communism: a disaster for humanity

Communisme et totalitarisme (Stéphane Courtois): extraits

Stéphane Courtois, Communisme et totalitarisme, éd. Perrin, 2009

(p.9) (…) l’existence démontrée du fameux « Clément » – Eugen Fried – qui fut le véritable patron du PCF durant les années 1930, les négociations officieuses entre la direction du PCF et le représentant de Hitler à Paris de juin à août 1940, la responsabilité du NKVD soviétique dans l’assassinat de plus de 4 400 officiers polonais à Katyn, l’organisation par Staline d’une famine-génocide contre la paysannerie ukrainienne faisant environ 4 mil­lions de morts en 1932-1933, l’ampleur de la Grande Terreur stalinienne de 1937-1938 qui entraîna l’assassi­nat de plus de 700 000 personnes en quatorze mois… La liste est interminable.

 

(p.9) Comment comprendre la ruse, l’audace et la cruauté de Staline au pouvoir si l’on ignore les relations intimes du jeune Staline bolchevique d’avant 1914 avec le grand banditisme du Caucase, mêlant allègrement (p.10) « expropriations » (hold-up), racket révolutionnaire et règlements de comptes de type mafieux ? Peut-on conti­nuer de présenter Nikita Khrouchtchev comme un quasi démocrate antistalinien, quand on découvre qu’il fut le chouchou de Staline dans les années 1930, le bourreau de Moscou puis de 1’Ukraine lors de la Grande Terreur puis de la Pologne orientale occupée par l’Armée rouge le 17 septembre 1939, l’homme qui demanda par télé­gramme à Staline l’autorisation de déporter les femmes et les enfants des officiers polonais assassinés, et celui qui réaffirma la dimension totalitaire du régime après 1957 en rétablissant l’omnipotence du parti sur l’appa­reil d’Etat ? Que comprendre à la Grande Terreur de 1937-1938 si l’on ignore l’itinéraire stupéfiant de celui qui en fut l’exécuteur sous les ordres de Staline, Nicolaï Iejov ? Georges Dimitrov n’est-il que le héros du procès de Leipzig contre Goering et le chantre de l’antifascisme au VIIe congrès du Komintem en 1935, quand son Jour­nal et les archives nous révèlent sa soumission totale à Staline, sa participation aux plus hautes sphères du pouvoir soviétique et son rôle majeur dans la soviétisa­tion particulièrement brutale de la Bulgarie ? Que dire de Jacques Duclos, ce candidat à la présidence de la République française en 1969, dont les relations cons­tantes avec le NKVD/KGB – organisation éminemment criminelle – sont désormais avérées par les archives et qui adressa des rapports circonstanciés sur la négocia­tion avec l’occupant nazi à Paris à l’été 1940 ? Et d’Artur London, devenu à travers son livre et le film éponyme L’Aveu, le héros du communisme antistalinien, mais dont les archives tchèques révèlent le rôle d’agent de la police politique tant durant la Guerre d’Espagne que dans la Tchécoslovaquie des années 1940 ? Et de Maurice Thorez, désertant son régiment début octobre 1939 sur ordre du Komintern pour rejoindre Moscou en avion sous passeport soviétique ? Ou, du même Thorez (p.11) recevant de Staline, au Kremlin le 19 novembre 1944, la directive de se débarrasser au plus vite du général de Gaulle… objectif atteint le 30 janvier 1946 ?

 

(p.14) (…) à condition de s’appuyer sur une documentation incontestable et copieuse, l’historien ne peut se contenter d’une approche positiviste destinée à contourner l’interrogation sur les valeurs portées par un phénomène historique, voire par toute une époque. Même si cette interrogation dérange profondément – des hommes se réclamant d’un Bien supérieur ont ins­tauré un Mal absolu – et renvoie, une nouvelle fois, à la comparaison avec le nazisme.

 

(p.25) Pourquoi la guerre est inéluctable sous l’impérialisme

Estimant avoir démontré la nature économique de la crise du capitalisme, Lénine aborde la question poli­tique. Plaquant le poids de la guerre sur sa vision de l’avant-guerre, il écrit : « L’impérialisme est l’époque du capital financier et des monopoles, qui provoquent par­tout des tendances à la domination et non à la liberté. Réaction sur toute la ligne, quel que soit le régime poli­tique, aggravation extrême des antagonismes dans ce domaine également ; tel est le résultat de ces tendances. De même se renforcent particulièrement l’oppression nationale et les tendances à l’annexion10. »

On se demande de quelle absence de liberté et de quelle réaction parle Lénine, alors que la période d’avant 1914 a été l’âge d’or de l’avant-gardisme esthé­tique, de la montée en puissance du suffrage universel et des mouvements socialistes et syndicalistes dans toute l’Europe, à commencer par l’Allemagne et la France. Quant à l’oppression nationale et à l’annexion, l’Europe était encore, avant 1914, travaillée en profon­deur par les poussées nationalitaires et 1919 a marqué un formidable mouvement de libération de trois des grands empires : Tchécoslovaquie, Pologne, Estonie, Lettonie, Lituanie, Finlande, Yougoslavie, Autriche, Hongrie ; autant de nouveaux Etats créés en Europe. Lénine s’est donc trompé du tout au tout sur la ten­dance de fond. Ou plutôt, il lui était impossible d’admettre que le capitalisme en expansion entraînait à sa suite un développement des arts, des techniques, du sentiment national, de la démocratie et même du niveau de vie des classes populaires tant urbaines que rurales. Seule la guerre et son spectacle de désolation lui permettent d’affirmer le contraire.

 

(p.38) Pour Lénine, « la charpente de la société socialiste » doit être formée des « grandes banques [qui] consti­tuent l’“appareil d’Etat” dont nous avons besoin pour réaliser le socialisme et que nous prenons tout prêt au capitalisme. […] Une banque d’Etat, unique, vaste parmi les plus vastes, qui aurait des succursales dans chaque canton, auprès de chaque usine, voilà déjà les neuf dixièmes de l’appareil socialiste. Voilà la comptabi­lité à l’échelle nationale, le contrôle à l’échelle nationale de la production et de la répartition des produits28. » Pour renforcer son argumentation et prouver qu’il ne s’agit pas d’élucubrations socialistes, Lénine insiste sur le fait que ces nouveaux moyens de contrôle ont été « créés non pas par nous, mais par le capitalisme dans sa phase de guerre impérialiste ». Lénine envisage donc de construire le socialisme en utilisant conjointement les puissants appareils bureaucratiques mis en place par l’Etat et par le capital privé. Il va même jusqu’à annon­cer que sous le pouvoir bolchevique cette bureaucratie sera fortement accrue. En 1921, on comptait déjà en URSS cinq fois plus de fonctionnaires civils que dans la Russie de 1917, alors que l’économie produisait huit fois moins de richesses29.

 

(p.39) Or Lénine au pouvoir va immédiatement sortir la sta­tistique de ce contexte démocratique. Le signe en sera donné dès novembre 1917 quand la grande majorité de la bureaucratie d’Etat russe, qui avait accepté de tra­vailler pour le Gouvernement provisoire, refusera de se mettre au service d’un pouvoir illégitime. Dès 1921, le pouvoir soviétique décida de rejeter les données du ser­vice de statistique quand elles ne répondaient pas à sa volonté politique. Ainsi la grande famine de 1921-1923 fut-elle en partie provoquée par la décision politique de majorer fortement les estimations de la récolte propo­sées par les services compétents et de calculer les réqui­sitions de blé en conséquence30. Ayant supprimé la bureaucratie des entreprises privées et refusant de se soumettre aux indications de la bureaucratie d’Etat, le régime bolchevique était condamné à pratiquer la ter­reur et le mensonge officiel.

 

(p.41) (…) nous savons, en particulier depuis les synthèses du Livre noir du commu­nisme, que l’arme de la faim – au quotidien à travers la nomenclature du rationnement selon la catégorie à laquelle chaque individu est rattaché, mais aussi lors (p.42) des gigantesques famines résultant de réquisitions de céréales – a été l’un des éléments majeurs de définition du totalitarisme d’obédience communiste, et par la suite nazie (par exemple dans les ghettos juifs).

(p.42) Dans l’approche traditionnelle du totalitarisme, cette dimension du contrôle total de l’économie, c’est-à-dire des moyens de subsistance de l’ensemble de la popula­tion, est trop sous-estimée, au bénéfice de certaines dimensions du phénomène : la politique (parti unique, idéologie, principe du chef) et le crime (terreur, camps, déportations, etc.). En soulignant le phénomène des famines, Le Livre noir du communisme a fait toucher du doigt à quel point l’arme de la faim avait été un facteur majeur de la puissance totalitaire.

 

(p.44) (…) l’étatisation des moyens de production aboutirait à la confusion des administrations publiques et privées et allait entraîner une toute-puissance de l’Etat-patron face aux salariés. Il n’y aurait plus le contrepoids des syndicats et des partis ouvriers face à l’autorité désormais dominante de l’Etat. L’histoire lui donna presque immédiatement raison, les bolcheviks n’hésitant pas à bombarder les usines récalci­trantes, à fusiller massivement à Petrograd en 1921 les ouvriers révoltés, ou à proposer, comme Trotski, la création d’« armées du travail ». La liquidation du rôle revendicatif des syndicats – symbolisée en 1936 par le suicide de Tomski, le chef des syndicats soviétiques -, l’instauration en 1939 en URSS du livret ouvrier et la création du Goulag ne seront que des développements logiques confirmant l’analyse de Max Weber.

 

(p.45) Or, avec la prise du pouvoir, toutes les barrières sont rompues. Le parti qui était le moyen de la révolution devient sa propre fin, avec une seule préoccupation : ne pas perdre ce pouvoir qui fait qu’il est sa propre fin. Arrivera alors ce que Max Weber n’avait pas osé imagi­ner. En effet, face aux fins rationnelles imposées par la démocratie et le marché, Lénine – et à sa suite Staline et bientôt Hitler – a voulu créer un autre type de domi­nation reposant sur des fins que Weber qualifierait d’« irrationnelles » mais qui, en réalité, relèvent d’un autre type de rationalité commandé par un impératif : conserver à tout prix pour le parti le monopole du pou­voir.

(p.46) Cette fin implique « rationnellement » la nécessité d’interdire – voire d’exterminer par la Terreur – tout groupe ou individu susceptible de contester le mono­pole du pouvoir, tant dans les domaines politique – principe du parti unique -, que culturel – principe de l’idéologie unique et obligatoire -, qu’économique – principe de la destruction de la propriété privée des moyens de productions, mais aussi souvent de la pro­priété individuelle réduite au minimum (les habits, la gamelle pour manger).

 

(p.123) Poussée à son extrémité, la logique de la terreur peut aboutir à des phénomènes stupéfiants. Ainsi, dans la prison roumaine de Pitesti, entre 1949 et 1952, est expérimentée une ingénierie psychologique destinée à détruire, par une torture physique et psychique intense, la personnalité d’étudiants nationalistes et chrétiens afin de les transformer, par un réflexe pavlovien de peur/ obéissance, en « hommes nouveaux » destinés à devenir des cadres communistes7.

Sous les Khmers rouges, dans la prison de Tuol Sleng, plus de 15 000 prisonniers, souvent membres du parti – y compris des enfants de quinze ans – sont tor­turés jusqu’à ce qu’ils « avouent » des crimes imagi­naires, puis assassinés ; au Cambodge, la terreur atteint une telle intensité qu’elle désintègre la société et suscite un stress si intense que nombre de victimes sont rési­gnées à la mort.

Enfin, la terreur, tant contre les pouvoirs en place que contre les populations, est pratiquée par nombre de groupes communistes menant des luttes armées, en Asie, en Amérique latine ou en Afrique.

 

 

(p.124) Conditions d’efficacité de la terreur

 

Pour fournir son efficacité maximale, la terreur doit s’appuyer sur une puissante police politique, mais elle doit aussi bénéficier de quatre autres conditions : la sur­prise, le secret, la délation et l’enfermement. Le fait que, comme lors de la Grande Terreur, l’on ne sache ni qui est visé, ni pourquoi, ni quand, contribue grandement à susciter l’angoisse. Le secret entretient à la fois peur et espoir – des personnes disparaissent du soir au matin, mais leurs proches espèrent toujours les revoir, alors qu’elles ont été assassinées depuis longtemps -, et il permet de cacher au reste du monde l’ampleur des massacres qui pourrait ternir l’image du régime. La délation généralisée désagrège la société de l’intérieur, chacun craignant que ses collègues de travail, ses voisins, voire ses proches, ne le dénoncent, pour des propos ou actes hostiles au régime, ou par vengeance ; il est symptoma­tique que le régime soviétique ait proposé comme héros à la jeunesse le petit Pavel Morozov, qui avait dénoncé ses propres parents à la police politique lors de la col­lectivisation et qui, pour cela, avait été assassiné par ses oncles. Enfin l’enfermement dans des frontières sévère­ment gardées – comme le mur de Berlin – éteint tout espoir d’échapper à la soumission et nourrit la résigna­tion et la collaboration avec le régime.

La RDA est un bon exemple de l’efficacité du couple délation-enfermement. Disposant de dossiers sur plus de 4 millions de citoyens « suspects » – sur une popula­tion de 17 millions d’habitants -, la Stasi tenait le record du quadrillage policier, avec 91 015 salariés, soit 1 tchékiste pour 180 habitants – en URSS, le rapport n’était que de 1 pour 595. C’est d’ailleurs l’un des succès de ces polices politiques : une fraction de la population s’associe à la répression de la société. (p.125) Les informateurs – y compris des enfants – sont recrutés en fonction de leur utilité opérationnelle. Les formes de collaboration sont multiples ainsi que les motivations. Certains le font sous la contrainte, d’autres par adhésion à l’idéologie ; d’autres enfin – une part croissante – sont des carrié­ristes ou des opportunistes qui espèrent favoriser leur ascension sociale ou professionnelle, et l’accès à des privilèges8.

Le bilan de la terreur

Il n’est pas aisé de dresser un bilan général de la ter­reur communiste, eu égard au caractère souvent ano­nyme des victimes, à la nature diverse des violences, au secret dont elles sont entourées et à la fermeture des archives pour des pays aussi importants que la Chine, le Vietnam ou Cuba. Un bilan provisoire indique des ordres de grandeur. En URSS, sous Lénine, environ 6 millions de morts et sous Staline plus de 10 millions – collectivisation et famines de 1931-1933, 5 millions et 1 million en 1947 ; Grande Terreur, 700 000 ; déportés au Goulag 2 millions -, plus de 18 millions de personnes étant passées par le Goulag. En Pologne, de septembre 1939 à juin 1941 : plus de 50 000 fusillés, au moins 330 000 déportés au Goulag, sur une population de 12 millions d’habitants9. En Estonie, de juin 1940 à juin 1941, puis à partir de 1945 : 40 000 fusillés, 135 000 déportés au Goulag, sur une population de 1 million d’habitants10. En Litua­nie, Lettonie et Bessarabie, pas de chiffres exactement établis, mais les mêmes ordres de grandeur que pour l’Estonie. En Roumanie et en Hongrie, des centaines de milliers de personnes internées ou condamnées au tra­vail forcé, voire déportées au Goulag soviétique. En Bulgarie, au moins 30 000 disparitions à l’automne 1944. (p.126) En Yougoslavie, plus de 100 000 assassinats par les titistes à la Libération et des dizaines de milliers de déportés et d’exilés. En Chine de 1949 à 2007 : envi­ron 70 millions de morts, dont 40 à 50 millions dus à la famine du Grand Bond en avant. Cambodge, de 1975 à 1979 : 1 700 000 morts sur moins de 8 mil­lions d’habitants. Corée du Nord : environ 2 millions de morts. Afrique : 1 700 000 morts (famines, guerre civile). Afghanistan : 1 500 000 morts.

Soulignons en outre qu’une terreur courte mais de haute intensité – comme sous les Khmers rouges de 1975 à 1979 – a eu autant, voire plus d’effets destructeurs que la mise en œuvre d’une terreur de basse intensité pen­dant plusieurs décennies – par exemple en Roumanie. Par ailleurs, au-delà du bilan comptable, il faut prendre en compte les profonds traumatismes psychologiques, tant individuels que collectifs, qu’ont subi les sociétés, en particulier le phénomène généralisé de déresponsabilisa­tion individuelle qui explique en partie les difficultés de mise en œuvre des économies post-soviétiques.

 

 

(p.128) La « dékoulakisation », engagée par Staline en 1929 sur le slogan « Liquidons les koulaks en tant que classe », vise l’extermination de l’élite paysanne. Quant à la famine organisée par Staline en Ukraine en 1932- 1933, elle relève à la fois du génocide de classe et de nation : environ 30 % de la population qui, sur le plan ethnique, peut être considérée comme ukrainienne, dis­paraît alors de son territoire par fusillade, mort de faim, déportation ou exil – principalement les élites poli­tiques, intellectuelles et paysannes. (p.129) Quant aux Khmers rouges, ils ont pratiqué un génocide sur leur propre peuple, ce que certains historiens nomment un démo- cide. Et au Tibet, la Chine communiste poursuit depuis des décennies un ethnocide.

(p.131) Lénine et la destruction de l’intelligentsia russe 

 

Après avoir écrasé les révoltes ouvrières à Saint- Pétersbourg et Cronstadt au printemps 1921, puis avoir mis à genou la paysannerie russe lors de la grande famine de 1920-1922, le pouvoir soviétique s’attaqua à l’été 1922 aux dernières forces sociales encore indépendantes, les personnalités de l’intelligentsia dont il expulsa à l’étranger ou envoya en exil intérieur 167 des plus éminents repré­sentants.

 

(p.139) Une fois la Russie « nettoyée », Lénine pouvait enfin proclamer, en décembre 1922, la création de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, le premier Etat totalitaire.

 

 

STALINE

 

(p.143) Dans un livre remarquable, Simon Sebag Montefiore a récemment éclairé un aspect fondamental de la personna­lité de Staline qui explique en partie ce succès : les rela­tions étroites, tissées bien avant 1914, du jeune bolchevik géorgien avec le grand banditisme du Caucase2. Dès 1869, Netchaïev écrivait : « Nous devons nous unir au monde hardi des brigands, les seuls et authentiques révolution­naires en Russie3. » Staline suivit ce précepte et, grâce aux attaques à main armée, au racket révolutionnaire et au chantage, il devint celui que Lénine nomma « le merveilleux Géorgien» – parce qu’il abondait le trésor du groupe bolchevique -, qu’il coopta en 1912 à son Comité central, puis qu’il nomma en 1922 secrétaire général du parti.

 

 

(p.146) Le soixante-dixième anniversaire du vainqueur de Stalingrad, en 1949, fut d’ailleurs l’occasion du plus stu­péfiant déferlement d’adoration qu’un humain ait pu connaître au XXe siècle. Le PCF ne fut pas en reste qui publia une brochure et diffusa un film intitulés « L’homme que nous aimons le plus ». L’Humanité du 8 décembre 1948 publia à sa gloire un poème intitulé « Joseph Staline », dû à la plume de l’un des plus grands poètes français du XXe siècle :

« Et mille et mille frères ont porté Karl Marx Et mille et mille frères ont porté Lénine Et Staline pour nous est présent pour demain Staline dissipe aujourd’hui le malheur La confiance est le fruit de son cerveau d’amour La grappe raisonnable tant elle est parfaite

[…] Staline dans le cœur des hommes est un homme Sous sa forme mortelle avec des cheveux gris Brûlant d’un feu sanguin dans la vigne des hommes Staline récompense les meilleurs des hommes Et rend à leurs travaux la vertu du plaisir Car travailler pour vivre est agir pour la vie Car la vie et les hommes ont élu Staline Pour figurer sur terre leur espoir sans bornes6. »

C’était signé Paul Eluard… Mais Louis Aragon ne fut pas en reste qui, lors de la remise d’un prix Staline, à Ilya Ehrenbourg à Moscou le 28 janvier 1953, quelques semaines seulement avant la mort du tyran, déclamait avec des accents pathétiques cet improbable dithyrambe :

« Ce prix porte le nom de l’homme en qui les peuples du monde mettent leurs espoirs de triomphe de la cause (p.147) de la paix ; de l’homme dont chaque parole retentit à tra­vers le monde ; de l’homme qui a amené le peuple sovié­tique au socialisme. […] Cette distinction porte le nom du plus grand philosophe de tous les temps. De celui qui éduque les hommes et transforme la nature ; de celui qui a proclamé que l’homme est la plus grande valeur sur terre ; de celui dont le nom est le plus beau, le plus proche, le plus étonnant dans touts les pays pour tous ceux qui luttent pour leur dignité, le nom du camarade Staline7. »

 

 

(p.148) (…) la guerre contre la paysannerie qui accom­pagna la collectivisation forcée des années 1929-1933, avec le slogan lancé par Staline : « Liquidons les koulaks en tant que classe ». Le « koulak » désignait celui qui manifestait la moindre opposition à la collectivisation, forme modernisée du servage. En 1930-1931, environ 30 000 « koulaks » furent fusillés, 1 680 000 déportés avec leurs familles, pendant que 1 million d’autres fuyaient leur village et que 2 millions étaient exilés dans d’autres régions. Puis de l’été 1932 au printemps 1933, (p.149) ce fut la grande famine organisée contre la paysannerie ukrainienne ; en décrétant la réquisition par l’Etat de l’ensemble des récoltes, en envoyant des dizaines de milliers de commandos communistes s’emparer par la force de l’ultime ravitaillement des récalcitrants, Staline a provoqué un véritable génocide de classe et d’ethnie, entraînant la mort de 5 à 6 millions de personnes en neuf mois12.

Après l’assassinat de Kirov le 1er décembre 1934, Sta­line commença à programmer la Grande Terreur, inau­gurée à l’été 1936 par le premier des trois Grands Procès de Moscou. A cet effet, il nomma à la tête du NKVD l’un de ses affidés les plus proches, Nikolaï Iejov13. En dehors de toute procédure judiciaire digne de ce nom et dans des délais déterminés, Iejov fut chargé de « traiter » des populations d’« ennemis du peuple », selon des quotas fixés à l’avance, et des modalités ne comprenant que deux catégories : la lre – fusillés – et la seconde – déportés. Désormais, les ordres opérationnels du NKVD, directement inspirés par Staline, scandèrent les quatorze mois qui courent du 30 juillet 1937 au 1er novembre 1938 :

  • ordre opérationnel n° 00447      du     30 juillet         1937

visant les « koulaks » ayant terminé leur peine ou éva­dés du Goulag, les religieux et croyants, les ex-membres des partis non-communistes, les criminels et en général les « gens du passé », autorisant l’arrestation de 767 397 personnes, dont          386 798 fusillées.

  • ordre opérationnel n° 00486 du   15 août          1937,

défini par le Bureau politique le 5 juillet 1937, autori­sant l’arrestation de plus de 18 000 femmes d’« enne­mis du peuple » et de 25 000 enfants de plus de quinze ans.

  • ordre opérationnel n° 00439 du   25 juillet         1937

visant les Allemands travaillant en URSS et les Sovié­tiques ayant eu des relations avec l’Allemagne, soit au (p.150) total 68 000 personnes arrêtées dont 42 000 furent exé­cutées.

  • ordre opérationnel n° 00485 du 11 août 1937 visant tous les Soviétiques ayant eu des relations avec la Pologne ou des Polonais en URSS, soit au total 144 00 personnes arrêtées dont 110 000 furent exécu­tées, y compris la plupart des dirigeants et cadres du Parti communiste polonais réfugiés en URSS et dont le parti fut officiellement dissous par le Komintem en août 1938.
  • ordre opérationnel n° 00593 du 20 septembre 1937 visant les Soviétiques originaires de Harbin revenus de Mandchourie en URSS après le règlement de la question du chemin de fer de l’Est chinois en 1935 avec le Japon. 25 000 personnes furent arrêtées.
  • d’août à octobre 1937, le NKVD déporta des frontières d’Extrême-Orient au Kazakhstan plus de 170 000 Coréens.

Le 31 janvier 1938, le Bureau politique autorisa le NKVD à étendre son action aux opérations lettone, esto­nienne, grecque, iranienne, roumaine, finlandaise, chi­noise, bulgare et macédonienne. Le 1er août 1938, le Bureau politique autorisa le NKVD à étendre ses activi­tés à l’opération afghane. Le total des victimes de ces « opérations nationales » se monte à 350 000 personnes arrêtées dont 247 157 exécutées.

Le 19 septembre 1937, le Bureau politique autorisa le NKVD à intervenir en Mongolie extérieure, ce qui abou­tit en quatre mois à l’arrestation de 10 728 « conspira­teurs » dont 7 814 lamas, 322 propriétaires féodaux, 300 officiers ministériels, 180 responsables militaires, dont 6 311 étaient déjà fusillés au 31 mars 1938.

