la paysannerie, plutĂŽt que de reconnaĂźtre qu’il avait fourvoyĂ© le pays.

En 1929, Staline prĂ©fĂ©ra dĂ©clencher une vĂ©ritable guerre contre les paysans – la collectivisation forcĂ©e avec son cortĂšge de tragĂ©dies – plutĂŽt que d’admettre que le systĂšme n’était pas viable.

En 1958, Mao lança le Grand Bond en avant qui, vaticinait-il, allait permettre Ă  la Chine de rejoindre les pays occidentaux en dix ans, provoquant un dĂ©sastre Ă©conomique qu’il refusa de reconnaĂźtre et qui entraĂźna la grande famine. Ce qui n’empĂȘcha pas Pol Pot, quinze ans plus tard, de considĂ©rer que le Cambodge pouvait en une nuit passer au communisme : on sait la catas­trophe que cela produisit.

Cette mĂ©galomanie paranoĂŻaque des dirigeants relĂšve moins, Ă  notre sens, d’un dĂ©rĂšglement psychologique que de l’adoption d’une philosophie strictement maté­rialiste et historiciste, selon laquelle les masses ne sont qu’une pĂąte que l’on peut travailler Ă  volontĂ©. Mais qui ! Ă©taient les bourreaux ordinaires du communisme ?

On commence seulement, grĂące Ă  l’ouverture des *7 archives, Ă  mieux les connaĂźtre : des hommes jeunes, issus du peuple, sĂ©lectionnĂ©s et recrutĂ©s pour leur fidé­litĂ© Ă  un systĂšme oĂč l’organisation du crime de masse Ă©tait un Ă©lĂ©ment de la carriĂšre dans un corps, la police politique, considĂ©rĂ© comme particuliĂšrement prestigieux, j

Dans un tel contexte, oĂč la chasse aux « ennemis du peuple » Ă©tait une tĂąche d’« honneur », il Ă©tait inĂ©vitable que la machine rĂ©pressive s’emballe, soit que l’on assiste Ă  toutes sortes de rĂšglements de comptes personnels, (p.322) soit que des « stakhanovistes » de la terreur exigent que le pouvoir leur accorde des quotas supplĂ©mentaires de fusillades afin de montrer leur zĂšle, comme ce fut le cas en URSS dans les annĂ©es 1930.

Mais, souvent, c’est l’impĂ©ritie et le mĂ©pris de la vie qui, du sommet Ă  la base, Ă©taient responsables de catas­trophes humaines ; ainsi, en URSS, lors des grandes vagues de dĂ©portation, il n’était pas rare que des mil­liers de personnes soient abandonnĂ©es en pleine nature, taĂŻga de SibĂ©rie ou steppes du Kazakhstan, oĂč elles mourraient Ă  petit feu. Parfois, comme dans le cas des convois des 29 et 30 avril 1933, des dĂ©portĂ©s, dĂ©bar­quĂ©s sur l’üle de Nazino, ont Ă©tĂ© contraints de pratiquer le cannibalisme pour survivre ; sur 6 700, 2 200 seule­ment Ă©taient encore en vie trois mois plus tard.

Le systĂšme de dĂ©lation gĂ©nĂ©ralisĂ© Ă©tait lui-mĂȘme un facteur d’emballement : ne pas dĂ©noncer un ennemi du peuple vous dĂ©signait comme ennemi du peuple, et tenter d’échapper Ă  la purge impliquait que l’on devienne un dĂ©lateur. Cependant, la pratique des « aveux », l’irruption des Grands ProcĂšs truquĂ©s, le phé­nomĂšne rĂ©current de la purge, ne concernaient princi­palement que les cadres du parti et du rĂ©gime. Or, la trĂšs grande majoritĂ© des victimes n’appartenait pas Ă  cette sphĂšre du pouvoir, mais au petit peuple, ouvrier et paysan.

Enfin, les emballements ponctuels de la machine ne doivent pas nous faire oublier que celle-ci Ă©tait Ă©troite­ment contrĂŽlĂ©e et dirigĂ©e par les chefs du parti commu­niste. Tous les dirigeants des services de sĂ©curitĂ© leur obĂ©issaient : Dzerjinski Ă  LĂ©nine, Iagoda, Iejov et Beria Ă  Staline, Kang Sheng Ă  Mao et Duch Ă  Pol Pot. Les chefs du parti donnaient l’impulsion des grandes vagues de rĂ©pression ou des purges et souvent les diri geaient dans le dĂ©tail, approuvant les listes de victimes

(p.323) prĂ©cisant les modalitĂ©s d’exĂ©cution, vĂ©rifiant les rĂ©sul­tats.

Peut-on comparer les crimes communistes et les crimes nazis ?

 

Le crime de masse, en ce XXe siĂšcle, n’aura pas Ă©tĂ© l’apanage des pouvoirs communistes. DĂšs 1915, les Jeunes Turcs avaient montrĂ© la voie avec le gĂ©nocide des ArmĂ©niens. On a connu plus rĂ©cemment des mas­sacres de grande ampleur et de mĂȘme type en Indoné­sie, en 1966 et plus rĂ©cemment, oĂč un fanatisme musulman a dressĂ© des populations pauvres contre la communautĂ© chinoise commerçante, au prĂ©texte qu’elle serait communiste, faisant plus de 600 000 morts. Au Rwanda oĂč l’ethnie hutu a cru le moment venu d’en finir avec son Ă©temelle rivale tutsi, faisant lĂ  aussi plus . de 700 000 morts.

(…) Si les crimes communistes peuvent se comparer aux crimes nazis, tant par leur ampleur que par leur fĂ©rocitĂ©, certains observateurs estiment que la comparaison s’arrĂȘte lĂ , le nazisme se distinguant du communisme (p.324) sur deux points essentiels : le caractĂšre racial du crime, et sa mĂ©thode industrielle.

Or, l’assassinat industriel, dont le camp d’Auschwitz est devenu emblĂ©matique, s’il frappe les imaginations et s’il est extraordinairement symbolique, ne recouvre qu’en partie la rĂ©alitĂ© ; le systĂšme sĂ©lection/gazage/ crĂ©mation a Ă©tĂ© inventĂ© pour exterminer d’abord plus de 70 000 Allemands « aryens » (malades mentaux et vieillards) entre l’automne 1939 et le printemps 1941. Les chambres Ă  gaz n’ont commencĂ© Ă  fonctionner pour les Juifs qu’à partir du dĂ©but 1942 ; jusque-lĂ , les nazis avaient massacrĂ© au revolver, au fusil et Ă  la mitrailleuse, sans oublier la faim, le froid et la maladie dans les ghettos – toutes mĂ©thodes pratiquĂ©es depuis dĂ©jĂ  plus de deux dĂ©cennies par les communistes L soviĂ©tiques.

L’ensemble des Juifs de l’ex-URSS occupĂ©e exterminĂ©s par les nazis le furent par ces mĂ©thodes qui, pour ĂȘtre « artisanales », n’en Ă©taient pas moins terriblement meurtriĂšres. Dans le Cambodge de Pol Pot, bon nombre de victimes furent tuĂ©es d’un simple coup de bĂąton ou de pelle derriĂšre la tĂȘte. Et la dĂ©portation massive par train Ă©tait dĂ©jĂ  pratiquĂ©es par Staline depuis 1930 dans le cadre de 1’« extermination des koulaks en tant que classe ».

 

L’utilisation de la chambre Ă  gaz pour l’extermination systĂ©matique des Juifs et des Tziganes Ă  partir de 1942 n’a pas d’équivalent dans l’histoire. Mais elle ne suffit pas, Ă  mon sens, Ă  faire de ce gĂ©nocide un Ă©vĂ©nement qui interdit toute comparaison avec les autres gĂ©nocides ou crimes de masse. Les observateurs opposĂ©s Ă  la com­paraison avancent alors un argument de plus de poids : les crimes de Hitler, par leur caractĂšre racial, et en par­ticulier par la fixation homicide sur les Juifs, sont le fait d’un malade mental et ne relĂšvent d’aucune justification rationnelle.

(p.325) A l’inverse, les crimes commis par LĂ©nine, Trotski, Staline et les autres rĂ©pondraient Ă  la logique d’une lutte politique pour la mise en Ɠuvre et la dĂ©fense d’une sociĂ©tĂ© plus juste ; la lutte contre les « ennemis du peuple » et les « contre-rĂ©volutionnaires » serait lĂ©gitime et aurait Ă©tĂ© justifiĂ©e par le combat contre le nazisme.

Cette distinction, selon moi, relĂšve d’une erreur mĂ©thodologique et mĂ©rite d’ĂȘtre discutĂ©e.

L’antisĂ©mitisme n’était pas le seul moteur de Hitler :  ’

l’ultra-nationalisme et la peur/haine du bolchevisme Ă©taient chez lui au moins aussi importants et se mĂȘlaient Ă©troitement, comme l’indique sa hantise du « judĂ©o-bolchevisme »9.

D’autre part, Hitler eut d’abord pour objectif de dĂ©barrasser l’Allemagne des Juifs, mais pas forcĂ©ment de les exterminer. Ce n’est qu’en juin 1941 que com­mença le massacre systĂ©matique par les Einsatzgruppen dans l’URSS occupĂ©e, et en dĂ©cembre que Hitler donna l’ordre de la « Solution finale »’°.

Quant aux bolcheviks, s’ils ont dĂšs leurs premiĂšres semaines de pouvoir prĂ©tendu que la terreur n’était qu’une action prĂ©ventive et d’autodĂ©fense contre la rĂ©action bourgeoise, ils n’en avaient pas moins pro­clamĂ© depuis 1916 la nĂ©cessitĂ© d’exterminer la bour­geoisie « en tant que classe », ce qu’ils mirent immĂ©diatement en pratique, le terme de « bourgeoisie » Ă©tant bientĂŽt Ă©tendu Ă  l’ensemble de ceux qui n’accep- , taient pas leur politique.

Venons-en maintenant Ă  l’erreur mĂ©thodologique : condamner les crimes abominables des nazis ne dispense pas d’analyser le mĂ©canisme interne qui a amenĂ© au crime en fonction des valeurs des bourreaux.

Or, partant d’une philosophie tout aussi matĂ©rialiste que les nazis (non pas biologique et raciale, mais socio- historique), les communistes ont agi au nom des mĂȘmes valeurs antidĂ©mocratiques, antimorales et antihumaines.

(p.326) C’est cette convergence qui a permis Ă  de trĂšs nom­breux auteurs, dĂšs les annĂ©es 1930 – citons en France Elie HalĂ©vy, Boris Souvarine ou Jacques Maritain -, d’engager une comparaison entre les deux phĂ©nomĂšnes et de les dĂ©signer sous le terme de totalitarisme.

Il nous paraĂźt aberrant que Hitler ait pu conclure de la dĂ©faite de novembre 1918 et des mouvements rĂ©vo­lutionnaires de 1919 que l’Allemagne Ă©tait victime d’un complot du « judĂ©o-bolchevisme ». Mais la pensĂ©e de Staline n’est-elle pas tout aussi aberrante, quand, confrontĂ© Ă  l’échec de l’étatisation Ă©conomique, il y voit d’abord le complot des « koulaks » dont il dĂ©crĂšte qu’ils doivent ĂȘtre « exterminĂ©s en tant que classe », puis le complot des « bandits hitlĂ©ro-trotskistes » qui justifie la Grande Terreur ?

Ces deux systĂšmes de pensĂ©e et de pouvoir, nazi et communiste, plaçaient bien au centre de leur vision du monde l’image de « l’ennemi ». Un ennemi qui n’avait rien Ă  voir avec l’adversaire politique traditionnel : un ennemi absolu, irrĂ©ductible, qu’il faut exterminer pour survivre. C’est, chez Hitler, le « judĂ©o-bolchevik » qui, aprĂšs la liquidation des communistes en 1933-1934, deviendra le seul Juif ; chez LĂ©nine et ses successeurs, le « capitaliste » ou le « koulak », bref le « bourgeois » dont la haine a Ă©tĂ©, comme l’a trĂšs bien montrĂ© François Furet, l’un des moteurs essentiels des mouvements totalitaires11.

Cinquante-cinq ans aprĂšs la dĂ©faite et la disparition de Hitler, les crimes du nazisme continuent de hanter l’Europe et le monde. Neuf ans aprĂšs la chute du com­munisme Ă  Moscou, et alors que plus d’un milliard d’hommes continuent de vivre sous ce type de rĂ©gime, les crimes du communisme semblent ĂȘtre tombĂ©s dans quelque poubelle de l’histoire.

Le mouvement communiste qui s’est emparĂ© du pou­voir en novembre 1917 est mort en 1991, (p.327) mais les cornmunistes sont toujours lĂ , reconvertis en socio- dĂ©mocrates, en socio-libĂ©raux ou en ultra-nationalistes. Aucun processus juridique sĂ©rieux n’a Ă©tĂ© engagĂ© pour condamner les bourreaux. Viachteslav Molotov, bras droit de Staline et personnellement responsable de cen­taines de milliers d’assassinats, est mort tranquillement dans son lit en 1986, Ă  l’ñge de quatre-vingt-seize ans. Nikita Khrouchtchev, prĂ©sentĂ© comme le dĂ©nonciateur de Staline, fut sous les ordres de ce mĂȘme Staline le bourreau de l’Ukraine – il y fut chargĂ© de la Grande Ter­reur en 1938 (plus de 100 000 arrestations et exĂ©cu­tions en 1938 et 3 survivants sur les 200 membres du ComitĂ© central du parti communiste d’Ukraine) ; il s’attaqua ensuite aux nationalistes ukrainiens dont les derniĂšres guĂ©rillas furent exterminĂ©es au dĂ©but des annĂ©es 1950.

(p.329) Le loyal bourreau de Staline: le commissaire du peuple NicolaĂŻ Iejov

 

(p.333) En avril 1933, il engagea une vaste Ă©puration des membres du parti communiste – comme cela avait d’ailleurs Ă©tĂ© fait en 1921, sous LĂ©nine, puis en 1929 – et Iejov en fut l’un des responsables. Lors du XVIIe congrĂšs, surnommĂ© par Staline le « congrĂšs des vainqueurs – les vainqueurs de la collectivisation qui avait prĂ©sidĂ© Ă  la crĂ©ation du Goulag, Ă  la dĂ©portation au travail forcĂ© de millions de paysans et Ă  la mort de faim de 4 Ă  5 mil­lions d’entre eux dans la grande famine organisĂ©e par le pouvoir contre l’Ukraine en 1932-1933 -, Iejov connut la consĂ©cration : il fut nommĂ© membre du ComitĂ© cen­tral, membre de l’Orgburo et chef de la commission autorisant les dĂ©placements Ă  l’étranger. Il Ă©tait l’étoile montante dans l’entourage de Staline, celui en qui le vojd plaçait toute sa confiance.

En fĂ©vrier 1934, Iejov participa Ă  sa premiĂšre rĂ©union du Bureau politique, oĂč fut dĂ©cidĂ© de rĂ©organiser tout l’appareil de sĂ©curitĂ© et de crĂ©er le tristement fameux Commissariat aux Affaires intĂ©rieures, le NKVD, ancĂȘtre du KGB. Mais pendant tous ces mois, Iejov s’était sur­menĂ©, sa santĂ© Ă©tait dĂ©faillante et le Bureau politique dĂ©cida de l’envoyer se soigner Ă  l’étranger. Il rejoignit donc un sanatorium Ă  Vienne, en Autriche – alors mĂȘme que le mouvement socialiste autrichien Ă©tait Ă©crasĂ© mili­tairement par la police du chancelier Dollfuss – et ne rentra Ă  Moscou qu’en octobre, quelques semaines avant le coup de tonnerre qui allait provoquer la Grande Terreur.

