Guide de conversation / Irlandais de poche, Assimil, 2011, p.66

 

Dans les légendes irlandaises, na Fir Bolg était une tribu farouche qui harcelait beaucoup les Irlandais. Seloncertains, na Fir Bolg désignait en fait les Belgae, c’est-à-dire les Belges, dont Jules César immortalisa la férocité.

 

Au premier siècle avant Jésus-Christ

1. Ce que nous en apprennent les historiens anciens.

C’est en 57 avant Jésus-Christ que les Belges sont entrés dans l’histoire, inscrits, par César, au livre d’or des Gaules avec cette citation magnifique : « De tous les Gaulois, les Belges sont les plus braves.» Avant cette date, même leur nom était ignoré dans les pays méditerranéens où, depuis plusieurs milliers d’années, s’élaborait la civilisation. Il a fallu l’ambition du futur dictateur romain pour les faire découvrir, et tout de suite les Belges apparurent aux gens du Midi comme les habitants de contrées bien lointaines : Virgile qua­lifie encore certains d’entre eux, les Ménapiens, d’extremi hominum, « d’hommes de l’extrême bout du monde ».

Ce n’est pourtant pas que très tôt le monde antique n’ait procédé à des explorations des côtes européennes de l’Atlantique. Les marchands s’y sont probablement de tout temps aventurés; aussi haut que l’on puisse remonter dans l’histoire de l’humanité, on constate que l’océan Atlantique a été affronté par de hardis navigateurs. Les premiers dont l’histoire ait conservé le nom furent ceux de Tartesse qui servirent d’inter­médiaires entre les régions de l’Atlantique et la Crète.

Plus tard, lés Carthaginois éprouveront plus d’intérêt que tout autre peuple à connaître ces contrées. Aussi, dans le courant du Ve siècle avant Jésus-Christ, une expédition commandée par le Carthaginois Himilcon franchit-elle les colonnes d’Hercule et cingla vers le nord. Le récit de ce voyage avait été conservé; au IVe siècle de notre ère, un poète latin archaïsant, Festus Avienus, en tira quelques données qu’il incorpora dans une pièce connue sous le nom d’Ora maritima, dont un fragment seulement nous est parvenu. On n’y trouve malheureusement rien concernant notre histoire.

 

Dans le dernier tiers du IV* siècle avant Jésus-Christ, un autre voyage d’exploration fut entrepris par Pythéas de Marseille dans un but à la fois scien­tifique et commercial. Pythéas traversa le golfe de Gascogne, la Manche, longea les côtes de la Grande-Bretagne et pénétra probablement dans la Baltique ; il recueillit des renseignements météorologiques, océanographiques et géographiques sur les contrées arc­tiques. La relation qu’il avait laissée de son voyage est perdue ; nous en connaissons quelques passages — ou tout au moins le contenu de ceux-ci — principalement par des citations de Strabon. Il est à peu près cer­tain que Pythéas avait décrit les côtes de Flandre, mais ses souvenirs nous font défaut aujourd’hui.

Il faut attendre César pour trouver une documen­tation sur notre pays au premier siècle avant Jésus-Christ. Les Belges occupaient alors une contrée autre­ment vaste que le territoire du royaume de Belgique actuel : au nord, ils s’étendaient jusqu’aux bouches de l’Escaut, de la Meuse et du Rhin ; à l’est, tout le long du Rhin jusqu’aux environs de Cologne ; au sud, leur frontière suivait la lisière méridionale de la forêt des Ardennes jusqu’à la Meuse, s’infléchissait brusque­ment vers le sud pour toucher la haute Marne, puis suivre cette rivière jusqu’à la Seine et gagner la Manche le long de ce dernier fleuve ; enfin, à l’ouest, la Manche et la mer du Nord baignaient leurs rivages.

Lorsque, venant du sud, on pénétrait chez les Belges par la vallée de la Meuse, celle de l’Aisne ou celle de la Marne, on rencontrait d’abord le peuple des Rèmes. Ce dernier, qui habitait les plaines de la Champagne, possédait des terres produisant en abon­dance le blé et le fourrage. Il comptait parmi les plus riches des peuples de la Gaule. Sa ville principale était Durocortonim, Reims, et un oppidum, Bibrax, défendait sa frontière nord.

Entre le territoire des Rèmes et l’Oise, les Suessions s’étendaient vers le nord ; Noviodunum était leur refuge. En descendant ensuite le cours de la Seine, on passait successivement chez les Bellovaques (pays de Beauvais), dont la forteresse était dénommée Bratuspantium, chez les Valiocasses, puis chez les Calètes sis à l’embouchure de la Seine.

En remontant le long des côtes vers le nord, sur les deux rives de la Somme, on rencontrait les Ambiens avec la ville de Samarobriva, Amiens ; le reste de la côte, jusqu’à l’embouchure de l’Escaut, constituait le domaine des Morins dont le port principal était Portas Itius.

 

A l’intérieur des terres, les Atrébates occupaient l’Artois actuel où ils disposaient d’une forteresse, Nemetocenna; les Viromandui habitaient l’ancien Vermandois; les Nerviens une partie du nord de la France, le Hainaut et le Brabant ; les Menapiens les provinces actuelles d’Anvers et le Limbourg ; vers son embouchure, ils atteignaient le bas Rhin sur la rive droite duquel ils possédaient des habitations et des cultures.

Au sud des Menapiens, sur les deux rives de la Meuse jusqu’au Rhin et dans la forêt des Ardennes, vivaient des populations qui portaient en commun le nom de Germani : c’étaient d’abord les Eburons qui s’étendaient de la rive gauche de la Meuse jusqu’au Rhin, les Segni, dont nous ignorons la position géo­graphique, et les Gondrusiens qui ont laissé leur nom au Condroz. Enfin, les Paemani que les anciens ma­nuels localisent erronément en Famenne, nom avec lequel ils n’ont aucun rapport, et les Caeresi dont l’appellation paraît se retrouver dans celle du pagus Caroascus des temps carolingiens qui était situé dans l’Eifel, aux environs de Prûm.

Telle était, dans ses grandes lignes, la répartition des peuples dont le groupement portait le nom de Belges.

Il faut y ajouter les Aduatuques qui avaient établi leurs demeures quelque part sur la Meuse moyenne. A peu près au centre du pays des Eburons se trouvait un endroit fortifié qui portait le nom d’Aduatuca et qui paraît être devenu plus tard Tongres.

 

Bien qu’il porte le nom des Aduatuques, ce n’était pas le refuge principal de ce peuple. Ce dernier se trouvait sur le territoire même occupé par ceux-ci. On en ignore la situation exacte, bien qu’on ait écrit toute une bibliothèque sur cette question. Ce ne peut avoir été ni la citadelle de Namur, ni le mont Fallize, près de Huy, ni l’oppidum d’Hastedon, car César, en le décrivant vaguement, il est vrai, ne mentionne ni la Meuse ni la Sambre qui, dans les trois sites jouent un rôle important du point de vue de la défense.

On s’est étonné de rencontrer une Aduatuca en plein pays des Eburons. Or, nous savons par César que ceux-ci payaient tribut aux Aduatu,ques, que le fils et le neveu d’Ambiorix, un des rois des Eburons, étaient aux mains de ceux-ci et gardés comme otages lors de l’arrivée des troupes romaines. Il est probable qu’Aduatuca était un poste établi par les Aduatuques en plein pays des Eburons pour maintenir ces derniers sous leur domination.

 

Il était cependant encore d’autres peuples de moindre importance: les Nerviens avaient comme clients les Centrones, les Grudii, les Levaci, les Pleu-moxii et les Geidumni. Malheureusement, tous les noms de ces petites peuplades paraissent avoir disparu avec la conquête romaine. César ne fournit aucune précision sur les lieux qu’elles occupaient. On s’est ingénié à les loger sur les cartes. Certaines de ces loca­lisations remontent à la Renaissance : les humanistes ont fait par exemple des Grudii les Louvanistes, et dans la poésie latine moderne, Athenae Grudiae, c’est Louvain jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Mais, il n’y a rien à retenir d’aucune des hypothèses qui ont été avancées au sujet de ces peuples : il faut se résigner à ignorer où ils étaient établis.

César cite encore les Ambivarites ; il faut probable­ment chercher ceux-ci au sud du pays des Ménapiens, dans le Brabant septentrional.

On aura remarqué que, parmi les peuples belges, nous n’avons pas compris les Trévires dont il est question dans tous les manuels d’histoire de Belgique.

C’est que les Trévires ne sont nulle part mention­nés par César comme faisant partie intégrante de la communauté belge. Lorsqu’il situe dans la Gaule la civitas Treverorum, le général romain en fait un peuple ayant une existence propre. Plus tard, les Tré­vires furent englobés dans la Provincia belgica, et c’est pourquoi Pline l’Ancien, Pomponius Mêla et Strabon les ont comptés parmi les Belges. Il semble bien toutefois que les Trévires, tout en ayant de grandes affinités avec les Belges, étaient isolés et n’appartenaient à aucun groupement.

Le pays des Trévires, situé au sud de la forêt des Ardennes, s’étendait à l’est jusqu’au Rhin, des envi­rons de Cologne à Mayence ; au sud, il était borné par les frontières des Mediomatriques, et à l’ouest par celles des Rèmes.

 

Nous possédons deux autres listes de peuples belges dressées postérieurement à la conquête romaine. Là première est fournie par Strabon, géo­graphe grec qui nous a laissé une description de la Belgique écrite tout au début de notre ère, mais qui est basée sur des données empruntées à ses prédéces­seurs, entre autres Pythéas dont nous avons men­tionné l’expédition, et César qu’il rectifie par endroits. Pour Strabon, les peuples belges étaient au nombre de quinze, mais il ne les énumère pas systématique­ment ; ils habitaient le long de l’Océan, entre le Rhin et la Loire. C’est ainsi qu’il range, parmi les Belges, les Vénètes et les Osismii qui se trouvaient fixés en Bre­tagne. Il est un fait certain, c’est que des liens sinon de parenté, du moins d’intérêt et de sympathie unis­saient les Belges à ces deux peuplades, car les rive­rains de la mer, Ménapiens et Morins furent les alliés des Vénètes dans la campagne que César mena contre ceux-ci en 56 avant Jésus-Christ. Il se peut que cette circonstance ait amené Strabon à considérer comme belges tous les peuples du littoral de la mer du Nord et de la Manche. Notre géographe place aussi les Trévires parmi les Belges.

