het Fort van Kessel

(in Belgisch Leger 1914-1918, p.52)

 

Centre de docum. histor. des forces armées, Histoire de l’armée belge, T1, éd. Grisard 1982

 

(p.385)

L’Afrique en guerre

INTRODUCTION

Le conflit qui éclata en Europe en août 1914 allait toucher très rapidement l’ensemble de l’Afri­que centrale et opposer les Allemands installés dans l’Est africain allemand (Tanzanie, Ruanda et Burundi), le Sud-Ouest africain allemand (Nami­bie), le Cameroun et le Togo et les autres Euro­péens : Britanniques, Français, Italiens et Portu­gais. Si les colonies allemandes de la côte atlanti­que furent rapidement conquises, les opérations militaires dans l’Est se poursuivirent jusqu’en 1918.

La Force publique participa aux opérations qui se déroulèrent au Cameroun et dans l’Est africain allemand. Ce sont ces dernières que nous évoque­rons brièvement en distinguant, du point de vue belge, les trois phases essentielles : la phase défen­sive, Tabora et Mahengé.

Mais rappelons d’abord ce qu’était la FP en 1914.

 

/Le Général major Tombeur en 1917. Musée royal de l’armée. Bruxelles./

 

LA FORCE PUBLIQUE EN 1914 Les effectifs

A la veille du conflit mondial, la FP comptait un effectif budgétaire de 17.833 hommes répartis comme suit :

—  Etat-major : 50 hommes;

—  21 compagnies d’activé aux effectifs très varia­bles (de 225 à 950) : 12.143;

—  6 camps d’instruction : 2.400;

—  1 compagnie de réserve dans l’Uélé : 225;

—  1 corps de réserve à Lisaka : 150;

—  Troupes du Katanga : 2.875.

Les compagnies actives étaient réparties sur­tout le territoire et placées aux ordres des commis­saires de district. La constitution de quatre états-majors de bataillon (un par province) était prévue mais seuls ceux de l’Est existaient.

 

Armement

II restait très sommaire : fusil Albini (Mauser au Katanga), quelques mitrailleuses et quelques canons.

Valeur

Constituée essentiellement pour jouer un rôle de police, la FP n’était pas en mesure, en 1914, d’entrer en campagne et de mener des opérations militaires, car elle ne disposait ni d’organes de commandement, ni de services logistiques, ni de plans de mobilisation, ni de plans d’opération; de plus, les hommes n’avaient pas été entraînés à des tâches militaires. Face à la menace allemande, il faudrait donc se défendre et préparer un outil mili­taire capable d’entrer en opérations.

 

SUR LA DEFENSIVE (1914-1916) La Rhodésie

En dépit de la neutralité du Congo, les Alle­mands entreprirent à partir du 15 août une série de raids sur la rive ouest du lac Tanganika. Pour y faire face, les vice-gouverneurs des deux provin­ces de l’Est assurèrent la responsabilité de la défense de leur province et firent occuper les pos­tes de la frontière.

 

(p.396) /Le lieutenant-colonel Olsen en 1917. Musée royal de l’armée. Bruxelles./

 

Dès septembre 1914, des unités du Katanga pénétrèrent en Rhodésie et y combattirent jusqu’en novembre 1915.

 

1915

Les premières mesures prises, l’Etat-major de la FP s’employa à transformer celle-ci en armée tout en assurant la protection du territoire contre toute percée; il faudra une bonne année pour y parvenir.

 

Avril 1916

Placées aux ordres du général Tombeur, les troupes de l’Est étaient articulées de la manière suivante :

— un quartier-général;

— une brigade nord à deux régiments de trois bataillons, chacun avec deux batteries d’artille­rie, une compagnie de pionniers-pontonniers, une compagnie de télégraphistes, aux ordres du colonel Molitor;

— une brigade sud à deux régiments  de trois bataillons, chacun avec une batterie d’artillerie, une compagnie de pionniers-pontonniers, une unité   de   télégraphistes,   aux   ordres   du lieutenant-colonel Olsen;

—    les troupes de défense du Tanganika, la flot­tille du lac Kivu, quatre bataillons non enrégi­mentés et des services.

 

TABORA(1916)

Introduction

Les opérations dans l’Est africain allemand qui permettront à la FP d’atteindre finalement Tabora ne peuvent être dissociées de celles qui furent menées par les Britanniques, les Portugais et les Rhodésiens. Nous ne rappellerons toutefois que les péripéties essentielles de la campagne belge qui peut se subdiviser en quatre phases : la conquête du Ruanda, celle de l’Urundi et de l’Ussuwi, celle des bases de Kigoma et Mwanza, et la prise de Tabora.

Ruanda (avril-mai 1916)

Précédée d’une attaque britannique qui démarra en mars, la FP passa à l’offensive le 20 avril et lança sa brigade nord en direction de Kigali et la

/Le colonel A. E. M. Molitor en 1918. Musée royal de l’armée. Bruxelles./

 

(p.387)

brigade sud vers Nyanga.  Les objectifs furent atteints de la manière suivante :

— Kigali le 6 mai par le 3e régiment et le 20 mai par le 4e;

— Nyanza le 19 mai par le 1er régiment.

 

Urundi-Ussuwi

En dépit de graves problèmes d’intendance, des difficultés géographiques et des attaques incessan­tes des troupes allemandes, les troupes du général Tombeur atteignirent leur second objectif :

— le sud du lac Victoria le 24 juin,

— Kitega le 17 juin,

—  Usumbura le 6 juin.

Le 1er juillet, un violent combat opposa à Kato une partie des troupes du 4e régiment à plusieurs détachements ennemis en provenance du Nord, qui tentaient de rompre l’encerclement.

 

Kigoma-Mwanza (juillet 1916)

Troisième phase de la campagne : l’occupation des bases de départ pour l’attaque finale vers Tabora. Quittant la région de Kitega le 8 juillet, la brigade sud descendit le long de la côte est du lac Tanganika et atteignit le chemin de fer sur une longueur de 120 km, de Kigoma (28 juillet) à Got-torp (31 juillet).

La brigade nord fut moins heureuse et progressa peu, en raison du harcèlement allemand et de pro­blèmes de porteurs; bientôt, elle dut s’arrêter et se reposer jusqu’au début d’août. Pendant ce temps, Rhodésiens et Britanniques poursuivirent leur pro­gression.

 

Tabora (septembre 1916)

Au début d’août, les deux brigades entamèrent leur marche convergente, guère coordonnée il est vrai, vers Tabora. Le 10 septembre, la brigade sud entama l’attaque finale; la brigade nord entra dans la danse le 13. Le 19, les autorités civiles remirent la ville aux troupes de la FP : c’était la victoire!

 

MAHENGE(1917) Introduction

La victoire de Tabora avait provoqué le repli des Allemands tandis que Belges, Britanniques, Rho­désiens et Portugais entamaient la poursuite, bien­tôt stoppée par la saison des pluies. En janvier 1917, le gouvernement belge ordonna la rentrée au

Congo de la grande majorité de la FP. Le 25 février 1917, les Belges remettaient Tabora aux Anglais. Les réactions allemandes allaient à nou­veau modifier le cours des événements. Pris à la gorge, les Allemands se refusaient en effet à capi­tuler, et ils allaient se battre jusqu’au 12 novembre 1918. On peut scinder cette dernière période de la guerre en trois phases : le raid de Wintgens et Naumann, l’attaque de Mahenge, et les ultimes réactions de von Lettow auxquelles ne sont pas mêlées les troupes belges.

 

Le raid de Wintgens et Naumann

Tandis que les Alliés occupaient les territoires conquis et démobilisaient une partie de leurs effec­tifs, 500 à 600 hommes, sous le commandement de Wintgens d’abord, de Naumann ensuite, allaient parcourir de février à octobre 1917 l’Est africain allemand y jetant le désarroi, parfois même l’affo­lement dans les états-majors, les unités et les populations. En dépit de ses succès incontestables, ce raid ne parvint qu’à retarder l’échéance et pro­voqua chez les Alliés la décision d’en finir une fois pour toute avec les troupes allemandes en Afrique. A bout de souffle, le raid de Naumann se termina par sa reddition le 1er octobre 1917.

 

Mahenge

A partir du mois de mars 1917, une série de réu­nions entre Alliés aboutirent donc à la décision d’en finir avec les troupes de von Lettow. Les mois suivants se passèrent dans les deux camps en pré­paratifs fébriles et en réorganisations.

Le 25 juillet, à l’issue de la conférence de Dar-es-Salam, les troupes FP furent organisées comme suit :

— quartier-général à Dodoma,

— brigade sud dans la région de Dodoma-Kilosa,

— brigade nord à Iringa, sauf les troupes à la pour­suite de Naumann.

L’approche de Mahenge se déroula pendant les mois d’août et septembre; l’assaut final démarra le 5 octobre pour se terminer le 9. Les jours suivants, la poursuite fut entamée; elle sera bientôt stoppée par la pluie, le manque de ravitaillement et les réactions allemandes.

 

La fin de la guerre

Les combats de l’année 1918 mirent aux prises les Alliés et les Allemands; les Belges n’y partici­pèrent pas. Ils furent regroupés le long du chemin de fer et se préparèrent à rentrer définitivement au (p.388) Congo. Ils assistèrent ainsi de loin aux dernières opérations de von Lettow qui allait se battre et sil­lonner toute la région jusqu’au 12 novembre, date à laquelle la nouvelle de l’armistice toucha les belli­gérants sur le sol africain.

Force de police, la FP s’était peu à peu transfor­mée afin de pouvoir mener des opérations militai­res dont les deux faits majeurs sont Tabora et Mahenge. A la fin du conflit, les pertes étaient lourdes : 9.077 tués, dont 58 Européens.

 

(p.391) L’odyssée  des autos-canons-mitrailleuses belges en Russie

FORMATION

Les premières voitures blindées de la guerre 1914-1918 virent le jour en Belgique. En août 1914, on fixa des plaques d’acier sur un châssis Minerva, on arma le véhicule d’une mitrailleuse et on lui donna un équipage de quatre hommes; ainsi naquit la première auto blindée.

Les premiers véhicules, destinés à exécuter la reconnaissance éloignée, furent mis en œuvre dans les provinces d’Anvers et du Limbourg pour renseigner le GQG sur le déplacement et la pro­gression des unités allemandes dans ces régions. Au cours d’une de ces missions, le 6 septembre 1914, les deux voitures du lieutenant Henkart tom­bèrent dans une embuscade à Sammel, près de Westerloo; les occupants succombèrent tous après une farouche résistance.

Les blindés continuèrent leurs raids tant que l’armée demeura en mouvement; leur utilité dimi­nua avec la stabilisation sur le front de l’Yser. Néanmoins, le Commandement décida, en novem­bre 1914, de créer un corps d’autos-canons-mitrailleuses (ACM), qui fut formé à Paris par voie d’appel à des volontaires; on y réunit très rapide­ment un contingent de 350 hommes. L’unité com­portait 22 véhicules (6 autos canons, 4 autos mitrailleuses, 3 autos chefs, 4 autos caissons, 3 camions de ravitaillement, 1 voiture ambulance et 1 voiture de livraison) auxquels s’ajoutaient 8 motos et 90 vélos. Le Major AEM Colson, attaché militaire à Paris, en reçut le commandement.

Le 21 avril 1915, le corps dont l’instruction était terminée quitta Paris pour le front belge. Il fut can­tonné sur les arrières de l’armée dans un village appelé Les Moëres.

