Racines de la Belgique

Jean Stengers (ULB)

 

Extraits de :

STENGERS JEAN, Les racines de la Belgique, Histoire du sentiment national en Belgique des origines à  1830, éd. Racine, 2000

 

(p.7-8) Anticipons sur ce que seront nos constatations ultérieures et, à la question ainsi posée, répondons très nettement par l’affirmative : les Belges de cette époque éprouvent un sentiment national belge très marqué.

(p.15) C’ est dans le courant du XVIIe siècle et plus encore du XVIIIe siècle, qu’apparaît dans les Pays-Bas du Sud, chez ceux qui s’appellent déjà des  » Belges », le sentiment de plus en plus net d’une identité nationale. Ce sentiment national, que l’on peut qualifier de  » belge  » ( bien qu’il n’englobe pas encore les Liégeois) éclatera avec vigueur, avec les accents d’ un véritable patriotisme, lors de la révolution dite  » brabançonne » de 1789-1790, où tout qui écrit se réclame avec force de la  » patrie  » – la patrie belge. De tout cela, bien entendu, nous parlerons avec quelque détail dans la suite de notre exposé.

(p.23) Concluons : il y a eu et il demeure à propos de Pirenne une accumulation de méprises. Lorsqu’ un homme politique wallon évoque dans un discours officiel la nécessité de «dépirenniser » l’histoire, en imaginant que Pirenne avait représenté la Belgique comme étant en quelque sorte « inscrite dans les astres » , il s’attaque au Pirenne de la légende, et non au grand, au très grand historien qu’il a été.

(p.24) La Flandre, chose paradoxale, n’en inspirait d’ ailleurs pas davantage. En 1976, un professeur de l’Université de Gand notait que, peu d’ années auparavant, la plupart des historiens flamands s’étaient dressés contre un projet de refonte d’une Geschiedenis van Vlaanderen datant de l’avant-guerre . C’ est que les historiens flamands sont de bons Flamands, mais aussi de bons historiens. En écrivant une grande histoire de la Flandre honnêtement, en hommes de métier, ils ne pouvaient que décevoir et même heurter les convictions nationales qu’ils percevaient autour d’ eux. Si l’on se refuse, en effet, à confondre l’ ancien comté de Flandre et la Flandre d’aujourd’hui – et ce sont là, rien que par leur configuration, des choses bien différentes -, on est forcé, en bonne histoire, de reconnaître dans la Flandre ce qu’ elle est : un sous-produit de la Belgique. Disons même : un sous-produit tardif. Au XVIIIe siècle, il est encore si peu question de Flandre et de peuple flamand dans l’ esprit des populations qu’il n’ existe encore aucun terme d’ ensemble pour désigner ni la région de langue flamande des Pays-Bas, ni ceux qui l’habitent.

(p.25) Nous avons évoqué des raisons flamandes de ne pas se lancer dans une nouvelle grande histoire de Belgique. Il y avait aussi des raisons, non pas francophones, mais wallonnes. En Wallonie, on avait reproché à Pirenne – largement à tort, d’ ailleurs, mais la réputation, ici encore, avait été plus forte que la réalité – d’ avoir fait à la Wallonie, et spécialement à la principauté de Liège, une part trop chiche, et d’ avoir réservé la part du lion au comté et aux villes de Flandre. À l’histoire de Belgique, d’une manière générale, telle qu’elle était couramment enseignée, on reprochait de sacrifier la Wallonie. Ces griefs s’exprimeront notamment après la Seconde Guerre au sein du Centre Harmel pour la solution des problèmes flamands et wallons.

La situation est telle que « les Wallons ignorent généralement (p.26) leur histoire », déclarait Félix Rousseau. L’idée de l’histoire de Belgique devenait ainsi liée à une certaine mise au second plan de la Wallonie.

(p.32) Voyons, aux confins de la France et des Pays-Bas méridionaux, les amputations territoriales que ceux-ci ont subies au XVIIe siècle ? Elles ont été considérables. Les conquêtes françaises, au XVIIe siècle, enlèvent l’Artois, une large tranche de la Flandre – avec Dunkerque, Lille et Douai -, près de la moitié du Hainaut – avec Valenciennes et Maubeuge -, et quelques fragments importants du duché de Luxembourg, avec notamment Montmédy et Thionville.

Quelle a été, chez les populations détachées de ce qui avait été jusqu’alors leur pays, l’évolution du sentiment public ?

Le cas de Lille au XVIIe siècle est particulièrement clair.

Lille, avant la conquête française, ne le cédait en rien en esprit national aux autres villes des Pays-Bas. L’archiduchesse Isabelle, faisant sa Joyeuse Entrée dans la cité en février 1600, y était acclamée comme « l’infante chérie de son peuple belgeois », ce « peuple belgeois » auquel appartenaient les Lillois. Les inscriptions qui ornaient les arcs de triomphe parlaient d’ailleurs toutes le même langage :

Belgia, Belgium, Belgicae provinciae, la Belge.

Les chansons, les poèmes qui sortent des presses des imprimeurs lillois à la fin du XVIe et dans la première moitié du XVIIe siècle sont l’ oeuvre de « Belgeois  » qui traitent les «François » en étrangers, sinon en ennemis.

 « c’ est à ce coup, pauvres François,

Que vous aurez la gloire estainte :

Composez en carmes françois

De la deffaicte une complainte »,

s’écrie moqueusement un de ces bardes locaux lors de la prise de Doullens par les Espagnols en 159510. Un autre, en 1638, compose un récit en vers de la bataille de Calloo :

« L’an mil six cent trent’huict, le mutin Hollandois

A faict nouvel accord avec le Roy François,

Pensant réduire à eux les valeureux Belgeois. »

 

Mais Dieu, continue le poète, a fait échouer leurs desseins pervers, et à Calloo, la victoire a souri aux armes du cardinal-infant.

« Rendons graces à Dieu de l’heureuse victoire,

Chantons Io Belgeois, et accordons nos vois

Sur orgues, violons, cymbales et hault-bois.  »

(p.33) Durant toute cette période antérieure à la conquête française, il n’y a pas la moindre trace, à Lille, de ce que l’ on pourrait appeler un « parti français ».

En 1667 lorsque Louis XIV met le siège devant Lille, la résistance est organisée par les «bourgeois » comme par la garnison. Un témoin raconte :  » L’on a mis un estandart, ou bannière, bien grande, tout au sommet de la Tourre de St Estienne, avec la Croix de Bourgogne au milieu, pour faire sçavoir aux ennemis que nous avons encore des coeurs Espagnols et Bourguignons et non pas François » . Lille, cependant, tombera, et lorsque l’année suivante, le traité d’ Aix-la- Chapelle consacrera la domination nouvelle, il sera accueilli avec tristesse . « C’ estoit une paix sans joie parce qu’on demeuroit au Roy de France», note un contemporain 13. Pendant plusieurs années, le sentiment anti-français restera ancré dans les coeurs. En 1676, un écrivain gagné à la cause de Louis XIV s’ en plaint avec amertume :

« Mais ce peuple inconstant, dans sa bizarre humeur,

Semble fermer les yeux, Grand Prince, à ta faveur;

Lorsque loin de ses murs par l’ effort de tes armes,

Il voit heureusement écarter les alarmes,

Bien loin d’ être touché de ce charmant bonheur,

Il maudit les succès que produit ta valeur,

Et voit d’un oeil jaloux les progrès de la France ;

Ses glorieux exploits font toute sa souffrance…

Mais peuple que possède une aveugle manie,

D’ où peut naître, dis-moi, cette haine infinie ?

Pour quel sujet veux-tu que cette nation ( = la nation française )

Soit l’ éternel objet de ton aversion ?

Ah ! chasse de ton coeur et banny de ton âme

De cette passion la criminelle flamme… »

 

«  Haine infinie », « éternel objet de ton aversion » : il faut évidemment tenir compte, en lisant ces mots, de l’amplification poétique, mais ils sont néanmoins extrêmement révélateurs. Sans amplification poétique aucune, Vauban, en 1699, dans un mémoire où il traite de la place de Lille, note « le peu d’ affection des habitants pour la France » .

En 1713, le spectacle a changé : les troupes françaises, revenues à Lille après une période d’occupation hollandaise, sont accueillies (p.34) avec enthousiasme . Les Lillois se sont donnés à la France, ou, disons mieux, ils se sentiront désormais pleinement et uniquement français.

En Artois, l’ évolution est la même.

« Les gens de ce pays d’ Artois », écrivait Guichardin au XVIe siècle, « sont très fidèles à leur prince et mortels ennemis des Français. »

À Arras, renchérit Pontus Payen, les Français sont abhorrés : les vieilles femmes d’ Arras font aux enfants le récit des cruautés de Louis XI envers la cité, « afin de leur faire sucher avecq le laict une haine irréconciliable contre la nation franchoise ». Richelieu confirme : les bourgeois d’ Arras, dit-il, « sont tous ennemis jurés des Français et plus Espagnols que les Castillans ».  À Saint-Omer, nous explique un historien local, les Français apparaissaient de même comme « les pires ennemis des Audomarois ». On se souvenait toujours au XVIIe siècle d’ une tentative de coup de main contre la ville qui avait échoué à la fin du siècle précédent grâce à la résistance de la population contre « ces damnés Franchois, ces voleurs nocturnes ».

L’Artois est réuni à la France en 1659 ( sauf l’ « Artois réservé », avec Saint-Omer, qui ne le sera qu’un peu plus tard). Au XVIIIe siècle, les Artésiens sont devenus d’ excellents Français.

Pour le sud du Luxembourg, pour Montmédy et Thionville, qui ont été annexées par la France en 1669, nous n’avons pratiquement pas de témoignages qui nous éclairent sur les sentiments des populations au moment de l’annexion. Mais il n’y a pas de raison de douter qu’ils n’aient été ceux du Luxembourg en général. Les États de Luxembourg, qui savent, au XVIIe siècle, invoquer la « patrie » , écrivent en 1667 que leur province « a tellement en horreur la nation française qu’ elle s’ esmeut au seul nom » . Au XVIIIe siècle, les seules émotions, à Thionville et à Montmédy, seront devenues celles du patriotisme français.