La seconde liste se trouve chez Pline l’Ancien, mort en 79 de notre ère en observant la terrible éruption du Vésuve qui enterra Herculanum et Pompéi. Il n’y a pas moyen d’utiliser les données de Pline de ma­nière critique : ce qu’il nous a conservé, ce n’est pas la liste des peuples qui occupaient la Belgique avant la conquête par César, c’est celle des peuples réunis par l’administration romaine pour former la province belgique de son temps. Or, cette province s’étendait non seulement sur les territoires compris entre la Seine, la mer du Nord et le Rhin, mais encore jus­qu’aux Alpes, sur la rive gauche de la Saône et du Rhône. On avait réuni à la Belgique des territoires qui n’avaient jamais été peuplés par des Belges. D’un autre côté, immédiatement après la conquête, d’im­portants remaniements de la population avaient eu lieu, sans que nous soyons à même de les indiquer avec précision. Cependant cette liste n’est pas tran­scrite sans ordre, un certain classement géographique y est suivi. Si elle ne peut nous apporter aucun ren­seignement précis au sujet des populations belges d’avant la conquête romaine, il est bon d’en tenir note, car, parmi les peuples cités, il en est peut-être que César a omis de mentionner comme belges. Voici ce passage bien connu : « Depuis l’Escaut, habitent, à la périphérie (lire dans le texte extetni à la place de la corruption Exerni) les Taxandres, qui portent plu­sieurs noms, ensuite les Ménapiens, les Morins, les Oromarsaci, joints au pagus qui s’appelle Cersiacus, les Bretons, les Ambiens, les Bellovaques, les Bassi; à l’intérieur, les Catoslugi, les Atrébates, les Ner-viens libres, les Viromandui, les Suaeuconi, les Sues-sions libres, les Ulmanetes libres, les Tongres, les Sunuci, les Frisiavones, les Betasi, les Leuci libres, les Trévires libres autrefois, les Lingons fédérés, les Rèmes fédérés, les Mediomatriques, les Sequanes, les Raurici et les Helvètes. » On a imprimé en ita­lique les noms dont César ne fait pas mention. Il est probable que plusieurs de ceux-ci, Catoslugi (Catuslogi?), Suaeuconi, Ulmanetes, sont corrom­pus. On ne saura jamais exactement ce que Pline avait écrit.

Le pays des Belges est désigné par César au moyen de leur nom précédé d’une préposition : in Belgis en Belgique, ex Belgis, hors de Belgique.

Le conquérant romain a employé trois fois dans ses Commentaires, et Hirtius, son continuateur, quatre fois, le mot de Belgium pour caractériser spécifique­ment le territoire du groupe des peuples belges qui habitaient au nord de la basse Seine, Bellovaques, Veliocasses, Gaietés, Atrébates : ce sont les Belges qui, nous le verrons, avaient colonisé le sud de la Bretagne quelque temps auparavant.

Pour désigner le territoire qu’habitait l’ensemble des Belges avant la conquête romaine, il n’y avait pas encore de nom. C’est l’administration romaine qui créera celui de provincia belgica, devenu Belgique.

En réalité, la Belgique se composait à ce moment de deux régions géographiques nettement différentes : le sud et le nord. Au sud, s’étendaient de riches plaines où les champs cultivés alternaient avec les prairies et les petits bois. Les habitants, Rèmes, Suessions, Bellovaques, Veliocasses, Atrébates, Ambiens, se trou­vaient en rapports directs avec la Gaule celtique à travers laquelle agissait sur eux la civilisation médi­terranéenne. Le climat y est aussi plus doux, le prin­temps plus hâtif que dans la région du nord. C’est le Belgium.

Le nord était séparé du reste du pays par la forêt des Ardennes, qui, d’après César, s’étendait des rives du Rhin au pays des Rémois, et de là, à l’embou­chure . de l’Escaut. Des marécages nombreux cou­vraient le territoire compris entre le bas Rhin et la basse Meuse, ainsi que les rives de l’Escaut et les abords du rivage de la mer.

César décrit la forêt des Ardennes comme la plus vaste des forêts des Gaules. Dans sa partie septentrio­nale, elle était fort épaisse, à tel point que pour venir à bout des Ménapiens, il fallut y tailler une large voie en abattant les arbres que l’on disposait des deux côtés de la trouée en guise de rempart. Comme les Commentaires nous disent que ce travail avançait avec une rapidité incroyable, force nous est d’en dé­duire que les arbres abattus ne pouvaient pas être bien gros. Or, c’est ce qui résulte des observations de Strabon. Ce dernier nous assure que les arbres de la forêt des Ardennes étaient peu élevés, et qu’elle était moins épaisse que ne l’ont prétendu les historiens.

 

Elle renfermait beaucoup de buissons épineux que les indigènes attachaient entre eux pour obstruer les pas­sages en temps de guerre. César avait déjà noté cette particularité lors de sa marche contre les Nerviens.

La forêt des Ardennes était donc loin d’être impé­nétrable; elle devait renfermer de vastes clairières qui furent autant de centres d’habitat. Elle était tra­versée par de nombreuses routes, tout au moins par des pistes fort praticables : l’armée de César se meut dans toutes ses parties et avec grande célérité. Or dans la première campagne contre les Belges, les légions durent la traverser de part en part avec tout leur charroi qui était fort important. César ne men­tionne jamais de retard dans les déplacements de celui-ci. Comment le train eût-il pu suivre les troupes, s’il n’avait pas déjà existé tout au moins d’excellentes pistes bien tracées ?

Pourtant, si elle n’était pas impénétrable même aux armées, la forêt des Ardennes a été une entrave au développement de la civilisation, ou tout au moins à la propagation vers le nord de la civilisation venant du sud.

Au nord de celle-ci, les populations étaient plus rudes, moins cultivées que celles du Belgium. César prétend que les Nerviens ne permettaient pas aux marchands de pénétrer chez eux, ni d’y importer ni le vin, ni d’autres objets de luxe. Toutes les peuplades y étaient pourtant adonnées à l’agriculture et à l’éle­vage. Que ce soit chez les Ménapiens, les Morins, les Nerviens, les Eburôns, César .mentionne l’existence de villages (vici), d’habitations (aedificia), de champs de blé, de troupeaux de bétail. Nous savons que les bêtes à cornes y étaient nombreuses et qu’il y existait une race de porcs de grande taille très rapides à la course, qui faisait l’étonnement et l’admiration des méridio­naux égarés dans ces parages. Les cultures étaient si développées que l’armée romaine put y vivre sur le pays; à tout instant, les Commentaires nous rappor­tent que des cohortes vont frumenrari, c’est-à-dire piller les champs de blé des indigènes. Malgré ses forêts et ses marais, grâce au labeur de ses habitants, notre pays produisait toutes les denrées nécessaires à la vie en quantité plus que suffisante.

Le nombre de ces habitants était relativement con­sidérable. Nous pouvons l’évaluer avec assez de cer­titude. Au moment d’engager la lutte avec les Belges, César s’était abondamment documenté auprès des Rèmes sur les adversaires en face desquels il allait se trouver. Il nous a dressé la liste des contingents militaires fournis par les divers peuples qui avaient décidé de se défendre. D’autre part, nous savons par la campagne contre les Helvètes que le nombre total de ceux-ci était de 368.000 personnes dont 92.000 combattants. Ces derniers constituaient donc à cette époque le quart de la population. A l’aide de cette indication, on peut dresser le tableau suivant: !

Suessions 50.000 combattants : 200.000 personnes.

Bellovaques 60.000         »           240.000      »

Nerviens     50.000         »           200.000      »

Atrébates      15.000         »             60.000      »

Ambiens     10.000         »             40.000      »

Morins        25.000         »           100.000      »

Ménapiens      7.000         »             28.000      »

Caletes         10.000         »             40.000      »

Veliocasses   10.000         »             40.000      »

Viromandui  10.000         »             40.000      »

Aduatuques  19.000         »             76.000      »

Germanï      40.000         »           160.000      »

Les Germani, pour mémoire, comprennent les Ebu-rons, Condrusiens, Segni, Paemani, etc.

En résumé, sans compter les Rèmes qui étaient un peuple de l’importance des Suessions, cette liste fournit un total de 306.000 combattants, ce qui correspond  à  une  population  de   1.224.000  personnes pour la Belgique entière.

Les uns proclament ces chiffres fortement exagérés ; d’autres les tiennent pour vraisemblables. Nous pen­sons qu’ils sont tout à fait approximatifs, mais que, toutefois, ils ne s’écartent pas fort de la réalité. Nous pouvons vérifier dans une certaine mesure, par un recoupement tout au moins, l’une de ces indications. César nous dit avoir fait vendre à l’encan 53.000 Aduatuques faits prisonniers dans leur refuge. Le tableau ci-dessus attribue à ces derniers 76.000 indi­vidus. Les deux tiers de la population auraient été vendus. La chose est tout à fait vraisemblable, car, après leur défaite, une petite partie d’entre eux con­tinua d’exister et de résister : Ambiorix les souleva contre les Romains après le massacre des troupes de Sabinus et de Cotta.

Si l’agriculture et l’élevage constituaient le fonds de leur économie, ces populations connaissaient et pratiquaient à peu près toutes le commerce, car elles ont battu monnaie. Au début du IIe siècle avant • Jésus-Christ, les conquêtes de Rome en Orient avaient remis dans la circulation à Rome le statère d’or de Philippe de Macédoine (voir la planche en hors texte). Cette monnaie, commode pour les transactions inter­nationales, pénétra en Gaule par la Province, et de , là dans la Gaule celtique où elle fut imitée d’abord par les Eduens et les Arvernes. Ces copies parvinrent sur les bords de la Meuse où elles furent reproduites par les habitants de l’Entre-Sambre-et-Meuse dont nous ignorons le nom, vers la fin du II* siècle avant Jésus-Christ. Après l’invasion des Cimbres et des Teutons, un artiste bellovaque interpréta la tête d’Apollon du statère macédonien d’une manière ori­ginale. Cette pièce fut reproduite et imitée à son tour chez les Veliocasses, les Atrébates, les Morins’et les Nerviens. Mais, comme dans le nord on était moins riche en or que dans le sud, pour économiser les matières, on frappa des flans plus petits que les coins ; il s’ensuivit toute une série de déformations déroutantes : si on ne possédait pas tous les intermé­diaires, on serait dans l’impossibilité d’identifier le prototype de ces pièces.

Quoi qu’il en soit, les peuplades belges eurent des monnaies d’or. Il résulte de ce fait que César a exa­géré lorsqu’il a prétendu que les marchands n’étaient pas admis chez les Nerviens, car, dans ce cas, ceux-ci n’eussent eu que faire de leur or et ils en frappèrent en abondance : le trésor de Frasnes-lez-Buissenal, découvert en 1864 et conservé parmi les collections du duc d’Aremberg, n’en renfermait pas moins d’une trentaine. César aura voulu augmenter le prestige de sa victoire en représentant les Nerviens comme beau­coup plus incultes qu’ils ne l’étaient réellement, à l’aide d’un thème souvent utilisé par les historiens anciens pour caractériser l’infériorité d’une civilisa­tion.

Nous ignorons par quelle autorité ces monnaies furent frappées. En général, elles ne portent pas d’inscription susceptible de permettre de le déceler. Pourtant, il ne peut y avoir de doute que ce fut par les autorités politiques.

Les formes de l’organisation politique variaient chez les Belges suivant les peuplades. Toutes n’étaient pas parvenues au même stade d’évolution. D’ordinaire, à leur tête, on trouve un roi. Il y a des exceptions : les Rèmes n’en avaient plus ; ils semblent avoir été régis par une aristocratie formant un sénat. Par contre, leurs voisins, les Suessions, étaient gouvernés par un roi renommé pour sa justice et sa prudence, le vieux Galba. Les Nerviens étaient commandés par un roi puissant chef de guerre, Boduognat. Les Eburons en possédaient deux qui paraissent avoir gouverné cha­cun une partie différente du pays. En somme, le pouvoir de ces rois, comme c’est chose naturelle, variai considérablement,’ suivant l’équation personnelle de chacun d’eux.

D’une manière générale, on peut dire qu’il existai! partout une aristocratie dont les membres sont corn’ parés par César aux chevaliers romains. Seule, celle-c: prenait part aux délibérations concernant les affaires de l’Etat.

