à lire :

L’invention de la Belgique

Genèse d’un Etat-Nation, 1648-1830, éd. Racine, 2005

Sébastien Dubois

 

 

extraits :

 

(p.29) En 1715, une bagarre éclate dans un cabaret de la région de Givet. L’objet de la querelle entre Belges et Français est « la qualité de leur pays ». On discutait paisiblement de l’ac­tualité quand des Français demandèrent « à qui on disait que leur pays appartiendrait». La discussion s’envenima après que les Belges aient déclaré, entre autres, que malgré les dégâts causés par la guerre, ils préféraient « leur pays » à « ce foutu chien de pays-ci »2.

Même s’ils sont divisés en provinces qui sont autant de principautés juridiquement indépendantes, même si juridiquement ils ne consti­tuent pas un État unifié, les Pays-Bas (de Nederlanden) n’en sont pas moins un pays, le Pays-Bas (het Nederland). L’emploi du singulier, qui n’est pas rare, témoigne de l’unité de fait de l’ensemble formé par les provinces du Pays-Bas ou pays belgique ou des pays belges. L’élite a, c’est un fait certain, conscience de l’unité de ce qu’elle appelle « notre pays »3, mais cette conception n’est pas forcément celle de la majorité de la population.

Province est d’abord un terme générique. La géographie découpe tous les États du monde en provinces, qui sont autant de pays*. Pays et province peuvent être employés comme de parfaits synonymes (au point d’appeler province le pays de Liège). Les provinces belgiques pouvaient n’être perçues, au xviii6 siècle, que comme les provinces d’un seul et même pays : un pays fait de provinces. On trouve même explici­tement formulée, dans un document de 1791, l’idée que ces provinces « ne forment qu’un pays »5. Cette idée a mûri par l’effet de la centralisa­tion. Un pamphlet de 1791 est réédité en 1815, mais avec un titre légère­ment modifié : il ne parle plus des provinces belgiques, mais des provinces de la Belgique®. Cette dernière expression se rencontre de plus en plus fréquemment à partir de 1787, mais elle est n’est pas encore prête à s’imposer pour autant. Les provinces belgiques ont encore de beaux jours devant elles. Il s’agit en effet d’une expression consacrée.

 

2 Extrait du reg. aux causes extraordinaires de la haute cour de Fumay, 24.05.1715, AGR, Grand Conseil (office fiscal), 297/2.

3 Mémoire de Wynants, AGR, MD, 2966, p. 1.

4 « Province, certaine étendue de païs. Landschap, sekere landstreek, waer in steden en dorpen liggen. Provincie. » ( Grand dictionnaire, 1739, p. 463.}

5 Représentations de la province de Tournai, 11.06.1791, AGR, CAPB, 223.

6 L’ami du Prince et de la Nation…, si, 1791; s.L, 1815.

 

(p.61) L’existence d’un État belge indépendant a en effet produit, dès 1830, un phénomène commun à toutes les nations : les données historiques, dès lors qu’elles touchaient au territoire concerné, ont été affectées d’une signification nationale. De ce point de vue, nous disposions d’un argu­ment de premier choix : notre pays porte en effet un nom fort ancien, le plus vieux après celui des Grecs parmi les nations européennes contem­poraines. Ancienneté qui flattait évidemment l’orgueil national: «En 1943, écrivait Charles Terlinden, nous pouvons […] fêter le deuxième millénaire de l’entrée des Belges dans l’histoire écrite, et l’on sait de quelle façon glorieuse ils y sont entrés, en méritant par leur vaillance l’admiration de Jules César qui leur décerne un titre de noblesse qui traversera les siècles, en les appelant le plus brave de tous les peuples de la Gaule. » Suit un commentaire à méditer : « On objectera qu’un nom, à lui seul, ne prouve pas grand’chose au point de vue de l’existence d’une nation. Nous pensons qu’un nom signifie déjà beaucoup dans l’histoire des peuples, car un nom s’applique toujours à quelque chose1. »

Sous « prétexte » que César parle d’une Gallia Belgica, d’un Belgium et du courage des Belgae qui l’habitent, les historiens « patriotes » auraient utilisé une terminologie belge pour ennoblir leur sujet. Ils auraient été victimes d’une identité de mots, dont on se plaît à dénoncer aujourd’hui le caractère fallacieux: le nom de Belges ne désigne pas au temps de César une nation au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais une fédération de peuples aux liens assez lâches, occupant des régions qui s’étendent de la Seine et de la Marne au Rhin ; le territoire actuel de la Belgique n’occupe qu’une partie de cette Gaule belgique; enfin, le mot Belgium désigne une région (Amiénois, Artois, Beauvaisis) située hors des limites du royaume de Belgique.

