Extraits de:  

Pascal Delwit, PTB, éd. Luc Pire, 2014

 

(p.11) Le parti est engagé dans une opération systématique visant à sup­primer tout ce qui fut un jour accessible sur la toile. Les archives de Solidaire ne sont plus accessibles avant 2008 et les textes des séminaires communistes internationaux ne le sont pas davantage avant cette date. Les sites qui les hébergeaient ont été fermés. Des propos « compromettants » sur la cuisine sont aussi ôtés du net ou de la bibliothèque du parti. Pour le PTB, l’enjeu est de ne parler que de la salle de restaurant. Et en présence de quiconque s’intéresse à autre chose, il convient de louvoyer et de mettre les rieurs de son côté. Non, non, comme le dit son porte-parole Raoul Hedebouw, le PTB n’est pas un parti de bisounours. La formule est plaisante. Mais qu’est-ce à dire réellement ?

 

(p.21) En 1928, le Plénum de l’Internationale communiste adopte la stratégie de classe contre classe. Celle-ci vise particulièrement la France et la Grande-Bretagne. Au nom d’une radicalisation sup­posée des masses, ce tournant à gauche assimile la social-démo­cratie à la bourgeoisie dans un premier temps, au fascisme en seconde approche. Toute collaboration est proscrite, a fortiori toute alliance électorale, fût-elle simplement la dynamique de désistement républicain. La stratégie de classe contre classe se donne aussi pleinement à voir en Allemagne, où elle prend une tournure dramatique pour le mouvement ouvrier. En 1931, le KPD se voit imposer de prendre part au référendum hostile au gouvernement social-démocrate de Prusse, initié par le Parti national-socialiste. « D’abord porter un coup mortel à la social-démocratie » avant de se tourner contre ces derniers, écrit Die Internationale en 1932. Jusqu’à l’accession d’Hitler à la Chancellerie, en janvier 1933,le Parti social-démocrate allemand est vilipendé et dénoncé comme social-fasciste. Pour le KPD, qui relaie fidèlement les thèses de Moscou, l’obstacle principal à l’émancipation et au développement du mouvement ouvrier allemand est le SPD. Le 1« février…   1933, le Secrétaire général du KPD estime ainsi qu’un « tournant des forces de classe en faveur de la révolution prolétarienne » s’est produit. Un mois plus tard, le KPD est interdit et subit une répression impitoyable. Les choix de Staline et du (p.22) ont conduit à l’effondrement total du communisme allemand.

 

(p.48) (1962) Jacques Grippa est alors une figure prestigieuse du parti commu­niste. Grand résistant qui s’était tu sous la torture, Grippa incarne un symbole de la pureté révolutionnaire. Longtemps responsable des relations internationales du parti, il avait fait plusieurs voyages en Chine qui l’avaient ébloui.

 

(p.48) Au printemps 1963, le congrès fédéral bruxellois donne à voir une très âpre joute entre les deux sensibilités. Pendant deux jours, les deux parties s’affrontent pied à pied. Et à son terme, la minorité prochinoise agrège un tiers des congressistes57. La rup­ture est quasi consommée. Elle intervient quelques semaines plus tard. Au congrès national, Jacques Grippa et trois cadres bruxel­lois sont exclus. L’unité communiste belge a vécu. L’aile maoïste du PCB le quitte. Parmi les dissidents les plus notoires, on relève Henri Glineur, Xavier Relecom, Maurice Delogne, Arnold Hauwaert, Maurice Massoz, René Raindorf, Désiré Trifaux, Achile Van Turnhout, Albert Faust, Michel Graindorge ou encore Hertz et Yvonne Jospa58.

Pour ces militants, l’URSS ne fait plus rêver. Elle n’est plus la grande patrie du socialisme qui a frayé la voie. Les époux Jospa, fidèles militants communistes, sont par exemple revenus désabu­sés d’un voyage en Union soviétique59.

 

57 Martel Liebman, « Révisionnisme et marxisme-léninisme dans le com­munisme belge », Temps modernes, 1964, n° 219-220, p. 468.

58 Manuel Abramowicz, « Le parti prochinois en Belgique dans son contexte historique 1963-1989 », Dissidence, 2009, n° 7, p. 94-95.

59 Jean-Philippe Schrciber, « Introduction », in Hertz Jospa. Juif, résistant,
communiste, Bruxelles, EVO, 1997, p. 10.

 

 

(p.49) La scission prochinoise bénéficiera d’un exceptionnel soutien logistique et financier en provenance de Pékin. Une délégation du nouveau parti composée de Jacques Grippa, Henri Glineur, René Raindorf, Arnold Hauwaert et Madeleine Chapellier-Grippa est accueillie en grande pompe le 20 mai 1964 à Pékin par Deng Xiaoping et Kang Sheng. Pour le PCC, le Parti communiste belge prochinois est considéré comme une organisation-pivot pour faire rayonner les thèses chinoises dans le mouvement communiste européen. Cette donnée explique l’ampleur de la scission sans équivalent en Europe63. Selon l’estimation d’Alphonse Bonenfant, le parti bénéficie de pas moins de 60 permanents pour un nombre

 

60 Jean-Marie Faux, « Hertz ec Hava Jospa », in Hertz, Jospa. Juif, résistant, com­muniste, op. cit., p. 29.

61 Marcel Liebman, « Révisionnisme et marxisme-léninisme dans le commu­
nisme belge », temps modernes, 1964, n° 219-220, p. 469.

62 Nicolas Naif, op. cit., p. 54.

63 François Fejtô, Dictionnaire des partis communistes et des mouvements révolu­tionnaires, Paris, Casterman, 1971, p. 87.

 

(p.50) d’adhérents voisinant quatre cents64. Largement financés par la Chine, les communistes grippistes fondent plusieurs organisations propres : l’Action pour la paix et l’indépendance des peuples (APIP), la Marche anti-atomique des jeunes, le Comité belge de solidarité avec le peuple du Sud-Vietnam futur Comité Solidarité Belgique-Vietnam, le Comité contre la prescription des crimes nazis, les Comités d’action anti-impérialiste des jeunes65

Pour autant, les communistes marxistes-léninistes n’opèrent qu’une percée très limitée lors du scrutin national de 1965, au cours duquel le PCB-KPB glane, lui, un très bon score. Cette phase est suivie d’une intense discussion dans leurs rangs quant à l’appré­ciation sur les évolutions en Chine. Lorsque la révolution culturelle est lancée, Jacques Grippa soutient la ligne de Liu Shaoqi contre Mao Tsé-toung. Ce choix génère une dissidence et l’établissement d’une nouvelle formation, le Parti communiste marxiste-léniniste de Belgique (PCMLB), dont les figures principales sont Michel Graindorge, Jules Vanderlinden, Xavier Relecom, Marthe Huysmans, Henri Glineur, Emile Remy, Fernand Lefebre, Jacques Wattiez et Jean-Claude Cols. Celui-ci a pour ambition de défendre et propager le « marxisme-léninisme de la pensée de Mao Tsé-toung66 ». Jusqu’en 1978, cette formation est la seule à entretenir des relations directes avec le Parti communiste chinois67 et lance la publication du périodique Clarté.

64 Alphonse Boncnfant, « L’évolution du grippismc en Belgique », rapport pour la CCP, janvier 1968, inédit in Milou Rikir, Le PCB et la scission « grippiste »de 1963, Bruxelles, Carcob, 2002, p. 25.

65 Claudine Marissal, Éliane Gubiii, Jeanne Vmheval. Un engagement social et fémi­niste, Bruxelles, Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, 2011, p. 35.

66 Manuel Abramowicz, op. cit., p. 96.

67 Jan Buelinckx, Radicaal-links in Bclgië en de val van de Muur. Hoe overleefden de KP, de SAP en de PVDA de val van het ‘reëel bestaande socialisme’?, mémoire Université de Gand, 2001-2002.

 

 (p.78) « Vous savez, le PTB, c’est un parti de la petite bourgeoisie moyenne flamande catholique », nous a dit un ancien dirigeant. Comparant AMADA à rUC(ml)B, France Blanmailland pointe aussi cet élément : « Mais n’oubliez pas que la culture des deux était très différente. À AMADA, la très grande majorité venait d’un horizon très catholique: familles nombreuses, collèges,… alors qu’à l’UC(ml)B, beaucoup sortaient de l’ULB136. » Comme le pointe alors Jean-Marie Chauvier, on ne peut saisir l’émergence d’AMADA, sa radicalité, mais aussi le registre de la croyance en la révolution sans prendre en considération le « rôle important joué par la crise au sein des institutions catholiques137 ».

C’est que, pour certains, la voie prométhéenne de la révolu­tion socialiste s’assimile à un changement de chapelles. Nous y reviendrons, la croyance est dans une certaine mesure au cœur du projet et de l’action d’AMADA puis du PTB. Croyance en la révolution socialiste, dans le rôle dirigeant de la classe ouvrière dans l’avènement du socialisme, dans l’engagement presque sacri­ficiel qui est réclamé des militants. De manière significative, plu­sieurs actions étudiantes ou comportements du SVB, du MLB ensuite, ou d’AMADA font référence à une rhétorique religieuse. Les « missions » et le travail d’« apostolat »138 sont ainsi souvent pointés.

 

135 Henri Goldman, « Wilfried et Ludo », Cahiers marxistes, mai-juin 1988, n° 160, p. 21.

136 Entretien avec France Blanmailland, Bruxelles, 2 août 2012.

137 Jean-Marie Chauvier, « « Gauchisme » et nouvelle gauche en Belgique. I. », Courrier hebdomadaire du CRISP, 20 avril 1973, n° 600-601, p. 7-8.

138 Ibid., p. 25-26.

 

(p.147)  En Belgique, plusieurs adhérents du PTB rejoindront d’ailleurs les rangs d’Ecolo ou d’Agalev.

 

(p.152) Il en va de même pour la Chine et la figure de Mao. Dans la préparation du deuxième congrès du Parti du travail, Ludo Martens se doit de l’aborder sans pour autant juger erronées les prises de positions antérieures :

« En Chine même, de grands changements ont été opérés : une série de thèses fondamentales de la révolution culturelle (1966-1976) ont été criti­quées. Beaucoup de marxistes-léninistes ont défendu aveuglément la révolution culturelle en 1966-1969 et ceci était normal au début du mouve­ment marxiste-léniniste250. »

 

(p.154) Par ailleurs, dans les circons­tances d’héritage, d’avances sur héritage, de dons importants, le cadre « complète sa réserve jusqu’à un montant équivalent à un revenu annuel ». Le solde est donné au parti. En la matière, le rappel est pressant et s’articule à un référentiel idéologique implacable :

« Les héritages sont des revenus pour lesquels on n’a pas travaillé soi-même. Les héritages, surtout les grands, sont souvent de la plus-value arrachée à la classe ouvrière. En tant que communistes, nous partons du principe que chacun doit travailler pour son revenu : l’argent qui n’est pas gagné par son propre travail va au parti257. »

Ajoutons que toute maison héritée est donnée au parti. Les cadres qui ont caché leur héritage pour acheter une maison ont donc commis une « infraction grave à l’esprit du parti et à la dis­cipline258 ». L’achat d’une maison est d’ailleurs totalement pro­hibé259. Pour une raison somme toute bancale : le militant, totalement disponible, peut être transféré à tout moment dans un autre espace pour une action ou une implantation du parti. Tout cadre qui dérogerait à cette règle serait d’ailleurs immédiatement démis de ses fonctions260. Un ancien permanent nous confirme :

 

  • , p. 23.
  • I bid., p. 28-29.
  • ,?. 30.
  • , p. 42.
  • ,?. 45.

 

 (p.155) « Tu ne pouvais pas acheter une maison ou quelque chose comme ça. Tu ne pouvais pas être dépendant financièrement, car si le parti décidait que tu devais demain aller à Huy, eh bien ! tu allais à Huy. Donc, surtout aucun lien avec une maison. Il y avait une chape gigantesque. Tu n’avais pas de vie privée. C’était impossible. »

 

(p.167) Une réévaluation progressive de l’essence du régime soviétique et de l’histoire de l’URSS se dessine. Elle s’étend même aux démocra­ties populaires d’Europe centrale et orientale. Un temps célébré dans le cadre de la lutte contre le « social-fascisme », Lech Walesa, le cha­rismatique dirigeant du syndicat polonais Solidarité, devient à son tour vilipendé. La République démocratique allemande sous la hou­lette d’Erich Honecker est désormais vantée pour ses… succès. L’accession de Mikhaïl Gorbatchev au poste de Secrétaire général du PCUS, le 11 mars 1985, et le lancement de la perestroïka (la restruc­turation) et de la glasnost (la transparence) ébranlent plus encore les certitudes. La dynamique en URSS et les interrogations dans le PTB obligent le parti à se repositionner. Le parti confesse que des « thèses essentielles de 1979 » étaient erronées. En août 1987, le comité cen­tral, à l’unanimité moins quatre abstentions, estime qu’il s’impose de réévaluer ses thèses sur l’URSS286.