Au-dessous d’elle, on trouve une plèbe qui s’avère purement passive politiquement, car elle n’exerce aucun droit politique. Beaucoup de membres de celle-ci étaient assujettis à l’aristocratie en qualité de clients.

Enfin, au bas de l’échelle, comme partout dans le monde antique, il y avait des esclaves qui paraissent avoir été surtout des prisonniers de guerre, mais qui ont été aussi des moyens d’échanges commerciaux : Diodore de Sicile rapporte que les marchands italiens les achetaient en Gaule en donnant en échange des vases remplis de vin.

Chaque peuplade constituait de la sorte une unité politique. Mais l’ensemble de celles qui portaient le nom de Belge ne formait pas à proprement parler un Etat : il n’existait pas d’organisme central perma­nent pour y assurer une unité de direction. C’était seulement lorsque des circonstances impérieuses l’im­posaient, que se réunissait le Commun conseil des Belges. Celui-ci se composait de délégués des diverses peuplades. La plus puissante du moment fournissait le chef à qui toutes étaient théoriquement tenues d’obéir ; chacune s’engageait à exécuter les décisions prises en commun en échangeant des otages avec les autres. Puis, la délibération terminée, le Commun conseil était dissous, jusqu’à ce que des événements nouveaux le fissent se reconstituer.

Aussi, au moment où ils allaient perdre leur indé­pendance, les Belges nous apparaissent-ils former une sorte de confédération aux liens lâches dans laquelle la présence de puissantes individualités est indispen­sable pour réaliser quelque action. Nous verrons que le même phénomène s’est rencontré plus ancienne­ment dans la .Gaule d’Ambigatus ; plus près de nous, l’état politique dans lequel vivait l’Irlande lorsque saint Patrick y aborda se révèle absolument identique. Le grand facteur auquel il est dû, c’est l’esprit d’abso­lue liberté qui n’a cessé de souffler sur les Celtes dans tout le cours de leur histoire.

Les Belges ne formaient donc pas encore un Etat au premier siècle avant Jésus-Christ. Nous voyons en eux un groupement humain qui possédait un terri­toire bien à lui, territoire que tous défendent dès qu’il est attaqué. Ce pays est compté comme l’une des trois parties de la Gaule. Ses habitants se différenciaient nettement de ceux de l’Aquitaine et de la Gaule celtique par la langue, les institutions et les lois. Ces différences n’étaient toutefois que de peu d’impor­tance : en ce qui concerne la langue, simples variétés dialectales ; les Belges parlaient le gaulois ; les insti­tutions et les lois présentaient des particularités locales.

Ce qui faisait l’unité des Belges, c’étaient la commu­nauté de langue et la communauté de civilisation, jointes à la communauté d’origine : tous étaient venus d’au delà du Rhin.

Cependant, César ajoute que la plupart des Belges . étaient d’origine germanique ; parmi eux, il mentionne une série de peuplades groupées sous le nom de Germani, de Germains. Pourtant, à part le nom, il n’y a pas pour lui de différence entre ceux-ci et les autres Belges. Lorsqu’il dépeint la résidence d’Ambiorix, un des rois des Eburons, la plus importante des peu­plades des Germanf cisrhenani, comme les appelle César par opposition avec les Germains d’outre-Rhin, ce n’est pas la description d’une hutte germanique

qu’il nous donne, c’est celle d’une habitation gauloise. « C’était, dit-il, une maison en pleine forêt, comme sont presque toutes les habitations des Gaulois qui, dans le but d’éviter la^ chaleur, recherchent le voisi­nage des forêts et des cours d’eau. » Ambiorix vivait donc comme un Gaulois. Bien plus, il n’entretenait aucun rapport de quelque sorte que ce fût avec les Germains d’outre-Rhin : ce furent les Trévires qui le mirent en relation avec ceux-ci lors de sa révolte contre César; il est donc peu probable qu’il se soit considéré comme étant de même sang ; par contre, Ambiorix était l’hôte des Ménapiens qui étaient des Celtes. Ajoutons que César se sert à tout propos du nom de Gaulois pour désigner des Belges, et jamais de celui de Germains. Il conviendra donc d’examiner, à l’aide d’autres sources, ce qu’il faut entendre par l’origine germanique de la plupart des Belges.

Ce qui a frappé le plus le conquérant romain, c’est la bravoure de ces derniers auxquels il a fait la réputation d’être les plus braves des Gaulois. Mais ils étaient aussi animés d’un esprit farouche de liberté qui soutenait leur courage. Certains d’entre eux, .tels les Ménapiens et les Morins, affectèrent longtemps d’ignorer César; ils ne demandèrent la paix qu’après avoir été totalement écrasés.

A la bravoure, les Belges unissaient la ruse. L’Atrébate Commius se fit d’abord un des auxiliaires de César, pour en arriver à être en Belgique le dernier des ennemis des Romains qui déposât les armes, et pour finir par passer en Bretagne où il se refit un nouveau royaume. Ambiorix profite de l’intervention de César pour obtenir de lui la libération de son peuple et de sa famille du joug des Aduatuques; il feint d’entretenir les meilleurs rapports d’amitié avec Q. Junius, un des hommes de confiance du proconsul ; il ravitaille les troupes romaines dans leurs quartiers d’hiver, puis, le moment venu, il les attire hors de leur camp retranché pour les massacrer avec une haine déchaînée, et enfin, César a beau détruire son peuple par une implacable vengeance, Ambiorix ne cède pas ; il réussit sans cesse à échapper à toutes les embuscades, revient dès que les Romains se sont retirés, il s’efforce de regrouper les débris de son peuple, et, lorsque ceux-ci sont de nouveau mis en pièces, lui seul, insaisissable, reste le cauchemar de celui qui va devenir le maître du monde.

Ce recours à la ruse-a été imposé aux Belges par le sentiment de leur faiblesse en face des légions ,de Rome. Cette faiblesse était due à deux causes : d’abord l’insuffisance de leur armement, et ensuite leur ignorance de l’art de la guerre que pratiquaient leurs adversaires. Le Belge se. lançait au combat demi-nu, mal protégé par un bouclier trop grand qui paralysait ses mouvements ; sa lance légère, et sa mauvaise épée — quand il en possédait une, car c’était une arme rare, — ne secondaient guère son ardeur guerrière. Il était sans défense devant le pilum romain, l’arme de jet la mieux conçue qu’ait inventée l’antiquité, et devant le glaive court mais solide du légionnaire casqué, bardé de cuir et de fer et solide­ment protégé dans la bataille non seulement par son armement mais par la tactique que lui imposaient ses chefs. Aussi les batailles contre les Romains furent-elles de véritables boucheries : en quelques heures, les Nerviens perdirent cinquante mille hommes.

Cependant, le Belge était intelligent, industrieux et observateur. Après quelques campagnes qui avaient été des désastres, quoique sans outils et sans matériel, il se mit à imiter l’armée romaine, à élever des retran­chements, à construire des tours d’assaut et des ma­chines de guerre. César en resta saisi d’étonnement. Mais la partie était perdue pour les Belges, plus n’était possible de redresser la situation.

Il faudrait, pour terminer ce portrait moral des Belges, dire un mot de leur religion. Malheureuse­ment César a négligé de nous en parler spécialement. Il en résulte que celle-ci ne différait pas de celle du reste des Gaulois.

Les Belges ont donc dû être fort adonnés aux pratiques religieuses et ils auraient même encore recouru à des sacrifices humains. On ne nous donne pas les noms de leurs dieux, mais ceux des dieux romains auxquels ceux-ci correspondaient : le plus grand des dieux était Mercure, inventeur de tous les arts, protecteur des voyages et du commerce. Puis viennent Apollon, dieu guérisseur, Mars, dieu des combats, Jupiter, le maître des dieux, et Minerve, la, créatrice des industries.

Ces dieux ne paraissent pas avoir eu de représen­tation anthropomorphe. César dit bien qu’il existait de nombreux simulacra, c’est-à-dire représentations de Mercure, mais on n’a découvert en Gaule aucune statue ou statuette de Mercure antérieure à la con­quête . romaine. C’est pourquoi il est certain que l’expression simulacre, représentation, ne vise pas des statues. Il est probable que César a pris pour des Hermès les nombreuses pierres levées — les menhirs — qui existaient en grand nombre en Gaule ; certaines de celles-ci tout au moins ont été identifiées avec Mercure ; il en existe même une qui porte un Mer­cure sculpté en bas-relief.

Il faudrait aussi dire un mot des druides, bien que ceux-ci paraissent n’avoir joué aucun rôle chez les Belges du temps de César. Les druides constituaient une sorte de clergé qui jouissait d’une haute considé­ration. Dispensés du service militaire, ils accomplis­saient les sacrifices tant publics que privés ; ils exer­çaient les fonctions de juge au criminel et au civil ; la peine la plus grave qu’ils prononçaient était l’in­terdit qui mettait le délinquant au ban de la société.

Une fois par an, les druides se réunissaient au pays des Carnutes. L’un d’eux possédait l’autorité sur tous les autres, et, à sa mort, il y avait parfois lutte à main armée pour sa succession. Les druides étaient aussi les éducateurs de la jeunesse. Leurs théories comme leur enseignement étaient orales ; elles étaient mises en vers. Ils croyaient à la transmigration des âmes et possédaient des doctrines philosophiques sur les dieux, le monde et les astres. C’est ainsi qu’ils faisaient descendre les Gaulois de Dis Pater, le dieu des Enfers.

Il semble que ce soit surtout dans la Gaule celtique et en Bretagne que l’activité des druides s’est exer­cée.

Telle est, principalement grâce au « dieu Julius, le plus grand des auteurs», comme dit Tacite, l’image que nous pouvons nous faire des Belges à la fin de la première moitié du premier siècle avant Jésus-Christ.

Mais pour les temps antérieurs, quelle est la tradi­tion qui nous a été conservée? Il résulte des indica­tions recueillies par César que le territoire des Belges aurait été occupé par des Gaulois, quand les premiers pénétrèrent dans le pays. Ces Gaulois en auraient été chassés. Evidemment, il ne faut pas prendre ce « chas­sés » dans un sens trop absolu : on ne chasse jamais complètement une population d’un territoire dans lequel elle est ancrée. Sans doute, il y eut des départs, mais une bonne partie de % l’ancienne population subsista certainement. Quels furent ceux qui se dépla­cèrent ? où passèrent-ils ? César ne le dit pas. Le fait que les Nerviens possédaient toute une série de peu­plades clientes, — les Cenfrones, Grudii, Levaci, Pleu-mox.ii et Geùfumni — tendrait à faire croire que ce sont là les descendants des anciennes populations vaincues et asservies. Les Cenfrones sont peut-être ce qui est resté dans ses anciennes demeures d’une peu­plade dont une autre partie a émigré, car nous retrou­vons des Cenfrones dans les Alpes. Mais il se pourrait aussi que les deux fractions des Centrones se fussent séparées avant l’arrivée de l’une d’elles dans nos con­trées. Une autre preuve des déplacements de peuples provoqués par l’arrivée des Belges est fournie par la position géographique des Sequani. Ceux-ci, comme l’indique leur nom, devraient être riverains de la Seine ; or on les trouve refoulés sur la rive gauche de la Saône.