 

(p.392) MISE A LA DISPOSITION DE LA RUSSIE

Sur proposition du capitaine Brejbiano, attaché militaire russe auprès du GQG belge, le corps des blindés belge, avec son personnel et tous « ses accessoires sont mis gracieusement à la disposi­tion de la Russie » (1).

Le corps quitta Les Moëres le 17 septembre

1915 et embarqua à Brest le 21 sur le Wray Castle. L’effectif s’élevait à quatre officiers, un médecin, un aumônier et 355 sous-officiers, brigadiers et soldats.  A  cet  effectif  s’ajoutaient  2  officiers ingénieurs et 275 sous-officiers, soldats techni­ciens et ouvriers destinés à servir dans les usines à munitions russes. Le navire arriva le 13 octobre à Potgoritza, l’avant-port d’Arkhangelsk, d’où les ACM furent dirigées sur Peterhof près de Petro-grad (actuellement Leningrad).

Le corps blindé fut passé en revue par le tsar à Tsarskoe-Selo le 6 décembre 1915. Le 14 janvier

1916  les ACM furent envoyées derrière le front russe en Galicie, à Zbaraz. L’unité avait à ce moment l’organisation ci-contre.

(1) Lettre du ministre de Broqueville au capitaine Brejbiano.

 

Organisation du 30 octobre 3915

Etat-major

Deux batteries, comportant chacune une section de combat à 3 autos mi (dont une auto chef),

une section de combat à 3 autos canons, une section de ravitaillement avec voiture ambulance, voiture de liaison et camion

Une batterie de ravitaillement avec une section de ravitaillement en munitions, une section atelier, une section vivres, équipement et es­sence. Une batterie de motocyclistes (side-cars) et

cyclistes.

Une batterie de transport composée de sol­dats russes.

Une auto blindée belge du Corps des A.C.M., en Russie.

L’habillement du personnel, notamment, posa quelques problèmes, la tenue de campagne belge se révéla insuffisante pour affronter les — 20° et — 30° de l’hiver russe; il y fut rapidement remédié par l’adoption de l’uniforme russe avec insignes bel­ges.

Le major Colson, à qui l’on devait la mise en con­dition des ACM, fut rappelé en Belgique le 12 février 1916 et remplacé par le commandant Semet.

 

PARTICIPATION DES ACM AUX OPÉRATIONS EN RUSSIE

Le 19 mai 1916, le corps quitta Zbaraz pour rejoindre le front et fut incorporé au VIe Corps du général Goutor; la lre Batterie fut mise à la disposi­tion de la 16e Division à Zagrobiela, la 2e rejoignit la 4e Division à Igrouitza. Toutes deux participèrent à l’attaque du VIe Corps le 4 juin 1916 dans le cadre de l’offensive Broussiloff.

Les autos blindées et les cyclistes continuèrent à se distinguer à maintes reprises dans le courant des mois de juin, juillet et août. Les ACM passèrent ensuite à la 7eArmée en septembre 1916. Réparties par petites fractions dans les unités russes, elles pri­rent part à de nombreux combats. Les autorités ne tarissaient pas d’éloges pour leur combativité et leur courage au feu. Le corps quitta la 7e Armée en octobre et rejoignit le VIe Corps avec lequel les con­tacts, nés d’une habitude déjà longue étaient meil­leurs. L’usure du matériel, les pluies continuelles et l’hiver russe interrompirent les activités des ACM sur le front de Galicie pendant les derniers mois de l’année 1916. Le corps passa l’hiver à Jezerna, où il (p.393) reçut en renfort un contingent d’une centaine d’hommes.

En mars et avril 1917 apparurent au sein de l’armée russe les premières manifestations de soli­darité envers le nouveau régime né de la révolu­tion russe. Elles allèrent en s’accentuant et posè­rent quelques problèmes aux autorités russes du front. Néanmoins, les opérations militaires ne furent pas abandonnées pour autant. Le corps blindé participa à l’offensive du 2 juillet 1917, où les Belges se distinguèrent à nouveau, mais subi­rent de lourdes pertes; à Koniouki, deux voitures blindées de la 4e Batterie furent mises hors de combat par de gros obus : sur douze hommes d’équipage, deux furent tués et huit furent blessés.

A la fin du mois d’août 1917, le major Semet fut rappelé en Belgique et remit le commandement des autos blindées au capitaine-commandant Roze.

La désintégration de l’armée russe se poursui­vant à une cadence accélérée, le rôle du corps blindé prit fin dans ces pénibles circonstances.

Vers la fin du mois d’octobre, un ordre du Roi prescrivit le rapatriement du corps des blindés bel­ges. Il se rassembla initialement à Kiev, où il arriva, non sans peine, à la fin du mois de décem­bre. Après des difficultés sans nombre au milieu de l’anarchie bolchevique, le personnel (le matériel avait été détruit) quitta Kiev le 20 février 1918 pour Moscou. L’évacuation par Arkhangelsk étant (p.394) rendue impossible par la présence d’une armée russe blanche, on se résolut à emprunter le transsi­bérien. Le long voyage s’effectua par à-coups car il fallait obtenir au fur et à mesure de l’avance l’auto­risation successive de nombreux soviets locaux : ce fut notamment le cas à Omsk, à Krasnoiarsk et à Tchita. Après avoir surmonté toutes ces difficul­tés, parfois par l’intimidation, le corps belge attei­gnit la frontière chinoise, d’où il fut conduit jusqu’à Vladivostok, il s’y embarqua pour San Francisco sur le Sheridan.

L’accueil que les Belges reçurent aux Etats-Unis fut triomphant et inoubliable, mais ils ne s’y attar­dèrent guère; ils débarquèrent à Bordeaux en juil­let 1918 après avoir fait un tour du monde.

Le drapeau de l’unité fut cravaté aux couleurs de l’ordre de St-Georges; trois citations : Zborov, Koniouki, Vordbiefka furent inscrites sur la soie de l’étendard.

Le corps expéditionnaire belge en Russie avait bien mérité de la patrie.

 

(p.395) La résistance 1914-1918

 

La résistance se manifesta dès les premiers jours du mois d’août 1914 :

— par des vendeurs de journaux prohibés et par les porteurs de lettres qui traversaient les lignes allemandes,

— par le recueil des soldats français, anglais et bel­ges demeurés dans le pays occupé ainsi que par la création de lignes d’évasion pour des milliers de jeunes gens qui tentèrent de rejoindre l’Armée belge derrière l’Yser en traversant les fils électri-fiés que l’ennemi avait tendus tout le long de la frontière hollandaise. Incroyable bravoure tant du côté des passagers descendus dans les lignes que du pilote qui les y conduisait.

Et aussi par la lutte menée dans l’ombre, une lutte féroce et meurtrière, par ces hommes mer­veilleux qui sont les agents des services de rensei­gnement et qu’on a appelés à juste titre « les yeux de l’armée ».

Une importante série de procédés secrets ont exercé une énorme influence sur les cours des évé­nements militaires, et bien des catastrophes se seraient produites sans l’activité incessante de ces hommes et femmes.

* *      *

Trois exemples entre mille évoqueront les filiè­res d’évasion.

Lorsque la guerre éclata, Edith Cavell, une jeune Anglaise devenue en 1906 la directrice de la pre­mière école belge d’infirmières diplômées, fondée par le Docteur Depage,- improvisa un institut médico-chirurgical au sein de cette école.

Des soldats anglais et alliés blessés, réchappes des combats, vinrent y demander asile. Elle les soi­gna, puis, après leur guérison, elle et ses amis les aidèrent à fuir par la Hollande. Dénoncée, elle fut arrêtée et incarcérée à la prison de Saint-Gilles.

Le procès s’était déroulé le premier jour dans la salle des séances du Sénat et le second à la Cham­bre des représentants. Trente-cinq personnes étaient impliquées dans cette affaire. Le tribunal condamna à la peine de mort Edith Cavell, l’archi­tecte Philippe Baucq, une Française, Louise Thu-liez, institutrice à Lille, la Comtesse Jeanne de Bel-leville et le pharmacien Séverin.

Vingt-deux autres furent condamnés à des pei­nes allant de deux ans d’emprisonnement à quinze

ans de travaux forcés; huit prévenus furent acquit­tés.

La sentence prononcée contre Edith Cavell et notre compatriote Philippe Baucq fut exécutée le lendemain 12 octobre 1915 à six heures du matin au Tir National à Bruxelles.

D’après le compte-rendu des débats, la police allemande avait été mise durant l’été 1915, sur la trace d’une filière d’évasions. Il s’agissait d’un réseau de recueil de soldats blessés organisé dans le Hainaut et dont le chef était le Prince Reginald de Croy.

Ces soldats étaient clandestinement dirigés et guidés sur Bruxelles et Mons par la Comtesse de Belle ville et par des ouvriers mineurs.

A Bruxelles, ils étaient accueillis par Edith Cavell et ses amis. Ensuite, on les acheminait vers Anvers et Turnhout pour les faire passer finale­ment en Hollande.

Le Ministère public déclara que les agissements des prévenus avaient eu une part incontestable dans le succès des opérations de la Marne qui pro­voquèrent la retraite de l’Armée allemande jusqu’à l’Aisne.

Deux autres exploits d’évasion héroïques méri­tent d’être mentionnés. Le 5 décembre 1917, l’Alsacien Joseph Zilliox, soldat de l’armée alle­mande, batelier en garnison à Liège, emmena sur le remorqueur Anna, de Visé au Limbourg hollan­dais, 42 personnes désireuses de rejoindre l’armée.

Zilliox fut arrêté après deux autres missions et fusillé à la Chartreuse, à Liège, le 13 juillet 1917.

Le 13 janvier 1917, à Liège, Jules Hentjens embarqua 103 jeunes gens à bord du remorqueur Atlas V. Il franchit plusieurs barrages sur la Meuse, entre autres le pont de Visé renforcé d’obstacles et de fils électrifiés soumis à une ten­sion de 6.000 volts et, à une heure du matin, il par­vint avec ses passagers à Eysden, premier village hollandais.

L’existence des Belges dans leur pays était deve­nue pénible après quelques mois d’occupation. Les arrestations arbitraires se multipliaient. On se réu­nissait en cachette dans les arrière-boutiques pour lire des feuilles clandestines.

(p.397) Dans les trams, c’était à voix basse qu’on échan­geait ses impressions, de peur d’être entendu et dénoncé par un mouchard. Il était interdit de pas­ser devant les casernes et sur les trottoirs des gares.

Seules les autorités et les troupes allemandes pouvaient faire voler des pigeons.

Le droit de posséder et d’utiliser des installa­tions de télégraphie sans fil appartenait exclusive­ment à l’armée d’occupation. Les installations du téléphone et du télégraphe étaient désormais réservées à l’usage des autorités allemandes. Les violations de domicile, les expulsions, les perquisi­tions, les arrestations, les déportations en Allema­gne de personnes jugées « indésirables » ne se comptaient plus.

Il fallait obligatoirement correspondre par let­tres ouvertes, par la poste allemande, et ce pour certaines parties du pays seulement.

Le simple fait de transporter une lettre d’une localité à une autre constituait un délit pour un par­ticulier.

Une nuée d’espions et de délateurs prêtaient l’oreille aux conversations, tout en affectant l’indifférence. On estimait à 6.000 le nombre d’espions allemands dans les grandes villes, parmi lesquels 2.000 femmes.

Ce fut dans ce climat que d’importants services de renseignement allaient voir le jour.