Pour toutes ces annexions du XVIIe siècle, le cas de Lille, que nous connaissons le mieux, peut être considéré, selon toute vraisemblance, comme le cas modèle : avant l’ annexion, un sentiment « belge » de bon aloi, qui va de pair avec un sentiment anti-français ; après l’annexion, quelques années encore – la longueur est variable sans doute suivant les régions – d’hostilité à la France, puis une assimilation rapide qui fond les habitants dans leur nouvelle patrie.

Les petits-fils de ceux qui ont été réunis contre leur gré à la France (p.35) ne savent déjà plus que leur terre natale fut naguère autre chose que terre de France. Lorsque le jeune Watteau accourt à Paris en 1702, tout Français de coeur et de sensibilité, soupçonne-t-il que, un siècle plus tôt, les poètes officiels de sa ville natale célébraient avec enthousiasme la grandeur de la patrie « belgicque », et que en 1656, lors du siège de Valenciennes par les armées de Louis XIV « on ne redoutait rien plus que de tomber ès mains de cette insolente nation française ». soupçonne-t-il qu’en 1681 encore – à la veille de sa naissance, on pouvait entendre des Valenciennois parler avec feu « contre la gloire » du Roi de France, « qu’ ils diminuoient avec autant d’opiniastreté qu’ ils pouvoient faire dans le temps qu’ ils tenoient le parti d’Espagne » ?

(p.36-37) Louis XI, lorsqu’il envisage de de marier son fils le dauphin à Marie de Bourgogne, fait observer aux gens du Hainaut qu’ il cherche à séduire, que « ce seroit grant bien pour le pays’ à cause de la langue walonne, car le thiois n’ estoit pas à sa touche ( = ne lui était pas familier) ». Les Gantois, prétendait-on à la même époque, étaient prêts à abandonner au roi de France les comtés de Hainaut et de Namur « et tous les subjectz de ceste maison ( = la maison de Bourgogne) qui sont de langue française ».

(p.37) Certes, la langue a évidemment joué comme facteur d’assimilation nationale ( Arras et Lille, de langue française, sont certainement devenus plus facilement françaises de coeur que si l’ on y avait parlé une autre langue) et comme facteur d’ unité nationale ( inutile d’ insister, à cet égard, sur l’importance de la langue anglaise), mais gardons-nous à ce sujet de confondre notre analyse d’aujourd’hui avec la vision des contemporains. Ce qui frappe en effet le plus, si l’on considère l’Ancien Régime, c’est que la langue n’apparaît jamais, dans la bouche ou sous la plume des hommes d’État, comme un élément politique majeur de l’ unité nationale.

(p.42) En 1830, les Luxembourgeois, tous les Luxembourgeois, sont des Belges. Le Luxembourg se soulève avec le reste de la Belgique, et il envoie ses volontaires combattre les Hollandais. La ville même de Luxembourg ne peut se joindre au mouvement, car les Prussiens y tiennent garnison au nom de la Confédération germanique. Mais, comme le souligne un témoin, « ses habitants ne craignirent pas de manifester les sympathies belges les plus vives; ses jeunes gens entrèrent en grand nombre dans l’ armée belge » . À en juger par tout ce qui, à l’ époque, se dit et s’ écrit, ce Luxembourg de 1830 respire le même patriotisme belge que le reste du pays.

Dans les années qui suivent, et pendant lesquelles le Luxembourg tout entier restera incorporé à la Belgique, les autorités n’ auront qu’ à se louer de l’ attitude de la population. Le gouverneur de la province écrit en août 1835 au ministre de l’Intérieur. « Je puis dire en toute assurance que la province entière est dévouée au gouvernement et qu’ elle jouit d’une tranquillité parfaite » . Les rapports locaux vont dans le même sens. Le bourgmestre de Diekirch écrit en juillet 1835 :

«  Il existe toujours unanimité de voeux pour le maintien des nouvelles institutions et la réunion de la province aux autres provinces belges » . Le commissaire de district de Diekirch écrit de même :

« Les opinions et les sentiments politiques des habitants de ce district sont éminemment patriotiques » .

Le calme cessera cependant lorsque, en 1838, sera connue la menace qui pesait sur la province. Guillaume 1er acceptait le traité des XXIV Articles ; mis à exécution, ce traité arracherait à la Belgique la moitié du Luxembourg.

Des protestations indignées fusèrent aussitôt de toutes parts : le Luxembourg était belge et il voulait, tout entier, le demeurer. Des démonstrations patriotiques furent organisées jusque dans les plus petits villages .

(p.43) « Aujourd’hui », écrivait de Schieren, le 13 mai 1838, un correspondant de l’Écho du Luxembourg, « je fus témoin d’ une scène imposante et touchante à la fois. Toute la population de Schieren-haut et bas ( commune d’Ettelbruck) s’ était réunie dans le but de réarborer le drapeau qu’ elle chérit tant… Le drapeau fut salué par une salve d’ artillerie et accueilli par une musique et des champs patriotiques ; une marche s’ organisa et l’ on promena le drapeau dans tout le village aux acclamations les plus vives de toute la population réunie. ( Ensuite), le drapeau fut porté au haut du clocher, afin de faire connaître au monde entier, s’ il le faut, les sentiments qui animent la population… Le moment… était celui de la messe ; et la cérémonie patriotique fut confondue dans la cérémonie religieuse. Il était touchant de voir tous ces hommes de coeur qu’un sentiment de dévouement patriotique avait réunis, se vouer aux ferventes prières et implorer la divinité en faveur de leur juste cause »

À Diekirch, à Mersch, ailleurs encore, le drapeau tricolore reçoit des hommages non moins fervents. À Diekirch,  » quand le drapeau eut été hissé sur le sommet de la tour, une immense acclamation de Vive la Belgique ! salua cet emblème de nos voeux et de notre espoir » .

Mais la fidélité belge des Luxembourgeois comptait pour peu en face de la volonté bien arrêtée des puissances de faire exécuter les XXIV Articles. Le gouvernement et les Chambres belges n’ avaient le choix qu’ entre la soumission et la guerre – une guerre qui risquait de marquer l’ anéantissement de la Belgique. Le débat fut cornélien, dramatique. Mais au-delà de la divergence des opinions – ce fut la soumission, en fin de compte, qui l’ emporta -, un fait était hors de toute discussion : personne ne mettait en doute les sentiments des Luxembourgeois. Aux yeux de tous, les habitants de Vianden et d’Echternach étaient des Belges de la même qualité d’âme que les Brabançons ou les Hennuyers.

(p.45) Quinze ans durant, de 1815 à 1830, au sein du royaume, Belges et Hollandais constituèrent deux camps. Tous les Limbourgeois firent partie du camp belge. En 1830, le Limbourg entier participa à la révolution ou accueillit les troupes belges. Seule Maastricht, tenue militairement par un gouverneur hollandais particulièrement énergique, demeura aux mains du Roi Guillaume.

Les sentiments des Limbourgeois, à Ruremonde comme à Hasselt, à Venlo comme à Saint-Trond, en 1830-1839, sont sans équivoque : ils s’ affirment Belges, et rien que Belges. Ils participent d’ ailleurs pleinement, tous ( à la seule exception des habitants de Maastricht ), à la vie du royaume. Henri De Brouckère, qui sera par la suite chef du cabinet belge, siège à la Chambre comme député de Ruremonde .

En 1838-1839, dans la partie orientale de la province, la perspective de la cession à la Hollande, en exécution du traité des XXIV Articles, va susciter de vives, d’ énergiques et de souvent émouvantes protestations, semblables à celles des Luxembourgeois. De partout, de Conseils communaux et de groupes d’habitants, surgissent des (p.45) pétitions. Elles protestent – nous citons ici la pétition des administrations communales du canton de Meersen – contre « l’ accablante idée d’ être violemment séparés de nos frères, de perdre le nom si cher de Belges, de nous voir livrés à la merci d’ une nation étrangère et ennemie » . Ce voeu ardent de continuer à « porter le nom chéri de Belges » ou, plus simplement, de  » rester Belges », de « rester frères », des pétitionnaires demandent qu’il soit  » déposé sur l’autel sacré de la patrie ». ÀWeert, les onze membres du Conseil communal et 545 habitants signent une protestation où, affirmant leur  » dévouement au pays » et leur attachement à leurs compatriotes belges, ils disent .  » La sympathie religieuse et sociale et la conformité de caractères et de moeurs qui les lient si étroitement depuis tant de siècles les rendent heureux et doivent aussi les rendre inséparables ; une cruelle séparation renverserait ce bonheur  » .

(p.52) François Mitterrand, dans une interview, le rangeait avec Monaco et Andorre . C’est tout le contraire : le Grand-Duché représente le premier tracé sur la carte de l’Europe d’une conception strictement contemporaine.

Pour le destin du Grand-Duché, ceci n’a pas été sans importance. Il est certain que, unis, ne disons pas par la langue, mais par le même dialecte – le luxembourgeois -, les habitants du Grand-Duché ont trouvé là un facteur supplémentaire d’ identité, propice lui aussi au développement d’ un sentiment national.

(p.55) Un fait est hors de doute : le premier ensemble territorial qui annonce plus ou moins la Belgique future est celui constitué au Xve siècle par Philippe le Bon : les Pays-Bas bourguignons. Et c’ est au sein de ces Pays-Bas bourguignons que l’ on verra apparaître une première forme de sentiment d’ identité nationale à laquelle on peut rattacher de manière plus ou moins directe le futur sentiment national belge.

(p.63) On a pu tracer sur la carte des Pays-Bas quatre zones concentriques, ayant pour centre la mer du Nord, et présentant au bas moyen âge des physionomies différentes . La première zone comprend plus particulièrement la Flandre, avec plus d’ un tiers de population urbaine, et une densité de population qui dépasse celle du coeur de la Toscane. Une seconde zone ( Brabant, Liège, Namur, Hainaut) est une zone où, si le taux d’ urbanisation oscille entre 28 et 31%, la vie rurale est prépondérante. La troisième zone est essentiellement rurale. Elle commence à l’ ouest avec la Picardie et l’ Artois – l’Artois qui est « le grenier de tous les Pays-Bas » et dont un ambassadeur vénitien dira au début du XVIe siècle qu’il produisait plus de blé que tout le reste du pays . Au-delà, la quatrième zone, comprenant notamment le Luxembourg, est une zone de forêts et de cultures.