Bien que César applique d’une manière générale le nom de Belge à toutes les peuplades qui habitaient entre le Rhin, la Seine et la mer du Nord, à y regar­der de plus près, on voit qu’il distingue les Belges proprement dits des Germani, et les deux groupes précédents des Aduatuques.

Nous avons vu que les Germani occupent l’est du pays ; pratiquement, ils sont établis entre la Meuse et le Rhin ; ils ont même débordé sur la rive gauche de la Meuse. Ce sont les voisins les plus proches du Rhin. On peut inférer de là qu’ils furent les derniers à franchir le fleuve, ou, du moins, qu’ils l’ont franchi après les Belges proprement dits. Ils ne furent toute­fois pas les derniers à s’établir en Belgique : les Adua­tuques y sont encore entrés après eux ; ce sont même les seuls dont nous connaissions la date d’arrivée : d’après César, ils étaient les descendants de six mille Cimbres et Teutons laissés dans notre pays à la garde de bagages, lorsque ces peuples, vers 110 avant Jésus-Christ, s’étaient dirigés vers l’Italie.

Cette histoire, à première vue, paraît être en con­tradiction avec ce que César rapporte de la lutte entre les Cimbres et les Teutons, d’une part, et les Belges, d’autre part. Ceux-ci, d’après le conquérant romain, étaient le seul peuple de la Gaule qui eût résisté victorieusement aux Cimbres et aux Teutons, le seul qui eût empêché les envahisseurs de’pénétrer sur son territoire. Or, en fait, c’est exact, puisque nous trouvons les Aduatuques établis au milieu des Germains cis-rhénans et non parmi les Belges propre­ment dits. Ces Germains cis-rhénans n’eurent pas de chance : les Aduatuques vainquirent la plus puissante de leur peuplade, les Eburons, leur imposèrent le payement d’un tribut, se firent livrer des otages et construisirent au milieu du territoire des vaincus une forteresse qui reçut le nom d’Aduatuca, marque d’asservissement.

Les autres peuplades des Germani ne furent pas plus heureuses, elle tombèrent sous la domination de leurs voisins du sud, les Trévires.

Bref, encore grâce à César, on peut établir que les derniers peuplements de la Belgique avant la con­quête romaine se seraient effectués comme suit :

A une époque indéterminée très anciennement, nos contrées ont été occupées par des Gaulois, c’est-à-dire par une population parlant une langue celtique.

En des temps plus récents, mais anciens, les Belges ont franchi le Rhin et ont conquis ou chassé les Gau­lois qui les avaient précédés.

Sont venus ensuite les Germani, puis, vers 110 avant Jésus-Christ, les Aduatuques. Les Germani n’ont pu ni pénétrer profondément dans le pays, ni conserver leur indépendance ; ils ont été asservis à l’un ou à l’autre des deux autres groupes.

Ces quatre éléments de peuplement formaient au premier siècle avant notre ère un tout homogène. César étend à tous la dénomination générale de Belges. S’il n’y avait pas eu fusion complète entre eux, il y avait du moins cohabitation pacifique, unité de civilisation et solidarité devant l’étranger.

Cette tradition est-elle conforme à la réalité ? Nous demanderons à l’archéologie de nous répondre.

 

2. La langue.

Que les Belges aient parlé un dialecte gaulois, César et Strabon en font foi. Cependant, il est désirable de se rendre compte de la valeur qu’il faut accorder à ces assertions et de les vérifier, d’autant plus que l’un et l’autre — peut-être le second a-t-il simplement copié le premier — nous disent qu’une partie de la population était d’origine germanique. Dès lors, nous sommes aussi en droit de nous demander si cette par­tie de la population — qui n’est pas spécifiée — ne parlait pas, elle, une langue germanique.

Faute de textes suivis, l’unique moyen dont nous disposions pour atteindre notre but, c’est l’étude des noms de peuples, des noms d’hommes et des noms géographiques du temps de César qui sont parvenus jusqu’à nous. Nous disons à dessein : « l’époque de César », car nous possédons beaucoup de ces noms qui nous ont été transmis par des auteurs postérieurs : Pline l’Ancien, Tacite, Ammien Marcellin, etc., et sur­tout par les inscriptions latines postérieures à la con­quête.

Or, après cette dernière, et celle-ci à peine achevée, d’importantes modifications ont été apportées à la répartition des populations et, surtout, de nouveaux habitants, cette fois incontestablement des Germains, ont été introduits en Belgique. La colère de César à la suite du massacre des troupes de Sabinus et de Cotta avait transformé le territoire des Eburons en un désert. Il fut repeuplé par des Germains, qui se pres­saient alors sur la rive droite du Rhin, mais qui n’avaient pu, jusque-là franchir ce fleuve. Le nom des Eburons fut proscrit et peut-être remplacé par celui des Taxandres ; à celui des Germani fut substitué celui des Tongres ; il n’est pas étonnant dès lors qu’en étudiant les noms des Tongrois qui ont servi dans l’armée romaine, on rencontre à côté de noms celtiques des noms germaniques. Aussi, se baser sur ceux-ci pour conclure que les Eburons étaient de vrais Ger­mains, ce serait commettre une erreur de méthode grave. C’est pourquoi nous nous bornerons à l’étude des noms fournis par l’époque de César.

La valeur qu’il faut attribuer aux noms celtiques que l’on rencontre à la frontière germanique n’est pas aisée à établir : on sait que bien des noms de peu­plades germaniques et de chefs de celles-ci sont celtiques sous la forme sous laquelle ils nous ont été transmis par les auteurs anciens, alors que les peu­plades elles-mêmes étaient certainement germaniques. L’exemple typique est celui des Cimbres et des Teu­tons, Cimbri et Teutoni avec leurs chefs Boiorix et Teutoboduus, noms nettement celtiques.

On a résolu le problème de diverses manières : les uns, devant la nature purement celtique de ces noms, en ont conclu que ces peuplades étaient celtiques ; ils en ont déduit que les Germains s’étaient trouvés dans un état d’étroite dépendance par rapport aux Celtes, aussi bien sous le rapport politique qu’en ce qui con­cerne la civilisation. Mais, comme précisément à cette époque les Celtes n’ont cessé de reculer devant les Germains, cette interprétation des faits a paru peu probable. On a cherché une autre solution. On s’est demandé si ces noms n’avaient pas été transmis par les Celtes aux historiens de l’antiquité sous une forme adaptée, à leur phonétique. Les Celtes ne possédaient pas toute une série de sons germaniques ; dans bien des cas, ils ont dû substituer les leurs à ceux des.Ger­mains, ce qui aurait* eu pour conséquence de donner aux noms germaniques une apparence toute celtique.

Cette manière de voir contient une part de vérité, mais’ l’appliquer de façon absolue conduirait à des erreurs: sans doute, les Romains ont connu les Cim­bres par des Celtes : les ambassadeurs des Taurisci ; mais que dire dans des cas semblables à celui de Maroboduus, le roi des Marcomans. Son nom est purement celtique. On a supposé que c’est la notation celtique du germanique Moerabadwaz. Or, Maroboduus avait passé sa jeunesse à Rome, il avait servi dans l’armée romaine ; il n’y avait pas eu d’intermédiaire celtique entre lui et les Romains. Force est donc d’admettre que ce Germain portait un nom celtique, comme beaucoup.de jeunes filles belges portent aujourd’hui le nom suédois d’Astrid.

En somme, il peut se présenter trois cas : le nom est celtique et appartient à des Celtes ; le nom est celtique et est porté par un Germain, ou bien ce nom celtique est un nom germanique celtisé. Au surplus, même le nom d’un peuple peut appartenir à une’ langue qui n’est pas la sienne : nous disons les Allemands; ceux-ci se dénomment die Deutschen.

Il convient donc d’examiner chaque cas en parti­culier avant de formuler des conclusions.

Cependant, si tous les noms de peuples, tous les noms de personnes, les noms géographiques appar­tiennent à la même langue, il ne peut y avoir de doute que cette langue ne soit celle de ce peuple. Et c’est précisément ce que l’on constate pour les noms rela­tifs à la Belgique que nous donne César : tous sont celtiques, sans que nous puissions les expliquer tous, à commencer par celui des Belges eux-mêmes : Belgae, chez César, BeXywoi chez Dion Cassius. Aucune des étymologies qui en ont été proposées par Zeuss, Die-fenbach, etc., ne semble pouvoir être acceptée. La der­nière en date a été formulée par Henri Hubert. Elle est assez amusante. Les Belges, qui ont fait des expé­ditions en Irlande, comme on le verra, sont désignés par les annalistes irlandais sous le nom de Fir Bolg, littéralement hommes belges. Mais comme bolg ‘en . irlandais signifie sac, en Irlande on a fait des Belges des hommes-sacs. Des légendes ont été créées pour expliquer cette dénomination fantaisiste. Henri Hubert a pensé que bolg, sac, pouvait avoir signifié pantalon, puisque, en anglais, on dit parfois bags pour trousers. Il fait d’un large pantalon le vêtement national des Belges. Ceux-ci auraient été dénommés « les panta­lons » de même que la Gallia braccata a reçu son nom parce que ses habitants portaient des braies, et la braie aurait été la culotte par opposition au pantalon.

Cette hypothèse est ingénieuse, mais elle ne peut être admise : aucun texte ne dit que les Belges por­taient un pantalon particulièrement large ; bracca semble avoir désigné aussi bien le pantalon que la culotte ; dans aucun passage nous ne trouvons bu/ga, forme gauloise de bolg sac désignant le pantalon ; enfin, aucune des statues et des statuettes sur les­quelles Henri Hubert appuie sa démonstration ne représente des Belges avec certitude, et aucune n’offre d’exemple d’un pantalon vraiment ample au point de pouvoir être comparé à un sac.

Résignons-nous donc à ignorer tout au moins pro­visoirement la signification de notre nom national, contentons-nous de savoir qu’il est apparenté à une racine celtique qui, en irlandais, signifie gonfler.

Le nom des Rèmes est à rapprocher de l’irlandais riam, avant ; ce sont sans doute « les premiers » parmi les peuples de la Gaule. Nous avons les noms de deux de leurs notables : Iccius et Andecumborius. Nous ne pouvons expliquer Iccius par les langues celtiques modernes, ni par les langues germaniques, mais c’est un nom qui était répandu dans toute la Gaule, où, en combinaison avec le suffixe acus, il a créé quantité de noms de lieux tels que Issy, Issac, Issay, Isse, Is, Isse, etc. Le nom d’Andecumborius se retrouve sur. une monnaie des Carnutes ; il se décompose en ande- par­ticule intensive, et comboro, irl. commor, rencontre. Ce comboro a donné en français comfore, barrage.

Un troisième nom des Rèmes se trouve sur une de leurs monnaies. C’est Ulatos qui est à rapprocher de l’irlandais flaith, puissance. On peut à coup sûr le traduire par « prince », sans qu’il soit possible de dire si c’est un nom commun ou un nom propre.

Les Rèmes avaient comme ville principale Durocortorum (irl. dur, dur, forteresse, et cortorum, non identifié jusqu’à présent mais dont le radical se retrouve dans d’autres noms de la Gaule), et un oppi­dum, Bibrax (du gaulois beber, castor) tous deux à noms celtiques.

Le nom des Suessions est obscur, mais certaine­ment gaulois, car on y retrouve la particule su- (irl. su, gallois hy) qui marque le renforcement. Leur forteresse Novio-dunum est « le nouveau refuge » de novio-(irl. nue, nouveau) et dunum (irl. dûn, enceinte forti­fiée, refuge).

