Léon Vander Essen, Pour mieux comprendre notre histoire nationale, s.d.

 

(p.169) L’INFLUENCE AMERICAINE SUR LA REVOLUTION  BRABANÇONNE DE 1789

EN 1790, après avoir chassé les Autrichiens, les Belges sous l’impulsion de Vonck et de Van der Noot, organisèrent les provinces des Pays-Bas en une espèce de république fédérative, connue dans l’histoire sous le nom  de Provinces  bdgiqnes unies.

La forme de cette république était inusitée ou, pour le dire plus exactement, en dehors-de la ligne de nos traditions nationales. Pour le prouver, il suffit de rap­peler qu’en 1535, à la session-des Etats Généraux tenue à Malines, Marie de Hongrie engagea les habi­tants des Pays-Bas à se grouper en une sorte de confédération défensive pour pouvoir mieux se garder et s’aider mutuellement lorsqu’ils seraient attaqués par leurs puissants voisins; on sait que la proposition fut impitoyablement écartée. (…)

(p.171) La révolte des « colonial farmers » contre le Roi d’Angleterre qui devait aboutir à la création des Etats-Unis d’Amérique attira, dès le début, l’attention des Belges. Ceux-ci, souffrant du despotisme de Joseph II, y trouvèrent immédiatement des situations analogues à leurs propres expériences. Un examen attentif des journaux belges de l’époque et des pam­phlets si nombreux de la Révolution brabançonne montre que, dès le début du mouvement, les gazettes de chez nous sont relativement bien informées de ce qui se passe outre Atlantique.

Mais il est compréhensible que les événements d’Amérique prennent une place de plus en plus pré­pondérante dans la presse des Pays-Bas autrichiens lorsque commence, en 1775, la guerre des colons américains pour l’indépendance. Des informations sérieuses et multiples apparaissent sur les premiers engagements militaires, à Lexington, à Concord et à Bunker Hill, sur la capture de l’armée du général Bur-goyne, sur l’entrée de la France, de l’Espagne et, plus tard, de la Hollande, dans la lutte, sur la reddition de Lord Cornwallis à Yorktown, sur les négociations de paix.

Même pendant la période qui suivit la fin de la guerre ( 1783 ), si les raisons pour lesquelles les gazet­tes belges s’intéressaient à la révolte des colonies n’étaient plus aussi déterminantes, on n’en continua (p.172) pas moins à s’occuper de ce qui se passait dans la nouvelle République. Le « Belge moyen » de ce temps, dont la lecture se bornait probablement à ces journaux ou gazettes, pouvait se faire une idée relativement exacte de ce que fut la Révolution américaine.

Mais là ne se bornait pas l’information. Les jour­naux belges firent connaître aussi à leurs lecteurs les nouvelles formes constitutionnelles adoptées en Amé­rique après la conquête de l’indépendance. Ce qui attira surtout l’attention des rédacteurs belges, c’est l’action législative des représentants du peuple de Massachussets Bay Colony.

En 1774, le Journal historique et littéraire écrit : « La Nouvelle Angleterre étant à présent l’objet de l’attention de toute l’Europe, on ne sera pas fâché d’en avoir une idée plus exacte que toutes les descrip­tions qu’on a vues jusqu’à présent ». En 1777, des gazettes publient le texte de la nouvelle constitution de l’Etat de Maryland, et, en 1780, celle de l’Etat de Massachusetts.

En 1785-1786, on fait connaître aussi en Belgique une esquisse du nouveau code de droit civil et crimi-.nel de l’Etat de Virginie.

Lorsque les traductions des constitutions des treize Etats américains parurent en Europe, on vit les Belges s’y intéresser. En 1790, le texte complet, avec com­mentaires, en fut imprimé à Gand et mis en vente.

