La guerre 1914-18 en Belgique: faits méconnus

het Fort van Kessel

(in Belgisch Leger 1914-1918, p.52)

 

Centre de docum. histor. des forces armées, Histoire de l’armée belge, T1, éd. Grisard 1982

 

(p.385)

L’Afrique en guerre

INTRODUCTION

Le conflit qui √©clata en Europe en ao√Ľt 1914 allait toucher tr√®s rapidement l’ensemble de l’Afri¬≠que centrale et opposer les Allemands install√©s dans l’Est africain allemand (Tanzanie, Ruanda et Burundi), le Sud-Ouest africain allemand (Nami¬≠bie), le Cameroun et le Togo et les autres Euro¬≠p√©ens : Britanniques, Fran√ßais, Italiens et Portu¬≠gais. Si les colonies allemandes de la c√īte atlanti¬≠que furent rapidement conquises, les op√©rations militaires dans l’Est se poursuivirent jusqu’en 1918.

La Force publique participa aux op√©rations qui se d√©roul√®rent au Cameroun et dans l’Est africain allemand. Ce sont ces derni√®res que nous √©voque¬≠rons bri√®vement en distinguant, du point de vue belge, les trois phases essentielles : la phase d√©fen¬≠sive, Tabora et Maheng√©.

Mais rappelons d’abord ce qu’√©tait la FP en 1914.

 

/Le G√©n√©ral major Tombeur en 1917. Mus√©e royal de l’arm√©e. Bruxelles./

 

LA FORCE PUBLIQUE EN 1914 Les effectifs

A la veille du conflit mondial, la FP comptait un effectif budgétaire de 17.833 hommes répartis comme suit :

‚ÄĒ¬† Etat-major : 50 hommes;

‚ÄĒ¬† 21 compagnies d’activ√© aux effectifs tr√®s varia¬≠bles (de 225 √† 950) : 12.143;

‚ÄĒ¬† 6 camps d’instruction : 2.400;

‚ÄĒ¬† 1 compagnie de r√©serve dans l’U√©l√© : 225;

‚ÄĒ¬† 1 corps de r√©serve √† Lisaka : 150;

‚ÄĒ¬† Troupes du Katanga : 2.875.

Les compagnies actives √©taient r√©parties sur¬≠tout le territoire et plac√©es aux ordres des commis¬≠saires de district. La constitution de quatre √©tats-majors de bataillon (un par province) √©tait pr√©vue mais seuls ceux de l’Est existaient.

 

Armement

II restait très sommaire : fusil Albini (Mauser au Katanga), quelques mitrailleuses et quelques canons.

Valeur

Constitu√©e essentiellement pour jouer un r√īle de police, la FP n’√©tait pas en mesure, en 1914, d’entrer en campagne et de mener des op√©rations militaires, car elle ne disposait ni d’organes de commandement, ni de services logistiques, ni de plans de mobilisation, ni de plans d’op√©ration; de plus, les hommes n’avaient pas √©t√© entra√ģn√©s √† des t√Ęches militaires. Face √† la menace allemande, il faudrait donc se d√©fendre et pr√©parer un outil mili¬≠taire capable d’entrer en op√©rations.

 

SUR LA DEFENSIVE (1914-1916) La Rhodésie

En d√©pit de la neutralit√© du Congo, les Alle¬≠mands entreprirent √† partir du 15 ao√Ľt une s√©rie de raids sur la rive ouest du lac Tanganika. Pour y faire face, les vice-gouverneurs des deux provin¬≠ces de l’Est assur√®rent la responsabilit√© de la d√©fense de leur province et firent occuper les pos¬≠tes de la fronti√®re.

 

(p.396) /Le lieutenant-colonel Olsen en 1917. Mus√©e royal de l’arm√©e. Bruxelles./

 

D√®s septembre 1914, des unit√©s du Katanga p√©n√©tr√®rent en Rhod√©sie et y combattirent jusqu’en novembre 1915.

 

1915

Les premi√®res mesures prises, l’Etat-major de la FP s’employa √† transformer celle-ci en arm√©e tout en assurant la protection du territoire contre toute perc√©e; il faudra une bonne ann√©e pour y parvenir.

 

Avril 1916

Plac√©es aux ordres du g√©n√©ral Tombeur, les troupes de l’Est √©taient articul√©es de la mani√®re suivante :

‚ÄĒ un quartier-g√©n√©ral;

‚ÄĒ une brigade nord √† deux r√©giments de trois bataillons, chacun avec deux batteries d’artille¬≠rie, une compagnie de pionniers-pontonniers, une compagnie de t√©l√©graphistes, aux ordres du colonel Molitor;

‚ÄĒ une brigade sud √† deux r√©giments¬† de trois bataillons, chacun avec une batterie d’artillerie, une compagnie de pionniers-pontonniers, une unit√©¬†¬† de¬†¬† t√©l√©graphistes,¬†¬† aux¬†¬† ordres¬†¬† du lieutenant-colonel Olsen;

‚ÄĒ¬†¬†¬† les troupes de d√©fense du Tanganika, la flot¬≠tille du lac Kivu, quatre bataillons non enr√©gi¬≠ment√©s et des services.

 

TABORA(1916)

Introduction

Les op√©rations dans l’Est africain allemand qui permettront √† la FP d’atteindre finalement Tabora ne peuvent √™tre dissoci√©es de celles qui furent men√©es par les Britanniques, les Portugais et les Rhod√©siens. Nous ne rappellerons toutefois que les p√©rip√©ties essentielles de la campagne belge qui peut se subdiviser en quatre phases : la conqu√™te du Ruanda, celle de l’Urundi et de l’Ussuwi, celle des bases de Kigoma et Mwanza, et la prise de Tabora.

Ruanda (avril-mai 1916)

Pr√©c√©d√©e d’une attaque britannique qui d√©marra en mars, la FP passa √† l’offensive le 20 avril et lan√ßa sa brigade nord en direction de Kigali et la

/Le colonel A. E. M. Molitor en 1918. Mus√©e royal de l’arm√©e. Bruxelles./

 

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brigade sud vers Nyanga.  Les objectifs furent atteints de la manière suivante :

‚ÄĒ Kigali le 6 mai par le 3e r√©giment et le 20 mai par le 4e;

‚ÄĒ Nyanza le 19 mai par le 1er r√©giment.

 

Urundi-Ussuwi

En d√©pit de graves probl√®mes d’intendance, des difficult√©s g√©ographiques et des attaques incessan¬≠tes des troupes allemandes, les troupes du g√©n√©ral Tombeur atteignirent leur second objectif :

‚ÄĒ le sud du lac Victoria le 24 juin,

‚ÄĒ Kitega le 17 juin,

‚ÄĒ¬† Usumbura le 6 juin.

Le 1er juillet, un violent combat opposa √† Kato une partie des troupes du 4e r√©giment √† plusieurs d√©tachements ennemis en provenance du Nord, qui tentaient de rompre l’encerclement.

 

Kigoma-Mwanza (juillet 1916)

Troisi√®me phase de la campagne : l’occupation des bases de d√©part pour l’attaque finale vers Tabora. Quittant la r√©gion de Kitega le 8 juillet, la brigade sud descendit le long de la c√īte est du lac Tanganika et atteignit le chemin de fer sur une longueur de 120 km, de Kigoma (28 juillet) √† Got-torp (31 juillet).

La brigade nord fut moins heureuse et progressa peu, en raison du harc√®lement allemand et de pro¬≠bl√®mes de porteurs; bient√īt, elle dut s’arr√™ter et se reposer jusqu’au d√©but d’ao√Ľt. Pendant ce temps, Rhod√©siens et Britanniques poursuivirent leur pro¬≠gression.

 

Tabora (septembre 1916)

Au d√©but d’ao√Ľt, les deux brigades entam√®rent leur marche convergente, gu√®re coordonn√©e il est vrai, vers Tabora. Le 10 septembre, la brigade sud entama l’attaque finale; la brigade nord entra dans la danse le 13. Le 19, les autorit√©s civiles remirent la ville aux troupes de la FP : c’√©tait la victoire!

 

MAHENGE(1917) Introduction

La victoire de Tabora avait provoqu√© le repli des Allemands tandis que Belges, Britanniques, Rho¬≠d√©siens et Portugais entamaient la poursuite, bien¬≠t√īt stopp√©e par la saison des pluies. En janvier 1917, le gouvernement belge ordonna la rentr√©e au

Congo de la grande majorit√© de la FP. Le 25 f√©vrier 1917, les Belges remettaient Tabora aux Anglais. Les r√©actions allemandes allaient √† nou¬≠veau modifier le cours des √©v√©nements. Pris √† la gorge, les Allemands se refusaient en effet √† capi¬≠tuler, et ils allaient se battre jusqu’au 12 novembre 1918. On peut scinder cette derni√®re p√©riode de la guerre en trois phases : le raid de Wintgens et Naumann, l’attaque de Mahenge, et les ultimes r√©actions de von Lettow auxquelles ne sont pas m√™l√©es les troupes belges.

 

Le raid de Wintgens et Naumann

Tandis que les Alli√©s occupaient les territoires conquis et d√©mobilisaient une partie de leurs effec¬≠tifs, 500 √† 600 hommes, sous le commandement de Wintgens d’abord, de Naumann ensuite, allaient parcourir de f√©vrier √† octobre 1917 l’Est africain allemand y jetant le d√©sarroi, parfois m√™me l’affo¬≠lement dans les √©tats-majors, les unit√©s et les populations. En d√©pit de ses succ√®s incontestables, ce raid ne parvint qu’√† retarder l’√©ch√©ance et pro¬≠voqua chez les Alli√©s la d√©cision d’en finir une fois pour toute avec les troupes allemandes en Afrique. A bout de souffle, le raid de Naumann se termina par sa reddition le 1er octobre 1917.

 

Mahenge

A partir du mois de mars 1917, une s√©rie de r√©u¬≠nions entre Alli√©s aboutirent donc √† la d√©cision d’en finir avec les troupes de von Lettow. Les mois suivants se pass√®rent dans les deux camps en pr√©¬≠paratifs f√©briles et en r√©organisations.

Le 25 juillet, √† l’issue de la conf√©rence de Dar-es-Salam, les troupes FP furent organis√©es comme suit :

‚ÄĒ quartier-g√©n√©ral √† Dodoma,

‚ÄĒ brigade sud dans la r√©gion de Dodoma-Kilosa,

‚ÄĒ brigade nord √† Iringa, sauf les troupes √† la pour¬≠suite de Naumann.

L’approche de Mahenge se d√©roula pendant les mois d’ao√Ľt et septembre; l’assaut final d√©marra le 5 octobre pour se terminer le 9. Les jours suivants, la poursuite fut entam√©e; elle sera bient√īt stopp√©e par la pluie, le manque de ravitaillement et les r√©actions allemandes.

 

La fin de la guerre

Les combats de l’ann√©e 1918 mirent aux prises les Alli√©s et les Allemands; les Belges n’y partici¬≠p√®rent pas. Ils furent regroup√©s le long du chemin de fer et se pr√©par√®rent √† rentrer d√©finitivement au (p.388) Congo. Ils assist√®rent ainsi de loin aux derni√®res op√©rations de von Lettow qui allait se battre et sil¬≠lonner toute la r√©gion jusqu’au 12 novembre, date √† laquelle la nouvelle de l’armistice toucha les belli¬≠g√©rants sur le sol africain.

Force de police, la FP s’√©tait peu √† peu transfor¬≠m√©e afin de pouvoir mener des op√©rations militai¬≠res dont les deux faits majeurs sont Tabora et Mahenge. A la fin du conflit, les pertes √©taient lourdes : 9.077 tu√©s, dont 58 Europ√©ens.

 

(p.391) L’odyss√©e¬† des autos-canons-mitrailleuses belges en Russie

FORMATION

Les premi√®res voitures blind√©es de la guerre 1914-1918 virent le jour en Belgique. En ao√Ľt 1914, on fixa des plaques d’acier sur un ch√Ęssis Minerva, on arma le v√©hicule d’une mitrailleuse et on lui donna un √©quipage de quatre hommes; ainsi naquit la premi√®re auto blind√©e.

Les premiers v√©hicules, destin√©s √† ex√©cuter la reconnaissance √©loign√©e, furent mis en Ňďuvre dans les provinces d’Anvers et du Limbourg pour renseigner le GQG sur le d√©placement et la pro¬≠gression des unit√©s allemandes dans ces r√©gions. Au cours d’une de ces missions, le 6 septembre 1914, les deux voitures du lieutenant Henkart tom¬≠b√®rent dans une embuscade √† Sammel, pr√®s de Westerloo; les occupants succomb√®rent tous apr√®s une farouche r√©sistance.

Les blind√©s continu√®rent leurs raids tant que l’arm√©e demeura en mouvement; leur utilit√© dimi¬≠nua avec la stabilisation sur le front de l’Yser. N√©anmoins, le Commandement d√©cida, en novem¬≠bre 1914, de cr√©er un corps d’autos-canons-mitrailleuses (ACM), qui fut form√© √† Paris par voie d’appel √† des volontaires; on y r√©unit tr√®s rapide¬≠ment un contingent de 350 hommes. L’unit√© com¬≠portait 22 v√©hicules (6 autos canons, 4 autos mitrailleuses, 3 autos chefs, 4 autos caissons, 3 camions de ravitaillement, 1 voiture ambulance et 1 voiture de livraison) auxquels s’ajoutaient 8 motos et 90 v√©los. Le Major AEM Colson, attach√© militaire √† Paris, en re√ßut le commandement.

Le 21 avril 1915, le corps dont l’instruction √©tait termin√©e quitta Paris pour le front belge. Il fut can¬≠tonn√© sur les arri√®res de l’arm√©e dans un village appel√© Les Mo√ęres.

 

(p.392) MISE A LA DISPOSITION DE LA RUSSIE

Sur proposition du capitaine Brejbiano, attach√© militaire russe aupr√®s du GQG belge, le corps des blind√©s belge, avec son personnel et tous ¬ę ses accessoires sont mis gracieusement √† la disposi¬≠tion de la Russie ¬Ľ (1).

Le corps quitta Les Mo√ęres le 17 septembre

1915 et embarqua √† Brest le 21 sur le Wray Castle. L’effectif s’√©levait √† quatre officiers, un m√©decin, un aum√īnier et 355 sous-officiers, brigadiers et soldats.¬† A¬† cet¬† effectif¬† s’ajoutaient¬† 2¬† officiers ing√©nieurs et 275 sous-officiers, soldats techni¬≠ciens et ouvriers destin√©s √† servir dans les usines √† munitions russes. Le navire arriva le 13 octobre √† Potgoritza, l’avant-port d’Arkhangelsk, d’o√Ļ les ACM furent dirig√©es sur Peterhof pr√®s de Petro-grad (actuellement Leningrad).

Le corps blindé fut passé en revue par le tsar à Tsarskoe-Selo le 6 décembre 1915. Le 14 janvier

1916¬† les ACM furent envoy√©es derri√®re le front russe en Galicie, √† Zbaraz. L’unit√© avait √† ce moment l’organisation ci-contre.

(1) Lettre du ministre de Broqueville au capitaine Brejbiano.

 

Organisation du 30 octobre 3915

Etat-major

Deux batteries, comportant chacune une section de combat à 3 autos mi (dont une auto chef),

une section de combat à 3 autos canons, une section de ravitaillement avec voiture ambulance, voiture de liaison et camion

Une batterie de ravitaillement avec une section de ravitaillement en munitions, une section atelier, une section vivres, équipement et es­sence. Une batterie de motocyclistes (side-cars) et

cyclistes.

Une batterie de transport composée de sol­dats russes.

Une auto blindée belge du Corps des A.C.M., en Russie.

L’habillement du personnel, notamment, posa quelques probl√®mes, la tenue de campagne belge se r√©v√©la insuffisante pour affronter les ‚ÄĒ 20¬į et ‚ÄĒ 30¬į de l’hiver russe; il y fut rapidement rem√©di√© par l’adoption de l’uniforme russe avec insignes bel¬≠ges.

Le major Colson, √† qui l’on devait la mise en con¬≠dition des ACM, fut rappel√© en Belgique le 12 f√©vrier 1916 et remplac√© par le commandant Semet.

 

PARTICIPATION DES ACM AUX OP√ČRATIONS EN RUSSIE

Le 19 mai 1916, le corps quitta Zbaraz pour rejoindre le front et fut incorpor√© au VIe Corps du g√©n√©ral Goutor; la lre Batterie fut mise √† la disposi¬≠tion de la 16e Division √† Zagrobiela, la 2e rejoignit la 4e Division √† Igrouitza. Toutes deux particip√®rent √† l’attaque du VIe Corps le 4 juin 1916 dans le cadre de l’offensive Broussiloff.

Les autos blind√©es et les cyclistes continu√®rent √† se distinguer √† maintes reprises dans le courant des mois de juin, juillet et ao√Ľt. Les ACM pass√®rent ensuite √† la 7eArm√©e en septembre 1916. R√©parties par petites fractions dans les unit√©s russes, elles pri¬≠rent part √† de nombreux combats. Les autorit√©s ne tarissaient pas d’√©loges pour leur combativit√© et leur courage au feu. Le corps quitta la 7e Arm√©e en octobre et rejoignit le VIe Corps avec lequel les con¬≠tacts, n√©s d’une habitude d√©j√† longue √©taient meil¬≠leurs. L’usure du mat√©riel, les pluies continuelles et l’hiver russe interrompirent les activit√©s des ACM sur le front de Galicie pendant les derniers mois de l’ann√©e 1916. Le corps passa l’hiver √† Jezerna, o√Ļ il (p.393) re√ßut en renfort un contingent d’une centaine d’hommes.

En mars et avril 1917 apparurent au sein de l’arm√©e russe les premi√®res manifestations de soli¬≠darit√© envers le nouveau r√©gime n√© de la r√©volu¬≠tion russe. Elles all√®rent en s’accentuant et pos√®¬≠rent quelques probl√®mes aux autorit√©s russes du front. N√©anmoins, les op√©rations militaires ne furent pas abandonn√©es pour autant. Le corps blind√© participa √† l’offensive du 2 juillet 1917, o√Ļ les Belges se distingu√®rent √† nouveau, mais subi¬≠rent de lourdes pertes; √† Koniouki, deux voitures blind√©es de la 4e Batterie furent mises hors de combat par de gros obus : sur douze hommes d’√©quipage, deux furent tu√©s et huit furent bless√©s.

A la fin du mois d’ao√Ľt 1917, le major Semet fut rappel√© en Belgique et remit le commandement des autos blind√©es au capitaine-commandant Roze.

La d√©sint√©gration de l’arm√©e russe se poursui¬≠vant √† une cadence acc√©l√©r√©e, le r√īle du corps blind√© prit fin dans ces p√©nibles circonstances.

Vers la fin du mois d’octobre, un ordre du Roi prescrivit le rapatriement du corps des blind√©s bel¬≠ges. Il se rassembla initialement √† Kiev, o√Ļ il arriva, non sans peine, √† la fin du mois de d√©cem¬≠bre. Apr√®s des difficult√©s sans nombre au milieu de l’anarchie bolchevique, le personnel (le mat√©riel avait √©t√© d√©truit) quitta Kiev le 20 f√©vrier 1918 pour Moscou. L’√©vacuation par Arkhangelsk √©tant (p.394) rendue impossible par la pr√©sence d’une arm√©e russe blanche, on se r√©solut √† emprunter le transsi¬≠b√©rien. Le long voyage s’effectua par √†-coups car il fallait obtenir au fur et √† mesure de l’avance l’auto¬≠risation successive de nombreux soviets locaux : ce fut notamment le cas √† Omsk, √† Krasnoiarsk et √† Tchita. Apr√®s avoir surmont√© toutes ces difficul¬≠t√©s, parfois par l’intimidation, le corps belge attei¬≠gnit la fronti√®re chinoise, d’o√Ļ il fut conduit jusqu’√† Vladivostok, il s’y embarqua pour San Francisco sur le Sheridan.

L’accueil que les Belges re√ßurent aux Etats-Unis fut triomphant et inoubliable, mais ils ne s’y attar¬≠d√®rent gu√®re; ils d√©barqu√®rent √† Bordeaux en juil¬≠let 1918 apr√®s avoir fait un tour du monde.

Le drapeau de l’unit√© fut cravat√© aux couleurs de l’ordre de St-Georges; trois citations : Zborov, Koniouki, Vordbiefka furent inscrites sur la soie de l’√©tendard.

Le corps expéditionnaire belge en Russie avait bien mérité de la patrie.

 

(p.395) La résistance 1914-1918

 

La r√©sistance se manifesta d√®s les premiers jours du mois d’ao√Ľt 1914 :

‚ÄĒ par des vendeurs de journaux prohib√©s et par les porteurs de lettres qui traversaient les lignes allemandes,

‚ÄĒ par le recueil des soldats fran√ßais, anglais et bel¬≠ges demeur√©s dans le pays occup√© ainsi que par la cr√©ation de lignes d’√©vasion pour des milliers de jeunes gens qui tent√®rent de rejoindre l’Arm√©e belge derri√®re l’Yser en traversant les fils √©lectri-fi√©s que l’ennemi avait tendus tout le long de la fronti√®re hollandaise. Incroyable bravoure tant du c√īt√© des passagers descendus dans les lignes que du pilote qui les y conduisait.

Et aussi par la lutte men√©e dans l’ombre, une lutte f√©roce et meurtri√®re, par ces hommes mer¬≠veilleux qui sont les agents des services de rensei¬≠gnement et qu’on a appel√©s √† juste titre ¬ę les yeux de l’arm√©e ¬Ľ.

Une importante s√©rie de proc√©d√©s secrets ont exerc√© une √©norme influence sur les cours des √©v√©¬≠nements militaires, et bien des catastrophes se seraient produites sans l’activit√© incessante de ces hommes et femmes.

* *      *

Trois exemples entre mille √©voqueront les fili√®¬≠res d’√©vasion.

Lorsque la guerre √©clata, Edith Cavell, une jeune Anglaise devenue en 1906 la directrice de la pre¬≠mi√®re √©cole belge d’infirmi√®res dipl√īm√©es, fond√©e par le Docteur Depage,- improvisa un institut m√©dico-chirurgical au sein de cette √©cole.

Des soldats anglais et alliés blessés, réchappes des combats, vinrent y demander asile. Elle les soi­gna, puis, après leur guérison, elle et ses amis les aidèrent à fuir par la Hollande. Dénoncée, elle fut arrêtée et incarcérée à la prison de Saint-Gilles.

Le proc√®s s’√©tait d√©roul√© le premier jour dans la salle des s√©ances du S√©nat et le second √† la Cham¬≠bre des repr√©sentants. Trente-cinq personnes √©taient impliqu√©es dans cette affaire. Le tribunal condamna √† la peine de mort Edith Cavell, l’archi¬≠tecte Philippe Baucq, une Fran√ßaise, Louise Thu-liez, institutrice √† Lille, la Comtesse Jeanne de Bel-leville et le pharmacien S√©verin.

Vingt-deux autres furent condamn√©s √† des pei¬≠nes allant de deux ans d’emprisonnement √† quinze

ans de travaux forcés; huit prévenus furent acquit­tés.

La sentence prononcée contre Edith Cavell et notre compatriote Philippe Baucq fut exécutée le lendemain 12 octobre 1915 à six heures du matin au Tir National à Bruxelles.

D’apr√®s le compte-rendu des d√©bats, la police allemande avait √©t√© mise durant l’√©t√© 1915, sur la trace d’une fili√®re d’√©vasions. Il s’agissait d’un r√©seau de recueil de soldats bless√©s organis√© dans le Hainaut et dont le chef √©tait le Prince Reginald de Croy.

Ces soldats étaient clandestinement dirigés et guidés sur Bruxelles et Mons par la Comtesse de Belle ville et par des ouvriers mineurs.

A Bruxelles, ils étaient accueillis par Edith Cavell et ses amis. Ensuite, on les acheminait vers Anvers et Turnhout pour les faire passer finale­ment en Hollande.

Le Minist√®re public d√©clara que les agissements des pr√©venus avaient eu une part incontestable dans le succ√®s des op√©rations de la Marne qui pro¬≠voqu√®rent la retraite de l’Arm√©e allemande jusqu’√† l’Aisne.

Deux autres exploits d’√©vasion h√©ro√Įques m√©ri¬≠tent d’√™tre mentionn√©s. Le 5 d√©cembre 1917, l’Alsacien Joseph Zilliox, soldat de l’arm√©e alle¬≠mande, batelier en garnison √† Li√®ge, emmena sur le remorqueur Anna, de Vis√© au Limbourg hollan¬≠dais, 42 personnes d√©sireuses de rejoindre l’arm√©e.

Zilliox fut arrêté après deux autres missions et fusillé à la Chartreuse, à Liège, le 13 juillet 1917.

Le 13 janvier 1917, √† Li√®ge, Jules Hentjens embarqua 103 jeunes gens √† bord du remorqueur Atlas V. Il franchit plusieurs barrages sur la Meuse, entre autres le pont de Vis√© renforc√© d’obstacles et de fils √©lectrifi√©s soumis √† une ten¬≠sion de 6.000 volts et, √† une heure du matin, il par¬≠vint avec ses passagers √† Eysden, premier village hollandais.

L’existence des Belges dans leur pays √©tait deve¬≠nue p√©nible apr√®s quelques mois d’occupation. Les arrestations arbitraires se multipliaient. On se r√©u¬≠nissait en cachette dans les arri√®re-boutiques pour lire des feuilles clandestines.

(p.397) Dans les trams, c’√©tait √† voix basse qu’on √©chan¬≠geait ses impressions, de peur d’√™tre entendu et d√©nonc√© par un mouchard. Il √©tait interdit de pas¬≠ser devant les casernes et sur les trottoirs des gares.

Seules les autorités et les troupes allemandes pouvaient faire voler des pigeons.

Le droit de poss√©der et d’utiliser des installa¬≠tions de t√©l√©graphie sans fil appartenait exclusive¬≠ment √† l’arm√©e d’occupation. Les installations du t√©l√©phone et du t√©l√©graphe √©taient d√©sormais r√©serv√©es √† l’usage des autorit√©s allemandes. Les violations de domicile, les expulsions, les perquisi¬≠tions, les arrestations, les d√©portations en Allema¬≠gne de personnes jug√©es ¬ę ind√©sirables ¬Ľ ne se comptaient plus.

Il fallait obligatoirement correspondre par let­tres ouvertes, par la poste allemande, et ce pour certaines parties du pays seulement.

Le simple fait de transporter une lettre d’une localit√© √† une autre constituait un d√©lit pour un par¬≠ticulier.

Une nu√©e d’espions et de d√©lateurs pr√™taient l’oreille aux conversations, tout en affectant l’indiff√©rence. On estimait √† 6.000 le nombre d’espions allemands dans les grandes villes, parmi lesquels 2.000 femmes.

Ce fut dans ce climat que d’importants services de renseignement allaient voir le jour.

Le pr√©curseur du renseignement clandestin fut Dieudonn√© Lambrecht, un industriel li√©geois. Lambrecht s’√©vada vers la Hollande en octobre 1914, o√Ļ il entra en contact avec un repr√©sentant de la Section Intelligence du Grand Quartier G√©n√©¬≠ral britannique. Il accepta de rentrer en Belgique et de signaler les mouvements ennemis par voie ferr√©e, dans les deux sens. Il s’assura du concours de plusieurs personnes dans diff√©rents secteurs, notamment des cheminots et des employ√©s des P.T.T.

Un r√©seau de postes de surveillance fut √©tabli. Ceux de Li√®ge, Namur et Jemelle furent les pre¬≠miers √† fonctionner. Tout mouvement de troupes entre l’est et l’ouest √©tait rep√©r√© et signal√©. Les pr√©paratifs de l’offensive allemande contre Ver¬≠dun qui d√©buta le 26 f√©vrier 1916 avaient √©t√© d√©c√®¬≠les par ces services plusieurs semaines aupara¬≠vant.

Le 25 février 1916, Lambrecht était arrêté à Liège et, le 18 avril suivant, il fut fusillé. Ses amis, Walthère Dewé, un brillant ingénieur et cousin de Lambrecht, Herman Chauvin, ingénieur électri­cien et le père jésuite Desonay poursuivirent son oeuvre.

Le 22 juin 1916, ils fondaient un service qui s’appellera successivement, Michelin, B 149, la Dame Blanche et le Corps d’observation anglais (COA).

En juillet 1917, des bo√ģtes aux lettres furent ins¬≠tall√©es non loin de la fronti√®re hollandaise. Le Secret Service y remettait ses directives et Dew√© son courrier. Ainsi, la liaison permanente √©tait r√©a¬≠lis√©e.

La Belgique était divisée en quatre secteurs, chacun sous un chef responsable. Le réseau Jemelle, Namur, Liège était remis en train. Charle-roi, Arlon, Dinant et Tongres avaient leur poste de surveillance des voies ferrées.

Le d√©but de l’ann√©e 1917 vit la r√©organisation des services secrets alli√©s. Le capitaine Landau du Secret Service britannique promit, le 5 juillet 1917, √† l’ing√©nieur Gustave Lemaire, envoy√© en Hollande par La Dame Blanche, que les combat¬≠tants de l’int√©rieur seraient reconnus comme sol¬≠dats, mais apr√®s la guerre seulement.

Dew√© donna √† son service une v√©ritable organi¬≠sation militaire. Trois bataillons furent cr√©√©s √† Li√®ge, Namur et Charleroi. Chaque bataillon √©tait divis√© en compagnies, chaque compagnie en pelo¬≠tons. Dans toutes les compagnies, un quatri√®me peloton avait pour mission de collecter les docu¬≠ments provenant des 3 autres et de les d√©poser dans la bo√ģte aux lettres de compagnie. Une unit√© sp√©ciale du bataillon √©tait charg√©e de transporter le courrier des bo√ģtes aux lettres de compagnie jusqu’√† celles du bataillon. Un agent par bataillon portait √† son tour les courriers de ces derni√®res √† la bo√ģte du Quartier G√©n√©ral de la Dame Blanche √† Li√®ge.

 

Les documents √©taient examin√©s, contr√īl√©s, class√©s par Dew√© et Chauvin, reproduits et ache¬≠min√©s vers l’une des bo√ģtes aux lettres terminales cr√©√©es par le Secret Service.

Les membres du service de renseignements avaient un grade militaire : Chef de Bataillon, Commandant de Compagnie, Lieutenant, Sous-Lieutenant, Adjudant, Sergent, Caporal, Soldats. Tous devaient pr√™ter serment en tant que soldat dans le Corps militaire d’observation alli√©.

A la fin de l’√©t√© 1917, la Dame Blanche s’√©tait implant√©e sur toutes les voies ferr√©es belges d’importance strat√©gique. Elle fut en mesure de r√©pondre √† toutes les demandes britanniques. Au cours de l’√©t√© 1918, son r√©seau couvrait la Belgi¬≠que et le nord de la France comme une toile d’araign√©e (voir croquis).

Le 21 juillet 1918, le capitaine Henry Landau transmettait √† Dew√© un message du War Office britannique : ¬ę Le travail de votre organisation repr√©sente 70 % de la somme totale des renseignements (p.398) obtenus par toutes les arm√©es alli√©es, non seulement par les Pays-Bas, mais aussi par les autres pays neutres. Ceci vous fera comprendre le r√īle unique et merveilleux que vous remplissez et en m√™me temps vous donnera une id√©e de la grande responsabilit√© qui p√®se sur vous, car c’est sur vous seuls que comptent les Alli√©s pour l’obtention des renseignements concernant les mouvements ennemis dans les r√©gions pr√®s du front …. Les renseignements obtenus par vous valent des milliers de vies aux arm√©es alli√©es. ¬Ľ

Trois jours avant l’armistice, le mar√©chal Dou¬≠glas Haig, par sa Dispatch du 8 novembre, citait √† l’ordre du jour de l’arm√©e britannique tous les membres de la Dame Blanche.

 

Au total, 904 agents (626 hommes et 278 fem¬≠mes) et 180 auxiliaires firent partie de la Dame Blanche. 45 membres furent arr√™t√©s, 5 condamn√©s √† mort, 2 ex√©cut√©s et 1 membre d√©c√©da en service actif. Ce chiffre de 3 morts est tr√®s bas en compa¬≠raison du nombre de personnes ex√©cut√©es en 1914-1918 pour fait d’action clandestine. Le nombre de combattants clandestins belges tu√©s est estim√© √† un millier. Les dossiers de personnes ex√©cut√©es en 1914-1918 ont √©t√© d√©truits en mai 1940, par crainte des repr√©sailles de l’occupant.

En avril 1916 furent passés par les armes pour espionnage :

‚ÄĒ Gabrielle Petit, vendeuse √† Molenbeek,

‚ÄĒ Edgard Van de Woestyne, conducteur √† Eeklo,

‚ÄĒ Alo√Į’s Vermeersch, facteur √† Tielt,

‚ÄĒ Alphonse Matthijs, manŇďuvre √† Tielt,

‚ÄĒ¬† Oscar Hernalsteens, dessinateur √† Bruxelles,

‚ÄĒ Jules Mohr, inspecteur d’assurances √† Valen-ciennes,

‚ÄĒ¬† Emile Gressier, inspecteur des ponts et chaus¬≠s√©es √† Saint-Amand.

Leur crime, d√©clarait l’autorit√© allemande, √©tait d’avoir ¬ę longtemps observ√© nos troupes, mouve¬≠ments de troupes, transports par chemin de fer, autos, etc … et transmis, ou fait transmettre, les renseignements ainsi obtenus au service d’infor¬≠mation de l’ennemi. ¬Ľ Et le procureur allemand Stoeber d√©clarait √† propos de Gabrielle Petit, modeste employ√©e de 22 ans : ¬ę Cette femme nous a fait plus de mal que plusieurs corps d’arm√©e. ¬Ľ

Elle voulut mourir en beaut√© et le 1er avril 1916, elle marcha √† la mort par√©e d’une robe blanche et des rubans ros√©s dans les cheveux. Au pied du poteau, elle refusa de se laisser bander les yeux et d√©clara : ¬ę Vous allez voir comment meurt une femme belge!. ¬Ľ

 

 

in : L’Illustration, 24/02/2007, p.162-166

 

LA CONQU√äTE DE LA DERNI√ąRE COLONIE ALLEMANDE

LE¬† R√ĒLE¬† DES¬†¬† TROUPES¬†¬† BELGES¬†¬† EN¬†¬† AFRIQUE¬†¬† ORIENTALE

 

(p.162) En 1880, l’Allemagne ne d√©tenait pas un pouce de terrain outre-mer.

En 1914, l’Allemagne s’√©tait assur√© un empire colonial immense. Des contr√©es du plus grand avenir en faisaient partie. Et l’Afrique et l’Asie semblaient promises √† ses ambitieuses vis√©es.

Aujourd’hui, de tout cela l’Allemagne ne poss√®de plus rien. Son labeur trentenaire est an√©anti.

S’il existe √† Berlin un service de la ¬ę carte de guerre ¬Ľ, apr√®s y avoir mis au point les derniers progr√®s germaniques dans les terres moldaves, sans doute jette-t-on un regard par del√† les mers. Il y a l√† un graphique √©loquent √† tracer ! Parti de rien, il y a trois d√©cades, il avait suivi, depuis, une courbe toujours ascendante. En ao√Ľt 1914, avec la perte du Togo, voici une premi√®re chute. Puis, la descente s’accentue √† la prise de Kiao-Tch√©ou et des archipels du Pacifique, ces bases importantes aux carrefours du monde. Et la ligne s’abaisse encore : tout l’Ouest africain est’ conquis par Botha, le Cameroun passe aux mains des troupes britanniques, fran√ßaises et belges. Enfin, le graphique tomb√© et s’√©crase, car, d√©sormais, l’Afrique Orientale allemande est aux Alli√©s!

L’Allemagne nous a port√© de rudes coups, mais nous les lui rendons et elle en ressent peu autant que celui-l√†. Ses hommes d’Etat, sa presse et son opinion publique en t√©moignent. ¬ę Sans colonies, pas de situation mondiale possible pour l’Allemagne ¬Ľ, d√©clarait, hier encore, un de ses ministres devant un groupe de personnalit√©s consid√©rables.

 

La conqu√™te de l’Afrique Orientale allemande, deux fois grande comme l’empire des Hohenzollern, a demand√© trente mois de combats. Jusqu’en f√©vrier 1916, loin d’√™tre battus, les Allemands nous inflig√®rent plusieurs d√©faites. Au Nord le protectorat anglais, au Sud-Ouest la Ehodesia sentirent, dans une mesure in√©gale mais constante, la morsure de l’invasion; √† l’Ouest, sur une fronti√®re qui, de l’Ouganda √† la pointe m√©ridionale du Tanganyika, mesure plusieurs centaines de kilom√®tres, les Belges durent aussi subir -de furieux assauts.

Aux premiers jours des hostilit√©s, la Belgique disposait sur le grand lac africain d’une seule canonni√®re, l’Alexandre-Delcomune. L’ennemi, depuis long¬≠temps pr√©par√©, s’adjugeait la ma√ģtrise des eaux gr√Ęce √† ses quatre navires arm√©s. Ce fut pour le d√©tachement Moulaert l’obligation de se diss√©miner sur toute la rive Ouest, afin de garder nos installations, objet de continuels bombardements. Mais, √† la fin de 1915, gr√Ęce au concours anglais, ou put mettre √† l’eau deux canonni√®res amen√©es du Cap √† travers toute la Rhodesia. Ce fut une performance dont la Grande-Bretagne est fi√®re √† juste titre. D√®s lors, la situation changea et, bient√īt, le Wissmann √©tait coul√©, puis le Kingavi captur√©. Le lieutenant-colonel Moulaert pouvait d√©sormais porter ses hommes vers l’Est, surtout quand sa pr√©sence aux confins de la Rhodesia ne fut plus indispensable aux Anglais pour la garde de leur fronti√®re.

En Afrique autant que sur nos champs de bataille, l’Allemagne avait profit√© ainsi, d√®s les premiers jours, d’une pr√©paration longue, savante et m√©thodique. 40.000 soldats indig√®nes encadr√©s par 3.000 Europ√©ens, artillerie puissante et vari√©e, ballons captifs, autos-mitrailleuses, telle fut la mise de l’ennemi dans cette terrible partie.

Quant au territoire, but de la campagne anglo-belge, pris dans son ensemble il √©tait trop vaste. Aussi, fallut-il en d√©terminer la partie vitale, puis la pro¬≠poser √† l’effort commun des Alli√©s. Ce fut le grand chemin de fer central ‘qui d√©roule ses 1.250 kilom√®tres, inestimable trait d’union, entre l’oc√©an Indien et le Tanganyika.

Le Tanganyikabahn, colonne vert√©brale du protectorat allemand, est le soutien de toute sa charpente. De l’Oc√©an il monte √† travers une d√©pression profonde, puis p√©n√®tre dans les larges plateaux de l’Ounyamou√©zi, le ¬ę pays de la lune ¬Ľ. Contr√©e charmante, elle est toute en molles collines aux contours gracieux, bois et prairies immenses sem√©es de villages, et partout des troupeaux qui paissent les pentes.

Nous allions suivre en partie, et dans un sens inverse, les routes qu’im¬≠mortalis√®rent Burton et Speke, Livingstone et Stanley, et d’autres encore, pionniers de la plus belle des sciences, celle des terres lointaines et myst√©¬≠rieuses. Sur ces chemins, o√Ļ p√©rirent tant de porteurs, les mis√©rables pagazi, victimes des Arabes, ces pirates de terre, les n√ītres allaient refouler dans leur dernier repaire ceux-l√† m√™mes qui du monde veulent se faire un domaine d’esclavage.

Depuis 1914 seulement, le voyageur pouvait de Dar-es-Salam traverser ainsi l’Afrique port√© par le rail d’acier, v√©ritable conqu√©rant. Pour construire cette voie, la firme Holzmann de Berlin, rivalisant avec les meilleurs pionniers anglais, r√©alisa des prodiges, posant jusqu’√† 1.000 m√®tres de rail par vingt-quatre heures.

Surprise au d√©but ‚ÄĒ et sa colonie de l’Est en souffrit beaucoup ‚ÄĒ l’Angle¬≠terre se ressaisit. Finalement elle aligna 42.000 hommes, in√©galement r√©partis dans le Nord, sur les lacs et aux confins de la Rhodesia. L’Inde contribua √† cette campagne. Un corps exp√©ditionnaire quitta un jour Bombay pour Tanga sous les ordres du major g√©n√©ral A.-E. Aitken. Mais l’Afrique du Sud fournit le principal effort, et elle nous donna un chef, Jannie Smuts, celui-l√† m√™me qui provoquait, un jour, √† la Chambre des Communes, cette r√©flexion piquante : ¬ę Dans cette longue guerre, la Grande-Bretagne n’a eu encore que deux g√©n√©raux victorieux et, chose √©tonnante, ce sont deux hommes politiques : Botha et Smuts! ¬Ľ

Retracer l’ensemble d’une campagne aussi longue et int√©ressant un pareil territoire d√©passerait le cadre de cet article. Mais, parce que leur intervention fut d√©cisive, il convient de dire quel ” r√īle les Belges, mes compatriotes, y ont jou√©.

La derni√®re colonie allemande tombe devant une quintuple attaque. Au Nord, les colonnes britanniques, sous le commandement en chef du lieu¬≠tenant-g√©n√©ral Smuts dont les brigadiers sont, dans leur ordre de bataille de l’Ouest √† l’Est: Sir C. Crewe, qui, par le Victoria Nyanza, rejoint les colonnes belges √† Tabora; Van Dcventer, dont la division, apr√®s de brillants succ√®s √† Moschi, demeure quelques semaines dans Kondoa Ira√Ľgi, puis coupe le Tanga¬≠nyikabahn et approche de Mahenge; Hoskins, Brits ‘ et Hannington qui, an lendemain de la prise de Tanga, se s√©parent, l’un gagnant Dar-es-Salam et les deux autres le Rufigi. A l’Est, une escadre anglaise bloque la c√īte; l’√ģle Pemba et Zanzibar servent de base √† l’action navale; en outre, des corps de d√©barquement occup’ent les ports de Kilwa-Kiwindje, Lindi et Mikendani, coupant ainsi les derni√®res communications allemandes avec la mer. Au Sud, les Portugais, depuis ces derniers mois, ont engag√© deux colonnes sons les ordres du g√©n√©ral Gil; il leur appartient, non de conqu√©rir la terre allemande ‚ÄĒ ce qui est fait ‚ÄĒ mais d’arr√™ter les contingents ennemis qui acc√©l√®rent leur retraite (p.163) vers le Sud, avec l’espoir d’opposer une derni√®re r√©sistance dans le maquis du Mozambique. Au Sud-Ouest encore, les Anglais ont envoy√© de Rhodesia deux colonnes: parties du Nyassaland avec le colonel Hawf borne et son ehsf, le g√©n√©ral Northey, elles se dirigent vers Mpanga et Iringa. Enfin, √† l’Ouest, et sur une ligne de plusieurs centaines de kilom√®tres, le gouvernement du roi Albert met en ligne 20.000 hommes r√©partis en trois colonnes sons le comman¬≠dement en chef du g√©n√©ral major Tombeur, assist√© de ses seconds, le lieutenant-colonel Moulaert et les colonels Olsen et Molitor; leur objectif strat√©gique est Tabora; par une action convergente ils parviendront √† saisir l’ennemi dans les m√Ęchoires d’une √©norme tenaille et, ce jour-l√†, avec la chute de Tabora, capitale de guerre, la campagne sera pratiquement achev√©e.

Au point de vue militaire, l’originalit√© de toutes ces op√©rations est la par¬≠faite convergence d’efforts qui s’exercent √† plusieurs centaines de kilom√®tres les uns des autres. Cette note caract√©ristique, exacte .pour l’ensemble, le demeure dans la coh√©sion plus localis√©e, quoique encore sur un espace immense, de chacune des colonnes dont le lecteur conna√ģt, maintenant, la constitution et la nationalit√©, le commandement, la direction et le but.

 

Il va sans dire que la n√©cessit√© d’entreprendre sous les tropiques une cam¬≠pagne de conqu√™te prit un peu au d√©pourvu le gouvernement belge, par ailleurs d√©pouill√© de ses indispensables moyens d’action. Sauf un lambeau, plus de territoire national; plus d’imp√īt; plus de peuple, puisque les quatre cinqui√®mes en sont prisonniers de l’Allemagne. Cependant, il fallut cr√©er, armer, munir, exp√©dier, entretenu*, alimenter une arm√©e coloniale de 20.000 hommes et lui fournir des cadres. Et dans quelles conditions ! Traverser l’Oc√©an, parcourir une grande partie du continent noir avec 66.000 charges dont les porteurs durent, pour la derni√®re partie du trajet, marcher quarante jours durant sut la route des caravanes.. Il fallut suffire aux exigences d’un armement mis au point des derniers progr√®s et d’une campagne conduite avec une technique merveilleuse. Voil√† ce qui fait honneur √† ceux qui, l’ayant entreprise, terminent victorieusement cette guerre lointaine.

Le g√©n√©ral en chef dut organiser sur place et ses hommes et la r√©partition du mat√©riel. Autour d’un noyau de forces depuis longtemps en service, on groupa les nouveaux effectifs. Au Congo belge, le service indig√®ne comprend sept ann√©es de pr√©sence sous les armes. Chaque soldat re√ßoit une solde quotidienne. Au terme de son engagement, il touche une allocation de retraite. Les n√®gres choisis pour l’arm√©e sont de beaux types, √† la charpente solide. Fiers de servir, il leur arrivait presque toujours, apr√®s un premier septennat, de contracter un nouvel engagement. Leur fid√©lit√© au drapeau fut maintes fois prouv√©e.

 

La liaison entre forces britanniques et belges est assur√©e, d’abord, par un officier anglais, le major Grogan, plac√© aupr√®s du g√©n√©ral Tombeur.’ Grogan est c√©l√®bre par sa travers√©e de l’Afrique, du Cap au Caire. Grand voyageur sympathique, poss√©dant une immense fortune et cependant d’une modestie charmante, il a comme adjoint le capitaine Nugent. D’autre part, aux c√īt√©s du lieutenant-g√©n√©ral Smuts se trouve un officier belge, le commandant Van Overstraeten, officier d’artillerie qui appartint √† l’√©tat-major de la lre division de cavalerie.

Une ligne t√©l√©graphique sp√©ciale relie le commandement belge √† la ligne de l’Ouganda (Port-Florence ‚ÄĒ Mombasa) et de l√†, par Nairobi, communique avec les Anglais. Elle fut souvent d√©truite par les animaux sauvages. Ainsi arri¬≠vait-il, un jour, au docteur Rodhain, professeur √† l’Universit√© de Louvain, qui accompagnait nos colonnes en mission d’√©tude, de trouver une girafe √©trangl√©e par les fils t√©l√©graphiques.

Les colonnes comprennent chacune un √©tat-major mont√© √† dos de mule La remonte est ; surtout venue d’Abyssinie et des r√©serves de cavalerie en garnison √† Djibouti et dans Aden. Les batteries d’artillerie sont aussi attel√©es

de ces mules pour la plupart d’une forte race et capable d’une bonne allonge.

Le climat et l’√©puisante difficult√© des communi¬≠cations devaient placer au premier plan le r√īle du service m√©dical. Son importance √©tait capitale. Rien ne fut laiss√© au hasard. A chaque bataillon, son m√©decin avec un infirmier blanc. A chaque r√©gi¬≠ment, son h√īpital volant avec un chirurgien, deux m√©decins et un infirmier europ√©en. Derri√®re chaque colonne et √† la base d’√©tape, un h√īpital secondaire volant. Malades et bless√©s, apr√®s examen, sont dirig√©s, si c’est utile, vers la base sanitaire g√©n√©rale et commune √† toute l’exp√©dition. De l√†, les conva¬≠lescents, par les ports maritimes, regagneront l’Europe ou seront laiss√©s au repos dans les mis¬≠sions. Voil√† comment il arriva que pas une seule maladie √©pid√©mique ne vint affaiblir les troupes Les hommes dans un corps sain gard√®rent intact un cŇďur g√©n√©reux.

 

Et ce qui surprend encore, tout au moins √† pre¬≠mi√®re vue, c’est de voir √† travers la brousse au milieu d’un pays peupl√© de fauves, en pleine nature tropicale, sur des routes excellentes ‚ÄĒ dont le m√©rite, d’ailleurs, appartient en partie √† l’ennemi ‚ÄĒ bicyclettes, motocyclettes pr√©cipitant leur allure. Le service des estafettes s’op√®re avec r√©gularit√© et √† une vitesse endiabl√©e.

Quelques semaines avant l’offensive g√©n√©rale le 26 novembre 1915, une affaire d’avant-garde nous co√Ľtait du monde. Le capitaine Defoin et le sous-officier Dupuis s’engageaient avec leurs hommes dans les monts Tshavdjaru-Bulele. Leur but √©tait de reconna√ģtre les sommets, en vue d’une occupation ult√©rieure. Une mitrailleuse, servie par les sous-officiers Loriaux e’t Devolder, suivait en renfort. Soudain, avant l’aube, le 27, ce petit d√©tachement est surpris dans son camp. Plusieurs compagnies avec 4 mitrailleuses et un canon, assaillent les n√ītres. Plut√īt que de se retirer, le capitaine Defoin fait face √† l’agression. Ses soldats s’accrochent au terrain. L’unique mitrailleuse belge fauche les Alle¬≠mands. Un de ses pointeurs, Loriaux, est bless√©. On l’√©vacu√©. Devolder continue seul √† servir la pi√®ce. La situation devient intenable. Les Allemands pro¬≠gressent. Ils sont √† 100 m√®tres, √† 50 m√®tres… La mitrailleuse belge se cale. Le capitaine Defoin crie alors √† Devolder: ¬ę Filez avec la pi√®ce!… ¬Ľ Mais le fils du ministre d’Etat belge, qui a ramass√© un fusil, r√©pond : ¬ę Jamais! ¬Ľ Fatalit√©, le chef du d√©tachement est atteint. Devolder s’√©lance et le re√ßoit dans ses bras. Alors, ces deux soldats, unis par le devoir, sont ensemble cribl√©s de balles tir√©es

qui ont conqu’t’¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† √† bout¬† portant…¬† Ils¬† reposent,¬† d√©sormais, c√īte¬† √†

c√īte, au¬† milieu de tant d’autres braves,¬† dans le (p.164) cimeti√®re de Kibati, pr√®s du lac Kivu. ‚ÄĒ Simple √©pisode, pris au hasard, ce combat livre un des c√īt√©s admirablement h√©ro√Įques de toute la campagne.

* **

La fin du mois d’avril co√Įncide avec un changement complet dans la situation militaire. De toutes parts, √† la d√©fensive succ√®de une suite ininterrompue d’atta¬≠ques d√©cid√©es,¬† √©nergiques, toutes parfai¬≠tement¬†¬† coordonn√©es.¬†¬† De¬†¬† la¬†¬† p√©riph√©rie, l’ennemi est refoul√© vers le centre de son territoire. Pour sa part, le g√©n√©ral major Tombeur fait avancer successivement ses trois brigades.

Le 3 mai, la plus riche province enne¬≠mie, le Rouanda, est envahie par le colo¬≠nel Molitor qui, ancien lieutenant-colonel du r√©giment des carabiniers, commande en second toute la campagne jusqu’en avril 1916. De ses deux r√©giments, l’un quitte l’Ouganda, l’autre longe la rive septentrionale du lac Kivu. Ils avancent entre les deux mers int√©rieures, le Vic¬≠toria Nyanza et le Tanganyika. Les Allemands occupent de redoutables positions dans la zone montagneuse qui dessine la fronti√®re. D√®s le premier contact, les Belges r√©v√®lent la tactique qui, d√©sor¬≠mais, leur sera commune avec les Anglais. Il s’agit d’aborder des obstacles, √©gaux en faveur d√©fensive naturelle √† ceux qu’affrontent Fran√ßais et Serbes en Mac√©doine, Italiens en Garnie, avec parfois, en plus, des altitudes sup√©¬≠rieures. Attaquer de front co√Ľterait trop cher’et un bon chef sait √©pargner la vie de ses hommes. Aussi, chaque fois, par une d√©monstration violente, l’en¬≠nemi est-il fix√© sur ses retranchements, tandis qu’un fort parti, faisant un grand d√©tour, le prend de flanc ou m√™me √† revers. Il ne lui reste plus alors qu’√† c√©der la place ou se faire prendre. Et c’est ainsi que. pendant des mois entiers, on le refoulera pied √† pied. En Afrique Orientale, la guerre a fait revivre la devise napol√©onienne: les soldats gagnent la bataille avec leurs jambes.

 

La brigade Nord traverse toute la grande plaine de lave qui s’√©tend de Rutshuru √† Kibati. La route serpente au milieu d’un admirable d√©cor. A droite, √† gauche, ce ne sont que pyramides volcaniques √©teintes dont les som¬≠mets blanch√Ętres semblent, au couchant, couronn√©s d’un dernier jet de feu. Les flancs de ces collines tapiss√©s de verdure ondulent sous le vent qui caresse au passage les for√™ts de bambou et les bananeries. Non loin de l√†, Burunga r√©serve aux Europ√©ens d’inappr√©ciables ressources. De grands potagers y sont pleins de l√©gumes ‚ÄĒ friandises d√©licieuses sous les tropiques ‚ÄĒ salades, poireaux, choux-fleurs… et aussi des fraises exquises du Kivu.

La vallée du Grabeu est proche. Les Pères Blancs possèdent là plusieurs missions prospères. Le paysage est dominé par un bruit lointain de canonnade, que produisent les cataractes des rivières.

Apr√®s avoir occup√© Kissenji, le 16 mai, Rubengero, le 24, le colonel Molitor entre √† Kigali, chef-lieu du Rouanda. C’est une agglom√©ration vaste et peupl√©e de 100.000 habitants; c’est aussi le nŇďud essentiel de toutes les communications du pays.

Successivement, toute la partie septentrionale du Rouanda est conquise, jus¬≠qu’√† la grande route qui r√©unit √† la rive Sud-Ouest du Victoria la pointe Nord du Tanganyika.

L’arm√©e belge traversa ce riche pays sans commettre la moindre d√©pr√©dation. Pas une charge de bois, pas une douzaine d’Ňďufs qui n’ait √©t√© pay√©e rubis sur l’ongle. Et se r√©v√©lant une fois de plus habiles colonisateurs, les n√ītres se firent des auxiliaires de ces populations belliqueuses qu’on esp√©rait leur opposer.

L’une apr√®s l’autre, Nsasa et Biaromulo tombent √† leur tour.

* **

A cette m√™me √©poque, une nouvelle heureuse vient r√©jouir nos soldats. Les Allemands doivent abandonner l’√ģle Kivijiji qu’au mois d’ao√Ľt 1914 ils avaient occup√©e par surprise. Situ√©e au milieu du lac Kivu, elle couvre une superficie de 300 kilom√®tres carr√©s environ. Remarquablement peupl√©e pour une terre africaine, elle ne contient pas moins de 20.000 √Ęmes. Canonni√®res, vapeurs et chaloupes arm√©es avaient eu raison d’une r√©sistance pourtant d√©cid√©e et qu’appuyaient de solides positions √©tablies sur le pourtour de l’√ģle. Celle-ci domine une vaste nappe d’eau sulfureuse o√Ļ il ne se rencontre pas un seul crocodile, pas un hippo¬≠potame, mais par contre remplie d’un excellent poisson de la grosseur d’une br√®me. Quelques cartouches de tonite suffisaient √† assurer √† nos troupes d’abondantes provisions. Et ces p√™ches miraculeuses s’entouraient d’un d√©cor digne du pays des f√©es. Les rives sont creus√©es de fjords tapiss√©s de verdure que s√©parent de hautes murailles rocheuses. Sous leur v√™ture grise elles forment un √©trange contraste avec le ciel bleu et profond que r√©p√®te en bas l’immense glace mouvante du lac. Au loin, r√©sonnent les √©chos multipli√©s √† l’envi de cascades dont les eaux emport√©es tombent avec fracas, bondissant dans une lumi√®re limpide, puis s’√©crasant, aur√©ol√©es d’arc-en-ciel.

Sur ces entrefaites, notre progression s’affir¬≠me. Apr√®s avoir appuy√© sa gauche √† la rivi√®re Kagera, Molitor, avec le gros de ses forces, franchit l’Akanjuru, affluent droit de la Kagera, et sa droite approche d’Ousumbura, chef-lieu de la province d’Ourundi, sur la rive septentrionale du Tanganyika. Depuis son d√©part, aux pre¬≠mi√®res heures de l’offensive g√©n√©rale, la brigade Nord avait ainsi parcouru 200 kilom√®tres en combattant sans cesse.

 

Le colonel Molitor avance toujours vers l’Est, dans le but d’occuper la rive- Sud-Ouest du Victoria. R√©ussir, c’est couper la retraite aux contingents adverses qui tiennent encore au Nord. Et c’est ce qui arrive. L’artillerie, allemande fait, alors, un effort d√©sesp√®re pour percer les lignes belges. C’est un combat (p.165) sauvage pendant sept heures cons√©cutives. Le major Rouling, gri√®vement bless√© √† la t√™te de son bataillon, maintient ses hommes dans une attitude superbe et les Allemands, taill√©s eu pi√®ces, sont ou tu√©s ou pris avec leur chef.

En m√™me temps, beaucoup plus au Sud-Ouest, dans la r√©gion du Tanganyika, la brigade Olsen presse l’ennemi qui refuse le combat et bat en retraite vers l’int√©rieur.

C’est √† ce moment qu’intervient efficacement une escadrille d’hydravions qui √©tait arriv√©e √† Borna, le 2 f√©vrier, apr√®s un voyage mouvement√©: un incendie avait √©clat√© en mer et 70.000 litres d’essence avaient pris feu.

Au d√©but de juin, malgr√© toutes les difficult√©s de transport et de montage, deux appareils √©taient pr√™ts. En juin, les aviateurs belges firent de nombreux essais sur le Tanganyika. En juillet enfin, un bombardement de la c√īte alle¬≠mande est d√©cid√©. Malgr√© les canons et les mitrailleuses, le port de Kigoma-Ujiji est reconnu, bombard√© et photographi√©. Le puissant vapeur Graf von Goetzen est attaqu√© et fortement endommag√©. Au cours d’une croisi√®re, en liaison avec le service a√©rien de Kigoma-Ujiji, la canonni√®re Netta (lieutenant Lena√ęrts) surprend le navire Wami d√©barquant des troupes et, en quelques coups, r√®gle d√©finitivement son sort.

 

L’effet produit sur l’ennemi est not√© dans les documents officiels saisis √† Kigoma. Apr√®s le premier bombardement, on ordonne l’√©vacuation imm√©diate des femmes et des enfants, on envisage l’abandon prochain des forts et on pr√©pare la destruction des ouvrages importants et du mat√©riel de chemin de fer.

Le colonel Olsen a ainsi d√©fini l’effet √©norme produit par l’intervention des avions: ¬ę Apr√®s chaque bombardement, j’ai senti fondre la r√©sistance de l’ennemi ; vos derniers raids l’ont r√©duite compl√®tement. Vous pouvez dire que vous avez forc√© l’√©vacuation de la place de Kigoma, nous y sommes entr√©s sans tirer un seul coup de fusil. ¬Ľ

C’est un honneur pour les Belges d’avoir pu r√©aliser, les premiers, l’aviation au centre de l’Afrique Equatoriale. A ce magnifique r√©sultat ont attach√© leurs noms : le commandant de Bueger, le capitaine Russchaert, les lieutenants Collignon, Orta, Behaeghe et Castiau, tous faits chevaliers de l’Ordre de l’Etoile Africaine.

* **

Apr√®s la chute de Kigoma-Ujiji, survenue le 29 juillet, le terminus int√©rieur du chemin de fer central est perdu pour l’adversaire et les √©v√©nements vont se pr√©cipiter.

Les Allemands se replient vers Tabora sous l’attaque concentrique de trois colonnes belges et d’un corps britannique du g√©n√©ral Sir C. Crewe. La brigade anglaise descend du Nord; le colonel Molitor arrive du Nord-Ouest; les deux r√©giments (1″ et 2e) du colonel Olsen progressent de l’Ouest vers l’Est; le lieute¬≠nant-colonel Moulaert, enfin, se joint √† la manŇďuvre commune. Il avait ras¬≠sembl√© ses troupes, devenues inutiles sur le Tanganyika depuis que le pavillon allemand en avait disparu. Traversant alors le lac, il passe de la rive belge sur le rivage allemand et vient donner √† la brigade Olsen un inestimable appui en couvrant sa droite.

 

Moulaert, major du g√©nie belge, √©tait avant les hostilit√©s commissaire g√©n√©ral du Congo. Ing√©nieur de grand m√©rite, il se consacrait √† l’√©tude des questions fluviales et se r√©v√©la l’homme d’action dans toute la force du terme.

Ainsi, malgr√© l’espace immense, malgr√© la nature souvent hostile, malgr√© la liaison contrari√©e par le terrain et la brousse qui le ronge, toutes nos colonnes d’attaque, au moment voulu, tendent √† leur but comme les rayons d’une roue vont au moyeu qui les rassemble. A l’heure fix√©e, ils sont tous l√† pour sonner l’hallali et porter bas l’Allemand. Et voici ce qui arrive.

Du Nord √† l’Ouest et de l√† vers le Sud, l’envahisseur dessine presque un demi-cercle complet. Crewe et Molitor se retrouvent, le 12 ao√Ľt, apr√®s que ce dernier vient d’enlever les redoutables positions des monts Kahama et de bous¬≠culer l’ennemi √† Saint-Micha√ęl, sur la grande route Muanza-Tabora. Anglais (p.166) et Belges se rejoignent ainsi √† 120 kilom√®tres au Nord de Tabora. La brigade Molitor avait en ;tout parcouru 500 kilom√®tres.

Plus bas, le colonel Olsen s’engage sur le Tanganyikabahn et, le 14 ao√Ľt, occupe la station d’Ugaga. Quelques jours apr√®s il parvint √† 40 kilom√®tres du but. , ‚ÄĘ ‘ .

Danois d’origine, Olsen est depuis plusieurs ann√©es au service de la Belgique, tout en conservant sa nationalit√©. Sa carri√®re coloniale le place hors de pair. Chef des troupes de Katanga, au d√©but de la guerre, il fut d’abord envoy√© avec ses hommes pour soutenir les Anglais sur les confins de la Ehodesia. Il y remporta des succ√®s, et, au moment de l’offensive g√©n√©rale, on le trouva √† la t√™te de la brigade Sud.

Le voil√† donc en possession d’un important tron√ßon du rail allemand, qu’il lui faut utiliser. Point de mat√©riel, car l’ennemi a tout emmen√© ou d√©truit. Et l’on vit, √† travers le majestueux Tanganyika, passer des chalands qui, de Lukaga, am√®nent sur la rive oppos√©e tout le mat√©riel d√©sirable qu’on pose sur les voies √† Ujiji-Kigoma. Puis on remet la ligne en √©tat et notre mat√©riel roule sur les premiers 100 kilom√®tres de rail conquis par les Belges sur l’Alle¬≠magne. Ils atteignent la station de Rutchugi.

Les. √©v√©nements d√©cisifs approchent. Toutes les forces adverses sont d√©sormais r√©unies en deux masses, sans liaison entre elles. L’une recule devant le lieute¬≠nant-g√©n√©ral Smuts, qui la refoule vers Mahenge, mais conna√ģtra bien des d√©boires dans les marais du Rufigi, l’autre c√®de, press√©e par les troupes du major g√©n√©ral Tombeur.

Le g√©n√©ral prussien Wahle regroupe alors ses hommes pour une derni√®re r√©sistance dans Tabora. Il s’agissait de d√©fendre la principale ville int√©rieure de l’Afrique √©quatoriale. Depuis que Dar-es-Salam, le grand port de la c√īte oc√©anique, se trouvait sous les canons de l’escadre britannique, on avait trans¬≠port√© ici tous les services de la colonie. Tabora √©tait devenu cŇďur et cerveau de la r√©sistance.

 

Pendant dix-neuf longues journ√©es, on se bat avec rage et septembre 1916 comptera dans les annales des guerres exotiques. Malgr√© tout, il faut bien que les Allemands c√®dent. Le 19 septembre, le g√©n√©ral Tombeur entre dans la capitale. Il y d√©livre 189 Europ√©ens prisonniers, ressortissants des nations alli√©es, et capture 215 Allemands de tous grades, plusieurs centaines de soldats indig√®nes, des .canons, dont du 105, des mitrailleuses en quantit√© et surtout, butin pr√©cieux quand on se trouve au bout d’aussi longues lignes du ravitail¬≠lement, des provisions vari√©es et en masse. Au centre du continent noir, que ne repr√©sente pas la valeur d’une charge amen√©e de Borna!

Le g√©n√©ral Wahle s’enfuyait avec √† peine 1.300 fusils, cherchant √† gagner le Sud.

Le graphique de notre carte indique assez combien p√©rilleuse √©tait sa situa¬≠tion. Le lecteur voit comment l’ennemi va devoir se glisser entre Van Deventer (p.166) qui vient du Nord et la colonne du Nyassaland qui monte du Sud. Derri√®re lui, Tombeur ne lui laisse aucun r√©pit et, sur la ligne de retraite, les Portugais ont le privil√®ge de pouvoir achever la b√™te sur ses fins !

Les troupes battues √† Tabora ont √©t√©, quelques semaines apr√®s, compl√®tement d√©faites dans la r√©gion de Mahenge. En m√™√ģne temps, √† Impeude, puis pr√®s de Ilemboule, deux autres partis allemands sont d√©truits. Une colonne de 500 hommes dut se rendre avec armes et bagages. Le g√©n√©ral Wahle perd ainsi la majeure partie de ses derniers effectifs dont le sort est, d√®s maintenant, r√©gl√©, car il ne leur reste qu’√† se faire prendre ou √† p√©rir dans la brousse. Parmi les tu√©s se trouvait le d√©put√© national-lib√©ral Gruson, le propri√©taire des grandes aci√©ries de Magdebourg.

 

Ainsi, la campagne est virtuellement termin√©e. Les soldats du roi Albert de Belgique, en attendant mieux encore, ont conquis 200 kilom√®tres carr√©s que peuplent 6 millions d’habitants. La population totale de la colonie s’√©l√®ve √† 10 millions. Les Belges tiennent donc la plus riche partie du pays. Et si vous regardez la carte, en constatant que le territoire gagn√© par leurs armes com¬≠mande toutes les communications entre les grands lacs africains, l’importance politique du gain n’√©chappera √† la r√©flexion de personne, car enfin, on se bat en Europe pour d√©cider du sort, non seulement de nos provinces, mais aussi de l’avenir de tout le monde et des jeunes continents aux possibilit√©s incal¬≠culables.

