N'enseignez jamais !

CSC-Enseignement, mai 2009, p.7

 

 

Mémorandum

 

 

Pédagogie par compétences  

 

Après 10 années de mise en application obligatoire d’un ensei­gnement par compétences (décret « Missions » du 24.07.1997), on peut réellement se poser des questions quant à la pertinence de ce modèle, parfois présenté comme un dogme par ses parti­sans. En effet, plusieurs consta­tations viennent étayer notre re­mise en question :

 

1 certaines disciplines s’adap­tent parfaitement aux compé­tences : bien avant le décret « Missions », les programmes préconisaient -sans utiliser le vocable « compétence »- des situations d’apprentissage qui diffèrent peu d’un enseigne­ment par compétences : un cours de langue ou un examen de qualification en maçonne­rie plaçaient déjà l’élève « au pied du mur », devant faire appel à ses savoirs et savoir-faire pour résoudre la tâche complexe proposée ;

 

2 si la pédagogie des compé­tences améliore les perfor­mances des élèves jugés « les plus conformes », à savoir ceux qui obtiendraient de toute façon de bons résultats quelle que soit la méthode utilisée, nous constatons que, dans le contexte actuel, elle ne constitue pas une méthode performante pour la majorité des élèves ;

 

3 tous les pays (ou Communau­tés) n’appréhendent pas l’en­seignement par compéten­ces : certains font d’ailleurs marche arrière, réfutant son aspect dogmatique, s’ap­puyant d’ailleurs sur des re­cherches en pédagogie (Crahay, …) relativisant l’apport intrinsèque des compétences et constatant comme sur le terrain du secondaire l’élé­vation (pas nécessairement utile) du niveau de difficulté de la réussite scolaire ;

 

4 le concept de compétence est différemment perçu tant par les enseignants que par le service de l’inspection ou en­core par les concepteurs mê­mes de l’écriture des référentiels : certaines compétences s’apparentent davantage à des savoir-faire ou à des ob­jectifs, certaines personnes développant même un type de fanatisme à cet égard. Dès lors, comment se mettre d’accord sur un concept flou dès le départ ?

 

5 les enseignants disposent de peu d’outils pour évaluer les compétences.   Il en est de même au niveau des critères de réussite de l’élève qui res­tent vagues ;     

 

6 pour les deuxième et le troi­sième degrés, les moyens supplémentaires  en NTPP n’ont pas été octroyés pour l’application de cette nou­velle pédagogie. Il en est de même pour l’organisation de la remédiation ;

 

7 il existe trop peu de forma­tions donnant des outils effi­caces aux enseignants.

Charpot Charlotte, « Madame, vous êtes une prof de merde ! », Quand enseigner devient un enfer, Témoignage vécu, éd. De l’Arbre, 2009 (extraits)

POSTFACE

 

Le titre de ce livre est l’injure lancée par une élève à l’auteur.

Charlotte Charpot est une jeune enseignante parachutée pour sa première affectation dans la banlieue de Nîmes au sein d’un établissement devenu au fil des agressions et des incidents un bunker pour ses professeurs et ses élèves.

Rien ne lui sera épargné : les élèves qui défèquent derrière les portes, les enfants battus par leurs parents, les caillassages de voiture et l’indifférence de sa hiérarchie. Epuisée par ses années d’enseignement, Charlotte décide de rejoindre Bruxelles et d’enseigner dans la capitale de l’Europe là, où le système scolaire applique ce qui n’est encore en France qu’au stade de recommandations du Ministre de l’Education nationale. Voilà l’auteur, plongée dans la réalité du « flexi-prof », ce prof qui au gré des horaires enseigne le français, l’histoire, la géo et les claquettes ? Pourquoi pas si le directeur de l’établissement l’exige. Ce n’est pas tout, voici maintenant venu le temps des insultes proférées par les élèves, les parents ou les « grands frères ». Le temps des menaces physiques, des intimidations sans oublier la monstrueuse attitude d’un directeur qui, par son refus de sanctionner la violence au profit d’un sordide racolage d’élèves, mène l’auteur au bord du gouffre.

Cette histoire cynique, dure et vraie est celle du parcours d’un prof emblème de tous les profs. Eux qui doivent assurer une « garderie sociale » face l’abandon de l’autorité parentale, négocier, ruser, résister à la violence verbale, psychologique et physique des élèves.

Mais ce que dénonce ici l’auteur, c’est la violence interne de l’École : violence de l’abandon des enseignants par leur hiérarchie, violence du détricotage de la solidarité inter-profs, violence des règlements internes souvent flous ou non adaptés à cette nouvelle génération d’élèves, enfin, violence politique de réformes mal pensées.

Comment survivre sans devenir fou de souffrance ?

 

L’auteur

Charlotte Charpot est un pseudonyme. Titulaire d’un Master de Littérature comparée, l’auteur a quitté l’enseignement et rejoint le secteur privé.

 

(p.35) De mes années de préparation, ce que je retiens le plus, c’est le cuisant décalage que chacun, sans avoir jamais enseigné, pouvait mesurer entre les aspirations des programmes, leur complexité, leur contenu et la réalité probable du terrain. Un simple calcul suffisait à démontrer qu’il était impossible de caser 12 séquences de 8 heures dans une année scolaire, qu’il était également impossible de terminer une séquence de cours en 8 heures, et que bien souvent, tout ce qu’il y avait à faire entrer dans une séquence de cours aurait dû être divisé en trois ou quatre. Un simple calcul ! Je ne crois pas avoir été la seule à le faire, sans doute dans les brumes de mes souvenirs puis-je me remémorer quelque enseignant espiègle, souriant face à nos interrogations juvéniles et ajouter : « Oui, et avec cela, vous avez oublié de déduire tous les jours où vous ne donnerez pas cours, pour cause de : voyage scolaire, sortie scolaire, activités para-scolaires, imposition de tâches administratives annexes, jours de réunion, jours de grève, jours fériés, absentéisme massif dès le mois de juin, jours d’intempéries, etc. » Encore avait-il oublié d’ajouter à l’époque : les catastrophes diverses dont j’ai été victime depuis : droit de retrait des enseignants se sentant menacés sur leur lieu de travail pour cause de jets de pierres, voitures brûlées, coups de feu, menaces de mort, catastrophes majeures du type : agressions caractérisées, coups, attaques à l’arme blanche ou avanies du type : plus de chauffage dans un établissement délabré en plein mois de décembre …

 

(p.41) On prévient le jeune prof de son affectation 48 h avant la rentrée. J’ai donc su un jeudi soir que j’entrais (p.42) en fonction le lundi suivant à 500 kilomètres de chez moi, sans le sou, sans moyen de transport, sans même savoir où se situait la célèbre contrée de Saint-Didier en Velay.

 

(p.46) Dès lors, j’avais été « la stagiaire qui a des élèves pas faciles » déjà un peu en marge. Jamais au grand jamais nous n’avons eu de cours sur « prévenir les situations de violence », « enseigner le français (p.47) langue étrangère17 », « gérer l’analphabétisme », « gérer la déscolarisation », « gérer les groupes hétérogènes » ou toutes ces choses que j’allais rencontrer plus tard. Cette année-là s’est écoulée cahin-caha avec, déjà, son lot de désillusions professionnelles et de difficultés insolubles même par les formateurs. Finalement le monde s’est extasié sur ce que j’étais parvenue à obtenir de mes élèves malgré les conditions. Mais cela n’a pas été sans mal. Ni sans fatigue.

 

  1. Le FLE ou FLS (Français langue étrangère ou seconde) est une discipline de plus en plus répandue. Il s’agit pour l’enseignant d’inculquer le français à des élèves étrangers à peine arrivés sur le territoire. Ceux-ci peuvent venir de tous les pays. À mon époque, le FLE ne faisait l’objet d’aucune formation, à peine était-on mis au courant qu’il était possible de l’enseigner. Là encore on mesure le décalage entre la qualité de la formation universitaire et les exigences d’un tel travail.

 

(p.50) Ainsi lorsque quelques années plus tard on entendra dire « Hooo Marseille ! ! ! Mais quelle chance ! » et pareil pour Perpignan ou Nîmes, il vaudrait mieux lire ce qui va suivre. L’amie avec laquelle j’avais victorieusement conquis mon année de stage, auvergnate et désirant rentrer au pays le plus vite possible, s’était pacsée avec une amie à elle, et avait demandé Lille. Elle atterrissait à Béthune. Une autre, pour éviter le 9321, demandait une zone rurale isolée, seul moyen d’échapper à l’enfer des périphéries urbaines. Personnellement j’avais gentiment magouillé comme tout le monde : être pacsé, ça fait des points. Je m’étais donc pacsée avec un ami au petit bonheur la chance, chevelu, barbu et fumeur de joints, pour rejoindre le sud, ou à peu près la région de Montpellier. Mon cœur m’y portait alors. Je sus vers le trente juin le nom de l’établissement dans lequel j’étais affectée : un collège Nîmois, tristement célèbre pour tous les enseignants de l’académie, voisin d’un second à la réputation non moindre. J’ai appris depuis que dès qu’un établissement scolaire porte un nom du type « Voltaire », « Diderot » ou « Condorcet » l’idéal qui sous-tend sa conception est souvent fort éloigné de la réalité du terrain. J’appelai directement et à ma grande surprise, tombai sur le principal adjoint. Il avait une voix peu assurée. Moi, j’étais ravie.

 

  1. Seine Saint-Denis. Banlieue parisienne.

 

(p.53) Les enfants sont déchaînés, extrêmement difficiles, et nous faisons plus du social et de l’administratif que des cours. Je passe le plus clair de mon temps chez l’assistante sociale, le médecin scolaire et le directeur. Je me fâche parce qu’Ali n’écrit pas, ne répond pas, je découvre qu’il est aveugle ou presque, ses parents n’ont rien dit, sont-ils même au courant ? Je me fâche parce que Yamina est insupportable, nous la sauvons par hasard du suicide en la croisant sur un pont : son père l’abandonne sans le sou et ses frères la battent pendant tout le ramadan. Elle a 12 ans.

(p.54) C’est le cas d’une majorité d’être délaissés par leur père durant les fêtes musulmanes, et pour les filles de subir les pressions des grands frères. Mais nous ne dénonçons pas ces pratiques illégales car il faudrait dénoncer tout l’établissement. Mohamed est berbère et n’a jamais rien fait que garder les chèvres sur les hauts plateaux, il n’est jamais allé à l’école, il a 13 ans. Souad arrive d’une très bonne école, elle est brillante, elle était promise à un bel avenir scolaire au Maroc, elle a 16 ans. Elle assiste au drame répété des heures de cours durant lesquelles je ne fais plus face aux débordements d’agressivité et d’impuissance. Rachid ne s’occupe que de repeindre ses doigts au Tippex, Karim à s’embobiner systématiquement dans un rouleau de scotch, Mohamed (il y a 7 Mohamed dans la classe) hurle et pleure toutes les cinq minutes parce qu’il ne sait pas encore exprimer son impuissance, il a 11 ans. Une autre est handicapée, l’hygiène est une notion inconnue pour nombre d’entre eux. Je gère des groupes de quinze. Comme on ne peut pas ouvrir les fenêtres, parce que le verre est fumé et qu’il y a une double rangée de barreaux pour se protéger des voitures bélier et des jets de pierre, les enseignants achètent des diffuseurs de parfum. Les enfants sont contents, parce que si on les branche près d’eux, c’est parce qu’on les aime mieux que le voisin. La tristesse est patente, jamais je ne vois de sourire. La cité est un ghetto terrible. A chaque tentative de sortie, il y a un tel chahut que l’Opéra, les cinémas et les théâtres, nous mettent dehors avant la fin des séances. Lorsqu’on organise la venue d’une troupe d’artistes au sein de la cité, il faut que l’ensemble des enseignants soient présents, debout les bras croisés, le regard dur, à chaque rangée pour endiguer les débordements.

 

(p.55-56) Les enseignants avaient obtenu (…) le déplacement de la porte d’entrée des élèves pour limiter les jets de pierres et l’installation de caméras de surveillance sur le parking pour limiter les dégâts trop fréquents sur les véhicules.

Évidemment, ces précautions ne suffirent pas à endiguer des événements tels que l’entrée d’anciens élèves dans l’établissement, l’agression impromptue en pleine classe d’enseignantes impuissantes, la multiplication des agressions nocturnes à coups de voitures bélier. Chaque printemps, la végétation environnante donnant encore une apparence accueillante aux lieux prenait feu, mettant en danger les enfants de la crèche située à quelques mètres. Je me demande encore quelle idiotie peut bien pousser un adolescent à incendier la garrigue, mettant en danger ses frères, ses sœurs et ses cousins. Un phénomène est tout à fait fascinant dans ce type de quartier : il s’agit de l’immigration. Chaque nouvel élève est obligatoirement de la famille d’un autre, et aucun nouvel arrivant n’est inconnu. Les villages marocains migrent totalement en se regroupant dans les cités. Ce processus limite encore plus les chances de créer la mixité et l’hétérogénéité.

