Jacques Willequet , la Belgique sous la botte, résistances et collaborations 1940-1945, éd. Universitaires, Paris 1986

 (prof. d’histoire à l’ULB)

(A la mémoire de Frans van Kalken, professeur de sérénité)

Longs extraits: 

(p.36)

 

Autoritaires et fascisants

Mais nous parlions de mouvements autoritaires. Comme ils allaient se perp√©tuer sous l’occupation, et cela dans les deux camps, il importe que nous fassions le point √† leur √©gard. R√©p√©tons que si le mouvement flamand n’est pas √† ranger, en principe, dans cette cat√©gorie, il n’en perdit pas moins au cours des ann√©es trente pas mal de ses adh√©rents mod√©r√©s, satisfaits des am√©liorations en cours et qui r√©int√©gr√®rent leurs anciens partis. D’autres, il est vrai, se durcirent pour √©voluer vers des formules de droite. Une des cl√©s de leur sensibilit√© serait, peut-√™tre, une certaine allergie au jacobinisme impos√© sous l’occupation fran√ßaise entre 1794 et 1814. Cette modernisa¬≠tion cart√©sienne r√©ussit outre-Qui√©vrain et en Wallonie, alors qu’en Flan¬≠dre elle fut obscur√©ment ressentie comme la marque d’une domination (p.37) bourgeoise ¬ęfransquillonne¬Ľ. N’est-il pas significatif qu’aujourd’hui en¬≠core, le parti qui en r√©gion flamande se d√©nomme ¬ę chr√©tien-populaire ¬Ľ a pris dans le sud du pays l’√©tiquette ¬ę chr√©tienne-sociale ¬Ľ ? On voit la nuance des connotations : plus vagues et romantiques d’un c√īt√©, plus concr√®tes de l’autre. Grouper ce ¬ępeuple¬Ľ d’une mani√®re ¬ęorganique¬Ľ, c’√©tait comme une r√©surgence de l’Ancien R√©gime qui n’apparut nulle part avec plus de nettet√© que dans la pens√©e du plus int√©ressant ‚ÄĒ et plus estimable ‚ÄĒ des hommes politiques flamands. Joris Van Severen √©tait un maurrassien, habit√© d’une √Ęme fi√®re qui lui fit prendre tr√®s t√īt en horreur les lamentations mis√©rabilistes de ses anciens compagnons de route, issus comme lui du ¬ęmouvement du front¬Ľ. Tournant le dos au parlementa¬≠risme lib√©ral, il fonda en 1931 le Verdinaso, mouvement ¬ę national-solida-riste¬Ľ thiois, lui donna comme objectif la r√©union des anciens Pays-Bas, Wallonie et Luxembourg y compris √† partir de 1934. Il abandonna aussi le nationalisme linguistique, pour se r√©clamer d’un humanisme chr√©tien et pr√īner la formule inspir√©e des corporatistes fran√ßais : le roi en ses Conseils, le peuple en ses Etats. Les provinces g√©ographiques et les corps de m√©tiers, ces communaut√©s naturelles, seraient ainsi rassembl√©s sous la forme d’une sorte de ¬ę Grande Belgique ¬Ľ. On con√ßoit que certains de ses fid√®les l’aient quitt√©, abasourdis, mais il en gagna d’autres. Lui-m√™me fut assassin√© dans des circonstances qui lui font honneur, √† Abbeville en mai 1940. Le destin futur de ses meilleurs adeptes ‚ÄĒ dans la r√©sistance, puis dans la vie publique ‚ÄĒ montre que les germes qu’il avait sem√©s avaient produit quelques fruits non n√©gligeables. Un personnage √©tonnant, quelque peu visionnaire, dont les 15.000 adh√©rents prirent sans doute des aspects ext√©rieurs fascistes selon la mode du temps, √©litaires en tout cas, alors que l’√Ęme de son mouvement √©tait d’une nature bien diff√©rente.

Apr√®s ce classique, voici les romantiques : les gens du Vlaams Natio-naal Verbond (VNV), plus conformes, eux, √† l’image du ¬ęflamingant¬Ľ traditionnel. On serait bien en peine de d√©finir concr√®tement leur id√©al politique : l’√©ventail s’y d√©ployait depuis l’attachement √† la d√©mocratie parlementaire (Elias, Borginon, Romsee…) jusqu’aux crypto-nazis ; depuis l’aspiration √† un Etat thiois hollando-flamand (soit Van Severen premi√®re mani√®re) jusqu’√† une Belgique f√©d√©ralis√©e en passant par une Flandre ind√©pendante. Les meilleures t√™tes confessaient leur incertitude √† cet √©gard : le tout √©tait d’agir, apr√®s quoi on verrait bien. Quant √† la r√©forme interne de cet Etat, en partie sous l’inspiration du sociologue Victor Lee-mans, on la voyait sous l’aspect d’un ¬ę solidarisme ¬Ľ, soit un corporatisme √† la mode autrichienne. En fait, le VNV est toujours rest√© davantage groupe de pression plut√īt que parti tr√®s coh√©rent : son audience √©lectorale s’en trouvait augment√©e, mais le discours restait plus n√©gativiste que construc¬≠teur, ce qui devait n√©cessairement oblit√©rer ses perspectives √† plus long terme. En attendant il prenait lui aussi, par contagion, des allures fascisto√Į-des qui se manifestaient sous la forme de milices, de d√©fil√©s, ainsi que par un fonctionnement interne des plus autoritaires. A sa t√™te un instituteur de village, Staf De Clercq, n’avait pas beaucoup d’id√©es personnelles mais il (p.38) avait l’avantage de repr√©senter une sorte de plus grand commun d√©nomi¬≠nateur. Tel qu’il √©tait, le VNV revendiquait en 1939 quelque 30.000 membres ; au parlement, ses d√©put√©s et s√©nateurs repr√©sentaient 12 % des √©lecteurs dans le nord du pays.

On ne parlait encore gu√®re de DeVlag (Communaut√© culturelle ger¬≠mano-flamande). Sous la houlette de Jef Van de Wiele, un licenci√© en philologie germanique, cette soci√©t√© groupait un petit nombre d’universi¬≠taires et d’√©tudiants, issus de Flandre et d’outre-Rhin. Et ajoutons-y, pour √™tre complet, des groupuscules franchement nazis tels que le NSVAP, un sigle des plus clairs (Parti national-socialiste des travailleurs flamands). Il se manifesta par des graffiti sur les murs : ¬ę Apr√®s les Sud√®tes, la Flandre ¬Ľ. Cela n’avait aucune importance, mais cela en prendrait quelque peu sous l’occupation.

Les chemises bleues de la L√©gion nationale belge, voil√† en revanche un ph√©nom√®ne ¬ę ancien combattant ¬Ľ √† l’√©tat pur : des anciens de 1914-18, d√©√ßus dans leur id√©al d’ordre et de patriotisme, totalement d√©vou√©s au roi ou √† plus exactement parler √† l’image qu’ils s’en faisaient, rejoints par les jeunes, √©cŇďur√©s par l’action des forces jug√©es dissolvantes qui pr√©tendaient affaiblir ou d√©sarmer le pays devant la menace, toujours pr√©sente, d’une nouvelle agression : le communisme, le s√©paratisme, une d√©mocratie parle¬≠mentaire inefficace. Leur chef, l’avocat li√©geois Paul Hoornaert, √©tait un ancien lieutenant patrouilleur qui menait ses troupes (5.000 membres, dont 1.500 jeunes gardes) avec discipline et autorit√©. L’id√©al √©tait national et corporatiste (Hoornaert avait √©t√© d√©mocrate-chr√©tien). Contrairement √† ce qu’on a dit, les effectifs √©taient implant√©s sur tout le territoire : on comptait 5 ¬ę maisons nationales ¬Ľ permanentes (Bruxelles, Li√®ge, Anvers, Gand, Tournai), plus une dizaine moins importantes dans d’autres locali¬≠t√©s. A chaque occasion, les troupes √©taient ¬ę mobilis√©es¬Ľ, soit pour s’asso¬≠cier √† des manifestations patriotiques, soit pour se colleter avec les ¬ę enne¬≠mis¬Ľ de l’int√©rieur: les ¬ętra√ģtres¬Ľ de 1914-18, les ¬ęd√©sarmeurs¬Ľ et en g√©n√©ral toutes les tendances suspectes de germanophilie. L’aspect fascisto√Į-de √©tait √©vident, mais il √©volua. En 1934, Hoornaert revint m√©content d’une rencontre internationale fasciste qui s’√©tait tenue √† Montreux. Mus¬≠solini baissa dans son estime au fur et √† mesure qu’il se rapprochait d’Hitler. Sa campagne anticommuniste redoubla pendant la ¬ę dr√īle de guerre ¬Ľ : par leur action d√©moralisante, les hommes de Moscou pr√©pa¬≠raient une ¬ę trahison ¬Ľ. L’hebdomadaire L√©gion nationale n’avait bien en¬≠tendu qu’un rayonnement restreint. Dans son num√©ro du 20 avril 1940 ‚ÄĒ vingt jours avant l’invasion ‚ÄĒ, Hoornaert publia un article d’une violence extraordinaire, dont chaque ligne m√©rite d’√™tre pes√©e. Sous la protection de l’occupant, Quisling venait de prendre le pouvoir en Norv√®ge. Le ¬ę chef ¬Ľ explosa : ¬ę Judas est, h√©las ! de tous les temps. ¬Ľ Si par malheur un tel personnage devait un jour appara√ģtre en Belgique, ¬ę quelles que soient les id√©es qu’il d√©clarerait promouvoir, esp√©rons que l’on n’h√©siterait pas un seul instant √† l’abattre comme un chien ! ¬Ľ La d√©politisation de la L√©gion s’amor√ßait, sous le signe de l’union sacr√©e. On conviendra que cet appel √† (p.39) la r√©sistance sous sa forme la plus extr√™me, in tempore non suspecta et avant la lettre, m√©ritait d’autant plus d’√™tre signal√© qu’il √©manait d’un groupe √©tiquet√© fasciste.

Avec un s√Ľr instinct, la L√©gion s’√©tait oppos√©e √† Rex d√®s les origines, alors que le mouvement de L√©on Degrelle n’en √©tait encore qu’√† la pre¬≠mi√®re de ses nombreuses variations. Tout avait commenc√© en 1935 par un √©lan de jeunes contestataires au sein du parti catholique. On d√©non√ßait le profitariat politicien, l’hypercapitalisme, des scandales financiers pas tou¬≠jours imaginaires, et l’on brandissait des balais symboliques en d√©signant des √©curies d’Augias. Degrelle √©tait beau gar√ßon, et l’on commen√ßa √† parler de ¬ę rex-appeal ¬Ľ. Il fallait lui reconna√ģtre un talent exceptionnel de tribun. Faire salle comble six jours de suite au Palais des Sports de Bruxel¬≠les, cette sorte d’exploit n’√©tait certes pas √† la port√©e du premier venu. Les’ √©lections de 1936 furent triomphales : 21 rexistes entraient √† la Chambre, port√©s par les voix d’une bourgeoisie en crise mais qui allait bient√īt se raviser. Degrelle commit des erreurs tactiques, d√©fia le cardinal qui le ¬ę crossa ¬Ľ, laissa entrevoir des soutiens suspects aussi bien qu’une ambition forcen√©e : bref, aux √©lections de 1939, il ne lui restait que 4 d√©put√©s. La guerre allait lui donner un second souffle.

Tous ces nationalismes ‚ÄĒ belges, grand-belges, flamands ou pan-n√©erlandais ‚ÄĒ √©taient uniform√©ment √©tiquet√©s fascistes par une extr√™me-gauche qui, en d√©pit de ses pr√©tentions ¬ęscientifiques¬Ľ, n’a jamais eu le souci de cerner rigoureusement ses d√©finitions. L’√©pith√®te fut appliqu√©e tant√īt √† des mouvements autoritaires de droite, tant√īt √† tout ce qui n’√©tait pas communiste (socialistes y compris !) et en g√©n√©ral √† toutes les tendan¬≠ces qui √©taient soup√ßonn√©es, parfois √† tort, de sympathie pour les r√©gimes mussolinien et nazi. Les int√©ress√©s eux-m√™mes r√©cusaient cette appella¬≠tion : ils √©taient ¬ę nationaux ¬Ľ et ne devaient rien √† l’√©tranger ‚ÄĒ ce qui n’√©tait pas non plus toujours exact. En attendant, ils clam√®rent jusqu’en 1940 le neutralisme le plus scrupuleux. Leur audience √©lectorale, en 1939, atteignait 12,37 % des voix dans tout le pays, rexistes et VNV additionn√©s. Si on y ajoute les communistes, ces autres adversaires de l’ordre √©tabli, cela faisait 80,26 % d’√©lecteurs rest√©s fid√®les aux trois partis ¬ętraditionnels¬Ľ. Que cette grosse majorit√©, toutefois, ne nous leurre point. Depuis les hautes sph√®res jusqu’au niveau du simple citoyen, le d√©senchantement √† l’√©gard du r√©gime √©tait largement r√©pandu, et la volont√© de ¬ę r√©forme ¬Ľ s’exprimait sans ambages. Il ne faudra jamais le perdre de vue : le choc de mai 1940 allait frapper une population dont les bases √©taient saines mais qui n’avait certes plus, √† l’√©gard du syst√®me parlementaire tel qu’il avait √©volu√©, l’attachement qui avait caract√©ris√© les p√©riodes ant√©rieures. Les 20 % de contestataires affich√©s ne repr√©sentaient que la face √©merg√©e de l’iceberg.

Pour √™tre complet, il faut dire encore un mot du wallingantisme ‚ÄĒ une appellation qui √† elle seule sugg√®re √† quel point ce ph√©nom√®ne r√©cent √©tait avant tout une riposte. Assez sentimental et ambigu, il se caract√©risait par les contradictions habituelles en pareil cas : on combattait le flamingantisme, (p.40) mais on se justifiait par lui, on s’en pr√©valait, au point d’inviter √† l’occasion, √† sa tribune, un ancien activiste flamand. Haro sur la ¬ę belgeoiserie ¬Ľ, et en particulier sur les ¬ę Brusselaires ¬Ľ. Un romantisme francol√Ętre et une exaltation de la ¬ę race latine ¬Ľ mis √† part, les perspectives politiques √©taient parfaitement floues, puisque les dirigeants pouvaient tout aussi bien se r√©clamer de Charles Maurras que de la Grande R√©volution ‚ÄĒ alors qu’outre-Qui√©vrain, du c√īt√© de ces idoles v√©n√©r√©es, l’accueil √©tait aussi aimable, incompr√©hensif et distrait que celui qui √©tait r√©serv√©, aux Pays-Bas, aux ¬ę fr√®res de race ¬Ľ flamands. La perte d’une supr√©matie qui avait √©t√© r√©elle √©veillait des inqui√©tudes wallonnes. Une liturgie d√©lirante, √† la gloire de Napol√©on s’organisait chaque 18 juin √† Waterloo ‚ÄĒ modeste r√©plique aux p√®lerinages flamands √† la tour de l’Yser. Le ¬ę danger de l’Est ¬Ľ √©tait redout√©, mais tout autant celui du ¬ę Nord ¬Ľ. Dans une Belgique unitaire fatalement livr√©e √† une majorit√© flamande, les int√©r√™ts wallons ne seraient-ils pas n√©glig√©s? Sur ce point, la m√©connaissance du probl√®me √©tait totale. On ignorait qu’une union √©conomique franco-belge avait √©t√© plusieurs fois envisag√©e, puis rejet√©e par les Fran√ßais eux-m√™mes, qui n’eussent consenti ce lourd sacrifice que moyennant une contrepartie im¬≠pliquant une mise sous tutelle politique : la Belgique, toute la Belgique devait sa prosp√©rit√© √† un libre-√©changisme qui lui avait ouvert le monde, et que Paris refusait cat√©goriquement. Tout aussi √©norme, encore que ses bases reposaient sur des illusions couramment r√©pandues, √©tait le d√©sarroi que ces milieux wallons √©prouvaient depuis 1936 : on abandonnait ¬ę ceux qui nous avaient sauv√©s en 1914 ¬Ľ, on se privait du ¬ę dynamisme irr√©sistible de l’arm√©e fran√ßaise ¬Ľ ? Le ministre des Affaires √©trang√®res √©tait appel√© ¬ę M. von Spaak ¬Ľ : un Bruxellois, donc d√©j√† presque un Boche. Le salut, on le voyait dans une union douani√®re et militaire avec la France ; l’avenir, dans le cadre belge si possible, hors de la Belgique si n√©cessaire. Orateur infatigable et chaleureux, l’abb√© Mahieu pr√™chait de ville en ville ; il finit par se faire interdire par son ordinaire, l’√©v√™que de Tournai. Pendant la ¬ę dr√īle de guerre ¬Ľ, la presse wallingante joua un r√īle des plus utiles, mais que ses promoteurs n’avaient certainement pas pr√©vu : elle donnait un alibi inesp√©r√© au gouvernement qui, en lui imposant des entraves occasionnel¬≠les, trouvait de quoi r√©pondre aux d√©marches de l’ambassadeur d’Allema¬≠gne. Apr√®s 1940 ses dirigeants, soit fond√®rent une sorte de mouvement de r√©sistance dont nous reparlerons ‚ÄĒ Wallonie libre ‚ÄĒ, soit cherch√®rent des appuis dans l’entourage de P√©tain, soit encore milit√®rent dans la r√©sistance fran√ßaise.

La Belgique constitue une ¬ę nationalit√© ¬Ľ moins coh√©rente que d’au¬≠tres, moins faite que d’autres pour un cart√©sianisme jacobin. D’une part, cet √©tat d’esprit l’a emp√™ch√©e de verser dans les outrances du nationalisme, cette maladie mentale collective ; en revanche, il ne lui a pas √©vit√© l’√©closion de sous-nationalismes contradictoires et irrationnels, toujours minori¬≠taires et le devenant davantage encore en cas d’agression √©trang√®re. L’en¬≠semble de la population √©tait attach√©e aux biens concrets de la vie quoti¬≠dienne, paisiblement assur√©s par des institutions reconnues (‚Ķ).

 

(p.141)

Cahiers socialistes , 2, 1944¬† (auteurs¬†: des jeunes fra√ģchement sortis de l‚Äôuniversit√©)

Napol√©on, ce pr√©curseur d’Hitler, avait bien triomph√© dans le pays de Voltaire et de Descartes ! (p. 42).

 

(p.147) Le 18 juin 1940, quelques personnes, les fondateurs de ¬ę Wallonie libre ¬Ľ se r√©unissaient √† Waterloo pour rendre hommage √† ce pr√©curseur d’Hitler qui, en son temps, avait consacr√© son ambition √† l’envahissement et au pillage de toute l’Europe : Napol√©on Bonaparte. Des cellules s’im¬≠plant√®rent dans diverses localit√©s. Elles diffus√®rent non point √† proprement parler un journal, mais une s√©rie assez abondante de tracts d’un seul feuillet. A c√īt√© de griefs et de craintes dignes de consid√©ration, on y trouve romantisme hagard, nationalisme primaire, une bonne dose de racisme, une ignorance crasse et des affirmations o√Ļ le ridicule le dispute √† l’odieux. Selon une chercheuse de l’UCL, 23 % des articles vomissent les Flamands, 15 % agressent le roi et les autres c√©l√®brent la France ou vilipendent la Belgique ; ne restent plus que 10 % pour se consacrer √† l’occupant12. C’est peu… Avant la guerre, on disait commun√©ment que ce genre de p√©riodi¬≠ques √©taient financ√©s par le Quai d’Orsay. C’√©tait faux : la France officielle estimait qu’il valait mieux √™tre en bons termes avec toute la Belgique, plut√īt que d’arroser des groupuscules plus compromettants qu’autre chose…

D’entr√©e de jeu, le ¬ę Manifeste au peuple wallon ¬Ľ tient √† √©tablir les responsabilit√©s de la catastrophe : l’occupation √©trang√®re est due √† la ¬ę politique flamande-bruxelloise ¬Ľ. Et l’on pr√©cise : sans la neutralit√© vou¬≠lue par les Flamands on aurait pu faire (?), avec les Fran√ßais et les Anglais, ¬ę une d√©fense commune sur une ligne commune ¬Ľ (tract s.d., apr√®s d√©cem¬≠bre 1940). ‚ÄĒ La campagne des dix-huit jours a √©t√© perdue √† cause de la trahison ¬ę en bloc ¬Ľ des r√©giments flamands et du g√©n√©ral Van Overstrae-ten, ce ¬ęnazi¬Ľ (n¬į 85). Cette √Ęnerie est appuy√©e par un diptyque qui, h√©las ! devait faire mal : ¬ę A la trahison flamande sur le canal Albert succ√©da la lib√©ration des r√©giments flamands ; √† la magnifique tenue des soldats wallons succ√©da leur internement en Allemagne ¬Ľ (n¬į 66).

Dans quatre domaines, Wallonie libre se distingue de l’opinion g√©n√©¬≠rale : la capitulation, la s√©ance parlementaire de Limoges, le cabinet Pierlot et, en large partie, les jugements sur le roi. Le tract ¬ę La Wallonie en

 

12 M.F. Gihousse : Etude des mouvements wallons de r√©sistance, m√©moire de l’Universit√© de Louvain 1982.

 

(p.148) deuil ¬Ľ √©voque l’¬ę inf√Ęme capitulation royale ¬Ľ et l’armistice ¬ę impos√© √† la France par les gens de la 5e colonne¬Ľ. ‚ÄĒ Les discours de Limoges sont fr√©quemment √©voqu√©s avec approbation, leur compte rendu int√©gral est diffus√© avec ce commentaire : ¬ę les clowns du cirque belge de Londres ¬Ľ (28 mai 1943). C’est qu’en effet, il y a un gouvernement belge √† Londres. Il s’y trouve ¬ę parce que les Allemands ont refus√© sa collaboration… et parce que le gouvernement de Vichy l’a pri√© de s’en aller ¬Ľ (n¬į 56). Sa l√©galit√© est fort douteuse ; sinon, que feraient ¬ę la plupart des ministres en France occu¬≠p√©e ? ¬Ľ (n¬į 102). Mais on avait eu raison de se m√©fier : ne voil√†-t-il pas que Pierlot annonce qu’apr√®s la guerre, nos institutions l√©gitimes seraient remi¬≠ses en place ? Paroles d’¬ę un trompeur cynique ou d’un coquin ¬Ľ : et Limo¬≠ges ? ¬ę Ou bien tout le monde a eu raison d’un bout √† l’autre, ou bien tout le monde s’est tromp√© d’un bout √† l’autre¬Ľ (n¬į 146). Sans la Belgique, Spaak et Pierlot ne seraient rien. Et voil√† leur attitude expliqu√©e (n¬į 147). ‚ÄĒ Quant au roi, c’est un Boche. Il a pris le Dr. Martens comme m√©decin de la Cour (?) (n¬į 56) ; il re√ßoit ¬ęr√©guli√®rement¬Ľ Degrelle (??) (second semestre 1941). ¬ę Chose III ¬Ľ doit dispara√ģtre, il a d√©j√† disparu, et quant √† sa digne m√®re, c’est ¬ęla Bavaroise¬Ľ (n¬į60). En fait, il n’y a jamais eu qu’un seul grand homme dans ce pays : Jules Destr√©e qualifi√© de ¬ę g√©nie ¬Ľ (n¬į 106). M√™me les Anglais, il faut s’en m√©fier. N’ont-ils pas cr√©√© l’Etat belge en 1830 ? Si c’est leur int√©r√™t, ils seraient fort capables de recommen¬≠cer (avril-mai 1941).

Les arguments de pol√©mique entra√ģnent toujours d’amusantes contra¬≠dictions. Le secr√©taire g√©n√©ral √† l’Int√©rieur vient de nommer Teughels bourgmestre de Charleroi. Un Wallon, avec un nom pareil? C’est la colonisation qui commence. Mais un peu plus loin on glorifie ¬ę le Wallon Gyselaer¬Ľ, fusill√© par les Allemands (n¬į 93).

La nation id√©alis√©e √©tant une repr√©sentation assez vague, il est naturel que toujours, les nationalistes en contestent les limites, soit pour les res¬≠treindre, soit en g√©n√©ral pour les √©tendre. Les Flamands en sont exclus, les Bruxellois aussi: ¬ęla Braban√ßonne aux Bruxellois¬Ľ, et laissons les Fla¬≠mands ¬ębaragouiner¬Ľ leur sabir (n¬į 57). Ces Flamands, il est d’ailleurs clair qu’ils collaborent ¬ętous¬Ľ, alors que la Wallonie est ¬ęunanime¬Ľ √† r√©sister. Cette √©normit√© est telle qu’on finira par l√Ęcher un peu de lest. Il y aurait, dit-on, des r√©sistants dans le nord du pays? Il y en a bien en Tch√©coslovaquie, et ce n’est pas pour cela que nous accepterions d’√™tre gouvern√©s par des Tch√®ques (n¬į 58). Quant aux rexistes, ils sont ¬ę belgeois et bourguignons ¬Ľ, alors que les Wallons sont ¬ę antiallemands par tradition et par civilisation¬Ľ (n¬į 131).

Et voil√† les limites de la Wallonie qui s’ouvrent vers le sud, √† l’infini. P√©nible et attendrissante, la francophilie tourne au d√©lire. Ou dans la fid√©lit√© √† cette ¬ę M√®re-Patrie d’un peuple abandonn√© par elle depuis plus d’un si√®cle ¬Ľ. Les Wallons n’avaient-ils pas fait 1830 pour redevenir Fran¬≠√ßais ? (n¬į 28). Le g√©n√©ral De Gaulle en personne se fait r√©primander parce que, parlant de l’amiti√© franco-belge, il vient de c√©l√©brer ¬ę les Wallons et les Flamands unis dans la r√©sistance autour de leur roi captif¬Ľ (n¬į 145). ‚ÄĒ

(p.149) Il faudra ¬ęlier l’√©conomie wallonne √† celle de la France¬Ľ (n¬į 137). La Belgique d’avant le 10 mai est vilipend√©e. Les fonctionnaires wallons sont d√©favoris√©s, F¬ę eau wallonne ¬Ľ (d√©j√† !) est accapar√©e par la Flandre (n¬į 81). Apr√®s tout, la Wallonie a une population comparable ou sup√©rieure √† celles de la Finlande, du Danemark ou de l’Irlande (n¬į 61). Elle d√©cline, parce que toutes les voies de communication sont orient√©es vers Bruxelles et Anvers, alors qu’elle constitue un lien entre la France et la Ruhr (n¬į 89). Les nationalismes antagonistes se justifient les uns par les autres et ne sont donc qu’√† moiti√© ennemis. Dans Wallonie libre, on trouve largement cit√©s, avec une indignation qui n’est qu’en partie sinc√®re (¬ęInfamie!¬Ľ), certains propos d’extr√©mistes flamands (rares, et aussit√īt interdits par la censure) qui consid√©raient le sud du pays comme une zone d’expansion. ‚ÄĒ Les Flamands nous ont trahis en mai 1940. ¬ęEn r√©compense de leur f√©lonie, ils s’appr√™tent √† nous chasser de nos terres¬Ľ (tract, apr√®s janvier 1941). ‚ÄĒ On commente les efforts faits par des associations priv√©es pour cr√©er des liens entre Flamands ¬ę √©migr√©s ¬Ľ, on publie le compte d√©taill√© des 12.271 m√©nages flamands qui se sont d√©j√† √©tablis au sud de la fronti√®re linguistique et on conclut : ¬ę Chassez les Boches et les Flamands de Wallo¬≠nie! La Wallonie aux Wallons!¬† (n¬į 151). Les Flamands ach√®tent des fermes et nous colonisent. ¬ę A la porte, ces √©trangers perfides et voraces ! ¬Ľ (n¬į 123). La Belgique unie, c’est la domination de la Flandre. Il n’y a pas de bons Flamands. Il y en aura peut-√™tre dans l’avenir : ceux qui nous laisseront libres et ne mettront pas leur nez dans nos affaires ¬Ľ (n¬į 123). ‚ÄĒ Reviser la Constitution avec une majorit√© de Flamands et de Bruxellois, plus quelques Wallons en prime, ce serait le blocage. Donc, proclamons d’abord que la Wallonie est libre et ind√©pendante. ¬ę Mettons les Flamands, le gouvernement, Chose III et sa bonne amie, les Bruxellois, Adolphe et Adolphine* devant le fait accompli… Apr√®s, on verra¬Ľ (n¬į 82). ‚ÄĒ Et Bruxelles, cette ville m√©tisse, cette ¬ę Mannekenpisville ¬Ľ ? Parce qu’il y a tout de m√™me des Wallons dans la capitale ! Eh bien, il ne s’agira pas de reconna√ģtre sans compensation l’annexion de Bruxelles √† la Flandre (tract s.d.). ‚ÄĒ Wallonie libre pr√©pare un congr√®s national, qui fera conna√ģtre sa volont√© aux Alli√©s (14 juillet 1942). ‚ÄĒ Justice sociale et libre disposition du peuple wallon en vue soit de l’ind√©pendance, soit d’un rattachement √† la France. Et la Lib√©ration approchant, on donne des consignes : arborez les drapeaux des Alli√©s, ainsi que le drapeau wallon (rouge et jaune, il suffit d’arracher le noir pour d√©truire ¬ę l’embl√®me de la servitude ¬Ľ) (nos 142 et 161).

Si la tendance socialiste est affirm√©e (en d√©pit d’une allusion √† l’abb√© Mahieu), elle ne l’est que rarement (nos 28 et 103). L’hostilit√© √† l’Allema¬≠gne est d’ordre ethnique (pour ne pas dire raciale), comme l’est aussi l’attirance pour nos voisins du sud. L√† comme ailleurs, on est loin d’un d√©bat id√©ologique. Plus loin, nous retrouverons des th√®mes semblables dans la collaboration wallonne.