Parallèlement, Staline signa personnellement 383 listes transmises par Iejov, concernant plus de 44 000 membres du Parti communiste et de l’appareil d’Etat, dont 39 000 furent exécutés et les autres déportés.

 

(p.151) Au total, du 1er octobre 1936 au 1er novembre 1938,

  • 565 000 personnes furent arrêtées – 365 805 pour les « opérations nationales » et 767 397 en vertu de l’ordre n° 00447, dont 668 305 furent exécutées et 668 558 envoyées en camp de concentration. Encore ces chiffres sont-ils sous-estimés et le nombre d’exécutés se monte- t-il à plus de 700 000. C’est ainsi que Staline mit en œuvre la « solution finale » au problème des « éléments anti-soviétiques »14. Il fut personnellement responsable de la Grande Terreur, trop souvent mise sur le compte du seul Iejov – d’où le terme de Iejovshina – alors qu’en 1937-1938, le chef du NKVD fut reçu 278 fois par Sta­line au Kremlin – « en moyenne tous les deux jours et demi ! -, à peine moins que Molotov, le bras droit du tyran.

Les accords Molotov-Ribbentrop du 23 août et du 28 septembre 1939, en provoquant la conquête par l’Armée rouge de la partie orientale de la Pologne, puis en juin 1940 des Etats baltes, de la Bessarabie et de la Bukovine du nord, entraînèrent de nouvelles vagues de terreur contre ces nations immédiatement soviétisés.

En Pologne, les Soviétiques firent en quelques jours environ 230 000 prisonniers de guerre dont la moitié – considérés comme Biélorusses et Ukrainiens – fut rapi­dement libérée. Mais 30 000 autres furent envoyés au Goulag et beaucoup d’autres incorporés de force dans l’Armée rouge comme nouveaux « citoyens sovié­tiques ». Et surtout, le 5 mars 1940, sur rapport de Beria, Staline et le Politburo décidèrent de faire assassi­ner 25 700 Polonais internés, dont 14 587 officiers pri­sonniers de guerre – au moins 4 243 d’entre eux furent tués d’une balle dans la tête à Katyn. Précisons que le mars 1940, Staline donna suite à la demande de Nikita Khrouchtchev, Premier secrétaire du PC d’Ukraine, (p.152) qui sollicitait l’autorisation de déporter les 22 000 à 25 000 familles des hommes condamnés à mort trois jours plus tard par le Politburols !

Parallèlement, le NKVD lança quatre grandes opérations de déportation visant en priorité les couches dirigeantes polonaises : le 10 février 1940 (140 000 personnes), le 13 avril 1940 (61000), le 29 juillet 1940 (75 000) et en juin 1941 ; l’ensemble toucha 330 000 personnes – dont un tiers d’enfants de moins de 14 ans – selon les chiffres actuellement disponibles du NKVD, et 800 000 selon les chiffres du gouvernement polonais en exil pen­dant la guerre16. En outre, après le 22 juin 1941, le NKVD massacra sur place ou lors de transferts plusieurs dizaines de milliers de prisonniers polonais. Au total, le régime soviétique fît – morts et déportés – plus de 440 000 victimes en Pologne orientale du 17 septembre 1939 au 22 juin 1941, sur une population de 12 mil­lions d’habitants. Massacres et déportations reprirent en 1944-1945 lors du retour de l’Armée rouge dans ces ter­ritoires occupés en 1939 et lors de son entrée dans les autres territoires appartenant en principe à la Pologne indépendante reconnue par Moscou.

L’invasion de l’Estonie par l’Armée rouge le 12 juin 1940, entraîna dans ce pays une vague de terreur communiste : de juin 1940 à juin 1941, plus de 2 200 personnes assassinées (dont 800 officiers, la moitié de ce corps !), 12 500 soldats et plus de 10 000 civils déportés en URSS ; puis à nouveau lors du retour de l’Armée rouge dans l’hiver 1944-1945 : 75 000 personnes arrêtées dont au moins 25 000 furent fusillées ou moururent dans les camps, et 75 000 exilés dont environ 6 000 furent tués en chemin par les Soviétiques ; en mars 1949, une nouvelle vague de déportation envoya plus de 22 000 personnes au Goulag. En outre, de 1944 à 1953, plus de 2 000 résistants maquisards furent tués au combat, (p.153) 1 500 assassinés et 10 000 arrêtés. Au total, ce sont environ 175 000 Estoniens qui ont été victimes de la terreur soviétique, soit 17,5 % de la population – ce qui rapporté à la population française correspondrait à 10,5 millions de personnes17 !

Les mêmes méthodes furent pratiquées en Lituanie et en Lettonie, ainsi qu’en Bessarabie et en Bukovine du Nord.

La guerre fut l’occasion pour Staline de poursuivre ses opérations génocidaires avec la déportation de près de 900 000 Allemands de la Volga à l’automne 1941, de 93 000 Kalmouks du 27 au 30 décembre 1943, de 521 000 Tchétchènes et Ingouches du 23 au 28 février 1944, de 180 000 Tatars de Crimée du 18 au 20 mai 1944, auxquels s’ajoutent les Grecs, les Bulgares et les Arméniens de Crimée, ainsi que les Turcs, les Kurdes et les Klemchines du Caucase.

Après guerre, la terreur de masse continua et fut exportée dans les pays d’Europe de l’Est récemment conquis, s’accompagnant d’innombrables actes de bar­barie.

(p.158) S’étant emparé du parti, Staline le remodela à sa main, assurant la promotion de millions de jeunes issus des campagnes, au capital scolaire très faible – Iejov n’avait fait qu’une année d’école primaire -, fascinés par les situations qui leur étaient promises, mais contraints de démontrer en actes aussi souvent que nécessaire leur allégeance totale à leurs chefs et au premier d’entre eux, Staline – y compris par leur compromission dans les assassinats de masse. En retour, ce parti formé de jeunes gens frustes, brutaux et grossiers, s’est reconnu dans ce chef issu, comme lui, du petit peuple – à la dif­férence de la plupart des chefs bolcheviques historiques qui étaient des lettrés marxistes issus de la petite noblesse, de la bourgeoisie russe ou des communautés juives des villes.

 

(p.160) Cette industrialisation à marche forcée, placée sous le signe du Premier Plan quinquennal inauguré en 1928, développa une sidérurgie lourde et une industrie automobile et aéronautique, au prix de la surexploita­tion des ouvriers – leur salaire réel baissa de moitié entre 1928 et 1934.

 

(p.167) Une Anne Frank au pays de Staline1

L’effondrement du communisme soviétique en 1991 a libéré une masse gigantesque d’archives, tenues jusque- là secrètes, qui ont permis de lancer des coups de pro­jecteur dans les profondeurs d’un système totalitaire lar­gement opaque. Cette révolution documentaire a donné accès à d’innombrables documents émanant du sommet de ce pouvoir – le Bureau politique du Parti bolchevique et ses leaders, en particulier Lénine et Staline -, mais aussi de ses succursales à l’étranger.

Un certain nombre de grandes querelles historiques ont ainsi trouvé leur dénouement : la responsabilité soviétique dans l’assassinat des officiers polonais à Katyn au printemps 1940, le processus de la Grande Terreur qui, en 1937-1938, entraîna en URSS l’exécu­tion de plus de 700 000 personnes, ou encore, plus près de nous, les négociations entre le PCF et Otto Abetz, le représentant de Hitler à Paris, durant l’été 1940.

Ces archives recèlent également d’autres types de documents qui, s’ils ne concernent pas la « grande His­toire », n’en sont pas moins révélateurs d’un climat poli­tique et social, d’une époque, d’un régime. Tel est le journal intime de Nina Lougovskaïa, miraculeusement préservé et retrouvé dans les archives du NKVD, ancêtre du tristement fameux KGB.

(p.168) C’est Irina Ossipova, historienne de l’association russe Memorial – laquelle, depuis 1988 et en dépit de cons­tantes tracasseries, travaille sans relâche à la réhabilita­tion de la mémoire des victimes du bolchevisme -, qui a retrouvé ce journal en étudiant le dossier de répression de la famille Lougovski.

Le père, de son vrai nom Sergueï Rybine, était né en 1885 dans une famille de paysans. Autodidacte, diplômé de commerce à Moscou, militant socialiste- révolutionnaire (SR), exilé en Sibérie sous le tsar, il fut élu, après la révolution démocratique de mars 1917, dans diverses instances, puis se retrouva, comme la plu­part des SR, dans l’opposition aux bolcheviks après le coup d’Etat de Lénine, le 7 novembre 1917.

Autorisé à rentrer à Moscou au début de la NEP – la Nouvelle politique économique lancée par Lénine en 1921, qui limitait l’instauration du communisme et autorisait le retour à des activités privées -, Rybine créa avec d’autres camarades SR une coopérative commer­ciale qui fut rapidement florissante.

En 1928, considérant que le pouvoir était assez consolidé pour mettre fin à la NEP, Staline relança la révolution communiste, avec le premier plan quinquen­nal et son industrialisation accélérée, puis la collectivi­sation forcée des terres, et leur corollaire, la création du Goulag. Ayant refusé de laisser des fonctionnaires com­munistes prendre la direction de sa coopérative, Rybine fut arrêté en janvier 1929 et condamné à trois ans d’exil dans le Nord. Revenu à Moscou en 1932, il fut interdit de séjour. Arrêté à nouveau en janvier 1937, ramené à Moscou, il fut condamné à dix ans de Goulag comme chef d’une organisation contre-révolutionnaire SR. Ayant survécu, il fut relâché en 1947 et mourut à la fin des années 1950 sans avoir revu sa famille.

Sa femme, Lioubova Vassilievna Samoïlova, née en 1887, était elle aussi originaire de la campagne. (p.169) Diplô­mée de l’Institut supérieur de filles de Moscou et ensei­gnante de mathématiques, elle épousa Rybine en 1914 et ils prirent le nom de Lougovski, formé d’après celui de la ville natale de Sergueï. Bibliothécaire dans la coo­pérative de son mari, Lioubova fut licenciée dès l’arres­tation de celui-ci en 1929 et, après 1932, resta seule à entretenir la famille. En 1915, les Lougovski avaient eu deux filles jumelles, Olga (Lalia) et Euguenia (Genia). Puis Nina était née à Moscou, le 25 décembre 1918.

Le sort de toute la famille bascula le 4 janvier 1937 quand leur appartement fut perquisitionné et que furent saisis toute la correspondance de Rybine, sa biblio­thèque d’ouvrages SR et les deux journaux intimes de Nina et d’Olga. Ayant refusé de collaborer avec le NKVD contre son mari, Lioubova fut condamnée, en même temps que ses trois filles, à cinq ans de Goulag et envoyée dans l’un des plus terribles lieux de déporta­tion, la Kolyma, magnifiquement évoquée par Varlam Chalamov dans ses Récits de la Kolyma2. Ayant survécu, les quatre femmes furent libérées du Goulag en 1942. Si leur mère mourut à Magadan en 1949 – elle sera « réhabilitée » en 1957 « à titre posthume » -, les filles purent quitter la Kolyma en 1947 pour être transférées dans l’Oural. En 1959, Nina et son mari – Viktor Templin, ex-prisonnier politique et artiste – furent autorisés à s’installer à Vladimir, à 200 kilomètres de Moscou. En 1963, Nina écrivit à Khrouchtchev pour demander sa réhabilitation, et sa sentence fut annulée pour… « manque de preuves ». Artiste peintre, Nina a réalisé une œuvre importante, couronnée par plusieurs exposi­tions. Elle a disparu en 1993, avant que son journal ne soit retrouvé.

Ce journal, commencé en octobre 1932 par une ado­lescente qui n’avait pas encore quatorze ans, et tenu jusqu’au 3 janvier 1937 par une désormais jeune fille, est un document tout à fait unique dont cette édition (p.170) traduite du russe présente l’essentiel. Elle se lit sur deux registres paradoxaux.

Le premier est celui d’une vie « normale ». La famille d’abord : le père, souvent absent, mais très présent dans les pensées de sa fille ; la mère, qui travaille jour et nuit pour assurer le quotidien, tout en restant le cœur du foyer et la confidente de ses filles ; les trois sœurs – Lalia, Genia et Nina -, toujours en mouvement, en train de se chamailler et formidablement complices.

Une famille qui bénéficie d’un appartement confor­table de quatre pièces – un privilège à l’époque -, chauffé en hiver et où Nina dispose de sa propre chambre. Et qui l’été part à la « datcha », soit chez le père exilé près de Mojaïsk, soit chez un oncle ou une tante. Une famille où l’on mange, semble-t-il, à sa faim en cette période de grande pénurie alimentaire et où l’on a les moyens d’entretenir un chien, le caniche Betka. Lors du réveillon de 1935, on y déguste même des mandarines. Une famille où l’on peut s’habiller correctement, avec manteau, chapeau et cartable – sa mère rapporte à Nina, le 18 janvier 1933, un manteau de fourrure.

Les filles mènent une vie d’adolescentes « petites- bourgeoises ». Les jumelles chantent, dansent, jouent du piano – il y a un piano à la maison -, dessinent, partent en promenade à cheval – avec une veste d’équitation -, vont patiner avec des amies. Nina fréquente le théâtre, où elle croise « la foule bariolée des femmes en robes de soie », et aussi l’Opéra. Des filles cultivées qui lisent Ler­montov, Tourgueniev, Tolstoï, Tchékhov, Essenine et même Pokrovski.

Bref, une famille typique de la petite intelligentsia révolutionnaire moscovite, mais non bolchevique, d’avant la Grande Terreur. Nina en est d’ailleurs bien consciente et le note le 8 juillet 1934 quand elle prend le train avec sa mère : « De tous les passagers du wagon, nous étions les seules à appartenir à l’intelligentsia (p.171) et à aller à la “datcha”, et j’en éprouvais une honte affreuse devant ces gens à demi affamés et qui ne connaissaient pas un instant de repos. »

Autre dimension « normale » du journal, Nina elle- même. Une adolescente pleine de vie, de questions, d’angoisses, comme la plupart des filles de son âge. Son leitmotiv : « Je veux vivre ! », « La liberté, la liberté, voilà ce dont mon cœur a soif », « Vis pendant que tu es vivante ». Sa grande préoccupation, les garçons, comme elle le note le 1er mai 1935 : « Je passe ma vie entière à ne penser qu’aux garçons ; tout autre sujet me paraît sans intérêt et sans importance. » Mais une préoccupa­tion dominée par l’angoisse de sa « laideur » – elle est atteinte de strabisme -, qui développe chez elle un com­plexe, une grande timidité et la pousse même par moments au suicide.

Nina est aussi une écolière moscovite « normale », confrontée aux garçons – les classes sont mixtes -, mais aussi à des professeurs et à une administration qu’elle n’apprécie guère, comme elle le note le 26 novembre 1936 : « Impertinence envers les professeurs, dissimula­tion et méchanceté. Dans nos rapports avec eux, il n’y a rien qui puisse rappeler ces liens nouveaux et excellents qu’on nomme désormais “rapports soviétiques”. » Avec, à la clef, une interrogation lancinante sur son avenir et ses possibilités universitaires réduites en raison de la priorité donnée par le régime aux enfants des cadres du Parti communiste et aux jeunes issus des classes popu­laires.

Une inquiétude nourrie par sa réflexion sur le statut inférieur de la femme en Russie, même aux yeux d’un révolutionnaire comme son père. Car son second grand problème, c’est son père qu’elle adore et déteste alterna­tivement, selon qu’il est à la maison et la tarabuste de questions, ou qu’il est en exil, voire enfermé à la prison de la Boutyrka où elle pourra, une fois, lui rendre visite.

(p.172) Et alors, elle déborde d’amour et de respect : « Je l’aime quand il se montre révolutionnaire. J’aime ses idées d’homme, d’homme d’action, d’homme qui conserve ses opinions, qui ne les renie pas en échange de bienfaits dans la vie quotidienne. » Même si elle ne l’indique qu’en passant, il est certain qu’une bonne part de ses réflexions politiques et sociales, qui constituent le second registre de lecture du journal, viennent de son père et de ce qu’elle a retenu des discussions entre ses parents.

Ce second registre est aisément repérable : il a été presque entièrement souligné par l’enquêteur du NKVD chargé de lire cette terrible pièce à conviction qu’était le journal intime d’une fille de quinze ans. Ces souligne­ments indiquent que le NKVD n’était plus une tradition­nelle police politique, mais une police totalitaire, une police de la pensée. Il faut dire que Nina ne reste pas la plume dans l’encrier et qu’on voit peu à peu émerger de son récit, à la surface assez lisse de sa vie « normale », des signaux de plus en plus inquiétants qui révèlent la mise en place du régime totalitaire inauguré par Lénine, et réactivé puis généralisé par Staline à partir de 1928.

Le premier signal apparaît le 1er novembre 1932, avec la perquisition surprise de l’appartement des Lougovski à 23 h 30. Le lendemain, Nina évoque en riant les réac­tions de sa copine Irina, «terrifiée […] à la seule idée de prononcer le mot “perquisition” ». Mais le 21 janvier 1933, le père d’Irina est arrêté et Nina n’a plus envie de rire : « Ils ont détruit leur bonheur et leur tranquillité, réduit à néant le mode de vie de toute sa famille, leurs habitudes, tout ce qui leur tient à cœur. […] Oh !, les salauds, les ordures ! Comment osent-ils faire des choses pareilles. Ah ! bolcheviks, bolcheviks ! Jusqu’où êtes-vous tombés ? Que faites-vous ? »

Le deuxième signal se situe le 24 mars 1933, lorsque Rybine se voit refuser son passeport. Fin 1932, le (p.173) régime a instauré un système de passeport intérieur autorisant à résider dans un certain nombre d’agglomé­rations. Ce système visait à empêcher les paysans ruinés et affamés par la collectivisation forcée de se sauver vers les villes – désormais le kolkhozien est attaché comme un serf à son kolkhoze – et à purger les villes des « éléments indésirables », définis en fonction de leurs opinions oppositionnelles – connues ou supposées – et de leur position sociale. En tant que SR antibolche­vique et ex-responsable d’une coopérative privée, le père de Nina était parfaitement ciblé. Ainsi a été inau­guré un vaste processus de marginalisation officielle de toute une partie de la population désormais désignée à la vindicte publique. Sergueï Rybine a donc été contraint de quitter son travail et sa famille, de s’instal­ler à plus de cent kilomètres de Moscou, et de revenir clandestinement voir les siens au risque d’être arrêté ou de devoir quitter son domicile en catastrophe quand une rafle s’annonçait dans l’immeuble.

A partir de ce moment, Nina se désintéresse de la vie sociale – même si elle est parfois encore attirée par quelque événement exceptionnel comme lors du sauve­tage du Tcheliouskine, un navire pris dans les glaces de la banquise -, elle délaisse les manifestations tradition­nelles du 7 novembre et du 1er mai, elle est de plus en plus sensible au côté mensonger de la propagande. Lors de l’accident de l’avion géant Maxime Gorki, en mai 1935, elle note : « Oh, comme il y en a chez nous, de cette vantardise, de cette volonté de prouver qui nous sommes en dépit du bon sens. Et c’est à cause de ça, de cette vantardise, que nous nous retrouvons tous à souffrir. » Il lui arrive même de passer à l’acte, comme ce 18 mai 1933 où elle arrache l’affiche placardée sur son immeuble, qui clame les mérites d’un nouvel emprunt obligatoire.

(p.174) Parallèlement, Nina repère la montée de l’endoctrine­ment à l’école, critique le professeur de sociologie qui vante « le renouvellement des cadres et de nombreuses institutions » et la rembarre quand elle s’interroge à haute voix. Elle dénonce l’installation de la délation jusqu’au sein des classes ou encore la transformation d’une blague de potache – la rédaction par les garçons d’un édit émanant de l’empereur Krok II ! – en « organi­sation clandestine contre-révolutionnaire ». Convoquée chez le directeur, elle dresse le portrait du parfait appa­ratchik : « […] antipathique, sorti du rang grâce à sa carte du Parti, à ses vilenies et à sa capacité à remplir toutes les tâches exigées d’en haut, sans zèle et sans réfléchir. Il donnait l’impression d’avoir, avant ce poste, uniquement évolué parmi les bandits de grand chemin et peut-être les prostituées. Certainement pas au milieu des écoliers. […] Un sacré dictateur. C’était la première fois de ma vie que je me frottais à ce qu’il est convenu d’appeler “le pouvoir en place”. »

Nina en tire les bonnes conclusions : « Il règne en URSS une réaction comme on n’en a encore jamais vue. Terrifiante ! […] Cependant, je comprends en partie les bolcheviks. Ils sont grossiers et d’une cruauté barbare mais, de leur point de vue, ils ont raison : s’ils n’épou­vantent pas les gens dès l’enfance, ils ne verront pas plus leur pouvoir s’instaurer sur la terre qu’ils ne voient leurs propres oreilles. Par conséquent, ils nous éduquent en vue de faire de nous des esclaves soumis et ils tuent impitoyablement dans l’œuf le plus petit souffle de rébellion. La moindre manifestation d’esprit critique, le plus léger signe d’indépendance ou de liberté de pensée est puni effroyablement. »

Nina constate comment ce climat étouffant et toutes les difficultés quotidiennes changent le comportement des gens. Et d’abord sa mère : « Mon Dieu, pauvre maman. […] Elle est devenue vieille, malade, apa­thique. […] (p.175) On dirait un cheval qui s’est épuisé au tra­vail mais continue, par inertie, à tirer sa charrette tout au long de la journée alors qu’elle n’a plus de force. » Mais aussi ses sœurs avec qui elle a de violentes alga­rades, ainsi le 4 juillet 1933 : « Je ne peux pas être d’accord avec mes sœurs. Pour elles, le socialisme est un régime véritable et les horreurs d’aujourd’hui sont dans l’ordre des choses. » Ou encore le 11 décembre 1934 : « Journée épouvantable. […] Je ne sais pas comment la conversation a roulé sur le sujet le plus dangereux qui soit : le pouvoir soviétique, les bolcheviks et la vie actuelle. Nous nous sommes retrouvées, elles et moi, sur des positions totalement opposées. »

Ces querelles peuvent aussi être provoquées tout sim­plement par la faim et la promiscuité que Nina expéri­mente à la campagne en juillet 1933. Elle note très justement comment ces circonstances particulières pro­voquent un processus de brutalisation jusque dans sa famille: «Nous sommes à couteaux tirés. […] Il s’est produit des choses incroyables. On n’arrêtait pas de crier l’une sur l’autre. Du matin au soir, l’air retentissait de “Brute !”, “Imbécile !”, “Idiote !”. C’est insensé la bru­talité qui peut jaillir de nous ! »

Cette violence, Nina la remarque aussi dans la société, largement provoquée par la dégradation cons­tante de la situation économique depuis 1928-1929. Le 21 août 1933, elle dresse un tableau très réaliste des différents types de magasins moscovites, depuis ceux de la nomenklatura communiste, jusqu’aux coopératives d’Etat, qui connaissent des queues interminables. Rele­vant les prix, elle s’indigne : « Dans les files d’attente, les gens se disputent et maudissent la vie. Ils sont méchants, affamés, épuisés. Nulle part on n’entend s’élever un mot de défense des bolcheviks haïs. […] Qu’est-ce que les ouvriers mangeront cet hiver ? » Reve­nue d’un séjour de vacances en province, elle note : (p.176) « Au lieu de la solidarité ouvrière si hautement célébrée, il y régnait un antagonisme viscéral entre les ouvriers locaux et les saisonniers. Querelles et coups de poing dans la gueule étaient monnaie courante. »

Et surtout, elle est particulièrement sensible au sort des paysans – peut-être en souvenir de ses origines familiales et de sa grand-mère, qu’elle voit souvent. En août 1933, elle écrit : « Des choses étranges se passent en Russie. Famine, cannibalisme… Ceux qui arrivent des provinces racontent de drôles de choses. Ils disent qu’ils n’ont pas le temps de ramasser les cadavres dans les rues, que les villes de province sont remplies de pay­sans en guenilles et affamés. Partout il y a des vols hor­ribles et du banditisme. Et l’Ukraine, ce grenier à blé, qu’en reste-t-il ? On ne la reconnaît plus. » Le 11 décembre 1934, elle envoie à la tête de ses sœurs, lors d’une violente dispute, les « 5 millions de morts en Ukraine ». Et il est exact qu’en 1932-1933, le pouvoir soviétique a organisé, par ses réquisitions forcées et l’interdiction de toute aide aux affamés, une gigan­tesque famine qui a touché principalement l’Ukraine, faisant autour de 5 millions de victimes3. On constate donc qu’en dépit des efforts considérables du pouvoir pour cacher cette tragédie dont il était directement res­ponsable, et de la gigantesque campagne de désinfor­mation et de propagande déclenchée pour en nier l’existence, l’information a transpiré jusque chez une collégienne moscovite dès l’été 1933.