 

(p.57) Au Maroc, le père a jadis laissé femme et enfants pour s’expatrier, rêvant d’un avenir financier meilleur. Vient le jour, plusieurs années plus tard, où il décide de faire venir à lui toute ou une partie de sa famille pour le rejoindre. Il a peut-être trouvé une nouvelle femme en France et a d’autres enfants. Il faut alors faire venir ceux qu’il n’a pas vus depuis des années dans ce nouveau foyer. Ou alors, il est seul et retraité. Vieillard, il décide de faire venir ses fils ainsi qu’une de ses filles pour accomplir les tâches ménagères. Il n’a pas de connaissance de la langue française, il ne connaît plus ses enfants, l’âge ne lui laisse pas le loisir de s’en occuper comme il le faudrait. Jamais on ne verra ce type de parent à une réunion. Tout au plus en cas de soucis majeurs avec la justice se déplacera-t-il pour reprendre son fils. J’ai vu souvent aussi, des mères ou des pères violents vis-à-vis de leur progéniture, les frappant allègrement dans les couloirs, publiquement, pour montrer leur mécontentement. À l’inverse certains .. sont agressifs avec le personnel essentiellement féminin : secrétaire, éducatrices, enseignantes… Les femmes sont culturellement encore essentiellement destinées aux tâches ménagères et on constate à chaque étape que le féminisme est absent de l’équation.

 

(p.58) Le racisme est partout. Si l’enseignant en est accusé pour un oui pour un non, quand bien même la population est à 99 % marocaine ou algérienne, ce qui me fait toujours rire, l’intolérance est complète pour le 1 % restant. Les Asiatiques, les noirs, les blancs sont rejetés avec une violence inouïe. Impossible pour eux de vivre dans la cité tant ils sont victimes d’agressions quotidiennes, physiques, verbales et matérielles. Une enseignante a un jour eu le cœur de créer un journal au sein du collège. J’ai conservé depuis un article qui pour moi est le condensé du malheur du quartier :

 

« A la question « qu ‘est-ce qui vous déplaît dans le quartier ? » ou « qu’aimeriez-vous voir changer ? », noua avons été frappée par le désarroi de beaucoup d’habitants. Le journal a trouvé intéressant de publier un extrait de ces entretiens.

 

STOP:

« Aux cages d’escaliers où il faut retenir sa respiration pour ne pas sentir les odeurs des saletés incrustées depuis des semaines.

Aux ascenseurs où l’on risque sa vie à chaque étage.

Aux charges payées aux bailleurs sociaux pour entretien des espaces verts dans nos forêts de ciment.

Aux, rats ayant élu domicile dans nos sous-sols et parfois même sur nos terrasses.

Aux habitants qui utilisent leurs fenêtres comme vides ordures.

Aux entreprises qui s’enrichissent sur notre quartier alors que celui-ci va entrer dans le Guiness book des records en terme de taux de chômage.

A l’absence de comité de quartier, véritable aubaine pour les bailleurs sociaux. (…) »

 

(p.61) J’en viens comme tout le monde à me poser la question d’une solution rapide et sans bavure pour sortir de là. La troisième année, je veux fuir. C’est à ce stade qu’intervient ce que l’on fait de mieux en matière de gestion du personnel : le système des points.

 

(p.63) La plupart des jeunes enseignants aspirent à rester chez eux, ou s’il le faut vraiment, à s’expatrier pour y revenir dans les plus brefs délais, après avoir accumulé quelques points. Cette histoire de points, rares sont ceux qui la comprennent en dehors de l’Éducation nationale. Il existe ce qu’on appelle une grille indiciaire, à partir de laquelle on peut déterminer sa valeur pour demander et obtenir tel ou tel poste. Les académies valent des points, les départements valent des points, les établissements valent des points, l’enseignant vaut des points. Ceux qui valent cher ont le droit d’aller dans les établissements chers. Le barème des académies et des départements varie selon les disciplines. Chacun cherche son chat. Ce qui est clair cependant, c’est qu’il s’agit d’être extrêmement habile en mathématiques pour ne pas demander des choses qui nous seront à tout jamais inaccessibles, et c’est le cas de la majorité de ce que l’on a envie de demander.

La réalité est bien connue : le jeune enseignant ne vaut aucun point. Il est donc envoyé dans les établissements qui ne valent aucun point. Parmi ceux-ci : les établissements (p.64) classés violents, défavorisés, ZEP, sensibles, lutte contre la violence, PEP27 I, II et PEP IV, ou comme on le dit aujourd’hui de façon fort élégante, les établissements « de discrimination positive ». Depuis un an, tout cela est regroupé sous l’appellation d’APV dont personne ne se souvient même de ce qu’elle recouvre : dispositif des Affectations à caractère Prioritaire justifiant une Valorisation. Voilà. Les enseignants qui ne valent rien tombent dans des affectations justifiant valorisation.

 

(p.65) Jeune prof, toi qui va mal, toi qui souffre dans ton métier, toi qui chaque jour t’enfonces un peu plus dans la nombre spirale du désespoir, sache que nul n ‘entre ici s’il ne laisse à la porte ses rêves de mutation. Si au départ j’avais l’espoir de m’en voler vers d’autres horizons au terme de ma troisième année, à la fin de la seconde, une réforme déclara qu’il faudrait en attendre une de plus pour avoir un nombre identique de points. Équation simple : un ou deux ans, pas de points, trois ans, plein de points. Non. Finalement quatre soyons raisonnables. L’année suivante, une autre réforme nous apprit qu’en vérité, il s’agissait désormais d’attendre non plus quatre, mais cinq années pour toucher le pactole, mais revu à la baisse. 365 jours plus tard, la loi confirma les craintes que légitimement chacun nourrissait de plus en plus : au terme de cinq ans de labeur en conditions difficiles, la récompense ne croîtrait plus jusqu’à la huitième année, après quoi, il faudrait faire ses adieux définitifs à toute possibilité d’augmentation… et, ce qui va de soi, de mutation. Le tableau actuel des points est le suivant :

 

 

Dispositif APV règle générale : chiffres 2008

– Etre en poste dans le même établissement inscrit sur la liste des APV 2006 précédemment non classé PEP IV – Exercice effectif et continu depuis au moins 5 ans au 3 1/08/2006

5 ans 6 ans 7 ans

300 points 300 points 300 points

8 ans

400 points

 

(p.67) Alors que voici maintenant quatre cycles consécutifs que je travaille sur plusieurs postes difficiles, je n’en peux plus. L’institution a un peu joué avec mes nerfs entre-temps. Un prof pane son avancement sur les inspections. L’inspecteur est l’épée de Damoclès suspendue sur sa tête. Avant une inspection on prépare une heure de classe durant des semaines pour parer à toute éventualité. L’inspection, pour la plupart, c’est l’enfer. Je n’ai jamais saisi pourquoi, dans le fond, personne n’y risque sa place. La seule explication que j’y vois, c’est la réminiscence de l’image du maître et la peur d’échouer. Sur le rasoir, il est difficile d’entendre qu’en prime on fait mal son travail, qu’on devrait se mobiliser plus qu’on ne le fait, et qu’on est un mauvais élève. L’injustice me hérisse. D’abord, nous travaillons dur, très dur. La plupart du temps, nous avons le sentiment d’être en échec. Soit. Mais encore, on m’avait judicieusement recrutée pour mes talents personnels en langue, et on l’a vu j’étais formée pour faire (p.68) ce travail de FLE. Les programmes étaient de véritables perles de lucidité à la pointe du progrès. D’autre part, le mouvement d’immigration massif et localisé étant neuf, il était évident qu’aucun inspecteur n’avait jamais pratiqué ce sport-là, et l’on pouvait nourrir certains doutes quant au fait qu’eux-mêmes aient jamais été en contact avec la population qui m’était échue. À un âge avancé de l’ordre de la cinquantaine, on peut raisonnablement estimer que les conditions de travail avec les élèves ont changé du tout au tout pour la nouvelle génération.

Or il se trouve que travaillant en zone difficile, en France et ailleurs, les enseignants sont soumis à un régime de contrôle plus strict que le reste du monde, qui lui, attend parfois dix ans qu’on s’intéresse à son sort pour faire progresser sa carrière. D’un côté, l’inspection se quémande avec tous les égards dus aux inspecteurs, de l’autre, c’est du harcèlement. Ce jour-là on m’annonce que c’est à moi. Par un tour de magie dont je n’aurai jamais le secret, l’inspectrice décide de m’inspecter sur le FLE au lieu d’attendre l’heure suivante que j’aie une classe francophone.

Je vais voir mon principal et je demande si je peux refuser. Il me répond cordialement qu’effectivement, je peux, mais qu’il ne faut jamais faire ça, sans quoi on serait très très mal vu. Le rapport ne fut ni bon ni mauvais. •> II se borna à n’avoir aucun effet. Après trois ans de travail acharné et de projets novateurs, je me suis présentée à l’examen tout neuf visant à officialiser mes progrès en matière d’enseignement du FLE. J’avais suivi l’intégralité des formations proposées à ce sujet. Je m’étais investie, j’avais réalisé un film, créé un blog, un journal, fait un voyage, du théâtre, des romans-photos, du ludique, du pas ludique, dansé sur un pied, appris à jongler, fait tourner une balle sur mon nez. Après un examen dont les modalités (p.69) n’étaient précisées nulle part, j’ai été recalée. Je l’ai su six mois plus tard, avec une note de 7/20, sans explication. Je devais être la personne en charge de cet enseignement la plus assidue, la plus qualifiée et la plus ancienne, ayant suivi le plus de formations, ayant mis en ligne le plus de matériel pédagogique de l’académie entière. Je ne sais pas qui a été reçu. J’ai cessé du jour au lendemain de m’investir dans ma formation personnelle. Il va de soi qu’alors qu’on m’indiquait clairement que j’étais inapte à faire ce travail, on me forçait à le faire quand même. Mal. Sans doute.

De fil en aiguille, je chus dans la spirale infernale de l’angoisse et de la dévalorisation, comme l’ensemble de mes collègues. Ce qui a pour moi un côté rassurant, je ne suis pas faible, je ne suis pas dingue. De plus braves tombent au combat. Je n’ai aucune solution de repli. En cherchant un moyen de crier mon malaise, j’apprends qu’il existe, quelque part, du moins dit-on que ce n’est pas une légende, un médecin qui s’occupe des enseignants malades. On l’appelle : le Médecin Conseil.

 

/en Belgique/

(p.95) Revenons-en à mon périple. Peu m’importe alors que chez les Belges on se fiche d’embaucher des gens non qualifiés. Il me faut du travail. J’ai suffisamment tenté de le faire en France pour cesser de me battre contre des moulins à vent. Je me dis « Soit ! S’il faut ruiner au nom de la connaissance une génération de petits catholiques en enseignant la religion, ce n’est pas mon problème. Faudra-t-il aussi relire l’Histoire et la mettre sans dessus dessous, me servir de mes restes de connaissances lycéennes pour leur apprendre à légender une carte géographique ? Peu importe ! Mes collègues français auraient envie de me crucifier si je faisais une chose pareille car nous sommes tous organisés pour lutter contre ce genre de phénomènes chez nous, mais là où je vais, c’est normal. Soit ! Je me plie à ce qu’on me demande : il faut bien se nourrir. Évidemment, j’aurai plus de mal à enseigner l’histoire géo à la tranche 15-18 ans, ils doivent en savoir autant que moi, mais tant pis. Et c’est ainsi que se construit le mythe de « l’enseignant crasse », participons de bon cœur !

 

(p.98) J’apprends encore qu’un enseignant belge fait son horaire de bouts de ficelles. On peut l’engager pour 18 heures pendant deux mois. Un temps plein belge est de 20 à 22 heures, avec obligation d’accepter entre 22 et 24 heures parce que ça arrange bien les chefs d’établissement de compléter leurs horaires. En France, les enseignants font 18 heures, et sont tenus d’accepter jusqu’à deux heures de plus. Ces heures supplémentaires, en compensation, sont payées davantage et non imposables. Si on est embauché à 18 heures et que l’on est donc amené à trouver un autre poste de quelques heures pour avoir un salaire plein, il se peut que l’on travaille 26 ou 30 heures, puisqu’il est très dur de trouver de quoi meubler seulement quatre heures ailleurs. Celui qui y verrait une opportunité se trompe : si l’emploi du temps n’est composé que de 18 heures, il sera donc payé pour 18 heures prestées. Si en revanche il se retrouve sur deux emplois pour un total de 26 heures, il ne sera jamais payé plus qu’un temps plein. Il devra alors, pour obtenir un plein salaire, travailler gratuitement toutes les heures qui dépassent. Ce qui est merveilleux, c’est que cette situation est tolérée et que légalement rien ne s’oppose à ce qu’un enseignant travaille gratuitement. En résumé, s’il est intérimaire et que durant une semaine il n’a pas de travail, il ne sera pas payé. Si la semaine d’après, il cumule trop d’heures, il ne sera pas payé non plus pour ce qui dépasse. Sachant ce qu’on sait de la précarité et de la baisse du pouvoir d’achat, quelle personne sensée refuserait d’être payée à temps plein ? Ce système est merveilleusement pensé !

 

(p.105) La dernière semaine d’août passa et, avec elle, son lot de coups de fils déçus, de postulations, de lettres de motivations presque réalistes et d’envois de CV. Le 1er septembre au matin, je n’avais rien. On me dit qu’il ne fallait pas s’inquiéter, que durant tout le mois auraient lieu des ajustements et que nombreux étaient les enseignants qui ne trouvaient leur place que vers le 20 septembre. J’étais sidérée, mais contrainte d’y croire.