 

285 Ludo Martens, « Van Geyt en Chine : vers la grande réconciliation ? », Soli­daire, l juin 1983.

286 Ludo Martens, De Tien tin Men à Timisoara. Luttes et débats au sein du PTB(1989-1991), Anvers, EPO, 1994, p. 152.

 

(p.168) Au final, l’organisation adopte une position pour le moins surprenante sur l’URSS et l’action du Secrétaire général du PCUS. Le PTB se refuse à choisir. Les cadres peuvent tout aussi bien considérer que « Gorbatchev est un véritable marxiste-léni­niste » et argumenter sur cette base, que juger qu’il est un « révi­sionniste et un social-impérialiste »288 ! En revanche, le soutien à Staline est consensuellement réaffirmé.

 

(p.170) 1989 est une année funeste pour le PTB. Trois faits majeurs l’affectent très durement. Le premier est bien évidemment la chute du mur de Berlin et l’effondrement des démocraties popu­laires en Europe centrale et orientale. Dix ans plus tôt, l’organisa­tion maoïste aurait peut-être célébré cet événement. Mais en 1989, il intervient alors même que le PTB avait reformulé son appréciation sur ces régimes, tout particulièrement la RDA, et était devenu l’un de leurs plus fidèles soutiens. Le même pro­blème se posera d’ailleurs lors de l’implosion et de la disparition du régime soviétique, en 1991. Le second est le développement du mouvement étudiant et d’une partie de la société civile en Chine, qui conduit au mouvement social de la place Tien an Men, durement réprimé par le régime au début du mois de juin. Le troisième est une nouvelle crise qui frappe le parti eu égard à son positionnement sur ces questions.

En Chine, les événements de la place Tien an Men font tan­guer le parti. La couverture des événements passe par quatre

(p.172) phases. En première approche, c’est un relatif silence qui prévaut. D’avril à fin mai, le parti et son hebdomadaire sont muets sur l’effervescence qui anime la communauté étudiante chinoise. Seul un éditorial de Kris Merckx traite de la situation pour dénoncer l’anticommunisme. Bien mal inspiré, Merckx traite les soldats chinois « d’enfants de chœur comparés à nos gendarmes belges à la gâchette légère et munis de boucliers et de matraques290 ».

Puis, dans le dernier numéro de mai, un article sous la plume de Serge Thiry aborde pour la première fois le sujet. L’approche est pondérée et même bienveillante pour les revendications étudiantes. Bien évidemment, il y a des influences étrangères, bien sûr, la confiance est maintenue au Parti communiste chinois, mais un appel à l’écoute de revendications des étudiants est toutefois sug­géré et la reconnaissance de leur impact est attestée :

« Indépendamment des objectifs conscients des diri­geants étudiants, indépendamment des influences idéologiques, politiques, voire matérielles, de l’impé­rialisme, il est incontestable que les problèmes soule­vés par les étudiants sont bien réels et que leurs revendications trouvent un écho favorable dans de larges couches de la population291. »

Le 4 juin 1989, l’armée réprime massivement les étudiants présents sur la place Tien an Men et dans ses alentours. Le PTB entame alors une troisième phase de sa couverture. Elle est entiè­rement assurée par Ludo Martens. Le 7 juin, le président qualifie de « drame sanglant » ce qui s’est produit. Des « centaines de

 

290 Kris Merckx, « L’anti-communisme bat son plein », Solidaire, 10 mai 1989.

291 Serge Thiry, « Le mouvement des étudiants en Chine, des problèmes qui sont bien réels », Solidaire, 31 mai 1989.

 

(p.173) morts » sont attribuées à l’armée. Et le régime est partiellement blâmé, car les « moyens et les méthodes militaires employés sont disproportionnés par rapport aux désordres créés par certaines fractions contre-révolutionnaires292 ». En parallèle, Ludo Martens entame une série d’articles sur la situation de la lutte des classes en Chine, où il en appelle à une « rectification radicale » du PCC.

Dans une dernière phase, le PTB revoit cette description liminaire des événements de la place Tien an Men. L’heure n’est plus à l’exégèse. La Chine communiste a agi légitimement d’une main de fer pour mater les forces contre-révolutionnaires et le mouvement étudiant petit-bourgeois. Nous le verrons, l’évalua­tion sur le bilan humain des événements de la place Tien an Men est réévalué à la baisse. « Nous avions fait un numéro de Solidaire qui condamnait prudemment le choix du PCC. Et Ludo est arrivé, et il a tout changé. Et c’était : « Tout ça, c’est contre-révo­lutionnaire et piloté par l’étranger. » On a eu une réunion ouverte où on pouvait soi-disant s’exprimer. Mais Ludo Martens a eu une ligne plus ferme que les Chinois eux-mêmes. À ce moment-là, j’ai considéré que ce parti n’était pas démocratique, que j’avais fermé les yeux sur beaucoup de choses pendant longtemps, mais que maintenant il devenait clair que ce parti ne pouvait plus se transformer de l’intérieur. Et que ses positions empêchaient qu’il puisse être un parti progressiste et qu’il se coupait des larges masses », précise un ancien de l’équipe de Solidaire.

 

292 Ludo Martens, « Les origines du drame sanglant en Chine », Solidaire, 1 juin 1989.

 

(p.174) Le 15 novembre, Solidaire titre en une : « RDA : Les commu­nistes veulent reconstruire la confiance du peuple » et développe, sous la plume de Tino Delabie, l’idée que « le socialisme reste debout »293. Pour preuve, un meeting du SED aurait rassemblé des dizaines de milliers de personnes. Par la suite, les événements en Europe centrale ne sont quasiment plus commentés. Et en décembre, le parti ne peut que dénoncer cette contre-révolution manigancée de l’extérieur. La révélation de la manipulation de Timisoara est un levier auquel le PTB se raccroche pour étayer la preuve de l’action organisée contre les régimes d’Europe centrale et orientale. Un massacre avait été annoncé et commenté dans cette ville à l’extrême Ouest de la Roumanie. C’était un montage, malgré tout largement relayé par les médias. La preuve est là. Il s’agit d’une véritable contre-révolution. Et la mise en scène de Timisoara en est la plus éloquente illustration. Pas de doutes, les mouvements sociaux de décembre qui débouchent sur la chute du Ceaucescu sont pilotés par des forces de droite anti-impéria­listes. Les choix du parti sur les événements en Roumanie sus­citent en interne un malaise déjà palpable après les prises de position sur la répression en Chine. Certains cadres n’acceptent pas le propos stalinien et fermé.

  • Solidaire, 15 novembre 1989.

 

(p.175) Pour Ludo Martens, cette posture est une mauvaise analyse léniniste. La bonne est délivrée par le parti : « La Roumanie de Ceaucescu a conservé de nombreux principes fondamentaux. Nous avons beaucoup de critiques sur la manière dont le parti a

(p.176) travaillé. Mais la Roumanie a toujours affirmé son indépendance envers l’Europe, les États-Unis et l’Union soviétique. De plus, la Roumanie a collectivisé les moyens de production, qui sont entre les mains du peuple. La Roumanie était donc un Etat socialiste. » Point. Le débat est clos. Et face aux questionnements anticommu­nistes de Humo ou du journal De Morgen, les militants ont une triple attitude à observer. Ils doivent d’abord étudier et analyser complètement le développement de Ludo Martens dans Solidaire de manière à pouvoir en discuter en réunion de cellule. Surtout, tout membre confronté au « groupe anti-parti » doit immédiate­ment saisir la Direction quotidienne du parti. Enfin, ils doivent prendre contact aussi vite que possible avec les sympathisants de l’entreprise ou du quartier pour anticiper tout vague à l’âme, voire toute défection.

Plus largement, pour le président du parti, la réaction doit être à la mesure de l’audacieuse indiscipline. C’est que, comme le rappelle Kris Merckx, les événements de la place Tien an Men ont généré une très haute tension politique dans le parti296. Ces cadres se sont ralliés à la « démocratie impérialiste » et ont été contaminés par la vaste campagne contre le camp socialiste, juge Ludo Martens. Le président du parti publie alors un livre sous la forme d’un brûlot sans nom : De Tien an Men à… Timisoara, luttes et débats au sein du PTB (1989-1991). Chaque membre a l’impérieuse obligation de le lire et de l’analyser scrupuleusement. « Oui, en principe… », nous ont précisé plusieurs membres du PTB. Mais Nadine Rosa-Rosso est plus catégorique : « Tout le parti l’a lu ! C’était obligatoire. Et il y avait des séminaires de for­mation… De même qu’f/w autre regard sur Staline. C’était obli­gatoire. Les autres, c’était plutôt conseillé297. »

 

  • Jan Buelinckx, cit.
  • Entretien avec Nadine Rosa-Rosso, Bruxelles, 4 juillet 2012.

 

(p.184) Cette réaffirmation a avant tout une portée interne. Il ne faut pas l’oublier, « la lutte contre l’œuvre de Staline est, pour l’essentiel, la lutte contre le communisme316 ». C’est que dans les rangs du PTB, le président du parti perçoit l’œuvre de Staline comme « tuée en douceur » dans plusieurs secteurs de l’organisa­tion :

« Les positions adoptées officiellement depuis la lutte contre le courant liquidateur en 1983 n’ont pratiquement aucun effet. Au cours de ces dix ans, combien de membres et de cadres ont étudié quelques livres traitant de l’expérience historique du parti bolchevik et quelques textes de Staline317 ? »

 

315 Ludo Martcns, «Réflexions sur la contre-révolution à l’Est», Contradic­
tions,
1990, n »62, p. 94.

316 Id., De Tien an Men à Timisoara…, op. cit., p. 170.

317 Ibid., p. 175.

 

(p.186) Le premier, La contre-révolution de velours, se veut une analyse du mouvement contre-révolutionnaire qui a tué le socialisme en Europe centrale et orientale. Le deuxième, Un autre regard sur Staline, est une œuvre de sauvegarde du patrimoine, de la substantifîque moelle, du socialisme. Le livre est toujours considéré, dans la mouvance des organisations marxistes-léninistes, comme le principal ouvrage dédié aux apports et à la personnalité de Staline. En la matière, l’ambition de Ludo Martens n’est pas mince. Il s’agit, ni plus ni moins, de porter une contradiction « définitive » aux propos anti-staliniens présents, depuis 1956, dans les organisations de gauche. Aussi, toutes les organisations communistes et révolutionnaires de par le monde « se verront obligées de réexaminer les opinions et les jugements qu’elles ont formulés depuis 1956 sur l’œuvre de Staline321 ». Sans surprise, c’est une réhabilitation en bonne et due forme de Staline et du Parti communiste chinois qui, après 1956, est resté dans la voie qu’il a tracée et qui l’a soutenu contre l’offensive khrouchtchévienne.

Néanmoins, il est possible de relever certaines nouveautés. Fait exceptionnel dans les textes du PTB, le testament de Lénine est abordé. Le « testament de Lénine » est le dernier texte que Lénine ait écrit avant son décès en janvier 1924. Ce texte est tout sauf anodin, dans la mesure où il se présente, entre autres, comme un réquisitoire à l’encontre de Staline. Aussi est-il « douloureux » pour les organisations marxistes-léninistes et, dès lors, quasiment jamais évoqué. Plusieurs membres que nous avons interviewés nous ont d’ailleurs confessé ne pas du tout avoir connaissance de ce document et n’en avoir jamais entendu parler lors des forma­tions. Il est dès lors notable que Ludo Martens l’aborde. Le pro­pos est vite expédié, mais il est présent, ce qui est déjà significatif.

 

321 Id., Un autre regard sur Staline, Anvers, EPO, 1994, p. 9.

 

(p.187) Pour le président du PTB, c’est un Lénine « sentant sa fin proche » qui tenta de traiter certaines questions essentielles. Mais il ne les « maîtrisait plus ». Aussi – et la rhétorique à l’endroit de Lénine est aussi exceptionnelle que, sinon fausse, à tout le moins très discutable — ce texte est-il d’une « incohérence étonnante, manifestement dicté par un homme malade et diminué ». Lénine se serait laissé influencer par sa femme Kroupskaïa, à laquelle Staline aurait adressé « quelques mots trop rudes »322. La demande de démission du Secrétaire général, de Staline donc, que formule Lénine dans ce texte ne pourrait s’apprécier et se comprendre que dans ce contexte.

