Joseph Roland / Le Comté et la Province de Namur, éd. Wesmael-Charlier, 1959 - extraits

INTRODUCTION

 

LA PROVINCE DE NAMUR

 

(p.13) Généralités

 

La province actuelle de Namur est, au point de vue territorial, une cr√©ation du R√©gime fran√ßais, √©tabli lors de la r√©union de notre pays √† la R√©publique en 1795. Elle devint alors le D√©partement de Sambre et Meuse. Le premier trait√© de Paris du 30 mai 1814 laissait √† la France les cantons de Beauraing, Gedinne, Florennes et Walcourt. Mais le second trait√© de Paris du 2 octobre 1815 lui rendra le pays de Couvin ainsi que les enclaves de Mariembourg et Philippeville. D’autres modi¬≠fications intervenues en 1819, en 1820 et en 1823 ach√®veront de fixer ses limites.

 

Son nom

Elle tire son nom de son chef-lieu, et en cela, l’√©poque contemporaine a respect√© une tradition qui remonte aux premiers temps des comtes particuliers. On en ignore le sens et l’origine, mais on est certain qu’il est celtique.

 

Son étendue  et ses  divisions

La province de Namur s’√©tend sur 366.025 ha.

Elle est divisée, au point de vue administratif, en trois grandes circons­criptions qui sont les arrondissements de Namur, de Dinant et de Philippeville. Elle compte trois cent quarante-trois communes, dont treize villes : Namur, Dinant, Andenne, Fosse, Philippeville, Ciney, Rochefort, Gembloux, Bouvignes, Florennes, Couvin, Marienbourg et Walcourt. Les communes rurales sont réparties en quinze cantons.

Lors du dernier recensement (31 d√©cembre 1957) la population s’√©levait √† 367.475 habitants.

 

(p.14) Au point de vue g√©ographique, elle comprend trois grandes r√©gions s√©par√©es par le sillon Sambre et Meuse. Au Nord, la Hesbaye namuroise, au sol tr√®s riche, convient sp√©cialement pour la culture de la betterave sucri√®re. L’Entre-Sambre-et-Meuse et le Condroz, de part et d’autre de la vall√©e de la Meuse, dont le relief, le sol et le sous-sol se ressemblent : alternance de croupes et de vallons, de zones fertiles et d’autres qui le sont moins : les cr√™tes sont souvent couvertes de for√™ts. Sous-sol riche : minerais de fer, de plomb, aujourd’hui √©puis√©s, schiste, gr√®s, calcaires et marbres. L’harmonie des paysages concourt √† rendre cette r√©gion des plus agr√©ables et des plus attrayantes pour le touriste-

Son importance¬†¬† dans l’histoire de Belgique.

Le comt√© de Namur aurait pu jouer un r√īle brillant au moyen √Ęge s’il n’avait √©t√© amoindri consid√©rablement au profit des Princes-√Čv√™ques de Li√®ge. Sur l’√©chiquier politique, le comt√© de Namur ne sera donc pas une pi√®ce ma√ģtresse, tandis que sur le plan militaire, sa situation g√©ographique en fera la position-clef de l’organisation d√©fensive des Pays-Bas. Mais √† nos yeux, l’int√©r√™t de son pass√© provient surtout du travail pers√©v√©rant de ses paysans, de ses mineurs, de ses charbonniers, de ses houilleurs, de ses carriers, de ses verriers, de ses bateliers, en un mot de l’immense majorit√© de sa population laborieuse ; et encore des libert√©s vraiment enviables que ses habitants ont obtenues √† une √©poque o√Ļ tant d’autres √©taient courb√©s sous le joug du servage ; ensuite de l’influence profonde et primordiale exerc√©e par le clerg√© s√©culier et r√©gulier ; et enfin, de la Nature qui lui a dispens√© sans compter ses dons et ses largesses au point que ses po√®tes ont fait de son fleuve le symbole de la ¬ę douceur mosane ¬Ľ.

 

(p.18) Origine légendaire du nom de Namur

 