En France, dans un établissement bien organisé, on connaît au mois de juin qui précède l’équipe enseignante quasi complète, le nombre d’élèves à 50 près, la composition des classes, le nom des redoublants et l’emploi du temps est presque fini. Les réunions de fin d’année servent à cela. On crée des groupes classes en fonction des élèves, de manière à équilibrer au mieux les effectifs. On s’entend pour se partager le service prévu afin qu’un seul ne cumule pas l’ensemble des difficultés et que les niveaux de classes soient répartis correctement. Enfin, les enseignants proposent au chef d’établissement un emploi du temps qu’il est évidemment libre de suivre ou non, selon les obligations de service auxquelles il est confronté. Bien sûr, selon les cas, il existe des déviances : le nouveau a toujours tort et récupère bien malgré lui ce que ses collègues, sans le connaître, ont prévu pour lui. Mais le tout s’équilibre encore à force de discussions et d’ajustements. Cependant, au 1er septembre, tout est prêt. Le 2, les élèves rentrent classe après classe, on leur distribue leurs manuels, on leur explique les règles, ils ont leur matériel car ils ont eu la liste de ce qu’il fallait l’année d’avant et que les profs se sont mis d’accord pour demander la même chose année après année.

En Belgique, rien. Aura-t-on le nombre d’enseignants requis ? Aura-t-on le nombre suffisant d’élèves ? Quel sera l’emploi du temps ? Les obligations de service ? Le nombre de classes ? Le budget alloué ? Y aura-t-il assez de salles ? Quels seront les besoins en matériel ? Rien ne marche.

 

(p.107) De loin en loin, le Préfet viendra tout sourire apprendre aux enseignants que c’est merveilleux, que nous avons encore 60 élèves supplémentaires, que bientôt nous atteindrons la barre des 688 et que ce sera parfait car c’est la condition pour l’obtention de subsides ! « Ne soyez pas trop méchants, encouragez-les à entrer dans notre grande maison, c’est très bien, nous pouvons nous en féliciter ! » Je ne sais s’il réalise que pour nous ce n’est peut-être pas aussi fabuleux, car certaines classes sont pleines de plus de 30 élèves tous difficiles, qu’il n’y a plus de place assise et qu’on récupère en salle voisine suffisamment de chaises, en attendant qu’en octobre, les effectifs enfin stabilisés, on divise la classe surchargée. Mais voilà. Un élève c’est cela : des sous. Que ne ferait-on pas pour avoir des sous, hem ?

 

(p.108) Depuis, je sais qu’en travaillant dans l’inférieur je suis payée le salaire d’une personne non qualifiée pour le supérieur. J’ai compris qu’il était effectivement louable d’accepter, l’air ravi, le poste qui m’était proposé. J’ai compris que la Voix, avant de me téléphoner, avait dû mâchouiller son stylo quelques minutes pour se donner du courage.

Ce traitement impersonnel est celui de tous les fonctionnaires de la Communauté française. Une entité immatérielle les appelle, les désigne, tel un créateur envers sa créature, mais si la décision est injuste, si elle fait des dégâts, brise des personnes, nous sommes dans une émission de télé-réalité et nous avons donné notre accord. À présent, il faut aller jusqu’au bout de ce grand jeu télévisé pour adolescents paresseux.

 

(p.109) Et c’est ainsi que je suis entrée, pleine de félicité, dans la vie maritale de la Communauté française. J’ai évité comme certaines collègues d’accepter un mi-temps sur un poste de surveillante pendant trois ans pour avoir une place. Je n’ai pas non plus de cours de religion. Ce qui m’arrange, car si par malheur on m’avait contrainte à en faire, j’aurais dû suivre une formation. Après quoi on aurait estimé que j’étais formée et on m’en aurait donné à longueur de temps au heu du français.

Le 9 avril, je lis le témoignage suivant40 :

 

  1. Source : Enseignons.be, forum des enseignants belges.

 

(p.110) « Bienvenue dans le système simple et accueillant de notre plat pays. Ne te décourage pas ! Après 15 ans, j’en suis toujours au même point que toi car j’ai travaillé plus de 7 ans dans un contrat qui ne m’a pas permis de faire valoir mon ancienneté et que lorsque je suis sortie de l’école normale41, il y avait trop de profs et pas d’emploi ! Enfin, comme tu peux le remarquer, je n’ai pas baissé les bras et maintenant, cela fait 2 ans que je travaille dans MA région : intérim l’année dernière et cette année (remplacement de profs absents pour « x » raisons…), je travaille à temps plein sur 5 écoles de mon coin et j’ai été engagée pour l’année scolaire complète. Je ne désespère pas et crois encore en une bonne étoile. J’espère qu’il y en aura une pour toi aussi ! »42

 

  1. Etudes non universitaires de pédagogie. À peu près équivalent de la formation en IUFM sur trois ans sans la licence.
  2. Témoignage d’Isa sur « enseignons.be ».

 

 

(p.112) Si en France, le premier mois versé n’est que partiel et que les arriérés parviennent aux jeunes enseignants un mois plus tard, en Belgique, jusqu’à très récemment, il fallait attendre trois mois pleins sans salaire. Mais la situation étant difficilement tenable, grâce à l’action des syndicats, il est possible d’être payé en fin de premier mois ou au pire au 15 du mois d’après.

 

(p.115) En France, les conseils de classe sont la scène de dérives monstrueuses. Il en va de même en Belgique. J’ai tout de même appris durant cette journée que le système est absurde et que l’élève peut se glisser dans les failles. Par exemple, une élève avait échoué en sport. Discipline dénigrée s’il en est, en passe de disparaître en France, car c’est bien connu, on peut faire du sport hors de l’école, et que le sport ça ne sert à rien, pourquoi rémunérer des enseignants formés pour défouler nos chères têtes bouclées ? L’obésité s’accroît de façon dramatique, on s’échine à interdire (p.116) les distributeurs automatiques de friandises ou à les recycler en distributeurs d’eau et de fruits pour conserver la ligne, faire dans le slim, et parallèlement, on diminue de façon drastique le nombre hebdomadaire d’heures d’activité physique des élèves. Il faut croire que manger des pommes, ça suffit à les calmer et à leur sculpter un corps d’éphèbe ! Une élève, donc, avait échoué. Elle s’était présentée à l’épreuve de natation et avait refusé toute forme de participation en alléguant que si le professeur la notait défavorablement, il aurait sur la conscience sa réorientation en section professionnelle. « Vous comprenez, j’ai la moyenne partout ailleurs et il serait stupide de briser mon avenir pour une simple épreuve de sport. Vous comprenez, hein, vous qui avez une conscience ? »

Voici venue l’heure critique de la délibération : que faire ? Monsieur le préfet trancha : « Mettons-lui la moyenne, sans quoi son passage sera symbolique pour la génération entière que l’éducation sportive n’est rien et qu’il n’est pas nécessaire d’y faire quoi que ce soit pour passer au niveau supérieur. » Et ainsi fut fait. Monsieur le préfet est d’accord avec cette élève, car, selon lui, le système est ainsi fait qu’on peut jouer avec.

Un autre cas de figure tout à fait obscur et nébuleux s’est présenté ce jour-là. Quelques enseignants, pour une raison inconnue, avaient refusé de présenter des documents servant de support au passage des épreuves de septembre. D’autre part, ils avaient invariablement noté les copies corrigées entre 1 et 0. Sanctionnant des épreuves de mathématiques, ces notes sont bien entendu rédhibitoires. Entendons-nous : les mathématiques sont importantes. Si un élève veut faire de la littérature et écrit comme un dieu ou dessine comme Michel Ange, peu importe : il faut réussir en mathématiques ! Ce serait incohérent de le laisser passer sans une réussite indubitable dans cette discipline. (p.117) 1 ou 0, c’est dramatique. Et pas d’épreuve, encore plus. Sur les raisons qui auront conduit les enseignants à cette indiscipline flagrante, aucune information. Ne pouvant laisser une telle dérive sortir de l’établissement, nous mettrons invariablement la moyenne aux élèves en taisant le fait que les épreuves fabriquées aléatoirement étaient truquées et totalement sans rapport avec les objectifs du cycle ou ceux du cours. Évidemment, tout cela se passe en interne. L’attitude de ces enseignants est intolérable, vous comprendrez que nous, adultes consciencieux, nous y palluons par la raison, l’intelligence et la cohérence. Soyez discrets, ne dites rien !

De quelle manière la politique menée par les préfets peut-elle tirer l’ensemble d’une population scolaire vers le bas ? Dans un pays où la liberté est le maître mot, on voit jusqu’où peuvent porter les décisions des adultes dans l’estime que l’on pourra avoir en la génération future. Le nivellement par le bas est-il une réalité contre laquelle, de part et d’autre de la frontière, il est impossible de lutter ? J’ai croisé des enseignants qui m’accusaient de parler en personne élitiste, parce que j’estimais qu’à mon échelle personnelle si mes aspirations professionnelles m’avaient poussée à accumuler les diplômes je m’estimais insatisfaite d’enseigner en première plutôt qu’en sixième du côté belge44. Mais est-ce un discours élitiste que d’attendre qu’un diplôme chèrement conquis soit estimé à sa véritable valeur ? Effectivement si on nivelle par le bas, plus d’élitisme possible. Plus de valeurs par la même occasion. Mais une question me taraude : quelle estime auront ces élèves d’eux-mêmes sachant de quels passe-droits ils auront bénéficiés pour obtenir leur diplôme ?

 

  1. Ou en sixième voire en sixième SEGPA au lieu de terminale dans les lycées – collèges français…

 

(p.122) Cette année, nouvelle révolution. Peu convaincus des résultats de la stratégie d’inscription de l’année précédente, les pouvoirs en place ont encore innové. Il fallait vers le mois de décembre s’inscrire dans les écoles de son choix. Le tri s’opéra par les impénétrables voies du hasard, comme au loto. Selon les établissements, chacun appliqua une règle différente : quel Préfet choisit de piocher une lettre pour sélectionner par noms de famille, quel autre décida de choisir un nombre pour trier par dates de naissance. Le choix fut donc chronologique, alphabétique ou variable, et je pus admirer à la télévision il y a peu jusqu’où il fut possible de pousser l’ingéniosité. Certains avaient délégué à la main innocente d’un enfant la tâche de tirer au sort parmi des boules chiffrées ou des papiers plies en quatre. Évidemment, le résultat espéré fut sans appel : si certains candidats furent par chance retenus dans quatre écoles différentes, d’autres se retrouvèrent à tout coup classés 400e sur les listes d’attente. Ainsi, ils ne savent pas au jour (p.123) d’aujourd’hui quel sera leur avenir et n’ont aucune solution. On imagine combien de parents sont à l’heure actuelle en procès pour dénoncer la méthode mise en place qui, avant même qu’on l’utilise, avait déclenché la protestation massive des associations de parents d’élèves, malgré les protestations des ministres. La question de l’annulation se pose mais personne ne sait de quelle manière réagir. Évidemment, une fois de plus, les seuls en mesure de se défendre sont les plus cultivés, les plus informés et les plus à même de comprendre les mécanismes politiques belges.

Depuis trop longtemps tout se traduit par une équation simple : plus tu possèdes d’argent et d’aisance sociale, plus tes chances de t’inscrire dans une bonne école et de réussir sont grandes. Les mécanismes créent une sélection financière. L’enfant d’un prolétaire a bien moins d’atouts pour réussir que celui d’un nanti. L’INSEE45 a démontré que la santé est déjà déterminée socialement et que le politique reste coi. Il en va de même pour l’accès à la culture. Dans ce monde capitaliste, c’est l’argent qui sanctionne la réussite. En France, la même logique est en marche.

 

  1. L’INSEE est en France l’Institut national de la statistique et des études économiques. C’est une Direction Générale du Ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie. Les missions qui lui sont confiées lui confèrent un rôle important d’information et d’étude, aussi bien à l’égard de la puissance publique que de l’ensemble des agents socio-économiques. Article tiré du Monde le 20 septembre 2008 « La santé déterminée socialement ».

 

(p.124) Ce jour là, alors qu’heureuse de mes efforts de la veille, j’avais transmis en temps et en heure mes copies sous bandelettes au secrétariat ainsi que mes notes au préfet et à la secrétaire, on m’appelle à grands cris : une mère furieuse de l’échec de son fils veut voir les notes et les copies. N’ayant plus l’ombre d’un souvenir des notes en question, je réponds que le tout a été transmis comme il se doit et qu’il suffit d’aller chercher les copies auprès de la secrétaire de direction. Effectivement, je n’avais pas envisagé de les noter pour mon plaisir personnel dans le but de les garder toujours contre mon cœur en cas de crise ! J’ai rarement eu le sentiment aussi prégnant d’avoir mis en danger l’Institution tout entière avec femmes, enfants, canards et vaches laitières ! C’était un manquement indigne d’une professionnelle, une faute irréparable.

Depuis, telle la fourmi, je capitalise tout en mon âme et conscience : papiers déchirés, trouvés, perdus, notes délavées, gribouillis, feuilles blanches, etc. Je recrée même les feuilles des élèves manquants afin que l’on puisse avoir dans un futur prochain la preuve visuelle qu’untel était bien absent ! Évidemment, le fait que le professeur – et derrière lui, l’institution — affirme ce genre de chose ne fait (p.125) pas figure d’attestation. En aucune manière. Nous n’avons pas suffisamment de crédit pour signifier à quelque parent que ce soit que son fils absentéiste a eu zéro, et plusieurs fois encore, parce qu’il n’est jamais venu et n’a jamais rendu autre chose que copie blanche. Le parent n’était pas là, il ne pouvait donc pas vérifier que son fils était absent, il ne peut d’ailleurs rien dire à ce sujet : il ne l’a pas vu !