L’existence d’un État belge indépendant a en effet produit, dès 1830, un phénomène commun à toutes les nations : les données historiques, dès lors qu’elles touchaient au territoire concerné, ont été affectées d’une signification nationale. De ce point de vue, nous disposions d’un argu­ment de premier choix : notre pays porte en effet un nom fort ancien, le plus vieux après celui des Grecs parmi les nations européennes contem­poraines. Ancienneté qui flattait évidemment l’orgueil national: «En 1943, écrivait Charles Terlinden, nous pouvons […] fêter le deuxième millénaire de l’entrée des Belges dans l’histoire écrite, et l’on sait de quelle façon glorieuse ils y sont entrés, en méritant par leur vaillance l’admiration de Jules César qui leur décerne un titre de noblesse qui traversera les siècles, en les appelant le plus brave de tous les peuples de la Gaule. » Suit un commentaire à méditer : « On objectera qu’un nom, à lui seul, ne prouve pas grand’chose au point de vue de l’existence d’une nation. Nous pensons qu’un nom signifie déjà beaucoup dans l’histoire des peuples, car un nom s’applique toujours à quelque chose1. »

Sous « prétexte » que César parle d’une Gallia Belgica, d’un Belgium et du courage des Belgae qui l’habitent, les historiens « patriotes » auraient utilisé une terminologie belge pour ennoblir leur sujet. Ils auraient été victimes d’une identité de mots, dont on se plaît à dénoncer aujourd’hui le caractère fallacieux: le nom de Belges ne désigne pas au temps de César une nation au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais une fédération de peuples aux liens assez lâches, occupant des régions qui s’étendent de la Seine et de la Marne au Rhin ; le territoire actuel de la Belgique n’occupe qu’une partie de cette Gaule belgique; enfin, le mot Belgium désigne une région (Amiénois, Artois, Beauvaisis) située hors des limites du royaume de Belgique.

 

(p.62) En jetant l’opprobre sur l’ancienneté du nom de Belges, on nie l’exis­tence de sentiments dont cette croyance en un destin historique est peut-être une des manifestations les plus éclatantes. Se reconnaître comme partie d’une communauté portant le même nom, n’est-ce pas le socle indispensable au développement d’un sentiment collectif? Et un des premiers actes « nationalistes » ne consiste-t-il pas à revendiquer un patrimoine national ( des épisodes glorieux, des héros, des monuments, etc.)?

Malheureusement, force est de constater que nombre d’auteurs sont tombés dans l’excès inverse. Ainsi soutient-on communément que le mot Belgique n’existe à l’époque moderne que sous forme d’adjectif ( et encore, tout à la fin du xviii6 siècle), que ce n’est que peu avant 1800, après l’annexion française, qu’on parle des neuf départements réunis ou départements de la Belgique, que c’est la première fois que Belgique est utilisé comme substantif. Et même à partir de cette époque, on demeure réticent à parler d’une Belgique: la Belgique française ou la Belgique hollandaise ne saurait être, à leurs yeux, notre Belgique. On n’ose plus trop voir dans les anciens Pays-Bas la préfiguration de la Belgique. Le seul être géographique qui puisse être nommé Belgique, ce serait la Belgique de 1830. Or exprimer tant de réserves à l’égard du concept même de Belgique revient à souscrire tacitement à l’idée qu’elle est un État artificiel.

 

(p.63) Quant au nom de Belgique, il existe bel et bien en langue française depuis le xvie siècle.

 

(…) La majeure partie du territoire de la Belgique actuelle se situait dans les provinces de Germania inferior (plus tard appelée Germania secunda) et de Belgica secunda.

 

 

(p.64) Gallia Belgica ou Germania inferior ?