Quand saint Materne eut converti Dinant, il descendit la Meuse jusqu’√† la ville de Sedroch, o√Ļ il y avoit une idole √† l’int√©rieur de laquelle vivoit Nam, comme il le faisoit √† Dinant ; seulement quand il √©toit √† Dinant, par la bouche de l’idole, il donrioit r√©ponse aux gens sur ce qu’on lui demandoit, tandis qu’√† Sedroch, il ne donnoit pas un mot de r√©ponse. Saint Materne arriva l√† avec ses disciples et plusieurs de Dinant, qui dirent √† ceux de la ville comment saint Materne avoit mis √† mort le serpent, avoit d√©truit toutes leurs idoles et les avoit tous baptis√©s. Que dire d’autre ? Ceux de Dinant dirent et firent tant que ceux de Sedroch firent grande f√™te et t√©moign√®rent grand respect √† saint Materne. Celui-ci se mit alors √† leur faire de d√©votes pr√©dications dans le temple o√Ļ se trouvoient leurs idoles. Mais tandis qu’il pr√™choit, Dieu r√©alisa et manifesta en cet endroit un miracle extraordinaire ; en effet, toutes les idoles se lev√®rent comme si elles avoient √©t√© vivantes et elles se battirent, en joutant l’une contre l’autre jusqu’√† se briser toutes en morceaux et tous les morceaux se r√©duisirent en menue poussi√®re en cet endroit m√™me. Alors,, quand ceux de la ville eurent vu ce spectacle, ils cri√®rent merci √† saint Materne, inspir√©s qu’ils √©toient par l’amour de Dieu et ils dirent qu’ils vouloient √™tre baptis√©s et croire en J√©sus-Christ, qui √©toit le souverain Dieu du monde et le ma√ģtre du paradis. Ils furent alors tous baptis√©s dans un profond recueillement. Cela -se passa l’an de l’Incarnation C et XXIII, au mois d’avril, le 19e jour. Quand ils eurent √©t√© tous baptis√©s, saint Materne se mit √† fonder et √† √©difier √† l’endroit m√™me o√Ļ s’√©toit dress√© le temple des idoles, une magnifique √©glise en l’honneur de la bienheureuse Vierge Marie. Mais saint Materne, avant de fonder son √©glise, vint devant la grande idole dans laquelle vivoit Nam ; il le conjura et lui demanda ce qu’il cherchoit l√†, mais Nam ne r√©pondit point. C’est pourquoi saint Materne remarqua : Nam mutum, ce qui signifie en fran√ßois : Nam est muet, ou nammute, mute signifie muet. A cause de cela, ils ont appel√© leur ville Nammutum, c’est Namute ; mais on l’appelle maintenant plus g√©n√©ralement Namur. Mais ce sont les ignorants qui l’appellent ainsi, car ceux de ce pays-l√† et les autres qui sont au courant l’appellent tous Namute.

¬†A. Borgnet, d’apr√®s Jean d’Outremeuse)

(p.20) Chapitre 1 LE¬†¬† NAMUROIS, DES¬†¬† ORIGINES¬† A¬† L’OCCUPATION¬† DES¬†¬† FRANCS¬†(d√©but du Ve si√®cle)

 

  1. ‚ÄĒ PR√ČHISTOIRE G√©n√©ralit√©s

 

A l’√©poque pr√©historique, la r√©gion qui constitue aujourd’hui la province de Namur, √©tait un plateau largement ondul√©, couvert de for√™ts et creus√© de vall√©es profondes, dont les principales sont celles de la Meuse et de son affluent la Sambre. Tandis que l’action √©rosive des eaux laissait les roches dures se h√©risser en promontoires, elle creusait de vastes excavations dans les massifs calcaires, offrant aux primitifs une demeure naturelle adapt√©e √† leurs conditions de vie. C’est ce qui explique pourquoi le Namurois est une des r√©gions les plus riches de Belgique en vestiges arch√©ologiques.

 

L’√Ęge de la pierre taill√©e

 

L’homme habitait le pays de Namur d√®s le d√©but de l’√©poque quaternaire. Il y vivait √† c√īt√© d’animaux appartenant √† des esp√®ces √©teintes ou qui ont √©migr√©, telles le mammouth, le rhinoc√©ros, l’hy√®ne, le grand cerf, etc. Ignorant la mani√®re d’employer les m√©taux, il se servait d’instruments en silex taill√©. Les premiers qui s’install√®rent dans les grottes du pays sont des repr√©sentants d’une race depuis longtemps disparue, connue sous le nom de N√©anderthal. C’est dans notre province qu’en 1866, deux squelettes de ce type furent d√©couverts, pour la premi√®re fois en place, dans la terrasse de la c√©l√®bre grotte de Spy.

(p.21) Les grottes et abris sous roche, qui ont livr√© des vestiges de cette √©poque, se trouvent sur¬≠tout le long des affluents de la Meuse : le Samson, la Molign√©e, l’Orneau et, princi¬≠palement la Lesse. Les cavernes continueront d’√™tre habit√©es lorsqu’appara√ģtra un nouveau type humain appel√© Homo sapiens, parce qu’il pr√©sente les caract√®res de l’homme actuel. Comme son pr√©d√©cesseur, il connaissait le feu et taillait le silex, mais en outre, il gravait l’os, l’ivoire et la pierre. De cette √©poque, datent les plus anciennes Ňďuvres d’art notre r√©gion.

l'√Ęge de la pierre taill√©e en province de Namur / grottes et abris sous roche le long des affluents de la meuse