 

  • Allusion √† des sketches humoristiques de la radio bruxelloise.

 

(p.150) Il va de soi que ce battage ne passa pas inaper√ßu, et qu’il provoqua des r√©actions cat√©goriques dans la presse r√©sistante. L’Insoumis est encore le plus mod√©r√©, sous le titre ¬ę Pas de grain sans paille ¬Ľ : ¬ę Bas les masques, confr√®res, et peut-√™tre serez-vous pardonnes. ¬Ľ ‚ÄĒ Ons Vaderland consi¬≠d√®re que ces gens sont aussi tra√ģtres que le VNV, DeVlag et Rex (septem¬≠bre 1943). ‚ÄĒ La Voix des Belges parle de ¬ę ren√©gats ¬Ľ (janvier 1944). ‚ÄĒ Deux autres encore retrouvent le r√©flexe de 1914. Ces messieurs conti¬≠nuent l’Ňďuvre de von Bissing (CŇďurs belges, avril 1944) et Le Coq victo¬≠rieux les appelle des ¬ę Wallons ja ja¬Ľ (n¬į 49, 1942, etc.). ‚ÄĒ

II y eut mieux encore. Sarrien, le consul de France √† Li√®ge √©tait repli√© √† Vichy. Ne sachant trop qu’en faire, son d√©partement le laissa s’occuper de questions wallonnes. Il y re√ßut des amis (parmi lesquels, h√©las ! un parlementaire asserment√© par cons√©quent au respect des institutions natio¬≠nales), et dont le porte-parole √©tait le Li√©geois Thone. Ce dernier lui adressa fin 1941 un m√©moire de 23 pages o√Ļ se retrouvaient d√©velopp√©es, contre la Belgique qui avait ¬ę d√©nationalis√© ¬Ľ le peuple wallon, les consid√©¬≠rations histori√©e-politiques habituelles. A la rigueur, concluait-il, l’exis¬≠tence d’une Belgique, Etat-tampon, avait pu se justifier dans le pass√©. Le moment n’√©tait-il pas venu de n√©gocier avec le Reich, ¬ę sur la base du racisme ¬Ľ, un √©change entre l’Alsace-Lorraine et la Wallonie ? De son c√īt√©, le g√©n√©ral allemand Warlimont (natif de Malmedy), dans ses m√©moires parus en 1962, signale qu’en mai 1941, il avait eu avec Darlan une conversation sur le m√™me th√®me (CREHSGM, dossier de copies du Quai d’Orsay).

On ne peut qu’en tirer une le√ßon. Quiconque voudrait, par un hasard peu probable, profiter d’une nouvelle victoire allemande pour d√©truire son pays ferait bien de s’interroger au pr√©alable sur son appartenance linguisti¬≠que. Dans un cas, il risquerait de graves ennuis et dans l’autre, rien du tout. Autant savoir…

 

 

Les Communistes

Un neutralisme machiavélien

 

(p.197) Rien n’exprime mieux cette position qu’un article des lswestia, d√©votieusement repris le 14 octobre par Het Vlaamsche Volk : ¬ę On peut respecter ou ha√Įr l’hitl√©risme, comme tout autre syst√®me. C’est une question de go√Ľt. Mais commencer une guerre ¬ę pour an√©antir l’hitl√©risme ¬Ľ, c’est accepter une politique de sottise crimi¬≠nelle. ¬Ľ

Et il √©tait bien exact que chronologiquement, c’√©taient Londres et Paris qui avaient ouvert les hostilit√©s contre l’Allemagne. Leur but √©tait √©videmment de promouvoir les int√©r√™ts du grand capital et, √† terme, de conclure avec le Reich un nouveau trait√© de Versailles qui jetterait les bases de la v√©ritable explication, celle qui r√©glerait le sort de l’Union sovi√©tique. Gr√Ęce √† Dieu et surtout au g√©nial Staline, Hitler n’√©tait pas entr√© dans ce jeu-l√†. Son discours de paix du 6 octobre fut chaudement approuv√©. On foula aux pieds la Pologne, victime de l’imp√©rialisme occi¬≠dental, et bient√īt aussi la Finlande, patrie des ¬ę gardes blancs ¬Ľ. La poli ti¬≠que des Alli√©s ne manquait pas d’ambigu√Įt√©, c’est vrai, et il n’√©tait pas agr√©able de lire dans une presse belge unanime que la ligne Mannerheim ‚ÄĒ c’est-√†-dire le front de Finlande ‚ÄĒ d√©finissait les limites de la civilisa¬≠tion. En avril 1940, la Norv√®ge elle-m√™me fut consid√©r√©e comme la victime d’un imp√©rialisme qui, apparemment, n’√©tait pas nazi. En novembre et en janvier, des alertes firent craindre le pire : autant d’inventions des services secrets britanniques, tandis que le blocus alli√© faisait pression sur notre pays pour l’entra√ģner dans la guerre et, accessoirement, affamer sa classe laborieuse.

Pour tous les Belges sauf les communistes et les nationalistes fla¬≠mands, le danger potentiel √©tait √† la fronti√®re de l’Est. Cette menace terrible impliquait une discipline sociale sur le plan du travail, et un dur effort patriotique de la part des quelque 650 000 soldats mobilis√©s. Pen¬≠dant ce temps-l√†, les communistes parlaient de transformer en r√©volution prol√©tarienne la guerre imp√©rialiste voulue par les banquiers de la City ; ils honnissaient Chamberlain et Daladier, et identifiaient la cause de la paix avec celle de l’URSS (laquelle vendait au Reich, √† 150 % de ses engage¬≠ments, tous les produits indispensables √† la poursuite de la guerre) ; enfin, dans l’imm√©diat, ils prenaient en charge les int√©r√™ts des travailleurs et des mobilis√©s: entendons par l√† une agitation sociale et une propagande de d√©moralisation qui ne pouvaient pas √™tre interpr√™t√©es autrement que comme du sabotage et du d√©faitisme ‚ÄĒ au profit d’Hitler. Comme dans l’Allemagne de 1932, communistes et nazis se retrouvaient objectivement alli√©s.

Soucieux de d√©fendre √† la fois sa force et sa neutralit√©, le gouverne¬≠ment limita la diffusion de journaux trop ouvertement pro-hitl√©riens et pro-alli√©s, et il r√©prima sans h√©siter un d√©faitisme qui se manifestait d’ail¬≠leurs bien davantage sous le masque indirect du communisme. Il surveilla son arm√©e ; des cellules nationalistes flamandes et communistes y fonction¬≠naient, notamment au 15e de Ligne o√Ļ deux bataillons devaient, en mai (p.198) 1940, se signaler par une conduite honteuse \ Des militants furent arr√™t√©s, et leur presse fut en fin de compte interdite.

Le P.C.B. avait r√©ussi √† faire l’unanimit√© contre lui, les plus impitoya¬≠bles √©tant les socialistes ; dans leur indignation, il est du reste permis de penser qu’il entrait autant de tactique que de sinc√©rit√©. Bref, le moins que l’on puisse dire, avec un historien d’extr√™me-gauche, c’est que les moscou-taires rejetaient ¬ę avec beaucoup plus de force ¬Ľ la responsabilit√© de ce conflit sur le dos des imp√©rialistes franco-britanniques 2.

Si l’on ajoute √† cela le choc brutal du 10 mai 1940, l’√©tonnant, c’est que les communistes se soient douloureusement √©tonn√©s des mesures dont ils avaient √©t√© les victimes, et qui se traduisirent par l’arrestation et la d√©portation de nombre d’entre eux au jour de l’invasion. On sait en effet que deux √† trois mille Belges et autant d’√©trangers furent mis en d√©tention administrative, puis confi√©s aux Fran√ßais qui les intern√®rent dans les camps de Vernet et de Saint-Cyprien : des nationalistes flamands, des rexistes, des communistes, des √©trangers parmi lesquels des r√©fugi√©s politiques alle¬≠mands (donc doublement suspects) ‚ÄĒ un cort√®ge lamentable de coupables en puissance et de malchanceux innocents. L’√©pisode le plus douloureux de cette d√©portation fut l’assassinat, par leurs gardiens fran√ßais, d’une vin¬≠gtaine de personnes parmi lesquelles l’honorable leader du Verdinaso, Joris Van Severen. Le kiosque sinistre d’Abbeville entra, le 20 mai 1940, dans l’histoire. M√™me si cette petite trag√©die se perdit dans la grande catastrophe, m√™me si la d√©tention dans les camps du Midi fut loin de prendre des formes tr√®s humaines, tout cela fut mal per√ßu par une popula¬≠tion en d√©sarroi et elle-m√™me en bonne partie dispers√©e sur les routes. Le ressentiment con√ßu par les int√©ress√©s ne doit n√©anmoins pas √™tre perdu de vue. Il eut son influence, chez les communistes et chez nos fascisants, dans les premiers mois de l’occupation.

L’occupation allemande fut donc accueillie comme une sorte de d√©li¬≠vrance et de table rase par les quelques militants qui avaient √©chapp√© √† la d√©portation, puis par ceux qui en revinrent avec des rancŇďurs accentu√©es. La Voix du Peuple, pr√©c√©demment interdite, ressuscita au lendemain de la prise de Bruxelles et le 2 juin, Ulenspiegel naquit √† Anvers ; le premier de ces journaux serait interdit par la Kommandantur le 23 juin. Quant au second, il ne dispara√ģtrait que le 1er mars 1941, mais il devenait tellement censur√© qu’√† partir des derniers mois de 1940, on l’avait graduellement relay√© par des clandestins dont nous reparlerons. Des mandataires repri¬≠rent ou assum√®rent des fonctions publiques, notamment √† Li√®ge, et le d√©put√© Lahaut Ňďuvra au rapatriement et √† la remise au travail. Selon le r√©cit d’Henri Bernard, ce m√™me mandataire ne s’√©tait-il pas exclam√©, fin juin 1940 √† Villeneuve-sur-Lot : ¬ęLe national-socialisme r√©alise toutes

 

1 R. Van Doorslaer: De Kommunistische Parti] van Belgi√ę en het Soviet-Duits Niet-Aanvalspakt, Bruxelles 1975, p. 115.

2 R. Van Doorslaer : op. cit., p. 117. Pour tout ce qui précède voirpassim aux pp. 72-115. Exemples de tracts aux soldats, pp. 237-238.

 

(p.199) nos aspirations d√©mocratiques ¬Ľ ? 3 La d√©fense des ouvriers passa au pre¬≠mier plan des pr√©occupations, d’autant plus que l’absence de bien des responsables politiques et syndicaux socialistes ouvrait un cr√©neau qu’il serait profitable d’occuper. Pendant des mois, la politique de pr√©sence des communistes allait donc prendre une forme ambigu√ę, parall√®lement publi¬≠que et clandestine. N’√©taient-ils pas prot√©g√©s, pensaient-ils, par l’amiti√© germano-sovi√©tique ? Le local gantois du parti resterait ouvert, sans √™tre contrari√© le moins du monde, jusqu’en juin 1941.

Fulminer contre les Anglais, apparus et aussit√īt disparus, n’√©tait certes pas √† l’√©poque une singularit√©. La Voix du Peuple s’y emploie (22 mai 1940). Les bourgeois, √©crit Ulenspiegel le 7 juin, se sont enfuis avec la caisse en laissant le peuple dans la mis√®re. Voil√† o√Ļ nous ont men√©s Pierlot et Spaak, ces ¬ęlaquais de la Cit√© de Londres et des 200 familles¬Ľ. La capitulation royale est approuv√©e, et l’on juxtapose d’une mani√®re bien inattendue une condamnation des ministres fuyards et un coup de chapeau √† L√©opold III : … ¬ę ces messieurs de Londres qui se pr√©parent √† trahir une fois de plus ¬Ľ, apr√®s avoir ¬ę souill√© le blason du roi ¬Ľ (sic)… 4. Bient√īt, pour combattre le rexisme et le nationalisme flamand renaissants, le clandestin bruxellois Clart√© allait avoir un haut-le-corps : voil√† que ces messieurs, eux aussi, pourfendent Pierlot et les limogeards ! La bonne plaisanterie ! Con¬≠sultons les Annales parlementaires : n’avaient-ils pas soutenu la politique de neutralit√© avant le 10 mai et n’avaient-ils pas tous, en ce jour historique, vot√© oui ¬ę √† la d√©claration de guerre √† l’Allemagne ¬Ľ (sic) par le m√™me gouvernement? Les seuls √† pouvoir revendiquer le m√©rite de n’avoir jamais suivi Pierlot, c’√©taient eux, les communistes (1er novembre 1940). L’argumentation peut para√ģtre √©trange : Pierlot n’√©tait-il pas neutre avant le 10 mai, et le P.C. ne continuait-il pas √† se r√©clamer de la m√™me position ? Mais il y avait deux sortes de neutralit√©s, il est vrai. La responsa¬≠bilit√© du conflit √©tait imput√©e aux ¬ę ploutocrates fauteurs de guerre de Londres et de Paris ¬Ľ et √† leurs valets belges, mais les communistes, eux, seraient v√©ritablement neutres √† l’√©gard de l’Allemagne, contrairement aux socialistes qui avaient √©t√© aux genoux de la City (Ulenspiegel, 21 juin 1940). Neutres et corrects :¬† tout sabotage √©tait s√©v√®rement r√©prouv√© (Ulenspiegel, 18 juin 1940). L’entr√©e en guerre de l’Italie fut salu√©e avec joie : elle h√Ęterait la d√©b√Ęcle des imp√©rialistes (Ulenspiegel, 16 juin 1940). Et l’offre de paix d’Hitler dans son discours du 19 juillet recueillit tous les applaudissements du m√™me journal le 21 juillet. Plus vite les boutefeux occidentaux seraient battus, mieux cela vaudrait.

 

3 H. Bernard : Ao√Ľt 1940 avril 1942, p. 4. Ce manuscrit in√©dit nous a √©t√© aimablement communiqu√© par Francis Balace.

4 R. Van Doorslaer: op. cit., p. 132.

 

(p.305)

LES JUIFS ET, ACCESSOIREMENT, LES FRANCS-MAÇONS

 

Aux origines du racisme

 

Racisme et antis√©mitisme : vastes sujets que ceux-l√† ! Nous ne tente¬≠rons de les clarifier que dans la mesure o√Ļ il s’agira de comprendre les sentiments des Belges ‚ÄĒ et des Juifs eux-m√™mes ‚ÄĒ dans l’ouragan de la seconde guerre mondiale.

Certains lecteurs attentifs des r√©cits de voyages ant√©rieurs au XIXe si√®cle ont remarqu√© que ces observateurs sagaces des mŇďurs et coutumes chinoises ou persanes, par exemple, √©taient remarquablement d√©pourvus d’un sentiment de sup√©riorit√© qui ne commence √† transpara√ģtre qu’avec notre r√©volution industrielle : on peut consid√©rer le comte de Gobineau (1816-1882) comme un des ¬ęinventeurs¬Ľ du racisme. Mais, pourquoi cette mutation ? Venus de France, Italie ou Allemagne, pays sous-d√©velop-p√©s sans que le mot exist√Ęt, ces anciens explorateurs s’√©tonnaient souvent, insistaient sur des coutumes religieuses √©tranges, d√©crivaient des m√©thodes artisanales pas tr√®s diff√©rentes de celles qu’ils connaissaient et parfois m√™me plus ing√©nieuses. Ils revenaient de l√†-bas intellectuellement enrichis, mais ni humili√©s ni condescendants : dans un univers m√©diocre ou mis√©ra¬≠ble ‚ÄĒ la mince couche aristocratique mise √† part ‚ÄĒ tout le monde √©tait √† peu pr√®s au m√™me niveau. La perspective ne changea qu’au d√©part d’une modeste machine √† vapeur, pour aboutir aux fantastiques d√©veloppements actuels. Le savoir technique et scientifique, joint aux m√©canismes d’une √©conomie libre, creus√®rent un ab√ģme entre l’Europe et les Etats-Unis d’une part, et de l’autre le reste du monde qui en √©tait tributaire ou d√©pendant. Quoi de plus simple et plus convaincant qu’une explication biologique ? Les Blancs √©taient de toute √©vidence plus intelligents, plus r√©alisateurs que les autres, et l’objection japonaise √©tait balay√©e : il s’agissait tout au plus de

(p.306) malins imitateurs, incapables d’aller plus loin par eux-m√™mes. Ne rions pas de ces pr√©jug√©s, chaque √©poque a les siens. On pourrait aligner un √©tonnant floril√®ge d’opinions √©mises √† cet √©gard, il y a encore un demi-si√®cle, et cela par les voix les plus ¬ę progressistes ¬Ľ. On ¬ę civilisait ¬Ľ, mais avec la fausse certitude que cette noble mission finirait, malgr√© tout, par se heurter √† des limites d’ordre biologique. En fait, √† de tr√®s rares exceptions pr√®s, tout le monde √©tait un peu raciste sans le savoir, encore √† la veille de 1940, et la meilleure preuve en est que le mot est tout r√©cent : il arrive que des n√©ologismes se cr√©ent parce qu’on n’en avait pas besoin auparavant, et cela au moment pr√©cis o√Ļ le bien-fond√© du concept commence √† √™tre mis en doute. Des journalistes se mirent, vers 1930, √† parler de racisme parce qu’il leur fallait traduire, plut√īt mal que bien, le ¬ę v√īlkisch ¬Ľ pr√īn√© par cet inqui√©tant parti nazi qui se d√©veloppait outre-Rhin. En fin de compte (¬ęLe Diable porte pierre¬Ľ, dit un proverbe proven√ßal), c’est Hitler qui, en poussant jusqu’√† leurs cons√©quences les plus logiques et les plus horribles des id√©es commun√©ment r√©pandues, a induit par contrecoup les chercheurs √† s’interroger, √† approfondir leurs investigations, et √† conclure que s’il y a des diff√©rences entre les hommes, elles sont de nature ethnique ou mat√©¬≠rielle (l’alimentation !) et non raciale. Du reste, on pourrait √©tendre l’exa¬≠men de ce r√īle catalyseur qu’a jou√© involontairement le ma√ģtre du nazisme. Cet empire germanique qu’il voulait constituer en Europe, il y Ňďuvrait en usant de m√©thodes abominables ‚ÄĒ mais y a-t-il jamais eu des ¬ę empires¬Ľ innocents ? Comment s’√©tait constitu√©e, un demi-si√®cle plus t√īt, la grande d√©mocratie nord-am√©ricaine ? Quant √† ce racisme diffus d’avant 1940, h√Ętons-nous de le r√©duire √† des proportions relativement anodines. Per¬≠sonne, et probablement pas encore Hitler lui-m√™me, n’imaginait qu’on puisse √©liminer physiquement une cat√©gorie d√©termin√©e d’√™tres humains. Au-del√† du nazisme, c’est la guerre, avec ses phantasmes et ses exacerba-tions, qui devrait √™tre consid√©r√©e comme la grande responsable…

L’antis√©mitisme, c’est √† la fois du racisme et √† la fois autre chose. Sauf les nazis que personne n’aura l’id√©e de plaindre dans l’√©norme erreur id√©ologique qu’ils ont commise, on n’a jamais contest√© aux Juifs la comp√©¬≠tence, voire la sup√©riorit√© intellectuelle en g√©n√©ral attribu√©e √† la race blanche. Au contraire, leur contribution au monde industrialis√© a √©t√© √©clatante. Allons plus loin : c’est leur ¬ę racisme ¬Ľ √† eux qui leur fut repro¬≠ch√©. A la fin du si√®cle dernier, Bernard Lazare avait publi√© un livre o√Ļ il d√©montrait qu’√† l’inverse des autres ethnies, c’√©taient les Juifs eux-m√™mes qui s’enfermaient dans des ghettos : un argument opportun, dont Charles Maurras s’√©tait empar√© pour justifier son antis√©mitisme d’Etat. Tous s’assi¬≠milaient, sauf eux ; il y avait l√† mati√®re √† r√©flexion. Nationalisme, donc, mais il y avait aussi le reproche de d√©icide, pas tout √† fait disparu en 1940 comme nous le verrons. Quelle que soit l’origine de ces malveillances et pers√©cutions, quel que soit le r√īle de ces pers√©cutions elles-m√™mes dans l’incontestable, l’incroyable t√©nacit√© de ce peuple irr√©ductible et dur, de cette religion si particuli√®re et il faut le dire si cl√©ricale, le fait est l√† : les Juifs existent, et souvent ils d√©rangent. Sont-ils malgr√© tout plus homo-

(p.307

g√®nes? Certes non, et nous aurons l’occasion de le souligner ci-apr√®s.

Chacun reconna√ģtra que si les Belges ont leurs gros d√©fauts, ils sont un des peuples les moins x√©nophobes du monde. Vivant sur une traditionnelle . terre de rencontre et r√©gis par d√®s institutions lib√©rales, ils comptaient parmi eux, au XIXe si√®cle, un nombre restreint d’artisans et de boutiquiers juifs. Premiers pays industrialis√© du continent, il attira ensuite, par groupes isol√©s, une immigration de haute qualit√©. Notamment, financiers, hommes d’affaires s’installaient chez nous, obtenaient bient√īt leur naturalisation (sous des gouvernements de gauche… parce qu’ils votaient lib√©ral), et certains m√™me √©taient anoblis pour services rendus ‚ÄĒ ce qui les assimilait th√©oriquement, sans que cela surpr√ģt personne, aux descendants des aristo¬≠crates anciens propri√©taires du sol. La naturalisation plus un titre de noblesse : il est difficile d’√™tre moins antis√©mite ! Du reste, ces immigr√©s ne venaient d√©j√† pas de bien loin : de Rh√©nanie, des Pays-Bas, au maximum de Bordeaux… Une industrie diamantaire d’importance mondiale se d√©ve¬≠loppa √† Anvers, comprenant √† la fois de grands patrons et une colonie d’artisans, d’ouvriers hautement sp√©cialis√©s. D’homme √† homme, les rap¬≠ports avec les autochtones √©taient bons ; les r√©ticences et les pr√©jug√©s ne se manifestent qu’au niveau collectif, o√Ļ interviennent des sch√©mas, des g√©n√©¬≠ralisations plus ou moins simplistes ; l’assimilation, elle, ne peut √™tre qu’un ph√©nom√®ne individuel.

A ces petits noyaux primitifs s’ajoutent dans les ann√©es vingt des modestes, rescap√©s des pogromes russes et polonais, occupant des petits commerces et ateliers, surtout dans le secteur de la fourrure et de la maroquinerie, essentiellement √† Bruxelles et Anvers. Ils n’avaient qu’un d√©sir, se faire oublier, et ils y parvinrent sans peine. Et pour se faire encore mieux oublier, beaucoup cherch√®rent une int√©gration. Certains milit√®rent √† l’extr√™me-gauche, mais d’autres aussi dans des associations patriotiques, voire nationalistes. Telle √©tait d’ailleurs, et pour tout le monde, la double grande le√ßon de 1914-18 : pour ne plus jamais avoir de guerre, pensait-on, il fallait soit s’engager dans l’internationalisme prol√©tarien, soit renforcer la nation pour dissuader l’agresseur √©ventuel.

Les ann√©es vingt, puis trente, virent donc l’√©closion, plut√īt rare chez nous, d’un nationalisme quantitativement significatif, pour cette raison-l√† et aussi pour d’autres, √† caract√®re social. Les hommes sont ainsi faits que plus ils sont conscients de leurs faiblesses et de leurs pr√©carit√©s, plus ils √©prouvent un besoin de compensation, de valorisation. A l’√©chelle collec¬≠tive, ce processus tourne ais√©ment √† la x√©nophobie. Il y avait toujours eu, en Belgique comme ailleurs, des gens qui n’¬ę aimaient ¬Ľ pas les Juifs (nous h√©sitons √† dire : des antis√©mites, le mot a chang√© de sens depuis Hitler) ; il y en avait √† gauche comme √† droite, et pour des raisons diverses ; le noyau Isra√©lite, si ferm√©, si ¬ę √©tranger¬Ľ, fournissait le cas √©ch√©ant un repoussoir id√©al. Une identit√© ne s’affirme jamais qu’aux d√©pens d’autrui. Toutefois, cette r√©action n’allait pas plus loin qu’une malveillance diffuse, s’appuyant sur des arch√©types plus ou moins r√©els, plus ou moins sp√©cieux. Qu’un faux m√©decin, qu’un commissaire de police pr√©varicateur d√©frayassent la chro-

(p.308)

nique, aussit√īt la presse √©prouvait le besoin de pr√©ciser qu’ils √©taient juifs, alors que les innombrables canailleries commises par des Belges de souche ancienne √©taient mentionn√©es sans √©tiquette d’origine. Somme toute, cela √©tait encore anodin.

Si Flamands et francophones √©prouvaient √† l’√©gard du Reich des allergies et des rancŇďurs dues aux souvenirs de 1914, si certains nationalis¬≠tes flamands persisteraient longtemps √† chercher outre-Rhin des ¬ę grands fr√®res ¬Ľ apparent√©s, on peut dire que quelques intellectuels mis √† part, la g√©n√©ralit√© des Belges, si repli√©s sur eux-m√™mes, se caract√©ris√®rent par une m√©connaissance profonde du grand peuple voisin. V√©rit√© encore difficile √† faire comprendre par le public d’aujourd’hui, ce manque d’information et de lucidit√© s’√©tendait au nouveau r√©gime lui-m√™me, dans lequel ses adver¬≠saires les plus d√©termin√©s ne voyaient qu’un fascisme, alors que ses avatars le conduisaient d√©j√† beaucoup plus loin. Parlant de sa famille en 1941, un Marcel Liebman devait √©crire beaucoup plus tard : ¬ę Nous abhorrions l’Allemagne et le fascisme, mais nous en ignorions totalement la nature¬Ľ ‘. C’√©tait normal. Oserions-nous dire que cette nature, les hitl√©riens eux-m√™mes ne la connaissaient pas encore ? Le nazisme a √©t√©, par excellence, un ph√©nom√®ne √©volutif.

Sans doute sera-t-il int√©ressant, parce que tr√®s minoritaire en Flandre, le VNV devait jouer un r√īle dans la collaboration, de jeter un coup d’oeil sur ce qu’on y pensait du probl√®me dans les ann√©es trente. Disons tout de suite que si Flamands et Wallons √©prouvaient √† l’√©gard du Reich des malveillances et des allergies n√©es des ressentiments de la guerre, la totalit√© de la Belgique se caract√©risait ‚ÄĒ quelques intellectuels mis √† part, ‚ÄĒ par une ignorance g√©n√©ralis√©e. La pers√©cution antis√©mite accrut les antipathies des uns, les plus nombreux, tandis que le groupe nationaliste flamand manifesta des r√©actions, tant√īt de silence g√™n√©, tant√īt d’explication es¬≠sayant de se montrer compr√©hensive : les Allemands n’√©taient-ils pas des ¬ę grands fr√®res ¬Ľ, qui avaient soutenu l’activisme en 1914-18 ? Ciment√© par un romantisme culturel et social qui d’ailleurs s’√©tendait en se diluant au-del√† de son strict √©lectorat, le VNV √©tait des plus disparates, dans tous les domaines mais aussi sur le plan qui nous occupe. Choqu√© par certaines outrances et soutenu par le ma√ģtre √† penser hollandais du mouvement, le professeur Geyl, le d√©mocrate Borginon mena√ßa de d√©missionner, parvint √† √©carter le pro-nazi Van Puymbrouck, mais √©choua devant le raciste Ward Hermans qui avait le m√©rite, capital, de rapporter des voix √† Malines et Anvers. Personnellement incolore, le ¬ę leider ¬Ľ Staf De Clercq s’effor√ßait de maintenir la balance √©gale. Ce Ward Hermans ‚ÄĒ futur SS ‚ÄĒ s’√©tait d√©j√† distingu√© en 1929, quand il avait diffus√© un faux pacte militaire franco-belge dont le caract√®re apocryphe n’avait pu abuser que des faibles d’es¬≠prit. Il publia en 1935 une brochure virulente o√Ļ il justifiait l’Allemagne qui, selon lui, ne faisait que se d√©fendre contre un peuple √©tranger. Vinrent ensuite quelques articles o√Ļ se retrouvaient quelques th√®mes classiques:

 

1 M. Liebman: Né Juif, Gembloux 1977, p. 35.

 

(p.309) effets dissolvants du communisme, de la franc-ma√ßonnerie, de la juiverie, de tout ce qu’on d√©testait en somme : le marxisme, l’ath√©isme, le cosmopo¬≠litisme, l’immoralit√© si parfaitement incarn√©e par le sexologue Magnus Hirschfeld et L√©on Blum, auteur d’un livre o√Ļ il pr√©conisait le mariage √† l’essai. Stavisky, le banquier Barmat et le Front populaire apport√®rent ensuite de l’eau √† son moulin. Il lui paraissait √©vident que les bellicistes juifs √©taient en train d’endoctriner la France pour en faire un instrument de la conqu√™te du monde √† leur profit : capitalisme et bolch√©visme, les deux visages de la domination juive. Et en Belgique m√™me, ne jetaient-ils pas de l’huile sur le feu dans Le Peuple, sous la signature de ce r√©cent immigr√©, Joseph Saxe ?