 

(p.67) Le traité de 1339

Dans la suite des traités du XIVe siècle, il en est un cependant que nombre d’historiens ont mis hors de pair. le traité du 3 décembre 1339 entre la Flandre et le Brabant .

Lisons le texte même du traité. Nous y trouvons d’abord l’alliance militaire, nettement dirigée contre la France , nous y rencontrons l’ arbitrage obligatoire, la monnaie commune, les clauses dites « commerciales », toutes prescriptions dont nous avons souligné, au cours des pages qui précèdent, le caractère banal. Mais une idée traverse tout le texte, une idée-maîtresse qui imprègne beaucoup moins les autres conventions diplomatiques du siècle : l’ idée de la paix qui doit désormais régner à perpétuité entre les principautés alliées, de la paix éternelle – le traité n’ emploie pas moins de dix fois ce mot redoutable d’ « éternel » .

(p.69) Les termes  » Avalterre ‘ »  » pays d’ en bas »,  » basses régions »,  » partes inferiores « ,  » partes advallenses », « lage landen bi der see »,  » Nederlant » se rencontrent très tôt – à partir de la fin du XIIe siècle ; mais jusqu’à l’époque bourguignonne, leur sens reste extrêmement vague : il s’ agit, grosso modo, des basses régions sises autour du Rhin inférieur et des Bouches de la Meuse et du Rhin . C’ est une zone géographique aux limites aussi imprécises que les noms mêmes qui servent à la désigner, mais dont le centre de gravité semble se situer du côté du Rhin. Un chroniqueur liégeois du XIVe siècle, narrant l’arrivée à Liège, en 1349, de troupes de Flagellants, explique que ces exaltés venaient  » de partibus inferioribus » .  » Partes inferiores » : les régions situées à l’ ouest de la principauté de Liège ? Non point : les régions allemandes du Bas-Rhin 69. Voilà le sens que  » pays bas » possède sous la plume de ce Liégeois. Celui d’ ailleurs qui, à cette époque, parle des  » pays d’ en bas  » ou des  » lage landen bi der see  » ne pense en général ni au Hainaut, ni au Namurois, ni au Luxembourg, et souvent même pas au Brabant – au Brabant méridional du moins. Ses Pays-Bas, en un mot, ne sont pas les nôtres.

(p.76) Les ambitions de Philippe /le Bon/, à l’ apogée de son règne, dépassaient d’ailleurs de beaucoup les limites des principautés des Pays-Bas : il rêvait, en obtenant un vicariat d’Empire, d’ étendre son hégémonie sur toute la rive gauche du Rhin . L’ ambition fondamentale de Philippe le Bon, telle qu’ on peut la discerner, a été de rassembler sous son sceptre un maximum de territoires, en visant de préférence ceux sis aux alentours de ses possessions héréditaires.

(p.77) Dans les Pays-Bas en tout cas, dès lors qu’un grand ensemble territorial est né, ayant un même prince, et que ce prince va le doter de certaines institutions communes, il est permis de parler d’un État bourguignon.

Avec l’ adjonction à cet État bourguignon, sous Charles Quint, de la Gueldre, d’Utrecht, de Zutphen, de l’ Overijssel et de Groningue, on aboutira à un ensemble plus vaste encore : celui des XVII Provinces.

Les XVII Provinces : tel est devenu l’ équivalent, à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, de ce que l’ on appelle désormais aussi les Pays-Bas (ou le Pays-Bas) ou Nederland (ou Nederlanden), Belgia, the Netherlands, écrit Shakespeare .

XVII Provinces : l’ expression est parlante. La représentation de ces provinces l’est également.

Ainsi du sceau que les États Généraux décident de se donner en 1578.

 » Résolu de faire graver ung seel pour la Généralité, où sera ung lion grippant couronné, aiant en la patte droicte une espée, en la sénestre dix sept flesches – signifians les dix sept provinces – liées d’ung roulet, où sera escript : Concordia, estant la superscription dudict seel: Sigillum ordinum Belgii, cum data 1578, et l’inscription du contre-seel :

Virtus unita fortior, avecq effigie d’une main, sortant d’une nuée, et tenant le roulet où sera escript. Concordia, duquel dix sept flesches seront liées  » .

Ainsi du célèbre lion, le Leo Belgicus, que Hogenberg grave en 1583 pour le livre de von Eitzing, De Leone Belgico, et qui enserre dans son corps majestueux ses dix-sept composantes .

Ainsi des dix-sept jeunes filles arborant chacune le blason d’une province qui accueillent en 1595 l’ archiduc Ernest lors de son entrée solennelle à Anvers .

 

(p.78) Ces dix- sept provinces, quelles étaient-elles ? Guichardin, dans sa célèbre Descrittione di tutti i Paesi Bassi, publiée en 1567, en fournit la liste : 1) Brabant; 2) Limbourg; 3) Luxembourg; 4) Gueldre. 5) Flandre; 6) Artois; 7) Hainaut; 8) Hollande ; 9) Zélande ; 10) Namur; 11) Zutphen ; 12) marquisat du Saint-Empire (Anvers) ; 13) Frise; 14) Malines ; 15) Utrecht; 16) Overijssel; 17) Groninge. C’ est la même énumération que l’ on trouve dans le Leo Belgicus et en 1596 dans les blasons portés par les jeunes filles d’ Anvers.

(p.81) Un texte de 1488 est à cet égard aussi éloquent par ce qu’ il dit que par ce qu’il ne dit pas. C’ est le texte de l’ accord conclu le 12 mai 1488 entre la Flandre, le Brabant, le Limbourg, le Luxembourg, le Hainaut, Valenciennes, la Zélande, le Namurois, la Frise et Malines. On y surprend un grand désir de concorde et d’union:  » promettons et jurrons, par meure deliberation… paix, union, amitié, alliance, intelligence entre nous et par ensemble à l’honneur de Dieu et proffit de nostre très redoubté seigneur et de ses pays et subgetz ».

(p.83) De manière concomitante, au sein de ce pays, au singulier, les principautés que l’on appelait traditionnellement des  » pays » deviennent des provinces. L’emploi du terme province, et de l’ adjectif provincial, est fréquent à partir des années 1560 , il devient tout  à fait ordinaire à partir des environs de 1575. Ces mots s’ entendent déjà, à cette époque, dans leur sens moderne, actuel. Ils indiquent par conséquent une conception unitaire de la constitution politique des Pays-Bas : les principautés sont considérées comme des circonscriptions territoriales d’un grand tout qui est l’État.

(p.85) L’histoire suisse, on peut l’observer, présente un phénomène assez analogue : les habitants des cantons confédérés répugnèrent assez longtemps à adopter le nom de « Suisses » ( Schweizer) sous lequel les étrangers les désignaient communément; les Suisses, aux yeux des Lucernois ou des Bernois, étaient les habitants du canton de Schwyz, avec lesquels ils ne désiraient pas être confondus. Mais dans ce cas, l’usage étranger finit par prévaloir .

 

(p.85) Au-dessus des partitularismes provintiaux, le sentiment national

Particularismes provinciaux très vifs, venons-nous de dire. Mais peu à peu, s’ étendant au-dessus d’ eux, les atténuant même sous certains aspects, va grandir, à l’ échelle des XVII Provinces, ce qui est un authentique sentiment national.

C’ est de la vie en commun – de la vie politique, s’ entend – que, de toute évidence, il jaillit. Bien avant que ne soit employé à propos des Pays-Bas le terme « État », au singulier, l’idée se développe que ces Pays-Bas constituent un « corps politique », ayant son individualité propre. En 1534, s’adressant aux États Généraux, l’audiencier de Marie de Hongrie exhorte les  » pays » à « tenir bonne union et concorde » et à s’  » aydier, assister et conforter l’ung l’ autre » comme le doivent les  » membres de pays non divisable ni séparable » .

(p.87) Mais tout lyrisme mis à part, insistons sur les mots « dat gansche Nederlant » que nous avons rencontrés dans la description de la patrie. Ils sont révélateurs. Le sentiment national, vers 1560- 1570, ne présente pas de fissure. Il englobe l’ ensemble des XVII Provinces. Pour s’ en convaincre, il suffit d’ ouvrir un recueil de chansons populaires de l’ époque. La patrie que célèbrent ces poèmes, ce sont les Pays-Bas – » onze Nederlanden  » -, tous les Pays-Bas. Que l’on parcoure les pamphlets, et la constatation est la même : comme dans les chansons, c’est la patrie néerlandaise toute entière qui s’y trouve sans cesse affirmée .

Nulle part on ne saisit de trace d’un particularisme propre à la partie septentrionale ou à la partie méridionale du pays. Luttez avec nous  » comme avec des compatriotes, des frères, des hommes de la même chair et du même sang », s’ écrient en 1573 les États de Hollande. Cet appel est-il réservé à la Zélande ou à la Gueldre ? Il s’ adresse à toutes les principautés des Pays-Bas indistinctement.

(p.88) Si l’on envisage les opinions contemporaines, c’est tout aussi vainement que l’on tente de découvrir un texte du temps qui oppose – ou même simplement qui distingue – le Nord et le Sud. L’idée qu’il pourrait y avoir des Pays-Bas septentrionaux et des Pays-Bas méridionaux ne se rencontre nulle part. Ce Nord et ce Sud dont notre vision du passé toute chargée de présent nous suggère sans cesse l’ image, sachons le reconnaître : avant la révolution religieuse, ils n’ existent proprement pas.

(p.91) L’historien cède à une tendance naturelle de l’esprit humain ; il projette dans le passé sa vision du présent.

(p.92) La force des sentiments linguistiques peut se mesurer tout d’ abord à l’ aune du vocabulaire. Qu’ il y ait au sein des Pays-Bas des populations de langue française, et d’ autres, par ailleurs – les plus nombreuses – dont la langue est le nederduitsch ou le nederlandsch (le «flameng », dit-on à plus d’une reprise en français) (…).