Le nom des Bellovaques est composé de bello- que l’on retrouve dans Bellorix, dans Bellovesus et de vaci qui reparaît dans un nom de peuple Oûaxtop.(xyoi, et dans des noms propres, Vacus, Vacia, sans que nous puissions l’interpréter. Les -Bellovaques possé­daient la forteresse de Bratuspantium. Bratu- est à rapprocher de l’irlandais brath et du gallois brawd, jugement; -spantium semble être parent du gallois yspant, flaque d’eau. Le sens paraît être « l’étang du jugement ».

Caletes signifie « les durs, les fermes », à comparer au gallois calet, dur. Ambiant s’apparente à l’irlandais imbed, richesse. Le nom de leur ville, Samarobriva peut se traduire exactement par Pont de la Somme, fer/va, pont, est très fréquent dans toute la Gaule. •

Les Morini ont un nom translucide, ce sont les « gens de la mer » (irlandais mùir, gallois mor, la mer). Leur port principal était Portus Itius dont le nom reste inexpliqué.

Les Viromandui ont un nom commençant par Viro-particule de renforcement très fréquente en gaulois.

Le nom des Nerviens reste une énigme. Mais celui de leur chef Boduoénatus est composé de boduo, irl. bodh, corneille et déesse de la guerre qui appa­raissait sous la forme d’une corneille, et de gnatos, fils. Boduognat est le fils de la corneille ou de Bodh, la déesse de la guerre.

Le nom des Ménapiens ne s’explique ni par les langues celtiques ni par les langues germaniques, de même que celui de leurs voisins, les Ambivariti, dans lequel on retrouve la particule ambi, fréquente en gaulois.

Quelques-unes des peuplades clientes des Nerviens ont des noms’clairs : celui des Centrones est à rappro­cher du vieil irlandais cinteir, éperon; celui des Gei-dumni, du gallois gei, geian, chaleur, ardeur et de l’irlandais domnu, profondeur. Les autres restent impénétrables.

En somme, lorsqu’on examine les noms des peu­plades belges et de leurs chefs, pas un seul n’est ger­manique, tous sont celtiques, translucides ou impéné­trables, mais d’allure celtique dans leurs éléments et leur composition.

Passons à l’examen des noms des Germains cis-rhénans. Leur nom de groupe a fait l’objet de recher­ches acharnées et considérables. Il existe toute une bibliothèque à ce sujet. Les uns se sont efforcés de l’expliquer par les langues celtiques, les autres par, les langues germaniques. Il semble bien que. la savante et subtile démonstration de R. Much tendant à en faire un nom germanique soit loin d’emporter la conviction, bien au contraire. Si on reprend l’examen de la ques­tion avec la sérénité que doivent comporter sem­blables recherches,’ on doit avouer que Germani offre un aspect purement celtique. C’est un composé de deux termes, ger et mani, comme Ceno-mani, Viro-manus, Acio-mamis, Pae-mani dont le second terme est fréquent dans les langues brittoniques, c’est mano-, en vieux breton man, second terme de noms bretons tels que Cat-man, homme de guerre, Mor-man, homme de mer. Le sens du premier terme nous échappe : on a voulu le rapprocher de l’irlandais ëairm, gallois garni, clameur, mais la forme primitive de ces vocables est *éartsmen, ce qui ne peut donner ger-; on a songé aussi au vieil irlandais gair, gallois ger, voisin, mais le gaulois devrait avoir gero-mani au lieu de Germant, bien que,’à la rigueur, la disparition de Pô puisse se justifier. Ne veuillons pas en savoir trop, constatons que le second élément de Ger-niani nous permet de dire que c’est un mot celtique.

Passons aux noms des diverses peuplades dont se composaient les Germani.

Celui des Eburons se rattache à l’irlandais ibhar, if. Ce sont les « gens de l’if ». L’if était certainement un arbre sacré pour eux, car un de leurs chefs, Catu-volcus, s’empoisonna « au moyen de Pif », nous apprend César. Catu-volcus est composé de catu qui correspond à l’irlandais cath, bataille et de vo/cus, identique à l’irlandais folg, rapide. Catuvolcus est « celui qui est rapide dans le combat ».

Le second de leurs rois était Ambiorix. Ambio- est à rapprocher de l’irlandais imbed, richesse, abondance, et tix correspond à l’irlandais ri, roi.

Le nom des Condrusi se rattache à l’irlandais drus, passion; celui des Segni à l’irlandais sén = *seéno dont le sens primitif est filet; celui des Caeroesi est appa­renté à l’irlandais cair, brebis. Ce sont les « Brebis » comme on a les Epidii, les «Chevaux», les Bibroci, « les castors », les Gabrantini, les « chèvres ». Enfin,’le nom des Pae-mani, renferme mano-, homme, que nous avons vu plus haut.

Chose curieuse, tous les noms des Germains cis-rhénans, gens et peuples, sont celtiques.

On a suggéré qu’un nom comme Catuvolcus pour­rait être la notation celtique de Hathuwalhaz. La chose est tout à fait invraisemblable. Pourquoi les Celtes auraient-ils rendu walhaz par volcus, puisqu’ils possé­daient le son a ?

Il suit de là que les Germani cisrhenani étaient ‘des Celtes ; que Germani a été d’abord le nom d’un peuple celtique venu d’au delà du Rhin ; que ce nom de Germains a été appliqué- par la suite à toutes les popu­lations d’outre-Rhin de même qu’en français nous appliquons le nom d’une peuplade, les Alamans, dont nous avons fait les Allemands, au peuple germanique tout entier.

Mais le plus curieux des anciens noms de peuples de notre pays, c’est incontestablement celui des Aduatuques. Les Aduatuques paraissent bien avoir été des Germains, puisqu’ils descendaient des Cimbres et des Teutons. Cependant leur nom est purement celtique : il est dérivé au moyen du suffixe tic- que nous retrouvons dans Sun-uc-i, Taran-uc-us, d’une racine qui a donné en gallois addu, aller. ‘Comme formation et comme sens, il correspond exactement au mot grec signifiant  les audacieux. Ce n’est probablement pas leur nom primitif; nous devons nous trouver en présence de celui qu’ils auront reçu de leurs voisins celtiques.

En tout cas, à l’époque de César, les Aduatuques étaient complètement celtisés. Ils font cause com­mune avec tous les Belges contre les Romains et César non seulement -ne fait aucune différence entre eux et les peuplades belges, mais il les comprend parmi elles.

 

 

 3. L’habitat.

Pour nous rendre compte de la densité de l’occu­pation du pays, nous avons à notre disposition un moyen assez hasardeux, c’est d’étudier l’apport des Belges à sa toponymie. Sans doute beaucoup de noms d’habitats celtiques ont disparu au cours des âges par suite de la fragilité des constructions qui les avaient reçus ; d’autres sont difficilement reconnais-sables aujourd’hui, mais il en subsiste encore un nombre suffisant pour nous éclairer à ce sujet Vu l’espace réduit dont nous disposons, nous nous borne­rons à étudier les noms de lieux qui se trouvent sur le territoire de la Belgique actuelle.

Les noms qui se conservent le plus longtemps sont ceux du réseau fluvial. Aussi ceux d’un grand nombre de cours d’eau nous ont-ils été transmis par les Celtes tels qu’ils les avaient reçus des habitants antérieurs du pays. La plupart sont plus anciens que les Celtes. Nous ignorons tout des langues auxquelles ils appar­tiennent, car, bien certainement, ils ont été créés par diverses couches d’envahisseurs qui se sont superpo­sées dans notre pays au cours des âges. Il est probable toutefois que quelques-uns d’entre eux sont malgré tout celtiques, car, on ne saurait trop le répéter, notre connaissance du celtique continental est si défectueuse qu’il ne nous est pas toujours possible de reconnaître les mots qui lui appartiennent.

Il nous est parvenu quelques termes géographiques qui ont été créés certainement par les Belges ou par les Gaulois qui les ont précédés : d’abord, le nom de la forêt des Ardennes, Arduenna, qui est apparenté à l’irlandais arc?, haut. Arduenna signifie certainement « qui couvre les hauteurs », car nous avons vu que les arbres qui la composaient n’étaient pas bien élevés.

Voici maintenant quelques noms de cours d’eau qui tous sont celtiques:

UAlisna, affluent de la Semois et l’Alisontia (l’Alzette, affluent de la Sure) tirent leur nom du gaulois aliso, alise.

Le castor, en gaulois beber, gaélique beabhar, devait être alors abondant dans nos cours d’eau. Il a-donné son nom à toute une série de localités et au moins à quatre ruisseaux : la Biesme, au Xe siècle Beverna, qui se jette dans la Sambre en amont de Tamines; la Biesme, ruisseau qui passe à Fosse et qui, au XIe siècle, portait le nom de Beforona; la Bièvre, qui donne son nom à la commune de Bièvre (Dînant) et la Breuvanne, affluent de la Semois, Bevrona en 1064.

Le nom du Chiers, affluent de la Meuse, Cares chez Fortunat, Carus en 638 présente la même racine que l’irlandais car-aim, j’aime.

Le nom du Démer, Tamera en 908, s’apparente au moyen irlandais taim, obscur, et le Douvic, rivière à Warneton, Duvia en 1066, rappelle l’irlandais dùb, noir.

Le Glain, affluent de la Salm, s’appelle Glards en 1170, ce qui correspond à l’irlandais é/an, pur.

La Lasne,’ affluent de la Dyle, est la « rivière plane » au cours lent de lano-, terme gaulois qui dési­gne la plaine. Par contre, les noms de la Lienne, Lederna, affluent de l’Amblève et du ri de Liernu, affluent de la Méhaigne, sont à rapprocher du gaulois ledo, grande marée : c’étaient donc des torrents.

Un ruisseau qui passe à Ambresin, la Soile, est un ancien Sigùla, diminutif de sego-, terme bien connu dans les noms celtiques, irl. seg, force.

On sait que chez les Gaulois les rivières étaient l’objet de cultes. Quelques noms rappellent cette par­ticularité. Ce sont Divonna et Isara.

Le nom de Divonna, la divine (irlandais dia, dieu) est conservé par le Dions (Xe siècle), aujourd’hui le Pisselet, affluent de la Dyle, par la Deeve, rivière à Ingelmùnster, et sous une • forme de diminutif, Divis-onna, par le Dison, aujourd’hui : La Pisseroulle, affluent de la Vesdre à Verviers, et par le Dison, ruisseau qui passe à Jalhay.

L’Oise, Isara au III* siècle et l’Yser, Esere en 1077, correspondant à l’irlandais iar, sacré. Enfin l’Isque, Yssche, en néerlandais, paraît tout simplement tirer son nom de celui de l’eau, irlandais esc.