Au cours de ces sanglants √©pisodes, les Allemands paraissent avoir g√©n√©ra¬≠lement observ√© les lois de la guerre. Toutefois, on a surpris sur leurs soldats des balles dum-dum. Les chefs expliqu√®rent que, le ravitaillement comptant parfois sur le produit des chasses, ces projectiles n’avaient d’autre destination que le tir du gibier. Quant aux Belges, ils mirent une certaine coquetterie √† respecter scrupuleusement les lois de la guerre et trait√®rent bien les prison¬≠niers allemands.

Dans ces jours tragiques, beaucoup d’entre nous pr√™t√®rent peu d’attention √† cette campagne, o√Ļ cependant 100.000 hommes √©taient engag√©s. Elle permit √† la guerre de mouvement de survivre aux tranch√©es, et sans doute ces cen¬≠taines de kilom√®tres, parcourues victorieusement par les Anglais et les Belges durant trente mois d’un rude et cruel labeur, feront-elles soupirer les braves que l’immobilit√© parfois exasp√®re. Il leur est, cependant, moins que jamais interdit d’esp√©rer que le jour approche o√Ļ ils pourront, eux aussi, conna√ģtre et savourer l’ivresse des grandes √©tapes victorieuses.

 

Charles STI√ČNON

 

 

PIOTTE, PIOT, JASS, JAS OU …POILU BELGE !, in¬†: AO 31/10/2007

 

Voici quelques compl√©ments d’information initialement desti¬≠n√©s √† M. Jean d’Oln√ę, de Sendrogne, √† propos du surnom des soldats belges de 1914-1918. Cependant, l’int√©r√™t de cette docu¬≠mentation m’a pouss√© √† vous la proposer √† tous. Tous ces rensei¬≠gnements ont √©t√© rassembl√©s et transmis par M. Alain Canneel, de Lesterny.

¬ęConsultons les dictionnaires non pas fran√ßais mais n√©erlan¬≠dais. Je n’ai sous la main que le Frans Woordenboek de C.R.C. Herckenrath, J.B. Wolters, Groningen, mais il m’apprend d√©j√† que een piot signifie un pioupiou, un troupier. Vous aurez d’ailleurs not√© que le seul ouvrage en langue n√©erlandaise cit√© la semaine derni√®re use dans son titre du terme piot (pluriel: piotten), √† la dif¬≠f√©rence des ouvrages en langue fran√ßaise qui utilisent un piotte et des piottes. Pour √™tre correct, il aurait sans doute fallu √©crire sur la couverture du num√©ro 52 d’InterNos ¬ęeen Belgischepiot¬Ľ…

Il vous reste √† lancer votre moteur de recherche favori sur l’Internet avec comme mots cl√©s soit een piot, soit piotten asso¬≠ci√© √† 1914, pour trouver une abondance de textes en n√©erlan¬≠dais √† propos des troupiers de 1914. Si vous associez piot ou piotten √† 1940, par exemple, vous aurez la confirmation de ce que sugg√®re la mention ci-des¬≠sus √† propos de l’ouvrage en langue n√©erlandaise concernant la guerre de 1940-1945, √† savoir que les appellations piot ou piotten ne sont pas plus sp√©ci¬≠fiques de la ¬ęGrande Guerre¬Ľ que jass A la diff√©rence de poilu ? Enfin, mon Frans Woordenboek ignore le(s) jass. Quant au poilu belge, je peux aussi mentionner une carte pos¬≠tale qui, selon sa l√©gende, repr√©sente ¬ęLe 14 juillet √† Paris en 1916- Les Poilus Belges devant le Grand Palais¬Ľ. Et une autre, qui montre, selon sa l√©gende, ¬ęLa Grande Guerre 1914-1916- En Belgique – La Reine des Belges accompagn√©e du G√©n√©ral de Conninck √©coutant dans les tranch√©es un poilu m√©lomane¬Ľ (jouant du violon).

 

JASS ou JAS

Last but not least, Jules-Marie Cann√©e! signait ses illustra¬≠tions de couverture pour la revue InterNosdu camp d’internement de Harderwijk en faisant parfois suivre son nom par une qualifi¬≠cation de son √©tat de soldat belge intern√©. Ainsi, signa-t-il la cou¬≠verture du num√©ro 40 (1er janvier 1918) j.m. canneel soldat belge, celle du num√©ro 49 (15 mai 1918) qui est un autoportrait y.m. can¬≠neel Belgian soldier by himselfvu celle du num√©ro 61 (novembre 1918) j.m. canneel soldat intern√© belge. Mais ce sont ses signa¬≠tures des couvertures des num√©ros 45 (15 mars 1918) et 59 (15 octobre 1918) qui doivent int√©resser les lecteurs de la Petite Gazette -soit respectivement j.m.canneel piotte et j.m. canneeljas. Voyez les reproductions ci-apr√®s.

Toutefois, l’√©l√©ment le plus √©clairant √† propos de jass et jas provient d’un monument situ√© devant l’h√ītel de ville d’Arlon. Voyez la reproduction de cette carte postale.

(…)

Cette statue en bronze de 2,30 m√®tres de haut, Ňďuvre de Jean-Marie Gaspar (1861 -1931 ) inaugur√©e le 3 octobre 1920 suite¬†¬† √†¬†¬† une¬†¬† souscription publique, a pour nom ¬ęLe Jass¬Ľ. Elle repr√©sente un soldat de la Grande Guerre et a √©t√© √©rig√©e √† la m√©moire des combattants et des d√©port√©s belges, ainsi que des fusill√©s arlonais morts au cours de la guerre 1914-1918. J’ai puis√© ces informations sur \’Internet,¬†¬†¬†¬†¬†¬† √†¬†¬†¬†¬†¬†¬† l’adresse htfp://www.arlon-is-on.be/fr/autres.html o√Ļ sont d√©taill√©s les monuments de la ville d’Arlon.¬† On y lit de surcro√ģt cette pr√©cision: le nom Jass vient du mot flamand jas qui d√©signe la capote port√©e par les soldats en hiver (een jas, dans son sens courant, c’est une veste, un veston). Ainsi, quand piotte vient du mot flamand piot, jass vient du mot flamand jas (qui.se prononce ‘yass‚Äô’ comme dans yeux et tasse). Nous sommes bien en Belgique! Aussi, pour faire bonne mesu¬≠re, vous trouverez ci-joint une carte postale de Bruxelles mon¬≠trant ¬ęManneken-pis en costu¬≠me de Jass – Manneken-pis in Jass¬Ľ…

 

 

AU-DELA DES PIOTTES ET DES POILUS, AO 03/01/2008

 

Gr√Ęce √† vos diverses interventions, dans les derniers mois de l’ann√©e 2007, nous avons eu un large aper√ßu des diff√©rents sobri¬≠quets dont √©taient affubl√©s (ou que se donnaient eux-m√™mes) les soldats de la Grande Guerre.

Monsieur Jos√© Marquet, de Sprimont, a eu l’excellente id√©e de fouiller les m√©moires de volontaire de guerre (1914 – 1918 √©vi¬≠demment) de Maurice Flagothier, de Linc√©-Sprimont, √† la recherche de termes de l’argot militaire alors utilis√©. L’auteur de ces m√©moires en donnait aussi la d√©finition :

¬ę Flotte ou Lignard, : soldat belge d’infanterie de ligne.

Poilu : soldat français.

Jampot : soldat anglais.

Plouk : simple soldat.

Piottepak : gendarme

Plakpotte : soldat malpropre et débraillé.

Ménapien : Flamand.

Cabot : caporal.

Premier bidon : 1er sergent-major.

Adjupette, capiston et colon : adjudant, capitaine et colonel.

Carapate : carabinier.,

Flingot : fusil.

Rabat de col : mauvais morceau de viande.

Chapeau boule ou pot de chambre : casque.

V√ģspaletots : soldats non arm√©s des vieilles classes qui avaient gard√© leurs anciennes tenues sombres datant de l’avant-guerre et ce jusqu’en 1917. Ils √©taient affect√©s √† certains travaux.

Compagnie sans floche : compagnie de r√©habilitation form√©e de soldats condamn√©s par les conseils de guerre et dont le bon¬≠net de police √©tait d√©pourvu de gland. ¬Ľ

Merci à M. Marquet pour cette recherche.

 

 

Les ¬ę¬†H√®ye√Ľs d‚Äô Sovenis¬†¬Ľ de l‚ÄôA.R. D‚ÄôAywaille, Histoire et traditions de nos vall√©es, TIII, √©d. Dricot, 2006

 

TOPONYMIE POPULAIRE

Lu v√ģje B√®ljike

 

Dans les ann√©es 20 et 30, dans la r√©gion de Ligneu-ville, qui avant la guerre 14-18 faisait encore partie de l’Allemagne, les gens, lorsqu’ils parlaient de leur nou¬≠velle patrie, l’appelaient toujours “lu v√ģje B√®ljike” par opposition aux pays r√©dim√©s, nouvellement rattach√©s, qu’ils nommaient “lu nov√®le B√®ljike”.

 

(Propos d’Anna Lising recueillis par Marc Lamboray)

 

1914

Pawly R., Lierneux P., Courcelle P., The Belgian Army in World War I, Osprey Publishing, 2009

 

(p.9) The defence of Liège, August 1914

 

A few hours after the delivery of the reply to the German ultimatum the forces that had been massed on the frontier entered Belgium. During the morning of 4 August two cavalry divisions outflanked the fortified position of Liège on the north and arrived at Visé on the Meuse, but, finding the bridge broken and the passage guarded they withdrew towards their principal force, which was already standing before the advanced defences of the fortified city. General von Emmich had about 130,000 men and plentiful artillery; he expected that, faced with such a disproportionate force, Gen Leman would capitulate rather than make a useless attempt to defend Liège. When a German demand that Leman give passage to the Germans was rejected Emmich immediately proceeded to attack the forts of Chaudfontaine, Fleron, Evegnée, Barchon and Pontisse. Nine brigades stormed across the fields in between the different forts, but were everywhere repulsed with such heavy losses that several divisions were withdrawn into Germany; this spread such a panic that at Aachen (Aix-la-Chapelle) librarians started removing archives for safety.

(p.10) German reinforcements were brought up in large numbers, and started an outflanking movement that threatened with encirclement the Belgian troops holding the intervals between the forts. These field units were compelled to withdraw; however, the forts themselves held on, the last only capitulating on 16 and 17 August after Forts Chaudfontaine and de Loncin had been destroyed with heavy loss of life by monstrous explosions when German shells penetrated the magazines. The German casualties outside Liège have been estimated at 42,712 men, but much more serions was the loss of precious time. The unexpected check suffered by the vanguard held up the invading army in enormous traffic jams; the overcrowding of roads and railways caused such confusion inside Germany that the whole army had to mark time for several days, which enabled the French Army to carry out itls mobilization and concentration.

Even though their garrisons were doomed, the time it was costing the invaders to put the outdated fortresses out of action would h√Ęve a real influence on the outcome of the 1914 campaign.

 

(p.18) /Diksmuide/ Germans scattered over the neighbouring meadows, and threatened their prisoners with death if they did not direct them towards the artillery batteries; no one spoke, and the Germans shot them down, Cdr Jeanniot of the fusiliers-marins dying at the hand of the German major. At break of day the Germans who were left were surrounded in batches; several fell under the bayonets of the infuriated soldiers, and four were convicted of murder and executed by the French admirals orders.

 

(p.19) Opening the sluices

 

Deliberate flooding was a classic defensive tactic in Flanders. These lowlands were reclaimed from the sea and the marshes, and are managed by a System of drainage and irrigation that dates back to the Middle Ages. To flood the ground covered by the German front lines it would be sufficient to open the sluices in Nieuport that gave access to the Beverdijk, and to close them again before the ebb tide. The System of canals and manually-operated sluice gates was complex, and the exact results depended upon the tides and winds. However, under the direction of one Louis Kogge, who had been in charge of the Beverdijk sluices for many years, ail necessary measures were taken, and from 27 October seawater began to mix with that of the canals. The flood oozed up on ail sides to suck down German guns, fill the trenches, and imprison in their strongpoints those defenders imprudently left in them by the German command (these isolated garrisons either surrendered one by one, or were drowned while trying to escape). Gradually the whole front between Nieuport and Dixmuide was covered, from the Yser westwards to the railway embankment.

 

1915

in¬†: L‚ÄôIllustration, n¬į3762, 10 avril 1915, p.363

 

Pierre Loti, Au grand quartier général belge

 

Me rendant au grand quartier g√©n√©ral belge, o√Ļ j‚Äôai √† m‚Äôacquitter d‚Äôune mission du pr√©sident de la R√©publique fran√ßaise √† Sa Majest√© le roi Albert, je traverse aujourd‚Äôhui Furnes, autre ville inutilement sauvagement bombard√©e, o√Ļ, √† cette heure, le vent glace, la neige, la pluie, la gr√™le, font rage sous le ciel noir.

Ici comme √† Ypres, les barbares se sont acharnes surtout contre la partie historique, contre le vieil H√ītel de Ville charmant et ses entours; c’est qu’aussi le roi Albert, chasse de son palais, s’y √©tait d’abord install√©; alors les Allemands, avec cette d√©licatesse que le monde entier √† pr√©sent ne leur conteste plus, avaient aussit√īt rep√©r√© ce point-l√† pour y lancer leurs ¬ę marmites ¬Ľ f√©roces. Dans les rues (o√Ļ je ralentis beaucoup l’allure de mon auto afin de mieux appr√©cier au passage ¬ę l’Ňďuvre civilisatrice ¬Ľ du kaiser), presque personne, il va sans dire ; seulement des groupes de soldats de toutes armes qui, le col relev√©, d’autres le capuchon rabattu, se h√Ętent sous les rafales, courent, comme des enfants, avec de bons rires, comme si c’√©tait tr√®s dr√īle, cet arrosage, qui pour le moment n’est pas du feu.

Comment se fait-il qu’aucune tristesse, cette fois, ne se d√©gage de cette ville √† moitie d√©serte ? On dirait que la, gaiet√© de ces soldats, malgr√© le temps sinistre, se communique aux choses devast√©es. Et comme ils semblent tous de belle sant√© et de belle humeur! Je n’aper¬≠√ßois plus de ces mines un peu effar√©es, hagardes, du commencement de la guerre. La vie tout le temps dehors, jointe √† la bonne nourriture, leur a dore les joues, √† ces √©pargnes par la mitraille ; mais ce qui surtout les soutient, c’est la confiance enti√®re, la certitude d’avoir dej√† pris le dessus, et de marcher √† la victoire. Il en va de l’invasion boche comme de cet affreux temps, qui n’est en somme qu’une derni√®re giboul√©e de mars: tout cela va finir!

A un tournant, pendant une accalmie, un petit groupe de matelots fran√ßais surgit, bien impr√©vu, devant moi. Je ne puis me tenir de leur faire signe, comme on ferait √† des enfants que l’on retrouverait tout √† coup, dans quelque lointaine brousse, et ils accourent √† ma por¬≠ti√®re, tout contents eux aussi de voir un uniforme de notre marine. C’est √† croire qu’on les a choisis, tant ils ont de braves et jolies figures. avec de bons yeux vifs. D’autres, qui passaient plus loin et que je n’avais pas appel√©s, viennent aussi m’entourer, comme si c’√©tait tout naturel, mais avec une familiarit√© si respectueuse: √† l’etranger, n’est-ce pas, et en temps de guerre !… C’est hier, me disent-ils, qu’ils sont arrives, tout un bataillon, avec des officiers, pour camper dans un village voisin, en attendant de foncer sur les Boches. Et j’aimerais tant faire un d√©tour pour aller en visite chez eux, si je n’√©tais press√© par l’heure de l’audience royale! Certes j’ai du plaisir √† me trouver avec nos soldats, mais bien plus encore avec nos matelots, au milieu desquels j’ai passe quarante ann√©es de ma vie. Avant m√™me de les voir, ceux-l√†, rien qu’√† les entendre parler, tout de suite je les devi¬≠nerais. Plus d’une fois, sur nos routes militaris√©es du Nord, en pleine nuit noire, quand c’√©tait un de leurs d√©tachements qui m’arr√™tait pour me demander le mot d’ordre, je les ai reconnus rien qu’au son de leur voix.

Un de nos g√©n√©raux, commandant d’arm√©es sur le front Nord, m’en parlait hier, de cette gentille familiarit√© de bon aloi, qui r√®gne √† pr√©¬≠sent du haut en bas de l’√©chelle militaire, et qui est nouvelle, qui est une caract√©ristique de cette guerre profond√©ment nationale, o√Ļ tout le monde marche la main dans la main. ¬ę Aux tranch√©es, me disait-il, si je m’arr√™te √† causer avec un soldat, d’autres m’entourent, pour que je cause aussi avec eux. Et ils sont de plus en plus admirables d’entrain et de fraternit√©! Si l’on pouvait nous rendre nos milliers de morts, quel bien les Allemands nous auraient fait, en nous rapprochant ainsi tous, jusqu’√† n’avoir qu’un m√™me cŇďur! ¬Ľ

Longue route pour aller √† ce grand quartier g√©n√©ral. En rase cam¬≠pagne, il fait un temps √©pouvantable, il n’y a pas √† dire. Chemins d√©fonces, champs inond√©s qui ressemblent √† des mar√©cages, et parfois des tranch√©es, des chevaux de frise, rappelant que les barbares sont encore tout proches. Eh bien, quand m√™me, tout cela, qui devrait √™tre lugubre n’y parvient plus.¬† Chaque rencontre de soldats ‚ÄĒ et on en fait √† toute minute ‚ÄĒ suffirait du reste √† vous rass√©rener: figures √©panouie: toujours,¬† qui¬† respirent¬† le¬† courage¬† et¬† la¬† gaiet√©.¬† M√™me¬† les¬† pauvres sapeurs, dans l’eau jusqu’aux genoux, travaillant √† r√©parer des trous d’abri ou des barrages, ont l’expression gaie, (…)… Que de soldats dans les moindres villages, belges et francais tr√®s fraternellement m√™les! Par quels prodiges de l’intendance tous ces hommes sont-ils abrit√©s et nourris?

 

Mais les soldats belges, qui donc pr√©tendait qu‚Äôil n‚Äôen restait plus¬†! J‚Äôen croise au contraire des d√©tachements consid√©rables, marchant vers le front, bien en ordre, bien √©quip√©s et de belle allure, avec des convois d‚Äôune artillerie excellente et tr√®s moderne. On ne dira jamais assez l‚Äôhero√Įsme de ce peuple, qui aurait eu raison de ne pas se pr√©parer aux batailles, puisque des traites solennels auraient d√Ľ l‚Äôen pr√©server √† tout jamais, et qui au contraire vient de subir et d‚Äôarr√™ter le plus formidable attentat de la Grande Barbarie. D√©sempar√© d‚Äôabord et presque an√©anti, il se reprend, il se groupe autour de son roi, au courage sublime…

Il pleut, il pleut, on est transi de froid. Nous voici enfin arriv√©s et dans un instant je vais le voir, ce roi qui est sans reproche comme sans peur. N’√©taient ces troupes et tant d’autos militaires, on n’imaginerait jamais que ce village perdu puisse √™tre le grand quartier g√©n√©ral. Il faut descendre de voiture, car le chemin qui m√®ne √† la r√©sidence royale n’est plus qu’un sentier. Parmi les rudes autos qui stationnent l√†, toutes macul√©es de la boue des campagnes, il en est une √©l√©gante, mais sans armoirie d’aucune sorte, seulement deux lettres trac√©es √† la craie sur la porti√®re noire: S. M. (Sa Majest√©), ‚ÄĒ et c’est la sienne. Un coin charmant de vieille Flandre, une antique abbaye, entour√©e d’arbres et de tombes, ‚ÄĒ c’est l√†. Sous la pluie, dans le sentier qui borde le religieux petit cimeti√®re, un aide de camp vient √† ma rencontre, aimable et simple comme sans doute ne peut manquer d’√™tre son souverain. A l’entr√©e de la demeure, pas de gardes, aucun c√©r√©monial ; un modeste corridor, o√Ļ j’ai juste le temps de jeter mon manteau, et, dans l’embra¬≠sure d’une porte qui s’ouvre, le roi m’appara√ģt, debout, grand, svelte, le visage r√©gulier, l’air √©tonnamment jeune, les yeux francs, doux et nobles, la main tendue pour le bon accueil.

Au cours de ma vie, d’autres rois ou empereurs ont bien voulu me recevoir, mais malgr√© l’apparat, malgr√© les palais parfois splendides, jamais encore comme au seuil de cette maisonnette, je n’avais √©prouv√© le respect de la majest√© souveraine, ‚ÄĒ si infiniment agrandie ici par le malheur et le sacrifice… Et quand j’exprime ce sentiment au roi Albert, il me r√©pond en souriant : ¬ę Oh ! mon palais √† moi… ¬Ľ et il ach√®ve sa phrase par un geste d√©tach√©, designant le pauvre d√©cor. Bien modeste, en effet, la salle o√Ļ je viens d’entrer, mais, par l’absence de toute vulgarit√©, gardant de la distinction quand m√™me; une biblioth√®que bond√©e de livres occupe enti√®rement l’une des parois; au fond il y a un piano ouvert, avec un cahier de musique sur le pupitre; au milieu, une grande table est charg√©e de cartes, de plans strat√©giques; et la fen√™tre, ouverte malgr√© le froid, donne sur une sorte de vieux petit jardin de cure, presque enclos, effeuille, triste, qui semble pleurer de la pluie d’hiver.

Apr√®s que je me suis acquitt√© de la facile mission dont m’avait charg√© le pr√©sident de la R√©publique, le roi veut bien me garder long¬≠temps √† causer. Mais, si je me suis d√©j√† senti h√©sitant pour √©crire le commencement de ces notes, je le suis tellement davantage pour toucher, si discr√®tement que ce soit, √† cet entretien ; et alors, combien va sembler p√Ęle ce que j’oserai en dire ! C ‘est qu’en effet je sais qu’il ne cesse de recommander √† ceux qui l’entourent: ¬ę Surtout, t√Ęchez que l’on ne parle pas de moi ¬Ľ, et je connais, je comprends si bien l’horreur qu’il professe pour tout ce qui ressemble √† une interview. J’√©tais donc d’abord d√©cid√© √† me taire; ‚ÄĒ et cependant, lorsqu’on a quelque chance d’√™tre entendu, comment ne pas vouloir, dans la faible mesure de ce que l’on peut, contribuer √† r√©pandre la gloire d’un tel nom!

Ce qui frappe d’abord chez Lui, c’est tant de sinc√®re et exquise modestie dans l’h√©ro√Įsme, c’est cette presque inconscience d’avoir √©t√© admirable. La v√©n√©ration que les Fran√ßais lui ont vou√©e, sa popularit√© chez nous, il juge ne pas les m√©riter autant que le moindre de ses soldats tue pour notre commune d√©fense. Quand je lui conte que j’ai vu, m√™me au fond des campagnes chez des paysans, l’image du roi et de la reine des Belges √† une place d’honneur, avec des petits drapeaux, noir, jaune et rouge, pieusement √©pingl√©s autour, il a l’air d’√† peine y croire, son sourire et son silence semblent me r√©pondre : c’est pour¬≠tant si naturel, ce que j’ai fait; est-ce qu’un roi digne de ce nom aurait pu agir d’une autre mani√®re?

Maintenant nous causons des Dardanelles, o√Ļ se joue √† cette heure une partie grave ; il veut bien me questionner sur les emb√Ľches de ces parages que j’ai longtemps fr√©quent√©s et qui n’ont cesse de m’√™tre si chers. Mais tout √† coup une plus froide rafale entre par cette fen√™tre, toujours ouverte sur le petit jardin triste; avec quelle gentille sollicitude alors il se l√®ve, comme e√Ľt pu faire un simple officier, pour fermer lui-m√™me ces vitres pr√®s desquelles je suis assis.

Et puis nous causons de guerre, de fusils, d’artillerie; Sa Majest√© est au courant de tout, comme un g√©n√©ral dej√† rompu au m√©tier…

Etrange destinee de ce prince, qui, au d√©but, ne semblait pas d√©sign√© pour le tr√īne et qui peut-√™tre e√Ľt pr√©f√©r√©continuer sa vie un peu retir√©e de jadis, aupr√®s de la princesse qu’il aimait! Quand ensuite la couronne inattendue fut pos√©e sur son jeune front, il pouvait se croire en droit d‚Äôesp√©rer une √®re de profonde paix, au milieu du plus paisible des peuples, et au contraire, il aura connu le plus √©pouvantablement tragique de tous les r√®gnes. Du jour au lendemain, sans une d√©faillance, sans m√™me une h√©sitation, d√©daigneux des compromis qui, pour un temps au moins, auraient pu, au pr√©judice de la civilisation mondiale, pr√©server un peu ses villes et ses palais, il s‚Äôest dress√©, devant la ru√©e du Monstre, comme un grand roi guerrier, au milieu d‚Äôune arm√©e de heros.

 

Aujourd’hui, visiblement, Il ne doute plus de la victoire, et sa loyaut√© lui donne confiance enti√®re en la loyaut√© des Alli√©s, qui certes voudront rendre la vie √† sa Belgique ; cependant il tient √† ce que ses soldats coop√®rent, de toutes leurs derni√®res forces, √† la d√©livrance, et qu’ils restent jusqu’√† la fin au danger et √† l’honneur. Saluons-le bien bas!

Un moins noble que lui se f√Ľt dit peut-√™tre: ¬ę J’ai largement pay√© ma dette √† la cause universelle ; ce sont mes troupes qui ont √©lev√© le premier rempart contre la barbarie ; mon pays, pi√©tin√© le premier par les brutes allemandes, n’est plus qu’un champ de ruines ; cela suffit! ¬Ľ

‚ÄĒ Mais non, il veut que la Belgique ait son nom inscrit, √† une page encore plus belle, √† c√īte de la Serbie, sur le livre d’or de l’histoire.

Et voil√† pourquoi j’ai rencontr√©, en venant, ces pr√©cieuses troupes, alertes et fra√ģches, renouvel√©es √† miracle, qui s’en allaient au front, continuer la sainte lutte.

Devant Lui, inclinons-nous donc jusqu’√† terre!

La nuit tombe quand l’audience est close et que je me retrouve dans le sentier de l’abbaye. Pendant le trajet de retour, √† travers ces routes d√©fonc√©es par la pluie, d√©fonc√©es par les charrois militaires, je reste sous le charme de l’accueil. Et je compare ces deux souverains situ√©s pour ainsi dire aux deux p√īles de l’humanit√©, celui d’ici au p√īle lumi¬≠neux, l’autre au p√īle noir; ‚ÄĒ l’autre, l√†-bas, le bouffi d’hypocrisie et de morgue, monstre parmi les montres, qui a du sang plein les mains. de la chair dechir√©e plein les ongles, et qui ose encore s’entourer d’une pompe insolente; ‚ÄĒ celui d’ici, rel√©gu√© sans murmure dans une maisonnette de village, sur un dernier lambeau de son royaume martyr, mais vers qui monte, de toute la Terre civilis√©e, le concert des sympa¬≠thies, des enthousiasmes, des glorifications magnifiques, et qu’attendent les plus pures et immortelles couronnes.

 

pierre loti.

(Copyright in United States of America by the New-York American.)

 

1917

Pawly R., Lierneux P., Courcelle P., The Belgian Army in World War I, Osprey Publishing, 2009

 

THE BELGIAN AIR FORCE

 

(p.39) On 4 May 1917 a daring mission was flown by Henri Crombez and Louis Robin from 6th Sqn, who flew deep behind enemy lines to drop a Belgian flag over occupied Brussels. Another famous flight was made by Ring Albert, who on 6 July 1917 was taken over the front in a Sopwith-Strutter in order to observe the situation for himself – thus becoming almost certainly the only reigning monarch in the world ever to fly a military combat mission. That month the small Aviation Militaire was putting up an average of 120 sorties each day.

 

1918

Adrien Herman, Wellin jadis 1795-1950, 2001

 

(p.143-144) Les Allemands partis sans autre retard, le village se croyait lib√©r√©. Il l’√©tait, mais de ses ennemis seulement. Il ne l’√©tait pas de ses amis.

D√®s le 25 novembre, il se remplit d’Italiens. Le hasard voulut que les localit√©s du canton fussent occup√©es par la 89eme division d’infanterie du g√©n√©ral Albricci, venant du front de France o√Ļ elle avait √©t√© envoy√©e sym¬≠boliquement.

Laissons la plume √† un t√©moin. ¬ęOn aurait pu dire d’eux; qu’en qualit√© d’amis, ils √©taient polis, propres, peu g√™nants. Ce fut tout le contrai¬≠re: salir, ab√ģmer, d√©truire furent leur principale occupation, de sorte qu’ils caus√®rent r√©ellement plus de d√©g√Ęts que leurs devanciers ¬Ľ (2). Ces alli√©s encombrants demeur√®rent une dizaine de semaines √† Wellin et environs. Les grad√©s jouaient leur solde au baccara ou √† la canasta et ne se pr√©oc¬≠cupaient gu√®re de discipline.

Tous s’en all√®rent vers le 15 f√©vrier 1919, non sans avoir √©lev√© √† leur propre gloire un petit monument fait de vieilles pierres, portant une plaque comm√©morative de leur passage, rue du Tribois, pr√®s de la voie du tram.

 

1918

Pawly R., Lierneux P., Courcelle P., The Belgian Army in World War I, Osprey Publishing, 2009

 

LIBERATION / 1918

 

(p.35) On 17 April, after the kind of short but violent artillery preparation that they employed throughout the spring offensive, three German infantry divisions attacked near Merkem down the axis of a road towards Poperinghe; three more waited in the second line close to the Houthulst Forest, while a seventh was in rear reserve. The front-line units advanced quickly, with an apparent contempt for any dangers that might threaten their right wing. The first Belgian outposts near the road were swept away or submerged, but stubborn hand-to-hand fighting then delayed the enemy’s march. By noon the Germans had reached the Belgian support line, but there they were stopped by the Belgian artillery playing on both their assault elements and their reserves. The decisive moment came when Belgian infantry advanced from their support trenches, and began to recapture lost ground behind a moving barrage. Caught between barrages in front and behind, the German units wavered – the formations assigned to Operation ‘Georgette’ were not storm troops but tired ‘trench divisions’. Battalions broke, and the fighting degenerated into a number of smaller local battles. By 8pm the Belgians had recovered ail the lost ground and taken more than 800 prisoners; the Belgian Army had shown that it could play its part in offensive operations as well as holding trenches. (Marshal Foch, the generalissimo of the western Allies, visited Belgian GHQ on 23 May, and in King Albert’s presence conferred decorations on officers and men who had distinguished themselves in this battle of Merkem.)

 

1914

Deux soldats wallons sous la tour de l’ Yser, AL 16/05/1986

 

(dans le bulletin trimestriel d’ information des “Amis du Mus√©e international de la guerre 1939-1945, de la Resistance et des camps de concentration)

“C’est le g√©n√©ral Georges De Bruyn qui a raconte qu’ il avait connu intimement ces deux Wallons au Boyau de la Mort, en 1917 et 18.¬† Il les a d’ ailleurs vu mourir √† ses pieds.”

 

1914

Christian Laporte, Le Roi-Chevalier, LB 16/07/2005

 

L’arm√©e belge r√©sista vaillament, dans la mesure de ses possibilit√©s, encourag√©e en per¬≠manence par la pr√©sence √† ses c√ītes du roi Al¬≠bert. Celui-ci refusa obstin√©ment d’abandon¬≠ner ses soldats. Et pourtant les alli√©s fran√ßais et ang1ais n’avaient pas manqu√© de le lui sug¬≠g√©rer d√®s le mois d’octobre 1914, Mais Albert leur fit r√©pondre qu’il resterait avec les siens et conserverait “le commandement de l’arm√©e belge, quel que soit son effectif.

(‚Ķ) chef de l’arm√©e be1ge, il resta avec ses troupes sur le dernier lambeau de terre nationale encore libre derri√®re l’Yser mais veilla surtout en permanence aux inter√™ts de ses hommes. A plusieurs reprises, il parvint √† √©viter des per¬≠tes mutiles en refusant l’engagement des sol¬≠dats belges dans certaines op√©rations de l’etat-major fran√ßais. (‚Ķ)

Le Roi profita de cette solidarit√© belgo-belge pour demander aussi une meilleure √©galit√© entre les deux principales langues nationales. Il √©tait temps que les Flamands puissent √™tre ad¬≠ministr√©s totalement dans leur langue. Et cela devait se traduire aussi dans l’enseignement, jusques et y compris au niveau universitaire. Il s’engagerait ainsi pour la flamandisation de l’Universit√© de Gand en 1930.

 

¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† Toujours, √† l‚Äô√©poque romaine, on recrute en Wallonie les soldats de la l√©gion l‚ÄôAlouette dont j’ai vu 1es tombes en Lybie o√Ļ ils veillaient sur les fronti√®res africaines de l‚ÄôEmpire.¬† (‚Ķ) Notre manteau de laine √† capuchon sera adopt√© dans tout l‚ÄôEmpire romain, et en Wallonie, un agriculteur inconnu mettra au point une extraordinaire moissonneuse m√©canique.

 

II Des énergies neuves

 

Les Templiers libèrent les serfs et les transforment en travailleurs libres dans leur neuf mille commanderies, ces vastes domaines ruraux.

(‚Ķ) La commune engendre une bourgeoisie politique dont Jacques van Artevelde est un des repr√©sentants les plus typiques. Homme du carrefour belge, il en renforce la coh√©sion par les accords qu‚Äôil conclut avec le Hainaut et le Brabant pour faciliter la circulation des marchands et am√©liorer le rythme des affaires. Le carrefour belge s‚Äôouvre aussi largement sur ce March√© commun du Moyen Age qu‚Äôest la Hanse teutonique o√Ļ Bruges et bient√īt Anvers jouent un r√īle important.

(‚Ķ) Deux dates capitales dans l’histoire du carrefour belge : 1288 et 1302. En 1288, dans la plaine de Worringen, Jean Ier, duc de Brabant, repousse la minamise des seigneurs germaniques sur les acc√®s de notre pays vers le Rhin et il fera ainsi la prosp√©rit√© de Bruxelles si bien situ√©e su la chauss√©e reliant l‚ÄôAllemagne aux ports de la me du Nord et donc au trafic vers l‚ÄôAngleterre.¬† En 1302, devant Courtrai les milices commuales ecartent l‚Äôemprise fran√ßaise sur les issues de notre carrefour s‚Äôouvrant sur l‚ÄôOuest et le Sud.

(…) La bataille des Eperons d’Or a des aspects sociaux incontestables : elle affirme la puissance de la bourgeoisie au détriment de celle de la noblesse. 

Aussit√īt connue √† Bruxelles et √† Li√®ge la victoire de Courtrai, on voit les artisans, les repr√©sentants des m√©tiers exiger une plus importante participation √† la gestion de leur cit√©.¬Ľ

(‚Ķ) ¬ę¬†‚Ķ¬†: l‚Äôart belge du Moyen Age se compose d‚Äôinfluences innombrables que capte ce carrefour qu‚Äôest notre pays.¬†¬Ľ

¬ę¬†Les sept rues aboutissant √† la Grand-Place m√®nent aux sept portes de la ville et elles s‚Äôouvrent sur des routes conduisant √† tous les pays d‚ÄôEurope.¬†¬Ľ

¬ę¬†Un sentiment national se forge dans le creuset d‚Äôune nouvelle institution cr√©√©e en 1465¬†: les Etats G√©n√©raux.¬†¬Ľ

¬ę¬†La trame du tissu national qui se noue ainsi se r√©v√©lera solide et combien r√©sistante quand, apr√®s la mort du T√©m√©raire, Louis XI lancera ses troupes √† la cur√©e d‚Äôune Belgique qu‚Äôil avait tente de diviser politiquement au pr√©alable, car il n‚Äôy a rien de neuf ‚Ķ¬†¬Ľ

 

Les pétrodollars

 

¬ę¬†Luther lance la R√©forme. En spoliant l‚ÄôEglise de ses biens, elle enrichit les f√©odaux allemands au moment o√Ļ l‚Äôor affluant d‚ÄôAm√©rique cr√©e de nouvelles richesses mobili√®res qui risquent de submerger la puissance que comtes et barons devaient √† leur revenus immobiliers. Gr√Ęce √† Luther, ils pourront, en raliant la r√©forme et en d√©pouillant l‚ÄôEglise de ses terres, de ses villages, de ses fermes, accro√ģtre leur patrimoine menace par les ¬ę¬†p√©trodollars¬†¬Ľ en version du 16e si√®cle.

L‚Äôop√©ration s√©duit plus d‚Äôun aristocrate belge. Elle explique leur politique hostile √† Philippe II.¬† L‚Äôattitude du Taciturne, d‚ÄôEgmont, de Hornes est celle de f√©odaux jaloux d‚Äôune nouvelle bourgeoisie d‚Äôaffaires brassant l‚Äôor am√©ricain qui stimule et alimente tant d‚Äôentreprises en Belgique et fait la prosp√©rit√© des remuants et dynamiques parvenus d‚ÄôAnvers.¬†¬Ľ

 

III Les temps modernes

 

¬ę¬†De 1794 √† 1814, nous voil√† Fran√ßais -non sans liguer contre nos occupants r√©publicains les paysans de Flandre, du Brabant et de Wallonie qui leur livr√®rent une guerre comparable √† celle de Vend√©e. La chouannerie belge eut ses moments de gloire et ses rudes h√©ros.¬†¬Ľ

 

 

Ce que les Belges firent ensemble (Jo Gérard)

РRésister à Jules César.

– Participer √† l’essor de l’em¬≠pire de Charlemagne.

– Participer aux croisades.

РConclure, au XlVe siècle, des ententes entre la Flandre, le Brabant, le Hainaut.

РParticiper à la Ligue Hanséatique.

– Cr√©er au XIVE si√®cle, l’ad¬≠mirable Chartreuse de Champmol.

– Cr√©er l’Ecole de peinture belge du XVIe et au XVIIe si√®cles.

РFonder New York au XVIIe siècle.

РFaire la révolution de 1789 contre Joseph Il et fonder la République des Etats-Belgiques Unis.

РFaire la guerre des paysans en 1797-1798 contre les ré­publicains français.

– Faire ensemble 1830.

Créer ensemble la médeci­ne tropicale au Congo dès 1883.

– Construire des chemins de fer en Chine, la ville d’H√©liopolis en Egypte, √©lectrifier la Russie, cr√©er des usines en Bulgarie, ouvrir des mines en Floride, √©quiper quinze pays de tramways.

РDéfendre la Belgique en 1914-18 et en 1940.

РDévelopper et civiliser le Congo.

РMais encore : des artistes wallons, flamande et bruxellois embellirent Versailles au temps de Louis XIV et travaillèrent ensemble pour Napoléon.

– Flamands, Wallons, Bruxellois lutt√®rent pour Pie IX sous l’uniforme des Zouaves pontificaux et pour Charlotte, imp√©ratrice du Mexique dans la L√©gion belge.

– Deux millions de Belges ont des ascendants wallons et flamands.

– C‚Äôest, parmi d’autres, le cas du cel√®bre Juriste Edmond Picard et du grand romancier Camille Lemonnier.

 

12-23 ao√Ľt / La Trag√©die de Tamines: la barbarie √† son sommet

(A. Lemaire, Impr. Duculot, Tamines, 1957)

A. Lemaire, La trag√©die de Tamines, 21-22 et 23 ao√Ľt, Tamines, Impr. Duculot-Roulin, 1957

 

TABLE DES MATIERES

avant-propos

PREMIERE PARTIE

 

 

  1. ‚ÄĒ L’arriv√©e des Allemands …… 9
  2. ‚ÄĒ Bataille de la Sambre…………………………………. 13

 III Tamines en feu.  Le sort do la population  ..   18

IV _ A l’√©glise des Alloux……………………………. ¬†¬†¬†¬†¬†¬† .¬†¬†¬† 32

  1. ‚ÄĒ Le cort√®ge……………………………………………………. 38
  2. ‚ÄĒ La fusillade……………………………………………. 43

VIL ‚ÄĒ L’ach√®vement des¬† bless√©s¬†¬†¬†¬†¬† ….¬†¬†¬†¬†¬† 50

VIII. ‚ÄĒ La nuit du 22 et la matin√©e du 23…….. ¬†¬†¬†¬†¬† 73

  1. ‚ÄĒ Les civils r√©fugi√©s chez les Fr√®res………… 83
  2. ‚ÄĒ L’enterrement des fusill√©s et le d√©part pour Velaine 92
  3. ‚ÄĒ Au lendemain de la trag√©die. L’exhumation des morts 99

XII. ‚ÄĒ Les¬†¬† responsabilit√©s¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† ……..¬†¬†¬†¬†¬† 108

 

DEUXIEME PARTIE: Les témoignages.

  1. ‚ÄĒ D√©position de M. Franz Steinier …. 123

IL ‚ÄĒ¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† ¬Ľ¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† M. Adolphe Seron………………… 130

III ‚ÄĒ¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† ¬Ľ¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† M. Emile Leroy………………. ¬†¬†¬†¬† 140

IV ‚ÄĒ¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† ¬Ľ¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† M. Louis¬†¬† Lardinois…………….. 143

  1. ‚ÄĒ ¬Ľ M. Franz Van Heuckeloom¬†¬†¬†¬†¬† 146
  2. ‚ÄĒ ¬Ľ M. Fran√ßois Lavis ….. 150

VIL ‚ÄĒ ¬Ľ M. Lucien Lardinois………………………. 152

VIII. ‚ÄĒ ¬Ľ M. Henri Joret…………………………… ¬†¬†¬†¬† 158

  1. ‚ÄĒ ¬Ľ M. Louis Lorette …………………………….. 160
  2. ‚ÄĒ ¬Ľ M. le chanoine Crousse …. 166

XL ‚ÄĒ ¬Ľ R. Fr√®re Victor Frippiat ….¬† 172

XII. t‚ÄĒ Extrait de la relation de M. l’avocat Goffin 176

XIII ‚ÄĒ D√©position de l’autrichien Graf¬†¬†¬†¬† .¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† .¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† .¬†¬†¬† 181

XIV‚ÄĒ R√©ponse de M.¬† Fcrnand¬† Gillieaux………. ¬†¬†¬†¬† 185

  1. ‚ÄĒ Lettre du Feldwebel-Leutnant Weber………. 187

Les   victimes             189

 

 

 

 

(p.9) PREMIERE  PARTIE

LA TRAGEDIE

CHAPITRE PREMIER L’arriv√©e des Allemands

Tamines est une importante agglom√©ration de 5,800 ha¬≠bitants (1), situ√©e sur la Sambre, √† mi-chemin entre Namur et Charleroi. La pente de la colline sur laquelle elle est b√Ętie l’incline doucement vers la rivi√®re qui l’encercle. L’activit√© de sa population, industrielle, commerciale et agricole, la r√©gularit√© de ses rues et l’√©l√©gance de ses mai¬≠sons lui donnent l’aspect d’une petite ville.

Les habitants distinguent trois quartiers principaux; La Praile et Les Alloux au nord, Saint-Martin dans la vallée (2). Ces deux dernières divisions ont donné naissance aux paroisses du même nom.

Une grande route, allant de Ligny, au nord, vers Fali-solle, au sud, traverse l’agglom√©ration de part en part et prend successivement les noms de rue de Velaine, rue de l’H√ītel de Ville (actuellement Avenue Roosevelt), rue Centrale (actuellement rue Roi Albert), rue de la Station et, rue de Falisolle (actuellement Avenue des Fran√ßais). Le pont de la Sambre, dont la possession fut disput√©e avec

  • En 1957, 8050 habitants.
  • Un quatri√®me quartier a √©t√© cr√©√© aux Bach√®res en¬† 1948; il compte, en¬† 1957, environ¬† l000 habitants.

 

(p.10) tant d’acharnement, relie la rue de la Station √† la rue de Palisolle et domine la place Saint-Martin, o√Ļ la trag√©die devait se d√©rouler.

Les Allemands arriv√®rent √† Tamines le vendredi 21 ao√Ľt 1914. D√®s six heures du matin, une patrouille de quelques cavaliers descendait de Velaine-sur-Sambre par la route de Ligny, et s’avan√ßait jusqu’√† proximit√© de l’H√ītel de Ville. L√†, elle fut re√ßue √† coups de fusil par les soldats fran√ßais, qui, au nombre de trente-cinq, constituaient avec vingt artilleurs de la Garde Civique de Charleroi, les avant-postes de l’arm√©e de d√©fense. Dans cette escarmouche du d√©but, un cavalier allemand fut abattu, bless√© l√©g√®rement √† la jambe, et fait prisonnier par la garde civique de Charleroi. Les autres tourn√®rent bride et s’enfuirent dans la direction de Velaine.

Vers sept heures du matin, une nouvelle reconnaissance, comptant une vingtaine d’hommes, cavaliers et cyclistes, s’avan√ßa de nouveau par la route de Ligny, et fut arr√™t√©e pr√®s de l’H√ītel de Ville par le feu des Fran√ßais. Un cycliste fut bless√© gri√®vement au ventre et ne put s’enfuir avec les autres.

Dans l’entretemps, des d√©tachements de fantassins et de cavaliers allemands √©taient arriv√©s au quartier de la Praile. L√†, ils font prisonniers une cinquantaine de civils, hommes, femmes et enfants, et les entassent dans la maison de M. Mouffe, conseiller communal suppl√©ant, chez qui ils installent aussi un poste de Croix-Rouge. D√©j√† alors, ils mena√ßaient les hommes de les fusiller, sous pr√©texte que leurs concitoyens tiraient sur les soldats.

Vers huit heures, ils d√©signent quelques civils, pour aller recueillir le cycliste bless√©. Les hommes se mettent en route, pr√©c√©dant un d√©tachement d’une trentaine de sol¬≠dats. Arriv√©s pr√®s du charbonnage Sainte-Barbe, ils trouvent (p.11) le bless√© dans une briqueterie voisine et l’emportent √† bras. Mais, auparavant, les Allemands leur font tenir le milieu du chemin, pendant qu’ils √©changent des coups de feu avec les soldats fran√ßais.

Tout en regagnant leur point de d√©part, ils tirent au hasard √† travers les rues, dans les portes et dans les fe¬≠n√™tres. Parvenus pr√®s de l’√©glise des Alloux, ils p√©n√®trent dans une maison, s’emparent d’un sommier de lit et y √©tendent le bless√© que les civils transportent chez M. Mouffe.

A l’intersection du Baty Sainte-Barbe et de la rue de Velaine, le d√©tachement prend en enfilade la rue √† droite et √† gauche, tuant une fillette de huit ans (C√©line Huybrecht) et blessant un homme (Alphonse Van Griecken) ainsi qu’une jeune fille de dix-sept ans (Louise Hubeau).

En outre, dans la matinée, ils incendièrent six ou sept maisons de la Praile et trois maisons de la rue de Velaine. Ils en saccagèrent en même temps plusieurs autres.

Les habitants de la section de la Praile √©taient toujours retenus prisonniers chez M. Mouffe ; le commandant alle¬≠mand, sous menace de fusiller les hommes, exigea la pr√©¬≠sence du bourgmestre et d’un m√©decin. Il d√©l√©gua plusieurs personnes chez le premier magistrat de la commune. M. Guiot, faisant fonctions de bourgmestre, avait pris la fuite d√®s le matin. A son d√©faut, la responsabilit√© incom¬≠bait au premier √©chevin, M. Lalieu, docteur en m√©decine, qui, pressenti par M. Emile Duculot, conseiller communal, accepta d’abord, puis pratiquement refusa de se rendre au devant des Allemands.

Alors, M. Duculot, accompagn√© du docteur Defosse, de M. Ferauge, pr√©sident de la Croix-Rouge, et de quelques brancardiers prit sur lui d’affronter le danger. A la Praile, M. Duculot et M. le Dr Defosse s’arr√™t√®rent devant l’of¬≠ficier ; il tenait le milieu de la route et √©tait porteur d’une (p.12) carte de l’Etat-major et de jumelles de campagne. Il posa la question: ¬ę Qui est le bourgmestre? ¬Ľ. M. Duculot r√©pon¬≠dit que le bourgmestre √©tant parti, il se pr√©sentait √† sa place. ¬ę Les civils ont tir√© sur nous ¬Ľ, d√©clara l’officier. M. Duculot protesta avec √©nergie, soutenant que l’autorit√© communale avait fait placarder des affiches pour obliger les habitants √† d√©poser leurs armes √† la Maison communale, que le public √©tait averti qu’on ne pouvait poser aucun acte d’hostilit√© contre les bellig√©rants, et que l’affirmation de l’officier √©tait invraisemblable. Celui-ci dit alors que les soldats avaient d√©j√† pris trois revolvers, mais il ne les mon¬≠tra pas.

L’officier pria M. le D1‘ Defosse de soigner le bless√© qui se trouvait chez M. Mouffe. M. Duculot accompagna le m√©decin. Tandis qu’on pansait le bless√©, le commandant fit appeler ¬ę le conseiller ¬Ľ et lui demanda jusqu’o√Ļ les soldats pouvaient s’avancer sans danger. M. Duculot r√©pondit qu’il lui √©tait impossible de satisfaire √† cette question, car les Fran√ßais pouvaient se d√©placer √† tout moment (1). Devant l’insistance du chef allemand, M. Duculot, d’un geste mon¬≠trant la route, dit: ¬ę Voyez vous-m√™me: la route est libre aussi loin qu’on peut voir, jusqu’√† l’√©glise des Alloux ¬Ľ.

Au clocher flottait encore le drapeau belge. Ordre est donn√© aussit√īt au Conseiller de conduire √† la tour un pe¬≠loton d’une quinzaine de soldats, qui re√ßoit mission de faire dispara√ģtre notre embl√®me national. ¬ę Si les civils, dit l’officier, tirent sur les soldats, les soldats tireront sur vous ¬Ľ.

(1) Il est √† remarquer que les Allemands savaient que les Fran√ßais √©taient pr√®s de l’H√ītel de Ville, puisqu’il y avait eu combat entre eux et les deux ¬ę reconnaissances ¬Ľ. M. Duculot ne r√©v√©lait donc pas aux enne¬≠mis la pr√©sence des Fran√ßais. La question √©tait, de savoir s’il √©tait possible aux soldats de proc√©der √† l’enl√®vement du drapeau belge qui flottait au clocher de l’√©glise des Alloux.

 

(p.13) Aux Alloux, M. le Cur√© vint lui-m√™me ouvrir la porte de l’√©glise ; un soldat monta au clocher et ne parvint pas √† d√©tacher le drapeau. De retour pr√®s de l’officier, le sergent qui √©tait √† la t√™te du peloton, rendit compte de l’insucc√®s de sa mission, et M. Duculot fut charg√© de faire retirer du clocher l’embl√®me national, car, ajouta le commandant, ¬ę par ordre sup√©rieur, les couleurs doivent dispara√ģtre ; sinon la lourde artillerie d√©truira le clocher ¬Ľ. Sur cette menace, les otages furent remis en libert√© et, en signe d’adieu, le chef serra la main au Conseiller.

Celui-ci, en descendant la rue pour regagner sa demeure, recommanda une fois encore √† la population de rester calme et de rentrer chez elle ; il avertit M. le Cur√© du danger que courait le clocher de son √©glise et promit de lui envoyer un ardoisier pour enlever le drapeau ; en passant devant la Maison communale, il mit l’adjudant fran√ßais au courant de l’emplacement et du nombre des Allemands: il pouvait y avoir √† cet endroit une cinquantaine de cavaliers, et une centaine de fantassins.

CHAPITRE  II La Bataille de la Sambre

A ce moment du r√©cit, il n’est pas inutile de rappeler que les Fran√ßais, qui avaient fait leur apparition dans le pays de Charleroi le dimanche 16 ao√Ľt, n’avaient travers√© la Sambre que le 17, en route vers le Nord. A cette date, en effet, plusieurs r√©giments de cavalerie avaient pass√© la ri¬≠vi√®re, et, poussant leur pointe, avaient laiss√© derri√®re eux

(p.14) Farciennes, Tamines, Auvelais. A partir de ce moment, la gare de Tamines fut affect√©e au ravitaillement de ces trou¬≠pes. Environ 70 camions-automobiles venaient y prendre des vivres pour les distribuer aux hommes qui op√©raient dans la r√©gion. Un poste de t√©l√©graphie sans fil avait √©t√© install√© sur la place Saint-Martin. D’autre part, un d√©ta¬≠chement de la garde-civique de Charleroi, appartenant au corps sp√©cial de l’artillerie et command√© par M. Fernand Gillieaux, occupait la commune depuis le d√©but des hosti¬≠lit√©s (1).

D√®s le jeudi matin, il devint √©vident que les Fran√ßais, renseign√©s sans doute sur les masses √©normes qui allaient s’abattre en avalanche sur eux, avaient d√©cid√© leur mou¬≠vement de retraite, et que leur objectif √©tait, en sacrifiant le moins d’hommes possible, de retarder la marche de Fennemi. En effet, ce m√™me jour au matin, le poste de t√©¬≠l√©graphie sans fil √©tait d√©mont√©, les camions-automobiles quittaient Tamines, prenant la route du Sud, par Aiseau. Le personnel affect√© aux divers services et les soldats de garde s’√©loignaient dans la m√™me direction. Dans la jour¬≠n√©e, quelques d√©tachements d’infanterie, de concert avec les gardes civiques de Charleroi, occupaient diff√©rents points de la localit√©, notamment le pont de la Sambre et les abords de la Maison communale.

On a vu plus haut que, le lendemain vendredi, des ren¬≠contres partielles, comme des t√Ętonnemsnts, avaient eu lieu d√©j√†: le moment n’√©tait pas √©loign√©, o√Ļ les arm√©es devaient en venir aux mains pour la possession du passage de la Sambre.

Vers une heure de l’apr√®s-midi, un groupe de cavaliers allemands qui battait la campagne, fut accueilli √† coups de

(1)¬† Lire dans¬† la¬† deuxi√®me¬† partie¬† le¬† rapport¬† int√©ressant¬† de¬† M.¬†¬† l’avocat Goffin.

 

(p.15) Farciennes, Tamines, Auvelais. A partir de ce moment, la gare de Tamines fut affect√©e au ravitaillement de ces trou¬≠pes. Environ 70 camions-automobiles venaient y prendre des vivres pour les distribuer aux hommes qui op√©raient dans la r√©gion. Un poste de t√©l√©graphie sans fil avait √©t√© install√© sur la place Saint-Martin. D’autre part, un d√©ta¬≠chement de la garde-civique de Charleroi, appartenant au corps sp√©cial de l’artillerie et command√© par M. Fernand Gillieaux, occupait la commune depuis le d√©but des hosti¬≠lit√©s (1).

D√®s le jeudi matin, il devint √©vident que les Fran√ßais, renseign√©s sans doute sur les masses √©normes qui allaient s’abattre en avalanche sur eux, avaient d√©cid√© leur mou¬≠vement de retraite, et que leur objectif √©tait, en sacrifiant le moins d’hommes possible, de retarder la marche de Fennemi. En effet, ce m√™me jour au matin, le poste de t√©¬≠l√©graphie sans fil √©tait d√©mont√©, les camions-automobiles quittaient Tamines, prenant la route du Sud, par Aiseau. Le personnel affect√© aux divers services et les soldats de garde s’√©loignaient dans la m√™me direction. Dans la jour¬≠n√©e, quelques d√©tachements d’infanterie, de concert avec les gardes civiques de Charleroi, occupaient diff√©rents points de la localit√©, notamment le pont de la Sambre et les abords de la Maison communale.

On a vu plus haut que, le lendemain vendredi, des ren¬≠contres partielles, comme des t√Ętonnemsnts, avaient eu lieu d√©j√†: le moment n’√©tait pas √©loign√©, o√Ļ les arm√©es devaient en venir aux mains pour la possession du passage de la Sambre.

Vers une heure de l’apr√®s-midi, un groupe de cavaliers allemands qui battait la campagne, fut accueilli √† coups de

(1)¬† Lire dans¬† la¬† deuxi√®me¬† partie¬† le¬† rapport¬† int√©ressant¬† de¬† M.¬†¬† l’avocat Goffin.

 

(p.16) velle √©tablie sur Amion, ils pouvaient surveiller √† la fois les rivages du charbonnage de Falisolle par o√Ļ les Allemands affluaient, et la rive de la Sambre. Le pont d√©gag√©, les Alle¬≠mands le franchirent rapidement et envahirent, au del√†, toutes les maisons de la rue de Falisolle. Ils forc√®rent les hommes habitant cette rue √† marcher devant eux pour leur servir de bouclier. D√®s qu’ils furent arriv√©s √† une centaine de m√®tres au del√† du pont, en face de la fonderie Gilot, les Fran√ßais ouvrirent le feu. Cinq civils furent bless√©s: l’un d’eux, Georges Devillez, mourut dans la nuit. La bataille continua avec acharnement pendant l’apr√®s-midi ; mais, le soir tombant, les Allemands r√©trograd√®rent et repass√®rent la Sambre en emportant leurs bless√©s.

Sans discontinuer, ils affluaient dans la commune: les maisons √©taient bond√©es de soldats pr√™ts √† marcher √† l’as¬≠saut d√©finitif du passage de la Sambre.

Vers deux heures du matin, le signal fut donn√© et les Allemands, en rangs serr√©s, traversaient √† nouveau le pont. Les Fran√ßais les laiss√®rent s’avancer assez loin dans la rue de Falisolle, puis, estimant que le moment favorable √©tait venu, ils d√©charg√®rent avec une fougue toute fran√ßaise fusils et mitrailleuses et inflig√®rent √† leurs ennemis des pertes assez sensibles. Le combat se d√©roula sans doute avec des alternatives d’avance et de recul, car un s√©mi¬≠nariste soldat, M. Maxime Bourr√©e, bless√© sur la route de Falisolle et soign√© √† Charleroi, raconta que les Fran√ßais prononc√®rent une attaque √† la ba√Įonnette et refoul√®rent momentan√©ment les Allemands au del√† du pont. La lutte fut acharn√©e et longue: apr√®s la furie de la reprise, elle se ralentit pour recommencer de plus belle puis se rel√Ęcher encore; mais on peut dire qu’elle se prolongea jusqu’√† 2 heures de l’apr√®s-midi, quand les Fran√ßais, vaincus, se repli√®rent vers le Sud, et ne s’arr√™t√®rent plus qu’√† de rares (p.17) intervalles, pour faire face √† l’Allemand et plus tard lui porter le coup d√©cisif de la Marne.

A Tamines, les Fran√ßais, comme partout sur la Sambre, √©taient notablement inf√©rieurs en nombre et en armement. D√©bord√©s de tous c√īt√©s par les Allemands qui avaient fran¬≠chi la rivi√®re en aval et en amont de Tamines et se concen¬≠traient pour les enfermer dans un cercle de fer, ils oppo¬≠s√®rent √† l’ennemi une r√©sistance opini√Ętre, d’autant plus h√©ro√Įque que leur inf√©riorit√© num√©rique les obligeait √† re¬≠culer plus t√īt. N√©anmoins ils tinrent t√™te √† l’adversaire depuis le vendredi matin jusqu’au samedi apr√®s-midi, ralen¬≠tissant d’autant sa marche foudroyante vers la France.

Les pertes des Allemands, sur la route de Falisolle, doi¬≠vent avoir √©t√© consid√©rables: l’imagination populaire, il convient de le constater, s’est plu √† en exag√©rer le chiffre. En supposant qu’ils aient, comme on le pr√©tend, fait mys¬≠t√©rieusement dispara√ģtre leurs morts, il reste que l’am¬≠bulance de la Croix-Rouge, √©tablie chez les Fr√®res des Eco¬≠les Chr√©tiennes, occup√©e jusqu’au dernier lit, h√©bergeait, d√®s le samedi √† 8 h. du soir, environ 150 soldats bless√©s, et que l’√©glise Saint-Martin, transform√©e en h√īpital, en contenait un tr√®s grand nombre. De l√†, √† conclure que les Allemands, sur le pont de la Sambre et la route de Falisolle, ont perdu 2.000 √† 3.000 hommes, il y a de la marge. Le chiffre de leurs hommes mis hors de combat ne d√©passe pas 600. Au t√©moignage d’un officier, le 77e a √©t√© tr√®s √©prouv√©.

On conserve pieusement √† Tamines le souvenir du soldat fran√ßais Pierre Lef√®vre qui, sur la route de Falisolle, un peu en dessous de la villa Herpin, a fait preuve d’une h√©¬≠ro√Įque bravoure et a br√Ľl√© sa derni√®re cartouche, avant d’√™tre bless√© √† mort.

 

 

(p.18)

CHAPITRE III

Tamines en feu. Le sort de la population

 

Pendant que se d√©roulaient ces √©v√©nements, qu’√©tait de¬≠venue la population taminoise?

On a vu plus haut qu’√† leur apparition dans le village, le premier soin des Allemands avait √©t√© de s’emparer d’une partie de la population civile, et, en la retenant prisonni√®re, de s’en faire √† la fois un gage et un bouclier. Au cours de leurs op√©rations, ils avaient plac√© devant leurs troupes, comme un rideau, un certain nombre de civils, et les avaient oblig√©s √† leur servir de guides et √† d√©blayer les pas¬≠sages encombr√©s.

A cette vue, au spectacle surtout des incendies que les Allemands allumaient sans raison, des hommes et des fem¬≠mes, des familles enti√®res, tra√ģnant par la main de petits enfants, emportant des hardes prises au hasard, avaient, dans une course folle, commenc√© √† s’enfuir du quartier des Alloux dans la direction de Falisolle et d’Aiseau. C’est vers dix heures du matin, le vendredi, que l’incendie des maisons Thibaut avait donn√© le signal du d√©part. Les fuyards qui, √† cette heure-l√†, descendirent vers la Sambre furent arr√™t√©s par les patrouilles fran√ßaises. Quelques-uns, malgr√© tout, r√©ussirent √† forcer la consigne, et franchirent le pont. Les autres se r√©pandirent dans le bas du village, dans les maisons hospitali√®res d’amis et de connaissances.

Vers cinq heures de l’apr√®s-midi, les Allemands arrivent en masse pr√®s du caf√© Hennion, situ√© au coin de la Place Saint-Martin, et, hurlant comme des sauvages, obligent, sous la menace, les habitants √† leur ouvrir la porte. Brandissant (p.19) le fusil ou le revolver, ils r√©quisitionnent en deux fois tout le p√©trole, afin de mettre le feu aux maisons d’alentour. M. Hennion, ayant demand√© qu’on rapporte sa cruche, est mis en joue par les incendiaires. Quelque temps apr√®s, ils reviennent en grand nombre et exigent que l’on pr√©pare des lits pour leurs bless√©s: vite, ils organisent dans toute l’habitation une rigoureuse perquisition, puis s’em¬≠parent des couches et les placent dans le caf√© qu’ils trans¬≠forment ainsi en ambulance de combat. Tandis que les uns sont occup√©s √† ce travail ‚ÄĒ la nuit √©tait d√©j√† bien avan¬≠c√©e ‚ÄĒ les autres s’approchent de M. Hennion et l’obligent √† les conduire chez le Bourgmestre. Le cafetier fait obser¬≠ver qu’il est malade: il n’importe; ils le chassent devant eux avec brutalit√© et, le poussant dehors avec M. L√©ch√Ęt, chef de gare de Mazy, ils forcent ces deux hommes √† les pr√©c√©der chez M. Guiot.

Cependant, au fort de la bataille, les Allemands estimant sans doute que leurs bless√©s, expos√©s, dans l’estaminet, aux projectiles dirig√©s vers le pont, n’√©taient plus en s√Ľret√©, √©vacuent cette ambulance provisoire ; ils am√®nent dans la salle du caf√© cinq femmes, cinq enfants et dix hommes qu’ils ont recueillis deci-del√† et qu’ils retiennent prison¬≠niers. Ces pauvres gens assist√®rent, jusque tard dans la nuit, aux effrayantes p√©rip√©ties de la bataille et, au milieu du fracas des obus qui √©clataient et des balles qui rico¬≠chaient ou s’√©crasaient contre les murs, ils attendaient dans une angoisse inexprimable le moment supr√™me de la mort.

Mais voici qu’une accalmie se produit: les Allemands en profitent pour faire sortir les civils et, soi-disant, les √©loi¬≠gner du danger. Il pouvait √™tre deux heures du matin. Les dix hommes doivent partir les premiers: un √† un, ils sont forc√©s de quitter le caf√©. A peine apparaissent-ils de¬≠hors que des soldats les abattent √† coups de fusil: ils (p.20) s’affalent d√®s le seuil et tombent les uns sur les autres, morts. Huit hommes ont d√©j√† √©t√© fusill√©s, lorsqu’arrive le tour du sieur Ducoffre de franchir le seuil de la maison. Une balle l’atteint √† la cuisse, alors qu’il est encore dans le tambour de l’entr√©e. Il tombe. Le tra√ģnant dehors avec l’intention de l’achever, son meurtrier lui enfonce √† quatre reprises la ba√Įonnette dans le dos, et le laisse pour mort. Mais tout √† coup, une alerte √©clate: les soldats s’enfuient ou se dissimulent contre les murs. Ducoffre, qui n’a pas perdu sa pr√©sence d’esprit, profite de cette alarme pour se sous¬≠traire √† la rage de ses bourreaux et, au prix de peines inou√Įes, parvient √† se tra√ģner jusqu’√† l’ambulance des Fr√®res (1). Restait Lechat.

L’infortun√©, on ne sait trop comment, √©tait rentr√© seul de la corv√©e chez le Bourgmestre et avait laiss√© Hennion √† la merci des Allemands. Tandis que les neuf hommes qui le pr√©c√©daient subissaient leur triste sort, il s’√©tait blotti der¬≠ri√®re les femmes et les enfants, esp√©rant ainsi √©chapper au massacre. Malheureusement, lorsque les Allemands vid√®¬≠rent la maison pour y mettre le feu, le dernier qui fermait le cort√®ge s’aper√ßut de la pr√©sence de L√©ch√Ęt parmi les femmes et le fusilla √† bout portant. Les femmes et les enfants, remis en libert√©, se dirig√®rent affol√©s vers le Tienne Devillez.

Les Allemands incendièrent le café Hennion: des débris enflammés tombèrent sur les cadavres et les carbonisèrent.