Ces d√©lires trop connus, rappelons-le, restaient marginaux au sein du VNV, et ne trouvaient un certain √©cho qu’√† Anvers. De Schelde, puis Volk en Staat s’en tenaient davantage √† des arguments plus concrets et sans doute plus accessibles aux pr√©occupations de leurs lecteurs, comme cet amalgame qui est fr√©quemment fait entre Juifs et fransquillons. Ne poss√®¬≠dent-ils pas les grands magasins ? Est-il normal qu’un Henri Buch (futur professeur √† l’ULB, r√©sistant et conseiller d’Etat) soit nomm√© magistrat √† Anvers, donc appel√© √† juger des Flamands? (De Schelde, 13 mars 1936). De quoi se m√™lent ces Juifs, qui proposent un boycott des produits alle¬≠mands? Ils veulent nous attirer des ennuis (De Schelde, 3 mars 1936). La section francophone de l’Ath√©n√©e d’Anvers regorge d’√©l√®ves juifs ‚ÄĒ donc doublement √©trangers au peuple flamand : ce scandale soit cesser. Quicon¬≠que pr√©tend appartenir √† une autre nation, doit √™tre trait√© comme une autre nation. En tant que nationaliste, on admire et salue le nationalisme des Juifs, mais ce n’est pas √™tre antis√©mite que de vouloir prot√©ger ses propres ressortissants (Volk en Staat, 28 ao√Ľt 1937).

Les limites sont floues entre non-x√©nophilie, x√©nophobie affirm√©e, nationalisme et enfin racisme pur et simple. Contre ce dernier l’Eglise catholique, √† vocation universaliste, dressait un rempart puissant. Les autres facteurs, on les retrouvait plus ou moins accentu√©s dans des forma¬≠tions telles que le Verdinaso, la L√©gion nationale et Rex ‚ÄĒ sans que le probl√®me juif constitue un dogme auquel il fall√Ľt adh√©rer ‚ÄĒ ou s’en aller. Les excit√©s avaient la parole, mais ce n’√©tait pas parole d’Evangile, et le point n’√©tait pas central. Faut-il rappeler qu’√† l’Action fran√ßaise, Charles Maurras d√©veloppait le th√®me de l’antis√©mitisme d’Etat, tandis que son voisin de colonne et co-directeur, L√©on Daudet, d√©clarait ne pas partager son opinion ? Le parti de L√©on Degrelle en resta longtemps aux malveil¬≠lances suscit√©es par des points occasionnels, tandis que le gros de ses troupes prenaient ses propos pour ce qu’ils √©taient au moment m√™me : l’expression d’un nationalisme x√©nophobe. La plupart des membres en restaient √† cette analyse parue dans Rex du 10 janvier 1936, o√Ļ l’on distinguait les Juifs belges des autres. Les premiers √©taient ¬ę nos conci¬≠toyens, et nous n’admettrions pas qu’il en soit autrement¬Ľ; Qu’ils soient tous sympathiques, c’est autre chose. Mais s’il y a un probl√®me, c’est √† cause des ¬ę nouveaux-venus ¬Ľ qui font au commerce une concurrence

(p.310) d√©loyale. Et puis, riches ou pauvres, ils sont ¬ę de gauche ¬Ľ. Cette question devrait √™tre r√©solue ¬ę afin de pr√©venir le d√©veloppement d’un antis√©mi¬≠tisme aveugle, dont les cons√©quences pourraient √™tre graves ¬Ľ. Dans ce but, il existait des ¬ę moyens pacifiques ¬Ľ de limitation et d’interdiction de s√©¬≠jour. ‚ÄĒ Un racisme v√©ritable ne devait germer que dans les t√™tes isol√©es de futurs nazis, comme au sein de ce groupuscule ¬ę Volksverweering ‚ÄĒ D√©¬≠fense du Peuple ¬Ľ, fond√© en 1937 par l’avocat anversois Ren√© Lambrichts (et financ√©, on l’apprendra plus tard, par des services d’outre-Rhin). Le VNV lui-m√™me, du moins dans ses expressions officielles, restait soit r√©ticent, soit limit√© aux arguments nationalistes, soit tout bonnement muet. La brochure-programme du parti, publi√©e en 1937 par Elias, ignore le sujet. Sous la signature du jeune Th√©o Luykx (conduite irr√©prochable pendant la guerre, futur professeur √† l’universit√© de Gand), une autre brochure estime que la politique s√©gr√©gationniste allemande est ¬ę en partie justifi√©e par les Juifs eux-m√™mes, qui ont toujours √©t√© volontairement inassimilables¬Ľ. Le sionisme serait une solution, ce qui n’implique en aucune mani√®re, se h√Ęte-t-il d’ajouter, une quelconque sup√©riorit√© de la race aryenne 2.

En fait, le probl√®me prit une r√©elle consistance seulement apr√®s les lois de Nuremberg qui, en Allemagne, rendirent aux Juifs la vie toujours plus difficile : interdictions professionnelles et autres les poussaient √† √©migrer. Apparemment, le nazisme ne voulait pas leur mort, mais il les voulait ailleurs. Est-ce √† dire qu’√† ce moment l√†, on put voir aussit√īt se creuser un v√©ritable ab√ģme entre les conceptions hitl√©riennes et celles des Puissances d√©mocratiques? Force nous sera de r√©pondre par un non cat√©gorique. Partout, les pays s’√©taient cristallis√©s sous la forme de l’Etat-Nation, au sens le plus √©troit du terme. Pour entrer quelque part, il fallait un passeport et un visa, celui-ci d√©livr√© par une autorit√© consulaire de l’√©ventuel sol d’accueil ; pour s’y √©tablir, des conditions pr√©cises devaient √™tre remplies. Certes, l’opinion mondiale s’√©mut. Une conf√©rence se r√©unit en 1937 √† Evian, o√Ļ chacun s’attacha surtout √† faire valoir ses propres difficult√©s en minimisant celles des autres. Les Etats-Unis √©taient dispos√©s √† accueillir tous les Juifs qu’on voulait – bien entendu dans les limites des quota r√©serv√©s depuis 1921 √† l’immigration allemande. Leur existence physique, apr√®s tout, ne semblait pas menac√©e. L’URSS refusa m√™me de s’associer √† l’effort g√©n√©ral : elle n’en accueillit pas un seul. Ailleurs, il y eut une certaine bonne volont√©, mais au compte-gouttes. Le probl√®me s’aggrava en d√©cembre 1938 avec les repr√©sailles qui suivirent l’assassinat d’un diplo¬≠mate allemand par un Juif polonais. Cette ¬ę nuit de cristal ¬Ľ entra√ģna des dizaines de meurtres, 20 000 arrestations, 7 500 mises √† sac et 101 incen¬≠dies de synagogues. Le danger se pr√©cisait, l’exode s’aggrava. Des bateaux de r√©fugi√©s sillonn√®rent les oc√©ans avec des vicissitudes diverses, souvent

 

2 Ces citations flamandes sont puis√©es dans M. Depuydt : Sporen van antis√©mitisme in Belgi√ę tussen de twee wereldoorlogen. De houding van het VNV, m√©moire de licence KUL, 1978.

 

(p.311) dramatiques, toujours angoissantes. Des comit√©s, des groupes de pression s’activ√®rent, avec des r√©sultats partiels ‚ÄĒ et signalons en Belgique les efforts de J. Wolf, M. Gottschalk et H. Speyer, bien introduits dans les sph√®res gouvernementales. Dans nos cantons de l’Est, des amateurs de ¬ępetites affaires¬Ľ ‚ÄĒ qui n’√©taient pas juifs… ‚ÄĒ vendirent des passages clandestins pour une r√©num√©ration de 1000 ou 1500 francs. La soupape officielle s’ouvrit et se referma, au gr√© des pressions et des possibilit√©s. Un camp de r√©fugi√©s s’ouvrit √† Merxplas, mais quelque 5 000 fuyards non autoris√©s et non recens√©s se fondirent dans l’anonymat, aid√©s √† Bruxelles et Anvers par la solidarit√© de leurs coreligionnaires. Certes, la piti√© √©tait commun√©ment partag√©e, et nous nous en voudrions de ne pas citer, dans la Nation belge du 13 octobre 1938, ce texte o√Ļ Robert Poulet d√©clarait compatir ¬ę de tout cŇďur aux infortunes qui sont inflig√©es, dans presque toute l’Europe centrale, √† des √™tres faibles et innocents, … au nom d’un racisme dont les bases philosophiques, scientifiques, psychologiques sont absolument inexistantes¬Ľ. Mais la petite Belgique pouvait-elle absorber les centaines de milliers de Juifs allemands qui, sans doute, allaient bient√īt demander un asile ailleurs?

Les catholiques √©taient √©mus dans leurs sentiments de charit√©, les lib√©raux √©taient choqu√©s, et les socialistes indign√©s ‚ÄĒ mais aucun d’entre eux n’oubliait les int√©r√™ts nationaux. A la Chambre, une rare unanimit√© se fit √† la s√©ance du 22 novembre 1938, dont le niveau m√©rite d’√™tre soulign√©. Apr√®s une chaleureuse interpellation de la socialiste Isabelle Blume qui fut salu√©e par des ¬ę applaudissements prolong√©s sur tous les bancs ¬Ľ, le minis¬≠tre de la Justice Pholien la f√©licita de son ¬ętr√®s beau discours¬Ľ. Il se trouvait, dit-il, devant la n√©cessit√© contradictoire de d√©fendre l’ordre public et de se soumettre aux r√®gles d’une ¬ę saine humanit√© ¬Ľ. Les visas l√©gitimes √©taient toujours accord√©s. On avait ferm√© les yeux sur les premiers 850 r√©fugi√©s. Il en √©tait venus 1250 en ao√Ľt, 870 en septembre… Aujourd’hui, ils √©taient ¬ę des dizaines de milliers ¬Ľ dont se pr√©cisait la perspective. Des camps avaient √©t√© ouverts, 250 enfants venaient d’√™tre accueillis. Que faisait-on ailleurs ? Beaucoup moins. Seule une conf√©rence internationale pourrait r√©soudre le probl√®me ; la Belgique s’y associerait ¬ę du plus pro¬≠fond du cŇďur ¬Ľ. ‚ÄĒ Le catholique Du Bus de Warnaffe abonda dans le m√™me sens, mais en appuyant sur le point de vue √©conomique. Le 8 avril dernier, 800 travailleurs gantiers, √† Bruxelles, s’√©taient mis en gr√®ve pour protester contre la concurrence juive. Nous avions accord√© ¬ę une facile hospitalit√© √† quelque 50 000 Juifs ¬Ľ lesquels, trop souvent, trouvaient ¬ę dans l’inobservation des lois sociales des facilit√©s de concurrence d√©shon-n√™te qui, si l’on n’y (prenait) garde, (pourrait) par contagion mettre en p√©ril l’√©conomie m√™me de ces lois ¬Ľ. L’antis√©mitisme nous mena√ßait, il √©tait urgent de l’√©viter. ¬ę Si nous ne sommes pas tr√®s vigilants, j’ai la conviction personnelle qu’un probl√®me juif pourrait se poser en Belgique avant cinq ans. ¬Ľ Nous √©tions une terre de refuge, mais pas une terre d’exploitation. Il fallait √™tre humains, mais pas dupes. La limite de nos capacit√©s d’absor¬≠ption √©tait atteinte. ‚ÄĒ Le communiste Relecom conc√©da que les refoule-

(p.312) ments avaient √©t√© suspendus jusqu’au 22 novembre ; mais que ferait-on ensuite ? Il y avait aussi des patrons belges qui ne respectaient pas les lois sociales. A quand une initiative internationale ? Et de reprocher aux rexis-tes le ton antis√©mite du Pays R√©el. ‚ÄĒ A quoi le rexiste Horward r√©pondit que quand on √©tait un admirateur inconditionnel de l’Union sovi√©tique, cette championne toutes cat√©gories de la pers√©cution, il √©tait pr√©f√©rable de se taire. En attendant, dit-il, la saturation √©tait atteinte avec 90 000 Juifs, il convenait de recenser, planifier, r√©glementer, et de faire appel √† la solida¬≠rit√© internationale. ‚ÄĒ G√©rard Roms√©e, porte-parole du VNV, tint √† stig¬≠matiser d√®s la premi√®re phrase les m√©thodes d’outre-Rhin. Ce qui √©tait pr√©occupant, c’est que d’aucuns cherchaient √† utiliser ces malheureux r√©fugi√©s pour exciter l’opinion contre l’Allemagne ‚ÄĒ une manŇďuvre qui √©tait sans utilit√© pour les Juifs, et dangereux pour nous. Une immigration massive √©tait-elle imaginable ? La communaut√© nationale devait √™tre pro¬≠t√©g√©e sur le plan √©conomique, et aussi dans son int√©grit√© culturelle. Avec 280 000 ch√īmeurs, notre march√© du travail ne pouvait plus accueillir personne, et le commerce lui aussi √©tait satur√©. Par ailleurs, il y avait les lois de l’humanit√© : et de proposer un choix s√©v√®re, en fonction de la gravit√© des situations individuelles ; des permis de s√©jour temporaires, mais aussi des interdictions de travail. Dieu merci il n’y avait pas d’antis√©mitisme en Belgique ; il y en aurait, si on se laissait envahir. Humanit√© oui. Hospitalit√© oui. Mais aussi protection des int√©r√™ts de la communaut√© nationale. ‚ÄĒ Le socialiste Eekeleers stigmatisa le groupuscule. ¬ę Volksverweering ¬Ľ et Van-dervelde, ¬ę patron ¬Ľ du Parti Ouvrier Belge, apr√®s avoir soulign√© que les Juifs avaient, comme les autres, √† respecter les lois sociales, reconnut la ¬ę bonne volont√© √©vidente ¬Ľ du gouvernement et se r√©jouit de l’unanimit√© qui allait se faire sur un ordre du jour traduisant l’√©motion g√©n√©rale, le souci de concilier ordre public et sentiments d’humanit√©, et faisant con¬≠fiance aux autorit√©s √† la fois sur le plan int√©rieur et dans la perspective d’actions internationales. ‚ÄĒ Cet ordre du jour, pr√©sent√© par les trois partis traditionnels, fut vot√© √† l’unanimit√© le 24 octobre 1938 ; seul s’abstint le communiste Relecom ; c’√©tait le maximum de ce que pouvait faire un parti dont tous les votes, sur tous les sujets, √©taient toujours syst√©matiquement n√©gatifs.

 

L’exode des Juifs. Pour eux, quel statut?

 

Fondamentalement, la Belgique √©tait donc saine, m√™me si son ethno-centrisme national semble, aujourd’hui, quelque peu d√©pass√©. Toutefois, la situation g√©n√©rale se faisait toujours plus pr√©occupante, et il √©tait difficile d’enrayer une immigration clandestine qui obligeait un nombre croissant de malheureux √† s’entasser dans des taudis et y subsister (qu’eussent-ils pu faire d’autre?) en se livrant √† des travaux aussi peu contr√īl√©s qu’ils l’√©taient eux-m√™mes. On aura remarqu√©, plus haut, l’argument de la con¬≠currence √©conomique. Les socialistes ne pouvaient manquer d’y √™tre sensi-

 

bl√©s, (p.313) et davantage encore les syndicats. A Anvers, le bourgmestre socialiste Camille Huysmans, connu pour son esprit d’ind√©pendance, allait plus loin que son parti et prot√©geait de son mieux ses immigr√©s : rien de tr√®s √©tonnant √† ce qu’aux √©lections communales d’octobre 1938, le respectable parti catholique, qui menait campagne contre lui, se soit pr√©sent√© comme un rempart contre ¬ę plus de cinq mille √©trangers, pour la plupart des Juifs allemands¬Ľ, dans lesquels on voyait d√©j√† ¬ęun corps d’√©lite pour la pro¬≠chaine r√©volution ¬Ľ 3. L’√©lectoralisme a ses exigences… La mobilisation de l’arm√©e en ao√Ľt 1939 devait, elle aussi, jouer son r√īle : graduellement jusqu’√† 650 000 hommes sous les armes, et parmi eux beaucoup d’ind√©¬≠pendants et de travailleurs en situation pr√©caire, tandis que leurs familles connaissaient des moments difficiles. Et pendant ce temps-l√† que faisaient les ¬ę√©trangers¬Ľ, eux aussi prot√©g√©s apr√®s tout par le sacrifice des natio¬≠naux? Ils prenaient leur place et raflaient leur client√®le!

R√©p√©tons-le : un journal de droite comme la Libre Belgique repoussait de toutes ses forces le racisme et stigmatisait les ¬ę cruaut√©s r√©voltantes ¬Ľ qui se d√©roulaient outre-Rhin (voir, entre cent exemples, les 15, 17 et 19 novembre 1938). L’antis√©mitisme √† l’hitl√©rienne √©tait refus√©, aussi parce qu’il √©tait essentiellement anti-chr√©tien (11 avril 1938). ‚ÄĒ C’√©tait la foi catholique qui avait emp√™ch√© Dollfuss, Salazar et Franco de tomber, ¬ę mal¬≠gr√© les sollicitations de la politique, dans les erreurs du racisme et du nationalisme exag√©r√© ¬Ľ (6 ao√Ľt 1938). ‚ÄĒ Le racisme √©tait une h√©r√©sie qui mena√ßait ¬ę les assises surnaturelles de l’Eglise ¬Ľ, d√©niait √† l’humanit√© ¬ętoute valeur spirituelle¬Ľ et constituait ¬ęun danger international aussi grave que le bolchevisme ¬Ľ (18 novembre 1938). ‚ÄĒ A la mort de Pie XI, on le glorifia d’avoir combattu ¬ę avec une inlassable intr√©pidit√©, jusqu’√† son dernier souffle, le racisme et le communisme, ces deux fl√©aux contempo¬≠rains¬Ľ (11 f√©vrier 1939).

Mais il y avait, tout de m√™me, cet afflux inqui√©tant d’√©trangers tout √† fait incompatibles et inassimilables, avec des caract√©ristiques qui mettaient mal √† l’aise les Juifs belges eux-m√™mes. Entendons-nous bien : la prover¬≠biale g√©n√©rosit√© juive intervint sans compter, mais est-ce √† dire que la communaut√© isra√©lite formait un bloc sans faille? Sait-on suffisamment que le culte h√©bra√Įque est le seul dont tous les offices se terminent, selon le rituel, par l’ex√©cution de la Braban√ßonne et des pri√®res pour le Roi? Emouvant t√©moignage d’une volont√© d’int√©gration, en d√©pit de quelques diff√©rences enrichissantes et pas plus fortes, d’ailleurs, que celles qui distin¬≠guent les Belges de souche entre eux. En fait, on ignore √† quel point le monde juif est divis√© par ses origines g√©ographiques et les vicissitudes historiques vari√©es qui en r√©sult√®rent, et dont m√™me les sensibilit√©s reli¬≠gieuses conservent l’empreinte, par les progr√®s de la la√Įcit√© et, bien en¬≠tendu, par des opinions politiques aussi contrast√©es qu’ailleurs; par les attitudes √† l’√©gard du grand r√™ve qui se pr√©cisait √† la faveur des pers√©cutions¬†: le sionisme.

 

3 M. Steinberg: La solution finale en Belgique, dans la Revue Nouvelle, octobre 1983, p. 298.

 

(p.316) Apr√®s 1940. Toujours le ¬ę statut ¬Ľ

 

Les remous de l’Apocalypse n’√©taient pas encore apais√©s lorsque, le 19 juin 1940, le pr√©sident du Parti ouvrier H. De Man r√©digea un pro¬≠gramme de gouvernement o√Ļ il alignait onze mesures qui lui paraissaient devoir s’imposer dans l’imm√©diat, pensait-il, puisque la fin de la guerre √©tait proche, et avec elle, la lib√©ration du Roi. Y figurait la ¬ę protection de la race, en respectant les commandements de l’humanit√© ¬Ľ. Il est clair qu’√† cette date, dans l’esprit de l’ancien ministre, il ne s’agissait pas d’un quelconque alignement sur des id√©es ou des l√©gislations allemandes. Falke-nhausen venait de lui dire qu’il se d√©sint√©resserait de nos affaires int√©rieu¬≠res ; au surplus, apr√®s la br√®ve et foudroyante parenth√®se des op√©rations militaires o√Ļ notre sol n’avait servi que de voie de passage, on pouvait consid√©rer que la Belgique allait bient√īt recouvrer son ind√©pendance4.

Peu apr√®s, une opinion plus surprenante nous est fournie par un homme des plus honorables. R√©sistant de la toute premi√®re heure, puisqu’il avait √©t√© √©crou√© √† Saint-Gilles apr√®s son refus de reprendre ses fonctions √† la radio contr√īl√©e par l’occupant, Paul L√©vy ‚ÄĒ converti au catholicisme ‚ÄĒ r√©digea en septembre 1940 un m√©moire de 33 pages qui √©tait le fruit de ses r√©flexions sur le probl√®me. Il affirmait la n√©cessit√© d’un ¬ęstatut¬Ľ qui serait r√©solument ¬ęa-s√©mite et antiraciste¬Ľ. Les premiers racistes √©taient √† ses yeux les Juifs, puisqu’ils refusaient de s’adapter √† leur entourage (comme il l’avait fait lui-m√™me). La solution allemande devait √™tre repouss√©e sans h√©sitation parce que raciste et donc, en un certain sens, confirmant les d√©sirs des Juifs eux-m√™mes. La jud√©it√© n’√©tait que la cons√©¬≠quence d’une religion, mais quel engrenage ! Enfermer ces gens dans un ghetto, c’√©tait les renforcer, donc alimenter un f√Ęcheux antis√©mitisme, donc ne plus pouvoir sortir d’un cercle vicieux. Les solutions fran√ßaise et belge (c’est-√†-dire l’assimilation) avaient √©t√© d’abord des plus satisfaisantes, mais

 

4 CREHSGM. Papiers De Man, n¬į 142.

 

(p.317) tout avait chang√© avec ¬ę l’afflux brutal ¬Ľ de masses tout √† fait √©trang√®res, parce que leur racisme √©tait oppos√© √† notre ¬ęmorale ethnique¬Ľ. Et de proposer une autre solution belge :

¬ę 1. Ne font partie de la communaut√© nationale belge, et ne peuvent donc √™tre citoyens belges que les individus n√©s en Belgique, dont un des parents est lui-m√™me n√© en Belgique et qui, par son attitude, sa vie et ses actes a prouv√© qu’il se consid√©rait comme Belge et uniquement comme tel…

¬ę 2. L’exercice de la religion juive un an apr√®s la mise en vigueur (du statut). Les subsides officiels seront supprim√©s. La possibilit√© d’√©migrer sera donn√©e aux Isra√©lites d√©sirant continuer √† exercer leur religion… ¬Ľ (Suit l’interdiction des abattages rituels, des cercles d’√©tudes, des associa¬≠tions culturelles…)

¬ę3. Les mariages des conjoints ayant chacun plus de deux grands-‘parents de religion juive sont, en principe, prohib√©s. Le fait, pour une personne d’origine isra√©lite, de choisir son conjoint parmi des individus de m√™me origine sera consid√©r√© comme un acte prouvant qu’elle s’exclut de la communaut√© nationale au sens du paragraphe 1 ¬Ľ 5.

Ce texte, r√©dig√© en prison r√©p√©tons-le, n’a lui non plus rien √† voir avec les Allemands, puisque la premi√®re ordonnance de l’administration mili¬≠taire ne date que du 23 octobre. L√©vy allait subir ensuite une ann√©e horrible √† Breendonck, √™tre lib√©r√© en novembre 1941 (sur intervention, para√ģt-il, de De Man et du Roi), passer en Angleterre et devenir apr√®s la lib√©ration fonctionnaire europ√©en, puis professeur √† l’universit√© de Lou-vain. Interdire une religion ? Restreindre le libre choix d’une compagne de vie et des liens sentimentaux? Par la suite, l’auteur a affirm√© qu’il ne s’agissait que d’une boutade. A chacun d’appr√©cier… Au minimum, c’√©tait pourtant l’extrapolation d’un cas personnel ; ce m√©moire d’un homme intelligent et courageux, nous aurions d’ailleurs pr√©f√©r√© l’oublier, si l’hon¬≠n√™tet√© ne nous avait pas impos√© d’en faire mention. En tout √©tat de cause, Paul L√©vy s’inscrivait, lui aussi, dans ¬ęl’air du temps¬Ľ… Signalons en passant que la fausse nouvelle de sa mort avait √©t√© diffus√©e par le clandes¬≠tin La Libert√© avec ce commentaire : ¬ę Ce grand Belge a d√©truit par son exemple toutes les affirmations tendant √† faire croire que les Juifs √©taient apatrides ¬Ľ (nos 38-39).

La m√™me id√©e de ¬ę statut ¬Ľ se retrouve chez Robert Poulet, tout aussi d√©tach√© de l’influence allemande que les deux autres. Est-ce √† dire qu’il avait chang√© d’avis, cet √©crivain dont nous reproduisions plus haut les commentaires apitoy√©s ? Certainement pas, mais dans l’intervalle, lui qui aurait tant voulu emp√™cher une guerre (¬ę √©vitable, b√™te et mal engag√©e ¬Ľ, estimait P.H. Spaak), il s’√©tait irrit√© de certaines propos belliqueux tenus par des voix Isra√©lites ; surtout, se m√©prenant sur les pouvoirs que la loi du 10 mai 1940 avait conf√©r√©s aux secr√©taires g√©n√©raux, il e√Ľt souhait√© les voir prendre des initiatives pr√©venant et limitant celles de l’ennemi. Dans le

 

‘ CREHSGM. Ibid., n¬įs 224-234.

 

(p.319) L’indiff√©rence, constat√©e par tous les observateurs, ne sera gu√®re troubl√©e lorsqu’appara√ģtront les affichettes signalant les maisons de com¬≠merce non-aryennes. L’expectative ricanante du collaborationniste/ouma/ de Namur est logique : on allait savoir √† quoi s’en tenir. ¬ę Nous sommes curieux de compter combien il y a de magasins juifs chez nous ¬Ľ (5 d√©cem¬≠bre 1940). ‚ÄĒ En revanche, les commentaires de r√©sistants sont sobres et rarissimes. N’achetez pas dans les magasins juifs, recommande la Nation libre dans son num√©ro 12 de 1940. Ils sont sous s√©questre allemand, et votre argent irait aux Boches. ‚ÄĒ Un autre √©cho, indirect celui-l√†, nous vient de la collaboration. La pancarte ¬ęEntreprise juive¬Ľ, √©crit Volk en Staat, a inspir√© √† certains commer√ßants l’id√©e d’arborer les couleurs natio¬≠nales avec l’inscription ¬ę Entreprise belge ¬Ľ. Et de conclure avec aigreur : ¬ęCe n’est nullement obligatoire¬Ľ (12 septembre 1941).

Au d√©but de 1941 circula dans divers clandestins (entre autres Chur¬≠chill Gazette de f√©vrier) l’excellente plaisanterie (fond√©e ou non) selon laquelle le chef du rexisme descendrait en droite ligne d’un Isaac Moskov-ski install√© √† Reims en 1760 ‚ÄĒ mais √† la g√©n√©alogie, on ajoute ce commen¬≠taire : d√®s lors, comment ose-t-il parler au nom des Belges, lui qui n’en est pas un ? ‚ÄĒ Un peu plus tard, le socialiste Monde du Travail ne cachait pas , son aversion pour ces trois cat√©gories dont les nazis venaient de d√©couvrir la nuisance, Juifs, bolch√©vistes et francs-ma√ßons : ¬ę Nous ne sommes ni pour les uns ni pour les autres… Les Juifs capitalistes sont encore plus avares et rapaces que les autres ¬Ľ. Mais en attendant, ce ne sont pas eux qui nous ont attaqu√©s (n¬į 31, apr√®s juin 1941). ‚ÄĒ Pour en finir avec la notion de ¬ęstatut¬Ľ, telle qu’elle s’exprimait dans l’opinion de r√©sistants, il faut encore en signaler un √©cho bien tardif dans un autre organe de gauche, L’Id√©e socialiste de septembre 1942 ‚ÄĒ soit apr√®s la grande vague des d√©portations. Apr√®s avoir, cela va de soi, affirm√© son id√©al d’¬ę √©mancipa¬≠tion humaine ¬Ľ, le journal faisait encore la distinction entre deux sortes de Juifs : les assimili√©s qui ne posent aucun probl√®me, et les autres, immigr√©s dans un pays ¬ę qui n’est pas le leur, provoquent des r√©actions de rejet et aspirent √† un statut (retour en Palestine, ou organismes propres au sein de leur pays de r√©sidence) ¬Ľ…

Avant m√™me la publication des d√©crets de l’occupant, la collaboration s’√©tait montr√©e sensible aux mesures prises √† l’√©tranger. Dans le Pays R√©el du 22 octobre 1940, Serge Doring commente le statut qui se pr√©pare √† Vichy, celui d’un antis√©mitisme d’Etat. La R√©volution fran√ßaise avait ac¬≠cord√© la citoyennet√© √† un peuple √©tranger, il en √©tait r√©sult√© une infiltra¬≠tion, puis une domination. Pour la Belgique, cet auteur rexiste souhaiterait une solution semblable, faute de quoi on aboutirait √† des manifestations individuelles o√Ļ le sentiment, les d√©sirs de vengeance, les repr√©sailles, les mesures arbitraires supplanteraient la raison. ‚ÄĒ Tout naturellement, son confr√®re Volk en Staat regardait, lui, vers le nord. Il signalait les d√©cisions

(p.320) qui venaient d’√™tre prises aux Pays-Bas, ¬ę sans que cela veuille dire que nous les approuvions toutes des deux mains¬Ľ. Il √©tait vrai, aussi, que l’influence juive y avait pris une ampleur disproportionn√©e. Cela √©tant dit, il fallait reconna√ģtre que les plus philos√©mites refuseraient de traiter en concitoyens les habitants de certains quartiers anversois. Ces gens n’avaient ¬ę ni honneur ni moralit√© ¬Ľ dans leurs relations d’affaires. Pour ces apatrides, les chr√©tiens n’√©taient que des objets d’exploitation. Ils √©taient tout pr√™ts √†a trahir leur terre d’accueil ; l’Allemagne l’avait appris √† ses d√©pens (10 octobre 1940). ‚ÄĒ Est-ce d√©j√† du racisme? Nous h√©sitons √† aller aussi loin. ‚ÄĒ Le 23 novembre 1940, le journal donne des exemples de cette ¬ęavidit√©¬Ľ, de cette ¬ęmoralit√© commerciale d√©natur√©e¬Ľ ; le 1er d√©¬≠cembre, il va jusqu’√† titrer : ¬ę Comment les Juifs s’enrichissent dans leur ghetto ¬Ľ. ‚ÄĒ Mais voil√†, les 8-9 d√©cembre, le m√™me Jan Brans oblig√© de se d√©fendre. Ses articles pr√©c√©dents lui ont valu des protestations. Des lec¬≠teurs lui ont √©crit ; ils sont sans nul doute bien intentionn√©s, mais ils ont le tort de raisonner avec leur cŇďur. Lui-m√™me voit mieux tous les aspects de la question √† travers les si√®cles, invoque S√©n√®que et Tacite, Mahomet et Luther, Franklin et Fr√©d√©ric II, Kant, Goethe, Napol√©on, Schiller et Fichte. De tout quoi il ressort clairement que les Juifs ont toujours trich√©, retourn√© contre nous nos nobles principes humanitaires. Ce nationaliste flamand cite m√™me Bernard Lazare, ce qui montre qu’il ne d√©daignait pas de lire Maurras. Et de conclure : ¬ę ce n’est pas nous qui avons refus√© l’int√©gration… La solution est entre les mains des Juifs eux-m√™mes¬Ľ. Remarquons cependant qu’apr√®s cette mise au point, Jan Brans devait se taire pendant des mois. Quant √† son chef et ami Staf De Clercq, il s’en tenait aux br√®ves d√©clarations qu’il avait faites dans son discours du 10 novembre 1940: ¬ęLes Juifs ne sont pas nos compatriotes¬Ľ.