Passée cette évocation, le propos est linéaire : Lénine a d’em­blée tout compris, et Staline a poursuivi et amélioré les choses par la suite. Tout est justifié. Pour ce faire, Ludo Martens contredit, sans les citer, l’essentiel des travaux en sciences historiques. Et pour cause, cette littérature ne peut, bien entendu, qu’être anti­communiste. La collectivisation forcée, une erreur et une ter­reur ? Nullement, il ne s’agit ni d’une décision du parti, ni de Staline. « C’est une contre-vérité. L’impulsion essentielle pour les épisodes violents de la collectivisation venait des masses pay­sannes les plus opprimées. Elles ne voyaient pas d’issue en dehors de la collectivisation323. » La dramatique famine en Ukraine ? « Elle fut principalement provoquée par la lutte à mort que l’ex­trême droite ukrainienne livrait contre le socialisme et contre la collectivisation de l’agriculture324. » La grande purge et les grands procès lancés en 1937 ? Une nécessité, vu le complot qui se tra­mait. Qu’importé que les attendus des jugements se contredisent, le complot combiné des trotskistes et de la Gestapo nécessitait une réaction ferme :

 

322 Ibid., p. 37.

323 Ibid., p. 72.

324 Ibid., •p. 122.

 

(p.188) « L’assassinat de Kirov fut le premier avertissement sérieux, attestant que les ennemis du peuple allaient jouer double jeu et que, ce faisant, ils se camoufle­raient en bolcheviks, en membres du parti pour gagner la confiance et s’ouvrir l’accès à nos organisations. Le procès du bloc zinoviéviste-trotskiste (de 1936) a montré en toute évidence que les zinoviévistes et les trotskistes groupent autour d’eux tous les éléments bourgeois hostiles, qu’ils sont devenus une agence d’espionnage de la Gestapo, que le double jeu et le camouflage sont pour eux l’unique moyen de pénétrer dans nos organisations, que la vigilance et la perspicacité politique constituent le moyen le plus sûr pour empêcher cette pénétra­tion325. »

Bref, comme le souligna Jean Vogel, ce livre « approuve, en bloc et en détail, toutes les monstruosités du stalinisme326 ».

Pour ce qui a trait à la Chine, le PTB revoit certaines de ses appréciations antérieures. Pour l’essentiel, les erreurs sont portées à charge du PTB lui-même. Et il ne saurait être question de « blâ­mer » le PCC et, moins encore, d’oublier « ce que le camarade Mao Tsé-toung nous a appris »327. Les Khmers rouges restent par ailleurs une référence328.

 

(p.191) Mais le non-retour ressortit encore à d’autres registres. Pour partie, le PTB s’assimile à une secte. On vit dans un entre-soi. Nous l’avons vu, les membres ne lisent que la presse du parti ou les brochures et les ouvrages recommandés. Les médias bourgeois sont honnis et les militants n’ont tout simplement pas le temps de lire ou faire autre chose. Le parti compte plus que tout. Ce fonctionnement s’impose comme la norme, donc comme nor­mal. Il est une évidence pour les participants qui, nous l’avons relevé, ne sont pas véritablement invités à être créatifs dans l’in­terprétation du marxisme ou dans les jugements qu’ils portent.

« Quand j’ai quitté, j’ai enfin ressenti le besoin de penser par ma propre tête », précise Chille Deman, qui ajoute : « J’ai repris des études. […] Je n’ai pas été étudier pour avoir un diplôme mais pour que je réussisse à sortir de ces deux carcans : mon édu­cation dogmatique catholique et le carcan du marxisme-léni­nisme. Ça m’a vraiment apporté plein d’air frais332. » « Des années après que je sois sorti, il m’arrivait encore souvent de me demander « qu’en pense le parti ? » face à une situation ou quand je devais prendre une décision », nous a raconté un ancien mili­tant. « J’ai été stupéfait moi-même de ce conditionnement, dont je n’avais pas mesuré la portée. » Le concept de « secte » a d’ail­leurs été quasiment systématiquement énoncé dans nos entre­tiens avec les militants qui avaient quitté l’organisation ou en avaient été exclus. « Tu es éduqué dans le sens que, quelle que soit la décision que tu prends dans une journée, elle est toujours tour­née autour de l’objectif principal. Ça veut dire que la vie que tu te choisis, le partenaire que tu te choisis, les amis que tu te choisis sont ceux qui vont dans le même sens. C’est extrêmement difficile d’avoir une vie en dehors de cela.

 

332 Entretien avec Chille Deman, Bruxelles, 16 décembre 2013.

 

(p.196) Comme il se doit, la mise en œuvre du processus est étroite­ment associée à une démarche de formation, qui reste l’alpha et l’oméga du labeur militant. Les grands « classiques » à connaître, décortiquer et analyser sont répertoriés pour que tout un chacun soit mis devant ses responsabilités. De Karl Marx et Friedrich Engels, les ouvrages suivants sont incontournables : Le manifeste du parti communiste (1848), Socialisme utopique et socialisme scientifique (1877), Travail salarié et Capital (1847, introduction d’Engels 1891) et Le capital (1867-1894). Toutefois, pour Le capital, cadres et militants peuvent se contenter du résumé

 

335 François Brabant, « Le vrai visage du PTB », Le Vif-L’Express, 14 décembre
2012.

336 Ludo Martens, Le parti de la révolution, Bruxelles, EPO, 2000 (2e édition),
p. 23.

 

(p.197) présenté dans le Manuel d’économie politique de l’Académie des sciences d’URSS (1955). Pour ce qui a trait à Lénine, les livres suivants sont déclinés : Que faire ? (1902), Un pas en avant, deux pas en arrière (1904), Deux tactiques de la social-démocratie (1905), L’État et la révolution (1917), La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky (1918), Le gauchisme, maladie infantile du communisme (1920), L’impôt en nature (1921) et De la coopéra­tion (1923). En ce qui concerne Staline, sept textes sont réperto­riés : Principes du léninisme (1924), La révolution d’octobre et la tactique des communistes russes (1924), Les questions du léninisme (1926), Le caractère international de la révolution d’octobre (1927), Questions de politique agraire en URSS (1929), Pour une formation bolchevique – rapport au comité central mars 1937 (1937), Histoire du PCUS (Bolchevik) (1938), Rapport au XVIIIe congrès du PCUS (1939). La production de Mao se limite à quatre ouvrages: Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine (1936), De la pratique (1937), De la contradiction (1937) et De la juste solution des contradictions au sein du peuple (1957). Enfin, Enver Hoxha est toujours à l’honneur avec L’histoire du parti du travail d’Albanie (1970)337‘.

 

(p.207) La séquence de 1995 à 1999 marque donc une intense phase de mobilisation sur ces terrains, avec une visibilité certaine du PTB. Pour autant, le parti ne vit pas un long fleuve tranquille. En 1997, l’organisation est confrontée à une nouvelle secousse interne dans le cadre de « l’affaire Saïd Charki ». Le 7 novembre 1997, l’interpellation de Saïd Charki, soupçonné d’être un acteur d’un réseau de trafiquants de drogues, tourne mal. Ce dernier est abattu par la gendarmerie à Anderlecht, rue Wayez. Pendant trois jours, des émeutes émaillent la commune. La présence de respon­sables du PTB au premier rang des manifestations est assumée. Le parti est d’ailleurs montré du doigt comme un instigateur de

(p.208) saccages, sinon d’insurrections. Plusieurs responsables libéraux le prennent à partie dans le débat sur les « incidents » qui se sont déroulés dans la commune d’Anderlecht.

C’est dans ce contexte que Boudewijn Deckers, un des fonda­teurs historiques d’AMADA et le plus proche lieutenant de Ludo Martens, quitte le parti. Ce départ semble lié à la fois à une forme de lassitude face à l’engagement permanent auquel sont soumis les responsables et à une importance trop grande accordée au soutien aux immigrés. Après moult discussions avec certains responsables, Deckers reconsidéra son départ et reprit sa place au Bureau poli­tique. Mais des interrogations subsistent : le parti reste sans pro­gramme près de vingt ans après celui adopté en 1979.

 

  • « Arafat trahit toute résistance contre Israël », Solidaire, 1cr mai 1996, n° 19.

 

(p.214) Enfin, sur l’instance de la secrétaire générale Nadine Rosa-Rosso, le parti doit aussi penser les Maisons médicales Médecine pour le peuple comme de potentiels leviers électoraux et politiques. Voilà un espace où des responsables du PTB rencontrent quoti­diennement de nombreux citoyens. Pourquoi ne pas en tirer parti électoralement ? Pourquoi ne pas en faire un instrument du recru­tement dans la nouvelle catégorie d’adhérents ? Tâche est donc assi­gnée à Médecine pour le peuple de devenir un modèle « dans le domaine du recrutement massif». Médecine pour le peuple peut aussi servir largement dans la pratique d’enquêtes et de collectes d’informations pour isoler ce qu’attendent les citoyens ou pour affiner les priorités362. Enfin, le PTB fixe les « espaces » dans les­quels il convient de puiser des électeurs potentiels et, ce faisant, les partis qui devront faire l’objet d’un maximum de critiques sinon d’attaques. Dans le spectre néerlandophone, trois formations sont citées : le SP, Agalev et le Vlaams Blok. La présence du parti d’ex­trême droite peut a priori surprendre. Mais l’optique n’est pas si étonnante. Le Vlaams Blok a étendu son emprise électorale dès les années nonante dans les milieux populaires, dont certains segments n’échappent pas à une xénophobie latente ou explicite. Pour le PTB, cette observation est un défi. « La montée du Vlaams Blok (aujourd’hui Vlaams Belang, PD.) a incité des patients à quitter notre cabinet », raconte Kris Merckx. « Des patients nous ont dit,

 

  • , p. 32.
  • , p. 52.

 

(p.215) après le « dimanche noir » de 1991, quand le Blok a réalisé une per­cée spectaculaire : « X et Y ne viendront plus ici. Ils disent : ‘ce sont de bons médecins mais je ne veux plus m’asseoir dans la salle d’at­tente avec tous ces Marocains’ « 363. » Merckx, l’un des fondateurs d’AMADA et historiquement implanté à Anvers, ne peut d’ailleurs cacher sa déception face à une certaine évolution, singulièrement dans le monde des dockers :

« Pour notre parti qui, depuis la grève des dockers de 1974, s’engage intensivement en faveur des inté­rêts des travailleurs portuaires, il était pénible de voir comment le Vlaams Blok avait conquis le cœur et les esprits de bien des dockers364. »

 

  • Kris Merckx, Médecin du peuple, op. cit., 36.
  • , p. 241.

 

(p.222) La deuxième est celle qui suscita le plus de commentaires. Dans la province d’Anvers, le PTB noue une alliance avec la sulfureuse Ligue arabe européenne (LAE) et présente une liste nommée Resist. Celle-ci est conduite par Dyab Abou Jahjah, alors président de la LAE. La Ligue arabe européenne s’était fait connaître par une radicale mise en cause de la police anversoise et un positionnement pro-palestinien. La LAE avait notam­ment lancé des patrouilles de surveillance de l’activité policière et, fin 2002, Abou Jahjah avait été arrêté pour « rébellion en bande ».

 

(p.228) Enfin, l’approche serait aussi erronée dans le travail inter­national et les relations internationales du parti. Les organisa­tions avec lesquelles le PTB entretient des contacts réguliers s’enquièrent du nombre d’élus, en ce compris les partis commu­nistes du pouvoir. Ayant des contacts officiels avec les partis communistes du Laos, du Vietnam, de Corée du Nord, de Chine et de Cuba, les délégations sont régulièrement interpel­lées à ce sujet. Aussi s’impose-t-il d’aller de l’avant pour poser les jalons d’une stratégie électorale victorieuse. Deux proposi­tions concrètes sont soumises. La première, déjà établie dans la résolution de 1999, est de mettre en évidence des porte-paroles à l’instar de l’avocat Jan Fermon, de Colette Moulaert, de Michel Collon ou de Mohammed Hassan, spécialiste des rela­tions internationales. Ensuite, la question du « Front » est repo­sée.

 

(p.233) La crise a une portée politique, organisationnelle et person­nelle. À notre estime, plusieurs éléments sont en jeu. Le premier est le statut de Ludo Martens dans le PTB. À maints égards, il est le père fondateur du parti. Il fut l’un des principaux dirigeants étudiants dans la deuxième moitié des années soixante, celui qui impulsa la formation d’AMADA puis du PTB-PVDA en 1979, et celui qui orienta, plus exactement, dicta tous les tournants de l’organisation. C’est peu dire qu’il a un rôle singulier dans le parti. Personne ne lui a donc jamais porté sérieusement la contra­diction. À beaucoup d’égards, les témoignages se recoupent pour le présenter.