Autant de malheurs, familiaux et généraux, suscitent chez Nina une véritable haine des bolcheviks, et elle n’hésite pas à s’attaquer aux figures sacrées du régime. En novembre 1932, elle a assisté aux obsèques d’Ali- louïeva, la femme de Staline, qui s’est suicidée ; elle remarque qu’il y avait dans la foule « une joie mau­vaise » contre cette « bolchevique ». En juin 1933, elle se moque d’une statue de Lénine, une vraie « carica­ture ». (p.177) Elle en vient à vouloir la mort des chefs bolche­viques. Lors de l’assassinat de Kirov, le 1er décembre 1934, elle en ressent de la joie : « J’ai regretté de ne pas avoir assisté à cet événement terrible et tonitruant. Il y allait avoir un sacré pétard, maintenant. » Effective­ment, quel pétard : les grands procès de Moscou, la Grande Terreur et la suite…

Elle en veut tout particulièrement à Staline, « ce salaud, cette ordure, ce vil Géorgien » qui « mutile la Russie » : « J’en suis venue à la conclusion qu’il faut tuer ces salauds. […] Pendant plusieurs jours, couchée dans mon lit, j’ai rêvé à la façon dont je le tuerais, ce dictateur. […] Je serrais les poings de fureur. Le tuer, et le plus tôt possible. Me venger, et venger papa. Le tuer. » On imagine le choc de l’inspecteur du NKVD à cette lecture…

Néanmoins, le caractère progressif de la mise en place de la terreur par Staline, en particulier à Moscou, est bien souligné par l’insouciance de la dernière nota­tion de Nina, le 3 janvier 1937 : « Trois mots sur le réveillon du Nouvel An. L’atmosphère a été assez joyeuse et animée, mais ça aurait pu être mieux. » Ce sera bien pire que tout ce que Nina pouvait imaginer. Le lendemain, c’est la perquisition et le début de la tragé­die pour toute la famille.

Et pourtant, si celle-ci avait été arrêtée après juillet 1937, son sort aurait probablement été pire encore. En effet, par son ordre n° 00447 du 30 juillet 1937 qui inaugura la Grande Terreur, Nikolaï Iejov, le chef du NKVD placé sous les ordres directs de Staline, décidait de condamner en « catégorie n° 1 » – fusillé – ou en « catégorie n° 2 » – déporté au Goulag -, « les ex­membres des partis non communistes, les criminels et, en général, les gens du passé », soit 767 397 personnes, dont 386 798 furent immédiatement fusillées. Nina et sa mère auraient pu également tomber sous le coup de (p.178) l’ordre n° 00486 du 15 août 1937, défini par le Bureau politique le 5 juillet 1937, autorisant l’arrestation des familles des « ennemis du peuple » déjà arrêtés, soit de plus de 18 000 femmes et de 25 000 enfants (de plus de quinze ans).

Le 28 septembre 1933, Nina notait déjà : « Ce matin, je me suis dit : “Vivement que je grandisse et quitte ce pays de barbares et de sauvages.” » Staline l’a expédiée dans un pays encore plus barbare, la Kolyma, mais son journal nous la rend, intacte, authentique, accusatrice. Un grand document qui fait irrésistiblement penser au Journal d’Anne Frank, même si les circonstances dans lesquelles ils ont été écrits sont assez différentes. Même lucidité impitoyable dans les yeux de ces deux adoles­centes, et même fraîcheur d’écriture. Même témoignage d’une vie palpitante écrasée par un pouvoir totalitaire. N’oublions jamais.

 

(p.184) Alexander Afinogenov est né en 1904. Dès l’âge de 13 ans, en 1917, il est élu secrétaire de l’union locale des étudiants communistes, près de Riazan, et se vante d’être allé en classe « en effrayant les professeurs avec mon attitude dominatrice et le revolver à la ceinture ». Admis au Parti bolchevique à 17 ans, il s’installe en 1927 à Moscou et devient l’un des leaders de l’organisa­tion radicale nommée Association russe des écrivains prolétariens (la RAPP). Sa première pièce de style « réa­liste prolétarien » – L’Excentrique – est présentée devant Staline qui la recommande aux membres du Comité central. Sa pièce la plus connue – Peur – oppose une jeune communiste enthousiaste à un professeur de la vieille intelligentsia russe qu’elle pousse à rejoindre la construction du socialisme. Lorsqu’en octobre 1932 Sta­line réunit des intellectuels et les incite à soutenir à la campagne d’industrialisation du pays et à devenir « des ingénieurs des âmes », Afinogenov fait partie des invi­tés. Et il est coorganisateur du congrès de fondation de l’Union des écrivains, qui deviendra la structure unique et obligatoire des intellectuels.

Ces promotions s’accompagnent de fortes gratifica­tions : appartement de quatre pièces confortablement aménagé, salaire très élevé, accès aux magasins spé­ciaux, autorisation de voyager à l’étranger et d’en rap­porter une automobile, mise à disposition d’une datcha.

 

(p.190) La guerre civile déclenchée par la prise de pouvoir des bolcheviks, le 7 novembre 1917, donna lieu à une nouvelle vague de pogroms, tant du côté des « Blancs » que des nationalistes ukrainiens ou de l’Armée rouge. Les bolcheviks une fois solidement installés au pouvoir, la situation des Juifs de la nouvelle URSS sembla s’améliorer notablement. Ils s’investirent en nombre dans les instances du nouveau régime, affluant dans les grandes villes qui, jusque-là, leur étaient interdites. Au début des années 1930, Moscou comptait ainsi plus de 250 000 Juifs sur une population juive soviétique d’environ 3 millions de personnes. Ce monde yiddishophone connut alors une sorte « d’âge d’or » culturel, à travers journaux, théâtres, groupes ^musicaux, clubs de toutes sortes.

 

(p.192) De très nombreux Juifs gra­vitaient dans les sphères du pouvoir, au point qu’en 1936 près de 40 % des hauts cadres de la police poli­tique étaient des Juifs. Et deux des hommes les plus proches du « petit père des peuples », Kaganovitch et Mekhlis, étaient juifs.

 

(p.193) Entre septembre 1939 et juin 1940, Staline toucha les dividendes de son alliance avec les nazis et l’Armée rouge put envahir sans coup férir la partie orientale de la Pologne, les Etats baltes et les provinces roumaines de Bessarabie et de Bukovine du nord. Et soudain le problème juif se posa avec acuité. L’URSS, qui comptait environ 3 millions de Juifs, en « récupérait » 2 millions supplémentaires – 1 270 000 de Pologne, 250 000 des Etats baltes et 375 000 de Roumanie. Certes, ils furent « soviétisés » comme le reste des populations, mais, n’appartenant la plupart du temps ni aux élites autoch­tones ni à la paysannerie, ils eurent moins à souffrir de la terreur qui accompagna la conquête ; pourtant, plus de 250 000 Juifs polonais, qui ne voulaient ni retourner dans la zone d’occupation allemande ni adopter la nationalité soviétique, furent déportés au Goulag, de même qu’environ 25 000 Juifs de Lettonie.

 

(p.195) Du 27 au 30 décembre 1943, il fit dépor­ter 93 000 Kalmouks, puis 521 000 Tchétchènes et Ingouches du 23 au 28 février 1944, 180 000 Tatars de Crimée du 18 au 20 mai 1944, et enfin des dizaines de milliers de Grecs, Bulgares, Arméniens, Turcs, Kurdes du Caucase. Lors du toast de la victoire, le 24 mai 1945, Staline désigna le peuple russe comme « le peuple diri­geant » et s’orienta plus nettement vers un national- communisme.

Dès lors, les Juifs et le CAJ apparurent de plus en plus comme les prochaines victimes. Un antisémitisme d’Etat commença à se faire jour : les Juifs étaient écar­tés des postes de responsabilité, voire même privés de travail. Le 19 novembre 1946, un jeune apparatchik montant, Mikhaïl Souslov, adressa au secrétariat du parti une lettre où il dénonçait le danger nationaliste représenté par le CAJ ; et simultanément, Staline inter­disait la publication du Livre noir sur l’extermination des Juifs d’URSS, ensemble de témoignages recueillis et mis en forme par deux des écrivains juifs les plus connus, Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman5. Fin 1947, Staline donna personnellement son feu vert pour la liquidation, (p.196) maquillée en accident, de Solomon Mikhoels, acteur juif très connu, qui avait été la figure de proue du CAJ ; Mikhoels fut assassiné le 12 janvier 1948.

(…) Le 20 novembre 1948, ordre fut donné de dissoudre le CAJ et, dès 1949, commençait en URSS une violente campagne contre les Juifs qui, après avoir été accusés de nationalisme sioniste, devenaient désor­mais des « cosmopolites apatrides ». L’antisémitisme d’Etat se montra dès lors sans fard, discriminant mora­lement et matériellement les Juifs et créant dans l’opi­nion un climat favorable à une persécution de grande ampleur.

 

(p.197)  Au printemps 2001, alors que Vladimir Poutine était déjà président de la République de Russie, près du tiers des députés de la Douma ont refusé d’observer une minute de silence à la mémoire des Juifs d’URSS assassinés par les nazis.

 

 

(…) Car si les Juifs d’URSS furent massivement des persécutés – exterminés par les nazis et discriminés par le régime après 1945 -, ils furent aussi, très minoritairement il est vrai, du côté des persé­cuteurs, dans les instances du Parti communiste, de la police politique et de l’Armée rouge.

 

(p.199) La Terreur « douce »

 

Ce fichage général, ce réseau omniprésent de déla­teurs et cette surveillance constante n’ont pas été les seuls supports de la « terreur douce ». Tous les régimes communistes ont instauré une économie administrée et planifiée centralement par le parti-Etat qui s’est ainsi emparé des monopoles de la propriété, de la production et de la distribution des biens matériels. Si ce système a fortement appauvri les pays qui y ont été soumis – voire les a ruinés comme au Cambodge -, il a assuré au pou­voir une formidable position dominante sur la société, par le biais du ravitaillement, des biens de consomma­tion de base (vêtements, souliers, etc.) et du logement. La gestion discrétionnaire de la pénurie a contribué à  porter la terreur au cœur de la vie quotidienne.

(p.203) La faim a donc été une arme terrible aux mains des pouvoirs communistes et si elle n’a pas tou­jours abouti à ces drames, elle n’en est pas moins restée une menace constante.       

Les pénuries chroniques de biens de consommation 1 de base, communes à tous les régimes communistes, y ont engendré le phénomène caractéristique de la « queue ». Pour se procurer une demi-douzaine d’œufs, une paire de chaussure ou un costume neuf, le citoyen ordinaire devait faire la queue pendant des heures, sans d’ailleurs avoir la garantie qu’une fois arrivé au guichet l’objet convoité serait encore disponible. Le temps ainsi perdu, après les heures de travail ou lors des temps de congé, a été un moyen de pression sur les populations, créant un climat d’incertitude, de convoitise et de vio­lente hostilité entre citoyens.

Autre moyen parmi les plus efficaces de la « terreur douce » : le logement. Avec le pouvoir, la nomenklatura du parti-Etat s’est emparée des palais, des villas et des appartements des anciennes élites mises en état d’arres­tation puis exterminées. Par la suite, les personnes arrê­tées ont été expulsées de leur logement sans autre forme de procès ; et nombre de dénonciations n’ont été motivées que par le désir du délateur de s’emparer du logement de sa victime.

Quant au citoyen ordinaire, il était contraint de vivre dans des conditions de logement désastreuses – cabanes, caves, baraques. S’il avait la chance d’habiter un appar­tement, il devait le partager avec plusieurs familles dans des conditions de promiscuité qui favorisaient jalousies, agressivité, conflits et délation, et contribuaient à la dis­solution des solidarités naturelles de voisinage.

Autre forme de « terreur douce », celle qui a touché à l’espace et au paysage, afin de détruire certains des symboles les plus marquants de la société « bourgeoise » ou « féodale ». Dès les années 1930, Staline avait (p.204) ordonné la destruction de milliers d’églises, allant jusqu’à faire dynamiter la cathédrale orthodoxe de Moscou.

(p.204) Cette « terreur douce » pouvait aller jusqu’à chercher à modifier totalement le cadre de vie des populations pour mieux les contrôler. En Roumanie dans les années 1980, Ceausescu a imposé la « villagisation », obligeant les paysans à quitter leur ferme pour s’installer dans des sortes de HLM. En Chine aujourd’hui le pouvoir cherche à imposer par tous les moyens l’urbanisation forcée, et donc la sédentarisation, de plus de 700 000 bergers tibétains des hauts plateaux, sous prétexte de les « civi­liser ».

La « terreur douce » s’impose jusque dans les domaines les plus intimes. En Roumanie à partir de 1966, Ceausescu a exigé, pour raisons « patriotiques », que les femmes aient plusieurs enfants. Il a donc inter­dit la contraception et l’avortement, et les femmes en âge de procréer ont été placées sous surveillance gyné- ^ cologique forcée. Cette politique a provoqué d’innom- ( brables avortements illégaux et l’abandon de dizaines de milliers d’enfants regroupés dans de tristes orpheli- / nats d’Etat. En outre, les femmes qui, à la suite d’un avortement, étaient contraintes d’aller se faire soigner à l’hôpital, ne recevaient de soins qu’à condition de

(p.205) dénoncer aux agents de la Securitate, la police politique, le nom de leurs « complices ». Le film du jeune réalisa­teur roumain, Christian Mungiu, 4 mois, 3 semaines,

2 jours – palme d’or du festival de Cannes 2007 – est le récit du traumatisme provoqué chez une jeune femme par un avortement sous l’ère Ceausescu, et témoigne des cicatrices que, vingt ans après, cette pratique inhu­maine a laissées dans la société roumaine.

En Chine, la politique de l’enfant unique continue de provoquer de violentes réactions des populations face aux méthodes inquisitoriales, voire terroristes, des ser­vices du « planning familial ».     

Si le pouvoir terrorisait en s’immisçant dans la part la plus intime de chaque individu, il s’attaquait également à la société tout entière avec un moyen d’une simplicité biblique : il fermait hermétiquement ses frontières, non pas pour empêcher l’invasion de quelques intrus, mais pour interdire à ses citoyens de fuir « le paradis des tra­vailleurs ». Les passeports permettant de voyager en dehors du « camp socialiste » n’étaient distribués qu’au compte-gouttes et à des personnes ayant donné toutes les garanties – qu’elles fussent des membres de la nomenklatura ou que le pouvoir détînt des gages (famille gardée en « otage » ou engagement signé avec la police politique).

(p.206)  Et ce n’est pas par hasard si, dans les régimes commu­nistes, la statistique des suicides était un secret bien gardé.

 

Des élites de « type nouveau »

(p.215) Et cette élite de type nouveau était mondiale ; en furent membres la plupart des dirigeants historiques des partis communistes : en France, Thorez, Duclos, Marty, Frachon, Jean Jérome, etc. ; en Europe, le Bulgare Georges Dimitrov, l’Italien Palmiro Togliatti, l’Espagnole Dolorès Ibarruri, le Tchèque Klement Gottwald, le Hongrois Matyas Rakosi, la Roumaine Ana Pauker, le Yougoslave Tito, l’Allemand Walter Ulbricht, etc. ; et dans le monde, l’Indochinois Hô Chi Minh, le Chinois Chou En lai, l’Américain Earl Browder.

(p.216) Le Komintem était dirigé par un Comité exécutif, composé en 1935 de dix secrétaires à la tête de diffé­rents secrétariats, commissions et départements, soit d’ordre géographique, par pays ou groupe de pays – par exemple, le Secrétariat latin comprenait les pays euro­péens de langue latine (France, Italie, Espagne, Portu­gal, Suisse romande, Belgique et colonies françaises, belges et portugaises) -, soit d’ordre fonctionnel – (…).

(p.232) La conquête puis le maintien au pouvoir des mouve­ments totalitaires reposent sur deux moyens complé­mentaires : la séduction – à travers la propagande, les mobilisations de masse, le culte du chef, l’enthousiasme organisé, la fascination de la force procurée par une dis­cipline absolue et les privilèges accordés aux partisans du pouvoir – et la répression des opposants, voire des indifférents, qui peut aller de la simple stigmatisation et marginalisation d’individus ou de groupes sociaux, jusqu’à la terreur de masse, aux crimes contre l’huma­nité et aux génocides – de race ou de classe -, en pas­sant par la « pédagogie infernale » des procès truqués et l’enfermement de peuples entiers dans des frontières infranchissables.

(p.237) Après son triple échec de 1948 – celui du blocus de  Berlin, de la dissidence représentée par Tito, puis de la défaite des communistes dans la guerre civile grecque -, Staline comprit que l’expansion du système communiste était provisoirement contrariée en Europe par une pré­sence de plus en plus active des Américains.

(p.276) Rappelons que les auteurs les plus sérieux ont avancé des chiffres bien supérieurs aux nôtres : Conquest 40 millions de morts, Volkogonov 35 millions, Panine 60 millions, Soljénitsyne 66 mil­lions, Kourganov 66 millions. Un complément de cinq millions de victimes est donc extrêmement raisonnable.

En ce qui concerne les chiffres pour l’Europe de l’Est – à l’exception de la Pologne -, les investigations les plus récentes dans tous ces pays indiquent des chiffres à la hausse ; nous avons fortement sous-estimé les crimes du régime de Tito, que ce soit en Bosnie, en Slovénie ou à Trieste ; dans ces deux dernières régions, des fosses communes sont régulièrement mises à jour. Pour la RDA, nous avons ignoré la période où cette partie de l’Allemagne était une zone d’occupation où l’Armée rouge et le NKVD ont pratiqué une répression massive portant (p.277) sur des dizaines de milliers de victimes. (Puis en Pologne de septembre 1929 à juin 1941: 130.000 plus des centaines de milliers de déportés polonais qui n’ont jamais rejoint la Pologne ou sont décédés en déportation.)

Au total, ces estimations (…) approchent le million pour l’ensemble de l’Europe de l’Est.

(p.275) On n’a jamais vu des repentis du nazisme, d’anciens militants nazis qui critiquaient ou tentaient de réformer le système de l’intérieur. Le nazisme, au contraire, c’est l’adéquation totale de la doctrine et de la réalité. Le communisme c’est le décalage entre la doc­trine et la réalité37. » (Nicolas Werth)

 

(p.275) Qu’il y ait eu des déçus du bolchevisme au pouvoir, c’est indéniable, mais cela prouve seulement qu’ils n’avaient pas bien saisi la nature du parti dans lequel ils militaient ; peut-être porteurs d’un idéal humaniste, ils se sont aperçus trop tard qu’ils s’étaient trompés de parti. Quant à affirmer qu’il n’y a pas eu de déçus du nazisme, les faits sont trop nombreux qui le contredi­sent, (p.276) à commencer par les crises ouvertes ou secrètes – ponctuées de crimes – qui ont secoué ce régime depuis la Nuit des longs couteaux jusqu’aux dernières années, Himmler lui-même devenant un opposant à la ligne hit­lérienne, en passant par le Front noir antihitlérien des frères Strasser actif jusqu’en 1939. Et on ne dispose pas sur Lénine ou sur Staline d’un témoignage et d’une réflexion de la qualité de ceux du « repenti nazi » Her­mann Rauschning et de ses deux livres – Hitler m’a dit et La Révolution du nihilisme -, écrits avant la guerre mais alors que leur auteur était déjà sorti de l’univers nazi. Trotski, lui, n’est pas sorti de l’univers bolchevique quand il écrit sur la révolution d’Octobre ou sur l’URSS stalinienne. Souvarine lui-même, dans son Staline de 1935, reste encore attaché à l’image mythique de Lénine.

(p.283) L’expropriation, la concentration – ou mise en camps de concentration – et la déportation ont été pratiquées par le régime bolchevique dès ses premières années. Les « opérations mobiles de tuerie », symbolisées du côté nazi par l’action des Einsatzgruppen, sont apparues dans le système communiste dès les années 1930 : la purge et ses quotas – les 700 000 assassinés de 1937-1938 -, et la liquidation des élites dans les pays occupés – par exemple les 25 700 Polonais promis à l’exécution par ordre du Bureau politique du 5 mars 1940, dont les 4 400 officiers de Katyn. Comme la Tcheka des années de guerre civile, puis comme le NKVD, les Einsatz­gruppen ont exterminé par balle et de manière artisa­nale plus d’un million de Juifs des territoires soviétiques  occupés.

(…). (p.284) Les régimes communistes aussi ont connu des centres de mise à mort. La Loubianka, en plein centre de Moscou, en fut un où ont péri des milliers de personnes. La prison de Tuol Sleng à Pnomh Penh a vu entrer plus de 15 000 prisonniers : presque aucun n’en est sorti vivant. La forêt de Katyn a été un centre de mise à mort, celles de Vinnitsa et de Kouropatki également. Et nous ne sommes qu’au début de la découverte de ces fosses communes gigantesques qui étaient le réceptacle de centres de mise à mort voisins. La différence principale tient à ce que ces mises à mort n’étaient pas industrielles – par les gaz – mais « traditionnelles », par balle, et que les corps n’étaient pas brûlés (ce qui a permis aux nazis de faire disparaître l’essentiel des traces). Je ne suivrai donc pas plus Marc Lazar quand il écrit que « le génocide de race aboutit à l’établissement de camps d’extermination, et pas le génocide de classe50 ». Staline et Pol Pot ont prouvé qu’il n’y avait pas besoin de camps spécialisés pour exterminer y compris des populations de plusieurs millions de personnes.

En ce qui concerne la famine, rappelons que des cen­taines de milliers de Juifs sont morts de faim – de froid et de maladie, ce qui en général va de pair – dans les grands ghettos de l’Est, mort provoquée par une poli­tique délibérée de restriction de plus en plus drastique des ressources alimentaires. Là encore, les communistes ont été les premiers à pratiquer cette méthode, et de la même manière. En 1933, les paysans ukrainiens qui fuyaient leurs villages pour trouver secours en ville étaient impitoyablement ramassés par la milice et le NKVD et ramenés nuitamment dans les régions de famine. Dix ans plus tard, les nazis n’ont pas opéré autrement : ils ont concentré dans le ghetto de Varsovie plus de 500 000 Juifs et ont empêché quiconque d’y entrer ou d’en sortir, sous peine de mort. Simplement, Staline s’attaquait à une population paysanne nettement (p.285) localisée qu’il n’avait pas besoin de chercher aux quatre coins de l’Union soviétique, il suffisait d’affamer à mort les habitants sur leurs lieux mêmes d’habitation. En dehors des territoires soviétiques occupés, où ils assassi­naient sur place, les nazis ont décidé d’aller chercher les Juifs là où ils étaient, dans toute l’Europe ; et ce pour une raison fondamentale : l’extermination des Juifs devait rester secrète, on ne pouvait donc les assassiner au vu et au su de tous en France, en Belgique, en Hol­lande etc. Il était indispensable de les emmener dans des lieux de tuerie cachés et secrets.     

 

(p.288) Reste enfin un point de différenciation en apparence irréductible entre nazisme et communisme. Marc Lazar, mais aussi Nicolas Werth et Jean-Louis Margolin, pour ne citer qu’eux, soulignent que le contenu des deux idéologies est radicalement différent : l’une serait fon­damentalement raciste et inégalitaire, alors que l’autre serait liée à la pensée égalitaire – « le bonheur pour tous » disait Babeuf – et universaliste issue de la Révo­lution française, point de vue qui est aussi celui de François Furet. Marc Lazar illustre sa position d’une citation de Primo Levi qui écrit : « Ces deux enfers ne poursuivaient pas le même but. Le premier était un massacre entre égaux : il ne se fondait pas sur une pré­éminence raciale, il ne divisait pas l’humanité en sur­hommes et en sous-hommes56. » Comment un homme aussi sensibilisé à la tragédie du xxe siècle a-t-il pu écrire cette phrase ? Comment croire que Staline considérait comme ses égaux les 700 000 personnes qu’il envoya, pour beaucoup nommément, à la mort en 1937-1938 ? Comment croire qu’il considérait comme ses égaux les millions de paysans ukrainiens condamnés à mourir de faim en 1932-1933 ? Pour Staline, ces hommes ne méri­taient pas de vivre. Certes, il n’utilisait pas le terme de « sous-homme », mais il en utilisait d’autres dont la signification ne doit pas tromper : « bourgeois », « kou­lak », « contre-révolutionnaire », « bandit trotskiste », « espion japonais », etc. Ce que Pierre Hassner appelle « l’ennemi total »S7 demeure la figure centrale, aussi bien pour les nazis que pour les communistes. D’ailleurs, n’est-ce pas Boukharine, ce prétendu huma­niste, qui en 1925, dans sa polémique contre Karl Kautsky, après avoir décrété que ce dernier n’avait « dans son encrier que de la bave de chien enragé », concluait logiquement : « Quelle déchéance, même pour un renégat ! Et pourtant, Kautsky fut autrefois un homme58.» «Autrefois»… S’il ne l’est plus, qu’est-il donc ? (p.289) Une bête ? Un parasite ? Un vivant déjà mort et qui, par conséquent doit être assassiné afin de faire coïncider sa mort clinique avec sa mort politique procla­mée ? Comme Trotski ? Comme Boukharine lui-même en 1938 ?