(p.93) On a pu s’y tromper, lorsque l’on a étudié les événements de 1578-1579. À cette époque, en effet, l’ injure et même l’ insulte règnent entre  » Flamands  » et  » Wallons ». Le prieur de Saint-Vaast d’ Arras, Jean Sarrazin, écrit en octobre 1578 : c’ est « la guerre entre les Flamens et Wallons » . Il insiste encore quelques jours plus tard :  » La guerre se manifeste de plus en plus des Wallons contre les Flamengs » . Mais prenons-y garde. Ces  » Flamands » que les  » Wallons » assaillent de reproches, ce ne sont nullement les Flamands au sens moderne du mot : ce sont les habitants du comté de Flandre . Le conflit des  » Wallons » et des  » Flamands » oppose fondamentalement, non point des groupes linguistiques, mais des communautés politiques : la Flandre d’ une part, et d’ autre part les principales provinces wallonnes, Hainaut, Artois et Lille-Douai-Orchies . Au lieu de dire « les Flamands », les textes disent d’ ailleurs souvent « la Flandre », ce qui rend toute équivoque impossible.

Quant au ressort de ce conflit, il saute aux yeux : c’ est essentiellement l’ antagonisme religieux. Nous assistons là à une lutte sans merci entre un catholicisme exclusif et un calvinisme conquérant .

(p.98) Est-ce à dire que, avec le particularisme provincial, on possède la clef des événements qui allaient mener à la scission des Pays-Bas, et rendre ensuite cette scission définitive ? Certainement pas. Les tendances particularistes ont sans doute affaibli la résistance commune à l’ennemi extérieur. Elles n’ont pu aboutir à la formation de deux blocs dont elles ne poursuivaient pas la réalisation. Elles n’ ont pu tuer une unité nationale dont les plus particularistes eux-mêmes reconnaissaient la légitimité et le caractère bienfaisant.

La formation d’un bloc des Pays-Bas du Nord et d’un bloc des Pays-Bas du Sud, personne, à vrai dire, ne la voulut ni même ne la prévit. Elle ne fut nulle part dans les intentions de nos ancêtres du XVIe siècle. Elle ne se présenta jamais à leur esprit avant de s’être réalisée dans les faits.

L’Union d’ Arras et l’Union d’Utrecht qui, à la lumière des événements qui les suivirent, nous apparaissent aujourd’hui comme les actes de fondation d’un État du Sud et d’un État du Nord, ne possédaient aucun caractère semblable aux yeux des contemporains. Les confédérés d’ Arras, au début de leurs négociations avec Farnèse, ne voulaient envisager une réconciliation avec Philippe II que dans le cadre d’une <, générale réconciliation » de tous les Pays-Bas. Lorsqu’ils eurent compris qu’ils poursuivaient là une chimère, et qu’ils se résignèrent à une réconciliation particulière, ils firent en sorte que celle-ci fût une invite à la réconciliation de tous. Le traité qu’ils obtinrent d’ Alexandre Farnèse stipula que « touttes provinces, chastellenies, villes ou personnes particulières » des Pays-Bas seraient admises endéans un certain laps de temps à bénéficier des mêmes conditions de paix. Quant à l’Union d’Utrecht, qui constitua une riposte directe à l’Union d’ Arras, elle ne visait nullement à grouper en un faisceau les seules provinces septentrionales ; elle était ouverte à tous ceux qui optaient pour la lutte à outrance. La plupart des grandes villes de Flandre et de Brabant en firent partie au même titre que la Hollande ou la Zélande .

Insistons sur ce point, car il est capital. Ni dans l’Union d’ Arras, ni dans l’Union d’Utrecht, on ne saisit de trace d’un véritable esprit séparatiste . Le séparatisme qui s’y fait jour n’est que nécessité politique : il est imposé par les événements. L’idéal, visiblement, est (p.99) ailleurs – il s’ appelle toujours Pays-Bas.

(p.99) Face à l’ennemi, les insurgés se comptent. Le decouragement n’est pas permis, s’ écrie en 1584 un partisan de la résistance à outrance :

« Maintenant que nous tenons avec toute la Rollande et Zeelande, autant riche et florissante qu’ elle fut oncques, le pays de Gueldre, de Frise, d’Overijssel, d’Utrecht; que nous tenons Malines, Bruxelles, Vilvorde, que nous possédons encore Gand, métropole de Flandres, si bien animée, Tenremonde, l’Escluse, Ostende, et pardessus toutes ces belles villes et pays’ la tresriche et tresflorissante ville d’ Anvers, célébrée et renommée par tout le monde, aurons nous le coeur si bas que par une orde avarice, cause de tous noz maulx et pertes de pardeçà, nous vouldrions nous faire acroire qu’ en tant de pays’ en tant de riches et puissantes villes, où se trouvent tant de riches gentilzhommes, riches et puissantz bourgeois et marchans, ne se pourra (p.100) trouver le moien de dresser une bonne armée, pour non seulement faire teste à nostre ennemi, mais aussi la luy rompre… »

Nulle ligne de partage, on le voit, tracée entre les régions du Nord et celles du Sud. L’idée d’une pareille distinction est absente de l’ esprit de l’ auteur. Pour lui, comme pour tous ses contemporains, tous ceux qui continuent à lutter contre l’Espagne forment une seule et même grande association d’ armes. Tous ensemble, ils luttent pour la patrie et pour la religion.

Ainsi donc, nous le répétons, personne ne voulut la scission. Elle fut le produit des événements. Elle se fit parce qu’ Alexandre Farnèse, après avoir reconquis, tant par la diplomatie que par les armes, les provinces méridionales des Pays-Bas, échoua devant la résistance victorieuse de la Hollande et de la Zélande.

(p.101) La scission des Pays-bas a résulté de la reconquête du Sud par les Espagnols, et de leur échec dans la reconquête du Nord, qui a permis la création et le maintien des Provinces-Unies indépendantes.

(p.104) La patrie, le « pays » demeure pendant de longues annees, aux yeux des contemporains, surtout ceux du Sud, l’ ensemble des XVII Provinces, les Pays-Bas, de Nederlanden . C’ est cette patrie qu’un tapissier d’Arras représente, en 1597, sous l’aspect d’une femme éplorée, assaillie par ses propres enfants, c’ est elle que chante un poète anonyme lors de la conclusion de la trêve de Douze Ans (1609):

« Het is nu veertigh jaer, dat ghy u selfs bestrÿdt,

Onsinnich Nederlant… »

« Voici quarante ans déjà que vous vous livrez combat à vous-même, / Pays-Bas insensés »

La persistance de ce sentiment national néerlandais explique que, longtemps après 1585, l’idéal des meilleures têtes politiques du Nord et du Sud demeure la reconstitution de l’ unité des Pays-Bas. Dans le Sud, on parle de réduire à l’ obéissance les rebelles du Nord, dans le Nord de délivrer les populations méridionales du joug espagnol; mais l’idéal est le même :  » réunir et rejoindre l’Estat en sa première forme et grandeur » .

(p.108) Le sentiment national néerlandais, cependant, ne s’ est pas éteint progressivement. Il a été carrément tué par l’émergence de deux sentiments nationaux nouveaux, propres au Nord et au Sud.

(p.125) Première observation : la révolution dite  » brabançonne  » porte un nom qui peut se justifier  – car le Brabant a été réellement au cœur de la révolution – mais on peut la considérer, sans aucune réserve, comme une révolution belge, car elle débouche sur l’ indépendance d’un pays qui est déjà, au plein sens du terme, la Belgique. La Belgique de 1789-1790 porte déjà ce nom, avec des habitants qui, tous, se disent  » Belges », et elle est l’ ancêtre directe, sans solution de continuité, au point de vue à la fois du territoire et du sentiment national, de la Belgique de 1830.

Ce qui, chez d’ aucuns, a créé parfois un certain malaise, voire certains doutes sur ce point, est la configuration territoriale du pays. Peut-on se demandent-ils, parler déjà de la Belgique, alors que le territoire de la principauté de Liège manque toujours à l’ appel, et que les habitants de Liège, de Huy, de Dinant, de Saint-Trond, sont toujours étrangers à cette  » Belgique  » ? Avec tout le respect dû aux Liégeois, ceci reviendrait à se demander si, lorsque Louis XIV monte en 1643 sur le trône, c’ est bien de la France qu’ il devient le maître, puisqu’il s’ agit d’un pays qui ne comprend encore ni Arras, ni Lille, ni Strasbourg, ni la Lorraine, ni la Franche-Comté, ni la Savoie, pas plus qu’ Avignon, Nice ou Perpignan.

Belgique 1789, France 1643 : les cas, me paraît-il, sont analogues.

L’analogie ne s’ arrête d’ ailleurs pas à l’ aspect territorial : elle s’ étend aussi au problème de la conscience nationale. Les Liégeois, les Hutois, les Dinantais de 1789 ne se sentent en aucune manière Belges – leur patrie est le pays de Liège -, mais aussi bien à Lille, à Arras, à Besançon, en 1643, on est très nettement anti-Français. Pour les gens de Lille et d’ Arras, fidèles au roi d’Espagne, nous l’ avons vu précédemment, le sentiment d’appartenance est celui qui les rattache aux Pays-Bas. C’ est la réunion à la France, et elle seule, qui fera d’ eux de bons Français, de même que seul le rattachement à un ensemble politique dans lequel ils se trouveront en compagnie des (p.126) Belges fera des Liégeois des hommes qui, en 1830, voleront au secours de la Belgique qui sera devenue leur patrie.