Quant √† Hennion, on ignore le supplice que les Alle¬≠mands lui r√©serv√®rent. Que firent-ils de lui, lorsque, arriv√©s chez le Bourgmestre, ils constat√®rent que ce dernier s’√©tait enfui? A quelles tortures fut-il soumis et pendant combien de temps? Ce que l’on sait, c’est qu’il ne revint plus chez

(1) Ducoffre est mort en janvier 1917.

 

(p.21) lui et qu’on le retrouva mort entre l’ancien cimeti√®re et la maison Loriaux, les mains li√©es d’un fil de fer: il avait √©t√© fusill√©.

Au moment de leur tentative nouvelle pour passer le pont ‚ÄĒ tentative qui leur co√Ľta beaucoup d’hommes ‚ÄĒ les Al¬≠lemands mirent le feu syst√©matiquement √† la plupart des maisons situ√©es dans le fond de la vall√©e: c’est ainsi que la rue Centrale, la rue de la Station, la Place Saint-Martin, la rue de Falisolle furent livr√©es aux flammes dans la seconde partie de la nuit du vendredi. Les habitants, chas¬≠s√©s par le feu, suffoqu√©s par la fum√©e, pouss√©s brutalement hors de chez eux, tomb√®rent dans les mains des Allemands qui les attendaient dans la rue.

Il est impossible de narrer toutes les sc√®nes d’horreur qui se d√©roul√®rent dans les maisons et dans les caves √† l’occa¬≠sion des incendies allum√©s par les Allemands: chaque fa¬≠mille subit un martyre √©pouvantable, que la plume se refuse √† d√©crire. Le drame le plus affreux est sans contredit celui qui se passa dans la cave du ¬ę bazar Mombeek ¬Ľ, rue de la Station, √† droite en descendant.

L√†, pour se mettre √† l’abri des projectiles, s’√©taient r√©fu¬≠gi√©es douze personnes, appartenant aux familles Mombeek, Jaumain et Seghin. Dans la nuit du vendredi, les maisons avoisinantes avaient d√©j√† pris feu et l’immeuble Mombeek ne devait pas tarder √† devenir la proie des flammes: les Al¬≠lemands ayant r√©pandu, dans les appartements, du p√©trole en abondance, une √©tincelle avait suffi pour transformer le ¬ę bazar ¬Ľ en un immense brasier. D√®s lors, la cave o√Ļ se cachaient les douze r√©fugi√©s n’offrait plus qu’un asile in¬≠certain.

Plusieurs, sur la demande de M. L. Jaumain, s’ils avaient l’intention de s’enfuir ou de mourir dans cet abri, r√©pondirent (p.22) qu’ils pr√©f√©raient attendre la mort l√† que d’aller la trouver ailleurs.

Le danger mena√ßait de plus en plus. M. Jaumain, alors, proposa de se retirer dans la cave √† charbon, situ√©e √† l’angle de la rue de la Station et- du sentier Trimosy. C’est l√†, dans ce r√©duit de quatre m√®tres carr√©s √† peine, √† moi¬≠ti√© rempli de charbon gras, que les douze personnes atten¬≠dirent la mort. Madame Jaumain pria sa m√®re, Madame Mombeek, qui parlait leur langue, de venir avec elle im¬≠plorer la piti√© des Allemands. ¬ę √áa, jamais de la vie, dit-elle, tu ne connais pas les Prussiens ; je te plains, toi et tes enfants, si tu dois un jour les supporter. ¬Ľ En pr√©sence de cette obstination, il fallut se r√©signer √† subir le danger jusqu’au bout. Serr√©s les uns contre les autres, ils ne pou¬≠vaient presque pas se remuer et √† peine respirer. Pour com¬≠ble de malheur, le soupirail √©tait ferm√© par une t√īle per¬≠for√©e, √† travers laquelle on apercevait bien ce qui se passait au dehors, mais que l’on ne pouvait pas ouvrir, cadenass√©e qu’elle √©tait √† l’ext√©rieur. Que faire? Pas d’issue: le feu, d’une part, et le soupirail herm√©tiquement ferm√©, d’autre part, emp√™chaient toute √©vasion de cette horrible prison.

A quelques m√®tres de l√†, on distinguait dans le sentier, debout pr√®s d’une bicyclette, un soldat allemand qui faisait le guet. L’appeler au secours? M. Jaumain recommande √† tous d’observer un grand silence et de respirer le plus pos¬≠sible par le nez. Malgr√© le soin qu’il avait pris de boucher l3s fissures qui communiquaient avec l’int√©rieur de la maison, la fum√©e de l’incendie envahissait peu √† peu le r√©duit et augmentait de minute en minute la difficult√© de respirer ; de plus la chaleur devenait intense.

Tout √† coup la servante de M. Jaumain, Augusta Bauwin, lance cet effroyable cri: ¬ę Je br√Ľle !¬Ľ ‚ÄĒ ¬ę Mais comment? ¬Ľ demande M. Jaumain. ‚ÄĒ ¬ę Il tombe des gouttes sur ma (p.23) t√™te ! ¬Ľ Ayant t√Ęt√© le plafond qui n’avait rien de chaud ni d’humide, M. Jaumain r√©pondit: ¬ęC’est impossible! ¬Ľ ‚ÄĒ Le plafond √©tait form√© d’une taque triangulaire en fonte qui, en rejoignant la vo√Ľte, laissait un espace libre par o√Ļ le liquide bouillant ‚ÄĒ probablement de l’eau ‚ÄĒ avait pu couler. Soudain Elmire Lef√®vre, servante de Madame Se-ghin, prof√®re la m√™me √©pouvantable plainte, puis imm√©¬≠diatement apr√®s, Camille Seghin se tord en hurlant de dou¬≠leur, sous l’impression d’atroces br√Ľlures. En m√™me temps, on sentait comme une odeur d’acide carbonique: le liquide bouillant, en tombant sur le charbon gras, d√©veloppait peut-√™tre d√©j√† le gaz terrible qui devait asphyxier cinq victimes. Dans cette situation, c’√©tait pour tous la mort imm√©diate. M. Jaumain pr√©pare √† l’affreuse r√©alit√© ses compagnons d’infortune: ¬ę Nous devons tous mourir, fai¬≠sons donc vite notre acte de contrition ¬Ľ.

¬ę Des adieux touchants et des embrassements intimes et affectueux qu’on ne conna√ģt qu’alors et qu’on ne saurait traduire, ainsi continue M. Jaumain, s’√©changent entre nous tous. Voulant √©treindre pour la derni√®re fois mon fils ¬Ľ Marcel, qui se trouvait sous moi, j’√©prouve soudain une atroce sensation de br√Ľlure √† la main droite, puis √† la jambe droite, au contact du charbon qui se gaz√©ifiait. En ¬Ľ proie aux plus vives douleurs et voulant y mettre un terme, je crie √† tous de se jeter √† la renverse avec la bouche ouverte, pour √™tre asphyxi√©s instantan√©ment. Entretemps, que de cris de douleur, que de plaintes d√©chirantes dans ces angoissantes tortures ! Nous attendions donc la mort dans cette position, mais, comme elle n’arrivait pas assez vite, je me redressai violemment ¬Ľ comme un fou et passai sur les corps de ma courageuse belle-m√®re et de notre servante pour m’√©lancer au-dehors y par l’escalier, afin de faire sauter le cadenas qui nous (p.24) retenait prisonniers. H√©las ! je ne pus atteindre ce but. Me sentant r√©ellement cuire √† la figure et aux pieds, dans ¬Ľ la fournaise de cet incendie o√Ļ je ne pouvais plus res-¬Ľ pirer, je rebroussai chemin en courant vers la cave √† charbon. Mais en franchissant de nouveau le seuil de ce ¬Ľ r√©duit que je croyais devoir √™tre notre tombe commune, ¬Ľ j’eus l’heureuse inspiration de dire √† ma femme: Anna, crie au secours en allemand! ¬Ľ. Tout de suite, elle se ren-¬Ľ dit √† ma demande, en sp√©cifiant qu’elle √©tait d’Aix-la-Chapelle. Le soldat qui stationnait en face du soupirail, ¬†r√©pondit que nous √©tions bien l√†, que nous n’avions qu’√† y rester et que nous n’en avions pas encore assez. Malgr√© ¬Ľ toutes les supplications, le vaurien disparut sans nous ¬Ľ pr√™ter secours. Le feu avait alors gagn√© la porte, et les ¬Ľ v√™tements de ma regrett√©e belle-m√®re flambaient d√©j√† sous les regards de ma femme, impuissante √† fl√©chir le bourreau.

Un autre soldat, moins inhumain, survint en entendant les appels d√©sesp√©r√©s de ma femme. A l’aide de sa ba√Įonnette et d’un outil qu’il prit dans la pochette du v√©lo, il fit sauter la serrure, et la porte du soupirail s’ouvrit. ¬Ľ Georges Seghin sortit le premier, et exprima au soldat sa gratitude: celui-ci s’en allait sans rien dire quand ma femme, lib√©r√©e √† son tour, courut le remercier. Il n’eut ‚ÄĘa pour toute r√©ponse que ces mots: ¬ę Pauvres gens ! ¬Ľ.

Je passai imm√©diatement ma petite Marguerite, puis apr√®s mes fils Marcel et Maurice. Le contact de l’air libre fut pour eux comme une r√©surrection, car ils ne bougeaient plus et aussit√īt dehors ils remu√®rent et revinrent √† la vie. A mon tour, je sortis et, me retournant, je vis des bras tendus au milieu de l’√©paisse fum√©e qui fuyait ¬Ľ par le soupirail: je reconnus mon beau-p√®re. Dans la rue, ce n’√©taient plus qu’obus et balles qui √©clataient et (p.25) sifflaient de tous c√īt√©s. Ma femme m’appelait en disant: ¬ę Viens vite, L√©on, tu vas te faire tuer ¬Ľ. Je r√©pondis: ¬ę II faut que je retire ton p√®re. Dis √† Georges ¬Ľ (Seghin) de venir m’aider ¬Ľ. A grand’peine nous le tir√Ęmes ¬Ľ dehors, mais force nous fut de le laisser √©tendu sur le pav√©. Les autres personnes ne donnaient plus signe de vie. ¬Ľ

Abandonnant dans le r√©duit les cinq victimes qui √©taient d√©j√† mortes et dont l’incendie devait carboniser les corps, les rescap√©s s’enfuirent comme ils purent. M. L√©on Jaumain souffrait atrocement de ses br√Ľlures et son fils Maurice √©tait devenu aveugle. Depuis il a recouvr√© la vue. M. Mombeek, qu’il avait fallu laisser √©tendu dans la rue de la Station, eut malgr√© tout la force de se tra√ģner √† l’√©cart; il fut recueilli quelque temps apr√®s, puis transport√© √† Moignel√©e o√Ļ il mourut le mardi suivant des suites de ses br√Ľlures.

Le calvaire de la famille Jaumain, qui fut, avec des p√©rip√©ties vari√©es, celui de beaucoup de Taminois, d√©passe, en souffrances physiques et morales, tout ce que l’on peut imaginer.

S√©par√© de sa femme et de ses enfants qui prirent la fuite de leur c√īt√©, M. Jaumain fut d’abord dirig√© vers l’ambu¬≠lance des Fr√®res o√Ļ il fut soign√© tant bien que mal et o√Ļ il fut l’objet des soup√ßons et des menaces des soldats furieux. Incapable de marcher, tout couvert de br√Ľ¬≠lures, √† la figure, aux mains, aux jambes et aux pieds, il fut conduit sur une brouette jusqu’√† la Place Saint-Martin, o√Ļ se d√©roulaient les derniers mais effrayants √©pi¬≠sodes de la trag√©die et o√Ļ il pensa √™tre pass√© par les armes ; puis enfin, on le transporta en voiture √† Fleurus: il n’eut la certitude d’√©chapper √† la mort que lorsqu’il fut arriv√© chez M. le Vicaire de cette localit√©, o√Ļ il fut accueilli √† (p.26) bras ouverts et re√ßut les soins que r√©clamait son √©tat. Sa famille avait r√©ussi √† atteindre Moignel√©e.

Dans la rue de la Station, quatre jeunes gens de moins de vingt ans furent aussi carbonis√©s dans la maison de Madame veuve Fern√©mont. Il plane sur ce drame un mys¬≠t√®re qu’il n’a pas √©t√© possible d’√©claircir. Ces quatre jeunes gens: Rousselle Hubert, Glime Alidor, Laviolette Sylvain, Demeffe Octave, furent faits prisonniers avec L√©on Bodart, boucher ; on les vit encore descendre sous escorte la rue de la Station, o√Ļ ils furent maltrait√©s et battus. On les re¬≠trouva ensuite: L√©on Bodard bless√© √† mort dans la rue de la Station, par une balle dans le ventre, les quatre autres carbonis√©s, dans la cave de Madame Fern√©mont. Que s’est-il pass√©? Les jeunes gens sont-ils parvenus √† s’√©chapper des griffes de leurs bourreaux et √† se r√©fugier dans la cave o√Ļ, malgr√© tout, une mort terrible les attendait? Ou bien, hypoth√®se assez peu vraisemblable, les Allemands les ont-ils massacr√©s dans la rue et de l√†, pour laisser passage libre √† leurs troupes, jet√©s dans la cave o√Ļ on les retrouva? On ne le saura jamais. Le mardi suivant, leurs corps car¬≠bonis√©s, presque enti√®rement recouverts de briques et de d√©combres, furent retir√©s de la cave. Ils √©taient m√©connais¬≠sables. Ils gisaient les uns sur les autres: on aurait dit que ces jeunes gens s’√©taient embrass√©s dans la mort.

C’est le moment de raconter ici l’√©pouvantable malheur qui s’abattit sur la famille Devillez, habitant rue de Falisolle.

Le vendredi, entre 4 et 5 h. de l’apr√®s-midi, les Alle¬≠mands, qui venaient de passer le pont, s’empar√®rent de M. Hubert Devillez et de son fils Georges, √Ęg√© de 17 ans. Ils les plac√®rent devant leurs rangs, avec d’autres habitants de la m√™me rue, et se cach√®rent derri√®re eux ‚ÄĒ bouclier humain ‚ÄĒ pour faire le coup de feu contre les Fran√ßais.

(p.27) Ceux-ci attendirent la troisi√®me salve avant de riposter. M. Hubert Devillez fut alors atteint l√©g√®rement, tandis que Georges recevait √† la jambe une grave blessure qui, faute de soins, devint rapidement mortelle. Transport√© d’abord chez des voisins, puis chez lui, il fut √©tendu sur un matelas dans une chambre du rez-de-chauss√©e: la perte ininterrompue du sang pr√©cipita le d√©nouement. Vers 3 heures du matin il rendait le dernier soupir, tandis que les Allemands, arm√©s de haches et munis de petites bo√ģtes incendiaires, ayant bris√© portes et fen√™tres, faisaient irrup¬≠tion dans la maison et allumaient l’incendie dans les appar¬≠tements. Une √† une, syst√©matiquement, les chambres sont livr√©es aux flammes. Ils p√©n√®trent dans celle o√Ļ le jeune homme agonisait et constatent que la mort est sur le point d’accomplir son Ňďuvre: que leur importe? Ils rassemblent, au centre de la pi√®ce, les meubles auxquels ils mettent le feu, puis montent √† l’√©tage: l√†, √©tait √©tendue sur son lit, impotente et demi-morte de frayeur, la vieille Madame Thiry √Ęg√©e de 89 ans. Rien n’arr√™te les incendiaires ; ils d√©posent leurs bo√ģtes √† essence sous les meubles qu’ils ont entass√©s au milieu de la chambre, mettent le feu et s’en vont.

L’incendie d√©vora la maison et carbonisa la grand’m√®re et le petit-fils: Madame Devillez ne retrouva plus de sa m√®re et de son fils que des restes qui n’avaient plus forme humaine.

Elle devait souffrir davantage encore.

Dans l’apr√®s-midi de ce samedi, les survivants de la fa¬≠mille, y compris M. Hubert Devillez qui avait √©t√© bless√© la veille devant les troupes allemandes, furent conduits en face de l’√©glise Saint-Martin et forc√©s de prendre part, spec¬≠tateurs ou victimes, √† l’assassinat de la fusillade: M. Hu¬≠bert Devillez et son fils Robert, √Ęg√© de treize ans, furent (p.28)

joints aux hommes qui venaient des Alloux et tous deux trouvèrent la mort dans le massacre.

Quant √† Madame Devillez, qui venait d’√™tre t√©moin d√©j√† de l’incendie de sa maison, de la mort de son fils Georges et de celle de sa propre m√®re, elle dut encore assister, im¬≠puissante, √† l’√©pouvantable trag√©die, o√Ļ p√©rirent son mari et le plus jeune de ses fils.

Parmi les habitants que l’incendie ou la perquisition bru¬≠tale chassait de leurs maisons, une partie furent captur√©s dans la rue par les Allemands.

Lorsqu’ils arrivaient dans la rue, les gardes, l’arme au poing, la figure congestionn√©e, les yeux sortants des or¬≠bites, vocif√©raient des injures et des menaces: plus morts que vifs, bouscul√©s et impuissants, les malheureux se lais¬≠saient mener au gr√© de la soldatesque.

D’autres eurent la chance en s’√©chappant par leur jar¬≠din, de n’√™tre pas aper√ßus ; ils s’enfuirent affol√©s dans les campagnes et gagn√®rent les villages voisins: hommes, fem¬≠mes, enfants couraient √† travers champs ou par les chemins d√©tourn√©s, se couchant pour offrir moins de prise aux balles qui pleuvaient autour d’eux.

Firmin Glime, que l’incendie avait chass√© de son abri, rue de la Station, vers 3 heures du matin, s’en allait par la rue de l’Industrie chercher un autre refuge. Il portait dans ses bras sa petite ni√®ce, √Ęg√©e de quatre ans: il se trou¬≠vait ainsi dans l’impossibilit√© mat√©rielle de faire le moindre mal aux Allemands. Survient de la gare un soldat qui lui tire un coup de fusil et l’atteint. Le projectile lui fracasse la m√Ęchoire, brise deux doigts de sa main droite et, √† la fa√ßon d’une balle dum-dum, blesse par ses √©clats l’enfant au bras gauche et √† la jambe.

Vers 5 heures du matin, treize personnes, quittant Ta-mines, s’enfuyaient vers Moignel√©e par la rue de Fleurus.

(p.29) Il y avait, dans ce groupe, deux femmes et deux enfants ; Joseph Ledoux conduisait dans une brouette J.-B. Cobut, son beau-p√®re impotent, √Ęg√© de 83 ans. Des soldats, post√©s le long de la m√™me rue et diss√©min√©s dans les champs, s’a¬≠per√ßurent de l’exode des fuyards et, sport ou chasse au gibier d’un nouveau genre, s’amus√®rent √† faire feu dans le tas. Sur treize, douze furent atteints: il y eut sept tu√©s et cinq bless√©s. Une famille √©trang√®re, compos√©e du p√®re autrichien, de la m√®re allemande et de deux enfants, ne fut pas plus √©pargn√©e que les autres: tous les quatre furent touch√©s. Etaient-ce des francs-tireurs? Reconnaissant qu’ils avaient bless√© des amis, les Allemands recueillirent ces qua¬≠tre personnes et les soign√®rent dans leur ambulance. Cinq heures apr√®s ce massacre, S√©bastien Ledoux, √©tendu sur la route et perdant son sang, implorait encore du secours. De loin, on entendait ses g√©missements et ses appels; mais comment se risquer √† sortir? Si l’on faisait mine de para√ģ¬≠tre au dehors, les soldats √©paulaient leur fusil et recom¬≠men√ßaient √† tirer. L’infortun√© Ledoux, abandonn√© sans soins, ne tarda pas √† agoniser et √† mourir.

Ces cas ne sont pas isol√©s: dans des circonstances identi¬≠ques, quatorze Taminois furent tu√©s et cinq bless√©s, sans compter les enfants. Cinq femmes se trouvent parmi ces dix-neuf victimes. Un grand nombre d’autres fuyards en¬≠tendirent siffler √† leurs oreilles les balles que les soldats leur destinaient, mais, par bonheur, ne furent pas atteints.

Il est possible que l’un ou l’autre fugitif ait √©t√© bless√© par un projectile perdu, la bataille faisant rage, mais il est hors de doute que les Allemands tiraient sans piti√© sur tous ceux qu’ils voyaient fuir, et qu’ils ont ainsi volontairement tu√© ces Taminois dans les campagnes (1).

(1)  Voir dans  la liste des  victimes  les  noms  des  tués  et blessés dans les campagnes.

 

(p.30) Dans quelques circonstances particuli√®res, ils pouss√®rent la sauvagerie jusqu’√† l’extr√™me: ce fut surtout le cas pour F√©licien Istasse, Alphonse Couvreur et Jean Claes qu’ils fusill√®rent dans leur propre maison.

Entre 9 et 10 h. du matin de ce fatal samedi, plusieurs soldats, hurlant comme des forcen√©s, vinrent frapper √† coups de crosse de fusil √† la porte de F√©licien Istasse, ardoisier, rue de Velaine. Il √©tait avec sa famille, dans sa cave, attendant que la temp√™te de fer et de feu se f√Ľt apais√©e. Il avait pris sur lui tout l’argent et toutes les va¬≠leurs qu’il poss√©dait. Au bruit infernal des coups qui √©bran¬≠laient la porte, Istasse remonta seul pour ouvrir aux soldats. Il dit: ¬ęEntrez!¬Ľ. Mais √† peine a-t-il prononc√© cette parole, que deux coups de revolver √©clatent et le corps de l’ardoisier, les bras en croix, la t√™te perc√©e de deux balles, s’effondre sur le seuil. Les brutes d√©pouillent le cadavre, p√©n√®trent dans la maison et la mettent √† sac: les vitres volent en √©clats, les meubles du rez-de-chauss√©e et de l’√©tage sont jet√©s par les fen√™tres ; les armoires sont vid√©es; les pillards s’emparent de bouteilles de liqueurs dont ils avalent le contenu avec avidit√©. Le revolver au poing, ils descendent √† la cave et y trouvent demi-morte de frayeur, la famille de leur victime. Ils invectivent Ma¬≠dame Istasse, qu’ils s’appr√™taient peut-√™tre √† fusiller aussi, lorsque la vue des enfants parut les adoucir. Apr√®s ce bel exploit, ils quitt√®rent la maison. Dans le cours de cette journ√©e, d’autres soldats revinrent avec l’intention de piller √† nouveau la maison. Ils assouvirent leur rage sur le ca¬≠davre, car, en l’inhumant, on trouva qu’il avait le ventre et les jambes perc√©s d’une dizaine de coups de ba√Įonnette.

(p.31) Mais il est temps de revenir aux prisonniers.

Disons d’abord que toute la population de la section des Cailloux fut mass√©e pr√®s du Calvaire et, par bonheur, diri¬≠g√©e sur Moignel√©e par le chemin des Tombes; pour la plu¬≠part, ces fugitifs rest√®rent √† Moignel√©e o√Ļ ils ne furent pas molest√©s.

Quant aux premiers captifs que les Allemands avaient recueillis dans le bas du village au moment des incendies, ils furent rassemblés à la Maison communale, puis conduits au quartier de la Praile pour être relégués dans un champ de betteraves.

L√†, se trouvaient d√©j√† r√©unis depuis le matin quelques civils et aussi des femmes que les Allemands avaient prises √† l’√©glise des Alloux tandis qu’elles priaient.

De nouveaux prisonniers venaient sans cesse s’ajouter aux premiers, si bien que le champ de betteraves finit par ressembler √† un vaste campement.

Quel √©tait le but des Allemands en massant l√† cette foule, si t√īt dans la matin√©e et pendant toute la journ√©e? Ils avaient install√© √† la Praile une ambulance militaire et, derri√®re cette ambulance, √©tait √©tablie leur artillerie. Etait-ce pour se prot√©ger par ce rideau de civils contre les pro¬≠jectiles? Beaucoup de Taminois le pensent.

  1. l’abb√© Hottlet, cur√© des Alloux, M. l’abb√© Donnet, son vicaire, les Religieuses des Alloux furent aussi conduits l√† et rest√®rent expos√©s au tir des Fran√ßais. M. le cur√© por¬≠tait avec lui les Saintes Esp√®ces: il donna aux paroissiens de Tamines, en pleine campagne, la b√©n√©diction du Saint-Sacrement et l’absolution g√©n√©rale.

Tous ces incidents se d√©roulaient dans le cadre effrayant des incendies et de la bataille: les projectiles √©clataient de toutes parts, brisant vitres et toits, enfon√ßant des pans de murs ; le feu r√©duisait en cendres les habitations de ces (p.32) malheureux. Qu’on imagine l’angoisse des hommes, les pleurs des femmes, la terreur des enfants: ces proc√©d√©s d’ar¬≠restation et de brutalit√© devaient durer depuis deux heures et demie du matin jusqu’√† sept heures du soir!

Plus tard, au commencement de l’apr√®s-midi, toute cette foule fut conduite dans une prairie situ√©e √† l’intersection de la rue de Velaine et du Baty Saint-Pierre. Pendant ce temps, l’artillerie et l’infanterie d√©niaient sans interrup¬≠tion.

Au fur et √† mesure qu’ils arrivaient, les civils √©taient fouill√©s et parfois m√™me vol√©s, puis vers√©s dans le groupe qui grossissait toujours. Afin de rassurer la population et de la rassembler sans difficult√©, les Allemands donn√®rent pour pr√©texte de ces arrestations la n√©cessit√© de mettre les civils √† l’abri des projectiles.

 

CHAPITRE IV A l’√©glise des Alloux

 

Vers 4 heures, on dirigea cette multitude vers l’√©glise des Alloux. Pr√®s du Baty Saint-Pierre, les gardes firent arr√™ter le groupe, et l’autrichien Graf, qui s’√©tait fait l’interpr√®te des Allemands, adressa la parole aux prisonniers. Il leur de¬≠manda s’ils promettaient de ne plus tirer sur les soldats. Les Taminois r√©pondirent qu’ils n’avaient pas tir√© et ajout√®rent qu’ils faisaient volontiers la promesse de ne pas poser d’acte contraire aux coutumes de la guerre. Graf leur dit alors qu’ils allaient √™tre conduits √† l’√©glise, qu’ils y seraient (p.33) en s√Ľret√© sous la sauvegarde des Allemands et que, vers six ou sept heures, ils seraient remis en libert√©: cette nou¬≠velle les rassura.

Cependant, de toutes parts, on voyait arriver les familles que l’incendie avait chass√©es de leurs maisons et que les soldats avaient contraintes √† suivre le chemin de l’√©glise.

Ces pauvres gens, √† moiti√© v√™tus, les cheveux en d√©sordre, la terreur peinte sur leur visage, ob√©issaient, la mort dans l’√Ęme, aux injonctions des gardiens.

Les rues qui convergent vers l’√©glise √©taient grouillantes d’une foule en mouvement, cort√®ge d√©sordonn√© √† la merci de ses bourreaux.

Aveugl√©ment, sans soup√ßonner l’horrible trag√©die dont ils allaient √™tre victimes, hommes, femmes et enfants s’a¬≠cheminaient vers l’√©difice et y entraient confiants. Plusieurs m√™me y vinrent de leur plein gr√© ; gagn√©s par cette conta¬≠gion qui prend les foules moutonni√®res, il couraient √† l’√©gli¬≠se comme au refuge assur√© qui les tiendrait √† couvert du danger; il leur semblait, puisque la rumeur en circulait, que, l√† du moins, ils √©chapperaient au malheur supr√™me qui, cependant, √† leur insu les guettait, impitoyable.

Quelques Allemands entretenaient ce sentiment de s√©cu¬≠rit√©: peut-√™tre les simples soldats ignoraient-ils les inten¬≠tions de leurs chefs ; sinon, n’auraient-ils pas favoris√© l’√©vasion de leurs prisonniers? On aimerait √† le croire, mais les faits qui se sont d√©roul√©s ne permettent pas de leur faire ce cr√©dit. Interrog√©s sur le but de ces rassem¬≠blements, les soldats donnaient les r√©ponses les plus con¬≠tradictoires: les uns insinuaient qu’il fallait prot√©ger la po¬≠pulation contre le bombardement ¬ę fran√ßais ¬Ľ ; d’autres d√©claraient qu’on allait an√©antir la ville par l’artillerie ; enfin quelques cyniques plaisants assuraient qu’on allait chanter un salut pour obtenir la paix.

 

(p.34) Le bruit courait aussi que les hommes √©taient convoqu√©s pour enterrer les soldats tu√©s. Ainsi, pour ne citer que cet exemple, un Allemand fit irruption chez Firmin Sevrin, le sommant d’avoir √† se joindre √† ses concitoyens, afin de creuser des tranch√©es ; manchot, il ne pouvait aider effi¬≠cacement √† ce travail. Son beau-p√®re, J.-B. Gilbert, chez qui il habitait et qui, √† ce moment, se reposait sur son lit, fut invit√© par sa femme √† remplacer son gendre et se di¬≠rigea, pour son malheur, vers l’√©glise des Alloux. Il arriva au moment de la formation du cort√®ge dans lequel il fut forc√© de prendre rang: la mort l’attendait sur la Place Saint-Martin.

Pour un motif ou pour un autre, les Taminois, de plus en plus nombreux, arrivaient de confiance.

En entrant dans l’√©glise, on regardait autour de soi pour reconna√ģtre les visages amis et chacun se dirigeait vers le groupe qui avait ses sympathies. Les uns √©taient assis et mangeaient √† leur aise, les autres causaient sans contrain¬≠te; on se communiquait ses impressions qui ne laissaient pas d’√™tre lugubres, on donnait libre cours √† ses regrets sur les d√©g√Ęts des incendies, on se perdait en conjonctures sur les mobiles de ce rassemblement; et, bien qu’on f√Ľt sous le coup d’un sentiment d’effroi, car √† deux pas de l’√©glise deux maisons br√Ľlaient encore, on ne soup√ßonnait pas le sort √©pouvantable qui attendait les hommes.

Toutefois, un vague pressentiment semble s’√™tre empar√© de plusieurs qui se confess√®rent m√™me √† cette occasion: ne fallait-il pas se pr√©parer √† toute √©ventualit√© ?

Pendant ce temps, la foule affluait toujours ; on entendait les cris des enfants qui avaient faim et soif; et plusieurs grandes personnes, arr√™t√©es √† l’improviste, n’avaient eu ni le temps de manger ni la pr√©sence d’esprit d’apporter des provisions. Les soldats, pris de piti√© sans doute, arriv√®rent (p.35) avec des liqueurs, des caisses de raisins secs, des bonbons, des biscuits, qu’ils avaient d√©rob√©s dans les ma¬≠gasins de Tamines, et qu’ils distribuaient √† tous et surtout aux petits. D√©bord√© par les enfants qui saisissaient eux-m√™mes des biscuits dans la caisse, un soldat jeta celle-ci par terre et pi√©tina les biscuits ; en m√™me temps, il tirait un coup de revolver pour effrayer les gens.

Cependant M. le Cur√©, accompagn√© d’un Allemand, par¬≠courait les nefs, ouvrait les confessionnaux et montrait ainsi qu’aucune personne suspecte ne se tenait cach√©e.

Vers six heures, l’√©difice √©tant d√©cid√©ment trop petit pour contenir cette foule qui ne cessait de cro√ģtre, M. le Vicaire Donnet transmit aux femmes et aux enfants l’ordre de sortir et de se rendre √† l’√©cole des SŇďurs en face de l’√©glise. Seules, les femmes qui √©taient venues les derni√®res et occupaient la moiti√© du lieu saint, du c√īt√© du portail, ob√©irent.

A six heures et demie, l’√©glise est tellement bond√©e que les hommes eux-m√™mes sont de force dirig√©s vers l’√©cole. Quelques-uns y vont spontan√©ment. Ici, l’anxi√©t√© est √† son comble: l’affluence et le d√©sordre de cette cohue mettent dans les esprits plus que de l’incertitude; on n’est pas loin de soup√ßonner un malheur.

Celui qui aurait nou√© bout √† bout les indices provenant des paroles √©quivoques de certains grad√©s et de leurs pro¬≠c√©d√©s √† l’√©gard de la population, aurait certainement devin√© que les Allemands ne m√©ditaient rien de bon.

Mais quel Belge e√Ľt jamais pens√© que des hommes fussent capables des actes de cruaut√© dont le pr√©lude s’achevait?

  1. Henri Joret raconte, dans sa déclaration écrite, cet incident caractéristique:

¬ę Un fait qui avait retenu mon attention s’√©tait produit (p.36) vers dix heures du matin¬† ‚ÄĒ M. Joret avait √©t√© conduit i la Praile, pr√®s de la briqueterie de M. Mouffe, d√®s quatre heures et demie du matin ‚ÄĒ: ¬ę Le service de la Croix-Rouge ¬Ľ √©tant revenu avec bon nombre de bless√©s allemands, je fis remarquer √† M. Franz Denys que le chef paraissait ¬Ľ bien f√Ęch√©. Nous en e√Ľmes bient√īt l’explication. Sit√īt le ¬Ľ dernier bless√© rentr√©, l’officier revint vers nous et, nous apostrophant, nous dit ‚ÄĒ en jouant de son revolver ‚ÄĒ: ¬Ľ Ce sont les civils qui ont tir√© sur nos soldats ! ¬Ľ Nous nous r√©cri√Ęmes: ¬ę Non, non! ¬Ľ et, faisant signe de la main pour faire taire ces cris, il nous dit: ¬ę Si, si, si, je connais ¬Ľ √ßa. C’√©tait notre arr√™t de mort qu’il venait de prononcer ¬Ľ et qui, transmis √† l’√©tat-major, allait √™tre ex√©cut√© dans la soir√©e. ¬Ľ

Pendant la seconde partie de la d√©tention dans l’√©glise, un sergent √©tant entr√© en discussion avec un prisonnier qui connaissait la langue allemande, affirmait: Die Zivilisten haben geschossen. (Les civils ont tir√©.) A quoi M. Louis Lardinois, qui passait, r√©pondit: Das ist nicht m√∂glich; alle Flinten waren auf dem Stadthaus. (Ce n’est pas pos¬≠sible ; tous les fusils √©taient √† l’H√ītel de Ville.)

Apr√®s avoir √©t√© bless√©, comme on l’a vu plus haut, Fir-min Glime fut, pour la seconde fois, chass√© de la cave o√Ļ il s’√©tait r√©fugi√© et forc√©, avec sa m√®re et sa petite ni√®ce, de prendre le chemin de l’√©glise. Au moment d’entrer, Mme Glime pria les soldats qui surveillaient la rue, d’auto¬≠riser Firmin √† se rendre √† la Croix-Rouge. Mais, l’un d’eux, s’aidant du geste pour se faire comprendre, pr√©tendit qu’il avait re√ßu sa blessure en tirant sur les soldats et qu’il √©tait franc-tireur. Pour toute r√©ponse, on lui montra la petite bless√©e qui, elle, n’avait certes pas fait le coup de feu; (p.37) mais l’Allemand, furieux, poussa les malheureux √† l’√©glise en les mena√ßant de sa ba√Įonnette.

En outre, lorsque les soldats pr√©sents √† l’√©glise √©taient appel√©s √† s’exprimer sur le compte des pr√™tres, ils ne pou¬≠vaient le faire sans entrer dans une violente col√®re ; ils les ex√©craient, les accablaient de quolibets insultants, juraient qu’ils les pendraient ; il les qualifiaient de Erzspitzbuben (coquins fieff√©s). Ils les consid√©raient comme les organisa¬≠teurs de la guerre de francs-tireurs et les chefs de la ¬ę popu¬≠lation r√©volt√©e ¬Ľ.

Ce devaient √™tre l√† les sentiments de ce sous-officier qui p√©n√©tra dans l’√©glise, quelque temps avant la formation du cort√®ge. Hors de lui, la face congestionn√©e, √©cumant de rage, il hurlait des menaces, dont, √† d√©faut de comprendre le sens, les Taminois devinaient la port√©e, √† la fureur des gestes qui les accompagnaient. Apostrophant M. le Cur√©, il redoublait d’invectives. Deux compagnies de soldats avaient √©t√© tu√©es par les civils, et c’√©tait lui, le Cur√©, qui √©tait responsable, criait-il. Terrifi√© et impuissant, M. le Cur√©, qui n’entendait pas l’allemand, appela alors par son pr√©nom quelqu’un qui connaissait la langue. Son appel resta sans r√©ponse.

Si l’on avait connu les intentions des Allemands, on e√Ľt pu recourir √† une m√©diation. Mais une m√©diation, √† laquelle personne ne songea, e√Ľt-elle r√©ussi √† pr√©venir l’√©pouvan¬≠table catastrophe?

 

(p.38) CHAPITRE V Le cortège

Entre sept heures et sept heures et demie du soir, un cri retentit dans l’√©glise et dans l’√©cole: ¬ę Tous les hommes dehors ! ¬Ľ.

Alors commen√ßa, dans une indescriptible confusion, la s√©paration des hommes d’avec les femmes et les enfants. Ce fut une sc√®ne navrante. Dans une √©treinte supr√™me, p√®res, m√®res et enfants se faisaient des recommandations et, dans les larmes, pour la derni√®re fois peut-√™tre, s’em¬≠brassaient.

¬ę Tous les hommes dehors ! ¬Ľ O√Ļ donc allait-on les con¬≠duire, les hommes ? L’ordre √©tait donn√©, il √©tait ex√©cut√© cruellement. Et, comme press√©s d’en finir, les soldats les arrachent de leurs enfants et de leurs femmes, et les pous¬≠sent dehors. Plusieurs furent chass√©s loin des bras qui, sup¬≠pliants, se tendaient vers eux. Un supr√™me regard, profond comme un adieu sans espoir, fut pour beaucoup l’unique marque de tendresse qu’ils purent √©changer en se quittant.

Bien qu’on f√Ľt loin de deviner la v√©rit√©, le cadre effrayant des incendies et de la bataille dans lequel ces malheureux avaient pass√© la nuit du vendredi et la journ√©e du samedi, la brutalit√© des soldats dont presque tous, d√©j√†, avaient √©t√© victimes, la chasse √† l’homme √† laquelle ils avaient assist√© dans les campagnes et les jardins, tout cela faisait na√ģtre dans leur √Ęme un sinistre pressentiment.

Deux ou trois vieillards except√©s, qui eurent la chance de passer inaper√ßus parmi les femmes, tous sortirent de l’√©glise et de l’√©cole: le vieux J.-B. Cl√©ment, malade, incapable de marcher, pria M. le Cur√© d’interc√©der pour lui pr√®s des (p.39) soldats allemands.¬† L’un d’eux se laissa fl√©chir et permit au vieillard de rester.

On les rangea par quatre le long de l’√©glise jusque dans la rue de Velaine. Ils pouvaient √™tre au nombre de cinq cents.

Parmi eux se trouvaient plusieurs adolescents de treize et de quinze ans, ainsi que des vieillards de plus de quatre-vingts ans: avaient-ils, ceux-l√† aussi, commis quelques m√©faits contre l’arm√©e allemande?

Un jeune officier, revolver au poing, donna le signal du d√©part ; √† ce moment, le ch√Ęteau de M. Liesens, sur la route de Moignel√©e, commen√ßait √† flamber.

Le lugubre cort√®ge se dirigea par la rue de Velaine, la rue de l’H√ītel de Ville, la rue Centrale et la rue de la Station, vers la place Saint-Martin. Les Taminois √©taient flanqu√©s de deux cordons de fantassins √©chelonn√©s de cinq en cinq m√®tres, arm√©s de fusils, ba√Įonnette au canon, et de quelques cyclistes allant et venant, tels des chiens de ber¬≠ger le long d’un troupeau.

Durant la marche, quelques hommes se risqu√®rent √† de¬≠mander aux soldats le but de tout ceci: ¬ę C’est pour vous faire prendre l’air, on suffoque dans l’√©glise. ¬Ľ D’autres se croyaient r√©quisitionn√©s pour relever les soldats dans le creusement des tranch√©es. Certains encore ont cru qu’ils allaient pr√©parer des fosses pour les victimes du combat. Uans un autre groupe, M. Fernand Michaux et ses com¬≠pagnons se voyaient d√©j√† plac√©s en rideau devant les trou¬≠pes en marche contre les Fran√ßais. Mais la bataille √©tait termin√©e. Personne ne soup√ßonnait que c’√©tait une longue procession de condamn√©s √† mort qui d√©filait: condamn√©s sans d√©lit, sans interrogatoire, sans justice. On y pensait si peu que M. Franz Steinier, rest√© chez lui avec quelques (p.40) soldats qui s’√©taient fait servir copieusement √† boire, courut pour rejoindre le cort√®ge, alors qu’il aurait pu se cacher dans sa maison ou s’enfuir vers Moignel√©e.

En face de la maison de M. Moreau, un officier qui mar¬≠chait le long de la colonne aper√ßut deux jeunes gens m√™l√©s aux hommes, Jules et Lucien Lardinois, √Ęg√©s respective¬≠ment de treize et de quinze ans, et il leur dit; ¬ę Les en¬≠fants hors des rangs! ¬Ľ. Ils ob√©irent, et se disposaient √† re¬≠tourner √† l’√©glise, lorsqu’un peu plus haut un soldat les fit rentrer en ligne. Ils reprirent cette fois la queue du cort√®ge, la route qui menait au th√©√Ętre du drame.

A quelques centaines de m√®tres de l’√©glise, stationnaient des soldats isol√©s qui semblaient appartenir √† l’artillerie, et, de fait, formaient l’arri√®re-garde d’un convoi de cette arme: √† partir de l’H√ītel de Ville, on s’en rendit clairement compte. Ce train d’artillerie se tenait √† droite en descen¬≠dant, de sorte que les soldats, √† pieds, √† cheval, ou hiss√©s sur les aff√Ľts, contemplaient la morne procession. Ils n’y assist√®rent pas en simples spectateurs: au fur et √† mesure que les victimes d√©niaient devant eux, surtout √† partir du pont du chemin de fer, ils les accabl√®rent d’injures et de brutalit√©s, leur crachant au visage, les poussant √† coups de crosse de fusil, les cinglant √† coups de fouet.

Avant de p√©n√©trer dans la rue de la Station, un vieillard avait peine √† marcher: ses jambes ne suffisaient plus √† le porter aussi vite que ses compagnons d’infortune.

C’√©tait M. Leroy. Deux hommes: M. Achille Leroy, son fils, et M. F. Michaux, se mirent en devoir de le soutenir; mais, sous la menace et les coups des forcen√©s qui gardaient le cort√®ge, il fallut l’abandonner. Ce fut heureux pour lui, car, laiss√© en arri√®re, il surv√©cut √† l’horrible drame. Non loin de l’endroit o√Ļ cette sc√®ne avait lieu, M. Justin (p.41) Sevrin, √©puis√© par la maladie, fatigu√© par la marche, abattu par l’√©motion, s’affaissa sur le chemin: il √©tait mort.

Les pr√™tres pr√©sents dans le groupe, MM. le Cur√© et le Vicaire des Alloux, et M. l’abb√© Docq, furent l’objet des plus ignobles traitements. M. le Vicaire des Alloux raconte que ce passage √† travers la soldatesque d√©cha√ģn√©e fut l’√©tape la plus douloureuse de son calvaire. Pas un soldat qui ne voul√Ľt son tour √† lancer au pr√™tre des propos insul¬≠tants. Les uns, grin√ßant des dents, lui adressaient en alle¬≠mand des apostrophes violentes o√Ļ le mot de ¬ę Pastor ¬Ľ intervenait √† tout instant avec un accent de col√®re. Les autres le mena√ßaient du poing ou braquaient vers lui leur fusil. Un officier m√™me, s’approchant furieux, et lui pla√ßant le revolver sous le nez, lui faisait entendre que sa derni√®re heure √©tait venue. Tandis qu’il gravissait, rue de la Sta¬≠tion, les d√©combres des maisons incendi√©es, un formidable coup de poing dans la nuque le fit tr√©bucher et tomber dans les ruines.

Tous ces hommes s’avan√ßaient, sombres, la t√™te basse, silencieux. Outre la douleur qu’ils √©prouvaient d’avoir si brusquement quitt√© leurs proches et de voir leur village natal incendi√©, ils ressentaient un indicible d√©chirement √† traverser, comme un troupeau d’esclaves, les rangs de cette vile soldatesque ; et l’humiliation se compliquait encore des insultes grossi√®res dont on les abreuvait, des vocif√©rations sauvages qui r√©sonnaient √† leurs oreilles, des coups de cravache qui sifflaient dans l’air et s’abattaient sur eux. Ces brutes n’avaient d’√©gards pour personne ; ils frappaient au hasard ceux qui avaient le malheur de passer √† leur por¬≠t√©e: M. Hubert Demoulin, qui √©tait boiteux, ne marchait pas assez vite √† leur gr√© ; ils lui ass√©n√®rent dans les reins des coups de crosse de fusil.

(p.42) Apr√®s avoir parcouru la rue Centrale incendi√©e, ils durent marcher sur les d√©bris fumants de la rue de la Station. Ce qui restait libre de la route, c’est-√†-dire le c√īt√© droit, √©tait occup√© par le convoi d’artillerie qui s’√©chelonnait √† perte de vue jusque sur la route de Falisolle ; l’autre c√īt√© √©tait encombr√© par les √©boulis des fa√ßades: fils √©lectriques, pier¬≠res, briques, le tout formant des tas in√©gaux et √©lev√©s que les Taminois n’escaladaient qu’avec peine. Et les artilleurs, assis sur leurs caissons, prenaient plaisir √† ce man√®ge; si parfois l’un des civils, apr√®s avoir p√©niblement franchi un monceau de d√©combres, ralentissait son allure, afin de re¬≠prendre haleine, un violent coup de fouet lui cinglait le visage ou les reins, tandis que des l√®vres des artilleurs s’√©chappaient ces injures, accompagn√©es d’un rire √©pais: Schneller, Schweinhunde! (Plus vite, cochons!).

Vers le bas de la rue de la Station, quelques maisons, et en particulier la maison d’Achille Chaltin, √©taient encore en feu. On avait d√©j√† march√© bon pas jusque l√† ; mais, √† cet endroit, il fallut encore redoubler de vitesse: la fum√©e prenait √† la gorge et la chaleur devenait intol√©rable. Com¬≠me cette marche pr√©cipit√©e provoquait des vides dans la queue du cort√®ge, les gardes poussaient les hommes et les excitaient en criant: Los.’ Los.’ (Vite! vite!)

On atteignit enfin la Place Saint-Martin.

L√†, √©taient mass√©es de nombreuses troupes d’infanterie qui, a n’en pas douter, avaient pris part √† l’action contre les Fran√ßais, ou qui, nouvellement arriv√©es, allaient faire leurs premi√®res armes en assistant √† la plus horrible tra¬≠g√©die de cette terrible guerre. Voyant la t√™te du cort√®ge qui d√©bouchait de la rue de la Station, ces soldats ouvri¬≠rent leurs rangs et laiss√®rent passer les civils. Ceux-ci, obliquant l√©g√®rement vers la gauche, abandonn√®rent le chemin du pont de Sambre et prirent la direction de la (p.43) rivi√®re, en traversant la place. L√† √©tait rassembl√© depuis l’apr√®s-midi un second groupe de Belges, compos√© d’habi¬≠tants de la rue de Falisolle, de quelques autres du village de Falisolle et d’√©trangers rencontr√©s dans les environs du pont de la Sambre. Les hommes furent adjoints aux pri¬≠sonniers qui descendaient de l’√©glise des Alloux.

Quelques femmes se trouvaient aussi parmi eux. Les Allemands les laiss√®rent pr√®s de l’√©glise: elles allaient as¬≠sister au massacre inhumain de leurs maris et de leurs fils.

 

CHAPITRE VI La fusillade

Parvenus √† trois ou quatre m√®tres de la Sambre, les civils furent pouss√©s sans ordre tout le long du cours d’eau, par rang√©es de sept ou huit hommes en profondeur, face √† la rivi√®re d’abord, puis face √† l’√©glise Saint-Martin: la ligne s’√©tendait depuis le mur du jardin qui borde la Sam¬≠bre ‚ÄĒ et devait, le lendemain, √™tre transform√© en cime¬≠ti√®re, ‚ÄĒ jusqu’√† quelques m√®tres du pont.

Les Taminois √©taient ainsi enferm√©s comme dans une sourici√®re: derri√®re, la Sambre, que la plupart, faute de savoir nager, ne pouvaient pas franchir ; devant, la masse compacte des soldats qui, l’arme au poing, surveillaient leurs mouvements; √† droite, le mur du jardin; √† gauche, le remblai du pont, garni d’un autre rideau de troupes: impossible de fuir.

¬†¬† Ils ignoraient toujours quel √©tait le but de cette manŇďuvre. (p.44) Dans le tumulte qui r√©gnait n√©cessairement pendant la mise en ligne, plusieurs d’entr’eux, soup√ßonnant peut-√™tre l’horrible v√©rit√©, se jet√®rent √† l’eau et r√©ussirent √† gagner la rive oppos√©e ou les enclos qui bordent en aval la rive gauche de la Sambre. Des soldats arm√©s accoururent le long de la rivi√®re pour contenir les fuyards.

A peine ces cinq cents hommes avaient-ils pris place dans l’alignement, car ils affluaient toujours, qu’un officier √† cheval leur adressa la parole √† peu pr√®s en ces termes: ¬ę De nombreux et braves soldats allemands sont tomb√©s √† Tamines, non pas sous les balles des Fran√ßais, mais des civils. Vous √™tes des l√Ęches, sales Belges. Vous avez m√©rit√© une peine exemplaire : vous allez √™tre fusill√©s ! ¬Ľ

A une quinzaine de m√®tres des premiers rangs, les soldats dispos√©s en ¬ę gradins ¬Ľ, l’arme pr√™te, attendaient l’ordre de faire feu. En observant leur mine furieuse, en voyant les fusils qu’ils brandissaient, en entendant le cliquetis des chargeurs qui glissaient dans les magasins ou le bruit du mouvement qui armait les fusils, les pauvres gens, du moins bon nombre d’entre eux, se rendirent compte de l’intention des Allemands. Plusieurs, √† cent lieues de penser que, dans leur innocence, on voulait les tuer, rest√®rent jus¬≠qu’au bout dans l’ignorance du sort qui allait les frapper.

Au moment o√Ļ la r√©alit√© se fit jour dans l’esprit de ces hommes, ce fut, dans leur cŇďur, un inexprimable tumulte de sentiments: la stupeur, l’affolement, la col√®re, la crain¬≠te extr√™me. Etre ainsi plac√©, sans avertissement ni motif, en face de la mort… Alors, du fond m√™me de leur √Ęme, jaillit spontan√©ment, du moins chez beaucoup, l’explosion affol√©e des convictions chr√©tiennes: les uns se crampon¬≠naient instinctivement aux pr√™tres, comme si ceux-ci pou¬≠vaient les prot√©ger contre l’inexorable fatalit√© des balles; les autres se pendaient √† leur cou, les suppliant d’entendre (p.45) leur confession supr√™me ; d’autres enfin r√©citaient √† haute voix leur acte de contrition. Dans cette √©pouvantable confusion, les pr√™tres, tout √† leur minist√®re sacerdotal, les consolaient de leur mieux et ne prenaient point garde √† ce qui se passait: cette circonstance explique comment ils tomb√®rent morts ou bless√©s sans songer √† pr√©server leur vie. Ils prononc√®rent sur tous leurs paroissiens les paroles de pardon. L’abb√© Docq, lui, dit √† tr√®s haute voix √† ceux, qui l’entouraient: ¬ę Mes amis, cette fois-ci, je crois que √ßa va ¬ę chauffer ¬Ľ ; je vais vous donner l’absolution g√©n√©¬≠rale ¬Ľ.

C’est peut-√™tre √† ce moment-ci qu’il faut placer chrono¬≠logiquement la manŇďuvre des Allemands qui consista √† couper en deux le groupe des Taminois. Ce sectionnement, tous les t√©moins l’affirment, mais ils sont en d√©saccord et sur le temps et sur le but. Il eut lieu √† peu pr√®s en face du tamis du jeu de balle, non loin du poteau t√©l√©graphique. La version la plus vraisemblable est que les Allemands, voulant r√©partir √©galement les civils, trop nombreux vers le centre, les firent avancer vers le mur et form√®rent ainsi deux groupes, afin de mieux diriger le tir. De fait, selon le t√©moignage de beaucoup de t√©moins, au premier coup de sifflet, ils firent feu d’abord sur la section du c√īt√© du jardin, puis, au second coup de sifflet, sur la section du c√īt√© du pont.

Mais n’anticipons pas.

Aux paroles mena√ßantes de l’officier, √† la vue des pr√©¬≠paratifs des soldats qui se disposaient √©videmment √† les fusiller en masse, ces malheureux lanc√®rent vers le ciel un cri formidable, une clameur immense: ¬ę Gr√Ęce ! gr√Ęce ! Piti√© pour nos enfants ! Vive l’Empereur ! Vive l’Allema¬≠gne ! Notre Reine est bavaroise! ¬Ľ. Les supplications de (p.46) ces pauvres victimes √©taient tellement √©nergiques et poi¬≠gnantes, qu’on les entendit dans les villages voisins.

Quelques audacieux lanc√®rent un r√©solu ¬ę Vive la Fran¬≠ce!¬Ľ, en signe de protestation contre l’exclamation qui leur √©tait impos√©e, tandis que d’autres, √† Parri√®re-plan, exprimaient en langage appropri√© leur indignation contre les intentions criminelles de ces tortionnaires: leurs voix furent couvertes par les clameurs de leurs compatriotes.

Apr√®s les cris r√©p√©t√©s de ¬ę Vive l’Allemagne! ¬Ľ, il y eut comme une seconde de r√©pit, je ne sais quelle accalmie: on aurait dit que ces malheureux attendaient un instant pour voir l’effet de leurs supplications.

Beaucoup de survivants affirment sans r√©serve que les exclamations de ¬ęVive l’Empereur! Vive l’Allemagne!¬Ľ furent command√©es par l’officier qui prit la parole et donna l’ordre du feu. M. H. Joret atteste m√™me que les soldats employaient la violence pour forcer les victimes √† r√©p√©ter ces cris.

Il ne semble donc pas que l’histoire doive h√©siter √† enre¬≠gistrer ces t√©moignages: l’invraisemblance de pareil raffi¬≠nement de cruaut√© pourrait seule la faire tergiverser.

D’ailleurs, dans le drame de Tamines, tout n’est-il pas invraisemblable, mais douloureusement vrai?

Et si d’autres t√©moins gardent le silence √† ce sujet, n’est-ce pas que, se trouvant aux derniers rangs et pr√©oc¬≠cup√©s d’autres pens√©es, ils ne se sont point rendu compte d’o√Ļ partait l’initiative de ces exclamations?

Elles ne se sont pas r√©p√©t√©es apr√®s la premi√®re d√©charge. C’est l√†, remarque M. Seron, une preuve nouvelle qu’elles furent command√©es par les Allemands. Car, si les Taminois les avaient lanc√©es spontan√©ment, dans le seul but de s’√©¬≠pargner la vie, ils les auraient renouvel√©es avec d’autant (p.47) plus d’insistance apr√®s la premi√®re salve. Ces clameurs fai¬≠saient donc partie de la mise en sc√®ne du drame.

Ainsi, au moment d’accomplir leur ex√©crable forfait, les massacreurs poussent l’exc√®s de la f√©rocit√© jusqu’√† con¬≠traindre leurs victimes √† acclamer l’Allemagne et son Empe¬≠reur. Peut-on trouver, dans les annales de l’humanit√©, exemple aussi horrible de cruaut√© r√©fl√©chie? N’auraient-ils pas d√Ľ voir dans l’inconsciente docilit√© des Taminois une marque √©vidente de leur innocence?

Inconscients, beaucoup l’√©taient; d√©moralis√©s par les √©motions et les fatigues de cette journ√©e fatale et de la nuit pr√©c√©dente, abattus par les traitements brutaux que vient de leur infliger une soldatesque impi¬≠toyable, ils sont brusquement jet√©s dans l’effrayant d√©cor d’une √©pouvantable trag√©die o√Ļ tout est pr√™t pour les mas¬≠sacrer sans merci. Tout naturellement, perdant le senti¬≠ment de la situation, ils subissent, sans r√©agir, les impul¬≠sions du dehors ; ils ex√©cutent machinalement les ordres des soldats: ils avancent, prennent rang, reculent, s’alignent ; ils ob√©issent d’instinct, ils r√©p√®tent m√™me le cri des Alle¬≠mands, sans qu’ils aient eu ni le temps ni l’id√©e d’en pr√©¬≠ciser la port√©e, sans qu’ait pu s’√©tablir en leur esprit un marchandage quelconque entre l’instinct de la conservation et des pens√©es d’un autre ordre.

Semi-conscients, d’autres tentent en vain de fl√©chir leurs bourreaux, en invoquant la nationalit√© de leur Reine.

Enfin, ceux qui pouvaient avoir conserv√© enti√®re leur pr√©sence d’esprit, ne savaient-ils pas que leurs femmes et leurs enfants √©taient emprisonn√©s √† l’√©glise et √† l’√©cole des Alloux ? Ne savaient-ils pas que toute attitude hostile, d√©¬≠fensive m√™me, de leur part, aurait attir√© sur ces autres innocents de terribles repr√©sailles? Ce souci de sauver l’existence de leurs proches, n’avait-il pas, d’ailleurs, √©t√© (p.48) constant, et n’avait-il pas suffi, √† d√©faut d’autres motifs, √† leur interdire tout acte contraire aux coutumes de la guerre ?

Telle est bien aussi la raison pour laquelle, au lieu de se jeter sur leurs exécuteurs et de vendre chèrement leur vie, les Taminois, véritables martyrs du devoir, se résignèrent à mourir sans résistance (1).

  1. l’abb√© Docq venait donc de prononcer les supr√™mes paroles d’avertissement qui devaient terminer sa carri√®re ici-bas: soudain, un coup de sifflet d√©chira l’air: c’√©tait le signal de la fusillade. Une salve, et tous tomb√®rent… Un certain nombre √©taient tu√©s, d’autres bless√©s; mais la plu¬≠part avaient esquiv√© la d√©charge en se jetant √† terre.

On avait tir√© d’abord une s√©rie de coups de fusil plus ou moins espac√©s, dont l’ensemble ne formait pas une d√©char¬≠ge bien r√©gl√©e ; puis ce fut le cr√©pitement serr√© d’un feu √† volont√© qui dura l’espace d’une demi-minute.

Chacun, suivant son inspiration, avait d’instinct trouv√© un moyen de protection: les uns se cachaient derri√®re un voisin qui ainsi fermait √©cran ; d’autres, pour offrir moin¬≠dre cible aux balles, se pla√ßaient de biais ; d’autres encore, le corps pli√© en deux, l’avant-bras sur les yeux, se tenaient en arr√™t, pour se laisser tomber d√®s le commandement du feu ; beaucoup aussi se jet√®rent par terre, s’effor√ßant de ne rien voir ni de rien entendre.

Alors les Allemands cri√®rent : ¬ę Debout, tous debout ! ¬Ľ Les uns, fascin√©s par l’√©nergie du commandement, se relev√®rent;

 

(1) A propos de ces exclamations invraisemblables, l’auteur a √©t√© dans la presse l’objet de violentes attaques: plusieurs auraient voulu qu’il les pass√Ęt sous silence. Apr√®s avoir √† nouveau contr√īl√© les nombreuses d√©cla¬≠rations, il n’a pas cru, au nom de la v√©rit√©, pouvoir se soustraire √† la conclusion qui s’impose : c’est un fait historique. Il faut en chercher l’explication, bien naturelle d’ailleurs, dans l’√©tat de d√©lire o√Ļ se trouvaient les Taminois, au moment de mourir.

 

(p.49) les autres, sentant qu’il y allait de leur vie, se cramponn√®rent au sol. Les soldats s’approch√®rent et les forc√®rent √† se tenir debout: √† coups de ba√Įonnette et de crosse de fusil, ils groupaient les indemnes et pr√©paraient une nouvelle cible pour une seconde d√©charge. On entendait les cris de douleur des bless√©s et les lamentations des hom¬≠mes qu’on brutalisait pour les remettre sur pied.

Un second coup de sifflet et une nouvelle salve des fusils: tous tombèrent à nouveau, tués, blessés ou faisant le mort.

Tout cela se passa en moins de temps qu’il n’en faut pour l’√©crire. Il est certain qu’il y eut, entre les deux sal¬≠ves, un arr√™t d’assez courte dur√©e et que la seconde fusil¬≠lade donna l’impression d’√™tre plus longue que la premi√®re.

Rien n’√©gale en horreur ce massacre o√Ļ soldats et officiers rivalisent de f√©rocit√©, mettant √† mort sans jugement, √† froid, d√©lib√©r√©ment, apr√®s les avoir accul√©s √† une rivi√®re o√Ļ toute fuite est impossible, des centaines de civils innocents et d√©sarm√©s. Cette cruaut√© s’aggrave d’une l√Ęchet√© sans nom, et l’histoire la jugera avec toute la s√©v√©rit√© que m√©¬≠rite un pareil forfait.

Il importe, cependant, de relater toute la v√©rit√©: tandis que les hommes de Tamines √©taient align√©s le long de la Sambre, attendant la balle qui devait les coucher sur le sol, et que leurs clameurs lamentables, implorant la com¬≠passion de leurs bourreaux, se croisaient, montaient jus¬≠qu’au ciel, plusieurs soldats allemands laiss√®rent la piti√© s’√©lever jusqu’√† leur cŇďur et, au t√©moignage des victimes elles-m√™mes, tir√®rent ou trop haut ou trop bas, afin d’√©par¬≠gner les civils.

Quelques t√©moins pr√©tendent avoir vu fonctionner une mitrailleuse et beaucoup affirment en avoir entendu, pen¬≠dant la seconde salve, le tac-tac r√©gulier. Sans nous arr√™ter √† cette affirmation, qui peut aussi bien avoir pour origine (p.50) une illusion des sens, il convient, pour √™tre complet, de la mentionner ici. Aux yeux de l’histoire, l’instrument du massacre importe peu: les Taminois ont √©t√© tu√©s √† bout portant, et leur assassinat restera pour l’Allemagne une √©ternelle fl√©trissure (1).

Et pourtant, ce ne fut pas h√©las ! la fin des sc√®nes d’hor¬≠reur qui se d√©roul√®rent sur la place de Tamines.

 

CHAPITRE VII L’ach√®vement des bless√©s

La double fusillade venait d’√©tendre, morts ou bless√©s, plusieurs centaines de Belges innocents. Les derniers coups de fusil cr√©pitaient encore, poursuivant les fuyards dans la Sambre, que les criminels quittaient leur poste, se ruaient sur les victimes et s’appr√™taient √† achever les bles¬≠s√©s. Ils circul√®rent autour du groupe √† la recherche des survivants, pour leur donner le coup de gr√Ęce.

Ce fut une effroyable boucherie. De la pointe de leurs

(1) Les Allemands attachent sans doute une importance particuli√®re √† l’usage d’une mitrailleuse dans le massacre des martyrs, car, lors de la visite √† Tamines de quelques officiers, huit jours avant l’enqu√™te officielle d’un magistrat (cf Chapitre XII), M. Seron fut menac√© de ch√Ętiment pour avoir affirm√© qu’une mitrailleuse avait fonctionn√©.

D’autre part, M. Ren√© Fournier, qui fut d√©port√© en Allemagne en novembre 191(> et forc√© de travailler chez le fermier Hermann Gerling (Lintel par Veidenbr√ľck, Post 13, en Westphalie) rapporte, au sujet de l’emploi de la mitrailleuse, un dire int√©ressant: Gcrling racontait qu’ap¬≠partenant √† l’arm√©e allemande, il avait travers√© Tamines au moment de l’ex√©cution et que, les soldats tirant trop haut ou trop bas, un officier avait saisi une mitrailleuse et l’avait actionn√©e.

 

(p.51) ba√Įonnettes, ils fouillaient les monceaux de corps affal√©s les uns sur les autres, plongeaient dans le tas et enfilaient ceux qui respiraient encore ; ou, de la crosse de leurs fusils qu’ils abattaient apr√®s de violents moulinets, ils marte¬≠laient avec rage les cr√Ęnes √† en faire jaillir la cervelle. Et, plus haut que la sourde plainte des agonisants, montaient les cris sauvages et gutturaux de ces manouvriers de car¬≠nage. Et leurs rauques ¬ę ahans ¬Ľ, comme ceux des b√Ľche¬≠rons qui cognent, scandaient la chute lourde, sur les cr√Ęnes, de leurs fusils d√©shonor√©s. Ils allaient ainsi, enjam¬≠bant les corps, battant comme au fl√©au ces gerbes humai¬≠nes. Et telle fut la violence des coups qu’ils assenaient que, lorsqu’on d√©blaya la place le lendemain, on retrouva un canon de fusil bris√©, et M. le Vicaire des Alloux affirme qu’en se levant √† l’aube, il vit √† ses c√īt√©s un homme dont la t√™te √©tait plate ¬ę comme une figue ¬Ľ.

A ce sujet encore, voici ce que raconte M. Louis Lardinois:

¬ę Je fus bless√© au cours de la seconde salve: je sentis deux douleurs cuisantes dans le dos et √† la t√™te: c’√©taient deux balles qui m’avaient √©rafl√©. Puis, j’eus l’impression de ¬†recevoir un violent coup de poing dans le dos, du c√īt√© droit: c’√©tait la balle qui m’avait frapp√©, m’ouvrant une large blessure entre l’omoplate droite et la colonne vert√©brale. C’est un peu apr√®s, que la seconde salve a cess√©. Imm√©diatement les soldats, ceux-l√† m√™me qui avaient tir√©, se pr√©cipit√®rent sur le tas de morts et de bless√©s. Ils se servaient de la ba√Įonnette et des crosses de leur fusil pour achever les victimes ; ils frappaient r√©ellement comme des forcen√©s, en aveugles, sans voir le but ; ils s’avan√ßaient m√™me dans le tas, escaladant les monceaux de cadavres: c’est ainsi qu’un soldat, apr√®s avoir transperc√© plusieurs corps qui gisaient √† ma gauche, les a (p.52) enjamb√©s et est mont√© sur mon dos ‚ÄĒ j’√©tais tout juste au sommet d’un monceau ‚ÄĒ pour pouvoir lancer ses coups plus loin. La semelle de sa bottine √©tait exactement √† la place o√Ļ la balle m’avait fendu le dos. J’eus malgr√© tout la force de ne pas crier: c’est ce que je ne comprends plus. Je sentais fort bien chaque coup de ba√Įonnette qu’il donnait, au mouvement du corps qui pesait plus lourd ¬Ľ sur moi; √† certain coup, j’entendis mon p√®re crier: il ¬Ľ √©tait √† c√īt√© de moi. Il avait re√ßu deux coups de ba√Įonnette, un dans la figure et l’autre dans le flanc, apr√®s avoir √©t√© bless√© de deux balles, √† l’√©paule et au c√īt√© droit.