 

(p.128) L’année dernière, monsieur le préfet a dû faire face à une situation de crise inédite : plusieurs enseignants ont été remerciés et démis de leurs fonctions pour manquement grave au travail exigé. Lui, maître de son domaine, a su faire preuve de la poigne requise et a heureusement obtenu leur licenciement pour préserver le bon fonctionnement de sa petite entreprise. Personne ne dit ce dont se sont rendus coupables ces enseignants, ni pour quelles raisons.47

 

(p.132) La première heure de cours, c’est parti. Ils entrent dans la salle comme des furieux dans un bruit de chaises et de tables qu’on traîne, absolument indescriptible. L’ambiance qui se créa n’aurait pas été reniée par Lovecraft dans ses plus beaux instants de lyrisme démoniaque échevelé. Je sens que les monstres des profondeurs couvent. Ils ne tardent pas à s’exprimer lorsque j’entends à la cantonade, médusée par le spectacle d’anarchie qui se déroule sous mes yeux : « Ho ! Laissez-la au moins se présenter ! ! ! » C’est à ce moment-là que je me suis mis en tête de crier pour me faire entendre, les faire taire et asseoir, la version susurrée traditionnelle ne fonctionnant manifestement pas. Mal m’en prit. En une semaine j’ai perdu la voix. J’ai également pris le pli de m’asseoir, lorsque mes cordes vocales s’épuisaient, et de laisser passer l’orage.

Ces ados-là, pour qu’ils travaillent, il faut leur donner des photocopies avec des trous dedans. Sans les trous, ils sont incapables d’envisager même de lire le feuillet. Les autres profs les font bien les perforations, alors c’est que madame fait mal son travail. D’ailleurs, on me le dit en face : « Madame, vous êtes une prof de merde. » On me dit aussi : « Pute. » Je réponds : « On ne dit pas pute, on dit Madame pute » et je poursuis. Un week-end, je passe A heures à faire des recherches sur Google. Je leur avais demandé de me rédiger une critique de livre (p.134)

ou, me doutant que certains auraient la mémoire défaillante, de film. La totalité de la classe est allée recopier sur le net. L’intelligence n’étant pas leur point fort, à l’âge de 16 ou 17 ans, certains m’ont recopié des lignes d’élèves de huit ans, dont notamment « Petit Ours brun » et « Mickey et les Koalas ». Leur expliquer que ce n’est plus de leur âge est une gageure.

Cela étant, ma situation se dégrade. J’ai du mal à faire front. Je ressers d’une heure de cours complètement lessivée, au bord du craquage. Au bout de deux semaines, aller travailler est réellement douloureux et mes nuits s’émaillent d’apparitions fantomatiques à l’image de Loubna, Aziza, Bilal ou Iliass. La première semaine, alors que je faisais lire un texte à un élève après un quart d’heure de lutte grecque pour obtenir le silence, (encore si j’avais été nue…) fusa une pièce de monnaie. Elle atterrit sur mes lunettes qui se fendirent sur le coup. Personne n’avait rien fait comme l’exige la tradition, d’ailleurs, on ne vit pas pourquoi je le pris mal et on salua l’attention publiquement en m’assurant que sans doute, l’élève responsable avait voulu m’aider à me payer mon goûter. Même les élèves savent que les profs n’ont pas le sou, c’est dire !

En deux semaines, j »avais décidé de démissionner le plus rapidement possible, sans bavure à tout jamais. Qu’on m’incinère et qu’on jette mes cendres à l’heure du sandwich dans la cour de l’athénée, j’aurai eu ma vengeance surtout s’il y a du vent. J’avais prononcé des mots tabous en salle des enseignants, on m’avait conjuré de me taire, on m’avait dit que c’était une mauvaise idée d’en parler : « Tu comprends, ta carrière ! » Mais puisque je te dis que je DÉ-MIS-SIONNE ! Soit, ce n’était pas encore fait. Mais on admettra qu’égrenant fièrement mes dernières heures, je n’en avais cure. Voici celle de me rendre chez le préfet pour obtenir réparation de mes défuntes lunettes.

 

(p.135) comment les directeurs viennent au secours des enseignants

 

« L’évaluation des professeurs ne peut peut reposer uniquement sur les notes qu ‘obtiennent leurs meilleurs élèves ni sur l’examen d’inspecteurs. Elle doit aussi reposer sur une évaluation de leur pédagogie par leurs élèves, sur leur capacité à faire progresser chacun et sur La prise en compte àes résultats scolaires ultérieurs. »

 

Rapport Packard

 

C’est un homme d’âge mûr. Grand, bien mis, classique, avec de la prestance, habitué à faire habilement usage de la parole en public, possédant un humour relativement subtil et très vieille école. Ce matin, comme on m’a brisé mes lunettes, je vais lui en faire part et lui demander s’il existe un moyen d’être couverte par l’assurance de l’école. Je sais en me rendant dans son bureau qu’il a très certainement déjà eu vent de mon désir de démissionner. Il ne m’avait pas échappé que certaines silhouettes sombres et inquiétantes ne faisant pas partie de mes échanges se trouvaient malgré tout à proximité, j’imaginais qu’il était possible voire probable que la rumeur soit déjà remontée jusqu’à lui. Or cet homme, je le rappelle, n’avait aucun pouvoir décisionnel sur moi.

(p.136) ‘ Je m’y rendais curieuse à l’idée d’entendre ce dont il voulait me parler. D’abord, nous ne faisons que parler des lunettes. Et là un problème se pose : que répondre ? En 25 ans, ce cas ne s’est jamais présenté ! Après quelques instants de flottements réflexifs, il me propose, puisque les circonstances de l’événement paraissent relativement extraordinaires, de fabriquer une fausse déclaration, dans laquelle il serait question d’un trébuchage importun sans cause dans les escaliers, suite auquel mes lunettes auraient malencontreusement glissé pour se briser. Fatiguée et peu encline à entrer dans des débats interminables sur le fait qu’on faisait de cette manière disparaître un fait de violence notable des archives, j’étais disposée à me plier à cette condition. Je ne sais pas encore par ailleurs de quelle manière on recense les faits de violence dans les établissements belges. En France, chaque rapport est comptabilisé dans un logiciel et on peut ainsi avoir une échelle approximative du nombre de problèmes nécessitant rapports survenus dans les établissements scolaires de France et de Navarre. Ces résultats permettent ensuite de satisfaire au classement des écoles sous leurs fameux labels. En Belgique j’imagine que quelque part, écrire que j’ai causé mon accident seule arrange les statistiques, mais je n’en sais rien. Après quelques interrogations concernant le formulaire à remplir auprès de la secrétaire, je m’exécute, et in extremis, le préfet revient me voir pour me permettre d’écrire la vraie version des faits. Un problème toutefois : la loi du silence règne sur l’école. Le projectile a fusé devant 20 élèves dont aucun ne portera jamais témoignage. À se demander si je n’affabule pas toute seule, comme une vieille personne sénile qui se sentirait persécutée sans raison. Je coche donc la case « témoins : oui » en sachant que c’est peine perdue. Je m’étonnais que le dialogue avec monsieur le préfet n’ait pas été plus loin que cet événement. C’est durant la (p.137) consignation qu’il est revenu vers moi pour solliciter une nouvelle fois ma présence dans son bureau.

« – MUe Charpot. Comment vous sentez-vous chez nous ? »

« — C’est difficile. »

« — C’est difficile. Vous savez, les murs ont des oreilles, et il est venu aux miennes que vous aviez le projet de démissionner et que vous vous sentiez mal. »

« — Oui c’est certain, je ne m’épanouis pas dans ce travail, et je ne pense pas que cela puisse arriver. Comprenez : j’ai des diplômes ouvrant sur l’enseignement supérieur et j’officie auprès d’élèves de première différenciée n’ayant pas obtenu leur diplôme de fin de primaire et des quatrièmes techniques. Cela ne correspond pas à mes qualifications. D’autre part, les élèves de quatrième sont très difficiles. »

« — Oui, j’ai su que vous aviez des problèmes avec ces élèves. Ce qui est étrange… (Il prend la liste sur son bureau) C’est que dans cette classe il n’y a pas d’élève difficile. Je les connais tous, regardez (il me tend la liste) : aucun élève surligné en fluo. Aucun des élèves de cette classe n’est connu de nos services. »

À cet instant une aide éducatrice passe dans le bureau et il l’interpelle, tandis que je reste en suspens sur l’emploi du mot « service » et me sens comme prise au sein de la C.I.A.

« — Dites-moi MUe XXX, regardez la liste, y a-t-il des élèves difficiles dans cette classe ? » Elle de répondre que non, qu’ils sont tous adorables, et le directeur de reprendre, une fois l’intruse ressortie :

« – Vous voyez ? Je me suis laissé dire d’autre part que vous étiez la seule à avoir des problèmes avec eux. Je pense qu’en vérité, c’est votre attitude face au travail qui est mauvaise. Si vous venez au travail avec l’envie de le quitter ou même simplement stressée, il est incontournable que les (p.138) élèves s’en rendent compte et, qu’en étant réceptifs à votre état, vous les placiez dans un état de tension qu’ils ne font que vous renvoyer. Je pense qu’il faut revoir vos méthodes, et que d’autre part, ces élèves qui font un complexe par rapport à l’école, qui se sentent dévalorisés face au système, il ne faut pas que vous les stigmatisiez encore plus. Lorsque j’écoute votre façon de parler, je trouve que vous n’êtes pas adaptée et qu’il faudrait repenser votre manière d’aborder les choses. »

Intérieurement je m’esclaffe face au toupet de l’homme qui ne me connaît pas et qui durant le seul entretien que nous avons eu lors de mon entrée en service ne m’a pas posé une seule question sur moi, mais a longuement exposé sa vie, son œuvre et son établissement scolaire. Il ne m’a pas vue travailler, ne m’a pas entendue parler à mes élèves et n’a surtout pas vu ce qui se passait dans mes classes. Je sais aussi que les autres professeurs rencontrent des problèmes identiques mais que nouvellement arrivés, ils ne maîtrisent pas encore les outils de consignation des faits et préfèrent temporiser en attendant. J’ose une réponse conciliante :

« — Vous savez, j’ai quand même plusieurs années de pratique de ce genre de classes en France. Il faut que vous ayez conscience que comme j’arrive à peine dans votre établissement, je maîtrise peu l’échelle des sanctions. En revanche, je sais trop la nécessité de consigner de façon très rigoureuse et très précise ce qui se passe au sein des classes. Sans quoi, lorsque la coupe est pleine et que l’enseignant craque, il n’y a aucune trace écrite ni aucun dossier constitué sur les élèves. Il est donc impossible d’agir en conséquence. Je me tiens donc à cette règle de conduite que je me suis fixée pour m’être déjà trop souvent retrouvée dans des situations où la passivité aboutissait à une douloureuse impasse. »

 

(p.139) « – Tout à fait ! Mais j’observe cependant que vous vous êtes déjà mis des parents à dos ! Vous avez écrit une lettre d’accusation à une mère d’élève ! »

« — Non. »

« — 01. »

« — Non, jamais. »

« – Si ! Voulez-vous que je vous la montre ? »

« — Oui. »

II me sort alors la copie d’un journal de classe dans laquelle j’avais écrit le message suivant : « XXX doit cesser de bavarder en classe et d’intervenir sans lever le doigt. D’autre part, je soupçonne cette signature d’être fausse. » La mère avait répondu de façon assez violente « Je n’accepte pas cette remarque, c’est moi qui ai signé : jamais mon fils ne signerait » et avait envahi la page de signatures effectuées avec une rage visible. J’avais donc renvoyé sur la même page un nouveau message d’explication : « Madame, ce n’était pas une accusation, mais il était de mon devoir de vérifier que la signature était la vôtre, sans cela je n’aurais pas pu le savoir, ni vous tenir au courant en cas de problème, cordialement. »

Cet échange était dans les mains du préfet agrafé aux trois ou quatre autres rapports signés de ma main depuis le début de l’année. Légèrement effrontée, je lui fais remarquer qu’il ne s’agit en rien d’une lettre, encore moins d’une accusation, qu’il observera de lui-même qu’une explication de ma main figure sur le même document et que je croîs avoir réglé le problème de façon cohérente.

« — Oui. Mais vous savez, ce n’est pas à vous d’entreprendre ce genre de démarche. Il faut passer par voie hiérarchique, aller voir le proviseur et ne rien faire d’aussi délicat de son propre chef, etc. Revoyez votre attitude ! »

Si sur le moment je n’ai pas eu la présence d’esprit de faire un retour critique sur cette entrevue, je réalisai en (p.140) sortant le caractère contradictoire et manipulateur du discours que je venais d’entendre.

 

(p.141) Ce qui est tout à fait inquiétant en ce sens qu’un enseignant qui ne serait plus capable de libre arbitre, de recul, de décision, libre de choisir ses démarches et ses outils d’action… serait plus à mes yeux un adulte prêt à former d’autres adultes à la réalité sociale.