Dans le Pays R√©el, la hargne est permanente, au cours de ces premiers mois. ‚ÄĒ Le rappel de l’exode de Mo√Įse, une preuve que bien avant l’incarnation du Christ, les Juifs √©taient incapables de s’assimiler aux peu¬≠ples qu’ils ¬ęenvahissent¬Ľ (21 septembre 1940). ‚ÄĒ Une allusion au livre ¬ępornographique¬Ľ publi√© jadis par L√©on Blum (4 octobre 1940). ‚ÄĒ Un dessin montrant, sous le titre ¬ę Le statut des Juifs ¬Ľ, un personnage au nez crochu en discussion avec son percepteur : ¬ę √áa peut peut-√™tre s’arranger, avez-vous rendu un service quelconque √† l’Etat? ¬Ľ ‚ÄĒ ¬ę Oui… Ch’ai bay√© mes contributions! ¬Ľ (1er d√©cembre 1940), etc. ‚ÄĒ Mais aussi (surprise… Jos√© Streel ?) ces lignes : ¬ę On sait que dans ce journal nous n’avons jamais profess√© cette phobie de la franc-ma√ßonnerie et des Juifs qui, chez certains esprits faibles, atteint √† l’hyst√©rie. Expliquer tous les malheurs qui se produisent par l’action t√©n√©breuse des francs ma√ßons et des Juifs est un enfantillage indigne d’un esprit politique quelque peu form√© et inform√© ¬Ľ (22 septembre 1940).

Si le rexisme n’est pas encore bien significatif, il est surprenant de constater que le Soir (vol√©) adopta d’embl√©e des th√®ses carr√©ment racistes. Le peuple h√©breu se caract√©risait par de ¬ę lourdes tares ¬Ľ ; ses m√©tissages avec le n√ītre n’avaient jamais donn√© qu’¬ę un pourcentage √©norme d’ina-

(p.321) dapt√©s sociaux, d’√©l√©ments instables, de d√©linquants, de d√©biles mentaux, voire m√™me de criminels ¬Ľ. La France leur devait son d√©clin mais heureuse¬≠ment, une race plus forte et plus pure allait prendre la rel√®ve ; les mesures l√©gislatives qui venaient d’√™tre prises indiquaient que la Belgique allait s’aligner, et s’engager dans le sens d’un ¬ę avenir r√©g√©n√©r√© ¬Ľ (7 novembre 1940). ‚ÄĒ Le 13 novembre, un reportage hargneux sur le ghetto d’Anvers s’illustrait d’un dessin repr√©sentant ¬ę la plus extraordinaire collection de t√™tes que cauchemar puisse √©voquer¬Ľ. ‚ÄĒ En d√©cembre, on republiait, puis√©e dans la collection du Peuple d’avant 1914, une s√©rie d’articles fumeux, r√©dig√©s en plus dans un style surann√©, qui n’√©taient certainement pas ce que l’√©minent jurisconsulte socialiste Edmond Picard avait produit de meilleur. On passait ensuite √† la Ma√ßonnerie, tout aussi maltrait√©e, puis un collaborateur du journal se rendait √† Francfort pour y assister √† l’inau¬≠guration d’un Institut ¬ę scientifique ¬Ľ vou√© √† l’√©tude de ce probl√®me ¬ę fon¬≠damental ¬Ľ. Pour la premi√®re fois dans l’histoire du monde, l’Allemagne y apportait la solution d√©finitive. Le Juif √©tait un √©tranger absolu, biologi-quement inassimilable, m√™me s’il quittait la synagogue, m√™me s’il embras¬≠sait le christianisme, m√™me s’il adoptait, f√Ľt-ce sinc√®rement, la nationalit√© du pays d’accueil. Tous devaient donc √™tre trait√©s de la m√™me mani√®re, tous auraient √† quitter le continent (9 avril 1941). ‚ÄĒ Qu’il pleuve ou qu’il fasse beau, que l’on soit en guerre ou en paix, les Bruxellois moyens ach√®tent le Soir √† la fin de la journ√©e, en quittant leur travail. Ce qu’ils pensaient du contenu, c’est autre chose, mais on doute qu’il y en ait eu beaucoup pour ent√©riner un tel extr√©misme. Alors, pourquoi ces outrances, exceptionnelles dans la presse censur√©e ? L’administration militaire n’en exigeait pas tant : elle distribuait son mat√©riel de propagande, mais n’en imposait pas la publication. Ses ordonnances √©taient reproduites ou r√©su¬≠m√©es, avec la mention ¬ęBelgapress¬Ľ. Les journaux √©taient libres d’y ajouter des commentaires ‚ÄĒ favorables bien s√Ľr ‚ÄĒ, libres aussi de ne pas souffler mot. Dans le cas du Soir, risquons une tentative d’explication. Etait-ce pour faire accepter les nombreux articles o√Ļ s’affirmait la foi dans l’union nationale et l’ind√©pendance de la patrie ? Ou bien parce que son directeur Raymond De Becker, selon la rumeur publique, avait lui-m√™me une bonne dose de sang juif? Les motivations des hommes sont rarement univoques…

En effet, dans la Cit√© Ardente, la L√©gia se montrait beaucoup moins int√©ress√©e. Pendant les premi√®res ann√©es de l’occupation, on n’y d√©couvre que deux articles, l’un sur l’influence des Juifs dans le monde du cin√©ma, l’autre sur les anciennes campagnes bellicistes qui leur √©taient attribu√©es ‚ÄĒ et cela sous la plume d’un correspondant parisien. Quant √† la presse d’information flamande, elle se borna de loin en loin √† des poncifs connus, mais sous le double √©clairage de l’amalgame Isra√ęl-Ma√ßonnerie-bolch√©-visme-ath√©isme et d√©pravation des mŇďurs. Plut√īt rares au d√©but, ces th√®mes ne se multipli√®rent que dans les douze derniers mois, avec la progression de l’Arm√©e rouge… et √† un moment o√Ļ, h√©las !, clandestins mis √† part, il ne restait plus beaucoup d’Isra√©lites dans le pays… Comme aussi

(p.322) en r√©gion francophone, la question allait √©voluer en fonction de la lutte entre Reeder et Himmler, par agents respectifs interpos√©s : soit le VNV d’une part, la SS flamande et DeVlag de l’autre. Soucieuse par ailleurs d’ex√©cuter les ordres mais sans heurter trop brutalement l’opinion belge, l’autorit√© allemande se contentait d’un antis√©mitisme mod√©r√©. Un v√©ritable racisme, en tout cas au d√©but, √©tait principalement incarn√© par le groupus¬≠cule ¬ę Volksverweering ¬Ľ de l’avocat Lambrichts : un ramassis d’indica¬≠teurs et d’hommes de main qui s’illustrent, en avril 1941, par la mise √† sac du quartier juif anversois ; il est significatif que, prudente, l’administration militaire soit intervenue aupr√®s de la censure pour qu’aucune publicit√© ne soit faite √† l’√©v√©nement. Les deux hebdomadaires √©taient int√©gralement financ√©s par la SS. S’y √©talent des caricatures suant la haine et le m√©pris, des statistiques (incommensurablement gonfl√©es) du pourcentage d’Isra√©li¬≠tes dans les diverses professions, des exigences pr√©c√©dant de peu les mesu¬≠res qui allaient √™tre prises ‚ÄĒ preuve qu’on √©tait bien inform√© ‚ÄĒ, des appels indulgents √† la fraternisation g√©n√©rale (francs-ma√ßons compris !) contre l’unique adversaire, des noms et adresses de Juifs et notamment, supr√™me abjection, ceux qui ne s’√©taient pas fait enregistrer. Signalons au hasard, dans l’Ami du Peuple du 14 novembre 1942 (apr√®s la grande vague des d√©portations…) ce dessin montrant deux amis dans un bar de luxe : ¬ę Tiens, Cha√Įm, tu ne portes pas l’√©toile ?¬Ľ ‚ÄĒ ¬ę Penses-tu, ils m’enverraient travail¬≠ler en Pologne…¬Ľ ‚ÄĒ Inutile de dire que cette fange servait surtout √† d√©corer les kiosques √† journaux ; rares √©taient les acheteurs.

Il n’en reste pas moins, on l’a vu, qu’un l√©ger antis√©mitisme √† base de repli national √©tait encore latent, et cela dans tous les bords. ¬ę L’opinion ne s’√©mouvait gu√®re parce que les cas les plus tragiques √©taient peu connus du public ¬Ľ, avouerait le Peuple de juillet-ao√Ľt 1942. Mais quittons un instant cette approche historique pour √©voquer le bon d√©pouillement fait nagu√®re par une jeune licenci√©e en journalisme selon la m√©thode propre √† cette discipline : l’analyse de contenu. Apr√®s avoir examin√© 600 feuilles clandes¬≠tines, Ariette Ciga conclut que 15 % d’entre elles ont mentionn√© le pro¬≠bl√®me, soit pour le commenter, soit pour fournir de simples informations. Soit 85 % d’ignorance ou d’indiff√©rence surtout, il est vrai, dans des localit√©s o√Ļ il n’y avait pas de Juifs. Leur regroupement dans 4 villes du pays, la faible proportion d’Isra√©lites de nationalit√© belge (3 764 sur 46 642 enregistr√©s /), ces compatriotes n’√©tant d’ailleurs gravement impli¬≠qu√©s qu’en septembre 1943, le sentiment g√©n√©ral, du moins jusqu’en 1942, que les restrictions qui leur √©taient impos√©es n’√©taient pas beaucoup plus p√©nibles que celles dont souffrait l’ensemble de la population ‚ÄĒ mieux, ou pire, qu’apr√®s tout elles √©taient logiques, tout cela explique un r√©el manque d’int√©r√™t. Ce n’est pas tout. Notre auteur a relev√© dans ces journaux r√©sistants 37 articles ou entrefilets d√©plaisants: 12 parlent sur un ton pas tr√®s am√®ne d’¬ę habiles commer√ßants¬Ľ, 9 appuyent lourdement sur des particularit√©s physiques, 7 leur attribuent des ¬ę caract√®res rus√©s¬Ľ, et 4 ne les ¬ę aiment pas¬Ľ. Le d√©icide appara√ģt dans 3 articles, 2 les soup√ßonnent d’accointances avec la Gestapo ou de ¬ę s’arranger avec l’occupant ¬Ľ ‚ÄĒ ce

(p.323) qui n’est d’ailleurs pas exclu du tout: il y eut h√©las! parmi eux des d√©nonciateurs appoint√©s6.

Et puis et surtout, il y avait un autre ph√©nom√®ne plus diffus, dont tous les Belges ¬ę occup√©s ¬Ľ ressentirent les effets. Apr√®s tout, l’arm√©e allemande de 1940 avait combattu correctement, √† un √©pisode pr√®s, vite oubli√©. Des informations avaient filtr√© sur les massacres pratiqu√©s en Pologne et en URSS par les ¬ę Einsatzgruppen ¬Ľ SS, mais ils paraissaient s’inscrire dans la tradition des pogroms ant√©rieurs. Au pire, il n’y avait gu√®re d’SS en Belgique, et ¬ę cela ne se passerait pas ainsi chez nous ¬Ľ. Enfin, les ¬ę bourra¬≠ges de cr√Ęnes¬Ľ de 1914-18 avaient laiss√© des souvenirs n√©gatifs. Un men¬≠songe peut √™tre efficace, dans l’imm√©diat ; √† terme, il se retourne contre son auteur. Que n’avait-on pas dit, et accept√© dur comme fer la fois pr√©c√©dente ? Bien s√Ľr, les massacres de Dinant, les incendies de Louvain n’avaient pas √©t√© imaginaires, mais au-del√† de ces ¬ębavures¬Ľ, la propa¬≠gande alli√©e n’avait recul√© devant aucune outrance. Harold Nicolson en avait fait l’aveu √† la Chambre des Communes en f√©vrier 1938: ¬ęNous avons menti honteusement. ¬Ľ Nos p√®res avaient √©t√© cr√©dules ; plus ¬ę adul¬≠tes¬Ľ qu’eux, nous ne nous laisserions plus prendre. Quiconque, en 1942, aurait avanc√© dans une conversation de Belges moyens l’hypoth√®se que les Allemands pourraient bien d√©porter les Juifs pour les tuer, se serait heurt√© √† un scepticisme g√©n√©ral : ¬ę Suffit. En 1914, on nous avait fait croire qu’ils coupaient les mains des petits enfants… ¬Ľ

Renvoyons au livre, remarquable et approfondi, de Maxime Steinberg pour tout ce qui concerne l’expos√© chronologique des faits 7. Les premi√®res ordonnances de l’occupant d√©finirent la notion de Juif, impos√®rent √† tous leur inscription dans un registre communal et leur regroupement √† Bruxel¬≠les, Anvers, Li√®ge et Charleroi. La chose passa, soit inaper√ßue (ils y √©taient d√©j√† pour la plupart), soit pour logique et explicable : n’est-il pas d’usage, en temps de guerre, de mettre sous surveillance sp√©ciale les suspects ou les ressortissants d’un Etat ennemi ? Suivirent des interdictions professionnel¬≠les (frappant tr√®s peu de monde : avocats, fonctionnaires, journalistes, professeurs), la confiscation des r√©cepteurs de radio, un couvre-feu plus strict… M√™me l’¬ę aryanisation ¬Ľ des entreprises ne para√ģt pas avoir indign√© beaucoup de personnes…

Nul ne pouvait pr√©voir, selon la formule de Steinberg, que l’enregis¬≠trement ¬ę cr√©ait cette r√©alit√© nouvelle ¬Ľ (le Juif), mais qu’il la cr√©ait ¬ę pour l’an√©antir¬Ľ. Un nombre ind√©termin√© (et pour cause…) d’Isra√©lites ne se rendirent pas √† leur bureau d’√©tat-civil pour se faire conna√ģtre. Ce fut de leur part le tout premier acte de r√©sistance, inspir√© par un instinct obscur ou par le refus de se faire coller une √©tiquette par un occupant usurpateur. Sans trop s’en douter, ils choisissaient la longue et dangereuse voie d’une angoissante clandestinit√©. La grande masse des autres se mettaient ¬ę en

 

6 A. Ciga : Le Juif dans la presse clandestine belge de 1940 à 1944, mémoire de licence ULB, 1973, particulièrement aux pp. 40, 42 et 85.

7 M. Steinberg: L’Etoile et le Fusil, 2 premiers vol., Bruxelles 1983-1984.

 

(p.324) r√®gle¬Ľ, donc entraient sous la protection de la loi. On peut consid√©rer comme infiniment vraisemblable la r√©ponse ing√©nue du bourgmestre int√©¬≠rimaire de Bruxelles, en juin 1942, quand on lui demanda pourquoi il refusait de distribuer les √©toiles de David, alors que deux ans plus t√īt son administration s’√©tait soumise √† l’ouverture des registres : ¬ę C’est qu’√† ce moment, nous n’√©tions pas aussi certains de la victoire anglaise…¬Ľ

 

Une manŇďuvre diabolique : le ¬ę retournement ¬Ľ

 

Mais voyons l’√©tape suivante, qui elle aussi verra s’ouvrir une sorte de carrefour. Fallait-il s’incliner devant ce qui pouvait √™tre la continuation logique de la ligne ant√©rieure ‚ÄĒ ou qui d’un autre c√īt√© risquait d’√™tre l’amorce d’une action plus mena√ßante? Le 25 novembre 1941, l’autorit√© occupante constitua une Association des Juifs en Belgique (AJB, et notons le caract√®re flou du ¬ę en ¬Ľ) qui aurait pour objectifs d’¬ę activer l’√©migra¬≠tion ¬Ľ (soit, mais quelle √©migration ?) et de prendre en charge les √©coles et institutions de bienfaisance de leur communaut√©, sans pr√©judice d’¬ę autres devoirs ¬Ľ ; en effet, tous les enfants juifs, soumis √† la loi belge sur l’obliga¬≠tion scolaire, auraient √† quitter leurs √©tablissements pour √™tre regroup√©s dans des √©coles gardiennes et primaires entretenues par l’AJB (1er d√©cem¬≠bre 1941). Nouvelle ambigu√Įt√©: on parlait d’√©migration, mais en m√™me temps on institutionnalisait une s√©gr√©gation qui, toute d√©plaisante qu’elle f√Ľt, paraissait inaugurer une √®re stable et, tout compte fait, rassurante. En quelque sorte, les Juifs recevaient un ¬ę gouvernement ¬Ľ distinct, sous la forme d’une ¬ę association sans but lucratif ¬Ľ apparemment contr√īl√©e par le minist√®re belge de l’Int√©rieur.

La manŇďuvre √©tait diablolique : les effectifs nazis en Belgique √©taient infiniment trop faibles pour s’atteler √† la t√Ęche √©norme qui se pr√©parait. Le seul moyen, c’√©tait de s’assurer la coop√©ration des futures victimes elles-m√™mes, de pratiquer ce que les services d’espionnage appellent le ¬ę retour¬≠nement¬Ľ et l’¬ę intoxication ¬Ľ 8. Corollaire et condition indispensable du succ√®s : les Juifs qui se pr√™teraient √† l’op√©ration, il fallait qu’ils fussent de bonne foi, qu’ils puissent r√©percuter sur leurs administr√©s la confiance qu’ils √©prouvaient eux-m√™mes, donc leur apporter un soutien cordial dans ce qui devait appara√ģtre comme une Ňďuvre culturelle, philantropique et sociale. ¬ę Bis auf weiteres¬Ľ, jusqu’√† nouvel ordre, une formule classique dans les instructions re√ßues par le SD, charg√© de la mise en Ňďuvre pratique. Est-ce √† dire que dans les bureaux de l’avenue Louise, on √©tait d√©j√† au courant de ce qui se pr√©parait? Certainement pas. Seuls, une douzaine

 

8 Cette ingénieuse comparaison a été faite par Lucien Steinberg : Le Comité de Défense des Juifs en Belgique 1942-1944, Bruxelles 1973, pp. 57 et suiv. A noter le prénom de cet auteur ; il ne doit pas être confondu avec son homonyme précité.

 

(p.325) d’hommes connurent, en un premier temps du moins, ce qui fut d√©cid√© √† Wannsee le 22 janvier 1942. A Bruxelles, les agents d’ex√©cution nazis entreprirent donc une campagne de. s√©duction cauteleuse qui r√©ussit √† convaincre un certain nombre de notables juifs qu’une politique ¬ę de pr√©sence et de moindre mal ¬Ľ leur faisait un devoir de si√©ger dans le comit√© directeur de cette nouvelle institution. Sollicit√© d’en assumer la pr√©sidence, le grand-rabbin Ullmann h√©sita, recourut au conseil des autorit√©s morales les plus √©minentes : le cardinal Van Roey, le ministre d’Etat Carton de Wiart, le pr√©sident de la Croix-Rouge, l’avocat-g√©n√©ral Cornil… N’√©tait-il pas aum√īnier militaire, n’avait-il pas pr√™t√© serment de fid√©lit√© √† la Consti¬≠tution? Tous l’engag√®rent √† accepter en faisant valoir l’argument classi¬≠que : nul mieux que lui ne pourrait prot√©ger les siens, limiter des d√©g√Ęts √©ventuels, et puis, s’il devait refuser, quelle personnalit√© suspecte ne ris¬≠quait-on pas de d√©signer √† sa place ? Il c√©da (pour d√©missionner en septem¬≠bre 1942 apr√®s les d√©portations, √™tre emprisonn√© puis rel√Ęch√©, et enfin se cacher jusqu’√† la Lib√©ration dans la r√©sidence de l’√©v√™que de Li√®ge).

A consid√©rer les choses avec le recul, on voit donc se dessiner une nouvelle charni√®re. L’article 118 bis du Code p√©nal pr√©voyait la d√©tention extraordinaire pour quiconque transformerait les institutions ou servirait m√©chamment les desseins de l’ennemi. Ce texte fut interpr√™t√© ou plus exactement modifi√© √† Londres en d√©cembre 1942 : d√©sormais, ce serait la peine de mort, et il suffirait d’une collaboration fournie ¬ę sciemment ¬Ľ, ce qui dispenserait la Justice d’avoir √† apporter la preuve d’une intention perverse. Tranchante, Justice Libre, organe du Front de l’Ind√©pendance, donna son opinion : les statuts de l’AJB n’existaient pas aux yeux de notre droit, et les ordonnances allemandes non plus ; y collaborer tomberait sous le coup de l’article 118bis (N¬į d’avril 1942). H√Ętons-nous de dire qu’il e√Ľt √©t√© monstrueux de poursuivre apr√®s la Lib√©ration les rescap√©s du g√©nocide. Ils avaient √©t√© aveugl√©s ‚ÄĒ comme aussi certains non-Juifs inspir√©s par d’aussi bonnes intentions. Plus lucides se r√©v√©l√®rent ‚ÄĒ et c’est pour cela que nous parlons d’un deuxi√®me carrefour ‚ÄĒ les r√©sistants du Comit√© de D√©fense des Juifs (CDJ) qui au m√™me moment se constitua dans le cadre du FI, au domicile du professeur √† l’Universit√© de Bruxelles Cha√Įm Perel-man. Son Ňďuvre admirable, nous en parlerons plus loin mais en bonne justice, mention doit √™tre faite d’un pr√©curseur : le petit p√©riodique clan¬≠destin Unzer Won, en langue yiddisch, qui d√®s d√©cembre 1941 avait prescrit d’ignorer les ordonnances contraires √† ¬ę la loi belge ¬Ľ et, apr√®s la cr√©ation de l’AJB, de refuser cette ¬ę communaut√© obligatoire ¬Ľ (mars 1942). A ce moment toutefois, ces mises en garde n’avaient gu√®re impres¬≠sionn√©.

Ce r√©sum√© des faits √©tant √©tabli, voyons ce que pensaient ou faisaient les acteurs ou spectateurs d’une trag√©die dissimul√©e derri√®re de savants trompe-l’Ňďil. Du c√īt√© rexiste, on vit appara√ģtre, chose r√©v√©latrice, une curieuse suite de discours √† la cantonade. Le feu fut ouvert par les racistes de l’Ami du Peuple, qui reproch√®rent aux mouvements d’Ordre nouveau d’√™tre vraiment trop peu int√©ress√©s par ce qui constituait tout de m√™me le (p.326) probl√®me fondamental de l’heure. Aussit√īt, dans le Pays R√©el, Jos√© Streel r√©pond √† ¬ęcertains fr√©n√©tiques actuels¬Ľ, sans les citer nomm√©ment. La pr√©sence et l’influence des Juifs √©taient n√©gligeables avant 1935, √† part le bellicisme d’un Joseph Saxe, cet immigr√© tch√®que. Avec l’afflux des r√©fu¬≠gi√©s d’Europe centrale, c’est un probl√®me social qui se posa, et certaine¬≠ment pas sous la forme d’une ¬ę hostilit√© fonci√®re entre deux races h√©t√©ro¬≠g√®nes ¬Ľ. Ce probl√®me social, il incombe √† la soci√©t√© nationale de le r√©gler, donc par une ¬ę judicieuse intervention de l’Etat ou du Pouvoir qui, provi¬≠soirement, en tient lieu ¬Ľ. Un ¬ę antis√©mitisme d’Etat ¬Ľ par cons√©quent, sans haine, sans passions populaires, sans violences, sous la forme d’un statut ¬ę humain et √©quitable ¬Ľ, exempt de pers√©cutions. ¬ę L’antis√©mitisme d’Etat remet seulement les Juifs √† leur place d’√©trangers ¬Ľ ; il les laisse organiser leur vie sociale ¬ę dans les limites tr√®s larges du cadre qui leur est assign√© ¬Ľ, et qui les prot√©gera ¬ę contre les violences individuelles que leur pr√©sence aurait pu provoquer par r√©action ¬Ľ. C’est l√† un point de vue ¬ę conforme √† la tradition des soci√©t√©s chr√©tiennes du Moyen-Age¬Ľ, et qui du reste est provisoire : il pourra dans un sens √™tre am√©lior√© (apr√®s le d√©part des Allemands ? note de l’auteur) ¬ę au profit de cas individuels malheureux ¬Ľ (convertis, anciens combattants, etc), et dans l’autre √™tre le pr√©lude d’un retour dans l’Europe orientale d’o√Ļ ils viennent (P.R. 5 d√©cembre 1941).

‚ÄĒ Pauvre ang√©lique Streel, qui en effet devait se sentir toujours plus mal √† l’aise au sein de son parti… Car voyons la suite. D√®s le lendemain, le chef a.i. de Rex Victor Matthys se d√©solidarise de son voisin de colonne, cat√©goriquement mais toujours de mani√®re indirecte. Certaines ¬ę √Ęmes sensibles¬Ľ, dit-il, pensent devoir faire des distinctions. Or, la nouvelle l√©gislation est encore trop lib√©rale, puisqu’elle ignore les ¬ę demi-Juifs qui n’en poss√®dent pas moins, √† 100 %, les stigmates et les tares de leur race ¬Ľ. M√™me s’ils r√©sident chez nous depuis plusieurs g√©n√©rations, ce ne sont que des ¬ę pr√©tendus assimil√©s ¬Ľ. Ne font-ils pas la preuve de leur ¬ę nationalisme raciste ¬Ľ en n’√©pousant que desjeurs ? Partout dans le monde, leur attitude √©tait claire avant 1940. Par leurs excitations, ce sont eux qui nous ont plong√©s dans un bain de sang. ¬ę Un bain de sang aryen, bien entendu ¬Ľ. Les voil√† remis √† leur place: celle d’¬ę √©trangers dangereux¬Ľ… ¬ęLes y outres (h√©las ! le mot y est) regretteront un jour d’avoir voulu cette guerre qui les an√©antira¬Ľ. Tout cela sous le titre ¬ęLes Juifs seront mat√©s¬Ľ (P.R. 6 d√©cembre 1941).

Les propos ‚ÄĒ sinc√®res ‚ÄĒ de Jos√© Streel auraient pu √™tre √©crits, √† peu de chose pr√®s, dans la Libre Belgique d’avant la guerre. Ceux de Matthys – qui l’√©taient tout autant, laissons-leur ce triste b√©n√©fice ‚ÄĒ marquent une √©tape dans la politique de collaboration. Cette derni√®re a d√©j√† perdu pas mal de sympathisants. Elle n’en devient que plus offensive : les deux ph√©nom√®nes se tiennent. Toutefois, il importe de ne pas oublier qu’√† ce stade de l’√©volution, le public reste encore bien distrait: la cr√©ation de l’AJB, le regroupement de quelques √©l√®ves dans des √©coles sp√©ciales n’alertent que peu de personnes. En t√©moignant les r√©actions, tr√®s √©parses, que ces √©v√©nements suscit√®rent dans la presse r√©sistante. Eparses, mais (p.327) aussi nuanc√©es. Si Le Peuple d’avril 1942 fait appel √† la solidarit√© √† l’√©gard d’une communaut√© plac√©e dans un ¬ęghetto moral¬Ľ, c’est aussi ¬ęd’autant plus que ces mesures frappent aussi bien les Belges que les √©trangers ¬Ľ. ‚ÄĒ ¬ęManŇďuvres de diversion!¬Ľ s’exclame Belgi√ę Vrij (FI anversois). On voudrait nous faire croire que les Juifs sont la cause de tous nos malheurs. Personne ne marchera! (septembre 1941). ‚ÄĒ Dans son n¬į 12, Belgique ind√©pendante se borne √† sugg√©rer que tous les magasins, indistinctement, arborent l’affiche ¬ę Entreprise juive ¬Ľ. ‚ÄĒ A Li√®ge, La Victoire (mod√©r√©e) en reste √† une affirmation de solidarit√© : ¬ę Un Juif, un franc-ma√ßon est un homme comme vous et nous. Du moment qu’il soit honn√™te et qu’il fasse son devoir de Belge, respectez-le, et quand vous pouvez aider √† le tirer des pattes des Tudesques d’outre-Rhin, n’h√©sitez pas un seul instant ¬Ľ (septem¬≠bre 1941) ; son confr√®re La Meuse s’indigne, mais sur le seul plan de la s√©gr√©gation scolaire : des √©coles sp√©ciales pour les Juifs ? Quelle abjec¬≠tion!¬Ľ (f√©vrier 1942). ‚ÄĒ Quant √† la Voix des Belges (MNB), elle se contentera de publier en mars 1942 un tr√®s bon article contre le racisme ; cet organe, il est vrai, s’√©tait sp√©cialis√© dans une r√©flexion politique d’un ordre plus g√©n√©ral.