¬Ľ Le soldat s’est alors avanc√© plus loin.

¬Ľ Apr√®s cela, j’entendis un autre soldat lancer √† ceux ¬Ľ √©tendus √† ma droite, des coups furieux de ba√Įonnette, en poussant des hurlements qui n’avaient rien d’humain. J’entendis alors un soldat lui adresser ces paroles: Genug, genug, sie sind alle kaput. (Assez, assez, ils sont tous ¬Ľ morts). ¬Ľ

  1. Arthur Brichard, tu√© par les balles, MM. Georges Steinier et Joseph Warnier, ceux-ci sains et saufs, √©taient tomb√©s les uns sur les autres et formaient un monticule que les meurtriers escalad√®rent et d’o√Ļ ils distribu√®rent, √† droite et √† gauche, des coups de ba√Įonnette.
  2. Fernand Massart, √Ęg√© de 18 ans et son p√®re, M. Jo¬≠seph Massart, tous deux bless√©s par les balles, se faisaient leurs adieux, attendant la mort. Tout-√†-coup surviennent ces assassins qui les lardent de leurs ba√Įonnettes.

Ils n’eurent pas le temps, apparemment, d’achever leur besogne: car, tandis qu’ils per√ßaient les corps et fracas¬≠saient les cr√Ęnes, voici que tout-√†-coup retentirent, lugu¬≠bres, trois notes d’un clairon. D’apr√®s le son, cet appel devait partir de la direction du caf√© Hennion. Aussit√īt, (p.53) les soldats quitt√®rent le lieu d’ex√©cution et rejoignirent leur colonne qui s’√©branla par la route de Falisolle.

C’est du moins la version que l’on peut √©tablir sur les dires des t√©moins et qui para√ģt vraisemblable. Car la beso¬≠gne d’ach√®vement √©tait loin d’√™tre termin√©e.

En effet, sit√īt ces bourreaux disparus, d’autres viennent continuer le massacre. Il en est, parmi ces nouveaux ex√©¬≠cuteurs, qui portent le brassard de la Croix-Rouge. Ils s’approchent √† la lueur de torches et de lanternes de poche ‚ÄĒ car l’obscurit√© s’√©paissit ‚ÄĒ et, arm√©s de fusils et aussi de chevrons ou de madriers, qu’ils ont sans doute trouv√©s dans les d√©combres des maisons incendi√©es, ils veulent avoir leur part au carnage. Ils vont, promenant les rayons de leurs lampes sur les figures inertes ou mutil√©es, et, d√®s qu’ils aper√ßoivent un mouvement, un frisson, un spasme de douleur, ou qu’ils entendent une plainte, ils s’appro¬≠chent, constatent la pr√©sence de la vie en disant: Er lebt noch (il vit encore) ; s’acharnant sur le malheureux avec une rage infernale, ils le retirent du tas, lui font souffrir les tortures les plus atroces et l’assomment √† grands coups de massue.

Par groupes de deux ou trois, ils parcourent le champ du carnage. Dans le doute s’ils ont √† faire √† un mort ou √† un vivant, ils le transpercent de leur ba√Įonnette pour voir s’il r√©agit: malheur √† celui qui n’a pas l’√©nergie de rester im¬≠mobile !

Au premier abord, en voyant arriver ces soldats, quel¬≠ques bless√©s murmur√®rent avec un accent de satisfaction: ¬ę Voil√† la Croix-Rouge, nous allons √™tre soign√©s ¬Ľ. Il fut bien question de cela.

Un soldat, s’adressant √† un survivant, lui demanda s’il √©tait bless√©. ‚ÄĒ ¬ę A l’√©paule gauche ¬Ľ, r√©pondit celui-ci qui, (p.54) en m√™me temps, le pria de lui donner √† boire. Le soldat lui promit de le satisfaire. A ces mots, d’autres bless√©s sortent du prudent silence qu’ils avaient observ√© jusqu’alors et demandent aussi de l’eau. Pour les d√©salt√©rer, les soldats s’approchent des bless√©s, les prennent par les √©paules et par les jambes et les pr√©cipitent dans la Sambre.

  1. Jules Mary, dont les Allemands s’√©taient servi la veille, rue de Falisolle, comme d’un bouclier et qu’ils avaient ensuite plac√© dans le groupe des fusill√©s, raconte ce drame poignant: ¬ę J’√©tais bless√© dans le dos. Apr√®s la ¬Ľ fusillade, les Allemands, comme des lions, cherchaient ¬Ľ dans le tas ceux qui vivaient encore pour les achever; ils ¬Ľ en saisirent plusieurs qu’ils jet√®rent dans la Sambre.

¬Ľ Le bless√© qui √©tait pr√®s de moi ‚ÄĒ Franz Moussiaux d’Auvelais ‚ÄĒ se plaignait beaucoup: il suppliait qu’on ¬Ľ v√ģnt √† son secours et qu’on lui donn√Ęt √† boire. Je lui dis: ¬ę Ne te plains pas comme cela, tu vas les attirer par ici et ils t’ach√®veront comme ils ach√®vent les autres. Le malheureux r√©pondit qu’il souffrait trop et qu’il ne pou-¬Ľ vait r√©primer l’expression de sa douleur. Il continua √† se lamenter et √† demander gr√Ęce. Sur ce, arriva un Allemand qui l’interrogea sur son √©tat et les causes de sa souffrance. Moussiaux lui dit qu’il avait l’√©paule fracass√©e. Le soldat appela ses camarades. Ceux-ci apportent une civi√®re et, avant d’y √©tendre le bless√©, exigent encore une fois qu’il dise ce qu’il a. Il r√©pond, et supplie qu’on ait piti√© de lui. Alors, ils le tirent avec violence par l’√©paule: j’entends encore les hurlements de douleur de l’infortun√© martyr. Ils le jettent ensuite sur la civi√®re et lui donnent, pour l’achever, quelques coups de ba√Įonnette; j’ai entendu le r√Ęle de la mort; alors, ils le pr√©cipitent dans la Sambre. ¬Ľ

 

(p.55) Le r√©cit de M. Fernand Michaux n’est pas moins expres¬≠sif:

¬ę J’√©tais couch√© sur le sol, le buste libre mais les jambes recouvertes d’un tas de cinq ou six cadavres. Revenu au sentiment de la r√©alit√©, je me hasardai √† regarder autour de moi, sans cependant me risquer trop; j’aper√ßus ¬Ľ devant moi la t√™te boucl√©e et si caract√©ristique de mon ¬Ľ beau-fr√®re, Victor Barbier. Il √©mergeait d’un amas de cadavres, couch√© sur le dos, la t√™te reposant sur le bras gauche. Je l’appelai doucement et, ne recevant pas de ¬Ľ r√©ponse, je touchai l’extr√©mit√© de son petit doigt. H√©las ! la mort avait fait son Ňďuvre. Les Barbares l’avaient tu√©, faisant du coup une veuve et deux petits orphelins.

Je me recouchai alors, tenant le plus possible ma t√™te √©loign√©e du sol, √† cause du sang qui d√©trempait la terre et dont l’odeur tout √† fait particuli√®re m’incommodait. Je ne sais combien de temps je restai dans cette position, ¬Ľ mais, √† certain moment mon attention fut attir√©e par les cris de souffrance arrach√©s aux rescap√©s, que les soldats frappaient avec violence. J’en vis, √† c√īt√© de moi, labou-¬Ľ rer litt√©ralement les corps √† coups de ba√Įonnette.

Ces bandits escaladaient m√™me les corps pour arriver au milieu des tas de cadavres ; c’est ainsi que, par deux fois, un de ces hommes f√©roces revint pr√®s de moi. Je ¬Ľ sentis parfaitement le poids du fusil pesant sur la ba√Įon-¬Ľ nette pos√©e sur moi, un peu en dessous de la nuque. J’attendais anxieux, ayant fait, d√®s lors, le sacrifice de ma vie, mais il ne frappa point, et n’appuya m√™me pas.

Quelques instants apr√®s, pris de remords sans doute, il revint √† la charge et usa du m√™me proc√©d√©, en appuyant, cette fois, mais sans frapper. Je re√ßus de ce fait une l√©g√®re blessure qui ne me fit aucunement souffrir physiquement. Mais, qui dira les tortures morales endur√©es (p.56) pendant ces quelques secondes, longues comme plusieurs si√®cles, o√Ļ je sentis planer sur moi l’aile de la mort ! o√Ļ je revis si nettement l’image d’√™tres chers! Toutefois, le danger n’√©tait pas pass√©. Devant moi, j’entendais frapper √† coups redoubl√©s; je me rendis compte peu √† peu que l’on tra√ģnait des cadavres ou des bless√©s √† la Sambre et je pr√©voyais le moment o√Ļ bient√īt mon tour arriverait. J’√©tais, je l’ai dit, d√©cid√© √† faire le mort jusqu’au bout et je me serais laiss√© tra√ģner √† l’eau sans mot dire, esp√©rant bien que le peu de profondeur de la rivi√®re √† cet endroit me laisserait la chance ¬Ľ de sortir vivant. ¬Ľ

  1. Joseph Biot √©tait √©tendu sur M. Nicolas Warnier ; les tortionnaires l’aper√ßoivent, le tirent par les jambes jus¬≠qu’au bord de la Sambre, et l√†, lui demandent s’il est bless√©. Le malheureux r√©pond affirmativement. Alors, ils l’empoignent par les √©paules et par les jambes et le lancent dans la rivi√®re.

Ils en jet√®rent √† l’eau, vivants ou morts, une bonne trentaine, car, quelques jours apr√®s la fusillade, on retira 43 cadavres de la Sambre et il para√ģt raisonnable de sup¬≠poser qu’un certain nombre de fuyards se noy√®rent ou furent atteints d’une balle en voulant s’√©chapper. Ils semblent avoir eu l’intention d’en jeter davantage; d√©cou¬≠rag√©s sans doute par la longueur et la difficult√© de l’op√©¬≠ration, car la d√©clivit√© de la rive est peu accentu√©e et les cadavres restaient √† fleur d’eau, ils renonc√®rent √† leur projet.

Citons encore M. Louis Lardinois:

¬ę Peu apr√®s que les premiers soldats furent partis, j’en ¬Ľ vis d’autres qui paraissaient inspecter le tas de morts et ¬Ľ de mourants √† c√īt√© de moi, et je vis parfaitement que ¬Ľ ces soldats √©taient arm√©s de fusils et portaient au bras (p.57) le brassard de la Croix Rouge: ils √©taient coiff√©s de casques; d’autres qui n’√©taient pas arm√©s de fusil, se servaient de morceaux de chevrons ; et la sc√®ne de carnage continua comme pr√©c√©demment.

¬Ľ A certain moment, j’entendis une victime demander √† boire. L’un des soldats lui r√©pondit en fran√ßais, avec un ¬Ľ accent allemand tr√®s prononc√©: ¬ę Vous avez tir√© sur nos soldats ¬Ľ. Le malheureux r√©pondit: ¬ę Ce n’est pas vrai, ¬Ľ c’est le pr√©texte que vous invoquez pour nous massacrer ¬Ľ tous ¬Ľ. A ces mots, il fut empoign√© par les √©paules et par les jambes: il devait √™tre bless√© √† la jambe, car lorsqu’il fut saisi, il se plaignit et lan√ßa des cris de dou-¬Ľ leur. On le remit √† terre et, peu apr√®s, il fut repris malgr√© ¬Ľ ses cris et port√© jusqu’au bord de la Sambre o√Ļ il fut pr√©cipit√©. Les soldats qui le jet√®rent prirent leur √©lan ¬Ľ en comptant: ¬ę Eins, zwei! ¬Ľ. (Un, deux!) J’ai entendu la chute du corps dans l’eau.

Puis les Allemands, se retirant, all√®rent d’un autre c√īt√©. L’endroit o√Ļ je me trouvais resta un instant sans ¬Ľ soldats.

Je vis alors pr√®s de moi un homme se lever et, courant, prendre la direction du pont. Il fut suivi de quelques autres. Je me suis approch√© de mon p√®re pour m’assurer s’il √©tait encore en vie: je constatai que sa figure ¬Ľ √©tait froide ; il devait √™tre √©vanoui. Mais le croyant mort, je rampai jusqu’au pont et me glissai dans le foss√©, le long du chemin de halage… ¬Ľ

D√®s l’instant o√Ļ les civils avaient √©t√© rang√©s le long de la Sambre, plusieurs d’entre eux avaient profit√© d’un moment d’accalmie ou de distraction des soldats pour sauter dans la rivi√®re, se sauver √† la nage et gagner les enclos de la rive gauche. Pendant et apr√®s la tuerie qui suivit la fusil¬≠lade, un certain nombre d’entre les √©pargn√©s con√ßurent (p.58)

la m√™me id√©e et se jet√®rent √† l’eau. Les soldats qui se trouvaient sur le pont et ceux qui √©taient en face du caf√© Remy tiraient sur les fuyards.

  1. F. Lavis fait à ce propos le récit suivant:

En entendant les cris des bless√©s qu’on achevait, mon fils (1) me demanda: ¬ę Voulons-nous nous jeter √† l’eau ¬Ľ pour nous noyer et ainsi ne pas souffrir? ¬Ľ. J’embrassai ¬Ľ alors mon fils et lui dis au revoir. Nous nous relev√Ęmes, courant vers l’eau. En arrivant √† la Sambre, tandis que mon fils avait les deux pieds dans l’eau, une balle vint broyer ma montre, dans mon gousset; ‚ÄĒ je conserve pr√©cieusement ce souvenir. Le briquet avec lequel j’allu-¬Ľ mais mes cigares et qui se trouvait √©galement dans la poche de mon gilet, est aussi tout tordu.

Sans plus chercher mon fils, car je ne savais ce qu’il ¬Ľ √©tait devenu, je me couchai dans l’eau malgr√© tout; l√†, j’ai encore re√ßu trois balles de fusil dans mon pardessus. Je sortis de la rivi√®re vingt-cinq m√®tres en aval et me dirigeai vers la Glacerie Saint-Roch √† Auvelais, o√Ļ nous nous sommes retrouv√©s huit, et nous nous sommes cach√©s dans un canal de four √† pl√Ętre, plein de suie. ¬Ľ

  1. Van Heuckeloom raconte comme suit cet épisode du carnage:

¬ę Je me suis laiss√© tomber par terre; c’est seulement lorsque je fus tomb√© que j’entendis les balles siffler √† mes ¬Ľ oreilles. A terre, en regardant autour de moi, je voyais les flocons de laine des v√™tements qui volaient sous l’action des balles. Je ne me souviens plus de rien, sauf qu’on est venu achever √† coups de crosse et de ba√Įonnette ceux qui bougeaient encore. J’entendais bien ce

(1) M.¬† C. Lavis √©tait aussi √† la fusillade et,¬† comme son p√®re,¬† n’avait pas √©t√© bless√©.

 

(p.59) qu’ils disaient: Er lebt noch (il vit encore). J’ai compris alors ce qu’il fallait faire et je fis le mort. J’√©tais couch√© ¬Ľ √† plat ventre ayant sur les pieds deux jeunes gens: Camille Lambotte et Fernand Sevrin. Ceux-ci re√ßurent des coups de ba√Įonnette, mais ne furent pas tu√©s. En lan√ßant ¬Ľ leurs coups de crosse ou de ba√Įonnette, les Allemands fai-¬Ľ salent entendre des ¬ę ahans ¬Ľ formidables. L’un d’eux ¬Ľ √©tait arm√© d’un madrier: le lendemain, j’ai vu pr√®s de ¬Ľ moi la pi√®ce de bois. Dans leur sauvage besogne, ils s’√©clairaient de leurs lampes √©lectriques. J’√©tais en proie √† une frayeur atroce, craignant d’√™tre jet√© √† la Sambre. ¬Ľ ‚ÄĒ J’entendis ensuite des coups de feu dans la direction d’Arsimont, puis tous les Allemands qui, √† la lueur de leurs lampes, r√īdaient autour de nous se sauv√®rent √† l’√©glise. Ne se sentant plus √©pi√©s, deux ou trois civils se lev√®rent, et s’√©chapp√®rent en se jetant √† l’eau, pr√®s de ¬Ľ l’enclos voisin. J’en ai vu un qui nageait. A ce moment, ¬Ľ les Allemands sont revenus et l’un d’eux voulut tirer; ¬Ľ mais un autre cria: Nicht schiessen; lass ihn schwimmen, er schwimmt gut. (Ne pas tirer ; laisse-le nager, il nage bien). C’√©tait, en effet, un excellent nageur. Les soldats, sans avoir tir√©, se sont de nouveau retir√©s √† l’√©glise ¬Ľ.

Un certain nombre de ces infortun√©s r√©ussirent donc √† se soustraire aux balles et aux coups de massue de la solda¬≠tesque: les uns s’√©chapp√®rent √† la nage ; les autres, patau¬≠geant dans la boue et marchant dans le lit de la rivi√®re avec de l’eau jusqu’au cou, gliss√®rent vers l’aval hors de port√©e des coups et des balles ; d’autres encore, passant en dessous du pont, s’enfuirent par le chemin de halage ; enfin, plusieurs, s√©journant dans l’eau jusqu’au matin, la t√™te dissimul√©e dans les ajoncs ou les buissons de la rive, se d√©rob√®rent √† la vue de leurs bourreaux. La plupart √©taient dans un tel √©tat d’affolement que plus d’un se blottit dans (p.60) les foss√©s et dans les champs; d’autres cherch√®rent asile dans les maisons abandonn√©es, d’o√Ļ ils ne sortirent que plusieurs jours apr√®s ces √©v√©nements.

  1. Lucien Lardinois, qui √©tait couch√© sous les cadavres, raconte ainsi ce qu’il a constat√©:

¬ę Ce que je sais tr√®s bien, c’est que le civil qui se trouvait au-dessus de moi eut la t√™te fracass√©e d’un coup de crosse de fusil: c’est Georges Mouyard. Je ne saurais dire s’il √©tait mort: le coup de crosse l’acheva certainement s’il √©tait encore en vie.

Dans la nuit, quelqu’un qui √©tait √† c√īt√© de moi me demanda si j’√©tais bless√©; lui ayant r√©pondu n√©gativement, je lui posai la m√™me question. Il me dit √™tre bless√© √† l’√©paule, et ajouta qu’il voulait absolument s’enfuir, car, le lendemain matin, les Allemands viendraient certainement encore, avec leurs ba√Įonnettes, achever tout le monde. J’ai pr√©f√©r√© rester, et il partit avec un rescap√© ¬Ľ quelque temps apr√®s. Je n’ai pas demand√© son nom.

J’√©tais couch√© √† plat ventre. Georges Mouyard se trouvait donc au-dessus de moi, les deux jambes sur mon dos, et j’avais la t√™te en dessous de son ventre ; deux autres √©taient sur mes jambes, de sorte que j’√©tais compl√®tement cach√© ¬Ľ.

  1. le Cur√© des Alloux et M. l’abb√© Docq furent tu√©s sur le coup par les balles ; M. le Vicaire des Alloux fut gri√®¬≠vement bless√© par deux projectiles dans le dos. Dans leurs recherches, les soldats reconnurent un pr√™tre √† sa soutane: ils se le montr√®rent et tinrent √† son sujet des propos in¬≠qui√©tants, car, dans leur langage de forcen√©s, le mot de Pastor r√©sonnait comme une menace √† la fois et un cri de triomphe. C’√©tait M. l’abb√© Docq. Il est probable qu’ils trouv√®rent son cadavre sous un tas d’autres victimes et que, l’ayant d√©gag√©, ils le plac√®rent au sommet, car, au (p.61) dire de t√©moins oculaires, il semblait que son buste avait √©t√© retir√© d’en dessous et plac√© sur le haut du monceau. Leur rage contre les pr√™tres trouva l’occasion de s’assouvir sur le cadavre: ils lui donn√®rent dans la gorge un formi¬≠dable coup de ba√Įonnette. C’est ce que purent constater le lendemain les survivants. Le Dr Defosse, son cousin, qui recueillit le corps au moment de l’inhumation, l’apr√®s-midi du dimanche, d√©clara que la blessure du cou avait √©t√© port√©e apr√®s la mort.

En voyant cette sc√®ne qui ne pr√©sageait rien de bon pour lui, M. le Vicaire des Alloux, qui √©tait √©tendu non loin de l√†, la face contre terre, se dit qu’il importait de ne pas donner le moindre signe de vie: profitant d’un moment de distraction des soldats, il releva sa soutane sur la t√™te pour cacher sa tonsure et fit le mort jusqu’au lendemain matin. Cela n’emp√™cha pas qu’un soldat vint lui soulever la t√™te, lui tirer les jambes et lui donner des coups de pied pour s’assurer s’il vivait encore, et qu’il fut surveill√© cinq heures durant: comme il se tenait immobile, on le laissa tranquille.

  1. F√©lix Servais avait √©t√© arr√™t√© √† l’improviste et vers√© dans le cort√®ge ; au moment de la fusillade, il tenait encore en main sa valise de voyage et se trouvait pr√®s du poteau t√©l√©graphique dress√© au bord de la Sambre. Au signal de l’ex√©cution, il se laissa tomber dans la rigole et, d’instinct, pour se prot√©ger, pla√ßa la valise sur sa poitrine. Pendant la boucherie de l’ach√®vement, un soldat marcha sur lui et lui mit le talon de la botte sur le cou, qui en garda la marque pendant huit jours. De l√†, le bourreau piquait, labourait, enfilait les bless√©s et les cadavres tout autour. M. Servais avait sur lui M. Lecaille et M. L√©on Bodart, chef-garde, tous deux tu√©s sur le coup par les balles. L’Al¬≠lemand frappa plusieurs fois de son arme le cadavre de Bodart avec tant de violence qu’il en fut transperc√© et (p.62) que la pointe atteignit la valise √† trois endroits: les livres que celle-ci contenait prot√©g√®rent M. Servais.
  2. le pharmacien Delsauveni√®re bless√© par les balles, √©tait tomb√© sur le dos au sommet des cadavres: voyant les soldats qui sortaient de l’√©glise et s’approchaient de lui, il leur demande √† boire: ce fut en vain. Comme il insistait: ¬ęDe l’eau? disent-ils; vous avez tir√© sur nos soldats¬Ľ. Il proteste avec √©nergie: ¬ę Je suis pharmacien ; on a br√Ľl√© ma pharmacie. Si vous voulez me soigner, je vous promets, dit-il, croyant les apitoyer, de me d√©vouer pour vos bles¬≠s√©s ¬Ľ. A ces mots, ils se mettent √† lui taillader les jambes √† grands coups de ba√Įonnette. Ils le laissent pour mort. Les blessures √©taient profondes: il fallut amputer les deux jambes et, malgr√© tous les soins, M. Delsauveni√®re mourut quelques jours plus tard.
  3. Joseph Mollet, √©tendu pr√®s du poteau t√©l√©graphique, n’√©tait pas bless√©. Voyant qu’on achevait un √† un les survivants et craignant peut-√™tre que son tour ne v√ģnt bient√īt, il se d√©gage des corps qui le couvraient, se met √† genoux devant les assassins et, appuyant les mains sur les cadavres, implore sa gr√Ęce: un soldat survient par derri√®re et l’√©tend raide mort d’un formidable coup de ba√Įonnette dans la nuque.
  4. Fernand Sevrin raconte comme suit son martyre:

¬ę Je n’ai pas √©t√© bless√© par les balles. J’ai fait le mort ¬ę en me laissant tomber sur MM. Van Heuckeloom et Camille Lambotte (1). Apr√®s la fusillade, des soldats portant un brassard sont venus vers nous et se sont mis √† achever les bless√©s. Ils avaient donn√© le coup de gr√Ęce √† un grand nombre de victimes, lorsqu’ils s’approch√®rent

(1)¬† Camille¬† Lambotte¬† passa¬† la¬†¬† fronti√®re en¬† 1915,¬† s’enr√īla¬† dans¬† l’arm√©e belge et tomba au champ d’honneur¬† dans la¬† derni√®re¬† offensive.

 

(p.62) ¬Ľ de moi et m’enfonc√®rent leur ba√Įonnette dans le dos: l’arme sortit par le c√īt√© et me per√ßa le bras. Camille Lambotte, lui, avait re√ßu un coup terrible de la m√™me arme en plein visage. Nous croyions que nous allions mourir et nous nous faisions nos adieux. Constatant que nos assassins d√©pouillaient les cadavres, je jetai mon porte-monnaie dans la Sambre. Je voulais √©galement y jeter ¬Ľ ma montre ; mais, voyant revenir les √©gorgeurs, je n’en eus pas le temps et fis le mort. La nuit, je dormis et j’eus la fi√®vre. M. E. Labarre alla me chercher de l’eau √† la rivi√®re ¬Ľ.

  1. Florent Moussiaux, qui avait √©chapp√© aux balles, n’y tenant plus, se dresse et invective les meurtriers en criant: ¬ęL√Ęches! je vis encore, assassins!¬Ľ. Un soldat s’√©lance et l’assomme d’un coup de crosse sur la t√™te: il s affaisse ; deux tortionnaires se pr√©cipitent √† leur tour et ach√®vent le malheureux √† la ba√Įonnette.
  2. Arthur Collin s’√©tait jet√© √† terre au signal de la fu¬≠sillade:

¬ę J’√©tais tomb√© √† plat ventre, la figure contre terre. Un ¬Ľ homme √©tait couch√© en travers de mes jambes. J’entendais, tout autour de moi, les plaintes de ceux qui (p.63) imploraient gr√Ęce et de ceux aussi qui suppliaient les soldats de les achever. Chaque fois que des bottes r√©sonnaient pr√®s de moi, je sentais mon cŇďur se glacer d’effroi et j’attendais le coup mortel. Lorsque les soldats s’√©loignaient, je me disais: ¬ę Ce n’est pas encore pour cette fois ¬Ľ. Tout √† coup, j’entendis le bruit lourd de pas et vis des bottes s’arr√™ter pr√®s de moi: au m√™me instant, ¬Ľ je me sentis piquer √† la jambe. H√©las ! les bandits s’acharnaient sur le malheureux couch√© sur moi. Cet homme √©tait d√©j√† mort probablement, car, il ne se plaignit ni ne cria. Ils le transperc√®rent de quatre coups de ba√Įonnette (p.64) et, chaque fois, ils frapp√®rent si fort que l’arme, passant √† travers le corps, me trouait la jambe. Un peu ¬Ľ plus tard, ils revinrent me piquer sous l’√©paule gauche et √† l’√©pine dorsale. La blessure sous l’√©paule √©tait assez ¬Ľ profonde, car le poumon fut l√©g√®rement atteint. Je souffrais en silence, sans oser prof√©rer un cri. Je n’√©tais pas encore au bout de mon tourment, car, un peu apr√®s, les l√Ęches me lanc√®rent de nouveau un coup de leur arme ¬Ľ dans le c√īt√© gauche et ainsi m’endommag√®rent une c√īte. ¬Ľ Mes douleurs alors devinrent insupportables. Je perdais du sang en abondance et, √† chaque respiration, j’avais ¬Ľ la sensation que l’air entrait dans mon corps par la blessure du c√īt√© et celle de dessous l’√©paule. Cette fois, je me suis dit que c’en √©tait fait de moi. Tandis que je souffrais ainsi, attendant la mort √† tout moment, les victimes qui se plaignaient trop haut √©taient achev√©es et celles qui demandaient √†. boire, pr√©cipit√©es dans la Sambre… ¬Ľ

  1. Emile Leroy raconte en ces termes les traitements qu’il eut √† subir:

¬ę Je suis dans le peloton de gauche: j’assiste, terrifi√© et impuissant, √† ce qui vient de se passer et j’attends mon ¬Ľ tour. Je suis donc plac√© au premier rang du peloton de gauche ; le commandant est √† quelques m√®tres de moi, et, quand je vois qu’il porte le sifflet aux l√®vres, je me laisse tomber ; je suis pi√©tin√©, je roule, pour enfin m’arr√™ter couch√© sur le ventre, faisant le mort…

J’entends distinctement le fracas des armes, le sifflement de la mitraille dans un bruit confus de cris f√©roces set de vocif√©rations sauvages, puis plus rien… Si! les ¬Ľ g√©missements, les cris de souffrance, les r√Ęles de ceux ¬Ľ qui sont atteints.

Quant √† moi, je n’ai pas une √©gratignure; les balles et la mitraille m’ont √©pargn√©. Toujours couch√©, faisant (p.65) le mort, je me rends bien compte que ces barbares √©vacuent la place; je m’estime heureux, croyant √™tre sauv√©; mais h√©las ! je ne suis pas encore au bout de mes peines. Les soldats de la Croix-Rouge restent derri√®re et, quand les autres sont partis, ils se ruent comme des b√™tes fauves sur tous ces hommes sans d√©fense, couch√©s, la plupart bless√©s ou morts, et, √† grands coups de ba√Įonnette, frappent √† tort et √† travers. Les cris, les g√©missements des bless√©s se font de plus en plus entendre ; certains deman-¬Ľ dent gr√Ęce, piti√© ; mais, sans √©couter ces plaintes, les soldats sanguinaires frappent toujours, frappent encore. Et moi, pendant ce temps, j’attends, me demandant: ¬Ľ que vais-je devenir? Est-ce bient√īt mon tour?

Tout-√†-coup, un soldat s’approche de moi et me retournant sur le dos, me frappe rageusement de sa ba√Įonnette. Oh! je n’oublierai jamais les traits de cette face bestiale qui se penche sur moi. Du premier coup, il me transperce le bras gauche de part en part ; le second, plus violent, m’est port√© en dessous du mamelon gauche, et c’est gr√Ęce √† un calepin que j’avais en poche et qui est transperc√© d’outre en outre, que le cŇďur ne fut pas atteint. Je re√ßois un troisi√®me coup dans le flanc droit; ¬Ľ apr√®s quoi, craignant que les coups ne m’atteignent au visage, d’un effort surhumain, je me retourne ; exasp√©r√© sans doute, mon bourreau me lance un terrible coup de son arme ; celle-ci p√©n√®tre dans le c√īt√© gauche du cou, au-dessous de l’art√®re carotide, traverse une partie de ¬Ľ la gorge et ressort en dessous du menton. J’ai tr√®s bien ¬Ľ senti le fer remuer dans la plaie, je l’ai m√™me touch√© de ¬Ľ la main. Ayant retir√© son arme, la brute m’ass√®ne le ¬ę coup de gr√Ęce ¬Ľ en me donnant un formidable coup de crosse dans la nuque; puis il m’abandonne, croyant √©videmment m’avoir achev√©.

(p.66) Mais il se trompait; j’avais m√™me gard√© ma pr√©sence d’esprit.

Cependant, je perdais le sang ; craignant d’attirer √† nouveau l’attention, je n’osais faire aucun mouvement. Par un effort supr√™me de ma volont√©, je r√©ussis toutefois, en usant de pr√©cautions, √† nouer mon mouchoir de poche autour du cou pour essayer d’arr√™ter l’h√©morragie, me rendant parfaitement compte que cette blessure est la plus grave.

Je viens √† peine d’achever que j’entends tout-√†-coup cette bande de sauvages qui revient √† la charge ; la nuit est venue et pourtant je vois tr√®s bien qu’ils sont arm√©s de pi√®ces de bois: √† tour de bras, ils frappent √† nouveau dans la masse, j’entends les coups qui mart√®lent, les cr√Ęnes.

Au moyen de petites lampes √©lectriques, ils inspectent leurs victimes, et celles qui se plaignent ‚ÄĒ elles sont nombreuses ‚ÄĒ sont achev√©es, ou prises √† bras le corps et jet√©es √† la Sambre.

C’est alors que, soudain, je sens la botte d’un de ces massacreurs qui touche ma figure. Il est l√†, debout pr√®s de moi. Que fait-il? Est-ce pour s’assurer que je suis bien mort? En tous cas, je retiens ma respiration; je ne fais aucun mouvement, j’invoque la Providence, craignant √† tout moment d’√™tre achev√© et flanqu√© √† l’eau comme une b√™te malfaisante. Dans ce dernier cas, je suis perdu, car je ne sais pas nager et, de plus, je suis s√©rieusement bless√©. Quelques minutes d’attente qui me paraissent un si√®cle… et il s’en va.

Quel soupir de soulagement je pousse ! Je suis tout transform√©, je ne souffre plus, je ne pense plus √† mes blessures et je voudrais, me semble-t-il, secourir mes (p.67) amis. Mais comment ? Et les sentinelles allemandes qui sont toujours l√†…

Et la nuit arrive. Ah ! quelle nuit, mon Dieu, quelle ¬ęnuit! D’un c√īt√©, les plaintes et les g√©missements des bless√©s, les r√Ęles des mourants; de l’autre, le froid qui commence √† me gagner. J’ai perdu mon chapeau dans la m√™l√©e: je ramasse la casquette d’un camarade tu√© √† mes c√īt√©s et je l’enfonce sur ma t√™te. Je cherche √† me glisser en dessous de son paletot pour me r√©chauffer, car je tremble de froid. Et puis, la soif qui commence √† me tenailler, si bien que n’y tenant plus, je me tra√ģne sur les genoux, jusqu’au bord de la Sambre, o√Ļ je me d√©salt√®re √† longs traits. Je rampe √† ma place primitive et j’attends le jour… ¬Ľ

La d√©claration de M. Phil√©mon Vanderwaeren n’est pas moins tragique:

¬ę Au coup de sifflet .qui commandait la fusillade, d’instinct, je fis demi-tour √† gauche, et me prot√©geai la t√™te du bras droit. Je tombai, bless√© √† l’√©paule droite. La balle √©tait venue s’aplatir sur l’omoplate, apr√®s avoir labour√© les chairs et fait une horrible blessure, large comme la main.

Une seconde salve succ√®de presque sans interruption √† la premi√®re. Elle abat tous ceux qui n’√©taient point encore touch√©s et les malheureux qui, sur l’injonction: ¬ę debout ¬Ľ, s’√©taient relev√©s.

De toute cette masse humaine montent des cris, des lamentations, de pitoyables g√©missements, des sanglots qui s’√©touffent en r√Ęles d’agonie.

Et voil√† que, sur toute cette lugubre m√©lop√©e de souffrance, √©clate soudain, comme un rire satanique, la saccade cr√©pitante d’une mitrailleuse. Mise en batterie √† (p.68) quelques dizaines de m√®tres, elle nous prenait en enfilade et semait ses balles sur les monceaux de victimes.

Une douleur nouvelle me mord au c√īt√© gauche: j’avais le flanc ouvert, deux c√ītes bris√©es, le poumon gauche ¬Ľ perfor√©. Je perdis connaissance.

Quand je revins à moi, je souffrais horriblement.

J’√©tais incapable du moindre mouvement: sur mes ¬Ľ jambes, pesait de tout son poids un corps inerte. J’essayai cependant de me d√©gager: je n’y r√©ussis pas d’abord ; mais, √† force d’√©nergie, je parvins √† retirer une jambe. Enfin, d’un supr√™me effort, je repoussai le corps ¬Ľ qui immobilisait l’autre jambe.

Les soldats qui r√īdaient autour des tas, en qu√™te d’une victime √† √©gorger, s’aper√ßurent de ces mouvements. Deux hommes portant brassard de la Croix-Rouge, bondirent sur moi, le fusil en arr√™t, la ba√Įonnette au canon.

Une seconde fois, je pus croire que ma derni√®re heure √©tait arriv√©e. Ces hommes se ru√®rent sur moi et me lard√®rent de coups de ba√Įonnette dans le dos jusqu’au cou. Le sang m’inondait le visage.

N’en pouvant plus de douleur, je criai √† ces brutes, en flamand: ¬ę Achevez-moi donc, tas de l√Ęches! ¬Ľ. Alors, l’un d’eux prom√®ne la pointe de sa ba√Įonnette sur mon cou, comme pour chercher l’art√®re carotide. Il m’en pique d√©j√†, lorsque, d’instinct, je saisis l’arme par le tranchant et l’√©cart√© violemment. Mon geste fut si brusque que j’en eus le m√©dius et l’annulaire de la main droite tranch√©s jusqu’√† l’os.

Cette r√©sistance les met hors d’eux-m√™mes et, jetant √† terre leur fusil, mes bourreaux me saisissent chacun par un pied et me tirent hors du charnier. Ils riaient en m’entendant g√©mir, les barbares. Et, pour prolonger mon martyre, ils me tra√ģnent autour des cadavres amoncel√©s.

(p.69) Et moi, avec tout ce qui me restait de force, je m’accrochais √† tout ce qui pouvait offrir quelque r√©sistance. Me retournant sur le c√īt√©, pour retomber bient√īt plus lourdement sur le dos, ils me tra√ģnaient toujours ; et ma pauvre t√™te, cahot√©e de droite et de gauche, rebondit sur le sol en des sursauts douloureux, tandis que mes v√™tements balayant les cailloux et les cendres, soul√®vent une √©paisse poussi√®re qui retombe sur mon visage ensanglant√© et se coagule avec le sang dans mes plaies du dos et du cou. Et dans les blessures de mes mains, les cendres en ¬Ľ lave sanglante s’accumulent ; elles s’incrustent dans la peau de mon visage et dans mes cheveux et y forment une √©paisse couche rugueuse.

Je ne croyais pas que l’on p√Ľt tant souffrir. Durant ce supplice, pas une seconde, je ne perdis conscience; j’ai tout senti et, √† ces souffrances physiques, la pens√©e de ma ch√®re femme et de mon petit enfant ajoutait encore les plus mortelles angoisses.

Quand ils m’eurent ramen√© au point de d√©part, je crus un instant qu’il allaient me laisser expirer tranquille. Mais non ! Ils me tra√ģnent jusque sur les bords de la Sam-¬Ľ bre, et, comme si leur t√Ęche √† eux √©tait accomplie, ils laissent lourdement retomber mes jambes. Quatre de ces ¬Ľ forcen√©s, alors, s’emparent de moi. Par les bras et par les jambes, ils me balancent et… eins, zwei.., comme une masse inerte, me jettent dans la rivi√®re.

Cette derni√®re cruaut√© devait me sauver. Je coulai √† fond, d’abord, mais l’eau, en entrant dans la bouche, calma la soif qui me d√©vorait. L’h√©morragie de mes quatorze plaies fut arr√™t√©e, et le froid me ranima quelque peu. Non sans peine, je parvins √† me redresser et, touchant le fond, je tins ma t√™te hors de l’eau.

(p.70) Je ne pouvais demeurer longtemps ainsi. D√©j√†, mes membres s’engourdissaient; alors, pour gagner la rive hors de port√©e de mes bourreaux, je remontai le courant. Accroupi dans l’eau, marchant √† quatre pattes, la t√™te √©mergeant, je me glissai p√©niblement sur une longueur ¬Ľ de vingt-cinq m√®tres en amont du pont. Il y avait l√† un ¬Ľ escalier en pierre pratiqu√© dans la berge. Je le gravis et, √† bout de forces, je roulai √©vanoui sur le chemin de halage…

Combien de temps je restai l√†, je n’en sais rien ; mais, quand je revins √† moi, je me remis √† fuir droit devant moi, n’importe o√Ļ. Je rampai une centaine de m√®tres plus loin ; mais je n’en puis plus et, √©puis√©, je m’affaisse et je tombe ; je me remets en mouvement une fois encore, je veux vivre assez pour ne plus retomber dans leurs mains. Un chantier de construction s’offre √† mes pas. L√†, peut-√™tre, l√†, pourrai-je me cacher. Je passe √† travers l’encombrement des mat√©riaux et j’arrive √† des fils de cl√īture qui me barrent la route: je p√®se sur eux et je roule ¬Ľ dans un jardin. Je me rel√®ve encore. Il fait nuit noire ici. Je ne sais o√Ļ je suis ni o√Ļ je vais, je tr√©buche, je tombe, je me rel√®ve. Je n’ai qu’une id√©e: fuir!

Et voil√† qu’un treillis m√©tallique me barre de nouveau le passage. Retourner, par o√Ļ? Je n’en ai plus la force. Mes jambes se d√©robent sous moi ; je reste immobile un instant. Je grelotte, mes dents claquent, mes yeux se ¬Ľ voilent, et je tombe l√†, raidi dans la gaine de mes v√™tements tremp√©s.

¬†Il √©tait onze heures. J’ai su plus tard que j’avais mis trois heures √† parcourir trois cents m√®tres.

Oh! l’effroyable nuit que j’ai pass√©e l√†, √† la lueur que faisait dans le ciel le rougeoiement des incendies qui finis-¬Ľ saient!

(p.71) Vers trois heures du matin, mes g√©missements attir√®rent l’attention de M. Sylvain Detry. Lui aussi avait fui. Aid√© de sa femme, il avait emport√© son beau-p√®re impotent, √Ęg√© de 82 ans, pour le soustraire aux flammes qui ¬Ľ d√©voraient sa maison. Et tous trois, pour √©chapper aux Allemands, s’√©taient tass√©s l√†, immobiles, dans le jardin Decocq.

Comme j’appelais au secours, M. Detry s’approcha ¬Ľ avec prudence et, √† mi-voix, nous √©change√Ęmes quelques mots: ¬ę Etes-vous bless√©? ‚ÄĒ Oui. ‚ÄĒ Soldat fran√ßais? ‚ÄĒ ¬†Non. ‚ÄĒ Belge? ‚ÄĒ Oui. ¬Ľ Un silence et bient√īt apr√®s M. Detry, se laissant couler au-dessous de la cl√īture, se ¬Ľ trouva en face de moi. Il ne fut pas long √† prendre une d√©cision.

Rentrer dans son hangar, en rapporter une √©chelle, me la faire gravir en me soutenant et puis m’emporter √† l’abri, fut l’affaire de quelques instants. On me coucha dans une couverture de fortune, sur un lit de briques. Je restai l√† cinq jours en compagnie de la famille Detry, n’ayant pour me d√©salt√©rer que de l’eau de pluie recueillie quelques semaines auparavant.

Le calme √©tant revenu, le 26 ao√Ľt, M. Detry, aid√© de la SŇďur Sup√©rieure de l’Hospice de Tamines, me transporta √† l’ambulance de l’√©cole des SŇďurs.

Le d√©vouement sans limite de M. le Dr Defosse et les soins d’un ambulancier volontaire et des bonnes SŇďurs ¬Ľ qui m’hospitalisaient, m’aid√®rent √† gu√©rir… ¬Ľ

Il faudrait un volume pour raconter dans le d√©tail ces sc√®nes atroces qui, d’ailleurs, d√©fient toute description.

L’ach√®vement de chaque bless√© constitue tout un drame qui restera pour jamais inconnu. Les √©gorgeurs √©taient toujours √† leur horrible besogne lorsque, soudain, retenti¬≠rent des coups de feu au del√† de la Sambre, dans la direction (p.72) de Falisolle ; c’√©taient sans doute les d√©charges de sen¬≠tinelles allemandes √† l’adresse de quelques soldats fran√ßais qui, chass√©s de leur abri par l’incendie, s’√©chappaient en traversant la rue.

Au m√™me instant, un bless√© cria: ¬ę A moi, Fran√ßais ! ¬Ľ

Cette alerte d√©rangea les bourreaux dans leurs op√©ra¬≠tions. Laissant l√† le charnier, ils s’enfuirent √† toutes jam¬≠bes vers l’√©glise o√Ļ ils abrit√®rent leur l√Ęchet√©.

Est-ce alors que la scène prit fin?

Il semble qu’ils n’y revinrent plus qu’individuellement ou en sentinelles et que l’alarme provoqu√©e par les coups de feu leur enleva l’envie d’assouvir plus longtemps leur soif de sang.

Combien de temps dura le massacre? Une demi-heure, d’apr√®s certains rescap√©s ; une heure, au dire des autres. Les soldats donn√®rent ainsi le coup de gr√Ęce √† tous les bless√©s qu’√† la lueur de leurs lampes ou de leurs torches, ils parvinrent √† d√©couvrir. D√®s que les victimes se rendi¬≠rent compte que, pour sauver leur vie, il s’agissait de rester coi, et, malgr√© la douleur, de ne prof√©rer aucun g√©misse¬≠ment, les soldats eurent plus de difficult√© √† trouver les sur¬≠vivants.

Il est impossible de supputer le nombre des achev√©s. Cer¬≠tains t√©moins estiment que si le massacre de l’ach√®vement n’avait pas eu lieu, il y aurait eu la moiti√© moins de tu√©s.

Bien que cette appr√©ciation paraisse exag√©r√©e, il n’en est pas moins vrai que le nombre des victimes mises √† mort par cette atroce boucherie doit atteindre un chiffre tr√®s √©lev√©.

 

 

 

(p.73) CHAPITRE VIII

La nuit du 22 et la matinée du 23

En se retirant, les Allemands laissèrent sur la place quel­ques sentinelles.

Outre les bless√©s qu’ils n’avaient point achev√©s, il y avait l√†, couch√©s sous les cadavres et retenant leur haleine de peur de trahir leur pr√©sence, une bonne soixantaine d’hom¬≠mes indemnes. Ils devaient leur salut au fait qu’ils occu¬≠paient surtout le centre du groupe, et √† l’accumulation des cadavres sur eux. L’angoisse leur √©treignait le cŇďur. Plu¬≠sieurs, on l’a dit, prirent la fuite apr√®s la sc√®ne de l’ach√®¬≠vement. Parmi ceux qui rest√®rent, il en est, tel M. Franz Steinier, qui sentirent pendant une partie de la nuit couler sur leur figure, dans les oreilles et m√™me dans la bouche, le sang de leurs concitoyens.

  1. Fernand Michaux rend bien l’impression de ces mo¬≠ments terribles: ¬ę Peu √† peu, le calme se r√©tablit et je commen√ßai √† entendre du bruit derri√®re moi. Plusieurs m√™me complotaient, √† voix basse, de se sauver ; je t√Ęchai de les en dissuader, de crainte que le bruit de la fuite n’attir√Ęt de nouveau les soldats et que le carnage ne recommen√ß√Ęt.

De temps en temps, je tournais la figure pour respirer un peu plus librement, mais de peur qu’un soldat, venant √† passer, ne me remarqu√Ęt parmi les tu√©s, je m’√©tais barbouill√© la face du sang r√©pandu √† mes c√īt√©s. J’avais aussi par mesure de prudence, enlev√© les bagues que je portais aux doigts, car, √† plusieurs reprises, j’avais aper√ßu des mains fr√īlant les corps √©tendus, dans le but √©vident (p.74) de les d√©valiser. Je craignais surtout d’avoir les doigts coup√©s.

Un de mes compagnons d’infortune me demanda si son fils n’√©tait pas l√†, devant moi, et un dialogue s’engagea:

‚ÄĒ Qui est-ce votre fils? demandai-je.

‚ÄĒ Roger Kaise.

‚ÄĒ Je ne le connais pas.

‚ÄĒ II a un foulard blanc, l√†-bas, passez-le moi, s’il vous pla√ģt.

Je t√Ęchai alors, en √©vitant le plus possible de me montrer, de d√©nouer le foulard et de le rendre au p√®re. Je n’eus pas besoin de poursuivre le dialogue: les sanglots du p√®re m’apprirent le triste sort du fils. Quelques jours apr√®s, le p√®re lui-m√™me √©tait amput√© d’un bras.

A c√īt√© de moi, Louis Thibaut me suppliait de d√©gager sa jambe pour lui permettre de fuir. J’eus beau lui dire qu’elle √©tait libre, le malheureux ne me croyait pas. Sa jambe bris√©e lui donnait l’impression qu’un lourd poids la tenait immobile. Il est mort peu apr√®s, des suites de l’amputation.

Derri√®re encore, M. Goffin p√®re, dans la fi√®vre, suppliait sa fille Madeleine de lui donner √† boire. A deux pas, son fils Louis gisait, mort. Devant moi, M. Descamps appelait son gendre et, ne recevant pas de r√©ponse, s’en prenait √† ses voisins. Dans sa fi√®vre, ‚ÄĒ il se croyait sans doute au charbonnage, o√Ļ il √©tait directeur des travaux ‚ÄĒ il offrait des journ√©es de salaire √† qui d√©livrerait son pied. Cet incident m’apprit la pr√©sence, sur le lieu du massacre, de mon ami Adolphe Seron, que je n’avais pas aper√ßu √† l’√©glise et, ne l’entendant pas r√©pondre, je ¬Ľ me figurais que lui aussi √©tait tu√©… ¬Ľ

(p.75) Pendant longtemps, apr√®s le d√©part des bourreaux, des bless√©s exc√©d√©s par la souffrance, suppliaient qu’on les achev√Ęt. L’infortun√© Hippolyte Robert, dont trois fils et un beau-fils furent tu√©s et un quatri√®me fils bless√© dans la fusillade, avait le corps et le c√īt√© tout ab√ģm√©s par les balles. Ne pouvant supporter plus longtemps la douleur, il deman¬≠dait qu’on lui donn√Ęt le coup de gr√Ęce: il ne devait pas tarder √† succomber √† ses blessures.

Quelques-uns, enfin, se faisaient leurs adieux dans l’at¬≠tente de la mort. En dehors de ces plaintes, quelques coups de fusils ‚ÄĒ derni√®res escarmouches entre Allemands et Fran√ßais ‚ÄĒ furent seuls, avec les cris sauvages que les Al¬≠lemands poussaient sur la route de Falisolle, √† troubler le lugubre silence qui planait sur Taniines.

Cependant, quelques survivants plus hardis, se hasard√®¬≠rent peu √† peu √† lever la t√™te et √† scruter l’horizon. Ecras√©s sous les cadavres qui pesaient sur eux et les emp√™chaient de respirer, plusieurs devaient d’ailleurs se soulever pour humer un peu d’air. D√®s qu’une pique de casque apparais¬≠sait, ils se couchaient √† plat ventre ; puis, une fois le soldat disparu, ils se risquaient √† redresser le buste, ils allaient m√™me jusqu’√† se tenir presque debout…

Pendant la seconde partie de la nuit, les supplications des bless√©s qui, alt√©r√©s par la perte du sang, demandaient √† boire, devinrent si pressantes qu’un brave se tra√ģna par deux fois √† la Sambre et y puisa, au moyen d’une bouteille, de l’eau qu’il tendit √† ses compagnons d’infortune: c’√©tait M. Ernest Labarre qui, lui-m√™me, avait re√ßu dans les reins un coup de crosse de fusil.

Encourag√©s par tant d’audace, MM. Seron, Lucien Lar-dinois, Jules Lardinois ‚ÄĒ ce dernier bless√© au genou ‚ÄĒ et quelques autres s’enhardirent √† se relever ; ils se mirent au service des bless√©s et, qui avec un chapeau ou une bottine, (p.76) qui avec une bouteille, port√®rent de l’eau de la Sam-bre aux malheureux martyrs: pour atteindre la rivi√®re, il fallait, √† certains endroits, enjamber les cadavres que les Allemands y avaient jet√©s.

Dans l’entretemps, le jour commen√ßait √† poindre. Au fur et √† mesure que les lueurs de l’aube dissipaient les t√©n√®bres, un effrayant spectacle apparaissait; c’est alors seulement que les survivants se rendirent compte des proportions et de toute l’horreur du drame.

Un immense charnier, d’une quarantaine de m√®tres de longueur sur cinq de large, les entourait: les cadavres amoncel√©s se confondaient dans un inextricable enchev√™¬≠trement, tordus par la souffrance. Des cr√Ęnes versaient leur cervelle, des t√™tes √©taient √©cras√©es, des jambes broy√©es, des poitrines d√©fonc√©es, des corps sans t√™te ; partout des d√©bris de cervelle et de chair ; √ßa et l√† des entrailles sai¬≠gnantes ; de tous c√īt√©s des √©claboussures de sang…

C’est pr√®s du poteau t√©l√©graphique que l’entassement des cadavres √©tait le plus compact. Sur la d√©clivit√© du lit de la Sambre, on voyait surnager plusieurs t√™tes; on aurait dit que ces infortun√©s n’avaient renonc√© √† la vie qu’apr√®s avoir d√©ploy√© une supr√™me √©nergie pour revenir vers le bord et tenter de se sauver.

Au commencement de cette matin√©e, se produisit le p√©¬≠nible accident qui co√Ľta la vie √† M. Descamps. Lors de la mise en rangs des civils, le samedi soir, M. Seron, qui est bon nageur, avait suppli√© M. Descamps, son beau-p√®re, de se jeter √† la Sambre avec lui. Il avait obstin√©ment re¬≠fus√©. Au commencement de la fusillade, le vieillard avait √©t√© √©pargn√©, gr√Ęce √† l’√©nergique rapidit√© avec laquelle M. Seron l’avait soustrait aux balles en le pr√©cipitant √† terre. Malheureusement, ces √©motions violentes avaient √©branl√© sa raison. A la pointe du jour, il s’√©tait relev√© et ne (p.77) donnait aucun signe apparent de folie, lorsqu’un peu plus tard, pris d’un acc√®s de fi√®vre chaude, il profita d’un mo¬≠ment o√Ļ son beau-fils donnait les premiers soins aux bless√©s pour se jeter √† l’eau. Les efforts pour le sauver furent vains.

Cependant, quelques bless√©s, sentant la mort venir, r√©¬≠clamaient le minist√®re d’un pr√™tre. M. Seron se mit en devoir d’en trouver un: M. l’abb√© Docq et M. le Cur√© des Alloux √©taient tous deux morts √† quelques m√®tres de dis¬≠tance. Plus loin, il aper√ßut le bord de la soutane d’un pr√™tre qui gisait apparemment inanim√©, la face contre terre. Il s’approche et constate que M. le vicaire Donnet, bien que gri√®vement bless√© par deux balles dans les reins, est ce¬≠pendant capable, pourvu qu’on le soutienne, de porter aux mourants le dernier apaisement. M. Seron le d√©gage, le rel√®ve et l’accompagne pr√®s de ceux qui d√©siraient son aide. A la vue du pr√™tre qui se dresse, intrigu√©s de le voir aller avec myst√®re de groupe en groupe et se pencher vers les mourants, les soldats de garde, l’arme au poing, s’ap¬≠prochent soup√ßonneux et suivent d’un Ňďil m√©chant son geste de pardon. Ils laissent faire cependant.

Il pouvait être six heures ou six heures et demie du matin.

A la pri√®re de quelques rescap√©s, M. Seron se d√©cide √† se mettre en rapport avec les Allemands, pour obtenir des √©claircissements sur leurs intentions ult√©rieures. Dans ce but, il avise le corps de garde qui se tenait pr√®s de l’√©glise, et, agitant son mouchoir tout teint√© de sang, il essaye d’en¬≠trer en pourparlers avec lui. En m√™me temps, il se met en devoir de s’avancer. Mais, √† peine a-t-il franchi quelques-m√®tres, qu’il est couch√© en joue par les soldats. Il parvient n√©anmoins √† faire comprendre l’objet de sa d√©marche et on lui dit: ¬ę Le commandant va venir ¬Ľ. Quelques temps apr√®s, on vit en effet, para√ģtre un grand et bel homme, qui (p.78) semblait √™tre un officier. A son approche, la plupart des survivants crient: ¬ę Gr√Ęce ! ¬Ľ et plusieurs veulent parler en m√™me temps. ¬ę Vous √©tiez ici hier soir? ¬Ľ demande-t-il. Sur les r√©ponses affirmatives, il ajoute: ¬ę Je ne vous crois pas, vous √™tes venus ici pendant la nuit: montrez-moi vos blessures ¬Ľ. Il dut se rendre √† l’√©vidence. ‚ÄĒ ¬ę Vous avez tir√© sur nos soldats¬Ľ, affirme-t-il. ‚ÄĒ ¬ęNon, non! nous jurons le contraire! ¬Ľ, r√©pliquent les malheureux. ‚ÄĒ ¬ę Vous jurez tous mal! ¬Ľ dit-il en terminant, ¬ę restez l√† ¬Ľ. M. Se-ron s’approche alors et lui demande la permission d’aller chercher de l’eau propre pour soigner les bless√©s. ¬ę II n’y a pas de bless√©s ici ¬Ľ, r√©pondit-il, et il disparut, s’en re¬≠tournant comme il √©tait venu (1).

Cet homme devait √™tre moins m√©chant que ses paroles ne le donnaient √† penser, car, au cours de la matin√©e, on apprit qu’il avait envoy√© ‚ÄĒ du moins le lui attribue-t-on ‚ÄĘ‚ÄĒ un rapport favorable sur la d√©cision √† prendre au sujet des survivants.

La visite de cet officier avait produit sur ces pauvres gens une impression de d√©couragement: ses paroles n’avaient rien que de cassant et ne laissaient percer aucune lueur d’espoir. Ils les prirent pour un nouvel arr√™t de mort. A partir de ce moment, ceux chez qui l’exc√®s de la douleur morale n’avait pas compl√®tement √©mouss√© la facult√© de souffrir, s’abandonn√®rent √† l’angoisse et m√™me au d√©ses¬≠poir. Ils croyaient n’avoir √©chapp√© au massacre de la veille que pour subir, en pleine conscience et apr√®s exp√©rience, le

(1) Pendant la premi√®re partie de cette matin√©e, un officier vint devant les fusill√©s et accusa les survivants d’avoir fait usage d’armes √† feu contre les troupes allemandes. Les Tann’nois affirm√®rent le contraire. Il indiqua alors du geste, en disant ¬ę l√†-bas ¬Ľ, la route de Falisolle o√Ļ auraient eu lieu ces violations des lois de la guerre. Les victimes r√©pliqu√®rent que ce n’√©tait plus Tamines. Il r√©pondit simplement; ¬ęAh! ce n’est plus ‘Famines ! ¬Ľ, et il partit. Est-ce le m√™me officier que celui dont il vient d’√™tre question? L’identification n’a pas √©t√© possible.

 

(p.79) sort des compagnons d’infortune √©tendus √† leurs pieds. Pendant cette sc√®ne, l’interminable migration d’un peuple en armes, marchant √† la conqu√™te de la France, d√©filait √† c√īt√© d’eux. Des d√©tachements venaient camper en face et terrorisaient encore ces malheureux qui, demi-morts d√©j√† de frayeur, se r√©p√©taient entre eux: ¬ę Le moment fatal est arriv√© ! ¬Ľ. Des groupes nouveaux de soldats, des automo¬≠biles, du charroi passaient sans cesse et s’engageaient sur le pont, vers Falisolle. Des bataillons mena√ßants s’arr√™taient devant eux et se livraient √† des simulacres qui n’√©taient que trop bien compris des victimes. Dans leur affolement, celles-ci leur adressaient des supplications en gr√Ęce et des saluts inconscients. Toutes ces manŇďuvres pro¬≠longeaient leur supplice et leur faisaient regretter de vivre encore: ¬ę Puisque nous devons mourir, se disaient-ils, pour¬≠quoi nous faire attendre si longtemps! ¬Ľ. Cette torture mo¬≠rale se prolongea jusque dans l’apr√®s-midi, plus doulou¬≠reuse que les souffrances endur√©es la veille pendant la fu¬≠sillade et l’ach√®vement.

Quoi d’√©tonnant, d√®s lors, si plus d’un survivant, com¬≠pl√®tement d√©moralis√© par cette incertitude, exc√©d√© par le cauchemar d’une fin qu’il croyait prochaine, n’y tenant plus, voulut mettre un terme √† ses souffrances en se jetant √† l’eau ? Malgr√© l’√©tat de faiblesse o√Ļ le r√©duisaient ses blessures, M. le Vicaire des Alloux dut plus d’une fois in¬≠tervenir, pour rappeler ces pauvres d√©sesp√©r√©s au sentiment du devoir.

Quelques autres, tels MM. F√©lix Servais, Auguste Fournier, Georges Steinier, √©piaient les gestes des Allemands: se promenant de long en large ou s’asseyant pr√®s de la berge, ils s’√©taient donn√© le mot pour sauter √† la rivi√®re, au moindre mouvement qui e√Ľt trahi, chez les soldats, l’intention s√©rieuse de recommencer la fusillade.

 

(p.80) Durant ces heures cruelles, de malheureux bless√©s, priv√©s de tout secours efficace, souffrant une agonie insupportable, √©taient en proie aux affres de la mort. Leur vie s’√©coulait goutte √† goutte avec le sang: d√©pourvus de moyens pour arr√™ter l’h√©morragie, se tordant les bras de d√©sespoir, les indemnes assistaient impuissants √† leurs derniers moments.

Entre huit et neuf heures, un m√©decin allemand, accom¬≠pagn√© d’un jeune soldat qui parlait le fran√ßais, arrive vers le tas de victimes et demande √† s’entretenir avec un hom¬≠me sachant l’allemand. M. Van Heuckeloom se pr√©sente et le m√©decin explique qu’une estafette a √©t√© envoy√©e √† l’√©tat-major du r√©giment, afin de savoir ce qu’il faut faire des survivants. Il ajoute que, dans deux heures, on sera fix√© sur leur sort. En attendant la r√©ponse, il permet aux hommes valides de fumer, de rester debout, mais leur d√©fend de circuler. En m√™me temps, il donne √† M, Franz Steinier l’autorisation d’aller chercher de l’eau pure √† la borne-fontaine situ√©e √† l’autre extr√©mit√© de la place, pr√®s de l’√©glise. Escort√© d’un soldat et muni d’un seau, M. Steinier, pourvoit au d√©sir des victimes.

Pendant ce temps, plusieurs soldats parcourent le champ du carnage. Parmi eux se signale surtout un jeune Alle¬≠mand que les uns prennent pour un sous-officier, les autres pour un simple soldat. Il a l’air plus humain. Il consid√®re longuement le spectacle affreux qui s’offre √† sa vue. En contemplation devant le monceau de cadavres, il se d√©place pour se rendre compte de l’√©tendue du massacre ; les bras crois√©s, les yeux pleins de larmes, il branle la t√™te comme pour marquer une r√©probation. Il demande aux bless√©s qui pouvaient encore parler, s’ils souffrent beaucoup. Il inter¬≠roge M. Lardinois p√®re, sur la nature de la blessure qu’il a re√ßue. Celui-ci r√©pondit qu’il avait √©t√© perc√© d’un coup (p.81) de ba√Įonnette dans le flanc. Le soldat dit alors en son lan¬≠gage √©l√©mentaire: ¬ę Ba√Įonnette, ba√Įonnette, pas possi¬≠ble ! ¬Ľ Et il se dirige vers un autre groupe en branlant √† nouveau la t√™te. Le voyant s’attendrir et t√©moigner aux victimes une r√©elle sympathie, M. Seron essaye de lier con¬≠versation avec lui. L’Allemand d√©clare qu’un rapport a √©t√© adress√© √† l’Etat-major, concluant √† la piti√© et demandant d’√©pargner les survivants. La r√©ponse arrivera vers midi. Il promet √† M. Seron, sous le sceau du secret, de lui commu¬≠niquer la r√©ponse, et, pour fournir une garantie de sa sin¬≠c√©rit√©, il exhibe son chapelet. Dans l’esprit des soldats, les Belges √©taient des fanatiques, aveugl√©ment soumis √† l’au¬≠torit√© des pr√™tres et capables de tout pour d√©fendre leur religion. Ce pr√©jug√© explique comment le soldat compatis¬≠sant sortit son chapelet pour inspirer confiance. Il prend sa gourde et, leur soulevant la t√™te, il offre √† boire √† plu¬≠sieurs bless√©s. Il tire de sa giberne des galettes qu’il leur donne et, comme M. Seron lui manifeste le d√©sir de fumer, il va chercher des cigares et les distribue. C’est lui, proba¬≠blement, qui apporta dans une corbeille du pain et des miettes de biscuits. Ces t√©moignages de piti√© provoquent chez les autres soldats des marques de d√©sapprobation. Au moment o√Ļ il donne √† boire aux bless√©s, un sous-officier se dirige vers lui, en lui adressant des reproches et lorsqu’il retourne vers l’√©glise, ses camarades le re√ßoivent avec des gestes et des mots pleins de menace. Cette hostilit√© ne l’emp√™che toutefois pas de revenir, vers midi, annoncer √† M. Seron que les survivants ne seraient plus fusill√©s, mais qu’ils seraient dirig√©s vers Fleurus, pour √™tre ensuite remis en libert√© (1).

(1) L’un ou l’autre t√©moin pr√©tend qu’il faut ici d√©doubler le person¬≠nage : les marques de piti√©, la sc√®ne du chapelet et la distribution des biscuits doivent √™tre attribu√©s non √† un, mais √† deux ou m√™me trois individus.

 

(p.82) M. F√©lix Bodart, brancardier, avait, pendant toute la journ√©e du samedi, soign√© les bless√©s allemands √† l’√©cole de la rue des Alloux. Le soir, il sort de l’ambulance pour s’enqu√©rir de sa famille. Malgr√© le brassard de la Croix-Rouge, qu’il porte ostensiblement, malgr√© sa carte officielle de brancardier de la Croix-Rouge, qu’il exhibe √† plusieurs reprises, les Allemands le forcent √† se rendre √† l’√©glise des Alloux et √† prendre place dans le cort√®ge. Il ne fut pas bless√© dans la fusillade. Dans le cours de la matin√©e, il in¬≠sista plusieurs fois, en montrant son insigne et sa carte, pour √™tre remis en libert√©: toujours m√™me refus. A la fin, √† force de d√©marches, on lui permit d’aller √† l’√©glise Saint-Martin porter ses soins aux soldats bless√©s.

Parmi les √©v√©nements principaux qui caract√©risent cette matin√©e, il faut encore signaler l’incident qui se passa √† propos du vieux Laporte. Il √©tait sans blessure, mais la commotion de cette trag√©die et les souffrances physiques qu’il avait endur√©es, avaient sans doute fini par √©branler sa raison. Dans son d√©lire, sans tenir compte des d√©fenses allemandes, il s’obstinait √† vouloir s’enfuir ou se jeter √† l’eau. On eut toutes les peines imaginables √† le retenir. A cette vue, les sentinelles s’approchent et d√©clarent que, si le vieux quittait la rive, tous les autres seraient fusill√©s. C’est peut-√™tre √† l’occasion de cet incident qu’on intima aux hommes valides l’ordre, qui d’ailleurs ne fut pas res¬≠pect√© jusqu’au bout, de se tenir dans l’espace libre entre les cadavres et la Sambre.