Le 1er dĂ©cembre 1934, l’un des principaux chefs du rĂ©gime, Serge Kirov, Ă©tait assassinĂ©, Ă  Leningrad, par un communiste dĂ©sĂ©quilibrĂ©. Staline se saisit immĂ©diate­ment de cette mort comme prĂ©texte pour lancer une gigantesque purge. Il fit d’abord adopter un dĂ©cret auto­risant une procĂ©dure expĂ©ditive Ă  l’encontre de toute personne soupçonnĂ©e de terrorisme, avec Ă  la clef une mise Ă  mort quasi automatique. Puis il partit pour Leningrad, accompagnĂ© de plusieurs des principaux chefs bolcheviques, dont Iejov qui fut chargĂ© de supervi­ser l’enquĂȘte sur place et devint une sorte d’Ɠil de Sta­line au sein du NKVD, au grand dam du chef officiel de celui-ci, Genrikh Iagoda.

En rĂ©alitĂ©, fidĂšle Ă  son principe selon lequel ses rĂ©seaux personnels doublaient les instances officielles, Staline se servit de Iejov pour imposer au NKVD les conclusions de « son » enquĂȘte : le meurtre de Kirov Ă©tait le fait d’un complot d’oppositionnels partisans de Zinoviev et Kamenev, des leaders depuis longtemps marginalisĂ©s. De fait, Iejov Ă©tait devenu le vĂ©ritable patron, quoique non officiel, de la police politique.

En rĂ©compense des services rendus – et des services espĂ©rĂ©s -, Iejov devint l’un des cinq secrĂ©taire du (p.335) ComitĂ© central, le 1er fĂ©vrier 1935, en compagnie de Staline, Kaganovitch, Jdanov et Andreev. Il Ă©tait alors au cƓur du systĂšme de pouvoir, dans le cercle trĂšs fermĂ© des intimes de Staline, et profitait des plus grasses prĂ©bendes du rĂ©gime (datcha luxueuse, voiture, etc). Peu aprĂšs, il fut nommĂ© Ă  la tĂȘte d’un nouveau dĂ©partement – Staline modifiait en permanence les structures pour mieux les contrĂŽler – chargĂ© de gĂ©rer le personnel du parti. On lui confia Ă©galement le soin de purger le Komsomol – l’organisation des Jeunesses com­munistes – et de superviser la direction du NKVD.

Le 13 mai 1935, le Bureau politique crĂ©a, secrĂšte­ment et Ă  l’insu du NKVD, une commission spĂ©ciale pour la SĂ©curitĂ© d’Etat, dirigĂ©e par Staline avec pour adjoint Iejov, dont l’objet Ă©tait de prĂ©parer la liquidation des « ennemis du peuple », en vĂ©rifiant la conduite poli­tique de chaque membre du parti. DĂ©sormais, tout com­muniste qui ne s’était pas montrĂ© un fidĂšle stalinien passait de la catĂ©gorie de l’opposition interne au parti Ă  celle de contre-rĂ©volutionnaire. On commença Ă  « mon­ter » des « affaires » oĂč d’ex-zinoviĂ©vistes, trotskistes, droitiers etc. Ă©taient accusĂ©s d’avoir voulu assassiner Staline. Toute opposition interne devenait une action criminelle susceptible d’ĂȘtre liĂ©e Ă  des activitĂ©s terro­ristes visant la direction bolchevique.

Staline ayant besoin de « preuves » pour convaincre ses affidĂ©s de la nĂ©cessitĂ© d’appliquer la terreur non seulement aux « ennemis » extĂ©rieurs au parti, mais Ă©galement aux « ennemis de l’intĂ©rieur », Iejov fut chargĂ© de « monter » une affaire contre Enoukidze, qui n’était rien moins que secrĂ©taire du ComitĂ© central exé­cutif de l’URSS. Le 6 juin 1935, Iejov prononça son pre­mier discours devant le ComitĂ© central : une charge violente contre les hauts responsables – en premier lieu, Enoukidze – qui, par « myopie politique », avaient laissĂ© faire les « terroristes » zinoviĂ©vistes/trotskistes/etc. qui voulaient assassiner Staline. (p.336) Dans la foulĂ©e, Enoukidze fut exclu du parti. Un nouveau pas Ă©tait franchi dans la marche Ă  la Grande Terreur : dĂ©sormais, mĂȘme un sta­linien bon teint et membre des sommets du pouvoir pouvait ĂȘtre qualifiĂ© de contre-rĂ©volutionnaire et traitĂ© comme tel. Au 1er dĂ©cembre 1935, la purge avait dĂ©jĂ  entraĂźnĂ© l’expulsion du parti de 177 000 personnes – 9,1 % du total des membres -, dont 15 218 avaient Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©es.

ParallĂšlement, Staline avait chargĂ© Iejov de lutter contre les influences Ă©trangĂšres en URSS. A cette fin, il le fit « Ă©lire » au ComitĂ© exĂ©cutif du Komintem, lors du VIE et dernier congrĂšs de l’Internationale communiste, qui regroupait tous les partis communistes. Une photo iné­dite, publiĂ©e par Jansen et Petrov, montre d’ailleurs Iejov en grande et souriante conversation, lors de ce congrĂšs, avec les chefs du Komintem, le Bulgare Georges Dimitrov et le SoviĂ©tique Dimitri Manouilski, qui Ă©taient eux- mĂȘmes les chefs directs du communiste français Maurice Thorez. Quelques semaines plus tard, Iejov dĂ©nonça Ă  Staline la prĂ©sence au sein du Komintem de nombreux Ă©lĂ©ments louches – Polonais, Roumains, Allemands, TchĂšques, Finlandais – qui espionnaient sans doute pour leur pays d’origine ! Le 19 janvier 1936, Manouilski, en vieux renard au fait des mƓurs du sĂ©rail, demanda Ă  ĂȘtre reçu par Iejov et commença Ă  dĂ©noncer ses camarades du Komintem, donnant ainsi le coup d’envoi de la purge au sein de cette organisation, qui aboutit Ă  l’arrestation puis Ă  l’exĂ©cution de centaines de communistes et rĂ©volution­naires Ă©trangers, antifascistes rĂ©fugiĂ©s en URSS.

Au printemps 1936, Staline dĂ©cida de franchir un pas de plus vers la Grande Terreur et ordonna Ă  Iejov d’organiser le premier des Grands ProcĂšs de Moscou, qui se dĂ©roula du 19 au 24 aoĂ»t 1936 et aboutit Ă  la condamnation Ă  mort des seize accusĂ©s, dont Zinoviev et Kamenev, deux des principaux leaders du Parti bol­chevique sous LĂ©nine. (p.337) Le procĂšs Ă©tait entiĂšrement tru­quĂ© : les accusĂ©s avaient Ă©tĂ© contraints, sous la torture, « d’avouer » des crimes imaginaires et de « rĂ©citer » leur texte lors des audiences publiques. L’idĂ©e de Staline Ă©tait, par la multiplication de ces procĂšs Ă  tous les Ă©che­lons, de mettre en Ɠuvre ce qu’Annie Kriegel a appelĂ© « une pĂ©dagogie infernale2 » destinĂ©e Ă  terroriser les Ă©lites et Ă  faire croire au peuple que sa situation drama­tique Ă©tait le fait des « traĂźtres » et des « saboteurs ».

AprĂšs ce brillant succĂšs, Staline fit nommer Iejov chef du NKVD et le chargea d’organiser le second grand pro­cĂšs, tenu du 23 au 30 janvier 1937, et de purger le NKVD de l’équipe de Iagoda, puis l’ArmĂ©e rouge.

Ce processus en apparence insensĂ©, correspondait chez Staline Ă  l’idĂ©e que, pour prĂ©parer la guerre qui s’annonçait, il lui fallait tenir absolument en main l’URSS grĂące Ă  l’épuration et Ă  la terreur. C’est alors que le dictateur se dĂ©cida Ă  lancer la phase dĂ©cisive de la Grande Terreur qui allait frapper d’une part les sphĂšres dirigeantes du parti et de l’administration, et d’autre part des catĂ©gories spĂ©cifiques de la population.

En dehors de toute procĂ©dure judiciaire, Iejov fut chargĂ© de « traiter » des populations d’« ennemis du peuple », selon des quotas fixĂ©s Ă  l’avance, et des moda­litĂ©s ne comprenant que deux catĂ©gories : la lre – fusillĂ© – et la seconde – dĂ©portĂ©. DĂ©sormais, les ordres opĂ©ra­tionnels du NKVD, directement inspirĂ©s par Staline, scandĂšrent les quatorze mois qui courent du 30 juillet 1937 au 1er novembre 1938 :

  • ordre opĂ©rationnel n° 00447 du 30 juillet 1937 visant les « koulaks » ayant terminĂ© leur peine ou Ă©va­dĂ©s du Goulag, les religieux et croyants, les ex-membres des partis non-communistes, les criminels et en gĂ©nĂ©ral les « gens du passĂ© », autorisant l’arrestation de 767 397 personnes, dont 386 798 fusillĂ©es.

(p.338)  ordre opĂ©rationnel n° 00486 du 15 aoĂ»t 1937, dĂ©fini par le Bureau politique le 5 juillet 1937, autori­sant l’arrestation de plus de 18 000 femmes d’« ennemis du peuple » et de 25 000 enfants de plus de quinze ans.

  • ordre opĂ©rationnel n° 00439 du 25 juillet 1937 visant les Allemands travaillant en URSS et les Sovié­tiques ayant eu des relations avec l’Allemagne, soit au total 68 000 personnes arrĂȘtĂ©es dont 42 000 furent exé­cutĂ©es.
  • ordre opĂ©rationnel n°00485 du 11 aoĂ»t 1937 visant tous les SoviĂ©tiques ayant eu des relations avec la Pologne ou des Polonais en URSS, soit au total 144 000 personnes arrĂȘtĂ©es dont 110 000 furent exĂ©cutĂ©es, y compris la plupart des dirigeants et cadres du Parti communiste polonais rĂ©fugiĂ©s en URSS et dont le parti fut officiellement dissous par le Komintern en aoĂ»t 1938.
  • ordre opĂ©rationnel n° 00593 du 20 septembre 1937 visant les SoviĂ©tiques originaires de Harbin revenus de Mandchourie en URSS aprĂšs le rĂšglement de la question du chemin de fer de l’Est chinois en 1935 avec le Japon. 25 000 personnes furent arrĂȘtĂ©es.
  • d’aoĂ»t Ă  octobre 1937, le NKVD dĂ©porta des fron­tiĂšres d’ExtrĂȘme Orient au Kazakhstan plus de 170 000 CorĂ©ens.

Le 31 janvier 1938, le Bureau politique autorisa le NKVD Ă  Ă©tendre son action aux opĂ©rations lettone, esto­nienne, grecque, iranienne, roumaine, finlandaise, chi­noise, bulgare et macĂ©donienne, puis, le 1er aoĂ»t 1938, Ă  l’opĂ©ration afghane. Le total des victimes de ces « opé­rations nationales » se monte Ă  350 000 personnes arrĂȘ­tĂ©es dont 247 157 exĂ©cutĂ©es.

Le 19 septembre 1937, le Bureau politique autorisa le NKVD Ă  intervenir en Mongolie extĂ©rieure, ce qui abou­tit en quatre mois Ă  l’arrestation de 10 728 « conspira­teurs » dont 7 814 lamas, 322 propriĂ©taires fĂ©odaux, (p.339) 300 officiers ministĂ©riels, 180 responsables militaires, dont 6 311 Ă©taient dĂ©jĂ  fusillĂ©s au 31 mars 1938.

ParallĂšlement, Staline signa personnellement 383 listes que lui avait transmises Iejov, concernant plus de 44 000 membres du Parti communiste et de l’appareil d’Etat, dont 39 000 furent exĂ©cutĂ©s et les autres dĂ©por­tĂ©s.

Au total, du 1er octobre 1936 au 1er novembre 1938, 1 565 000 personnes furent arrĂȘtĂ©es – 365 805 pour les « opĂ©rations nationales » et 767 397 en vertu de l’ordre n° 00447, dont 668 305 furent exĂ©cutĂ©es et 668 558 envoyĂ©es en camp de concentration. Encore ces chiffres sont-ils sous-estimĂ©s et le nombre d’exĂ©cutĂ©s se monte- t-il Ă  plus de 700 000. C’est ainsi que Staline mit en Ɠuvre la « solution finale » au problĂšme des « Ă©lĂ©ments antisoviĂ©tiques ». Il fut personnellement responsable de la Grande Terreur, trop souvent mise sur le compte du seul Iejov, alors qu’en 1937-1938, le chef du NKVD fut reçu 278 fois par Staline au Kremlin – « en moyenne tous les deux jours et demi ! -, Ă  peine moins que Molo- tov, le bras droit du tyran.

Avec la Grande Terreur, Iejov devint l’homme le plus puissant du monde communiste, aprĂšs Staline. On ima­gine le sentiment de mĂ©galomanie qui a pu s’emparer de ce petit homme de 151 centimĂštres, semi illettrĂ© jusqu’à ses vingt ans, ignorant dans tous les domaines, sauf celui de l’extermination. EmportĂ© par cette espĂšce de folie criminelle qui lui faisait envoyer quotidienne­ment Ă  la mort ou au Goulag des milliers d’hommes innocents et qui le poussait Ă  participer personnelle­ment Ă  des sĂ©ances de torture, Iejov devint insom­niaque. Il se mit Ă  boire jusqu’à en ĂȘtre rĂ©guliĂšrement ivre mort et Ă  avoir un comportement sexuel frĂ©nĂ©tique, tant avec les hommes qu’avec les femmes.

Sa femme, Evgueniia Solomonovna, ne menait pas une vie moins dissolue. Elle Ă©tait rĂ©dactrice en chef de (p.340) L’URSS en construction, une luxueuse revue de propa­gande qui chantait les triomphes du rĂ©gime. Etaient ainsi rĂ©unis au sein du mĂȘme couple deux des ressorts principaux du totalitarisme : propagande et terreur. Solomonovna s’entichait de littĂ©rature et avait crĂ©Ă© une sorte de salon littĂ©raire oĂč se retrouvaient les Ă©crivains les plus encensĂ©s par le rĂ©gime, parmi lesquels elle choi­sissait ses amants dont Cholokhov, l’auteur prĂ©sumĂ© du Don paisible, et surtout Isaac Babel, l’auteur fameux de Cavalerie rouge, qui paiera de sa vie son intimitĂ© avec elle.

Pour le lecteur qui souhaiterait approcher le climat trĂšs particulier dans lequel vivait le cercle dirigeant du Kremlin, on recommandera la lecture du livre de Simon Sebag Montefiore qui donne une description minutieuse et fort bien informĂ©e du comportement de ces grands apparatchiks qui, venus de rien, s’étaient servis de la rĂ©volution pour se hisser au pouvoir absolu et devenir des satrapes3. Dans l’euphorie de leur sentiment de toute-puissance et dans l’ivresse de la construction uto­pique du communisme, ils donnaient libre cours Ă  leurs passions. Beuveries, orgies, tueries, rien ne manque Ă  ce tableau dont la plus noire des piĂšces de Shakespeare ne rendrait qu’une bien pĂąle image. Dans ce climat de fré­nĂ©sie rĂ©volutionnaire et de totale amoralitĂ©, Staline nouait et dĂ©nouait les intrigues et les destins, seul maĂźtre Ă  bord, fascinant et terrorisant ses plus proches acolytes par ses nerfs d’acier, sa cruautĂ©, son fanatisme radical mais aussi ses exceptionnelles capacitĂ©s poli­tiques mises au service du renforcement et de l’expan­sion du rĂ©gime totalitaire. C’est ainsi que Iejov, soupçonnant la liaison entre sa femme et Cholokhov, fit mettre sur Ă©coute la chambre de l’écrivain Ă  l’hĂŽtel National. L’ayant appris, Cholokhov se plaignit Ă  Staline qui, en pleine rĂ©union du Bureau politique, contraignit Iejov Ă  prĂ©senter ses excuses Ă  l’amant de sa femme.