Le précurseur du renseignement clandestin fut Dieudonné Lambrecht, un industriel liégeois. Lambrecht s’évada vers la Hollande en octobre 1914, où il entra en contact avec un représentant de la Section Intelligence du Grand Quartier Géné­ral britannique. Il accepta de rentrer en Belgique et de signaler les mouvements ennemis par voie ferrée, dans les deux sens. Il s’assura du concours de plusieurs personnes dans différents secteurs, notamment des cheminots et des employés des P.T.T.

Un réseau de postes de surveillance fut établi. Ceux de Liège, Namur et Jemelle furent les pre­miers à fonctionner. Tout mouvement de troupes entre l’est et l’ouest était repéré et signalé. Les préparatifs de l’offensive allemande contre Ver­dun qui débuta le 26 février 1916 avaient été décè­les par ces services plusieurs semaines aupara­vant.

Le 25 février 1916, Lambrecht était arrêté à Liège et, le 18 avril suivant, il fut fusillé. Ses amis, Walthère Dewé, un brillant ingénieur et cousin de Lambrecht, Herman Chauvin, ingénieur électri­cien et le père jésuite Desonay poursuivirent son oeuvre.

Le 22 juin 1916, ils fondaient un service qui s’appellera successivement, Michelin, B 149, la Dame Blanche et le Corps d’observation anglais (COA).

En juillet 1917, des boîtes aux lettres furent ins­tallées non loin de la frontière hollandaise. Le Secret Service y remettait ses directives et Dewé son courrier. Ainsi, la liaison permanente était réa­lisée.

La Belgique était divisée en quatre secteurs, chacun sous un chef responsable. Le réseau Jemelle, Namur, Liège était remis en train. Charle-roi, Arlon, Dinant et Tongres avaient leur poste de surveillance des voies ferrées.

Le début de l’année 1917 vit la réorganisation des services secrets alliés. Le capitaine Landau du Secret Service britannique promit, le 5 juillet 1917, à l’ingénieur Gustave Lemaire, envoyé en Hollande par La Dame Blanche, que les combat­tants de l’intérieur seraient reconnus comme sol­dats, mais après la guerre seulement.

Dewé donna à son service une véritable organi­sation militaire. Trois bataillons furent créés à Liège, Namur et Charleroi. Chaque bataillon était divisé en compagnies, chaque compagnie en pelo­tons. Dans toutes les compagnies, un quatrième peloton avait pour mission de collecter les docu­ments provenant des 3 autres et de les déposer dans la boîte aux lettres de compagnie. Une unité spéciale du bataillon était chargée de transporter le courrier des boîtes aux lettres de compagnie jusqu’à celles du bataillon. Un agent par bataillon portait à son tour les courriers de ces dernières à la boîte du Quartier Général de la Dame Blanche à Liège.

 

Les documents étaient examinés, contrôlés, classés par Dewé et Chauvin, reproduits et ache­minés vers l’une des boîtes aux lettres terminales créées par le Secret Service.

Les membres du service de renseignements avaient un grade militaire : Chef de Bataillon, Commandant de Compagnie, Lieutenant, Sous-Lieutenant, Adjudant, Sergent, Caporal, Soldats. Tous devaient prêter serment en tant que soldat dans le Corps militaire d’observation allié.

A la fin de l’été 1917, la Dame Blanche s’était implantée sur toutes les voies ferrées belges d’importance stratégique. Elle fut en mesure de répondre à toutes les demandes britanniques. Au cours de l’été 1918, son réseau couvrait la Belgi­que et le nord de la France comme une toile d’araignée (voir croquis).

Le 21 juillet 1918, le capitaine Henry Landau transmettait à Dewé un message du War Office britannique : « Le travail de votre organisation représente 70 % de la somme totale des renseignements (p.398) obtenus par toutes les armées alliées, non seulement par les Pays-Bas, mais aussi par les autres pays neutres. Ceci vous fera comprendre le rôle unique et merveilleux que vous remplissez et en même temps vous donnera une idée de la grande responsabilité qui pèse sur vous, car c’est sur vous seuls que comptent les Alliés pour l’obtention des renseignements concernant les mouvements ennemis dans les régions près du front …. Les renseignements obtenus par vous valent des milliers de vies aux armées alliées. »

Trois jours avant l’armistice, le maréchal Dou­glas Haig, par sa Dispatch du 8 novembre, citait à l’ordre du jour de l’armée britannique tous les membres de la Dame Blanche.

 

Au total, 904 agents (626 hommes et 278 fem­mes) et 180 auxiliaires firent partie de la Dame Blanche. 45 membres furent arrêtés, 5 condamnés à mort, 2 exécutés et 1 membre décéda en service actif. Ce chiffre de 3 morts est très bas en compa­raison du nombre de personnes exécutées en 1914-1918 pour fait d’action clandestine. Le nombre de combattants clandestins belges tués est estimé à un millier. Les dossiers de personnes exécutées en 1914-1918 ont été détruits en mai 1940, par crainte des représailles de l’occupant.

En avril 1916 furent passés par les armes pour espionnage :

— Gabrielle Petit, vendeuse à Molenbeek,

— Edgard Van de Woestyne, conducteur à Eeklo,

— Aloï’s Vermeersch, facteur à Tielt,

— Alphonse Matthijs, manœuvre à Tielt,

—  Oscar Hernalsteens, dessinateur à Bruxelles,

— Jules Mohr, inspecteur d’assurances à Valen-ciennes,

—  Emile Gressier, inspecteur des ponts et chaus­sées à Saint-Amand.

Leur crime, déclarait l’autorité allemande, était d’avoir « longtemps observé nos troupes, mouve­ments de troupes, transports par chemin de fer, autos, etc … et transmis, ou fait transmettre, les renseignements ainsi obtenus au service d’infor­mation de l’ennemi. » Et le procureur allemand Stoeber déclarait à propos de Gabrielle Petit, modeste employée de 22 ans : « Cette femme nous a fait plus de mal que plusieurs corps d’armée. »

Elle voulut mourir en beauté et le 1er avril 1916, elle marcha à la mort parée d’une robe blanche et des rubans rosés dans les cheveux. Au pied du poteau, elle refusa de se laisser bander les yeux et déclara : « Vous allez voir comment meurt une femme belge!. »

 

 

in : L’Illustration, 24/02/2007, p.162-166

 

LA CONQUÊTE DE LA DERNIÈRE COLONIE ALLEMANDE

LE  RÔLE  DES   TROUPES   BELGES   EN   AFRIQUE   ORIENTALE

 

(p.162) En 1880, l’Allemagne ne détenait pas un pouce de terrain outre-mer.

En 1914, l’Allemagne s’était assuré un empire colonial immense. Des contrées du plus grand avenir en faisaient partie. Et l’Afrique et l’Asie semblaient promises à ses ambitieuses visées.

Aujourd’hui, de tout cela l’Allemagne ne possède plus rien. Son labeur trentenaire est anéanti.

S’il existe à Berlin un service de la « carte de guerre », après y avoir mis au point les derniers progrès germaniques dans les terres moldaves, sans doute jette-t-on un regard par delà les mers. Il y a là un graphique éloquent à tracer ! Parti de rien, il y a trois décades, il avait suivi, depuis, une courbe toujours ascendante. En août 1914, avec la perte du Togo, voici une première chute. Puis, la descente s’accentue à la prise de Kiao-Tchéou et des archipels du Pacifique, ces bases importantes aux carrefours du monde. Et la ligne s’abaisse encore : tout l’Ouest africain est’ conquis par Botha, le Cameroun passe aux mains des troupes britanniques, françaises et belges. Enfin, le graphique tombé et s’écrase, car, désormais, l’Afrique Orientale allemande est aux Alliés!

L’Allemagne nous a porté de rudes coups, mais nous les lui rendons et elle en ressent peu autant que celui-là. Ses hommes d’Etat, sa presse et son opinion publique en témoignent. « Sans colonies, pas de situation mondiale possible pour l’Allemagne », déclarait, hier encore, un de ses ministres devant un groupe de personnalités considérables.

 

La conquête de l’Afrique Orientale allemande, deux fois grande comme l’empire des Hohenzollern, a demandé trente mois de combats. Jusqu’en février 1916, loin d’être battus, les Allemands nous infligèrent plusieurs défaites. Au Nord le protectorat anglais, au Sud-Ouest la Ehodesia sentirent, dans une mesure inégale mais constante, la morsure de l’invasion; à l’Ouest, sur une frontière qui, de l’Ouganda à la pointe méridionale du Tanganyika, mesure plusieurs centaines de kilomètres, les Belges durent aussi subir -de furieux assauts.

Aux premiers jours des hostilités, la Belgique disposait sur le grand lac africain d’une seule canonnière, l’Alexandre-Delcomune. L’ennemi, depuis long­temps préparé, s’adjugeait la maîtrise des eaux grâce à ses quatre navires armés. Ce fut pour le détachement Moulaert l’obligation de se disséminer sur toute la rive Ouest, afin de garder nos installations, objet de continuels bombardements. Mais, à la fin de 1915, grâce au concours anglais, ou put mettre à l’eau deux canonnières amenées du Cap à travers toute la Rhodesia. Ce fut une performance dont la Grande-Bretagne est fière à juste titre. Dès lors, la situation changea et, bientôt, le Wissmann était coulé, puis le Kingavi capturé. Le lieutenant-colonel Moulaert pouvait désormais porter ses hommes vers l’Est, surtout quand sa présence aux confins de la Rhodesia ne fut plus indispensable aux Anglais pour la garde de leur frontière.

En Afrique autant que sur nos champs de bataille, l’Allemagne avait profité ainsi, dès les premiers jours, d’une préparation longue, savante et méthodique. 40.000 soldats indigènes encadrés par 3.000 Européens, artillerie puissante et variée, ballons captifs, autos-mitrailleuses, telle fut la mise de l’ennemi dans cette terrible partie.

Quant au territoire, but de la campagne anglo-belge, pris dans son ensemble il était trop vaste. Aussi, fallut-il en déterminer la partie vitale, puis la pro­poser à l’effort commun des Alliés. Ce fut le grand chemin de fer central ‘qui déroule ses 1.250 kilomètres, inestimable trait d’union, entre l’océan Indien et le Tanganyika.

Le Tanganyikabahn, colonne vertébrale du protectorat allemand, est le soutien de toute sa charpente. De l’Océan il monte à travers une dépression profonde, puis pénètre dans les larges plateaux de l’Ounyamouézi, le « pays de la lune ». Contrée charmante, elle est toute en molles collines aux contours gracieux, bois et prairies immenses semées de villages, et partout des troupeaux qui paissent les pentes.

Nous allions suivre en partie, et dans un sens inverse, les routes qu’im­mortalisèrent Burton et Speke, Livingstone et Stanley, et d’autres encore, pionniers de la plus belle des sciences, celle des terres lointaines et mysté­rieuses. Sur ces chemins, où périrent tant de porteurs, les misérables pagazi, victimes des Arabes, ces pirates de terre, les nôtres allaient refouler dans leur dernier repaire ceux-là mêmes qui du monde veulent se faire un domaine d’esclavage.

Depuis 1914 seulement, le voyageur pouvait de Dar-es-Salam traverser ainsi l’Afrique porté par le rail d’acier, véritable conquérant. Pour construire cette voie, la firme Holzmann de Berlin, rivalisant avec les meilleurs pionniers anglais, réalisa des prodiges, posant jusqu’à 1.000 mètres de rail par vingt-quatre heures.

