Jo Gérard, 2000 ans d’armée belge, LB 22/07/1993

 

L’armée de métier n’apparaît, chez nous, qu’au XVe siècle et c’est Charles le Téméraire qui systématiquement l’organisera, en développant surtout deux corps : celui des artilleurs et celui du génie.

Plus tard, l’histoire militaire des Belges offrira une autre caractéristique des plus originales : alors que l’ensemble du peuple répugne à porter les armes, on voit à chaque époque quelques milliers de nos ancêtres, les uns lointains, les autres proches, former des régiments qui iront se  battre à travers le monde.

Durant la guerre de Trente ans (1618-1648), les bandes wallonnes de t’Serclaes de Tilly ne remportent, outre-Rhin, des vic­toires en série et Munich élèvera à t’Serclaes une statue colossale.

 

Au XVIIIe siècle se forme en Belgique un régiment prodigieux, celui des Gardes Wallonnes, au  service de Philippe V d’Espagne.  Assauts contre Gibraltar, combats à Oran, engagements féroces, re­traites parfois dramatiques, les Gardes Wallonnes stupéfient l’Europe par leur gouailleuse vaillance.

Cent ans plus tard, on retrou­.ve des Belges sous l’uniforme des zouaves pontificaux, organi­sés par Mgr de Mérode, qui porte le titre de « Cardinal aux armes »’et à la môme époque, des Belges encore s’engagent dans un corps expéditionnaire qui s’en va protéger, au Mexi­que, le fragile empire de Char­lotte et de Maximilien.

Plus près de nous, on a connu, dans les deux camps de la dernière guerre européenne, la Briciade Piron et les légions levées par Staf De Clercq et par Léon Degrelle. On découvre donc, depuis toujours, dans no­tre pays, quelques milliers d’hommes prêts à endosser les uniformes les plus variés et à courir la grande aventure de la gloire ou de la mort.

N’a-t-on pas retrouvé, en Libye, le tombeau d’un légionnaire belge au service de l’Empire

romain, deux siècles après J.-C. ?

 

Après 1830 ?

Quand, le 21 juillet 1831, Léopold Ier prêta serment, devant l’église Saint-Jacques-sur-Coudenberg, il avait quelques raisons de dissimuler son inquiétude. Tout permettait decroire, en effet, à un retour offensif des Hollandais après le soulèvement de Bruxelles et la proclamation , d’indépendance du royaume de Belgique.  Or, que valait notre armée de 1831 ? Quelques bandes en sar­raus bleus, des milices bour­geoises souvent équipées de fu sils de chasse, presque pas d’artillerie, une cavalerie disparate formée de soldats qui, hier en­core, appartenaient aux troupes belges de S.M. Guillaume Ier, notre monarque des années 1815-1830.

Les officiers ? Parmi eux, des aventuriers intelligents et actifs comme don Juan van Haelen, des hommes aussi sérieux que l’honnête Pleetinckx, des gail. lards, qui avaient servi sous Napoléon Ier, mais aussi des généraux d’occasion, issus des barricades, hâbleurs, incompé­tents et incapables d’une straté­gie d’envergure.  On manquait de tout : balles, poudre, chevaux.

Et ce qui devait arriver, ad­vint.  Les Hollandais nous attaquent.  C’est la débâcle.  Dans une lettre de Léopold Ier, cette phrase : « A Malines, pour garder un pont, j’ai dû m’assoir dessus.» Ce qui nous sauve?  L’intervention massive de 50.000 soldats français appelés à la rescousse par le Roi et son remarquable conseiller, Joseph Lebeau.

Le souvenir de la cuisante défaite de l’été 1831 – un mois d’août beaucoup moins glo­rieux que celui de 1914 – va marquer profondément la poli­tique de Léopold Ier et des hommes d’Etat-de son règne.