Apr√®s dix heures, l’une des deux sentinelles qui mon¬≠taient la garde sur le pont, s’aper√ßut, en voyant Lucien Lardinois porter √† boire aux bless√©s, qu’il y avait des enfants dans le groupe des fusill√©s. Il appela le jeune hom¬≠me, lui demanda son √Ęge et s’il √©tait bless√© ; il r√©pondit qu’il √©tait indemne mais que son fr√®re Jules, √Ęg√© de 13 (p.83) ans, se trouvait parmi les victimes et qu’il avait √©t√© atteint d’une balle au-dessous du genou. Le soldat lui demanda encore si d’autres adolescents avaient √©t√© touch√©s, ajou¬≠tant que les jeunes gens de 15 √† 19 ans √©taient imm√©diate¬≠ment pans√©s par les Allemands. D√©fense lui fut faite de s’enfuir, sous menace d’√™tre fusill√©. L’Allemand le renvoya ensuite et lui promit de le rappeler. En effet, vingt minutes apr√®s, le voici qui fait signe √† Lucien Lardinois de venir lui parler. Il donna l’ordre √† ce dernier ainsi qu’√† trois autres jeunes gens (Jules Lardinois, Marcellin Dullier et Ernest Thomas) de rejoindre le groupe des femmes et des enfants, qui, d√©j√† arriv√©s de chez les Fr√®res, se trouvaient √† l’extr√©mit√© de la place en face de l’√©glise.

Pendant toute la matin√©e, les Allemands arr√™taient les civils, Taminois et √©trangers, qui circulaient dans les rues, et ceux qu’ils d√©couvraient dans les caves: ils les par¬≠qu√®rent √† proximit√© de l’√©glise, en attendant de statuer sur le sort de la population tout enti√®re.

7

 

CHAPITRE IX Les civils réfugiés chez les Frères

L’Institut Saint-Jean-Baptiste, desservi par les Fr√®res des Ecoles Chr√©tiennes, avait √©t√©, d√®s avant l’arriv√©e des Allemands, am√©nag√© en ambulance de la Croix-Rouge. C’est l√†, qu’instinctivement, lors de la bataille et des incendies, beaucoup de Taminois, surtout ceux du bas du village, cherch√®rent un refuge. Ils commenc√®rent √† affluer pendant la seconde partie de la nuit du vendredi au samedi. Blottis (p.84) dans les caves, ou abrit√©s dans les locaux de l’√©tablisse¬≠ment, car les Allemands ne vinrent occuper la Croix-Rouge que dans la soir√©e du samedi, ils attendaient l’issue du combat et la fin des incendies. Les lueurs du feu qui consu¬≠mait Tamines √©taient la seule lumi√®re qui √©clair√Ęt leur re¬≠traite. Ils √©taient l√†, p√™le-m√™le, √† l’abri du danger. S’ils ne furent pas, jusqu’√† quatre heures de l’apr√®s-midi, molest√©s par les Allemands, leurs appr√©hensions et leurs anxi√©t√©s n’en furent pas moins aigu√ęs. Pendant la journ√©e du sa¬≠medi, on circulait dans la maison, on devisait librement, tandis que d’autres civils, expuls√©s de leurs maisons par les flammes, affluaient de plus en plus nombreux. Dans la soir√©e, les Allemands firent la visite de l’Institut: ils le par¬≠coururent de la cave au grenier, ouvrant portes, armoires et chambres. Ils voulaient s’assurer qu’on n’y recelait ni gens suspects, ni munitions de guerre. La perquisition ter¬≠min√©e, les r√©fugi√©s furent partag√©s en deux groupes: les hommes pass√®rent la nuit debout, entass√©s dans le r√©fec¬≠toire de la communaut√© ; les femmes et les enfants furent envoy√©s dans les caves.

Les hommes re√ßurent la d√©fense de sortir ou de bouger, et deux sentinelles furent post√©es devant la porte de la salle. Alors, on les fit venir un √† un, pour les fouiller, puis, en attendant la fin de l’op√©ration, on les rangea dans le corridor. Les Allemands trouv√®rent sur un ouvrier, √©tran¬≠ger √† la commune, un reste de cartouche ‚ÄĘ‚ÄĒ douille ou balle ‚ÄĒ qu’il avait ramass√© sur le chemin. Aussit√īt, ils se mirent √† insulter, √† bousculer, √† maltraiter le pauvre hom¬≠me, et, le poussant dans la salle d’√©tude des Fr√®res, ils s’appr√™taient √† lui faire un mauvais parti, peut-√™tre √† le fusiller, lorsque M. le chanoine Crousse et M. le pharma¬≠cien Crousse, s’interposant, se port√®rent garants de l’inno¬≠cence et de l’honn√™tet√© du brave ouvrier.

(p.85) Après la visite, durant laquelle les Allemands ne décou­vrirent ni armes ni cartouches, les hommes rentrèrent dans le réfectoire et les soldats descendirent dans les caves pour fouiller à leur tour les femmes et les enfants.

Le dimanche matin, M. le Cur√© de Saint-Martin c√©l√©bra la messe dans la chapelle des Fr√®res: le petit C√©lestin Du-culot la lui servit. La chapelle √©tant trop petite pour les contenir, les r√©fugi√©s suivirent l’office au son de la clo¬≠chette. M. le Chanoine Crousse avait au pr√©alable consom¬≠m√© les Saintes Esp√®ces.

Apr√®s la messe ‚ÄĒ entre neuf et dix heures, ‚ÄĒ on fit sortir les hommes de la maison et on les aligna dans la cour par rangs de quatre. En m√™me temps, on leur annon√ßa qu’on allait les conduire √† Fleurus. Les femmes furent aussi ame¬≠n√©es dans la cour. A la vue des hommes pr√™ts √† partir, les femmes et les enfants sanglotaient et se lamentaient: ¬ę Les femmes reverraient-elles leurs maris, et les enfants, leurs p√®res? O√Ļ les conduisait-on? ¬Ľ.

Encadr√© de soldats en armes, le cort√®ge sortit de l’√©ta¬≠blissement des Fr√®res et, au lieu de prendre la rue de Fleu¬≠rus, enfila la rue du Coll√®ge par la brasserie Cochet, puis descendit la rue Saint-Martin qui m√®ne √† la Grand’Place. On groupa ces hommes √† c√īt√© de l’√©glise, en face des mai¬≠sons incendi√©es de M. Loriaux et de M. le v√©t√©rinaire Broze.

Il leur fallut un certain temps pour se reconna√ģtre au milieu de l’enchev√™trement des soldats, des civils qui at¬≠tendaient l√† depuis le matin, des fusils en faisceaux, de l’entassement des cadavres.

Leurs impressions furent diff√©rentes et ne se pr√©cis√®rent que lorsque les preuves du massacre firent √©clater l’√©vi¬≠dence.

(p.86) M. Emile Duculot raconte ainsi les siennes: ¬ę Lorsque nous arriv√Ęmes sur la place, tout √©tait confus pour moi. Les premiers concitoyens que je vis, furent Franz Steinier et Seron. Il y avait l√†, le long de la rive, un immense tas, un √©norme matelas que je pris d’abord ¬Ľ pour des loques, du linge, des v√™tements. C’√©tait une masse informe. Ce qui me frappait dans ce m√©lange de choses et de gens que je ne distinguais pas, c’√©tait de voir au milieu du tas, L√©on Kaise soutenant son bras, comme s’il e√Ľt √©t√© bless√©; et j’apercevais de temps en temps un bras qui √©mergeait, une t√™te qui se soulevait, et nous nous faisions remarquer les uns aux autres ces incompr√©hensibles mouvements. Mais cela se pr√©cisa dans ¬Ľ mon esprit: ce sont les soldats allemands, pensais-je, qui ont √©t√© tu√©s au passage du pont. Peu √† peu cependant, ¬Ľ nous nous rend√ģmes compte de la r√©alit√© en reconnaissant nos concitoyens ; nous compr√ģmes que c’√©tait bien des civils qui se mouvaient; je voyais aussi le Vicaire qui allait d’un homme √† l’autre pour les confesser ¬Ľ. M. le Chanoine Crousse s’exprime comme suit: ¬ę En arrivant sur la place, ce qui m’a le plus frapp√©, c’est de voir √©merger des vivants et je me demandais ce qu’ils faisaient l√†: j’avais reconnu M. Seron et un pr√™tre: c’√©tait M. le Vicaire des Alloux que je ne connaissais pas encore. Je croyais que les cadavres √©taient des soldats morts.

Nous contemplons le tas de cadavres le long de la Sambre, nous nous voyons entour√©s de soldats en armes qui remplissent toute la place. Je demande √† mes voisins: ¬Ľ Que va-t-on faire de nous? ¬Ľ. On me r√©pond: ¬ę Nous fusiller comme les gens de Tamines qu’on a massacr√©s hier. Voyez-vous, l√†-bas, √©tendus et tu√©s, l’abb√© Docq et le Cur√© des Alloux?¬Ľ. Je n’y comprenais rien…; probablement (p.87) que des survivants de la fusillade s’√©taient rapproch√©s de nous. ¬Ľ

Et ce fut, pour ces hommes qui venaient d’arriver, le commencement d’un atroce supplice. Depuis dix heures du matin, jusque vers une heure de l’apr√®s-midi, ils rest√®rent l√† dans une compl√®te inaction, en proie √† toutes les angois¬≠ses, √† toutes les menaces, √† la frayeur surtout d’√™tre pass√©s par les armes, comme leurs concitoyens √©tendus tout pr√®s d’eux.

Les soldats faisaient l’exercice: √† chaque pose, ils bran¬≠dissaient leur fusil comme pour faire feu sur les civils ; leurs paroles √©taient mena√ßantes, leurs figures respiraient la vengeance. Ceux qui savaient un peu de fran√ßais accusaient les hommes d’avoir tir√© sur eux et traduisaient le langage furieux de leurs camarades. Ici encore, les quatre pr√™tres pr√©sents ‚ÄĒ MM. le Chanoine Crousse, le cur√© de Saint-Martin et son vicaire, le cur√© de Brie, de passage √† Tamines ‚ÄĒ √©taient l’objet de violentes invectives.

Au milieu de la place, se promenait √† grands pas, provo¬≠cateur et arrogant, l’officier que certains regard√®rent com¬≠me celui qui, la veille, avait donn√© l’ordre de la fusillade. L’impression qu’ils en ont conserv√©e est que sa face ne refl√©tait plus rien d’humain. Ses ordres cassants, ses cris de fureur, ses gestes effrayants affolaient les prisonniers. Ils croyaient que leur tour allait venir.

Les √©motions de la veille avaient √©t√© trop violentes pour qu’ils conservassent le calme de l’esprit, et se rendissent compte, de sang-froid, que toutes ces menaces n’√©taient que simagr√©es: le monceau de cadavres √† leurs c√īt√©s ne leur montrait-il point que les Allemands ne badinent pas?

Au reste, un sous-officier qui, pendant cette matin√©e, accompagna M. Emile Duculot √† l’√©tablissement des Fr√®res, (p.88) pour y reprendre un objet, affirma qu’on allait fusiller d’abord les hommes, puis les femmes et les enfants.

Convaincus que sous peu une balle allait les √©tendre √† c√īt√© de leurs concitoyens, tous, sauf deux ou trois, eurent √† cŇďur de chercher dans la Religion une supr√™me conso¬≠lation. Les pr√™tres accomplirent avec un d√©vouement par¬≠fait un devoir √† la fois patriotique et religieux en pr√©parant ces malheureux √† accepter courageusement la mort. Avec une belle r√©signation, tous ces hommes offrirent √† Dieu leur vie pour le bonheur de leurs familles et le salut de la Patrie.

Ils √©taient beaux √† voir et sublimes dans leur foi, ces courageux martyrs qui, sans fausse honte, tous ensemble, ployaient le genou sous l’absolution des pr√™tres, chaque fois que les commandements sauvages des instructeurs, le cliquetis des armes et les gestes mena√ßants des soldats leur donnaient l’illusion que la fusillade allait recommencer. Beaucoup portaient ostensiblement autour du cou le scapulaire ou le chapelet.

Pendant tout le temps que dura ce long martyre, les pr√™¬≠tres entendirent les confessions: les soldats protestants √©taient tr√®s intrigu√©s de ces colloques myst√©rieux, ils n’y comprenaient rien. L’un ou l’autre camarade catholique dut leur en expliquer la signification.

Au cours de la matin√©e, les Allemands pouss√®rent, dans le groupe, Louis Lorette qui s’√©tait trouv√© la veille dans la foule des victimes. Il s’√©tait jet√© √† l’eau pendant la fu¬≠sillade et gliss√© le long de la Sambre jusqu’√† l’endroit o√Ļ elle c√ītoy√© les prairies. De l√†, il gagna la maison de M. Sohier o√Ļ, s’√©tant cach√©, il se croyait en s√Ľret√©. Le lendemain il fut repris par les Allemands et reconduit sur la place: il pensa cette fois subir le sort auquel il avait, la veille, √©chapp√© par miracle, (p.89) Dans l’entretemps, les femmes r√©fugi√©es chez les Fr√®res avaient √©t√© escort√©es sur la place et mass√©es en face du por¬≠tail de l’√©glise, pr√®s de la borne-fontaine o√Ļ l’on venait puiser l’eau pour les bless√©s de la fusillade.

Il se passa alors parmi les femmes des sc√®nes √† fendre T√Ęme.

Comme elles croyaient aussi que les hommes allaient √™tre fusill√©s, elles s’abandonnaient √† la sentimentalit√© naturelle √† leur sexe: c’√©taient des explosions de larmes et de lamen¬≠tations. Apr√®s l’agitation de la veille et l’insomnie de la nuit, elles avaient perdu tout contr√īle sur leurs nerfs. Quel¬≠ques-unes demand√®rent √† leurs gardiens la permission d’al¬≠ler dire un dernier adieu √† leurs maris: les Allemands, bons enfants pour une fois, se laiss√®rent attendrir. Constatant qu’on accordait facilement cette permission, beaucoup d’entre elles se pr√©cipit√®rent, pour l’obtenir; les soldats, d√©bord√©s, refus√®rent. D’autres femmes √©taient all√©es cher¬≠cher des chaises dans la maison voisine que les flammes n’avaient pas compl√®tement an√©antie, et montaient dessus pour se montrer √† leurs maris, et leur envoyer de la main des adieux d√©sesp√©r√©s. Au fur et √† mesure que le groupe des hommes grossissait de l’affluence de ceux que les Alle¬≠mands ne cessaient d’arr√™ter, les inqui√©tudes de ces infor¬≠tun√©es grandissaient: elles √©taient persuad√©es que les hom¬≠mes, et elles-m√™mes √† leur tour, allaient √™tre fusill√©s. Plu¬≠sieurs s’√©vanouirent.

Cependant, les hommes, de leur c√īt√©, r√©pondaient aux femmes et aux enfants: ils √©changeaient avec eux des ges¬≠tes de supr√™me adieu. Ils √©crivaient sur de petits morceaux de papier leurs derni√®res volont√©s, leurs supr√™mes recom¬≠mandations et assuraient leurs proches de leur courage en face de la mort: ¬ę Nous mourons pour Dieu et pour la Patrie¬Ľ.

(p.90) Les enfants prisonniers se faisaient les messagers de ces billets.

Les Allemands avaient joint tous les enfants au groupe des femmes: au moment o√Ļ ils prirent cette d√©cision, C√©-lestin Duculot, √Ęg√© de onze ans, qui √©tait parmi les hom¬≠mes, d√©clara qu’il ne quitterait pas son p√®re, qu’il voulait mourir avec lui. Il fallut le forcer √† rejoindre les femmes.

Vers midi, un officier fit savoir aux femmes qu’on ne fusillerait plus. Cette nouvelle, que beaucoup ne voulaient point croire et √† laquelle la vue du monceau de cadavres ne permettait plus d’ajouter foi, n’eut pas le don de les calmer. Les hommes, d’ailleurs, l’ignoraient, ou du moins ne l’apprirent pas en bloc, ou encore, ne la voulurent pas croire. Les signes d’adieu se prolong√®rent donc jusqu’au moment o√Ļ le groupe des hommes, comme on le verra bien¬≠t√īt, fut dissout sur l’ordre des Allemands. Quelques fem¬≠mes, qui s’√©taient laiss√©es persuader par cette promesse, de¬≠mand√®rent et obtinrent la permission d’aller, sous escorte, chercher dans leurs maisons quelques objets indispensa¬≠bles, car on leur avait appris en m√™me temps que les civils allaient √™tre conduits √† quelques kilom√®tres de Tamines.

Tandis que les Taminois se livrent √† ces manifestations d’adieu, et s’arment de courage pour affronter la mort, voici para√ģtre quelques officiers qui font dresser une table au milieu de la place. Ils mangent copieusement et sablent le Champagne dans de grands verres √† bi√®re.

Un officier s’approche alors de l’√©glise, d√©gaine son √©p√©e et en donne de grands coups contre le soubassement en pierre de l’√©difice, √† l’endroit biseaut√© o√Ļ la pierre rejoint la ma√ßonnerie. Il semble √™tre en proie √† une violente col√®re. On dirait qu’il veut briser la lame, tant il frappe avec √©nergie. On en voit encore aujourd’hui les traces dans la pierre. Il remet l’arme au fourreau et se tourne vers les soldats (p.91). Il leur parle en un langage qui respire √† la fois la force et la fureur. Les Taminois qui assist√®rent √† cette sc√®ne croyaient que leur heure supr√™me √©tait venue et que l’of¬≠ficier excitait les soldats √† se rassasier du sang des survi¬≠vants.

Ce fut ensuite le tour des soldats √† prendre leur repas: ils vident leur bouteille de Champagne et fument rageuse¬≠ment leur cigare. Ils lancent en l’air, dans la direction des malheureux captifs, les bouteilles vides qui retombent √† leurs pieds. ¬ę On enivre les soldats pour leur donner plus de rage √† nous tuer ¬Ľ, disent les uns ; ¬ę on les anime au carnage, nous allons y passer ¬Ľ, r√©p√®tent les autres.

Heureusement, leurs suppositions √©taient fausses: la sinistre com√©die allait bient√īt prendre fin. Apr√®s le repas, en effet, quatre cavaliers arrivent au milieu d’eux: ce sont, semble-t-il, des officiers, porteurs d’un message. Ils √©chan¬≠gent quelques mots avec leurs coll√®gues, puis, leur mission termin√©e, sans m√™me prendre la peine de descendre de che¬≠val, ils tournent bride et rebroussent chemin.

On conjecture que ces cavaliers ont, en r√©ponse √† la requ√™te du commandant, apport√© la nouvelle que le reste de la population taminoise serait √©pargn√© mais qu’il fallait enterrer les cadavres. (1)

De fait, l’un de ceux qui venaient de d√ģner si joyeusement s’approche et demande aux Taminois si quelqu’un com¬≠prend l’allemand. M. Gustave Moriam√© s’avance.

 

 

(1) Le¬† souci¬† de l’exactitude nous¬† oblige¬† √†¬† ajouter¬† que cette¬† opinion n’est pas ¬†g√©n√©rale parmi¬† les¬† survivants :¬† un officier,¬† venu¬† en¬† automobile de la direction de Falisolle,¬† aurait √©t√© le messager de cette nouvelle et de cet ordre.

 

 

(p.92)

CHAPITRE X

L’enterrement des fusill√©s et le d√©part pour Velaine

  1. Moriam√© transmet les ordres des chefs allemands. ¬ę Que ceux qui peuvent travailler s’avancent! ¬Ľ Une qua¬≠rantaine de civils, faisant partie du groupe des hommes qui stationnent devant la maison Broze, se portent en avant. Il s’agit de creuser une grande fosse dans le jardin Steinier attenant √† la place et longeant la Sambre, √† gauche: c’est l√† qu’on enterrera les morts. Quant aux bless√©s, on les soignera apr√®s, s’ils sont ¬ę bien sages ¬Ľ ! Chacun re√ßoit donc Tordre de prendre un outil, pelle, pioche ou b√™che, et de se mettre √† la besogne. Conduits par un soldat, les terras¬≠siers improvis√©s entrent dans le jardin et creusent un √©norme trou de dix m√®tres de long et cinq m√®tres de large.

La fosse achev√©e, les soldats apportent tout un mat√©riel de transport: des √©chelles, des brouettes, des planches, des panneaux de chariots, qu’ils avaient √©t√© chercher dans le village; des portes et des volets qu’ils arrachent sous les yeux des Taminois aux maisons incompl√®tement br√Ľl√©es √† c√īt√© de l’√©glise. Ce fut ensuite le tour des hommes qui n’a¬≠vaient pas travaill√© au creusement de la fosse, √† prendre ce mat√©riel de fortune et √† transporter les cadavres √† la tombe commune.

Alors, se r√©v√©la dans toute sa laideur le spectacle de la trag√©die. Au fur et √† mesure qu’on enlevait les cadavres, on se rendait compte de la blessure qui avait d√©termin√© la mort; par suite de l’enchev√™trement qui reliait tous ces corps, tomb√©s p√™le-m√™le, il fallait les tirer par les bras, par les jambes, par le buste, comme on pouvait. On les chargeait ¬†(p.93) ensuite sur les civi√®res improvis√©es. Les planches qui servaient au transport ne pouvant √™tre saisies qu’aux deux extr√©mit√©s et s’infl√©chissant sous la charge, il se produisait, pendant le trajet de la place √† la fosse, un balancement sinistre qui, en semblant rendre au cadavre je ne sais quelle apparence de vie et en se combinant avec la laideur de la blessure, ajoutait encore √† l’horreur du tableau.

Rien n’√©tait douloureux comme le spectacle d’un p√®re qui retirait son fils mort, d’un fils qui d√©couvrait le cadavre de son p√®re: Joseph Warnier cherchait et retrouva son fils Albert, √Ęg√© de dix-neuf ans, qui venait de remporter, au mois de juillet, son dipl√īme d’instituteur. Aid√© de son fils L√©on, il transporta sur une planche la ch√®re d√©pouille.

Joseph Dogot, √©tudiant √† Floreffe, s’approchait du mon¬≠ceau de victimes, pour les transporter √† son tour et allait se diriger, sur l’invitation de M. E. Duculot, vers le ca¬≠davre de Charles Decocq, lorsque tout-√†-coup, son Ňďil √©pou¬≠vant√© rencontre le corps inerte de son p√®re. Il pousse une douloureuse exclamation en le reconnaissant: ¬ę Mon papa, mon papa ! ¬Ľ En effet, son p√®re √©tait sur les genoux, la face contre terre, tu√©. Puis, s’adressant √† M. le chanoine Crousse, il reprend: ¬ę Est-ce malheureux! le premier cada¬≠vre que j’ai rencontr√©, c’est celui de mon p√®re! ‚ÄĒ ¬ę Ac¬≠ceptez le sacrifice au nom de votre p√®re, dit M. le chanoine ; et, comme vous avez l’intention de devenir pr√™tre, offrez-le d’abord √† Dieu avant de vous offrir vous-m√™me. ¬Ľ

Les pr√™tres eux aussi, sauf le v√©n√©rable chanoine Crousse que les Allemands avaient d√©sign√© pour la b√©n√©diction de la fosse, furent oblig√©s de transporter les morts. Le vieux cur√© de Saint-Martin, dont une raideur dans la jambe rend la marche difficile, fut forc√© de transporter un corps sur une brouette: c’√©tait celui d’Alidor Hannoulle. Le p√®re accom¬≠pagnait la d√©pouille mortelle √† la fosse: il essuyait, de son (p.94) mouchoir de poche, le visage de son fils et l’embrassait avec douleur.

Cent autres exemples enlaidiraient le tableau.

Au fond de la fosse, quelques civils recevaient les fusill√©s et les couchaient en ordre: on les laissait glisser sur les planches jusqu’en bas, puis on les rangeait par tas plus ou moins r√©guliers, pour m√©nager la place. Au sommet, on les d√©posa p√™le-m√™le, les uns sur les autres. Au fur et √† mesure qu’on les apportait et qu’on les √©tendait dans la fosse, on les reconnaissait et l’on disait, avec des exclama¬≠tions de douleur contenue: ¬ę Un tel ! c’est bien lui… Et cet autre!… Pauvres parents! Pauvres orphelins! ¬Ľ

Comme l’enterrement proc√©dait trop lentement, les civils qui avaient creus√© la fosse, puis les survivants du massacre eux-m√™mes re√ßurent l’ordre d’aider au transport. M. le vicaire des Alloux ne pouvait, vu ses blessures, ob√©ir √† cet ordre: un officier, ignorant probablement la gravit√© de son √©tat, lui d√©p√™cha un soldat qui parlait fran√ßais, afin de l’obliger √† porter les cadavres ; le pr√™tre s’excusa, disant qu’il √©tait incapable de fournir cette besogne, et, comme preuve, il montra les blessures qu’il avait re√ßues dans le dos. L’Allemand n’insista pas.

Bien qu’au t√©moignage des assistants, un m√©decin alle¬≠mand ait examin√© les corps pour constater les d√©c√®s, plu¬≠sieurs rapportent que des bless√©s respirant encore furent descendus dans la fosse: le fils Lambotte dut supplier en pleurant qu’on n’y jet√Ęt pas son p√®re, qui vivait encore et qui ne mourut que le lendemain. L’examen des morts par le m√©decin allemand ne pouvait √™tre que sommaire, car leur nombre √©tait trop grand et trop rapide l’op√©ration de l’en¬≠terrement.

Une escouade de civils fut détachée pour chercher les Taminois carbonisés dans les immeubles incendiés, entre (p.95) autres, chez Hennion et Mombeeck. Leurs restes calcinés furent aussi déposés dans la tranchée.

Alors les pr√™tres furent charg√©s de b√©nir la fosse ; M. le cur√© de Saint-Martin r√©cita l’absoute. Apr√®s les pri√®res, les Allemands oblig√®rent les hommes valides √† faire le tour de la tombe. Le but de ce d√©fil√©, dans l’esprit des Alle¬≠mands, √©tait √©videmment, en laissant aux civils une der¬≠ni√®re impression de terreur, de leur √īter l’envie de tirer sur les troupes. Enfin, le trou fut combl√© par une couche de terre de trente centim√®tres d’√©paisseur. Le nombre des cadavres qui y furent enterr√©s d√©passe le chiffre de trois cents.

Les bless√©s restaient toujours sur place et sans autre sou¬≠lagement qu’un peu d’eau pour se d√©salt√©rer. Ceux qui pou¬≠vaient encore marcher rejoignirent le groupe des hommes devant la maison Broze. Quelques autres p√©n√©tr√®rent dans la ferme Couvreur ou se rendirent √† l’√©glise, qui, transfor¬≠m√©e en ambulance, √©tait bond√©e de soldats bless√©s. Quant aux impotents, dont on peut affirmer qu’un grand nombre, faute de soins, ont √©t√© victimes de l’infection, ils furent recueillis pendant et apr√®s l’inhumation, et alors seulement transport√©s √† l’√©glise. Beaucoup moururent des suites d’une exposition prolong√©e au froid de la nuit et √† la chaleur du jour, n’ayant re√ßu aucun soin de huit heures du soir au lendemain √† trois heures de l’apr√®s-midi. M. J.-B. Demou-lin, bless√© √† mort par la mousqueterie de la fusillade, souf¬≠frait tellement qu’au moment de l’inhumation il supplia M. Emile Chaltin de le prendre lui aussi et de l’enterrer vivant. On le transporta √† l’√©glise, o√Ļ il ne tarda pas √† expirer.

L’enterrement termin√©, les prisonniers s’imaginaient tou¬≠jours qu’on allait les fusiller. Les rares privil√©gi√©s √† qui on avait assur√© le contraire, gardaient jalousement leur secret, (p.96)

de peur de provoquer chez leurs concitoyens de compro­mettantes explosions de joie.

Il s’√©tait √©tabli, entre M. le pharmacien Crousse et le m√©¬≠decin allemand, une esp√®ce de confraternit√© professionnel¬≠le. Au moment o√Ļ les hommes, hallucin√©s par l’id√©e fixe de la mort, croyaient qu’on allait les tuer, M. le Chanoine Crousse s’approche de son fr√®re, qui venait de soigner les bless√©s, et lui dit: ¬ę Embrassons-nous, il faut mourir ¬Ľ. A cette vue, le m√©decin allemand se rend compte que les deux hommes sont fr√®res. Il appelle le Chanoine au milieu de la place, avec l’intention manifeste de lui annoncer que les civils auraient d√©sormais la vie sauve ; mais il n’a pas le temps de placer une parole ; le Chanoine, rendu verbeux par la perspective de la mort, proteste de l’innocence des Taminois et offre sa vie pour √©pargner la leur. A la fin, le m√©decin lui fait comprendre que ni lui ni les autres ne seront fusill√©s et qu’ils vont √™tre envoy√©s √† Fleurus. ¬ę Vous, ajoute-t-il en cherchant dans son dictionnaire le mot ap¬≠propri√©, vous serez leur guide vers cette localit√© ¬Ľ. En ren¬≠trant dans le groupe, les hommes demand√®rent au Cha¬≠noine ce que le m√©decin lui avait dit. ¬ę Soyez calmes et confiants ¬Ľ, r√©pondit-il sans trahir son secret. Il craignait d’exciter les esprits.

Au cours de son entretien avec le m√©decin, le pr√™tre avait eu la bonne id√©e de lui insinuer que tous ces hommes mou¬≠raient de faim et de soif. A l’instant, l’Allemand leur pro¬≠cura du pain et de l’eau. Un officier, accompagn√© de trois ou quatre soldats qui apportaient des vivres, leur rompit maladroitement de petits morceaux de pain. Par une tou¬≠chante adaptation, le Chanoine, au moment o√Ļ ses conci¬≠toyens s’appr√™taient √† manger, leur conseilla, puisqu’ils ne pouvaient pas recevoir le Viatique, de reporter leur pens√©e vers le pain eucharistique.

(p.97) Soudain, un coup de sifflet retentit et les soldats se ran¬≠gent en deux liles. ¬ę Nous y sommes, c’est notre tour d’√™tre fusill√©s ¬Ľ, clame-t-on parmi la foule. Aussit√īt les Allemands font signe aux hommes de s’avancer entre les deux haies de soldats. Les civils se groupent au milieu de la place et les femmes re√ßoivent l’ordre de venir les rejoindre. Ce fut une explosion de joie m√™l√©e de larmes: les √©v√©nements qu’ils venaient de traverser et ceux qui les attendaient peut-√™tre, rendaient ce revoir infiniment poignant. C’est √† peine si quelques-uns, parmi ceux qui n’√©taient pas avertis, lais¬≠saient poindre dans leur √Ęme l’esp√©rance du salut.

Par rangs de quatre ou cinq, les Taminois qui avaient surv√©cu au massacre remont√®rent la rue de la Station, en¬≠cadr√©s de soldats, ba√Įonnette au canon, comme les victimes de la trag√©die l’avaient descendue la veille. Il pouvait √™tre cinq heures de l’apr√®s-midi. Comme les victimes de la veille, ils rencontr√®rent un grand convoi de munitions, qu’ils c√ītoy√®rent et dont la pr√©sence dans la rue de la Sta¬≠tion les obligea √† escalader les d√©combres des maisons br√Ľ¬≠l√©es. Comme la veille encore, les soldats leur lanc√®rent au passage des quolibets et des sarcasmes. Pour leur faire tenir les rangs, les gardes leur disaient: ¬ę Celui qui restera en arri√®re sera fusill√© ¬Ľ.

Derri√®re l’√©glise des AIloux, un nouveau coup de sif¬≠flet arr√™ta le cort√®ge. Sous la menace du revolver, on fit sortir du lieu saint les femmes, les enfants et les quelques hommes qui s’y √©taient r√©fugi√©s depuis la veille au soir, et ils all√®rent grossir la caravane.

Les femmes qui, le soir du samedi, √©taient rest√©es √† l’√©glise, pass√®rent la nuit dans une angoisse extr√™me, au milieu des t√©n√®bres; les lueurs d’un vaste incendie qui se d√©veloppait derri√®re l’√©glise et dont les reflets fantastiques jouaient dans les vitraux et animaient des ombres multiples (p.98), augmentaient leur frayeur. Les enfants criaient et pleuraient, les femmes se demandaient avec anxi√©t√© ce qu’√©taient devenus leurs maris et leurs fils.

Pendant cette nuit lugubre, longue comme un si√®cle, plu¬≠sieurs s’√©vanouirent ou eurent des crises nerveuses. Les soldats qui les surveillaient √©taient brutaux et m√©chants : ils tiraient des coups de fusil pr√®s de l’√©glise, pour frapper de terreur ces pauvres femmes, si effray√©es d√©j√†. Vers six heures du matin, cinq ou six furent remises en libert√©, et partirent pour Velaine avec les SŇďurs des Alloux. Dans le courant de la matin√©e, la rumeur du massacre, vague en¬≠core, avait p√©n√©tr√© jusqu’√† l’√©glise.

En rejoignant le d√©fil√© qui remontait de Saint-Martin, les femmes et les enfants cherch√®rent d’abord √† retrouver leurs proches: ne les voyant pas, ils s’inform√®rent dans le d√©tail de ce qu’ils √©taient devenus: ¬ę Et mon fils? et mon mari? et mon papa? ¬Ľ. On s’ing√©niait √† leur cacher leur malheur. Mais c’√©taient des sc√®nes de larmes, lorsque, √† travers la r√©ticence ou le silence des amis, ils entrevoyaient, une partie de la v√©rit√©.

La lugubre procession, presque toute la population de Tamines, se remit en marche. Dans le bois de Velaine, des coups de feu retentirent. Les Allemands s’amusaient ou simulaient une attaque. Effray√©s, les civils lev√®rent les bras et l’alerte se calma.

A Velaine, le cort√®ge s’arr√™ta devant l’√©cole St-Joseph et un Allemand qui se trouvait en t√™te d√©clara que tous √©taient libres, mais qu’il leur √©tait d√©fendu de rentrer √† Tamines.

L’annonce de la d√©livrance fit passer comme un frisson de soulageante surprise dans toute la multitude et provo¬≠qua une immense explosion de joie aux manifestations les

(p.99) plus diverses: plusieurs m√™me, comme fous, cri√®rent: ¬ę Vi¬≠ve l’Allemagne! ¬Ľ et remerci√®rent les soldats avec effusion. Les habitants de Velaine firent aux Taminois un accueil sympathique et g√©n√©reux. On leur procura dans les maisons du village un logement confortable et, bien que les Alle¬≠mands eussent d√©j√† r√©quisitionn√© une bonne partie des vivres, on les r√©conforta copieusement. Beaucoup n’avaient plus mang√© depuis la veille √† midi. Il pouvait √™tre sept heures du soir.

Il y en eut qui, ne pouvant croire √† leur d√©livrance, affol√©s, continuaient de fuir, faisant irruption dans les mai¬≠sons ; et, tant √©tait grande leur crainte de retomber dans les mains des Allemands, ils cherchaient, pour se d√©rober √† leurs poursuites, les pi√®ces les plus recul√©es. On e√Ľt dit qu’ils voyaient planer sur eux, pr√™te √† les frapper, la mort qu’ils ne parvenaient pas √† √©viter.

 

 

CHAPITRE XI

Tamines au lendemain de la trag√©die. L’exhumation des morts

Tamines n’√©tait plus qu’un tombeau, sur lequel, froid et morne, le silence de la mort pesait. Et, √† travers les ruines, le personnel de la Croix Rouge circulait, et passaient aussi, charg√©s de leur butin, les pillards affair√©s. Car √† peine la population avait-elle disparu, que les troupes laiss√©es dans la commune et celles attach√©es au service des ambulances organisaient le sac des habitations: le pillage, comme toute Ňďuvre entreprise par les Allemands, y fut syst√©matique.

 

(p.100) Ils p√©n√©traient jusque dans les coins les plus recul√©s, en¬≠fon√ßaient les portes, brisaient les fen√™tres, mettaient en pi√®ces les meubles, pour en enlever le contenu ou par sim¬≠ple vandalisme, emportaient les objets qui leur conve¬≠naient. Ils avaient une pr√©dilection de goujats pour les vins et les confitures. Ils rentraient aux ambulances, leurs camions charg√©s de paniers de vin et de provisions de bou¬≠che; faisaient main basse sur toutes les valeurs, empor¬≠taient les objets les plus pr√©cieux, les ustensiles et les meu¬≠bles les plus divers ; le linge de corps et de table √©tait de m√™me enlev√©. Ils pill√®rent de la sorte environ six cents maisons. Deux cent vingt immeubles, abritant deux cent quarante-six m√©nages, ont √©t√© incendi√©s. Les d√©g√Ęts des incendies et du pillage s’√©l√®vent √† six millions de francs.

Pendant les premiers jours qui suivirent l’expulsion des habitants, les ambulances furent √† Tamines les seuls foyers de vie. Les Allemands avaient install√© chez les Fr√®res sous le nom de Lazarett n¬į 4, un h√īpital militaire qui h√©bergea quelques civils et environ cent cinquante bless√©s allemands. Cet h√īpital fonctionna pendant douze jours, puis le per¬≠sonnel partit pour Maubeuge. Les Allemands furent cor¬≠rects pendant ce temps et d√©livr√®rent √† l’√©tablissement ainsi qu’aux SŇďurs hospitali√®res un √©logieux certificat.

Le D’ Defosse avait, lui aussi, √©tabli une ambulance chez lui dans l’intention de soustraire √† l’animosit√© des soldats le plus de civils possible. Chez les SŇďurs de Saint-Martin, et √† l’√©cole communale des filles, √©taient de m√™me organi¬≠s√©es des ambulances provisoires. Cette derni√®re h√©bergea environ quatre-vingt-dix soldats.

D√®s le mardi, tous les bless√©s de la fusillade √©taient d√©fi-litivement recueillis chez M. le Dr Defosse et chez les sŇďurs de la rue Sainte-Catherine. Ils venaient, en grande najorit√©, de l’√©glise Saint-Martin et des √©curies de la ferme (p.101) Couvreur o√Ļ, depuis dimanche, ils √©taient rest√©s sans nour¬≠riture et sans soins. Une trentaine furent h√©berg√©s chez le Docteur et quarante-sept chez les SŇďurs.

Les m√©decins et les infirmiers allemands, en g√©n√©ral, se sont montr√©s inhumains et brutaux envers ces innocents. Ils ne les soignaient pas, ne les pansaient qu’avec r√©pugnance ou m√™me les maltraitaient.

Un lourd major laissa, dans la m√©moire des bless√©s trans¬≠port√©s √† l’√©glise, le plus sinistre souvenir: il √©tait, comme ils disent, brutal √† la fa√ßon d’un ¬ę tigre ¬Ľ.

Le samedi, vers six heures du soir, les SŇďurs de Charit√©, de l’Hospice de Tamines, avaient ramass√©, rue de la Sta¬≠tion, le boucher L√©on Bodart, gri√®vement atteint au ventre et d√©j√† presque mourant. Elles le port√®rent √† l’ambulance des Fr√®res. L√†, un m√©decin allemand s’empare du bless√©, le brutalise et le fait d√©poser sur un lit. Il ne permet plus aux SŇďurs de s’en approcher. Il prend alors un bassin rem¬≠pli d’eau froide et frotte violemment la plaie avec un tor¬≠chon, en employant tellement d’eau que le lit en est inond√©. Bodart mourut quelque temps apr√®s.

  1. Alphonse Charlier avait eu la cuisse perfor√©e d’une balle et avait √©t√© laiss√© sur le champ du massacre durant vingt-quatre heures. Enfin, un soldat allemand vint le re¬≠lever le dimanche soir et le transporta sur une brouette √† l’√©glise. On le laissa sans soins sur la brouette jusqu’au mercredi et, malgr√© son impuissance √† se mouvoir seul, pas un Allemand ne vint √† son secours. L’infection fit de rapi¬≠des progr√®s et, pour sauver le malheureux, il fallut lui am¬≠puter la jambe.

Les blessés qui durent être amputés eurent beaucoup à se plaindre des procédés inhumains de la Croix-Rouge alle­mande.

(p.102) Le Dr Defosse √©tait donc seul √† assurer le service m√©dical au milieu des civils: la t√Ęche √©tait rude, les moyens limit√©s et la gangr√®ne n’avait pas tard√© √† se d√©velopper. Il s’ac¬≠quitta de sa mission avec le d√©vouement et la discr√©tion qui le caract√©risent et m√©rita bien de ses compatriotes.

Le mardi 25 ao√Ľt, le Fr√®re Directeur de l’Institut Saint-Jean-Baptiste accompagn√© de quelques civils, auxquels le chef du Lazarett lui avait permis de faire appel, se mit en devoir de visiter les maisons incendi√©es, √† la recherche des cadavres ensevelis sous les d√©combres. Il s’agissait de pr√©¬≠server les ambulances du danger d’infection provenant de la d√©composition des cadavres.

¬ę Dans la cave de la maison habit√©e par Madame Veuve ¬Ľ Fern√©mont ‚ÄĒ ainsi s’exprime le Fr√®re Directeur, ‚ÄĒ nous ¬Ľ avons trouv√© quatre cadavres de jeunes gens; ils √©taient ¬Ľ tomb√©s les uns sur les autres: on aurait dit qu’ils s’√©taient ¬Ľ embrass√©s dans la mort. De l√†, nous sommes descendus ¬Ľ √† la maison Mombeek (bazar) et dans la cave √©taient cal-¬Ľ cin√©es cinq victimes: Mme Seghin, son fils Camille et la ¬Ľ servante, Mme Mombeek et sa servante. La cave dans la-¬Ľ quelle ils furent carbonis√©s √©tait exigu√ę et remplie de ¬Ľ charbon. Celui-ci s’√©tait allum√© par contact, l’acide car-¬Ľ bonique s’√©tait d√©gag√© du combustible et avait asphyxi√© ¬Ľ ces cinq personnes.

¬Ľ La troisi√®me maison que nous avons visit√©e fut celle de ¬Ľ M. Guiot, en face de la gare: on disait que le corps de sa ¬Ľ belle-m√®re √©tait rest√© dans les flammes, mais nous n’a-¬Ľ vons rien retrouv√©. Sur les briques encore toutes chau-¬Ľ des, gisaient les cadavres de quelques animaux que nous ¬Ľ avons enfouis dans le jardin.

¬Ľ Pour terminer cette journ√©e, nous sommes all√©s dans ¬Ľ un jardin o√Ļ l’on m’avait signal√© la pr√©sence d’un cadavre. Nous l’avons de fait trouv√©, l’avons enterr√©, mais

(p.103) n’avons d√©couvert sur luii aucun indice qui nous permit ¬Ľ de l’identifier.

¬Ľ Le lendemain mercredi, le chef de l’ambulance mit √† ¬Ľ ma disposition des soldats, avec lesquel j’ai continu√© l’enfouissement des cadavres d’animaux. ¬Ľ

Cependant, les Taminois expuls√©s se hasard√®rent peu √† peu √† rentrer dans leurs maisons. Un √† un, ils venaient soigner leur b√©tail ou mettre en s√Ľret√© leurs objets de va¬≠leur. Ce furent d’abord les femmes, que les Allemands n’avaient gu√®re inqui√©t√©es jusque-l√†: esp√©rant contre toute esp√©rance que leurs maris et leurs fils n’avaient pas √©t√© tu√©s √† la fusillade et n’√©taient que bless√©s, elles couraient d’une ambulance √† l’autre, suppliant, les larmes dans les yeux, qu’on les renseign√Ęt sur le sort de leurs proches; et, lorsqu’il fallait confirmer la terrible r√©alit√© et dissiper la derni√®re illusion, c’√©tait une explosion de pleurs et de lamentations que la plume se refuse √† d√©crire.

Les hommes enfin se risqu√®rent √† repara√ģtre.

Au début, les soldats occupants les internèrent et leur témoignèrent une hostilité rancunière.

Le 29 ao√Ľt, le commandant de place fit appeler M. Emile Duculot, le chargea des fonctions de bourgmestre et le tint pour garant de la s√©curit√© des troupes (1).

Le manque de respect témoigné aux victimes en les jetant, pêle-mêle, les unes sur les autres dans une fosse commune révoltait la conscience de la population: il impor­tait de leur donner une sépulture convenable.

Une dizaine de jours apr√®s la fusillade, M. Duculot, ac¬≠compagn√© de M. P. Goffin, obtint du commandant la per¬≠mission de d√©terrer les morts et de les inhumer en terre b√©nite. On organisa tout un service d’exhumation ; on fit

(1) Le 6 novembre 1914, M. Duculot était appelé, par le Gouvernement belge aux fonctions de bourgmestre.

 

(p.104) fabriquer des brancards pour porter les cadavres et, pour la désinfection, on se procura cinq mille kilos de chlore à Jemeppe-sur-Sambre.

Tout autour de l’√©glise Saint-Martin, court une bande de terrain qui fut, il y a de longues ann√©es, le cimeti√®re du village: c’est l√† qu’on se disposa √† inhumer les martyrs. On ouvrit deux larges tranch√©es, de part et d’autre de l’√©glise, parall√®lement √† la nef. Le fond et les parois de ces vastes fosses furent enti√®rement garnis de planches.

La tombe provisoire fut ouverte en pr√©sence du docteur Defosse, et le premier cadavre qui apparut, fut celui de l’horloger Nalinne, puis celui de M. l’abb√© Hottlet, cur√© des Alloux.

Au fur et √† mesure qu’on d√©terrait les victimes, on les √©tendait sur un brancard, on r√©pandait du chlore sur elles et un homme les fouillait pour rassembler les objets qui pouvaient servir √† les identifier. Apr√®s avoir nettoy√© ces objets, on en dressait une liste, sous un num√©ro, corres¬≠pondant √† celui assign√© au cadavre du fusill√©, puis on les empaquetait et sur l’emballage √©tait inscrit le m√™me nu¬≠m√©ro.

L’ouvrier qui enlevait les objets et celui qui les nettoyait portaient un masque protecteur contre l’infection.

La d√©composition avait √©t√© tellement rapide et compl√®te, qu’une identification √† vue ne fut pas possible; les v√™te¬≠ments √©taient √† ce point d√©grad√©s qu’ils ne purent fournir aucun indice. Seuls, les objets trouv√©s sur les victimes servirent √† √©tablir leur identit√©. Beaucoup portaient des laissez-passer de l’autorit√© belge, leurs livrets de travail ou de caisse d’√©pargne, des objets de pi√©t√©, etc., qui aid√®rent √† reconna√ģtre presque tous les cadavres. On interdit aux femmes d’assister √† l’exhumation: le spectacle √©tait par trop affreux. Les objets num√©rot√©s des corps non identifi√©s (p.105) furent remis √† l’H√ītel de Ville, o√Ļ les int√©ress√©s ve¬≠naient v√©rifier s’ils avaient pu appartenir √† leurs parents. Cette op√©ration dura pr√®s de quinze jours.

Les cadavres furent √©tendus en long dans les tranch√©es, en ordre, les uns √† c√īt√© des autres, sans cercueil. Sur la premi√®re rang√©e fut plac√©e une seconde, et m√™me √† cer¬≠tains endroits une troisi√®me. Quelques familles apport√®rent des cercueils grossiers en planches non rabot√©es, dans les¬≠quels furent d√©pos√©s les restes de leurs proches. Contre l’√©glise, √† gauche, reposent plusieurs martyrs dans des cer¬≠cueils en zinc et en ch√™ne, procur√©s aussi par les parents qui ont creus√© ou fait creuser la fosse.

On n’a pas retrouv√© dans les habits tout l’argent qu’a¬≠vaient sur eux les fusill√©s au moment du massacre: ont-ils √©t√© d√©valis√©s par les soldats allemands ? Plusieurs t√©moins l’affirment et l’on cite, entre autres, le cas de Fernand Sevrin qui, s’apercevant qu’on fouillait les bless√©s et les morts, jeta son porte-monnaie dans la Sambre.

En exhumant les’ fusill√©s, on a trouv√© deux cadavres d’hommes compl√®tement nus. D’o√Ļ venaient-ils? Ils ne se trouvaient pas sur la Place apr√®s la fusillade: ils ont √©t√© apport√©s sans doute pendant la premi√®re inhumation.

La fosse commune une fois vide, on s’occupa des cada¬≠vres enterr√©s ailleurs et on les d√©posa √† leur tour en terre sainte.

Quelques jours apr√®s la fusillade, on avait retir√© qua¬≠rante-trois cadavres de la Sambre ; ils avaient √©t√© enterr√©s dans une tombe commune √† proximit√© du pont du chemin de fer de la ligne Tamines-Mettet ; on les exhuma et iden¬≠tifia de la m√™me mani√®re: la d√©composition √©tait beaucoup plus avanc√©e. On les enterra comme les autres au cimeti√®re .pr√®s de l’√©glise.

(p.106) Dans les Tiennes d’Amion, on exhuma un civil et cinq soldats fran√ßais; tous √©taient m√©connaissables: c’√©tait six semaines apr√®s la bataille. Deux des soldats fran√ßais ne portaient sur eux aucune pi√®ce permettant d’√©tablir leui identit√©. Mais on enleva les gourdes, les ceinturons, les fourreaux de ba√Įonnettes ; on coupa m√™me le num√©ro qui se trouvait √† leur cale√ßon; tous ces objets furent d√©pos√©s √† l’H√ītel de Ville, en vue d’une identification possible. Ces soldats ont √©t√© inhum√©s dans une fosse sp√©ciale, √† gauche de l’√©glise.

Enfin, le soldat Pierre Lef√®vre, enterr√© provisoirement dans le jardin de la derni√®re maison en allant vers Falisolle, a √©t√© exhum√©. Apr√®s avoir √©t√© bless√© √† mort, ce brave, qui a abattu tant d’Allemands, avait √©t√© recueilli dans cette maison: il mourut le lendemain de la bataille. Il fut mis dans un cercueil et d√©pos√© dans une fosse particuli√®re √† proximit√© de la grande croix de pierre qui se dresse au fond du cimeti√®re.

Le nombre des victimes qui dorment c√īte √† c√īte est de trois cent soixante-sept.

On surmonta les tombes de petites croix faites de deux morceaux de bois et portant le num√©ro du mort. Sur le bras de chaque croix √©tait peint en grandes lettres noires le nom du d√©funt. Depuis lors, les familles ont remplac√© ces croix grossi√®res par d’autres plus belles et plus dignes des martyrs.

En entrant dans le cimeti√®re, une impression d’infinie tristesse saisit le visiteur: √† voir de part et d’autre de l’√©¬≠glise, surtout √† gauche, cette for√™t de croix, aussi touffues que les arbustes d’un taillis, il est impossible de r√©primer son √©motion; un sentiment d’horreur et de piti√© s’empare du plus indiff√©rent. En approchant, on lit sur les croix ces simples inscriptions: ¬ę Ici repose… tomb√© martyr sur la (p.107) place de Tamines, le 22 ao√Ľt 1914 ¬Ľ ; ¬ę Ci-g√ģt… mort mar¬≠tyr pour la Patrie ¬Ľ ; le mot ¬ę martyr ¬Ľ figure sur une bonne douzaine de croix.

Aux jours anniversaires, les tombes et les croix sont couvertes de gerbes de fleurs, et les Taminois vont, en procession, prier sur les restes de leurs chers martyrs. Ces c√©r√©monies patriotiques et religieuses, ces manifesta¬≠tions, ces inscriptions sur les croix ne plaisaient pas beau¬≠coup aux Allemands qui occupaient la commune ; ces morts, n’√©taient-ce pas des ¬ę franc-tireurs ¬Ľ ?

Telle √©tait bien, en effet, sur les victimes de la trag√©die du 22 ao√Ľt, l’opinion courante chez les soldats allemands. A l’occasion des premiers retours de la Toussaint et de l’anniversaire du massacre, quelques soldats en armes √©taient venus, provocateurs et mena√ßants, arpenter le ci¬≠meti√®re de long en large, afin de pr√©venir toute manifesta¬≠tion germanophobe. Ces veuves inoffensives et ces pauvres orphelins √©taient pourtant loin de penser √† comploter con¬≠tre l’empire allemand.

Le 20 mai 1916, M. le bourgmestre Duculot, re√ßut une communication du sergent-major Weber, repr√©sentant de l’autorit√© allemande √† Tamines: faute de mieux, il faut rendre √† ce sergent la justice d’avoir fait preuve de bonne volont√© en r√©digeant sa missive en fran√ßais. Elle avait pour objet d’informer le bourgmestre, par ordre du Kaiserliches Gouvernement, Namur, d’avoir √† supprimer le mot ¬ę mar¬≠tyr ¬Ľ, inscrit sur une douzaine de croix, comme offensant pour l’amour-propre allemand, ou √† le remplacer par un autre terme, tel que ¬ę victime ¬Ľ.

C’est ainsi qu’aujourd’hui, les inscriptions de ces croix sont mutil√©es, elles aussi, et que, pour le profane qui igno¬≠re, elles sont √† peu pr√®s inintelligibles.

 

 

(p.108)

CHAPITRE XII Les responsabilités

 

En pr√©sence d’un fait monstrueux comme celui dont Phistoire vient d’√™tre retrac√©e, et qui, par l’exc√®s m√™me de sa monstruosit√©, s’impose √† l’attention de l’humanit√© tout enti√®re, il importe d’√©tablir les responsabilit√©s.

La population taminoise, inhumainement ch√Ęti√©e, a-t-elle m√©rit√©, par des actes d’hostilit√© contraires aux lois de la guerre, la punition dont, inexorablement, elle a √©t√© frap¬≠p√©e ? Et, en particulier, les hommes que les Allemands ont fusill√©s sans merci comme sans jugement, ont-ils pris part ill√©galement √† la guerre?

Les faits vont fournir une réponse à ces questions.

Il est certain d’abord que les armes √† feu, avec leurs munitions, ont √©t√© d√©pos√©es √† l’H√ītel de Ville avant l’ar¬≠riv√©e des Allemands. A Tamines, comme partout en Bel¬≠gique, les autorit√©s communales, ob√©issant aux ordres su¬≠p√©rieurs, ont oblig√© la population √† se d√©faire de ses ar¬≠mes, et l’ont avertie, par des affiches nombreuses qui tapis¬≠saient les murs des b√Ętiments publics et des habitations priv√©es, du danger qu’il y avait pour la localit√© √† com¬≠mettre un acte quelconque oppos√© aux lois de la guerre. Du haut de la chaire, le clerg√©, et tout sp√©cialement M. le cur√© des Alloux qui paya de sa vie son d√©vouement et son patriotisme, mit, √† plusieurs reprises, la population en garde contre toute action contraire aux coutumes de la guerre.

La garde civique locale avait √©t√© licenci√©e d√®s le jeudi 20 ao√Ľt par une affiche qui √©tait encore placard√©e √† la porte de l’H√ītel de Ville, lors de l’arriv√©e des Allemands.

(p.109) Les armes √©taient d√©pos√©es dans la grande salle de la Mai¬≠son communale. Les Allemands les y ont saisies, bris√©es et br√Ľl√©es.

Il est ind√©niable que l’id√©e d’un complot, d’une embus¬≠cade, d’une guerre concert√©e de partisans, n’a germ√© dans l’esprit de personne √† Tamines et qu’il n’y a pas eu de bandes, organis√©es ou non, de francs-tireurs. Ni la partie intellectuelle de la population, ni la classe ouvri√®re, n’ont song√© √† s’opposer par la force √† la marche des Allemands, ni ne l’ont fait en r√©alit√©.

A moins d’admettre la th√©orie que les innocents doivent payer pour les coupables, cette premi√®re constatation mar¬≠que du sceau de la supr√™me injustice le massacre global de la population taminoise.

S’il n’y a pas eu de plan d’ensemble dress√© par les hom¬≠mes de Tamines, et sournoisement ex√©cut√© sous la condui¬≠te de chefs, n’y a-t-il pas eu des cas individuels o√Ļ, au m√©¬≠pris des lois de la guerre, les Allemands ont √©t√© tra√ģtreu¬≠sement attaqu√©s? Il est hors de doute que la masse des fu¬≠sill√©s n’a pas fait la guerre de francs-tireurs ; mais est-il impossible que des individus, livr√©s √† leur propre initiative et pouss√©s peut-√™tre par je ne sais quel fanatisme, aient fait le coup de feu contre l’envahisseur?

Un examen superficiel permettrait, semble-t-il, d’ad¬≠mettre que des attentats isol√©s aient pu √™tre commis con¬≠tre les troupes par des habitants de Tamines.

En effet, imm√©diatement apr√®s la bataille, l’√©cole des SŇďurs des Alloux fut l’objet d’une perquisition minutieuse: c’√©tait entre trois et quatre heures du matin ; on cherchait: armes, soldats fran√ßais, munitions, francs-tireurs ; on ne d√©couvrit rien. L’officier, qui pr√©sidait √† cette op√©ration, √©tait hors de lui ; il mena√ßait Tamines d’une destruction (p.110)

compl√®te ; il avait vraiment, comme disent les SŇďurs, une ¬ę figure de d√©mon ¬Ľ. Au milieu de ses invectives, il affirma que deux mille soldats avaient √©t√© mis hors de combat par les civils.

La matin du dimanche, au t√©moignage de M. Van Heuc-keloom et de M. le vicaire Donnet, un officier qui est en¬≠tr√© en pourparlers avec les bless√©s de la fusillade, d√©signa l’endroit d’o√Ļ les civils avaient d√©charg√© des coups de feu.

Le bless√© recueilli d’abord chez Mouffe puis soign√© dans l’ambulance des Fr√®res o√Ļ il mourut quelques jours plus tard, a d√©clar√© √† un Fr√®re, de nationalit√© allemande, que c’√©taient les civils qui avaient tir√© sur lui.

A l’ambulance de la rue des Alloux, se trouvait un sous-lieutenant bless√© √† l’avant-bras gauche. Il affirmait que cette blessure avait √©t√© caus√©e par une d√©charge de fusil de chasse. Il prof√©rait les pires injures √† l’adresse des civils et s’√©criait √† tout moment: Schlechte Zivilisten! Il avait √©t√© bless√©, dans la nuit du vendredi au samedi, √† l’une des attaques du pont.

La brochure La Belgique coupable, qui s’arroge, avec plus de pr√©tention que de raison, le sous-titre de ¬ę R√©pon¬≠se √† M. le professeur Waxweiler ¬Ľ (Berlin 1915, Georg Rei-mer, imprimeur-√©diteur) rapporte, page 39, de l’√©dition fran√ßaise, une d√©position de l’Autrichien Graf, relative √† Tamines. Cet autrichien habitait la localit√© au moment de l’entr√©e des Allemands. Il fit m√™me partie de l’escouade de civils qui furent forc√©s par les Allemands de recueillir pr√®s de l’H√ītel de Ville le cycliste bless√©. Il affirma que, au cours de cette exp√©dition, des coups de feu √©clataient de quatre c√īt√©s. Sans oser pr√©tendre que les civils tiraient, il l’insinue toutefois, en disant qu’il n’a pas vu de soldats fran√ßais ou autres en uniforme, mais seulement des civils. En outre, les jours suivants, il a entendu des habitants se (p.111) vanter de leur habilet√© √† tirer sur les Allemands sans √™tre
vus. De plus, dans une maison située près du pont de la Sambre, à gauche, une mitrailleuse française pour balles dum-dum aurait\été dissimulée et installée de façon à pou­voir balayer le pont de la Sambre. Lorsque les Allemands voulurent franchir le pont, on avait tiré sur eux de cette maison.  

Les officiers et les simples soldats furent unanimes à pré­tendre que les civils Avaient tiré sur eux.

Telles sont les all√©gations qui, apparemment, d√©montre¬≠raient la culpabilit√© d’\me partie de la population.

Pour remettre ces all√©gations dans le cadre historique, il importe de se souvenir que, lors des premi√®res rencontres qui eurent lien entre Allemands et Fran√ßais, la population, malgr√© le danger, continuait √† circuler dans les rues, g√™¬≠nant le tir des Fran√ßais, et permettant aux Allemands de supposer que des civils prenaient part √† l’action. Mais il n’est nullement prouv√© que les hommes de Tamines, m√™me individuellement, aient fait usage d’armes √† feu. Non seu¬≠lement il est certain que pas un, √† l’int√©rieur de la com¬≠mune, ne s’est enhardi √† tirer sur les Allemands, mais il n’est pas m√™me prouv√© qu’ils √©taient porteurs d’armes √† feu. Dans toute cette foule de civils arr√™t√©s par les Alle¬≠mands, en a-t-on trouv√© un seul qui f√Ľt arm√©?

Il faut, pour comprendre la raison de cette affirmation qui, d’ailleurs, s’appuiera sur des faits, se rendre compte de l’√©tat d’esprit des habitants de Tamines, au moment o√Ļ la guerre se d√©cha√ģna sur la localit√© par une bataille acharn√©e: c’√©tait la terreur. Pas un homme qui ne f√Ľt sous l’empire d’une frayeur instinctive: crainte pour eux-m√™mes, pour leurs familles et pour leurs biens. Avertis par les recommandations de l’autorit√© civile et religieuse, apeur√©s (p.112) par les r√©cits d’atrocit√©s qui d√©j√† pr√©c√©daient les Alle¬≠mands, les habitants de Tamines n’avaient/ nulle envie, m√™me s’ils en avaient eu le pouvoir, de prendre part aux hostilit√©s. Une preuve d√©j√†, c’est l’exode de la population qui s’√©branle, le vendredi, jusqu’√† dix heures du matin et qui malheureusement, est enray√©e au pont de Sambre par les soldats fran√ßais. Celui qui envisagerait autrement l’√©tat d’√Ęme des Taminois au moment o√Ļ Fran√ßais et Al¬≠lemands se disputaient avec acharnement le passage de la rivi√®re, commettrait une erreur psychologique des plus grossi√®res ; la guerre de francs-tireurs, chez la masse com¬≠me chez l’individu, √©tait √† cent lieues de la pens√©e des Taminois. Ils n’avaient qu’un seul souci: se prot√©ger con¬≠tre les projectiles, laisser les ennemis h√©r√©ditaires vider entre eux leur querelle, et, dans ce but, s’enfuir ou se ter¬≠rer profond√©ment dans les caves ou les souterrains, en at¬≠tendant la fin.

Les √©v√©nements confirment donc √† l’√©vidence cette asser¬≠tion, puisque pus un Taminois n’a √©t√© pris les armes √† la main ou en flagrant d√©lit de violation des lois de la guerre. Tous les hommes tu√©s ou carbonis√©s dans leur maison √©taient inoffensifs et ne portaient point d’armes. Ceux qui fuyaient dans les campagnes et que les Allemands ont abat¬≠tus comme du gibier, n’avaient d’autre souci que d’√©viter les flammes et de mettre leur vie en s√Ľret√©. Etaient-ce les femmes et les petits enfants tu√©s ou brutalis√©s par les Alle¬≠mands, qui √©taient francs-tireurs ?

C’est donc un fait acquis √† l’histoire, que tous les Tami¬≠nois fusill√©s √©taient innocents. Et si m√™me un civil isol√© avait d√©charg√© sur les Allemands une arme quelconque, ce n’√©tait pas une raison pour massacrer cinq cents hommes. Il fallait, au pr√©alable, m√™me dans le cas de culpabilit√© (p.113) certaine, √©tablir un tribunal et prononcer un jugement, quelque sommaire qu’il f√Ľt.

Or, pas un\civil n’a pass√© devant un tribunal militaire, pas un n’a √©t√© ^entendu pour sa d√©fense ; mais, au contraire, tous, ainsi que\du b√©tail conduit √† la boucherie, ont √©t√© parqu√©s, sans savoir ce qu’on leur voulait, sur la rive de la Sambre, et fusill√©s √† bout portant.

C’est un crime monstrueux que l’histoire se chargera de juger.

Restent les t√©moignages allemands affirmant la partici¬≠pation des civils √† 1^ guerre. Pas n’est besoin de prendre ces t√©moignages pour ‘des mensonges ; il y a une explication toute simple qui s’impose pour le cas de Tamines, comme pour le reste de la Belgique: c’est que les soldats allemands, lors de leur entr√©e dans le pays, √©taient tellement imbus de l’id√©e que les civils faisaient la guerre de partisans, qu’au premier coup de feu, ils criaient au ¬ę franc-tireur ¬Ľ ; ils ne s’arr√™taient pas m√™me √† la pens√©e que ce pussent √™tre des soldats qui tiraient. Il suffisait qu’ils essuyassent un feu de mousqueterie pour d√©clarer qu’ils avaient affaire √† un diabolique complot ourdi par les civils. C’est ainsi que l’on peut suivre les atrocit√©s allemandes, puisqu’il les faut appeler par leur nom, √† la trace des combats que les Alle¬≠mands engag√®rent avec les Fran√ßais ou les Belges.

Ce fait présupposé, il est facile de se rendre compte de la portée des affirmations allemandes sur la part que les Taminois auraient prise à la bataille de la Sambre.

L’officier qui affirmait que deux mille sodats avaient √©t√© mis hors de combat par des francs-tireurs, ignorait sans doute que les Fran√ßais √©taient √† Tamines et d√©fendaient le passage de la Sambre. Si la population avait √©t√© coupable de ce crime, les Allemands auraient pris ces milliers d’hom¬≠mes les armes √† la main ; ils auraient captur√© leurs munitions: (p.114) or, il n’en fut rien. Cette consid√©ration d√©truit d√©j√† l’affirmation de l’officier. Si, au contraire, ces/milliers de francs-tireurs ‚ÄĒ car il en fallait des milliers pour mettre √† mal deux mille soldats allemands ‚ÄĒ se sont enfuis vers la France √† temps pour ne pas tomber aux mains de leurs terribles justiciers, les civils fusill√©s sont d√©s victimes innocentes. Au reste, quelle valeur attribuer √† cette accusation, alors que, selon toute vraisemblance, le chiffre des Alle¬≠mands tu√©s ou bless√©s √† Tamines, loin cr√™tre deux mille ne
dépasse pas six cents?          

L’officier qui montrait l’endroit de /la route de Falisolle d’o√Ļ tiraient les civils, en supposant /qu’il ait vraiment vu ce qu’il affirme, a sans doute aper√ßu ‘une ou plusieurs mai¬≠sons d’o√Ļ partaient des coups de feu ;‚ÄĘ mais d’une part, il est bien difficile, √† distance, de distinguer un franc-tireur d’un soldat dissimul√© dans une maison, et, d’autre part, il est certain que les soldats fran√ßais, en face du pont et sur la route de Falisolle, ont occup√© les maisons apr√®s en avoir fait partir les habitants, et, que l√†, ils ont tir√© sur les Allemands.