(p.341) Alors que la terreur battait son plein, Staline estima que ses principaux objectifs Ă©taient atteints et dĂ©cida d’y mettre fin aussi soudainement qu’il l’avait initiĂ©e. Ce fut pour Iejov le dĂ©but d’une rapide descente aux enfers. Le 29 septembre 1938, il se vit soudain flanquĂ© d’un adjoint qui cosignait tous ses dĂ©crets, Lavrenti Beria. Le 23 novembre 1938, lors d’une rĂ©union avec Molotov et Vorochilov, Staline accusa Iejov d’en avoir trop fait – il n’avait pas su s’arrĂȘter -, ce que celui-ci admit humble­ment. Il fut dĂ©barquĂ© de la direction du NKVD et nommĂ© responsable des voies navigables, tout en conser­vant ses fonctions de secrĂ©taire du ComitĂ© central et prĂ©sident de la Commission de contrĂŽle du parti. Ce fut la derniĂšre fois qu’il fut autorisĂ© Ă  rencontrer Staline.

 

Iejov fut remplacĂ© Ă  la tĂȘte du NKVD par Beria, un GĂ©orgien – comme Staline – qui avait fait ses preuves en mettant Ă  feu et Ă  sang la GĂ©orgie. Homme encore plus cruel et pervers mais beaucoup plus intelligent que Iejov, Beria s’acharna immĂ©diatement Ă  dĂ©truire celui- ci, avec, bien entendu, les encouragements de Staline. Il attaqua d’abord Solomonovna et fit arrĂȘter tout son entourage. Se sentant perdue, la femme de Iejov som­bra dans une dĂ©pression et fut hospitalisĂ©e. C’est alors que son mari, pour se dĂ©barrasser d’une relation com­promettante et tenter de sauver sa peau, demanda le divorce et la poussa au suicide, aprĂšs lui avoir discrĂšte­ment transmis du poison.

Iejov Ă©tait de plus en plus isolĂ©, tous ses adjoints du NKVD Ă©tant arrĂȘtĂ©s les uns aprĂšs les autres. Le 21 jan­vier 1939, il apparut pour la derniĂšre fois en public, au BolchoĂŻ. Le 29, il assista Ă  sa derniĂšre rĂ©union du Bureau politique. En fĂ©vrier, il ne fut pas dĂ©signĂ© comme dĂ©lĂ©guĂ© au XVIIIe congrĂšs du parti. Le 6 mars, son nom apparut pour la derniĂšre fois dans la presse soviĂ©tique. Le 9 avril, il signa ses derniers ordres et fut arrĂȘtĂ© le lendemain.

(p.342) Ne supportant pas la torture – qu’il avait pourtant fait infliger Ă  des centaines de milliers d’autres -, il signa tout ce qu’on voulut lui faire avouer. Il Ă©tait accusĂ© d’avoir espionnĂ© depuis des annĂ©es au profit de l’Angle­terre, de la Pologne et du Japon – rien de moins ! Lors de son procĂšs secret, 2 fĂ©vrier 1940, il rejeta toutes les accusations. Il fut condamnĂ© Ă  mort mais son adoration pour Staline Ă©tait telle qu’il demanda, in fine, que soit rapportĂ© au dictateur qu’« il mourrait avec son nom sur les lĂšvres ». Il n’en fut rien. L’exĂ©cution eut lieu le soir mĂȘme et, face Ă  la mort, Iejov s’effondra ; les gardes durent le traĂźner sur le sol jusqu’au lieu d’exĂ©cution. Ainsi mourut pitoyablement, de la main mĂȘme de son maĂźtre, l’un des principaux bourreaux du systĂšme totali­taire communiste. Que son nom soit connu de tout le monde.

Mais comme, dĂ©cidĂ©ment, le dĂ©lire communiste conti­nuera encore longtemps de hanter nos sociĂ©tĂ©s et notre mĂ©moire, on ne peut pas clore le chapitre Iejov sans rapporter la morale de cette histoire. Iejov et sa femme n’ayant pas eu d’enfant, ils avaient adoptĂ© une petite fille, Natacha. En dĂ©pit d’un destin tourmentĂ©, elle Ă©tait restĂ©e fidĂšle Ă  son pĂšre adoptif qui avait Ă©tĂ© particuliÚ­rement affectueux avec elle – alors qu’il envoyait des dizaines de milliers d’enfants d’« ennemis du peuple » Ă  la mort. En 1998, Natacha demanda aux nouvelles autoritĂ©s judiciaires russes que Iejov, qui avait Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  tort pour espionnage, soit rĂ©habilitĂ©. La requĂȘte fut rejetĂ©e. Ironie de l’histoire …

 

(p.243) De Babeuf à Lemkin : génocide et modernité

En tant que spĂ©cialiste du communisme, je frĂ©quentais depuis de trĂšs longues annĂ©es les Ă©crits de Gracchus Babeuf, considĂ©rĂ© comme le fondateur du communisme moderne Ă  travers sa conjuration des Egaux de 1796. Mais ce n’est que beaucoup plus rĂ©cemment, Ă  l’occasion du bicentenaire de la RĂ©volution française, que j’ai pris connaissance de la brochure de Babeuf sur la guerre de VendĂ©e. Il est vrai que ce texte, iconoclaste du point de vue rĂ©volutionnaire communiste, avait Ă©tĂ© soigneusement occultĂ© par les « babouvologues », pour la plupart commu­nistes ou communisants. Or, avec une acuitĂ© remarquable, Babeuf y met en lumiĂšre la relation forte entre dictature rĂ©volutionnaire et massacres de masse qu’il cherche Ă  nommer – mais le mot « gĂ©nocide » ne sera inventĂ© qu’en 1944 par le juriste polonais RafaĂ«l Lemkin.

 

(p.345) / Reynald Secher a inventĂ© le terme ‘mĂ©moricide’. /

(p.345) Babeuf avait inventĂ© les termes « populicide », « plĂ©- bĂ©icide » et mĂȘme « nationicide » pour dĂ©signer la poli­tique d’extermination des VendĂ©ens, votĂ©e par la Convention le 1er aoĂ»t et le 1er octobre 1793. Mais ce « populicide », soigneusement occultĂ©, est demeurĂ© une affaire franco-française. Il n’en a pas Ă©tĂ© de mĂȘme pour le « gĂ©nocide », inventĂ© par Lemkin « pour dĂ©signer une vieille pratique dans sa forme moderne5 », et qui, sur ses instances, a Ă©tĂ© citĂ© dans l’acte d’accusation du Tri­bunal militaire international de Nuremberg chargĂ© de juger les principaux chefs nazis. Encore que, il s’en fal­lut de peu : en effet, la dĂ©lĂ©gation britannique Ă  Nurem­berg refusa dans un premier temps l’usage de « gĂ©nocide » sous prĂ©texte que le mot ne figurait pas dans l’Oxford Dictionary6.

 

(p.345) Ainsi, d’emblĂ©e, Babeuf a Ă©tĂ© frappĂ© par la volontĂ© d’extermination qui avait caractĂ©risĂ© les Ă©vĂ©nements de VendĂ©e, qu’il s’agisse de la phase de guerre civile active – de mars Ă  dĂ©cembre 1793 – ou de la phase plus (p.346) spĂ©cifiquement gĂ©nocidaire qui court d’avril 1794 Ă  la chute de Robespierre. Et il ne manque pas d’imagination lexi­cale pour la dĂ©signer : « un si grand amoncelage de crimes », « immolations fĂ©roces de milliers de vos frĂšres », « des peuplades entiĂšres effacĂ©es du nombre des vivants », « l’égorgerie de nos frĂšres », « colosse du crime », « le grand hachis », « tuerie gĂ©nĂ©rale », « exé­crations nationicides », « massacrerie », « boucherie hor­rible », « systĂšme de destruction », « systĂšme pratique L d’égorgement », « extrĂȘme barbarie ». i Babeuf ne se contente pas de recenser des massacres de masse dus Ă  quelque hasard ; il conclut, au contraire, que « les crimes de la VendĂ©e […] paraissent tenir Ă  un systĂšme d’extermination gĂ©nĂ©rale7 » dont il accuse le ComitĂ© de salut public qui a dĂ©cidĂ© de « tourner la faux de la mort sur la totalitĂ© de cette race vendĂ©enne8 ». C’est la dimension volontaire et planifiĂ©e du massacre par les diverses instances du pouvoir Ă©tatique – ComitĂ© de salut public, Convention, armĂ©e de l’Ouest, etc. – et le fait qu’il vise l’ensemble d’une population civile qui ^ caractĂ©risent l’entreprise gĂ©nocidaire. Ă  Le futur « tribun du peuple » n’était certes pas le juriste de haut niveau international que fut Lemkin. Il n’en a pas moins saisi la plupart des ressorts qui sous-tendaient la logique gĂ©nocidaire inaugurĂ©e en VendĂ©e. Et bien avant les grands dĂ©sastres totalitaires du XXe siĂšcle, il a soulignĂ© la relation entre les causes et les effets : comment des ambitieux, maniant de « dĂ©testables sophismes poli­tiques », s’étaient emparĂ©s d’un gouvernement rĂ©volu­tionnaire et avaient fait qu’une rĂ©volution « commencĂ©e par la sagesse et la vertu du peuple » aboutĂźt Ă  un « sys­tĂšme d’oĂč sont sorties les laideurs cadavĂ©reuses qui le caractĂ©risent9 ».

A l’origine de cette dĂ©rive rĂ©volutionnaire, Babeuf place l’instauration de ce qu’il nomme « les vices-rois dĂ©partementaux avec leurs pouvoirs sans bornes et (p.347)  jusques y compris le droit de vie et de mort10 », allusion Ă  l’adoption par la Convention, le 4 dĂ©cembre 1793, des propositions de Billaud-Varennes d’envoyer des repré­sentants en mission dans les districts et les communes, de leur permettre d’épurer les autoritĂ©s civiles et d’obli­ger les ministĂšres et les administrations Ă  rendre compte au ComitĂ© de salut public : « La rĂ©publique devait voir, dĂšs lors, les dĂ©partements livrĂ©s aux caprices de l’arbitraire et Ă  toutes les passions de quelques hommes qui ne manqueraient point de s’eni­vrer du dĂ©pĂŽt de la toute-puissance rĂ©unie en entier dans leurs mains. Elle devait voir la royautĂ© travestie et dĂ©guisĂ©e seulement en costume tricolore, qui, loin des regards du SĂ©nat [la Convention], se permettrait tout ce que peut inspirer le dĂ©lire Ă©blouissant d’une domination illimitĂ©e, qu’on avait jamais dĂ» s’attendre d’ĂȘtre en situation d’exercer11. »

Babeuf qualifie cette « toute-puissance » et cette « domination illimitĂ©e » de « parfaite tyrannie, autant parfaite que jamais il en put exister » ; s’il raisonne encore dans les termes de la philosophie politique tradi­tionnelle, il montre nĂ©anmoins, en Ă©voquant « la tyran­nie la plus parfaite », qu’il a senti qu’émergeait un phĂ©nomĂšne nouveau, inĂ©dit, ce que Hannah Arendt, un siĂšcle et demi plus tard, nommera « une volontĂ© de domination totale » : le totalitarisme.

Il pressent d’ailleurs fort bien la source de cette tyran­nie moderne quand il Ă©crit : « Que l’on cesse donc d’attacher au caractĂšre de mandataire du peuple ce prestige idolĂątre, ce fanatisme esclave, cette fausse idĂ©e d’infaillibilitĂ© ou, tout au moins, de capacitĂ© supĂ©rieure Ă  celle des autres citoyens12. » Or c’est bien la prĂ©tention Ă  la supĂ©rioritĂ© et Ă  l’infaillibilitĂ© de leurs chefs qui a menĂ© les rĂ©gimes totalitaires, tant communistes que nazi, Ă  mettre en Ɠuvre des logiques gĂ©nocidaires.

 

(p.349) Babeuf a saisi d’emblĂ©e la dimension extraordinaire- / ment moderne de l’extermination des VendĂ©ens, en sou­lignant le cĂŽtĂ© mĂ©canique – sinon dĂ©jĂ  industriel – qui sera la marque des gĂ©nocides du xxe siĂšcle. En Ă©crivant que « dans la dĂ©monstration de toute machine, il faut toujours remonter au chef ressort pour bien faire appré­cier l’emploi de chaque rouage15 », Babeuf vise le ComitĂ© de salut public, qu’il affuble d’autres quali­ficatifs Ă©vocateurs : « aristocratie meurtriĂšre », « ComitĂ© d’assassinats publics », « ComitĂ© d’égorgerie »16 ou encore « autocratie comitatoriale »17.

Et il insiste sur ce point quand il Ă©voque Carrier :

« On reconnaĂźt dĂ©jĂ  que Carrier […] ne fut qu’un instru­ment, qu’un ressort subordonnĂ© et mĂȘme postĂ©rieur Ă  beaucoup d’autres ressorts ; mais on voit dĂ©jĂ  […] que ce rouage exterminateur avait vu marcher avant lui une infinitĂ© d’autres rouages non moins meurtriers, dont il avait reçu le mouvement d’impulsion, presque autant que de l’action immĂ©diate de la force placĂ©e au centre de la machine politique […]18. » Le « rouage extermina­teur » : remarquable vision de la politique totalitaire comme une machine, comme une mĂ©canique qui, une fois remontĂ©e, ne peut plus ĂȘtre arrĂȘtĂ©e et dont les acteurs sont agis par la machinerie ; prĂ©monition des grandes bureaucraties exterminatrices des rĂ©gimes tota­litaires.

Babeuf dĂ©crit longuement toutes les atrocitĂ©s com­mises en VendĂ©e, que l’on « assassine militairement » ou que l’on « assassine rĂ©volutionnairement »19 : arresta­tions arbitraires, exĂ©cutions sommaires des rebelles pris les armes Ă  la main ou blessĂ©s, mais aussi de ceux qui se sont rendus, et encore des populations civiles, femmes et enfants compris. Autant de prĂ©figurations des crimes de masse inaugurĂ©s par le rĂ©gime de LĂ©nine (p.350) puis de Staline en Russie, et dupliquĂ©s par les nazis pendant la DeuxiĂšme Guerre mondiale puis par les rĂ©gimes communistes instaurĂ©s aprĂšs celle-ci.

On retrouve y compris, sous la plume de Babeuf, l’un des moyens de gĂ©nocide mis en Ɠuvre par Staline contre les paysans ukrainiens lors de la collectivisation en 1932-1933, par les nazis avec l’instauration des ghet­tos juifs ou par Pol Pot contre la partie « impure » du peuple cambodgien entre 1975 et 1979 : l’arme de la faim. Babeuf cite la lettre de Carrier au gĂ©nĂ©ral Haxo, du 15 dĂ©cembre 1793 : « Il entre dans mes projets, et ce sont les ordres de la Convention nationale, d’enlever toutes les subsistances, les denrĂ©es, les fourrages, tout en un mot de ce maudit pays, de livrer aux flammes tous les bĂątiments […]. Oppose-toi de toutes tes forces Ă  ce que la VendĂ©e prenne ou garde un seul grain. […] En un mot, ne laisse rien dans ce pays de proscription. Que les subsistances, denrĂ©es, fourrages, tout, absolu­ment tout, se transporte Ă  Nantes. » Et il conclut : « La famine est aussi un mode d’assassinat. Carrier l’organise20. »

Face Ă  tant d’atrocitĂ©s, Babeuf reste perplexe. En bon Ă©mule des LumiĂšres, il cherche Ă  expliquer rationnelle­ment le fait que la Convention ait non seulement ordonnĂ© d’exterminer l’ensemble des VendĂ©ens, y com­pris les bons rĂ©publicains, mais encore qu’elle ait laissĂ© massacrer d’innombrables troupes rĂ©publicaines envoyĂ©es sans prĂ©cautions dans une rĂ©gion en rĂ©volte. Il y voit un plan ourdi avec soin dont il croit avoir dĂ©cou­vert le secret : la mise en Ɠuvre d’un « systĂšme de dĂ©population » par Robespierre qui aurait considĂ©rĂ© que le territoire français ne pouvait pas nourrir l’ensemble de sa population et qu’il fallait donc, par le biais de la VendĂ©e, se dĂ©barrasser de sa part excĂ©dentaire. Hypo­thĂšse farfelue, mais qui contient sa part de vĂ©ritĂ© totali­taire :           dĂ©jĂ  en 1793-1794, un gouvernement (p.351) rĂ©volutionnaire estimait que sa population comprenait « des hommes en trop », des hommes « superflus » qu’il Ă©tait lĂ©gitime d’exterminer. Logique gĂ©nocidaire qui, bientĂŽt nourrie d’idĂ©ologie scientiste – racialiste ou marxiste-lĂ©niniste – et portĂ©e par des partis de rĂ©volu­tionnaires professionnels encore dans les limbes sous la RĂ©volution française21, aboutira aux grands dĂ©sastres du XXe siĂšcle.