L’√Ęge de la pierre polie

 

A mesure que le climat s’adoucit, la flore et la faune se modifient ; le sol offre de nouvelles possi¬≠bilit√©s. Un outillage microli-thique (micros, petit) caract√©rise cette p√©riode de transition. On le retrouve souvent √† l’origine d’une industrie plus d√©ve¬≠lopp√©e dite n√©olithique (n√©os, nouveau). Les emplacements et stations occup√©s par ces N√©olithiques sont particuli√®re¬≠ment nombreux dans le voisi¬≠nage de la Sambre et de la Meuse. Certains choisissaient des endroits secs et arides : clairi√®res de la grande for√™t. D’autres pr√©f√©raient les lieux √©lev√©s, les endroits escarp√©s (p.21) o√Ļ ils pouvaient se d√©fendre. D’autres enfin se sont √©tablis dans la plaine fertile. Ils excellaient dans la taille du silex et parfois le polis¬≠saient. Une v√©ritable industrie du silex se d√©veloppe avec ses puits d’extraction et ses ateliers de taille. Les plus importants dans le voisinage sont ceux de Spiennes, pr√®s de Mons. Le commerce nous apporte de Touraine des outils ou des armes en silex. D’autres outils en pierre dure proviennent de r√©gions plus √©loign√©es encore. A cette √©poque, on commence √† fabriquer des pots d’argile, √† tresser des objets de vannerie, √† tisser, √† pratiquer une agriculture rudimentaire et √† domestiquer les animaux.

l'√Ęge de la pierre polie en province de Namur

D’innombrables haches, pointes de fl√®ches et lames retouch√©es qu’on a recueillies dans notre province appartiennent √† une population qui disposait ses morts au pied des rochers ou dans les grottes, ce qui formait parfois de v√©ritables ossuaires. Les vestiges humains trouv√©s dans les cavernes de Furfooz, Hasti√®re, Waulsort, Rivi√®re, Godinne, Lustin, Marche-les-Dames et Sclaigneaux ont permis aux anthropologistes de se faire une id√©e des hommes qui vivaient chez nous √† cette √©poque.

A la fin du n√©olithique, les populations qui ont √©lev√© les menhirs de Velaine-sur-Sambre et de Thy-le-Bauduin, ainsi que le dolmen, aujourd’hui d√©truit, de Jambes, pratiquaient certains cultes et professaient des croyances r√©pandues dans l’Europe enti√®re, qui avaient p√©n√©tr√© chez nous par les r√©gions de la Marne et de l’Oise. D’autres peuplades inhumaient leurs morts sous de petits amoncellements de pierres appel√©s ¬ę marchets ¬Ľ dont les plus anciens ont √©t√© rep√©r√©s √† Fagnolle et √† Roly. Ce mode d’inhumation persistera pendant de nombreux si√®cles.

 

 

II¬†‚ÄĒ PROTOHISTOIRE L’√Ęge des m√©taux

 

Les premiers objets en bronze furent apport√©s par le commerce. C’√©taient de petits couteaux, des haches √† bords droits et √† talon. Ces objets devaient √™tre rares et pr√©cieux. On les imitait parfois en silex ou en d’autres pierres.

Au d√©but du premier mill√©naire, les objets en bronze deviennent plus abondants. Ils sont fabriqu√©s par des fondeurs nomades qui ont donn√© (p.22) naissance, croit-on, √† la l√©gende si populaire des nutons. Le stock d’un de ces fondeurs a √©t√© trouv√© √† Jemeppe-sur-Sambre. On y voit des haches, des √©l√©ments de collier et des bracelets qui d√©notent des influences du nord-ouest de la France et de la r√©gion scaldienne. On ignore l’habitat de ces peu¬≠plades. Seul, un lieu de refuge a pu √™tre localis√© pr√®s d’une sortie de la grotte de Han. A cette √©poque, la coutume d’inhumer les morts dans les cavernes persiste. Dans la grotte de Sinsin, une riche s√©pulture collective a livr√© des √©pingles, des couteaux et un rasoir de bronze qui se rattachent direc¬≠tement, par leur forme et leur style, aux objets ana¬≠logues trouv√©s en Suisse occidentale.

Les armes de bronze : √©p√©es, pointes de lance et de fl√®ches apparaissent assez tardivement dans nos r√©gions. Elles font partie de l’armement de peuplades guerri√®res qui, venant de l’est de la France, sont arriv√©es vers les 56 et 6e si√®cles. Mais c’est surtout gr√Ęce √† leurs longues √©p√©es de fer que les guerriers se sont assur√© la sup√©riorit√© sur les autres habitants. Ainsi, introduisent-ils l’usage du fer en m√™me temps qu’un nouveau rite fun√©raire qui appara√ģt dans les tumuli √† cr√©mation de Louette-Saint-Pierre et de Gedinne.