L’Allemand bless√© qui a d√©clar√© √† un Fr√®re de sa natio¬≠nalit√© que sa blessure avait √©t√© faite par une balle de franc-tireur, a pu √™tre de bonne foi: en s’approchant du poste fran√ßais qui a tir√© sur lui et l’a atteint, il a vu des habitants qui circulaient ou se groupaient en curieux ; mais il s’est tromp√© en pr√©tendant que les civils avaient tir√© sur lui. En effet, le Dr Defosse qui lui a donn√© les premiers soins chez Mouffe, a constat√© que la blessure avait √©t√© caus√©e par une balle de fusil de guerre: le petit trou pratiqu√© dans l’abdo¬≠men par l’entr√©e du projectile est concluant. Il n’y a donc pas lieu d’accuser un Taminois. Le Dr Defosse d√©clare en outre que les soldats allemands auxquels il a donn√© ses (p.115) soins √©taient, sans exception, bless√©s par des √©clats d’obus ou des ballfts de fusil de guerre.

Le camarade du soldat en question, touché dans la pre­mière reconnaissance et fait prisonnier par les Français, a été soigné par\e Dr Scohy qui a extrait de la blessure une balle française.

Le sous-lieutenant bless√© √† l’avant-bras gauche pendant l’attaque du pont,\le soir du vendredi, s’est emport√© contre les ¬ę vilains civils √† qui l’avaient si mal arrang√©: sa blessure √©tait large. Mais outre que, psychologiquement parlant, il est infiniment peu probable qu’un civil, non rompu au ma¬≠niement des armes et non habitu√© au fracas des batailles, ait eu assez de sang-froid pour tirer sur l’arm√©e allemande au milieu des incendies, du bruit du canon et de la mous-queterie, il serait int√©ressant de savoir comment ce sous-lieutenant allemand aurait pu distinguer, la nuit, dans la lumi√®re incertaine des flammes, un civil qui tirait, d’un sodat fran√ßais qui accomplissait son devoir. Comment, d’ailleurs, un fusil de chasse, d√©charg√© au moins √† la dis¬≠tance d’une rive √† l’autre de la Sambre, aurait-il pu causer une blessure unique et si profonde, alors que la chevrotine s’√©parpille √† trente m√®tres? Les balles fran√ßaises, en effet, que les Allemands appellent avec expression des Querschlii-ger, en p√©n√©trant de biais dans les chairs, produisent de lar¬≠ges blessures, semblables √† celle du sous-lieutenant.

Quant √† l’autrichien Graf, il n’affirme pas avoir vu les civils tirer, mais il affirme n’avoir pas vu les soldats fran¬≠√ßais. Cette double assertion r√©duit √† n√©ant sa d√©position tout enti√®re. Qu’au d√©but les civils aient continuer √† circuler dans les rues de fa√ßon √† pouvoir induire en erreur, sur leur intervention au combat, un observateur lointain, nous ne faisons aucune difficult√© √† l’admettre. Mais il n’en est pas moins vrai que les Fran√ßais’ et les gardes-civiques en uniforme (p.116) √©taient l√† et faisaient feu. Le t√©moignage /ae M. Fer-nand Gillieaux, capitaine-commandant, est cat√©gorique sur ce point (1). Les artilleurs de Charleroi, au norpbre de vingt, √† la t√™te desquels il se trouvait, s’√©taient Avanc√©s, diss√©¬≠min√©s dans la rue, jusqu’√† quelques centair/es de m√®tres de l’√©glise des Alloux ; les Fran√ßais, √† leur tour, √©taient disper¬≠s√©s aux environs de l’H√ītel-de-ville et attendaient les Alle¬≠mands de pied ferme. A leur apparition/, tous ces hommes se mirent √† tirer avec entrain. Si donc u est vrai que Graf ait constat√© qu’on a tir√© de quatre c√īt√©s √† la fois, chose au reste bien difficile √† v√©rifier dans sa situation, c’√©taient les Fran√ßais et les gardes-civiques de Charleroi qui, post√©s √† diff√©rents endroits, faisaient le coup de feu sur l’ennemi.

Graf a d’ailleurs donn√© lui-m√™me un d√©menti formel √† sa d√©position. Car, pendant le s√©jour prolong√© qu’il fit √† Ta-mines apr√®s le d√©but des hostilit√©s, il affirma, devant M. Seron entre autres, √† plusieurs reprises, qu’il n’avait point vu de civils tirer.

Quant √† sa d√©claration au sujet des habitants qui se van¬≠taient de leur habilet√© √† tirer sur les Allemands, et au sujet de la mitrailleuse fran√ßaise pour balles dum-dum, l’histoire ne la prendra pas au s√©rieux, tant que Graf ne citera pas les noms pour permettre de v√©rifier ses dires. De plus, com¬≠me il parlait difficilement le fran√ßais, il a pu mal saisir, ou prendre au s√©rieux ce qui n’√©tait qu’une folle vantardise ou une simple plaisanterie.

Au reste, un autre document, √©manant officiellement du minist√®re des Affaires √©trang√®res, le Livre Blanc, publi√© le 10 mai 1915 (Die v√∂lkerrechtswidrige F√ľhrung des belgischen Volkskriegs, 328 pp., Berlin) fait justice de l’accusation

(1) Voir dans la IIe partie le détail de cette importante déclaration.

 

(p.117) indirecte de Graf et de l’inculpation directe des soldats allemands.

Le Livre Blanc, compos√© de d√©positions faites sous ser¬≠ment par les soldats allemands devant une commission im¬≠p√©riale a pour objet de d√©montrer la culpabilit√© du peuple belge dans la guerre imaginaire des partisans. La premi√®re partie traite des violations commises par les communes iso¬≠l√©es de Belgique (p. 1-87). La deuxi√®me s’occupe unique¬≠ment d’Aerschot (p. 89-103) ; la troisi√®me, d’Andenne (p. 105-114) ; la quatri√®me, de Binant (p. 116-229) et la cin¬≠qui√®me, de Louvain (p. 231-328). Le massacre de Tamines √©tant aussi abominable que les horreurs commises dans ces localit√©s et ayant besoin aussi d’√™tre justifi√©, on devait s’at¬≠tendre √† ce que le Livre Blanc y attach√Ęt une importance au moins pareille et s’√©vertu√Ęt, √† titre √©gal, √† prouver la responsabilit√© de la population taminoise.

Or, qu’est-il arriv√©?

Au commencement de l’ann√©e 1915, le gouvernement alle¬≠mand organisa √† Tamines une enqu√™te officielle: un magis¬≠trat, aid√© d’un interpr√®te et d’un secr√©taire, fit compa¬≠ra√ģtre devant lui, √† l’h√ītel de ville, un certain nombre d’ha¬≠bitants et acter leurs d√©clarations. M. Emile Duculot, bourgmestre, raconta dans le d√©tail, devant cette commis¬≠sion les phases de la trag√©die: sa d√©position dura trois heures. Les r√©sultats de cette enqu√™te, chose curieuse, sont rest√©s dans les archives du minist√®re des Affaires Etran¬≠g√®res ; pas un mot n’en a transpir√©. Le Livre Blanc n’en parle pas et ne cite le nom de Tamines que pour rapporter, au sujet de Vign√©es pr√®s de Tamines, (1) (p. 56, Anlage 41), un incident militaire, d’ailleurs totalement erron√©.

Voil√† donc un document officiel dont l’unique objectif est

(1) Vign√©es n’existe pas : il s’agit √©videmment d’Oignies.

 

(p.118) d’accabler la population belge sous la honte d’accusations infamantes, et qui, √† propos du fait le plus saillant de la ¬ę guerre des francs-tireurs ¬Ľ ‚ÄĒ l’ex√©cution sommaire de cinq cents hommes ‚ÄĒ ne trouve pas un mot pour bl√Ęmer les Taminois et justifier les proc√©d√©s allemands.

Le Livre Blanc n’a pas jug√© bon non plus d’ins√©rer le t√©moignage de Graf: cette omission d√©montre le peu de va¬≠leur qu’il attribue aux affirmations de l’Autrichien.

Le silence √©videmment voulu du Livre Blanc, est √† la fois le certificat d’innocence le plus √©loquent que le Gouverne¬≠ment allemand pouvait d√©cerner aux Taminois et Pacte d’accusation le plus √©crasant contre les officiers respon¬≠sables.

Enfin, qu’officiers et soldats, pr√©sents √† Tamines au mo¬≠ment de la trag√©die, aient unanimement accus√© les habi¬≠tants d’avoir tir√© sur eux, alors qu’il n’en √©tait rien, cela d√©note la mentalit√© de ces hommes, qui entr√®rent dans la commune avec la conviction, reposant uniquement sur des calomnies, que les civils belges √©taient organis√©s pour la guerre des francs-tireurs. Ce pr√©jug√© qualifie les t√©moigna¬≠ges qui pr√©c√®dent et leur enl√®ve toute valeur objective.

Avant leur d√©part pour la Belgique, les soldats allemands, en effet, avaient lu dans leurs journaux qu’ils allaient se trouver aux prises avec des bandes organis√©es de francs-tireurs ; on le leur avait r√©p√©t√© √† sati√©t√© et inculqu√© comme un axiome. Arriv√©s √† Tamines, ils sont re√ßus √† coups de feu et subissent des pertes importantes ; ils ne voient pas les soldats fran√ßais, qui, bien abrit√©s et dissimul√©s, tirent sur eux, et ils concluent que ce sont les civils.

Telle est la psychologie simpliste du soldat: si elle diminue la culpabilit√© du sous-ordre, il ne para√ģt pas qu’elle disculpe l’officier et surtout l’Etat-Major.

En √©tudiant les √©v√©nements,¬† on arrive √† la conclusion (p.119) vraisemblable que la Direction de l’arm√©e allemande op√©¬≠rant √† Tamines avait, avant son arriv√©e dans le village, m√©diter d’infliger aux habitants un ch√Ętiment exemplaire.

En effet, d√®s l’heure de midi du vendredi 21 ao√Ľt, M. le Cur√© et M. le Bourgmestre de Velaine avaient √©t√© requis chez eux et conduits sur la plaine en qualit√© d’otages.

Ils furent bouscul√©s par les soldats qui les gardaient, et, vers le soir, ils se trouvaient sur les hauteurs qui dominent la Sambre vers Auvelais, entour√©s de milliers de soldats et serr√©s contre une vingtaine d’officiers √† cheval. Ces officiers semblaient appartenir √† l’Etat-Major commandant toutes les troupes en lutte en ce moment avec les Fran√ßais le long de la Sambre.

Coup sur coup, des estafettes survenaient, apportant des nouvelles qui ne paraissaient pas réjouir les officiers et en particulier le général.

Soudain, ce dernier se tourne vers le pr√™tre et crie: ¬ę Rossarts de Belges, vous avez pouss√© vos compatriotes √† tirer sur les troupes allemandes, marchant ainsi √† la remor¬≠que du Cardinal de Malines, du petit roi Albert et de la petite diplomatie belge. Les Belges ont trahi l’Allemagne, la seule puissance capable de maintenir l’ordre en Europe, l’Empereur, le seul protecteur de la Religion et de la paix universelle ¬Ľ !

Alors, il y eut entre les officiers des colloques anim√©s. On ne percevait pas distinctement le d√©tail de leur conversa¬≠tion ; mais ils affirmaient que la population civile prenait part √† la guerre et qu’il fallait faire un exemple.

Quelques heures plus tard, Tamines était occupé par ces mêmes troupes.

Ce qui fut d√©cid√© dans ce conciliabule, nul ne pourrait le dire avec certitude ; mais la suite des √©v√©nements nous per¬≠met de supposer que ce fut l√†, √† Velaine, que, sur les rapports (p.120) non contr√īl√©s de patrouilles de reconnaissance, la r√©solution fut prise d’infliger √† Tamines l’horrible peine de l’incendie et du massacre.

Quoi qu’il en soit, l’ordre fut donn√© de cet abominable forfait.

En admettant chez les chefs responsables une erreur in¬≠volontaire, on ne les excuse point encore d’une impardon¬≠nable pr√©cipitation √† tirer vengeance d’un d√©lit qui n’√©tait point suffisamment √©tabli. Si, sur le rapport de leurs hom¬≠mes, il leur √©tait permis d’accueillir l’accusation, ils avaient le devoir, avant d’agir, d’instruire la cause. Tout au plus pourrait-on conc√©der que, si les officiers ont cru de bonne foi √† l’organisation d’une ¬ę guerre de francs-tireurs ¬Ľ en Belgique et qu’ils √©taient √† Tamines en pr√©sence d’un √©pi¬≠sode de cette gu√©rilla, leur responsabilit√© en f√Ľt l√©g√®rement att√©nu√©e. Mais alors, elle p√®se, enti√®re et accablante, sur l’Etat-Major allemand et sur les publicistes qui, √† la l√©g√®re, ont r√©pandu cette monstrueuse calomnie.

Par contre, toute la question de la culpabilit√© des officiers rena√ģt du fait d’avoir ordonn√© le massacre sans avoir ni interrog√© les accus√©s ni entendu leur d√©fense. Et qu’on veuille bien le remarquer: il n’y eu pas ici de flagrant d√©lit, puisque pas un des fusill√©s ne fut pris les armes √† la main. Depuis quand, m√™me en temps de guerre o√Ļ les ex√©cutions sommaires sont l√©gitimes, n’admet-on pas l’inculp√© √† se justifier et le condamne-t-on sans l’avoir entendu? C’est l√† le point sur lequel s’appuiera l’histoire pour fl√©trir √† jamais la m√©moire de ceux qui ordonn√®rent le massacre de Tamines.

Quant √† l’ach√®vement des bless√©s, la question se pose ici encore: a-t-il √©t√© command√© par les officiers, ou a-t-il √©t√© perp√©tr√© spontan√©ment par les soldats?

Dans l’un comme dans l’autre cas, le jugement √† porter (p.121) ne peut varier: ce fut un acte de sauvagerie inou√Įe qu’au¬≠cune circonstance n’excuse.

Il est admis, dans l’ex√©cution d’un coupable par les armes, que l’officier qui commande le peloton s’approche de la victime et lui tire dans l’oreille un coup de revolver pour l’achever. Mais la boucherie qui co√Ľta la vie √† tant de Taminois, bless√©s d√©j√† ou encore indemnes, n’offre rien de comparable avec l’op√©ration du coup de gr√Ęce. Les sol¬≠dats qui se livr√®rent aux brutalit√©s dont on a essay√© de donner une id√©e, n’ont pas eu l’intention de porter ce der¬≠nier coup, ou, s’ils l’ont eue, ils se sont comport√©s comme des b√™tes f√©roces. Si donc l’ach√®vement a √©t√© command√©, il fut un acte d’impardonnable brutalit√© ; s’il n’a pas √©t√© command√©, il n’existe pas de termes dans le langage hu¬≠main pour le stigmatiser.

Ainsi donc, ces deux journ√©es des 22 et 23 ao√Ľt pourraient se r√©sumer dans ce seul mot de ¬ę barbarie ¬Ľ, mot devenu banal, √† force, h√©las ! d’avoir trouv√© son emploi dans la litt√©rature de ces quatre ann√©es de guerre.

Barbarie et l√Ęchet√© que des troupes, baptis√©es ¬ę h√©ro¬≠√Įques ¬Ľ par des communiqu√©s officiels, contraignent des ci¬≠vils √† d√©blayer un pont expos√© au feu de l’ennemi et les fassent marcher devant elles pour leur servir de bouclier.

Barbarie doublée de brigandage que ces incendies allu­més sans raison et systématiquement, forçant femmes et enfants à fuir dans une course folle sans rien emporter, ou à périr dans leurs propres demeures.

Barbarie et f√©rocit√©, que l’assassinat de ces dix hommes fusill√©s √† bout portant chez Hennion.

Barbarie et brutalit√©, que ces coups de fouets, accompa¬≠gn√©s d’insultes, √† l’adresse de retardataires tr√©buchant par¬≠mi les d√©combres d’une ville en ruines, et incapables de suivre l’allure du cort√®ge.

(p.122) Barbarie et monstruosit√©, que l’ex√©cution de plusieurs centaines d’innocents, condamn√©s en bloc et sans jugement.

Barbarie et infamie, que cet ach√®vement des bless√©s √† la ba√Įonnette, accompli sauvagement par des soldats au bras¬≠sard de la Croix Rouge.

Barbarie et cruaut√©, raffin√©e, que cette vision, impos√©e aux survivants, d’une mort proche et atroce, et que l’en¬≠tretien de cet affreux cauchemar, par menaces et simula¬≠cres, durant une interminable matin√©e.

Barbarie chez les chefs responsables ; barbarie dans l’ex√©¬≠cution par la soldatesque prussienne.

Le massacre de Tamines reste une honte pour le 77e r√©gi¬≠ment d’infanterie; il d√©shonore √† jamais l’arm√©e allemande.

 

 

(p.123)

DEUXIEME PARTIE LES TEMOIGNAGES

 

Les t√©moignages reproduits ci-dessous ne constituent qu’une partie des documents utilis√©s par l’auteur. Il a pris soin, par de multiples conversations avec beaucoup de t√©moins dont les d√©¬≠positions ne paraissent pas ici, de mettre au point les caract√®res d’ensemble de la Trag√©die. Pour √©viter les redites, on n’a cit√©, de certaines d√©clarations, que des extraits typiques et omis les passages d√©j√† publi√©s dans la premi√®re partie.

 

Déposition de M. Franz Steinier.

Le jeudi 20 ao√Ľt, nous avions appris que les Allemands se trouvaient dans la r√©gion au nord de Tamines, qu’ils √©taient pass√©s √† Boign√©e et m√™me qu’une patrouille avait p√©n√©tr√© dans Fleurus. C’est ainsi que ce soir-l√†, vers huit heures, quelques fugitifs venant de Boign√©e et de Velaine, ont travers√© Tamines. Le lendemain, vendredi 21, de bon matin, vers six heures et demie, la premi√®re patrouille allemande descendait dans la rue de Velaine. Elle fut arr√™t√©e par des soldats fran√ßais qui se trou¬≠vaient pr√®s de l’H√ītel de Ville de Tamines. Apr√®s cette patrouille il en passa successivement deux autres : la famille Billy, au moment o√Ļ elle prenait le chemin de l’√©glise, essuya le feu de l’une de ces patrouilles. Aussit√īt apr√®s, on commen√ßa √† entendre (p.124) une fusillade dans toutes les directions, surtout du c√īt√© d’Au-velais. Des fen√™tres de mon habitation, je pus voir une pi√®ce allemande en batterie le long de la Sambre, √† Auvelais, au lieu dit Laronerie ; et je voyais les obus fran√ßais √©clater dans le bois qui borde la Sambre. A mesure que le temps s’√©coulait, le combat se g√©n√©ralisait. Vers dix heures, on aper√ßut de la fu¬≠m√©e s’√©chapper d’un groupe de maisons situ√©es au-del√† du passage √† niveau, rue de Velaine. C’√©taient les Allemands qui avaient mis le feu. La vue de l’incendie effraya les habitants, et ce fut la fuite qui commen√ßa. Je descendis dans le quartier de la Gare avec l’intention de fuir aussi; mais pr√®s de la gare j’appris que les soldats qui gardaient le pont de la Sambre ne permettaient pas aux civils de le franchir, et j’attendis.

Au commencement de l’apr√®s-midi, je suis all√© √† la rencontre de M. Emile Duculot, √† ce moment conseiller communal, qui, avec le docteur Defosse et quelques brancardiers de la Croix-Rouge, s’√©tait rendu pr√®s d’un officier allemand √† la Praile, √† la demande de celui-ci. D√®s que je vis M. Duculot, je lui de¬≠mandai quelle contenance avaient les Allemands ; il me r√©pondit que l’officier l’avait pri√© de faire dispara√ģtre le drapeau belge flottant au clocher de l’√©glise des Alloux; M. Duculot me dit, en outre, que lui-m√™me avait recommand√© √† la population de rester calme, de ne pas poser d’actes d’hostilit√© envers l’arm√©e et qu’ainsi la localit√© serait en s√©curit√©. Rassur√© par ces paroles, je perdis toute envie de pousser plus loin et j’entrai chez Dautre-bande, rue du Coll√®ge. Vers quatre heures le premier obus passa au-dessus de la maison Dautrebande et un bombardement s’en¬≠suivit. En ce moment-l√†, la bataille s’engageait pour la pos¬≠session du pont de la Sambre, √† Tamines. Les Fran√ßais, expo¬≠s√©s au bombardement venant de Tamines et, d’un autre c√īt√©, menac√©s de flanc par les Allemands qui venaient d’Auvelais, se repli√®rent vers Falisolle. Le combat dura jusqu’√† la nuit. Le soir, du c√īt√© est et sud-ouest, le ciel, au loin, √©tait tout illumin√© par les incendies. Pendant la nuit, ce fut une circula¬≠tion continuelle de troupes allemandes ; nous les entendions tr√®s bien marquer le pas sur le pav√© de la rue. A un moment (p.125) donn√©,¬† nous¬† entend√ģmes¬† le¬† roulement¬† d’une¬† pi√®ce¬† d’artillerie ou d’un camion.

A l’aube, tout au point du jour (nous √©tions donc le samedi), une fusillade terrible s’engage, des projectiles viennent s’a¬≠battre contre tous les murs, ce sont des bruits de portes qu’on enfonce, des vitres qui volent en √©clats, des cris, des appels, des sonneries de clairon, et du feu partout.

Au moment de la mousqueterie, nous nous r√©fugi√Ęmes dans la cave, pour √©viter d’√™tre touch√©s par les balles, et ce ne fut qu’au moment o√Ļ la fum√©e nous suffoqua que nous nous d√©ci¬≠d√Ęmes √† sortir. Les flammes de la maison voisine l√©chaient d√©j√† le trottoir de celle qui nous abritait; et, accompagn√©s de tous ceux qui se trouvaient dans la maison, c’est-√†-dire de la famille Dautrebande, de la femme et du fils Jadoul, d’une famille d’E-mines, de mes deux beaux-fr√®res Joseph Philippart et Fernand Bruy√®re, ainsi que de ma famille, nous nous m√ģmes √† fuir par la rue du Coll√®ge ; chacun se r√©fugia o√Ļ il put, tandis que moi, je continuai mon chemin jusqu’au pont du Terniat, o√Ļ je tra¬≠versai la ligne du chemin de fer, et je me dirigeai vers les Tien¬≠nes o√Ļ je savais qu’il existait une caverne appel√©e ¬ę Trou Mahy ¬Ľ. C’est l√† que je trouvai asile. D’autres personnes y √©taient d√©j√† r√©unies. Apr√®s moi arriva, entre autres, la famille Legrand. Pendant que nous √©tions dans cette caverne, qui se trouve sur la rive gauche de la Sambre, des soldats allemands pass√®rent plusieurs fois sur la rive oppos√©e. Ils venaient de Grogneaux o√Ļ ils avaient √©tabli un pont sur la Sambre et se dirigeaient vers Auvelais en longeant les bassins de la glacerie Saint-Roch.

Le bombardement reprit de plus belle. Je trouvai quelques personnes charitables qui donn√®rent √† boire √† mes petits en¬≠fants, dont l’un √©tait √Ęg√© de cinq mois (il est mort un mois apr√®s, par suite de la guerre), l’autre √Ęg√© de deux ans √† peine et le troisi√®me de trois ans et demi. Nous rest√Ęmes l√† une bonne partie de la journ√©e, jusque vers trois heures de l’apr√®s-midi ; press√© par mes enfants qui seraient morts d’inanition, et croy¬≠ant tout danger √©cart√©, je me d√©cidai √† sortir. La plupart de (p.126) ceux qui √©taient dans la caverne se r√©solurent aussi √† partir. J’avais fait √† peu pr√®s deux cents m√®tres et je ne me trouvais pas bien loin du Trou Machot, lorsque je fus arr√™t√© par un sodat allemand portant lunettes, qui nous ordonna brutalement de nous rendre √† l’√©cole aux Alloux. Chemin faisant, un obus √©clata pas bien loin de nous, et sous la garde des soldats alle¬≠mands, nous arriv√Ęmes pr√®s de l’√©cole. L√†, on nous fouilla et on nous dirigea ensuite vers une prairie sise √† la rue de Velaine, √† l’endroit o√Ļ le Baty St-Pierre rejoint la rue de Velaine.

L√† √©taient rassembl√©es d√©j√† d’autres personnes, hommes, femmes et enfants. Peu apr√®s notre arriv√©e, une auto condui¬≠sant un militaire, officier pour le moins, s’arr√™ta en face de nous et repartit presque aussit√īt. De cette prairie, on nous fit monter le Baty Saint-Pierre et, √† travers un champ de bette¬≠raves, nous gagn√Ęmes un champ d’avoine. L√†, nouvelle halte. Une heure environ apr√®s notre arriv√©e, on nous dirigea tous vers l’√©glise des Alloux.

En y voyant toute cette foule r√©unie d√©j√†, je m’enquis autour de moi du but de ce rassemblement, mais personne ne put me fournir la moindre pr√©cision. Je r√©solus donc de m’adresser aux Allemands et j’abordai deux soldats qui se trouvaient sous le porche. Dans l’intention de leur soutirer quelques indications, je leur fit comprendre, par les quelques mots d’allemand qui me revenaient √† la m√©moire, que j’avais du vin de Champagne chez moi et que je leur en offrais. Ils accept√®rent et vinrent chez moi, √† deux pas de l√†. Je leur servis donc mon Champagne et nous commen√ß√Ęmes chacun de notre mieux, une petite con¬≠versation, rendue p√©nible par le fait que je parlais difficilement l’allemand. Au moyen de mon atlas de g√©ographie, je parvins √† comprendre que leur r√©giment venait de Celle, dans le Hano¬≠vre. Ils me montr√®rent eux-m√™mes cette ville sur la carte. L’un s’appelait Meldau et l’autre Lauffert, du 77e. Ils me donn√®rent m√™me chacun une carte portant leur adresse. L’un d’eux √©tait B√§cker (boulanger) ; ils chant√®rent leurs hymnes nationaux, me firent voir combien la lame de leur ba√Įonnette √©tait aiguis√©e ‚ÄĒ j’y passai m√™me le pouce. Quelques instants apr√®s, arriv√®rent (p.127) cinq ou six autres soldats. Tous ensemble, nous b√Ľmes √† nou¬≠veau et, √† un moment donn√©, tous les soldats se lev√®rent et partirent.

Alors, saisi de crainte d’√™tre trouv√© seul dans une habitation, tandis que je savais tous les autres √† l’√©glise, je pris le parti d’aller rejoindre mes compagnons. J’emportai m√™me mon par¬≠dessus pour couvrir mes enfants pendant la nuit.

En sortant de chez moi, je vis un groupe de soldats pr√®s de la maison d’Olivier Dambremont qu’on venait d’incendier. Je re√ßus un coup de cravache qui fit tomber mon chapeau. Je vou¬≠lais retourner √† l’√©glise, croyant que tout le monde s’y trouvait encore et j’expliquai aux soldats que j’avais re√ßu des Allemands √† qui j’avais donn√© √† boire; mais au lieu de me diriger vers l’√©glise, ils m’envoy√®rent en avant, c’est-√†-dire vers l’H√ītel de Ville en me disant: lauf (cours). Je descendis ainsi toute la rue de Velaine, en passant en face de la maison Descamps o√Ļ je vis les derniers soldats allemands. De l√† jusqu’√† l’H√ītel de Ville, je ne rencontrai plus personne. A cet endroit, o√Ļ je rejoignis l’artillerie en marche, un soldat me prit √† ses c√īt√©s, et c’est ainsi qu’apr√®s avoir re√ßu force coups de pied, coups de poing, coups de fouet, j’arrivai sur la place Saint-Martin. L√† √©taient rang√©s d√©j√†, le long de la Sambre tous les hommes que l’on avait fait sortir de l’√©glise, pendant que j’√©tais chez moi avec les soldats allemands. Il devait √™tre alors huit heures du soir, car il faisait obscur, sauf que les quelques lueurs de l’incendie qui achevait de consumer les maisons avoisinantes envoyaient sur le groupe une lumi√®re rouge et dansante. Je p√©n√©trai dans les rangs, cherchant les amis que j’avais vus √† l’√©glise, entre autres mes deux beaux-fr√®res; au moment o√Ļ j’arrivai sur la Place, des civils criaient d√©j√†: ¬ęGr√Ęce, gr√Ęce!¬Ľ, d’autres: ¬ęVive l’Allemagne!¬Ľ. Puisqu’il fallait crier quelque chose, et sans r√©fl√©chir, je me mis √† dire: Deutschland √Ľber all√©s! la devise des Allemands ; mais d√©j√†, j’entendais les cartouches s’engager dans les chargeurs des fusils ; et puis, les soldats qui se trou¬≠vaient √† huit ou dix m√®tres tiraient.

 

(p.128) Les premiers rangs s’√©croul√®rent ; je me retrouvai tout contre terre, et je sentis imm√©diatement du sang couler sur ma figure, et emplissant mon oreille droite.

On cria : ¬ę Debout ! ¬Ľ, une nouvelle d√©charge et de nouveaux martyrs tomb√®rent.

Je secouai la t√™te du malheureux qui se trouvait au-dessus de moi, il ne r√©pondit plus : il avait √©t√© frapp√© √† mort du pre¬≠mier coup. C’est seulement quand je sentis le sang m’inonder que je me rendis √† l’√©vidence : alors, plus moyen de douter, on nous massacrait…

Apr√®s avoir tir√©, ces soldats sauvages, avec une rage et une f√©rocit√© inou√Įes, arm√©s de leur ba√Įonnette, faisant usage de leur crosse de fusil et d’autres instruments encore, se pr√©cipit√®rent sur le tas de victimes et se mirent en devoir de les achever, J’entendis bien distinctement, √† plusieurs reprises, le bruit que fait un corps lourd qui tombe √† l’eau : c’√©taient des bless√©s ou bien des cadavres que les soldats allemands jetaient √† la Sambre.

Au bout d’un certain temps, ces soldats partirent et l’on n’entendit plus que les cris des malheureux dont les souffrances √©taient indicibles. Chaque fois que j’entendais le pas d’un soldat, je tirais √† moi le cadavre qui m’avait jusqu’alors prot√©g√© et j’appliquais sa figure froide et sanglante sur ma propre figure. A certain moment, bris√© par les fatigues et l’√©motion, je m’en¬≠dormis. On ne saurait rendre les souffrances endur√©es pendant cette nuit. De pauvres bless√©s se tramant p√©niblement parvin¬≠rent les uns dans un champ, les autres dans une grange, l√† o√Ļ on les retrouva du reste apr√®s : ils n’√©taient pas morts, cepen¬≠dant. D’autres, pendant de tr√®s longs moments, suppliaient qu’on les achev√Ęt; plus tard, ceux qui √©taient valides encore, puis√®rent, au moyen de bouteilles, de l’eau √† la Sambre pour donner √† boire aux bless√©s, tortur√©s par la soif.

Peu √† peu, le jour vint ; nous v√ģmes alors, √† contempler cet amas de cadavres et de bless√©s, combien tragique avait √©t√© la sc√®ne qui s’√©tait d√©roul√©e la veille : ici un cr√Ęne vidant sa cer¬≠velle, plus loin une t√™te aplatie compl√®tement; l√† une jambe (p.129) broy√©e, des d√©bris de cervelles et de chair humaine ; partout, des entrailles et du sang.

Nous √©tions donc le dimanche matin. Nous demand√Ęmes au soldat qui nous gardait √† parlementer avec l’officier qui √©tait √† l’√©glise. M. Seron s’avan√ßa et on lui dit que, d√®s que l’officier le pourrait, il viendrait √† nous. Peu d’instants apr√®s, en effet, il arriva. Il dit: ¬ę Vous avez tir√© sur les soldats allemands ¬Ľ. Nous r√©pond√ģmes : ¬ę Non ! nous jurons le contraire ! ¬Ľ A cela, il r√©pondit: ¬ęVous jurez tous mal¬Ľ. Il retourna √† l’√©glise et nous cr√Ľmes que cette derni√®re parole √©tait un nouvel arr√™t de mort contre nous. A partir de ce moment, je perdis tout espoir. C’est alors que commen√ßa pour moi un affreux supplice. Je croyais n’avoir √©chapp√© au massacre de la veille que pour subir le sort des compagnons d’infortune √©tendus √† mes c√īt√©s. Cha¬≠que fois que des groupes de soldats passaient sur la route de Falisolle ou que d’autres groupes venaient camper sur la place, nous nous disions : ¬ę Le moment est arriv√© ! ¬Ľ

II se fit ainsi que, par deux ou trois fois, des groupes de sol¬≠dats s’arr√™t√®rent vis-√†-vis de nous, mais chaque fois ils s’en all√®rent. Cette incertitude prolongeait notre supplice, et nous nous disions : ¬ę Puisqu’il faut mourir, pourquoi nous faire tant attendre? ¬Ľ

Dans la matin√©e, j’avais obtenu l’autorisation d’aller chercher de l’eau au moyen d’un seau, √† une borne-fontaine qui se trouve dans le haut de la Place, pr√®s de l’√©glise et je demandai au sol¬≠dat qui nous gardait, quel sort on nous r√©servait : il me r√©pondit que nous devions √™tre ¬ę bien sages ¬Ľ, que nous ne devions pas essayer de fuir, que nous irions √† Fleurus.

C’est ainsi que la matin√©e se passa dans des alternatives d’es¬≠poir et de d√©sespoir. Vers 10 heures, d’apr√®s ce que je pus juger, nous v√ģmes arriver sur la Place, amen√©s par des soldats, des groupes de civils qu’on avait cherch√©s dans les caves et partout o√Ļ l’on pouvait se cacher. Les femmes et les enfants √©taient gard√©s tout pr√®s de l’√©glise, tandis que les hommes et les jeunes gens √©taient amen√©s pr√®s du tas de cadavres et devant le groupe de maisons qui bornent la Place, √† l’est. A chaque instant, de (p.130) nouveaux groupes venaient grossir le nombre des prisonniers. Ceux-ci faisaient des signes d’adieux √† leurs femmes et √† leurs enfants, gard√©s en face de l’√©glise.

A certain moment, les soldats firent creuser, par les civils qui venaient d’arriver, une grande fosse dans le jardin situ√© le long de la Sambre. Alors, au moyen de planches, on porta dans cette grande fosse les cadavres que l’on arrangea par lits.

Cette besogne termin√©e, les hommes furent de nouveau main¬≠tenus sur la Place jusqu’au moment o√Ļ, plac√©s en rangs, hom¬≠mes, femmes et enfants, sous bonne escorte, se mirent en route par la rue de la Station, la rue Centrale, en passant par l’H√ītel de Ville, jusqu’√† l’√©glise des Alloux.

L√†, au cort√®ge, se joignirent les femmes et les enfants qui y √©taient depuis la veille et, tous ensemble, toujours sous la garde des soldats allemands, on nous conduisit jusqu’√† Velaine. Pr√®s de l’√©glise de ce village, les soldats firent comprendre qu’il √©tait interdit de rentrer √† Tamines avant la fin de la guerre.

 

 

II

Déposition de M. Adolphe Seron

Pendant la nuit du vendredi, j’avais re√ßu chez moi un nombre consid√©rable de soldats et leur avais procur√© ce qu’ils d√©siraient. Parmi eux se trouvait un officier, soi-disant lorrain, qui parlait parfaitement le fran√ßais. Pour me remercier de mon accueil, ce dernier me dit : ¬ę Monsieur, ramassez toutes les valeurs que vous poss√©dez et sauvez-vous. Foutez le camp ¬Ľ (sic). Tout-√†-coup, retentit la sonnerie d’alarme. J’insistai pour avoir un sauf-conduit qui me fut refus√©, et comme je ne faisais pas mine de vouloir partir sans passeport, l’officier commandant me dit : ¬ę Adieu, vous l’avez voulu ¬Ľ. Il pouvait √™tre une heure et demie de la nuit.

Ma maison, situ√©e pr√®s de la gare, a √©t√© incendi√©e dans la matin√©e du samedi ; elle a br√Ľl√© par contact et a re√ßu deux obus.

(p.131) Je m’√©tais, r√©fugi√© chez Mage, maison proche, et j’y √©tais encore vers trois heures de l’apr√®s-midi, le samedi. Cependant je constatai que je serais plus en s√Ľret√© dans ma maison br√Ľl√©e, dont les caves sont tr√®s grandes, et je rentrai chez moi. A ce moment-l√†, des troupes passaient dans Tamines sans discon¬≠tinuer. Vers trois heures et demie des soldats sont encore entr√©s chez moi.

Ma famille √©tait prisonni√®re dans la cave de la maison Mage. Je me demandais ce que j’allais faire pour la d√©livrer, lorsque je vis passer l’officier lorrain que j’avais h√©berg√© la veille. Je sifflai pour l’appeler. 11 se retourna et me pria de le rejoindre. ¬ę Tiens, vous √™tes encore l√†, vous ¬Ľ, dit-il. ‚ÄĒ ¬ę Oui, Monsieur, votre commandant ne m’a pas fait de passeport ; c’est pourquoi je ne suis pas parti. Dites-moi, je vous prie, o√Ļ je puis me rendre pour √™tre en s√Ľret√©. ¬Ľ ‚ÄĒ ¬ę Allez, Monsieur, √† l’√©glise des Alloux ; l√† vous serez en s√Ľret√©. ¬Ľ II m’autorisa √† aller repren¬≠dre ma famille et √† emporter mes bagages.

Madame Durez, et ma femme qui l’accompagnait, ont de¬≠mand√© √† l’officier o√Ļ elles devaient se rendre pour √™tre √† l’abri. ¬ę Allez √† l’√©glise des Alloux ¬Ľ, r√©pondit-il. Nous sommes partis et nous avons march√© sans encombre jusqu’au charbonnage Sainte-Barbe ; les Allemands que nous rencontrions nous lais¬≠saient passer sans nous molester. Au charbonnage, un groupe de soldats nous ont demand√© ce que nous avions dans nos paquets : ¬ę Du linge ¬Ľ, avons-nous r√©pondu. Ils √©taient toujours tr√®s polis, corrects m√™me, si l’on peut dire. Ils n’ont pas poursuivi la visite.

Je suis arriv√© pr√®s de la maison de mon beau-p√®re o√Ļ j’ai essay√© d’entrer. J’en ai √©t√© emp√™ch√© par les soldats qui nous ont intim√© l’ordre d’aller √† l’√©glise des Alloux. Il pouvait √™tre cinq heures et demie du soir. L√†, j’ai retrouv√© une grande partie de la population, hommes, femmes et enfants, qui remplissaient l’√©glise. Ne trouvant plus place dans le vaisseau, je me suis install√© dans le chŇďur : on servait √† la population de l’eau, des biscuits et du pain, mais en tr√®s petite quantit√©. J’ai appris que certaines personnes se trouvaient l√† depuis le matin.

J’√©tais √† peine entr√© dans l’√©glise qu’un Allemand,¬† officier (p.132) apparemment, s’est approch√© du cur√© des Alloux, pr√®s du chŇďur. Il paraissait tout en col√®re. Il lui expliquait que les Allemands avaient perdu beaucoup d’hommes √† Tamines, et faisait des gestes de menace.

Vers sept heures, on a cri√© : ¬ę Tous les hommes dehors ! ¬Ľ On nous a rang√©s quatre par quatre depuis la rue de Ligny jusque vis-√†-vis de l’√©glise, et un tout jeune officier, revolver au poing, a donn√© l’ordre du d√©part. Les soldats nous entouraient, ba√Įon¬≠nette au canon; il y en avait tous les six ou sept m√®tres; j’ai demand√© alors o√Ļ l’on nous conduisait. Un soldat m’a r√©pondu : ¬ę Beaucoup de gens dans l’√©glise, prendre l’air. ¬Ľ

Arriv√©s aux Quatre-chemins, pr√®s de la maison Delattre, un convoi d’artillerie passait, s’√©tendant depuis cet endroit jusqu’√† perte de vue ; dans la rue de la Station, les prisonniers durent marcher sur les d√©bris et √† la file indienne. L√†, plusieurs re√ßu¬≠rent des coups de fouets donn√©s par les canonniers sur leurs si√®ges.

Tandis que nous passions pr√®s de chez Chaltin, la maison br√Ľlait encore. Le convoi d’artillerie s’√©tendait toujours dans la direction de Falisolle.

Arriv√© pr√®s de chez Hennion, je remarquai que des troupes nombreuses d’infanterie √©taient mass√©es sur la place ; elles ou¬≠vrirent leurs rangs pour nous laisser passer dans la direction de la Sambre. On nous rangea : les premiers rangs √©taient √† environ trois ou quatre m√®tres de la Sambre.

J’insiste pr√®s de mon beau-p√®re, que j’avais prot√©g√© jusqu’ici, pour nous jeter √† l’eau ; car je sais nager, et je ne pensais pas qu’on allait nous fusiller : je croyais seulement que nous √©tions prisonniers des Allemands et que nous allions probablement leur servir de paraballe. Mon beau-p√®re, craignant l’eau, ne vou¬≠lut pas se rendre √† mes raisons. J’√©tais absolument √©tranger √† tout ce qui se passait autour de moi. Tout √† coup, j’entends une clameur formidable, et je distingue parmi les cris : ¬ę Assas¬≠sins, fain√©ants, cochons, vive l’Allemagne, vive l’Empereur ! ¬Ľ et je vois que plusieurs civils sautent dans la Sambre. Des sol¬≠dats, remarquant cela, accoururent, ba√Įonnette au canon, le (p.133) long de la Sambre pour maintenir les fuyards. A ce moment, pas un coup de fusil n’avait √©t√© tir√©. Le jour tombait, il allait faire noir. Les soldats allemands se retir√®rent ; √† un coup de sifflet, j’entendis une d√©charge compos√©e de tr√®s nombreux coups de fusil. Je n’ai pas entendu une balle siffler et n’ai pas vu un homme tomber.

Les cris et les clameurs de la foule s’√©lev√®rent de nouveau avec une force toujours croissante. Les Allemands, revenus le long de la Sambre, rendaient la fuite difficile, sinon impossible. Beaucoup de civils se jet√®rent par terre ; les soldats les contrai¬≠gnirent, √† coups de ba√Įonnette, √† se relever, puis rang√®rent les hommes face au mur du jardin voisin.

J’insistai de nouveau aupr√®s de mon beau-p√®re pour l’entra√ģ¬≠ner dans la Sambre ; je me trouvais alors √† peu pr√®s au centre des civils. Je remarquai que les soldats se retiraient √† reculons, l’arme au poing, sur ma droite. A gauche, un peloton compos√© d’une vingtaine d’hommes s’avan√ßait vers la t√™te du groupe des civils en face de la maison du v√©t√©rinaire Broze. Je vis en m√™me temps quelques femmes.

Les soldats √©paul√®rent. Je saisis alors mon beau-p√®re √† bras le corps et voulus le pr√©cipiter dans la Sambre. Or, mon beau-p√®re √©tait tr√®s lourd. Il se d√©battit et, ce faisant, me fit faire demi-tour √† droite, de sorte que j’√©tais √† peu pr√®s face au pont. J’aper√ßus alors un intrument mont√©, m’a-t-il sembl√©, sur tr√©¬≠pied. Je le pris pour un appareil photographique et je me fis la r√©flexion ; ¬ę Tiens, les brigands photographient les Belges au moment o√Ļ ils demandent gr√Ęce ¬Ľ, et tout de suite apr√®s, je me suis dit : ¬ę C’est une mitrailleuse ¬Ľ. Tout ceci a dur√© l’espace de, quelques secondes.

¬ę Jetons-nous √† terre ! ¬Ľ dis-je √† mon beau-p√®re, en l’y pr√©ci¬≠pitant. Au m√™me instant, les fusils partaient et les hommes tombaient, au milieu de toutes les clameurs imaginables. Au coup de sifflet, les soldats en face de la maison Broze tir√®rent d’abord, et tout de suite apr√®s, la mitrailleuse. Celle-ci fonc¬≠tionna pendant un certain temps qui s’a sembl√© plusieurs mi¬≠nutes. On en entendait distinctement le ¬ętac-tac ¬Ľ.

(p.134) La plupart des civils, au signal, s’√©taient jet√©s par terre. M. Arthur Fauvelle, qui se trouvait √† mes c√īt√©s, tomba sur moi : il avait la t√™te travers√©e d’une balle, qui est sortie par l’oreille gauche.

J’√©tais donc par terre, les jambes couvertes de morts ; mon corps se trouvait entre les jambes d’Eug√®ne Ledoux, mort. Je me suis cach√© au moyen de Fauvelle le mieux que j’ai pu, en faisant le moins de mouvements possible ; c’est dans cette posi¬≠tion que j’ai pu entendre et voir √† diff√©rentes reprises les soldats allemands parcourir le champ du carnage et s’acharner sur les malheureux civils, mourants ou bless√©s.

Il pouvait être huit heures et demie.

Le calme r√©gnait et n’√©tait troubl√© que par les lamentations et les cris des bless√©s. J’entendis alors, surpris, qu’il restait des survivants au massacre, entre autres, mon beau-p√®re. Une demi-heure apr√®s, je distinguai √† la lueur des incendies un groupe de soldats se trouvant pr√®s de l’√©curie de M. Broze. Est arriv√©, sur ces entrefaites, un autre groupe de soldats et j’entendis murmurer autour de moi avec un accent de soulagement : ¬ęTiens, voil√† la Croix-Rouge; nous allons √™tre soign√©s¬Ľ. A ce moment, je relevai l√©g√®rement la t√™te et il me parut, en effet, remarquer que ces soldats √©taient sans armes et tenaient en main des instruments autres que des fusils. Les voyant appro¬≠cher, je m’enfon√ßai la t√™te vers le sol. L’un d’eux s’approche d’un bless√© et lui demande s’il est gri√®vement atteint. Celui-ci r√©pond: ¬ęA l’√©paule gauche¬Ľ, et lui demande de l’eau. Le soldat lui en promet, ce qu’entendant, d’autres bless√©s s’em¬≠pressent de faire la m√™me demande. Les soldats s’approchent alors et, pour leur donner √† boire, pr√©cipitent les malheureux dans la Sambre. C’est ainsi qu’une vingtaine d’hommes furent jet√©s dans la rivi√®re. Ces soldats √©taient arm√©s de barres de fer, de pi√®ces de bois, etc.

D’autres soldats, venant de la direction du pont, explor√®rent le champ de carnage et achev√®rent tous ceux qui leur parais¬≠saient √™tre encore en vie. C’est √† ce moment que le malheureux Fauvelle, mort d√©j√†, eut la t√™te fendue.

(p.135) Soudain, quelques coups de fusil, pr√©c√©d√©s d’un coup de canon, se firent entendre. Un bless√© cria : ¬ę A moi, Fran√ßais ! ¬Ľ Les soldats se pr√©cipit√®rent vers le pont et tout rentra dans le calme. Il pouvait √™tre neuf heures du soir.

Au bout d’un certain temps, je relevai la t√™te pour m’assurer qu’aucun soldat ne montait la garde parmi nous. Je constatai que pas un n’√©tait visible aux environs. Le silence n’√©tait troubl√© que par les cris sauvages que poussaient les Allemands sur la route de Falisolle. Je pus alors causer avec mon beau-p√®re et je constatai malheureusement qu’il avait perdu la raison. Je fis des efforts surhumains pour me d√©gager les jam¬≠bes et je ne pus y parvenir. Au bout d’un laps de temps qui me parut √™tre long, j’entendis des bless√©s demander √† boire. Je reconnus, √† sa voix, M. Labarre qui leur donnait de l’eau.

Epuis√© de fatigue, d’√©motions, de faim, de soif, ayant presque perdu la notion de moi-m√™me, je m’endormis.

Le jour paraissait √† peine, lorsque je m’√©veillai. Je promenai ma main derri√®re moi : je touchai une t√™te toute chaude, br√Ľ¬≠lante. Je demandai qui c’√©tait ; une voix r√©pondit : ¬ę Pierre Gouthi√®re ¬Ľ. Je m’informai s’il √©tait bless√©. ¬ę Oui, me r√©pond√ģt-il, √† la jambe ¬Ľ. Son voisin, Ars√®ne Malonne, qui √©tait couch√© sur moi, √©tait aussi vivant. Dans l’entretemps, mon beau-p√®re pr√©tendit qu’il avait le pied coup√© et me demanda de le d√©gager. Je demandai √† Pierre Gouthi√®re s’il ne pourrait pas se soulever un peu et, en m√™me temps, soulever le cadavre qui reposait sur mes jambes. Apr√®s m’avoir suppli√© de ne pas bouger, Pierre se rendit √† mon d√©sir. Je pus avec son aide d√©gager la jambe droite, puis la jambe gauche. Aussit√īt redress√©, j’inspectai l’horizon : j’aper√ßus quelques soldats pr√®s du porche de l’√©glise et une sentinelle faisant les cent pas sur le pont.

Me voil√† debout au milieu des cadavres ! Le jour se levait, et je regardais ce qui se passait. Ne remarquant plus aucune attitude hostile, je m’empressai de d√©gager mon beau-p√®re. Je constatai avec plaisir qu’il ne portait aucune blessure grave. Je lui conseillai de se frictionner un peu les jambes et de se promener (p.136) pour r√©tablir la circulation du sang et, √† ce moment-l√† il paraissait avoir recouvr√© la raison.

Entendant des conversations et du bruit, des bless√©s deman¬≠d√®rent √† boire, entre autre, mon ami Charles Decocq. J’allai puiser dans mon chapeau de l’eau √† la Sambre, parmi les cada¬≠vres des noy√©s, et c’est les mains teintes de sang que je leur pr√©sentai √† boire. En renouvelant une seconde fois la m√™me manŇďuvre, je remarquai des bouteilles vides et m’en servis au lieu du chapeau. Plusieurs bless√©s √©taient mourants et me de¬≠mand√®rent de leur amener un pr√™tre.

Je me mis en devoir de satisfaire √† leur demande et trouvai M. l’abb√© Docq, mais il √©tait mort. Il avait la bouche ouverte, et je constatai qu’il avait une blessure √† la gorge; il devait √™tre mort avant d’avoir re√ßu cette blessure, car il n’y avait pas de sang sur sa soutane.

Quelques pas plus loin, je remarquai le cadavre de M. le cur√© des Alloux. En m√™me temps j’apercevais le bord de la soutane d’un autre pr√™tre : ayant remu√© quelques corps, je reconnus M. le vicaire des Alloux. Je lui demandai s’il √©tait bless√© et s’il √©tait en √©tat de se lever, car des mourants r√©clamaient son minist√®re. ¬ę Je crois que oui, me r√©pondit-il, mais avec votre aide, car je suis bless√© ! ¬Ľ

Pour l’aider √† se lever, je dus d√©placer quelques cadavres. Je rencontrai un corps chaud, face contre terre, qui tenait par le bras l’abb√© Donnet. Je l’interrogeai : ¬ę Tiens, c’est toi, l√†, F√©licien (j’avais reconnu le bossu Sadone) que fais-tu l√†? ¬Ľ. ¬ę Je suis mort ! ¬Ľ dit-il en wallon. Je dus employer la force pour d√©gager M. le Vicaire ; je le conduisis pr√®s des mourants qui avaient r√©clam√© ses soins, puis le ramenai √† sa place.

Je retournai pr√®s de mon ami Charles Decocq et constatai que la vie l’abandonnait. Je le pris dans mes bras et pendant ce temps j’entendis comme le bruit de la chute d’un corps dans l’eau : ne voyant plus mon beau-p√®re sur la rive, je courus vers la Sambre, mais trop tard ! Il avait disparu dans les flots, pris d’un acc√®s de fi√®vre chaude; on l’en a retir√© quelques jours plus tard.

(p.137) Je revins à mes blessés.

Nous voil√† arriv√©s entre six et six heures et demie du matin. A la demande de quelques compagnons, je me d√©cidai √† m’a¬≠dresser au corps de garde qui se tenait pr√®s de l’√©glise. Je pris en main mon mouchoir tout teint√© de sang et je l’agitai pour indiquer mon intention au poste. Arriv√© √† quelque distance, je fus couch√© en joue, et on me dit : ¬ę Le commandant va ve¬≠nir. ¬Ľ II s’√©coula un certain temps, puis je vis un grand et bel homme, me paraissant √™tre un officier, s’avancer vers nous. La plupart des survivants, √† son approche, cri√®rent ¬ę gr√Ęce ¬Ľ et voulurent tous parler √† la fois. S’adressant √† ces malheureux : ¬ę Vous √©tiez ici, hier soir? ¬Ľ Sur la r√©ponse affirmative, il dit: ¬ę Je ne vous crois pas, montrez-moi vos blessures ¬Ľ. Il dut se rendre √† l’√©vidence. Pour toute r√©ponse : ¬ę Vous avez tir√© sur nos soldats, dit-il, vous resterez tous ici ¬Ľ. Je me suis ensuite approch√© de lui et lui ai demand√© de l’eau pour soigner les bless√©s. Il me r√©pondit: ¬ę II n’y a pas de bless√©s, ici ¬Ľ et il disparut, s’en retournant comme il √©tait venu.

Alors, vers sept heures et demie, est arriv√© un m√©decin alle¬≠mand de la Croix-Rouge qui m’accorda de l’eau propre pour les bless√©s et chargea M. Steinier, accompagn√© d’un soldat, d’aller en chercher √† la pompe, pr√®s de l’√©glise. Tous les valides, alors, se m√™l√®rent de soulager les bless√©s.

Depuis le matin, les Allemands amenaient tous les civils qu’ils trouvaient encore, hommes, femmes et enfants et les parquaient pr√®s du caf√© Steinier en face de l’√©glise. On amena, pour tenir compagnie √† ces malheureux, environ deux cents femmes et enfants, qui pouvaient contempler le monceau de cadavres.

Vers dix heures, des hommes, au nombre de cent cinquante √† deux cents, furent amen√©s, et on les massa en face des ruines de la maison Loriaux. Le spectacle qui s’offrait √† la vue de ces pauvres gens qui ne savaient pas ce qui s’√©tait pass√© la veille, √©tait affreux. Sur une longueur d’environ cinquante m√®tres, une largeur de cinq √† six m√®tres, √©taient √©tendus le long de la Sam-bre plus de quatre cents cadavres et bless√©s, gisant dans toutes les positions, les uns le cr√Ęne ouvert laissant √©chapper la cervelle (p.138), les autres d√©figur√©s; d’autres encore dont le ventre ouvert laissait √©chapper les entrailles ; et au milieu de ce tas de cada¬≠vres, des hommes, des amis, circulant parmi ces d√©bris humains.

J’avais vu arriver sur la place, vers huit heures, un soldat que je pris pour un sous-officier ; il me paraissait plus humain, ayant les yeux pleins de larmes. Tandis que je circulais parmi les bless√©s, j’essayai d’entrer avec lui en conversation. C’est ainsi qu’il m’apprit qu’un rapport avait √©t√© adress√© √† l’Etat-Major demandant de ne plus fusiller les survivants de ce massacre, et que la r√©ponse arriverait vers midi. Il me promit, sous le sceau du secret, de me communiquer la r√©ponse ; et, comme je parais¬≠sais en douter, il me montra son chapelet. Dans l’esprit des Alle¬≠mands, nous √©tions des fanatiques, et cette id√©e explique com¬≠ment il me montra son chapelet, pour m’inspirer confiance. Il prit sa gourde et en donna √† boire √† plusieurs bless√©s, puis tira de sa giberne des galettes qu’il distribua; comme je lui demandais si l’on pouvait fumer, il alla chercher des cigares et nous les offrit. Furieux de la compassion qu’il t√©moignait aux bless√©s, les soldats qui se trouvaient pr√®s de l’√©glise, le re√ßurent avec des gestes et des cris que nous pr√ģmes pour des menaces. Ce qui ne l’emp√™cha pas de venir me dire vers midi que nous ne serions plus fusill√©s et que nous serions dirig√©s vers Fleurus o√Ļ nous serions libres.

Vers onze heures, plusieurs officiers allemands vinrent sur la place et, s’adressant √† M. Gustave Moriam√© qui comprenait l’allemand, lui expliqu√®rent que les civils qui se trouvaient pr√®s de chez Loriaux devaient creuser une fosse dans le jardin Steinier, situ√© pr√®s de la Sambre, pour y enterrer les morts, ajoutant que l’on soignerait ensuite les bless√©s l√©g√®rement, s’ils √©taient sages et que l’on devait emmener les autres pr√®s de l’√©glise o√Ļ √©tait creus√©e une petite tranch√©e. Dans cette tran¬≠ch√©e, se tenaient en ce moment quelques soldats allemands arm√©s de fusils dont les canons √©taient dirig√©s sur les civils pr√®s de chez Loriaux, faisant toujours mine de les fusiller.

On creuse une grande fosse. Celle-ci achevée, les morts furent transportés par les civils valides sur des planches de deux à trois (p.139) mètres de longueur, ce qui produisait un balancement sinistre et augmentait la difficulté du transport. Le vieux curé de St-Martin fut contraint de conduire un cadavre sur une brouette.

On jetait, on culbutait, on faisait rouler les cadavres dans la fosse o√Ļ ils √©taient rang√©s par un civil qui √©tait au fond. Comme ce civil se plaignait de la t√Ęche inhumaine qu’on lui imposait, de manipuler des cadavres pleins de sang, d√©figur√©s, un m√©decin qui se trouvait sur le bord de la fosse a tap√© sur sa montre en disant : ¬ę C’est la guerre, heure de Monsieur a. sonn√©, heure de Madame aussi. ¬Ľ

Cette sinistre besogne dura jusque environ une heure. Pen¬≠dant ce temps, une table dress√©e au milieu de la place √©tait entour√©e d’officiers et de m√©decins sablant le Champagne.

Depuis huit heures du matin, plusieurs pelotons de soldats, dont certains de la Croix-Rouge, venaient faire l’exercice sur la place.

Aussi presque tous les civils, ignorant la confidence qui m’a¬≠vait √©t√© faite le matin par le sergent, ou refusant d’y croire, pensaient √† tout moment que leur derni√®re heure √©tait arriv√©e. C’est ainsi qu’en pr√©vision de leur ex√©cution, beaucoup se sont confess√©s aux pr√™tres.

La triste besogne √©tait termin√©e. Les femmes et les enfants remplis d’effroi avaient assist√© √† cette lugubre op√©ration.

Une escouade de civils fut ensuite détachée pour aller recher­cher les cadavres carbonisés dans les immeubles Hennion et Mombeek.

Vers quatre ou cinq heures, les hommes furent confondus avec les femmes et encadr√©s de soldats ba√Įonnette au canon. Le cort√®ge s’√©branla √† travers les d√©bris fumants des maisons, par la route de Velaine, dans la direction de Fleurus. Il grossissait, chemin faisant, de tous les autres civils arr√™t√©s et parqu√©s en diff√©rents endroits. En passant pr√®s de l’√©glise des Alloux, i! s’augmenta de la multitude des femmes et des enfants qui y √©taient enferm√©s. Toute la population de Tamines fut ainsi con¬≠duite √† Velaine sous une escorte de ba√Įonnettes. Traversant le bois, on fit lever les mains aux prisonniers, tandis qu’on

(p.140)

tirait deci-del√† des coups de feu. Les malheureux croyaient tou¬≠jours qu’on allait les tuer dans le bois.

Cette foule d’environ trois mille personnes fut lib√©r√©e √† Ve-laine, localit√© de deux mille cinq cents √Ęmes, o√Ļ elle d√Ľt chercher abri et nourriture, beaucoup √©tant rest√©s sans boire ni manger depuis vingt-quatre heures. L’effroi, la d√©moralisation de ces malheureux avait atteint un tel degr√© qu’√† l’annonce de leur lib√©ration, plusieurs se mirent √† crier encore ¬ę Vive l’Allema¬≠gne ! ¬Ľ

 

III. Déposition de M. Emile Leroy

C’est le samedi 22 ao√Ľt 1914, jour n√©faste, √† jamais inoublia¬≠ble.

Vers trois heures et demie du matin, je suis obligé avec ma famille, de fuir précipitamment de chez moi en présence des incendies qui dévorent les maisons voisines. Tout le quartier de la rue de la Station et celui de la rue de Falisolle sont en feu ; les soldats allemands des 76e et 77e régiments, mettent le feu aux quatre coins de la localité.

Je me r√©fugie dans la cave d’une maison situ√©e aux Alloux. Vers six heures et demie du soir, je suis forc√© par les soldats allemands de quitter mon abri et de me rendre √† l’√©glise des Alloux. L’√©glise et les √©coles y attenant sont d√©j√† bond√©es de monde : hommes, femmes, enfants se lamentent et se deman¬≠dent anxieusement ce qu’il va advenir de nous tous.

Nous sommes bient√īt fix√©s ; soudain, un commandement bref retentit : ¬ę Tous les hommes √† la porte ! ¬Ľ et, dans la confusion g√©n√©rale, malgr√© les cris, les plaintes, les pleurs des enfants, des m√®res et des √©pouses, on nous pousse dehors.

Par rang de quatre hommes, on se met en route; c’est ainsi, qu’escort√©s par les soldats allemands, revolver au poing, on nous dirige vers le bas du village. Tout le long du chemin, l’artillerie allemande est arr√™t√©e, et, √† notre passage, les soldats (p.141) nous lancent les √©pith√®tes les plus grossi√®res, nous crachent √† la figure et nous frappent de nombreux coups de fouet et de crosse de fusil. En passant dans la rue de la Station, nous sommes oblig√©s d’escalader des tas de d√©biis fumants ; plu¬≠sieurs se br√Ľlent s√©rieusement aux jambes.

Enfin, nous arrivons sur la place Saint-Martin, situ√©e pr√®s de la Sambre ; il est alors sept heures et demie environ. L√†, un fort contingent de soldats arrang√©s en ¬ę gradins ¬Ľ ; il y en a partout, m√™me sur le chemin qui conduit au pont de Sambre, o√Ļ plusieurs mitrailleuses sont install√©es.

Notre groupe qu’on peut √©valuer √† pr√®s de six cents hommes, sans d√©fense, et parmi lesquels des vieillards de quatre-vingt-quatre ans et des adultes de quatorze √† quinze ans, est partag√© en deux pelotons ; on nous injurie √† nouveau ; on nous fait crier : <; vive l’Allemagne! vive l’Empereur! ¬Ľ, et tout √† coup le com¬≠mandant donne des ordres ; un coup de sifflet retentit et une p√©tarade bien nourrie d√©chire l’air; les soldats viennent de d√©charger leurs armes sur le groupe de droite ; la mort a d√©j√† fait des victimes. (Voir page 6¬£.)

Quand l’aube para√ģt, que les premi√®res lueurs du jour me permettent de voir, je suis √©pouvant√© devant le spectacle ter¬≠rifiant que s’offre √† mes yeux. Ce que je vois, oh ! pourrai-je jamais le d√©crire? Des cadavres et toujours des cadavres cou¬≠ch√©s p√™le-m√™le ; des corps sans t√™te et des t√™tes √† moiti√© em¬≠port√©es ; des cr√Ęnes ouverts d’o√Ļ s’√©chappe la cervelle ; des membres bris√©s, d√©chiquet√©s et emport√©s, des plaies b√©antes. Horreur, horreur !…

Voil√† le tableau qu’il m’est donn√© de contempler pendant des heures ; plus encore, car le dimanche matin, plusieurs bless√©s expirent sous mes yeux. Je tiens ici √† reconna√ģtre et √† signaler le d√©vouement de M. l’abb√© Donnet, vicaire des Alloux, qui, mal¬≠gr√© ses graves blessures, nous encouragea tous, prodigua des paroles consolantes aux bless√©s et donna l’absolution in extre¬≠mis aux mourants.

Le matin, un officier allemand vint contempler avec un sourire (p.142) narquois la belle besogne faite par ces hordes barbares; il nous reprocha d’avoir tir√© sur les soldats (ce qui est archifaux, je le proclame hautement). Apr√®s lui avoir jur√© que pareille chose ne s’√©tait pas produite, il nous r√©pondit; ¬ęVous jurez tous mal ; restez-la ! ¬Ľ

Comme vous voyez, nous n’√©tions pas encore fix√©s sur notre sort. Bon nombre de civils, hommes, femmes, enfants sont amen√©s sur la place ; on parle encore de les fusiller.

Enfin, vers trois heures les Allemands font enlever les cada¬≠vres par les civils qui vont les ¬ę enfouir ¬Ľ p√™le-m√™le dans un jardin avoisinant la place, o√Ļ une grande fosse a √©t√© creus√©e, toujours par les civils.

Vers quatre heures du soir (donc vingt-et-une heures apr√®s le massacre), on commence √† transporter les bless√©s qui, pour la plupart sont d√©pos√©s dans l’√©glise de St-Martin, transform√©e en Croix-Rouge.

Quant √† moi, je suis oblig√© de marcher seul et de me rendre par ordre des soldats √† la ferme Couvreur, √† moiti√© incendi√©e, qui se trouve pr√®s de l’√©glise. Je reste deux jours couch√© sur le plancher sans manger et sans recevoir aucun soin. Nous n’avons plus alors qu’un m√©decin √† Tamines, M. le docteur L√©onard Defosse, qui est forc√© de soigner les bless√©s allemands avant nous.

Finalement, M. le Docteur Defosse peut me recevoir chez lui, o√Ļ il me soigne tr√®s bien: j’atteste bien haut son d√©voue¬≠ment pour tous les bless√©s.

C’est bien par miracle, avouons-le, que j’√©chappe √† cette v√©ritable destruction humaine, o√Ļ plus de trois cents hommes sont tu√©s. Mon regrett√© beau-p√®re, Benoni Culot, √Ęg√© de soixan¬≠te-huit ans, moins heureux que moi, tomba frapp√© √† mort sous les coups de ces v√©ritables assassins.

Et vous qui lirez ce r√©cit, vous vous demanderez peut-√™tre comment il se fait qu’apr√®s avoir v√©cu ces heures terribles, je l’ai pas perdu la raison.