En abordant, dans la derniĂšre partie de sa brochure, le procĂšs du ComitĂ© rĂ©volutionnaire de Nantes puis de Carrier22, Babeuf nous instruit de la maniĂšre dont les bourreaux et assassins, responsables d’actes de gĂ©no­cide, inaugurent leurs moyens de dĂ©fense devant les instances judiciaires mais aussi devant le tribunal de l’Histoire. Moyens qui seront repris avec exactitude par leurs Ă©mules du xxe siĂšcle. Il cite le discours de Goullin, l’un des adjoints de Carrier :

« L’homme qui Ă©lectrisa nos tĂȘtes, guida nos mou­vements, despotisa nos opinions, dirigea nos dĂ©marches, contemple paisiblement nos alarmes […] Il importe Ă  notre cause que Carrier paraisse au tribunal ; les juges, le peuple enfin doivent apprendre que nous ne fĂ»mes que les instru­ments passifs de ses ordres et de ses fureurs. Qu’on inter­pelle tout Nantes, tous vous diront que Carrier seul provoqua, prĂȘcha, commanda toutes les mesures rĂ©volution­naires. […] Carrier seul donna enfin cette impulsion ter­rible, qui jeta hors des bornes des patriotes ardents, mais Ă©garĂ©s. Citoyens jurĂ©s, vous dont le maintien calme annonce l’impartialitĂ©, vous ne prononcerez pas sur le sort de tant de victimes Ă©garĂ©es, sans avoir entendu l’auteur de tous nos maux et de toutes nos fautes. Que Carrier paraisse ; qu’il vienne justifier ses malheureux agents ou qu’il ait la gran­deur de s’avouer seul coupable23. »

Moyen de dĂ©fense qui deviendra classique, tant chez les nazis que chez les communistes : les bourreaux n’ont(p.352) fait qu’appliquer les ordres, ils sont eux-mĂȘmes victimes du seul coupable qui est le chef.

Carrier applique la mĂȘme tactique, arguant de son obĂ©issance aux deux dĂ©crets de la Convention qui ordonnaient d’incendier et d’exterminer toute la Ven­dĂ©e : « Il se couvrit de l’égide de ses pouvoirs illimitĂ©s. Il se mit sous celle de la Convention […] puisqu’elle avait approuvĂ©, commandĂ© par des dĂ©crets toutes les mesures prises par les dĂ©putĂ©s en mission24. »

En outre, « il s’efforça d’écarter l’inculpation des noyades et fusillades […] en mettant au dĂ©fi qu’on puisse lui opposer aucun ordre Ă©crit25 ». Ce fut lĂ  encore, un siĂšcle et demi plus tard, une pratique cou­rante des chefs totalitaires que de ne donner qu’orale- ment les ordres d’extermination. Ainsi les historiens n’ont retrouvĂ© aucun papier signĂ© de la main de Hitler ordonnant le gĂ©nocide des Juifs, pas plus que de la main de Pol Pot dans le cas Cambodgien. LĂ©nine et Sta­line Ă©taient plus francs – ou plus assurĂ©s de leur impu­nitĂ© – qui n’hĂ©sitaient pas Ă  coucher ces ordres par Ă©crit, mais en prenant en gĂ©nĂ©ral la prĂ©caution d’y associer les autres membres du Bureau politique.

Le dĂ©nouement mĂȘme du procĂšs Carrier prĂ©figure la stratĂ©gie de dĂ©fense de grands criminels d’Etat du xxe siĂšcle. En effet, le 14 dĂ©cembre 1794, Carrier et deux autres membres du ComitĂ© rĂ©volutionnaire de Nantes Ă©taient condamnĂ©s Ă  mort tandis que trente autres accu­sĂ©s, tout aussi coupables, Ă©taient acquittĂ©s. La Conven­tion tentait ainsi d’échapper Ă  ses responsabilitĂ©s en dĂ©signant Ă  la vindicte publique trois boucs Ă©missaires promptement guillotinĂ©s afin de les rendre dĂ©finitive­ment muets. Ainsi, le procĂšs de Carrier fut couronnĂ© de succĂšs, permettant Ă  de nombreux conventionnels terro­ristes de poursuivre une carriĂšre politique sous le Consulat et sous l’Empire, Ă  commencer par le fameux (p.353) FouchĂ©, commanditaire intĂ©ressĂ© de la brochure de Babeuf26.

Consciemment ou non, cette leçon sera retenue, cent soixante ans plus tard, par les chefs soviĂ©tiques dont la manƓuvre s’opĂ©ra en deux temps. D’abord, peu aprĂšs la mort de Staline en mars 1953, ils abattirent le bourreau en chef, patron du KGB, Lavrenti Beria, Ă  la fois parce qu’ils le craignaient et parce qu’il savait tout de leurs responsabilitĂ©s dans les crimes de masse. Puis, le 25 fĂ©vrier 1956, Nikita Khrouchtchev prĂ©senta devant le XXe congrĂšs du Parti communiste d’Union soviĂ©tique son fameux « Rapport secret » oĂč, Ă  l’instar de Goullin, il pré­tendit que Staline Ă©tait seul coupable et que tous les autres dirigeants n’avaient fait qu’obĂ©ir Ă  ses ordres, sous peine de mort. Le « Rapport secret » permit Ă  l’ensemble de la nomenklatura soviĂ©tique, y compris celle du KGB, de poursuivre sa carriĂšre et de jouir de ses privilĂšges. Les pires assassins – Molotov, Kagano- vitch, Khrouchtchev, Serov – moururent dans leur lit Ă  un Ăąge avancĂ© et couverts de mĂ©dailles. Ainsi Ă©tait réé­ditĂ©e une manƓuvre Ă©prouvĂ©e destinĂ©e Ă  assurer l’amnistie Ă  toute une classe politique et Ă  imposer l’amnĂ©sie Ă  l’ensemble de la sociĂ©tĂ©27.

Bien avant la querelle sur le nombre de Juifs disparus dans la Shoah ou la polĂ©mique provoquĂ©e par la publi­cation du Livre noir du communisme Ă  propos des vic­times du communisme, Babeuf a eu le souci de dĂ©nombrer, estimant les victimes vendĂ©ennes Ă  « un million peut-ĂȘtre », ce qui n’aurait pas manquĂ© de lui attirer les foudres des censeurs si l’on s’en tient au chiffre de 117 000 avancĂ© rĂ©cemment par Reynald Secher28. Mais l’ampleur du chiffre annoncĂ© – le million – Ă©tait destinĂ© Ă  frapper les imaginations et Ă  faire sen­tir que la VendĂ©e avait Ă©tĂ© victime d’autre chose que d’un simple massacre. D’ailleurs Babeuf ne manque pas de remarquer que, dans son rapport du 1er avril 1794, le (p.354) reprĂ©sentant Lequinio a utilisĂ© un euphĂ©misme pour qualifier le gĂ©nocide : « des mesures de rigueur qui ont Ă©tĂ© employĂ©es sans discernement29 ». Le mĂȘme type d’euphĂ©misme par lequel les assassins totalitaires ont cherchĂ© Ă  masquer leurs crimes : « solution finale du problĂšme juif » chez les nazis », « la mesure punitive la plus Ă©levĂ©e » chez Staline envoyant Ă  la mort plus de vingt-cinq mille officiers et notables polonais faits pri- l sonniers par l’ArmĂ©e rouge en septembre 193930.

Par lĂ , Babeuf aborde l’un des points les plus trou­blants de l’histoire des gĂ©nocides modernes. A propos des crimes de la VendĂ©e, il Ă©crit : « On n’y croirait pas si nous ne les confirmions par des faits prĂ©cis et authentiques31 » ; ou encore : « Il est d’autres faits si Ă©trangement atroces que nous avons glissĂ© rapidement Ă  leur Ă©gard, parce que l’imagination se refuse presque Ă  les croire, malgrĂ© que, par l’analogie, rien ne doive plus paraĂźtre incroyable, d’aprĂšs la certitude des actes forcenĂ©s que nous avons Ă©tĂ© dans la position de dĂ©crire32. »

Il soulĂšve ainsi la question fondamentale d’une cer­taine impossibilitĂ©, voire d’un refus, de l’esprit humain Ă  apprĂ©hender, Ă  connaĂźtre et Ă  comprendre des actes L d’une telle inhumanitĂ©. Trouble auquel ont Ă©tĂ© confron- 1 tĂ©s y compris les penseurs les plus fameux du totalita­risme au xxe siĂšcle. Raymond Aron en tĂ©moigne dans ses MĂ©moires : « Le gĂ©nocide, qu’en savions-nous Ă  Londres ? Au niveau de la conscience claire, ma perception Ă©tait Ă  peu prĂšs la suivante : les camps de concentration Ă©taient cruels, dirigĂ©s par des gardes-chiourmes recrutĂ©s non parmi les politiques mais parmi les criminels de droit commun ; la mortalitĂ© y Ă©tait forte, mais les chambres Ă  gaz, l’assassinat industriel d’ĂȘtres humains, non, je l’avoue, je ne les ai pas imaginĂ©s, et parce que je ne pouvais les imaginer, je ne les ai pas sus33. »

(p.355)

Et Hannah Arendt confirme cette difficultĂ© Ă  laquelle se heurte l’esprit. Ayant pris connaissance de la « DĂ©cla­ration » du 17 dĂ©cembre 1942 par laquelle onze gouver­nements alliĂ©s et la France libre dĂ©nonçaient le processus d’extermination des Juifs engagĂ© par les nazis, elle tĂ©moigne en 1964 de sa rĂ©action d’alors : « Tout d’abord, nous n’y avons pas cru, bien qu’à vrai dire, mon mari et moi-mĂȘme estimions ces assassins capables de tout. Mais cela, nous n’y avons pas cru, en partie aussi parce que cela allait Ă  l’encontre de toute nĂ©cessitĂ©, de tout besoin militaire. Mon mari […] m’a dit : Ne prĂȘte pas foi Ă  ces racontars, ils ne peuvent aller jusque-lĂ  ! Et cependant, nous avons dĂ» y croire six mois plus tard lorsque nous en avons eu la preuve. […] C’était vraiment comme si l’abĂźme s’ouvrait devant nous34. »

Contemporain des Ă©vĂ©nements, informĂ© de premiĂšre main grĂące aux rĂ©vĂ©lations suscitĂ©es par les crimes de VendĂ©e aprĂšs la chute de Robespierre, Babeuf aurait pu taire ce qui apparaĂźt comme une tache indĂ©lĂ©bile dans le cours de sa chĂšre RĂ©volution. Au contraire, il a tenu Ă  tĂ©moigner et Ă  condamner. Il a analysĂ© avec finesse la tentative rĂ©volutionnaire d’exterminer la VendĂ©e, prĂ©fi­guration des gĂ©nocides modernes. Lui, homme de la Raison et des LumiĂšres, et Ă  ce titre exempt de tout pré­jugĂ©, il avoue avec une certaine naĂŻvetĂ© : « c’est que je suis encore, sur le chapitre de l’extermination, homme Ă  prĂ©jugĂ©s35 ». TrĂšs ancien prĂ©jugĂ©, tout Ă  son honneur, et qui s’énonce simplement : « Tu ne tueras point ».

(p.364) En fait, au début des années 1930, le pouvoir sovié­tique avait choisi un processus plus complexe : la liqui­dation ou déportation, dÚs 1920, des élites intellectuelles

  • Ă©crivains, penseurs, artistes, enseignants -, politiques
  • nationalistes puis communistes – et religieuses ; puis la planification d’une famine organisĂ©e contre la pay­sannerie qui aboutit en 1932-1933 Ă  la mort de faim de 5 millions d’Ukrainiens ; et enfin le repeuplement de l’Ukraine par des populations non ukrainiennes, en par­ticulier des Russes fidĂšles au rĂ©gime soviĂ©tique. Lemkin concluait : « Ce n’est pas simplement un cas de crime de masse. C’est un cas de gĂ©nocide, de destruction non seulement d’individus, mais d’une culture et d’une nation20. »

 

(p.370)  AprĂšs avoir visĂ© une classe sociale et aprĂšs l’échec de la rĂ©volution de 1848 en Europe centrale, Marx stigma­tisa (p.371) dans son journal, la Nouvelle Gazette rhĂ©nane, les petits peuples contre-rĂ©volutionnaires, qualifiĂ©s de « dĂ©chets de peuples » :

« Aux phrases sentimentales qu’on nous offre ici au nom des nations contre-rĂ©volutionnaires de l’Europe, nous rĂ©pon­dons : la haine des Russes a Ă©tĂ© et restera la premiĂšre pas­sion rĂ©volutionnaire des Allemands et, depuis la rĂ©volution, s’y est ajoutĂ©e celle des Croates et des TchĂšques ; ensemble avec les Magyars et les Polonais, nous sauvegarderons la rĂ©volution par un terrorisme dĂ©cidĂ© Ă  l’égard de ces peuples slaves. Nous savons maintenant oĂč se trouvent les ennemis de la rĂ©volution : en Russie et dans les pays slaves d’Autri­che. Nulle phrase, nulle affirmation quant aux avenirs dĂ©mocratiques de ces pays ne nous empĂȘchera de considé­rer nos ennemis comme tels. […] Lutte impitoyable, combat Ă  mort avec les Slaves traĂźtres Ă  la rĂ©volution, extermina­tion, terrorisme sans Ă©gard, non dans l’intĂ©rĂȘt de l’Allema­gne mais dans celui de la rĂ©volution35. »

Ainsi, avant mĂȘme que Charles Darwin ne publie son ouvrage sur L’Origine des espĂšces, qui marqua profondé­ment la pensĂ©e de Marx, ce dernier dĂ©veloppait dĂ©jĂ  un darwinisme social et national qui lui faisait considĂ©rer comme normale l’extermination de groupes humains faisant obstacle au processus rĂ©volutionnaire tel que lui- mĂȘme l’avait thĂ©oriquement dĂ©fini comme « sens de l’Histoire ».

 

 

(p.373) S’il se situe dans la filiation de ses grands prĂ©dĂ©ces­seurs en rĂ©volution, en particulier les jacobins et le ComitĂ© de salut public, LĂ©nine apporte deux innova­tions majeures : d’une part une idĂ©ologie scientiste for­tement constituĂ©e en doctrine et bientĂŽt en orthodoxie ; d’autre part, un nouveau type de parti : le parti de rĂ©vo­lutionnaires professionnels, trĂšs idĂ©ologisĂ© et sous la (p.374) coupe d’un chef d’autant moins discutĂ© qu’il va enregis­trer succĂšs sur succĂšs. Et c’est ce mouvement rĂ©volu­tionnaire inĂ©dit, fondateur du totalitarisme, qui s’empare du pouvoir le 7 novembre 1917, passe Ă  l’acte et inaugure d’emblĂ©e, entre 1917 et 1922, un processus gĂ©nocidaire fondĂ© sur la terreur utilisĂ©e comme moyen de gouvernement.