 

(p.289) Derrière cette fausse dissymétrie de l’universel et du  particulier, se cachent les véritables rapprochements idéologiques : le rejet radical de la société moderne – avec son individu, son Etat de droit, sa démocratie représentative, sa liberté d’entreprendre dans tous les domaines -, le projet utopique, le scientisme qui fonde la nécessité historique ou biologique de réaliser le projet,(p.290)  la désignation de la figure de l’ennemi qui fait obs­tacle à la réalisation du projet et la légitimité de l’utilisation de la violence ; et tout cela au nom du bon­heur des « Germains » ou de « l’Humanité ». Il faudra d’ailleurs revenir de manière beaucoup plus approfon­die sur certains textes « racistes » et « extermination nistes » chez les pères du communisme, Marx et Engels, comme viennent de s’y employer Konrad Loew60 ou George Watson61. Et il y avait bien dans le marxisme- léninisme un projet exterminationniste à l’encontre de i la « bourgeoisie » et de toute la « vieille société ».

(p.291) Cependant, même si l’on admettait le point de vue d’un « bon idéal communiste », resterait la question de Jacques Julliard : « En quoi des criminels se réclamant du bien sont-ils moins condamnables que des criminels se réclamant du mal63 ? » Question qu’Alain de Benoist précise : « Le raisonnement qui consiste à opposer la “doctrine de haine” du nazisme à l’“idéal d’émancipa­tion humaine” du communisme est parfaitement biaisé. Il revient à opposer une définition du communisme donnée par ses partisans à une définition du nazisme donnée par ses adversaires. […] Le nazisme, en réalité, ne prétendait pas moins que le communisme faire le “bonheur” de ceux auxquels il s’adressait. Il ne propo­sait pas moins de perspectives “radieuses” à ses partisans64. » Et de conclure : « On ne peut faire comme si le jugement que nous portons sur le nazisme corres­pondait à celui qu’il portait sur lui-même. Sinon, nous pourrions tout aussi bien dire que le communisme se réclamait, non pas du bien mais du mal, à proportion de l’horreur que peuvent nous inspirer ses idées65. »

 

(p.292) En août 1941, Heydrich se vit refuser par Hitler un plan de déportation vers l’Est des Juifs du Reich. Et encore en octobre et novembre 1941, les nazis déportè­rent des dizaines de milliers de Juifs allemands vers l’Est (Lodz, Minsk) mais sans les assassiner. Le 30 novembre, mille Juifs de Berlin, déportés à Riga, furent fusillés, ce qui provoqua une forte réaction de Himmler exigeant l’arrêt de ces massacres ; ces Juifs furent alors parqués dans des camps improvisés où ils moururent rapidement de faim, de froid et de maladie, exactement comme des dizaines de milliers de koulaks sont morts (p.293) dans l’improvisation des premières grandes vagues de déportation soviétiques en 1930-1931. Dans le système nazi, comme dans le système communiste, encore en 1941, déportation n’implique pas nécessaire­ment extermination.

(…) Cette décision ne semble donc nullement être la réponse à une pulsion non raisonnée, mais être la conséquence logique de la rencontre entre une doctrine politico-idéologique, une nouvelle conjoncture et le constat d’un rapport de forces. Dans son discours au Reichstag du 30 janvier 1939, Hitler avait déclaré : « Si la juiverie financière internationale devait réussir dans et hors d’Europe à propulser encore une fois les peuples dans une guerre mondiale, alors le résultat ne serait pas la bolchevisation de la terre et, par là, la victoire du judaïsme, mais bien l’anéantissement de la race juive en Europe. » Or l’entrée en guerre des Etats-Unis et du Japon est le signe indubitable que l’Allemagne est impliquée dans une guerre désormais mondiale. Par ailleurs, litler doit se rendre à l’évidence : l’ennemi bolchevique st plus puissant que prévu et devient plus dangereux ncore en raison de sa contre-offensive. Eu égard à sa vision du monde, anticommuniste et antisémite, la (p.294) décision de Hitler apparaît donc comme parfaitement rationnelle : la « lutte finale » est engagée, c’est une lutte à mort et il a l’opportunité d’exterminer l’un de ses ennemis qui est à sa merci, le Juif. Staline a-t-il rai­sonné autrement dans sa grande bataille de la collecti­visation dont la phase terroriste a duré de 1929 à 1933, et au cours de laquelle il a connu des revers avant de se décider à appliquer ce que l’on pourrait appeler la « solution finale » de la question paysanne en URSS ?

 

(p.297) A travers leurs discours, Hitler comme Staline se sont placés dans des logiques exterminatrices – que nous appelons aujourd’hui génocidaires -, annonçant publi­quement leur volonté d’éliminer des catégories d’enne­mis nommément désignées. C’est sur cette base et au gré des circonstances, qu’ils ont glissé d’une logique à des intentions plus précises avant de passer à l’acte.

 

(p.300) On ne peut comprendre la singularité de la Shoah qu’en référence à la singularité du Sinaï. Sur ce fond culturel, le nazisme se présente comme un reniement, comme une négation des Commandements. » La négation radicale de l’idée de Dieu me semble en effet à la base de la démarche tant nazie que marxiste-léniniste. En dernière analyse, elle seule peut expliquer le comportement d’hommes qui croyaient, par un effet de leur volonté, pouvoir dominer la nature et l’histoire, et qui donc se croyaient délivrés de toute contrainte pour atteindre leurs objec­tifs. Et, comme Alain Besançon l’a démontré, c’est sans doute au niveau théologique que l’on pourra enfin par­ler avec pertinence de la « singularité de la Shoa ». Et que les esprits forts ne sourient pas : nolens volens, ils sont eux aussi soumis à ces Commandements de la culture judéo-chrétienne qui sont aussi les fondements moraux de la démocratie.

(p.304) (…) l’impossibilité pratique d’organiser un Nuremberg du communisme n’invalide en rien l’idée qu’un tel pro­cès eût été légitime, eu égard à la nature et à l’ampleur des crimes commis.

(p.305) (…) la réflexion générale sur les crimes du communisme ne pourra pas échapper à une phase de définition claire des victimes et des bourreaux. En effet, un discours dominant imposé par la puissance du sys­tème communiste mondial a longtemps fait passer les victimes (du communisme) pour les bourreaux (contre- révolutionnaires), et les bourreaux (communistes) pour les victimes (de la contre-révolution).

 

(p.309) Qu’est-ce que le communisme ?

Le communisme, compris comme société égalitaire et harmonieuse, a d’abord existé en tant que philosophie sociale et politique très ancienne, remontant même à Platon, et a ouvert le champ à d’innombrables utopies qui considéraient souvent l’abolition de la propriété pri­vée des moyens de production, mais aussi des biens per­sonnels, comme la clé du bonheur et de la fraternité.

 

(p.313) La tragédie communiste peut s’apprécier à plusieurs  niveaux. Sur le plan économique, le désastre a été géné­ral ; l’ex-URSS, l’un des pays les plus riches en matières premières, a connu le fiasco que l’on sait et dont les (p.314)

conséquences continuent et continueront encore long­temps de peser sur les populations4. Les pays de l’Est ont pris, après 1945, un retard très net sur l’Europe occidentale, avec parfois des conséquences dramatiques, comme pour l’Albanie qui a sombré dans l’anarchie et le règne généralisé des mafias, ou la Roumanie où les communistes ont été de fait au pouvoir jusqu’en 1996 et ont ruiné l’économie. Plusieurs d’entre eux font un effort important pour accéder à l’Union européenne mais sont malheureusement encore loin du compte : le temps perdu ne se rattrapera pas en quelques années.

Le communisme a laissé le Cambodge, la Corée du Nord et l’Ethiopie exsangues. Le Vietnam et Cuba sont en situation de faillite permanente. Quant à la Chine, elle doit faire face à la reconversion d’une production entièrement administrée en une économie de marché, à un gigantesque chômage et aux explosions sociales qui s’ensuivent.

Le désastre a été également culturel avec la fermeture au monde pendant des décennies, l’abrutissement inévi­table, conséquence du matraquage idéologique, la répression systématique d’une intelligentsia, d’une presse, d’éditions libres. A cela s’ajoute la destruction de civilisations, à travers le saccage systématique des églises en ex-URSS, des objets d’art en Chine au temps de la Révolution nommée par antiphrase « culturelle », d’ensembles architecturaux d’une valeur historique et esthétique inestimable dans la Roumanie de Ceausescu et, aujourd’hui encore, l’annihilation de la civilisation tibétaine par les Chinois.

Sans oublier les catastrophes écologiques telles celle de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986 et celle de l’assèchement de la mer d’Aral lié aux travaux d’irrigation massive en ex-URSS.

Cependant, ces désastres ne sont que la toile de fond sur laquelle se déploie la tragédie humaine. D’abord (p.315)

celle de l’exil, largement oubliée parce que cachée et silencieuse. Dès 1920, Berlin comptait plusieurs cen­taines de milliers de Russes dits « blancs », en fait contraints de fuir la révolution pour échapper au châti­ment réservé aux aristocrates, aux bourgeois et autres « contre-révolutionnaires ». Depuis des décennies, on a vu les boat people tenter de s’enfuir du Vietnam, puis les balseros de Cuba ; plus de 190 Allemands ont été tués en essayant de franchir le mur de Berlin. Des dizaines de milliers de ces fuyards ont été repris ou ont perdu la vie dans leur tentative. De même, les Européens de l’Est, les Baltes et les Ukrainiens constituent en Europe occiden­tale et aux Amériques une considérable diaspora.

Ensuite, celle de la mort. Le communisme au pouvoir a en effet prémédité et organisé le massacre de millions d’individus, selon trois modalités principales.

1 ) L’exécution pure et simple

Au moment de la prise du pouvoir et dans la période d’installation du régime – soit parfois pendant plu­sieurs dizaines d’années, comme en URSS -, les communistes ont instauré la terreur à la fois comme moyen immédiat de conserver leur mainmise sur le pays et comme solution à plus long terme pour pro­mouvoir la révolution communiste, en exterminant tous ceux qui pouvaient constituer un pôle de résis­tance, si minime soit-il.

Furent ainsi liquidés les militaires, les policiers, les juges, les grands propriétaires, les industriels, les prêtres, les intellectuels. Parmi les massacres les plus significatifs, notons celui de la famille impériale des Romanov sur ordre de Lénine le 16 juillet 1918, celui des 50 000 soldats blancs faits prisonniers en Crimée en 1920, celui des dizaines de milliers de paysans révoltés traités aux gaz de combat par l’Armée rouge dans la (p.316) région de Tambov en 1920, celui des 700 000 personnes exécutées durant la Grande Terreur soviétique en 1937- 1938 – y compris sur la base de listes visées personnel­lement par Staline et d’autres dirigeants soviétiques-, des 25 700 responsables polonais assassinés sur ordre du Bureau politique du PC soviétique en date du 5 mars 1940 – parmi lesquels les 4 400 officiers de Katyn -, en Chine l’assassinat systématique des propriétaires fon­ciers au cours d’abominables séances collectives dans les villages ; ou encore la liquidation systématique dans le Cambodge de Pol Pot de tous ceux qui portaient lunettes et stylo, soupçonnés d’être des intellectuels, donc irrécupérables.

Et aussi en Slovénie, la liquidation par les partisans de Tito de 15 000 hommes, femmes, enfants et vieillards, réfugiés dans la zone d’occupation des Britanniques en Autriche et « rendus » à leur allié, et dont on a décou­vert les fosses communes à l’été 1999. La liste de ces crimes est infinie et commence seulement à être dressée de manière rigoureuse.

2) La déportation et l’enfermement en camp de travail forcé

La déportation de masse – arracher des populations entières à leur lieu d’origine, leur mode de vie, leurs coutumes – a été inaugurée par les communistes sovié­tiques lors de la collectivisation forcée de 1929-1932, et appliquée à certains peuples du Caucase, dont les Tchétchènes, en 1943-1944. Elle a été utilisée à nou­veau de manière spectaculaire par Pol Pot qui, en quelques jours, a vidé les villes cambodgiennes de leur population pour les « rééduquer » par le travail manuel à la campagne – il ne faisait que copier la méthode maoïste de rééducation des intellectuels et des jeunes urbains, appliquée lors de la Révolution culturelle.

(p.317) Dans les premiers camps de concentration sovié­tiques, créés à l’été 1918, une forte majorité des déte­nus, souvent des otages, étaient condamnés à une mort rapide, tout comme dans le bagne des îles Solovki (monastères de la mer Blanche qui furent les premiers bagnes de déportation créés par les bolcheviks) ou, en 1920, dans les camps d’internement des Cosaques du Don, qualifiés par le gouvernement lui-même de « camps de la mort ».

A partir de 1928-1929, le régime soviétique invente le Goulag, qui sera généralisé à l’ensemble des régimes communistes, les experts du KGB poussant même la sol­licitude jusqu’à former leurs collègues chinois à l’enca­drement de ce système concentrationnaire après 1949.

Officiellement, le Goulag est un système de réédu­cation par le travail. En réalité, c’est un système de des­truction psychologique et physique des individus. Le caractère sauvage de cet univers est aggravé par le fait que, s’ils se trouvent bien sous l’autorité de la police politique, les camps sont en fait gérés au quotidien par des condamnés de droit commun qui y font régner une seconde terreur. Dans les camps chinois et vietnamiens, le travail de rééducation était pris au sérieux et aboutis­sait à un véritable « lavage de cerveau » bien décrit par le témoignage de Jean Pasqualini5.

En Roumanie, le pouvoir avait entre 1949 et 1952 inventé une méthode encore plus inhumaine, si pos­sible : dans la prison de Pitesti, un grand nombre d’étu­diants, en général nationalistes et chrétiens, ont été impliqués dans un processus de rééducation de groupe où chacun était contraint, lors de séances collectives, de torturer les autres, afin de les obliger à « se démas­quer », en dénonçant leurs proches et en « avouant » leurs propres « fautes » évidemment imaginaires (viol de leur sœur, relations incestueuses avec leur mère, etc.)6.

(p.318) Une méthode assez proche fut pratiquée dans la pri­son centrale de Phnom Penh, Tuol Sleng, où 15 000 pri­sonniers furent contraints sous la torture de rédiger des autobiographies où ils « avouaient » nombre de crimes imaginaires au nom desquels ils étaient condamnés : pas un n’en est sorti vivant.

3) La famine

Le monopole de la production et de la distribution de la nourriture a été, dès l’origine, un moyen puissant mis en œuvre par le pouvoir communiste pour contrôler et réprimer les populations. Dès septembre 1917, avant même la prise du pouvoir, Lénine avait vanté les mérites du rationnement du ravitaillement, à appliquer selon le slogan « Qui ne travaille pas ne mange pas » – passablement inquiétant dans un régime où c’est le pou­voir qui attribue les emplois…

Ce contrôle absolu des approvisionnements a été commun à tous les régimes communistes car étroite­ment lié au dogme de la collectivisation des moyens de production, dont la terre était le principal dans des pays encore largement agraires comme la Russie de 1917 ou la Chine de 1949. Il a à plusieurs reprises abouti à la famine, avec cette caractéristique extraordinaire que, sauf exception (au Cambodge), ce sont les populations paysannes, productrices de la nourriture, qui en ont été les victimes.

Il est arrivé que ces famines soient aussi le résultat d’une politique aberrante du pouvoir communiste, comme en URSS en 1921 ou en Chine en 1959-1961. L’homicide n’est pas, alors, volontaire, mais il laisse indifférent un pouvoir qui, souvent, ne tient pas à demander à l’étranger une aide susceptible de révéler la tragédie et de contredire l’image radieuse que diffuse la propagande. C’est ce qui s’est passé lors de la terrible (p.319) famine chinoise provoquée par le Grand Bond en avant, et aussi ces dernières années en Corée du Nord où des dizaines de milliers de personnes, en particulier des enfants, sont morts de sous-alimentation.

Il est arrivé enfin que la faim soit utilisée comme une arme contre des populations rebelles ou soupçonnées de l’être. Cette famine programmée peut être assimilée à un génocide, tuant en priorité les enfants, les malades et les vieillards, comme en Ukraine en 1932-1933 (4 à 5 millions de morts de faim en dix mois), ou au Cam­bodge (environ 800 000 morts de faim en trois ans, entre 1975 et 1978). Volontaires ou fruits de politiques absurdes, ces famines fournissent la grande majorité des victimes du communisme : 10 à 12 millions de morts en URSS, 30 à 40 millions au moins en Chine, 800 000 au Cambodge…

Si l’on additionne les victimes provoquées directe­ment, sous tous ces régimes (l’URSS, la Chine, le Cam­bodge, la Corée du Nord, l’Afrique, l’Europe de l’Est, l’Afghanistan et le Vietnam), par les exécutions, la déportation, le travail forcé et les famines – et sans compter les morts de la guerre -, le total avoisine les 100 millions, même si les chiffres font encore l’objet de débats et de recherches7.

 

(p.320) Qui étaient les bourreaux ?

 

Ces pratiques criminelles n’ont pu se développer que dans certaines conditions. La première est la croyance idéologique : au nom du « sens de l’histoire » et de la « nécessité historique », les chefs communistes se sont crus autorisés à tuer des personnes désignées comme 1’« ennemi ». C’est ce fanatisme idéologique qui, chez des individus ayant bénéficié d’une éducation familiale, d’une formation intellectuelle bien au-dessus de la moyenne, comme Lénine ou Trotski, a provoqué la levée des interdits moraux élémentaires au nom d’une « autre morale », celle de la nécessité révolutionnaire.

Trotski, l’un des leaders bolcheviques les plus frottés au socialisme européen des grandes capitales comme Berlin, Vienne ou Paris, ne s’est pas détaché de cet ancrage fondamental : il titra l’un de ses derniers ouvrages, publié en 1939, Leur morale et la nôtre, oppo­sant la morale « bourgeoise » à la morale « proléta­rienne », revendiquant le principe que la fin justifie les moyens et confirmant, à vingt ans de distance, ses appels à la guerre civile8.

La seconde motivation des pratiques criminelles, beaucoup plus triviale, a été la crainte, chez ces révolu­tionnaires, de perdre le pouvoir qui, bien souvent, leur était échu comme une « divine surprise ». Ce qui aurait été à la fois perdre le moyen d’expérimenter la théorie – appliquer la « dictature du prolétariat », mettre en œuvre le collectivisme dans l’industrie et l’agriculture -, mais aussi abandonner les avantages et privilèges bien réels d’un pouvoir absolu.

Le messianique et le trivial se sont donc conjugués pour nourrir le fanatisme, interdire tout retour en arrière et alimenter la radicalisation des régimes. En 1918, Lénine préféra brûler ses vaisseaux plutôt (p.321) qu’admettre qu’il s’était trompé. Il dispersa l’Assemblée constituante – la première assemblée élue au suffrage universel dans l’histoire russe -, fit massacrer les mani­festants qui la soutenaient, abandonna la Russie occi­dentale aux Empires centraux, provoqua la ruine de toute l’industrie, suscita la révolte d’une grande partie de la paysannerie, plutôt que de reconnaître qu’il avait fourvoyé le pays.

En 1929, Staline préféra déclencher une véritable guerre contre les paysans – la collectivisation forcée avec son cortège de tragédies – plutôt que d’admettre que le système n’était pas viable.

En 1958, Mao lança le Grand Bond en avant qui, vaticinait-il, allait permettre à la Chine de rejoindre les pays occidentaux en dix ans, provoquant un désastre économique qu’il refusa de reconnaître et qui entraîna la grande famine. Ce qui n’empêcha pas Pol Pot, quinze ans plus tard, de considérer que le Cambodge pouvait en une nuit passer au communisme : on sait la catas­trophe que cela produisit.

Cette mégalomanie paranoïaque des dirigeants relève moins, à notre sens, d’un dérèglement psychologique que de l’adoption d’une philosophie strictement maté­rialiste et historiciste, selon laquelle les masses ne sont qu’une pâte que l’on peut travailler à volonté. Mais qui ! étaient les bourreaux ordinaires du communisme ?

On commence seulement, grâce à l’ouverture des *7 archives, à mieux les connaître : des hommes jeunes, issus du peuple, sélectionnés et recrutés pour leur fidé­lité à un système où l’organisation du crime de masse était un élément de la carrière dans un corps, la police politique, considéré comme particulièrement prestigieux, j

Dans un tel contexte, où la chasse aux « ennemis du peuple » était une tâche d’« honneur », il était inévitable que la machine répressive s’emballe, soit que l’on assiste à toutes sortes de règlements de comptes personnels, (p.322) soit que des « stakhanovistes » de la terreur exigent que le pouvoir leur accorde des quotas supplémentaires de fusillades afin de montrer leur zèle, comme ce fut le cas en URSS dans les années 1930.

Mais, souvent, c’est l’impéritie et le mépris de la vie qui, du sommet à la base, étaient responsables de catas­trophes humaines ; ainsi, en URSS, lors des grandes vagues de déportation, il n’était pas rare que des mil­liers de personnes soient abandonnées en pleine nature, taïga de Sibérie ou steppes du Kazakhstan, où elles mourraient à petit feu. Parfois, comme dans le cas des convois des 29 et 30 avril 1933, des déportés, débar­qués sur l’île de Nazino, ont été contraints de pratiquer le cannibalisme pour survivre ; sur 6 700, 2 200 seule­ment étaient encore en vie trois mois plus tard.

Le système de délation généralisé était lui-même un facteur d’emballement : ne pas dénoncer un ennemi du peuple vous désignait comme ennemi du peuple, et tenter d’échapper à la purge impliquait que l’on devienne un délateur. Cependant, la pratique des « aveux », l’irruption des Grands Procès truqués, le phé­nomène récurrent de la purge, ne concernaient princi­palement que les cadres du parti et du régime. Or, la très grande majorité des victimes n’appartenait pas à cette sphère du pouvoir, mais au petit peuple, ouvrier et paysan.

Enfin, les emballements ponctuels de la machine ne doivent pas nous faire oublier que celle-ci était étroite­ment contrôlée et dirigée par les chefs du parti commu­niste. Tous les dirigeants des services de sécurité leur obéissaient : Dzerjinski à Lénine, Iagoda, Iejov et Beria à Staline, Kang Sheng à Mao et Duch à Pol Pot. Les chefs du parti donnaient l’impulsion des grandes vagues de répression ou des purges et souvent les diri geaient dans le détail, approuvant les listes de victimes

(p.323) précisant les modalités d’exécution, vérifiant les résul­tats.

Peut-on comparer les crimes communistes et les crimes nazis ?

 

Le crime de masse, en ce XXe siècle, n’aura pas été l’apanage des pouvoirs communistes. Dès 1915, les Jeunes Turcs avaient montré la voie avec le génocide des Arméniens. On a connu plus récemment des mas­sacres de grande ampleur et de même type en Indoné­sie, en 1966 et plus récemment, où un fanatisme musulman a dressé des populations pauvres contre la communauté chinoise commerçante, au prétexte qu’elle serait communiste, faisant plus de 600 000 morts. Au Rwanda où l’ethnie hutu a cru le moment venu d’en finir avec son étemelle rivale tutsi, faisant là aussi plus . de 700 000 morts.

(…) Si les crimes communistes peuvent se comparer aux crimes nazis, tant par leur ampleur que par leur férocité, certains observateurs estiment que la comparaison s’arrête là, le nazisme se distinguant du communisme (p.324) sur deux points essentiels : le caractère racial du crime, et sa méthode industrielle.

Or, l’assassinat industriel, dont le camp d’Auschwitz est devenu emblématique, s’il frappe les imaginations et s’il est extraordinairement symbolique, ne recouvre qu’en partie la réalité ; le système sélection/gazage/ crémation a été inventé pour exterminer d’abord plus de 70 000 Allemands « aryens » (malades mentaux et vieillards) entre l’automne 1939 et le printemps 1941. Les chambres à gaz n’ont commencé à fonctionner pour les Juifs qu’à partir du début 1942 ; jusque-là, les nazis avaient massacré au revolver, au fusil et à la mitrailleuse, sans oublier la faim, le froid et la maladie dans les ghettos – toutes méthodes pratiquées depuis déjà plus de deux décennies par les communistes L soviétiques.