(p.126) C’est là d’ailleurs l’objet de notre deuxième observation : nous avons affaire en 1789 à une révolution nationale, en ce sens que le peuple qui se déclare indépendant se reconnaît à soi-même une individualité nationale qui est au-dessus de toute discussion. Les polémiques politiques et religieuses peuvent être âpres, passionnées, les partisans de l’ Empereur, les Statistes et les Vonckistes peuvent s’ entre-déchirer, il y a un point sur lequel il n’y a pas l’ ombre d’un désaccord : tous-et ils le disent-sont des Belges, des Nederlanders.  » La Belgique ne se verra jamais enchaînée tant qu’il restera un Belge qui puisse la défendre, et la race sera plutôt anéantie que subjuguée », lit-on dans un pamphlet de 178733. Même si un joséphiste n’ aurait dans le doute pas signé ces lignes, il aurait lui aussi parlé de la  » race » des Belges. (…)

Mais Belgique n’a pas encore détrôné Pays-Bas, qui, jusqu’en 1789, reste le terme le plus généralement employé, et garde ensuite des positions très fortes. Une petite statistique, à titre indicatif. dans les Documens politiques et diplomatiques sur la révolution belge de 1790 publiés par Gachard, Belgique est employé quinze fois, mais Pays-Bas revient à cinquante-neuf reprises .

(p.127) Par ailleurs, on utilise fréquemment, tout au long de la période, l’ expression les provinces belgiques. Elle a son reflet dans le nom officiel du nouvel État créé en 1789 : les États Belgiques- Unis . Il s’ agit là d’un hybride, on s’ en aperçoit sans peine, des Etats- Unis – dont le modèle était présent à l’ esprit des Belges de l’ époque – et des provinces belgiques.

Pour le nom des habitants du pays, par contre, pas de problème : ce sont des Belges, et rien que des Belges. Le nom n’ a aucun concurrent. On retrouve un certain flottement, cependant, quand du substantif on passe à l’ adjectif : belge ou belgique. L’adjectif belge, en fait, ne perce encore que très peu ( on ne le trouve pas une seule fois, par exemple, dans les Documens de Gachard, le titre du recueil mis à part) . Ce qui est tout à fait usuel est belgique. On parle du peuple belgique, de l’ armée belgique, de l’Église belgique, du lion belgique, de la République belgique, de la constitution belgique, de la liberté belgique, Vander Noot est le  » Cicéron belgique « , le général Vander Mersch le « Washington belgique « .

Si l’ on passe du français au néerlandais, en néerlandais, en ce qui concerne le nom du pays, il y a toujours une parfaite uniformité : c’ est toujours Nederland ou de Nederlanden. Seule la forme du nom peut varier. On trouve parfois par exemple la forme contractée Neerland. Dans un codicille de son testament, en 1792, Vonck évoque le retour des Autrichiens  » in het Neerland  » .

Nederland, mais, soulignons-le, jamais encore België. On a beau retourner dans tous les sens la littérature de l’ époque, België est introuvable.

Les habitants du pays sont presque toujours des Nederlanders. Belgen existe, mais est encore assez peu fréquent. Plus qu’ au langage courant, les Belgen appartiennent principalement au langage poétique : on les trouve dans les poèmes patriotiques.

« Roemrugte Helden ! edele Telgen !

Gedugte Borgers van uw land :

Vereerders van het woordke Belgen…  »

« Die onverwinbaer’ Belgen…  »

 

En 1790, cependant, Belgen a tendance à se répandre davantage. Dans un appel qu’ ils lancent en juin 1790, et qui est adressé à Van Eupen, Vonck et ses amis s’ écrient .  » Wy zyn Belgen, Myn Heer  » .

(p.128) Belgen et Nederlanders, en tout cas, sont absolument synonymes . Parallèlement, l’ adjectif nederlandsch l’ emporte de loin sur l’ adjectif belgisch. On parlera bien des Vereenigde Belgische Staeten, mais beaucoup plus souvent des Vereenigde Nederlandsche Staeten . Notons dans l’ ensemble de ce vocabulaire, français et néerlandais, un grand absent. À l’ étranger, à la fin du XVIIIe siècle, on continue plus d’une fois à appeler les habitants de l’ensemble des Pays-Bas des Flamands. En Belgique même, le terme n’ est jamais employé dans ce sens. Le nom de Flamands, dans les textes imprimés en Belgique, est réservé aux habitants du comté de Flandre . Nous y reviendrons.

Nous venons de parler de certains flottements dans le vocabulaire. Ce sont les Français qui, arrivés en Belgique, vont par la suite y mettre de l’ ordre. On oserait presque dire qu’ ils vont faire le ménage. En néerlandais, ils élimineront presque complètement Nederland, Nederlanders et nederlandsch . En français, pour désigner le pays, ils ne connaîtront que la Belgique : le nom de Belgique, dès le début du régime français, sera le seul employé. Enfin, c’est le régime français qui tuera, ou presque, l’ adjectif belgique. L’esprit logique des Français, en l’ occurrence, a fait la loi. Un Français fait partie du peuple français, un Anglais fait partie du peuple anglais, un Espagnol du peuple espagnol, un Belge appartiendra donc logiquement et une fois pour toutes au peuple belge. Les Français emploieront uniquement l’adjectif  » belge  » et feront sombrer « Belgique ».

Ce n’ est pas eux cependant qui, avec le même sens logique, ont introduit België. Il allait revenir aux Hollandais, beaucoup plus tard, en 1814- 1815, de le faire . België est un don des Hollandais.

(p.134) Le Luxembourg n’ a pas participé à la révolution brabançonne : la population y est restée passive. Bien mieux : les États du Luxembourg ont toujours fidèlement soutenu l’Empereur. N’y a-t-il pas là, du point de vue des sentiments patriotiques, un fait troublant ? Il a en effet suscité, de la part des historiens, pas mal de commentaires .

Un fait cependant domine le débat, car il est clair : toute question de sentiment national mise à part, les conditions propres au Luxembourg de l’ époque étaient aussi peu favorables que possible à l’ extension au duché du mouvement révolutionnaire. Nous avons affaire à un pays rural, pauvre, où la population des campagnes est encore largement analphabète. Il n’y a qu’une seule ville qui mérite réellement ce nom, et qui est Luxembourg. Encore est-il difficile d’y (p.135) des lumières :  » deux ou trois minables imprimeurs et la capitale ‘ » écrit Gilbert Trausch,  » impriment et vendent des manuels de classe et des livres de dévotion » . L’Église un élément de culture plus vigoureux, mais elle ne peut le moteur d’un mouvement révolutionnaire car – contrairement à ce qui est le cas dans le reste des Pays-Bas-elle est fortement pénétrée par l’ esprit joséphiste . Dans des termes évidemment marqués par l’ esprit pamphlétaire, une Lettre d’un citoyen du Luxembourgà son ami, en mars 1790, décrit la situation des Luxembourgeois en disant :  » Ce peuple isolé à l’ extrémité des Pays-Bas, éloigné du centre de l’ administration civile, toujours enchaîné, toujours tremblant sous le pouvoir militaire, qui après avoir asservi la trop faible capitale, fait peser son joug sur le plat-pays, ce peuple épars et pour ainsi dire abandonné dans l’immensité d’un désert, dans lequel il ne peut, sans des efforts multipliés, pourvoir à ses besoins physiques, pouvait beaucoup moins s’ occuper avec succès de son existence politique » . C’ était mettre le doigt sur un autre élément encore, qui est capital : le contrôle militaire de la province que les Autrichiens avaient conservé. En des termes plus emphatiques encore que la Lettre d’un citoyen du Luxembourg, le Manifeste de la nation luxembourgeoise s’écriait :  » Gémissant sous la verge du despotisme militaire et dans le plus humiliant esclavage, nous avons perdu même la liberté de réclamer en faveur de nos droits… Une démarche quelconque de notre part en faveur de ces grands intérêts, quelque juste et légale qu’ elle pourrait être, exposerait ceux qui oseraient l’avouer publiquement aux traitements les plus atroces de la part du militaire, qui depuis sa déroute dans les autres Provinces belgiques, exerce des cruautés qui font frémir l’humanité » . Laissons de côté les  » traitements atroces » et les  » cruautés qui font frémir l’humanité  » : il n’ en reste pas moins qu’ à Luxembourg tout particulièrement, où la garnison était importante, la surveillance militaire était stricte.

La fidélité des États de Luxembourg, quant à elle, n’a qu’une signification assez médiocre : les États eux-mêmes étaient fort peu représentatifs .

(p.136) En 1830, le Luxembourg – tout le Luxembourg, de Marche à Diekirch – même si on y décèle, nous l’ avons souligné précédemment, un esprit particulariste luxembourgeois particulièrement accentué, manifestera aussi un patriotisme belge ardent. Entre les deux, 1789 ne peut s’ être situé, s’ agissant de la psychologie collective, que dans une continuité.

Septième observation : si le sentiment national cohabite avec des attachements provinciaux, il n’a pas à cohabiter avec des sentiments communautaires – flamand ou wallon – pour la bonne raison que ceux-ci sont, eux, inexistants.

La dualité linguistique au sein des Pays-Bas est évidemment reconnue par les contemporains – comment ne le serait-elle pas ? -mais elle n’ intervient jamais dans les considérations politiques et, surtout, elle ne se traduit jamais par des solidarités de groupes.

(p.137) Les provinces et parties de provinces de langue française, ainsi que leurs habitants, par contre, sont mieux individualisés. Pour Verlooy, il s’ agit là des Walse provincien, des Walse gewesten . Ceux qui les habitent, surtout, portent un nom générique qui a déjà ses lettres d’ ancienneté : ce sont les Wallons.

À l’ époque de la révolution, ce nom est le plus souvent employé, non par les Wallons eux-mêmes, mais par ceux qui les apostrophent, si l’ on ose dire, de l’ extérieur.

(p.138) Huitième observation : nulle part de sentiments communautaires, nulle part non plus de question de langues.

(p.139) Neuvième observation : le sentiment national a pour fondement la conviction, solidement ancrée, que les Belges ont un caractère particulier, un caractère qui leur est propre.

Ce caractère, que d’aucuns appellent le  » génie belgique « , on y trouve de multiples allusions , mais on le trouve aussi décrit dans des termes qui montrent combien les Belges ont d’ estime pour eux-mêmes.  » Le peuple de la Belgique », nous dit-on,  » est le plus doux, le plus patient, le plus humain de tous les peuples de la terre » .