Surprise au début — et sa colonie de l’Est en souffrit beaucoup — l’Angle­terre se ressaisit. Finalement elle aligna 42.000 hommes, inégalement répartis dans le Nord, sur les lacs et aux confins de la Rhodesia. L’Inde contribua à cette campagne. Un corps expéditionnaire quitta un jour Bombay pour Tanga sous les ordres du major général A.-E. Aitken. Mais l’Afrique du Sud fournit le principal effort, et elle nous donna un chef, Jannie Smuts, celui-là même qui provoquait, un jour, à la Chambre des Communes, cette réflexion piquante : « Dans cette longue guerre, la Grande-Bretagne n’a eu encore que deux généraux victorieux et, chose étonnante, ce sont deux hommes politiques : Botha et Smuts! »

Retracer l’ensemble d’une campagne aussi longue et intéressant un pareil territoire dépasserait le cadre de cet article. Mais, parce que leur intervention fut décisive, il convient de dire quel ” rôle les Belges, mes compatriotes, y ont joué.

La dernière colonie allemande tombe devant une quintuple attaque. Au Nord, les colonnes britanniques, sous le commandement en chef du lieu­tenant-général Smuts dont les brigadiers sont, dans leur ordre de bataille de l’Ouest à l’Est: Sir C. Crewe, qui, par le Victoria Nyanza, rejoint les colonnes belges à Tabora; Van Dcventer, dont la division, après de brillants succès à Moschi, demeure quelques semaines dans Kondoa Iraûgi, puis coupe le Tanga­nyikabahn et approche de Mahenge; Hoskins, Brits ‘ et Hannington qui, an lendemain de la prise de Tanga, se séparent, l’un gagnant Dar-es-Salam et les deux autres le Rufigi. A l’Est, une escadre anglaise bloque la côte; l’île Pemba et Zanzibar servent de base à l’action navale; en outre, des corps de débarquement occup’ent les ports de Kilwa-Kiwindje, Lindi et Mikendani, coupant ainsi les dernières communications allemandes avec la mer. Au Sud, les Portugais, depuis ces derniers mois, ont engagé deux colonnes sons les ordres du général Gil; il leur appartient, non de conquérir la terre allemande — ce qui est fait — mais d’arrêter les contingents ennemis qui accélèrent leur retraite (p.163) vers le Sud, avec l’espoir d’opposer une dernière résistance dans le maquis du Mozambique. Au Sud-Ouest encore, les Anglais ont envoyé de Rhodesia deux colonnes: parties du Nyassaland avec le colonel Hawf borne et son ehsf, le général Northey, elles se dirigent vers Mpanga et Iringa. Enfin, à l’Ouest, et sur une ligne de plusieurs centaines de kilomètres, le gouvernement du roi Albert met en ligne 20.000 hommes répartis en trois colonnes sons le comman­dement en chef du général major Tombeur, assisté de ses seconds, le lieutenant-colonel Moulaert et les colonels Olsen et Molitor; leur objectif stratégique est Tabora; par une action convergente ils parviendront à saisir l’ennemi dans les mâchoires d’une énorme tenaille et, ce jour-là, avec la chute de Tabora, capitale de guerre, la campagne sera pratiquement achevée.

Au point de vue militaire, l’originalité de toutes ces opérations est la par­faite convergence d’efforts qui s’exercent à plusieurs centaines de kilomètres les uns des autres. Cette note caractéristique, exacte .pour l’ensemble, le demeure dans la cohésion plus localisée, quoique encore sur un espace immense, de chacune des colonnes dont le lecteur connaît, maintenant, la constitution et la nationalité, le commandement, la direction et le but.

 

Il va sans dire que la nécessité d’entreprendre sous les tropiques une cam­pagne de conquête prit un peu au dépourvu le gouvernement belge, par ailleurs dépouillé de ses indispensables moyens d’action. Sauf un lambeau, plus de territoire national; plus d’impôt; plus de peuple, puisque les quatre cinquièmes en sont prisonniers de l’Allemagne. Cependant, il fallut créer, armer, munir, expédier, entretenu*, alimenter une armée coloniale de 20.000 hommes et lui fournir des cadres. Et dans quelles conditions ! Traverser l’Océan, parcourir une grande partie du continent noir avec 66.000 charges dont les porteurs durent, pour la dernière partie du trajet, marcher quarante jours durant sut la route des caravanes.. Il fallut suffire aux exigences d’un armement mis au point des derniers progrès et d’une campagne conduite avec une technique merveilleuse. Voilà ce qui fait honneur à ceux qui, l’ayant entreprise, terminent victorieusement cette guerre lointaine.

Le général en chef dut organiser sur place et ses hommes et la répartition du matériel. Autour d’un noyau de forces depuis longtemps en service, on groupa les nouveaux effectifs. Au Congo belge, le service indigène comprend sept années de présence sous les armes. Chaque soldat reçoit une solde quotidienne. Au terme de son engagement, il touche une allocation de retraite. Les nègres choisis pour l’armée sont de beaux types, à la charpente solide. Fiers de servir, il leur arrivait presque toujours, après un premier septennat, de contracter un nouvel engagement. Leur fidélité au drapeau fut maintes fois prouvée.

 

La liaison entre forces britanniques et belges est assurée, d’abord, par un officier anglais, le major Grogan, placé auprès du général Tombeur.’ Grogan est célèbre par sa traversée de l’Afrique, du Cap au Caire. Grand voyageur sympathique, possédant une immense fortune et cependant d’une modestie charmante, il a comme adjoint le capitaine Nugent. D’autre part, aux côtés du lieutenant-général Smuts se trouve un officier belge, le commandant Van Overstraeten, officier d’artillerie qui appartint à l’état-major de la lre division de cavalerie.

Une ligne télégraphique spéciale relie le commandement belge à la ligne de l’Ouganda (Port-Florence — Mombasa) et de là, par Nairobi, communique avec les Anglais. Elle fut souvent détruite par les animaux sauvages. Ainsi arri­vait-il, un jour, au docteur Rodhain, professeur à l’Université de Louvain, qui accompagnait nos colonnes en mission d’étude, de trouver une girafe étranglée par les fils télégraphiques.

Les colonnes comprennent chacune un état-major monté à dos de mule La remonte est ; surtout venue d’Abyssinie et des réserves de cavalerie en garnison à Djibouti et dans Aden. Les batteries d’artillerie sont aussi attelées

de ces mules pour la plupart d’une forte race et capable d’une bonne allonge.

Le climat et l’épuisante difficulté des communi­cations devaient placer au premier plan le rôle du service médical. Son importance était capitale. Rien ne fut laissé au hasard. A chaque bataillon, son médecin avec un infirmier blanc. A chaque régi­ment, son hôpital volant avec un chirurgien, deux médecins et un infirmier européen. Derrière chaque colonne et à la base d’étape, un hôpital secondaire volant. Malades et blessés, après examen, sont dirigés, si c’est utile, vers la base sanitaire générale et commune à toute l’expédition. De là, les conva­lescents, par les ports maritimes, regagneront l’Europe ou seront laissés au repos dans les mis­sions. Voilà comment il arriva que pas une seule maladie épidémique ne vint affaiblir les troupes Les hommes dans un corps sain gardèrent intact un cœur généreux.

 

Et ce qui surprend encore, tout au moins à pre­mière vue, c’est de voir à travers la brousse au milieu d’un pays peuplé de fauves, en pleine nature tropicale, sur des routes excellentes — dont le mérite, d’ailleurs, appartient en partie à l’ennemi — bicyclettes, motocyclettes précipitant leur allure. Le service des estafettes s’opère avec régularité et à une vitesse endiablée.

Quelques semaines avant l’offensive générale le 26 novembre 1915, une affaire d’avant-garde nous coûtait du monde. Le capitaine Defoin et le sous-officier Dupuis s’engageaient avec leurs hommes dans les monts Tshavdjaru-Bulele. Leur but était de reconnaître les sommets, en vue d’une occupation ultérieure. Une mitrailleuse, servie par les sous-officiers Loriaux e’t Devolder, suivait en renfort. Soudain, avant l’aube, le 27, ce petit détachement est surpris dans son camp. Plusieurs compagnies avec 4 mitrailleuses et un canon, assaillent les nôtres. Plutôt que de se retirer, le capitaine Defoin fait face à l’agression. Ses soldats s’accrochent au terrain. L’unique mitrailleuse belge fauche les Alle­mands. Un de ses pointeurs, Loriaux, est blessé. On l’évacué. Devolder continue seul à servir la pièce. La situation devient intenable. Les Allemands pro­gressent. Ils sont à 100 mètres, à 50 mètres… La mitrailleuse belge se cale. Le capitaine Defoin crie alors à Devolder: « Filez avec la pièce!… » Mais le fils du ministre d’Etat belge, qui a ramassé un fusil, répond : « Jamais! » Fatalité, le chef du détachement est atteint. Devolder s’élance et le reçoit dans ses bras. Alors, ces deux soldats, unis par le devoir, sont ensemble criblés de balles tirées

qui ont conqu’t’                     à bout  portant…  Ils  reposent,  désormais, côte  à

côte, au  milieu de tant d’autres braves,  dans le (p.164) cimetière de Kibati, près du lac Kivu. — Simple épisode, pris au hasard, ce combat livre un des côtés admirablement héroïques de toute la campagne.

* **

La fin du mois d’avril coïncide avec un changement complet dans la situation militaire. De toutes parts, à la défensive succède une suite ininterrompue d’atta­ques décidées,  énergiques, toutes parfai­tement   coordonnées.   De   la   périphérie, l’ennemi est refoulé vers le centre de son territoire. Pour sa part, le général major Tombeur fait avancer successivement ses trois brigades.

Le 3 mai, la plus riche province enne­mie, le Rouanda, est envahie par le colo­nel Molitor qui, ancien lieutenant-colonel du régiment des carabiniers, commande en second toute la campagne jusqu’en avril 1916. De ses deux régiments, l’un quitte l’Ouganda, l’autre longe la rive septentrionale du lac Kivu. Ils avancent entre les deux mers intérieures, le Vic­toria Nyanza et le Tanganyika. Les Allemands occupent de redoutables positions dans la zone montagneuse qui dessine la frontière. Dès le premier contact, les Belges révèlent la tactique qui, désor­mais, leur sera commune avec les Anglais. Il s’agit d’aborder des obstacles, égaux en faveur défensive naturelle à ceux qu’affrontent Français et Serbes en Macédoine, Italiens en Garnie, avec parfois, en plus, des altitudes supé­rieures. Attaquer de front coûterait trop cher’et un bon chef sait épargner la vie de ses hommes. Aussi, chaque fois, par une démonstration violente, l’en­nemi est-il fixé sur ses retranchements, tandis qu’un fort parti, faisant un grand détour, le prend de flanc ou même à revers. Il ne lui reste plus alors qu’à céder la place ou se faire prendre. Et c’est ainsi que. pendant des mois entiers, on le refoulera pied à pied. En Afrique Orientale, la guerre a fait revivre la devise napoléonienne: les soldats gagnent la bataille avec leurs jambes.

 

La brigade Nord traverse toute la grande plaine de lave qui s’étend de Rutshuru à Kibati. La route serpente au milieu d’un admirable décor. A droite, à gauche, ce ne sont que pyramides volcaniques éteintes dont les som­mets blanchâtres semblent, au couchant, couronnés d’un dernier jet de feu. Les flancs de ces collines tapissés de verdure ondulent sous le vent qui caresse au passage les forêts de bambou et les bananeries. Non loin de là, Burunga réserve aux Européens d’inappréciables ressources. De grands potagers y sont pleins de légumes — friandises délicieuses sous les tropiques — salades, poireaux, choux-fleurs… et aussi des fraises exquises du Kivu.