L’ensemble des Juifs de l’ex-URSS occupée exterminés par les nazis le furent par ces méthodes qui, pour être « artisanales », n’en étaient pas moins terriblement meurtrières. Dans le Cambodge de Pol Pot, bon nombre de victimes furent tuées d’un simple coup de bâton ou de pelle derrière la tête. Et la déportation massive par train était déjà pratiquées par Staline depuis 1930 dans le cadre de 1’« extermination des koulaks en tant que classe ».

 

L’utilisation de la chambre à gaz pour l’extermination systématique des Juifs et des Tziganes à partir de 1942 n’a pas d’équivalent dans l’histoire. Mais elle ne suffit pas, à mon sens, à faire de ce génocide un événement qui interdit toute comparaison avec les autres génocides ou crimes de masse. Les observateurs opposés à la com­paraison avancent alors un argument de plus de poids : les crimes de Hitler, par leur caractère racial, et en par­ticulier par la fixation homicide sur les Juifs, sont le fait d’un malade mental et ne relèvent d’aucune justification rationnelle.

(p.325) A l’inverse, les crimes commis par Lénine, Trotski, Staline et les autres répondraient à la logique d’une lutte politique pour la mise en œuvre et la défense d’une société plus juste ; la lutte contre les « ennemis du peuple » et les « contre-révolutionnaires » serait légitime et aurait été justifiée par le combat contre le nazisme.

Cette distinction, selon moi, relève d’une erreur méthodologique et mérite d’être discutée.

L’antisémitisme n’était pas le seul moteur de Hitler :  ’

l’ultra-nationalisme et la peur/haine du bolchevisme étaient chez lui au moins aussi importants et se mêlaient étroitement, comme l’indique sa hantise du « judéo-bolchevisme »9.

D’autre part, Hitler eut d’abord pour objectif de débarrasser l’Allemagne des Juifs, mais pas forcément de les exterminer. Ce n’est qu’en juin 1941 que com­mença le massacre systématique par les Einsatzgruppen dans l’URSS occupée, et en décembre que Hitler donna l’ordre de la « Solution finale »’°.

Quant aux bolcheviks, s’ils ont dès leurs premières semaines de pouvoir prétendu que la terreur n’était qu’une action préventive et d’autodéfense contre la réaction bourgeoise, ils n’en avaient pas moins pro­clamé depuis 1916 la nécessité d’exterminer la bour­geoisie « en tant que classe », ce qu’ils mirent immédiatement en pratique, le terme de « bourgeoisie » étant bientôt étendu à l’ensemble de ceux qui n’accep- , taient pas leur politique.

Venons-en maintenant à l’erreur méthodologique : condamner les crimes abominables des nazis ne dispense pas d’analyser le mécanisme interne qui a amené au crime en fonction des valeurs des bourreaux.

Or, partant d’une philosophie tout aussi matérialiste que les nazis (non pas biologique et raciale, mais socio- historique), les communistes ont agi au nom des mêmes valeurs antidémocratiques, antimorales et antihumaines.

(p.326) C’est cette convergence qui a permis à de très nom­breux auteurs, dès les années 1930 – citons en France Elie Halévy, Boris Souvarine ou Jacques Maritain -, d’engager une comparaison entre les deux phénomènes et de les désigner sous le terme de totalitarisme.

Il nous paraît aberrant que Hitler ait pu conclure de la défaite de novembre 1918 et des mouvements révo­lutionnaires de 1919 que l’Allemagne était victime d’un complot du « judéo-bolchevisme ». Mais la pensée de Staline n’est-elle pas tout aussi aberrante, quand, confronté à l’échec de l’étatisation économique, il y voit d’abord le complot des « koulaks » dont il décrète qu’ils doivent être « exterminés en tant que classe », puis le complot des « bandits hitléro-trotskistes » qui justifie la Grande Terreur ?

Ces deux systèmes de pensée et de pouvoir, nazi et communiste, plaçaient bien au centre de leur vision du monde l’image de « l’ennemi ». Un ennemi qui n’avait rien à voir avec l’adversaire politique traditionnel : un ennemi absolu, irréductible, qu’il faut exterminer pour survivre. C’est, chez Hitler, le « judéo-bolchevik » qui, après la liquidation des communistes en 1933-1934, deviendra le seul Juif ; chez Lénine et ses successeurs, le « capitaliste » ou le « koulak », bref le « bourgeois » dont la haine a été, comme l’a très bien montré François Furet, l’un des moteurs essentiels des mouvements totalitaires11.

Cinquante-cinq ans après la défaite et la disparition de Hitler, les crimes du nazisme continuent de hanter l’Europe et le monde. Neuf ans après la chute du com­munisme à Moscou, et alors que plus d’un milliard d’hommes continuent de vivre sous ce type de régime, les crimes du communisme semblent être tombés dans quelque poubelle de l’histoire.

Le mouvement communiste qui s’est emparé du pou­voir en novembre 1917 est mort en 1991, (p.327) mais les cornmunistes sont toujours là, reconvertis en socio- démocrates, en socio-libéraux ou en ultra-nationalistes. Aucun processus juridique sérieux n’a été engagé pour condamner les bourreaux. Viachteslav Molotov, bras droit de Staline et personnellement responsable de cen­taines de milliers d’assassinats, est mort tranquillement dans son lit en 1986, à l’âge de quatre-vingt-seize ans. Nikita Khrouchtchev, présenté comme le dénonciateur de Staline, fut sous les ordres de ce même Staline le bourreau de l’Ukraine – il y fut chargé de la Grande Ter­reur en 1938 (plus de 100 000 arrestations et exécu­tions en 1938 et 3 survivants sur les 200 membres du Comité central du parti communiste d’Ukraine) ; il s’attaqua ensuite aux nationalistes ukrainiens dont les dernières guérillas furent exterminées au début des années 1950.

(p.329) Le loyal bourreau de Staline: le commissaire du peuple Nicolaï Iejov

 

(p.333) En avril 1933, il engagea une vaste épuration des membres du parti communiste – comme cela avait d’ailleurs été fait en 1921, sous Lénine, puis en 1929 – et Iejov en fut l’un des responsables. Lors du XVIIe congrès, surnommé par Staline le « congrès des vainqueurs – les vainqueurs de la collectivisation qui avait présidé à la création du Goulag, à la déportation au travail forcé de millions de paysans et à la mort de faim de 4 à 5 mil­lions d’entre eux dans la grande famine organisée par le pouvoir contre l’Ukraine en 1932-1933 -, Iejov connut la consécration : il fut nommé membre du Comité cen­tral, membre de l’Orgburo et chef de la commission autorisant les déplacements à l’étranger. Il était l’étoile montante dans l’entourage de Staline, celui en qui le vojd plaçait toute sa confiance.

En février 1934, Iejov participa à sa première réunion du Bureau politique, où fut décidé de réorganiser tout l’appareil de sécurité et de créer le tristement fameux Commissariat aux Affaires intérieures, le NKVD, ancêtre du KGB. Mais pendant tous ces mois, Iejov s’était sur­mené, sa santé était défaillante et le Bureau politique décida de l’envoyer se soigner à l’étranger. Il rejoignit donc un sanatorium à Vienne, en Autriche – alors même que le mouvement socialiste autrichien était écrasé mili­tairement par la police du chancelier Dollfuss – et ne rentra à Moscou qu’en octobre, quelques semaines avant le coup de tonnerre qui allait provoquer la Grande Terreur.

Le 1er décembre 1934, l’un des principaux chefs du régime, Serge Kirov, était assassiné, à Leningrad, par un communiste déséquilibré. Staline se saisit immédiate­ment de cette mort comme prétexte pour lancer une gigantesque purge. Il fit d’abord adopter un décret auto­risant une procédure expéditive à l’encontre de toute personne soupçonnée de terrorisme, avec à la clef une mise à mort quasi automatique. Puis il partit pour Leningrad, accompagné de plusieurs des principaux chefs bolcheviques, dont Iejov qui fut chargé de supervi­ser l’enquête sur place et devint une sorte d’œil de Sta­line au sein du NKVD, au grand dam du chef officiel de celui-ci, Genrikh Iagoda.

En réalité, fidèle à son principe selon lequel ses réseaux personnels doublaient les instances officielles, Staline se servit de Iejov pour imposer au NKVD les conclusions de « son » enquête : le meurtre de Kirov était le fait d’un complot d’oppositionnels partisans de Zinoviev et Kamenev, des leaders depuis longtemps marginalisés. De fait, Iejov était devenu le véritable patron, quoique non officiel, de la police politique.

En récompense des services rendus – et des services espérés -, Iejov devint l’un des cinq secrétaire du (p.335) Comité central, le 1er février 1935, en compagnie de Staline, Kaganovitch, Jdanov et Andreev. Il était alors au cœur du système de pouvoir, dans le cercle très fermé des intimes de Staline, et profitait des plus grasses prébendes du régime (datcha luxueuse, voiture, etc). Peu après, il fut nommé à la tête d’un nouveau département – Staline modifiait en permanence les structures pour mieux les contrôler – chargé de gérer le personnel du parti. On lui confia également le soin de purger le Komsomol – l’organisation des Jeunesses com­munistes – et de superviser la direction du NKVD.

Le 13 mai 1935, le Bureau politique créa, secrète­ment et à l’insu du NKVD, une commission spéciale pour la Sécurité d’Etat, dirigée par Staline avec pour adjoint Iejov, dont l’objet était de préparer la liquidation des « ennemis du peuple », en vérifiant la conduite poli­tique de chaque membre du parti. Désormais, tout com­muniste qui ne s’était pas montré un fidèle stalinien passait de la catégorie de l’opposition interne au parti à celle de contre-révolutionnaire. On commença à « mon­ter » des « affaires » où d’ex-zinoviévistes, trotskistes, droitiers etc. étaient accusés d’avoir voulu assassiner Staline. Toute opposition interne devenait une action criminelle susceptible d’être liée à des activités terro­ristes visant la direction bolchevique.

Staline ayant besoin de « preuves » pour convaincre ses affidés de la nécessité d’appliquer la terreur non seulement aux « ennemis » extérieurs au parti, mais également aux « ennemis de l’intérieur », Iejov fut chargé de « monter » une affaire contre Enoukidze, qui n’était rien moins que secrétaire du Comité central exé­cutif de l’URSS. Le 6 juin 1935, Iejov prononça son pre­mier discours devant le Comité central : une charge violente contre les hauts responsables – en premier lieu, Enoukidze – qui, par « myopie politique », avaient laissé faire les « terroristes » zinoviévistes/trotskistes/etc. qui voulaient assassiner Staline. (p.336) Dans la foulée, Enoukidze fut exclu du parti. Un nouveau pas était franchi dans la marche à la Grande Terreur : désormais, même un sta­linien bon teint et membre des sommets du pouvoir pouvait être qualifié de contre-révolutionnaire et traité comme tel. Au 1er décembre 1935, la purge avait déjà entraîné l’expulsion du parti de 177 000 personnes – 9,1 % du total des membres -, dont 15 218 avaient été arrêtées.

Parallèlement, Staline avait chargé Iejov de lutter contre les influences étrangères en URSS. A cette fin, il le fit « élire » au Comité exécutif du Komintem, lors du VIE et dernier congrès de l’Internationale communiste, qui regroupait tous les partis communistes. Une photo iné­dite, publiée par Jansen et Petrov, montre d’ailleurs Iejov en grande et souriante conversation, lors de ce congrès, avec les chefs du Komintem, le Bulgare Georges Dimitrov et le Soviétique Dimitri Manouilski, qui étaient eux- mêmes les chefs directs du communiste français Maurice Thorez. Quelques semaines plus tard, Iejov dénonça à Staline la présence au sein du Komintem de nombreux éléments louches – Polonais, Roumains, Allemands, Tchèques, Finlandais – qui espionnaient sans doute pour leur pays d’origine ! Le 19 janvier 1936, Manouilski, en vieux renard au fait des mœurs du sérail, demanda à être reçu par Iejov et commença à dénoncer ses camarades du Komintem, donnant ainsi le coup d’envoi de la purge au sein de cette organisation, qui aboutit à l’arrestation puis à l’exécution de centaines de communistes et révolution­naires étrangers, antifascistes réfugiés en URSS.

Au printemps 1936, Staline décida de franchir un pas de plus vers la Grande Terreur et ordonna à Iejov d’organiser le premier des Grands Procès de Moscou, qui se déroula du 19 au 24 août 1936 et aboutit à la condamnation à mort des seize accusés, dont Zinoviev et Kamenev, deux des principaux leaders du Parti bol­chevique sous Lénine. (p.337) Le procès était entièrement tru­qué : les accusés avaient été contraints, sous la torture, « d’avouer » des crimes imaginaires et de « réciter » leur texte lors des audiences publiques. L’idée de Staline était, par la multiplication de ces procès à tous les éche­lons, de mettre en œuvre ce qu’Annie Kriegel a appelé « une pédagogie infernale2 » destinée à terroriser les élites et à faire croire au peuple que sa situation drama­tique était le fait des « traîtres » et des « saboteurs ».

Après ce brillant succès, Staline fit nommer Iejov chef du NKVD et le chargea d’organiser le second grand pro­cès, tenu du 23 au 30 janvier 1937, et de purger le NKVD de l’équipe de Iagoda, puis l’Armée rouge.

Ce processus en apparence insensé, correspondait chez Staline à l’idée que, pour préparer la guerre qui s’annonçait, il lui fallait tenir absolument en main l’URSS grâce à l’épuration et à la terreur. C’est alors que le dictateur se décida à lancer la phase décisive de la Grande Terreur qui allait frapper d’une part les sphères dirigeantes du parti et de l’administration, et d’autre part des catégories spécifiques de la population.

En dehors de toute procédure judiciaire, Iejov fut chargé de « traiter » des populations d’« ennemis du peuple », selon des quotas fixés à l’avance, et des moda­lités ne comprenant que deux catégories : la lre – fusillé – et la seconde – déporté. Désormais, les ordres opéra­tionnels du NKVD, directement inspirés par Staline, scandèrent les quatorze mois qui courent du 30 juillet 1937 au 1er novembre 1938 :

  • ordre opérationnel n° 00447 du 30 juillet 1937 visant les « koulaks » ayant terminé leur peine ou éva­dés du Goulag, les religieux et croyants, les ex-membres des partis non-communistes, les criminels et en général les « gens du passé », autorisant l’arrestation de 767 397 personnes, dont 386 798 fusillées.

(p.338)  ordre opérationnel n° 00486 du 15 août 1937, défini par le Bureau politique le 5 juillet 1937, autori­sant l’arrestation de plus de 18 000 femmes d’« ennemis du peuple » et de 25 000 enfants de plus de quinze ans.

  • ordre opérationnel n° 00439 du 25 juillet 1937 visant les Allemands travaillant en URSS et les Sovié­tiques ayant eu des relations avec l’Allemagne, soit au total 68 000 personnes arrêtées dont 42 000 furent exé­cutées.
  • ordre opérationnel n°00485 du 11 août 1937 visant tous les Soviétiques ayant eu des relations avec la Pologne ou des Polonais en URSS, soit au total 144 000 personnes arrêtées dont 110 000 furent exécutées, y compris la plupart des dirigeants et cadres du Parti communiste polonais réfugiés en URSS et dont le parti fut officiellement dissous par le Komintern en août 1938.
  • ordre opérationnel n° 00593 du 20 septembre 1937 visant les Soviétiques originaires de Harbin revenus de Mandchourie en URSS après le règlement de la question du chemin de fer de l’Est chinois en 1935 avec le Japon. 25 000 personnes furent arrêtées.
  • d’août à octobre 1937, le NKVD déporta des fron­tières d’Extrême Orient au Kazakhstan plus de 170 000 Coréens.

Le 31 janvier 1938, le Bureau politique autorisa le NKVD à étendre son action aux opérations lettone, esto­nienne, grecque, iranienne, roumaine, finlandaise, chi­noise, bulgare et macédonienne, puis, le 1er août 1938, à l’opération afghane. Le total des victimes de ces « opé­rations nationales » se monte à 350 000 personnes arrê­tées dont 247 157 exécutées.

Le 19 septembre 1937, le Bureau politique autorisa le NKVD à intervenir en Mongolie extérieure, ce qui abou­tit en quatre mois à l’arrestation de 10 728 « conspira­teurs » dont 7 814 lamas, 322 propriétaires féodaux, (p.339) 300 officiers ministériels, 180 responsables militaires, dont 6 311 étaient déjà fusillés au 31 mars 1938.

Parallèlement, Staline signa personnellement 383 listes que lui avait transmises Iejov, concernant plus de 44 000 membres du Parti communiste et de l’appareil d’Etat, dont 39 000 furent exécutés et les autres dépor­tés.

Au total, du 1er octobre 1936 au 1er novembre 1938, 1 565 000 personnes furent arrêtées – 365 805 pour les « opérations nationales » et 767 397 en vertu de l’ordre n° 00447, dont 668 305 furent exécutées et 668 558 envoyées en camp de concentration. Encore ces chiffres sont-ils sous-estimés et le nombre d’exécutés se monte- t-il à plus de 700 000. C’est ainsi que Staline mit en œuvre la « solution finale » au problème des « éléments antisoviétiques ». Il fut personnellement responsable de la Grande Terreur, trop souvent mise sur le compte du seul Iejov, alors qu’en 1937-1938, le chef du NKVD fut reçu 278 fois par Staline au Kremlin – « en moyenne tous les deux jours et demi ! -, à peine moins que Molo- tov, le bras droit du tyran.

Avec la Grande Terreur, Iejov devint l’homme le plus puissant du monde communiste, après Staline. On ima­gine le sentiment de mégalomanie qui a pu s’emparer de ce petit homme de 151 centimètres, semi illettré jusqu’à ses vingt ans, ignorant dans tous les domaines, sauf celui de l’extermination. Emporté par cette espèce de folie criminelle qui lui faisait envoyer quotidienne­ment à la mort ou au Goulag des milliers d’hommes innocents et qui le poussait à participer personnelle­ment à des séances de torture, Iejov devint insom­niaque. Il se mit à boire jusqu’à en être régulièrement ivre mort et à avoir un comportement sexuel frénétique, tant avec les hommes qu’avec les femmes.

Sa femme, Evgueniia Solomonovna, ne menait pas une vie moins dissolue. Elle était rédactrice en chef de (p.340) L’URSS en construction, une luxueuse revue de propa­gande qui chantait les triomphes du régime. Etaient ainsi réunis au sein du même couple deux des ressorts principaux du totalitarisme : propagande et terreur. Solomonovna s’entichait de littérature et avait créé une sorte de salon littéraire où se retrouvaient les écrivains les plus encensés par le régime, parmi lesquels elle choi­sissait ses amants dont Cholokhov, l’auteur présumé du Don paisible, et surtout Isaac Babel, l’auteur fameux de Cavalerie rouge, qui paiera de sa vie son intimité avec elle.

Pour le lecteur qui souhaiterait approcher le climat très particulier dans lequel vivait le cercle dirigeant du Kremlin, on recommandera la lecture du livre de Simon Sebag Montefiore qui donne une description minutieuse et fort bien informée du comportement de ces grands apparatchiks qui, venus de rien, s’étaient servis de la révolution pour se hisser au pouvoir absolu et devenir des satrapes3. Dans l’euphorie de leur sentiment de toute-puissance et dans l’ivresse de la construction uto­pique du communisme, ils donnaient libre cours à leurs passions. Beuveries, orgies, tueries, rien ne manque à ce tableau dont la plus noire des pièces de Shakespeare ne rendrait qu’une bien pâle image. Dans ce climat de fré­nésie révolutionnaire et de totale amoralité, Staline nouait et dénouait les intrigues et les destins, seul maître à bord, fascinant et terrorisant ses plus proches acolytes par ses nerfs d’acier, sa cruauté, son fanatisme radical mais aussi ses exceptionnelles capacités poli­tiques mises au service du renforcement et de l’expan­sion du régime totalitaire. C’est ainsi que Iejov, soupçonnant la liaison entre sa femme et Cholokhov, fit mettre sur écoute la chambre de l’écrivain à l’hôtel National. L’ayant appris, Cholokhov se plaignit à Staline qui, en pleine réunion du Bureau politique, contraignit Iejov à présenter ses excuses à l’amant de sa femme.

(p.341) Alors que la terreur battait son plein, Staline estima que ses principaux objectifs étaient atteints et décida d’y mettre fin aussi soudainement qu’il l’avait initiée. Ce fut pour Iejov le début d’une rapide descente aux enfers. Le 29 septembre 1938, il se vit soudain flanqué d’un adjoint qui cosignait tous ses décrets, Lavrenti Beria. Le 23 novembre 1938, lors d’une réunion avec Molotov et Vorochilov, Staline accusa Iejov d’en avoir trop fait – il n’avait pas su s’arrêter -, ce que celui-ci admit humble­ment. Il fut débarqué de la direction du NKVD et nommé responsable des voies navigables, tout en conser­vant ses fonctions de secrétaire du Comité central et président de la Commission de contrôle du parti. Ce fut la dernière fois qu’il fut autorisé à rencontrer Staline.

 

Iejov fut remplacé à la tête du NKVD par Beria, un Géorgien – comme Staline – qui avait fait ses preuves en mettant à feu et à sang la Géorgie. Homme encore plus cruel et pervers mais beaucoup plus intelligent que Iejov, Beria s’acharna immédiatement à détruire celui- ci, avec, bien entendu, les encouragements de Staline. Il attaqua d’abord Solomonovna et fit arrêter tout son entourage. Se sentant perdue, la femme de Iejov som­bra dans une dépression et fut hospitalisée. C’est alors que son mari, pour se débarrasser d’une relation com­promettante et tenter de sauver sa peau, demanda le divorce et la poussa au suicide, après lui avoir discrète­ment transmis du poison.

Iejov était de plus en plus isolé, tous ses adjoints du NKVD étant arrêtés les uns après les autres. Le 21 jan­vier 1939, il apparut pour la dernière fois en public, au Bolchoï. Le 29, il assista à sa dernière réunion du Bureau politique. En février, il ne fut pas désigné comme délégué au XVIIIe congrès du parti. Le 6 mars, son nom apparut pour la dernière fois dans la presse soviétique. Le 9 avril, il signa ses derniers ordres et fut arrêté le lendemain.

(p.342) Ne supportant pas la torture – qu’il avait pourtant fait infliger à des centaines de milliers d’autres -, il signa tout ce qu’on voulut lui faire avouer. Il était accusé d’avoir espionné depuis des années au profit de l’Angle­terre, de la Pologne et du Japon – rien de moins ! Lors de son procès secret, 2 février 1940, il rejeta toutes les accusations. Il fut condamné à mort mais son adoration pour Staline était telle qu’il demanda, in fine, que soit rapporté au dictateur qu’« il mourrait avec son nom sur les lèvres ». Il n’en fut rien. L’exécution eut lieu le soir même et, face à la mort, Iejov s’effondra ; les gardes durent le traîner sur le sol jusqu’au lieu d’exécution. Ainsi mourut pitoyablement, de la main même de son maître, l’un des principaux bourreaux du système totali­taire communiste. Que son nom soit connu de tout le monde.

Mais comme, décidément, le délire communiste conti­nuera encore longtemps de hanter nos sociétés et notre mémoire, on ne peut pas clore le chapitre Iejov sans rapporter la morale de cette histoire. Iejov et sa femme n’ayant pas eu d’enfant, ils avaient adopté une petite fille, Natacha. En dépit d’un destin tourmenté, elle était restée fidèle à son père adoptif qui avait été particuliè­rement affectueux avec elle – alors qu’il envoyait des dizaines de milliers d’enfants d’« ennemis du peuple » à la mort. En 1998, Natacha demanda aux nouvelles autorités judiciaires russes que Iejov, qui avait été condamné à tort pour espionnage, soit réhabilité. La requête fut rejetée. Ironie de l’histoire …

 

(p.243) De Babeuf à Lemkin : génocide et modernité

En tant que spécialiste du communisme, je fréquentais depuis de très longues années les écrits de Gracchus Babeuf, considéré comme le fondateur du communisme moderne à travers sa conjuration des Egaux de 1796. Mais ce n’est que beaucoup plus récemment, à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française, que j’ai pris connaissance de la brochure de Babeuf sur la guerre de Vendée. Il est vrai que ce texte, iconoclaste du point de vue révolutionnaire communiste, avait été soigneusement occulté par les « babouvologues », pour la plupart commu­nistes ou communisants. Or, avec une acuité remarquable, Babeuf y met en lumière la relation forte entre dictature révolutionnaire et massacres de masse qu’il cherche à nommer – mais le mot « génocide » ne sera inventé qu’en 1944 par le juriste polonais Rafaël Lemkin.