Quel est  » l’ esprit des Belges  » ? .  » Rassasiés comme le lion, ils s’ endorment sur leur bonheur; irrités, ils dressent la crinière, s’unissent de coeur et d’ âme, et se vengent en héros  » . L’avocat démocrate Doutrepont, en 1789, exprime des idées qui, sur le plan politique, paraîtront fort avancées, mais, s’ agissant du caractère de ses compatriotes, il reste parfaitement dans la ligne.  » Le Belge », écrit-il,  » est (p.140) doux, calme et froid. Son caractère naît de la température du climat humide et fertile qu’ il habite. On n’ excite ses passions que difficilement, mais dès qu’ il est poussé à bout, et qu’ on l’ a bien aigri par des injustices, c’ est un Lion sans frein ; ce n’ est plus que par une espèce de miracle qu’ on parvient à le ramener à des sentiments pacifiques que son indignation repousse. Les dangers, les malheurs les plus grands, la perte de ses biens, de la vie, ne l’ effraient plus . il vole au trépas avec intrépidité  » .

Qu’il y ait dans tout cela une large dose de stéréotypes, de lieux communs, nul n’ en disconviendra. Mais ce qui est significatif est que l’ on ose recourir à ces lieux communs et à ces stéréotypes sans crainte du ridicule  le  » caractère  » propre aux Belges est chose bien admise, comme allant de soi.

(p.141) /César/. Le Horum omnium fortissimi sunt Belgae constitue en effet sans conteste le certificat d’honneur de la nation. On l’ affiche partout. Les Belges, s’ écrie-t-on,  » dont la mâle et nerveuse intrépidité mérite et justifie certainement l’ éloge qu’ en a fait le premier conquérant du monde » . La nation, écrit Verlooy,  » a encore cette bonne foi, cette droiture, cette grandeur d’ âme, cet amour de la liberté que passé deux mille ans les Romains reconnaissaient naturels à nos ancêtres  » .

Cela s’ écrit en prose, cela s’ écrit en vers. On s’ adresse Aux Belges en leur disant :

« Généreux descendants de ces peuples guerriers

Que la gloire ceignit de ses plus beaux lauriers,

Que Rome redoutoit, et dont César lui-même

Exalta hautement la vaillance suprême » .

Un adverbe récurrent est l’ adverbe toujours.  » Cette franchise, cette générosité qui a toujours caractérisé les Belges autant que leur amour pour la liberté,,.  » Les Belges furent toujours de tous les peuples les plus justes, comme ils en étaient les plus courageux » .  » La nation belgique s’ est toujours distinguée par sa sagesse,… ( par) ce bon esprit qui lui a fait préférer, dans tout temps, ses maximes anciennes aux systèmes de nouveauté,,.  » Les sentiments de dévouement, d’union et de générosité qui ont toujours caractérisé les Belges  » .

Un Ami des femmes, rédigeant un Précis historique sur les anciennes Belges, rend hommage au sexe féminin pour son rôle, à travers les âges, dans le maintien de la liberté et de son esprit :  » Sexe enchanteur, vous ne faites pas moins l’ illustration de la Belgique que les héros citoyens qui l’ ont rendue à la liberté. Si les Belges, le plus ancien des peuples libres, n’ ont jamais perdu la liberté qui est comme un fruit particulier à la terre qui les porte, c’ est parce que les femmes n’ ont pas moins que les hommes travaillé, dans tous les temps, à sa conservation  » .

 

(p.147) Ce sont les Français qui gommeront le pays de Liège et, d’autorité, lui feront partager le sort de la Belgique.

(p.150) Concluons. La révolution brabançonne, une révolution nationale ? Oui, bien sûr, et l’ on peut même dire que, du point de vue national, c’ est une révolution plus claire que celle de 1830.

Que n’ a-t-on pas dit de 1830 ? Qu’il s’ agissait d’une révolution faite par les Wallons, contre le sentiment des Flamands. Que l’ aspiration (p.151) des Wallons était de se réunir à la France, mais qu’ ils en avaient été empêchés par les grandes puissances. Que ces grandes puissances, en fait, avaient seules porté sur les fonts baptismaux une Belgique indépendante. Qu’ elles seules avaient forcé à se réunir en un État artificiel deux peuples, les Flamands et les Wallons, qui avaient peu de points communs. Autant de contrevérités, certes, mais qui, dans un climat de doute croissant au sujet de la nationalité belge, trouvent aussi une audience croissante. Chacune de ces thèses peut d’ ailleurs, si l’ on torture les faits, s’ appuyer sur un semblant de démonstration.

Pour la révolution brabançonne, les faits ne se laissent pas torturer, car ils ne donnent pas la moindre prise à des interprétations imaginatives. Pas la moindre intervention étrangère dans l’ accession du pays à l’ indépendance. Pas la moindre fracture entre Wallons et Flamands – des Flamands dont le nom n’ existe même pas encore. Pas la moindre idée, même, d’ une Belgique qui réunirait deux groupes humains individualisés.

1789 est l’instant idéal, me paraît-il, pour apercevoir, au moment où elle apparaît pour la première fois sur la scène politique, une nationalité belge incontestable, fondée sur un sentiment d’ identité nationale.

(p.160) La Belgique, entend-on souvent dire, est née en 1830-1831 de la volonté des grandes puissances. Ce seraient elles qui, en voulant que la Belgique soit un État indépendant, auraient donné aux Belges leur individualité nationale. Une telle vision est la négation de toute l’histoire authentique de la nationalité belge. Mais puisque le rôle des grandes puissances est évoqué, il faut bien voir que c’est en 1814-1815, en décidant de ramener la France dans ses limites anciennes, qu’ elles ont effectivement sauvé la nationalité belge. Celle-ci, en ce sens, doit bien sa survie au grand jeu de la politique européenne.

(p.169) La Belgique est vraiment, on en a l’ impression, mûre pour tous les partages. Elle les pleurerait, mais les subirait avec résignation . Son salut, en 1814, n’a pas dépendu d’elle-même. C’est la maison d’Orange qui, en revendiquant la Belgique toute entière et en faisant triompher ses revendications, a sauvé l’ unité du pays.

(p.172) Ils se révoltaient contre un souverain qui, cependant, leur avait rendu d’ immenses services. Il est à peine besoin d’y insister : on est d’ accord pour saluer les bienfaits matériels et les progrès intellectuels dont les Belges lui furent redevables.

(p.178) Lors du pétitionnement de 1829-1830, de nombreux villages flamands réclamèrent contre l’ emploi du hollandais, injustement préféré à leur « moedertaal » . « Liberté des langues », demandaient les habitants d’ Anzegem,  » Vlaamsch, onze moedertaal, voor ons, Vlamingen. Waelsch of Fransch voor de Waelen; Duytsch voor die van het Hertogdom ( le Luxembourg), en Hollandsch voor die het willen praeten » .

 

(p.185) En 1814, après le départ des Français, qu’allait devenir le pays de Liège ? Les esprits réfléchis comprirent qu’ un retour à l’ ancienne principauté était impossible. Ils optèrent pour l’ union avec la Belgique. Suivre le sort de la Belgique, tel fut, en 1814, le voeu presque général des Liégeois . Mais en l’ exprimant, ils parlaient encore de la Belgique et du pays de Liège, des Belges et d’ eux-mêmes . La distinction entre les deux pays n’ était pas effacée.

Quinze ans plus tard, elle avait disparu. En 1830, il ne sera plus question, sur les bords de la Meuse, que des Belges et de la Belgique . Liège – comme tout le reste de l’ ancien pays de Liège – se sera entièrement donnée à sa nouvelle patrie. Cette assimilation complète fut l’ oeuvre – involontaire, cela va de soi – du régime hollandais. Quinze ans durant, nous l’ avons dit, le royaume des Pays-Bas fut divisé en deux camps : les Belges d’un côté, les Hollandais de l’ autre. Les Liégeois, tout naturellement, firent cause commune avec les Belges.

Très vite, ils en vinrent à se considérer simplement comme des tenants du camp belge ; les journaux de la Cité Ardente devinrent, au même titre que ceux de Bruxelles ou de Gand, des organes de la « nation belge ‘,. Contre les Hollandais, Liège avait identifié son sort à celui de la Belgique. C’ est en manifestant le patriotisme belge le plus pur que les volontaires liégeois accoururent à Bruxelles, en septembre 1830, pour aider à la défense de la capitale .  » Soyons dignes », s’écriait le Politique,  » de notre glorieuse renommée. Qu’il soit dit que Bruxelles et Liège ont sauvé la patrie  » .

Les Liégeois, devenant des Belges, devenaient aussi, on le notera, des Wallons. On avait longtemps fait une distinction entre les habitants des provinces romanes des Pays-Bas, que l’ on appelait des  » Wallons « , et les Liégeois . Cette distinction, désormais, disparaît complètement.

 

1830

(p.190) Le fait essentiel qu’ il convient de souligner ici, c’ est que l’ exaltation patriotique fut générale ; elle ne se limita ni à certaines provinces ni à certains milieux.

Les provinces wallonnes, sans doute, furent plus exubérantes. À Mons, le 6 septembre, le bruit court que la séparation de la Belgique et de la Hollande vient d’ être votée. L’enthousiasme est grand. Des jeunes gens se réunissent dans un café pour fêter l’heureux événement. (…).

Mais pour être souvent moins bruyantes, les manifestations flamandes témoignent de sentiments tout aussi profonds. À Saint-Nicolas, au début d’ octobre, de simples ouvriers se cotisent pour l’ achat d’ un drapeau belge, « qu’ ils sortent en cortège, précédés d’un violon et d’une clarinette, jusqu’à la chapelle de Notre-Dame située au bout de leur quartier, où ils l’ arborent sur la tourelle, au son de la clochette ». Puis, pieusement, « ils récitent le rosaire pour le repos des âmes des combattants morts à Bruxelles pendant les journées de septembre » . Une telle scène, dans sa simplicité, n’ est-elle pas parlante ?

 

(p.192) Sans le patriotisme belge, il n’y eût pas eu de révolution : cela est clair. Mais ce patriotisme devait-il nécessairement conduire à l’indépendance nationale ? Lorsqu’ on reconstitue la trame des événements, on peut en douter.