La pr√©occupation des pros√©mites n’√©tait donc que tr√®s circonstantielle et marginale. Pour l’interpeller directement, il fallut qu’en juin 1942 (or¬≠donnance du 27 mai), les √©toiles jaunes apparussent sur les poitrines de rares passants. Cette raret√© frappa au premier abord : on avait tellement entendu dire que les Juifs √©taient partout !

Le commentaire du Pays R√©el reste, disons, civilis√©. Il approuve la ¬ę rigueur ¬Ľ de cette mesure ¬ę prophylactique ¬Ľ, mais il se nuance aussit√īt : ¬ę Nous ne devons pas nous abaisser √† traiter les Juifs de mani√®re barbare ou inhumaine ¬Ľ (23 juin 1942). ‚ÄĒ Son confr√®re Volk en Staat, un peu g√™n√© tout de m√™me, nous montre une fois de plus √† quel point les hommes se r√©fugient, d’instinct, dans les le√ßons du pass√©, bien ou mal interpr√™t√©es. Certaines personnes s’indignent, dit-il. Particuli√®rement les catholiques devraient se rappeler St. Thomas d’Aquin, le 3e concile de Latran et les prescriptions de Paul IV selon lesquelles les Isra√©lites devaient certes √™tre trait√©s avec humanit√© ; mais n’avaient-ils pas l’obligation de rev√™tir une tunique jaune et de se coiffer d’un chapeau bleu lorsqu’ils p√©n√©traient dans les quartiers chr√©tiens? Ceux qui, aujourd’hui, se d√©clareraient choqu√©s seraient donc, soit de ¬ę mauvais catholiques ¬Ľ soit, plus simplement, des ¬ę anglophiles larv√©s ¬Ľ (2 juin 1942). ‚ÄĒ Le Moyen-Age ! C’est aussi le mot qui revient dans la presse clandestine, avec toutefois un peu plus de lucidit√© : on se r√©f√®re √† ce qui est appel√© la ¬ę barbarie ¬Ľ des si√®cles d’obscu¬≠rantisme mais on discerne, cela va de soi, l’intention malveillante. En t√©moignent Belgi√ę Vrij juillet 1942), Le Monde du Travail (¬ę moyen√Ęgeuse mesure¬Ľ, juin 1942), etc. ‚ÄĒ Ce n’est pas que les anciennes distinctions soient tout √† fait mortes, loin de l√†. ¬ę Que l’on soit pour ou contre l’antis√©¬≠mitisme, √©crit La L√©gion Noire, il est une chose qui r√©volte : on ne met pas ainsi un tas de gens, toute une race au ban de la soci√©t√©. Uniquement (sic) parce que cette mesure est prise par nos protecteurs, nous devons √™tre contre. (‚Ķ)

 

(p.330) /Wannsee, 20/01/1942/

 

Les ex√©cutions massives, baptis√©es ¬ętraitement sp√©cial¬Ľ (¬ę Sonderbehandlung ¬Ľ, ou mieux encore, ¬ęSB¬Ľ) se dissimuleraient der¬≠ri√®re l’intimit√© des camps. D’ordre √©crit, on n’en a jamais retrouv√©, et il n’y en eut sans doute pas. Six millions d’√™tres humains allaient dispara√ģtre en fum√©e ou autrement, sans qu’on en e√Ľt, jusqu’en 1945, la connaissance formelle et indiscutable. ‚ÄĒ ¬ę S’il est exact, devait √©crire W. Laqueur, que seule une poign√©e d’Allemands savaient tout sur la solution finale, tr√®s peu nombreux √©taient ceux qui ne savaient rien ¬Ľ 9. En terre libre, la premi√®re information faisant √©tat d’une ¬ę extermination totale ¬Ľ semble √™tre parve¬≠nue au Congr√®s mondial juif de Gen√®ve en ao√Ľt 1942, mais elle laissa bien des sceptiques (des esprits normaux peuvent-ils penser l’impensable?), et le rabbin Jacob Kaplan lui-m√™me devait confesser par la suite que ses derniers doutes ne cess√®rent qu’au d√©but de 1944 10.

 

Comment cette ¬ę d√©portation ¬Ľ fut-elle per√ßue en Belgique ? Quels commentaires souleva-t-elle? C’est ce que nous allons voir ‚ÄĒ mais avant cela, particuli√®rement nos compatriotes eurent √† franchir un √©norme et ultime camouflage : celui de la mise au travail. Premier point tout √† fait sp√©cifique : la m√©moire collective des Belges avait gard√© le souvenir des cruelles, stupides et inefficaces d√©portations de ch√īmeurs pratiqu√©es par von Bissing (contre son gr√©) en 1916. On s’attendait √† une mesure sembla¬≠ble, en la redoutant. Et n’√©tait-il pas logique de commencer par les Juifs, d√©j√† limit√©s dans leur activit√© ? Pr√©cis√©ment, deux ordonnances (11 mars et 8 mai 1942) avaient r√©glement√© leur emploi, qui se ferait sur r√©quisition et uniquement par groupe. Ces mesures avaient √©t√© aussit√īt mises en applica¬≠tion. On avait vu partir des convois, pour travailler aux fortifications c√īti√®res dans le nord de la France. Surtout, on les avait vu revenir, leur besogne termin√©e. L’op√©ration ¬ę anesth√©sie ¬Ľ avait √©t√© tellement vicieuse qu’apr√®s coup, on peut se demander si elle avait √©t√© vraiment calcul√©e. Quoi qu’il en soit, elle ne manqua certainement pas son effet. ‚ÄĒ Second point : chacun savait que depuis le d√©but le IIP Reich en guerre avait un intarissable besoin de main-d’Ňďuvre; l’ordonnance de mars 1942, visant tous les Belges disponibles l’avait confirm√©, et une autre viendrait encore la durcir en octobre. Gardons nos deux pieds sur terre : √©tait-il logique, √©tait-il raisonnable, √©tait-il seulement concevable d’imaginer que les Allemands allaient d√©porter cette pr√©cieuse r√©serve de bras… pour aussit√īt l’an√©antir? Nous reviendrons sur la mise en Ňďuvre de la d√©portation juive, appliqu√©e en juillet 1942 avec l’indispensable coop√©ration de l’AJB, mais voyons tout de suite quelques extraits de la presse clandestine illustrant l’analyse que nous venons de faire. D√©j√† au d√©but du second semestre de 1941, le n¬į 35 du Monde du Travail avait manifest√© son appr√©hension globale, h√©riti√®re des mauvais souvenirs de 1916 : ¬ę Verrons-nous une d√©portation des tra¬≠vailleurs? ¬Ľ ‚ÄĒ Ensuite vint la r√©action, tr√®s explicable, ne voulant et ne

 

9 W. Laqueur: Le terrifiant secret. La ¬ęsolution finale¬Ľ et l’information √©touff√©e, Paris 1981, p. 25.

10 M. Marrus et R. Paxton : Vichy et les Juifs, Paris 1981, pp. 316 et suiv.

 

(p.331) pouvant voir, dans le sort r√©serv√© aux Juifs, qu’une pr√©figuration de ce qui attendait ensuite les autres cat√©gories de la population : On vient de concentrer les Isra√©lites √† Malines pour les diriger, ¬ę on a tout lieu de le croire ¬Ľ, vers la Pologne. Belges, voil√† votre sort, si les Allemands ga¬≠gnaient cette guerre ! (Monde du Travail, ao√Ľt 1942). ‚ÄĒ Le m√™me organe socialiste ne s’√©mouvra vraiment qu’apr√®s l’ordonnance d’octobre, laquelle visait cette fois les Belges : ¬ę Les bandits √† l’Ňďuvre. A bas la d√©portation ! ¬Ľ (ibid., novembre 1942). ‚ÄĒ L’analyse est identique dans L’Espoir, socia¬≠liste. Parlant des Juifs, il consacre un petit entrefilet √† ces ¬ę mesures ignobles¬Ľ, √† ces ¬ęmŇďurs barbares¬Ľ (septembre 1942), mais dans son num√©ro de novembre, la d√©portation d’ouvriers belges occupe toute la premi√®re page. ‚ÄĒ M√™me r√©action encore au FI d’Anvers. Belgi√ę Vrij avait attribu√© 20 lignes √† la d√©portation des Juifs, en annon√ßant que ce n’√©tait qu’un d√©but (juillet 1942), mais dans son num√©ro suivant, les travailleurs belges en m√©riteront 140. ‚ÄĒ ¬ęBoucs √©missaires! ¬Ľ s’exclame Lib√©ration. Les Juifs sont ¬ę d√©port√©s dans des camps de travail, √† l’√©tranger¬Ľ. Apr√®s eux viendra le tour des officiers et des soldats, puis des jeunes classes, puis des organisations patriotiques (juillet 1942). ‚ÄĒPourquoi pas nous ? (Ver-viers) partage l’erreur : ces ¬ę ignobles pers√©cutions ¬Ľ ne constituent qu’¬ę un aspect du probl√®me de la main-d’Ňďuvre qui se pose pour les nazis d’une fa√ßon particuli√®rement aigu√ę ¬Ľ (ao√Ľt 1941). ‚ÄĒ Bref, et l’on pourrait avan¬≠cer d’autres citations du m√™me genre, le trompe l’Ňďil a √©t√© efficace, le sort des Juifs est assur√©ment d√©plorable, mais on n’y insiste pas trop : ils semblent repr√©senter l’avant-garde d’une mis√®re plus g√©n√©rale, qui pend comme une √©p√©e de Damocl√®s sur la t√™te de tout un chacun. ‚ÄĒ Enfin, si en ce second semestre de 1942 les clandestins communistes d√©couvraient une raison suppl√©mentaire de stigmatiser le nazisme, leur analyse globale n’√©tait pas diff√©rente. Voici les directives de leur Service de presse : ¬ę Aux Bourses du Travail, la mention selon laquelle les Juifs n’entrent pas en ligne de compte pour les offres de travail en Allemagne est retir√©e ¬Ľ. Voil√† qui d√©montre que les Allemands ont besoin de main-d’Ňďuvre. D’ailleurs, les mesures contre les artisans et petits commer√ßants juifs n’ont pas d’autre raison : il s’agit de les prol√©tariser pour les encourager au travail outre¬≠Rhin (avril 1942). ‚ÄĒ ¬ęEn recourant officiellement √† la d√©portation de travailleurs des pays occup√©s, Hitler avoue la terrible p√©nurie de main-d’Ňďuvre du IIIe Reich… Pr√©lude aux d√©portations massives d’autres cou¬≠ches de la population, des rafles de Juifs furent organis√©es… Refuser de travailler pour Hitler, c’est h√Ęter la victoire! (octobre 1942).

Il va de soi qu’√† l’AJB elle-m√™me, la chose avait √©t√© pr√©sent√©e exacte¬≠ment de cette fa√ßon-l√†. Elle aussi se croyait astreinte √† la dure n√©cessit√© de la guerre, qu’elle ne serait pas seule √† subir. Et puis apr√®s tout, les victimes √©taient des √©trangers… Ce ¬ę Judenrat ¬Ľ, dirig√© par des notables belges sans aucun doute de tr√®s bonne foi, assuma pleinement l’organisation des d√©¬≠parts vers la caserne Dossin, √† Malines, lieu de concentration qui pr√©ludait aux embarquements en direction de l’Allemagne. Elle n’est h√©las ! que trop vraisemblable, cette phrase attribu√©e √† l’un de ses dirigeants : ¬ę Et si vous

(p.332) partiez pour l’Europe de l’Est, o√Ļ serait le malheur?… Vous veniez de Pologne, et vous y retournez, voil√† tout ! ¬Ľ Le texte de la convocation parlait d’une ¬ęprestation de travail¬Ľ, et il pr√©cisait que les r√©fractaires seraient intern√©s dans un camp de concentration (!). L’affreuse duplicit√© ne se d√©voila que plus tard, trop tard mais en attendant, que de malheureux brim√©s, tromp√©s, esp√©rant un sort peut-√™tre meilleur en fin de compte que celui qu’ils avaient fini par conna√ģtre dans leur √©ph√©m√®re refuge belge ! Ou encore cette r√©action du jeune Marcel Liebman (Belge, donc pas concern√© dans l’imm√©diat), refusant la fuite, acceptant avec cr√Ęnerie n’importe quel sort parce qu’il ne voulait √™tre ni un l√Ęche, ni un d√©serteur n. Inutile de rappeler que pour la plupart de ces martyrs, l’esp√©rance de vie n’√©tait plus que tr√®s, tr√®s faible : √† peine arriv√©s √† destination, c’√©tait en g√©n√©ral le massacre, sans autre examen. Avec, parfois, un petit raffinement de ca¬≠mouflage suppl√©mentaire : on leur faisait signer au pr√©alable des cartes postales annon√ßant √† des amis qu’ils √©taient en bonne sant√©,… et l’on n’acheminait ces messages que de longs mois plus tard. La d√©mence raciste avait atteint son aboutissement logique. Il arrive qu’aujourd’hui l’on ren¬≠contre un ancien ¬ę collaborateur ¬Ľ, rest√© ferme sur ses opinions et toujours aussi convaincu d’avoir agi en fonction d’un bien sup√©rieur. Pas un seul toutefois, nous disons pas un seul qui n’ait gard√© sur la conscience le remords d’avoir, √† son insu, ent√©rin√© le g√©nocide. Quelques rarissimes le nient ou le minimisent, ce qui est encore une fa√ßon de s’en d√©solidariser. Au moment m√™me, ces ¬ę collabos ¬Ľ n’allaient pas plus loin, n’imaginaient pas aller plus loin que ne le voulait cette sobre information du Pays R√©el : La moiti√© des Juifs de nationalit√© √©trang√®re ont ¬ę maintenant quitt√© le pays pour un endroit o√Ļ ils gagneront leur pain √† la sueur de leur front, conform√©ment √† la loi divine¬Ľ (25 octobre 1942).

La protection s’organise, mais dans l’aveuglement g√©n√©ral

Nous avons vu qu’√† cette tragique crois√©e des chemins, quelques esprits lucides et courageux s’√©taient ressaisis : mieux valait se rebiffer, √©clairer les r√©sign√©s, prot√©ger les victimes et, dans la pire des √©ventualit√©s, avoir au moins la satisfaction de mourir en combattant. Dans le cadre du Front de l’Ind√©pendance, le Comit√© de D√©fense des Juifs accomplit une Ňďuvre fantastique dont le tableau, encore incomplet para√ģt-il, a √©t√© dress√© par Lucien Steinberg 12. Gr√Ęce √† une presse clandestine active (Perelman, Roger Van Praag dans le Flambeau, L√©opold Flam dans De Vrije Ge-dachte) le pourcentage des r√©fractaires, faible au d√©but, augmenta sensible¬≠ment. Les plus hautes autorit√©s belges furent alert√©es : la Reine Elisabeth, le cardinal Van Roey et les √©v√™ques, le pr√©sident de la Croix-Rouge Dronsart, la directrice de l’Ňíuvre nationale de l’Enfance Yvonne N√®ve-

 

  1. Liebman: op. cit., p. 53. : L. Steinberg: op. cit., passim.

 

(p.333) Jean, Mgr Cardijn et la Jeunesse ouvri√®re chr√©tienne, le haut fonctionnaire au Minist√®re de la Justice Platteau, de nombreux banquiers parmi lesquels le gouverneur de la Soci√©t√© G√©n√©rale Galopin… (soit dit en passant, voil√† qui rend quelque peu incompr√©hensible l’affirmation de Marcel Liebman, selon laquelle l’antis√©mitisme aurait √©t√© une cr√©ation de la bourgeoisie et du capitalisme). Ces inspirateurs s’appuyaient sur une pyramide d’incalcu¬≠lables d√©vouements individuels, d’autant plus nombreux que beaucoup n√©glig√®rent, mission accomplie, de se faire recenser apr√®s la Lib√©ration. Pendant ce temps-l√†, des dizaines de milliers d’individus adressaient des lettres de d√©nonciation √† la Kommandantur, souvent pour r√©gler de vulgai¬≠res comptes personnels : ainsi, dans la hideuse et magnifique histoire des hommes, on voit sans cesse se c√ītoyer le meilleur et \e pire… Quelque 4 000 enfants furent sauv√©s, bien des adultes, pourvus de logements et de timbres d’alimentation, purent dispara√ģtre dans la clandestinit√©. Pour des raisons √©videntes, des chiffres exacts ne pourront jamais √™tre √©tablis. A la conf√©rence de Wannsee, les Juifs de Belgique, pr√©sents √† cette date, avaient √©t√© estim√©s √† 43 000. 25 559 personnes pass√®rent par Malines, 1 244 rentr√®rent de captivit√© en 1945… La proportion des sauvetages a donc √©t√© remarquable ; les trois quarts d’entre eux peuvent √™tre attribu√©s √† l’action du CDJ.

En outre, cette organisation comprenait un groupe d’action directe, compos√© de Partisans arm√©s (pas tous juifs, d’ailleurs). Lui revient la responsabilit√© du meurtre d’Holzinger, un dirigeant de l’AJB plus na√Įf encore que les autres, donc particuli√®rement nuisible (29 juillet 1942). Deux jours plus tard, ces r√©sistants attaquaient et mettaient √† sac le local bruxellois de l’AJB, afin d’en d√©truire les fichiers. Cet √©pisode devait √™tre comment√© par la Libre Belgique (Li√®ge) de septembre 1942, mais en des termes qui nous montrent une fois de plus √† quel point le camouflage nazi avait √©t√© efficace. M√©connaissant tout √† fait le caract√®re allemand de l’AJB, ne croyant voir en elle qu’une Ňďuvre de protection des Juifs, cette feuille r√©sistante ne put que s’interroger. D’o√Ļ venait cette agression ? De toute √©vidence, de la police allemande, qui avait voulu mettre la main sur les fichiers, enrichir sa liste de travailleurs potentiels. Et non sans r√©sultats : ne voyait-on pas les Juifs partir √† la cadence de mille par jour ¬ę vers les mines de sel de Pologne, vers les tissages de Sil√©sie et les fortifications du nord de la France¬Ľ. ‚ÄĒ Outre quelques autres actions moins spectaculaires mais protectrices, cette unit√© de PA (√† laquelle s’alli√®rent des membres du Groupe G) s’illustra, pendant la nuit du 19 au 20 avril 1943, par l’attaque d’un train de d√©port√©s pr√®s de Tirlemont. Cette action se solda par 108 √©vasions d√©finitives, 75 √©checs (c’est-√†-dire des √©vad√©s repris) et, sans doute, 21 tu√©s sur place.

La presse du CDJ, disions-nous, se caract√©risa par la relative exactitude de ses informations, donc par son influence b√©n√©fique. C’est elle qui publia, en 1943, le rapport d’un ¬ęespion¬Ľ qui, sous la couverture d’un voyage scientifique, interrogea en Allemagne des travailleurs √©trangers dont les propos ne pouvaient plus gu√®re laisser de doute sur le sort des d√©port√©s

(p.334) raciques. Le Flambeau avait un premier m√©rite : il refusait de tomber dans une sorte de contre-racisme, de se montrer exclusivement philos√©mite. Les pratiques d√©nonc√©es mena√ßaient d’autres cat√©gories sociales encore, de telle sorte qu’en aidant les Juifs, on servait l’ensemble de la population. Dans la mis√®re g√©n√©rale, les Juifs ne sont qu’une avant-garde (mars et mai 1943). ‚ÄĒ On parle de cet ¬ę Est ¬Ľ myst√©rieux dont personne ne revient : ¬ę la d√©porta¬≠tion, c’est la mort ¬Ľ (mars 1943). ‚ÄĒ ¬ę Le plus souvent, ce sont des nouvelles tragiques : des fusillades en masse, des empoisonnements par les gaz, des attaques arm√©es contre les ghettos en Pologne ¬Ľ. Mais le refrain subsiste : solidarit√© pour tous. Il y en a d’autres qui se cachent. ¬ę Les r√©fractaires au travail obligatoire en Allemagne sont dans le m√™me cas ¬Ľ (novembre 1943). ‚ÄĒ Et d’en revenir √† la question essentielle : il ne s’agirait que de d√©portation dans des camps de travail ? Alors, pourquoi des vieillards, pourquoi des enfants? (janvier 1944). ‚ÄĒ Corollaire de ce que nous remarquions plus haut, le plus significatif, dans l’esprit de ce clandestin, c’est une r√©elle mod√©ration √† l’√©gard du peuple allemand en soi. On pourfend ¬ę la b√™te hitl√©rienne, le fascisme, les sadiques nazis¬Ľ. Alors que la presque totalit√© des r√©sistants √©troitement ¬ę belges ¬Ľ mettent volontiers IIIe Reich et ¬ę Bo-chie ¬Ľ dans le m√™me sac, les Juifs du CDJ (plus cosmopolites, ayant franchi davantage de fronti√®res?) font mieux certaines distinctions.

A mentionner encore, dans cette Ňďuvre protectrice, l’intervention personnelle de la Reine Elisabeth, qui obtint la promesse que les d√©port√©s seraient trait√©s humainement (?) et qu’en tout √©tat de cause les Belges (pas beaucoup plus de 3 000) seraient pr√©serv√©s ‚ÄĒ ce qu’ils furent jusqu’en septembre 1943. Submerg√©s comme ils l’√©taient en ao√Ľt 1942, les nazis pouvaient s’engager √† titre provisoire. En outre, sans vouloir minimiser l’effet de cette intervention royale, il faut noter ce commentaire de Lucien Steinberg : accessibles √† l’argent, bien des gestapistes ont pu saisir ce pr√©texte, qui ajoutait une couverture respectable √† des motivations qui l’√©taient beaucoup moins.

Il est temps, pour nous, d’en revenir √† notre tentative d’analyse de l’opinion √† travers la presse r√©sistante. Toutefois, au risque de se r√©p√©ter, une remarque s’impose, imp√©rativement. Les trois quarts des clandestins ignorent compl√®tement le probl√®me, le dernier quart n’en fait que des mentions sporadiques : c’est presque comme s’il n’avait jamais exist√©, alors que de nos jours, il est devenu central. De plus, ces clandestins eux-m√™mes, quel √©tait leur rayonnement ? Nous en avons fait la surprenante exp√©rience personnelle : on peut avoir v√©cu toute l’occupation dans un chef-lieu de province de 12 000 habitants, √©chang√© les propos les plus ouverts dans un Ath√©n√©e int√©gralement patriotique, n’avoir jamais eu sous les yeux le moindre pamphlet r√©sistant… et apprendre une g√©n√©ration plus tard que cette ville avait vu na√ģtre une demi-douzaine de titres. Un certain nombre de personnes jouaient un r√īle actif, le secret √©tait bien observ√©, mais il avait ses inconv√©nients… A Bruxelles, Gand, Li√®ge et Charleroi, en revan¬≠che, les ¬ę grands ¬Ľ clandestins √©taient bien diffus√©s, mais que savaient-ils, que disaient-ils ?

(p.335)

Paul Struye, cet observateur sagace, nous heurte un peu lorsqu’il date du 1er d√©cembre 1942 des observations sans aucun doute pertinentes, mais qui paraissent avoir √©t√© √©crites quelques mois plus t√īt : ¬ę Certes, on les tenait (ces mesures anti-juives) pour injustes. Mais dans l’ensemble, on y demeurait assez indiff√©rent. Le Belge moyen n’admet assur√©ment pas qu’on pers√©cute une cat√©gorie de citoyens pour des raisons d’ordre racique ou religieux. Mais il est hors de doute qu’il ¬ę n’aime pas les Juifs ¬Ľ et qu’il existe, tout au moins √† Bruxelles et plus encore √† Anvers, ce qu’on pourrait appeler un antis√©mitisme mod√©r√©. Personne ‚ÄĒ ou √† peu pr√®s ‚ÄĒ ne croit que les Juifs sont √† la source de tous les maux dont souffre l’Europe, mais assez nombreux sont ceux qui estiment qu’il s’√©tait cr√©√© en Belgique un probl√®me juif et que des mesures √©taient ‚ÄĒ ou seront ‚ÄĒ n√©cessaires pour √©viter qu’il ne prenne un caract√®re aigu ¬Ľ. ‚ÄĒ Plus proches de l’√©v√©nement puisqu’ils √©crivent au jour le jour, Ooms et Delantsheere restent tr√®s √©vasifs et confondent les d√©port√©s avec les ¬ę autres Belges dont certains reviennent d’Allemagne, tuberculeux ou dans un √©tat lamentable¬Ľ. A la date du 2 ao√Ľt 1942, leur indignation grandit: on les pers√©cute, ¬ęon les contraints √† √©migrer, on les enfourne comme des esclaves dans des wagons √† bestiaux ¬Ľ qui les transportent ¬ę vers des destinations inconnues o√Ļ ils perdront sinon la vie du moins la sant√©… ¬Ľ Ils sont emport√©s par groupes ¬ęvers la r√©sidence qu’on leur a assign√©e¬Ľ, vers une ¬ęmis√®re morale¬Ľ, particuli√®rement en ce qui concerne ¬ęles jeunes filles¬Ľ… ‚ÄĒ Les jeunes filles ! Nous allons les retrouver, ces malheureuses, dans le texte qui suit, et les gorges ne pourront que se serrer devant l’ab√ģme d’incompr√©hension qui se creusait entre un niveau de civilisation consid√©r√© comme acquis, et l’ensauvagement des mŇďurs nouvelles. La Libre Belgique du 15 septembre 1942 commente la d√©portation. Apr√®s en avoir montr√© le caract√®re ill√©gal (elle viole la Constitution, le Droit international et les promesses de l’occupant lui-m√™me), l’auteur en condamne les modalit√©s : ¬ę II est difficile √† tout homme ayant gard√© un tant soit peu le sens de sa dignit√© humaine de ne pas avoir un haut-le-cŇďur de d√©go√Ľt devant ce retour √† la barbarie… Comment juger ceux qui entassent, p√™le-m√™le, jeunes gens et jeunes filles dans des wagons √† bestiaux, sans aucun souci de moralit√© √©l√©mentaire ? Quelle appr√©ciation porter sur ceux qui arrachent une m√®re √† ses enfants en bas √Ęge, sans se pr√©occuper du sort de ces derniers, et cela uniquement parce qu’ils ont les cheveux noirs et le nez crochu ? ¬Ľ Et ces criminels ¬ę ont le culot de r√©clamer des colonies ! ¬Ľ Ils devraient √™tre r√©√©duqu√©s ¬ę avant de pouvoir s’entretenir sur un pied d’√©galit√© avec le reste de l’humanit√©¬Ľ. Mais pourquoi ces pers√©cutions, se demande le journal ? Encore que partiellement juste, sa r√©ponse ne va pas tr√®s loin. Un r√©gime totalitaire se doit de d√©truire tout mouvement qui reconnaisse, ¬ę au-del√† de l’Etat, une solidarit√© internationale quelconque ¬Ľ. Le sort des Juifs guette, par cons√©¬≠quent, les francs-rrTa√ßons demain, et les chr√©tiens ensuite. Que de pr√™tres d√©j√† arr√™t√©s ou molest√©s ! Les Isra√©lites ne forment que le premier maillon d’une cha√ģne, et voil√† ¬ę pourquoi le probl√®me juif doit √™tre aujourd’hui √† l’avant-plan de nos pr√©occupations¬Ľ. (Sans doute mais, remarquons-le, ce

(p.336) clandestin n’y reviendra plus. Dans un tourbillon comme celui-l√†, une pr√©occupation chasse l’autre…).