 

(p.345) / Reynald Secher a inventé le terme ‘mémoricide’. /

(p.345) Babeuf avait inventé les termes « populicide », « plé- béicide » et même « nationicide » pour désigner la poli­tique d’extermination des Vendéens, votée par la Convention le 1er août et le 1er octobre 1793. Mais ce « populicide », soigneusement occulté, est demeuré une affaire franco-française. Il n’en a pas été de même pour le « génocide », inventé par Lemkin « pour désigner une vieille pratique dans sa forme moderne5 », et qui, sur ses instances, a été cité dans l’acte d’accusation du Tri­bunal militaire international de Nuremberg chargé de juger les principaux chefs nazis. Encore que, il s’en fal­lut de peu : en effet, la délégation britannique à Nurem­berg refusa dans un premier temps l’usage de « génocide » sous prétexte que le mot ne figurait pas dans l’Oxford Dictionary6.

 

(p.345) Ainsi, d’emblée, Babeuf a été frappé par la volonté d’extermination qui avait caractérisé les événements de Vendée, qu’il s’agisse de la phase de guerre civile active – de mars à décembre 1793 – ou de la phase plus (p.346) spécifiquement génocidaire qui court d’avril 1794 à la chute de Robespierre. Et il ne manque pas d’imagination lexi­cale pour la désigner : « un si grand amoncelage de crimes », « immolations féroces de milliers de vos frères », « des peuplades entières effacées du nombre des vivants », « l’égorgerie de nos frères », « colosse du crime », « le grand hachis », « tuerie générale », « exé­crations nationicides », « massacrerie », « boucherie hor­rible », « système de destruction », « système pratique L d’égorgement », « extrême barbarie ». i Babeuf ne se contente pas de recenser des massacres de masse dus à quelque hasard ; il conclut, au contraire, que « les crimes de la Vendée […] paraissent tenir à un système d’extermination générale7 » dont il accuse le Comité de salut public qui a décidé de « tourner la faux de la mort sur la totalité de cette race vendéenne8 ». C’est la dimension volontaire et planifiée du massacre par les diverses instances du pouvoir étatique – Comité de salut public, Convention, armée de l’Ouest, etc. – et le fait qu’il vise l’ensemble d’une population civile qui ^ caractérisent l’entreprise génocidaire. à Le futur « tribun du peuple » n’était certes pas le juriste de haut niveau international que fut Lemkin. Il n’en a pas moins saisi la plupart des ressorts qui sous-tendaient la logique génocidaire inaugurée en Vendée. Et bien avant les grands désastres totalitaires du XXe siècle, il a souligné la relation entre les causes et les effets : comment des ambitieux, maniant de « détestables sophismes poli­tiques », s’étaient emparés d’un gouvernement révolu­tionnaire et avaient fait qu’une révolution « commencée par la sagesse et la vertu du peuple » aboutît à un « sys­tème d’où sont sorties les laideurs cadavéreuses qui le caractérisent9 ».

A l’origine de cette dérive révolutionnaire, Babeuf place l’instauration de ce qu’il nomme « les vices-rois départementaux avec leurs pouvoirs sans bornes et (p.347)  jusques y compris le droit de vie et de mort10 », allusion à l’adoption par la Convention, le 4 décembre 1793, des propositions de Billaud-Varennes d’envoyer des repré­sentants en mission dans les districts et les communes, de leur permettre d’épurer les autorités civiles et d’obli­ger les ministères et les administrations à rendre compte au Comité de salut public : « La république devait voir, dès lors, les départements livrés aux caprices de l’arbitraire et à toutes les passions de quelques hommes qui ne manqueraient point de s’eni­vrer du dépôt de la toute-puissance réunie en entier dans leurs mains. Elle devait voir la royauté travestie et déguisée seulement en costume tricolore, qui, loin des regards du Sénat [la Convention], se permettrait tout ce que peut inspirer le délire éblouissant d’une domination illimitée, qu’on avait jamais dû s’attendre d’être en situation d’exercer11. »

Babeuf qualifie cette « toute-puissance » et cette « domination illimitée » de « parfaite tyrannie, autant parfaite que jamais il en put exister » ; s’il raisonne encore dans les termes de la philosophie politique tradi­tionnelle, il montre néanmoins, en évoquant « la tyran­nie la plus parfaite », qu’il a senti qu’émergeait un phénomène nouveau, inédit, ce que Hannah Arendt, un siècle et demi plus tard, nommera « une volonté de domination totale » : le totalitarisme.

Il pressent d’ailleurs fort bien la source de cette tyran­nie moderne quand il écrit : « Que l’on cesse donc d’attacher au caractère de mandataire du peuple ce prestige idolâtre, ce fanatisme esclave, cette fausse idée d’infaillibilité ou, tout au moins, de capacité supérieure à celle des autres citoyens12. » Or c’est bien la prétention à la supériorité et à l’infaillibilité de leurs chefs qui a mené les régimes totalitaires, tant communistes que nazi, à mettre en œuvre des logiques génocidaires.

 

(p.349) Babeuf a saisi d’emblée la dimension extraordinaire- / ment moderne de l’extermination des Vendéens, en sou­lignant le côté mécanique – sinon déjà industriel – qui sera la marque des génocides du xxe siècle. En écrivant que « dans la démonstration de toute machine, il faut toujours remonter au chef ressort pour bien faire appré­cier l’emploi de chaque rouage15 », Babeuf vise le Comité de salut public, qu’il affuble d’autres quali­ficatifs évocateurs : « aristocratie meurtrière », « Comité d’assassinats publics », « Comité d’égorgerie »16 ou encore « autocratie comitatoriale »17.

Et il insiste sur ce point quand il évoque Carrier :

« On reconnaît déjà que Carrier […] ne fut qu’un instru­ment, qu’un ressort subordonné et même postérieur à beaucoup d’autres ressorts ; mais on voit déjà […] que ce rouage exterminateur avait vu marcher avant lui une infinité d’autres rouages non moins meurtriers, dont il avait reçu le mouvement d’impulsion, presque autant que de l’action immédiate de la force placée au centre de la machine politique […]18. » Le « rouage extermina­teur » : remarquable vision de la politique totalitaire comme une machine, comme une mécanique qui, une fois remontée, ne peut plus être arrêtée et dont les acteurs sont agis par la machinerie ; prémonition des grandes bureaucraties exterminatrices des régimes tota­litaires.

Babeuf décrit longuement toutes les atrocités com­mises en Vendée, que l’on « assassine militairement » ou que l’on « assassine révolutionnairement »19 : arresta­tions arbitraires, exécutions sommaires des rebelles pris les armes à la main ou blessés, mais aussi de ceux qui se sont rendus, et encore des populations civiles, femmes et enfants compris. Autant de préfigurations des crimes de masse inaugurés par le régime de Lénine (p.350) puis de Staline en Russie, et dupliqués par les nazis pendant la Deuxième Guerre mondiale puis par les régimes communistes instaurés après celle-ci.

On retrouve y compris, sous la plume de Babeuf, l’un des moyens de génocide mis en œuvre par Staline contre les paysans ukrainiens lors de la collectivisation en 1932-1933, par les nazis avec l’instauration des ghet­tos juifs ou par Pol Pot contre la partie « impure » du peuple cambodgien entre 1975 et 1979 : l’arme de la faim. Babeuf cite la lettre de Carrier au général Haxo, du 15 décembre 1793 : « Il entre dans mes projets, et ce sont les ordres de la Convention nationale, d’enlever toutes les subsistances, les denrées, les fourrages, tout en un mot de ce maudit pays, de livrer aux flammes tous les bâtiments […]. Oppose-toi de toutes tes forces à ce que la Vendée prenne ou garde un seul grain. […] En un mot, ne laisse rien dans ce pays de proscription. Que les subsistances, denrées, fourrages, tout, absolu­ment tout, se transporte à Nantes. » Et il conclut : « La famine est aussi un mode d’assassinat. Carrier l’organise20. »

Face à tant d’atrocités, Babeuf reste perplexe. En bon émule des Lumières, il cherche à expliquer rationnelle­ment le fait que la Convention ait non seulement ordonné d’exterminer l’ensemble des Vendéens, y com­pris les bons républicains, mais encore qu’elle ait laissé massacrer d’innombrables troupes républicaines envoyées sans précautions dans une région en révolte. Il y voit un plan ourdi avec soin dont il croit avoir décou­vert le secret : la mise en œuvre d’un « système de dépopulation » par Robespierre qui aurait considéré que le territoire français ne pouvait pas nourrir l’ensemble de sa population et qu’il fallait donc, par le biais de la Vendée, se débarrasser de sa part excédentaire. Hypo­thèse farfelue, mais qui contient sa part de vérité totali­taire :           déjà en 1793-1794, un gouvernement (p.351) révolutionnaire estimait que sa population comprenait « des hommes en trop », des hommes « superflus » qu’il était légitime d’exterminer. Logique génocidaire qui, bientôt nourrie d’idéologie scientiste – racialiste ou marxiste-léniniste – et portée par des partis de révolu­tionnaires professionnels encore dans les limbes sous la Révolution française21, aboutira aux grands désastres du XXe siècle.

En abordant, dans la dernière partie de sa brochure, le procès du Comité révolutionnaire de Nantes puis de Carrier22, Babeuf nous instruit de la manière dont les bourreaux et assassins, responsables d’actes de géno­cide, inaugurent leurs moyens de défense devant les instances judiciaires mais aussi devant le tribunal de l’Histoire. Moyens qui seront repris avec exactitude par leurs émules du xxe siècle. Il cite le discours de Goullin, l’un des adjoints de Carrier :

« L’homme qui électrisa nos têtes, guida nos mou­vements, despotisa nos opinions, dirigea nos démarches, contemple paisiblement nos alarmes […] Il importe à notre cause que Carrier paraisse au tribunal ; les juges, le peuple enfin doivent apprendre que nous ne fûmes que les instru­ments passifs de ses ordres et de ses fureurs. Qu’on inter­pelle tout Nantes, tous vous diront que Carrier seul provoqua, prêcha, commanda toutes les mesures révolution­naires. […] Carrier seul donna enfin cette impulsion ter­rible, qui jeta hors des bornes des patriotes ardents, mais égarés. Citoyens jurés, vous dont le maintien calme annonce l’impartialité, vous ne prononcerez pas sur le sort de tant de victimes égarées, sans avoir entendu l’auteur de tous nos maux et de toutes nos fautes. Que Carrier paraisse ; qu’il vienne justifier ses malheureux agents ou qu’il ait la gran­deur de s’avouer seul coupable23. »

Moyen de défense qui deviendra classique, tant chez les nazis que chez les communistes : les bourreaux n’ont(p.352) fait qu’appliquer les ordres, ils sont eux-mêmes victimes du seul coupable qui est le chef.

Carrier applique la même tactique, arguant de son obéissance aux deux décrets de la Convention qui ordonnaient d’incendier et d’exterminer toute la Ven­dée : « Il se couvrit de l’égide de ses pouvoirs illimités. Il se mit sous celle de la Convention […] puisqu’elle avait approuvé, commandé par des décrets toutes les mesures prises par les députés en mission24. »

En outre, « il s’efforça d’écarter l’inculpation des noyades et fusillades […] en mettant au défi qu’on puisse lui opposer aucun ordre écrit25 ». Ce fut là encore, un siècle et demi plus tard, une pratique cou­rante des chefs totalitaires que de ne donner qu’orale- ment les ordres d’extermination. Ainsi les historiens n’ont retrouvé aucun papier signé de la main de Hitler ordonnant le génocide des Juifs, pas plus que de la main de Pol Pot dans le cas Cambodgien. Lénine et Sta­line étaient plus francs – ou plus assurés de leur impu­nité – qui n’hésitaient pas à coucher ces ordres par écrit, mais en prenant en général la précaution d’y associer les autres membres du Bureau politique.

Le dénouement même du procès Carrier préfigure la stratégie de défense de grands criminels d’Etat du xxe siècle. En effet, le 14 décembre 1794, Carrier et deux autres membres du Comité révolutionnaire de Nantes étaient condamnés à mort tandis que trente autres accu­sés, tout aussi coupables, étaient acquittés. La Conven­tion tentait ainsi d’échapper à ses responsabilités en désignant à la vindicte publique trois boucs émissaires promptement guillotinés afin de les rendre définitive­ment muets. Ainsi, le procès de Carrier fut couronné de succès, permettant à de nombreux conventionnels terro­ristes de poursuivre une carrière politique sous le Consulat et sous l’Empire, à commencer par le fameux (p.353) Fouché, commanditaire intéressé de la brochure de Babeuf26.

Consciemment ou non, cette leçon sera retenue, cent soixante ans plus tard, par les chefs soviétiques dont la manœuvre s’opéra en deux temps. D’abord, peu après la mort de Staline en mars 1953, ils abattirent le bourreau en chef, patron du KGB, Lavrenti Beria, à la fois parce qu’ils le craignaient et parce qu’il savait tout de leurs responsabilités dans les crimes de masse. Puis, le 25 février 1956, Nikita Khrouchtchev présenta devant le XXe congrès du Parti communiste d’Union soviétique son fameux « Rapport secret » où, à l’instar de Goullin, il pré­tendit que Staline était seul coupable et que tous les autres dirigeants n’avaient fait qu’obéir à ses ordres, sous peine de mort. Le « Rapport secret » permit à l’ensemble de la nomenklatura soviétique, y compris celle du KGB, de poursuivre sa carrière et de jouir de ses privilèges. Les pires assassins – Molotov, Kagano- vitch, Khrouchtchev, Serov – moururent dans leur lit à un âge avancé et couverts de médailles. Ainsi était réé­ditée une manœuvre éprouvée destinée à assurer l’amnistie à toute une classe politique et à imposer l’amnésie à l’ensemble de la société27.

Bien avant la querelle sur le nombre de Juifs disparus dans la Shoah ou la polémique provoquée par la publi­cation du Livre noir du communisme à propos des vic­times du communisme, Babeuf a eu le souci de dénombrer, estimant les victimes vendéennes à « un million peut-être », ce qui n’aurait pas manqué de lui attirer les foudres des censeurs si l’on s’en tient au chiffre de 117 000 avancé récemment par Reynald Secher28. Mais l’ampleur du chiffre annoncé – le million – était destiné à frapper les imaginations et à faire sen­tir que la Vendée avait été victime d’autre chose que d’un simple massacre. D’ailleurs Babeuf ne manque pas de remarquer que, dans son rapport du 1er avril 1794, le (p.354) représentant Lequinio a utilisé un euphémisme pour qualifier le génocide : « des mesures de rigueur qui ont été employées sans discernement29 ». Le même type d’euphémisme par lequel les assassins totalitaires ont cherché à masquer leurs crimes : « solution finale du problème juif » chez les nazis », « la mesure punitive la plus élevée » chez Staline envoyant à la mort plus de vingt-cinq mille officiers et notables polonais faits pri- l sonniers par l’Armée rouge en septembre 193930.

Par là, Babeuf aborde l’un des points les plus trou­blants de l’histoire des génocides modernes. A propos des crimes de la Vendée, il écrit : « On n’y croirait pas si nous ne les confirmions par des faits précis et authentiques31 » ; ou encore : « Il est d’autres faits si étrangement atroces que nous avons glissé rapidement à leur égard, parce que l’imagination se refuse presque à les croire, malgré que, par l’analogie, rien ne doive plus paraître incroyable, d’après la certitude des actes forcenés que nous avons été dans la position de décrire32. »

Il soulève ainsi la question fondamentale d’une cer­taine impossibilité, voire d’un refus, de l’esprit humain à appréhender, à connaître et à comprendre des actes L d’une telle inhumanité. Trouble auquel ont été confron- 1 tés y compris les penseurs les plus fameux du totalita­risme au xxe siècle. Raymond Aron en témoigne dans ses Mémoires : « Le génocide, qu’en savions-nous à Londres ? Au niveau de la conscience claire, ma perception était à peu près la suivante : les camps de concentration étaient cruels, dirigés par des gardes-chiourmes recrutés non parmi les politiques mais parmi les criminels de droit commun ; la mortalité y était forte, mais les chambres à gaz, l’assassinat industriel d’êtres humains, non, je l’avoue, je ne les ai pas imaginés, et parce que je ne pouvais les imaginer, je ne les ai pas sus33. »

(p.355)

Et Hannah Arendt confirme cette difficulté à laquelle se heurte l’esprit. Ayant pris connaissance de la « Décla­ration » du 17 décembre 1942 par laquelle onze gouver­nements alliés et la France libre dénonçaient le processus d’extermination des Juifs engagé par les nazis, elle témoigne en 1964 de sa réaction d’alors : « Tout d’abord, nous n’y avons pas cru, bien qu’à vrai dire, mon mari et moi-même estimions ces assassins capables de tout. Mais cela, nous n’y avons pas cru, en partie aussi parce que cela allait à l’encontre de toute nécessité, de tout besoin militaire. Mon mari […] m’a dit : Ne prête pas foi à ces racontars, ils ne peuvent aller jusque-là ! Et cependant, nous avons dû y croire six mois plus tard lorsque nous en avons eu la preuve. […] C’était vraiment comme si l’abîme s’ouvrait devant nous34. »

Contemporain des événements, informé de première main grâce aux révélations suscitées par les crimes de Vendée après la chute de Robespierre, Babeuf aurait pu taire ce qui apparaît comme une tache indélébile dans le cours de sa chère Révolution. Au contraire, il a tenu à témoigner et à condamner. Il a analysé avec finesse la tentative révolutionnaire d’exterminer la Vendée, préfi­guration des génocides modernes. Lui, homme de la Raison et des Lumières, et à ce titre exempt de tout pré­jugé, il avoue avec une certaine naïveté : « c’est que je suis encore, sur le chapitre de l’extermination, homme à préjugés35 ». Très ancien préjugé, tout à son honneur, et qui s’énonce simplement : « Tu ne tueras point ».

(p.364) En fait, au début des années 1930, le pouvoir sovié­tique avait choisi un processus plus complexe : la liqui­dation ou déportation, dès 1920, des élites intellectuelles

  • écrivains, penseurs, artistes, enseignants -, politiques
  • nationalistes puis communistes – et religieuses ; puis la planification d’une famine organisée contre la pay­sannerie qui aboutit en 1932-1933 à la mort de faim de 5 millions d’Ukrainiens ; et enfin le repeuplement de l’Ukraine par des populations non ukrainiennes, en par­ticulier des Russes fidèles au régime soviétique. Lemkin concluait : « Ce n’est pas simplement un cas de crime de masse. C’est un cas de génocide, de destruction non seulement d’individus, mais d’une culture et d’une nation20. »

 

(p.370)  Après avoir visé une classe sociale et après l’échec de la révolution de 1848 en Europe centrale, Marx stigma­tisa (p.371) dans son journal, la Nouvelle Gazette rhénane, les petits peuples contre-révolutionnaires, qualifiés de « déchets de peuples » :

« Aux phrases sentimentales qu’on nous offre ici au nom des nations contre-révolutionnaires de l’Europe, nous répon­dons : la haine des Russes a été et restera la première pas­sion révolutionnaire des Allemands et, depuis la révolution, s’y est ajoutée celle des Croates et des Tchèques ; ensemble avec les Magyars et les Polonais, nous sauvegarderons la révolution par un terrorisme décidé à l’égard de ces peuples slaves. Nous savons maintenant où se trouvent les ennemis de la révolution : en Russie et dans les pays slaves d’Autri­che. Nulle phrase, nulle affirmation quant aux avenirs démocratiques de ces pays ne nous empêchera de considé­rer nos ennemis comme tels. […] Lutte impitoyable, combat à mort avec les Slaves traîtres à la révolution, extermina­tion, terrorisme sans égard, non dans l’intérêt de l’Allema­gne mais dans celui de la révolution35. »

Ainsi, avant même que Charles Darwin ne publie son ouvrage sur L’Origine des espèces, qui marqua profondé­ment la pensée de Marx, ce dernier développait déjà un darwinisme social et national qui lui faisait considérer comme normale l’extermination de groupes humains faisant obstacle au processus révolutionnaire tel que lui- même l’avait théoriquement défini comme « sens de l’Histoire ».

 

 

(p.373) S’il se situe dans la filiation de ses grands prédéces­seurs en révolution, en particulier les jacobins et le Comité de salut public, Lénine apporte deux innova­tions majeures : d’une part une idéologie scientiste for­tement constituée en doctrine et bientôt en orthodoxie ; d’autre part, un nouveau type de parti : le parti de révo­lutionnaires professionnels, très idéologisé et sous la (p.374) coupe d’un chef d’autant moins discuté qu’il va enregis­trer succès sur succès. Et c’est ce mouvement révolu­tionnaire inédit, fondateur du totalitarisme, qui s’empare du pouvoir le 7 novembre 1917, passe à l’acte et inaugure d’emblée, entre 1917 et 1922, un processus génocidaire fondé sur la terreur utilisée comme moyen de gouvernement.

(p.374) Dans un texte publié seulement en 1929 mais écrit entre le 6 et le 9 janvier 1918, Lénine a couché sur le papier sa pensée profonde, qu’il ne livrait pas au public :

 

(p.375) […] La diversité est ici gage de vitalité, une promesse de  succès dans la poursuite d’un même but unique : débarras­ser la terre russe de tous les insectes nuisibles, des puces (les filous), des punaises (les riches) et ainsi de suite. Ici on mettra en prison une dizaine de riches, une douzaine de filous, une demi-douzaine d’ouvriers qui tirent au flanc. […] Là on les enverra nettoyer les latrines. Ailleurs on les munira, au sortir du cachot, d’une carte jaune [la carte des prostituées sous le tsarisme] afin que le peuple entier puisse surveiller ces gens malfaisants jusqu’à ce qu’ils se soient cor­rigés. Ou encore on fusillera sur place un individu sur dix coupable de parasitisme43. »                                                                        

 

(p.376) (…) la spoliation / expropriation qui fut l’un des premiers actes majeurs des bol­cheviks au pouvoir, suivant le mot d’ordre de Lénine « Volez les voleurs, pillez les pillards ! ». Dans les mois qui suivirent le 7 novembre 1917, la Russie fut le théâtre d’un fantastique transfert de propriété de ceux qui « avaient du bien » soit vers le parti-Etat – le pou­voir saisit le contenu de 35 000 coffres-forts, d’innom­brables immeubles, usines, commerces et propriétés agricoles -, soit vers les voyous et le lumpen-prolétariat qui sévissaient dans les villes, tandis qu’à la campagne les paysans dépouillaient les grandes propriétés de leur matériel agricole et de leur bétail. Or, comme le notait Lemkin dès 1944, la spoliation était un moyen d’affai­blir les groupes visés par le génocide – quand elle n’était pas l’un des moteurs du génocide. Et d’ailleurs, les nazis pratiquèrent et la stigmatisation symbolique et la spoliation des Juifs, avant d’engager leur ségrégation sociale et juridique.

Dès 1918, les bolcheviks ont pratiqué l’exclusion sociale grâce à un moyen très simple et terriblement efficace, en application du fameux slogan de Lénine « Qui ne travaille pas ne mange pas ! ». Si ce slogan peut sembler raisonnable, il devient terrifiant dès que l’on est dans un système où le pouvoir détient le mono­pole de l’emploi et du salaire – et peut donc le refuser arbitrairement et condamner quiconque à la mort de faim ou à l’illégalité. Le pouvoir a aussi très tôt créé une catégorie de citoyens privés de leurs droits, les lichentsy.

Les bolcheviks ont imposé par la violence une ségré­gation spatiale qui s’est inscrite d’abord en creux, à tra­vers des vagues massives d’émigration et d’exil, plus d’un million de membres des classes « condamnées par l’Histoire » s’étant enfuies pour sauver leur vie. Mais très vite, cette ségrégation a pris la forme de l’enferme­ment dans des prisons puis dans des camps de concen­tration dont Trotski réclamait l’installation dès le 4 juin

1918, suivi en cela le 26 juin par le Conseil des commis­saires du peuple qui exigea que ces camps soient utilisés pour mettre hors d’état de nuire les « ennemis inté­rieurs ». Et le 8 août, Trotski approuva la création des trois premiers camps, appelés à devenir un véritable système concentrationnaire, dès 1921, dans le complexe des îles Solovki, sur la mer Blanche, bien avant que les nazis n’aient ouvert leur premier camp.                                          

 

(p.378) Le premier acte de génocide majeur eut lieu en 1919- 1920 quand fut engagée contre les Cosaques du Don et du Kouban la « décosaquisation » sur un ordre du Bureau politique du Parti bolchevique du 24 novembre 1919 spécifiant de « les exterminer jusqu’au dernier » ; en un an, 15 000 Cosaques furent massacrés et leurs ‘vfamilles internées dans des camps que la Tcheka elle-même qualifiait de « camps de la mort » ; au total, entre 300 000 et 500 000 personnes furent massa­crées ou déportées sur une population de 3 millions d’habitants46.