Ces dénominations disparaissent presque complètement après les inva­sions barbares. Elles survivent néanmoins sous la plume des ecclésias­tiques et de certains cosmographes, qui parlent parfois de Gallia Belgica1. À la faveur de la renaissance carolingienne, la terminologie géogra­phique belge de langue latine connaît un nouveau souffle. À partir de la seconde moitié du ixe siècle, elle sert pour la première fois à désigner une entité politique, le royaume de Lothaire II, le Lotharii regnum, situé entre la Gallia de Charles le Chauve et la Germania de son frère Louis, État nouveau dont le territoire a quelque correspondance avec celui de l’ancienne ( Gallia) Belgica2. Ses habitants sont appelés les Belgae. Aux yeux des clercs se piquant de purisme antique, le mot Lotharingia n’est qu’un monstrueux barbarisme. Belgica est beaucoup plus noble: ce nom a une véritable sonorité antique. Après le morcellement de la Lotharingie, à la fin du xiie siècle, l’emploi des termes Belgae, Belgica, Gallia Belgica dans leur acception « lotharingienne » disparaît complète­ment du vocabulaire politique.

 

(p.65) Ces différentes dénominations englobent du reste assez souvent la principauté de Liège. Ainsi est-ce manifestement sous l’influence de la géographie classique qu’un haut fonctionnaire du gouvernement de (p.66) Bruxelles du xviii6 siècle, Patrice-François de Neny, écrit que «l’État de Liège fut démembré de la Belgique»1. Jusqu’à la fin du xvine siècle, les descriptions géographiques comprennent la principauté épiscopale dans celle des XVII Provinces ou des seuls Pays-Bas catholiques.

 

(p.66) Les ducs de Bourgogne ont réussi à développer chez leurs sujets le sentiment d’appartenir à un ensemble territorial distinct du royaume de France, la Bourgogne.

 

(p.67) Aux xvie et xviie siècles, l’affirmation de cette identité bourguignonne constitue un rappel du passé, mais aussi un moyen de se distinguer au sein du vaste empire de Charles Quint. En 1667, durant le siège de Lille par Louis XIV, un chroniqueur anonyme rapporte qu’on a accroché un drapeau frappé de la croix de Bourgogne au sommet de la tour de Saint-Etienne « pour faire sçavoir aux ennemis que nous avons encore des cœurs espagnols et bourguignons, et non pas français »3.

 

(p.69) Dès le XVe siècle, les termes latins Belgium et Belgica, synonymes de Germania inferior, s’imposent pour désigner l’ensemble des domaines de la maison de Bourgogne qui, comme la Gallia Belgica sous l’empe­reur romain Auguste, s’étendent du Jura à la mer du Nord.

Le même nom désigne ensuite les XVII Provinces (j’emploie la graphie consacrée par les textes d’époque) des Pays-Bas réunies sous le sceptre de Charles Quint, qui seront très longtemps considérées comme un ensemble territorial achevé et pour ainsi dire proche d’une espèce de perfection. Le chiffre XVII avait d’ailleurs une valeur essentiellement symbolique. L’expression XVII Provinces semble avoir désigné dès l’ori­gine un nombre indéterminé de territoires, d’où les difficultés pour établir leur liste, qui varie d’un auteur à l’autre1.

 

(p.70) Les noms empruntés aux auteurs latins ont rapidement suscité des traductions en langue vulgaire, en particulier dans les ouvrages d’his­toire1. En langue française, les mots Belge, Belgie, Belgique ont fait leur apparition. La parenté des deux premiers avec Belgium est aussi évidente que celle de Belgique avec le substantivé Belgica.

Cela signifie en tout cas que les Pays-Bas sont identifiés à la Gaule belgique conquise par César. Les noms Belgium, Belgia et Belgica sont utilisés pour désigner cet ensemble territorial qui est alors une des régions les plus prospères d’Europe. Il n’y a plus qu’une poignée d’éru-dits pour s’accrocher à la distinction qu’il conviendrait de faire entre Belgium et Pays-Bas. Pontus Heuterus et d’autres historiens à sa suite font de Philippe le Bon le conditor Belgii, le fondateur de la Belgique. Heuterus appelle l’archiduc Albert Princeps aut rex Inférions Belgii, roy des Pays-Bas ou de la Basse-Belgie, coninck van Nederland of Neder-Belgien.

En langue vulgaire, le vocable belge apparaît d’abord dans des traités relatifs aux antiquités et, plus largement, dans les références histo­riques2. L’emploi du vocable belge n’est toutefois pas réservé à l’évoca­tion du passé gaulois. Les historiens eux-mêmes parlent de l’ancienne Belgique, l’Oud Nederland, le vieil Pays-Bas, qu’ils opposent à la Belgique, aux Pays-Bas « modernes »3. On traduit Belgium par Pays-Bas et, en sens inverse, Pays-Bas par Belgica hodierna (c’est-à-dire, la Belgique d’aujourd’hui, la Belgique contemporaine), Belgium hodier-num ou Inferior Germania4. Les Pays-Bas catholiques seront donc la Belgica regia ou catholica, «partie méridionale des Pays-Bas, que le vulgaire nomme Flandre, mais improprement», car – j’y reviendrai -c’est désigner le tout par le nom d’une de ses parties.