Il semblerait que la réalité de l’enseignant soit devenue telle qu’il ne soit apte qu’à obéir. Mais quel type d’adultes un tel enseignant va-t-il faire grandir ? Est-on encore à même, une fois coulé dans ce moule, toute possibilité d’initiative proscrite, toute velléité d’expression et de manifestation du malaise éliminée, de faire grandir un adulte ? L’est-on seulement encore ou redevient-on une sorte d’être social obéissant et assisté, prêt à ne plus se manifester pour conserver des dehors acceptables et préserver à l’enseignement des dehors de structure bien huilée, parfaitement fonctionnelle et bien organisée ? La phrase du préfet prononcée avec un visible mépris résonne encore à mes oreilles : « L’an dernier, une enseignante a dit avoir reçu une pièce à ça de son visage (joignant le geste à la parole et mesurant un écart d’une vingtaine de centimètres) contre le tableau. Elle m’a collé un arrêt pour dépression de quinze jours ! On n’a jamais retrouvé la pièce, il devait s’agir d’une craie ! »

 

 

(p.144) D’autre part, certains principes ont la peau dure dans ces milieux, et la distinction entre les filles et les garçons reste de mise : des cours de sport mixtes (encore !), un regard masculin outrageusement pesant pour les jeunes filles que l’on n’hésite pas à traiter de putes ou à chahuter en cas de tenue jugée indécente. La faille entre les valeurs ancestrales encore véhiculées par la religion et l’évidence d’une société qui a changé est flagrante. Les établissements scolaires cloisonnés restent, pour ces élèves, non représentatifs de la réalité sociale à l’extérieur. 20 belgo-belges sur 690 élèves : comment grandir dans le respect de la différence et se construire dans un milieu représentatif du monde réel ? Je n’ose imaginer, si d’aventure certains sortent des murs pour ne pas travailler en famille, de quelle manière s’opère l’adaptation. Elle est fatalement rendue bien plus violente ensuite si tant est qu’elle ait lieu un jour.

(p.145) J’ai vu en France des jeunes filles sortir du collège à 16 ans, revenir deux ans plus tard avec leurs propres enfants, et bien sûr voilées. Elles habitaient la cité et n’avaient pas bougé. S’il s’était fait que quelques-unes d’entre elles avaient atteint une année ou deux d’université, elles avaient été rattrapées par leur famille et contraintes de remettre le voile, de faire des enfants, et d’abandonner une vie professionnelle peut-être prometteuse pour rester au foyer. Ces filles-là supportent extrêmement mal ce retour, une fois d’autres horizons approchés. Le racisme reste une réalité endémique. Leur plus grand grief à mon égard était de leur proposer en cours de français, des textes français. « Ho Madame ! Français, toujours français ! Ouais y en a marre ! » Comment ne pas se sentir la seule incarnation de la différence à leurs yeux dans de telles conditions ? L’enseignant est européen. Premier mal. Ce raisonnement atteint évidemment ses limites très rapidement. Dans mon athénée, j’ai des collègues enseignantes et maghrébines. Elles sont croyantes et font le ramadan. Elles sont sujettes au même mépris. Au fil des sandwichs et des pauses midi, elles se confient : « Ho, non, non tu crois qu’ici ça ne va pas ! Mais durant ma carrière j’ai vu bien pire ! Tel et tel autre établissement par exemple ! Là-bas, j’enseignais alors que j’étais enceinte. Un jour un élève s’est levé, a saisi sa chaise et l’a projetée violemment vers moi ! Il est arrivé que ce soient des tables ! Un autre jour, j’ai entendu qu’une collègue était débordée dans sa salle, je suis allée voir. Deux élèves s’empoignaient et se battaient en pleine classe. Pour les séparer, j’ai pris le seau d’eau près du tableau et je les ai arrosés. Non, croîs-moi, ici on n’est pas si mal que ça, hein ! »

 

(p.146) Les jours s’écoulent. Je lutte fièrement pour m’imposer. Les collègues aussi. Nous nous retrouvons à chaque pause dans les sous-sols, le regard délavé. Nous avons de plus en plus de mal à voir le sens de ce que nous faisons. L’une s’ingénie à recenser les crachats qui jonchent sa salle de classe, l’autre exprime un doute quant à l’utilité de son existence hors des -week-ends. Elles ont 23 ou 25 ans. C’est leur première année, leurs premières semaines. Personnellement, j’ai progressivement renoncé à me tourner pour écrire au tableau. Dès que je le fais, la salle se change en concert contemporain de cris d’oiseaux, le silence revient dès que je reprends ma position de départ. Ils ont le chic pour ne pas se faire prendre. Je ne dénombre plus les craies qui volent dans mon dos, ni les boulettes de papier. Lorsque je renvoie un élève, c’est le déluge de rébellion : ce type de public est toujours solidaire et personne n’a jamais rien fait. On a beau leur expliquer qu’en protégeant leurs voisins ils participent du délit, rien n’y fait.

(p.147) Ou ils ne composent pas. Le nombre de ceux qui rendent copie blanche ou rien du tout restant les bras croisés pendant une heure en me fixant avec des yeux mauvais est considérable. Lorsque je soutiens ces regards — et je le fais systématiquement — ils se chargent d’animosité. Le second jour, je demande à l’un d’entre eux d’enlever sa veste, de bien vouloir poser son sac à terre et d’enlever son écouteur. Je ne lâche pas, je suis face à lui. Son voisin réplique « Ho ! Madame ! Il a envie de vous frapper ! » Ces garçons me dépassent tous d’une tête, ils sont athlétiques et je ne saurai pas lutter. Je réponds malgré tout automatiquement « Qu’il essaie seulement, pour voir » et je ne lâche pas. Je n’ai jamais été agressée violemment physiquement mais je sais que le dérapage n’est pas loin à chaque seconde.

L’un de mes amis a eu à se défendre ainsi contre l’accusation qui lui avait été faite d’avoir frappé une élève. On le sait, un enseignant, c’est bien normal, ne doit pas lever la main sur un enfant. Lui, prof d’arts plastiques, travaillait avec des pistolets à colle. Il avait bien formulé toutes les consignes de prudence à l’encontre de ses élèves. Lorsque l’une d’entre elles « pour jouer » pointa ledit pistolet vers les yeux de ses camarades avec de la colle chaude dans l’intention manifeste d’aller plus loin, son premier réflexe fut la gifle. Il récupéra l’arme. Le lendemain, il y eut un dépôt de plainte. L’ensemble de l’équipe de l’établissement dut signer une pétition pour qu’on ne lui constitue pas un casier et qu’il ne reste pas fiché admimstrativement comme un enseignant violent. À ce jour, l’agressivité est grande à mon encontre. Je me tiens devant ma porte à chaque sonnerie. J’exige de mes élèves qu’ils se rangent, se calment, et me répondent lorsque je leur dis bonjour, avant d’entrer dans ma salle pour s’y vautrer, mâchonnant leur chewing-gum en regardant par la fenêtre, leur musique sur les oreilles. Systématiquement, ils me bousculent pour passer malgré tout, eux ou leurs cousins (p.148) ou leurs frères, que je ne connais même pas. Lorsqu’en classe, je demande à un élève de lire ou de répondre à une question il me fait la réponse suivante « Ho ! Vous croyez que je suis à votre disposition ou quoi ? ? ? Je suis occupé, vous ne voyez pas ! » en griffonnant vaguement une feuille déchirée.

 

(p.49) Je suis en train de grignoter mon sandwich innocemment, _, entourée de collègues affairés à la même tâche, vers une heure de l’après-midi. Nous discutons nonchalamment de tout et essentiellement de rien pour nous vider la tête de cette matinée musclée. Demain c’est l’Aïd, et les élèves, comme il se doit, sont tout à fait mgérables. La proviseure arrive en salle des profs, le visage fermé. Sur le groupe de tables voisines, des liasses de règlements intérieurs. Moi qui ne suis pas encore totalement rompue aux mœurs de l’établissement, j’avais appris par inadvertance (p.150) la semaine précédente qu’il s’agissait de consulter quotidiennement un classeur bleu, nomade et parfois introuvable, situé plus ou moins aléatoirement quelque part dans la salle afin de savoir à quelles lois se plier d’urgence et quels mots essentiels avaient été délivrés par voie hiérarchique. Dans ce classeur s’était perdue une note de service timide assortie de deux sous points et trois alinéas, engloutie sous d’autres piles sur laquelle figurait l’obligation de distribuer et de faire lire l’intégralité du règlement intérieur de l’établissement. Ayant deux classes à informer, j’avais le matin même procédé à l’exercice avec l’une d’elles, activité éminemment périlleuse qui s’était achevée par un esclandre généralisé. J’étais dans l’urgence pour ma seconde classe et, exténuée, j’abandonnai le règlement à une tâche d’utilité supérieure. Bref, ma seconde liasse de règlements traînait malheureusement sur la table voisine, entourée de celles de collègues qui avaient certainement comme moi été occupés par différentes obligations.

 

(p.157) Suite à cette discussion édifiante, je poursuis mon périple. J’ai bêtement besoin de feutres pour écrire sur les tableaux blancs. Il faut savoir que depuis la rentrée j’erre telle une âme en peine dans les couloirs sans fin. RIEN n’est JAMAIS rangé au même endroit. Les craies et les éponges sont à l’accueil, mais les feutres à l’économat. Si on veut réserver une télévision, il faut s’y prendre une semaine avant en téléphonant au 552. Si on souhaite obtenir pour une heure un lecteur de disques et de cassettes, il faut aller voir à la réserve, mais si on souhaite obtenir les cassettes, il faut retourner à l’économat. Si on veut un papier destiné au renvoi de cours des élèves, c’est à l’accueil, mais un papier pour écrire les rapports, c’est chez le proviseur. Si on veut obtenir les clefs de son casier qu’il faut ouvrir tous les jours, je le rappelle pour avoir les dernières mises à jour de dernières minutes, 20 minutes avant leur application, il faut encore aller à l’économat. Mais l’économat, le proviseur et la réserve ne sont pas ouverts en permanence. Les boîtes aux lettres de certains membres du personnel sont à un bout de l’établissement au sous-sol et d’autres au rez-de-chaussée à l’autre bout de l’établissement.

(p.158) Je me rends donc, à l’instant où je poursuis mon récit, à l’accueil, ne sachant pas que la vérité est ailleurs. Ils ne le savent d’ailleurs pas plus que moi : là aussi il y a des nouveaux. Je m’y suis prise tôt, j’ai 50 minutes pour obtenir ces feutres, après quoi j’ai une classe. J’attends environ 15 minutes, le temps qu’un aide éducateur se libère de ses obligations.

J’entraperçois du coin de l’œil que la proviseure tourne en rond avec force moulinets de bras dans le hall attenant. Face à elle une vingtaine d’élèves assis, et autour d’elle deux enseignantes dont une collègue de français. Je me doute bien que quelque chose s’est produit. C’est d’ailleurs étrange de les trouver là, ces jeunes, ils sont partis la veille pour un week-end découverte de deux jours à la campagne et ne devaient revenir que le soir. On m’apprend à cet instant que les feutres ne se trouvent pas à l’accueil. Il me reste 30 minutes pour les trouver. J’en profite pour traverser le hall et m’arrête pour parler à ma jeune collègue. J’apprends que le séjour a été tellement catastrophique qu’ils ont annulé toutes les activités de la matinée pour rentrer en urgence.

Les enfants, entre onze et douze ans, qui viennent d’être accueillis par l’établissement, qui sont censés être tout frais et tout malléables, plus facilement éducables en somme que leurs aînés on saboté le séjour à grand renfort de gaz fumigènes, de boules puantes, et certains avaient emmené dans leurs bagages des machettes. Ça avait été l’enfer la veille durant le jeu d’orientation. Et le soir, les enseignants épuisés et impatients d’assister à la soirée gérée par l’animateur s’étaient vus claquer la porte au nez par celui-ci au bout de dix minutes. Il avait juré ses grands dieux n’avoir jamais vu ça en 15 ans de métier, être scandalisé et affirma qu’il refuserait à l’avenir toute sorte de contact avec cet établissement scolaire. Suite à ce drame, les enseignants avaient dû gérer le groupe pour le reste de la nuit, (p.159) ce qui s’était avéré plus que difficile. Au petit matin, après des catastrophes en série et une nuit blanche, ils avaient annulé le reste pour rentrer le plus vite possible dans l’établissement. La seule situation gérable : entre quatre murs. La seule situation dans laquelle les enseignants qui donnent de leur temps et de leur énergie gratuitement (ce genre de sortie comprenant une après-midi chômée et une nuit n’est pas rémunérée évidemment, c’est du bénévolat) se trouvent en sécurité. Où nulle catastrophe humaine ne peut se produire, où nul élève n’est susceptible de fuir brusquement ailleurs, où nul accident ne peut survenir à qui que ce soit d’autre que l’enseignant. Car comme chacun sait il est responsable devant Dieu, les parents et ses supérieurs de tout accident susceptible de survenir durant une telle sortie.