 

(p.143)

IV

Déposition de M. Louis Lardinois

 

Nous √©tions rest√©s dans nos caves toute la journ√©e du samedi 22 ao√Ľt ; vers quatre heures, des coups de crosse de fusil furent donn√©s dans la porte de la maison et firent voler les vitres en √©clats. Des amis, qui s’√©taient r√©fugi√©s chez nous, M. Bur-niat √† son fils, ‚ÄĒ tu√©s tous deux quelques heures apr√®s √† la fu¬≠sillade, ‚ÄĒ se pr√©cipit√®rent vers la porte du fond et s’enfui¬≠rent dans le jardin. Nous suiv√ģmes, entra√ģn√©s par l’exemple. Entre notre maison et la maison voisine, il y a un espace libre : des soldats, nous ayant aper√ßus, se mirent √† tirer sur nous quatre ou cinq coups de feu. Un officier s’avance sur le terrain, √† cheval, revolver au poing et nous force de nous joindre au groupe de civils captifs qui attendaient devant la maison. Nous part√ģmes ainsi vers l’√©glise en compagnie de ces Taminois dont le nombre pouvait s’√©lever √† une centaine, tous du voisinage.

A l’√©glise, o√Ļ nous arriv√Ęmes parmi les premiers, l’afflux des civils commen√ßait. Nous nous ass√ģmes ; on parla, ne soup√ßon¬≠nant pas ce qui allait arriver; un soldat me disait que la raison de ce rassemblement √©tait la crainte du bombardement fran√ßais.

A certain moment, mon oncle Baudry qui est fermier (mort ensuite dans la fusillade), me dit qu’il d√©sirait aller donner un peu de fourrage √† ses b√™tes, et je m’adressai √† un officier, lui demandant l’autorisation de sortir : il consentit et nous fit escor¬≠ter par deux soldats. En sortant de l’√©glise, un monsieur qui s’exprimait en allemand, discutait, pr√®s du porche, avec une esp√®ce de sergent, et j’entendis distinctement celui-ci qui disait : ¬ę Die Zivilisten haben geschossen ¬Ľ. A quoi, l’interlocuteur et moi, nous r√©pond√ģmes : ¬ę Das ist nicht moglich, alle Flinten waren auf dem Stadthaus ¬Ľ. De fait, tous les fusils avaient √©t√© remis √† l’H√ītel de Ville contre r√©c√©piss√©. Ce bout de conversa¬≠tion me fit supposer qu’on allait punir la population de Tamines.

Lorsque nous arriv√Ęmes chez mon oncle, l’un des soldats me (p.144) fit arr√™ter, avant de mettre le pied sur le seuil de la/maison, et me dit: ¬ę Si des Fran√ßais sont ici cach√©s, ou si un seul coup de fusil part de la maison, en quelques minutes, je mets tout en flammes ¬Ľ, et il tapa sur sa cartouchi√®re pour indiquer qu’elle √©tait fournie. Apr√®s que nous e√Ľmes soign√© les b√™tes, mon oncle et moi rev√ģnmes √† l’√©glise toujours escort√©s des dieux soldats. Les civils arrivaient toujours.

Vingt minutes après le cortège se formait.

L’ordre retentit : ¬ę Tous les hommes dehors ! ¬Ľ Quatre par quatre, mornes, la t√™te basse, silencieux, nous sort√ģmes enfilant la rue de Velaine, flanqu√©s de deux cordons de fantassins et de quelques cyclistes allant et venant tout le long du cort√®ge.

Pr√®s de l’H√ītel de Ville, un charroi d’artillerie se d√©roulait, comme un ruban sans fin jusqu’√† la route de Falisolle. Notre cort√®ge prit la rue Centrale, incendi√©e, et arriva dans les d√©bris fumants de la rue de la Station. Ce qui restait libre de la route, c’est-√†-dire la partie √† droite, √©tait occup√© par le convoi d’artillerie, le reste √©tait encombr√© par les fa√ßades √©crou¬≠l√©es, fils √©lectriques, ferrailles, pierres, briques; le tout formant des tas in√©gaux et sur√©lev√©s que les malheureux escort√©s n’es¬≠caladaient qu’avec peine. Et les artilleurs, assis sur leurs cais¬≠sons, prenaient plaisir √† ce man√®ge ; si parfois l’un des civils, apr√®s avoir p√©niblement franchi un monceau de ruines, ralen¬≠tissait son allure afin de reprendre un peu haleine, un violent coup de fouet lui cinglait la figure ou lui ceinturait les reins, tandis que de la bouche de ces monstres s’√©chappaient ces mots, accompagn√©s du rire √©pais de la brute satisfaite : Schneller, Schweinhunde! (Plus vite, cochons!). Plusieurs re√ßurent aussi des coups de crosses de fusil. Pour ma part, je re√ßus un coup de fouet dans la nuque.

Je dois ajouter que, devant la maison Moreau, un officier avait dit √† Lucien et √† Jules : ¬ę Les gamins ne viennent pas, sortez des rangs ! ¬Ľ et mes deux fr√®res √©taient sortis, rebrous¬≠sant chemin par la rue de Velaine, dans l’intention de retourner √† l’√©glise ; plus loin, un soldat les a fait rentrer dans le groupe : c’est ainsi que, sur la Place, nous √©tions s√©par√©s.

(p.145) Lorsque j’arrivai, on criait d√©j√† : ¬ę Vive l’Empereur ! ¬Ľ et ¬ęVive l’Allemagne ! ¬Ľ. J’entendis aussi; ¬ę Deutschland √ľber alles! ¬Ľ. Je me rappelle que des commandements ont √©t√© donn√©s alors √† voix br√®ve et que les soldats ont commenc√© √† armer leurs fusils : en remarquant cela, je me souviens aussi que les clameurs se sont chang√©es en une immense supplication : ¬ę Gr√Ęce, gr√Ęce ! ¬Ľ et ce cri a cess√© brusquement quand le coup de sifflet a retenti. Pendant qu’on criait ¬ę gr√Ęce ¬Ľ et que les soldats armaient les fusils, les civils √©tant plac√©s le long de la Sambre, des soldats ont divis√© le groupe en deux. A mon avis, cette section en deux pelotons avait pour but de mieux diriger le tir des soldats, car je pense qu’ils tir√®rent d’abord sur le groupe extr√™me le long du mur au premier coup de sifflet. Je n’ai pas entendu crier : ¬ę Debout ! ¬Ľ et si on l’a cri√©, ce doit √™tre entre la premi√®re et la seconde fusillade.

Pendant qu’on armait les fusils, j’ai distinctement entendu l’abb√© Docq dire √† ses voisins √† tr√®s haute voix ; ¬ę Mes amis, cette fois-ci, je crois que √ßa va chauffer : je vais vous donner l’absolution g√©n√©rale ¬Ľ. Tout de suite apr√®s, le premier coup de sifflet a √©t√© donn√©. (Voir page 51.)

Ces deux soldats se retirèrent immédiatement et quelques instants après, un clairon qui devait se trouver près de chez Hennion lança trois notes comme un rappel, et les soldats qui avaient tiré et achevé les blessés se retirèrent se dirigeant, par le pont, vers Falisolle.

Il y eut un moment de r√©pit pendant lequel je n’ai rien pu voir. (Voir page 56.)

J’ai continu√© ainsi √† ramper √† travers les pr√©s des Haz jus¬≠qu’au talus du chemin de fer que je r√©ussis √† escalader sur le ventre, la pente √©tant tr√®s douce. Je traversai le chemin de fer en face de la remise des locomotives. Je m’engageai dans le raccordement de la fonderie Mathy et gagnai par l√† la campa¬≠gne. Je me dirigeai de l√† vers le ch√Ęteau Liesens, qui achevait de br√Ľler, en passant √† gauche du cimeti√®re. J’entrai dans la (p.146) maison du cocher de M. Liesens, o√Ļ je me reposai : la maison √©tait d√©serte. Vers la fin de la nuit, je me dirigea/vers Moigne-l√©e o√Ļ je r√©ussis √† atteindre l’√©cole des SŇďurs, et ou je fus pans√©. Le lendemain, je fus transport√© sur brancard √† Tamines, √† la Croix-Rouge de la rue des Alloux o√Ļ ne se trouvaient que des Allemands.

A l’h√īpital de la rue des Alloux, √©tait sojgn√© un lieutenant allemand qui √©tait bless√© √† l’avant-bras gauche et qui affirmait que cette blessure avait √©t√© produite par une d√©charge de fusil de chasse. Il √©tait furieux contre les civils et disait √† tout mo¬≠ment : Schlechte Zivilisten! Je n’ai pas vu le plomb de chasse, mais sa blessure √©tait large. Il avait √©t√© bless√© √† l’attaque du pont, le soir; il avait √©t√© impossible de voir le civil…

Pendant la seconde salve de la fusillade, j’ai entendu dis¬≠tinctement le tac-tac d’une mitrailleuse qui tirait sur nous.

 

  1. Déposition de M. Franz Van  Heuckeloom

Le vendredi 21 ao√Ľt, j’√©tais parti Vers huit heures pour me rendre √† mon bureau. Les gens croyaient que les Allemands arrivaient : je suis retourn√© chez moi. Dans la matin√©e, nous sommes partis avec la famille Fondu par la rue des Alloux et nous nous sommes arr√™t√©s au caf√© Chaltin, pr√®s du pont du chemin de fer, gard√© par les artilleurs de la Garde civique de Charleroi. Au loin, √† Auvelais, on voyait les obus √©clater et les maisons br√Ľler.

De l√†, nous sommes retourn√©s chez nous par le m√™me chemin et nous nous sommes couch√©s dans la prairie, d’o√Ļ nous voyions les obus √©clater dans l’eau de la Sambre. Nous sommes descen¬≠dus √† la cave de chez Fondu losrqu’on a dit que les Allemands approchaient et enlevaient le drapeau de l’√©glise des Alloux. Un quart d’heure apr√®s les Allemands descendaient la rue.

(p.147) Nous nous sommes alors r√©fugi√©s dans la cave de Madame veuve Labarre o√Ļ n√ßus sommes rest√©s toute la nuit.

Le samedi, nous avons vu, par les soupiraux, des civils qui passaient accompagn√©s de soldats, remontant vers l’√©glise. Vers quatre heures un\ Allemand est entr√© dans la maison et s’est mis √† boire et √† funier. Une heure apr√®s, un autre Allemand est venu dire qu’il fallait tous remonter pour se mettre en s√©curit√© dans l’√©glise des A√éloux : avant de nous y rendre, je suis rentr√© chez moi, accompagn√© d’un soldat, pour prendre des vivres, du lait et du pain pour les petits enfants.

A l’√©glise, les Allemands, parlant des pr√™tres, disaient qu’ils les pendraient : ils les appelaient : Erzspitzbuben. Comme je les d√©fendais, en affirmant qu’ils √©taient bons, ils ont dit que moi aussi j’appartenais √† leur cat√©gorie.

Je ne quittai pas l’√©glise ; les Allemands entraient portant des bouteilles de liqueur, des caisses de biscuits qu’ils avaient d√©¬≠rob√©es dans les magasins et qu’ils distribuaient √† la population : √† un moment donn√©, d√©bord√© par les petits enfants qui pre¬≠naient eux-m√™mes des raisins, un soldat a jet√© la caisse √† terre et l’a pi√©tin√©e; en m√™me temps, il tirait un coup de revolver dans l’√©glise pour effrayer les gens.

Pendant ce temps, M. le Cur√© faisait le tour de l’√©glise avec un Allemand, ouvrant les confessionnaux, montrant que per¬≠sonne n’y √©tait cach√©. A certain moment, les Allemands ont fait sortir les petites filles qui pouvaient se passer des soins mater¬≠nels, pour aller √† l’√©cole des SŇďurs. Le bruit courait que les hommes avaient re√ßu l’ordre de sortir de l’√©glise pour se rendre √† l’√©cole des Fr√®res, parce qu’on √©tait trop nombreux √† l’√©glise.

Je me rangeai donc dans le cortège pour descendre vers la place.

Au moment o√Ļ nous sortions de l’√©glise, la maison d’Olivier Dambremont br√Ľlait en plein. Les Allemands, munis de bidons √† p√©trole, essayaient de mettre le feu √† une table chez Delattre : ce doit avoir √©t√© en vain, car la maison n’a pas br√Ľl√©.

Sur le parcours, je n’ai pas √©t√© maltrait√©; mais j’ai constat√© qu’on frappait les civils et qu’on les injuriait.

(p.148) Rue de la Station, les maisons du fond flambaient encore. Nous avons d√Ľ marcher sur les d√©bris. Sur la Place, on nous a align√©s par quatre de profondeur, plus ou moins’r√©guli√®rement.

A ce moment, j’ai entendu un officier qui nous accusait d’a¬≠voir tir√© sur les soldats, il nous traitait de l√Ęches, et il disait que nous m√©ritions une peine exemplaire. On √©tait arriv√© l√† depuis quelques minutes qu’on n’avait pas encore tir√©. Des civils criaient : ¬ę Gr√Ęce pour les petits enfants ! Si vous avez piti√© de nous, vous remporterez la victoire, etc. ¬Ľ.

C’est alors probablement qu’on a tir√©. Je ne sais plus ce qui se passa alors. (Voir page 58.)

Chaque fois que les Allemands venaient, on se couchait √† plat, puis, une fois qu’ils √©taient partis, on relevait la t√™te. On devenait un peu plus hardi ; on se redressait tout doucement.

Les Allemands ne sont plus revenus vers nous de la nuit.

Pendant la seconde partie de la nuit les bless√©s qui √©taient tortur√©s par la soif, imploraient leurs compagnons valides, de¬≠mandant √† boire. A ce moment, un bless√© se tra√ģna jusqu’√† la Sambre et remplit une bouteille dont il donna √† boire aux bless√©s: j’en ai bu une petite gorg√©e. Ce bless√© a √©t√© puiser de l’eau une seconde fois.

Au matin, j’ai vu MM. Seron et Labarre qui soutenaient M. le vicaire des Alloux pour aider √† confesser ceux qui le d√©siraient. Quelqu’un est all√© chercher de l’eau √† la borne-fontaine pr√®s de l’√©glise. L¬Ľes Allemands ont apport√© un demi pain et des biscuits.

Un jeune soldat s’est approch√© d’un bless√©, lui souleva dou¬≠cement la t√™te et le fit boire ; il lui donna ensuite une galette. Le soldat branlait la t√™te de piti√©. Un officier s’est alors avanc√© vers lui et l’a grond√© de s’√™tre approch√© du bless√©.

Vers neuf heures, un m√©decin allemand est arriv√©, accompa¬≠gn√© d’un jeune soldat qui parlait fran√ßais, et demanda quelqu’un qui s√Ľt l’allemand. Je me pr√©sentai. Il expliqua qu’une estafette √©tait partie √† l’Etat-major, afin de savoir ce qu’on allait faire de nous. Dans deux heures, ajoutait-il, nous conna√ģ¬≠trions la r√©ponse, nous serions fix√©s sur notre sort, √† savoir si (p.149) nous serions fusill√©s ou remis en libert√©. Je lui demandai alors ce qu’il fallait faire en attendant la r√©ponse ; il donna la per¬≠mission de fumer, de rester debout, mais d√©fendit de circuler de droite et de gauche et de faire du bruit.

Pendant ce temps, un groupe de soldats s’√©tait arr√™t√© √† une dizaine de m√®tres de nous : quelques-uns employ√®rent leur temps √† nettoyer leurs fusils et leurs ba√Įonnettes avec du sable, et nous les montraient en ricanant.

Un officier, passant, nous interpella et, comme nous affirmions que personne n’avait tir√©, il nous dit avoir vu la maison d’o√Ļ les coups partaient.

Lorsque nos deux heures d’attente furent pass√©es, j’essayai de m’approcher de l’officier ; mais chaque fois, il fit signe de la main que je ne pouvais pas avancer.

Les civils arrivaient, dans l’entretemps, de chez les Fr√®res. On obligea les hommes √† creuser la fosse dans le jardin pr√®s de la Sambre.

J’ai vu des soldats qui arrachaient les portes et les fen√™tres aux maisons du c√īt√© de l’√©glise, pour en faire des civi√®res. Le deuxi√®me groupe de civils devaient transporter les morts √† la fosse. Comme l’op√©ration √©tait lente, on prit, pour aider au transport, les civils qui avaient creus√© la fosse, puis les sur¬≠vivants du massacre.

Tandis qu’ensuite on transportait les bless√©s, un sous-officier cherchant un civil √† qui pouvoir parler en allemand, je l’abor¬≠dai. La conversation m’ayant amen√© √† lui montrer la photo¬≠graphie de ma femme, il me dit que lui aussi √©tait mari√©, depuis un an. Je lui expliquai combien c’√©tait malheureux d’√™tre ainsi arrang√©, mais lui, il pr√©tendait que c’√©tait un ch√Ętiment m√©rit√© parce que nous avions tir√© sur les Allemands. Je lui affirmai ?; plusieurs reprises que nous n’avions pas tir√©. ‚ÄĒ Je suis rest√© tout le temps avec lui, jusqu’au moment o√Ļ nous sommes arriv√©s √† Velaine. ‚ÄĒ C’est ainsi que je visitai l’ambulance √©ta¬≠blie √† l’√©glise Saint-Martin o√Ļ se trouvait une femme bless√©e et des soldats allemands et fran√ßais, rang√©s les uns √† c√īt√© des au¬≠tres. Mon sous-officier faisait des passeports pour les femmes (p.150) qui n’√©taient pas de Tamines, afin de leur permettre de retour¬≠ner chez elles. Il disait qu’on allait √©vacuer Tamines, parce que la population √©tait mauvaise et qu’il allait passer beaucoup de troupes : de la sorte, les civils ne pourraient plus tirer sur les soldats. C’est alors que nous avons appris qu’on nous condui¬≠rait √† Fleurus.

Lorsque le travail d’inhumation fut termin√© et les bless√©s enlev√©s, on permit aux hommes de se m√™ler au groupe des fem¬≠mes et des enfants, retenus pr√®s de l’√©glise. Je compris alors qu’on ne nous fusillerait plus, parce qu’il √©tait impossible, me disais-je, que l’on fusill√Ęt des femmes.

Dans le bois de Velaine, les Allemands tiraient √† droite et √† gauche, faisant croire que c’√©taient les civils, mais il √©tait impos¬≠sible qu’il y e√Ľt des civils dans le bois.

A Velaine, on apprit que nous √©tions libres, que nous pou¬≠vions aller jusqu’√† Gembloux, mais pas rentrer √† Tamines. L’Allemand qui m’accompagnait m’a dit que nous pourrions re¬≠tourner √† Tamines dans quatre ou cinq jours, mais non pas ensemble, par petits groupes.

 

  1. Déposition de M. François Lavis

 

J’ai √©t√© fait prisonnier vers deux heures et demie dt l’apr√®s-midi, le samedi 22 ao:il, rue de l’Ile; on nous a (vuduits √† l’√©glise des Alloux et avant d’y arriver, vers le terril du Vieux Hasard, ‚ÄĒ il √©tait environ quatre heures, ‚ÄĒ on nous a fait pr√™ter serment que nous ne tirerions plus sur les Allemands ; nous avons d√©clar√© que nous n’avions jamais tir√© et que ne us ne tirerions pas encore.

Arriv√©s √† l’√©glise des Alloux, nous avons re√ßu √† manger et on a distribu√© des bonbons aux enfants. Vers six heures et demi, on a fait sortir les femmes et les enfants pour les mettre √† (p.151) l’√©cole des SŇďurs, et, vers sept heures, on nous a fait √©vacuer l’√©difice sans nous faire savoir o√Ļ nous allions,

Le long du chemin, les soldats braquaient toujours leurs uvolvers et leurs fusils sur nous. Arriv√©s place de la Gare, on nous a fait serrer les rangs pour passer sur les d√©bris des b√Ęti¬≠ments √©croul√©s. En face de la pharmacie Croussc, mon fils, √Ęg√© dt- quinze ans, a re√ßu √† la figure, un coup de cravache ‚ÄĒ dont ii a port√© la marque six mois ‚ÄĒ et il me dit ; ¬ę Papa, j’ai attra¬≠p√© un coup de cravache ¬Ľ. Je lui ai dit de prendre ] atieiice.

Sur la place, on nous a fait mettre en rangs de quatre et on nous a fait crier; ¬ę Vive l’Empereur, Vive l’Allemagne! ¬Ľ. Ces cris nous ont √©t√© command√©s par un officier. Alors, on nous a fait retourner vers la Sambre, puis on nous a fait faire derpi-tour pour √™tre face √† l’√©glise. On nous a partag√©s en deux groupes pour former deux pelotons de fusill√©s; la section a eu lieu √† peu pr√®s en face du tamis du jeu de balle. Le comman¬≠dant a siffl√© alors et la fusillade a commenc√©.

J’ai vu tomber les hommes et je pensais que c’√©tait une pa¬≠rade… On nous a fait avancer pr√®s des premiers cadavres. L√†, j’ai fait coucher mon fils et je me suis blotti pr√®s de lui. Cela a dur√© l’espace d’une minute. Le coup de sifflet retentit encore : les coups de fusil recommencent et les hommes tombent √† nou¬≠veau.

Nous entendons les soldats crier : ¬ę Debout ! ¬Ľ On nous rele¬≠vait √† coups de ba√Įonnette et de crosse de fusil : on entendait les cris de douleur des bless√©s et des hommes qu’on remettait sur pied.

J’ai demand√© √† mon fils s’il n’√©tait pas bless√© : il m’a r√©pondu que non et me posa la m√™me question. (Voir page 58.)

Le dimanche matin, je sortis du canal et me promenai dans la cour de la Glacerie. De temps en temps, on venait nous dire qu’il fallait se sauver parce qu’on recherchait les rescap√©s de la fusillade. Le soir, on me fit coucher sur la chaufferie de la Glacerie o√Ļ je fis s√©cher mes habits, et, vers trois heures du (p.152) matin, on est venu me dire que mon fils √©tait sauv√© ; c’√©tait pour me r√©conforter, car j’avais pleur√© toute la nuit.

Le lundi matin, je me rendis au charbonnage Saint-Roch et on me demanda de travailler. J’ai fait sept jours sur quatre, travaillant donc nuit et jour, et, le jeudi, je suis retourn√© chez moi, o√Ļ j’ai retrouv√© ma femme qui rentrait de sa captivit√© √† Velaine. Le lendemain, je suis all√© revoir mes enfants √† Ve-laine et ne les ai plus quitt√©s. Mon fils √©tait rentr√© √† Velaine, apr√®s avoir √©chapp√© √† la fusillade en se jetant √† l’eau avec moi.

 

 

VII. Déposition de M. Lucien Lardinois

 

Vers quatre heures de l’apr√®s-midi du samedi 22 ao√Ľt, les Allemands sont venus frapper chez nous ; on est all√© voir par le soupirail de la cave et nous avons constat√© qu’il y avait d√©j√† sur l’autre accotement de la rue un rassemblement d’une centai¬≠ne de personnes sous escorte. Nous avons essay√© de nous √©chap¬≠per par une issue de la cave donnant sur le jardin ; un soldat a tir√© sur nous et un officier √† cheval nous a coup√© la retraite par le passage voisin. A cette vue, nous avons d√Ľ nous rendre et nous ranger avec les autres. Nous f√Ľmes les derniers qui furent pris de cette bande. Mon fr√®re Louis parlementa en allemand au sujet de maman et de grand’m√®re qui re√ßurent la permission de retourner dans la cave.

Nous part√ģmes √† l’√©glise o√Ļ se trouvaient d√©j√† des civils qui avaient √©t√© pris depuis le matin et qui avaient √©t√© plac√©s devant les canons √† Grogneaux. Alors ce fut un afflux continuel de civils dans l’√©glise. A certain moment, l’√©difice √©tait comble. Les enfants pleurant, car ils avaient faim et soif, les Allemands apport√®rent, des magasins qu’ils pillaient aux environs de l’√©gli¬≠se, des caisses de raisin sec, des bonbons, des biscuits, qu’ils distribu√®rent √† tout le monde. Comme la multitude ne faisait que cro√ģtre, les femmes et les enfants durent se rendre √† l’√©cole (p.153) des SŇďurs. Sur l’autel se trouvait la sacoche contenant le Saint Sacrement, que M. le Cur√© avait d√©pos√©e l√† apr√®s l’avoir port√©e avec lui pendant toute la matin√©e ; plusieurs se confess√®rent. A ceux qui avaient demand√© √† un soldat allemand ce qu’on allait faire de nous, celui-ci r√©pondit qu’on allait bombarder Tamines, except√© l’√©glise; alors Louis demanda, vu le danger, la permission de retourner √† la maison pour ramener √† l’√©glise ma m√®re et marraine. Louis partit avec un soldat et ‘revint √† l’√©glise avec elles. Mon oncle Baudry, qui √©tait avec nous et dont le b√©tail avait besoin d’√™tre soign√©, demanda s’il ne pour¬≠rait pas aller lui donner du fourrage. Louis l’accompagna, escort√© encore de deux soldats.

Pendant tout le temps que nous √©tions √† l’√©glise, nous som¬≠mes rest√©s assis, nous avons mang√© des provisions que maman avait apport√©es. On parlait tout haut, on causait librement; on ne savait et ne soup√ßonnait rien de ce qui allait arriver, on √©tait effray√© de la situation, d’autant plus que pr√®s de l’√©glise, deux maisons √©taient en train de br√Ľler.

Imm√©diatement avant de partir, arriva un officier qui entra furieux dans l’√©glise, gesticulant comme un fou ; il s’adressa √† M. le Cur√© en allemand et cria tr√®s fort : je ne sais pas ce qu’il lui dit. M. le Cur√© avait l’air terrifi√©. Il appela dans l’√©glise, par son pr√©nom, quelqu’un qui savait l’allemand. Celui-ci ne devait pas y √™tre, car personne ne r√©pondit.

Peu apr√®s, l’ordre fut donn√© que tous les hommes sortent de l’√©glise. Le bruit courait que les soldats, auxquels on demandait pourquoi on faisait sortir les civils, r√©pondaient que c’√©tait sim¬≠plement pour faire des tranch√©es, qu’eux √©taient fatigu√©s et qu’ils devaient se reposer : les civils feraient les tranch√©es √† leur place.

On nous fit mettre en rangs, au fur et √† mesure que nous sortions de l’√©glise : nous f√Ľmes rang√©s par quatre et le cort√®ge se dirigea par la rue de Velaine vers le centre du village. Au moment o√Ļ nous sortions de l’√©glise, le ch√Ęteau Liesens com¬≠men√ßait √† br√Ľler ; l’incendie ne battait pas encore son plein.

Presqu’en face de chez Moreau, un officier nous vit tous deux,

(p.154) Jules et moi (mon fr√®re Jules avait treize ans et moi j’en avais quinze) et nous dit: ¬ę Les enfants hors des rangs! ¬Ľ. Nous sor¬≠t√ģmes des rangs, et nous allions retourner √† l’√©glise rejoindre maman, lorsqu’un peu plus loin un soldat nous fit reprendre place dans le cort√®ge : c’est ainsi que nous nous trouv√Ęmes s√©¬≠par√©s de p√®re et de Louis.

Aux environs de chez Moreau encore, tra√ģnait la queue d’un convoi d’artillerie avec des sentinelles. C’est √† partir de l√† que notre colonne fut tout √† fait form√©e, ayant, √† gauche, un cordon de troupes dont les hommes s’espa√ßaient de cinq en cinq m√®tres, et √† droite, des v√©hicules de plus en plus nombreux. Pr√®s de l’H√ītel de Ville, nous nous rend√ģmes compte que c’√©tait vrai¬≠ment de l’artillerie.

D√®s que le cort√®ge fut arriv√© pr√®s du convoi d’artillerie, les soldats injuri√®rent les civils et les frapp√®rent √† coups de fouet et de crosse de fusil. Plus on avan√ßait, plus on nous obligeait √† marcher vite : ¬ę Los, los ! ¬Ľ disaient les soldats.

Avant d’arriver dans la rue de la Station, un vieillard √©tant incapable de tenir le pas du cort√®ge, les soldats le firent soutenir par deux hommes jusqu’√† la place.

Dans la rue de la Station, les d√©bris des maisons incendi√©es s’amoncelaient des deux c√īt√©s. D√®s l’entr√©e de la rue, le cort√®ge des civils dut monter sur les d√©combres fumants, tandis que l’artillerie occupait la partie libre du chemin. Dans le bas de la rue, les maisons √©taient encore en feu; il nous fallait donc tra¬≠verser la rue pleine de fum√©e, et nous d√Ľmes courir encore plus vite, car on sentait la chaleur des incendies.

On arriva sur la place o√Ļ l’on se dirigea imm√©diatement vers la Sambre ; on nous fit mettre tout le long de la rivi√®re. On nous parla en allemand, mais je n’ai rien compris ; quand nous arri¬≠v√Ęmes, nous qui formions la queue du cort√®ge, on criait : ¬ę Vive l’Allemagne ! ¬Ľ.

Devant nous, √©taient √©chelonn√©es trois lignes de tirailleurs √† une distance de quinze √† vingt m√®tres. Alors, je me suis rendu compte qu’on allait nous tuer: j’ai demand√© l’absolution √† M. le Cur√©. M. l’abb√© Docq, de son c√īt√©, pronon√ßa ces paroles :

(p.155) ¬ę Mes amis, je crois que √ßa va chauffer, je vais vous donner l’absolution g√©n√©rale ¬Ľ. M. le Cur√© donna lui aussi l’absolution que plusieurs avaient demand√©e.

Comme je me doutais de ce qui allait se passer, je me suis plus ou moins tenu baiss√©, et au coup de sifflet, je me suis laiss√© tomber avant les autres qui, eux, sont tomb√©s sur moi. Je me trouvais au milieu du groupe. Plusieurs d√©charges ‚ÄĒ au moins deux ‚ÄĒ ont √©t√© tir√©es, et chacune a au moins dur√© une demi-minute.

Il s’est √©coul√© un temps que je ne saurais pas appr√©cier, mais qui ne doit pas avoir √©t√© tr√®s long, apr√®s lequel des soldats doivent √™tre venus achever les bless√©s, car j’ai entendu comme des coups de massue, et la plainte des bless√©s. (Voir page 60.)

Lorsque fut parti celui qui √©tait bless√© √† l’√©paule et qui √©tait .√Ļ c√īt√© de Georges Mouyard, j’avais place pour glisser la t√™te, que j’ai soulev√©e, et j’ai vu quelques lumi√®res pr√®s de l’√©glise : ceci se passait apr√®s l’ach√®vement.

Sur le matin, j’ai entendu des cris tr√®s per√ßants, et on m’a dit plus tard que c’√©tait M. Descamps qui, pris de folie, s’√©tait jet√© √† l’eau.

Peu √† peu, au bruit de certaines voix, je levai la t√™te et je constatai alors l’√©tendue du massacre et l’horreur du spectacle. Il y avait √† ma gauche, pr√®s du poteau t√©l√©graphique, le tas le plus √©pais de cadavres, tas dans lequel je reconnus l’abb√© Docq, dont le buste avait √©t√© manifestement retir√© d’en dessous, sur k- sommet du monceau : vraisemblablement, il avait √©t√© achev√© dans cette posture. Il portait dans la gorge, sur le c√īt√© droit, une tr√®s large blessure : elle n’√©tait pas pleine de sang. J’ai examin√© ceci de pr√®s, apr√®s m’√™tre lev√©.

Alors, je vis M. Labarre qui avait √©t√© puiser, dans une bou¬≠teille, de l’eau de la Sambre, et √† sa demande, j’allai √† mon tour chercher de l’eau pour les bless√©s. Ce n’est que plus tard que les Allemands vinrent apporter de l’eau potable dans un gobelet en √©tain ; puis, on apporta un pain et demi dans une corbeille, dans laquelle se trouvaient des miettes de biscuits, (p.156) C’est √† peu pr√®s √† ce moment-ci qu’eut lieu le premier entre¬≠tien de M. Franz Van Heuckeloom avec le m√©decin major. M. Van Heuckeloom demanda ce qu’on avait l’intention de faire de nous. Le m√©decin r√©pondit qu’il n’en savait rien, mais qu’on le saurait dans deux heures, car on venait d’envoyer un soldat √† l’√©tat-major dans le but de savoir quel serait notre sort.

Avant cela, un officier √©tait venu devant le tas de cadavres et avait dit: ¬ę Vous avez tir√© sur les soldats allemands ¬Ľ. Tout le monde nia, et il affirma une fois encore que nous avions tir√© sur les soldats allemands ; nous ni√Ęmes de nouveau et jur√Ęmes que nous n’avions pas tir√©: ¬ę Vous ne savez pas jurer ¬Ľ, dit-il en terminant et il recommanda de rester l√†.

Depuis un moment, on arr√™tait les quelques civils venant de la route de Falisolle, d’Oignies et d’Auvelais, et on les parquait devant l’√©glise Saint-Martin.

Il y avait deux sentinelles sur le talus pr√®s du pont. Je venais de donner √† boire √† M. Delsauveni√®re, qui se trouvait pr√®s du pont ‚ÄĒ il est mort de ses blessures ‚ÄĒ lorsque la sentinelle m’appela et me demanda mon √Ęge et si j’√©tais bless√©; il savait quelque peu de fran√ßais, et moi un peu d’allemand. Je lui dis que mon fr√®re de treize ans √©tait l√† et qu’il √©tait bless√© ; il de¬≠manda aussi si d’autres adolescents n’√©taient pas bless√©s, ajou¬≠tant que les jeunes gens de quinze √† dix-neuf ans √©taient soign√©s imm√©diatement par les Allemands. Il dit encore : ¬ę Si quelqu’un d’entre vous tente de s’enfuir, je le fusillerai ¬Ľ. Il me renvoya et me promit de revenir. En effet, vingt minutes apr√®s, il revint et me fit signe d’aller vers lui. Je dis √† mon fr√®re de venir aussi et √† deux autres jeunes gens qui n’√©taient pas bless√©s : Marcellin Dullier (quatorze ans) et Ernest Thomas (seize ans). Nous all√ʬ≠mes rejoindre le groupe des femmes en face de l’√©glise. Celles-ci √©taient venues de chez les Fr√®res, et leur foule s’√©tait augment√©e de celles de Falisolle et d’ailleurs. Mon fr√®re bless√© se rendit √† l’ambulance de l’√©glise.

Je venais d’arriver chez les femmes, lorsque l’une d’entre elles s’√©vanouit : imm√©diatement, les Allemands lui apport√®rent une chopine de vin, un Ňďuf et du pain. Alors, ils donn√®rent √† (p.157) manger aux autres femmes et aux enfants : j’en ai eu √† mon tour. Plus les hommes qui se trouvaient devant la maison Broze √©taient nombreux, et plus les femmes √©taient agit√©es, pensant qu’on allait fusiller leurs maris. Ceux-ci renvoy√®rent √† leurs femmes les petits bagages qu’ils avaient emport√©s avec eux et leur porte-monnaie. Plusieurs femmes demand√®rent la permis¬≠sion d’aller dire au revoir √† leurs maris : on l’accorda √† certaines et on la refusa √† d’autres. Comme beaucoup d’entre elles fai¬≠saient cette demande, on la leur refusa d√©finitivement.

C’√©taient des pleurs, des lamentations, des adieux d√©sesp√©r√©s ; beaucoup montaient sur des chaises prises dans une maison voisine qui n’√©tait pas compl√®tement incendi√©e, pour voir leur p√®re ou leur mari ; on se faisait adieu de la main, bien qu’un officier ait toujours r√©p√©t√© depuis midi qu’on ne les fusillerait plus. A moi-m√™me √©galement il l’assura. Les hommes devant la maison Broze ne le savaient pas. Le m√™me officier disait qu’on allait partir √† cinq kilom√®tres de Tamines, ce que sachant, des femmes demand√®rent la permission d’aller chercher chez elles quelques objets indispensables : elles partirent accompagn√©es d’un soldat.

Pendant tout ce temps, on proc√©dait √† l’enterrement des morts.

Vers cinq heures, on commen√ßa √† amener √† l’ambulance de l’√©glise les bless√©s de la fusillade ; quelques-uns all√®rent dans la maison √† droite de l’√©glise.

Apr√®s cela, on organisa le cort√®ge afin de se rendre √† Velaine. Hommes, femmes et enfants, m√™l√©s, tout le monde partit sous escorte. En face de l’√©glise des Alloux, les femmes qui s’y trou¬≠vaient, furent jointes au d√©fil√©.

Celui-ci s’avan√ßa jusqu’au bois de Velaine ; au milieu du bois, quelques coups de feu √©clat√®rent; on s’affola; on leva les bras, pensant qu’on allait √™tre fusill√©. Puis le cort√®ge poursuivit sa route jusqu’√† la place de Velaine. Le chef des Allemands d√©¬≠clara aux premiers rangs du groupe que nous √©tions libres et la nouvelle se r√©pandit parmi la foule. Nous ne pouvions pas re¬≠tourner √† Tamines avant les huit jours.

 

(p.158)

VIII. Extraits de  la déposition  de M.  Henri Joret

 

… Arriv√© dans la rue de la Station, je dus demander l’aide de M. F√©licien Nam√®che, afin de pouvoir escalader les d√©bris des maisons √©croul√©es. Un soldat ayant voulu, un peu plus bas, me donner un coup de fouet, je l’√©vitai. M’√©tant √©cart√© du groupe, pour me garantir du coup, je perdis tout contact avec ce groupe et arriv√© en face de chez M. Hennion je me trouvai dans une dr√īle de situation.

Ayant perdu de vue ce groupe d’hommes je ne savais si je devais me diriger vers le pont de Sambre ou vers l’√©glise pour le retrouver. Ayant aper√ßu, √† la lueur de l’incendie qui achevait de consumer la maison de M. Achille Chaltin, une ouverture entre les troupes plac√©es en bas du talus de la route de Falisolle et celles plac√©es du c√īt√© de l’√©glise, je m’y engageai et y trouvai mes compagnons d’infortune.

Je me pla√ßai dans le groupe situ√© du c√īt√© du Pont, par cons√©¬≠quent le deuxi√®me. Mon arriv√©e tardive m’emp√™che de rapporter les pr√©liminaires de la fusillade. Ce que je puis dire, c’est que au moment o√Ļ je venais d’arriver, les soldats commenc√®rent √† faire crier; ¬ęVive l’Empereur!¬Ľ ¬ęVive l’Allemagne!¬Ľ et employant les moyens forts, faisaient r√©p√©ter ces cris.

C’est alors que, dans un moment de r√©volte et de d√©fi, je criai : c Vive la France ! ¬Ľ, voulant par l√† prouver aux soldats fran¬≠√ßais, s’il en restait des cach√©s de l’autre c√īt√© de l√† Sambre, qu’on protestait contre ce qu’on nous for√ßait de crier.

Un de mes amis, plac√© √† mes c√īt√©s, m’ayant fait remarquer que c’√©tait ¬ę Vive l’Allemagne ! ¬Ľ qu’il fallait crier et que j’allais me faire fusiller, je lui r√©pondis : ¬ę Crie, si tu veux, mais avant cinq minutes tu vas √™tre fusill√© aussi ! ¬Ľ.

C’est alors que, toute clameur ayant cess√©, se firent les pr√©¬≠paratifs d’ex√©cution du premier peloton. On entendit alors des malheureux demandant gr√Ęce, mais tout √† coup une d√©charge de (p.159) mousqueterie √©clata et ces pauvres martyrs tomb√®rent. Le cri de : ¬ę Relevez-vous ! ¬Ľ retentit quelques minutes apr√®s. Le temps ne leur fut pas donn√© de le faire ; √† peine l’ordre √©tait-il prononc√© et avaient-ils essay√© de l’ex√©cuter que la mitrailleuse fauchait ceux qui avaient √©chapp√© aux effets de la fusillade. J’ai tr√®s bien distingu√© le bruit saccad√© de cette mitrailleuse plac√©e derri√®re moi, sur la route de Falisolle.

En pr√©sence d’une telle situation, on cria dans le deuxi√®me groupe: ¬ęCouchons-nous! ¬Ľ. Ce que nous f√ģmes. Les soldats vinrent alors nous faire relever et avancer dans la direction des troupes plac√©es √† l’autre extr√©mit√© de la Place, du c√īt√© de l’√©glise. Ce que voyant, on cria : ¬ę A la Sambre ! A la Sam-bre ! ¬Ľ. Voyant la situation d√©sesp√©r√©e, je me dirigeai de ce c√īt√©, bien d√©cid√© √† me jeter √† l’eau et √† me laisser couler √† fond ; mais arriv√© √† environ deux m√®tres du bord de la Sambre, la r√©flexion me vint : je pensai √† ma petite famille et √† mes parents et je m’arr√™tai. C’est alors que me croisant les bras, je me dis: ¬ę A la garde de Dieu et de N.-D. de Lourdes ¬Ľ. Je ressentis en ce moment un choc √† la t√™te, du c√īt√© gauche : une balle m’avait atteint. ¬ę Je n’ai rien ¬Ľ, me dis-je et me jetant derri√®re un monticule √† peu pr√®s de la longueur d’un homme, je fis le mort.

J’√©tais √† peine par terre que je sentis qu’un soldat posait le pied sur moi et tirait sur les civils qui essayaient de se sauver √† la nage. Je distinguai m√™me les cris de ces malheureux qui, bless√©s par les coups de feu qu’on tirait d’un peu partout sur eux, demandaient du secours et se noyaient.

Combien de temps ce soldat resta-t-il dans cette position?…

Dimanche 23 ao√Ľt, neuf heures vingt du matin. (Plus de douze heures apr√®s la fusillade!)

Je me retrouve debout entre la ferme de M. Gilson et la dépendance en face, à environ 150 mètres du lieu du massacre.

Comment suis-je là?

Je sais que quelque chose d’anormal s’est pass√©, que je dois me m√©fier des casques √† pointe ; mais mes id√©es sont confuses.

(p.160) La ferme et ses d√©pendances sont en partie incendi√©es. Que signifie cela? Mais les exigences de mon estomac me rappellent √† la r√©alit√©: J’ai soif, j’ai faim. Je cherche imm√©diatement dp quoi me d√©salt√©rer.

Ne trouvant rien √† la porte, j’entre dans la ferme. Le feu a d√©truit tous les meubles du rez-de-chauss√©e. Je trouve dans un bassin de l’eau qui a servi √† nettoyer la vaisselle; j’en bois, mais l’estomac ne peut supporter ce liquide. Je trouve enfin une cafeti√®re contenant environ deux tasses de caf√©, lequel fut bien vite absorb√©. N’ayant plus trouv√© dans la maison de quoi √©tan-cher ma soif et assouvir ma faim, je me dirigeai vers le jardin, o√Ļ je cueillis des groseilles et des poires.

Voulant atteindre les poires, je m’aper√ßois qu’un soldat monte la garde dans le sentier qui va dans les pr√©s. Je me jette par terre et je m’avance en rampant, afin de ramasser quelques fruits Lombes.

La nuit suivante, les Allemands vinrent voler des poules √† la ferme, car j’entendis celles-ci crier…

 

 

IX.

Extraits de la déposition de M. Louis Lorette

 

… Nous arriv√Ęmes enfin sur la place Saint-Martin. L√†, on nous pla√ßa par rangs de six, √† dix pas de la Sambre et paral¬≠l√®lement √† la rive, sur toute la largeur de la Place. Un cordon de troupes fut dispos√© en face de nous, √† environ trente pas. Comment retracer l’angoisse qui √©treignait nos cŇďurs? Devoir mourir sans aucune arme pour se d√©fendre ! Oh ! comment ou¬≠blier jamais ces horribles tortures?

L’officier commandant prend alors la parole ; il nous reproche d’avoir tir√© sur ses soldats et nous accuse d’√™tre des francs-tireurs. Il nous engage alors √† crier: ¬ę Vive l’Empereur! ¬Ľ, ce que l’on fait, pensant apitoyer ce tigre.

Tout √† coup, on entendit un coup de sifflet, suivi d’une d√©charge (p.161) formidable. Quel instant!… On n’entendait plus que des cris de douleur et des g√©missements !

Je venais d’√©chapper √† la premi√®re fusillade : une balle m’avait seulement √©rafl√© la tempe et je remerciais Dieu de m’avoir √©pargn√© ! Il n’en √©tait pas de m√™me de mon pauvre p√®re : √† la premi√®re d√©charge, ,il avait re√ßu une balle √† l’√©paule ! Faisant demi-tour, il me dit: ¬ę Je suis touch√©, Louis ¬Ľ. Je le tire par le buste ; en m√™me temps une deuxi√®me balle lui tra¬≠verse les reins. Il tombe en poussant un grand cri : je me laisse tomber sur lui.

Une minute s’√©tait √† peine √©coul√©e, que j’entends le clique¬≠tis des fusils que l’on recharge. Au m√™me instant, on crie : ¬ę Debout ! ¬Ľ. Je regardai mon p√®re : il ne donnait plus signe de vie. Je me d√©gageai et, rampant, j’arrivai au bord de la Sambre. Je me relevai et me jetai tout habill√© dans la rivi√®re. J’allais atteindre la rive droite, lorsque j’entendis des balles siffler √† mes oreilles. Je plongeai, pour remonter √† la surface un peu plus loin : je vis √† ce moment plusieurs t√™tes qui √©mer¬≠geaient. Je revins alors en amont en poussant sur la droite et j’abordai pr√®s d’un pr√© de M. Gilson. En arrivant au milieu de la Sambre, ma vigueur m’avait abandonn√© et je coulai √† pic. A cet instant supr√™me, je rassemblai mes forces et je revins √† la surface. J’avais d√©j√† bu beaucoup d’eau et mes oreilles bourdonnaient. J’avais cependant conscience de ma situation et je me r√©signai en disant :

¬ę Sainte Vierge Marie, je suis pr√™t quand vous voudrez ; mais, si vous m’accordez la gr√Ęce de sortir vivant, je vous promets telle chose ¬Ľ.

Je me sentis arm√© d’une nouvelle force et je parvins √† gagner le bord de la Sambre. Je me dissimulai dans les roseaux, en dessous d’un buisson. Pr√®s de moi, √† ma gauche, j’entends re¬≠muer quelque chose. Effray√©, j’√©tends le bras et je sens une jambe. Je demande tout bas: ¬ę Qui est l√†? ¬Ľ. On ne me r√©¬≠pond pas. Je pose une seconde fois la question. On me fait signe de ne rien dire. J’entendis alors des pas √©touff√©s au-dessus (p.162) de moi, sur la berge, et je compris le mutisme de mon voisin. Quand on n’entendit plus rien, il se fit conna√ģtre : c’√©tait M. An-drianne, peintre, de la rue du Coll√®ge. Nous rest√Ęmes deux heu¬≠res et demie √† trois heures dans l’eau : notre t√™te seule d√©passait.

Je remontai un des derniers. Nous longe√Ęmes la Sambre, √† l’exception de Ren√© Michaux, qui, malgr√© nos instances, ne voulut pas quitter la rive. Pendant que nous traversions la prairie, nous entend√ģmes le galop d’un cheval : c’√©tait proba¬≠blement un soldat qui cherchait les fugitifs. Le brouillard, assez dense, nous d√©roba √† sa vue. Lorsqu’il nous eut d√©pass√© et que nous n’entend√ģmes plus rien, nous gagn√Ęmes la ¬ę Blanchisse¬≠rie ¬Ľ, et nous nous couch√Ęmes dans un champ de betteraves, le long de la haie, jusque deux heures du matin. Nous √©tions l√† √†, peine d’une demi-heure que nous entend√ģmes marcher dans notre direction. Nous regard√Ęmes et v√ģmes un homme s’appro¬≠cher de nous ; il se pencha au-dessus de la haie sans nous aper¬≠cevoir, et il continua son chemin. Nous n’avons jamais su qui il √©tait, ni o√Ļ il allait.

Vers deux heures du matin, les troupes vinrent installer des pi√®ces d’artillerie sur le remblai qui aboutit au pont du Ternia. Ce remblai fait face √† l’endroit o√Ļ nous nous trouvions cach√©s. M. Mouton fit observer que notre situation devenait critique, que les Allemands allaient diriger leur feu sur Arsimont et que, si les Fran√ßais ripostaient, nous serions expos√©s au danger. Nous nous enfu√ģmes donc par la rue du Trou de l’Enfer. Tou¬≠tes les portes √©tant ferm√©es, nous nous engage√Ęmes dans les jardins : au petit bonheur, j’escaladai un grenier situ√© au-dessus d’une remise, derri√®re l’habitation de Jules Michaux. J’√©tais assez bien cach√©, mais je n’√©tais pas tranquille. J’avais le pres¬≠sentiment que quelque danger me mena√ßait encore. N’y tenant plus, je descends de ma cachette et j’escalade le mur de cl√īture du ch√Ęteau de M. Lambiotte. Je fr√©mis encore en songeant dans quelle sourici√®re j’√©tais tomb√© : le ch√Ęteau √©tait occup√© par un √©tat-major allemand. Me dissimulant de mon mieux, je longeai le mur et, m’aidant d’un appareil de t√©l√©graphie sans fil qui (p.163) se trouvait l√†, j’escaladai de nouveau le mur et retombai dans la propri√©t√© de M. Defosse, occup√©e par M. Sohier, percepteur des T√©l√©graphes.

Au moment o√Ļ j’escaladais le mur, j’aper√ßus des soldats alle¬≠mands qui arrivaient au petit grenier que j’avais quitt√© quel¬≠ques instants auparavant.

Je n’oublierai jamais la bont√© et la sollicitude de M. et de Mme Sohier. Ils me procur√®rent du linge et me firent changer d’habits. Ils mirent m√™me √† ma disposition des v√™tements de leur fils et enfant unique Fernand, jeune lieutenant tomb√© le 6 ao√Ľt d√©j√†, devant l’ennemi, √† Li√®ge. Je leur racontais ce qui venait de se passer, quand nous entend√ģmes heurter violemment √† la porte : c’√©taient des soldats allemands qui nous ordonn√®rent de les suivre. Ainsi, au moment o√Ļ je me croyais sauv√©, j’√©tais de nouveau prisonnier. J’avais √©chapp√© √† la mort, √† force de courage et de volont√© ; en serait-il encore de m√™me aujour¬≠d’hui?…

Mme Sohier, ne voulant pas laisser partir son mari seul, nous accompagna, M. Sohier, qui parle tr√®s bien l’allemand, de¬≠manda aux soldats ce qu’on allait faire de nous. On lui r√©pond qu’on va nous conduire sur la Place. Nous partons ‚ÄĒ nous √©tions environ un douzaine ‚ÄĒ : cinq minutes plus tard nous arri¬≠vions sur la Place.

Pr√®s de la ferme Couvreur, se trouvaient une centaine de femmes et d’enfants. Quelques-unes d’entr’elles, apprenant que j’√©tais un rescap√© de la veille, me demandaient comment j’avais fait pour m’enfuir. Je fis un effort surhumain pour ne pas me trahir et, feignant de ne pas entendre, je continuai mon chemin sans r√©pondre ; et tout √† coup, devant mes yeux, s’√©talait un tableau que je n’oublierai jamais. Des centaines de cadavres jonchaient le sol. Derri√®re le tas de martyrs, une centaine de bless√©s et d’indemnes, miraculeusement sauv√©s, attendaient, p√Ęles et tremblants, la d√©cision qu’on allait prendre √† leur sujet. A peu de distance de cet amas de cadavres, deux √† trois cents civils √©taient dans l’incertitude du sort qui leur √©tait r√©serv√©.

(p.164) Je ne me faisais plus d’illusion, et comme la veille, avant le premier massacre, je recommandai mon √Ęme √† Dieu.

Le commandant se trouvait sur la Place. Il avait encore l’air plus cruel que la veille. Sa face de ¬ę Lucifer ¬Ľ ne refl√©tait plus rien d’humain. Le diable ne doit pas √™tre plus effrayant dans l’enfer. Ses ordres, ses cris de fureur nous affolaient ; et, arpen¬≠tant la Place, il nous mena√ßait √† tout moment. Tout √† coup appara√ģt une automobile venant de la direction de Falisolle; un des occupants agite un drapeau blanc. Un officier descend et s’entretient avec la b√™te fauve qui nous terrorisait. On com¬≠muniqua quelques renseignements aux soldats qui se mirent √† pousser des ¬ę hourras ¬Ľ.

Alors, notre bourreau donne des instructions √† un Fr√®re de Tamines qui faisait partie de la Croix-Rouge. Celui-ci nous dit qu’il faut enterrer les morts et porter les bless√©s √† l’ambulance. Il demande pour cette besogne des hommes courageux. Je m’ap¬≠proche et demande √† prendre part √† cette lugubre besogne.

Quel spectacle ! Les pauvres martyrs √©taient m√©connaissables ; la plupart avaient la figure toute bleuie, congestionn√©e ; un seul avait le teint d’un cadavre ordinaire ; c’√©tait notre cher et honor√© voisin, M. l’abb√© Docq, professeur au Coll√®ge de Virton. Contrairement aux autres qui √©taient tomb√©s la face contre terre, lui, √©tait tomb√© √† la renverse sur le cadavre de son p√®re.

A quelques m√®tres de la Sambre, j’aper√ßois, couch√© sur le c√īt√©, mon p√®re encore en vie; je ne fais qu’un bond pour arri¬≠ver jusqu’√† lui : il me reconna√ģt. ¬ę Louis, Louis, mon fils, dit-il, comme je suis heureux de te revoir ! Si tu savais comme je souffre ! ¬Ľ.

On ne me permit pas de rester plus longtemps aupr√®s de lui : un soldat me cria : Los / et je dus abandonner mon pauvre p√®re sans secours… Nous commen√ß√Ęmes alors le transport des cada¬≠vres. Pour effectuer ce travail nous nous servions de planches en guise de civi√®res. Une immense fosse √©tait creus√©e dans le jardin Van Herck, entre la Sambre et la maison du v√©t√©rinaire (p.165) Broze. On ne nous donnait pas le temps de reprendre haleine. On nous traquait, on nous injuriait pour acc√©l√©rer la besogne. Entretemps, j’allais pr√®s de mon p√®re ; c’est √† peine si j’avais le temps de lui parler. J’aper√ßus, √† un moment donn√©, notre vicaire, M. l’abb√© Donnet; tout en enlevant les cadavres, je lui demandai d’aller confesser mon p√®re. Il me promit de faire son possible, car, lui aussi, le malheureux, √©tait gri√®vement bless√© ; il pouvait √† peine marcher et, √† chaque pas qu’il faisait, une contraction douloureuse crispait son visage. Quelque temps apr√®s, comme je l’interrogeais du regard, il me dit : ¬ę C’est fait, soyez tranquille, Louis ¬Ľ.

La lugubre besogne continuait toujours. Bient√īt, je reconnus notre pauvre cur√©, M. l’abb√© Hottlet. Ah ! comme il √©tait arran¬≠g√© ! Lui, le brave des braves, qui aurait pu se mettre √† l’abri des tortionnaires, il avait pr√©f√©r√© sacrifier sa vie que d’aban¬≠donner ses paroissiens. J’aper√ßus √† terre ses lunettes ; je me pr√©cipitai pour les ramasser, afin de remettre cette relique √† sa famille ; mais un enrag√© los ne me permit pas d’accomplir ce pieux devoir. A peine mon √©motion s’√©tait-elle un peu dissip√©e, qu’une autre survint. Je vis tout √† coup un beau jeune homme, presque un enfant : c’√©tait Ferdinand, le fils de Joseph Sevrin, notre voisin. Ah ! comme je me sentis remu√© jusqu’au fond de mon √™tre, en voyant cette fleur de jeunesse, ce mod√®le accompli de la paroisse. H√©las ! son malheureux fr√®re √©tait l√†, lui aussi, assassin√©.

Enfin, le dernier cadavre est transport√© : c’est au tour des bless√©s. Cette t√Ęche n’est pas la moins p√©nible. Mon p√®re fut recueilli l’un des premiers. Pendant le trajet, j’√©tais bris√© de douleur en entendant ses plaintes : il √©tait bless√© dans les reins et souffrait horriblement… Il est mort le mardi √† une heure de l’apr√®s-midi. Je pense que s’il avait √©t√© soign√©, il aurait pu survivre √† ses blessures…

 

(p.166)

  1. Déposition de M. le Chanoine Crousse

 

Je suis arriv√© √† la Croix-Rouge, le samedi 22 ao√Ľt vers qua¬≠tre heures du matin; jusque dix heures, des gens viennent s’y r√©fugier : une centaine de personnes nous avaient pr√©c√©d√©s. En pr√©vision d’√©v√©nements possibles, beaucoup de gens se confes¬≠sent.

En entrant chez les Fr√®res, je me m√™le √† la foule qui va et vient dans le corridor. J’ai consomm√© les Saintes Esp√®ces qui se trouvaient dans la chapelle de l’Institut et me suis communi√© en viatique.

Vers trois heures de l’apr√®s-midi, il y eut une accalmie ; mais avant ce temps, c’√©taient des combats continuels, le feu d’artillerie ne cessa pas.

On se blottit dans les caves, au nombre de cent quatre-vingts √† deux cents. Tandis qu’on apercevait les lueurs vacillantes des incendies, on √©tait dans la plus grande obscurit√©. Le soir, sans soup√ßonner ce que c’√©tait, on entendit les coups de fusils qui fauchaient les hommes de Tamines.

Vers huit heures du soir, on entend les bottes des soldats qui viennent occuper l’√©tablissement des Fr√®res pour en faire une ambulance. M. Emile Duculot et le Fr√®re Barnabe calment la population agit√©e et inqui√®te. Jusque vers douze heures, les Allemands transforment l’Institut en ambulance militaire.

A une heure et demie du matin, tous les hommes doivent sortir du r√©fectoire de la communaut√© o√Ļ ils sont emprisonn√©s, et ils passent un √† un dans le couloir, pour √™tre visit√©s par les soldats. Un homme ayant une douille fran√ßaise sur lui, on mena√ßa de le fusiller : mon fr√®re, le pharmacien Crousse, inter¬≠vint en sa faveur, il fut √©pargn√©.

Nous sommes alors rentr√©s au r√©fectoire des Fr√®res et nous y √©tions serr√©s ¬ę comme des harengs ¬Ľ : deux soldats en armes montaient la garde devant la porte. Le commandant vient (p.167) examiner notre groupe, et, me voyant debout, par respect sans doute pour mon √Ęge, il me fait apporter une chaise. Ensuite sont arriv√©s un m√©decin et un pharmacien qui se sont montr√©s bienveillants.

On a visit√© les femmes √† leur tour et la visite a dur√© jusque sept heures du matin. Nous √©tions dans l’attente, ne sachant pas ce que nous allions devenir.

Le dimanche, M. le curé de Tamines eut la permission de dire la messe dans la chapelle des Frères.

Vers neuf heures et demie du matin, on nous mit en rangs, trois ou quatre de front, dans la cour de l’Institut, et alors, en avant ! entre deux lignes de soldats.

A la sortie de l’√©tablissement, on nous fit tourner √† gauche, et, en face de la brasserie Cochet, on nous fit obliquer vers la place par la rue Saint-Martin. En passant, nous v√ģmes le specta¬≠cle des maisons incendi√©es, des chevaux tu√©s. Sur la place Saint-Martin, au del√† de l’√©glise, on nous range le dos tourn√© vers Auvelais et face au pont. On aper√ßoit de tous c√īt√©s des soldats en armes, des faisceaux de fusils ; au milieu de la place, quantit√© de soldats qui se prom√®nent et, devant eux, le long de la Sam-bre, un parc de morts. (Voir page 86.1)

Nous avons conscience qu’on va nous tuer comme nos concitoyens. Nous pouvons nous faire √† l’id√©e d’√™tre tu√©s par les soldats fran√ßais qui reviendraient et en face desquels nous serions, boucliers vivants, plac√©s par les Allemands, mais non √† l’id√©e d’√™tre massacr√©s, victimes inutiles, comme nos com¬≠patriotes.

Les soldats qui nous regardent et nous surveillent, nous re¬≠foulent toujours en nous disant : ¬ę Vous prisonniers ; vous avez tir√© sur nous ¬Ľ. Ils voulaient √©videmment nous terrifier. Ils reprenaient sans cesse ; ¬ę Vous irez en Allemagne ; vous ferez des tranch√©es ; vous enterrerez nos morts ; vous avez tir√© sur nos troupes ¬Ľ. Ils √©taient acharn√©s contre les pr√™tres, qu’ils mena√ßaient plus que les autres : leurs yeux √©taient furibonds.

¬†¬† Sur ces entrefaites, les femmes sont amen√©es √† leur tour et (p.168) group√©es devant le portail de l’√©glise, face a la Sambre. Quant √† nous, nous √©tions en face des maisons incendi√©es. Il y eut entre les hommes et les femmes des √©changes perp√©tuels de mar¬≠ques de tendresse et des sc√®nes d’adieu ; on faisait le signe de mourir courageusement.

Tandis que nous √©tions l√†, on nous dit que nous devions creuser la fosse pour les morts. Je fais mine de m’avancer, mais on m’arr√™te et on me dit:¬ę Non; vous, b√©nir la fosse ¬Ľ.

Pendant toute la matin√©e, les civils sont amen√©s par les Alle¬≠mands des rues avoisinantes : les femmes et les enfants vont rejoindre les femmes en face de l’√©glise, les hommes sont pous¬≠s√©s pr√®s de nous.

On creuse la fosse. Pendant qu’on est en train de la creuser, des officiers arrivent sur la place en automobile et √† cheval. Les officiers discutent entre eux, puis, prennent une r√©fection au milieu de la place. Un officier √† cheval avait surtout l’air ter¬≠rible et furieux. Il est alors parti. Les officiers se dispersent.

Apr√®s le d√©part des officiers, les soldats se sont mis en devoir √† leur tour de s’attabler au milieu de la place : on leur apportait des demi-bouteilles de Champagne et des tas de cigares. Ils vident chacun leur demi-bouteille, et, une fois vide, ils la lan¬≠cent en l’air, ils la font rouler √† nos pieds. Nous nous disions entre nous: ¬ę On les anime au carnage, nous allons y passer ¬Ľ.

Nous sommes toujours dans l’anxi√©t√©. Les hommes font leurs adieux aux femmes et leur envoient de petits billets o√Ļ ils √©crivent: ¬ę Nous mourrons pour Dieu et pour la Patrie ¬Ľ. Les lommes se confessent sans discontinuer aux quatre pr√™tres pr√©sents. Les soldats allemands √©taient tr√®s intrigu√©s de cette sc√®ne nyst√©rieuse : quelques soldats catholiques leur en firent com-rrendre la signification.

Je dis √† M. le Cur√© de Tamines : ¬ę Donnez l’absolution g√©n√©rale √† tout le monde : nous n’aurons peut-√™tre pas le temps de les confesser tous ¬Ľ. M. le Cur√© leur dit; ¬ę Mes enfants, mourons courageusement. Vous √™tes ici √† c√īt√© de la maison de Dieu : vous ne recevrez pas l’Eucharistie, mais vous mourrez √† c√īt√© du Saint-Sacrement ¬Ľ. Je pris alors la parole : ¬ę M. le Cur√©, (p.169) inspirons-leur l’acte de r√©signation √† la mort de Pie X ; Mon Dieu, j’accepte la mort quand, comment et de quelle mani√®re vous voudrez, en expiation de mes p√©ch√©s et en union avec les souffrances de N. S. J. C. Vous gagnerez une indulgence pl√©-ni√®re en tombant et votre √Ęme ira tout droit au Ciel. L’acte de contrition que vous devez faire en m√™me temps est celui de votre cat√©chisme ayant l’amour de Dieu pour motif ¬Ľ. Tous nous re√ß√Ľmes l’absolution.

Les confessions dur√®rent tout le temps. Presque tous se con¬≠fess√®rent. Deux ou trois m√©cr√©ants, seuls, refus√®rent de le faire. Ils disaient : ¬ę II n’y a pas de Dieu, sinon on ne ferait pas cela! ¬Ľ. Des vieux qui n’avaient plus √©t√© √† l’√©glise depuis long¬≠temps, √©taient touch√©s de la gr√Ęce de Dieu et venaient dire : ¬ę Moi aussi, je veux me confesser ¬Ľ.

Nous rest√Ęmes sur la Place avec la conviction que nous allions √™tre fusill√©s.

Vers deux ou trois heures, eut heu le transport des cadavres.

Un jeune homme arriva vers moi et me dit: ¬ę C’est malheu¬≠reux, n’est-ce pas, dire que le premier mort que j’ai rencontr√©, c’est mon p√®re ¬Ľ. C’√©tait le fils de Constant Dogot. ¬ę Acceptez ce sacrifice, lui dis-je, au nom de votre p√®re et comme vous avez l’intention de devenir pr√™tre, offrez ce sacrifice √† Dieu, avant de vous offrir vous-m√™me ¬Ľ.

Un spectacle navrant était de voir le vieux Curé de Tamines obligé de transporter des cadavres sur une brouette.

L’op√©ration termin√©e, on transporta les bless√©s qui √©taient au milieu des morts, √† l’√©glise et dans la ferme voisine ; dans la ferme, les Allemands arrach√®rent portes, fen√™tres, planches, pour porter les bless√©s et les cadavres. Ces bless√©s √©taient rest√©s sans soins depuis huit heures du soir le samedi jusque quatre heures de l’apr√®s-midi du dimanche.

Apr√®s l’enterrement, chacun croyait que la derni√®re heure des survivants et des autres civils √©tait arriv√©e. Les pr√™tres se mi¬≠rent les uns √† c√īt√© des autres pour recevoir la balle meurtri√®re ; ils s’√©taient plac√©s au premier rang pour √™tre tu√©s les premiers et ils se disaient entre eux. ¬ę Pr√©sentons le cŇďur pour √™tre tu√©s (p.170) du coup, sinon nous aurons encore bien des tortures √† suppor¬≠ter. ¬Ľ Nous nous mettons √† genoux, le chapelet ou le scapulaire autour du cou.

Mon fr√®re qui avait soign√© les bless√©s, arrive √† ce moment. Je lui dis : ¬ę Embrassons-nous, il faut mourir ¬Ľ.

Le m√©decin allemand constatant que j’√©tais le fr√®re du phar¬≠macien, m’appela au milieu de la Place. Comme nous √©tions tous dans l’attente de la mort et que nous savions les tortures qu’on avait fait subir aux victimes de la veille, je demandai √† Dieu la gr√Ęce du martyre, comme les martyrs du Japon, et la gr√Ęce de subir avec courage tous les traitements que j’aurais √† supporter.

En me rendant pr√®s du docteur, je ne le laissai pas parler et lui dis : ¬ę Nous sommes tous pr√™ts √† la mort ; nous mourons pour notre Patrie, et nous sommes innocents. J’ai √©t√© t√©moin de l’arriv√©e des troupes allemandes : je vous assure sur l’hon¬≠neur que l’on n’a pas molest√© vos troupes; tout le monde s’√©tait retir√© dans ses caves et chacun √©tait constern√© ; si vous voulez savoir qui je suis, voici ma carte ¬Ľ.