 

(…) Ensuite, sur la possibilité de discussions informelles. « J’ai eu plusieurs discussions avec Ludo. Il pouvait écouter », témoigne Luc Walleyn. Mais dans l’organisation et les réunions, Ludo Martens ne souffrait aucune contradiction. Son point de vue devait s’imposer. « Politiquement, c’était un tyran. Il avait l’idée que lui seul savait. Ceux qui étaient d’accord avec lui, c’était bon. Mais ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui… », constate Grâce Winter, « ce qui est complètement contradictoire avec la manière (p.234) dont il était dans la vie quotidienne », ajoute-t-elle. « Martens était le leader et le gardien de cette radicalité. Il définissait la ligne, était le seul juge de l’idéologie, et le chef incontesté. Son pouvoir dans l’organisation échappait à toute critique », corro­bore Paul Goossens, l’ancien leader étudiant379. « En fait, Ludo avait surtout une autorité par ses silences ! Il parlait très peu. Mais quand il parlait, ça tombait ! C’est quelqu’un qui avait réussi à installer une situation où on ne débattait pas avec lui », juge Nadine Rosa-Rosso380. « C’était un dictateur idéologique. Absolument. Il déterminait d’après ses lectures la position. Et les autres expliquaient par après pourquoi c’était comme ça. Il avait une telle connaissance des textes de Lénine que quelle que soit la réponse, il te sortait une citation pour montrer que tu avais tort. Donc, on l’acceptait. Personne n’osait vraiment s’opposer à une opinion de Ludo. Jamais. Et d’une certaine manière, les gens avaient peur. Il pouvait se fâcher », relate un haut cadre dans les années quatre-vingt. Il n’a jamais été mis en minorité, constate Luk Vervaet. « Jamais. Il a créé un style qui le mettait au-dessus des autres. Il pouvait y avoir des discussions ou des contradic­tions. Mais c’est la personne qui allait trancher. En fait, il était un peu au-dessus de la mêlée. De par l’autorité qu’il s’était créée, c’est devenu quelque chose d’intouchable. Avec tous les défauts que cela peut entraîner381. » Chille Deman confirme : « Jamais. Il n’y avait personne qui arrivait à le contredire. Je ne dormais pas avec Lénine sous mon oreiller. Dès qu’on commençait à citer Lénine, je devais abdiquer. Mais plusieurs fois, j’ai été à des réu­nions à Gand ou Bruxelles où j’avais l’intention de critiquer Ludo sur des points. Je ne l’ai jamais fait. J’étais considéré comme

379 Paul Goossens, « Ludo Martens, le dernier communiste », Politique, 2011,
n°71.

380 Entretien avec Nadine Rosa-Rosso, Bruxelles, 4 juillet 2012.

381 Entretien avec Luk Vervaet, Bruxelles, 14 août 2012.

 

(p.235) quelqu’un qui osait dire ce qu’il pensait et même la construction de la liste à Schaerbeek, c’était une manière indirecte de prendre des distances. Mais affronter directement, non. Contre Ludo, tu ne pouvais pas avoir raison. On était dans un système de pensée où, si tu voulais contredire Ludo, tu devais trouver des éléments chez Marx, Lénine… Ce n’était pas un raisonnement contre un autre raisonnement. C’était dans le cadre du marxisme-léni­nisme382. » Seul l’avocat Jan Fermon nuance cette dernière pièce du puzzle : « Ludo avait une grande influence. Mais dire que, quand Ludo avait parlé, la discussion était finie, ce n’est pas vrai, je pense383. »

Ce schéma est mis en cause en 2003. Certains dirigeants, au premier rang desquels Nadine Rosa-Rosso, ne souhaitent plus s’en laisser conter. Ce refus est lié à un élément majeur. Depuis 1997, Ludo Martens passe la plupart de son temps au Congo, officiellement en soutien politique à Laurent-Désiré Kabila. En la matière, le PTB en fît beaucoup. Énormément même. Ludo Martens y consacra beaucoup d’ouvrages384, le parti dénonça durement tantôt le Rwanda, tantôt l’Ouganda, tantôt Mandela dans ses propositions d’une solution pacifiée dans une situation troublée385. Nelson Mandela est même dépeint comme un agent des Américains, luttant pied à pied pour contrecarrer le combat anti-impérialiste386. Seul le soutien à Kabila de Mugabe, président

 

  • Entretien avec Chille Deman, Bruxelles, 16 décembre 2013.

383 Entretien avec Jan Fermon, Bruxelles, 4 décembre 2012.

384 Ludo Martens : Une femme ou Congo, Anvers, EPO, 1991 ; Pierre Mule le ou
La seconde vie de Patrice Lumiimba, Anvers, EPO, 1985 ; Kabila et la révolu­
tion congolaise. Panafricanisme ou néocolonialisme ?, Anvers, EPO, 2002.

385 Solidaire, 2 septembre 1998.

386 Ludo Martens, « La guerre au Congo et en Afrique centrale et la globalisa­
tion impérialiste », Contribution au dixième séminaire communiste inter­
national, Bruxelles, 2-4 mai 2001.

 

(p.236) du Zimbabwe, présenté comme le coordinateur de la lutte anti­impérialiste, trouva grâce aux yeux du PTB. Dans le parti, beau­coup se sont interrogés sur cette situation. Un président de parti absent l’essentiel du temps pour des raisons peu compréhensibles et l’obligation de missions régulières de coopération et d’éduca­tion politique pour nombre de cadres au Congo. Au surplus, cer­tains épisodes de la vie privée de Ludo Martens au Congo suscitent des questions délicates, une gêne indubitable sinon de l’indignation dans les rangs du parti.

 

(p.239) In fine, contrairement à ce qu’affirmé Raoul Hedebouw390, plusieurs responsables sont bel et bien exclus le 3 avril 2004, après une lénifiante résolution du Comité central en 54 points391 : Jeannine Tips, Jacques Brouckaert, André Engelen, Herman Vermeulen, Luk Vervaet, mais aussi l’ancienne secrétaire générale, qui en garde un souvenir dramatique :

« Et le 3 avril 2004, le jour de mon anniversaire, ils m’ont exclue. Ma fille avait organisé une super fête. Ils ont même essayé de savoir où avait lieu la fête. Heureusement, mes enfants ne savaient pas tout, car mon fils aurait fait un malheur. Il faut se rendre compte, B.P. a plus été chez moi que chez ses parents ; on habitait la même maison. Et ils ont été les plus virulents392 ! »

 

390 dans : Raoul Hedebouw : « Le PTB était trop dogmatique, voire sectaire ! »,
Le journal du mardi, 4 mars-1″ avril 2009, p. 10. Éléments matériels à
I appui, nous pouvons affirmer que ceci est tout simplement faux.

391 « Résolution du comité central du Parti du travail de Belgique. Au sujet de
Fex-secrétaire générale Nadine Rosa-Rosso et de l’ancien responsable de la
politique de cadres Luk Vervaet », in PTB, Contribution à la lutte contre la
ligne liquidatrice…, op. cit.,
p. 13-33.

392 Entretien avec Nadine Rosa-Rosso, Bruxelles, 4 juillet 2012.

 

(p.249) La deuxième grande polémique porte sur la personnalité de Nordine Saïdi, l’actuel porte-parole d’Egalité. En effet, Saïdi avait été exclu dans les années 2000 du Mouvement contre le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme (MRAX) en raison de posts sur un blog, qui avaient été jugés racistes406.

 

(p.289) Le parti est présent sur le terrain des discrimi­nations, mais dans des registres moins voyants. En interne, il accueille des Belges d’origine maghrébine, et plusieurs ont été élus en 2012. Anvers, où une discrète campagne du parti relative à la question du foulard et de l’abattage rituel fut menée, est un exemple éclairant. Zohra Othman a été élue conseillère commu­nale et est échevine dans le district de Borgerhout. Karima (p.290)

Amaliki et Abderrazak Irbaiyne ont été élus dans le district d’An­vers, Mohamed Chebaa Animou l’a été dans celui de Merksem, Karima Choukri et Aziza Falki à Deurne, Sadiq Mazghani et Mustapha Ahale à Hoboken. En revanche, il est vrai qu’au niveau des instances centrales, le fait est nettement moins saisissant.

Il en va de même sur les questions de justice et de sécurité. Cela concerne d’ailleurs aussi tout le volet des relations interna­tionales. Seuls trois des trente-cinq points du programme sont consacrés à ces thématiques. Plus précisément, le point 33 énu-mère quelques positions non développées :

« Pour une politique de paix active. Pas de participa­tion aux guerres de l’OTAN. Solidarité avec la Palestine.

Propositions : — Troupes belges hors d’Afghanistan ; — Armes nucléaires hors de Kleine Brogel ; — Annulation immédiate des accords secrets avec les États-Unis ; Neutralité : la Belgique hors de l’OTAN ; – L’armée ne peut avoir que des missions défensives. Pas de parti­cipation à des interventions extérieures ; — Sanctions contre Israël, Solidarité avec la Palestine462. »

Nous l’avions noté, le PTB avait opéré une distinction dans ses « réservoirs » de voix entre le Nord et le Sud du pays. Alors qu’en Flandre, l’électoral du Vlaams Belang était présenté comme un socle à entamer, il n’en allait pas de même dans le spectre fran­cophone. Dans la phase contemporaine de la vie du PTB, le parti a revu cette posture. L’électorat « protestataire » est désormais aussi une cible. Le populisme rampant dont fait preuve le PTB après 2008 l’illustre. L’ambition de capter le vote « antipolitique » ou

 

462 Ibid., p. 48.

 

(p.294) COMAC a pris d’assaut la Fédération des étudiants franco­phones (FEF), où il a mené une large politique d’entrisme. Militants officiels et clandestins du COMAC y sont majoritaires, ce qui est dénoncé par certaines délégations étudiantes et des enseignants467. C’est donc sans la moindre surprise que Michaël Verbauwhede rejoint le PTB en septembre 2013. De la même façon, COMAC est le principal animateur du Comité des élèves francophones (CEF), un syndicat de lycéens reconnu par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le noyautage est on ne plus évident. Et COMAC ne le dément que mollement :

« Certes le CEF a été en partie créé par des gens du COMAC, et COMAC encourage ses membres à adhérer au CEF, mais la majorité des membres ne sont pas de COMAC et sur notre site (www.lecef.be), nous renvoyons vers des sites des diverses organisa­tions de jeunesse politique468. »

 

(p.300) À l’origine, le modèle médical de Médecine pour le peuple était clair et énoncé comme tel : la Chine communiste et ce qui se faisait en matière de santé en Union soviétique jusqu’en 1953. Certains « héros » étaient portés au pinacle à l’instar du médecin Norman Béthune, engagé dans la guerre civile espagnole (1936-1939) et puis en Chine avant l’avènement du communisme en 1949. Aujourd’hui, l’État le plus cité pour la qualité de son sys­tème de santé est Cuba. L’île d’Amérique centrale est aussi valori­sée pour sa « grande solidarité internationale » dans le domaine sanitaire. « Depuis 1960, quelque 126000 médecins et travail­leurs médicaux cubains ont déjà travaillé dans 104 pays, généra­lement du Tiers Monde. En cette année 2008, il y a 36735 travailleurs médicaux cubains au travail à l’étranger », soutient Kris Merckx474. A contrario, la Chine suscite désormais certaines interrogations dans ce domaine. On aurait vu y surgir « des fortes tendances à la privatisation ». Mais dans la phase contemporaine, les choses s’amélioreraient à nouveau dans un sens socialiste475.