La vallée du Grabeu est proche. Les Pères Blancs possèdent là plusieurs missions prospères. Le paysage est dominé par un bruit lointain de canonnade, que produisent les cataractes des rivières.

Après avoir occupé Kissenji, le 16 mai, Rubengero, le 24, le colonel Molitor entre à Kigali, chef-lieu du Rouanda. C’est une agglomération vaste et peuplée de 100.000 habitants; c’est aussi le nœud essentiel de toutes les communications du pays.

Successivement, toute la partie septentrionale du Rouanda est conquise, jus­qu’à la grande route qui réunit à la rive Sud-Ouest du Victoria la pointe Nord du Tanganyika.

L’armée belge traversa ce riche pays sans commettre la moindre déprédation. Pas une charge de bois, pas une douzaine d’œufs qui n’ait été payée rubis sur l’ongle. Et se révélant une fois de plus habiles colonisateurs, les nôtres se firent des auxiliaires de ces populations belliqueuses qu’on espérait leur opposer.

L’une après l’autre, Nsasa et Biaromulo tombent à leur tour.

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A cette même époque, une nouvelle heureuse vient réjouir nos soldats. Les Allemands doivent abandonner l’île Kivijiji qu’au mois d’août 1914 ils avaient occupée par surprise. Située au milieu du lac Kivu, elle couvre une superficie de 300 kilomètres carrés environ. Remarquablement peuplée pour une terre africaine, elle ne contient pas moins de 20.000 âmes. Canonnières, vapeurs et chaloupes armées avaient eu raison d’une résistance pourtant décidée et qu’appuyaient de solides positions établies sur le pourtour de l’île. Celle-ci domine une vaste nappe d’eau sulfureuse où il ne se rencontre pas un seul crocodile, pas un hippo­potame, mais par contre remplie d’un excellent poisson de la grosseur d’une brème. Quelques cartouches de tonite suffisaient à assurer à nos troupes d’abondantes provisions. Et ces pêches miraculeuses s’entouraient d’un décor digne du pays des fées. Les rives sont creusées de fjords tapissés de verdure que séparent de hautes murailles rocheuses. Sous leur vêture grise elles forment un étrange contraste avec le ciel bleu et profond que répète en bas l’immense glace mouvante du lac. Au loin, résonnent les échos multipliés à l’envi de cascades dont les eaux emportées tombent avec fracas, bondissant dans une lumière limpide, puis s’écrasant, auréolées d’arc-en-ciel.

Sur ces entrefaites, notre progression s’affir­me. Après avoir appuyé sa gauche à la rivière Kagera, Molitor, avec le gros de ses forces, franchit l’Akanjuru, affluent droit de la Kagera, et sa droite approche d’Ousumbura, chef-lieu de la province d’Ourundi, sur la rive septentrionale du Tanganyika. Depuis son départ, aux pre­mières heures de l’offensive générale, la brigade Nord avait ainsi parcouru 200 kilomètres en combattant sans cesse.

 

Le colonel Molitor avance toujours vers l’Est, dans le but d’occuper la rive- Sud-Ouest du Victoria. Réussir, c’est couper la retraite aux contingents adverses qui tiennent encore au Nord. Et c’est ce qui arrive. L’artillerie, allemande fait, alors, un effort désespère pour percer les lignes belges. C’est un combat (p.165) sauvage pendant sept heures consécutives. Le major Rouling, grièvement blessé à la tête de son bataillon, maintient ses hommes dans une attitude superbe et les Allemands, taillés eu pièces, sont ou tués ou pris avec leur chef.

En même temps, beaucoup plus au Sud-Ouest, dans la région du Tanganyika, la brigade Olsen presse l’ennemi qui refuse le combat et bat en retraite vers l’intérieur.

C’est à ce moment qu’intervient efficacement une escadrille d’hydravions qui était arrivée à Borna, le 2 février, après un voyage mouvementé: un incendie avait éclaté en mer et 70.000 litres d’essence avaient pris feu.

Au début de juin, malgré toutes les difficultés de transport et de montage, deux appareils étaient prêts. En juin, les aviateurs belges firent de nombreux essais sur le Tanganyika. En juillet enfin, un bombardement de la côte alle­mande est décidé. Malgré les canons et les mitrailleuses, le port de Kigoma-Ujiji est reconnu, bombardé et photographié. Le puissant vapeur Graf von Goetzen est attaqué et fortement endommagé. Au cours d’une croisière, en liaison avec le service aérien de Kigoma-Ujiji, la canonnière Netta (lieutenant Lenaërts) surprend le navire Wami débarquant des troupes et, en quelques coups, règle définitivement son sort.

 

L’effet produit sur l’ennemi est noté dans les documents officiels saisis à Kigoma. Après le premier bombardement, on ordonne l’évacuation immédiate des femmes et des enfants, on envisage l’abandon prochain des forts et on prépare la destruction des ouvrages importants et du matériel de chemin de fer.

Le colonel Olsen a ainsi défini l’effet énorme produit par l’intervention des avions: « Après chaque bombardement, j’ai senti fondre la résistance de l’ennemi ; vos derniers raids l’ont réduite complètement. Vous pouvez dire que vous avez forcé l’évacuation de la place de Kigoma, nous y sommes entrés sans tirer un seul coup de fusil. »

C’est un honneur pour les Belges d’avoir pu réaliser, les premiers, l’aviation au centre de l’Afrique Equatoriale. A ce magnifique résultat ont attaché leurs noms : le commandant de Bueger, le capitaine Russchaert, les lieutenants Collignon, Orta, Behaeghe et Castiau, tous faits chevaliers de l’Ordre de l’Etoile Africaine.

* **

Après la chute de Kigoma-Ujiji, survenue le 29 juillet, le terminus intérieur du chemin de fer central est perdu pour l’adversaire et les événements vont se précipiter.

Les Allemands se replient vers Tabora sous l’attaque concentrique de trois colonnes belges et d’un corps britannique du général Sir C. Crewe. La brigade anglaise descend du Nord; le colonel Molitor arrive du Nord-Ouest; les deux régiments (1″ et 2e) du colonel Olsen progressent de l’Ouest vers l’Est; le lieute­nant-colonel Moulaert, enfin, se joint à la manœuvre commune. Il avait ras­semblé ses troupes, devenues inutiles sur le Tanganyika depuis que le pavillon allemand en avait disparu. Traversant alors le lac, il passe de la rive belge sur le rivage allemand et vient donner à la brigade Olsen un inestimable appui en couvrant sa droite.

 

Moulaert, major du génie belge, était avant les hostilités commissaire général du Congo. Ingénieur de grand mérite, il se consacrait à l’étude des questions fluviales et se révéla l’homme d’action dans toute la force du terme.

Ainsi, malgré l’espace immense, malgré la nature souvent hostile, malgré la liaison contrariée par le terrain et la brousse qui le ronge, toutes nos colonnes d’attaque, au moment voulu, tendent à leur but comme les rayons d’une roue vont au moyeu qui les rassemble. A l’heure fixée, ils sont tous là pour sonner l’hallali et porter bas l’Allemand. Et voici ce qui arrive.

Du Nord à l’Ouest et de là vers le Sud, l’envahisseur dessine presque un demi-cercle complet. Crewe et Molitor se retrouvent, le 12 août, après que ce dernier vient d’enlever les redoutables positions des monts Kahama et de bous­culer l’ennemi à Saint-Michaël, sur la grande route Muanza-Tabora. Anglais (p.166) et Belges se rejoignent ainsi à 120 kilomètres au Nord de Tabora. La brigade Molitor avait en ;tout parcouru 500 kilomètres.

Plus bas, le colonel Olsen s’engage sur le Tanganyikabahn et, le 14 août, occupe la station d’Ugaga. Quelques jours après il parvint à 40 kilomètres du but. , • ‘ .

Danois d’origine, Olsen est depuis plusieurs années au service de la Belgique, tout en conservant sa nationalité. Sa carrière coloniale le place hors de pair. Chef des troupes de Katanga, au début de la guerre, il fut d’abord envoyé avec ses hommes pour soutenir les Anglais sur les confins de la Ehodesia. Il y remporta des succès, et, au moment de l’offensive générale, on le trouva à la tête de la brigade Sud.

Le voilà donc en possession d’un important tronçon du rail allemand, qu’il lui faut utiliser. Point de matériel, car l’ennemi a tout emmené ou détruit. Et l’on vit, à travers le majestueux Tanganyika, passer des chalands qui, de Lukaga, amènent sur la rive opposée tout le matériel désirable qu’on pose sur les voies à Ujiji-Kigoma. Puis on remet la ligne en état et notre matériel roule sur les premiers 100 kilomètres de rail conquis par les Belges sur l’Alle­magne. Ils atteignent la station de Rutchugi.

Les. événements décisifs approchent. Toutes les forces adverses sont désormais réunies en deux masses, sans liaison entre elles. L’une recule devant le lieute­nant-général Smuts, qui la refoule vers Mahenge, mais connaîtra bien des déboires dans les marais du Rufigi, l’autre cède, pressée par les troupes du major général Tombeur.

Le général prussien Wahle regroupe alors ses hommes pour une dernière résistance dans Tabora. Il s’agissait de défendre la principale ville intérieure de l’Afrique équatoriale. Depuis que Dar-es-Salam, le grand port de la côte océanique, se trouvait sous les canons de l’escadre britannique, on avait trans­porté ici tous les services de la colonie. Tabora était devenu cœur et cerveau de la résistance.

 

Pendant dix-neuf longues journées, on se bat avec rage et septembre 1916 comptera dans les annales des guerres exotiques. Malgré tout, il faut bien que les Allemands cèdent. Le 19 septembre, le général Tombeur entre dans la capitale. Il y délivre 189 Européens prisonniers, ressortissants des nations alliées, et capture 215 Allemands de tous grades, plusieurs centaines de soldats indigènes, des .canons, dont du 105, des mitrailleuses en quantité et surtout, butin précieux quand on se trouve au bout d’aussi longues lignes du ravitail­lement, des provisions variées et en masse. Au centre du continent noir, que ne représente pas la valeur d’une charge amenée de Borna!

Le général Wahle s’enfuyait avec à peine 1.300 fusils, cherchant à gagner le Sud.

Le graphique de notre carte indique assez combien périlleuse était sa situa­tion. Le lecteur voit comment l’ennemi va devoir se glisser entre Van Deventer (p.166) qui vient du Nord et la colonne du Nyassaland qui monte du Sud. Derrière lui, Tombeur ne lui laisse aucun répit et, sur la ligne de retraite, les Portugais ont le privilège de pouvoir achever la bête sur ses fins !

Les troupes battues à Tabora ont été, quelques semaines après, complètement défaites dans la région de Mahenge. En mêîne temps, à Impeude, puis près de Ilemboule, deux autres partis allemands sont détruits. Une colonne de 500 hommes dut se rendre avec armes et bagages. Le général Wahle perd ainsi la majeure partie de ses derniers effectifs dont le sort est, dès maintenant, réglé, car il ne leur reste qu’à se faire prendre ou à périr dans la brousse. Parmi les tués se trouvait le député national-libéral Gruson, le propriétaire des grandes aciéries de Magdebourg.

 

Ainsi, la campagne est virtuellement terminée. Les soldats du roi Albert de Belgique, en attendant mieux encore, ont conquis 200 kilomètres carrés que peuplent 6 millions d’habitants. La population totale de la colonie s’élève à 10 millions. Les Belges tiennent donc la plus riche partie du pays. Et si vous regardez la carte, en constatant que le territoire gagné par leurs armes com­mande toutes les communications entre les grands lacs africains, l’importance politique du gain n’échappera à la réflexion de personne, car enfin, on se bat en Europe pour décider du sort, non seulement de nos provinces, mais aussi de l’avenir de tout le monde et des jeunes continents aux possibilités incal­culables.