A côté de ces noms dont le sens s’explique claire­ment, il s’en trouve toute une série qui sont hermé­tiques pour nous. Alors que le Rhin porte un nom incontestablement celtique, Renus, apparenté à l’irlan­dais rian, la mer, nos deux grands fleuves, la Meuse et l’Escaut, ainsi qu’un grand nombre de leurs affluents ont reçu leur dénomination à une époque où les Celtes n’avaient pas encore occupé notre pays. Nous ne donnerons pas la liste complète de ces cours d’eau, en voici quelques-uns :

Bassin de l’Escaut : L’Escaut Scaldis chez César. Affluents et sous-affluents : L’-Arpfa (XIIIe s.), aujourd’hui le Meulebeke ; Dorma (694), la Durme ; Dyla (891) et Tyla (1008), la Dyle et les ruisseaux de son bassin, la Fura (VIIIe s.), la Vôere ; la Gafia (956), la Geete ; la Cysindria, aujourd’hui le Mole-beek ; la Medonia, la Mené ; la Neropia (981), une des sources de la Geete ; la Rura (847) affluent de la Geete ; la Wileppa, la Velpe ; la Legia (Xe s.) la Lys avec YAbsentia, affluent de la Lièvre, la Mella (1037) la Melle, la Viva (964), la Vive et son affluent la Fista (965) la Vichte; la Mandra (811-871), le Man-del ; le Marviz (XIIe s.) ; la Sava (VIP s.), la Selle ; la Saina (1159) la Senne avec la Sonna (1179) la Zuun, la Samia (1221), la Samme, et la Brama (966), la Braine. Vient ensuite la Tenera (966), la Dendre avec l’Asbra (861) une de ses branches, et l’A//ene (1189), l’Alphen.

Le bassin de la Meuse est plus riche encore en dé­nominations préceltiques que celui de l’Escaut : Mosa, chez César, la Meuse; Bama (1091), le ruisseau de Bende; la Marga (1198), la Marge, affluent du Chiers; Flona, la Flone ; Gu/ia (891), la Geule ; qua­tre rivières portant le nom de Hoitim, Huia ou Hoio-lum : deux Hoyoux, une Houille, un Hoyoul ; le Solcio (851) une des sources du Hoyoux; le Jacara (808), le Geer; la Leggia (1118), la Legia; la Licea (770), la Lesse avec ses affluents, l’Andaina, ruisseau de Saint-Hubert, le Biron; l’Isna (943), l’Iwoine; la Lumina (862), la Lomme avec la Vemena (VIIIe s.), la Wamme ; la Sara, ancien nom de la Molignée ; U Roera, la Roer ; la Sabis, chez César, qui ne doit pas être la Sambre ; la Samera (840), la Sambre, avec ses affluents levGeWio (841), le Jodion et l’t/r (973), l’Heure; la Scustra, aujourd’hui le Roodebeek; la Seso-miris (648), la Semois et ses affluents la Rura (1056), la Rulle et la Vigera, la Vierre ; l’Orto (636), l’Ourthe avec l’Amblava (666), l’Amblève, la Warica (915), la Warche, et la Warchinna (666), la Warchienne ; l’Edera (1008), l’Heure; la Suminara (946), la Somme; la Vesera (915), la Vesdre, avec ses affluents la Poleda (898), la Hoegne et le Tailernion (827), le Targnon; et enfin la Voira (925) aujour­d’hui le Grootebeek, la Wuosapia (1046), la Wiseppe, qui se jette dans la Meuse à Stenay.

 

Ces listes sont des plus significatives : il y a donc eu dans notre pays, avant les Celtes, d’autres popu­lations très importantes puisqu’elles ont donné au réseau fluvial des noms qui se sont maintenus pour la plupart jusqu’aujourd’hui.

Les noms gaulois de localités sont peu nombreux.
Cela s’explique par le fait qu’à l’époque de César, à part deux ou trois villes situées dans le Belgium, il n’y avait pas dans notre pays d’agglomérations dignes de ce nom : la plupart des habitations étaient rurales ; il semble que beaucoup de constructions — aedificia, chez César — se trouvaient isolées ; elles étaient revê­ tues de torchis et couvertes de paille, de sorte qu’elles
ont aisément disparu sans laisser de traces, et que leurs noms se sont perdus.        •

Voici une brève liste de mots gaulois auxquels des noms de localités se rattachent :

arganro-, argento, irl. argaf, argent, befoer, castor, bonna, irlandais bonn, gallois bon, base, fondations.

briva, brivo, brio, pont.

broga, champ, gallois et breton bro, pays. brogilus, bois.

cammino,  chemin,   irlandais   céim,   marcher,   gallois cam, pas.

cassano, chêne.                         

condate, confluent. devo-, divin, irlandais dia, dieu. dttnitm, montagne, irlandais dûn, enceinte fortifiée. duro-, duntm, irlandais dur, dur, gallois, dir, force. gabro-, irlandais gabor, chèvre.

ialo-, gallois fa/, endroit découvert, probablement clai­rière.

magus, irlandais mag, champ. nanto-, gallois nant, vallon. nemeto-, irlandais nemed, sanctuaire, nevfo-, gallois newydd, nouveau, novfo-, irlandais nue, nouveau.

randa, irlandais et breton rann, gallois rhan, partie. tigerno-, vieux breton  tigerno, irlandais  tigerne, sei­gneur, mais sens premier, probablement hauteur.

Voyons maintenant comment les noms de lieux d’origine celtique se répartissent dans le pays.

Dans la Flandre occidentale, ils sont fort rares. Jos. Mansion a bien rapproché le nom de Bruges, de brûca, bruyère, et M. Claerhout celui de Wenduine, de Vindo-dunum, ce qui constituerait un curieux parallèle avec Blankenberghe, mais ces hypothèses sont peu vraisemblables : on ne relève dans cette province que deux noms certainement celtiques, et ce, dans le sud : Viroviacum, aujourd’hui Wervicq et Cortoriacus, Courtrai. Il faut y ajouter deux noms de localités tirés de noms de rivières préceltiques : Zarren (arrondissement de Dixmude), qui porte le nom de la Sarra et Ypres qui a pris celui de l’Yper-lée. On en aurait attendu davantage, car on sait que le littoral, notamment à La Panne, a été bien peuplé pendant le dernier millénaire avant Jésus-Christ. Mais les anciens noms y ont disparu.

En Flandre orientale, nous rencontrons d’abord Gand qui est à peu près sûrement un ancien Condate, confluent, puis Gavre, qui tire son nom de gabro-chèvre, et Nevele primitivement nevio-ialo, terre neuve. Mater (arrondissement d’Audenarde) vient de Materna (998) et dérive du celtique matrona, la mère, nom de rivière. Quatre autres localités ont pris des noms préceltiques de rivières : Zeveren (air. de Gand), d’après la Severna, Tamise (arr. de Saint-Nicolas), Temisica (941), Termonde, Thenra (941) et Renaix, Rodenacum en 831, du nom de la Rodena.

La province d’Anvers est la plus pauvre en noms de lieux celtiques. Pourtant elle a été bien peuplée jusqu’à l’époque de César, mais les noms ont disparu. On n’y relève qu’un boulevard de Malines, le Bruul, qui a conservé son nom antique de forogi/o, bois, et un hameau de Kontich, Aliéna, qui semble avoir pris le nom d’un ruisseau.

Le Limbourg est beaucoup mieux partagé : on y trouve d’abord Tongres qui a hérité du nom des Tungri, irlandais ruinge, gallois tune, serment, et dont la signification doit être « Les Fédérés », ; Duras, un ancien Durachium (1124) ; Bilsen, en 950 Belisia, à rapprocher du nom du dieu celtique Belenos; Canne, Cannes en 965, vieux gallois canr, brillant; Eben-Emal (arr. de Tongres), In Donnas en 1005, littérale­ment « aux maisons » ; Kessenich, de cassaniacum, la chênaie, et Grand-Brogel (arr. de Maeseyck), de brogilo.

Le Hainaut offre une récolte encore plus riche. Nimy, déjà orthographié ainsi en 1180, est un ancien nemetiacum, l’endroit du temple ; Les Noyelles, hameau de Montroeul-sur-Haine, remonte à un novoialum, la nouvelle clairière ; Givry vient de Gabrtàcum, la chèvrerie; Dour, Durnum (865) paraît dérivé de durum; dans Cambron-Casteau, Cambrions en 751, on retrouve cambo-, irlandais et breton camm, courbe. Dans l’arrondissement de Tournai, relevons Blaton, Ablatonas pour ad blatonas, de blato-, irlandais blath, fleur, à traduire par « aux rieurs » ; Bruenne, hameau d’Esplechin, un ancien brucana; Bruyelle, de Bror gella; Kain, en 1138 Cheim, de cammino-, le chemin; Marquain, Marquedunum en 902, de marca, irlandais marc, cheval, le « Fort du Cheval », et peut-être Vezon, Vesum en 1031, dans lequel on pourrait re­trouver visu-, irlandais fiur, digne. A remarquer que l’arrondissement d’Ath possède deux Tongre, Tongre-Notre-Dame et Tongre Saint-Martin, qui tous deux portent le même nom que Tongres en Limbourg, puis un Quesnoy, dépendance de Wodecq, un cassanetum, la chênaie, et Izières, Iserna en 831, apparenté au nom de l’Yser. Dans l’arrondissement de Charleroi, deux localités, Seneffe, Sonefia au XIe s., et Leernes, Lederna en 868, ont emprunté leur nom à celui d’un cours d’eau.

Le Brabant n’a conservé que quelques noms de lieux d’origine celtique. Ceux qui ont existé dans la région de Court-Saint-Etienne, par exemple, où nous verrons par l’archéologie qu’une population belge était établie, ont totalement disparu. Dans l’arrondissement de Louvain, il reste Tirlemont, Tienas au VIIe s., dérivé de tegia-, irl. teg, vieux breton tié, maison, et deux brogilo-, Bruul, dépendance de Lovenjoul et Bruel, hameau de Rode-Saint-Pierre. Un hameau de Nivelles du nom d’Ardenelle, Aidinella en 992, semble tirer celui-ci de ardu, élevé. Mentionnons encore les deux Dion, Dion-le-Mont et Dion-le-Val qui ont pris le très ancien nom d’un ruisseau.

Par contre, la province de Namur est plutôt riche. Namur, Namucum au VIIe siècle, tire son nom d’une racine nem qui correspond à l’irlandais nem, ciel, et à des doublets: nimhidh, divinisé, et naomh, sacré. Namur est « l’endroit sacré », Namèche, Nameca en 1199, en est une variante avec suffixe différent; Malonne, au IXe siècle Maghlino, est un dérivé de magilo, irlandais oghamique maglus, irlandais mal, prince ; dans Jallet, on retrouve gallo, irlandais gall, rocher ; Andenne, Andana (870), est un ande-ana, « près du marais » ; Argenton, hameau de Lonzée, est probablement un ancien argentomagus, champ argenté ; Tongrinne, Tongrimts en 966, tire son nom de Tungri dont nous avons parlé ; Dinant, Deonant en 985, sort de divo-nanto- « la vallée des dieux » ; Waulsort, Walciodorum au Xe siècle, a pour second élément doro-, breton dor, porte. Un hameau de Waulsort, Lenne, était Lenna au XIIe siècle et est à rapprocher de lindo-, irlandais lind, étang ; Hordenne, une dépendance d’Anseremme s’appelait Ardunnium en 817, c’est aussi un dérivé de ardu-. Dans l’arrondis­sement de Philippeville, on relève Nismes, Nimaud en 1061, de nemeto-, irlandais nemed, sanctuaire; Cou-vin, Cubinium en 872, difficile à interpréter; Oignies, Oginiaci en 1152, irlandais uan = *ogno « le pays des agneaux ». Un certain nombre de localités, Beauraing, Grand-Leez, Leffe-lez-Dinant, Leignon, Liernu, etc., tirent leur nom de cours d’eau à dénominations pré­celtiques.