Parallèlement, des centaines de milliers de civils des villes et des campagnes, ouvriers en grève ou révoltés, paysans refusant les réquisitions ou fuyant la conscrip­tion forcée dans l’Armée rouge, prisonniers « blancs » ou déserteurs « rouges » furent assassinés.

 

 

(p.382)  On vit même l’un des principaux hommes politiques français, Edouard Herriot, visiter l’Ukraine à l’été 1933 et publier en revenant un livre où il décrivait cette contrée comme « un jardin en plein rendement », démentant tout soupçon de famine ; les rapports du NKVD concernant l’organisation de cette visite diploma­tique, aujourd’hui accessibles, nous montrent en détail comment les Soviétiques organisaient avec succès des voyages « à la Potemkine » destinés à masquer leurs crimes de masse50.

La deuxième grande opération génocidaire organisée par Staline est connue sous le nom de Grande Terreur – tout comme est intitulée Grande Terreur la période paroxystique du règne de Robespierre au printemps 1794. A cet effet, il nomma à la tête du NKVD l’un de ses affidés les plus proches, Nikolaï Iejov51, qui, en dehors de toute procédure judiciaire et dans des délais déterminés, fut chargé de « traiter » des populations d’« ennemis du peuple », selon des quotas fixés à l’avance pour chaque région, et des modalités ne comprenant que deux catégo­ries : la lre – fusiller ; la 2e – déporter.

Désormais, les ordres opérationnels du NKVD, direc­tement inspirés par Staline, scandèrent les quatorze mois qui courent du 30 juillet 1937 au 1er novembre 193852. Au total, du 1er octobre 1936 au 1er novembre 1938, 1 565 000 personnes furent arrêtées – 365 805 pour les « opérations nationales » et 767 397 en vertu de l’ordre n° 00447, dont 668 305 furent exécutées et 668 558 envoyées en camp de concentration. Encore ces (p.383) chiffres sont-ils sous-estimés et le nombre d’exécutés se monte-t-il à plus de 700 000. S’y ajoutent l’arrestation de 44 000 membres du Parti communiste et de l’appa­reil d’Etat, ainsi que celle de dizaines de milliers de militaires – avec à la clef de nombreuses déportations et exécutions. C’est ainsi que Staline mit en œuvre la « solution finale » du problème des « éléments anti­soviétiques »53.

Cette Grande Terreur répondait à une réflexion rationnelle et avait trois objectifs principaux : assurer le pouvoir absolu du chef sur le parti et sur l’administra­tion afin qu’il dispose d’un outil parfaitement disci­pliné ; assurer le pouvoir absolu du parti sur l’ensemble de la population afin d’imposer à celle-ci la politique définie par le chef et qui consiste en permanence à ren­forcer son pouvoir, celui du parti, celui de l’URSS en liquidant « les gens du passé » et en s’appuyant sur la nouvelle génération formée sur le modèle de « l’homme nouveau » ; se préparer à la guerre en liquidant des catégories de la population ou des élites définies selon des critères sociaux et/ou nationaux et considérés comme de potentielles cinquièmes colonnes.

La troisième vague génocidaire intervint avec la guerre. De septembre 1939 à juin 1941, le pouvoir soviétique déporta et/ou extermina les élites des nations conquises et annexées à l’URSS à la suite de l’alliance germano-soviétique. Dans la partie orientale de la Pologne, 30 000 prisonniers de guerre furent envoyés au Goulag et beaucoup d’autres incorporés de force dans l’Armée rouge comme « nouveaux citoyens soviétiques ». Le 2 mars 1940, Staline donne suite à un rapport de Khrouchtchev et Beria demandant la dépor­tation de 22 000 à 25 000 familles de Polonais internés, soit plus de 60 000 femmes et enfants. Le 5 mars, le Politburo signa l’ordre de fusiller 25 700 Polonais inter­nés, dont 14 587 officiers – parmi lesquels les (p.384) 4 243 fusillés à Katyn. Parallèlement, le NKVD lança quatre grandes opérations de déportation visant en priorité les couches dirigeantes et leurs familles : 140 000 personnes le 10 février 1940, 61 000 personnes le 13 avril 1940, 75 000 personnes le 29 juillet 1940, et enfin plusieurs dizaines de milliers de prisonniers mas­sacrés lors du repli soviétique après le 22 juin 1941. Au total 330 000 personnes dont un tiers d’enfants de moins de 14 ans. Au total, du 17 septembre 1939 au 22 juin 1941, plus de 440 000 victimes – assassinés et déportés – sur une population de 12 millions d’habitants54.

Les Estoniens subirent un sort similaire à partir du 12 juin 1940, quand l’Estonie fut conquise et annexée à l’URSS : plus de 2 200 personnes fusillées – dont 800 officiers, la moitié du corps -, 12 500 soldats et plus de 10 000 civils déportés en URSS entre juin 1940 et juin 1941. Les mêmes méthodes furent employées quand l’Armée rouge réoccupa l’Estonie en 1944 : 75 000 personnes arrêtées dont plus de 25 000 fusillées ou mortes en camp, et 75 000 déportées au Goulag soviétique dont 6 000 tuées en chemin dans l’hiver 1944-1945. Une nouvelle vague de déportation de plus de 22 000 personnes intervint en mars 1949, tandis que plus de 2 000 résistants maquisards étaient tués au combat, 1 500 assassinés et 10 000 arrêtés entre 1944 et 1953. Au total, environ 175 000 Estoniens furent assassinés ou déportés, soit 17,5 % de la population,

sans oublier les innombrables exilés55.

Les Lituaniens, les Lettons et les Bessarabiens, occu­pés et annexés en juin 1940, subirent un sort analogue même si l’état des travaux historiques est encore assez peu avancé sur ces cas.

La quatrième grande opération génocidaire visa, à par­tir du 22 juin 1941 et alors que l’URSS était en guerre contre l’Allemagne, des populations intégrées à l’URSS (p.385) avant le 17 septembre 1939. Furent d’abord concernés les Allemands de la Volga, implantés en Russie depuis le xvine siècle : 446 000 déportés du 3 au 20 septembre 1941 – en pleine débâcle militaire soviétique – avec un total de 894 000 personnes au 25 décembre 1941 (soit 82% du total de ces Allemands). Puis Staline s’attaqua à des population décrétées « peuples ennemis », en 1943-1944 : 93 000 Kalmouks déportés en quatre jours, du 27 au 30 décembre 1943 ; 521 000 Tchétchènes et Ingouches déportés en six jours, du 23 au 28 février 1944 ; 180 000 Tatars de Crimée déportés du 18 au 20 mai 1944 ; 41 000 Grecs, Bulgares et Arméniens de Crimée déportés les 27 et 28 juin 1944; enfin, 86 000 Turcs, Kurdes et Khemchines du Caucase du 15 au 25 novembre 194456.

Ces déportations présentent un caractère génocidaire incontestable, entre 40 et 50 % des déportés étant des enfants de moins de seize ans. Et elles se révélèrent extrêmement meurtrières, soit pendant le transport qui durait des semaines, soit à l’arrivée où aucun accueil n’avait été organisé, ou un accueil très sommaire ; ainsi, sur les 608 749 personnes déportées du Caucase, 146 892 étaient mortes au 1er octobre 1948 et seule­ment 28 120 étaient nées entre-temps. La plupart de ces décès semblent dus à l’incurie ; mais cette prétendue incurie participe du génocide : le gouvernement sovié­tique a mis lui-même ses propres populations dans une situation d’impossible survie ou de survie très difficile. Enfin, ces déportations participaient d’un plan d’ensemble et avaient été précédées par l’assassinat des élites tradi­tionnelles, opéré lors de la collectivisation et de la Grande Terreur pour les populations soviétiques, ou après l’entrée de l’Armée rouge pour les peuples occu­pés de septembre 1939 à juin 1941.

Le fait que Staline ait déporté des peuples non Russes situés à la périphérie de l’URSS ajoute à la dimension (p.386) de classe du génocide une dimension ethnique/natio- nale. Il s’est donc bien agi de « l’exécution d’un plan concerté tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe social, national ou ethnique » – définition du génocide par le code pénal français -, encore souligné par le fait que ces opérations distrayaient de l’effort de guerre soviétique d’énormes moyens en homme et en matériel – 2 760 wagons pour les Kalmouks ; 12 610 wagons et 119 000 hommes des troupes spéciales du NKVD pour les Tchétchènes !

Au total, de septembre 1939 à mai 1945, ce sont environ 2,5 millions de personnes que Staline fit déporter.

(p.395) Il est important de souligner que les principes et les méthodes d’extermination bolcheviques servirent de modèle aux nazis, comme le démontre un document récemment exhumé, le mémorandum que, le 25 mai 1940, alors que la défaite de la France était déjà acquise, Himmler adressa à Hitler et où il envisageait d’exiler les Juifs est-européens dans la colonie française de Madagascar. Estimant que l’immigration forcée cons­tituerait la solution optimale, il commentait : « Aussi cruel et tragique que puisse être chaque cas individuel, cette méthode est encore la plus douce et la meilleure, si l’on rejette la méthode bolchevique d’extermination physique d’un peuple, parce qu’on est intimement convaincu qu’elle est non germanique et impossible61. »

Reste cependant un point de différenciation en appa­rence irréductible entre nazisme et communisme : le contenu des idéologies qui président au génocide. L’une est raciste et inégalitaire, alors que l’autre serait liée à la pensée égalitariste et universaliste issue de la Révolu­tion française.

 

(p.404) (…) on se souvient des violentes campagnes menées par le PCF et tout le camp communiste contre le livre de Victor Kravchenko, J’ai choisi la liberté, en 19493, puis contre David Rousset, ce résistant déporté par les nazis qui dénonçait le système concentrationnaire soviétique.

 

(p.429) A propos de l’Ukraine, le Premier Secrétaire, qui a été le patron de cette république de 1938 à 1947, déclare : « Les Ukrainiens n’évitèrent ce sort que parce qu’ils étaient trop nombreux et qu’il n’y avait pas d’endroit où les déporter. Sinon ils auraient été déportés eux aussi34. » Déclaration qui, d’après le compte rendu offi­ciel, provoque « Rires et mouvements dans la salle », réactions très symptomatiques de la mentalité qui règne parmi les délégués au congrès : un cynisme absolu.

 

(p.431) (…) c’est sur son propre cas que le Premier Secré­taire /Krouchtchev / est particulièrement discret, alors qu’il a été un pur produit du mode de promotion stalinien, qu’il a tou­jours soutenu la terreur et a été responsable de très grandes opérations terroristes. Ainsi, dès 1926, encore simple chef communiste de district dans le sud de l’Ukraine, il réclamait contre un opposant « les mesures les plus répressives » et signait des sentences de mort contre des vaincus de la guerre civile36. En mai 1930, il se prêta à une manoeuvre de Staline destinée à purger l’Académie industrielle de Moscou, ce qui assura défini­tivement sa promotion vers les sommets. Alors qu’il n’évoque pas une seule fois le Goulag et qu’il ne cite que deux fois les « camps » dans son rapport, une photo le montre, l’air très satisfait, en train de visiter, en 1933, le Bielomorkanal, premier grand chantier du Goulag où périrent plusieurs dizaines de milliers de tra­vailleurs forcés37. Et en 1934-1935, comme chef com­muniste de la ville de Moscou, il supervisa le chantier du métro qui, conduit dans des conditions techniques déplorables, entraîna la mort de centaines d’ouvriers, mais lui assura… l’Ordre de Lénine, sa promotion au Comité central, sa présence sur le Mausolée de Lénine avec les principaux dirigeants lors des grandes cérémo­nies et son statut de « chouchou » de Staline38.

Nommé chef de la province de Moscou – 11 millions d’habitants sur un territoire équivalent à l’Angleterre et au Pays de Galles réunis -, Khrouchtchev participa acti­vement à la Grande Terreur. A Moscou d’abord où, avec son aval, 35 des plus hauts responsables de la ville – sur 38 ! – furent exécutés, tandis que 136 des 146 dirigeants des autres villes et districts de la province étaient (p.432) condamnés, la plupart de ses adjoints directs étant assas­sinés. Le 27 juin 1937, le Bureau politique décida pour la province de Moscou d’un quota de 35 000 « ennemis » à arrêter dont 5 000 à exécuter ; le 10 juillet, Khrouch­tchev fit rapport à Staline de ce que 41 305 « criminels » avaient été arrêtés et qu’il en avait affecté de son propre chef 8 500 en « lre catégorie » – fusillés39. A l’époque, le futur Premier Secrétaire était en excellente relation avec le chef de la Grande Terreur, Iejov, qui avait été son res­ponsable auprès du Comité central quand il était chef de la cellule de l’Académie industrielle, et avec qui il figu­rait – certes au dernier rang – sur une grande affiche de 1938 présentant les onze principaux personnages du régime… ce même Iejov qu’il accusait de tous les crimes vingt ans plus tard40.

C’est cette constance dans la terreur qui valut à Khrouchtchev sa brillante promotion, en janvier 1938, à la tête du Parti communiste en Ukraine, un territoire grand comme la France sur lequel il avait tout pouvoir. Là encore, son arrivée coïncida avec l’accélération de la purge : tous les dirigeants ukrainiens – communistes, gouvernementaux et militaires – furent arrêtés et sur les 86 membres du Comité central ukrainien désignés en juin 1938, seuls 3 étaient encore en fonctions un an plus tard. Cette soumission absolue aux ordres de Staline fut récompensée par de très fortes gratifications matérielles et symboliques – c’est alors que Khrouchtchev développa son propre culte de la personnalité -, marquées par la remise au Kremlin de l’Ordre du Drapeau rouge en 1939. De son aveu même, il baignait alors dans l’euphorie.

A partir de septembre 1939 et jusqu’en juin 1941, le maître de l’Ukraine fut chargé de l’annexion et de la soviétisation d’une partie de la Pologne orientale, occupée par l’Armée rouge après les pactes germano-soviétiques du 23 août et du 28 septembre 1939. Dans ce rôle, il ne se contenta pas d’organiser des élections truquées (p.433) destinées à désigner des assemblées qui votèrent à l’unani­mité le rattachement à l’URSS41. Il fut mêlé de très près à la terreur qui s’abattit sur les populations. Le 5 mars 1940, le Bureau politique donna l’ordre d’« appliquer la mesure la plus élevée : l’exécution » à 25 700 prison­niers polonais, principalement des officiers, ce qui abou­tit, entre autres, au massacre de Katyn – ordre cosigné de Molotov, Vorochilov et Mikoïan. Or, quelques jours plus tôt, Khrouchtchev avait cosigné avec Beria un rap­port qui aboutit, dès le 2 mars, à une résolution du Bureau politique, signée de Staline, qui exigeait de déporter les habitants d’une bande de 800 mètres le long de la nouvelle frontière avec le Reich – incluant 9 villes – et surtout de « déporter au Kazakhstan, pour une période de dix ans, toutes les familles des prison­niers de guerre qui se trouvent dans les camps pour offi­ciers, agents de police, gardiens de prison, gendarmes, agents secrets, ex-propriétaires terriens, entrepreneurs, hauts fonctionnaires, soit un total de 22 000 à 25 000 familles42 » – dont les familles des 4 400 officiers assas­sinés à Katyn.

Au total, sous l’autorité du futur Premier Secrétaire, cette partie orientale de la Pologne annexée à l’URSS dut subir de septembre 1939 à juin 1941 quatre grandes vagues de déportation d’« ennemis du peuple » et de leurs familles, soit environ 392 000 personnes dont environ 30 000 moururent au cours de transfert en déportation, la mort par fusillade de plus de 25 000 personnes, ainsi que l’assassinat sur place par le NKVD de 10 000 à 20 000 prisonniers lors de l’attaque allemande de juin 194143. Sans plus entrer dans les détails, on aura compris que le sympathique bonhomme accueilli en loyal challenger par les Américains en sep­tembre 1959 et en héros par les communistes français lors de sa visite en France au printemps 1960 était en réalité un apparatchik-assassin de première grandeur.

(p.434) Non seulement il ne fait dans son « Rapport secret » aucune allusion à ses activités criminelles à Moscou puis en Ukraine, mais dans ses mémoires, Khrouchtchev se montre particulièrement fier de sa soviétisation de la Pologne orientale : « J’ai organisé et supervisé la sovié­tisation de l’Ukraine occidentale. […] Je ne veux pas le cacher, ce fut pour moi une époque heureuse. […] A cette époque, nous menions encore des arrestations. C’était notre opinion que ces arrestations servaient à renforcer l’Etat soviétique et à dégager les voies pour la construction du socialisme sur les principes marxistes léninistes44. » Toute la logique totalitaire communiste est là : l’idéologie – les « principes marxistes-léninistes » vouant les « ennemis de classe » à l’extermination -, le projet utopique et absurde – la « construction du socia­lisme » – et le moyen – la terreur de masse, présentée de manière euphémisée sous le terme d’« arrestations ».

Les mensonges par omission concernant personnelle­ment le Premier Secrétaire dans le « Rapport secret » ne touchent pas seulement à son rôle dans la terreur, mais aussi à ses responsabilités dans les désastres militaires. Alors qu’il démolit systématiquement l’image du « maré­chal » Staline comme chef militaire suprême au cours de la Deuxième Guerre mondiale, Khrouchtchev prend à témoin le maréchal Bagramian, présent parmi les délé­gués, et rappelle que sur le front sud-ouest dont il était le commissaire politique, en 1942, il demanda à Staline « d’arrêter une opération dont l’objectif à l’époque aurait pu avoir pour l’armée de fatales suites […]45 », ce que, dans un premier temps, Staline refusa. Or il « omet » de préciser que c’est sur ses instances expresses que Staline avait engagé, le 17 mai 1942, contre l’avis de l’Etat-major, une vaste offensive sur Kharkov qui, violemment contre-attaquée par les Allemands, entraîna, du côté soviétique, un désastre (p.435) – 200 000 pri­sonniers et 67 000 tués -, et surtout ouvrit à la Wehr macht la route de Stalingrad46.

(p.437) D’autre part, aucun des principaux bourreaux de la période stalinienne ne fut inquiété après 1956. Ainsi Ivan Serov fut le président du KGB de 1954 à 1958 – et aussi le responsable de la répression sanglante de la Révolution hongroise pour laquelle il fut décoré d’un Ordre de Lénine -, alors qu’il avait été le grand organi­sateur de la déportation des Baltes et des Polonais en 1940-1941 et des peuples du Caucase en 1943-1944. Or, dans le « Rapport secret », Khrouchtchev avait expressément dénoncé la déportation des Tchétchènes, des Ingouches, des Karatchaïs, des Kalmouks, des Ingouches et des Balkars. Sans doute le fait que Serov ait été le chef du KGB en Ukraine en 1939-1941, quand Khrouchtchev y était le patron du Parti communiste, avait créé des liens de… complicité. Il mourut dans son lit en 1990, à l’âge de 85 ans, avec le grade de général et couvert d’honneurs.

Enfin, si le processus de réhabilitation d’un certain nombre de victimes s’accéléra, passant de 7 679 entre 1954 et janvier 1956, à plusieurs centaines de milliers, il concerna en priorité de hauts cadres communistes qui avaient eux-mêmes largement contribué à la terreur contre la société lors de la guerre civile, puis de l’indus­trialisation accélérée et de la collectivisation forcée ; et les victimes « de la base » ne reçurent aucune répara­tion, ni morale, ni matérielle.

(p.438) A plus long terme, en découplant spectaculairement Lénine de Staline, le « Rapport secret » établit le mythe du « bon communisme » qui rencontra un immense suc­cès, tant en URSS que dans le mouvement communiste international, mais aussi dans le monde non commu­niste.

 

Amnésie et amnistie des crimes communistes

 

(p.446) Face à la chute du mur de Berlin, la tristement célèbre Securitate – la police politique – et les dirigeants communistes roumains craignaient fort de perdre un pouvoir qu’ils contrôlaient absolument depuis quarante- cinq ans. Ils ont donc fait distribuer des armes dans la rue, histoire de provoquer le chaos et de faire croire à une (p.447) révolution démocratique, avec à la clef plus de 1 500 victimes. Simultanément, ils ont organisé l’abomi­nable mise en scène de Timisoara, dévoilant devant les caméras du monde entier un charnier annoncé comme la face visible d’un massacre de plusieurs milliers de personnes, ordonné par Ceausescu. Beau prétexte pour assassiner le dictateur et sa femme et les désigner comme les boucs émissaires de toutes les horreurs de l’un des pires régimes totalitaires en Europe.

Au moment voulu, les manipulateurs sont sortis de l’ombre et, sous le nom de Front du salut national, ont ramassé le pouvoir sans coup férir, poussant sur le devant de la scène un jeune et fringant Premier Ministre, Petre Roman, fils d’un haut nomenklaturiste étroitement lié aux services soviétiques depuis l’avant- guerre.

Inutile de préciser que, dans ces circonstances, les victimes du régime communiste et les démocrates qui espéraient sortir du cauchemar, n’eurent pas droit à la parole. Et quand ils tentèrent d’élever la voix, Ion Iliescu les fit tabasser et bastonner par des bandes de mineurs – ou de membres de l’ex-Securitate déguisés en mineurs – qui avaient ordre de « casser de l’intello ». C’est les 14 et 15 juin 1990 que se déroulèrent à Buca­rest ces scènes de lynchage officiel que les Roumains nommèrent « minériades ».

De son côté, Petre Roman affirmait que les victimes du communisme – emprisonnés compris – n’avait pas dépassé les dix mille, alors que le chiffre réel aurait dû être multiplié par cinquante. Enfin, la plainte déposée par le sénateur Constantin Dumitrescu, président de l’Association des anciens détenus politiques, contre deux cents tortionnaires connus de la Securitate, fut classée sans suite et peu après, le sénateur fut victime d’un grave accident de la route provoqué, opération caractéristique des méthodes de la Securitate.

 

(p.449) les mariages s’y déroulent encore au son des musiques traditionnelles – violon, flûte, tambour.

 

 

(p.451) Le Mémorial

 

Après 1945, Sighet était à la fois l’un des points les 1 plus éloignés de Bucarest et situé sur la frontière sovié­tique. Pour cette double raison, le régime communiste y emprisonna, à partir de 1948, et y extermina les princi­pales personnalités roumaines de l’opposition. C’est ici que Iuliu Maniu, le grand leader du Parti national- paysan et ex-Premier Ministre, mourut de manque de soins en 1951, tout comme cet autre ex-Premier Ministre, Constantin Bratianu, le chef du Parti national-libéral. L’un des principaux historiens roumains, Gheorge Bra­tianu, qui avait soutenu sa thèse à la Sorbonne et était le collègue et l’ami de Marc Bloch, y subit le même sort en 1953, à peine âgé de 54 ans. Tout comme deux autres anciens premiers ministres et neuf évêques de rite catho­lique et gréco-catholique. Au total, cent quarante person­nalités assassinées à petit feu et jetées dans les fosses communes d’un terrain vague, dont, aujourd’hui encore, les dépouilles n’ont pu être identifiées. 

 

(p.452) Plus de soixante cellules y sont aménagées en autant de lieux d’exposi­tion. Ici, une cellule est consacrée aux prisons, là au goulag du canal du Danube où périrent des milliers de forçats dans le creusement d’un chantier sans objet, plus loin aux asiles psychiatriques à caractère politique, puis aux lieux d’exécution, et aux fosses communes.

Une place de choix est réservée aux victimes. Une salle est consacrée à Maniu. Une autre à la famille Bra- tianu. Une autre encore aux populations d’origine alle­mande ou serbe, installées en Roumanie depuis des siècles et déportées en bloc dans la nuit de la Pentecôte 1951 – 43 899 hommes, femmes et enfants abandonnés au beau milieu de la steppe insalubre du Baragan.

Les bourreaux ne sont pas oubliés : ceux du parti communiste – qui ne comptait que quelques centaines de membres lors de sa prise de pouvoir sous occupation soviétique -, ceux de la Securitate – il y a même la reproduction d’une salle d’interrogatoire -, ceux qui mirent en œuvre la terrible expérience de la prison de Pitesti où, sous peine de mort, des dizaines d’étudiants anticommunistes – ou tout simplement catholiques ou orthodoxes – furent contraints de se torturer les uns les autres, tant physiquement que psychologiquement, jusqu’à ce que leur personnalité soit détruite ou… que mort s’ensuive.