(p.205) En examinant ces absences de tension, qui ont évidemment contribué au succès de la révolution, on doit cependant faire une distinction. Le fait qu’il n’y ait eu ni tension communautaire ni tension de classe a été un phénomène structurel, correspondant en tout cas à une très longue phase de l’évolution de la société belge. L’absence de tension politique, elle, a été conjoncturelle : l’ opposition catholiques-libéraux avait existé précédemment, de manière très nette, et, faut-il le dire, après la révolution, elle en viendra rapidement à dominer, de manière explosive, toute la vie politique. Structure et conjoncture ont donc, ensemble, aidé à la réussite de 1830.

(p.207) Les Belges, qui avaient fait pendant vingt ans partie de la France, devaient évidemment partager ces aspirations, ils devaient soupirer après la mère-patrie. Les Français en avaient la certitude morale, et une certitude morale est plus forte qu’ une certitude intellectuelle. D’ ailleurs, un concert incessant de protestations d’ amitié pour la France ne s’élevait-il pas de toutes les régions de la Belgique ? Il n’ en fallait pas plus aux Français pour se sentir confirmés dans leur opinion.

Au wishful thinking de nos voisins du Sud, la réalité des faits opposait cependant un démenti.

Dès le début de la révolution, le ministre d’ Autriche mandait à son gouvernement :  » La presque totalité des Belges ne désire pas d’ être réunie à la France  » . Parlant plus spécialement de Liège, un témoin avisé observait à peu près à la même date.  » À aucun moment de cette crise, nulle voix ne s’ est élevée en faveur de la France dans cette province qui y a le plus de relations  » .

Plus tard, lorsque la situation du pays se fut stabilisée, on put apercevoir clairement où se localisaient les réunionistes. Au début de 1831, ils contrôlaient quatre journaux : le Journal de Verviers à Verviers, le Journal de la province de Liège et l’Industrie à Liège, l’Eclaireur à Mons .Verviers, Liège et le Hainaut : tels étaient les centres de leur influence.

À Verviers, ils dominaient. La Régence de la cité, en décembre 1830, se prononça pour la réunion, et les pétitions réunionistes se couvrirent d’ une foule de signatures. Un des défenseurs les plus intransigeants de l’indépendance belge, Jottrand, le reconnaissait honnêtement à la tribune du Congrès :  » À Verviers, les pétitions pour la réunion sont évidemment l’expression de l’opinion de la majorité  » . Dire  » Verviers », en 1830, c’ était penser « la draperie ». La vie de la cité se résumait dans son industrie drapière. L’industrie drapière voulait la réunion.

À Liège, c’ étaient des industriels aussi qui étaient les grands protagonistes de la solution française. Mais alors qu’à Verviers, les fabricants entraînaient leurs ouvriers , les industriels liégeois réunionistes avaient peu de prise sur la classe ouvrière. Ce n’ étaient pas des leaders. Dans leur propre milieu, ils se heurtaient à des partisans de l’indépendance nationale, et à des orangistes.

(p.208) Il en était de même dans le Hainaut. Mons, avec ses 23.000 habitants ne fournit que 2 ou 300 signatures aux pétitions réunionistes . Dans d’ autres localités hennuyères, la proportion des signataires fut beaucoup plus considérable : une centaine d’habitants à Fontaine-l’Evêque, 141 à Dour, 124 à Morlanwelz. La valeur de ces chiffres reste cependant sujette à caution : les manufacturiers ou les patrons de charbonnages n’ avaient-ils pas recueilli parmi leurs ouvriers des signatures plus ou moins obligées ?

Quelle qu’ ait été la force numérique exacte du  » parti français « , celle-ci n’ offrait d’ ailleurs qu’une importance secondaire. Le parti ne vivait pas du nombre de ses sympathisants : il avait pour lui la puissance économique. Comme à Verviers, comme à Liège, il se recrutait dans la classe industrielle et commerciale. En Hainaut, les patrons charbonniers, les fabricants de fer, les marchands de toile étaient fréquemment des réunionistes, avec une prédominance de tous les hommes liés à l’ industrie charbonnière .  » Faction riche et puissante » disait leur ennemi, l’Observateur de Mons . Faction dangereuse aussi, puisque l’Observateur se voyait forcé de mener contre elle unepolémique incessante : aux yeux de l’ organe montois de l’ indépendance, les riches  » gallomanes » constituaient une menace.

(p.209) Avec le Luxembourg, nous avons achevé le tour de Belgique du réunionisme. Dans le Brabant wallon, le Namurois, la Hesbaye, on n’ observe rien, ou presque rien. Bruxelles était le pilier de l’ indépendance belge. Les provinces flamandes, si l’ on excepte un groupuscule à Courtrai, ne manifestaient dans leur ensemble aucune velléité française .

Dominant à Verviers, diffus dans le Luxembourg, minoritaire à Liège et dans le Hainaut, extrêmement faible ou inexistant partout ailleurs, on voit donc que le réunionisme ne groupait pas un bien puissant faisceau d’ opinions. Charles Rogier pouvait à bon droit déclarer au Congrès National, en janvier 1831 : . « Plusieurs partis divisent la Belgique . telle est la suite inévitable des révolutions. Ces partis sont : les orangistes, les Français, les anarchistes. La masse de la nation les repousse tous » .

(p.215) La Belgique de 1830 était francophile, avec ardeur. Dans « cet amour, cette sympathie, cet entraînement pour la France », comment eût-on pu marquer les réunionistes au fer rouge ?

Le mouvement réunioniste n’ eut pas la vie longue. Dès la fin de 1831, il avait cessé de compter. À partir de 1832, on n’ entend plus parler de lui. La majorité des réunionistes se rendirent très vite à l’ évidence des faits. Ils avaient estimé l’ indépendance belge non viable. La Belgique indépendante vivait. Ils se convertirent à l’ indépendance.

(p.227) / Les Français :/  Ils ignorent la nationalité belge. Entre la France et le Rhin, ils n’aperçoivent pour la plupart, suivant le mot de Devaux, qu’ « un territoire sans nationalité, une espèce de terrain vague sans dénomination propre, sans propriétaire fixe, appartenant à qui peut le prendre, passant depuis des siècles d’ un conquérant à un autre ».  » Les Belges! », s’écrie Guizot,  » on appelle ça un peuple ! c’ est-à-dire qu’ils jouent au peuple!,,. Talleyrand n’est pas moins méprisant :  » un assemblage de vagabonds couards, indignes d’ être indépendants  » .  » Ce n’ est pas une nation « , déclare-t-il,  » deux cents protocoles n’ en feront jamais une nation  » . Pays sans nationalité, la Belgique est évidemment un État sans avenir.  » Chacun », note en 1834 un agent du roi Guillaume à Paris,  » chacun est bien convaincu de l’inviabilité du royaume belge, que l’ on ne cesse de regarder que comme quelques départements échappés à la France et qui doivent lui retourner s’ ils ne reviennent pas à la Hollande » . L’État belge n’ est pas viable : c’ est là une des vérités dont se nourrit le Français moyen, dont se nourrissent même les hommes d’État. J.B. Nothomb écrivait en 1871 – et il n’est pas du tout sûr que ce fût par manière de plaisanterie – qu’ au cours de sa carrière déjà longue, il n’ avait rencontré que deux Français qui

acceptassent l’indépendance de la Belgique : Louis-Philippe et Guizot.

 

Les mythes de 1830

(p.228) Il est peu de révolutions qui soient, dans le fond, aussi simples que la révolution de 1830. Une révolution nationale et libérale, et pratiquement tout est dit.

Et pourtant, il est peu de révolutions qui aient donné lieu à autant de déformations, à autant d’ interprétations qui équivalent à de véritables légendes, à de véritables mythes.

Nous avons déjà évoqué deux de ces mythes : celui de la révolution « prolétarienne  » confisquée par la bourgeoisie ; celui de la révolution faite par des Wallons contre le gré des Flamands.

Le caractère « wallon » – ou disons mieux : pseudo-wallon – de la révolution, on le notera, a pris, de par la décision d’ un congrès wallon, figure officielle. La date anniversaire des journées de septembre est devenue en 1913 la date de la fête de la Wallonie, pour être choisie ensuite en 1975 comme fête de la Communauté culturelle

française, qui deviendra elle-même en 1980 la Communauté française de Belgique. Ceci aurait bien fait rire sans doute les « Brusseleirs  » flamands qui se sont battus sur les barricades.

Mais du côté de certains Wallons, on a été parfois plus loin encore dans l’interprétation : oui, dit-on, ce sont avant tout desWallons qui ont fait la révolution – mais ce qu’ils voulaient en fait était de retourner à la France, de redevenir Français, et ce sont les grandes puissances qui les en ont empêchés. Cette thèse ne peut se soutenir, bien (p.229) entendu, qu’ en grossissant jusqu’ au ridicule l’ importance du « réunionisme ». Pareil grossissement n’ est pas difficile à opérer : il suffit de prendre à la lettre ce que disaient souvent les réunionistes eux-mêmes. Il suffit par exemple de prendre à la lettre ce qu’ écrivait le Journal de la province deLiège du 23janvier 1831 : parmi la « diversité des opinions », « un voeu semble pourtant prévaloir, et les provinces wallonnes inclinent visiblement pour la France. Elles voient un retour à leur vraie nationalité dans leur retour au pays dont la politique des rois les a seule tenues séparées » . Ceci, nous l’ avons vu, avait peu de rapport avec la réalité.

Les grandes puissances, quant à elles, se sont vu fréquemment attribuer – et ceci est une autre légende – un rôle dans les événements de 1830-1831 qui n’a nullement été le leur. Ce sont elles, dit-on, qui ont voulu la création de l’État belge, qui l’ont même littéralement créé, qui ont imposé à la Belgique son indépendance, qui ont forcé les Flamands et les Wallons à vivre ensemble au sein d’ un même État. Ceci est la vérité à l’ envers.

Les grandes puissances ont dû accepter l’ indépendance de la Belgique – et certaines d’ entre elles plus qu’à contre-coeur – parce que les Belges s’étaient révoltés. Certes, dans un premier temps, la France a dû agir contre les puissances conservatrices pour les empêcher de réprimer la révolution, et dans un second temps, la Grande-Bretagne a dû agir contre la France pour empêcher la Belgique d’ être divisée, mais le fait premier était la révolution elle-même, avec la volonté d’ indépendance nationale qui s’ y manifestait.