Au cours de ces sanglants épisodes, les Allemands paraissent avoir généra­lement observé les lois de la guerre. Toutefois, on a surpris sur leurs soldats des balles dum-dum. Les chefs expliquèrent que, le ravitaillement comptant parfois sur le produit des chasses, ces projectiles n’avaient d’autre destination que le tir du gibier. Quant aux Belges, ils mirent une certaine coquetterie à respecter scrupuleusement les lois de la guerre et traitèrent bien les prison­niers allemands.

Dans ces jours tragiques, beaucoup d’entre nous prêtèrent peu d’attention à cette campagne, où cependant 100.000 hommes étaient engagés. Elle permit à la guerre de mouvement de survivre aux tranchées, et sans doute ces cen­taines de kilomètres, parcourues victorieusement par les Anglais et les Belges durant trente mois d’un rude et cruel labeur, feront-elles soupirer les braves que l’immobilité parfois exaspère. Il leur est, cependant, moins que jamais interdit d’espérer que le jour approche où ils pourront, eux aussi, connaître et savourer l’ivresse des grandes étapes victorieuses.

 

Charles STIÉNON

 

 

PIOTTE, PIOT, JASS, JAS OU …POILU BELGE !, in : AO 31/10/2007

 

Voici quelques compléments d’information initialement desti­nés à M. Jean d’Olnë, de Sendrogne, à propos du surnom des soldats belges de 1914-1918. Cependant, l’intérêt de cette docu­mentation m’a poussé à vous la proposer à tous. Tous ces rensei­gnements ont été rassemblés et transmis par M. Alain Canneel, de Lesterny.

«Consultons les dictionnaires non pas français mais néerlan­dais. Je n’ai sous la main que le Frans Woordenboek de C.R.C. Herckenrath, J.B. Wolters, Groningen, mais il m’apprend déjà que een piot signifie un pioupiou, un troupier. Vous aurez d’ailleurs noté que le seul ouvrage en langue néerlandaise cité la semaine dernière use dans son titre du terme piot (pluriel: piotten), à la dif­férence des ouvrages en langue française qui utilisent un piotte et des piottes. Pour être correct, il aurait sans doute fallu écrire sur la couverture du numéro 52 d’InterNos «een Belgischepiot»…

Il vous reste à lancer votre moteur de recherche favori sur l’Internet avec comme mots clés soit een piot, soit piotten asso­cié à 1914, pour trouver une abondance de textes en néerlan­dais à propos des troupiers de 1914. Si vous associez piot ou piotten à 1940, par exemple, vous aurez la confirmation de ce que suggère la mention ci-des­sus à propos de l’ouvrage en langue néerlandaise concernant la guerre de 1940-1945, à savoir que les appellations piot ou piotten ne sont pas plus spéci­fiques de la «Grande Guerre» que jass A la différence de poilu ? Enfin, mon Frans Woordenboek ignore le(s) jass. Quant au poilu belge, je peux aussi mentionner une carte pos­tale qui, selon sa légende, représente «Le 14 juillet à Paris en 1916- Les Poilus Belges devant le Grand Palais». Et une autre, qui montre, selon sa légende, «La Grande Guerre 1914-1916- En Belgique – La Reine des Belges accompagnée du Général de Conninck écoutant dans les tranchées un poilu mélomane» (jouant du violon).

 

JASS ou JAS

Last but not least, Jules-Marie Cannée! signait ses illustra­tions de couverture pour la revue InterNosdu camp d’internement de Harderwijk en faisant parfois suivre son nom par une qualifi­cation de son état de soldat belge interné. Ainsi, signa-t-il la cou­verture du numéro 40 (1er janvier 1918) j.m. canneel soldat belge, celle du numéro 49 (15 mai 1918) qui est un autoportrait y.m. can­neel Belgian soldier by himselfvu celle du numéro 61 (novembre 1918) j.m. canneel soldat interné belge. Mais ce sont ses signa­tures des couvertures des numéros 45 (15 mars 1918) et 59 (15 octobre 1918) qui doivent intéresser les lecteurs de la Petite Gazette -soit respectivement j.m.canneel piotte et j.m. canneeljas. Voyez les reproductions ci-après.

Toutefois, l’élément le plus éclairant à propos de jass et jas provient d’un monument situé devant l’hôtel de ville d’Arlon. Voyez la reproduction de cette carte postale.

(…)

Cette statue en bronze de 2,30 mètres de haut, œuvre de Jean-Marie Gaspar (1861 -1931 ) inaugurée le 3 octobre 1920 suite   à   une   souscription publique, a pour nom «Le Jass». Elle représente un soldat de la Grande Guerre et a été érigée à la mémoire des combattants et des déportés belges, ainsi que des fusillés arlonais morts au cours de la guerre 1914-1918. J’ai puisé ces informations sur \’Internet,       à       l’adresse htfp://www.arlon-is-on.be/fr/autres.html où sont détaillés les monuments de la ville d’Arlon.  On y lit de surcroît cette précision: le nom Jass vient du mot flamand jas qui désigne la capote portée par les soldats en hiver (een jas, dans son sens courant, c’est une veste, un veston). Ainsi, quand piotte vient du mot flamand piot, jass vient du mot flamand jas (qui.se prononce ‘yass’’ comme dans yeux et tasse). Nous sommes bien en Belgique! Aussi, pour faire bonne mesu­re, vous trouverez ci-joint une carte postale de Bruxelles mon­trant «Manneken-pis en costu­me de Jass – Manneken-pis in Jass»…

 

 

AU-DELA DES PIOTTES ET DES POILUS, AO 03/01/2008

 

Grâce à vos diverses interventions, dans les derniers mois de l’année 2007, nous avons eu un large aperçu des différents sobri­quets dont étaient affublés (ou que se donnaient eux-mêmes) les soldats de la Grande Guerre.

Monsieur José Marquet, de Sprimont, a eu l’excellente idée de fouiller les mémoires de volontaire de guerre (1914 – 1918 évi­demment) de Maurice Flagothier, de Lincé-Sprimont, à la recherche de termes de l’argot militaire alors utilisé. L’auteur de ces mémoires en donnait aussi la définition :

« Flotte ou Lignard, : soldat belge d’infanterie de ligne.

Poilu : soldat français.

Jampot : soldat anglais.

Plouk : simple soldat.

Piottepak : gendarme

Plakpotte : soldat malpropre et débraillé.

Ménapien : Flamand.

Cabot : caporal.

Premier bidon : 1er sergent-major.

Adjupette, capiston et colon : adjudant, capitaine et colonel.

Carapate : carabinier.,

Flingot : fusil.

Rabat de col : mauvais morceau de viande.

Chapeau boule ou pot de chambre : casque.

Vîspaletots : soldats non armés des vieilles classes qui avaient gardé leurs anciennes tenues sombres datant de l’avant-guerre et ce jusqu’en 1917. Ils étaient affectés à certains travaux.

Compagnie sans floche : compagnie de réhabilitation formée de soldats condamnés par les conseils de guerre et dont le bon­net de police était dépourvu de gland. »

Merci à M. Marquet pour cette recherche.

 

 

Les « Hèyeûs d’ Sovenis » de l’A.R. D’Aywaille, Histoire et traditions de nos vallées, TIII, éd. Dricot, 2006

 

TOPONYMIE POPULAIRE

Lu vîje Bèljike

 

Dans les années 20 et 30, dans la région de Ligneu-ville, qui avant la guerre 14-18 faisait encore partie de l’Allemagne, les gens, lorsqu’ils parlaient de leur nou­velle patrie, l’appelaient toujours “lu vîje Bèljike” par opposition aux pays rédimés, nouvellement rattachés, qu’ils nommaient “lu novèle Bèljike”.

 

(Propos d’Anna Lising recueillis par Marc Lamboray)

 

1914

Pawly R., Lierneux P., Courcelle P., The Belgian Army in World War I, Osprey Publishing, 2009

 

(p.9) The defence of Liège, August 1914

 

A few hours after the delivery of the reply to the German ultimatum the forces that had been massed on the frontier entered Belgium. During the morning of 4 August two cavalry divisions outflanked the fortified position of Liège on the north and arrived at Visé on the Meuse, but, finding the bridge broken and the passage guarded they withdrew towards their principal force, which was already standing before the advanced defences of the fortified city. General von Emmich had about 130,000 men and plentiful artillery; he expected that, faced with such a disproportionate force, Gen Leman would capitulate rather than make a useless attempt to defend Liège. When a German demand that Leman give passage to the Germans was rejected Emmich immediately proceeded to attack the forts of Chaudfontaine, Fleron, Evegnée, Barchon and Pontisse. Nine brigades stormed across the fields in between the different forts, but were everywhere repulsed with such heavy losses that several divisions were withdrawn into Germany; this spread such a panic that at Aachen (Aix-la-Chapelle) librarians started removing archives for safety.

(p.10) German reinforcements were brought up in large numbers, and started an outflanking movement that threatened with encirclement the Belgian troops holding the intervals between the forts. These field units were compelled to withdraw; however, the forts themselves held on, the last only capitulating on 16 and 17 August after Forts Chaudfontaine and de Loncin had been destroyed with heavy loss of life by monstrous explosions when German shells penetrated the magazines. The German casualties outside Liège have been estimated at 42,712 men, but much more serions was the loss of precious time. The unexpected check suffered by the vanguard held up the invading army in enormous traffic jams; the overcrowding of roads and railways caused such confusion inside Germany that the whole army had to mark time for several days, which enabled the French Army to carry out itls mobilization and concentration.

Even though their garrisons were doomed, the time it was costing the invaders to put the outdated fortresses out of action would hâve a real influence on the outcome of the 1914 campaign.

 

(p.18) /Diksmuide/ Germans scattered over the neighbouring meadows, and threatened their prisoners with death if they did not direct them towards the artillery batteries; no one spoke, and the Germans shot them down, Cdr Jeanniot of the fusiliers-marins dying at the hand of the German major. At break of day the Germans who were left were surrounded in batches; several fell under the bayonets of the infuriated soldiers, and four were convicted of murder and executed by the French admirals orders.

 

(p.19) Opening the sluices

 

Deliberate flooding was a classic defensive tactic in Flanders. These lowlands were reclaimed from the sea and the marshes, and are managed by a System of drainage and irrigation that dates back to the Middle Ages. To flood the ground covered by the German front lines it would be sufficient to open the sluices in Nieuport that gave access to the Beverdijk, and to close them again before the ebb tide. The System of canals and manually-operated sluice gates was complex, and the exact results depended upon the tides and winds. However, under the direction of one Louis Kogge, who had been in charge of the Beverdijk sluices for many years, ail necessary measures were taken, and from 27 October seawater began to mix with that of the canals. The flood oozed up on ail sides to suck down German guns, fill the trenches, and imprison in their strongpoints those defenders imprudently left in them by the German command (these isolated garrisons either surrendered one by one, or were drowned while trying to escape). Gradually the whole front between Nieuport and Dixmuide was covered, from the Yser westwards to the railway embankment.

 

1915

in : L’Illustration, n°3762, 10 avril 1915, p.363

 

Pierre Loti, Au grand quartier général belge

 

Me rendant au grand quartier général belge, où j’ai à m’acquitter d’une mission du président de la République française à Sa Majesté le roi Albert, je traverse aujourd’hui Furnes, autre ville inutilement sauvagement bombardée, où, à cette heure, le vent glace, la neige, la pluie, la grêle, font rage sous le ciel noir.