La province de, Liège compte aussi un certain nombre de noms de lieux dérivant du gaulois : Les-Avins-en-Condroz, Alventium en 814, et Vervoz, hameau de Clavier, Vervigium en 862, tous deux inexpliqués ; Bonne, hameau de Linchet, de bonna, maison ; Thiernesse, dépendance d’Angleur, Thier-nache au XIIIe siècle, de tigernacia, vieux breton tigerno-, irlandais tigerne, seigneur ; Glain, G/anico en 814, de glano-, irlandais et gallois glan, pur; Argenteau, Argentel en 1070, de arganto-ialo, la clairière argentée; Verviers, Viroviacum, inexpliqué; Geveray, hameau de Jalhay, gabracum « la place aux chèvres », et de plus, une série de noms de communes sont empruntés à des noms de cours d’eau qui remon­tent aux temps préhistoriques : Amel, Aubel, Bolland, Elven, Wezeren, etc.

Enfin, dans la province de Luxembourg, le nom d’Arlon d’abord attire l’attention. C’était Orolaunum au temps de l’Itinéraire d’Antonin. Le second élément launum dérive de lavenos, gallois llawen, joyeux ; le sens du nom est incertain ; Izels, /sers en 1124, Isiera en 1230, et Izier, /sers en 1130, dérivent leur nom de isarno-, irlandais iarn, le fer. Breuvanne, hameau de Tintigny, a pris le .nom de la Bevrona (1064), le « ruisseau du castor » ; Bologne, dépendance de Habay-la-Neuve, remonte à bonna, maison; Cugnon, Congidunus en 644, dans lequel on retrouve un dunum, et Durbuy, Durboium en 814, dont le pre­mier composant est un duro-.

En somme, l’examen des noms de rivières et de ceux des lieux habités montre que le territoire entier de la Belgique actuelle a été couvert par des popula­tions parlant le celtique continental. On pourrait encore y joindre d’autres preuves, par exemple la persistance jusqu’aujourd’hui dans toutes les parties de la Wallo­nie du mot tchin, qui n’est rien d’autre que cammino, chemin, ainsi qu’une petite liste de mots celtiques qui sont conservés aujourd’hui encore dans le wallon.

Le gaulois a marqué d’une empreinte profonde la toponymie de l’époque romaine et même celle de l’époque franque. Le suffixe gaulois -acon, ajouté à des noms de personnes après avoir été latinisé en. -acum servit à créer des appellations pour les grands do­maines dans toute la Gaule jusqu’au Rhin, ou plus exactement jusqu’au limes, la muraille de Chine de l’Empire romain; devenu -iacus après l’invasion franque, il est resté vivant jusqu’aux temps carolingiens ; il s’est soudé à quantité de noms francs.

On trouve les noms en -acurn et en -iacum en grand nombre dans toutes nos provinces, sauf dans celle d’Anvers et dans le nord de la Flandre occidentale. Dans la province d’Anvers, on ne pourrait guère mentionner que Contich, Contheca en 1147.

Nulle part sur le territoire de la Belgique on ne relève dans la toponymie les traces d’une occupation germanique antérieure à l’époque de César. Pas plus dans la province d’Anvers que dans les régions du sud, on ne rencontre les plus anciens noms de lieux dus aux idiomes germaniques. Godefroid Kurth a mis une fois pour toutes en relief le caractère relativement moderne de la toponymie germanique de nos pro­vinces : elle est nettement postérieure à la conquête romaine.

Et maintenant que le caractère celtique de nos populations à l’époque de César est bien établi, il importe de rechercher à quel moment, des Gaulois d’abord, les Belges ensuite, sont arrivés dans notre pays.

(…)

C’est naturellement sur l’expédition de Bellovèse que Tite-Live nous fournit le plus de détails, chose na­turelle puisque c’est celle qui intéresse le plus directement Rome. La troupe qui y prit part se composait de contingents Bituriges, Arvernes, Sénons, Eduens, Am-barres, Carnutes et Aulerques, toutes peuplades qui habitaient entre la Seine et le Rhônei Le récit de Tite-Live est célèbre : on se rappelle la défaite des Romains sur l’Allia, la prise de Rome abandonnée à la suite d’une panique, la défense du Capitule et enfin la délivrance de Rome par Camille.

De nouvelles incursions gauloises en Italie eurent lieu en 367, 361-360, 350-349. A cette dernière date, les Gaulois pénétrèrent jusqu’en Apulie. Le résultat fut que les Gaulois restèrent solidement établis sur le Pô.

2. Les Belges dans Test de l’Europe.

Nous ne connaissons pas la composition des bandes de Sigovèse. Nous savons seulement que, parti dans la direction de l’est, après avoir traversé des territoires depuis longtemps aux mains des Celtes, il atteignit la Pannonie où des Gaulois se fixèrent. Mais la progres­sion des Celtes ne s’arrêta pas là : en 298, ils s’avan­cent jusqu’en Bulgarie ; en 260, ils traversent l’Illyrie, pénètrent en Macédoine et défont l’armée du roi Ptolémée Keraunos qui fut tué. Leur chef s’appelait Bolgios ; or ce nom de Bolgios est un doublet de Be/ga. Le chef des envahisseurs de la Macédoine portait donc le nom de Belge, soit qu’il fut désigné par la nationa­lité des contingents qu’il commandait, soit que ce fut son propre nom. C’est la première fois que l’on peut constater la mention de Belges dans l’histoire.   

Peu après, c’est l’invasion de la Grèce par les troupes de Brennus et le sac du temple de Delphes. Une partie de cette armée passa en Asie mineure. Les historiens grecs en appellent les soldats Galates. Après s’être mis comme mercenaires au service de roitelets locaux, on voit ceux-ci travailler pour leur propre compte. Vain­cus en 270 par Antiochus Sôter, ils se fixèrent en Phrygie. Ils s’y montrèrent turbulents, prenant parti dans les guerres régionales, jusqu’à ce qu’ils fussent réduits totalement à l’impuissance en 241 par Attale I, roi de Pergame.

Les Belges ont laissé des traces de leur présence parmi les Galates d’Asie mineure, et même au cours des expéditions précédentes : il y a eu en Pannonie une ville de Belgites.

Deux noms de rois Galates, Gaesarorix et Gaesato-diasros, rappellent celui d’une peuplade des Germani dont César n’a pas parlé, les Gaesati. Le premier n’est probablement pas un nom propre et signifie le roi des Gésates; le second est obscur, le sens de la seconde partie du mot nous échappe. La langue des Galates présentait une étroite parenté avec celle des Belges : saint Jérôme rapporte que de son temps les Galates parlaient encore le gaulois ; il insiste sur ce fait que leur langage était à peu près identique à celui des Trévires proches voisins des Belges que plus d’un historien de l’antiquité a classé parmi ces derniers.

3. Les Belges en Italie.

Les Gésates, nous allons les retrouver à partir de la fin du III0 siècle avant notre ère, sur les routes condui­sant en Italie. Durant ce siècle, les Gaulois établis pai­siblement dans la vallée du Pô furent souvent dérangés

 

par des Transalpins qui franchissaient les Alpes. Ils les dirigeaient tant bien que mal contre les Etrusques et les Romains.

En 283, les Romains avaient vaincu les Sénons, et en 232, par la Lex flaminia de agro gallico viritim dividende, ils décidèrent de se partager leur terri­toire. Les Sénons appelèrent à leur secours des Trans­alpins.

Les Gaulois qui répondirent d’abord à leur appel appartenaient à différentes peuplades, dont les Gésates. Ceux-ci étaient commandés par deux rois, Concolitanos et Aneroestos. Ils furent vaincus et leur armée détruite par le consul L. Aemilius Papus à la bataille de Téla-mon.

Les Gésates reparurent en 222; ils avaient’à leur tête le roi Virdomarus. Celui-ci fut vaincu à la bataille de Clastidium et tué en combat singulier par le consul M. Claudius Marcellus lui-même.

Or ces Gésates venaient de Belgique. Nous savons que Virdomarus régnait sur les bords du Rhin ; d’autre part, les Fastes capitolins nous donnent le nom du peuple auquel les Gésates appartenaient : ce sont les Germani, le second groupement de peuplades qui a occupé notre sol à l’époque protohistorique. Et Pro­perce donne à Virdomarus le nom de Belge: le passage vaut la peine d’être cité « Claudius repoussa les enne­mis venus du Rhin, et rapporta le bouclier du puis­sant chef belge Virdomar; celui-ci se vantait de descendre du Rhin lui-même ; fier de sa noblesse, il lançait ses gaesa du haut de son char couvert. Son collier tomba entre les mains de Marcellus qui lui avait coupé la gorge, alors que, en braies rayées, il lançait ses traits des rangs de son armée. »

Ces Gésates venaient selon toute vraisemblance de la région de Tongres. On a trouvé à Tongres une inscription par laquelle des Gésates faisaient au deuxième siècle de notre ère une dédicace au dieu Vulcain; il n’y a pas à douter que ce ne fussent les descendants de ceux qui allèrent se faire massacrer en Italie, car nous savons par Florus que les soldats de Virdomar avaient fait vœu de consacrer à ce même Vulcain les armes qu’ils prendraient aux Romains.

Nos Gésates en se dirigeant vers l’Italie, laissèrent probablement en route une fraction de leurs effectifs, les Raeti Gaesati qui occupèrent le Valais. Ils étaient vraisemblablement accompagnés de contingents four­nis par d’autres peuplades belges : nous retrouvons dans les Alpes des Centrones dont le nom est identique à celui d’une peuplade cliente des Nerviens. Le fait n’a pas échappé aux historiens anciens : Strabon rapporte que certaines peuplades belges qu’il ne cite pas habi­taient les Alpes.

La peuplade des Gaesati tirait son nom de son arme­ment ; son arme principale était le gaesum, une lance de jet spécifiquement belge et particulièrement redou­table. Nous verrons que les Belges l’importèrent en Irlande où elle était célèbre sous le nom de gai bolca, le gaesum belge.

Henri Hubert a voulu aussi retrouver une fraction des Germani de Belgique dans la Germani Oretani d’Espagne. Il signale également en Tarraconaise une ville de Belgîda qui rappelle le nom des Belges comme le fait celle de Beîgites en Pannonie. Malheureusement ces indications sont isolées et trop vagues pour qu’on puisse affirmer que là aussi il y a trace du passage de Belges d’autrefois.

4. Les Belges en Belgique.                               

Nous venons de rencontrer les Belges en Italie à la fin du IIIe siècle avant Jésus-Christ. Nous avons vu qu’ils venaient des régions du Rhin et de la Meuse. Ils étaient donc établis dans notre pays. Mais ici nous sommes privés de toute source historique, les anciens ne nous ont rien appris sur l’époque où ils se sont-éta­blis en Belgique, César se borne à dire que ce fut anciennement.

Les Belges y devaient être fixés depuis un certain temps pour pouvoir envoyer dans le sud des contin­gents considérables, car ils avaient dû y prospérer. Si nous supposons qu’environ deux cents ans s’étaient écoulés alors depuis qu’ils avaient passé le Rhin, nous ne devons pas nous tromper de beaucoup.