 

474 Ibid., p. 97.

475 Ibid., p. 93.

 

(p.301) Pour sa part, l’Institut d’études marxistes (INEM) a pour mission d’assurer la formation478. Sa vocation est dès lors de « populariser la vie et l’œuvre de Karl Marx, ainsi que celles des grands auteurs marxistes », les grands classiques que nous avons plusieurs fois mentionnés. Jusqu’il y a peu, plusieurs textes étaient téléchargeables. En 2012 encore, les « livres classiques du marxisme-léninisme » disponibles en téléchargement étaient les suivants : Histoire du parti communiste bolchevik de l’URSS (1938), attribué à Staline, le Manuel d’économie politique de l’Aca­démie des sciences de l’URSS, Questions du léninisme de Staline et

 

  • http://marx.be/

 

(p.303) Les principes élémentaires de philosophie de Georges Politzer. Quant aux « textes classiques », étaient disponibles en ligne l’ex­trait de la postface de Marx à la deuxième édition allemande du Capital (1873), le texte de Ho Chi Minh paru dans la Pravda du 27 janvier 1924 à l’occasion de la mort de Lénine, intitulé Lénine et les peuples coloniaux, le programme de l’Internationale commu­niste adopté par le sixième congrès mondial —le 1er septembre 1928 à Moscou, les statuts de l’Internationale communiste, Moscou 1928, le compte rendu de la rencontre entre Staline et Maurice Thorez le 18 novembre 1947 au sujet de l’arme ato­mique, la Réponse de Staline à une question d’un correspondant de la Pravda, le 6 octobre 1951, la Lettre de Che Guevara à Armando Hart Dâvalos, Dar es-Salaam, Tanzanie (4/12/1965) — en français et en espagnol, et Sur l’action politique de la classe ouvrière, Engels et Marx, à l’occasion des élections. Cette sélec­tion n’est pas anodine. Épinglons par exemple que les décisions de l’Internationale communiste en 1928 portent sur le lancement de la stratégie « classe contre classe », où l’ennemi principal est… la social-démocratie. Elle mènera notamment le Parti commu­niste allemand à la déroute face à la montée d’Hitler, un des pires échecs de la stratégie de l’Internationale communiste.

 

(p.304) Plusieurs juristes du PTB ont d’ailleurs activement milité dans la Ligue des droits de l’homme ou son correspondant néerlandophone, la Liga voor Mensenrechten, qui fut notamment présidée par Jos Vander Velpen, cadre du PTB. Cet investissement dans ces deux organisations n’a pas été sans susciter quelques remous, eu égard au soutien aux Khmers rouges au Cambodge ou encore à la République populaire de Corée, expériences politiques où la pro­tection des droits de l’homme fut et est tout simplement inexistante.

 

(p.305) Intal est l’organisation qui s’est substituée à la Ligue anti-impérialiste. C’est un des espaces où le PTB traite, vers un public ciblé, de politique internationale. L’objectif officiel de l’association est de « mettre sur pied un contre-pouvoir dans le Nord et dans le Sud afin de réaliser ensemble le droit à la santé ». À cette j fin, cette association travaille à deux niveaux. Le premier consiste en un soutien à des associations et organisations des pays du Sud. Le soutien peut être financier, mais il peut aussi se décliner comme une aide à la coopération, en particulier en matière sani­taire. En ces circonstances, cela se réalise en partenariat avec une autre organisation satellite, Médecine pour le Tiers Monde. L’action concrète d’Intal est focalisée sur certains pays : les Philippines, le Congo, la Colombie, la Palestine, ou encore le Venezuela. Ajoutons que le site accueille les blogs de plusieurs membres du parti investis dans cette démarche, tantôt pour rela­ter le travail réalisé ou les problèmes rencontrés, tantôt pour faire un suivi d’analyses politiques des espaces considérés.

 

Le second consiste en des actions de sensibilisation politique en Belgique. À titre d’exemple, Intal est un acteur qui promeut le boycott de l’Etat d’Israël483. A ce titre, Intal relaie la campagne « BDS », Boycott-désinvestissement-sanctions à l’endroit d’Israël, menée sur la base de plusieurs raisons jugées fondamentales : le caractère illégal a) de l’occupation de la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est, b) du blocus de la bande de Gaza, c) de la coloni­sation des territoires occupés, d) de la construction d’un mur de séparation. S’y ajoutent la négation du droit non négociable du retour des réfugiés palestiniens, l’appréciation que l’État israélien mène une politique discriminatoire envers les Arabes israéliens et qu’Israël serait un État d’apartheid487.

 

  • « Résolution Palestine. 2010 », http://www.intal.be.
  • http://bds-helgium.he, onglet « Qui sommes-nous ? ».

 

(p.306) Dans la foulée de son prédécesseur, la Ligue anti-impéria­liste, Intal livre un combat contre l’impérialisme, américain au premier chef. Cela est particulièrement affirmé dans son travail relatif à l’Amérique latine. Enfin, Intal est un acteur actif concer­nant le Congo, un pays très important pour Ludo Martens jusqu’à son décès et pour le PTB. L’action d’Intal vise à faire reconnaître les fautes de la colonisation belge et celles de Léopold II, à qui des millions de morts sont attribuées. En poli­tique intérieure congolaise, Intal est un défenseur zélé de Joseph Kabila et du régime. Dans les troubles qui secouent régulière­ment l’Est du Congo, Intal dénonce les agissements du mouve­ment M23 et appelle à « l’interdiction de toute livraison d’armements » à l’Ouganda et au Rwanda, qui soutiennent cette organisation, de même qu’à « l’arrêt immédiat de toute forme de coopération militaire » avec ces deux États485.

 

  • « Pour un embargo militaire contre le Rwanda et l’Ouganda », intal.be

 

(p.321) Dans la communication politique, le parti a profondément changé son fusil d’épaule dans l’approche des journalistes, des fai­seurs d’opinion ou des médias. En la matière, la différence est détonante. Le PTB s’est très largement professionnalisé et est, dans certains domaines, parfois plus performant que certains par­tis classiques. Sous cet angle, le mérite du parti n’est pas mince. Mais pour l’essentiel, nous sommes dans un registre de forme, qui confine d’ailleurs parfois à l’obsession. Nous l’avons men­tionné, le parti excelle dans cette nouvelle approche. En parallèle, le PTB fait un immense travail pour effacer ou gommer ce qui affecterait cette image de gentil parti protestataire et anti-«te-blishment. Des documents accessibles sont ôtés du net, des sites

495 Le Soir, 16 septembre 2013.

 

(p.322) sont fermés et la communication est extrêmement ciblée en fonc­tion du contenu et de l’interlocuteur.

Lorsque le fond est effleuré, les choses sont bien plus com­plexes. Certes, des références ont été dans une large mesure suppri­mées. Et, comme il leur a été demandé, les cadres louvoient. Plusieurs exemples en portent témoignage. Riet Dhont, cadre his­torique qui a accompagné tous les retournements du parti avec un égal bonheur et enthousiasme, relate ainsi comment elle contourne le problème de Staline : « Ce n’est pas la question du jour », répond-elle à des ouvriers sceptiques. Et puis, il « n’a pas fait que des mau­vaises choses, Staline »4%. Ëdulcorer ou passer à autre chose doivent être des attitudes maîtresses. Mais tout n’est pas effaçable et tout ne peut être ignoré. Pour désamorcer les interrogations sur la présence du livre Le parti de la révolution au programme de la formation des cadres, le porte-parole du parti répond laborieusement. Vient d’abord une affirmation peu correcte, ensuite vient un propos exact, mais non engageant, et puis, bien sûr, le louvoiement :

« Tout d’abord, je précise qu’il ne s’agit pas ici de nos statuts. Je peux vous le garantir, d’ailleurs tout le monde peut les consulter, que ni Mao ni Staline n’y figurent. Le principe du livre dont vous parlez était de voir un peu (je souligne) comment rester un parti de principes dans la gestion de nos cadres. On a tou­jours dit que nous n’étions pas un parti comme les autres et nous assumons ! Mais il est évident que le débat quant à l’analyse de notre doctrine doit continuer497… »

 

496 Riet Dhont, « Faire des membres pour notre parti, c’est possible. Faites-le »,
in PTB, Bulletin d’organisation, mars 2007.

497 Raoul Hedebouw, « Les références historiques du PTB doivent changer »,
publié le 10 janvier 2013, http://infopol.overblog.com/tag/ptb/

 

 

(p.329) Une affirmation peu correcte initialement, pointions-nous. Dans les faits, il n’est guère aisé de se procurer les statuts du PTB. Le PTB est la seule formation politique en Belgique dont il n’est pas possible de télécharger les statuts. Il faut donc se déplacer pour se les procurer. Qui plus est, ils sont payants, attitude, elle aussi, tout aussi exceptionnelle parmi les formations politiques en Belgique.

Un propos exact, mais non engageant, soulignions-nous ensuite. Effectivement, la référence à Staline et à Mao est absente des statuts, comme elle l’est des travaux du huitième congrès. Pour une raison simple que nous avons mise en évidence : cela fait désormais partie de « l’identité du parti » d’avoir deux lignes et de ne pas tout mentionner à l’externe. En interne, le PTB ne cache nullement son essence marxiste-léniniste et la proclame fiè­rement à l’étranger et dans les séminaires communistes interna­tionaux. Mais cette affirmation est totalement absente des statuts ou des textes du huitième congrès.

En revanche, à la question de savoir si le PTB se vit comme un autre parti substantiellement autre, la réponse est plus aisée. Elle est négative. Dès 2005, anticipant les conclusions du huitième congrès du parti, Peter Mertens se prononçait sans ambages :

(p.326) « Oui, on peut dire, la ligne interne, c’est aller vers le socia­lisme », confie Aurélie Decoene. L’objectif du PTB, c’est « une société socialiste », ajoute Lydie Neufcourt. Et pour bien appuyer la filiation de ce qui se met en place à l’horizon du huitième congrès, Peter Mertens met ses pas dans ceux de Ludo Martens, endossant et promouvant la littérature postérieure à la chute du mur de Berlin, dont nous avons présenté la teneur :

« Ce n’est pas la stratégie du programme du parti telle qu’elle a été approuvée lors du congrès de fon­dation du parti qui est erronée, mais bien le troi­sième chapitre traitant de la condamnation de l’Union soviétique. Par la suite, ces erreurs ont été analysées et rectifiées lors du quatrième congrès du parti en 1990. Le congrès a été suivi par l’ouvrage L’URSS et la contre-révolution de velours. Ensuite, l’autocritique du parti s’est approfondie dans le livre De Tien an Men à Timisoam. Luttes et débats au sein du PTB (1989-1991) et dans l’article Sur quelques aspects de la lutte contre le révisionnisme^ . »

Nous l’avons vu, ces textes importants sont fondés sur un attachement, plus une filiation inébranlable à Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao.

 

498 Peter Mertens, « La classe ouvrière à l’ère des entreprises transnationales »,
Études marxistes, 2005, n° 72, p. 113.

499 Ibid., p. 113.

 

(p.325) Alors même qu’ils annonçaient au printemps 2007, devant les partis communistes des séminaires communistes internatio­naux, la teneur des principales évolutions qui interviendraient au huitième congrès du printemps 2008, les dirigeants du PTB réaf­firmaient leur foi dans les principes marxistes-léninistes. Combattre l’opportunisme droitier qui se serait infiltré et pro­gresser dans l’édification du parti d’avant-garde sont des points clairement relevés. « L’histoire » l’aurait enseigné, le parti d’avant-garde est le seul modèle organisationnel pour qu’adviennent des victoires socialistes. Avec les autres participants des séminaires communistes internationaux, le PTB le rappelle fièrement à la réunion de 2007 :

« Toute l’histoire des mouvements révolutionnaires du 20e siècle, des victoires du socialisme en Europe de l’Est, des révolutions chinoise, vietnamienne, coréenne et cubaine ont prouvé que, sans parti marxiste-léniniste, ni le socialisme ni les révolutions nationales et démocratiques ne sauraient être victo­rieux. […] Dans chaque pays du monde, la construc­tion d’un parti léniniste, fidèle à la voie tracée par la révolution d’octobre, reste une tâche prioritaire. […] Le parti léniniste est un parti d’avant-garde. Le pre­mier objectif du type de parti bolchevique est de conquérir idéologiquement et d’organiser l’avant-garde de la classe ouvrière, la partie consciente et la plus décidée. »

(p.332)  Dès sa naissance, le Parti du travail de Belgique a très dure­ment rejeté le Parti de la gauche européenne. Les objectifs affi­chés par le PGE seraient incompatibles avec le socialisme et le processus révolutionnaire tels que l’auraient imaginé Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao.

(p.333) Plus grave, le PGE a même l’audace de reprendre « l’anti-stalinisme à son compte ».

(p.329) Nous l’avons évoqué, la Chine a eu un rôle clé dans la nais­sance et le développement de TPO-AMADA d’abord, du PTB-PVDA ensuite. Une part substantielle de l’activité politique et militante s’est strictement agencée aux postures du Parti commu­niste chinois. Avec l’estompement du maoïsme, cette situation s’est modifiée, mais le parti a gardé une attention soutenue pour l’évolution du PCC et du régime chinois.

Comme beaucoup d’autres faits et dimensions, la Chine n’est dans une large mesure plus mentionnée par le PTB dans sa communication publique. Toutefois, dans les rares appréciations portées par des responsables du parti, la Chine reste qualifiée d’Etat socialiste.