La veille, alors que je sortais de chez le préfet pour mon histoire de lunettes, j’en avais fait part à un collègue chevronné. Et lui, surpris, de me répliquer :

« — Mais tu n’es pas assurée ? »

« — Assurée ? Mais pourquoi ? »

« — Ha c’est étonnant ! Moi, quand je suis arrivé c’est la première chose que l’on m’a dite : il faut contracter une assurance « profs » qui te reviendra à une soixantaine d’euros par an. L’établissement n’est pas responsable du fait qu’on t’ait cassé tes lunettes. Les enseignants doivent s’assurer eux-mêmes contre tout dégât susceptible de leur être causé dans le cadre de leur travail. Si par exemple, un de tes élèves sort pour aller aux toilettes et trouve une hache dans le couloir — bon il n’y a pas de hache ici mais admettons – et qu’il décide de démonter la porte de ta classe, tu es responsable des dégâts. Tout enseignant doit s’assurer contre ce genre de risque. »

« — Tu rigoles ? C’est-à-dire que si je me fais poignarder en cours, c’est un dégât qui m’est causé, alors l’établissement (p.160) n’a aucun recours et ne fera aucune démarche pour m’indemniser ? »

« — Ha… heu… bon si on te poignarde peut-être pas… Mais tout le reste, non. »

« — Donc en fait, sur le salaire — insignifiant — que l’on me verse, il faut en plus que je dépense mon argent pour être en sécurité sur mon lieu de travail ? »

« — Oui. C’est comme ça ici. »

« – Mais ça ne te choque pas ? Vous l’acceptez ? »

« — Ben,… C’est comme ça ! »

 

(p.162) Quelques jours plus tard, c’est la journée de l’Aïd el fitr, la fête du mouton. Voici un mois que les musulmans jeûnent, et au terme de ce mois ils font la fête. En France comme en Belgique, ce jour-là, aucun élève de confession musulmane n’est présent en classe. Bien que les deux pays51 soient composés en grande partie de population musulmane, personne n’a encore pris le temps de légaliser ce jour de fête. Chaque élève se verra donc notifier un jour d’absence inexcusable. Les enseignants en revanche sont soumis à la loi de la Communauté française. Même si dans mon établissement, la part de musulmans est très conséquente, nulle exception à la règle : ce jour-là, tout le monde sait qu’il n’y aura personne, mais il est strictement impossible de s’organiser intelligemment. Les enseignants doivent être présents toute la journée, même s’il s’agit glorieusement de ne rien faire. Personnellement, j’avais cours toute la journée, et j’aurais été toute prête à dire à mes collègues musulmans que je me chargeais de leurs élèves. Mais non. J’arrive donc le matin même, comme tout un chacun, pour constater sur le terrain : l’absence. Sur 690, il doity en avoir une quarantaine. Impossible d’assurer quelque cours que ce soit. Nous errons les uns et les autres en quête d’activités, tentant de nous regrouper. Pour lutter contre le manque de savoir-vivre évident de certains, les profs de sport exigent de la part des collègues qui leur confient leurs élèves qu’ils soient présents dans la salle avec eux. L’année passée, ils se sont retrouvés à la tête de troupeaux indisciplinés sans aucun secours. J’assiste donc au cours, assise avec deux élèves qui n’ont pas même envie de jouer au ballon.

 

  1. En France, on estime entre 5 et 8 millions le nombre de musulmans sur le territoire, bien qu’aucun chiffre officiel n’existe. En Belgique, aucune estimation fiable non plus mais on estime le nombre de musulmans sur le territoire à 4 % de la population (10 millions d’habitants), pour un chiffre entre 350 000 et 370 000 personnes.

 

(p.163) Cette   vacuité    est   l’occasion    de   vivre   une    autre consternation.

Lors des matchs, les profs de sport indiquent les points des deux équipes adverses à l’aide d’un classeur de fiches numérotées, imitant l’affichage classique 1 – 0/1 – 1… Il tombe littéralement en ruines. Je propose alors mes services pour le leur refaire avec l’aide d’un ordinateur et d’une imprimante. Cette proposition est accueillie avec joie. Il faut savoir que les profs ne disposent pas d’une imprimante dans « leur » salle. Les laisser imprimer, c’est sans doute une nouvelle porte ouverte à l’anarchie ! L’aire du soupçon est ouverte même à ce niveau-là. Chacun d’entre nous pourrait voler des feuilles, gaspiller de l’encre. La seule imprimante à disposition se trouve à la bibliothèque. Je m’y rends et expose mon projet. J’ai directement la liberté de m’en servir. Rapidement il s’agit de plastifier le tout pour que cela résiste. J’interroge : y a-t-il une plastiqueuse ? Oui. Mais on ne peut pas s’en servir. D’abord, il faut obtenir le feu vert de la personne qui dirige l’économat, qui n’est pas là. Je me rends chez la personne qui plastifiera car on ne peut pas plastifier soi-même. D’abord, il faut qu’elle trouve le temps de le faire. Et puis il lui faut l’autorisation. 60 feuilles blanches A4, pour quoi faire ? Je retourne voir l’enseignante de sport et lui explique à quoi je me heurte. Sa réaction est visiblement contenue en des termes acceptables. Comme moi, elle est outrée qu’on nous prenne pour des assistés. Nous sommes pistés. Rien ne se fait sans l’aval de quelqu’un d’autre, tout est comptabilisé, vérifié, évalué, jugé, empesé et pour finir, lorsqu’on réalise le nombre de démarches internes, le nombre de couloirs qu’ilfaudralonger, de marches qu’il faudra monter et redescendre, le nombre de portes auxquelles il faudra frapper, d’autorisations qu’il faudra obtenir, de temps qu’il faudra attendre, de soupçons (p.164) qu’il faudra essuyer, de preuves qu’il faudra apporter… On n’a bien souvent même plus envie d’entreprendre. Je suis un Shadock arpentant interminablement un labyrinthe sans fin. On a beau poser une main sur la paroi et la longer méthodiquement jusqu’à la sortie, les murs bougent, se diluent ou s’évaporent. Tout est tellement aberrant que je suis tentée d’entreprendre des exercices absurdes comme compter le nombre de dalles de carrelage qui séparent la salle des profs de celle du préfet…

 

(p.167) Il y a trois jours, vers le 3 octobre en Belgique, un enseignant s’est fait agresser dans un établissement voisin, un dans lequel j’avais postulé. Celui-ci avait demandé à l’élève son journal de classe. L’élève, énervé, avait été trouver son grand frère et un ami à lui. Armés de cutters en pleine classe, les trois larrons ont agressé l’enseignant en plein cours, lui lacérant le visage et le dos devant témoins avant de prendre la fuite. Ils se sont dénoncés quelques jours plus tard, encouragés par leur avocat. Ces faits divers, on l’oublie trop souvent, se répètent de plus en plus dans l’enseignement. Or personne aujourd’hui ne considère ce métier comme un métier à risques, au même titre que le métier de policier. Nous nous en distinguons pourtant de moins en moins…

 

(p.168) Faire l’appel est devenu un challenge en soi. Les responsabilités endossées sont de plus en plus lourdes dans cette société procédurière qui accuse de plus en plus de choses. L’enseignant est constamment coupable. Aux yeux de la hiérarchie de ne pas faire son travail administratif, aux yeux du monde de ne pas être qualifié, aux yeux des inspecteurs de ne pas être bon pédagogue, aux yeux des universitaires de ne pas être suffisamment cultivé… et aux yeux des parents, de persécuter leurs enfants. Une collègue me racontait aujourd’hui même qu’une famille du quartier était terriblement réputée et que lorsqu’on avait dans ses classes un enfant issu de cette famille, il fallait être particulièrement courageux. Alors que cette femme de stature moyenne, sans rien d’impressionnant, a croisé un ancien élève dans la rue, celui-ci est venu à elle : « Vous, vous avez de la chance de ne rien avoir à craindre de moi. »

Ce métier est l’un de ceux dans lesquels le taux d’arrêts maladie est le plus élevé. Les gouvernements, les mutuelles et les dirigeants s’échinent à traduire ceci en ces termes : les enseignants sont des tir-au-flanc. Comme ils se savent intouchables au niveau de leur emploi, ils s’arrêtent pour un oui ou pour un non. Ils ne font rien, assurent le service minimum. Ce sont de grosses feignasses, en vérité. Il faut faire cesser la fuite des enseignants !

En Belgique, il n’existe pas de sécurité de l’emploi. Pourtant, la situation dramatique concernant le nombre d’arrêts maladie est identique. Quelle réponse a-t-on trouvé à cela, au heu de conclure qu’il y a sans doute des raisons ? Actuellement, les enseignants belges sont les plus mal lotis des fonctionnaires du pays : ils ont droit en tout et pour tout à 15 jours d’arrêt maladie sur l’année scolaire.

(p.169) Passé ce nombre, leur salaire chute de façon drastique. Pourtant, le nombre d’arrêts maladie, lui, ne diminue toujours pas. C’est dit, les dés sont lancés, c’était la bonne réponse à apporter. Les enseignants sont de grosses feignasses sur payées, bien heureuses de leur sort, avec en prime un nombre impressionnant de congés ! Non mérités, bien sûr. Une collègue me racontait encore que suite à un décès familial, elle avait contracté la mononucléose. Cette maladie nécessite que l’on se repose pour en venir à bout. Chacun sait cela. Un peu comme lorsqu’on est en dépression, lorsqu’on se casse une jambe ou lorsqu’on a un accident de voiture…Elle était dans un état lamentable. Malgré cela, forte de ses convictions personnelles, après épuisement de son capital jours de congé, pour ne pas céder un seul centime à la Communauté française, elle était retournée travailler quitte à devoir se tenir au tableau pour ne pas chuter. Quitte à ne plus parvenir à écrire. Quitte à risquer chaque seconde un évanouissement. Elle en a été quitte effectivement pour ne pas guérir deux ans et demi durant.

Cette expérience marquante n’est pas celle d’une seule personne dans l’enseignement. Il suffit d’observer une salle des profs pour en mesurer le degré d’épuisement moral et physique. Si à midi, ony dialogue encore, bien souvent la fin de la journée venue, les couloirs sont déserts. Plus personne ne prend le temps d’échanger sur la journée écoulée. Tout au plus s’évertue-t-on à effectuer les dernières photocopies en vue du lendemain. Chacun n’a qu’une hâte : déguerpir.

 

(p.175) Plus on réduit l’attraction financière de ce métier, moins les enseignants seront considérés. Combien de fois ai-je entendu les élèves dire qu’ils gagnaient illégalement plus d’argent qu’eux en l’espace de deux jours ? Parallèlement, ils seront réduits à accepter tout ce qu’on voudra bien leur imposer, de la même manière que cela se fait en Belgique. Personne, en dépit d’un service déjà porté à 22 h plus deux (contre 18 plus deux heures supplémentaires en France), n’ose s’élever contre des obligations telles que la présence à des réunions internes entre midi et deux un (p.176) jour sur deux, des réunions en soirée deux fois par mois, des obligations du type comptes-rendus, notations, rendez-vous avec les parents (etc.) plusieurs fois par période. Ici on pourrait dire que le travail au noir est quasiment légalisé. Un chef d’établissement qui fera travailler l’ensemble de son personnel 22 h au lieu de 20 en profitant de l’aménagement horaire n’en déclarera toutefois que 20 au ministère. Chaque enseignant prestera alors 2 h non déclarées au ministère. Cette quantité pourrait paraître négligeable, mais dix enseignants à ce régime forment un temps complet dont ne profitera pas quelqu’un d’autre. Ira-t-on jusqu’à affirmer que la qualité du travail fourni diminue ? Cette idée semble ne pas s’immiscer dans l’esprit des ministres français qui considèrent qu’on peut tout aussi bien faire beaucoup plus d’heures sans baisse de qualité. J’ai essayé. J’affirme que non, bien évidemment. Préparation moindre, qualité moindre, corrections ralenties, aide individualisée aussi, fatigue nerveuse, physique et morale augmentées d’autant.

Si un enseignant français avec une obligation de service de 20 h estime passer 26 h 20 hebdomadaires sur le terrain, j’estime en tant qu’enseignante en Belgique, y passer environ 31 h. Parallèlement à ce temps de pure présence, (n’incluant pas les réunions extraordinaires, les tâches administratives annexes, les présences exceptionnelles, etc.) estimer que je n’effectue que 10 h de travail personnel à la maison relève de l’utopie.

Pour ce service, je touche 1 480 euros nets mensuels. Je ris depuis que j’ai une notion de ce que l’on touche dans le privé au niveau Masterll avec 7 années d’ancienneté en faisant 45 heures hebdomadaires. Si en Belgique le corps enseignant n’est plus à même de manifester pour ses droits, c’est que la logique qui présidait à la décrédibilisation massive a bien fonctionné. J’imagine que dans ce pays les (p.177) économies réalisées sont de taille. Le résultat est également de taille : le corps enseignant est aujourd’hui montré du doigt comme étant incapable d’élever le niveau scolaire des enfants du pays. En effet, c’est celui de l’OCDE recelant statistiquement les plus grandes disparités au niveau des connaissances des élèves, mais encore le plus grand nombre de difficultés d’ordre général. Pour la France le rapport indique que 15 % du élève*) sortant du CM2K connaissent des difficultés sévères ou très sévères de compréhension et de repères méthodologiques et culturels ; ils ne sont donc pas capables de comprendre l’ensemble du sens du texte qu’ils ont à lire. Les résultats de l’enquête internationale PISA (Programme international pour le suivi de l’acquis des élèves) de 2006 montrent que « le<f compétences des élèves français de 15 ans se situent un peu en dessous de la moyenne des 30 pays de l’OCDE ; c ‘était déjà le cas en 2003 et 2000, lors des premières éditions de cette enquête, mais les nouveaux résultats marquent un reculdeplusieurs rangs ». Cet effet boomerang n’est évidemment pas du fait des réformes successives élaborées par les ministres, mais de l’incompétence des profs dont on se demande pourquoi les recruter à BAC+3. Moins, c’est mieux, et puis, c’est moins cher !

Le Rapport Pochard veut cependant nous mener très exactement au système belge dont on voit qu’il dérive. Ce n’est plus la tectonique des plaques à cette échelle, mais la fonte de la calotte glaciaire. L’enseignement ne bouge plus, il coule. Il aura bientôt disparu avec les ours blancs. Chaque jour qui passe le confirme, il suffit d’aller lire, sur le forum enseignons.be, le nombre de pages ouvertes en deux semaines sur lesquelles les jeunes disent vouloir démissionner. C’est édifiant, on les compte par dizaine.

 

  1. Sixième primaire en Belgique.

 

(p.179) Je n’avais jamais songé une minute que les directeurs puissent être malhonnêtes, servir leurs intérêts, qu’ils n’aient pas d’objectifs uniquement altruistes et humanistes, mais des directives qui leur viennent de plus haut auxquelles ils doivent se plier. On ne connaît pas le Code du travail, l’ignorance des droits est totale, il n’y a jamais eu d’appropriation du Code civil.