 

1 Comme dans ce manuscrit de la fin du XIIIe s. ( BNF, ms. français 23083, P 20 ) dans lequel l’auteur emploie même le mot France au lieu de Gaule (emploi contre lequel proteste au bas de la page, dans une longue note, un lecteur du xvr2 s.} : « France estoit molt grand au tens Juille César : ele estoit devisée en III parties. Li François qui manoient en une des parties estaient apelé Belgue.» Cf. P. Meyer, Les premières compilations fran­çaises d’histoire ancienne, dans Romania, t. 14, 1885, p. 8.

2 R. de Wassebourg, Antiquitez de la Gaule Belgicque, Amsterdam, 1549; M. vanVaernewijck, Historie van Belgis, Amsterdam, 1565 (Vaernewijck y désigne les anciens Belges sous le nom de Belgensen ou Belgienen). «Les empereurs ou les rois de Germanie ont toujours joui d’une pleine souveraineté dans la Belgique. » ( 1742, AGR, JTC, 416. )

3 M. L. Van Gorkum, Beknoopt denkbeeld van Oud Nederland…, Amsterdam, 1789.

4 Un exemple significatif de cette équivalence est, en sens inverse, la traduction alle­mande de Gaule belgique par Niederländisch Gallien (Petit dictionnaire géographique français et latin, s.l.n.d. [XVIIIe s.], p. 131. Un dictionnaire hollandais du xviiic s. constate qu’«hedendaags gebruykt men Belgium voor Vlaanderen, of Nederland» (A. Westerhovius, Lexicon Latino-belgicum novum, t. 1, Dordrecht-Amsterdam, 1738, p. 151).

 

(p.71) L’origine latine du vocable belge est plus évidente encore en flamand qu’en français : on a tout simplement parlé, dès le xvie siècle, de het Belgica. Dès cette époque est également attestée l’existence des substantifs flamands Belgis et Belgien, ainsi que de l’adjectif Belgisch3. Belgenland et Belgien deviennent plus fréquents, à partir de 1780 envi­ron, avant qu’apparaisse enfin België (contraction de Belgien), sans doute vers 1800.

 

(p.72) Pays-Bas de Guicciardini (1567) désigne du nom de Belges les abitants des Pays-Bas. L’auteur considère ce pays comme la partie isentielle de la Gaule belgique et l’appelle même parfois tout simple-lent la Belgique. En 1577, quand les Pays-Bas se révoltent contre hilippe II, les États-Généraux s’appellent aussi États belgiques1. Deux ns plus tard, ils supplient les provinces wallonnes de sacrifier leurs crupules religieux au salut du pays, et les exhortent « à déchasser le ruel tyran et ennemy commun de tout le nom belgicque»2. À la même poque, les jésuites d’Anvers promettent de rester neutres, de ne s’opposer ni à la Pacification de Gand ni à « l’union et l’alliance conclue par les États de la patrie commune de Belgique »3. Un notable protestant de Bruxelles estime, en novembre 1584, que le salut de «la Belgique» se rouve entre les mains du roi de France4. En 1598, un Anversois publie aiAdvis pour la paix de la Belgique rédigé en vers5. Dans une brochure parue en 1602 à Louvain, un « amateur de la patrie » regrette le temps de « l’union ancienne», grâce à laquelle «la pauvre Belgicque, ce pays tant renommé, retournerait à fleurir plus que auparavant »6. Remacle Mohy, dans un ouvrage de 1619, emploie le mot Belgie, dans le territoire de laquelle il comprend Liège7. À l’inverse, Jean Polit, historiographe d’Er­nest de Bavière, dans la Prognosie de l’Estat de Liège ( 1598 ), raconte que Charles le Téméraire vint à Liège avec des troupes rassemblées dans tous ses pays, et pour désigner ceux-ci d’un seul mot emploie le terme Belgie. Dès 1628, on trouve une description de « la Belge, dite Pays-Bas », ce « grand pays entre la France, l’Allemagne et la mer Océane »8. Les (p.73) livrets de pèlerinage mariai du xvne siècle implorent fréquemment la Vierge, comme protectrice du pays, de sauver « la Belgique » du péril et de tout mettre en œuvre pour que « les membres divisés de cette Belgique se rejoignent dans l’étreinte de la Paix»1. Une édition française de l’ouvrage de Grotius sur les troubles des Pays-Bas, publiée en 1662, décrit la « situa­tion et gouvernement de la Belgique », les causes de la « guerre belgique », les «conformité et différence des mœurs entre les Espagnols et les Belges ».