(p.341)  Mais la démarche s’en tient au questionnement. Le PTB est néanmoins confronté à quelques difficultés sur le sujet. La pre­mière est la temporalité du boom chinois. Le développement se fixe généralement sur deux dates : 1949 et le point d’aboutisse­ment. Les textes dédiés à la Chine dans la littérature du parti se gardent bien aujourd’hui d’établir des bilans d’étapes. Les mérites du « grand bond en avant » ou de la « révolution culturelle » sont ainsi passés sous silence ou mis sur le compte de « quelques erreurs d’appréciation », comme j’ai pu l’entendre dans une for­mation dispensée aux membres du COMAC. Le take-offàe l’éco­nomie chinoise après l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping et, surtout, la large ouverture à l’économie de marché ne sont plus

(p.342) véritablement abordés. Paradoxalement, plusieurs travaux qui se félicitent du développement dans la Chine socialiste omettent de le lier à cette ouverture et, dans le même temps, donnent la parole à « l’aile gauche » du PCC, plutôt critique à l’égard de l’évolution contemporaine. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. Dans les années nonante, l’actuel secrétaire aux Relations internationales, Bert Debelder, et Dirk Van Duppen, tous deux membres du Comité national, s’en prenaient vertement à Deng Xiaoping dans son approche révisionniste du maoïsme et de la Chine :

« Le socialisme a apporté paix, stabilité, développe­ment à la Chine depuis 1949. Faut-il changer d’orientation ? C’est aujourd’hui l’enjeu majeur de la lutte de classes dans ce pays. […] Deng a posé les jalons du révisionnisme en Chine. Il a entraîné l’in­telligentsia à voir dans l’Occident son modèle. Il a sapé la vigilance révolutionnaire face aux idées capitalistes’20. »

La deuxième difficulté est le rapport à l’action du PTB en Belgique. Le parti qui s’émeut systématiquement des fermetures d’entreprises est confronté, tout comme avec le cas vietnamien, aux positionnements à présenter sur la thématique de la désin-dustrialisation en Belgique et en Europe eu égard aux coûts du travail moindres dans l’Est asiatique et à la révolution du trans­port de masse sur longue distance. Le parti contourne cet obs­tacle en épinglant l’impact majeur de la Chine dans l’économie mondiale et donc son apport supposé positif pour l’emploi en Europe.

 

520 Dirk Van Duppen et Ben Debelder, « Après Deng, la Chine à la croisée des chemins », Solidaire, n° 9, 26 février 1997.

 

(p.343) « Les réformes et la croissance économique de la Chine bénéficient à l’ensemble de l’économie mon­diale. De nombreuses études démontrent que le développement vigoureux de grands pays du Sud suscite une telle demande envers les entreprises de nos pays qu’en fait bien plus d’emplois sont sauvés que perdus. […] En fait, la croissance phénoménale de l’économie chinoise a stimulé la demande de produits occidentaux et par là l’emploi global521.

 

(p.344) Ajoutons, bien évidemment, d’autres problématiques cen­trales. Il en est par exemple ainsi de la thématique des conditions de travail et/ou salariales. Prompts à dénoncer les régressions en Belgique, en Europe ou dans d’autres États capitalistes, le PTB et son réseau d’organisations périphériques sont pour le moins silen­cieux relativement à la Chine, alors même que de nombreux pro­blèmes sont soulevés, notamment par le Bureau international du travail. Songeons aussi à la structure inégalitaire des revenus, l’axe principal de dénonciation de Peter Mertens dans son livre Comment osent-ils ? L’Institut Hurun recence désormais pas moins de 299 milliardaires en dollars dans le pays en 2013 pour 91 en 2008′23.

Qui plus est, cette réussite s’accomplirait sans posture impé­rialiste à l’international. « La Chine a acquis de nouvelles technolo­gies et la capacité de produire elle-même, dans tous les domaines. Grâce à cela elle a pu sortir des dizaines de millions de paysans de la pauvreté et faire progresser le pays entier. Cela lui permet aussi de développer des relations économiques avec un nombre croissant de pays d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique, qui peuvent ainsi diminuer leur dépendance vis-à-vis des multinationales impéria­listes. Souvent la Chine leur fournit une aide (je souligne) non négligeable », égrène le PTB lors de son huitième congrès de 2008. Dans une appréciation sur des questions de politique internatio­nale lors d’une conférence nationale du PTB en 2011, la Chine est honorée comme un acteur d’une autre dimension dans les relations internationales. Pas d’exploitation. Pas d’essence impérialiste. Au contraire, un « rôle anti-impérialiste » dans la période contempo­raine’24. Une dynamique purement coopérative :

 

523 http://www.hurun.net/usen/HRRL.aspx

524 « Résolution présentée à la conférence nationale du PTB, 26 mars 2011, La crise, la lutte des classes et les grandes opportunités pour le PTB », Études marxistes, 2011, n° 34, p. 27.

 

 (p.345) « La Chine a de plus en plus de relations économiques *• et financières avec les pays d’Afrique et d’Amérique latine. Elle conclut des accords de coopération à avan­tage mutuel, elle prête à des conditions avantageuses, elle construit des infrastructures en échange de matières premières. Ces pratiques sont en contradic­tion flagrante avec les pratiques impérialistes. À la conférence de Copenhague sur le climat, la Chine a défendu, avec le Brésil, l’Afrique du Sud, et l’Inde les aspirations des pays du Sud et s’est opposée ferme­ment à Obama et à l’Union européenne525. »

Plus récemment, le PTB met une fois encore en évidence l’absence de caractère impérialiste de la Chine et son action sur une base de respect mutuel526. Le parti est donc silencieux sur le propos d’acteurs qui, au contraire, dénoncent des pratiques d’ar­rogance, voire de pillage de l’Etat et du monde entrepreneurial chinois. Il l’est tout autant sur le modèle de développement pour le moins peu écologique et peu social qui consiste à créer, avec le transport maritime de masse, une dette environnementale gigan­tesque. Enfin, la coopération avec des responsables de régimes autoritaires, notamment en Afrique, n’a rien à envier à celle des États occidentaux impérialistes.

Le soviétisme après… l’URSS

Nous l’avons analysé, a posteriori, l’URSS et les démocraties populaires d’Europe centrale et orientale ont, de manière impli-

 

525 Ibid., p. 24.

526 WPB, « Capitalisai in crisis, new times for socialism », Contribution to the 15th International Meeting of Communist and Workers’ Parties, Lisbonne, 8-10 novembre 2013.

 

(p.346) cite et explicite, été réévaluées. Au final, il ne s’agissait pas d’États sociaux-impérialistes ou sociaux-fascistes comme ils furent long­temps dénoncés. Certes, après 1991, Gorbatchev fut pourfendu par Ludo Martens. Mais une rhétorique relative aux « anciens États socialistes » pour évoquer l’URSS et les anciennes démocra­ties populaires s’est perpétuée. On eût pu croire que le propos soit revisité par le nouveau PTB. Il n’en est rien. En 2008, les événements de 1989 sont toujours analysés à l’aune de mouve­ments et de faits « contre-révolutionnaires527 ». La révolution de velours en Tchécoslovaquie reste dénoncée et présentée comme une « contre-révolution de velours ». Et l’URSS est de temps à autre qualifiée de « bastion socialiste » :

« La contre-révolution de velours, qui est venue à bout du socialisme en Union soviétique et dans les pays d’Europe de l’Est, a eu des conséquences dra­matiques. […] Une fois le bastion socialiste déman­telé, une attaque a été lancée contre les acauis sociaux et politiques528. »

Cette qualification singulière est très intéressante à plusieurs titres. D’abord par ce qu’elle révèle de l’analyse de ces anciens régimes politiques. Ensuite, en implicite, si l’URSS était « le » bastion socialiste aux yeux du PTB, cela supposerait que la Chine ne l’était pas ou ne le serait plus. Dans la période de la vie actuelle du parti, l’examen des propos nécessite une approche nuancée. Somme toute, nous avons pu recenser très peu de documents du parti traitant de l’appréciation de l’URSS entre 1953 et 1991, en ce compris dans la revue théorique du PTB Etudes marxistes.

 

527 8e congrès du PTB, Un parti de principes. Un parti souple. Un parti de tra­vailleurs, 2008, p. 110.

527 Ibid., p. 51.

 

 

(p.347) Cuba, le Venezuela et l’Amérique latine

Cuba est sans doute devenu le principal réfèrent du PTB. ‘ Début 2008, Peter Mertens s’en était défendu. « Le régime cubain, par exemple, a fait de bonnes choses, notamment en matière de soins de santé. Mais il a aussi fait certaines erreurs. Ce n’est pas un modèle pour nous, et nous n’avons d’ailleurs pas besoin de modèle’29. » En réalité, Cuba est bien épingle comme un modèle, un idéal, une forme d’incarnation des idéaux frater­nels et internationalistes du socialisme :

« Le capitalisme abandonne les gens à leur sort,        t

encourage le « chacun pour soi » et dresse les gens les uns contre les autres. Mais le socialisme s’oriente vers « l’intégration des gens ». Il veut le collectivisme, l’humanisme, l’internationalisme et l’antiracisme. Il veut l’honnêteté, la modestie, la justice et le sens des responsabilités. C’est pour cela que 38 000 méde­cins cubains ont proposé leur aide médicale béné­vole dans 92 pays’30. »

C’est aussi le nouveau lieu de villégiature pour les voyages poli­tico-touristiques de COMAC. Plus globalement, les évolutions poli­tiques en Amérique latine suscitent beaucoup d’attention dans le chef du PTB et de ses organisations réticulaires. La gauche y a opéré une percée d’ensemble notable’31. Trois pays plus spécifiquement sont suivis de près : l’Equateur, la Bolivie et le Venezuela. C’est que

 

529 La Libre Belgique, 28 février 2008.

530 8e congrès du PTB, Un parti de principes. Un parti souple. Un parti de tra­vailleurs, 2008, p. 59.

531 Voir à ce sujet Olivier Dabène (Éd.), La gauche en Amérique latine, Paris,
Presses de Sciences Po, 2012.

 

Le « difficile » cas de la Corée du Nord

(p.348) l’Equateur sous la présidence de Rafael Correa, la Bolivie sous celle d’Eco Morales, et le Venezuela sous celle d’Hugo Chávez incarnent, aux yeux de nombreux responsables de la gauche radicale européenne, l’alternative. Non pas l’alternance, l’alternative: la possiblité de fonctionner sur une autre base que les pures lois du marché.

(p.348) La Corée du Nord a de tout temps été un partenaire privilé­gié du PTB, le pays du socialisme à défendre contre les innom-

 

532 Michel Collon, Les sept péchés capitaux d’Hugo Chàvez, Bruxelles, Couleur livre, 2009.

 

(p.349) brables attaques de l’impérialisme américain. Ludo Martens a eu les honneurs de rencontres avec le leader socialiste historique, Kim il Soung. Et le Parti du travail de Corée du Nord a été très longtemps un participant majeur des séminaires communistes internationaux. L’investissement militant a donc été exceptionnel pour appuyer la Corée du Nord. En 2002 encore, Jean Pestieau et Boudewijn Deckers proposent de faire feu de tout bois pour soutenir la « Corée socialiste ». Au nom du PTB, ils envoient une lettre à l’ensemble des participants des séminaires communistes internationaux pour mettre en œuvre un appui affiché à la République populaire démocratique de Corée : édition d’un livre traduit en plusieurs langues, qui défendrait de manière très concrète la « Corée socialiste » et réfuterait point par point les mensonges propagés par les « médias occidentaux », lancement d’une « grande campagne de solidarité » à l’été 2003, site com­mun utilisable par tous les participants, organisation d’une grande conférence réunissant les progressistes et démocrates sou­haitant exprimer leur solidarité avec la RPDC533… Cette même année, un groupe de jeunes délivre un reportage lénifiant de leur voyage en Corée du Nord :

« Durant nos visites, nous avons rencontré des Coréens convaincus et motivés. Nous avons appris à comprendre l’idéologie qui sous-tend leur société socialiste, la pensée de Juche. Cela équivaut à « compter sur ses propres forces » et à créer une tout autre mentalité : engagement, fierté, discipline et travail collectif de la terre. Nous avons découvert un peuple courageux. Les gens travaillent dur, mais ils

 

533 Parti du travail de Belgique, To thé Central Committees ofCommunist and Workers Parties in Europe, 24 juillet 2002.

 

(p.350) dansent et chantent aussi très volontiers. Le dimanche, ils pique-niquent en famille à la rivière ou dans les montagnes de Myohyang534… »

Peter Mertens lui-même prend la Corée du Nord comme modèle pour porter la contradiction aux thèses liquidatrices de Nadine Rosa-Rosso. Le monde ouvrier sur le lieu de travail doit être le terrain privilégié du PTB comme l’enseigne l’expérience coréenne :

« Dans le même temps, des expériences comme en Corée nous enseignent que l’organisation et la force de frappe sur les lieux de travail des grandes entre­prises sont toujours déterminantes’35. »

En 2006 toujours, une rencontre entre le Parti du travail de Corée du Nord et le Parti du travail de Belgique se déroule dans une perspective visant à étendre les « relations d’amitié et de coo­pération entre les deux partis536 ».