Enfin – et ceci est sans doute l’ essentiel -, le fruit de la révolution, l’État belge, est décrit comme un « État artificiel », « factice », « hybride ».

Une telle assertion sous-entend en fait qu’ il y ait eu, avant la création de la Belgique, un « peuple flamand » et un « peuple wallon ».

Certains l’ affirment explicitement. Beaucoup d’ autres le pensent. Le Président de l’Exécutif flamand, en 1987, explique que « la Flandre existe depuis des siècles, la Belgique depuis un siècle et demi » .

Ceci est, une fois de plus, la vérité à l’ envers. La Flandre et la Wallonie, le « peuple flamand» et le « peuple wallon » sont, pour l’historien, des sous-produits de la Belgique.

La seule question est de savoir si la réunion en un seul État de populations de langues différentes était en quelque sorte un  » accouplement contre nature ». Tout d’ abord, soulignons-le, ce sont ces (p.230) populations elles-mêmes qui, en 1830, ont voulu vivre ensemble, comme belges, qui ont voulu cet accouplement. Pouvaient-elles pressentir leur prise de conscience collective ultérieure, et surtout le développement ultérieur du nationalisme linguistique ?

Sachons le voir clairement : le caractère  » artificiel » de l’État belge de 1830 ne peut être décrété tel qu’ en vertu d’ une définition : la définition de la « nature » comme la langue. Aucun Belge de l’ époque de la révolution n’ avait l’ idée d’ une telle définition.

(p.232) Une enquête sur les origines lointaines des individualités nationales dans nos régions aboutit donc à mettre l’ accent sur le rôle primordial de l’État dans la formation de ces nationalités. Elle aboutit, par le fait même, à placer la Belgique, elle aussi, au même rang que les autres nationalités européennes. La Belgique, née de l’État, a obéi au processus de formation commun à toutes les nationalités d’ Ancien Régime. Elle a suivi la règle générale.

L’État n’ explique pas seulement les origines de notre nationalité. Il fournit aussi la clé de ses avatars.

Pourquoi la nation néerlandaise, qui apparaît au XVIe siècle comme animée d’une solidarité puissante, se disloque-t-elle au siècle suivant et donne-t-elle naissance à deux nations distinctes, Hollande et Belgique ? Pourquoi les habitants de l’ Artois, de Lille ou de Maubeuge, de Belges patriotes qu’ ils étaient avant la conquête française, se transforment-ils après la conquête en Français non moins patriotes ? Pourquoi les gens de Vianden et d’Echternach, qui se considéraient avant 1839 comme des Belges de la même qualité d’ âme que leurs compatriotes brabançons ou hennuyers, se sont-ils changés ensuite en étrangers ? Pourquoi les Limbourgeois d’ Outre-Meuse, excellents Belges à l’époque de la révolution de 1830, sont-ils devenus ensuite de bons Hollandais?

À ces questions, la réponse est toujours essentiellement la même : l’État est intervenu. D’autres facteurs, cela va de soi, ont aussi joué : la séparation de la Belgique et de la Hollande n’ aurait pas été ce qu’ elle fut sans le divorce religieux entre le Nord et le Sud des Pays-Bas. Mais par-dessus les facteurs religieux, économiques, culturels, c’ est toujours l’État qui a eu le dernier mot.

 

Si l’État explique, dans une mesure décisive, l’ évolution du sentiment national, le sentiment national, lui, explique la Belgique.

(p.233) Sans la force de l’ idée de patrie, sans la force du sentiment national, il n’y aurait pas eu de Belgique en 1830. Rien n’ est plus aisé à démontrer. La révolution qui éclate en 1830 vient après trente-cinq années pendant lesquelles-sauf un très court intermède en 1814, quand les Alliés installèrent un gouverneur général de la Belgique – il n’y a plus eu de Belgique politique, pendant lesquelles les Belges n’ ont possédé aucune institution, aucune magistrature propre qui ait pu leur rappeler leur qualité de nation. Et pourtant, la révolution éclate, et elle est nationale. C’est que, de 1795 à 1830, une Belgique a continué à vivre : la Belgique morale, celle qui conservait précisément une conscience propre. De cette Belgique-là, et de celle-là seule, a pu jaillir l’État indépendant de 1830.

Le sentiment national a souvent contribué de manière puissante à la cohésion de l’État.

Mais il n’ en a pas été le seul facteur de conservation, ni même toujours le plus important.

Prenons à cet égard un exemple concret : celui de la crise de 1477.

C’est une des grandes crises de notre histoire. Charles le Téméraire, dont la politique dure et autoritaire a mécontenté les populations néerlandaises, meurt en laissant comme héritière une jeune fille de vingt ans. Tous ceux qui ont courbé la tête devant le terrible duc se redressent aussitôt. Ils assaillent la duchesse de réclamations souvent menaçantes. De gré ou de force, Marie doit consentir au rétablissement de tous les privilèges qui avaient été battus en brèche par son père, voire par Philippe le Bon. Des institutions centralisatrices créées par les ducs, un bonne partie s’ effondre; le particularisme provincial et local reprend le dessus. À l’ extérieur, le danger est plus grave encore. Après quelques feintes, Louis XI passe à l’ attaque. Les troupes françaises envahissent l’ Artois et le Hainaut, poussant vers le Nord. Elles parviennent jusqu’ à Tournai, menacent la Flandre. Et pourtant, dans cette tempête, l’État bourguignon résiste. Loin de se disloquer, il demeure debout et maintient son unité. Pourquoi? Parce qu’ il existe déjà, dira-t-on, un embryon de sentiment national, parce qu’il existe déjà un certain idéal d’unité. Les faits confirment cette explication : les représentants des différentes principautés, assemblés à Gand, arrachent à la souveraine toute une série de concessions, mais ils les font consigner dans un privilège général – le (p.234) fameux Grand Privilège du 11 février 1477 -, valable pour l’ ensemble de l’État bourguignon.

Bien plus, tout en restaurant les autonomies provinciales et locales, ils s’ accordent à maintenir des organes de gouvernement communs à toutes les provinces : ils veulent donc le maintien de la vie commune.

Mais l’ essentiel n’ est pas là. Bien plus qu’un certain sentiment national, encore peu affirmé, ce qui sauve en 1477 l’État bourguignon, c’ est le loyalisme dynastique. C’est parce que leur loyalisme – un sentiment puissant, qui accuse encore les traits burinés de la fidélité féodale – commande également l’ attitude des Brabançons, des Hennuyers et des Hollandais, que tous restent groupés autour de Marie et que l’État subsiste. La parole décisive, en l’occurrence, a été prononcée par le juriste qui a dit :  » Est notoire que feu monseigneur le duc Charles a delaissié maditte dame sa fille unique heritier universel, seulle et pour le tout abille a luy succeder en tous les ducéz, contéz, pays, villes et seignouries dessusdittes » . De là vient que tous ses sujets veulent « leaument servir la dame et l’iretage qui lui doit partenir ».

 

(p.236) Que l’ on voie la manière dont sont ordinairement traités dans les ouvrages généraux les conflits anglo-français du moyen âge, ou encore les guerres d’Italie. Les historiens français louent les Capétiens et les Valois d’ avoir lutté pour bouter les Anglais hors de France. Les rois d’ Angleterre n’ ont qu’ à s’ en prendre à eux-mêmes de leur échec; en essayant de fonder un État anglo-français, ils poursuivaient la réalisation d’ une « chimère ». Quand on arrive aux guerres d’Italie, le choeur des lamentations se déchaîne : aux rois de France, cette fois, d’entendre leur politique taxée de déraison et de chimère. Au lieu de poursuivre la politique d’expansion vers l’ est et vers le nord qui répondait aux intérêts de la France, Charles VIII, Louis XII et François Ier se sont laissé attirer par le mirage italien, et ont gaspillé les forces et les ressources de la nation dans de folles entreprises. Leurs guerres de magnificence, aussi inutiles que coûteuses, ont provoqué un arrêt d’ un demi-siècle dans la formation de la France moderne. Faute impardonnable, et qui ne leur est pas pardonnée.

Réfléchissons un instant à ces jugements, et recherchons-en le fondement. Le fondement ? Il est essentiellement dans un postulat naïf et instinctif. ce qui est arrivé – c’ est-à-dire, en l’occurrence, la constitution de la France sous la forme que nous lui connaissons –  devait arriver, toute tentative de faire autre chose que cette France-là sur le sol de l’Europe était donc une « chimère » vouée à l’insuccès.

Et pourtant, si l’État plantagenet avait vécu… ; si les guerres d’Italie avaient réussi et que, par conquêtes et acquisitions successives, les rois de France avaient réussi à réunir sous leur sceptre tout le Nord de la péninsule… Eh bien! Nous lirions aujourd’hui dans nos manuels l’ éloge des souverains anglais qui, conscients des destinées (p.237) communes de l’ Angleterre et de la France de l’ ouest, parvinrent à sauvegarder l’unité de leur État contre les entreprises chimériques des Capétiens et des Valois ; ou encore, nos historiens loueraient Charles VIII et Louis XII d’ avoir compris que la véritable vocation de la France était de réunir en un seul État, en une seule nation, les deux Gaules de l’ Antiquité romaine, la Cisalpine et la Transalpine.

Je raille, dira-t-on? Non pas, j’attaque par l’absurde une attitude d’ esprit qui fait de réels ravages. Car lorsqu’un professeur aussi distingué que Jules Isaac enseigne à la jeunesse française que, en 1700, Louis XIV avait à choisir entre l’ aventure de la succession d’Espagne et un traité qui, en lui permettant d’ acquérir la Lorraine et la Savoie, assurerait « l’achèvement de la France » ;, lorsqu’un historien de la taille de Michelet décrit les acquisitions territoriales de Louis XIV dans les Pays-Bas comme « la conquête de quelques provinces qui, tôt ou tard, nous venaient d’ elles-mêmes  » , ils ne parlent en réalité pas autrement que Gaston Roupnel. Ils tombent dans le même fatalisme naïf.