(…) L’équivalence est à cette époque un fait depuis longtemps établi. En 1578-1579, le graveur malinois Frans Hogenberg réalise pour un atlas de poche quadrilingue ( latin, italien, allemand, français ) une carte en taille douce intitulée Belgium. Il Passe Basso. Niderlandt. Le Pays Bas. A l’occa­sion de la paix de Munster paraît à Amsterdam une énième édition de la Description de tout le Pays-Bas de Guicciardini sous le titre particulière­ment évocateur de Belgium, dat is Nederlandt ( « La Belgique, c’est le Pays bas » ). Le fait peut paraître surprenant alors que les traités de Westphalie viennent de consacrer l’indépendance des Provinces-Unies et du même coup, la fin de l’unité politique des Pays-Bas. Il s’agit sans doute là d’un des plus éloquents témoignages de la fixité des cadres géographiques, longtemps quasi insensibles aux bouleversements politiques. Les Pays-Bas demeurent un espace géographique, même si celui-ci relève de plusieurs souverains. Il faudra plus de deux siècles et les révolutions pour faire définitivement disparaître cette unité devenue théorique.

Enfin, sur les cartes du xviie siècle, le territoire occupé par des colons originaires des Pays-Bas, situé dans la région de l’actuelle New York, voisin de la Nouvelle-Angleterre, porte le nom de Nieuw Nederlandt, Novum Belgium ou Nova Belgica. Et en 1721, le navigateur Roggeween, originaire de Middelburg, donne le nom de BelgiaAustralis aux îles Falk-land, situées dans l’hémisphère sud à la même latitude que les Pays-Bas.

 

1 A. Delfosse, La Vierge comme protectrice des Pays-Bas méridionaux dans les livrets depèlerinage mariai au XVIIe s., dans RBPH, t. 80, 2002, p. 1234-1235.

 

(p.77) Plusieurs décennies durant, «la patrie», «le pays» continua d’être l’ensemble des XVII Provinces: les Pays-Bas, de Nederlanden ou mieux dire encore, le Pays-Bas, het Nederland. Après la rupture de 1585, le conflit séparant les Provinces-Unies des provinces catholiques fut consi­déré comme une « détestable guerre civile », une « longue et misérable guerre intestine», une «désastreuse guerre domestique», qui avait compromis l’unité du pays et sa prospérité.

 

(p.79) En parlant de Pays-Bas espagnols ( puis autrichiens), certains auteurs, de nos jours encore, laissent entendre que la Belgique était une espèce de colonie, un territoire espagnol (autrichien). Si, même dans le langage des plus humbles, les Pays-Bas faisaient bien partie de l’Espagne ( de l’Autriche ensuite ), cela ne signifiait pas que les habitants se consi­déraient comme des Espagnols ou comme des Autrichiens, en tout cas pas au sens où nous l’entendons.

Les appellations Pays-Bas espagnols et Pays-Bas autrichiens, qui sont les plus répandues, témoignent de l’appropriation monarchique du territoire : elles véhiculent l’idée que les provinces méridionales appar­tiennent à la fois à un espace dynastique ( le royaume d’Espagne puis la monarchie autrichienne, c’est-à-dire l’ensemble des possessions des Habsbourg d’Espagne puis d’Autriche ) et à un espace géographique ( les Pays-Bas) plus vastes.

En ce qui concerne les territoires conquis par Louis XIV, la règle de l’ancienne unité prévalut également. Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, on distingua l’ancienne France de la France conquise. On désignait aussi ces territoires du nom de Pays-Bas français (Belgium gallicum), de provinces françaises-belgiques, belgico-françaises ou gallo-belgiques, voire de Belgique ( ou Belge) française1.