(p.374) Dans un texte publiĂ© seulement en 1929 mais Ă©crit entre le 6 et le 9 janvier 1918, LĂ©nine a couchĂ© sur le papier sa pensĂ©e profonde, qu’il ne livrait pas au public :

 

(p.375) […] La diversitĂ© est ici gage de vitalitĂ©, une promesse de  succĂšs dans la poursuite d’un mĂȘme but unique : dĂ©barras­ser la terre russe de tous les insectes nuisibles, des puces (les filous), des punaises (les riches) et ainsi de suite. Ici on mettra en prison une dizaine de riches, une douzaine de filous, une demi-douzaine d’ouvriers qui tirent au flanc. […] LĂ  on les enverra nettoyer les latrines. Ailleurs on les munira, au sortir du cachot, d’une carte jaune [la carte des prostituĂ©es sous le tsarisme] afin que le peuple entier puisse surveiller ces gens malfaisants jusqu’à ce qu’ils se soient cor­rigĂ©s. Ou encore on fusillera sur place un individu sur dix coupable de parasitisme43. »                                                                        

 

(p.376) (…) la spoliation / expropriation qui fut l’un des premiers actes majeurs des bol­cheviks au pouvoir, suivant le mot d’ordre de LĂ©nine « Volez les voleurs, pillez les pillards ! ». Dans les mois qui suivirent le 7 novembre 1917, la Russie fut le thĂ©Ăątre d’un fantastique transfert de propriĂ©tĂ© de ceux qui « avaient du bien » soit vers le parti-Etat – le pou­voir saisit le contenu de 35 000 coffres-forts, d’innom­brables immeubles, usines, commerces et propriĂ©tĂ©s agricoles -, soit vers les voyous et le lumpen-prolĂ©tariat qui sĂ©vissaient dans les villes, tandis qu’à la campagne les paysans dĂ©pouillaient les grandes propriĂ©tĂ©s de leur matĂ©riel agricole et de leur bĂ©tail. Or, comme le notait Lemkin dĂšs 1944, la spoliation Ă©tait un moyen d’affai­blir les groupes visĂ©s par le gĂ©nocide – quand elle n’était pas l’un des moteurs du gĂ©nocide. Et d’ailleurs, les nazis pratiquĂšrent et la stigmatisation symbolique et la spoliation des Juifs, avant d’engager leur sĂ©grĂ©gation sociale et juridique.

DĂšs 1918, les bolcheviks ont pratiquĂ© l’exclusion sociale grĂące Ă  un moyen trĂšs simple et terriblement efficace, en application du fameux slogan de LĂ©nine « Qui ne travaille pas ne mange pas ! ». Si ce slogan peut sembler raisonnable, il devient terrifiant dĂšs que l’on est dans un systĂšme oĂč le pouvoir dĂ©tient le mono­pole de l’emploi et du salaire – et peut donc le refuser arbitrairement et condamner quiconque Ă  la mort de faim ou Ă  l’illĂ©galitĂ©. Le pouvoir a aussi trĂšs tĂŽt crĂ©Ă© une catĂ©gorie de citoyens privĂ©s de leurs droits, les lichentsy.

Les bolcheviks ont imposĂ© par la violence une sĂ©gré­gation spatiale qui s’est inscrite d’abord en creux, Ă  tra­vers des vagues massives d’émigration et d’exil, plus d’un million de membres des classes « condamnĂ©es par l’Histoire » s’étant enfuies pour sauver leur vie. Mais trĂšs vite, cette sĂ©grĂ©gation a pris la forme de l’enferme­ment dans des prisons puis dans des camps de concen­tration dont Trotski rĂ©clamait l’installation dĂšs le 4 juin

1918, suivi en cela le 26 juin par le Conseil des commis­saires du peuple qui exigea que ces camps soient utilisĂ©s pour mettre hors d’état de nuire les « ennemis inté­rieurs ». Et le 8 aoĂ»t, Trotski approuva la crĂ©ation des trois premiers camps, appelĂ©s Ă  devenir un vĂ©ritable systĂšme concentrationnaire, dĂšs 1921, dans le complexe des Ăźles Solovki, sur la mer Blanche, bien avant que les nazis n’aient ouvert leur premier camp.                                          

 

(p.378) Le premier acte de gĂ©nocide majeur eut lieu en 1919- 1920 quand fut engagĂ©e contre les Cosaques du Don et du Kouban la « dĂ©cosaquisation » sur un ordre du Bureau politique du Parti bolchevique du 24 novembre 1919 spĂ©cifiant de « les exterminer jusqu’au dernier » ; en un an, 15 000 Cosaques furent massacrĂ©s et leurs ‘vfamilles internĂ©es dans des camps que la Tcheka elle-mĂȘme qualifiait de « camps de la mort » ; au total, entre 300 000 et 500 000 personnes furent massa­crĂ©es ou dĂ©portĂ©es sur une population de 3 millions d’habitants46.

ParallĂšlement, des centaines de milliers de civils des villes et des campagnes, ouvriers en grĂšve ou rĂ©voltĂ©s, paysans refusant les rĂ©quisitions ou fuyant la conscrip­tion forcĂ©e dans l’ArmĂ©e rouge, prisonniers « blancs » ou dĂ©serteurs « rouges » furent assassinĂ©s.

 

 

(p.382)  On vit mĂȘme l’un des principaux hommes politiques français, Edouard Herriot, visiter l’Ukraine Ă  l’étĂ© 1933 et publier en revenant un livre oĂč il dĂ©crivait cette contrĂ©e comme « un jardin en plein rendement », dĂ©mentant tout soupçon de famine ; les rapports du NKVD concernant l’organisation de cette visite diploma­tique, aujourd’hui accessibles, nous montrent en dĂ©tail comment les SoviĂ©tiques organisaient avec succĂšs des voyages « Ă  la Potemkine » destinĂ©s Ă  masquer leurs crimes de masse50.

La deuxiĂšme grande opĂ©ration gĂ©nocidaire organisĂ©e par Staline est connue sous le nom de Grande Terreur – tout comme est intitulĂ©e Grande Terreur la pĂ©riode paroxystique du rĂšgne de Robespierre au printemps 1794. A cet effet, il nomma Ă  la tĂȘte du NKVD l’un de ses affidĂ©s les plus proches, NikolaĂŻ Iejov51, qui, en dehors de toute procĂ©dure judiciaire et dans des dĂ©lais dĂ©terminĂ©s, fut chargĂ© de « traiter » des populations d’« ennemis du peuple », selon des quotas fixĂ©s Ă  l’avance pour chaque rĂ©gion, et des modalitĂ©s ne comprenant que deux catĂ©go­ries : la lre – fusiller ; la 2e – dĂ©porter.

DĂ©sormais, les ordres opĂ©rationnels du NKVD, direc­tement inspirĂ©s par Staline, scandĂšrent les quatorze mois qui courent du 30 juillet 1937 au 1er novembre 193852. Au total, du 1er octobre 1936 au 1er novembre 1938, 1 565 000 personnes furent arrĂȘtĂ©es – 365 805 pour les « opĂ©rations nationales » et 767 397 en vertu de l’ordre n° 00447, dont 668 305 furent exĂ©cutĂ©es et 668 558 envoyĂ©es en camp de concentration. Encore ces (p.383) chiffres sont-ils sous-estimĂ©s et le nombre d’exĂ©cutĂ©s se monte-t-il Ă  plus de 700 000. S’y ajoutent l’arrestation de 44 000 membres du Parti communiste et de l’appa­reil d’Etat, ainsi que celle de dizaines de milliers de militaires – avec Ă  la clef de nombreuses dĂ©portations et exĂ©cutions. C’est ainsi que Staline mit en Ɠuvre la « solution finale » du problĂšme des « Ă©lĂ©ments anti­soviĂ©tiques »53.

Cette Grande Terreur rĂ©pondait Ă  une rĂ©flexion rationnelle et avait trois objectifs principaux : assurer le pouvoir absolu du chef sur le parti et sur l’administra­tion afin qu’il dispose d’un outil parfaitement disci­plinĂ© ; assurer le pouvoir absolu du parti sur l’ensemble de la population afin d’imposer Ă  celle-ci la politique dĂ©finie par le chef et qui consiste en permanence Ă  ren­forcer son pouvoir, celui du parti, celui de l’URSS en liquidant « les gens du passĂ© » et en s’appuyant sur la nouvelle gĂ©nĂ©ration formĂ©e sur le modĂšle de « l’homme nouveau » ; se prĂ©parer Ă  la guerre en liquidant des catĂ©gories de la population ou des Ă©lites dĂ©finies selon des critĂšres sociaux et/ou nationaux et considĂ©rĂ©s comme de potentielles cinquiĂšmes colonnes.

La troisiĂšme vague gĂ©nocidaire intervint avec la guerre. De septembre 1939 Ă  juin 1941, le pouvoir soviĂ©tique dĂ©porta et/ou extermina les Ă©lites des nations conquises et annexĂ©es Ă  l’URSS Ă  la suite de l’alliance germano-soviĂ©tique. Dans la partie orientale de la Pologne, 30 000 prisonniers de guerre furent envoyĂ©s au Goulag et beaucoup d’autres incorporĂ©s de force dans l’ArmĂ©e rouge comme « nouveaux citoyens soviĂ©tiques ». Le 2 mars 1940, Staline donne suite Ă  un rapport de Khrouchtchev et Beria demandant la dĂ©por­tation de 22 000 Ă  25 000 familles de Polonais internĂ©s, soit plus de 60 000 femmes et enfants. Le 5 mars, le Politburo signa l’ordre de fusiller 25 700 Polonais inter­nĂ©s, dont 14 587 officiers – parmi lesquels les (p.384) 4 243 fusillĂ©s Ă  Katyn. ParallĂšlement, le NKVD lança quatre grandes opĂ©rations de dĂ©portation visant en prioritĂ© les couches dirigeantes et leurs familles : 140 000 personnes le 10 fĂ©vrier 1940, 61 000 personnes le 13 avril 1940, 75 000 personnes le 29 juillet 1940, et enfin plusieurs dizaines de milliers de prisonniers mas­sacrĂ©s lors du repli soviĂ©tique aprĂšs le 22 juin 1941. Au total 330 000 personnes dont un tiers d’enfants de moins de 14 ans. Au total, du 17 septembre 1939 au 22 juin 1941, plus de 440 000 victimes – assassinĂ©s et dĂ©portĂ©s – sur une population de 12 millions d’habitants54.

Les Estoniens subirent un sort similaire Ă  partir du 12 juin 1940, quand l’Estonie fut conquise et annexĂ©e Ă  l’URSS : plus de 2 200 personnes fusillĂ©es – dont 800 officiers, la moitiĂ© du corps -, 12 500 soldats et plus de 10 000 civils dĂ©portĂ©s en URSS entre juin 1940 et juin 1941. Les mĂȘmes mĂ©thodes furent employĂ©es quand l’ArmĂ©e rouge rĂ©occupa l’Estonie en 1944 : 75 000 personnes arrĂȘtĂ©es dont plus de 25 000 fusillĂ©es ou mortes en camp, et 75 000 dĂ©portĂ©es au Goulag soviĂ©tique dont 6 000 tuĂ©es en chemin dans l’hiver 1944-1945. Une nouvelle vague de dĂ©portation de plus de 22 000 personnes intervint en mars 1949, tandis que plus de 2 000 rĂ©sistants maquisards Ă©taient tuĂ©s au combat, 1 500 assassinĂ©s et 10 000 arrĂȘtĂ©s entre 1944 et 1953. Au total, environ 175 000 Estoniens furent assassinĂ©s ou dĂ©portĂ©s, soit 17,5 % de la population,

sans oublier les innombrables exilés55.

Les Lituaniens, les Lettons et les Bessarabiens, occu­pĂ©s et annexĂ©s en juin 1940, subirent un sort analogue mĂȘme si l’état des travaux historiques est encore assez peu avancĂ© sur ces cas.

La quatriĂšme grande opĂ©ration gĂ©nocidaire visa, Ă  par­tir du 22 juin 1941 et alors que l’URSS Ă©tait en guerre contre l’Allemagne, des populations intĂ©grĂ©es Ă  l’URSS (p.385) avant le 17 septembre 1939. Furent d’abord concernĂ©s les Allemands de la Volga, implantĂ©s en Russie depuis le xvine siĂšcle : 446 000 dĂ©portĂ©s du 3 au 20 septembre 1941 – en pleine dĂ©bĂącle militaire soviĂ©tique – avec un total de 894 000 personnes au 25 dĂ©cembre 1941 (soit 82% du total de ces Allemands). Puis Staline s’attaqua Ă  des population dĂ©crĂ©tĂ©es « peuples ennemis », en 1943-1944 : 93 000 Kalmouks dĂ©portĂ©s en quatre jours, du 27 au 30 dĂ©cembre 1943 ; 521 000 TchĂ©tchĂšnes et Ingouches dĂ©portĂ©s en six jours, du 23 au 28 fĂ©vrier 1944 ; 180 000 Tatars de CrimĂ©e dĂ©portĂ©s du 18 au 20 mai 1944 ; 41 000 Grecs, Bulgares et ArmĂ©niens de CrimĂ©e dĂ©portĂ©s les 27 et 28 juin 1944; enfin, 86 000 Turcs, Kurdes et Khemchines du Caucase du 15 au 25 novembre 194456.

Ces dĂ©portations prĂ©sentent un caractĂšre gĂ©nocidaire incontestable, entre 40 et 50 % des dĂ©portĂ©s Ă©tant des enfants de moins de seize ans. Et elles se rĂ©vĂ©lĂšrent extrĂȘmement meurtriĂšres, soit pendant le transport qui durait des semaines, soit Ă  l’arrivĂ©e oĂč aucun accueil n’avait Ă©tĂ© organisĂ©, ou un accueil trĂšs sommaire ; ainsi, sur les 608 749 personnes dĂ©portĂ©es du Caucase, 146 892 Ă©taient mortes au 1er octobre 1948 et seule­ment 28 120 Ă©taient nĂ©es entre-temps. La plupart de ces dĂ©cĂšs semblent dus Ă  l’incurie ; mais cette prĂ©tendue incurie participe du gĂ©nocide : le gouvernement sovié­tique a mis lui-mĂȘme ses propres populations dans une situation d’impossible survie ou de survie trĂšs difficile. Enfin, ces dĂ©portations participaient d’un plan d’ensemble et avaient Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ©es par l’assassinat des Ă©lites tradi­tionnelles, opĂ©rĂ© lors de la collectivisation et de la Grande Terreur pour les populations soviĂ©tiques, ou aprĂšs l’entrĂ©e de l’ArmĂ©e rouge pour les peuples occu­pĂ©s de septembre 1939 Ă  juin 1941.

Le fait que Staline ait dĂ©portĂ© des peuples non Russes situĂ©s Ă  la pĂ©riphĂ©rie de l’URSS ajoute Ă  la dimension (p.386) de classe du gĂ©nocide une dimension ethnique/natio- nale. Il s’est donc bien agi de « l’exĂ©cution d’un plan concertĂ© tendant Ă  la destruction totale ou partielle d’un groupe social, national ou ethnique » – dĂ©finition du gĂ©nocide par le code pĂ©nal français -, encore soulignĂ© par le fait que ces opĂ©rations distrayaient de l’effort de guerre soviĂ©tique d’énormes moyens en homme et en matĂ©riel – 2 760 wagons pour les Kalmouks ; 12 610 wagons et 119 000 hommes des troupes spĂ©ciales du NKVD pour les TchĂ©tchĂšnes !

Au total, de septembre 1939 à mai 1945, ce sont environ 2,5 millions de personnes que Staline fit déporter.

(p.395) Il est important de souligner que les principes et les mĂ©thodes d’extermination bolcheviques servirent de modĂšle aux nazis, comme le dĂ©montre un document rĂ©cemment exhumĂ©, le mĂ©morandum que, le 25 mai 1940, alors que la dĂ©faite de la France Ă©tait dĂ©jĂ  acquise, Himmler adressa Ă  Hitler et oĂč il envisageait d’exiler les Juifs est-europĂ©ens dans la colonie française de Madagascar. Estimant que l’immigration forcĂ©e cons­tituerait la solution optimale, il commentait : « Aussi cruel et tragique que puisse ĂȘtre chaque cas individuel, cette mĂ©thode est encore la plus douce et la meilleure, si l’on rejette la mĂ©thode bolchevique d’extermination physique d’un peuple, parce qu’on est intimement convaincu qu’elle est non germanique et impossible61. »

Reste cependant un point de diffĂ©renciation en appa­rence irrĂ©ductible entre nazisme et communisme : le contenu des idĂ©ologies qui prĂ©sident au gĂ©nocide. L’une est raciste et inĂ©galitaire, alors que l’autre serait liĂ©e Ă  la pensĂ©e Ă©galitariste et universaliste issue de la RĂ©volu­tion française.

 

(p.404) (…) on se souvient des violentes campagnes menĂ©es par le PCF et tout le camp communiste contre le livre de Victor Kravchenko, J’ai choisi la libertĂ©, en 19493, puis contre David Rousset, ce rĂ©sistant dĂ©portĂ© par les nazis qui dĂ©nonçait le systĂšme concentrationnaire soviĂ©tique.