Ici comme à Ypres, les barbares se sont acharnes surtout contre la partie historique, contre le vieil Hôtel de Ville charmant et ses entours; c’est qu’aussi le roi Albert, chasse de son palais, s’y était d’abord installé; alors les Allemands, avec cette délicatesse que le monde entier à présent ne leur conteste plus, avaient aussitôt repéré ce point-là pour y lancer leurs « marmites » féroces. Dans les rues (où je ralentis beaucoup l’allure de mon auto afin de mieux apprécier au passage « l’œuvre civilisatrice » du kaiser), presque personne, il va sans dire ; seulement des groupes de soldats de toutes armes qui, le col relevé, d’autres le capuchon rabattu, se hâtent sous les rafales, courent, comme des enfants, avec de bons rires, comme si c’était très drôle, cet arrosage, qui pour le moment n’est pas du feu.

Comment se fait-il qu’aucune tristesse, cette fois, ne se dégage de cette ville à moitie déserte ? On dirait que la, gaieté de ces soldats, malgré le temps sinistre, se communique aux choses devastées. Et comme ils semblent tous de belle santé et de belle humeur! Je n’aper­çois plus de ces mines un peu effarées, hagardes, du commencement de la guerre. La vie tout le temps dehors, jointe à la bonne nourriture, leur a dore les joues, à ces épargnes par la mitraille ; mais ce qui surtout les soutient, c’est la confiance entière, la certitude d’avoir dejà pris le dessus, et de marcher à la victoire. Il en va de l’invasion boche comme de cet affreux temps, qui n’est en somme qu’une dernière giboulée de mars: tout cela va finir!

A un tournant, pendant une accalmie, un petit groupe de matelots français surgit, bien imprévu, devant moi. Je ne puis me tenir de leur faire signe, comme on ferait à des enfants que l’on retrouverait tout à coup, dans quelque lointaine brousse, et ils accourent à ma por­tière, tout contents eux aussi de voir un uniforme de notre marine. C’est à croire qu’on les a choisis, tant ils ont de braves et jolies figures. avec de bons yeux vifs. D’autres, qui passaient plus loin et que je n’avais pas appelés, viennent aussi m’entourer, comme si c’était tout naturel, mais avec une familiarité si respectueuse: à l’etranger, n’est-ce pas, et en temps de guerre !… C’est hier, me disent-ils, qu’ils sont arrives, tout un bataillon, avec des officiers, pour camper dans un village voisin, en attendant de foncer sur les Boches. Et j’aimerais tant faire un détour pour aller en visite chez eux, si je n’étais pressé par l’heure de l’audience royale! Certes j’ai du plaisir à me trouver avec nos soldats, mais bien plus encore avec nos matelots, au milieu desquels j’ai passe quarante années de ma vie. Avant même de les voir, ceux-là, rien qu’à les entendre parler, tout de suite je les devi­nerais. Plus d’une fois, sur nos routes militarisées du Nord, en pleine nuit noire, quand c’était un de leurs détachements qui m’arrêtait pour me demander le mot d’ordre, je les ai reconnus rien qu’au son de leur voix.

Un de nos généraux, commandant d’armées sur le front Nord, m’en parlait hier, de cette gentille familiarité de bon aloi, qui règne à pré­sent du haut en bas de l’échelle militaire, et qui est nouvelle, qui est une caractéristique de cette guerre profondément nationale, où tout le monde marche la main dans la main. « Aux tranchées, me disait-il, si je m’arrête à causer avec un soldat, d’autres m’entourent, pour que je cause aussi avec eux. Et ils sont de plus en plus admirables d’entrain et de fraternité! Si l’on pouvait nous rendre nos milliers de morts, quel bien les Allemands nous auraient fait, en nous rapprochant ainsi tous, jusqu’à n’avoir qu’un même cœur! »

Longue route pour aller à ce grand quartier général. En rase cam­pagne, il fait un temps épouvantable, il n’y a pas à dire. Chemins défonces, champs inondés qui ressemblent à des marécages, et parfois des tranchées, des chevaux de frise, rappelant que les barbares sont encore tout proches. Eh bien, quand même, tout cela, qui devrait être lugubre n’y parvient plus.  Chaque rencontre de soldats — et on en fait à toute minute — suffirait du reste à vous rassérener: figures épanouie: toujours,  qui  respirent  le  courage  et  la  gaieté.  Même  les  pauvres sapeurs, dans l’eau jusqu’aux genoux, travaillant à réparer des trous d’abri ou des barrages, ont l’expression gaie, (…)… Que de soldats dans les moindres villages, belges et francais très fraternellement mêles! Par quels prodiges de l’intendance tous ces hommes sont-ils abrités et nourris?

 

Mais les soldats belges, qui donc prétendait qu’il n’en restait plus ! J’en croise au contraire des détachements considérables, marchant vers le front, bien en ordre, bien équipés et de belle allure, avec des convois d’une artillerie excellente et très moderne. On ne dira jamais assez l’heroïsme de ce peuple, qui aurait eu raison de ne pas se préparer aux batailles, puisque des traites solennels auraient dû l’en préserver à tout jamais, et qui au contraire vient de subir et d’arrêter le plus formidable attentat de la Grande Barbarie. Désemparé d’abord et presque anéanti, il se reprend, il se groupe autour de son roi, au courage sublime…

Il pleut, il pleut, on est transi de froid. Nous voici enfin arrivés et dans un instant je vais le voir, ce roi qui est sans reproche comme sans peur. N’étaient ces troupes et tant d’autos militaires, on n’imaginerait jamais que ce village perdu puisse être le grand quartier général. Il faut descendre de voiture, car le chemin qui mène à la résidence royale n’est plus qu’un sentier. Parmi les rudes autos qui stationnent là, toutes maculées de la boue des campagnes, il en est une élégante, mais sans armoirie d’aucune sorte, seulement deux lettres tracées à la craie sur la portière noire: S. M. (Sa Majesté), — et c’est la sienne. Un coin charmant de vieille Flandre, une antique abbaye, entourée d’arbres et de tombes, — c’est là. Sous la pluie, dans le sentier qui borde le religieux petit cimetière, un aide de camp vient à ma rencontre, aimable et simple comme sans doute ne peut manquer d’être son souverain. A l’entrée de la demeure, pas de gardes, aucun cérémonial ; un modeste corridor, où j’ai juste le temps de jeter mon manteau, et, dans l’embra­sure d’une porte qui s’ouvre, le roi m’apparaît, debout, grand, svelte, le visage régulier, l’air étonnamment jeune, les yeux francs, doux et nobles, la main tendue pour le bon accueil.

Au cours de ma vie, d’autres rois ou empereurs ont bien voulu me recevoir, mais malgré l’apparat, malgré les palais parfois splendides, jamais encore comme au seuil de cette maisonnette, je n’avais éprouvé le respect de la majesté souveraine, — si infiniment agrandie ici par le malheur et le sacrifice… Et quand j’exprime ce sentiment au roi Albert, il me répond en souriant : « Oh ! mon palais à moi… » et il achève sa phrase par un geste détaché, designant le pauvre décor. Bien modeste, en effet, la salle où je viens d’entrer, mais, par l’absence de toute vulgarité, gardant de la distinction quand même; une bibliothèque bondée de livres occupe entièrement l’une des parois; au fond il y a un piano ouvert, avec un cahier de musique sur le pupitre; au milieu, une grande table est chargée de cartes, de plans stratégiques; et la fenêtre, ouverte malgré le froid, donne sur une sorte de vieux petit jardin de cure, presque enclos, effeuille, triste, qui semble pleurer de la pluie d’hiver.

Après que je me suis acquitté de la facile mission dont m’avait chargé le président de la République, le roi veut bien me garder long­temps à causer. Mais, si je me suis déjà senti hésitant pour écrire le commencement de ces notes, je le suis tellement davantage pour toucher, si discrètement que ce soit, à cet entretien ; et alors, combien va sembler pâle ce que j’oserai en dire ! C ‘est qu’en effet je sais qu’il ne cesse de recommander à ceux qui l’entourent: « Surtout, tâchez que l’on ne parle pas de moi », et je connais, je comprends si bien l’horreur qu’il professe pour tout ce qui ressemble à une interview. J’étais donc d’abord décidé à me taire; — et cependant, lorsqu’on a quelque chance d’être entendu, comment ne pas vouloir, dans la faible mesure de ce que l’on peut, contribuer à répandre la gloire d’un tel nom!

Ce qui frappe d’abord chez Lui, c’est tant de sincère et exquise modestie dans l’héroïsme, c’est cette presque inconscience d’avoir été admirable. La vénération que les Français lui ont vouée, sa popularité chez nous, il juge ne pas les mériter autant que le moindre de ses soldats tue pour notre commune défense. Quand je lui conte que j’ai vu, même au fond des campagnes chez des paysans, l’image du roi et de la reine des Belges à une place d’honneur, avec des petits drapeaux, noir, jaune et rouge, pieusement épinglés autour, il a l’air d’à peine y croire, son sourire et son silence semblent me répondre : c’est pour­tant si naturel, ce que j’ai fait; est-ce qu’un roi digne de ce nom aurait pu agir d’une autre manière?

Maintenant nous causons des Dardanelles, où se joue à cette heure une partie grave ; il veut bien me questionner sur les embûches de ces parages que j’ai longtemps fréquentés et qui n’ont cesse de m’être si chers. Mais tout à coup une plus froide rafale entre par cette fenêtre, toujours ouverte sur le petit jardin triste; avec quelle gentille sollicitude alors il se lève, comme eût pu faire un simple officier, pour fermer lui-même ces vitres près desquelles je suis assis.

Et puis nous causons de guerre, de fusils, d’artillerie; Sa Majesté est au courant de tout, comme un général dejà rompu au métier…

Etrange destinee de ce prince, qui, au début, ne semblait pas désigné pour le trône et qui peut-être eût préférécontinuer sa vie un peu retirée de jadis, auprès de la princesse qu’il aimait! Quand ensuite la couronne inattendue fut posée sur son jeune front, il pouvait se croire en droit d’espérer une ère de profonde paix, au milieu du plus paisible des peuples, et au contraire, il aura connu le plus épouvantablement tragique de tous les règnes. Du jour au lendemain, sans une défaillance, sans même une hésitation, dédaigneux des compromis qui, pour un temps au moins, auraient pu, au préjudice de la civilisation mondiale, préserver un peu ses villes et ses palais, il s’est dressé, devant la ruée du Monstre, comme un grand roi guerrier, au milieu d’une armée de heros.

 

Aujourd’hui, visiblement, Il ne doute plus de la victoire, et sa loyauté lui donne confiance entière en la loyauté des Alliés, qui certes voudront rendre la vie à sa Belgique ; cependant il tient à ce que ses soldats coopèrent, de toutes leurs dernières forces, à la délivrance, et qu’ils restent jusqu’à la fin au danger et à l’honneur. Saluons-le bien bas!

Un moins noble que lui se fût dit peut-être: « J’ai largement payé ma dette à la cause universelle ; ce sont mes troupes qui ont élevé le premier rempart contre la barbarie ; mon pays, piétiné le premier par les brutes allemandes, n’est plus qu’un champ de ruines ; cela suffit! »

— Mais non, il veut que la Belgique ait son nom inscrit, à une page encore plus belle, à côte de la Serbie, sur le livre d’or de l’histoire.

Et voilà pourquoi j’ai rencontré, en venant, ces précieuses troupes, alertes et fraîches, renouvelées à miracle, qui s’en allaient au front, continuer la sainte lutte.