Il n’y a là rien de surprenant. Avant qu’ils soient cédés à Louis XIV, rien ne distinguait ce qui allait devenir les Pays-Bas français du reste des XVII Provinces puis des seules provinces catholiques. En février 1600, quand l’archiduchesse Isabelle avait fait son entrée à Lille, elle avait été acclamée comme « l’infante chérie de son peuple belgeois ». Les arcs de triomphe érigés pour l’occasion portaient les mêmes inscriptions qu’ailleurs dans les Pays-Bas : Belgia, Belgium, Belgica, Belgicae provin-ciae en latin, la Belge en français. Les poètes de Valenciennes avaient célébré avec enthousiasme la grandeur de la patrie belgicque2.

 

1 Les patriotes des provinces françoises-belgiques…, s.l.n.d.  [1793?], AÉN, Coll. Borgnet-Golenvaux, 2754 ; B. Dequesnes, Révolutions belgico-françaises, ou les Pays-Bas et le département du Nord depuis 1789 jusqu’à nos jours. Extraits du Moniteur universel, Valenciennes, 1843 ; Colenbrander, t. 1, p. 163 ; Journal historique et littéraire, 15.01.1790, p. 92 ; La République belgique, « Rome », 1789-1790, t. 3, p. 2.

2 J. Houdoy, Joyeuse Entrée d’Albert et d’Isabelle. Lille au XVIe s., Lille, 1873, p. 89; J. Bochius, Historica narratio profectionis et inaugurationis Sereniss. Belgii principum Alberti et Isabellae, Anvers, 1602, p. 352-371 ; Th. Louise, La Joyeuse Entrée d’Albert et d’Isabelle à Valenciennes (20févr. 1600), Valenciennes, 1877, p. 23-29.

 

(p.80) Géographiquement, les conquêtes louis-quatorziennes ne seront que tardivement complètement intégrées à la France. Ainsi, dans les œuvres des historiens français du xvine siècle, les provinces annexées sont-elles adjointes à une espèce d’espace français fondamental sans pourtant vraiment s’y intégrer. Ce n’est que la Révolution qui, faisant table rase de l’ancienne organisation de l’espace, arrimera définitivement au terri­toire français les pays conquis. Et encore, l’ancien « esprit de province » explique-t-il en partie les anomalies géographiques que sont les dépar­tements du Nord et du Pas-de-Calais. En 1789, à l’Assemblée consti­tuante, lorsqu’ils s’expriment au nom de leurs provinces respectives, les députés du Cambrésis, de l’Artois, de la Flandre et du Hainaut français, par souci d’autonomie, continuent à se réclamer des provinces belgiques ou belges. Ils jugent parfois utile de préciser qu’ils parlent «des provinces belges tant autrichiennes que françaises». La noblesse du Quesnoy désigne pour sa part ces quatre provinces sous le vocable commun de provinces belgico-françaises1. En 1791 paraît à Liège une réclamation des « sujets belgiques des deux dominations », française et autrichienne2. En décembre 1793, le magistrat de Valenciennes fait une distinction entre la France et les provinces belgiques françaises3.

 

 

(p.84) Un pays connu sous le nom de Flandre

À côté des noms préservant l’idée d’unité des Pays-Bas sont apparus des noms propres à chacun des deux États nés de la scission des xvii Provinces : la Hollande et la Flandre. Le sens moderne du mot Flandre, celui de région belge de langue flamande, ne s’est imposé que très tardi­vement, au xxe siècle. À la fin du xixe siècle, le mot n’était employé dans ce sens que dans le cercle restreint des intellectuels et des adeptes du mouvement flamand. Flandre renvoyait encore, dans la plupart des cas, aux Vlaanders, aux Flandres (au pluriel), c’est-à-dire aux provinces de Flandre occidentale et de Flandre orientale, à l’ancien comté auquel leurs territoires correspondaient à peu près. Il n’est pas peu significatif qu’à la même époque, la trouvaille d’un poète, le mot Wallonie, ait su s’imposer.

 

(p.88) Les Anglais préférèrent longtemps (c’était encore le cas au début du xixe siècle ) le nom Flanders à tout autre pour désigner la Belgique. Un Anglais fit d’ailleurs paraître une Histoire politique de la révolution flamande des années 1789 et 1790. Un de ses compatriotes, qui traversa le pays à cette époque, décrit les exercices militaires des Flamands de Namur3. On ne doit pas être surpris non plus de lire dans un traité de 1788 consacré aux Austrian or Flemish Netherlands, que les Flemish provinces sont habitées par les Flemings, l’auteur distinguant toutefois thé Flanders des autres provinces4.