 

(p.429) A propos de l’Ukraine, le Premier SecrĂ©taire, qui a Ă©tĂ© le patron de cette rĂ©publique de 1938 Ă  1947, dĂ©clare : « Les Ukrainiens n’évitĂšrent ce sort que parce qu’ils Ă©taient trop nombreux et qu’il n’y avait pas d’endroit oĂč les dĂ©porter. Sinon ils auraient Ă©tĂ© dĂ©portĂ©s eux aussi34. » DĂ©claration qui, d’aprĂšs le compte rendu offi­ciel, provoque « Rires et mouvements dans la salle », rĂ©actions trĂšs symptomatiques de la mentalitĂ© qui rĂšgne parmi les dĂ©lĂ©guĂ©s au congrĂšs : un cynisme absolu.

 

(p.431) (…) c’est sur son propre cas que le Premier Secré­taire /Krouchtchev / est particuliĂšrement discret, alors qu’il a Ă©tĂ© un pur produit du mode de promotion stalinien, qu’il a tou­jours soutenu la terreur et a Ă©tĂ© responsable de trĂšs grandes opĂ©rations terroristes. Ainsi, dĂšs 1926, encore simple chef communiste de district dans le sud de l’Ukraine, il rĂ©clamait contre un opposant « les mesures les plus rĂ©pressives » et signait des sentences de mort contre des vaincus de la guerre civile36. En mai 1930, il se prĂȘta Ă  une manoeuvre de Staline destinĂ©e Ă  purger l’AcadĂ©mie industrielle de Moscou, ce qui assura dĂ©fini­tivement sa promotion vers les sommets. Alors qu’il n’évoque pas une seule fois le Goulag et qu’il ne cite que deux fois les « camps » dans son rapport, une photo le montre, l’air trĂšs satisfait, en train de visiter, en 1933, le Bielomorkanal, premier grand chantier du Goulag oĂč pĂ©rirent plusieurs dizaines de milliers de tra­vailleurs forcĂ©s37. Et en 1934-1935, comme chef com­muniste de la ville de Moscou, il supervisa le chantier du mĂ©tro qui, conduit dans des conditions techniques dĂ©plorables, entraĂźna la mort de centaines d’ouvriers, mais lui assura… l’Ordre de LĂ©nine, sa promotion au ComitĂ© central, sa prĂ©sence sur le MausolĂ©e de LĂ©nine avec les principaux dirigeants lors des grandes cĂ©rĂ©mo­nies et son statut de « chouchou » de Staline38.

NommĂ© chef de la province de Moscou – 11 millions d’habitants sur un territoire Ă©quivalent Ă  l’Angleterre et au Pays de Galles rĂ©unis -, Khrouchtchev participa acti­vement Ă  la Grande Terreur. A Moscou d’abord oĂč, avec son aval, 35 des plus hauts responsables de la ville – sur 38 ! – furent exĂ©cutĂ©s, tandis que 136 des 146 dirigeants des autres villes et districts de la province Ă©taient (p.432) condamnĂ©s, la plupart de ses adjoints directs Ă©tant assas­sinĂ©s. Le 27 juin 1937, le Bureau politique dĂ©cida pour la province de Moscou d’un quota de 35 000 « ennemis » Ă  arrĂȘter dont 5 000 Ă  exĂ©cuter ; le 10 juillet, Khrouch­tchev fit rapport Ă  Staline de ce que 41 305 « criminels » avaient Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s et qu’il en avait affectĂ© de son propre chef 8 500 en « lre catĂ©gorie » – fusillĂ©s39. A l’époque, le futur Premier SecrĂ©taire Ă©tait en excellente relation avec le chef de la Grande Terreur, Iejov, qui avait Ă©tĂ© son res­ponsable auprĂšs du ComitĂ© central quand il Ă©tait chef de la cellule de l’AcadĂ©mie industrielle, et avec qui il figu­rait – certes au dernier rang – sur une grande affiche de 1938 prĂ©sentant les onze principaux personnages du rĂ©gime… ce mĂȘme Iejov qu’il accusait de tous les crimes vingt ans plus tard40.

C’est cette constance dans la terreur qui valut Ă  Khrouchtchev sa brillante promotion, en janvier 1938, Ă  la tĂȘte du Parti communiste en Ukraine, un territoire grand comme la France sur lequel il avait tout pouvoir. LĂ  encore, son arrivĂ©e coĂŻncida avec l’accĂ©lĂ©ration de la purge : tous les dirigeants ukrainiens – communistes, gouvernementaux et militaires – furent arrĂȘtĂ©s et sur les 86 membres du ComitĂ© central ukrainien dĂ©signĂ©s en juin 1938, seuls 3 Ă©taient encore en fonctions un an plus tard. Cette soumission absolue aux ordres de Staline fut rĂ©compensĂ©e par de trĂšs fortes gratifications matĂ©rielles et symboliques – c’est alors que Khrouchtchev dĂ©veloppa son propre culte de la personnalitĂ© -, marquĂ©es par la remise au Kremlin de l’Ordre du Drapeau rouge en 1939. De son aveu mĂȘme, il baignait alors dans l’euphorie.

A partir de septembre 1939 et jusqu’en juin 1941, le maĂźtre de l’Ukraine fut chargĂ© de l’annexion et de la soviĂ©tisation d’une partie de la Pologne orientale, occupĂ©e par l’ArmĂ©e rouge aprĂšs les pactes germano-soviĂ©tiques du 23 aoĂ»t et du 28 septembre 1939. Dans ce rĂŽle, il ne se contenta pas d’organiser des Ă©lections truquĂ©es (p.433) destinĂ©es Ă  dĂ©signer des assemblĂ©es qui votĂšrent Ă  l’unani­mitĂ© le rattachement Ă  l’URSS41. Il fut mĂȘlĂ© de trĂšs prĂšs Ă  la terreur qui s’abattit sur les populations. Le 5 mars 1940, le Bureau politique donna l’ordre d’« appliquer la mesure la plus Ă©levĂ©e : l’exĂ©cution » Ă  25 700 prison­niers polonais, principalement des officiers, ce qui abou­tit, entre autres, au massacre de Katyn – ordre cosignĂ© de Molotov, Vorochilov et MikoĂŻan. Or, quelques jours plus tĂŽt, Khrouchtchev avait cosignĂ© avec Beria un rap­port qui aboutit, dĂšs le 2 mars, Ă  une rĂ©solution du Bureau politique, signĂ©e de Staline, qui exigeait de dĂ©porter les habitants d’une bande de 800 mĂštres le long de la nouvelle frontiĂšre avec le Reich – incluant 9 villes – et surtout de « dĂ©porter au Kazakhstan, pour une pĂ©riode de dix ans, toutes les familles des prison­niers de guerre qui se trouvent dans les camps pour offi­ciers, agents de police, gardiens de prison, gendarmes, agents secrets, ex-propriĂ©taires terriens, entrepreneurs, hauts fonctionnaires, soit un total de 22 000 Ă  25 000 familles42 » – dont les familles des 4 400 officiers assas­sinĂ©s Ă  Katyn.

Au total, sous l’autoritĂ© du futur Premier SecrĂ©taire, cette partie orientale de la Pologne annexĂ©e Ă  l’URSS dut subir de septembre 1939 Ă  juin 1941 quatre grandes vagues de dĂ©portation d’« ennemis du peuple » et de leurs familles, soit environ 392 000 personnes dont environ 30 000 moururent au cours de transfert en dĂ©portation, la mort par fusillade de plus de 25 000 personnes, ainsi que l’assassinat sur place par le NKVD de 10 000 Ă  20 000 prisonniers lors de l’attaque allemande de juin 194143. Sans plus entrer dans les dĂ©tails, on aura compris que le sympathique bonhomme accueilli en loyal challenger par les AmĂ©ricains en sep­tembre 1959 et en hĂ©ros par les communistes français lors de sa visite en France au printemps 1960 Ă©tait en rĂ©alitĂ© un apparatchik-assassin de premiĂšre grandeur.

(p.434) Non seulement il ne fait dans son « Rapport secret » aucune allusion Ă  ses activitĂ©s criminelles Ă  Moscou puis en Ukraine, mais dans ses mĂ©moires, Khrouchtchev se montre particuliĂšrement fier de sa soviĂ©tisation de la Pologne orientale : « J’ai organisĂ© et supervisĂ© la sovié­tisation de l’Ukraine occidentale. […] Je ne veux pas le cacher, ce fut pour moi une Ă©poque heureuse. […] A cette Ă©poque, nous menions encore des arrestations. C’était notre opinion que ces arrestations servaient Ă  renforcer l’Etat soviĂ©tique et Ă  dĂ©gager les voies pour la construction du socialisme sur les principes marxistes lĂ©ninistes44. » Toute la logique totalitaire communiste est lĂ  : l’idĂ©ologie – les « principes marxistes-lĂ©ninistes » vouant les « ennemis de classe » Ă  l’extermination -, le projet utopique et absurde – la « construction du socia­lisme » – et le moyen – la terreur de masse, prĂ©sentĂ©e de maniĂšre euphĂ©misĂ©e sous le terme d’« arrestations ».

Les mensonges par omission concernant personnelle­ment le Premier SecrĂ©taire dans le « Rapport secret » ne touchent pas seulement Ă  son rĂŽle dans la terreur, mais aussi Ă  ses responsabilitĂ©s dans les dĂ©sastres militaires. Alors qu’il dĂ©molit systĂ©matiquement l’image du « maré­chal » Staline comme chef militaire suprĂȘme au cours de la DeuxiĂšme Guerre mondiale, Khrouchtchev prend Ă  tĂ©moin le marĂ©chal Bagramian, prĂ©sent parmi les dĂ©lé­guĂ©s, et rappelle que sur le front sud-ouest dont il Ă©tait le commissaire politique, en 1942, il demanda Ă  Staline « d’arrĂȘter une opĂ©ration dont l’objectif Ă  l’époque aurait pu avoir pour l’armĂ©e de fatales suites […]45 », ce que, dans un premier temps, Staline refusa. Or il « omet » de prĂ©ciser que c’est sur ses instances expresses que Staline avait engagĂ©, le 17 mai 1942, contre l’avis de l’Etat-major, une vaste offensive sur Kharkov qui, violemment contre-attaquĂ©e par les Allemands, entraĂźna, du cĂŽtĂ© soviĂ©tique, un dĂ©sastre (p.435) – 200 000 pri­sonniers et 67 000 tuĂ©s -, et surtout ouvrit Ă  la Wehr macht la route de Stalingrad46.

(p.437) D’autre part, aucun des principaux bourreaux de la pĂ©riode stalinienne ne fut inquiĂ©tĂ© aprĂšs 1956. Ainsi Ivan Serov fut le prĂ©sident du KGB de 1954 Ă  1958 – et aussi le responsable de la rĂ©pression sanglante de la RĂ©volution hongroise pour laquelle il fut dĂ©corĂ© d’un Ordre de LĂ©nine -, alors qu’il avait Ă©tĂ© le grand organi­sateur de la dĂ©portation des Baltes et des Polonais en 1940-1941 et des peuples du Caucase en 1943-1944. Or, dans le « Rapport secret », Khrouchtchev avait expressĂ©ment dĂ©noncĂ© la dĂ©portation des TchĂ©tchĂšnes, des Ingouches, des KaratchaĂŻs, des Kalmouks, des Ingouches et des Balkars. Sans doute le fait que Serov ait Ă©tĂ© le chef du KGB en Ukraine en 1939-1941, quand Khrouchtchev y Ă©tait le patron du Parti communiste, avait crĂ©Ă© des liens de… complicitĂ©. Il mourut dans son lit en 1990, Ă  l’ñge de 85 ans, avec le grade de gĂ©nĂ©ral et couvert d’honneurs.

Enfin, si le processus de rĂ©habilitation d’un certain nombre de victimes s’accĂ©lĂ©ra, passant de 7 679 entre 1954 et janvier 1956, Ă  plusieurs centaines de milliers, il concerna en prioritĂ© de hauts cadres communistes qui avaient eux-mĂȘmes largement contribuĂ© Ă  la terreur contre la sociĂ©tĂ© lors de la guerre civile, puis de l’indus­trialisation accĂ©lĂ©rĂ©e et de la collectivisation forcĂ©e ; et les victimes « de la base » ne reçurent aucune rĂ©para­tion, ni morale, ni matĂ©rielle.

(p.438) A plus long terme, en découplant spectaculairement Lénine de Staline, le « Rapport secret » établit le mythe du « bon communisme » qui rencontra un immense suc­cÚs, tant en URSS que dans le mouvement communiste international, mais aussi dans le monde non commu­niste.

 

Amnésie et amnistie des crimes communistes

 

(p.446) Face Ă  la chute du mur de Berlin, la tristement cĂ©lĂšbre Securitate – la police politique – et les dirigeants communistes roumains craignaient fort de perdre un pouvoir qu’ils contrĂŽlaient absolument depuis quarante- cinq ans. Ils ont donc fait distribuer des armes dans la rue, histoire de provoquer le chaos et de faire croire Ă  une (p.447) rĂ©volution dĂ©mocratique, avec Ă  la clef plus de 1 500 victimes. SimultanĂ©ment, ils ont organisĂ© l’abomi­nable mise en scĂšne de Timisoara, dĂ©voilant devant les camĂ©ras du monde entier un charnier annoncĂ© comme la face visible d’un massacre de plusieurs milliers de personnes, ordonnĂ© par Ceausescu. Beau prĂ©texte pour assassiner le dictateur et sa femme et les dĂ©signer comme les boucs Ă©missaires de toutes les horreurs de l’un des pires rĂ©gimes totalitaires en Europe.

Au moment voulu, les manipulateurs sont sortis de l’ombre et, sous le nom de Front du salut national, ont ramassĂ© le pouvoir sans coup fĂ©rir, poussant sur le devant de la scĂšne un jeune et fringant Premier Ministre, Petre Roman, fils d’un haut nomenklaturiste Ă©troitement liĂ© aux services soviĂ©tiques depuis l’avant- guerre.

Inutile de prĂ©ciser que, dans ces circonstances, les victimes du rĂ©gime communiste et les dĂ©mocrates qui espĂ©raient sortir du cauchemar, n’eurent pas droit Ă  la parole. Et quand ils tentĂšrent d’élever la voix, Ion Iliescu les fit tabasser et bastonner par des bandes de mineurs – ou de membres de l’ex-Securitate dĂ©guisĂ©s en mineurs – qui avaient ordre de « casser de l’intello ». C’est les 14 et 15 juin 1990 que se dĂ©roulĂšrent Ă  Buca­rest ces scĂšnes de lynchage officiel que les Roumains nommĂšrent « minĂ©riades ».

De son cĂŽtĂ©, Petre Roman affirmait que les victimes du communisme – emprisonnĂ©s compris – n’avait pas dĂ©passĂ© les dix mille, alors que le chiffre rĂ©el aurait dĂ» ĂȘtre multipliĂ© par cinquante. Enfin, la plainte dĂ©posĂ©e par le sĂ©nateur Constantin Dumitrescu, prĂ©sident de l’Association des anciens dĂ©tenus politiques, contre deux cents tortionnaires connus de la Securitate, fut classĂ©e sans suite et peu aprĂšs, le sĂ©nateur fut victime d’un grave accident de la route provoquĂ©, opĂ©ration caractĂ©ristique des mĂ©thodes de la Securitate.

 

(p.449) les mariages s’y dĂ©roulent encore au son des musiques traditionnelles – violon, flĂ»te, tambour.