Mais le problème est que la Corée du Nord n’est pas très « présentable » et que les affinités entre les deux partis sont peu propices à valider la représentation du nouveau PTB. Aussi trois transformations interviennent-elles relativement à ce cas complexe. La première est d’éviter les rencontres publiques. Le Parti du travail coréen ne participera plus aux séminaires communistes internatio­naux. La deuxième est de louvoyer, bien entendu dans une forme

 

534 Leen Swinnen, « La Corée du Nord, un État voyou ? Des voyageurs belges sont allés voir sur place », Vrede.be, 26 novembre 2003.

535 Peter Mertens, « La classe ouvrière à l’ère des entreprises transnationales »,
loc. cit., p. 9.

536 « Talks between Secretary of thé CC, WPK and General Secretary of thé
CC, WPB », Kopean Hbioc, 15 février 2006.

 

(p.361) désormais classique : une première approche immédiatement nuancée. Peter Mertens distillera ainsi un commentaire critique aussitôt amoindri, sans, bien évidemment, que soit au final précisé le rapport entre le PTB et le Parti du travail de Corée du Nord :

« Pour être clair : la Corée du Nord, militaire, auto­cratique, n’est pas notre vision du socialisme. Mais (je souligne) nous sommes anti-impérialistes, même si cela nous coûte des plumes537. »

La troisième est d’apporter son soutien à la Corée du Nord, mais de manière discrète. Début 2011, l’agence de presse nord-coréenne (KNCA) relaie ainsi une information, qu’aucun média belge n’aura pourtant reçue. Le PTB y réitère sa solidarité envers le parti et son dirigeant, « condamne l’attitude des États-Unis qui tentent de renforcer leur domination militaire en Asie du Nord-Est », et juge « urgent d’enrayer la machination des impérialistes américains ». Dans ce travail important, le PTB « souhaite une réussite au peuple coréen dans son important combat pour la paix dans la péninsule et dans le reste du monde ». Ce qui devait rester dans la cuisine est ainsi découvert, sans trop de consé­quence pour autant. Raoul Hedebouw précisera qu’il s’agit d’une lettre adressée au Parti du travail de Corée du Nord et au Parti travailliste démocratique de Corée du Sud, « afin de soutenir les forces dans les deux camps pour éviter une escalade militaire ». Pour ce qui a trait au régime, le porte-parole annonce ne pas vou­loir « se mêler des affaires internes », ce qui est l’exact contraire de ce que pratique le PTB dans les séminaires communistes interna­tionaux ou de ce qu’énoncent et pratiquent les organisations

 

537 Le Soir, 9 février 2012.

 

(p.362) périphériques du parti. Néanmoins, il y a un ennemi à combattre et, par ailleurs, on ne saurait victimiser les Nord-Coréens :

« Ce qui est vrai, et je veux politiquement l’assumer, c’est que le PTB considère que les États-Unis d’Amérique ont un rôle majeur dans la situation de tension et de guerre qui existe dans la péninsule coréenne (depuis 1950), comme en Afghanistan, Irak, Moyen-Orient, Amérique latine, etc. Nous n’adhérons pas à la thèse qui remet la faute unilaté­ralement sur les Nord-Coréens. Le PTB apporte dès lors son soutien à toutes les forces dans le monde qui prennent des initiatives de paix et s’opposent aux interventions militaires expansionnistes en dehors de leurs frontières538. »

Pour autant, le « cas » nord-coréen reste très délicat. Lorsque Jef Bossuyt, un des huit membres du bureau national du parti, déclare à la VRT, le 19 décembre 2011, que le modèle nord-coréen est une « inspiration’39 », le PTB s’étrangle face à cette rupture de la double ligne. Il ne peut que limiter les dégâts en expliquant que Bossuyt ne parlait pas au nom du parti, alors même que la VRT ne l’avait pas suggéré. Pour autant, le PTB ne pipe mot sur ledit régime.

 

538 http://parlemento.vvordpress.com/2011/01 /26/hedebouw-le-ptb-soutient-
la-coree-du-nord-et-du-sud.

539 hctp://ww\v.deredactie.be/cm/vrtnieuws/videozone/archief/programmas/te
rzake/2.19117/2.19118/1.1180428

 

(p.353) Le positionnement des Etats-Unis, d’Israël ou de certains Etats européens a fortement orienté le traitement de ces cas. Dans ces situations, l’élément crucial est le rapport à la lutte anti-impérialiste. Cela a amené le PTB à très régulièrement condamner toute forme d’intervention matérielle ou potentielle :

(p.354)  en ex-Yougoslavie dans les années nonante, en Irak et en Afghanistan au début de la décennie 2000, en Libye, en Syrie ou en Iran dans la période contemporaine. Bref, pour citer Henri Goldman, « la « gauche anti-impérialiste » parle en termes géopoli­tiques, avec une vision planétaire. […] L’ennemi des peuples, le bourreau de l’humanité, c’est l’Empire sous ses multiples décli­naisons. Les puissances qui lui résistent et lui font contrepoids — Chine, Russie, Iran, Syrie, Amérique latine… — ne sont peut-être pas des modèles démocratiques, mais en tenant tête aux États-Unis, elles servent la cause des peuples pris globalement. Sur le dos de leur propre peuple ? Ce serait trop cynique de l’en­visager. On s’emploiera dès lors à montrer que ces dictatures ne sont pas aussi crapuleuses qu’on prétend, qu’elles ont quelques succès à leur crédit (par exemple en matière de santé, d’éduca­tion, d’émancipation des femmes.,.), qu’elles ont le soutien d’une partie non négligeable de leur population et qu’en face d’eux cela ne vaut pas mieux541. » La résolution adoptée par le PTB et cinquante-deux autres partis communistes relativement à la Libye est très illustratrice du type de positionnement propagé :

« Les assassins impérialistes menés par les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et l’OTAN dans son ensemble, et cela avec le consentement de l’ONU, ont lancé une nouvelle guerre impérialiste. Cette fois en Libye. Leurs prétextes prétendument humani­taires sont tout à fait mensongers ! Ils jettent de la poudre aux yeux des peuples ! Leur véritable objectif, ce sont les hydrocarbures en Libye. Nous, partis communistes et ouvriers, condamnons l’intervention

 

541 Henri Goldman, « Irak, Libye, Syrie. . . : la gauche malade du « campisme » », La Libre Belgique, 8 novembre 2013.

 

(p.355) militaire impérialiste. Le peuple de Libye doit déter­miner lui-même son avenir, sans interventions impé­rialistes étrangères. Nous appelons les peuples à réagir et à exiger l’arrêt immédiat des bombardements et de l’intervention impérialiste542 ! »

 

542 l’agression impérialiste en Libye », http://www.ptb.be, 21 mars 2011.

 

(p.356) Certes, la référence à la démocratie, à la qualification démo­cratique est très régulière, abondante même, mais elle ne s’agence pas à la démocratie représentative ou laisse planer le doute sui­vant l’approche rodée, une affirmation immédiatement nuancée. « Nous sommes un parti démocratique, inscrit dans la démocra­tie, aucun doute, mais (je souligne) pour nous, les mouvements de masse ont leurs poids dans l’histoire », avertit Peter Mertens546. « Oui, on a l’ambition de changer les règles du jeu. C’est assez clair », souligne Aurélie Decoene, confirmant par ailleurs l’ab­sence de cette ambition dans les programmes que le parti soumet aux électeurs547. Dans l’ouvrage de référence du parti, Le parti de la révolution, le doute n’est pourtant pas permis, l’avènement du socialisme reste l’objectif premier du parti et celui-ci passera par un mouvement révolutionnaire. C’est l’option unique :

« Seules l’insurrection populaire et la révolution socialiste peuvent mettre fin à ce système bar­bare548. »

Plus récemment, le PTB s’est joint aux conclusions des séminaires communistes internationaux pour préciser la piètre estime dans laquelle il porte le parlementarisme et la démocratie représentative :

 

545 Entretien avec Lydie Neufcourt, Gand, 20 février 2013.

546 Le Soir, 1 mars 2012.

547 Entretien avec Aurélie Decoene, Bruxelles, 8 novembre 2012.

548 Ludo Martens, Le parti de la révolution, Anvers, EPO, 2000 (21 édition),
p. 12.

 

 

 (p.357) « Le caractère distinctif des partis communistes est dans leur fidélité à la voie révolutionnaire et dès lors à la primauté de la lutte de classe. C’est à travers les luttes de classe et la confrontation avec les forces bourgeoises que le parti se renforce et que la classe ouvrière prend conscience de ses tâches historiques. La bataille parlementaire et le travail dans les insti­tutions bourgeoises ne sont pas plus que des moyens précieux pour mieux s’adresser aux masses et diriger les luttes de masse. Les opportunistes qui cherchent à béatifier le système capitaliste, abandonnent la lutte de classe et sont absorbés complètement par le travail parlementaire pour gérer le système549. »

Toute idée de réformisme radical fondée sur une démarche « parlementaire » est prohibée. Le combat électoral peut être utile, mais comme un levier pour faire avancer les objectifs des organisations politiques. Les formations de gauche qui se prêtent à une croyance parlementaire n’auraient rien compris aux ensei­gnements du marxisme et du léninisme. Dans une contribution récente à Études marxistes, Herwig Lerouge s’est d’ailleurs prêté à un réquisitoire contre les formations à la gauche de la social-démocratie inscrites dans une pratique parlementaire et, lorsque cela est possible, d’exercice des responsabilités gouvernementales. Cette voie serait une impasse. « Malheureusement, ces visions d’un brillant avenir pour l’Europe par le moyen des élections ont été dépassées par les derniers résultats électoraux et, fait plus important encore, par l’évolution politique de ces partis », juge-t-il. La démocratie représentative n’est pas un cadre possible d’édi-

 

549 Conclusions générales du séminaire communiste international, Bruxelles, 13-15 mai 2011.

 

(p.358) fication du socialisme. Et malheur à ceux qui s’y fourvoient. « Le PRC perdit toute sa représentation parlementaire dans la débâche de la gauche électorale (je souligne). Il s’agit de l’expérience la plus récente des dégâts que le révisionnisme peut occasionner »0. » Les communistes italiens ne sont pas les seuls en cause. Le parti communiste français n’est pas épargné par Lerouge :

« Prétendre modifier dans l’hémicycle parlemen­taire l’équilibre du pouvoir en faveur de la popula­tion laborieuse est absurde aux yeux de tous ceux qui observent le cirque électoral (je souligne), qui voient les milliers de groupes de pression et autres commissions d’experts payés par les groupes d’af­faires afin d’influencer directement les décisions politiques551. »

Alors, le Parti du travail se fait le chantre de mécanismes d’autres démocraties, la démocratie directe, très peu pratiquée en interne cependant, et la démocratie participative, encore moins. Pour ce qui a trait aux institutions de l’Union européenne, le PTB réclame l’examen obligatoire par l’Assemblée parlementaire de toute proposition de loi qui aurait reçu l’appui d’un million de signatures, ainsi que l’organisation d’un référendum obliga­toire lorsqu’au moins cinq millions de citoyens en font la demande52. De même réclame-t-il dans le cadre belge, sans autre réflexion, la possibilité d’organiser un référendum obligatoire dès

 

550 Herwig   Lerouge,    «    La   participation   des    partis    communistes   au
gouvernement :  une façon  de sortir de la crise capitaliste ?  »,  Etudes marxistes, octobre-décembre 2012, n° 200, p. 4l.

550 Ibid., p. 42.

551 8e congrès du PTB, Un parti de principes. Un parti souple. Un parti de travailleurs, 2008, p. 41.