 

(p.184) Etre syndicaliste dans 1 enseignement, quel que soit le pays, c’est la poisse. En effet, sur quoi vont reposer les attaques éventuelles visant à déstabiliser quelqu’un dans l’enseignement ? Infailliblement, la qualité de sa pédagogie. Or sur quelle base chiffrer qualitativement cet aspect du travail ? Au-delà du fait qu’un enseignant arrive toujours à l’heure et soit reconnu par ses collègues, quel élément va venir prouver qu’il est un bon enseignant ? Si ce n’est le témoignage de ses élèves parmi lesquels il y aura toujours infailliblement des détracteurs ? Il existe les rapports d’inspection dont nous avons parlés plus haut. Soit. Cela reste un travail de pesage très délicat et très long durant lequel tout peut advenir.

 

(p.188) Et l’on sait à quelle vitesse faramineuse vont les choses dans un établissement difficile. D’une heure sur l’autre, les drames s’accumulent, untel a été agressé, untel a été viré, untel s’est battu, untel est devenu fou, telle classe a débordé, telle décision importante a été prise. On ne sait pas dans quel état de nerfs sont les collègues, les élèves, la direction, quels conflits entre adultes ont vu le jour. C’est bien simple : il faut d’emblée savoir qu’un jour sur deux, on aura raté une évolution capitale et qu’il y aura divers cris et hurlements qui ne nous seront jamais élucidés. J’ai tout bonnement fini par cesser d’aspirer à entrer dans une salle des profs dans laquelle il n’y aurait pas des gens prostrés, au bord du craquage, hurlant ou assis, les yeux dans le vide, hâves, essayant de désaturer avant de poursuivre lajournée. On rate fatalement aussi les informations éparpillées sur les divers panneaux qui s’accumulent, les notes de service, la date et l’heure des réunions, les panneaux syndicaux, les blagues et communications qui font l’ambiance entre profs. Tenter de s’y retrouver, c’est savoir qu’on va passer d’abord un bon quart d’heure à éradiquer tout ce qui est obsolète. Des cellules de réflexions sont organisées parfois pour réorganiser le tout, des solutions sont même trouvées,

(p.189) mais on en revient toujours à la même conclusion : ce n’est ni le travail de la secrétaire, ni de la vie scolaire, ni de la direction, ni des enseignants. Dans la foule d’obligations auxquelles il s’agit de répondre, personne n’a le temps de s’y atteler et tout repart dans une grande déliquescence. On sait également que plus l’activité est soutenue, plus le rythme est frénétique et plus il est difficile d’assurer le tri des informations.

Je retrouve en Belgique les mêmes problèmes. L’information y est traitée différemment : l’enseignant se voit souligner dès son arrivée l’obligation d’ouvrir quotidiennement sa boîte aux lettres, de consulter quotidiennement le classeur contenant les notes de service, le classeur concernant les sanctions des élèves, le classeur contenant les informations sur les sorties qui s’organisent, et ses sept jumeaux. On se rend compte avec ce simple énoncé que l’enseignant, s’il doit déjà se présenter une demi-heure à l’avance dans le meilleur des cas pour faire la file à la photocopieuse, peut allègrement en compter une de plus pour consulter cette innombrable paperasse.

J’ai appris d’autre part que si l’information semble néanmoins plus maîtrisée sous sa forme de classeurs, elle est parente d’une forme scandaleuse de censure. Ce midi, je vois une collègue que j’apprécie échanger avec une autre un petit pot de miel contre rémunération et la conversation s’engage amicalement.

« — Ha ? Tu fais du miel ? Mais tu devrais mettre un mot ! Je suis sûre que d’autres en profiteraient ! »

À la seconde, je suis transpercée du regard par plusieurs collègues assis à la table :

« — Mais, non, ça c’est impossible chez nous ! »

« — Comment ça impossible ? »

« — Hé bien en salle des professeurs, nous n’avons pas le droit d’affichage. Plus exactement, nous n’avons pas le droit (p.190) d’afficher quoi que ce soit qui ne serait pas au préalable passé par le bureau du préfet pour être signé de sa main. »

Ma première réaction a été de croire au gag. Mais non. Lorsque je demande s’ils trouvent ça normal, on me répond que oui.

« — Comprends-tu, les gens pourraient afficher des choses pas correctes. »

« — Mais quel type de choses ? »

« — Hé bien, des tracts politiques ou des documents qui n’ont rien à voir avec le boulot ! »

Je demande immédiatement si cela signifie qu’on dénie aux enseignants le droit de penser par eux-mêmes, celui d’avoir du recul par rapport à ce qui s’affiche, d’avoir une opinion politique et de la proposer à la lecture. On me dit que quand même, ici, il y a certains enseignants bizarres qui afficheraient n’importe quoi. Je réplique que c’est un viol de la liberté d’expression.

Concrètement, il semble en tout cas qu’autour de moi je sois la seule que cela choque. Je viens d’avoir l’explication du pourquoi du caractère totalement impersonnel et glacial de cette salle des profs. La communication entre personnes n’existe pas. On échange à l’oral. Et encore, pas trop fort, sans quoi on risquerait d’entendre des choses qui ne se disent pas. Des choses que chacun pense, mais qui n’ont pas droit de cité dans ce lieu où tout est sous contrôle. L’image qui se dégage des enseignants d’une part, et de la direction de l’autre, est tout à fait effrayante. Les chefs ne tolèrent pas que l’on puisse leur opposer une quelconque force de résistance. Tout doit purement et simplement fonctionner tel que cela a été mis en place. Pour ma part, je ne suis pas loin de penser aux mots « oppression » et « dictature » dans un lhiu où l’on déconsidère suffisamment le personnel pour leur interdire la liberté d’expression. Je ne pensais pas assister à une telle chose durant mon existence.

 

((p.196)

Évidemment, un nouveau problème est criant : les jeunes enseignants n’ont aucune conscience ni culture politiques. Les questions courantes, qui sont celles que moi-même je posais en arrivant et que j’ai appris à désamorcer en écoutant, en apprenant, en travaillant et en observant, sont toujours les mêmes : « Les pauvres élèves… Ils n’ont rien fait, on ne peut pas leur infliger ça. » Les professions comme l’enseignement, la police, la médecine sont fatalement les plus exposées à ce genre de raisonnement. Mais on sait bien qu’il n’est pas valide. Les raisons à opposer sont simples : la grève ira à leur profit aussi, ils font partie du système qui doit être dénoncé, ils doivent acquérir une conscience politique et observer la société, un jour de grève peut prendre son sens à leur échelle. La manifestation à un but bien plus large. Et les réflexions les plus courantes sont les suivantes : « Moi, je n’ai pas à me plaindre, heu… Je ne sais pas trop de quoi vous parlez, je ne comprends pas encore, je n’ai pas de recul ni d’expérience. » Si un jeune enseignant tombe dans un établissement ne comportant aucun syndicaliste, son ignorance pourra durer éternellement. Eux ne sont pas choqués qu’on n’ait pas le droit d’affichage en salle des profs, que le salaire de départ soit égal à un SMIC ou qu’un enseignant formé gagne un salaire identique à un employé de grande surface qui remplit les caddies à raison de 38 heures par semaine avec un treizième mois et des avantages extra-légaux. On confie à l’heure actuelle la responsabilité aux enseignants de former la génération future pour le même prix qu’on confie à un employé la responsabilité de scanner les articles d’un caddie. Pour les jeunes enseignants, c’est normal.

 

(p.199) Je lis sur le forum des enseignants que pour beaucoup cette profession est celle réservée « aux nuls » ou à ceux qui « ont échoué ailleurs » et que – pire – parfois, c’est vrai ! Pour faire face à la pénurie, les chefs d’établissements doivent embaucher tous ceux qui se présentent. On lit que n’importe quel incompétent total est accueilli à bras ouverts. En effet bien des profs de langue n’ont d’autre qualification que celle d’être natifs du pays où la langue est parlée. Même entre les enseignants on observe un manque de considération pour le collègue. Comment obtenir une force unie capable de faire avancer les choses ou de se poser en désaccord avec le système ? Il est certain que celui ne possédant aucune qualification et qui est embauché quand même sera moins enclin à la dénonciation que celui qui a des diplômes universitaires de haute volée. Le système lui va. Et de là, être prof, c’est la bonne aubaine !

 

(p.200) On en arrive à la situation que je vis au quotidien, avec le sentiment exacerbé d’être mis sous pression, de n’avoir aucun soutien, et surtout, aucun droit à la libre expression. C’est sans doute le point qui aujourd’hui m’amène à écrire. Les regards fuient dès que je parle, on me demande de parler moins fort, on m’invite à en parler à l’extérieur, à aller boire un café ailleurs, au lieu d’en prendre un sur place et d’en discuter, on rase les murs, parce que d’une manière ou d’une autre, j’ai l’air trop en colère ou trop capable de prononcer l’impensable : je ne suis pas d’accord.

Et c’est ce qui s’est produit de façon tout à fait symbolique ce jour où m’étant faite rabrouer de façon particulièrement violente par madame la proviseure, je me suis indignée face au traitement qui m’avait été réservé. Je disais ceci : « Elle ne me salue pas quand je la croise et lorsqu’on me casse mes lunettes, je n’ai non seulement aucun soutien direct de sa part mais en plus, bien au contraire, elle me fait savoir de façon claire que la punition dérisoire que j’avais appliquée à un élève ne lui ayant pas plu, elle l’avait revue (p.201) à la baisse. Le lendemain, alors que je lui fais observer la chose en vue d’une explication et d’un échange courtois, je me vois tancer comme une enfant de dix ans parce qu’une ligne du protocole contenue dans le mode d’emploi de l’établissement m’a échappé. »

Sur l’exposition des faits, on m’écoutait encore, avec un peu d’inquiétude et le regard fuyant. C’est ensuite que tout le monde s’est détourné, lorsque j’ai dit « Je regrette, un proviseur n’a pas à traiter les enseignants de cette façon et à déconsidérer leur travail le deuxième jour de la rentrée, en leur opposant une fin de non-recevoir lorsqu’ils se font agresser. Elle n’est pas ma supérieure, cette dame, mais mon égale. C’est une ancienne enseignante, qui s’est trouvée promue par hasard ou obligation à ce rôle de proviseur. Elle ne possède aucun pouvoir hiérarchique sur moi et surtout, par simple convention sociale, le minimum que l’on puisse en attendre, c’est une politesse de façade. » J’ai eu en réponse à cette phrase : « Chut ! » « Moins fort ! » « Fais attention à ce que tu dis ! » « On ne dit pas ce genre de choses ! » « Tais-toi ! », et certains ont quitté leur siège pour aller bavarder en un lieu moins exposé. Car non seulement le dire est interdit, mais l’entendre c’est, dans ce climat de défiance générale, pactiser avec l’ennemi.

Curieusement, si on a protesté pour m’encourager au silence, personne n’a dit « C’est faux ».

 

(p.202) La médiatisation est à l’origine des croyances publiques. On croira bien plus aisément un ministre en direct à l’heure de pointe que vingt enseignants dévoués, prêts à expliquer l’absurdité et les limites des réformes programmées. Une anecdote simple illustrera le problème. Suite à la grève, j’observe la retranscription de l’information au JT. En Belgique cinq sujets : les grévistes, la STIB58, les bouchons, les écoles, Caterpillar. Temps moyen de diffusion de l’information, dix minutes. Pour la même grève le lendemain en France au JT de 20 heures sur TF1, en annonce, pas même une notification préalable dans le sommaire.

Ne voyant rien venir, je m’étais jetée sur le téléphone pour appeler un très bon ami afin de lui demander si je n’avais pas commis d’erreur dans la date et s’il y avait effectivement eu grève. C’est alors qu’apparaît à l’écran une foule compacte agitant moult banderoles et drapeaux. Le temps d’image accordé à l’événement est de trois secondes. TROIS secondes et ceci n’est PAS un effet hyperbolique de ma part : c’est le temps réel que l’image est restée à l’écran avant de laisser place à un sujet sur une école primaire. « Ce jour-là, nous apprend le journaliste, TOUS Les enseignants sont en grève. » Mais le thème de son propos est ailleurs : Les aides éducateurs bt£n présents, ont assuré Le service minimum. C’est ça, l’information. Les enfants ont donc été accueillis sans Le moindre problème ni La moindre perturbation. Ils sont contents, rosés et souriants en train défaire de belles peintures. Et le présentateur de conclure : « Voyez, messieurs dames, comme elle est bien cette loi sur le service minimum ! »

Je croîs qu’on a là un fabuleux exemple de manipulation des masses par les médias. Sur les autres chaînes, ce n’est

 

  1. Société de transports intercommunaux bruxellois. NDLA

 

(p.203) guère mieux : deux sujets sur la crise économique, un sur la hausse du prix de l’immobilier à Paris (comme si tout le monde pouvait se payer un duplex avenue Foch !) suivi d’un reportage sur une saisie d’armes dans une cave montpelliéraine et d’un autre consacré à l’implantation d’éoliennes dans le Poitou. Viennent enfin quelques maigres images de la grève, rapidement balayées par un reportage spécial sur Picasso.

Mesdames, messieurs, nous voici en démocratie et les médias ont le devoir de vous informer. On ne dit cependant pas selon quelles modalités ni avec quelles priorités. En Belgique la plus grosse grève des enseignants en 1995 a définitivement miné l’opinion publique par une allocution désastreuse du ministre. Cette grève ne visait même pas à obtenir des avantages pour les enseignants, mais pour les élèves. Suite au JT, l’opinion publique s’est retournée contre le corps professoral et tout a été terminé.