Les Belges ont dû venir des rives du Main et du Rhin moyen pour se répandre d’abord au nord de la Seine par le sud de la forêt des Ardennes, tandis que d’autres descendaient la vallée du Rhin lui-même. Nous avons vu qu’il reste une preuve géographique de ce mouvement, c’est la position des Sequanes à l’épo­que de César.

Il est certain qu’il y eut plusieurs vagues d’immigra­tions ; c’est seulement peu à peu que chaque peuplade aura trouvé sa place définitive. Les Belges proprement dits auront suivi la route du sud, les Germani, la voie rhénane.

Ce que nous savons ensuite, c’est que les Belges eurent à subir l’invasion des Cimbres et des Teutons ; ils la repoussèrent victorieusement, et celle-ci, proba­blement, donna-t-elle plus de cohésion aux popula­tions, en les amenant à collaborer à une défense com­mune.

C’est encore ce cataclysme qui donna sa physiono­mie définitive à l’est de la Belgique en y amenant l’établissement des Aduatuques. Alors seulement se trouve achevé le peuplement du pays,

5. Les Belges en Angleterre.

Les peuplades du Belgium, où les terres étaient plus riches que dans le nord, se développèrent rapidement et acquirent1 une puissance sans cesse grandis­sante. Ce fut le cas spécialement des Suessions. Ceux-ci, avec le concours de voisins, organisèrent des expéditions destinées d’abord simplement à piller et à rançonner les côtes de Bretagne. Il ne s’agissait donc pas d’un déplacement de populations.

La Bretagne leur offrit-elle des avantages inespérés ? Nous n’en savons rien, mais toujours est-il que ces actes de piraterie amenèrent la colonisation de la partie sud de l’île : les pillards s’y établirent à demeure et se mirent à y faire de la culture.

Cette colonie fut tout un temps rattachée à la mère-patrie, car au milieu du premier siècle avant notre ère, on conservait nettement le souvenir de l’époque où Divitiacus, un roi des Suessions, avait régné à la fois sur le continent et sur une partie de la Bretagne. César ajoute que presque toutes les cités de Bretagne avaient conservé le nom de celles dont elles étaient sorties; il a malheureusement négligé de nous donner la liste de celles-ci. Aujourd’hui, nous sommes bien en peine pour les retrouver. Ptolémée signale une civitas Belgarum qui, du nord des Downs, s’étendait jusqu’au canal de Bristol. Elle couvrait l’ouest du Somersetshire, le Wiltshire et une partie du Hampshire. Sa ville prin­cipale à l’époque romaine fut Venta Belgarum, aujour­d’hui Winchester. Il est difficile d’admettre que les Belges aient occupé « officiellement », si j’ose dire, une partie de la Bretagne à la suite d’une décision de leur Commun conseil. Les Belgae que nous venons de ren­contrer ne peuvent être qu’un regroupement d’élé­ments épars qui, partis à la recherche de butins pro­fitables, se sont finalement fixés à demeure sur le théâtre de leurs exploits.

Au nord-ouest des Belges, étaient établis les Atré-bates dont la capitale s’appelait Calleva, aujourd’hui Silchester. Ils occupèrent le comté de Southampton et une partie du Hampshire ; peut-être leur établisse-

 

ment ne date-t-il que de la conquête de la Belgique par les Romains.

La peuplade la plus puissante fut celle des Catu­vellauni qui étaient installés dans les comtés de Hert-ford, Cambridge, Bedford et Northampton. Parmi les peuplades belges du continent, nous ne trouvons aucune mention des Catuvellauni ; sous l’Empire, on rencontre des Catalauni au pays de Châlons-sur-Marne, en lesquels on a cru retrouver les Catuvel­launi sous un nom contracté. Quoi qu’il en soit, les Catuvellauni étaient originaires du continent et le peuple le plus puissant de la Bretagne. Il avait con­quis les Trinobantes, peuplade indigène, et avait franchi la Tamise.

Il est à remarquer que les Belges du Continent continuèrent d’entretenir des rapports étroits avec ceux de Bretagne. César nous dit qu’une des causes pour lesquelles il voulut soumettre la Bretagne, c’est que des secours étaient sans cesse envoyés de l’île aux Belges. D’autre part, César se fit précéder en Bretagne par un Atrébate qu’il avait fait roi de cette peuplade après l’avoir vaincue; il lui avait confié la mission de préparer les Bretons à se soumettre au peuple romain, vu l’autorité dont il jouissait de l’autre côté de la Manche. Or, Commius était un patriote devenu collaborateur par intérêt personnel comme Ambiorix. Après avoir rompu avec ‘les Romains et connu l’humiliation des défaites infligées aux derniers soulèvements, après avoir mené une guerre de guérillas contre les troupes romaines d’occu­pation, il fut le dernier chef belge à faire sa soumis­sion, puis il passa en Bretagne vers 50 avant Jésus-Christ et s’y refit un royaume. Il y fut suivi par une série d’émigrés ; il semble avoir eu deux fils, Tincom-mius et Eppilus, qui lui succédèrent.

Les Belges instaurèrent en Bretagne une monnaie d’or semblable à celle qu’ils utilisèrent sur le continent. Eppilus a frappé un statère d’or à Calleva.

En somme, le principal résultat de la colonisation du sud de la Bretagne par les Belges fut de substituer des royaumes plus puissants aux principaux groupe­ments de tribus qui existaient antérieurement Dans la première moitié du premier siècle de notre ère, le roi Cunobelin des Catuvellauni exerça l’hégémonie sur tous les Belges de Bretagne du sud-est. Sa mort fut l’occasion que saisit l’empereur Claude pour entre­prendre la conquête de l’île.

Et alors, le fils de Cunobelin, Cataracus, fit montre des qualités de sa race : vaincu, il se retira au pays de Galles, où il résista tant qu’il le put; après la conquête de cette contrée, il disparut vers le nord. De même qu’Ambiorix, il n’avait pu se plier à la «paix romaine».

6. Les Belges en Irlande.

Les Belges ont pénétré jusqu’en Irlande : Ptolémée mentionne sur la côte sud-est de celle-ci une peuplade qu’il appelle Mav<x>tun, et une ville de Mavaiua. C’est aujourd’hui Wicklow en Leinster. On pourrait hésiter à reconnaître des Ménapiens dans ces M a v au 101, mais à côté d’eux, un peu au nord, Ptolé­mée mentionne des Kaûxoi qui ne peuvent être que des Chauques. Or, au moment de la conquête des Gaules, il y avait des Chauques en Hollande, dans le voisinage des Ménapiens.

Ce qui a dû se passer est assez clair: au moment de la conquête de la Belgique, de même que chez les Atrébates, une fraction de la population a émigré en Bretagne pour ne pas se soumettre au Romain, de même chez les Ménapiens qui ont été à cette époque refoulés à l’ouest sur la mer, des irréductibles ont préféré s’expatrier plutôt que de perdre leur liberté. Les Ménapiens possédaient une flotte ; celle-ci les a transportés en Irlande où ils se sont établis. Ils auront entraîné dans leur expédition un contingent de Chauques, leurs voisins, qui se sont de nouveau fixés pas bien loin d’eux.

D’après M. Eoin Mac Neill, on retrouve plus tard les Ménapiens dans un peuple dispersé en Irlande, appelé Manaigh ou Monaigh. Une de leurs branches était établie à l’est de l’Ulster, vers Belfast ; une autre à l’ouest ; le comté de Fermanagh conserve son nom. Les généalogies font venir ces gens du Leinster où étaient établis les Ménapiens.

Au sud-est du comté de Fermanagh se trouve celui de Monaghan pour le nom duquel on a voulu retrou­ver la même origine. Cette interprétation est certaine­ment inexacte : Monaéhan est la forme anglaise de l’irlandais Muineachan, et Muineachan est un dimi­nutif de muine qui signifie « bouquet d’arbrisseaux ».

En outre, de même que la Bretagne a subi toutes sortes d’invasions des Belges et des Gaulois, l’Irlande a été le terrain d’une multitude d’expéditions aux­quelles ont pris part de multiples peuples celtiques du continent.

Des poèmes malheureusement perdus racontaient celles-ci. Leur contenu toutefois a été sauvé par une compilation du XIe siècle intitulée Leabhar na Gabala, le Livre des Invasions. Cet ouvrage n’est pas un travail historique, c’est une œuvre de mytho-graphes, mais ces derniers y ont incorporé des données historiques indéniables.

Parmi les envahisseurs se trouvent les Fir Bolg, les Fir Domnain et les Galioin que l’on rencontre toujours associés. Les Fir Bolf* sont des Belges — fir signifie homme — les Fir Domnain, des Dumnonii, des Bretons de Cornouailles, et les Galioin, des Gau­lois. Tous trois sont fréquemment associés aux Luai-gni qui étaient établis entre le Shannon et la mer

 

d’Irlande, et formaient un des corps principaux de l’armée du Leinster.

Les Fit Bolg ont un nom identique à celui de Bolgios, doublet de Belga que nous avons rencontré chez les Galates. Un de leurs clans s’appelait Clan na Morna et rappelle le nom des Morins.

Tous ces étrangers ont été fort mal vus des anna­listes irlandais, ce qui est tout naturel. Ceux-ci ne manquent pas de nous les représenter comme étant de mauvais garçons ; Duald Mac Firbis, le grand his­torien irlandais du XVIIe siècle, qui a résumé dans son Livre des Généalogies les anciennes chroniques, a emprunté à ces dernières le portrait suivant : « Qui­conque est noir de cheveux, cancanier, astucieux, con­teur d’histoires, tapageur, misérable, .vil, vagabondant, de mauvaise conduite, rude et inhospitalier, tout esclave, tout vil voleur, tout rustre, tous ceux qui n’aiment pas écouter la musique et les divertisse­ments, ceux qui jettent le trouble dans les réunions et les assemblées, et qui sont promoteurs de discorde parmi le peuple, ces gens-là sont les descendants des Fit Bolg, des Gailioin, des Luaigni ou des Fir Dom-nain en Irlande. Mais cependant, les descendants des Fir Bolg sont les plus nombreux de tous. »

Les Fir Bolg ont apporté en Irlande leur armement de fer, et spécialement une espèce de lance de jet célèbre dans toute l’épopée irlandaise sous le nom de gai foolca, gaesum belge, car gai est le même mot que gaesum. Les poètes irlandais ont fait du gai bolca l’arme terrible par excellence, et combien difficile à manier. Seul, Cuchulain, le héros du Tain foo Cualnge,’ la grande épopée irlandaise, sait s’en servir à la per­fection, II ne l’emploie d’ailleurs que lorsqu’il ne peut venir à bout de ses adversaires avec les armes ordi­naires.

L’arme est décrite dans la poésie épique comme ayant une large pointe munie de trente dents tournées en arrière, de sorte que, une fois entrée dans le corps, il devenait impossible de l’en retirer sans ouvrir celui-ci.

Il ne faudrait pas naturellement attacher trop d’im­portance à cette description, car l’imagination porte souvent les poètes à s’écarter de la réalité. Cepen­dant Diodore de Sicile, s’il ne mentionne dans l’arme­ment des Gaulois que des lances de deux palmes, sans parler de dents, ajoute que certains se servaient de glaives dentelés qui faisaient d’horribles blessures.

Les Fir Bolg et leurs émules ont beaucoup pérégriné à travers l’Irlande. Mais ce n’étaient que des bandes armées. Ils se sont fondus dans les populations goïdéliques qui les ont complètement assimilées.