Enfin, les « Articles of Confédération » et la consti­tution américaine de 1787 attirèrent l’attention des (p.173) publicistes, qui les analysèrent en tout ou en partie. D’autre part, les grandes figures de la Révolution, et particulièrement Washington et Franklin, occupè­rent une bonne place dans l’esprit des rédacteurs des gazettes de notre pays. Le statiste Brosius, dans son Journal philosophique et chrétien commenta comme suit le décès de Franklin : « Le monde politique et littéraire vient de perdre un homme qui, également illustre dans l’un et dans l’autre, a laissé un nom qui fera époque dans les sciences et dans l’histoire des révolutions du genre humain. »

Y eut-il, toutefois, un contact direct entre Belges et Américains, comme ce fut le cas pour les Français et les Hollandais ? Les Belges ne prirent aucune part à la guerre de l’indépendance américaine; aucun agent officiel américain ne vint se fixer en Belgique. Mais nous savons que, pendant les dernières années de la Révolution, il y avait à Bruxelles un groupe de rési­dents américains, que John Adams rencontra chez nous en se rendant en Hollande en 1780. De ces rési­dents, deux étaient intéressants, William Lee, natif de Virginie, qui avait été chargé, avant 1779, d’obtenir des Cours de Berlin et de Vienne la reconnaissance de l’indépendance de l’Amérique, et Edmond Jannings, natif de Maryland, avec lequel Adams resta en corres­pondance suivie pendant tout le temps de son séjour en Europe. Il semble bien que des hommes de cette qualité, qui furent en contact permanent avec le repré­sentant officiel du Congrès américain qu’était Adams, (p.174) et qui travaillaient avec lui à placer dans les journaux dés articles favorables à la cause américaine, doivent avoir contribué à faire naître et à entretenir en Belgi­que sinon la sympathie du moins l’intérêt pour ce qui se passait de l’autre côté de l’Atlantique.

D’autre part, on peut citer l’un ou l’autre Belge qui s’en alla en Amérique et qui put ainsi entretenir en Belgique la curiosité à l’endroit des choses américai­nes. C’est d’abord un certain J.-J. Aerts, qui partit aux Etats-Unis poussé par des malheurs de famille. Il entra dans l’armée américaine et y obtint le grade de lieutenant-colonel. A l’époque de la Révolution bra­bançonne, il engagea un certain nombre d’officiers américains à l’accompagner en Belgique pour s’y met­tre à la disposition des « Patriotes ». Il fut aussi en correspondance avec Van der Noot.

Une autre figure intéressante, c’est le colonel Jean-Pierre Ransonnet, né à Liège en 1744. Il partit pour les Etats-Unis peu de temps après la reconnaissance de l’indépendance américaine et il fut fortement im­pressionné par tout ce qu’il y vit. En 1784, de retour en Belgique, il fut prié par Reuss, le secrétaire autri­chien d’Etat et de Guerre, de tenir le gouvernement au courant de ce qui se passait en Amérique. En 1787, Ransonnet entra en contact avec les chefs de la Révo­lution brabançonne, au sujet desquels il déclara « qu’il les avait trouvés inclinés à former une confédération des provinces belgiques d’après le modèle des Etats-Unis d’Amérique ». Lorsque la Révolution brabançonne (p.175) éclata, Ransonnet prit du service dans l’armée des « Patriotes » et s’empara du fort de Lillo, près d’Anvers. Accusé peu après de trahison, il alla se réfugier en France, chez Lafayette, où il mourut en 1796.

La question se pose maintenant : les Belges s’inspi­rèrent-ils en quelque manière de l’exemple de l’Amé­rique, au sujet duquel ils étaient si bien informés, dans leurs efforts pour se soustraire à la tyrannie de Joseph II ?