 

(p.359) lors que cent mille citoyens au moins en ont fait la demande. Parallèlement, toute loi votée devrait pouvoir être annulée par voie référendaire. Mais dans ces développements, la démocratie représentative reste la grande absente… Dans la résolution de 1999, un texte, nous l’avons noté, jugé fondateur de l’esprit du « nouveau PTB », la démocratie et le parlementarisme sont stig­matisés et ne sont, pour le moins, pas le régime de référence. Certes, la participation aux élections est importante, mais la pénétration dans les institutions n’est pas un but en soi :

« Nous avons une position de principe à expliquer aux masses. « Ne croyez pas qu’un quelconque Parlement va résoudre vos problèmes. Le pouvoir réel n’appartient pas au Parlement, mais aux grands monopoles et aux forces de répression de la bour­geoisie. » […] Il faut participer aux luttes électorales pour faire passer quelques idées anticapitalistes dans la masse, démasquer les partis bourgeois et recruter des sympathisants. Elles doivent aider à préparer l’or­ganisation des luttes de classe à venir. […] Il y a un mécontentement très répandu, un ras-le-bol. Mais cela reste dans le cadre de la démocratie bourgeoise et parlementaire. Voter PTB, c’est au moins commen­cer à mettre en cause le parlementarisme553. »

Peu lue des « profanes », le PTB peut dès lors être moins éva-sif dans sa revue Études marxistes sur l’inadaptabilité de la démocra­tie représentative comme cadre de déploiement du socialisme. Il peut aussi rappeler cette vérité, cachée en public. Seul un mouve-

 

553 Résolution du comité central sur la campagne électorale de 1999, 7 août 1999, in PTB, Apprendre des campagnes électorales à Herstal et à Zelzate, Documents de base, EPO, n.d., p. 18.

 

(p.360) ment révolutionnaire pourra faire advenir une société socialiste, même si le contexte nécessite une démarche longue et adaptée :

« La voie parlementaire vers le socialisme repose sur l’illusion que le grand capital va accepter de se mettre en retrait et qu’il va céder sans coup férir sa machine d’État à la classe ouvrière alors que celle-ci sera suffi­samment représentée au Parlement. Naturellement, nous devons être conscients de ce que la majorité des gens en Europe, aujourd’hui, reconnaît l’ordre social actuel comme le seul possible. Un processus révolu­tionnaire requiert de la flexibilité tactique, une adap­tation à la réalité politique, une évaluation adéquate de l’objectif de chaque bataille, une connaissance exacte des contradictions de classe et des rapports de pouvoir, et de larges alliances554. »

Et la communication est pour le moins évasive. Interpellé par le journaliste Bertrand Henné sur un de nos propos, Raoul Hedebouw donne une nouvelle fois une réponse qui est un modèle d’esquive, une appréciation aussitôt pondérée :

« BH : – Alors, on va parler un peu des commu­nales et de vos prétentions à ces élections, Raoul Hedebouw. Pascal Delwit est interrogé à votre pro­pos ce matin dans Le Soir qui vous consacre deux pages. « La tactique du PTB, dit Pascal Delwit, poli­tologue, c’est de dissocier ce qu’ils servent dans le restaurant et la cuisine interne. » « Et la cuisine interne, il dit, du PTB, c’est une société socialiste

 

554 Ibid., p. 42-43.

 

(p.361) basée sur la dictature du prolétariat. » Vous lui répondez quoi ?

RH : – II ne faut pas rire ! Le PTB est un parti tout à fait démocratique, et donc la preuve : on participe aux élections, etc. »

Le propos est évacué — « II ne faut pas rire » -, mais Raoul Hedebouw ne le contredit nullement. Il est vrai qu’il aurait eu du mal, dès lors qu’il était une simple reprise de l’énoncé des textes du dernier congrès en date du PTB. Il n’y a aucune contestation que le principe de la dictature du prolétariat soit toujours le réfèrent.

Sur le rapport au régime, le porte-parole du parti ne dit mot, le simple fait de prendre part aux élections suffit à la démonstration. Sur le fond, bien entendu, cela n’a pas de sens. Un parti qui rejette la démocratie représentative peut parfaite­ment se présenter aux élections. On ajoutera qu’être présent dans l’arène électorale ne confère guère la qualité « démocratique » au parti. Nous avons pu montrer que l’idée que le PTB est un parti tout à fait démocratique – déclinaison de Ludo Martens tout au long de son existence – ne s’imposait pas comme une évidence à l’aune des standards contemporains dans l’analyse comparée des modèles organisationnels partisans.

Comme à l’accoutumée, le propos liminaire est nuancé : « Mais (je souligne) c’est vrai, je dois quand même dire que notre grille d’analyse est celle que l’histoire sociale de la Belgique ne s’est pas écrite que dans les Parlements. L’histoire sociale de la Belgique s’est écrite surtout par des dynamiques extraparlemen­taires. Vous savez, ce n’est pas le Parlement qui a voté la journée des 8 heures (sic), c’est le mouvement ouvrier qui l’a imposée et les parlementaires qui ont suivi (sic). »

(p.362) Plus avant, Bertrand Henné pose la question suivante : – « Vous n’êtes même plus intellectuellement antiparlementariste comme ça a été le cas dans le passé en disant « tous pouvoirs au peuple », « on ne passe plus par les Parlements qui sont la représentation des bourgeois » ? » (Pour rappel néanmoins, Tout le pou­voir aux ouvriers-Aile macht aan de arbeiders se présente pour la première fois aux… élections en… 1974, PD.) La réponse de Raoul Hedebouw n’engage à rien : – « Non, non, ça, c’est clair qu’on ne fait plus partie de cette partie-là… »

Mais Raoul Hedebouw n’en a pas fini. Le journaliste s’inter­roge quand même : — « Ce cadre-là, il est totalement oublié ? » Le porte-parole ne peut pas complètement occulter la réalité : — « Pas totalement (je souligne). Je vais vous dire clairement : moi, je constate que le Parlement belge n’a jamais eu aussi peu de pou­voirs qu’aujourd’hui, donc c’est une réalité. Quand on voit tout ce qui est imposé par l’Union européenne, quand on voit qu’on ne soumet même pas à la consultation toutes les mesures euro­péennes, les traités européens à la population belge ; oui, le PTB trouve qu’il y a un gros problème de démocratie en Belgique. »

Nouvelle belle esquive classique, la démocratie représenta­tive ne fonctionne pas bien. Il faut plus de démocratie. Mais quelle démocratie ? Dans les travaux du huitième congrès, aucune motion relative au régime n’est adoptée, si ce n’est que l’objectif est le « socialisme », que celui-ci sera le « résultat d’une longue période de conflit entre les deux grands camps ennemis diamétra­lement opposés : la classe possédante (le capital) et la classe tra­vailleuse, sur plusieurs terrains5 » ». Nulle précision quant auxdits terrains, si ce n’est, nous l’avons épingle, l’action dans le monde ouvrier et du monde ouvrier :

 

558 8e congrès du PTB, Un parti de principes. Un parti souple. Un parti de tra­vailleurs, 2008, p. 62.

 

(p.363) « La force essentielle du mouvement est dans le degré d’organisation des ouvriers dans les « grandes

usines » »6.

Nulle précision quant à la compatibilité du socialisme et de la démocratie représentative. Mais dans ses statuts adoptés en 2008, le parti se fait le promoteur de la « démocratie socialiste participative » adossée à un « appareil d’Etat socialiste » (je souligne)557.

 

556 Ibid., p. 113.

557 PTB, Statuts, 8′ congrès du PTB, p. 8.

 

 

(p.365) Même dans des circonstances exceptionnelles, le propos est sans concessions. En Grèce, le PTB a ainsi soutenu le point de vue du parti communiste (KKE) qui a refusé toute idée de parti­cipation gouvernementale et a même décliné l’invitation que lui fit Alexis Tsipras, leader du parti de la gauche radicale Syriza. Et en juin 2012, malgré un recul sensible du KKE et une progres­sion spectaculaire de Syriza, la rhétorique était inchangée. Qu’importé la situation dramatique de la très grande majorité des Grecs, le fait épingle était… la social-démocratisation de Syriza :

« Néanmoins, certains partis refusent de tirer les leçons de telles expériences. Ils prouvent qu’ils sont devenus de véritables partis sociaux-démocrates, prêts à remplacer les anciens aujourd’hui discrédités. (p.366) En Grèce, plus la possibilité d’une victoire élec­torale semblait réaliste, plus la section locale du Parti de la gauche européenne, Syriza, a rendu son programme le plus acceptable possible pour la direction de l’UE et la bourgeoisie grecque. […] Nulle part, le système capitaliste n’est mentionné comme la cause de la crise’60. »

Et pour justifier cette thèse, le propos confine au ridicule. Marx et Lénine auraient ainsi refusé toute participation sauf en cas de… menace fasciste. Voilà que Marx aurait envisagé une menace fasciste… Et même Lénine, qui décède en janvier 1924… avant le premier gouvernement purement fasciste :

« Les expériences confirment les positions de Marx, de Lénine et la Troisième Internationale à ce pro­pos. Ils rejettent tous la participation à l’exception d’une situation où le fascisme constitue une réelle

menace561. »

De manière intéressante, relevons qu’en la circonstance Friedrich Engels n’est pas mentionné. Contrairement à Marx, Engels a vécu les prémisses de la démocratisation de plusieurs Etats européens. À la fin de sa vie, il a pu juger des potentialités des processus électoraux. Mais Marx, Lénine et l’Internationale communiste ne sont pas les seuls mobilisés. Le Kominform l’est aussi :

 

560 Herwig   Lerouge,    «   La   participation   des   partis   communistes   au
gouvernement : une façon de sortir de la crise capitaliste ? », loc. cit., p. 50.

561 Ibid., p. 52.

 

(p.367) « En septembre 1947, lors d’une réunion où étaient présents des membres du nouvel organe de coordi­nation des partis communistes après la Seconde Guerre mondiale — le Kominform — les participants critiquèrent la ligne opportuniste du PCF et du PCI dans leur politique de front uni durant l’Occu­pation et leur participation au gouvernement par la suite562. »

 

(p.374) Pour autant, un élément supplémentaire doit être ajouté au tableau. Dans cette configuration, le côté strictement binaire du combat est crucial. Les détenteurs des moyens de production et d’échange – la bourgeoisie — s’opposent à ceux qui vendent leur force de travail — le prolétariat. Les méchants contre les bons. Le bien contre le mal. Cet affrontement décliné comme exclusif se donnerait à voir à l’interne des États et dans les relations interna­tionales. Tout un chacun est donc d’un côté ou de l’autre. Point d’entre-deux. Point de neutralité. Pas de nuances. Pas d’autres cli­vages. Tout au long de l’histoire du PTB, les appréciations expli­cites ou en creux sont articulées à ce tableau et à la croyance d’un devenir socialiste, le triomphe du bien. Ce rêve, Marx et Engels l’ont pensé, Lénine l’a initié, Staline l’a mis en œuvre et a vaincu le fascisme, et Mao l’a prolongé. Certes, ce fut il y a longtemps. L’Union soviétique s’est effondrée et la Chine de Mao est une relique oubliée. Qu’importé, l’étoile n’a pas été inaccessible. L’histoire est faite d’avancées et de reculs. Et chaque période révèle son lot de conditions pour le sacre du socialisme. De réu­nions en luttes, de défaites en petites victoires, la situation est presque systématiquement auscultée à l’aune de ses potentialités révolutionnaires. « Le caractère systémique et prolongé de la crise capitaliste mondiale, les changements dans les rapports de force internationaux, les exemples de lutte ouvrière, de lutte du peuple et des révoltes dans le monde soulignent les opportunités crois­santes pour le développement des forces révolutionnaires contre celles de la réaction, et accroissent la confiance que nous pour­rons voir la progression de la seule alternative sociétale au capita­lisme dans le courant du XXIe siècle : le socialisme », proclame avec emphase le PTB à la réunion des partis communistes en novembre 2013, comme il le faisait vingt, trente ou quarante ans auparavant dans d’autres contextes.

 

(p.379) Pour autant, le parti n’est pas très éclairant sur les termes, voire même sur les contours de « ce » socialisme. Or, les ques­tions ne manquent pas. Hors même son exercice dans ce contexte d’entrelacement économique et financier, le lecteur ou le citoyen restent sur leur faim sur le régime politique et l’essence de l’État socialiste belge. Eu égard à des expériences passées qui se sont revendiquées du socialisme, ce silence est difficile à tenir.

Dans la délicate question relative à la mise en œuvre des objectifs explicites ou latents qu’il énonce ou qu’il sous-entend, le Parti du travail de Belgique ne dit rien. Rien, au sens propre du terme. Les dirigeants que nous avons interrogés à ce sujet sont restés silencieux. Somme toute pour une raison bancale : c’est un impensé. À ce stade à tout le moins, la participation au pouvoir dans la démocratie représentative est rejetée. Et la perspective du socialisme est un horizon lointain. Pas besoin donc de longs développements et de réflexions élaborées. L’alternative qui se présente pour le parti est de la sorte assez claire.

Kryemadhi Safet, PTB: un autre fascisme (LS, 18/05/1999)