 

(p.206) Ça y est. Je suis aujourd’hui officiellement une mauvaise enseignante. Je fais partie depuis hier des parias paresseux de ce métier. Je suis en arrêt maladie. La semaine passée, j’étais allée faire un tour chez un micro kmé. En me touchant, il m’avait diagnostiqué en pleine dépression et avait ajouté un commentaire peu encourageant sur mon état général. En effet, en l’espace d’un mois j’ai commencé à me couvrir de pustules, de psoriasis, à accumuler les épisodes de migraines, de somnolence, d’angoisse, ronger mes ongles, frotter mes yeux. Les deux dernières semaines, en plus d’être parfaitement invivable à cause du stress et inapprochable le dimanche soir pour cause de préparations de dernière minute et fignolage de cours, j’avais commencé à imiter la plupart de mes collègues en multipliant les épisodes d’insomnie la veille du grand recommencement de chaque semaine. Tous ces symptômes sont courants. Il faut savoir que la plupart des enseignants développent des maladies dont jusque-là ils n’avaient jamais été victimes : bronchites, angines, maux de gorge, de dos, fatigue chronique, etc. Je me faisais d’ailleurs à ce sujet la réflexion suivante : la plupart des entreprises prennent soin de leurs employés, préviennent les épidémies massives de grippe ou autre en vaccinant leur personnel avant la catastrophe et en s’évitant ainsi une débâcle massive et de (p.207) longue durée pendant l’hiver. Ils organisent aussi sur le lieu de travail des dons du sang, des séances de prévention, d’explication sur la santé, l’équilibre. Certaines, même, à la pointe du progrès, aménagent des salles de relaxation ou font appel à des masseurs. On n’en fait pas encore une habitude mais ce changement entre peu à peu dans les mœurs. Et les soins les plus courants du type vaccination sont en revanche généralisés depuis bien longtemps. Cela s’appelle la médecine du travail.

En sept ans dans le domaine de l’éducation, je n’ai jamais assisté à une telle chose. Ce serait d’ailleurs drôle, un enseignant n’y croirait pas si d’un seul coup la direction s’intéressait à sa santé ou à son sort. Et pourtant, qu’on se demande une seconde lequel de l’employé assis à son bureau ou du prof face à un public d’élèves à l’hygiène relative, aux maladies infantiles multiples, qui éternuent, se mouchent, bavent, mangent, crachent, poussent, touchent, coulent, ne se lavent pas les mains, vont aux toilettes, reniflent, se grattent, baillent… est le plus exposé ?

Ainsi, comme prévu, chaque année, c’est la désorganisation totale dès qu’apparaissent des affections galopantes telles que la gastroentérite, la grippe et les affections des voies respiratoires. Le plus drôle est qu’en dépit de tout ce qu’on dit de lui, l’enseignant a malgré cela une solide conscience professionnelle et qu’il insiste. Il va quand même travailler. Il cherche à résister pour qu’on ne dise pas encore de lui qu’il est fainéant. Même s’il est plus dur d’assurer debout, face à un public ému aux larmes et bien plus attentif à prendre soin de son professeur malade que confortablement assis dans un bureau. En insistant, la fatalité veut que le plus souvent, hélas, il répande ses germes un peu partout. Lorsqu’un élève est malade, on ne pense pas à mal. Lorsqu’un prof est malade, c’est mal. Lorsqu’un élève est malade, personne ne s’en rend compte. Lorsqu’un membre d’entreprise est malade, deux ou trois personnes en

(p.208) pâtissent. Lorsqu’un prof est malade, une équipe complète de direction est mise au courant, doublé d’une équipe de collègues, triplé d’environ 25 élèves par classes. Le nombre de doléances va forcément croissant en fonction du nombre de classes que l’enseignant a en charge, du nombre d’élèves contenus dans ces classes et du nombre d’heures écoulées dans la journée ou la semaine. A son retour, autant dire que la plupart du temps on ne s’empresse pas de le féliciter. Bien plutôt de lui faire remarquer qu’il est temps qu’il aille lire la doc accumulée dans son casier pour rattraper tout ce qu’il a raté, l’idiot. Ensuite, il lui faut récupérer ses classes que l’absence a démotivées. Ben oui : il a glandé quoi cette semaine ? On l’avait presque oublié. Comment ça, il a des exigences ? On l’accueille en tout cas par jeu en lui faisant savoir qu’on se portait bien mieux lorsqu’il n’était pas là et que c’était une lumineuse idée de tomber malade. Ne pourrait-il pas se reposer encore un peu chez lui ou avoir un accident de voiture mortel plutôt que de demander des trucs qu’on n’a pas envie de faire ?

Cette dernière nuit de dimanche donc, je m’étais énergiquement employée à ne pas fermer l’œil, errant, âme en peine, dans les couloirs intérieurs d’un établissement ingrat et labyrinthique bourré d’escaliers spirales interminables, m’enroulant dans ma couette au gré de salles peuplées d’élèves réfractaires, me réveillant tous les quarts d’heure en pensant avoir oublié mon stylo, ma feuille, mon agenda, ou le document primordial à rendre à la direction, pour me rendormir à demi et refaire ce rêve ancestral que chacun connaît à quelque variation près : on se retrouve en classe en chaussettes, pieds nus, ou carrément tout nu. De l’élève au prof, les mêmes phobies subsistent. On n’oublie pas ses chaussures, on oublie son cartable. Ou ses clefs. On se retrouve enfermé à l’extérieur d’une salle avec un troupeau d’élèves déchaînés. Ou à l’intérieur. On est empêché, on ne sait plus parler, ou plus écrire, ou plus répondre, ou on

(p.209) ne sait plus tout court, on a tout oublié. L’accumulation des empêchements est une singulière répercussion des empêchements réels qui s’interposent entre l’enseignant et son désir d’accomplir sa tâche quotidienne, à ceci près que dans le rêve, les empêchements sont de son fait et ne viennent plus de l’extérieur : le cauchemar, c’est lui-même.

Au petit matin, édifiée, ravie et fraîche comme la délicate rosée sur la surface irisée du pétale naissant, j’avais conclu sans appel que je n’irais pas travailler. Le soir même, je me rendis chez le médecin, frigorifiée, tremblante et semi-névrosée, tournant et retournant dans mon esprit ce que j’avais à lui exposer de mon malaise, ne sachant plus même s’il était psychologique ou si une part de maladie incurable et mortelle s’y mêlait, faisant de moi le jouet récurrent d’illusions maléfiques qui disparaîtraient une fois la pilule magique du bonheur prescrite, assortie de son élégante camisole rosé bonbon.

Je fus directe : « Bonjour docteur, si je dois tout vous raconter, ça va prendre un peu de temps : le 1er septembre, je suis rentrée en fonction dans un établissement scolaire. Le premier jour ils ont hurlé pendant toute l’heure, le second jour ils m’ont brisé mes lunettes, le troisième jour, je me suis fait traiter de pute, le quatrième jour, ils se sont mis à me lancer des craies, le sixième jour, j’ai failli prendre une porte en plein visage, le septième jour, la création s’est achevée : monsieur le directeur m’a convoquée dans son bureau pour m’expliquer que sans doute l’énervement des élèves était dû à mon stress personnel qui était palpable, et qu’ils me le renvoyaient parce qu’ils le sentaient bien. Le huitième jour, j’ai donc commencé à chercher un nouveau travail, parce qu’en plus pour faire ça 7 heures par jour, je suis payée au SMIC. Vous voyez, moi, je ne peux pas. À l’heure actuelle, j’achève mon doctorat : regardez, je lis justement celui d’une amie : La déraison du corps, le mal-à-dire de L’esprit : Phantasme*) médicaux et (pjeudo) psychologique,) (p.210) de la conception narrative. Je prendrai n’importe quel travail à plein temps payé pareil, mais je vais finir par être tellement abrutie et fatiguée que je ne pourrai convaincre aucun employeur dans cet état ».

Avant même que j’aie fini mon exposé, le médecin avait rédigé un arrêt de quinze jours. Au fil de notre bavardage, il se prenait au jeu, n’en revenant pas de ce que j’ajoutais au dossier. Mis en joie par mon récit, ayant lui-même des amis enseignants il me confia qu’il le savait très bien, que tout le monde le savait très bien d’ailleurs, et qu’on continuait à détruire le système inexorablement.

Un ami à lui disait qu’il n’en revenait pas qu’en un paragraphe de dissertation un élève arrive à caser en moyenne plus de 20 fautes d’orthographe, ce à quoi je lui répondis que son ami était un homme fortuné d’avoir déjà UN paragraphe complet à corriger. Je lui demandai si pour mes symptômes il n’allait rien me prescrire et s’il pensait que tout se résorberait en quittant cette atmosphère. « Je vous interdis de penser que vous somatisez ! » répondit-il sans rien me prescrire.

À l’issue de cette entrevue, nous étions tellement absorbés qu’il en oublia de me demander règlement de la consultation. Et lorsque je revins, m’apercevant de l’oubli, il me répondit : « Ne vous en faites pas c’est pour la science ! Rentrez chez vous ! »

Alors voilà ! Aujourd’hui, je suis officiellement une mauvaise enseignante. Je suis absente et je sais déjà qu’une équipe de 90 parents doublée d’environ le même nombre d’élèves sont ravis ou outrés de mon absence.

 

CONCLUSION

(p.213) 28 ans, c’est encore jeune lorsqu’on cherche un emploi, lorsqu’on se balade dans la rue, lorsqu’on parle de soi. Mais 28 ans ne représentent rien au sein de la gigantesque institution qu’est l’enseignement. On perd son nom, on perd son âge, on perd son identité.

A l’extérieur, il y a la vie. Il y a moi.

 

(p.214) Aujourd’hui j’ai tout quitté. J’ai déjà cumulé quelques expériences professionnelles malheureuses, mais j’ai beaucoup appris. J’ai fait ce que la plupart des gens reprochent aux enseignants de ne jamais faire : se frotter aux joies du privé, aux absurdités des exigences d’un patron ryrannique, démissionné une seconde fois, et retrouvé une nouvelle place, envoyé maintes et maintes lettres de motivation pour des postes n’ayant rien à voir avec les études que j’ai faites, essuyé des refus non motivés. Mon CV n’éclaire pas les embaucheurs sur mes capacités réelles, car personne ne se représente ce que je laisse derrière moi m les efforts considérables que m’ont demandés mes études. La qualité de la formation universitaire que j’ai reçue est pourtant indéniable mais il est rare qu’on se rende compte au vu d’un tel CV qu’avoir réussi ce cursus est l’assurance d’une capacité à s’adapter et à apprendre relativement rare. Peu importe.

Quoiqu’il me soit arrivé depuis lors et malgré l’état de mes finances, je ne regrette pas une seule seconde mon choix et je rallume tous les soirs mon téléviseur pour voir encore et encore défiler les enseignants, parents, élèves de tous les pays dans les rues. Tout se poursuit inexorablement, avec comme moteur des réformes dictées (p.214) uniquement par des idéaux budgétaires. Il n’existe plus d’impératif pédagogique ou d’idéal de l’école pour tous et de l’enseignement républicain ou de l’enseignement de la réussite59. L’objectif est de faire baisser les coûts. D’autre part, chacun s’accorde à dire que le système souffre de carences. On oppose systématiquement aux syndicalistes la tarte à la crème universelle de l’immobilisme : vous campez sur vos positions et dans tous les cas il est impossible avec vous d’avancer dans quelque sens que ce soit. Il serait temps de mettre un terme à ce jeu rhétorique abscons. L’opposition aux réformes n’est que le fruit d’un désaccord profond avec la logique qui les sous-tend. S’il s’agit de remettre le système à plat sur d’autres bases de manière à ce que les professionnels de l’enseignement soient partie prenante de la reconstruction, l’opposition tombera d’elle-même. La reconstruction, dès l’instant qu’elle impliquera tous les acteurs compétents de l’éducation, tous les laissés pour compte tels que les psychologues, les pédopsychiatres, les acteurs sociaux, jusqu’aux architectes, sans oublier les enseignants, cessera d’être stérile. Ceci ne vaudrait évidemment que dans un système qui ne soit pas gouverné par l’argent et l’exploitation.

 

  1. C’est ainsi qu’on la nomme en Belgique.

 

 

(p.216) Si on éveille la conscience qu’il existe différents types d’élèves apprenant de manière visuelle ou auditive, on laisse de côté les moteurs, par exemple, à qui il ne sera jamais donné d’apprendre en restant cloîtrés 7 heures par jour dans une salle, mais qui construiront leur progression en mouvement. C’est une minorité, nous en convenons, et leur prise en charge coûterait le plus cher à l’institution, mais n’est-ce pas cela la mission de l’école de la république ou de la réussite ? Penser à tous les élèves qui sont à sa charge sans délaisser les minorités ?

Mâmedi / Malmedy : panneau à l'entrée d'une école

Lierneux / dictature des parents: ceux-ci veulent le départ d'un (bon) instituteur (LB, 25/11/1987)

Marcel-Marie Vincent (Beauvechain), Un enseignant roulé par son ministère (LB, 25/05/1990)

Patrice Wilkin (Vaux-sur-Sûre), L'affaire des chèques-repas (LS, oct. 1990)

Taurcène / Tarciennes - A cause de parents indisciplinés ...

Taurcène / Tarcienne - 2014 - Les poux

Philippe Devolder, Pourquoi j'ai quitté l'enseignement

(LS, 06/01/1990)