En 1788 apparut en Belgique un pamphlet ano­nyme, intitulé Un défenseur du peuple à l’empereur Joseph II. dont l’auteur se montrait un grand admira­teur des institutions américaines. Des références aux Etats-Unis et à leurs lois y apparaissent presque à chaque page. « Si l’empereur avait compris les leçons de la Révolution américaine, dit l’écrivain anonyme, il aurait évité les plaintes amères des Belges. »

Les poètes politiques et les rédacteurs de pamphlets du temps ne se font pas faute d’exciter le peuple en invoquant l’exemple de l’Amérique. En voici quelques échantillons :

Fuis, il est plus que temps, cet état léthargique.

Né libre, crains les fers, imite l’Amérique. Un autre :

Je vous invite sans miséricorde

Pauvres Belgiques,

L’Empereur tyrannique,

Suivons l’Amérique.

(p.176)

Un autre encore :

Que notre fier souverain

forme l’injuste désir

d’asservir l’Etat belgiqiie,

et qu’ainsi que l’Amérique

celui-ci s’en défend bien

cela ne nous blesse en rien. Un autre enfin :

Peuple belgique

cour tiranniqne

faison comme l’Amérique.

Faut-il s’étonner dès lors que, lorsqu’à l’initiative des Etats de Flandre et de Brabant, les différentes provinces se révoltèrent contre Joseph II, elles le firent par une déclaration d’indépendance qui rappelle la Déclaration of Independence ?

La plus connue de ces déclarations, le Manifeste du Peuple brabançon de Henri Van der Noot, ne cite cependant pas d’exemple américain. Mais, en revanche, le Manifeste de la Province de Flandre s’inspire incontestablement de la Déclaration of Independence américaine, dont une traduction française venait préci­sément de paraître à Gand (1790). La relation litté­raire entre les deux documents est telle que la section finale du Manifeste est presque textuellement copiée du prototype américain.

Bientôt les rapprochements entre la Révolution amé­ricaine et la Révolution brabançonne deviennent chose naturelle, soit dans les premiers numéros du Journal(p.177) de Bruxelles (janvier 1790), soit dans des publications où la fiction se donne libre jeu, comme L’Américain à Bruxelles à son ami, ou comme le Testament [fictif] de Joseph IL où on lit : « Je lègue aux Etats belgiques unis ma canne de roseau de Philadelphie, à pomme d’ivoire, en leur recommandant sa fragilité. »

De l’examen des multiples pamphlets de l’époque — examen auquel nous ne pouvons nous livrer ici — il ressort, on peut le dire sans exagération, que l’exemple de la République américaine exerça une forte influence sur l’agitation révolutionnaire en Belgique. Et une fois la Révolution brabançonne déchaînée, on parle de Van der Meersch, le général de l’armée des « Patrio­tes », comme du « Washington belgique » et Van der Noot est salué comme le « Franklin belgique ».

Aussi, lorsque les Etats Généraux se réunirent à Bruxelles, au début de janvier 1790, pour mettre en exécution leur projet de confédération des provinces, ils s’inspirèrent directement de l’exemple américain. Une lettre envoyée de Gand, le 31 décembre 1789, à la Gazette de Leyde le dit fort clairement :

« Les Etats de Brabant sont décidés à ne pas admettre chez eux l’autorité stadhoudérienne, » mais à chercher, en suivant l’exemple des Etats-» Unis de l’Amérique, le point de l’Union, qui doit » faire la force et l’essence d’une république fédéra-•» tive, dans l’autorité d’une assemblée fédérale, combinée avec l’indépendance de chaque Etat, de façon (p.178) » jouissent, dans un degré justement proportionné, » des droits communs de la Confédération souveraine. »

Lorsqu’on examine alors le Traité d’union de 1790, qui fixe la constitution de la République des Provinces belgiques unies, on découvre une similitude frappante entre les articles de cette constitution et ceux des Arti­cles of Confederation. De plus, de nombreux détails sont absolument les mêmes dans les deux documents et certains passages présentent une telle ressemblance de phrases et de termes qu’il faut bien admettre que les chefs de la Révolution brabançonne avaient la for­mule américaine sous les yeux lorsqu’ils rédigèrent leur Traité d’Union.