Dès 1834, l’Ecole Royale Militaire est fondée et dotée d’un. corps professoral d’élite. Le premier commandant de l’Eco­le Militaire est un Français né à Marseille le le 3 octobre 1792.  Ce général Chapelié, pendant trente ans, donnerait à l’institution une allure scientifique et une discipline remarquables.  L’armée encadrée par les offi­ciers qu’il a formés bénéficie de tout l’appui du Parlement où c’est jusqu’en 1870, la généra­tion des hommes qui firent 1830 qui donne le ton.  Un ton très tricolore.

 

Mais en 1870…

Léopold II qui, en 1865, a succédé à Léopold Ier, est assez. informé de la politique interna­tionale pour savoir que tôt ou tard éclatera un conflit franco­-allemand.

Une commission de réforme de l’armée est créée où s’affontent deux thèses.  Première these : si on nous déclare la guerre, massons toutes nos trou­pes à l’abri des forts anversois. Seconde  opinion, défendue avec vigueur par le général Renard : « Etendons sur tout notre territoire un puissant réseau de forteresses modernes épaulant les mouvements d’une très mobile armée de campagne, ainsi l’ennemi n’osera pas nous attaquer car il devra non seulement vaincre notre cavalerie, mais, en outre, s’emparer d’Anvers… »

Léopold Ier partage, sans aucun doute, les idées du général Renard, aussi se réjouit-il de voir le Parlement porter 1e contingent annuel des recrues à 12.000 hommes et l’armée adopter l’excellent fusil Albi dont la portée atteint 1.200 mètres et surpasse le « Dreyse » allemand ne tirant que jusqu’à 400 mètres.  Nous achetons aussi des canons rayés Wahrendort dont la portée de 4 à 5 kilomètres est remarquable pour l’époque.

Au moment où l’Europe va vivre ces tragiques bouleversements que sont l’écroulement du Second Empire de Napoléon III, et la naissance de l’unité allemande forgée par Bismarck la Belgique selon l’heureuse expression du général Verhaegen est : « Egale à la Prusse par son canon et à la France par son fusil, supérieure par son fusil à la Prusse et par son canon à la France».

 

Capable d’aligner une armée de 70.000 hommes, notre pays peut faire basculer l’équilibre des forces, car l’Allemagne compte 450.000 soldats  et la France 300.000.

Dès l’ouverture des hostilités franco-allemandes, en juillet 1870, Léopold II signé le décret de mobilisation de dix classes en Belgique et notre armée se tient prête à toute éventualité. Notre territoire sera respecté tant par les Allemands que les Français.  Evénement heureux, certes, mais qui aura de singulières conséquences pour notre armée.  On avait craint sa force qui garantissait. notre neutralité. On oubliera cette force pour ne plus croire qu’à la neutralité.

Fait trop rarement souligné après 1870, s’éteignent les fon­dateurs de la Belgique indépen­dante.  La génération des Rogier, des Nothomb, des Le­beau meurt, cette génération qui n’avait jamais oublié notre débâcle de 1831.

 

Avant 1914

En 1886, la Frane adopte le fusil Lebel et l’Allemagne utili­se le Mauser.  Nous hésitons pendant trois ans entre ces deux armes pour choisir finale­ment le Mauser; mais notre artillerie, que devient-elle ? Il faut remplacer ses canons Wah­rendorf par des pièces modernes. Nous les commanderons chez Krupp et en 1905 seulement, nous achèterons aux usines d’Essen, un « 75 Krupp », qui , ma foi, fera merveille en 1914 contre les troupes du pays qui, nous avait fourni ce redou­table et meurtrier engin !

Notre armée des années 1900 est, aujourd’hui, mal connue.  Elle possède, cependant, un remarquable corps d’officiers for­més à Beverloo où l’étude du tir est excellente, à Brasschaat dont le polygone d’artillerie ­apparaît un des meilleurs d’Europe et à Ypres où notre école de cavalerie nous vaut alors de brillants succès internationaux lors des grands concours hippiques.

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