 

 

(p.451) Le MĂ©morial

 

AprĂšs 1945, Sighet Ă©tait Ă  la fois l’un des points les 1 plus Ă©loignĂ©s de Bucarest et situĂ© sur la frontiĂšre sovié­tique. Pour cette double raison, le rĂ©gime communiste y emprisonna, Ă  partir de 1948, et y extermina les princi­pales personnalitĂ©s roumaines de l’opposition. C’est ici que Iuliu Maniu, le grand leader du Parti national- paysan et ex-Premier Ministre, mourut de manque de soins en 1951, tout comme cet autre ex-Premier Ministre, Constantin Bratianu, le chef du Parti national-libĂ©ral. L’un des principaux historiens roumains, Gheorge Bra­tianu, qui avait soutenu sa thĂšse Ă  la Sorbonne et Ă©tait le collĂšgue et l’ami de Marc Bloch, y subit le mĂȘme sort en 1953, Ă  peine ĂągĂ© de 54 ans. Tout comme deux autres anciens premiers ministres et neuf Ă©vĂȘques de rite catho­lique et grĂ©co-catholique. Au total, cent quarante person­nalitĂ©s assassinĂ©es Ă  petit feu et jetĂ©es dans les fosses communes d’un terrain vague, dont, aujourd’hui encore, les dĂ©pouilles n’ont pu ĂȘtre identifiĂ©es. 

 

(p.452) Plus de soixante cellules y sont amĂ©nagĂ©es en autant de lieux d’exposi­tion. Ici, une cellule est consacrĂ©e aux prisons, lĂ  au goulag du canal du Danube oĂč pĂ©rirent des milliers de forçats dans le creusement d’un chantier sans objet, plus loin aux asiles psychiatriques Ă  caractĂšre politique, puis aux lieux d’exĂ©cution, et aux fosses communes.

Une place de choix est rĂ©servĂ©e aux victimes. Une salle est consacrĂ©e Ă  Maniu. Une autre Ă  la famille Bra- tianu. Une autre encore aux populations d’origine alle­mande ou serbe, installĂ©es en Roumanie depuis des siĂšcles et dĂ©portĂ©es en bloc dans la nuit de la PentecĂŽte 1951 – 43 899 hommes, femmes et enfants abandonnĂ©s au beau milieu de la steppe insalubre du Baragan.

Les bourreaux ne sont pas oubliĂ©s : ceux du parti communiste – qui ne comptait que quelques centaines de membres lors de sa prise de pouvoir sous occupation soviĂ©tique -, ceux de la Securitate – il y a mĂȘme la reproduction d’une salle d’interrogatoire -, ceux qui mirent en Ɠuvre la terrible expĂ©rience de la prison de Pitesti oĂč, sous peine de mort, des dizaines d’étudiants anticommunistes – ou tout simplement catholiques ou orthodoxes – furent contraints de se torturer les uns les autres, tant physiquement que psychologiquement, jusqu’à ce que leur personnalitĂ© soit dĂ©truite ou… que mort s’ensuive.

Plus surprenantes, les cellules qui Ă©voquent la rĂ©sis­tance opposĂ©e par la population Ă  l’oppression commu­niste. La rĂ©sistance armĂ©e dans les montagnes, dont les derniers combattants furent assassinĂ©s en 1962. La rĂ©sis­tance passive des paysans Ă  la collectivisation. La rĂ©sis­tance massive des ouvriers en grĂšve Ă  Brasov le 15 novembre 1987. (p.453) La rĂ©sistance isolĂ©e des intellectuels et dissidents.

 

(p.454)/2002/ les jeunes Moldaves, en pleine rĂ©volte contre leur gouvernement tou­jours communiste qui tentait de rĂ©imposer le russe obligatoire dans les Ă©coles et les lycĂ©es. Grandes leçons de dignitĂ© et de rĂ©sistance Ă  l’oppression.

 

(p.457) L’honneur perdu
de la gauche européenne

 

Le 25 janvier 2006, l’AssemblĂ©e parlementaire du Conseil de l’Europe a examinĂ© une rĂ©solution et une recommandation concernant la condamnation des « crimes des rĂ©gimes communistes totalitaires ». Cette sĂ©ance a donnĂ© lieu Ă  un long travail prĂ©paratoire d’un groupe de 28 parlementaires – dont 16 venant de pays ayant connu des rĂ©gimes communistes et 12 d’Europe occidentale – qui, dĂšs le 10 juillet 2003, avaient signĂ© une motion dans ce sens. Le 14 dĂ©cembre 2004, se tint Ă  Paris une audition spĂ©cialisĂ©e du Conseil de l’Europe sur le mĂȘme thĂšme qui entendit quatre experts – le dissident russe bien connu Vladimir Boukovski, deux universi­taires estonien et polonais et moi-mĂȘme au titre de co­auteur du Livre noir du communisme – et qui donna lieu Ă  un dĂ©bat approfondi avec les dĂ©putĂ©s. Enfin, le rappor­teur, le dĂ©putĂ© suĂ©dois GĂŽran Lindblad, se rendit en mis­sion d’information en Bulgarie en mai puis en Estonie et en Russie en juin 2005. Le rapport qu’il a rendu le 15 dĂ©cembre 2005 Ă©tait donc le fruit d’un travail sĂ©rieux et mĂ»ri. M. Lindblad y appelle l’attention sur le fait que « le grand public est trĂšs peu conscient des crimes commis par les rĂ©gimes communistes » et il propose au Conseil de l’Europe d’adopter une dĂ©claration officielle en faveur de la condamnation de ces crimes.

(p.458) Le Conseil ne disposant d’aucun pouvoir lĂ©gislatif et encore moins judiciaire ou exĂ©cutif, cette rĂ©solution, au demeurant fort modĂ©rĂ©e, appelait donc Ă  une simple condamnation morale. Elle a pourtant dĂ©chaĂźnĂ© la fureur des partis communistes et postcommunistes europĂ©ens. Tandis que le chef du PC grec – l’un des plus orthodoxes – affirmait : « Le Conseil de l’Europe a dĂ©clarĂ© la guerre Ă  la classe ouvriĂšre » [sic], le PCF s’est distinguĂ©, dĂšs le 12 janvier 2006, par un communiquĂ© qui montre que, derriĂšre ses belles dĂ©clarations, ce parti conserve ses vieux rĂ©flexes.

Il y critique d’abord l’affirmation de la rĂ©solution selon laquelle « le crime de masse a Ă©tĂ©, dans les pays de pouvoir communiste, non pas le fruit des circons­tances mais le rĂ©sultat d’une politique longuement pré­mĂ©ditĂ©e […] ». Or les historiens ont bien montrĂ© que si, comme pour tout Ă©vĂ©nement, les circonstances ont jouĂ© un rĂŽle dans l’émergence, Ă  partir de 1917, de la dimen­sion criminelle du mouvement communiste, c’est bien la (p.459) volontĂ© et l’idĂ©ologie d’un homme – LĂ©nine -, de ses successeurs et de ses Ă©mules, qui ont transformĂ© dĂšs 1918 cette terreur conjoncturelle en mĂ©thode de gou­vernement.

Le communiquĂ© en renvoie la responsabilitĂ© au « sta­linisme […] perversion terrible d’un idĂ©al communiste qui ne peut pas sĂ©parer la libertĂ©, la justice sociale et les droits imprescriptibles de la personne ». Or dans aucun texte de LĂ©nine parvenu au pouvoir on ne trouve la moindre rĂ©fĂ©rence Ă  ces valeurs, considĂ©rĂ©es par les bol­cheviks comme « bourgeoises ». Au contraire, ce ne sont qu’appels Ă  la guerre civile, Ă  la « dictature du prolĂ©ta­riat », Ă  l’extermination des ennemis de classe, avec pas­sage Ă  l’acte dans la foulĂ©e. Marx lui-mĂȘme, dans le Manifeste du parti communiste de 1848, fustigeait ces « valeurs Ă©temelles » – libertĂ©, justice – et concluait son texte sans ambages : « Les communistes dĂ©clarent ouvertement qu’ils ne peuvent atteindre leurs objectifs qu’en dĂ©truisant par la violence [soulignĂ© par nous] l’ancien ordre social. » Il y a toujours eu une articulation forte entre la doctrine des bolcheviks – le communisme du xxe siĂšcle – et leur pratique.

Le communiquĂ© du PCF s’enfonce ensuite dans la dĂ©sinformation pure, affirmant que la rĂ©solution « vise Ă  Ă©tablir officiellement un signe d’égalitĂ© entre le commu­nisme et le nazisme », voire « en identifiant le commu­nisme et le nazisme » ; il assure mĂȘme que « le projet de rĂ©solution participe de la nĂ©gation de l’exceptionnalitĂ© du phĂ©nomĂšne nazi. Il contribue ainsi Ă  la banalisation du gĂ©nocide des juifs ». Bien entendu, rien – absolu­ment rien – dans la rĂ©solution ne correspond Ă  ces dĂ©clarations calomnieuses qui montrent que, depuis 1997 et le dĂ©bat sur le Livre noir du communisme, le PCF continue de refuser toute approche comparative des rĂ©gimes totalitaires, pourtant admise et pratiquĂ©e (p.460) par la plupart des spĂ©cialistes europĂ©ens des mouve­ments communiste, nazi et fasciste au XXe siĂšcle.

Qualifier de nĂ©gationnistes ceux qui s’attachent Ă  Ă©ta­blir la rĂ©alitĂ© des crimes du communisme : voilĂ  le genre d’amalgame qui rappelle les plus belles heures du stalinisme triomphant. Le gĂ©nocide des Juifs d’Europe n’a pas Ă©tĂ© plus « exceptionnel » que l’extermination par la famine organisĂ©e de millions de paysans ukrainiens par Staline en 1932-1933 ou que l’assassinat de prĂšs d’un quart de la population cambodgienne par les Khmers rouges de 1975 Ă  1979. Tenter d’établir, comme le fait le PCF, un classement dans l’horreur et une concurrence des victimes Ă  seule fin de couvrir sa propre responsabilitĂ© n’est tout simplement pas digne d’un parti dĂ©mocratique.

Plus grave encore, le PCF dĂ©nonce la rĂ©solution comme « un projet liberticide », qui « veut mettre le communisme au ban de la conscience dĂ©mocratique universelle », qui, « annonce la possibilitĂ© de futures interdictions ou condamnations lĂ©gales » – imagi­naires ! -, qui « se prĂ©pare donc [ah, ce “donc” !] Ă  ins­tituer de fait un dĂ©lit d’opinion » – toujours imaginaire – et enfin qui « ferait peser une grave menace sur la vie publique de notre continent ». Rien de moins. Nous atteignons ici la fameuse « double pensĂ©e » dĂ©crite par Orwell : plus on dĂ©nonce un crime, plus on attente aux libertĂ©s. CQFD !

 

(p.461) M. Einarsson, reprĂ©sentant de la Gauche unie (cornmuniste) suĂ©doise a condamnĂ© la rĂ©solution, estimant que si des « violations massives des droits de l’homme ont Ă©tĂ© commises », c’était « par des rĂ©gimes ou par des partis qui se prĂ©tendaient communistes » ou qui s’étaient « autoproclamĂ©s communistes ». Il ignore sans doute que c’est LĂ©nine en personne qui, en mars 1918, a changĂ© le nom de son parti social-dĂ©mocrate pour l’intituler communiste.   

Quant au reprĂ©sentant du groupe socialiste, il a exigĂ© que le texte soit renvoyĂ© en commission sous prĂ©texte « qu’en condamnant une idĂ©ologie, il condamne des idĂ©alistes qui se sont battus pour les libertĂ©s ». Ques­tion : Iejov, qui organisa sous Staline la Grande Terreur et envoya Ă  la mort 700 000 personnes en 1937-1938, Ă©tait-il un idĂ©aliste Ă©pris de libertĂ©s ? Afin de ne pas chagriner quelques milliers de dĂ©mocrates fourvoyĂ©s (p.462) dans le communisme, faut-il oublier les millions de vic­times ?

Mais l’opposant le plus farouche a Ă©tĂ© le dĂ©putĂ© russe Ziouganov, parlant au nom de 73 partis communistes « qui reprĂ©sentent les travailleurs qui n’ont pas la possi­bilitĂ© de donner leur avis » – sans doute pensait-il aux travailleurs nord-corĂ©ens, chinois, vietnamiens, cubains… Or Ziouganov n’est autre que le chef du Parti communiste de Russie, successeur en ligne directe des LĂ©nine, Staline, Brejnev et autres Andropov ! Peut-on j imaginer que dix-sept ans aprĂšs la fin de la DeuxiĂšme v Guerre mondiale, le chef d’un parti nĂ©onazi aurait pu, devant le Conseil de l’Europe, vilipender une rĂ©solution condamnant les crimes du nazisme ?

La plupart des dĂ©putĂ©s est-europĂ©ens ont, bien entendu, Ă©tĂ© scandalisĂ©s de ces prises de position. Et mĂȘme Madame Saks, la socialiste estonienne, a refusĂ© de voter avec son groupe : elle a rappelĂ© que « de nom­breux parlementaires ont Ă©tĂ© tĂ©moins directs des faits qui sont dĂ©noncĂ©s » et a reconnu que « l’histoire exige la recherche de la vĂ©ritĂ© mĂȘme s’il est difficile Ă  certains de l’admettre en raison de leur implication person- i nelle ».

AprĂšs un tel dĂ©bat, le rĂ©sultat du vote n’a guĂšre Ă©tĂ© surprenant : 99 pour, 42 contre et 12 abstentions. Qu’un tiers des dĂ©putĂ©s se soit prononcĂ© contre une condamna­tion simplement morale des crimes des rĂ©gimes commu­nistes, voilĂ  qui en dit long sur la persistance de l’influence de cette idĂ©ologie totalitaire et des rĂ©seaux  qui la portent.

 

(p.463) Pour ĂȘtre adoptĂ©e, une telle recommandation devait recueillir les deux tiers des voix. Il n’y en eut que 85, contre 50 et 11 « courageuses » abstentions. Dans cette affaire, les socialistes ont clairement rejoint les commu­nistes et « post-communistes » pour aboutir Ă  ce rĂ©sultat qui dĂ©shonore non seulement la gauche europĂ©enne, mais l’Europe tout entiĂšre. Il est extrĂȘmement inquié­tant pour la dĂ©mocratie europĂ©enne que, dix-sept ans aprĂšs l’effondrement du mur de Berlin, on en soit encore lĂ , preuve, s’il en Ă©tait besoin, de l’utilitĂ© pĂ©da­gogique de la dĂ©marche de M. Lindblat et de ses col­lĂšgues.

La chose est d’autant plus scandaleuse que, au mĂȘme moment, le commissaire europĂ©en aux droits de l’homme, M. Alvaro Gil-Robles, aprĂšs avoir dĂ©clarĂ© le 16 fĂ©vrier 2006 sur Europe 1 que « les EuropĂ©ens doi­vent ĂȘtre particuliĂšrement exigeants sur le respect des valeurs dĂ©mocratiques », a dĂ©noncĂ© le camp d’interne­ment de Guantanamo en le comparant… au Goulag ! On croit rĂȘver : Guantanamo, 500 prisonniers, arrĂȘtĂ©s en Afghanistan alors qu’ils s’entraĂźnaient Ă  la guĂ©rilla dans des camps d’Al-Quaida, nourris, soignĂ©s, exempts de travail forcĂ©, un seul dĂ©cĂšs aprĂšs trois ans d’interne­ment ; le Goulag soviĂ©tique : 15 millions de prisonniers,

(p.464) pour la plupart des civils – y compris des femmes et des enfants -, nourris, soignĂ©s, logĂ©s et contraints Ă  un tra­vail forcĂ© dans des conditions entraĂźnant souvent la mort, des centaines de milliers de victimes – sans comp­ter les innombrables goulags communistes de Chine, du Vietnam, de CorĂ©e du nord etc. On peut certes condam­ner l’absence de statut lĂ©gal du camp de Guantanamo, mais on demeure stupĂ©fait que M. Gil-Robles, qui est censĂ© ĂȘtre un spĂ©cialiste de la violation des droits de l’homme, en arrive Ă  une telle confusion intellectuelle.

(p.465) Chacun sait que les archives du KGB et de l’ArmĂ©e rouge demeurent largement fermĂ©es – a- t-on retrouvĂ© les dizaines de volumes du dossier de SoljĂ©nitsyne ? -, tandis que les archives chinoises, vietnamiennes, cubaines, nord-corĂ©ennes sont complÚ­tement fermĂ©es.