M√™mes sursauts de d√©go√Ľt, mais aussi d’ignorance et d’inad√©quation, dans la presse clandestine bourgeoise de Li√®ge. D√©j√† en avril 1942, Chur¬≠chill Gazette s’√©tait √©tonn√©e. C’est une ¬ęrace forte¬Ľ, les Allemands de¬≠vraient donc l’admirer. D’accord, leurs anc√™tres sont responsables de la Crucifixion, mais J√©sus ne leur a-t-il pas pardonn√© depuis longtemps? Cette √©toile jaune serait un signe d’opprobre ? Retournons l’argument : saluons, plaignons et aidons ces victimes. ‚ÄĒ Viennent, en juillet, les d√©portations. ¬ę Respect aux pers√©cut√©s ! ¬Ľ s’exclame le m√™me auteur (ao√Ľt 1942). Ensuite, il essaie de r√©fl√©chir : Ces mesures ¬ę touchent coupables et innocents… S’il existe des coupables… qu’on les cite devant les tribunaux belges, qu’on les juge et qu’on les condamne ! Pas de ch√Ętiments collectifs ! Saluons-les, parce que nous avons des ennemis communs : l’Allemand et le collaborateur¬Ľ. ‚ÄĒ ¬ęCe sont nos fr√®res dans le malheur¬Ľ (septembre 1942) ‚ÄĒ une appr√©ciation qui sera confirm√©e, le mois suivant, par l’ordon¬≠nance sur le travail obligatoire en Allemagne. Confirm√©e, certes, mais du m√™me coup les Juifs sembleront, davantage encore, se diluer dans une pers√©cution g√©n√©rale. ‚ÄĒ En parall√®le, le Coq Victorieux r√©agit de la m√™me fa√ßon. D√©j√† le titre de son article est significatif : ¬ę Les tribulations d’Isra√ęl¬Ľ. La fuite en Egypte, remarque-t-il, d√©bouchait sur la libert√©; aujourd’hui, c’est un ¬ęd√©part pour l’esclavage¬Ľ. Les Allemands s’atta¬≠quent-ils aux ¬ę repr√©sentants de cette finance internationale ¬Ľ qu’ils vili¬≠pendent ? Mais non : leurs victimes sont des modestes, des artisans, des petits commer√ßants. On viendra nous dire : ce sont des √©trangers. Mais on ne les renvoie pas chez eux ! ¬ę On pourrait admettre, jusqu’√† un certain point¬Ľ, qu’on expulse des √©trangers. Encore faudrait-il que, ¬ętout au moins¬Ľ, on les laisse libres d’emporter leurs biens, ou qu’on leur laisse le temps de les r√©aliser. En plus, de la part de nos ¬ęprotecteurs¬Ľ, c’est imprudent, puisque cela provoque des r√©actions en faveur des pers√©cut√©s. C’est inhumain et ce n’est pas juste : on s√©pare des familles et on prive des gens de leur l√©gitime propri√©t√©. Un officier allemand aurait dit que ce serait ¬ęune mort sans blessure… vers des climats rigoureux de Pologne et d’Ukraine ¬Ľ. Ces crimes inspirent un ¬ę profond d√©go√Ľt ¬Ľ. Hitler n’aurait-il pas eu de m√®re? (ao√Ľt 1942). ‚ÄĒ Quant au bon Van de Kerckhove, r√©dacteur de Chut !, on a vu plus haut qu’en retard de deux guerres, il en √©tait encore aux voleurs de pendules et peu au fait des ¬ę progr√®s ¬Ľ r√©alis√©s depuis 1870. Il ne parle des Juifs qu’une seule fois, le 1er septembre 1942. La civilisation est ¬ę couverte de honte, √©crit-il. Il ne s’agit pas de prendre parti pour l’antis√©mitisme ou contre le s√©mitisme, de peser les arguments en faveur ou en d√©faveur (de ce) peuple ¬Ľ, mais de r√©pondre √† la question : ¬ę Le Juif est-il un homme comme vous et moi ? Oui ou non ? La r√©ponse est, ne peut √™tre que positive… On peut aimer les Juifs ou les d√©tester, c’est affaire de sentiment. Le sentiment n’a pas de prise sur un principe. ¬Ľ Et l’objectif de cette d√©portation, comment l’imagine-t-il ? Les hommes au travail forc√©, les femmes dans des camps ou des mines de sel, les filles pour

(p.337) le plaisir des soldats… ‚ÄĒ Encore un, parmi d’autres innombrables, qui attendra 1945 pour y voir plus clair…

Les d√©portations de l’√©t√© 1942 ont assur√©ment suscit√© un int√©r√™t indign√©. Il se traduira par une pointe aigu√ę dans la courbe des mentions √† d√©couvrir dans la presse clandestine ‚ÄĒ ce qui ne veut pas dire, tr√®s loin de l√† et r√©p√©tons-le, que tout le monde en parle. Il y a ceux qui ne voient rien du tout, et il y a ceux qui se contentent de signaler un fait √©pisodique : Le Bon Sens du 20 ao√Ľt 1942 rel√®ve l’arrestation d’une fillette rue de Flandre, √† Bruxelles. Soit, sur la totalit√© de sa collection, 8 lignes sur 13,000. ‚ÄĒ Ou encore, comme le faisait d√©j√† Bric √† Brac en f√©vrier 1942, on continue de joindre les Juifs aux autres pers√©cut√©s. ‚ÄĒ L’allusion au d√©icide ‚ÄĒ pour r√©futer l’argument, bien s√Ľr ‚ÄĒ repara√ģt en novembre 1942 dans la L√©gion Noire : ceux qui font de l’antis√©mitisme √† caract√®re religieux devraient se rappeler que tout ce que les textes liturgiques ont jamais demand√© contre les Isra√©lites, c’est ¬ędes pri√®res¬Ľ. ‚ÄĒ Aussi faiblement inform√© que les autres, Demany n’en parle qu’en octobre 1942, mais √† travers la d√©porta¬≠tion des travailleurs belges : ¬ę On s’y attendait un peu. Les Boches s’√©taient fait la main sur les Juifs. Les pogroms dans les quartiers Isra√©lites, c’√©tait la r√©p√©tition g√©n√©rale. Car, quand Hitler fait de l’antis√©mitisme, c’est signe que quelque chose ne va pas dans le grand Reich. Et c’est pourquoi l’occupant vient de publier ses ordonnances sur le travail obligatoire. ¬Ľ Plus loin, il reproche √† une dame juive de s’√™tre suicid√©e : ¬ę Le geste de Mme Hirsch est tragique, mais il est inutile. Ce qui importe en ce moment, c’est de vivre, de vivre pour l’√©crasement d’Hitler, le ch√Ętiment des tra√ģtres, de vivre pour h√Ęter notre lib√©ration ¬Ľ (R√©sistance, octobre 1942). ‚ÄĒ Le Pa¬≠triote, de Forest, retourne l’argument : ¬ę Je n’ai rien ni pour ni contre les Juifs, et je ne crois pas me tromper si j’estime que la grosse majorit√© des Belges se trouvent dans les m√™mes dispositions. Je suis le premier √† reconna√ģtre que les s√©mites poss√®dent quelques √©chantillons d’individus peu recommandables, mais… Notre pauvre Belgique a vu depuis le 10 mai 1940 le d√©veloppement remarquable d’une faune immonde de reptiles baveux, plus connus sous les vocables de rexistes et de VNV. Ne devons-nous donc conclure que tous les Belges ne sont que d’affreuses canailles ? ¬Ľ Conclusion: aidons-les (2 novembre 1942). ‚ÄĒ ¬ęBoucs √©missaires!¬Ľ s’√©crie Lib√©ration (FI). Les Juifs ¬ę sont d√©port√©s dans des camps de travail, √† l’√©tranger¬Ľ. Apr√®s eux viendra le tour des officiers et des soldats, puis des jeunes classes, puis des organisations catholiques (juillet 1942). ‚ÄĒ La Meuse, elle aussi, se m√©fie de ce qu’elle consid√®re comme une manŇďuvre de diversion : ¬ę II faut aider les Juifs. Il faut lutter contre l’occupant. ‚ÄĒ Le peuple de chez nous sait que les artisans de notre mis√®re ne sont pas les Juifs, mais l’occupant et ses valets. Accordons notre soutien √† toutes les victimes de l’oppresseur nazi mais sans distinction de cat√©gories. Ne tom¬≠bons pas dans le pi√®ge tendu ¬Ľ (ao√Ľt 1942). ‚ÄĒ Bec et Ongles consacre aux d√©portations vingt lignes sur douze pages, parle avec fureur de la ¬ę grande mis√®re des Juifs… exp√©di√©s, c’est le mot, vers une destination inconnue… Une fois de plus, l’Allemand prouve qu’il ne respecte rien… Haine et (p.338) vengeance! Telle est, MM. les nazis, la moisson qui vous est promise¬Ľ (ao√Ľt 1942).

Assez g√©n√©ralement, on fait surtout appel aux lois de l’humanit√©. ¬ę On d√©porte, on s√©pare les familles, √©crit la Voix des Belges du 15 ao√Ľt 1942, et ¬ę tout fait pr√©voir que les souffrances des d√©port√©s seront bien plus grandes encore quand ils seront dans les lieux de travail forc√© qui leur sont desti¬≠n√©s ¬Ľ. ‚ÄĒ ¬ę On peut penser ce qu’on veut du r√īle des Juifs, estime le Coup de Queue (Mons), les consid√©rer comme dangereux pour la s√©curit√© de l’Etat ou parfaitement inoffensifs, mais quel que soit le sentiment que l’on √©prouve √† leur endroit, il ne peut leur √™tre inflig√© des traitements barbares, inhumains, qui en fassent des esclaves ou du vil b√©tail. Ce sont des hom¬≠mes, faits comme les autres pour aimer, √™tre heureux, vivre librement √† la face de Dieu. ¬Ľ H√©las ! la morale nazie n’a que faire de ces √©vidences. Certains collabos, tel le quotidien Mons-Tournai du 1er ao√Ľt, poussent des cris de cannibales. Et ces Aryens ¬ę se pr√©tendent seuls dignes du nom d’hommes. Ah ! les barbares ! ¬Ľ (ao√Ľt 1942). ‚ÄĒ Constatons que, depuis les communistes et trotskistes jusqu’√† la droite bourgeoise, ce n’est qu’un cri de col√®re et d’indignation (du moins dans les feuilles qui en parlent), et cela dans les termes les plus durs. Toutefois, si le mot ¬ę extermination ¬Ľ appa¬≠ra√ģt dans le Monde du Travail de f√©vrier 1943, il est souvent associ√© √† des rumeurs fausses ou douteuses, un peu comme si, pressentant la v√©rit√©, on cherchait des arguments pour l’√©tablir avec certitude. ‚ÄĒ Une centaine de femmes et d’enfants auraient √©t√© gaz√©s √† Dusseldorf, nous apprend Chur¬≠chill Gazette de janvier 1943. ‚ÄĒ Et le Monde du Travail assure que 200 cadavres auraient √©t√© br√Ľl√©s au cr√©matorium d’Uccle (f√©vrier 1943). ‚ÄĒ Le Coq Victorieux croit savoir que des ¬ę milliers de Juifs, sans masques pro¬≠tecteurs…, cr√®veraient en trois jours dans des mines de sel ¬Ľ (janvier 1943). ‚ÄĒ Lib√©ration (FI) attendra d√©cembre 1943 pour affirmer l’existence d’une ¬ę campagne d’extermination des Juifs par les hitl√©riens, que des centaines de milliers sont tu√©s par fusillades, asphyxie, injections mortelles, etc. ¬Ľ, tandis que le m√™me mois, son homonyme braban√ßon utilise le m√™me mot, mais il le voit sous la forme d’¬ę √©puisants travaux forc√©s, nutrition insuffi¬≠sante et bastonnades jusqu’√† la mort¬Ľ. ‚ÄĒ En juillet-ao√Ľt 1943, le Coq Victorieux entame ‚ÄĒ avec quel retard ! ‚ÄĒ un reportage sur la caserne Dossin, tandis que Churchill Gazette, humour oblige, se livre au petit jeu des d√©finitions : ¬ę Juifs. Race responsable de toutes les guerres et de tous les malheurs. Exemple : la Belgique a √©t√© envahie par les Juifs le 4 ao√Ľt 1914 et le 10 mai 1940¬Ľ (mai 1943).

L’int√©r√™t commen√ßait √† fl√©chir. Pour le ranimer temporairement, il fallut les rafles de Juifs belges, cette fois, en septembre 1943. Le Peuple signale : ¬ę Les Allemands ont repris la chasse aux Juifs. De nombreux Juifs belges ont √©t√© arr√™t√©s ces derni√®res semaines (octobre 1943). ‚ÄĒ Fernand Demany se r√©veille : ¬ę Les pers√©cutions contre les Juifs recommencent. A Bruxelles, les nazis ont arr√™t√© une s√©rie de personnalit√©s juives (R√©sistance du m√™me mois). Les pers√©cutions ¬ę recommen√ßaient ¬Ľ ? Elles avaient donc cess√©, une fois franchie la fronti√®re belgo-allemande ? ‚ÄĒ Et √† cette occasion, (p.339) la L√©gion Noire publie des commentaires comme toujours assez fortement ¬ę d√©phas√©s ¬Ľ : elle parle de mauvais traitements, de gardiens l√Ęches qui, en plus, font signer √† leurs victimes des attestations comme quoi elles n’ont subi aucun s√©vice et qu’elles se tairont sur les circonstances de leur internement (octobre 1943). ‚ÄĒ A rapprocher d’un article de L’Alouette, qui √©voque l’¬ę inconfort ¬Ľ et la ¬ę salet√© ¬Ľ de la caserne Dossin, la discipline ¬ę prussienne ¬Ľ qui y r√®gne (le mot est significatif !), la nourri¬≠ture ¬ę insuffisante ¬Ľ, les gardes-chiourmes qui volent les aliments apport√©s de l’ext√©rieur (1er ao√Ľt 1943). On a parfois l’impression que cette presse patriote ¬ę imagine ¬Ľ des situations, mais qu’elle les imagine selon ses cat√©¬≠gories √† elle, qui sont loin de correspondre √† celles de l’ennemi ‚ÄĒ d’o√Ļ, n√©cessairement, une inadaptation. Sans √™tre tout √† fait ad√©quat, le Monde du Travail se rapproche davantage de la r√©alit√© lorsqu’il parle, ¬ę sans doute… de camps d’atrocit√©, antichambres pour d’√©pouvantables ago¬≠nies… ¬Ľ (d√©cembre 1943).

Chose √©tonnante, Front (FI) reprendra encore en mars 1944 une analyse pas bien diff√©rente de celle qu’on pouvait faire quatre ans plus t√īt : la distinction entre assimil√©s de longue date, ¬ęBelges comme les autres¬Ľ, et les immigr√©s, ¬ę pers√©cut√©s partout et depuis l’invasion aussi chez nous. Ils r√™vent d’un foyer national en Palestine ou ailleurs et, en attendant, ils se cachent et combattent. ¬Ľ ‚ÄĒ De fait, en cette p√©riode ultime qui √©tait devenue celle des rafles, des traques et des contr√īles, trois sortes de Juifs subsistaient dans notre pays : les rescap√©s de l’AJB, tol√©r√©s parce qu’ils pourraient √©ventuellement servir, des d√©nonciateurs √† la solde de la Ges¬≠tapo et, Dieu merci, un nombre malgr√© tout appr√©ciable de clandestins. Apr√®s octobre 1943, le th√®me redevient rarissime dans la presse patrioti¬≠que. Le destin d’une toute petite minorit√© de la population a disparu dans les brumes de l’Est, chacun a d’autres soucis, plus personnels ou plus imm√©diatement contraignants. Loin des yeux…

 

Les frénétiques de la collaboration

 

Mais qu’en pensait-on, pendant ce temps-l√†, chez les tenants d’une politique de pr√©sence puis, dans l’autre bord, celui de la collaboration et du collaborationnisme ? Chose remarquable, une politique de pr√©sence, re¬≠pr√©sent√©e par des quotidiens d’information, neutres et prudents, se main¬≠tint jusqu’au bout en pays flamand. L’exemple le plus caract√©ristique nous est donn√© par YAlgemeen Nieuws, version camoufl√©e du catholique Stan-daard que l’√©piscopat encourageait pour ne pas laisser le champ libre aux s√©paratistes et aux pa√Įens ‚ÄĒ et qu’apr√®s la Lib√©ration le m√™me √©piscopat r√©ussirait √† sauver des poursuites de la justice militaire. Ce journal se contenta, sobrement, de remarquer le 31 mai 1942 qu’un Juif ¬ęsera toujours un Juif¬Ľ, qu’il porte une √©toile ou non. ‚ÄĒ Het Vlaamsche Land, assez accessible aux th√®mes ¬ę officiels¬Ľ, attendra jusqu’en ao√Ľt 1942 pour publier une s√©rie d’articles sur ¬ę La question juive sous l’angle catholique ¬Ľ, (p.340) concluant que la religion ne pourrait que trouver profit (?) √† l’exclusion des Isra√©lites. ‚ÄĒ De bonne foi ou non, ce m√™me organe √©crira encore : ¬ę Le national-socialisme recherche √† tous √©gards une solution humaine, qui devrait servir de le√ßon √† nous-m√™mes et au monde entier ¬Ľ (20 juillet 1944). ‚ÄĒ C√īt√© francophone Le Soir, si prolixe et hargneux √† l’√©poque de ses d√©buts, devenait √† ce point de vue presque inexistant, de m√™me que la L√©gia, o√Ļ l’on ne retrouve plus que l’une ou l’autre petite remarque d√©plaisante. ‚ÄĒ Davantage encore que d’autres n√©erlandophones sous l’in¬≠fluence de DeVlag et sous la plume du fr√©n√©tique Ward Hermans, Gazet estimera dans un de ses ultimes num√©ros que Juifs ploutocrates et Juifs bolch√©vistes √©tant tous par vocation fauteurs de guerre, que l’Am√©rique ou la Russie l’emporte, en tout √©tat de cause le malin Juif serait toujours du bon c√īt√© (2 juin et 21 ao√Ľt 1944). ‚ÄĒ Dans l’ensemble toutefois, le th√®me s’√©tait dilu√© dans celui, plus vaste, d’une civilisation chr√©tienne menac√©e par le capitalisme et le marxisme, paradoxalement unis (Volk en Staat, 16-17 janvier 1944).

Ce qui nous m√®ne au VNV, enferm√© dans l’impasse d’un nationalisme flamand qu’il esp√®re (ou que, de plus en plus, il feint d’esp√©rer) r√©aliser dans le cadre de bonnes relations avec l’occupant. Volk en Staat se tient sur une r√©serve qu’un rapport de la Propaganda-Abteilung, dat√© de juin 1943, semble √† la fois comprendre et regretter. La collaboration ¬ę mod√©r√©e ¬Ľ √©tait submerg√©e de mat√©riel de propagande, mais rien ne l’obligeait √† l’utiliser, et elle l’utilisa peu : pour des raisons peut-√™tre en partie honora¬≠bles, l’administration militaire consid√©rait sans doute que ce silence pou¬≠vait avoir des c√īt√©s positifs ‚ÄĒ c’est-√†-dire favorables √† la paix int√©rieure et au camouflage qu’il importait de pr√©server.

Mais ‚ÄĒ refrain ‚ÄĒ il y avait la Milit√§rverwaltung, et d’autre part la SS. Bien que d√©sormais totalement inf√©od√© √† celle-ci, le Pays R√©el essayait de toucher (sans y arriver le moins du monde) un plus large public, et il maintenait donc, parfois, une certaine couleur d’humanit√©. En t√©moigne par exemple (toutes proportions gard√©es !) son num√©ro du 9 avril 1943, o√Ļ il s’indigne en apprenant que certaines commissions d’Assistance publique continuent de verser des secours √† des Juifs, m√™me √©trangers. Certes, ¬ę la mis√®re n’a pas de patrie¬Ľ, et nous-m√™mes avons toujours fait preuve de solidarit√© humaine. Nous avons d’ailleurs √©t√© pay√©s de retour, puisque l’Allemagne accueille nos enfants pour des vacances de grand air. Mais : ¬ę Les √©preuves qui frappent aujourd’hui les Juifs sont m√©rit√©es parce que ce peuple, par son action n√©faste dans le domaine international comme dans la vie interne des peuples, a fait tout pour pr√©cipiter l’humanit√© dans la guerre et dans les mis√®res morales et mat√©rielles. Le Juif a voulu la guerre… et aujourd’hui encore, veille √† ce que cette guerre perdure (sic) le plus longtemps possible. Que lui importent les souffrances des hommes, les d√©tresses des foyers… Ce n’est pas le sang juif qui coule… Le Juif profite de la guerre (dans les pays alli√©s et, chez nous, en faisant du march√© noir)… Qu’il y ait des Juifs malheureux, des Juifs √©prouv√©s par la maladie, par la mis√®re, nous voulons le croire, et nous ne serons jamais de ceux qui (p.341) s’opposeront √† ce que rem√®de soit apport√© √† ces cas exceptionnels. ¬Ľ Mais n’ont-ils pas, depuis le texte paru au Moniteur belge du 21 mars 1942 leur propre Association, express√©ment charg√©e de leur assistance ? Ils mange¬≠raient donc √† deux r√Ęteliers ? Le Christ l’a dit : on ne jette pas le pain des enfants aux chiens… ¬ę A l’heure o√Ļ notre peuple souffre et o√Ļ les efforts de tous les Belges sont n√©cessaires pour le sauver de la mis√®re, on ne jette pas le pain des enfants belges aux chiens, ni aux Juifs ! ¬Ľ

Dans le rapport de la Propagande Abteilung √©voqu√© plus haut 13, Rex, Algemeene SS (devenue Germaansche SS) et DeVlag √©taient chaudement f√©licit√©s. De fait, ‚ÄĒ encore un certain √©sot√©risme, que l’on peut opposer aux relatives prudences de la presse quotidienne ‚ÄĒ c’est dans leurs hebdo¬≠madaires ou mensuels r√©serv√©s √† un noyau central de militants que l’antis√©¬≠mitisme se manifeste dans toute sa puret√©. National-Socialisme, organe int√©rieur du mouvement rexiste √©tait-il pr√©cis√©, publie dans chacun de ses num√©ros une rubrique ¬ę Race ¬Ľ o√Ļ l’accent est surtout port√© sur la n√©ces¬≠saire harmonie qui r√®gne entre un corps et une √Ęme nordiques: le corps refl√®te l’√Ęme et vice-vers√†, et voil√† expliqu√©e l’antipathie instinctive que nous √©prouvons √† l’√©gard des juifs, dont l’aspect ext√©rieur trahit une mentalit√© qui nous est totalement √©trang√®re. Le Juif est un tar√©, et les tares biologiques emp√™chent l’√©panouissement des valeurs spirituelles (novem¬≠bre et mai 1943). ‚ÄĒ D’ailleurs, ¬ę le racisme est par soi-m√™me essentielle¬≠ment socialiste ¬Ľ, puisque le m√©lange des races affaiblit la souche et emp√™¬≠che l’√©closion des qualit√©s morales (avril 1944). ‚ÄĒ Et d’appeler √† la rescousse une citation de l’incontestable Henri Pirenne : ¬ę En d√©pit de la langue latine qu’ils ont conserv√©e, les Wallons nous apparaissent d√®s le 5e si√®cle comme un peuple germanique¬Ľ (f√©vrier 1944). ‚ÄĒ Dans le dernier num√©ro (15 ao√Ľt 1944), la fureur antisovi√©tique se traduit par des chiffres attribuant √† l’URSS 1,77 % de population juive, mais un cadre de diri¬≠geants o√Ļ cette infime minorit√© monopoliserait les postes √† concurrence de 76 √† 100 %…

Si, dans le parti rexiste, L√©on Degrelle semblait plut√īt se d√©sint√©resser de la question ‚ÄĒ il se r√©servait l’image h√©ro√Įque du guerrier europ√©en ‚ÄĒ, son bras droit Victor Matthys ne m√Ęchait pas ses mots. Voici, d’apr√®s National-Socialisme de janvier 1943, des extraits du discours qu’il avait prononc√© au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles le 25 octobre 1942 : ¬ę La r√©volution se fera, faut-il le dire, contre les Juifs √† galette et contre ceux qui n’en ont pas. Lorsque nous agirons ce sera radical. Apr√®s huit jours il n’y aura plus de question juive dans le pays, parce qu’il n’y aura plus un Juif. ‚ÄĒ Cette question doit √™tre envisag√©e d’une mani√®re r√©aliste, sans l’ombre d’une sensiblerie ¬Ľ. ‚ÄĒ Que de souffrances ils nous ont inflig√©es: les ban¬≠quiers Franck et Barmat, l’¬ę ersatz ¬Ľ de Juif Van Zeeland, Imianitoff qui voulait bolch√©viser la m√©decine belge (note de l’auteur : il s’agit d’un faux

 

13 Rapport ¬ę Das Judentum in Belgien ¬Ľ (juin 1943), conserv√© √† l’Instituut voor Oorlog-sdocumentatie d’Amsterdam et cit√© par E. De Bens : De Belgische dagbladpers onder duitse censuur, Kapellen 1973, pp. 468-469.

 

(p.342) m√©decin, attach√© au cabinet de la Sant√© publique, condamn√© √† la prison en 1939), les professions envahies… C’est bien tard qu’on leur a impos√© l’√©toile, ¬ę ces √©toiles qui sont d’ailleurs devenues des √©toiles filantes ¬Ľ… Ces deux guerres qu’ils ont voulues… Leur ¬ę litt√©rature perverse ¬Ľ… Mais leur plus grand crime est sans doute d’avoir corrompu le socialisme, sain √† l’√©poque de ses fondateurs aryens, ensuite r√©duit par eux √† ¬ę un internatio¬≠nalisme sans fondement dans le r√©el, vid√© de sa v√©ritable substance r√©volu¬≠tionnaire… ¬Ľ ‚ÄĒ ¬ę Pas de piti√© pour eux aujourd’hui malgr√© leur habilet√© √† la susciter par leur pleurnicheries hypocrites chez les √Ęmes √©motives… Les mesures prises √† leur √©gard sont extr√™mement lib√©rales. On leur a fait porter l’√©toile, on les renvoie l√† d’o√Ļ ils sont venus et on les fait travailler : quoi de plus logique et de plus humain ! ¬Ľ II ne reste qu’√† les expulser jusqu’au dernier, y compris les officiers d’√©tat-civil qui favorisent des accouplements monstrueux ¬Ľ (allusion √† des mariages jud√©o-aryens de complaisance) : valets des Juifs, ils partiront avec les Juifs. ¬Ľ

On reste pantois devant cette logique parano√Įaque, on en cherche les pr√©misses, et on trouve. Il est vrai que dans les ann√©es trente, d’assez nombreuses voix juives s’√©taient √©lev√©es pour d√©noncer les dangers qui mena√ßaient leur communaut√© en Allemagne, et il n’est que trop vrai que ces appels rendaient un son belliqueux tr√®s mal re√ßu par une opinion √† peine sortie de l’affreuse guerre pr√©c√©dente, o√Ļ chacun esp√©ra, jusqu’√† la derni√®re minute, voir sauver la paix. Les extraordinaires d√©lires d’un L.F. C√©line n’ont pas d’autre explication : cet homme d’extr√™me-gauche, paci¬≠fiste absolu, croyait dur comme fer √† l’existence d’un complot juif interna¬≠tional : tuer des millions d’Aryens s’il le fallait, mais sauver 150000 Isra√©lites allemands…

Le germanique flamand De SS Mon, lui, porte davantage l’accent sur deux th√®mes : la n√©cessaire puret√© de la race, et les dangers d’un m√©tissage juif. M√©tissage voulu, d’ailleurs, et c’est une des armes que ce peuple a utilis√©es pour gagner ¬ę sa ¬Ľ guerre et nous d√©naturer, affaiblir, pervertir et en fin de compte bolch√©viser (6 f√©vrier 1942). ‚ÄĒ L’iconographie est appel√©e √† la rescousse. On met en regard deux portraits : le leader jud√©o-bolchevik dont le mufle respire la haine sauvage, l’ambition satanique, la volont√© de domination hyst√©riquement exacerb√©e, tandis que le visage aryen refl√®te l’esprit d’entreprise b√Ętisseur, l’intr√©pidit√© tranquille, la soli¬≠dit√© des racines: une √Ęme loyale et pure (11 avril 1942). ‚ÄĒ Les Ňďuvres d’art en t√©moignent : un couple √† la Arno Breker exprime ¬ę la plus noble grandeur ¬Ľ ; vu par un cubiste jud√©o-bolchevik, on n’y voit plus que ¬ę d√©g√©¬≠n√©rescence ¬Ľ et ¬ę insulte √† la grandeur humaine ¬Ľ (23 mai 1943). ‚ÄĒ Pou¬≠vons-nous livrer √† ces germes de mort ce ¬ę sang nordique, h√©ritage sacr√© ¬Ľ ? (8 ao√Ľt 1942). ‚ÄĒ La France l’a fait, pour son malheur. Gr√Ęce √† ses origines franques, elle s’√©tait plac√©e √† l’avant-garde de la civilisation : la voil√† sur le d√©clin, irr√©versiblement m√©tiss√©e (13 septembre 1943). ‚ÄĒ D’ailleurs nous ne sommes pas antis√©mites, mais antijuifs. Les Arabes sont des s√©mites purs, donc respectables, ils se sont bien gard√©s, eux, de se m√™ler √† un ramassis de b√Ętards dont la seule mission consiste √† pourrir les autres (3¬† (p.343) avril 1943). ‚ÄĒ Une photo repr√©sente la cath√©drale de Cologne bombar¬≠d√©e : un ¬ę attentat juif ¬Ľ (18 septembre 1943). ‚ÄĒ Le dernier num√©ro, celui du 2 septembre 1944, publie un article sur la ¬ęJoyeuse entr√©e des Juifs √† Paris ¬Ľ. Il traite du cours, favorable aux Am√©ricains, impos√© par la mon¬≠naie d’occupation. Les autres arguments ne valaient pas l’encre d’un com¬≠mentaire, celui-ci m√©rite quelques mots, parce que le fait est peu connu ou oubli√©. Le gouvernement belge install√© √† Londres √©tait rest√© pleinement d√©positaire de la souverainet√© nationale ; il fut trait√© de Puissance √† Puis¬≠sance par les Anglo-Am√©ricains. Bien diff√©rente √©tait la position du g√©n√©¬≠ral De Gaulle, puisqu’il n’√©tait pas encore juridiquement reconnu. Les lib√©rateurs d√©barqu√®rent donc dans un pays en principe du moins ¬ę oc¬≠cup√©¬Ľ, avec 80 milliards de faux francs que la Banque de France eut √† racheter par la suite…

Enfin Balming, p√©riodique de DeVlag se voulant culturel, nous mon¬≠tre le beffroi de Bruges tendant les bras √† celui de Dantzig et exalte le pass√© grand-germanique dans des articles qui sont loin d’√™tre tous mauvais. Les m√™mes poncifs antis√©mites sont ressass√©s d’un bout √† l’autre ; l’in√©vitable Ward Hermans et un certain Emiel Francken s’y partagent la besogne.