Plus surprenantes, les cellules qui évoquent la résis­tance opposée par la population à l’oppression commu­niste. La résistance armée dans les montagnes, dont les derniers combattants furent assassinés en 1962. La résis­tance passive des paysans à la collectivisation. La résis­tance massive des ouvriers en grève à Brasov le 15 novembre 1987. (p.453) La résistance isolée des intellectuels et dissidents.

 

(p.454)/2002/ les jeunes Moldaves, en pleine révolte contre leur gouvernement tou­jours communiste qui tentait de réimposer le russe obligatoire dans les écoles et les lycées. Grandes leçons de dignité et de résistance à l’oppression.

 

(p.457) L’honneur perdu
de la gauche européenne

 

Le 25 janvier 2006, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a examiné une résolution et une recommandation concernant la condamnation des « crimes des régimes communistes totalitaires ». Cette séance a donné lieu à un long travail préparatoire d’un groupe de 28 parlementaires – dont 16 venant de pays ayant connu des régimes communistes et 12 d’Europe occidentale – qui, dès le 10 juillet 2003, avaient signé une motion dans ce sens. Le 14 décembre 2004, se tint à Paris une audition spécialisée du Conseil de l’Europe sur le même thème qui entendit quatre experts – le dissident russe bien connu Vladimir Boukovski, deux universi­taires estonien et polonais et moi-même au titre de co­auteur du Livre noir du communisme – et qui donna lieu à un débat approfondi avec les députés. Enfin, le rappor­teur, le député suédois Gôran Lindblad, se rendit en mis­sion d’information en Bulgarie en mai puis en Estonie et en Russie en juin 2005. Le rapport qu’il a rendu le 15 décembre 2005 était donc le fruit d’un travail sérieux et mûri. M. Lindblad y appelle l’attention sur le fait que « le grand public est très peu conscient des crimes commis par les régimes communistes » et il propose au Conseil de l’Europe d’adopter une déclaration officielle en faveur de la condamnation de ces crimes.

(p.458) Le Conseil ne disposant d’aucun pouvoir législatif et encore moins judiciaire ou exécutif, cette résolution, au demeurant fort modérée, appelait donc à une simple condamnation morale. Elle a pourtant déchaîné la fureur des partis communistes et postcommunistes européens. Tandis que le chef du PC grec – l’un des plus orthodoxes – affirmait : « Le Conseil de l’Europe a déclaré la guerre à la classe ouvrière » [sic], le PCF s’est distingué, dès le 12 janvier 2006, par un communiqué qui montre que, derrière ses belles déclarations, ce parti conserve ses vieux réflexes.

Il y critique d’abord l’affirmation de la résolution selon laquelle « le crime de masse a été, dans les pays de pouvoir communiste, non pas le fruit des circons­tances mais le résultat d’une politique longuement pré­méditée […] ». Or les historiens ont bien montré que si, comme pour tout événement, les circonstances ont joué un rôle dans l’émergence, à partir de 1917, de la dimen­sion criminelle du mouvement communiste, c’est bien la (p.459) volonté et l’idéologie d’un homme – Lénine -, de ses successeurs et de ses émules, qui ont transformé dès 1918 cette terreur conjoncturelle en méthode de gou­vernement.

Le communiqué en renvoie la responsabilité au « sta­linisme […] perversion terrible d’un idéal communiste qui ne peut pas séparer la liberté, la justice sociale et les droits imprescriptibles de la personne ». Or dans aucun texte de Lénine parvenu au pouvoir on ne trouve la moindre référence à ces valeurs, considérées par les bol­cheviks comme « bourgeoises ». Au contraire, ce ne sont qu’appels à la guerre civile, à la « dictature du proléta­riat », à l’extermination des ennemis de classe, avec pas­sage à l’acte dans la foulée. Marx lui-même, dans le Manifeste du parti communiste de 1848, fustigeait ces « valeurs étemelles » – liberté, justice – et concluait son texte sans ambages : « Les communistes déclarent ouvertement qu’ils ne peuvent atteindre leurs objectifs qu’en détruisant par la violence [souligné par nous] l’ancien ordre social. » Il y a toujours eu une articulation forte entre la doctrine des bolcheviks – le communisme du xxe siècle – et leur pratique.

Le communiqué du PCF s’enfonce ensuite dans la désinformation pure, affirmant que la résolution « vise à établir officiellement un signe d’égalité entre le commu­nisme et le nazisme », voire « en identifiant le commu­nisme et le nazisme » ; il assure même que « le projet de résolution participe de la négation de l’exceptionnalité du phénomène nazi. Il contribue ainsi à la banalisation du génocide des juifs ». Bien entendu, rien – absolu­ment rien – dans la résolution ne correspond à ces déclarations calomnieuses qui montrent que, depuis 1997 et le débat sur le Livre noir du communisme, le PCF continue de refuser toute approche comparative des régimes totalitaires, pourtant admise et pratiquée (p.460) par la plupart des spécialistes européens des mouve­ments communiste, nazi et fasciste au XXe siècle.

Qualifier de négationnistes ceux qui s’attachent à éta­blir la réalité des crimes du communisme : voilà le genre d’amalgame qui rappelle les plus belles heures du stalinisme triomphant. Le génocide des Juifs d’Europe n’a pas été plus « exceptionnel » que l’extermination par la famine organisée de millions de paysans ukrainiens par Staline en 1932-1933 ou que l’assassinat de près d’un quart de la population cambodgienne par les Khmers rouges de 1975 à 1979. Tenter d’établir, comme le fait le PCF, un classement dans l’horreur et une concurrence des victimes à seule fin de couvrir sa propre responsabilité n’est tout simplement pas digne d’un parti démocratique.

Plus grave encore, le PCF dénonce la résolution comme « un projet liberticide », qui « veut mettre le communisme au ban de la conscience démocratique universelle », qui, « annonce la possibilité de futures interdictions ou condamnations légales » – imagi­naires ! -, qui « se prépare donc [ah, ce “donc” !] à ins­tituer de fait un délit d’opinion » – toujours imaginaire – et enfin qui « ferait peser une grave menace sur la vie publique de notre continent ». Rien de moins. Nous atteignons ici la fameuse « double pensée » décrite par Orwell : plus on dénonce un crime, plus on attente aux libertés. CQFD !

 

(p.461) M. Einarsson, représentant de la Gauche unie (cornmuniste) suédoise a condamné la résolution, estimant que si des « violations massives des droits de l’homme ont été commises », c’était « par des régimes ou par des partis qui se prétendaient communistes » ou qui s’étaient « autoproclamés communistes ». Il ignore sans doute que c’est Lénine en personne qui, en mars 1918, a changé le nom de son parti social-démocrate pour l’intituler communiste.   

Quant au représentant du groupe socialiste, il a exigé que le texte soit renvoyé en commission sous prétexte « qu’en condamnant une idéologie, il condamne des idéalistes qui se sont battus pour les libertés ». Ques­tion : Iejov, qui organisa sous Staline la Grande Terreur et envoya à la mort 700 000 personnes en 1937-1938, était-il un idéaliste épris de libertés ? Afin de ne pas chagriner quelques milliers de démocrates fourvoyés (p.462) dans le communisme, faut-il oublier les millions de vic­times ?

Mais l’opposant le plus farouche a été le député russe Ziouganov, parlant au nom de 73 partis communistes « qui représentent les travailleurs qui n’ont pas la possi­bilité de donner leur avis » – sans doute pensait-il aux travailleurs nord-coréens, chinois, vietnamiens, cubains… Or Ziouganov n’est autre que le chef du Parti communiste de Russie, successeur en ligne directe des Lénine, Staline, Brejnev et autres Andropov ! Peut-on j imaginer que dix-sept ans après la fin de la Deuxième v Guerre mondiale, le chef d’un parti néonazi aurait pu, devant le Conseil de l’Europe, vilipender une résolution condamnant les crimes du nazisme ?

La plupart des députés est-européens ont, bien entendu, été scandalisés de ces prises de position. Et même Madame Saks, la socialiste estonienne, a refusé de voter avec son groupe : elle a rappelé que « de nom­breux parlementaires ont été témoins directs des faits qui sont dénoncés » et a reconnu que « l’histoire exige la recherche de la vérité même s’il est difficile à certains de l’admettre en raison de leur implication person- i nelle ».

Après un tel débat, le résultat du vote n’a guère été surprenant : 99 pour, 42 contre et 12 abstentions. Qu’un tiers des députés se soit prononcé contre une condamna­tion simplement morale des crimes des régimes commu­nistes, voilà qui en dit long sur la persistance de l’influence de cette idéologie totalitaire et des réseaux  qui la portent.

 

(p.463) Pour être adoptée, une telle recommandation devait recueillir les deux tiers des voix. Il n’y en eut que 85, contre 50 et 11 « courageuses » abstentions. Dans cette affaire, les socialistes ont clairement rejoint les commu­nistes et « post-communistes » pour aboutir à ce résultat qui déshonore non seulement la gauche européenne, mais l’Europe tout entière. Il est extrêmement inquié­tant pour la démocratie européenne que, dix-sept ans après l’effondrement du mur de Berlin, on en soit encore là, preuve, s’il en était besoin, de l’utilité péda­gogique de la démarche de M. Lindblat et de ses col­lègues.

La chose est d’autant plus scandaleuse que, au même moment, le commissaire européen aux droits de l’homme, M. Alvaro Gil-Robles, après avoir déclaré le 16 février 2006 sur Europe 1 que « les Européens doi­vent être particulièrement exigeants sur le respect des valeurs démocratiques », a dénoncé le camp d’interne­ment de Guantanamo en le comparant… au Goulag ! On croit rêver : Guantanamo, 500 prisonniers, arrêtés en Afghanistan alors qu’ils s’entraînaient à la guérilla dans des camps d’Al-Quaida, nourris, soignés, exempts de travail forcé, un seul décès après trois ans d’interne­ment ; le Goulag soviétique : 15 millions de prisonniers,

(p.464) pour la plupart des civils – y compris des femmes et des enfants -, nourris, soignés, logés et contraints à un tra­vail forcé dans des conditions entraînant souvent la mort, des centaines de milliers de victimes – sans comp­ter les innombrables goulags communistes de Chine, du Vietnam, de Corée du nord etc. On peut certes condam­ner l’absence de statut légal du camp de Guantanamo, mais on demeure stupéfait que M. Gil-Robles, qui est censé être un spécialiste de la violation des droits de l’homme, en arrive à une telle confusion intellectuelle.

(p.465) Chacun sait que les archives du KGB et de l’Armée rouge demeurent largement fermées – a- t-on retrouvé les dizaines de volumes du dossier de Soljénitsyne ? -, tandis que les archives chinoises, vietnamiennes, cubaines, nord-coréennes sont complè­tement fermées.

Quant aux archives des régimes communistes d’Europe de l’Est, leur situation est diverse. Relative­ment ouvertes là où la sortie de communisme s’est effectuée par une révolution anticommuniste – en Allemagne, en Estonie, en République tchèque -, elles sont beaucoup plus fermées dans des pays comme la Bulgarie, la Roumanie, l’Albanie, la Moldavie – sans parler de l’ex-Yougoslavie – où les réseaux commu­nistes se sont largement maintenus au pouvoir. Je rappellerai ici quelques exemples récents des pres­sions exercées sur des historiens pour les empêcher d’accéder à une documentation lourde de secrets longtemps cachés.

Ainsi l’historien roumain Marius Oprea, spécialiste de la Securitate – la sinistre police politique de Ceausescu – a eu les plus grandes difficultés à accéder à des archives et a subi de très fortes pressions et menaces depuis ses publications. Il vient heureusement d’être nommé par le Premier Ministre de son pays à la tête d’un (p.466) nouvel institut chargé de rechercher des preuves contre les hommes du régime communiste coupables de crimes et qui n’ont toujours pas été inquiétés2.

Le directeur général des archives d’Etat albanaises, M. Shaban Sinani, qui a publié en 2005 un ouvrage contenant des documents d’archives sur la répression du régime d’Enver Hodja contre le fameux écrivain Ismaïl Kadaré, a été purement et simplement « viré » de son poste3.

Le journaliste polonais Bronislaw Wildstein, qui a signalé en 2004 qu’il existait dans les archives des listes nominatives avec des dossiers – sans même qu’il indi­quât le contenu de ces dossiers – a été lui aussi « viré » de son journal.

Il est donc irresponsable pour des historiens français de laisser croire à l’opinion que les archives du communisme sont parfaitement accessibles dans les ex-« démocraties populaires » et dans l’ex-URSS – sans parler des pays où le communisme est toujours au pouvoir -, et que l’on disposerait désormais des chiffres exacts du bilan des crimes communistes. Un travail de plusieurs décennies sera encore indispen­sable avant d’avoir sous les yeux un tableau complet et fiable.

 

 

(p.469) Vous avez dit négationnisme?

 

 

Au printemps dernier, Annie Lacroix-Riz, professeur à l’université Paris VII en Histoire contemporaine, a lancé, un site internet pour appeler ses collègues à la mobilisa­tion contre un innommable mensonge qui courrait le monde depuis soixante-dix ans : non, mesdames et mes­sieurs, il n’y a pas eu de famine en Ukraine en 1932- 1933, et encore moins une famine qui aurait fait plu­sieurs millions de morts, et surtout pas une famine organisée par le pouvoir soviétique lui-même. Pour preuve : des dizaines de dépêches du Quai d’Orsay des années 1930 confirmant l’absence de famine. A la rigueur une disette.

 

 

(p.470) Non seulement Mme Lacroix-Riz ignore les témoi­gnages de base, celui de Miron Dolot (Ramsay, 1986), ou le livre-mémorial élaboré dès 1987 par deux journa­listes ukrainiens, Lidia Kovalenko et Volodymyr Maniak, qui ont, pour la première fois en URSS, levé un coin du voile sur ce sujet absolument tabou, en recueillant plus de 6 000 témoignages de survivants et en sélectionnant 450 (voir 1933, l’année noire. Témoignages sur la famine en Ukraine, Albin Michel, 2000), mais elle ne tient aucun compte des règles élémentaires du travail de l’historien. A aucun moment elle ne s’interroge sur les conditions de production de ces fameuses et sacro- saintes dépêches du Quai d’Orsay. La « professeure » Lacroix-Riz a-t-elle jamais lu l’inénarrable chapitre consacré par Sophie Cœuré au voyage d’Edouard Her- riot en URSS à l’été 1933 et dont ce mentor de la diplo­matie française tira en 1934 un livre, Orient, où il jurait ses grands dieux (déjà) qu’il n’y avait pas de famine en Ukraine, comme le lui avait confirmé… Kalinine, le pré­sident du Soviet suprême ! Or les archives soviétiques démontrent que ce voyage avait été entièrement « fabri­qué » – « à la Potemkine » – par le NKVD, la police poli­tique de Staline (La Grande lueur à l’Est, Le Seuil, 1999).

De surcroît, elle ignore tout autant les nombreux tra- ’ vaux tirés des archives soviétiques, synthétisés tant par Nicolas Werth dans le Livre noir du communisme (chap. VIII « La grande famine », Robert Laffont, 1997) que par Françoise Thom (Quand tombe la nuit, chap. XII « La “dékoulakisation” et la famine », L’Age d’homme, 2000). Elle ignore plus encore les innombrables ouvrages en langue anglaise, à commencer par le clas­sique de (p.471) Robert Conquest, Sanglantes moissons (Robert Laffont, 1995).

A propos, Mme Lacroix-Riz est-elle au courant que le fameux journaliste américain Walter Duranty, qui avait reçu le prestigieux Prix Pulitzer précisément pour ses reportages « remarquablement informés » sur l’URSS en 1933, censés démontrer l’absence de famine, est l’objet aux Etats-Unis d’une forte campagne réclamant sa déchéance post mortem de ce prix : les archives soviéti­ques révèlent qu’il était très grassement payé pour écrire ces contre-vérités notoires.

(p.471) Alain Besançon, dans son remarquable ouvrage sur le Malheur du siècle – le XXe -, s’interrogeait sur les raisons qui, en France, ont présidé à une hypermnésie des crimes du nazisme et à une amnésie des crimes du com­munisme. Il aura ici un début de réponse : pour des rai­sons qui semblent de toute évidence politiques et idéologiques, certains enseignants chargés de former les jeunes générations pratiquent une euphémisation et une dénégation qui relèvent du négationnisme.

 

 

(p.474) Quand il fut expulsé d’URSS en 1974, Alexandre Soljénitsyne lança un appel resté célèbre et qui était au

cœur de son action de dissident : « Ne pas vivre dans le mensonge ». Il le commentait ainsi : « C’est là justement que se trouve, négligée par nous, mais si simple, si accessible, la clef de notre libération : le refus de parti­ciper personnellement au mensonge ! »

Il est vrai que le mensonge était un tropisme du pou­voir tsariste, symbolisé par les trop fameux « villages

Potemkine » – mise en scène d’une paysannerie heu­reuse sur le trajet de la Grande Catherine. Mais le men­songe est surtout une caractéristique fondamentale des  régimes totalitaires qui interprètent l’histoire au filtre puissant de leur idéologie – qu’elle soit de classe ou de race -, et qui surtout, après s’être emparé pouvoir, s’arrogent le monopole de l’expression publique de la pensée. A travers le monopole de la presse, de l’ensei­gnement et des médias audiovisuels, et grâce à de puissants appareils de censure appuyés sur la terreur, ils peuvent à loisir imposer leur récit historique, aussi fantaisiste soit-il au regard de la vérité historique.

 

(p.477) En 2007, tout comme durant la période soviétique, le maître du Kremlin a estimé que l’histoire était une chose trop sérieuse pour être laissée aux historiens et a décidé de réviser à sa manière les manuels scolaires. Il a fait publier un livre intitulé Une histoire de la Russie moderne, 1945-2006 : un manuel pour les enseignants d’histoire. Ignorant délibérément les années 1917-1941, l’ouvrage s’inspire largement de la vulgate soviétique et surtout réhabilite Staline, décrit comme « l’un des diri­geants les plus efficaces de l’URSS » grâce à qui « à la suite des purges, une nouvelle couche administrative s’est formée, adaptée aux objectifs de modernisation » du pays. In fine, ce manuel de formation des ensei­gnants stigmatise les ennemis de Poutine – en particu­lier l’ancien P-DG de la société Ioukos, Mikhaïl Kodorkovski, jeté en prison, dépouillé de tous ses biens et condamné à des années de camp de concentration – et glorifie la politique du Président. Bref, un petit air bien connu…

 (p.479) (…) en 1992-1993, sur pression russe, les 300 000 Géor­giens d’Abkhasie – région autonome de la Géorgie peu­plée alors de 500 000 habitants – ont été spoliés et chassés manu militari.

 

Mao

Mao, in: Knack Historia, sept. 2016

 

 

(p.38) 19,6 MILJARD DODE MUSSEN

 

Wat de landbouw al evenmin helpt, zijn de energieverslindende campagnes waarmee Mao zijn volk almaar bestookt. Een van de meest bizarre is in de lente van 1958 de campagne te- gen ‘de vier pesten’: muggen, vliegen, ratten én mussen (omdat die graan eten). Iedereen moet minstens tien vliegen per dag doodslaan en ze in een luciferdoosje verzamelen. Vindingrijke Chinezen beginnen vliegenlarven te kweken om hun quotum te halen. De strijd tegen de mussen wordt gevoerd met gongs en pannen waarop dag en nacht wordt geroffeld. Volgens de partijpers va lien er tussen maart en novem- ber 19,6 miljard mussen dood uit de lucht. Met hen sterven ook massaal veel insecteneters. In de plaats van de mussen duiken er overal sprinkhanen op die veel meer schade aan de landbouw aanrichtten. Na één jaar wordt de ‘vergissing’ stilletjes toegegeven. Bedwantsen worden uitgeroepen tôt vervangende pest.

 

(p.39) Ook in 1959 eten de boeren noodgedwongen gras en boomschors, wilde kruiden en wortels. Kannibalisme is volgens diverse politierappor- ten in opmars. Hongerlijdende boeren ruilen onder elkaar hun dochters om ze te kunnen op- eten. Mao’s lievelingsslogan ‘Revolutie is geen gezellig etentje’ klinkt hen gruwelijk in de oren.

Vrouwen zijn de grootste kwetsbare groep tijdens de Grote Sprong Voorwaarts. Frank Dikotter beschrijft hoe vrouwen in de winter soms naakt moeten werken of naakt door de straten paraderen, om ‘feodale taboes’ te door- breken en ‘voorrang te geven aan de revolutie’. Hun dochters worden voedsel.

 

(p.54) De beulen van de Grote Sprong Voorwaarts en de Culturele Revolutie worden onder zijn bewind nooit systematisch berecht — niet onder Deng, noch later. Met de afkondi- ging van de eenkindpolitiek in 1979 wordt een campagne gelanceerd die in wreedheid soms niet onderdoet voor Mao’s uitwassen. Vrouwen worden tôt abortus gedwongen of gesterili- seerd in abominabele omstandigheden. Deson- danks wordt Deng in datzelfde jaar 1979, in de VS ontvangen als een bevrijder.

 

(p.62) LUSHAN, MEER DAN EEN VAKANTIEOORD, 1961

 

Het vakantieoord Lushan ligt op een hoog- te, dikwijls gehuld in wolken, die nadien weer even snel verdwijnen. Het is in de negentiende eeuw door Europeanen aangelegd, op zoek naar verfrissing tijdens de zomerse hitte. Er staan meer dan achthonderd villa’s in verschillende Europese stijlen. Jarenlang is Lushan het zomerverblijf van Chiang Kai-Shek, tot zijn vlucht in 1948. Aanvankelijk verblijft Mao in dezelfde villa, maar die bevalt hem niet. Daarom laat hij een nieuw landgoed optrekken vlakbij een meer of réservoir, zodat hij geregeld kan zwemmen.

 

 

(p.65) DE VERRASSING VOOR TINDEMANS, 1975

 

Een van de laatste buitenlandse politici die Mao ontmoet heeft, is de Belg Léo Tindemans. Hij brengt van 18 tôt 27 april 1975 een zorg- vuldig voorbereid bezoek aan China. Hij wordt er met zijn delegatie vorstelijk ontvangen en in zwarte, zware wagens met gordijntjes rondge- reden. « Bij de Chinese prominenten bleven die gordijntjes dicht, ik was de enige die nieuwsgierig naar buiten keek en de bevolking (p.66) begroette », schrijft hij in zijn memoires. Op een dag wacht hem een verrassing: een bode komt hem melden dat Mao hem en zijn delegatie wil ontvangen. « Bij de begroeting rees hij traag uit zijn zetel. Hij sprak moeilijk. Het geluid dat hij voortbracht, deed denken aan de pogingen tot blaffen van een oude hond. » Mao vraagt Tindemans uit welk land hij komt en begint nadien een tirade tegen de Sovjet-Unie. Hij waarschuwt het Westen voor de onbetrouwbaarheid van het land. Nadien heeft Tindemans nog een gesprek met Zhou Enlai, die volgens hem een « westers, intelligent en karaktervol gezicht heeft ». Tindemans zal zijn reis naar China nooit vergeten.

 

(p.102) China-kenner Jan van der Putten zet Mao op zijn plaats. ‘t Is te zeggen: kent hem zijn juiste plek toe in de eeuwenlange (geo)politie- ke geschiedenis van China. « Als reactie op de vernederingen van de negentiende eeuw komt er een nationalistische beweging op gang. In die période beginnen de Chinezen zichzelf ‘het gele ras’ te noemen. Of bestempelen zich­zelf plots als Han-Chinezen, een verwijzing naar de tweede dynastie, de Han (206 v. Chr.- 220 na Chr.). Twee mentale constructies, want wat Han-Chinezen heten te zijn, zo ongeveer 90 procent van de bevolking, is een verzamelnaam voor verschillende groepen die zoveel talen en dialecten spreken dat ze elkaar nauwelijks verstaan. Een amalgaam, kunstmatig in het leven geroepen door de Chinezen zelf om een nationalistisch gevoel te kweken. Ook het idee ‘gele ras’ bestaat daarvoor niet: Chinezen beschouwden zichzelf altijd als blank. »

‘Het gele ras,’ dat klinkt behoorlijk racistisch en pejoratief. Vreemd dat een volk zich­zelf een dergelijke term aanmeet.

 

(p.102) « Racisme is behoorlijk Chinees. Wanneer Barack Obama in 2009 president wordt van de Verenigde Staten, zijn de racistische opmerkingen in China niet van de lucht. Vraag aan Afrikanen die in China wonen hoe ze worden aangekeken en behandeld… Officieel is er geen racisme, er is zelfs een enorme samenwerking tussen China en Afrika, maar in de praktijk… »