Comme il voyait que j’√©tais chanoine, il me dit: ¬ę Vous √™tes chanoine de Sainte-Croix de Gand ¬Ľ. Je lui dis : ¬ę Si vous voulez √©pargner la foule, je m’offre tr√®s sinc√®rement et sans forfanterie √† mourir √† la place de ces braves gens ¬Ľ.

Il me r√©pondit alors : ¬ę Vous ne serez tu√©s ni vous ni les autres ¬Ľ. Je r√©partis : ¬ę Nous subirons le m√™me sort que nos ca¬≠marades enterr√©s. Du moins, √©pargnez les femmes : il y a l√† de petits enfants qui, eux, sont enferm√©s depuis un jour et deux nuits ¬Ľ.

  • Non, dit-il, vous ne serez pas tu√©s. Vous, ajouta-t-il en cherchant dans son dictionnaire, vous serez leur guide √† dix kilom√®tres d’ici vers Fleurus ¬Ľ.
  • Et l√†, dis-je, que ferai-je de cette foule?
  • Vous la remettrez √† l’autorit√© militaire.
  • Et moi?
  • Vous retournerez √† Namur.

(p.171) ‚ÄĒ Permettez-moi d’implorer la gr√Ęce de ces femmes et de vous prier de les laisser partir √† une certaine distance du village.

  • Je vais le demander au commandant ¬Ľ, et il part.
  • Laissez-moi vous dire que nous mourons de faim et de soif ¬Ľ, ai-je encore eu le temps de lui insinuer.

Sur un ordre donn√©, un soldat apporta quelques pains et l’on fit venir un peu d’eau.

Le m√©decin partit pr√®s du commandant et se concerta avec lui, mais il ne revint plus et il me fit de loin un signe d’adieu. A ce moment, je suis rentr√© dans le groupe et on me demanda ce que le docteur m’avait dit. J’ai r√©pondu : ¬ę Soyez calmes et confiants ¬Ľ. Je ne voulais pas trahir ce qu’il m’avait dit, de peur d’exciter une explosion de joie qui aurait pu √™tre com¬≠promettante.

Sur ce, retentit un coup de sifflet et les soldats se rangent en deux lignes. A l’instant, dans la foule, on clame : ¬ę Nous y sommes, c’est notre tour d’√™tre fusill√©s ¬Ľ. Mais non, on nous fait signe de nous avancer entre les deux haies de soldats, et on permet aux femmes de venir rejoindre les hommes : ce fut une sc√®ne de joie m√™l√©e de larmes, d’anxi√©t√© et d’angoisse, car on ne savait pas ce qui allait se passer.

En avant ! à travers les rues de Tamines ; chacun examine les ruines des maisons ; au milieu de la rue de la Station, le groupe rencontre des chariots de pontonniers. Nous traversons les dé­combres pour laisser la place aux pontonniers. Ceux-ci nous lancent des quolibets et des sarcasmes.

Nous avan√ßons jusqu’au del√† de la gare, nous dirigeant vers les Alloux. L√†, nouveau signal d’un coup de sifflet, et les fem¬≠mes et les enfants qui restaient aux Alloux sont pouss√©s dans nos rangs. Nous √©tions alors deux √† trois mille hommes, femmes et enfants. Cette foule affol√©e, compos√©e des femmes et des enfants de ceux qui avaient √©t√© fusill√©s la veille, demandait, en pleurs, des nouvelles des maris et des p√®res : on s’ing√©niait √† leur cacher la terrible nouvelle.

Les pr√™tres¬† confess√®rent tout le long de la route¬† jusqu’au (p.172) bois de Velaine ; plusieurs tombaient en syncope, tous √©taient affol√©s.

Dans le bois de Velaine, on entendit encore des coups de fusil, et on croyait de nouveau que nous allions être fusillés.

A Velaine, pr√®s de l’√©cole Saint-Joseph, le chef de file, en bicyclette, descend de machine, monte sur une √©minence et dit : Arr√™tez ! Levez les bras et criez : ¬ę Vive l’Allemagne ! ¬Ľ Les civils cri√®rent et remerci√®rent le commandant. ¬ę Vous pouvez aller par un chemin ou par l’autre, mais vous ne pouvez plus rentrer √† Tamines avant la fin de la guerre ¬Ľ.

Accueil tr√®s sympathique et tr√®s g√©n√©reux de la part de la po¬≠pulation de Velaine. Il n’y avait plus dans la commune ni lait, ni bi√®re, ni pain : tout avait √©t√© pris par les soldats alle¬≠mands. Nous sommes rest√©s l√† jusqu’environ huit jours apr√®s.

 

 

XI.

Déposition  du   Révérend   Frère   Victor   Fripiat.

(Directeur de¬† l’Institut¬† Saint-Jean-Baptiste.)

 

Le vendredi 21 ao√Ľt, le combat se livrait entre les hauteurs d’Auvelais, Falisolle, Arsimont, et les hauteurs de Velaine. Les Fran√ßais √©taient √† droite de la Sambre, les Allemands √† gauche. Le soir, ceux-ci se sont approch√©s de Tamines; on commen√ßa √† entendre les obus siffler au-dessus de la localit√© et l’ardeur du combat fut progressive jusque vers onze heures du soir. A ce moment, je suis mont√© au grenier et j’ai vu sur les hauteurs pr√©cit√©es les maisons en flammes ; et je b√©nissais Dieu de ce qu’il e√Ľt √©pargn√© notre commune.

Le lendemain samedi, vers trois heures du matin, commen√ßa la journ√©e de combat. A ce moment, les clairons du jugement dernier r√©sonnaient dans les rues. Les rues de Falisolle, de la Station, la rue Centrale √©taient en feu. Vers neuf heures du matin, les progr√®s de l’incendie diminu√®rent graduellement.

(p.173) Pendant ces heures lugubres, environ cent quatre-vingts per¬≠sonnes de tout √Ęge, hommes, femmes, enfants, s’√©taient r√©fugi√©s dans la maison. Vers neuf heures arrive le premier soldat alle¬≠mand bless√©. Vers une heure un groupe d’officiers vint visiter la Croix-Rouge. Vers huit heures du soir, il y avait environ cent cinquante soldats bless√©s, presque tous allemands ; quel¬≠ques civils bless√©s s’y trouvaient aussi. Bient√īt toutes les places de l’ambulance furent envahies ; c’√©tait le Lazarett n¬į 4. Les Allemands arriv√®rent avec le personnel et le mat√©riel n√©ces¬≠saires pour une ambulance bien organis√©e. Les Fr√®res des Ecoles Chr√©tiennes et les SŇďurs de Charit√©, √† la demande du chef m√©¬≠decin, pr√™t√®rent leur concours pour soigner les bless√©s et les malades. L’ambulance fonctionna pendant douze jours. Les Al¬≠lemands partirent d’ici pour Maubeuge. Ils se sont bien conduits pendant tout ce temps et ont d√©livr√© √† la maison ainsi qu’aux SŇďurs un √©logieux certificat.

Leurs soldats, dans le village, se sont livr√©s au pillage ; ils sont entr√©s dans les maisons br√Ľl√©es et ont pill√©, saccag√©, enlev√© tout ce qu’ils ont pu. Il arrivait ici des paniers et des paniers de bouteilles de vin et des provisions qu’ils avaient d√©rob√©es √† droite et √† gauche.

Le mardi, en compagnie de civils que j’ai pu rechercher avec l’autorisation du chef du Lazarett, j’ai visit√© les maisons incen¬≠di√©es pour trouver les cadavres ensevelis dans les d√©combres.

D’une maison, nous avons retir√© quatre cadavres de jeu¬≠nes gens : c’√©tait dans la cave de la maison habit√©e par Ma¬≠dame Veuve Fern√©mont. Ils √©taient tomb√©s les uns sur les autres, on aurait dit qu’ils s’√©taient embrass√©s dans la mort. De l√† nous sommes descendus √† la maison Jaumain, et, dans la cave avaient √©t√© consum√©es cinq victimes : Madame Seghin, son fils et sa servante, la belle-m√®re Jaumain avec une servante. C’√©tait une petite cave dans laquelle il y avait du charbon, qui s’√©tait allum√© par l’incendie de la maison; le carbone s’est d√©¬≠gag√© du combustible : ce gaz et la chaleur ont asphyxi√© les cinq personnes. Pendant leurs souffrances, les soldats allemands pas¬≠sant pr√®s du soupirail, entendirent l’appel des r√©fugi√©s et y (p.174) rest√®rent sourds. Mme Jaumain connaissait un peu la langue allemande, elle demanda secours dans cette langue, et un soldat ouvrit la petite porte en t√īle du soupirail. M. L√©on Jaumain put faire sortir sa famille; le corps tout couvert de blessures, il r√©ussit encore √† sortir mais ne put sauver les autres person¬≠nes. Lorsque nous sommes arriv√©s pour visiter cette cave, nous cr√Ľmes voir leurs restes calcin√©s. M. Jaumain est entr√© √† la Croix-Rouge le samedi o√Ļ l’on put le soigner tant bien que mal. Le dimanche matin, sa femme, accompagn√©e de ses enfants, vint le visiter ; l’un √©tait devenu aveugle par l’incendie ; depuis, il a recouvr√© la vue. M. L√©on Jaumain fut mis sur un char et emmen√© hors du village. (Voir page 102.)

Il y avait environ cent quatre-vingts personnes réfugiées dans la maison.

Pendant la journ√©e, on circulait dans l’√©tablissement, on se parlait, et il arrivait des fugitifs de plus en plus. Vers dix heu¬≠res du soir, un des chefs de l’ambulance me demanda si c’√©tait moi qui avais fait venir ces r√©fugi√©s dans la maison. Je lui r√©¬≠pondis que tous √©taient venus d’eux-m√™mes, croyant trouver protection sous le drapeau de la Croix-Rouge. La maison fut visit√©e depuis le grenier jusqu’√† la cave : toutes les chambres, toutes les armoires, toutes les portes durent √™tre ouvertes, pour s’assurer s’il n’y avait personne de cach√© ; on ne trouva per¬≠sonne. La visite termin√©e, les r√©fugi√©s furent s√©par√©s : les hom¬≠mes dans un premier groupe, les femmes et les enfants dans un second. Les hommes pass√®rent la nuit debout, enferm√©s dans le r√©fectoire de la communaut√© ; les autres personnes furent en¬≠voy√©es dans les caves. Tous les hommes ont √©t√© fouill√©s √† fond. Il y avait un menuisier qui avait dans la poche de son gilet deux cartouches vides qu’il avait ramass√©es sur le chemin. Cela suffit pour qu’il fut menac√© d’√™tre fusill√©. Il fut s√©par√© des autres, puis je ne sais ce qu’il est devenu.

Le dimanche matin, M. le Curé de Tamines dit la messe dans la chapelle de la maison : le fils Duculot la lui servit. M. le (p.175) chanoine Crousse consomma les Saintes Espèces dans la chaelle le même jour.

Vers dix heures du matin, les deux groupes de personnes fu-;nt conduits dans la cour. Ce furent des sc√®nes d√©chirantes, ar les femmes voyaient leurs maris emmen√©s o√Ļ? Les enfants oyaient partir leurs p√®res sans savoir si jamais ils les r√™ver¬≠aient. Ils furent conduits sur la place o√Ļ avait eu heu la rag√©die. Les hommes furent employ√©s √† enterrer leurs concitoyens, les femmes et les enfants durent contempler cette triste esogne. Le soir, ils furent dirig√©s vers Velaine.

Le mercredi apr√®s-midi et le jeudi matin, aid√© d’une dizaine e personnes, j’ai nettoy√© l’√©glise; nous l’avons remise en ordre t d√©sinfect√©e, de mani√®re que l’on pouvait d√©j√† y c√©l√©brer les ffices le dimanche suivant, mais, comme aucun pr√™tre n’√©tait entr√©, on n’y c√©l√©bra pas la messe ce second dimanche.

Le bruit circulait que beaucoup de ceux qui avaient √©t√© fu-ill√©s avaient des sommes d’argent sur eux; le manque de respect t√©moign√© √† ces braves en les jetant les uns sur les autres ans la fosse commune demandait une s√©pulture convenable.

Le mardi (dix jours apr√®s la fusillade), on ouvrit deux fosses, aux deux c√īt√©s de l’√©glise, dans l’ancien cimeti√®re b√©ni, pour y enterrer les fusill√©s comme il convenait. Ceux qui furent atta-ch√©s √† cette triste besogne prirent beaucoup de pr√©cautions hygi√©niques : on employa les instruments de l’√©cole de sauve-√Ęge qui est install√©e chez nous ; on ouvrit la fosse provisoire n pr√©sence du Dr Defosse et le premier cadavre retir√© fut celui de M. Nalinne, horloger ; puis apparut celui de M. Hottlet, cur√© des Alloux. Tous les cadavres √©taient d√©j√† m√©connaissables. Ce n’est qu’√† certains objets et √† certains signes trouv√©s dans leurs proches et sur leurs habits qu’on put les identifier. Nous l√ģmes M. le Cur√© dans un cercueil en bois fabriqu√© en h√Ęte, et nous le d√©pos√Ęmes dans une fosse particuli√®re ; son beau-fr√®re et moi, nous f√Ľmes les seuls √† l’accompagner √† sa derni√®re de-neure.

La triste besogne fut men√©e √† bonne fin, mais on ne trouva (p.176) pas¬† tout l’argent¬† qu’on¬† attendait :¬† les¬† fusill√©s¬† avaient-ils¬† √©t√© d√©valis√©s sur la Place par les soldats allemands?

Le soir du dimanche 23 ao√Ľt, un officier allemand vint de¬≠mander l’hospitalit√© √† la maison et, avant de prendre son repos, il manifesta le d√©sir de se rendre √† l’√©glise pour donner des ordres √† ses soldats. Il faisait obscur d√©j√†. Courant un certain danger de traverser les rues en ce moment, parce que les fils √©lectriques √©taient abattus et que des pans de mur mena√ßaient de crouler, il accepta volontiers l’offre d’√™tre conduit √† l’√©glise. C’est pendant ce trajet qu’il exprima le regret d’avoir s√©vi contre la population, parce qu’elle √©tait accus√©e d’avoir tir√© sur les soldats. Lui ayant fait observer que la population n’avait pu se livrer √† de tels m√©faits, car je la connaissais depuis longtemps, il me r√©pondit qu’il savait bien que j’avais connaissance de l’esprit des Taminois, parce que vingt-cinq g√©n√©rations avaient pass√© par mes mains et que j’√©tais un homme prudent en pa¬≠roles ; que c’est √† cause de cela que je n’avais pas partag√© le sort de tous ces braves qui reposent maintenant au cimeti√®re. Je ne saurais pas dire quels √©taient ses sentiments √† ce moment. Tl m’a dit que le 77e avait √©t√© √©prouv√© en passant sur le pont.

 

 

XII

Extrait de la relation tle M. l’avocat Goffin,

mar√©chal des logis fourrier au d√©tachement des Artilleurs Volon¬≠taires fie Charleroi, qui, au nombre de dix-neuf, occup√®rent Tamines depuis le dimanche 2 ao√Ľt jusqu’au vendredi 21 ao√Ľt 1914.

 

 

… Le vendredi 21, j’√©tais √† ma fen√™tre (√† l’h√ītel du bourg¬≠mestre Guiot, rue de la Station) d√®s trois heures du matin et je bouclais mon sac et ma valise : l’aube naissait √† peine, et la conversation et les appels des sentinelles rompaient seuls le silen¬≠ce de la nuit. Quatre hommes gardaient l’entr√©e de Tamines ! Si les Allemands camp√©s √† Velaine √† ce moment l’avaient su…

(p.177) A trois heures et demie, nous √©tions tous r√©unis devant l’h√ī¬≠tel, compl√®tement √©quip√©s, les paquetages pr√™ts √† √™tre enferm√©s dans la voiture du boulanger Seron, r√©quisitionn√©e pour nous pr√©c√©der vers Namur.

Traversant le chemin de fer dont les cl√ītures avaient √©t√© d√©¬≠mont√©es la veille, pour nous √©viter l’ascension trop dangereuse de la passerelle, nous all√Ęmes occuper notre position de la veille, o√Ļ se trouvait d√©j√† une demi-section d’infanterie fran√ßaise, des Bretons endormis sur le pav√©, command√©s par un adjudant d’allure √©nergique, √† la longue moustache noire.

Lorsque le jour fut complètement levé, vers quatre heures et demie, un brouillard épais, propice à une surprise, nous em­pêchait de voir.

Des voisins charitables r√©confort√®rent avec du caf√© chaud les cinquante hommes fran√ßais et belges qui, transis par le froid, attendaient l’ennemi.

Nous fiant aux nouvelles favorables constamment propag√©es par la presse, nous ne croyions pas √™tre appel√©s √† devoir com¬≠battre. Je pensais na√Įvement que les Allemands, n’osant se risquer √† attaquer Namur et Maubeuge, se borneraient √† mar¬≠cher sur Bruxelles et, de l√†, vers la fronti√®re fran√ßaise en restant √† distance de la Sambre, avec l’intention de garder seu¬≠lement leur aile gauche par des patrouilles.

Vers cinq heures, nous achet√Ęmes le Journal et la Gazette du vendredi 21 ao√Ľt.

Nous causions donc au bord de la route, Cl√©ment, Falleur et moi, lorsque, jetant un regard dans la direction des Alloux, nous apercevons dans le brouillard, √† une centaine de m√®tres, quelques cavaliers arr√™t√©s vis-√†-vis de la Maison du Peuple de Tamines, trois au milieu de la route et un quatri√®me sur l’ac¬≠cotement contre les maisons.

Deux √©normes roulottes √©taient gar√©es √† cinquante m√®tres devant nous sur la droite et encombraient la rue, profonde d’environ six cents m√®tres en ligne droite et au bout de laquelle se trouve l’√©glise des Alloux. La veille au soir, notre comman¬≠dant ‚ÄĒ M. Fernand Gillieaux ‚ÄĒ avait signal√© au bourgmestre (p.178) cet inconv√©nient¬† et la n√©cessit√© de faire enlever ces voitures le lendemain avant notre arriv√©e.

La premi√®re roulotte √©tait partie et les chevaux se trouvaient pr√™ts √† emmener la seconde, quand on crie; ¬ę Des cavaliers ¬Ľ. L’adjudant dit : ¬ę C’est des n√ītres, c’est des dragons ¬Ľ ; mais notre commandant, gr√Ęce √† ses jumelles, a √† peine reconnu des uhlans que des coups de feu partent. Je vois au m√™me instant un cheval noir, celui du milieu du chemin, faire une pirouette, s’abattre et se relever ensuite pour traverser la rue et aller s’affaler dans un champ voisin. Les autres cavaliers avaient tourn√© bride et s’√©taient sauv√©s au grand.galop, poursuivis par les n√ītres.

Cette sc√®ne n’avait pas dur√© plus de trois minutes. C’√©tait une sentinelle avanc√©e fran√ßaise qui avait tir√© la premi√®re; d’autres coups de feu suivirent. R√©sultat: un uhlan abattu.

Les trois autres allemands ne durent leur salut qu’√† l’encom¬≠brement de la rue et √† l’imprudence des habitants de Tamines qui, sans se douter du danger, et malgr√© les ordres r√©it√©r√©s, se montraient curieusement sur leurs portes et circulaient dans la rue, nous emp√™chant de tirer en toute libert√© dans la direction des fuyards.

Le uhlan bless√© fut relev√© √† vingt m√®tres de son cheval : il rampait dans les betteraves et, √† l’arriv√©e du commandant, il √©tait immobile, faisant le mort. Apr√®s qu’on l’eut d√©sarm√©, il se dressa sur les genoux en joignant les mains, pour nous sup¬≠plier de lui laisser la vie. Il se figurait que nous avions ordre de fusiller les prisonniers.

Conduit √† la gendarmerie, il fut visit√© et d√©pouill√© de ce qu’il portait, et ensuite escort√© par un artilleur et un soldat d’in¬≠fanterie, sous ma conduite, au poste fran√ßais situ√© au del√† du pont de la Sambre. Ses armes et le harnachement de son cheval furent conserv√©s par nous et plac√©s dans la voiture charg√©e de nos sacs et valises. Nous jouissions d√©j√† du triomphe de notre prochaine rentr√©e √† Charleroi avec ce glorieux troph√©e !

Notre commandant s’empressa de t√©l√©phoner √† Auvelais au chef de corps, pour faire rapport sur le r√©sultat de cette premi√®re (p.179) escarmouche et re√ßut les f√©licitations et les encourage¬≠ments du commandant Dewandre.

Ce moment d’√©motion pass√©, nous pr√©par√Ęmes notre d√©fense, car un Taminois patrouillant √† bicyclette, nous annon√ßait que trois cents uhlans √©taient au passage √† niveau de Velaine √† trois kilom√®tres de nous et s’avan√ßaient vers Tamines.

Il √©tait √† ce moment six heures et demie environ : le brouil¬≠lard s’√©tait dissip√© avec l’apparition du soleil qui nous annon¬≠√ßait une journ√©e br√Ľlante.

Nous nous abritons derri√®re un talus l√©g√®rement √©lev√©, pr√©¬≠c√©d√© d’un petit jardin entour√© d’une haie, position qui nous dissimule assez bien aux yeux de l’ennemi. Les soldats fran√ßais se font autoriser par leur chef √† se servir de leurs sacs comme d’un appui pour mieux tirer. C’est alors que l’adjudant s’em¬≠porta contre deux de ses hommes qui, n’√©coutant que leur d√©sir de combattre, s’√©taient avanc√©s plus loin en avant et s’a¬≠britaient derri√®re un mur pour y attendre la prochaine attaque. Je suis, moi, agenouill√© derri√®re le poteau indicateur au bord du trottoir, et nous attendons.

Apr√®s quelques minutes, des cavaliers et des cyclistes s’avan¬≠cent contre nous. Ordre est donn√© de les laisser venir assez pr√®s pour qu’aucun d’eux ne puisse √©chapper √† notre feu; et je re¬≠commande √† mon plus proche voisin, le garde Wauthier im¬≠patient de se servir de son Mauser, de ne pas agir avec pr√©¬≠cipitation.

Mais nos pr√©cautions sont superflues, car le brigadier Tume-laire, cach√© en avant de nous, derri√®re une roulotte, ouvre le feu; Fran√ßais et artilleurs suivent, des cyclistes sont atteints, car les machines sont abandonn√©es. Les victimes sont emmen√©es par ceux qui sont indemnes et qui s’enfuient rapidement.

Après cette alerte, nous songeons à mieux nous garder, car un autre chemin venant de Velaine par les campagnes aboutit à la gare de Tamines et la prudence nous commande de garder ce passage pour éviter toute surprise.

Nous quittons donc les Français pour aller occuper le pont du chemin de fer.

(p.180) Il est environ sept heures et demie du matin. Apr√®s quelques instants de calme, nous voyons d√©buter la bataille d’Auvelais vers huit heures. Les tentatives d’attaques sur Tamines par les patrouilles dirig√©es contre nous n’avaient eu pour objet que de t√Ęter le terrain ; les Allemands dirigeaient maintenant leurs troupes sur Auvelais pour y forcer le passage de la Sambre. Pourquoi l√†, plut√īt qu’√† Tamines? Myst√®re. Hasard heureux qui a permis √† chacun de nous de revoir son clocher natal.

Nous assistons pendant toute la matin√©e au duel d’artillerie d’un coteau √† l’autre, les pi√®ces allemandes se trouvant √† Ve-laine et les Fran√ßais tirant de la Gripelotte, de Tamines, de Falisolle et d’Arsimont. La vall√©e s’emplit de fum√©e et nous voyons √©clater des incendies. De l’endroit o√Ļ nous sommes, nous ne perdons rien du spectacle prestigieux, sans courir √† ce moment de danger.

L’infanterie se m√™le √† l’action ; nous ne pouvons √©videm¬≠ment suivre compl√®tement ses mouvements ; cependant nous voyons des d√©tachements s’avancer par le chemin de halage de la Sambre vers le pont du chemin de fer jet√© sur la rivi√®re en amont d’Auvelais. Des fantassins fran√ßais se trouvent tapis sur le pont de la ligne de Mettet √† huit cents m√®tres de l√†, vers Tamines.

Nous passons ainsi la matin√©e, au cours de laquelle divers incidents viennent distraire la monotonie de notre faction : deux dragons fran√ßais venus √† Tamines pour remplacer leurs chevaux tu√©s, vont, pour passer le temps, en exploration du c√īt√© des Alloux. Lourdement v√™tus et bott√©s, la crini√®re sur le dos, il ne para√ģt pas que leur chasse doive √™tre fructueuse. Nous entendons cependant, quelques instants apr√®s deux coups de feu… Un uhlan avait v√©cu, car nous voyons bient√īt repara√ģ¬≠tre nos deux Fran√ßais charg√©s de leur troph√©e, harnachement et √©quipement. Ils paraissent avoir accompli la chose la plus simple du monde.

Les fuyards commencent √† affluer : spectacle lamentable de familles √©pouvant√©es de Velaine et des Alloux reculant devant l’invasion. Je vois l’avocat Suray avec sa nombreuse famille (p.181) courant, √† peine v√™tu, vers la gare de Tamines o√Ļ se trouvait un dernier train attendant d’√™tre complet pour partir vers Charleroi. Nous apprenons alors que l’ennemi a mis le feu √† quelques maisons des Alloux et a enferm√© dans une salle une cinquantaine d’otages. Nous fr√©missons en songeant au sort de ces malheureux.

Vers dix heures, une femme √©chevel√©e et essoufl√©e se pr√©cipite vers nous et nous remet un chiffon de papier par lequel les Allemands r√©clament le secours d’un m√©decin et de la Croix-Rouge pour les bless√©s. Il s’agit √©videmment de soigner ceux qui ont √©t√© victimes de leurs tentatives de surprise contre nous. Le docteur Defosse accepte de r√©pondre √† cette demande et part avec des infirmiers et des civi√®res; ils sont pr√©c√©d√©s du drapeau de la Croix-Rouge.

Peu apr√®s, les Allemands, des Alloux, font mander le Bourg¬≠mestre pour lui transmettre leurs volont√©s. M. Guiot, s’√©tait enfui le matin vers quatre heures et ce fut M. Emile Duculot, conseiller communal, qui se rendit √† cette injonction. Il passa une heure en t√™te-√†-t√™te avec les officiers allemands qui vou¬≠laient surtout le contraindre √† enlever le drapeau belge flottant au clocher de l’√©glise et leur r√©pondit par un refus, objectant l’impossibilit√© de cette op√©ration, r√©alisable seulement par un homme du m√©tier. Comme on lui demandait s’il y avait des troupes √† Tamines, il d√©clara que, quand il √©tait parti, la com¬≠mune √©tait occup√©e militairement.

Midi arrive ; dans le soleil brillant, nous voyons trois taubes en observation vis-à-vis de nous ; quelques camarades essaient vainement de les mitrailler.

Depuis la veille, nous n’avons pris aucun repas. Le comman¬≠dant Gillieaux d√©cide que l’on ira deux par deux, √† tour de r√īle, prendre rapidement quelque nourriture ; comme grad√©s, nous irons les derniers. En attendant, je fais prendre dans ma chambre une caisse de raisins qui nous rafra√ģchit en calmant notre faim.

L’heure s’avance. Nous sommes inquiets √† l’id√©e d’une pouss√©e des Allemands au del√† d’Auvelais, par o√Ļ notre (p.182) recourant, √† peine v√™tu, vers la gare de Tamines o√Ļ se trouvait un dernier train attendant d’√™tre complet pour partir vers Charleroi. Nous apprenons alors que l’ennemi a mis le feu √† quelques maisons des Alloux et a enferm√© dans une salle une cinquantaine d’otages. Nous fr√©missons en songeant au sort de ces malheureux.

Vers dix heures, une femme √©chevel√©e et essoufl√©e se pr√©cipite vers nous et nous remet un chiffon de papier par lequel les Allemands r√©clament le secours d’un m√©decin et de la Croix-Rouge pour les bless√©s. Il s’agit √©videmment de soigner ceux qui ont √©t√© victimes de leurs tentatives de surprise contre nous. Le docteur Defosse accepte de r√©pondre √† cette demande et part avec des infirmiers et des civi√®res; ils sont pr√©c√©d√©s du drapeau de la Croix-Rouge.

Peu apr√®s, les Allemands, des Alloux, font mander le Bourg¬≠mestre pour lui transmettre leurs volont√©s. M. Guiot, s’√©tait enfui le matin vers quatre heures et ce fut M. Emile Duculot, conseiller communal, qui se rendit √† cette injonction. Il passa une heure en t√™te-√†-t√™te avec les officiers allemands qui vou¬≠laient surtout le contraindre √† enlever le drapeau belge flottant au clocher de l’√©glise et leur r√©pondit par un refus, objectant l’impossibilit√© de cette op√©ration, r√©alisable seulement par un homme du m√©tier. Comme on lui demandait s’il y avait des troupes √† Tamines, il d√©clara que, quand il √©tait parti, la com¬≠mune √©tait occup√©e militairement.

Midi arrive ; dans le soleil brillant, nous voyons trois taubes en observation vis-à-vis de nous ; quelques camarades essaient vainement de les mitrailler.

Depuis la veille, nous n’avons pris aucun repas. Le comman¬≠dant Gillieaux d√©cide que l’on ira deux par deux, √† tour de r√īle, prendre rapidement quelque nourriture ; comme grad√©s, nous irons les derniers. En attendant, je fais prendre dans ma chambre une caisse de raisins qui nous rafra√ģchit en calmant notre faim.

L’heure s’avance. Nous sommes inquiets √† l’id√©e d’une pouss√©e des Allemands au del√† d’Auvelais, par o√Ļ notre revenait (p.183) de notre gauche, car les Allemands avaient d√©pass√© le pont du chemin de fer en aval de Tar√Ęmes et s’avan√ßaient par le chemin de halage. C’est par l√† qu’ils devaient entrer dans cette ville une heure √† peine apr√®s notre d√©part. Notre Com¬≠mandant nous a d√©clar√© par la suite, avec le sang-froid qui √ģe caract√©rise, qu’il s’√©tait d√©cid√© √† ordonner la retraite, lorsqu’il avait vu se retirer les soldats fran√ßais blottis derri√®re le pont de la ligne de Fosses. Le danger √©tait imminent, mais nous pouvions effectuer notre retraite, et nous avions accompli notre devoir tel que l’exigeait l’ordre re√ßu la veille.

Laissant les Fran√ßais au pont de Tamines, dont les maisons environnantes √©taient transform√©es en forteresses, nous gravis¬≠sons la c√īte de Falisolle, suivis de notre voiture d’intendance. La chaleur √©tait accablante et, p√©niblement, nous suivons le long ruban de la route de Fosses…

 

 

XIII.

D√©position¬†¬† de¬†¬† l’autrichien¬†¬† Graf

 

(La Belgique coupable, par Richard grasshoff, Docteur en droit et en philosophie, avocat √† la Cour d’Appel, Berlin, 1915, Georg Reimer, imprimeur-√©diteur, p. 39).

 

J’habite ici √† Tamines depuis treize ans. Le vendredi matin, vers six heures, cinq uhlans allemands pass√®rent devant l’H√ītel de Ville. A Tamines, on nous avait toujours racont√© que les Allemands avaient √©t√© battus √† Li√®ge. On avait bien entendu dire aussi que des uhlans avaient √©t√© vus dans les environs, mais c’√©taient des d√©serteurs, croyait-on. Je les avais vus passer devant ma maison; au bout de quelque temps, ils revinrent au galop, seulement, ils n’√©taient plus que quatre. On m’a racont√© qu’on avait tir√© sur ces uhlans soit de l’H√ītel de Ville, soit d’autres maisons.

On me raconta tout d’abord qu’un gendarme de¬† Tamines, (p.184) qui √©tait en civil, √©tait sorti de l’H√ītel de Ville et avait fait prisonnier le uhlan, dont le cheval avait √©t√© tu√©.

Il y avait alors aussi √† Tamines de la Garde civique active, arm√©e et en uniforme, de l’effectif d’une compagnie peut-√™tre. Le commandant logeait chez le bourgmestre Guiot. Un quart d’heure environ apr√®s le d√©part des uhlans, il arriva de l’infan¬≠terie dans la partie de la ville o√Ļ j’habite. C’est √† Braille (cor¬≠rigez : la Praile) dans la direction de Velaine, sur la rive gauche de la Sambre. Les fantassins ordonn√®rent que tout le monde devait sortir (sic) des maisons. Ils me prirent avec trois autres pour aller chercher un bicycliste bless√© devant l’H√ītel de Ville. Car aussit√īt apr√®s le d√©part des uhlans, une section cycliste, comme on me l’a rapport√©, √©tait arriv√©e devant l’H√ītel de Ville ; on avait tir√© sur elle et atteint un des cyclistes. Le coup semblait √™tre parti de la direction de l’H√ītel de Ville. Je m’y rendis avec les autres, et je relevai le cycliste bless√©.

Pendant que nous le relevions, une fusillade √©clata de tous les c√īt√©s ; les fantassins, une douzaine environ, nous avaient, en effet, escort√©s jusque-l√†.

On ne tirait pas seulement dans la direction de la rue, mais de quatre c√īt√©s. Les Allemands ripost√®rent. Voil√† pour un c√īt√©. Mais les coups de feu partirent de la direction de la rue oppos√©e, de la direction de l’H√ītel de Ville, et des maisons situ√©es en face de ce dernier.

Je n’ai pas vu de soldats fran√ßais ou autres en uniforme, mais seulement des civils.

Nous autres, qui transportions le bless√©, nous √©tions donc expos√©s au feu de quatre c√īt√©s, et une balle me passa pr√®s de l’oreille droite.

Les jours suivants, j’ai entendu des habitants se vanter de leur habilet√© √† tirer sur les Allemands sans √™tre vus. Dans une maison situ√©e pr√®s du pont de la Sambre, √† gauche en venant de Namur, une mitrailleuse pour balles Dum-dum aurait √©t√© cach√©e derri√®re un petit trou pratiqu√© dans le mur, de fa√ßon √† √™tre invisible, mais √† balayer cependant le pont de la Sambre. Lorsque les Allemands voulurent franchir le pont, on avait tir√© aussit√īt sur eux de cette maison.

 

(p.185)

XIV Réponse de M. Fernand Gillieaux,

Capitaine-Commandant de la 1√®re Batterie d’artillerie de la Garde civique de Charleroi, en d√©tachement √† Tamines du 2 au 21 ao√Ľt 1914, aux all√©gations de l’autrichien Graf

Le vendredi 21 ao√Ľt 1914, vers six heures du matin, quatre uhlans venant de la direction des Alloux arrivaient √† quelques m√®tres de la bifurcation de la route de Keumi√©e, vis-√†-vis de l’H√ītel de Ville. Ils avaient pu arriver jusque-l√† sans √™tre vus gr√Ęce au brouillard. Nos sentinelles avanc√©es (fran√ßais et belges) se trouvaient exactement √† la bifurcation. D√®s que les Alle¬≠mands furent reconnus, des coups de feu partirent et un cheval s’abattit, puis se releva, put encore traverser la rue et tomba mort √† l’entr√©e d’un champ de betteraves, √† droite. Les trois uhlans firent demi-tour et partirent au grand galop vers les Alloux, poursuivis par les n√ītres dont le tir √©tait fort contrari√© par la pr√©sence, dans la rue, des habitants qui, malgr√© le danger, malgr√© mes supplications, malgr√© mes ordres les plus √©nergiques, persistaient √† vouloir ¬ę regarder ¬Ľ. C’est gr√Ęce √† la grande pru¬≠dence de nos hommes qu’il n’y a pas eu de victimes parmi la population.

Le cavalier dont le cheval avait √©t√© abattu fut retrouv√© par nous imm√©diatement apr√®s, √† une vingtaine de m√®tres, dans les betteraves; il rampait… Je le d√©sarmai compl√®tement et il joignit les mains, paraissant me supplier de ne pas lui faire subir le sort qu’eux faisaient subir √† nos bless√©s, car il √©tait bless√©.

Je le fis relever et il fut conduit par mes hommes √† la gendar¬≠merie o√Ļ il fut gard√© provisoirement. Contrairement √† ce que le t√©moin d√©clare sous serment, aucun gendarme n’√©tait en civil ; tous √©taient en tenue de route pr√™ts √† partir. Nous occupions nos positions avec les Fran√ßais depuis trois heures et demie. Notre effectif se composait de trente-cinq soldats d’infanterie (p.186) fran√ßaise, command√©s par un adjudant et dix-neuf artilleurs de la Garde civique de Charleroi, command√©s par moi.

La seconde tentative des Allemands (cavaliers et cyclistes) eut lieu vers sept heures. Ils venaient de la m√™me direction que les autres et se trouvaient √† environ cent cinquante m√®tres de nous quand les premiers coups de feu furent tir√©s. Ils s’enfuirent imm√©diatement par la route et √† travers champs, abandonnant six ou sept bicyclettes qui furent mises en lieu s√Ľr. Plusieurs Allemands durent √™tre atteints par nos balles, car quelque temps apr√®s, une femme (1) vint m’apporter un billet des Allemands par lequel ils r√©clamaient d’urgence le bourgmestre, un m√©de¬≠cin et le service de la Croix-Rouge.

J’affirme sur l’honneur :

1¬į) Que jusqu’au moment de notre d√©part de Tamines, le ven¬≠dredi 21 ao√Ľt, √† trois heures et demie de l’apr√®s-midi, tous les coups de feu ont √©t√© tir√©s par les Fran√ßais et par les artilleurs de la Garde Civique, DE LA RUE et de l’endroit o√Ļ nous nous trou¬≠vions, c’est-√†-dire devant l’H√ītel de Ville.

2¬į) Pas un seul coup de feu ne fut tir√© d’une habitation.

3¬į) Aucun civil ne participa √† cette affaire. Nous √©tions tren¬≠te-cinq Fran√ßais et vingt Belges en uniforme et r√©unissant pour combattre toutes les conditions exig√©es par la Convention de La Haye.

La phrase la plus mensong√®re du t√©moin asserment√© ( !) est la suivante : ¬ę Je n’ai pas vu de soldats fran√ßais ou autres en uniforme, mais seulement des civils ¬Ľ.

Je lui r√©ponds : ¬ę Je n’ai vu que des soldats fran√ßais ou autres en uniforme qui tiraient, mais pas de civils ¬Ľ.

 

(1)¬† C’√©tait Mademoiselle Lorette.

 

 

(p.187)

XV.

Lettre du Feldwebel-Leutnant Weber

à M. le Bourgmestre de Tamines

 

ORTSKOMMANDANTUR TAMINES     Tamines, 20, V. 16.

Monsieur le Bourgmestre,

tamines.

  1. Par ordre du Kaiserliches Gouvernement, Namur,
    N. O. F. Nr 43448, du 16 mai 1916 :

Au cimeti√®re √† l’√©glise St-Martin il y a plus qu’une douzaine de croix, portant le mot ¬ę Martyr ¬Ľ.

Ce mot doit √™tre remplac√© par un autre moins of-fensiv comme par exemple ¬ę victime ¬Ľ ‚ÄĒ ou doit √™tre omis.

Vous voulez bien nous annoncer jour et heure du changement des croix. C’est ainsi dans votre, comme notre int√©r√™t que l’on agisse imperceptiblement !

  1. C’est √† cause d’une lettre du Kaiserl. Kreischef,
    Namur, que notre¬†¬† capitaine¬†¬† demande¬†¬† la¬†¬† livraison : 1) de 100 essuies-main (un par soldat) √† nous fournir jusque lundi soir ; 2) 2 tableaux pour un passage du chemin de fer, indiquants :¬†¬† ¬ę Passage s√©v√®rement d√©¬≠fendu ¬Ľ.

 

(sig)        weber,

Feldwebel-Leutnant

 

 

(p.189)

 

LES VICTIMES

 

La liste qui suit a √©t√© dress√©e principalement par les soins de M. l’abb√© Paul Gilon, vicaire de Saint-Martin, √† Tamines. Elle contient les noms de toutes les victimes des √©v√©nements de Tamines. Elle est, √† sa fa√ßon, une admirable reconstitution du drame.

 

(…) Total des morts et des bless√©s: 431

Sauvés par la Sambre 63

Indemnes de la fusillade restés sur place: 64

= 132

TOTAL GENERAL 613

(dont 553 de Tamines et 60 étrangers)

 

Albert Camille,

Albert  Victor,

Alexis  Alexis

Amelin Emmanuel

Andrianne Laurent

Barbiaux  Charles

Barbier  Victor

Baudez Joseph

Baudhuin Julien

Baudry  Adrien

Bauloys  Jean-Baptiste

Bauwin Augusta

Beno√ģt Jules

Beno√ģt Jules

Bette Jacques

Bettine Giovanni

Bielande Emile (frère de 18)

Bielande E’phrem

Bierlaire Edmond

Billard   Léopold

Bily Jules,

Bily Orner,

Biot  Emile

Biot Joseph

Bleus Ernest

Blistin Adolphe

Bodart Léopold,

Bodart Achille,

Bodart Zéphirin

Bodart Alfred (frère de 31)

Bodart  Joseph

Bodart Auguste

Bodart Emile

Bodart  Félix

Bodart Léon

Bodart Léon

Bodart René

Bogaerts Jean

Bonboir Jules

Bonnet Léonard

 

indemne.

fusillé.

fusillé.

fusillé chez  Hennion.

sauvé par la Sambre.

sauvé par la Sambre.

fusillé,                 de   Bruxelles.

sauvé par la Sambre.

sauvé par la Sambre.

fusillé.

fusillé,                de W.-Baulet.

carbonisée chez  Mombeek.

blessé survivant.

fusillé.

fusillé.

blessé survivant.

sauvé par la Sambre.

fusillé.

fusillé,                   de Falisolle.

sauvé par la Sambre.

fusillé.

indemne, puis volont. de l’A. B.

blessé survivant.

noyé.

noyé.

fusillé.

sauvé par la Sambre.

fusillé.

fusillé.

fusillé.

indemne.

blessé  survivant.

fusillé.

indemne.

bless√©,¬† mort √† l’ambulance.

fusillé.

sauvé par la Sambre.

fusillé.

indemne,              de Bastogne.

fusillé.                   de Falisolle.

 

Boquillon René

sauvé par la Sambre

Bosman Edouard

sauvé par la Sambre

Boulanger Victor

blessé survivant.

Bournonville  Olivier

indemne.

Boutefeu Jules

fusillé.

Brichard  Arthur

fusillé.

Bruart   Jph   (époux   de   48)

décédé, suite des événements.

Bouffioulx Marie

décédée, suite des événements.

Bruyère Emile

fusillé,

Bruyère Ferdinand

indemne.

Bulens Louis

indemne,

Burniat   Ferdinand,        père

fusillé.

Burniat Maurice,                fils

fusillé.

Cabouy  Alexandre

fusillé.

Callebaut Edouard

sauvé par la Sambre

Carette Gustave

noyé.

Cavalier Antoine

fusillé,

Challe Joseph

blessé survivant.

Charlier Alphonse

blessé survivant,

Chenal Victor

fusillé.

Claes Jean

tué chez lui.

Clamot Isidore,                père

fusillé.

Clamot Jules,                      fils

blessé survivant.

Clément Félix

fusillé.

Cleynhens  Marie

décédée,   suite   des   événements.

Close  Alexandre

fusillé,

Cnudde Emile

blessé survivant.

Cobut J.-B.,                      père

fusillé dans les campagnes.

Cobut Aline,                      fille

fusillée  dans  les  campagnes.

Colin Eugène,                   père

sauvé par la Sambre

Colin   Alexandre,                 fils

sauvé par la Sambre

Colin  Hector,                     fils

indemne.

Collet Albert

blessé survivant.

Collin  Emile,                    père

fusillé.

Collin  Arthur,                      fils

blessé survivant.

Coppe Jean-Baptiste

fusillé.

Cornil Emile

blessé survivant.

Couvreur Alphonse

fusillé chez lui.

Croisier   Eugène

fusillé chez Hennion.

Culot Bénoni

fusillé.

Damar  Jules,        père

Damar Emile,          fils

Dambremont   Olivier

Dauchot Joseph

Dautrebande Marcel

Débauche Jules

Deblocq Arthur

Debry Joseph  (frère de 89)

Debry Victor

Decocq Arth.  (frère de 91)

Decocq  Charles

Defays  Fern.  (frère  de 93)

Defays Léopold

Defoin  Léon

Defosse Fernand

Defoux  Louis

Degosserie  Camille

Degrez Victor

Degrunne  Louis

Dejaifve Jean,       père

Dejaifve  Gustave,  fils

Delaitte   Gustave, père

Delaitte   Nestor,    fils

Delatte  Emile

Delcharlerie  Jules

Delcroix  Christine

Delfosse Louis

Delisse Marie

Delpcuch   Martin

Delsauvenière  Jules

Delvaux  Ambroise

Delvigne  J.-Ph.   (frère  113)

Delvigne Siméon

Delvigne Joachim

Demaret Emile

Demaret Orner

Demeffe  Joseph,   père

Demeffe  Octave,    fils

Demoulin  Gustave

Demoulin  Jules

fusill√©,¬†¬†¬†¬†¬†¬† beau-p√®re du n¬į 535.

fusillé.

noyé.

noyé.

fusillé.

fusill√©,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† d’Auvelais.

fusillé dans  les campagnes.

fusillé.

blessé survivant.

sauvé par la Sambre.

fusillé.

fusillé.

noyé.

blessé survivant.

blessé survivant.

fusillé.

blessé chez lui.

sauvé par la Sambre.

sauvé par la Sambre.

indemne.

blessé rue de Falisolle.

fusillé.

sauvé par la Sambre.

fusill√©,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† gendre du n¬į 491.

fusillé.

décédée, suite des événements.

fusillé.

décédée, suite des événements.

fusillé.

fusillé.

indemne.

fusillé.

fusillé.

fusillé.

blessé survivant.

fusillé.

blessé survivant.

carbonisé chez  Fernémont.

fusillé dans les campagnes.

fusillé.

 

Demoulin   Louis,   père

Demoulin  Hubert,  fils

Demoulin J.-B.

Demuynck Hubert

Denis Charles,       père

Denis Joseph,          fils

Denis Franz

D√©p√īt L√©onie

De Roover Fernand

Descamps  Emile

Descamps Jules

Deschamps Georges

Desguin  H.  (époux de 184)

Delvaux Marie

Desoete Georges

Dessy   Oscar,        père

Dessy Oscar,           fils

Detraux Emile

Detraux Léopold

Dève

Devillers Gustave

Devillez   Hubert,  père

Devillez Georges,    fils

Devillez   Robert,    fils

Docq   Gustave,     père

Docq   Adrien,        abbé,   fils

Dogot  Constant

Donnet Louis

Dotreppe Florimond

Doucet Jean-Baptiste

Dricot Alphonse

Dubois  Edouard

Duchemin  Melchior

Duchêne Léon

Ducoffre  Joseph

Dufrêne Ernest

Dullier  Emman.,   père

Dullier Aimé,          fils

Dullier  Marcellin,   fils

Dumont Beno√ģt

 

fusillé.

fusillé.

fusillé.

fusillé.

blessé survivant.

fusillé.

fusillé.

décédée, suite des événements.

blessé survivant.

noyé.

blessé survivant.

bless√© survivant,¬†¬†¬†¬†¬†¬† fils¬† du n¬į¬† 202.

fusillé.

décédée,  suite des événements.

fusillé chez Hennion.

fusillé,                  de Falisolle.

indemne,              de  Falisolle.

sauvé par la Sambre.

fusillé.

indemne,                   étranger.

fusillé.

fusill√©,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† gendre du n¬į 558.

blessé et carbonisé chez lui.

fusillé.

fusillé.

fusillé.

fusillé.

blessé survivant (vie.  des  Alloux).

fusillé.

fusillé chez Hennion.

blessé survivant.

fusillé.

fusillé.

indemne.

blessé chez Hennion,  mort depuis.

blessé survivant, mort depuis.

sauvé par la Sambre.

blessé survivant.

blessé survivant.

sauvé par la Sambre.

 

Dumont   Laurent,

Dumont Justinien,

Dupont Camille

Dupont Jean-Baptiste

Dupont Florent

Durez  Dené

Dury Joseph (frère de  168)

Dury  Prosper

Duval  Léopold

Duvivier Léon

Etienne Marcellin

Eugène  Hubert

Evrard   Ernest,

Evrard  Alidor,

Evrard Fern.

Evrard Léon

Falque Eugène

Fanuel Fernand

Fauconnier Leopold

Fauvelle  Arthur

Feuillen Florent

Fiévet Leopold,

Fiévet Joseph,

Fondu Jules

Fontaine Camille

Fooz Auguste

Forthomme Jph,

Forthomme  Marcel,

Foulon Jules

Fournier Auguste

Fournier Joseph

Frederick Charles

Fruchart Arthur,

Fruchart  Victor,

Garot Flore

Gaspard   J.-B.,

Gaspard  Achille,

Gaziaux Olivier,

Gaziaux  Emile,

Genevrois François

fusillé.

blessé survivant.

fusillé.

indemne.

blessé survivant.

sauvé   par   la   Sambre.

indemne.

noyé.

indemne.

noyé.

décédé, suite des événements.

sauvé   par   la   Sambre.

fusillé,                   de Falisolle.

fusillé                    de Falisolle.

sauvé par la Sambre.

sauvé par la Sambre.

fusillé.

noyé.

sauvé par la Samb., de Moignelée.

fusillé.

blessé survivant.

fusillé.

fusillé.

noyé.

noyé.

fusillé.

fusillé.

sauvé par la  Sambre.

fusillé,                   de Falisolle.

indemne.

indemne.

fusillé.

fusillé.

indemne.

fusillée, rue de Falisolle.

fusillé.

fusillé.

fusillé.

fusillé.

fusillé.

 

Geens Jean-Baptiste

blessé survivant.                          i

Georlette Elo√Įse

décédée, suite des événements.

Gérard Désiré

indemne.                                        :

Gérard Fernand

indemne.

Gérard Joseph

indemne,                          de Falisolle.

Gillard Franz

blessé en  fuyant.                      

Gilbert  Antoine,

fusillé.

Gilbert   Roger,

fusillé.

Gilbert Jean-Baptiste

fusillé.                                           

Gilles Joseph,

fusillé.

Gilles Louis,

blessé  survivant.

Gilson Adelin

fusillé dans son jardin.             

Gilson Camille

fusillé.

Gilson Ferdinand

blessé survivant.                          

Gilson  François

sauvé par la Sambre.               

Gilson François

fusillé.                                             

Gilson Gustave

sauvé  par  la  Sambre.              

Gilson  Hubert

sauvé par la Sambre.

Gilson Joseph

indemne.

Gilson Joseph

fusillé.

Gilson Martin Joseph

fusillé.

Glime   Fortuné,

blessé survivant.

Glime Alidor,

carbonisé chez Fernémont.

Glime Fortuné,

blessé   survivant.                           :

Glime Emile,

sauvé par la Sambre, décédé.

Glime   Firmin,

fusillé.

Goffin Joseph,

fusillé.

Goffin Louis,

fusillé.

Gollière Julien

fusillé.

Gosset Adolphe,

fusillé.

Gosset Joachim,

sauvé par la  Sambre.

Gossiaux  Louis

noyé.

Gouthière Pierre

blessé survivant.

Grenson Emile

indemne,                                   étranger.

Grodent Alfred

fusillé.

Grosfils Georges,

noyé.

Grosfils Ernest,

indemne.

Grosfils Fortuné

fusillé.

Grosfils  Thérèse

décédée suite des événements.

Gueubelle Constant

fusillé.

Guillaume  Charles

blessé survivant.

Guillaume Louis

fusillé,                               de Velaine.

√ģaert Marie

décédée suite des événements.

Haesen Pierre

fusillé.

Hallet Marie-Josèphe

décédée suite des événements.

Halloin Charles

bless√© survivant,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† d’Auvelais.

Hanappe André

blessé survivant.

Hancotte Jules

fusillé,                                     de Soye

Hannoulle  Joseph,

indemne.

√Į√Įannoulle Alidor,

fusillé.

Hansotte Gustave

fusillé.

Hazée Jules

noyé.

√Į√Įenin¬† Albert

sauvé par la Sambre.

Henin J.-B.,

fusillé.

Henin  Jules,

sauvé par la Sambre.

Henin Joseph

blessé survivant.

Henin Zéphirin,

fusillé.

Henin  Zéphir,

fusillé.

Hennion Auguste

fusillé près de sa demeure.

Henriet Arthur

blessé survivant.

Henry Florent

fusillé.

Hérode François

sauvé par la Sambre.

Hesmans Justin

noyé.

Heylen  Emile

indemne.

Heylen Alphonse

fusillé.

Hittelet Alexandre

fusillé.

Hocq Félicien

fusillé.

Hottlet Antoine

fusillé (Curé des Alloux).

Hubeau  Emile,

sauvé par la Sambre.

Hubeau  Georges,

indemne.                                    

Hubeau  Jules,

noyé.

Hubeau¬†¬† Louise¬†¬† (sŇďur

blessée dans la rue.

Hubeau Maxim.

sauvé par la Sambre.

Hubeau Max. (frère de

fusillé.

Hubeau Xavier

sauvé par la Sambre.

Hucq Eugène

fusillé.

Huybrecht A. (frère de

fusillé.

Huybrecht  Célin.

fusillée dans la rue.

Huybrecht  Louis,

blessé survivant.

Huybrecht Alo√Įs,

blessé survivant.

Huybrecht Jean-Baptiste
Huybrecht François
Huybrecht Jos-Franç.
Istasse Em.
Istasse Félicien
Istasse Joseph
Jacquet Joseph
Jacquet Jules
Jaumain Anastasie
Jaumain Auguste

Jaumain Emile
Jaumain Fernand
Jaumain Joseph
Jaumain   Léon,
Jaumain  Marcel,
Jaumain  Maurice,
Jaumain Oscar
Jaumain Vincent
Javaux Jules
Jeantot Alexandre
Joaris Casimir
Joret Henri
Jaise Léon,
Kaise Roger,
Kinet  M.-J.  
Kinet Modeste
Labarre E.
Labarre Félicien
Labarre Léopold
Ladrille Alexandre
Lallemand   Gustave
Lambert  Joseph
Lambert Victor
Lambot François
Lambotte Ferd.,
Lambotte  Camille,
Lambrechts  Frédéric
Lannoy Léon
Lannoy Lucien
Laporte Dieud.

fusillé.

fusillé.

blessé,   disparu.

noyé.

fusillé chez lui.

fusillé.

fusill√©, de D√ģnant.

sauvé par la Sambre.

carbonisée chez elle.

noyé.

fusillé.

fusillé.

fusillé.

br√Ľl√© chez Mombeek, survivant.

br√Ľl√© chez Mombeek, survivant.

br√Ľl√© chez Mombeek, survivant.

blessé survivant.

fusillé, de Moignelée.

fusillé.

fusillé.

fusillé.

blessé survivant.

blessé survivant.

fusillé.

sauvé par la Sambre.

sauvé par la Sambre.

blessé survivant.

blessé survivant.

indemne.

noyé.

indemne.

noyé.

fusillé, de Fosses.

indemne.

fusillé.

bless√© survivant, tomb√© √† l’A. B.

sauvé par la Sambre.

fusill√© rue de l’H√ītel de Ville.

fusillé près du pont du Tergnia.

décédé,  des  suites de la  fusillade.

 

Laporte Honoré,      fils

Lardinois Emile,    père

Lardinois Jules,       fils

Lardinois  Louis,     fils

Lardinois   Lucien,  fils

Laurent François

Laurent Joseph

Laviolette Franc.,  père

Laviolette  Sylvain, fils

Lavis  François,     père

Lavis  Charles,         fils

Lecaille Edouard

L√©ch√Ęt Emile

Leclercq  Gabrielle

Ledoux   Eugène,   père

Ledoux  Arthur,      fils

Ledoux  Lucien,      fils

Ledoux  Fr.  (frère de 339)

Ledoux  Thérèse

Ledoux Georges

Ledoux Gustave

Ledoux Louis (frère de 343)

Ledoux Joseph

Ledoux Xav. (frère de 345)

Ledoux Louis

Ledoux Fernand

Ledoux Sébastien

Lefèvre Elmire

Legrain Joseph

Legrain Louis

Legrand  Louis

Lekief Léon

Léonard  Marie-Louise

Lemal Justin

Lemineur Joseph

Leroy Achille

Leroy Emile

Lescut Fernand

Liblanc Jules

Liblanc Aimé

 

indemne.

blessé survivant.

blessé survivant.

blessé survivant.

indemne.                       

décédé, suite des événements.

fusillé.

indemne.

carbonisé chez Fernémont.

sauvé par la Sambre.

sauvé par la Sambre.

fusillé.

fusillé chez Hennion,        de Mazy.

décédée suite des événements.

fusillé.

indemne.

fusillé.

fusillé.

décédée suite des événements.

fusillé.

indemne,                   étranger.

fusillé.

fusillé dans les campagnes.

décédé, suite des événements.

décédé,  suite des événements.

fusillé.

fusillé dans les campagnes.

carbonisée chez Mombeek.

indemne,               de Falisolle.

sauvé par la Sambre.

fusillé.

fusillé.

décédée,  suite des événements.

fusillé.

blessé rue de Falisolle.

fusillé.

blessé survivant.

fusillé.

fusillé,                   de Falisolle.

indemne,         de Falisolle

Likens Hubert

noyé.

Linard  G.  (frère de

fusillé.

Linard Léon

fusillé.

Lison  Alexis

fusillé.

Lison   J.-B.,

sauvé par la Sambre.

Lison Joseph,

sauvé par la Sambre.

Lorand Remy

fusillé.

Lorette Désiré,

fusillé.

Lorette Louis,

sauvé par la Sambre.

Loriaux  Louis,

fusillé.

Loriaux Jules,

fusillé.

Loriaux Louis,

noyé.

Loubry Eugène

indemne.

Malonne  Arsène

blessé survivant.

Malotteau   A.,   (frère

fusill√©,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† de Bal√Ętre-St-Martin.

Malotteau Léon

fusill√©,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† de Bal√Ętre-St-Martin.

Maniet Jules

noyé.

Martin Crépin

fusillé.

Martin Jean-François

fusillé, étranger

Mary Jules

blessé survivant.

Massart Arthur

sauvé par la Sambre.

Massart Joseph,

fusillé.

Massart  Fernand,

fusillé.

Massart François

fusillé.

Matagne Joseph

fusill√©, d’Emines

Materne  Emile,

fusillé.

Materne Arthur,

blessé survivant.

Materne Emile,

fusillé.

Materne  Léonard,

fusillé.

Mathieu Anatole

noyé.

Melchior   Antoine,

fusillé.

Melchior   Arsène,

décédé, suite des événements.

Melchior  Louis,

fusillé.

Melchior Emile

fusillé.

Michaux Fernand

blessé survivant.

Michaux Fr. (frère de 397)

sauvé par la Sambre.

Michaux Jules

fusillé.

Michaux Léop.  (fr.  de 397)

sauvé par la Sambre.

Michaux Gustave

indemne.

Michaux Marie

décédée,  suite des événements.

Michaux René

sauvé par la Sambre.

Milquet Adrien

noyé.

Minon  Alex   (frère  de

indemne.

Minon Alfred

noyé.

Modave J√©r√īme,

fusillé.

Modave François,

blessé survivant.

Molet Melchior,

blessé survivant.

Molet Arthur,

blessé survivant.

Molet  Oscar,

blessé survivant.

Molet Nestor

fusillé.

Mollet Arthur

sauvé par la Sambre.

Mollet Emile,

blessé survivant.

Mollet  J.-B.,

sauvé par la Sambre.

Mollet Gustave

fusillé dans  les campagnes.

Mollet Joseph

fusillé.

Mombeek Marcel

d√©c√©d√©, suite de ses br√Ľlures.

Mme Mombeek

carbonisée chez elle.

Montpellier  Joseph

sauvé par la Sambre,

Moreau Léopold

fusillé.

Moreau Ortan

fusillé dans  la rue.

Moreau  Pierre

fusillé,                     époux

Mortquin  Constant

fusillé chez Hennion,

Moussiaux Franz

noyé,

Moussiaux Florent

fusillé.

Moussiaux  Jules,

fusillé.

Moussiaux Jules,

blessé survivant.

Mouthuy  Léopold

fusillé et carbonisé chez

Mouton   Edmond,

sauvé par la Sambre.

Mouton   Albert,

fusillé.

Mouton   Emfle,

blessé survivant.

Mouton   Théodore,

indemne.

Moutiaux Octave

sauvé par la Sambre.

Mouyard Fernand

fusillé.

Mouyard Georges

fusillé.

Mouyard Gustave

noyé,                     gendre

Nalinne Camille,

fusillé.

Nalinne  Henri,

fusillé.

Namêche Emile

fusillé,                        frère

Namêche  Félicien,

sauvé par la Sambre.

Namêche Fera.,

sauvé par la Sambre.

Namêche   Pierre,             père

noyé.

Namèche Oscar,                 fils

fusillé.

Naniot Joseph

fusill√©,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† d’Arsimont.

No√ęl D√©sir√©

fusillé.

No√ęl Joseph

fusillé chez Hennion.

Notte Alexandre

fusillé.

Page Maurice

sauvé par la Sambre.

Patriarche Joseph

fusillé.

Patris Joseph

fusillé.

Patris¬†¬† No√ęl

fusillé.

Pelsmaeckers  Corneille

fusillé.

Pelsmaeckers   Pierre,        fils

fusillé.

Pépin Paul

noyé,                                   de Lonzée.

Permiganaux   L.,             père

fusillé.

Permiganaux  Fern.           fils

indemne.

Philippart Hubert

fusillé.

Philippart Joseph

fusillé.

Pierard Octave

indemne.

Pierre  Octave

indemne.

Pietquin Jules

fusillé.

Piette Désiré

blessé survivant.

Piette Félicien

fusill√©,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† d’Auvelais.

Piette  Gustave

indemne.

Piette  Jean-Baptiste

fusillé.

Piette Sylvain

fusillé.

Pindeville Joseph

sauvé par la Sambre.

Piret Oscar

blessé survivant.

Pirmez Alfred,                père

fusillé.

Pirmez Marcel,                   fils

fusillé.

Pochet Eugène

fusillé,                             de Moustier.

Poncin Joseph

fusillé.

Preumont A. (frère de 473)

indemne.

Preumont Em.

indemne.

Preumont Ernest

indemne.

Quinart Jules

noyé.

Radelet Jean-Baptiste

décédé, suite des événements.

Rapha√ęl¬† Norbert,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† p√®re

fusillé.

Rapha√ęl Raymond,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† fils

blessé survivant.

Reichel François

fusill√©,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† gendre du n¬į 412.

Reman Lucien,                père

fusillé.

Reman Jules,

fusillé.

Remy Louis

blessé survivant,              de Floreffe.

Renard Constant

fusill√©,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† d’Auvelais.

Renard Emile

fusillé.

Robert Hippolyte,

fusill√©,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† beau-p√®re¬† du¬†¬† n¬į¬† 588.

Robert  Albin,

fusillé.

Robert Arsène,

fusillé.

Robert François,

blessé survivant.

Robert   Marcel,

fusillé.

Robert Alfred

fusillé.

Robert Emile (frère de

fusillé.

Robert Xavier

fusillé.

Robette Fortuné

fusillé.

Rolly Ernest

fusillé chez Hennion.

Rondia Narcisse

fusillé.

Roquet Hector

fusillé.

Rosart Joseph

fusillé.

Rousselle H.  (frère de

carbonisé chez Fernémont.

Rousselle Louis

fusillé.

Sadone Félicien

indemne.

Salmon J.-B. (frère de

blessé survivant.

Salmon Joseph

fusillé.

Scavée René

fusillé.

Schallenberg François

fusillé.

Schelsen Henri

bless√© survivant,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† d’Arlon.

Schlit Désiré

noyé,                            de Tongrinnes.

Schockaert Joseph

fusillé.

Scieur Florestan

noyé.

Seghin (Vve), née Gailly

carbonisée chez Mombeek,

Seghin   Camille,

carbonisé chez Mombeek.

Seressia Victor

noyé.

Seron Adolphe

indemne.

Servais Félix

indemne.

Sevrin Emile,

fusillé.

Sevrin  Achille,

fusillé.

Sevrin Emile

indemne.

Sevrin Denis

fusillé.

Sevrin Joseph,

noyé.

Sevrin  Edgard,

fusillé.

Sevrin  Ferdinand,

fusillé.

Sevrin Fernand

Sevrin Firmin

Sevrin Jean-Baptiste

Sevrin Justin

Skakala M. (époux de 526)

St√Ļrtz Bertha

Skakala Henri,        fils

Somers François

Sottiau Ernest

Stasse Alexandre

Stasse Jules

Steenbeek Camille

Steinier Aimé

Steinier Alexandre

Steinier Emile

Steinier J.-B.,        père

Steinier  Florent,     fils

Steinier François

Steinier Franz

Steinier  Georges

Steinier Jules

Steinier Louis

Steinier Louis

Steennick Joseph

Stimart Louis

Tahir Lucien

Tesmoingt Nestor

Thibaut  Léopold,  père

Thibaut   Joseph,     fils

Thibaut   Camille,    fils

Thibaut Arthur

Thibaut Emile

Thibaut Ernest

Thibaut Jean

Thibaut Louis

Thibaut Louis

Thirion  Emile

Thiry Marie-Catherine

Thomas Ernest

Thomas Léopold

 

blessé survivant.

sauvé par la Sambre.

fusillé.

tombé mort dans le cortège.

blessé dans les campagnes.

blessée dans  les campagnes.

blessé dans les campagnes.

blessé dans les campagnes.

fusill√©,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† d’Auvelais.

fusillé.

noyé.

fusillé.

blessé survivant.

blessé survivant.

fusillé.

fusillé.

fusillé.

fusillé,                       étranger.

indemne.

indemne.

indemne.

fusillé.

fusillé  à  Ermeton-sur-Biert.     

fusillé.

fusillé.

indemne.

blessé survivant.

fusillé.

fusillé.

blessé survivant.

fusillé.

fusillé.

fusill√©,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† S.-Martin-Bal√Ętre.

fusillé.

indemne.

fusillé.

fusillé chez Hennion.

carbonisée chez elle.

indemne.

fusillé.

 

 

 

Total des morts et des blessés                                              481

Sauv√©s¬†¬† par¬†¬† la¬†¬† Sambre¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† …….¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† 63

Indemnes de la  fusillade  restés sur place      .           .  64

Total   général      613 (dont 553  de Tamines et 60 étrangers.)