Que penser de cet article de Cassandre, d√Ľ √† la plume d’un fasciste italien, Massimo Rocca ? ¬ę Mais on ne martyrise pas les Isra√©lites, on ne les prive pas de leur qualit√© d’hommes quand on les oblige √† s’avouer et quand on les consid√®re ‚ÄĒ sauf quelques exceptions individuelles ‚ÄĒ comme √©tran¬≠gers √† l’Europe, √† son histoire et √† son esprit ; quand on leur interdit une influence excessive sur la pens√©e, hors de proportion avec leur valeur et leur nombre ; quand on emp√™che leur mainmise sur l’√©conomie et l’√©duca¬≠tion du pays, ainsi que toute participation √† son gouvernement¬Ľ (16 janvier 1944). Camouflage plus ou moins volontaire, sinc√©rit√© relative, qui nous le dira ? Seule certitude : l’homme est sur la d√©fensive. ‚ÄĒ Comme l’avait √©t√© De SS Man du 3 octobre 1942, rapportant que le cur√© d’un village flamand avait demand√© ¬ę des pri√®res pour nos fr√®res juifs pers√©cu¬≠t√©s ¬Ľ : ce singulier pr√™tre ¬ę regretterait-il que le peuple √©lu de Dieu soit enfin oblig√© de travailler?¬Ľ.

On comprend qu’√† partir de 1943, la SS ait tout mis√© sur Rex, la Germaansche SS et DeVlag : les deux premiers tr√®s peu nombreux et le troisi√®me en apparence plus √©toff√© ‚ÄĒ mais que penser de ses chiffres √©norm√©ment gonfl√©s par l’adh√©sion obligatoire des travailleurs en Allema¬≠gne, dont les cotisations √©taient retenues d’office sur leurs salaires? Les pr√©curseurs tel que Ren√© Lambrichts et le Dr. Ouwerx ‚ÄĒ nous parlerons de ce dernier plus loin ‚ÄĒ avaient √©t√© utiles, mais ils avaient fait leur temps. Pour mieux les contr√īler, on fit pression sur Lambrichts pour qu’il int√®gre son groupe dans DeVlag, ce qu’il refusa ; Ouwerx se montra plus docile et se rapprocha de Rex. Mais ceci devient de la tr√®s petite histoire…

Pour la grande histoire en revanche, il reste l’exemple hallucinant d’un g√©nocide bureaucratique, tel qu’ont pu le concevoir des cerveaux d√©shu¬≠manis√©s par un raisonnement id√©ologique, et l’ex√©cuter des hommes de main dans la discr√©tion d’un r√©gime totalitaire. Le silence ne fut vraiment (p.344) bris√© qu’en 1945. Au cours des ann√©es ant√©rieures, ce silence du nazisme est bien compr√©hensible, mais on ne fr√©quente pas impun√©ment un tel syst√®me ‚ÄĒ f√Ľt-ce pour le combattre. Le totalitarisme pourrit tout ce qui l’entoure, parce qu’il ne joue qu’en application de ses r√®gles √† lui. Resterait √† expliquer un autre silence : celui du monde libre, de ses autorit√©s politi¬≠ques et morales, de ses mass m√©dia. 11 y a moyen d’ailleurs, et d’une mani√®re tr√®s convaincante. Mais ce n’est plus ici notre propos.

Un mot peut-√™tre encore, qui nous fera redescendre dans un terre √† terre imm√©diat et quotidien, d’autant plus significatif sans doute. Il n’est pas tout √† fait exact de dire que les ondes londoniennes n’ont jamais mentionn√© le sujet. Titulaire d’une √©mission religieuse √† la Radiodiffusion nationale belge (sous contr√īle du gouvernement Pierlot), le P√®re Dantinne y consacra son √©mission du 13 f√©vrier 1944 ‚ÄĒ nous disons bien : 1944. En termes que voici r√©sum√©s. Les Juifs doivent √™tre consid√©r√©s par nous comme des fr√®res et toutes les raisons de droit naturel, longuement d√©ve¬≠lopp√©es, nous imposent ce devoir. Tout de m√™me, il faut bien qu’on se pose la question, pourquoi leur histoire est-elle parsem√©e de malheurs ? La seule explication qui puisse venir √† l’esprit, c’est qu’ils se sont rebell√©s contre le vrai Dieu. Et de conclure : la solution de leurs probl√®mes serait donc qu’avec le soutien de notre ¬ę charit√© compatissante ¬Ľ, ils en arrivent √† entrer dans la foi chr√©tienne 14. ‚ÄĒ Est-il monstrueux de supposer qu’en 1944, il devait encore y avoir infiniment plus de Belges pour approuver les analyses du P√®re Dantinne plut√īt que celles de Rex ou DeVlag ?

 

14 CREHSGM. Fonds Inbel, n¬į 530.

 

(p.348)

Les p√©riodes troubl√©es ne manquant jamais de faire voler en miettes la mince couche de raison qui recouvre, dans le cerveau humain, un univers d’instincts et de superstitions. D√®s qu’on ne comprend pas, on rationalise de travers √† la fa√ßon des id√©ologues, ou on se met carr√©ment √† d√©lirer : combien de personnes n’y a-t-il pas eu, aussi bien en 1914 qu’en 1940, pour croire dur comme fer √† certaines proph√©ties de Sainte-Odile qui annon√ßaient la victoire pour une date d√©termin√©e? D√®s qu’une guerre √©clate, les √©glises deviennent trop petites pour accueillir les fid√®les (qu’on veuille bien ne pas mal interpr√©ter cette remarque : disons simplement que ces fid√®les-l√† ne sont pas de la meilleure qualit√©). D√©j√† le g√©n√©ral Ludendorff, dans les ann√©es vingt, voyait le destin du monde r√©gl√© par un obscur conclave, r√©uni Dieu sait o√Ļ et paradoxalement compos√© de Juifs, de J√©suites et de francs-ma√ßons. D’autres imaginent, d’une mani√®re caricatu¬≠rale, une conspiration de capitalistes ou des ¬ę deux cents familles¬Ľ. Bouc √©missaire, puis victime, le monde juif est aussit√īt retourn√© comme un gant pour incarner toutes les abominations agressives et oppressives qui d√©so¬≠lent la plan√®te. D’ennemis de la chr√©tient√©, les ma√ßons deviennent, dans un contexte modifi√©, d’excellents patriotes puis, une g√©n√©ration plus tard, d’honorables spiritualistes dont il convient de se rapprocher pour combat¬≠tre un mat√©rialisme envahissant.

 

(p.355) ¬†¬ę Fascisme ¬Ľ ?

 

Ce ph√©nom√®ne fasciste ‚ÄĒ et ce mot tant galvaud√© ‚ÄĒ m√©ritent d’√™tre examin√©s d’un peu plus pr√®s : cela nous permettra peut-√™tre de mieux comprendre la situation dans laquelle se trouv√®rent des Belges, responsa-

(p.356) bles et conscients √† des titres et des degr√©s divers, entre 1940 et 1944. On le sait, maintenant, qu’un syst√®me totalitaire s’√©tait peu √† peu √©tabli en Allemagne ; mais que savait-on du mot, que connaissait-on de la chose ? En g√©n√©ral, on disait plut√īt ¬ę dictature ¬Ľ, ou ¬ę r√©gime autoritaire ¬Ľ. D’au¬≠tres parlaient de ¬ę fascisme ¬Ľ, un vocable susceptible des interpr√©tations les plus vagues. A l’extr√™me-gauche, on y voyait √† la limite √† peu pr√®s l’√©quiva¬≠lent de non-communisme, ce qui dispensait de creuser plus √† fond, et surtout, d√©tournait le bon peuple de comparaisons g√™nantes avec le totali¬≠tarisme sovi√©tique. Fascistes, Hitler et Franco, Pinochet et les colonels grecs, mais bien entendu, ni Staline ni le g√©n√©ral Jaruselski. ¬ę Je l’ai constat√© depuis longtemps, avait dit Henri Rochefort, ce sont les mots dont je ne connais pas le sens qui rendent le mieux ma pens√©e. ¬Ľ La pens√©e d’un pamphl√©taire, certes ; mais celle de certains professeurs d’universit√©, et dans des facult√©s de science politique encore bien ? Or, entre une dictature, un fascisme et un totalitarisme, il y a des convergences et des zones floues qui se chevauchent, mais les lignes de force fondamentales restent distin¬≠ctes.

Depuis la Rome antique, la dictature, en g√©n√©ral militaire, est un exp√©dient dont on imagine qu’il permettra de sortir d’une situation inextri¬≠cable, voire d√©sesp√©r√©e. Une telle usurpation n’√©tait pas √† la mode dans la partie √©volu√©e de l’Europe des ann√©es trente et, √ī paradoxe, on pourrait r√©trospectivement le regretter. Pur jeu de l’esprit, un g√©n√©ral von Schlei-cher (assassin√© en 1934) ou un g√©n√©ral von Blomberg (√©cart√© par des m√©thodes honteuses en 1938) eussent saisi le Reich dans une poigne ferme, gel√© la situation politique, profit√© d’une conjoncture √©conomique en voie d’am√©lioration et de la perte de vitesse qui d√©j√†, √©tait manifeste au sein des partis extr√©mistes. Schleicher avait d’ailleurs quelque chose de semblable dans l’esprit : il ne fut pas soutenu par les masses syndicales, et il recula devant la perspective d’un assaut conjugu√© des milices nazies et communistes. Cessons de r√™ver pour en venir √† une constatation qui nous para√ģt solide. L’ordre ainsi restaur√© n’aurait certes rien eu de d√©mocrati¬≠que ; du moins aurait-il eu cet avantage de n’√™tre appuy√© ni sur une doctrine ni sur un parti ‚ÄĒ donc d’√™tre et de ne se vouloir qu’essentielle¬≠ment transitoire. Les pires abominations qui allaient suivre nous eussent √©t√© √©pargn√©es.

Une dictature de ¬ę droite ¬Ľ est pleinement autoritaire. Elle se fonde sur un syst√®me d’une grande simplicit√©. Sous les ordres du chef se r√©partis¬≠sent, √† tous les niveaux hi√©rarchiques, les doses variables d’ob√©issance et de responsabilit√©. Aucun parti unique n’est porteur d’un quelconque message id√©ologique : on se contente de maintenir, de figer par la contrainte les valeurs √©tablies et les cadres socio-√©conomiques pr√©existants (donc √©ven¬≠tuellement de ¬ę gauche ¬Ľ : voir la Pologne actuelle). Dans les rares cas o√Ļ un tel parti est cr√©√© ou tol√©r√©, il ne joue qu’un r√īle d’encadrement et de mobilisation de la masse populaire. En bref ‚ÄĒ et ceci est fondamental ‚ÄĒ, bien que confisqu√©e au profit d’un seul homme, la souverainet√© de l’Etat reste intacte ; mieux, elle est accrue. Par la force des choses, le r√©gime

(p.357) devient policier. Tel fut entre beaucoup d’autres le franquisme, exemple d’autant plus significatif que l’Espagne poss√©dait un mouvement fasciste ‚ÄĒ peut-√™tre le plus exemplaire de tous ‚ÄĒ mais cette Phalange, justement, fut d√©mantel√©e et r√©duite par le dictateur √† une fonction symbolique d√®s 1937. Franco fut un Salazar encore plus muscl√©, chacun est libre de lui attribuer les qualificatifs les plus malsonnants, sauf celui de fasciste. Plusieurs causes peuvent expliquer que son r√©gime ait dur√© si longtemps ; la principale pourrait se trouver dans les structures encore archa√Įques du pays. Il y rem√©dia du reste, et √† moyen terme creusa sa propre tombe en d√©veloppant une classe moyenne qui, en 1936, n’existait qu’√† l’√©tat embryonnaire.

Avec le fascisme en g√©n√©ral, nous entrons dans un domaine d’autant plus complexe qu’il emmagasine √† des doses vari√©es les √©l√©ments doctri¬≠naux et les phantasmes les plus disparates. M√™me s’il incorpora certains th√®mes remontant √† la plus haute Antiquit√©, et qui devaient lentement refaire surface apr√®s son d√©c√®s officiel, la r√©union de ces composantes offre quelque chose de tellement unique et original qu’on est bien oblig√© de le consid√©rer comme un ph√©nom√®ne particulier, inscrit entre deux dates pr√©cises (la fin de chacune des guerres mondiales) et dont toute la difficult√© consiste √† lui donner une d√©finition. Contrairement √† la dictature banale que nous venons d’√©voquer, ce fut en tout cas une manifestation se voulant r√©volutionnaire, et le produit d’une soci√©t√© industrialis√©e. Une cons√©¬≠quence, au premier chef, de l’√©pouvantable traumatisme politique, √©cono¬≠mique, social et psychologique caus√© par la Grande Guerre. On ne passe pas quatre ann√©es de souffrances et de sacrifices dans les tranch√©es sans en sortir d’autant plus marqu√© qu’une fois la paix revenue, la vanit√©, l’inutilit√© de ces combats se r√©v√®lent avec √©vidence. Les probl√®mes n’ont pas √©t√© r√©solus, ils se sont aggrav√©s. L’¬ę ennemi ¬Ľ int√©rieur a donc remplac√© l’¬ę en¬≠nemi ¬Ľ ext√©rieur ; il faudra continuer la lutte dans un m√™me esprit nationa¬≠liste, par les m√™mes m√©thodes militaires, dans un m√™me coude √† coude fraternel et viril. Tous les leaders fascistes ont √©t√© des anciens combattants ‚ÄĒ m√™me Degrelle qui, trop jeune en 1914, fit l’√©volution inverse et termina sa carri√®re sous l’uniforme du soldat. Autre choc : le coup d’Etat l√©ninien et la r√©volution bolcheviste commenc√©e en 1917. Cette r√©volution s’accompagna d’un long et cruel bain de sang qui s’√©chelonna sur des ann√©es (avant de resurgir de plus belle, en 1930), et qui engendra l’image bien connue de l’¬ę homme au couteau entre les dents¬Ľ : ce fut l’origine d’une r√©action de peur chez les uns, de loin les plus nombreux, et d’un fallacieux espoir au sein de la classe ouvri√®re. L’id√©al d’un socialisme √† visage humain subsista bien dans le Labour et dans les partis belge, fran√ßais et allemand, mais n’oublions pas que si maintenant, le socialisme sous des formes vari√©es (et souvent inconciliables) a conquis l’Europe et une grande partie de la plan√®te, il n’y eut jamais, entre 1917 et 1945, qu’un seul mod√®le de socialisme appliqu√© : le stalinisme. On conviendra g√©n√©ralement que s’il put aveugler une partie de l’opinion, il rev√™tit aux yeux de tous les autres un aspect fort peu s√©duisant. Pour s’en pr√©server, ‚ÄĒ autre racine importante du fascisme ‚ÄĒ une d√©mocratie parlementaire en crise, d√©pas-

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s√©e par des probl√®mes √©conomiques, mon√©taires et techniques nouveaux, apparut √† beaucoup comme de moins en moins fiable et cr√©dible. Non seulement elle ne ma√ģtrisait gu√®re le chaos engendr√© par le terrible conflit, mais bien des gens commenc√®rent √† se dire que les lib√©raux tol√©rant les socialistes et les socialistes tol√©rant le communisme, tout le syst√®me ris¬≠quait de glisser vers Staline comme le plus mince ruisseau finit par aboutir √† l’oc√©an. Ne serait-on pas oblig√©, pour le vaincre, d’adopter les nouvelles m√©thodes de combat qu’il avait lui-m√™me inaugur√©es (violence, pragma¬≠tisme cynique, encadrement de la nation par un parti unique, etc.) ? La guerre n’avait pas tu√© que des hommes, par millions ; elle avait brutale¬≠ment ruin√© les valeurs bourgeoises de scientisme, de rationalisme, d’indivi¬≠dualisme et de foi dans un progr√®s sans limites qui avaient eu cours jusqu’en 1914. Quelle valeur pouvait avoir un arbre qui avait port√© de si tristes fruits? L’irrationnel resurgissait. Ce d√©sarroi g√©n√©ral fut quelque peu masqu√© par l’ivresse de la victoire dans des pays de tradition d√©mocra¬≠tique plus ancienne. Il toucha davantage l’Italie victorieuse mais frustr√©e, et surtout l’Allemagne, o√Ļ la d√©faite fut consid√©r√©e comme injuste et inexplicable autrement que par la trahison. Toutefois, ces angoisses et ces rancŇďurs se seraient r√©sorb√©es si une autre cons√©quence de la guerre n’√©tait venue jouer avec une force d√©terminante : la d√©s√©quilibration du corps social au d√©triment de couches qui, en plus, avaient √©t√© davantage saign√©es par le conflit : la petite et moyenne bourgeoisie. L’immense gas¬≠pillage d’or se paya, r√©trospectivement, par une inflation qui fit tomber le franc au septi√®me de sa valeur, et le mark √† z√©ro. Incompr√©hensifs et indign√©s, ceux qui ne poss√©daient que du papier ou des revenus bloqu√©s en monnaie fondante furent profond√©ment touch√©s. Leur col√®re se porta sur le ¬ę Boche ¬Ľ qui refusait de payer ‚ÄĒ ou ailleurs sur les anciens Alli√©s qui non seulement avaient vaincu par tricherie, mais abusaient maintenant de leur force pour d√©valiser la grande bless√©e, et aller extraire de ses poches les derni√®res pi√®ces d’or qui pouvaient encore s’y trouver. ¬ę Deutschland erwache ! ¬Ľ Un r√©volutionnarisme confus se d√©veloppa dans une classe moyenne d’autant plus angoiss√©e qu’elle voyait, √† sa droite, un grand capital qui se d√©brouillait plut√īt bien, et √† sa gauche une classe ouvri√®re psychologiquement et mat√©riellement moins touch√©e parce que d√©fendue, elle, par ses organisations syndicales.

1925 apporta un apaisement passager ; les blessures subsist√®rent, mais le redressement √©conomique les camoufla, en partie au profit de b√©n√©ficiai¬≠res nouveaux. Le r√©pit fut de courte dur√©e. Pendant un bref laps de temps, l’Europe se crut revenue √† la ¬ę normale ¬Ľ, s’imagina avoir retrouv√© sa place pr√©pond√©rante dans le monde, alors qu’en r√©alit√© elle vivait au centre d’une cha√ģne financi√®re dont elle ne poss√©dait plus la ma√ģtrise : les Etats-Unis d√©versaient leurs milliards sur l’Allemagne laborieuse, qui pouvait ainsi payer les int√©r√™ts de ces emprunts et les R√©parations dues aux anciens Alli√©s, lesquels redevenaient en mesure de r√©gler les annuit√©s des dettes contrac¬≠t√©es en Am√©rique pendant la guerre. Une cha√ģne se casse √† son maillon le plus faible : c’est ce qui se produisit √† Wall Street en octobre 1929.

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Cette fois, la grande crise eut des effets radicaux. Le monde entier fut frapp√©, et par ricochet l’Allemagne d√©pendante au plus haut degr√©. La classe paysanne y fut agress√©e par une chute verticale des prix, le ch√īmage y atteignit les six millions (un ch√īmage au contenu tr√®s diff√©rent de celui que recouvre, aujourd’hui, le m√™me mot), et d’innombrables faillites tou¬≠ch√®rent une fois de plus, non point tant les grosses firmes (plus solides ou aid√©es par l’Etat), mais essentiellement les petites et moyennes entreprises qui, jusque-l√†, avaient pu modestement d√©passer les limites de la rentabi¬≠lit√©. Les classes moyennes, commer√ßantes et artisanales, entr√®rent dans un processus de prol√©tarisation ¬ę en cols blancs ¬Ľ. En th√©orie, on aurait pu les imaginer tendant la main √† la classe ouvri√®re, elle aussi en d√©tresse (c’est ce qu’un Spaak et un De Man, dans la Belgique d√©mocratique, allaient faire avec un certain succ√®s). Outre-Rhin, cela se produisit sous la forme la plus f√Ęcheuse, en coop√©ration avec la partie non politis√©e et non encadr√©e de la classe ouvri√®re : longtemps plus que marginal, le nazisme s√©duisit √† la fois la fiert√© nationaliste (m√©pris pour les ¬ęcriminels de novembre 1918¬Ľ, camouflage d’attachement aux valeurs ¬ęrespectables¬Ľ) et l’espoir d’une r√©volution sociale gu√®re d√©finie, mais dont on attendait au moins qu’elle r√©soudrait la crise et r√©aliserait un ordre plus juste en coupant l’herbe sous le pied d’un communisme qui faisait horreur.

Staline, du reste, joua dans les ann√©es trente un double r√īle dont les cons√©quences catastrophiques ne sauraient √™tre surestim√©es. D’abord l’al¬≠li√© objectif du nazisme dont sa presse allemande reproduisait les th√®mes nationalistes, revanchards et anti-ploutocratiques, il contribua √† le porter au pouvoir. Ensuite, il fit sensation en 1935 en op√©rant un virage √† 180 degr√©s qui renversa tous les mots d’ordre classiques de sa propagande et d√©concerta en France, en Belgique et ailleurs bien des esprits qui lui avaient fait jusque-l√† une confiance religieuse. Non seulement l’U.R.S.S. commen√ßait √† se faire ouvertement nationaliste, mais ses antennes ext√©¬≠rieures rejetaient le pacifisme si profond√©ment implant√© √† l’extr√™me-gau-che de l’√©ventail politique, glorifiaient l’arm√©e et la d√©fense nationale en r√©gime capitaliste, cessaient de consid√©rer les socialistes comme des fr√®res jumeaux du fascisme, tendaient ¬ęla main aux cur√©s¬Ľ, ressuscitaient les th√®mes du vieux jacobinisme bourgeois et pr√īnaient une alliance qui pourrait s’√©tendre, contre le fascisme, jusqu’aux milieux les plus r√©action¬≠naires. On mesurera difficilement le trouble qui en r√©sulta dans les milieux les plus traditionnels de l’extr√™me-gauche : si les d√©mocrates id√©alistes tinrent bon, nombreux furent les esprits et, surtout, les temp√©raments qu’aujourd’hui on appelle gauchistes qui s’en all√®rent grossir les rangs de ceux qui, au sein du fascisme, aspiraient sinc√®rement √† une r√©volution sociale. En France, Jacques Doriot repr√©senta spectaculairement cette tendance mais partout, jusque sous l’occupation nazie, bien des hommes, happ√©s par une √©volution logique, se laiss√®rent engager dans une courbe qui les mena de l’extr√™me-gauche vers ‚ÄĒ le serpent qui se mord la queue ‚ÄĒ ce qu’on a coutume de consid√©rer un peu vite comme une extr√™me-droite.

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Dans la vieille Allemagne dont les couches aristocratiques et grand-bourgeoises avaient donn√© √† notre civilisation ses valeurs les plus √©lev√©es, mais √† un moindre degr√© dans les pays de plus ancienne d√©mocratie, certaines classes populaires et petites-bourgeoises se laiss√®rent hypnotiser par ces mouvements. Le besoin le plus √©l√©mentaire de l’homme le porte √† faire ses trois repas par jour, et moins la d√©mocratie repr√©sentative est implant√©e dans les masses, plus on y trouvera les nombreux desperados pr√™ts √† confier leur sort et leur salut aux ¬ę terribles simplificateurs ¬Ľ qui d√©signeront du doigt un ennemi, un responsable d’autant plus abhorr√© que son action est souterraine, impalpable ou m√™me carr√©ment mythique.

Le fascisme, ou le national-socialisme premi√®re mani√®re est donc un mouvement (plut√īt qu’un parti, le mot tendait √† se d√©pr√©cier) dont les racines doivent √™tre cherch√©es, directement ou indirectement, dans tous les maux, les d√©stabilisations ou les phantasmes engendr√©s ou r√©activ√©s par la Grande Guerre. Sans elle, il est incompr√©hensible, de m√™me qu’il pr√©pare et explique la seconde catastrophe ‚ÄĒ en cherchant, car tout cela est complexe, dans certains cas √† l’√©viter. Cette fonction est claire dans certai¬≠nes cat√©gories belges et fran√ßaises, o√Ļ il n’est pas du tout √©vident que le soudain pacifisme de ces milieux, √† partir de 1936, soit d√Ľ √† de quelcon¬≠ques affinit√©s id√©ologiques. Une certaine aristocratie tendait alors √† rejoin¬≠dre le prol√©tariat pacifiste: en septembre 1939, L√©opold 111 le grand seigneur id√©aliste, Robert Poulet le maurrassien et De Man le socialiste envisageaient le ph√©nom√®ne guerre, sous l’angle √©thique et esth√©tique, √† peu pr√®s de la m√™me fa√ßon. L’avenir de l’Europe en g√©n√©ral, lui aussi, les angoissait, on ne saurait dire √† tort.

Loin d’√™tre une extr√™me-droite pure, le fascisme pr√©tendait synth√©ti¬≠ser, syncr√©tiser √† la fois les valeurs traditionnelles et la justice sociale. La Phalange espagnole, par exemple, avait mis √† son programme, sous l’im¬≠pulsion de Jos√©-Antonio Primo de Riveira, parall√®lement une tranche de droite (autorit√©, religion, grandeur et unit√© de l’Espagne) et un volet de gauche (nationalisation des banques, pouvoirs √©tendus aux syndicats et, √ī merveille, r√©forme agraire). Sa sinc√©rit√© √©tait hors de doute, comme celle de bien des nazis, doriotistes et autres, et qu’il n’en soit rien sorti ne doit pas trop nous surprendre : en histoire contemporaine, les d√©raillements sont plus nombreux que les r√©ussites, les meilleures intentions peuvent tourner au cauchemar, et nous aurons la charit√© de ne pas aligner les exemples (de ¬ę gauche ¬Ľ) qui se pressent sous la plume. En plus, on ne se rendait pas compte que le syst√®me passerait par un Etat policier, pour aboutir √† peu pr√®s in√©luctablement au totalitarisme.

En Italie, Mussolini cr√©a des services qui furent aussit√īt ressentis par la classe ouvri√®re comme de grands progr√®s auxquels le r√©gime bourgeois ant√©rieur n’avait pas song√© : Dopolavoro, cr√®ches, consultations de nour¬≠rissons, tandis que le corporatisme et les tribunaux du travail furent loin de trancher syst√©matiquement au profit des patrons. Quant √† Hitler, il eut le trait de g√©nie, avant tout le monde sauf l’Union sovi√©tique, de d√©cr√©ter le 1er mai f√™te l√©gale ; son Arbeitsfront, supplantant les syndicats, offrit aux (p.361) travailleurs une gamme d’institutions sociales qui leur donn√®rent le senti¬≠ment de devenir des membres √† part enti√®re de la ¬ę Volksgemeinschaft ¬Ľ. Pour la premi√®re fois dans l’histoire de l’Allemagne, les ma√ģtresses de maison en vinrent √† se lamenter : ¬ę Je n’ose plus rien dire √† ma bonne, elle irait aussit√īt me d√©noncer au Parti¬Ľ. Ces faits, du moins au cours des premi√®res ann√©es, expliquent l’adh√©sion r√©sign√©e ou enthousiaste de la classe ouvri√®re au r√©gime, en Italie et en Allemagne. Ils sont en g√©n√©ral pass√©s sous silence. Un tel paternalisme d’Etat r√©pondait fort peu, cela va de soi, aux normes actuelles. Il n’en fut pas moins efficace, et si la guerre n’avait pas √©clat√©, rien ne permet de deviner o√Ļ l’aurait conduit son destin.

La critique marxiste, cette autre terrible simplificatrice, affirme que les fascismes ont √©t√© d√©lib√©r√©ment port√©s au pouvoir par les puissances √©conomiques et financi√®res qui redoutaient de perdre le poids √©norme dont elles jouissaient dans un Etat lib√©ral. Si la chose √©tait exacte, ces forces occultes devraient √™tre rang√©es parmi toutes les autres dupes que le r√©gime allait bient√īt faire. En r√©alit√©, il est bien vrai que la grande bourgeoisie (qui votait nationaliste ou lib√©ral, mais certainement pas nazi) a financ√© Hitler, mais elle a financ√© davantage pas mal d’autres partis et organismes, du centre gauche √† la droite, qui ne sont pas arriv√©s pour autant au pouvoir. Son seul but √©tait d’acheter la ¬ępaix sociale¬Ľ, c’est-√†-dire une classe ouvri√®re docile et un climat politique o√Ļ l’on p√Ľt gagner son argent et travailler √† l’aise. Le fascisme n’avait gu√®re d’autre doctrine en mati√®re √©conomique qu’un souci d’efficacit√©. Par la force des choses, la grande bourgeoisie fut enserr√©e dans le m√™me carcan que toutes les autres classes. Elle dut passer par le dirigisme et la planification, pour aboutir √† une √©conomie de guerre qui lui fit perdre tous ses pouvoirs de d√©cision. Le IIIe Reich peut se pr√©valoir r√©trospectivement d’un seul et unique succ√®s. Alors que la r√©publique de Weimar avait laiss√© intacte une pr√©pond√©rance bour¬≠geoise si bien symbolis√©e par le chapeau haut-de-forme et le col raide √† coins cass√©s du Dr. Schacht, les douze ann√©es de nazisme entra√ģn√®rent d√©lib√©r√©ment un brassage dont la d√©mocratie parlementaire du chancelier Adenauer allait abondamment profiter. L’Allemagne devenue √©galitaire gr√Ęce √† la croix gamm√©e, voil√† qui √©tait plut√īt inattendu.