Quant aux archives des rĂ©gimes communistes d’Europe de l’Est, leur situation est diverse. Relative­ment ouvertes lĂ  oĂč la sortie de communisme s’est effectuĂ©e par une rĂ©volution anticommuniste – en Allemagne, en Estonie, en RĂ©publique tchĂšque -, elles sont beaucoup plus fermĂ©es dans des pays comme la Bulgarie, la Roumanie, l’Albanie, la Moldavie – sans parler de l’ex-Yougoslavie – oĂč les rĂ©seaux commu­nistes se sont largement maintenus au pouvoir. Je rappellerai ici quelques exemples rĂ©cents des pres­sions exercĂ©es sur des historiens pour les empĂȘcher d’accĂ©der Ă  une documentation lourde de secrets longtemps cachĂ©s.

Ainsi l’historien roumain Marius Oprea, spĂ©cialiste de la Securitate – la sinistre police politique de Ceausescu – a eu les plus grandes difficultĂ©s Ă  accĂ©der Ă  des archives et a subi de trĂšs fortes pressions et menaces depuis ses publications. Il vient heureusement d’ĂȘtre nommĂ© par le Premier Ministre de son pays Ă  la tĂȘte d’un (p.466) nouvel institut chargĂ© de rechercher des preuves contre les hommes du rĂ©gime communiste coupables de crimes et qui n’ont toujours pas Ă©tĂ© inquiĂ©tĂ©s2.

Le directeur gĂ©nĂ©ral des archives d’Etat albanaises, M. Shaban Sinani, qui a publiĂ© en 2005 un ouvrage contenant des documents d’archives sur la rĂ©pression du rĂ©gime d’Enver Hodja contre le fameux Ă©crivain IsmaĂŻl KadarĂ©, a Ă©tĂ© purement et simplement « virĂ© » de son poste3.

Le journaliste polonais Bronislaw Wildstein, qui a signalĂ© en 2004 qu’il existait dans les archives des listes nominatives avec des dossiers – sans mĂȘme qu’il indi­quĂąt le contenu de ces dossiers – a Ă©tĂ© lui aussi « virĂ© » de son journal.

Il est donc irresponsable pour des historiens français de laisser croire Ă  l’opinion que les archives du communisme sont parfaitement accessibles dans les ex-« dĂ©mocraties populaires » et dans l’ex-URSS – sans parler des pays oĂč le communisme est toujours au pouvoir -, et que l’on disposerait dĂ©sormais des chiffres exacts du bilan des crimes communistes. Un travail de plusieurs dĂ©cennies sera encore indispen­sable avant d’avoir sous les yeux un tableau complet et fiable.

 

 

(p.469) Vous avez dit négationnisme?

 

 

Au printemps dernier, Annie Lacroix-Riz, professeur Ă  l’universitĂ© Paris VII en Histoire contemporaine, a lancĂ©, un site internet pour appeler ses collĂšgues Ă  la mobilisa­tion contre un innommable mensonge qui courrait le monde depuis soixante-dix ans : non, mesdames et mes­sieurs, il n’y a pas eu de famine en Ukraine en 1932- 1933, et encore moins une famine qui aurait fait plu­sieurs millions de morts, et surtout pas une famine organisĂ©e par le pouvoir soviĂ©tique lui-mĂȘme. Pour preuve : des dizaines de dĂ©pĂȘches du Quai d’Orsay des annĂ©es 1930 confirmant l’absence de famine. A la rigueur une disette.

 

 

(p.470) Non seulement Mme Lacroix-Riz ignore les tĂ©moi­gnages de base, celui de Miron Dolot (Ramsay, 1986), ou le livre-mĂ©morial Ă©laborĂ© dĂšs 1987 par deux journa­listes ukrainiens, Lidia Kovalenko et Volodymyr Maniak, qui ont, pour la premiĂšre fois en URSS, levĂ© un coin du voile sur ce sujet absolument tabou, en recueillant plus de 6 000 tĂ©moignages de survivants et en sĂ©lectionnant 450 (voir 1933, l’annĂ©e noire. TĂ©moignages sur la famine en Ukraine, Albin Michel, 2000), mais elle ne tient aucun compte des rĂšgles Ă©lĂ©mentaires du travail de l’historien. A aucun moment elle ne s’interroge sur les conditions de production de ces fameuses et sacro- saintes dĂ©pĂȘches du Quai d’Orsay. La « professeure » Lacroix-Riz a-t-elle jamais lu l’inĂ©narrable chapitre consacrĂ© par Sophie CƓurĂ© au voyage d’Edouard Her- riot en URSS Ă  l’étĂ© 1933 et dont ce mentor de la diplo­matie française tira en 1934 un livre, Orient, oĂč il jurait ses grands dieux (dĂ©jĂ ) qu’il n’y avait pas de famine en Ukraine, comme le lui avait confirmĂ©… Kalinine, le pré­sident du Soviet suprĂȘme ! Or les archives soviĂ©tiques dĂ©montrent que ce voyage avait Ă©tĂ© entiĂšrement « fabri­quĂ© » – « Ă  la Potemkine » – par le NKVD, la police poli­tique de Staline (La Grande lueur Ă  l’Est, Le Seuil, 1999).

De surcroĂźt, elle ignore tout autant les nombreux tra- ’ vaux tirĂ©s des archives soviĂ©tiques, synthĂ©tisĂ©s tant par Nicolas Werth dans le Livre noir du communisme (chap. VIII « La grande famine », Robert Laffont, 1997) que par Françoise Thom (Quand tombe la nuit, chap. XII « La “dĂ©koulakisation” et la famine », L’Age d’homme, 2000). Elle ignore plus encore les innombrables ouvrages en langue anglaise, Ă  commencer par le clas­sique de (p.471) Robert Conquest, Sanglantes moissons (Robert Laffont, 1995).

A propos, Mme Lacroix-Riz est-elle au courant que le fameux journaliste amĂ©ricain Walter Duranty, qui avait reçu le prestigieux Prix Pulitzer prĂ©cisĂ©ment pour ses reportages « remarquablement informĂ©s » sur l’URSS en 1933, censĂ©s dĂ©montrer l’absence de famine, est l’objet aux Etats-Unis d’une forte campagne rĂ©clamant sa dĂ©chĂ©ance post mortem de ce prix : les archives soviĂ©ti­ques rĂ©vĂšlent qu’il Ă©tait trĂšs grassement payĂ© pour Ă©crire ces contre-vĂ©ritĂ©s notoires.

(p.471) Alain Besançon, dans son remarquable ouvrage sur le Malheur du siĂšcle – le XXe -, s’interrogeait sur les raisons qui, en France, ont prĂ©sidĂ© Ă  une hypermnĂ©sie des crimes du nazisme et Ă  une amnĂ©sie des crimes du com­munisme. Il aura ici un dĂ©but de rĂ©ponse : pour des rai­sons qui semblent de toute Ă©vidence politiques et idĂ©ologiques, certains enseignants chargĂ©s de former les jeunes gĂ©nĂ©rations pratiquent une euphĂ©misation et une dĂ©nĂ©gation qui relĂšvent du nĂ©gationnisme.

 

 

(p.474) Quand il fut expulsĂ© d’URSS en 1974, Alexandre SoljĂ©nitsyne lança un appel restĂ© cĂ©lĂšbre et qui Ă©tait au

cƓur de son action de dissident : « Ne pas vivre dans le mensonge ». Il le commentait ainsi : « C’est lĂ  justement que se trouve, nĂ©gligĂ©e par nous, mais si simple, si accessible, la clef de notre libĂ©ration : le refus de parti­ciper personnellement au mensonge ! »

Il est vrai que le mensonge était un tropisme du pou­voir tsariste, symbolisé par les trop fameux « villages

Potemkine » – mise en scĂšne d’une paysannerie heu­reuse sur le trajet de la Grande Catherine. Mais le men­songe est surtout une caractĂ©ristique fondamentale des  rĂ©gimes totalitaires qui interprĂštent l’histoire au filtre puissant de leur idĂ©ologie – qu’elle soit de classe ou de race -, et qui surtout, aprĂšs s’ĂȘtre emparĂ© pouvoir, s’arrogent le monopole de l’expression publique de la pensĂ©e. A travers le monopole de la presse, de l’ensei­gnement et des mĂ©dias audiovisuels, et grĂące Ă  de puissants appareils de censure appuyĂ©s sur la terreur, ils peuvent Ă  loisir imposer leur rĂ©cit historique, aussi fantaisiste soit-il au regard de la vĂ©ritĂ© historique.

 

(p.477) En 2007, tout comme durant la pĂ©riode soviĂ©tique, le maĂźtre du Kremlin a estimĂ© que l’histoire Ă©tait une chose trop sĂ©rieuse pour ĂȘtre laissĂ©e aux historiens et a dĂ©cidĂ© de rĂ©viser Ă  sa maniĂšre les manuels scolaires. Il a fait publier un livre intitulĂ© Une histoire de la Russie moderne, 1945-2006 : un manuel pour les enseignants d’histoire. Ignorant dĂ©libĂ©rĂ©ment les annĂ©es 1917-1941, l’ouvrage s’inspire largement de la vulgate soviĂ©tique et surtout rĂ©habilite Staline, dĂ©crit comme « l’un des diri­geants les plus efficaces de l’URSS » grĂące Ă  qui « Ă  la suite des purges, une nouvelle couche administrative s’est formĂ©e, adaptĂ©e aux objectifs de modernisation » du pays. In fine, ce manuel de formation des ensei­gnants stigmatise les ennemis de Poutine – en particu­lier l’ancien P-DG de la sociĂ©tĂ© Ioukos, MikhaĂŻl Kodorkovski, jetĂ© en prison, dĂ©pouillĂ© de tous ses biens et condamnĂ© Ă  des annĂ©es de camp de concentration – et glorifie la politique du PrĂ©sident. Bref, un petit air bien connu…

 (p.479) (…) en 1992-1993, sur pression russe, les 300 000 GĂ©or­giens d’Abkhasie – rĂ©gion autonome de la GĂ©orgie peu­plĂ©e alors de 500 000 habitants – ont Ă©tĂ© spoliĂ©s et chassĂ©s manu militari.

 

Mao

Mao, in: Knack Historia, sept. 2016

 

 

(p.38) 19,6 MILJARD DODE MUSSEN

 

Wat de landbouw al evenmin helpt, zijn de energieverslindende campagnes waarmee Mao zijn volk almaar bestookt. Een van de meest bizarre is in de lente van 1958 de campagne te- gen ‘de vier pesten’: muggen, vliegen, ratten Ă©n mussen (omdat die graan eten). Iedereen moet minstens tien vliegen per dag doodslaan en ze in een luciferdoosje verzamelen. Vindingrijke Chinezen beginnen vliegenlarven te kweken om hun quotum te halen. De strijd tegen de mussen wordt gevoerd met gongs en pannen waarop dag en nacht wordt geroffeld. Volgens de partijpers va lien er tussen maart en novem- ber 19,6 miljard mussen dood uit de lucht. Met hen sterven ook massaal veel insecteneters. In de plaats van de mussen duiken er overal sprinkhanen op die veel meer schade aan de landbouw aanrichtten. Na Ă©Ă©n jaar wordt de ‘vergissing’ stilletjes toegegeven. Bedwantsen worden uitgeroepen tĂŽt vervangende pest.

 

(p.39) Ook in 1959 eten de boeren noodgedwongen gras en boomschors, wilde kruiden en wortels. Kannibalisme is volgens diverse politierappor- ten in opmars. Hongerlijdende boeren ruilen onder elkaar hun dochters om ze te kunnen op- eten. Mao’s lievelingsslogan ‘Revolutie is geen gezellig etentje’ klinkt hen gruwelijk in de oren.

Vrouwen zijn de grootste kwetsbare groep tijdens de Grote Sprong Voorwaarts. Frank Dikotter beschrijft hoe vrouwen in de winter soms naakt moeten werken of naakt door de straten paraderen, om ‘feodale taboes’ te door- breken en ‘voorrang te geven aan de revolutie’. Hun dochters worden voedsel.

 

(p.54) De beulen van de Grote Sprong Voorwaarts en de Culturele Revolutie worden onder zijn bewind nooit systematisch berecht — niet onder Deng, noch later. Met de afkondi- ging van de eenkindpolitiek in 1979 wordt een campagne gelanceerd die in wreedheid soms niet onderdoet voor Mao’s uitwassen. Vrouwen worden tĂŽt abortus gedwongen of gesterili- seerd in abominabele omstandigheden. Deson- danks wordt Deng in datzelfde jaar 1979, in de VS ontvangen als een bevrijder.

 

(p.62) LUSHAN, MEER DAN EEN VAKANTIEOORD, 1961

 

Het vakantieoord Lushan ligt op een hoog- te, dikwijls gehuld in wolken, die nadien weer even snel verdwijnen. Het is in de negentiende eeuw door Europeanen aangelegd, op zoek naar verfrissing tijdens de zomerse hitte. Er staan meer dan achthonderd villa’s in verschillende Europese stijlen. Jarenlang is Lushan het zomerverblijf van Chiang Kai-Shek, tot zijn vlucht in 1948. Aanvankelijk verblijft Mao in dezelfde villa, maar die bevalt hem niet. Daarom laat hij een nieuw landgoed optrekken vlakbij een meer of rĂ©servoir, zodat hij geregeld kan zwemmen.

 

 

(p.65) DE VERRASSING VOOR TINDEMANS, 1975

 

Een van de laatste buitenlandse politici die Mao ontmoet heeft, is de Belg LĂ©o Tindemans. Hij brengt van 18 tĂŽt 27 april 1975 een zorg- vuldig voorbereid bezoek aan China. Hij wordt er met zijn delegatie vorstelijk ontvangen en in zwarte, zware wagens met gordijntjes rondge- reden. “Bij de Chinese prominenten bleven die gordijntjes dicht, ik was de enige die nieuwsgierig naar buiten keek en de bevolking (p.66) begroette”, schrijft hij in zijn memoires. Op een dag wacht hem een verrassing: een bode komt hem melden dat Mao hem en zijn delegatie wil ontvangen. “Bij de begroeting rees hij traag uit zijn zetel. Hij sprak moeilijk. Het geluid dat hij voortbracht, deed denken aan de pogingen tot blaffen van een oude hond.” Mao vraagt Tindemans uit welk land hij komt en begint nadien een tirade tegen de Sovjet-Unie. Hij waarschuwt het Westen voor de onbetrouwbaarheid van het land. Nadien heeft Tindemans nog een gesprek met Zhou Enlai, die volgens hem een “westers, intelligent en karaktervol gezicht heeft”. Tindemans zal zijn reis naar China nooit vergeten.

 

(p.102) China-kenner Jan van der Putten zet Mao op zijn plaats. ‘t Is te zeggen: kent hem zijn juiste plek toe in de eeuwenlange (geo)politie- ke geschiedenis van China. “Als reactie op de vernederingen van de negentiende eeuw komt er een nationalistische beweging op gang. In die pĂ©riode beginnen de Chinezen zichzelf ‘het gele ras’ te noemen. Of bestempelen zich­zelf plots als Han-Chinezen, een verwijzing naar de tweede dynastie, de Han (206 v. Chr.- 220 na Chr.). Twee mentale constructies, want wat Han-Chinezen heten te zijn, zo ongeveer 90 procent van de bevolking, is een verzamelnaam voor verschillende groepen die zoveel talen en dialecten spreken dat ze elkaar nauwelijks verstaan. Een amalgaam, kunstmatig in het leven geroepen door de Chinezen zelf om een nationalistisch gevoel te kweken. Ook het idee ‘gele ras’ bestaat daarvoor niet: Chinezen beschouwden zichzelf altijd als blank.”

‘Het gele ras,’ dat klinkt behoorlijk racistisch en pejoratief. Vreemd dat een volk zich­zelf een dergelijke term aanmeet.

 

(p.102) “Racisme is behoorlijk Chinees. Wanneer Barack Obama in 2009 president wordt van de Verenigde Staten, zijn de racistische opmerkingen in China niet van de lucht. Vraag aan Afrikanen die in China wonen hoe ze worden aangekeken en behandeld… Officieel is er geen racisme, er is zelfs een enorme samenwerking tussen China en Afrika, maar in de praktijk…”