La coutume d’incin√©rer les morts persista parmi la population celtique. Ailleurs, on continua √† inhumer sous des marchets, situ√©s pour la plupart dans la Famenne et dans le sud de l’Entre-Sambre-et-Meuse.

Le swastika ou croix gamm√©e, retrouv√© √† Sinsin, r√©pandu chez tous les peuples d’origine aryenne, d√©note l’existence d’un culte rendu au soleil, car il en est la stylisation.

l'√Ęge des m√©taux en province de Namur

(p.24) III. ‚ÄĒ LES¬† ADUATIQUES¬† ET¬† LA¬† CONQU√äTE¬† ROMAINE

 

Au moment de la conqu√™te de notre pays par les l√©gions romaines de Jules C√©sar, deux peuplades occupaient le sol de la province de Namur : les Condruses entre la Meuse, l’Ourthe et la Semois ; les Aduatiques sur la rive gauche de la Meuse.

Les Aduatiques seraient les descendants de 6.000 guerriers, que les Cimbres et les Teutons, partant pour l’Italie, auraient laiss√© derri√®re eux, √† la garde des bagages. Ils occupaient une r√©gion qu’il est impossible de d√©limiter exactement, mais qui correspond sans doute aupagus Lomacensis, dont il sera question plus loin. On ne sait pas davantage o√Ļ se trouvait leur oppidum. Les uns croient que ce serait la citadelle de Namur, √† cause de son √©tendue et parce qu’elle renferme des vestiges incontes¬≠tablement pr√©-romains dans ses ¬ę Vieux-Murs ¬Ľ. D’autres pr√©f√®rent les hauteurs d’Hastedon √† Saint-Servais, parce que le nom est celtique et signifie hauteur fortifi√©e (-dumim, comme dans Dun et Verdun en France) et qu’on y a retrouv√© le murus gallicus, fait de poutres de bois entrecrois√©es.

Les Celto-Belges firent leur soumission √† C√©sar sans offrir grande r√©sistance. Il n’en fut pas de m√™me des autres Belges. Les Nerviens se d√©fendirent h√©ro√Įquement ; les Aduatiques, retir√©s dans leur oppidum, furent oblig√©s de se rendre. 53.000 furent r√©duits en esclavage. Les rescap√©s se m√™l√®rent au soul√®vement des √Čburons dirig√© par Ambiorix et furent probablement extermin√©s, car c’est la derni√®re fois que leur nom sera mentionn√©.

La r√©gion se repeupla gr√Ęce surtout √† l’arriv√©e de groupes de Germains ‚ÄĒ d√©j√† sous le r√®gne de Tib√®re ‚ÄĒ qui, avec les restes des anciennes peuplades, form√®rent la civitas Tungrorum, la cit√© des Tongres, dont le nom signifierait ¬ę F√©d√©r√©s ¬Ľ.

 

 

  1. ‚ÄĒ LA PAIX ROMAINE

 

Les Belges avaient lutt√© contre C√©sar avec une indomptable √©nergie, mais une fois soumis, ils ne tard√®rent pas √† subir l’influence de la civi¬≠lisation romaine. Aux premier et second si√®cles, sous les Antonins (96-192), le pays de Namur semble √™tre parvenu √† un haut degr√© de prosp√©rit√©.

(p.25) Le sol √©tait partag√© en domaines plus ou moins √©tendus sur lesquels vivait une population appartenant √† toutes les conditions sociales : hommes libres, affranchis, colons et esclaves. Si nous en jugeons par les nombreuses substructions qui furent fouill√©es avec soin, les villas ou maisons des champs √©taient ouvertes et commodes ; tout y annonce le travail et le bien-√™tre, en m√™me temps qu’une paix profonde.

 

L’agriculture, le travail du fer, la verrerie et les industries qui s’y rattachent, comme l’√©maillerie, prirent, jusqu’au milieu du me si√®cle, un grand d√©veloppement. La grande villa romaine d’Anth√©e semble avoir √©t√© le si√®ge de fabrication de bijoux, en bronze √©maill√©, la plus ancienne des industries artistiques de la Belgique. Des chauss√©es, celle de Brunehaut au nord (de Bavay √† Cologne) et la Havette au sud (de Bavay √† Dinant), ainsi que de nombreuses voies secondaires sillonnaient le pays et facilitaient les relations commerciales.

A cette √©poque, on pratique l’incin√©ration des morts : l’urne qui renferme les cendres est d√©pos√©e, avec le mobilier fun√©raire, dans un coffre plac√© sous un tertre, ou confi√© √† la terre sans aucun signe ext√©rieur.

lion en pierre provenant de la villa d'Anhée (2e s.)

vases (p.26)

(p.27) 

(p.28)