Dans notre souci de clart√©, ces g√©n√©ralit√©s sur le fascisme vont nous conduire vers une remarque absolument fondamentale. Ce qui diff√©rencie radicalement ce fascisme d’une simple dictature de droite, c’est l’existence pr√©alable et permanente d’un parti unique, agent moteur de tout le sys¬≠t√®me et v√©ritable contre-Etat. Les structures de l’ancien Etat subsistent, mais elles sont syst√©matiquement doubl√©es par les structures du Parti, qui graduellement les absorbent et s’y substituent. La dictature militaire figeait ; le fascisme, qui est mouvement, part pour une conqu√™te qui ne laissera aucune institution en repos. Le Parti et l’Etat ont chacun leur arm√©e, leurs Affaires √©trang√®res, leur Justice, leurs Affaires √©conomiques, leurs organi¬≠sations sociales et culturelles, leur police et m√™me, dans un cas, leurs religions concurrentes. Et la vocation des unes est, autant que possible, de prendre le contr√īle des autres. Ce sch√©ma existe en partie dans l’Italie

(p.362) fasciste ; en Allemagne, il va prendre une allure vertigineuse. Au d√©part, le r√©gime fait modeste figure : il n’y a rien de chang√©, si ce n’est qu’enfin, l’¬ę opposition nationale ¬Ľ s’est empar√©e de la barre pour rendre au pays sa dignit√©. Les mises au pas successives ob√©iront toujours, en apparence, √† un souci d’efficacit√© et √† la plus rigoureuse des logiques. Le Front du Travail est cr√©√© en mai 1933, et l’Eglise ¬ęchr√©tienne-allemande¬Ľ en septembre. Himmler devient chef de la police en avril 1934 et en juin, la ¬ę nuit des longs couteaux¬Ľ liquide la S.A., arm√©e du Parti, au profit de la Reich-swehr. Surprenante concession : on comprendra bient√īt que c’√©tait le prix pay√© pour obtenir, √† la mort d’Hindenburg, la fusion des titres de F√Ļhrer et Chancelier (le second vocable ne dispara√ģtra que vers- 1943). A cette tactique l√©ninienne du pas en arri√®re vont succ√©der, en 1938, deux grands pas en avant : Hitler ¬ę coiffe ¬Ľ l’arm√©e en prenant le portefeuille de la Guerre et en nommant le docile Keitel √† la t√™te de la Wehrmacht ; le serment de fid√©lit√© des troupes ne s’adressera plus √† l’Etat et √† sa l√©gisla¬≠tion, mais au F√Ļhrer et chancelier en personne. Au m√™me moment Ribben-trop (¬ę la Voix de son Ma√ģtre ¬Ľ), qui avait primitivement dirig√© le bureau des Affaires √©trang√®res du Parti, est plac√© √† la t√™te de l’Ausw√†rtiges Amt. Depuis septembre 1937, les services de Goering se sont empar√©s de la planification.

On sait que dans les premiers mois du r√©gime, la Cour de Justice de Leipzig lui avait inflig√© un camouflet en acquittant les communistes accus√©s d’avoir incendi√© le Reichstag. On invoqua l’¬ę urgence¬Ľ pour expliquer la br√®ve apparition d’une justice partisane au lendemain du 30 juin 1934, et puis tout rentra provisoirement dans l’ordre, sauf bien entendu en ce qui concerne les d√©tenus concentrationnaires ; il est vrai que leur cas relevait d’une fiction admirable : loin d’√™tre une punition, c’√©tait une Schutzhaft, une mesure provisoire qui devait les prot√©ger contre la col√®re de la foule. La justice parall√®le n’apparut qu’en avril 1942 lorsque fut constitu√© le Tribunal du Peuple du redoutable Roland Freisler. Mais d√©j√† s’√©tait pr√©ci¬≠s√©e la prolif√©ration des services relevant d’Himmler et de son SS-Haup-tamt. Il doubla l’Abwehr militaire (pour s’y infiltrer plus tard) en prenant le contr√īle de la police (Sipo-Gestapo) et du renseignement (S.D., Siche-rheitsdienst) sous le chapeau du R.S.H.A. (Reichssicherheitshauptamt) de Heydrich, puis Kaltenbrunner. En m√™me temps, le Reichsf√Ļhrer SS se mit √† grignoter, et √† vider de leur importance de vieilles administrations telles que les Affaires √©conomiques et les Affaires √©trang√®res : cr√©ation du Wir-tschafts- und Verwaltungshauptamt, attribution en 1941 de tout ce qui relevait, √† l’√©tranger, de la ¬ę Volkstumspolitik ¬Ľ c’est-√†-dire des rapports avec les populations de souche germanique √† l’ext√©rieur du Reich. Enfin, jusqu’au 20 juillet 1944, l’appareil militaire d’Etat √©tait rest√© un monde o√Ļ ¬ę d’√™tre honn√™te homme on p√Ľt avoir la libert√© ¬Ľ ; apr√®s ce coup manqu√©, la SS coiffa √©galement l’arm√©e, o√Ļ les soldats durent d√©sormais saluer leurs sup√©rieurs en levant le bras √† l’hitl√©rienne. Ce pouvoir croissant d’Himmler allait bient√īt, en Allemagne et √† l’√©tranger, faire na√ģtre des sp√©culations sur une rivalit√© potentielle entre Hitler et lui. C’√©tait compl√®tement faux :

(p.363) jusqu’√† l’avant-derni√®re minute du r√©gime, le slogan √† usage interne resta justifi√© : Himmlerpolitik ist F√Ļhrerpolitik. Le Reichsf√Ļhrer SS lui-m√™me √©tait aux ordres. Pendant ce temps-l√†, dop√©s par les succ√®s militaires (patriotisme !) ces Allemands constataient des exactions qu’il √©tait difficile de ne pas voir, mais les consid√©raient comme des ¬ę bavures ¬Ľ auxquelles Hitler, quand il en aurait le loisir, mettrait bon ordre. ¬ę Wenn der F√Ļhrer dass w√Ļsste ¬Ľ, disaient-ils, lointain √©cho du c√©l√®bre : ¬ę Si le Roy savait… ¬Ľ.

En ¬ę hommage ¬Ľ √† Mussolini, nous pr√©f√©rerons baptiser fasciste ce stade au cours duquel commencent √† s’interp√©n√©trer pouvoir et contre-pouvoir, encore qu’en Italie, la monarchie et l’Eglise aient eu pour effet de freiner cette int√©gration √† mi-chemin. Il est √©trange que m√™me dans les milieux scientifiques, o√Ļ l’on est si f√©ru de typologie et de sch√©mas, on tol√®re l’usage d’un terme purement passionnel pour d√©signer trois sortes de syst√®mes qui ne sont recouverts que par de simples analogies superficielles. Le fascisme doit donc √™tre consid√©r√© comme un r√©gime √©volutif et transi¬≠toire, non seulement transitoire parce qu’il est mort avec la seconde Guerre mondiale, mais parce que son implacable logique interne devait n√©cessairement le faire aboutir √† quelque chose de diff√©rent : le totalita¬≠risme.

Le fascisme avait encore une certaine chaleur enthousiaste qui pouvait donner l’apparence d’un patriotisme exacerb√©. D√©sormais, nous entrerons dans l’univers secret et glac√© des Eichmann et des Vychinski, id√©ologues implacables, des assassins bureaucratiques et des doctrinaires d√©sincarn√©s. On pouvait encore traiter avec une certaine humanit√© des ennemis de l’Etat (en Italie, on se contenta en g√©n√©ral de les exiler ou de les assigner √† r√©sidence aux √ģles Lipari, tandis que le nazisme premi√®re mani√®re laissait volontiers partir des Juifs) ; les ennemis de l’id√©ologie devinrent des non-hommes, cess√®rent d’√™tre justiciables d’un traitement normal.

 

Le racisme nazi contre l’Etat, contre la Nation

 

Avec une certaine condescendance, les nazis eux-m√™mes se d√©fen¬≠daient d’√™tre fascistes, et ils d√©cernaient cette √©tiquette aux juristes qui, n’ayant pas encore tout √† fait compris, cherchaient √† introduire le ¬ę F√Ļhrer-prinzip ¬Ľ dans le fonctionnement de l’Etat. En effet, c’est au seul Parti que devait revenir, maintenant, le pouvoir discr√©tionnaire de d√©cision. Le Parti donne des ordres, l’Etat en assure l’ex√©cution bureaucratique, ce qui en allemand s’exprime sous la forme d’un bon jeu de mots : aux uns la ¬ę F√Ļhrung ¬Ľ, aux autres la ¬ę Durchf√Ļhrung ¬Ľ. Pendant la p√©riode fasciste, le Parti avait encadr√©, par mille racines et courroies de transmission, tous les aspects de la vie concr√®te des hommes, des femmes et des enfants. Et parall√®lement, il avait envahi l’Etat, non point pour le renforcer, mais pour le r√©duire et l’√©tioler. Le but se dessinait avec clart√© : une ¬ę Entstaatlichung des √īffentlichen Lebens¬Ľ, une d√©s√©tatisation de la vie publique.

Supr√™me forme de m√©pris, cet Etat, on pr√©f√®re l’ignorer. Hitler ne prit

(p.364) jamais la peine d’abolir officiellement la Constitution de Weimar (nous √©viterons bien s√Ľr les frappantes comparaisons avec le totalitarisme sovi√©ti¬≠que, si bien relev√©es par par Hannah Arendt ; rappelons simplement que Staline, lui, promulgua en 1936 une Constitution des plus rassurantes, mais compl√®tement fictive). Le Reichstag continua d’exister, ses membres gard√®rent leurs indemnit√©s et autres avantages, mais on ne les r√©unit plus qu’une fois par an pour √©couter un discours d’Hitler et chanter les hymnes nationaux *. On maintint, certes, l’Ausw√§rtiges Amt, mais ces diplomates traditionnels n’eurent plus √† jouer que le r√īle ‚ÄĒ utile ‚ÄĒ d’une vitrine respectable. Il y a gros √† parier que leurs rapports n’√©taient pas lus : ceux de 1939 √©taient pourtant d’une lucidit√© parfaite, de m√™me qu’√† Moscou l’am¬≠bassadeur von der Schulenburg, digne r√©plique de Caulaincourt en 1812, allait d√©ployer des efforts path√©tiques pour √©viter la guerre. Dans ce type de r√©gime, les diplomates ont int√©r√™t √† se taire, ce qui parfois vaut mieux pour leur s√©curit√© personnelle, ou bien √† abonder dans le sens de la v√©rit√© officielle.

Les ministres perdirent toute prise sur la r√©alit√©. Recevoir un porte¬≠feuille devint synonyme de r√©trogradation, ou d’insignifiance. Mis √† part Schacht qui d√©missionna, Ribbentrop et Goebbels sont les seuls dont l’histoire conserva le souvenir. En 1941, le vieux lutteur (¬ęaller K√†m-pfer ¬Ľ) Rosenberg quitta le Bureau des Affaires √©trang√®res du Parti pour assumer un nouveau portefeuille : celui des territoires de l’Est. Ses id√©es fausses mises √† part, sa qualit√© de Balte lui donnait une certaine comp√©¬≠tence et il se mit √† √©laborer, dans le vide, une r√©organisation √©tatique du monde slave qui, somme toute, e√Ľt r√©serv√© √† ces populations un sort moins affreux. Pur camouflage : pendant ce temps-l√†, les ¬ę Einsatztruppen SS ¬Ľ commen√ßaient √† les d√©porter, ou √† les massacrer all√®grement. On entre en plein d√©lire avec la reconstitution, en 1940, d’un minist√®re des Colonies. Sur la base d’un organigramme impressionnant, o√Ļ ne manquaient ni la politique indig√®ne ni la lutte contre les maladies tropicales, quelques 250 fonctionnaires se mirent √† g√©rer avec une conscience professionnelle toute germanique un empire colonial inexistant. Personne ne se souciait d’eux et c’est au bout de trois ans, √† l’√©poque des grandes d√©faites, qu’on s’aper√ßut de leur pr√©sence et qu’en un coup de col√®re compr√©hensible, on mit fin √† leur activit√©.

Rien n’√©tant aboli et tout foisonnant, on vit cro√ģtre la plus extraordi¬≠naire prolif√©ration de services dont les attributions et les comp√©tences se d√©doublaient et d√©triplaient, se chevauchaient et, chose plus grave encore, devaient rendre leurs comptes √† des hi√©rarchies concurrentes, voire anta¬≠gonistes. Un √©difice peut avoir une structure, pas un mouvement. A pre¬≠mi√®re vue et avec nos conceptions d√©mocratiques, on pourrait croire que le r√©gime voulait caser ses cr√©atures. Une √©tude plus approfondie montre que si cette pr√©occupation joua, ce ne fut qu’√† titre tr√®s, tr√®s secondaire. A

 

  • La gouaille berlinoise les d√©signera comme ¬ę das teuerste M√†nnerchor der Welt ¬Ľ, la chorale masculine la plus co√Ľteuse du monde.

 

(p.365) l’atomisation de la masse devait correspondre une atomisation de la bu¬≠reaucratie. Il fallait emp√™cher qu’une hi√©rarchie permanente et juridique¬≠ment √©tablie puisse √©ventuellement, gr√Ęce √† des pr√©rogatives reconnues, g√™ner ou menacer le seul pouvoir l√©gitime, celui d’Hitler. Un d√©sordre d√©lib√©r√© y pourvoirait. De judicieuses mutations (ou la cr√©ation d’organis¬≠mes suppl√©mentaires !) animaient ou r√©animaient un mouvement perp√©tuel d’o√Ļ n’√©mergeaient, seuls pivots, que des rois fain√©ants gav√©s ou des inconditionnels SS.

Les rois fain√©ants gav√©s ? Ce furent les vieux camarades du parti que l’on mit √† la t√™te de l’administration civile √† l’int√©rieur, puis au Pays-Bas, au Gouvernement g√©n√©ral en Pologne, au Commissariat du Reich en Ukraine et dans d’autres pays occup√©s. Quant aux inconditionnels SS, voil√† qui autoriserait des d√©veloppements consid√©rables ; nous n’en retiendrons que ce qui sera utile √† la compr√©hension de notre sujet. Himmler, nous l’avons vu, avait au d√©part des attributions de police. D√®s novembre 1937, le F√ľhrer pr√©cisa que la police allait devenir ¬ę une sorte de pouvoir ex√©cutif de l’autorit√© supr√™me¬Ľ, sa mission secondaire (et, si l’on veut plus nor¬≠male) consistant √† ¬ę prot√©ger le peuple contre les forces de destruction et de d√©sint√©gration ¬Ľ. Le meilleur connaisseur belge du IIIe Reich, le Dr. A. De Jonghe, un historien flamand que nous avons suivi avec gratitude, a d√©peint en une minutieuse s√©rie d’articles un aspect de cette lutte de la SS contre l’Etat. En Allemagne, cet Etat-fa√ßade agonisait. En Belgique, une administration militaire se maintint, et il est maintenant d√©montr√© que cette situation r√©sulta pour l’essentiel de la pr√©sence, au pays, du roi L√©opold. Quand on le d√©porta en 1944, une administration civile (donc nazie et SS) fut introduite, mais par bonheur elle n’eut gu√®re le temps d’exercer des ravages plus affreux encore.

L’arm√©e, c’est un truisme, est par excellence un organe de l’Etat. En 1914, elle incarna ce qu’il y avait de plus dur dans un Reich domin√© par son influence ; par comparaison, elle apparut en 1940 comme le vestige de ce qui avait √©t√© le grand souci de l’Allemagne prussienne et wilhelmienne : un Rechtsstaat, un Etat de droit. Certes, les convictions d√©mocratiques ne la caract√©risaient que fort peu. Aristocrate, le g√©n√©ral von Falkenhausen abhorrait la ¬ę racaille ¬Ľ nazie et se sentait au fond plus √©loign√© de ses propres compatriotes que de L√©opold III, de la Reine Elisabeth et des membres de la noblesse belge qui demandaient, et obtenaient des mesures de gr√Ęce pour des r√©sistants condamn√©s √† mort *. Il laissait toute l’¬ę inten¬≠dance ¬Ľ au chef de son administration militaire, Reeder. Jusqu’en juin 1944, cette administration militaire eut le souci d’une bonne gestion et d’une image de marque acceptable en haut lieu. Cela impliquait aussi, dans une certaine mesure, une ¬ę modulation ¬Ľ des ordres re√ßus, des T√†tigkeitsbe-

 

Voici une petite anecdote ; nous ne voudrions pas qu’elle se perde. Le vicomte Jacques Davignon, un homme peu communicatif, nous d√©clara un jour : ¬ę Sous l’occupation, j’ai sauv√© une centaine de personnes ¬Ľ. Et nous voyons toujours cet ancien ambassadeur √† Berlin, avec sa haute taille et son index lev√© : ¬ę Savez-vous combien d’entre elles sont venues me remercier apr√®s? Une¬Ľ.

 

(p.366) richte (rapports d’activit√©) comportant des parties impeccables mais dont d’autres doivent √™tre prises cum grano salis (P¬ę ennemi ¬Ľ n’√©tait pas qu’en Belgique, il √©tait aussi √† Berlin). Sa politique, qui √©tait aussi inspir√©e par l’auto-d√©fense, pr√©tendait nourrir et pr√©server une population qui pourrait ainsi mieux travailler sur place ‚ÄĒ pour l’effort de guerre du Reich bien entendu. Jusqu’√† un certain point, et ce ne fut pas le moindre des para¬≠doxes, ses int√©r√™ts recouvraient ceux de la population occup√©e. Une situa¬≠tion analogue √† celle de 1914-1918 se reproduisait. Avec sa belle franchise militaire, von Bissing, gouverneur g√©n√©ral de l’√©poque, avait coutume de dire : ¬ę Je suis d’avis qu’une vache crev√©e ne donne plus de lait. ¬Ľ Mais Falkenhausen et Reeder avaient affaire, √† Berlin, √† un groupe de pression qui, dans son d√©lire, m√©prisait en fin de compte aussi bien les int√©r√™ts allemands que les int√©r√™ts belges. Une ¬ę Volkstumspolitik ¬Ľ, une politique raciale s’amor√ßait, √† laquelle l’administration militaire dut collaborer : elle fait partie int√©grante et essentielle du totalitarisme nazi… et elle nous √©loigne encore davantage d’un simple fascisme.

Disons pour l’instant qu’inconcevable et incompr√©hensible pour pres¬≠que tous les Belges et la plupart des Allemands, mais d’une coh√©rence parfaite pour qui veut bien en accepter les pr√©misses, elle faisait de la notion de race la base de toute l’organisation sociale future. Les non-peuples (Juifs, Tsiganes) devaient √™tre extermin√©s comme des parasites. Ensuite venaient les primitifs, les ¬ę Untermenschen ¬Ľ (sous-hommes), c’est-√†-dire les Slaves ; une fois leurs √©lites liquid√©es, ils feraient de bons valets de ferme et pousseurs de brouettes. Des races latines, on s’en souciait peu ; il n’y avait qu’√† les abandonner √† leur d√©cadence. La race aryenne ou germanique, elle, √©tait seule d√©positaire des qualit√©s les plus √©minentes. Mais n’allons pas croire, loin de l√†, que tous les Allemands fussent dignes d’acc√©der √† l’√©lite supr√™me. Des Germains, il y en avait jusqu’en Norv√®ge, au Danemark, aux Pays-Bas, en Flandre puis, en doses qui allaient diminuant, en Wallonie et jusqu’√† la Somme. Le grand Reich germanique se constituerait sur cet espace. On le pressent, apr√®s le concept d’Etat, c’est celui de Nation qui, dans le r√™ve hitl√©rien, commen√ßait √† se dissoudre. Bismarck avait construit au si√®cle dernier un IIe Reich, unifiant de force des populations qui, √† part la race, avaient au fond peu de choses en commun. Et il est bien vrai que nos grands voisins se divisent, au¬≠jourd’hui encore, en particularismes profonds et vari√©s : les Rh√©nans diff√®¬≠rent des autres, les Badois sont presque des Alsaciens, il y a un ab√ģme entre les Souabes et les Bavarois, et tous se r√©concilient contre les Prussiens, porteurs n√©anmoins de traditions qui ne sont pas sans m√©rites. Au XIXe si√®cle, la langue allemande √©crite s’√©tait impos√©e par l’√©cole et le service militaire, refoulant √† la cuisine et aux champs des patois dont les utilisa¬≠teurs eussent √©t√© incapables de se comprendre d’un ¬ę Land ¬Ľ √† l’autre. Ce processus, ne pourrait-on pas le continuer √† l’√©poque actuelle, au-del√† des fronti√®res ¬ę reichsdeutsch ¬Ľ ? Compl√©tant cette entreprise grandiose, Hitler rassemblerait la totalit√© de la race germanique. M√™me l’Allemagne, comme jadis les ¬ęL√Ęnder¬Ľ, aurait √† s’y int√©grer, et √† se soumettre. Le r√™ve

(p.366) hitl√©rien, apr√®s tout, n’√©tait pas absurde √† 100 % ‚ÄĒ si ce n’est qu’il arrivait simplement plusieurs si√®cles trop tard ! Alors, derni√®re √©tape de cette √©volution fond√©e sur l’obsession d’une race pure, l’√©lite SS, produit d’une distillation √©manant du monde germanique dans son entier, r√©gnerait sur le tout *. Mais cela, c’√©tait la doctrine secr√®te, le dernier stade √©sot√©rique de l’initiation SS. On n’en d√©couvrit toute l’ampleur qu’apr√®s la guerre, en lisant les propos de table d’Hitler, son deuxi√®me livre posthume, et les conf√©rences faites √† huit-clos par Himmler aux hauts dignitaires SS. Nous voil√† loin d’un fascisme. Mais de tout cela, la g√©n√©ralit√© des Belges ‚ÄĒ et des Allemands ‚ÄĒ n’avait aucune id√©e. Ces Allemands, auraient-ils vot√© pour Hitler en 1932, si ce dernier √©tait venu leur promettre qu’une fois au pouvoir, il entreprendrait l’an√©antissement de leur Etat et de leur Nation ?

Pendant quatre ann√©es donc, l’administration militaire lutta pied √† pied pour rester ma√ģtresse de ses pr√©rogatives et de ses responsabilit√©s. Longtemps, elle parvint √† limiter le partage et le chevauchement des comp√©tences qui √©taient siennes. Elle dut admettre un d√©l√©gu√© du Front du Travail pour les questions ouvri√®res, la SD-Sipo alors qu’elle avait ses propres services (Feldgendarmerie et Abwehr), la Propagandastaffel qui relevait √† la fois de Reeder et de Goebbels, voire l’embryon d’un SS-Amt que toute l’obstination d’Himmler tendrait √† coiffer d’un HSSPF.

L’institution de ces H√īherer SS und Polizeif√Ļhrer remonte √† 1937 ; ils repr√©sentent le signe le plus net de cette d√©g√©n√©rescence d√©lib√©r√©e de l’Etat. D√®s le d√©part, ce furent des sous-Himmler charg√©s, comme lui, de coordonner police, renseignement et organisation SS non point m√™me dans le ressort du ¬ę Gau ¬Ľ (anciennement, ¬ę Land ¬Ľ), mais dans celui du district militaire (¬ę Wehrkreis¬Ľ) qui ne co√Įncidait pas avec les fronti√®res du pre¬≠mier : le syst√®me nazi d√©passe toutes les bornes de la complication, et on aura d√©j√† compris dans quel but. Apr√®s qu’ils eurent sap√© le pouvoir administratif √† l’int√©rieur, on les envoya poursuivre la m√™me besogne dans les territoires conquis ou occup√©s. Les Pays-Bas en furent dot√©s d√®s le d√©but ; √† Paris, le g√©n√©ral von Stulpnagel dut cohabiter avec le redoutable Oberg en 1942. Les instructions qu’ils re√ßurent leur attribuaient ¬ęles pouvoirs de police, les probl√®mes raciaux et toutes les questions politi¬≠ques ¬Ľ(!). Chacun comprendra les sentiments de notre administration militaire, la souplesse tenace qu’elle mit √† s’en d√©fendre, jusqu’√† sa d√©faite finale en juin 1944.

Le pouvoir totalitaire touchait au point de perfection. La tache d’huile fanatique, raciste et subversive gagnait une Europe conquise, o√Ļ l’¬ęEindeutschung ¬Ľ e√Ľt √©t√© aussi fatale que la francisation des couches sup√©rieu¬≠res belges aux XVIIIe et XIXe si√®cles ; (‚Ķ).

 

  • Le leader flamand Van de Wiele, chef de l’organisation SS DeVlag, fut un des rares √† avoir compris. Alors que presque tous les r√©sistants et m√™me, d’une autre fa√ßon, la plupart des collaborateurs s’√©taient d√©fendus contre une mainmise nationale allemande, cet incondition¬≠nel d√©clara √† son proc√®s : ¬ę Vous me reprochez d’avoir pr√™t√© serment d’all√©geance √† Hitler ? Mais c’√©tait tout naturel. Son successeur aurait pu tout aussi bien s’appeler Piet Janssens ! ¬Ľ (Janssens, en Belgique, est √† peu pr√®s l’√©quivalent de Dupont en France).

 

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La g√©n√©ralit√© de notre population avait ressenti le choc comme si Guillaume II l’avait agress√©e une seconde fois. Les militaires allemands firent leur devoir le moins inhumainement possible (certains, dont Falkenhausen, se r√©volt√®¬≠rent en juillet 1944 et en subirent les cons√©quences), les fascistes franco¬≠phones et les nationalistes flamands se laiss√®rent duper par une vari√©t√© de d√©cors en trompe l’Ňďil ; ils n’√©vit√®rent ni les ge√īles am√©ricaines dans le cas des premiers, ni les rigueurs de l’√©puration en ce qui concerne les seconds, m√™me ceux dont les yeux s’ouvrirent au bout de deux ans. L’¬ę occupant ¬Ľ, ou ¬ę les Allemands ¬Ľ, n’√©taient √† coup s√Ľr pas ce que tout le monde s’√©tait figur√©.

La maladie avait progress√©, chronologiquement et id√©ologiquement, entre 1920 et 1945. Avec une ruse diaboliquement g√©niale elle avait, soit us√© d’une ¬ę langue de bois ¬Ľ des plus s√©duisantes (dont le Dr. Goebbels √©tait le ma√ģtre d’Ňďuvre et aussi, h√©las ! le pr√©curseur), soit carr√©ment tu certains th√®mes inopportuns (peu de chose sur les Juifs dans les discours d’Hitler en 1932 !) pour les faire resurgir, chaque fois au moment voulu. Chaque cat√©gorie sociale √† l’int√©rieur, chaque pays √† l’√©tranger avaient entendu, quand il le fallait, le discours propre √† l’anesth√©sier. L’imag√ģnaire s’en √©tait abondamment nourri, tandis que la r√©alit√© se dissimulait derri√®re une s√©rie de d√©cors astucieux. L’√©sot√©risme de cette sorte d’√©glise initiati¬≠que √©tait soigneusement camoufl√©. Beaucoup d’Allemands s’y tromp√®¬≠rent,. .. et m√™me pas mal de nazis. Quant aux peuples vaincus et occup√©s, on a pu voir au cours de cette √©tude, dans le cas belge, le temps qu’il leur a fallu pour d√©chirer un voile, puis un autre, et enfin un troisi√®me apr√®s 1945. Mais la le√ßon profonde, a-t-elle vraiment port√© ses fruits? A voir certaines critiques qui ont √©t√© adress√©es au r√©cent petit livre de Georges Goriely ‚ÄĒ si remarquable pourtant ‚ÄĒ, on viendrait √† en douter. L’imagi¬≠naire reste toujours pr√©sent, dans les tripes et dans les illusions.

Au Yad Vashem pour ne pas oublier, AL 02/05/2008

 

Nonante élèves des deux écoles rochoises se sont rendus au mémorial Yad Vashem, à Jérusalem. Une semaine de séminaire pour se pencher sur la Shoah.

  • Jean-Michel BODELET

 

Shoah. Cinq lettres qui ren¬≠voient √† la page la plus noire de notre histoire. Celle du g√©nocide des Juifs par les nazis. Six millions de victi¬≠mes. Chiffre qui est inconcevable. Six millions d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards tu√©s au nom d’une id√©ologie. C’√©tait il y a soixante ans. Les sur¬≠vivants qui sont devenus t√©¬≠moins se font de plus en plus ra¬≠res. Cependant, il n’est pas permis, il n’est pas autoris√© d’oublier. Par simple respect pour les victimes. Mais √©gale¬≠ment pour que cela ne se repro¬≠duise plus. Pour ne pas oublier, pour ce devoir de m√©moire, il est imp√©ratif de sensibiliser les jeunes g√©n√©rations. Pour ce faire, de¬≠puis presque dix ans, la com¬≠mune de La Roche-en-Ardenne s’est investie dans ce sens. Elle organise, avec les classes de cinqui√®mes humanit√©s de l’ath√© roya et de l‚Äôinstitut du Sacr√©-CŇďur un voyage √©du¬≠catif.

 

Allée des justes

Auschwitz,¬† Mauthausen,¬† Dachau ont ainsi √©t√© l’objet d’un voyage.¬† Cette ann√©e vers Isra√ęl que le groupe s’est envol√©. Groupe compos√© d’une nonantaine de personnes. Destination J√©rusalem. Et plus particuli√®re¬≠ment le Yad Vashem. V√©ritable centre de la m√©moire de la Shoah. Au programme : un s√©mi¬≠naire d’une semaine sur ce th√®me. Une analyse tr√®s pro¬≠fonde allant des racines de l’anti¬≠s√©mitisme √† la mise en place de l’extermination en passant par la vie dans les ghettos. Outre les conf√©rences, tous ont visit√© le nouveau mus√©e d√©di√© √† la pers√©cution des Juifs pendant la Se¬≠conde Guerre mondiale. La d√©¬≠couverte de l’all√©e des Justes parmi les nations o√Ļ il est rendu hommage aux hommes qui, non Juifs, ont sauv√© ces derniers de la mort. Plus que poignant. ¬ęNous apprenons √©norm√©ment de choses sur cette p√©riode que nous ne connaissons que par les livres ou les films¬Ľ notera un √©l√®ve.