Devant Lui, inclinons-nous donc jusqu’à terre!

La nuit tombe quand l’audience est close et que je me retrouve dans le sentier de l’abbaye. Pendant le trajet de retour, à travers ces routes défoncées par la pluie, défoncées par les charrois militaires, je reste sous le charme de l’accueil. Et je compare ces deux souverains situés pour ainsi dire aux deux pôles de l’humanité, celui d’ici au pôle lumi­neux, l’autre au pôle noir; — l’autre, là-bas, le bouffi d’hypocrisie et de morgue, monstre parmi les montres, qui a du sang plein les mains. de la chair dechirée plein les ongles, et qui ose encore s’entourer d’une pompe insolente; — celui d’ici, relégué sans murmure dans une maisonnette de village, sur un dernier lambeau de son royaume martyr, mais vers qui monte, de toute la Terre civilisée, le concert des sympa­thies, des enthousiasmes, des glorifications magnifiques, et qu’attendent les plus pures et immortelles couronnes.

 

pierre loti.

(Copyright in United States of America by the New-York American.)

 

1917

Pawly R., Lierneux P., Courcelle P., The Belgian Army in World War I, Osprey Publishing, 2009

 

THE BELGIAN AIR FORCE

 

(p.39) On 4 May 1917 a daring mission was flown by Henri Crombez and Louis Robin from 6th Sqn, who flew deep behind enemy lines to drop a Belgian flag over occupied Brussels. Another famous flight was made by Ring Albert, who on 6 July 1917 was taken over the front in a Sopwith-Strutter in order to observe the situation for himself – thus becoming almost certainly the only reigning monarch in the world ever to fly a military combat mission. That month the small Aviation Militaire was putting up an average of 120 sorties each day.

 

1918

Adrien Herman, Wellin jadis 1795-1950, 2001

 

(p.143-144) Les Allemands partis sans autre retard, le village se croyait libéré. Il l’était, mais de ses ennemis seulement. Il ne l’était pas de ses amis.

Dès le 25 novembre, il se remplit d’Italiens. Le hasard voulut que les localités du canton fussent occupées par la 89eme division d’infanterie du général Albricci, venant du front de France où elle avait été envoyée sym­boliquement.

Laissons la plume à un témoin. «On aurait pu dire d’eux; qu’en qualité d’amis, ils étaient polis, propres, peu gênants. Ce fut tout le contrai­re: salir, abîmer, détruire furent leur principale occupation, de sorte qu’ils causèrent réellement plus de dégâts que leurs devanciers » (2). Ces alliés encombrants demeurèrent une dizaine de semaines à Wellin et environs. Les gradés jouaient leur solde au baccara ou à la canasta et ne se préoc­cupaient guère de discipline.

Tous s’en allèrent vers le 15 février 1919, non sans avoir élevé à leur propre gloire un petit monument fait de vieilles pierres, portant une plaque commémorative de leur passage, rue du Tribois, près de la voie du tram.

 

1918

Pawly R., Lierneux P., Courcelle P., The Belgian Army in World War I, Osprey Publishing, 2009

 

LIBERATION / 1918

 

(p.35) On 17 April, after the kind of short but violent artillery preparation that they employed throughout the spring offensive, three German infantry divisions attacked near Merkem down the axis of a road towards Poperinghe; three more waited in the second line close to the Houthulst Forest, while a seventh was in rear reserve. The front-line units advanced quickly, with an apparent contempt for any dangers that might threaten their right wing. The first Belgian outposts near the road were swept away or submerged, but stubborn hand-to-hand fighting then delayed the enemy’s march. By noon the Germans had reached the Belgian support line, but there they were stopped by the Belgian artillery playing on both their assault elements and their reserves. The decisive moment came when Belgian infantry advanced from their support trenches, and began to recapture lost ground behind a moving barrage. Caught between barrages in front and behind, the German units wavered – the formations assigned to Operation ‘Georgette’ were not storm troops but tired ‘trench divisions’. Battalions broke, and the fighting degenerated into a number of smaller local battles. By 8pm the Belgians had recovered ail the lost ground and taken more than 800 prisoners; the Belgian Army had shown that it could play its part in offensive operations as well as holding trenches. (Marshal Foch, the generalissimo of the western Allies, visited Belgian GHQ on 23 May, and in King Albert’s presence conferred decorations on officers and men who had distinguished themselves in this battle of Merkem.)

 

1914

Deux soldats wallons sous la tour de l’ Yser, AL 16/05/1986

 

(dans le bulletin trimestriel d’ information des “Amis du Musée international de la guerre 1939-1945, de la Resistance et des camps de concentration)

“C’est le général Georges De Bruyn qui a raconte qu’ il avait connu intimement ces deux Wallons au Boyau de la Mort, en 1917 et 18.  Il les a d’ ailleurs vu mourir à ses pieds.”

 

1914

Christian Laporte, Le Roi-Chevalier, LB 16/07/2005

 

L’armée belge résista vaillament, dans la mesure de ses possibilités, encouragée en per­manence par la présence à ses côtes du roi Al­bert. Celui-ci refusa obstinément d’abandon­ner ses soldats. Et pourtant les alliés français et ang1ais n’avaient pas manqué de le lui sug­gérer dès le mois d’octobre 1914, Mais Albert leur fit répondre qu’il resterait avec les siens et conserverait “le commandement de l’armée belge, quel que soit son effectif.

(…) chef de l’armée be1ge, il resta avec ses troupes sur le dernier lambeau de terre nationale encore libre derrière l’Yser mais veilla surtout en permanence aux interêts de ses hommes. A plusieurs reprises, il parvint à éviter des per­tes mutiles en refusant l’engagement des sol­dats belges dans certaines opérations de l’etat-major français. (…)

Le Roi profita de cette solidarité belgo-belge pour demander aussi une meilleure égalité entre les deux principales langues nationales. Il était temps que les Flamands puissent être ad­ministrés totalement dans leur langue. Et cela devait se traduire aussi dans l’enseignement, jusques et y compris au niveau universitaire. Il s’engagerait ainsi pour la flamandisation de l’Université de Gand en 1930.

 

            Toujours, à l’époque romaine, on recrute en Wallonie les soldats de la légion l’Alouette dont j’ai vu 1es tombes en Lybie où ils veillaient sur les frontières africaines de l’Empire.  (…) Notre manteau de laine à capuchon sera adopté dans tout l’Empire romain, et en Wallonie, un agriculteur inconnu mettra au point une extraordinaire moissonneuse mécanique.

 

II Des énergies neuves

 

Les Templiers libèrent les serfs et les transforment en travailleurs libres dans leur neuf mille commanderies, ces vastes domaines ruraux.

(…) La commune engendre une bourgeoisie politique dont Jacques van Artevelde est un des représentants les plus typiques. Homme du carrefour belge, il en renforce la cohésion par les accords qu’il conclut avec le Hainaut et le Brabant pour faciliter la circulation des marchands et améliorer le rythme des affaires. Le carrefour belge s’ouvre aussi largement sur ce Marché commun du Moyen Age qu’est la Hanse teutonique où Bruges et bientôt Anvers jouent un rôle important.

(…) Deux dates capitales dans l’histoire du carrefour belge : 1288 et 1302. En 1288, dans la plaine de Worringen, Jean Ier, duc de Brabant, repousse la minamise des seigneurs germaniques sur les accès de notre pays vers le Rhin et il fera ainsi la prospérité de Bruxelles si bien située su la chaussée reliant l’Allemagne aux ports de la me du Nord et donc au trafic vers l’Angleterre.  En 1302, devant Courtrai les milices commuales ecartent l’emprise française sur les issues de notre carrefour s’ouvrant sur l’Ouest et le Sud.

(…) La bataille des Eperons d’Or a des aspects sociaux incontestables : elle affirme la puissance de la bourgeoisie au détriment de celle de la noblesse. 

Aussitôt connue à Bruxelles et à Liège la victoire de Courtrai, on voit les artisans, les représentants des métiers exiger une plus importante participation à la gestion de leur cité.»

(…) « … : l’art belge du Moyen Age se compose d’influences innombrables que capte ce carrefour qu’est notre pays. »

« Les sept rues aboutissant à la Grand-Place mènent aux sept portes de la ville et elles s’ouvrent sur des routes conduisant à tous les pays d’Europe. »

« Un sentiment national se forge dans le creuset d’une nouvelle institution créée en 1465 : les Etats Généraux. »

« La trame du tissu national qui se noue ainsi se révélera solide et combien résistante quand, après la mort du Téméraire, Louis XI lancera ses troupes à la curée d’une Belgique qu’il avait tente de diviser politiquement au préalable, car il n’y a rien de neuf … »

 

Les pétrodollars

 

« Luther lance la Réforme. En spoliant l’Eglise de ses biens, elle enrichit les féodaux allemands au moment où l’or affluant d’Amérique crée de nouvelles richesses mobilières qui risquent de submerger la puissance que comtes et barons devaient à leur revenus immobiliers. Grâce à Luther, ils pourront, en raliant la réforme et en dépouillant l’Eglise de ses terres, de ses villages, de ses fermes, accroître leur patrimoine menace par les « pétrodollars » en version du 16e siècle.

L’opération séduit plus d’un aristocrate belge. Elle explique leur politique hostile à Philippe II.  L’attitude du Taciturne, d’Egmont, de Hornes est celle de féodaux jaloux d’une nouvelle bourgeoisie d’affaires brassant l’or américain qui stimule et alimente tant d’entreprises en Belgique et fait la prospérité des remuants et dynamiques parvenus d’Anvers. »

 

III Les temps modernes

 

« De 1794 à 1814, nous voilà Français -non sans liguer contre nos occupants républicains les paysans de Flandre, du Brabant et de Wallonie qui leur livrèrent une guerre comparable à celle de Vendée. La chouannerie belge eut ses moments de gloire et ses rudes héros. »

 

 

Ce que les Belges firent ensemble (Jo Gérard)

– Résister à Jules César.

– Participer à l’essor de l’em­pire de Charlemagne.

– Participer aux croisades.

– Conclure, au XlVe siècle, des ententes entre la Flandre, le Brabant, le Hainaut.

– Participer à la Ligue Hanséatique.

– Créer au XIVE siècle, l’ad­mirable Chartreuse de Champmol.

– Créer l’Ecole de peinture belge du XVIe et au XVIIe siècles.

– Fonder New York au XVIIe siècle.

– Faire la révolution de 1789 contre Joseph Il et fonder la République des Etats-Belgiques Unis.

– Faire la guerre des paysans en 1797-1798 contre les ré­publicains français.

– Faire ensemble 1830.

Créer ensemble la médeci­ne tropicale au Congo dès 1883.

– Construire des chemins de fer en Chine, la ville d’Héliopolis en Egypte, électrifier la Russie, créer des usines en Bulgarie, ouvrir des mines en Floride, équiper quinze pays de tramways.

– Défendre la Belgique en 1914-18 et en 1940.

– Développer et civiliser le Congo.

– Mais encore : des artistes wallons, flamande et bruxellois embellirent Versailles au temps de Louis XIV et travaillèrent ensemble pour Napoléon.

– Flamands, Wallons, Bruxellois luttèrent pour Pie IX sous l’uniforme des Zouaves pontificaux et pour Charlotte, impératrice du Mexique dans la Légion belge.

– Deux millions de Belges ont des ascendants wallons et flamands.

– C’est, parmi d’autres, le cas du celèbre Juriste Edmond Picard et du grand romancier Camille Lemonnier.