 

4 A review ofthe affairs or thé Austrian Netherlands in the year 1787, Londres, 1788, p. 2.

 

(p.90) Quantitativement, les emplois du vocable wallon sont assez rares et ce fait n’est guère surprenant. Si le mot Wallonie (ou un équivalent) n’existe pas, c’est parce qu’on n’en a pas d’utilité, une telle entité ne correspondant pas à un espace politique. Il existe par contre bel et bien des provinces wallonnes, des pays wallons et à l’intérieur de ceux-ci, des «quartiers» (des subdivisions) et des villages wallons, que l’on distingue des quartiers et des villages flamands. Au début duxix6 siècle, wallon est volontiers employé pour désigner la langue parlée dans le sud de la Belgique, le français. Wallon est, si l’on peut dire, synonyme de francophone, comme ce fut encore le cas jusque dans les années 1960. La distinction entre Bruxellois francophones (qu’on appelle encore à cette époque les Wallons de Bruxelles ) et Wallons intervient plus tard.

 

 

(p.95) Belgicisation progressive de la terminologie

La chancellerie impériale employait plus couramment le latin que les institutions espagnoles. Or, en latin, depuis la Renaissance, les Pays-Bas se nommaient Belgium, Belgica ou provinciae belgicae. L’adjectif belgique constituait une alternative intéressante pour désigner ce qui est des Pays-Bas, à commencer par les provinces elles-mêmes, les provinces belgiques. L’adjectif belge existe aussi (et ne date donc pas, lui non plus, du régime français, contrairement à ce qu’on a pu soutenir), mais son usage demeure assez rare3.

Tout était donc en place pour que le vocable belge passe dans le langage commun. Le monde savant l’adopte précocement. À partir de 1769, la Société littéraire puis l’Académie de Bruxelles posent des ques­tions sur la Belgique, l’ancienne Belgique, les anciens Belges, les anciens Pays-Bas. Ce vocable belge, familier des érudits, ne sert pas seulement à désigner des réalités anciennes dans des travaux historiques, mais aussi le cadre géographique contemporain. Ainsi l’Académie récompense-t­elle, entre autres, l’auteur d’un Mémoire sur les meilleurs moyens d’élever les abeilles dans la Belgique et celui d’un Mémoire sur l’histoire naturelle d’une partie du pays belgique. En 1781, Joseph II rend visite aux Belges de ses provinces belgiques*. Dans le livre du voyageur anglais Shaw ( 1788 ), on trouve tout à la fois les substantifs Belgique et Belge, et les adjectifs belgique et belge. Voltaire parle du «petit pays des Belges» et, dès 1784, le comte de Mirabeau enjoint les provinces des Pays-Bas autrichiens à s’unir pour former une Confédération belgique, calquée sur le modèle suisse.

L’emploi de l’adjectif belgique commence à se généraliser grosso modo vers 1750. La quatrième édition du Grand dictionnaire français et flamand (1765) comporte une nouvelle entrée, introuvable dans (p.96) l’édition de 1739, à l’adjectif belgique: «Qui appartient aux Païs-Bas. Nederlandsch. » De Nederlanders sont « les Flamands, la nation belgique» (entrée identique à celle de l’édition précédente). Mais Het Nederland, «le» Pays-Bas, ce sont encore lesXVII Provinces1.

 

 

Révolution « belge » ou « brabançonne » ?

 

(p.103) La Révolution brabançonne ne concerne pas que la seule province du Brabant, mais toute la Belgique. Elle aboutit à l’union de toutes les provinces et à leur indépendance – le mot est lâché – de la dynastie habs­bourgeoise.

D’autre part, les ouvrages historiques parus peu après 1790 parlent tous de la révolution belgique2. Dans un manuscrit de 1816, Jean-Joseph Raepsaet, qui a vécu les événements de très près, parle de la révolution belgique de 17903. L’historien Dewez, qui fut témoin des deux révolu­tions belges, semble encore tout ignorer de la sémantique brabançonne dans ses livres parus avant 1830. S’il l’adopte en 1833, dans son Cours d’histoire belgique, c’est en émettant des réserves : cette révolution est, dit-il, «connue généralement sous la dénomination de révolution brabançonne, quoiqu’elle appartienne à toutes les provinces belgiques »4.

 

2 Mémoires pour servir… à l’histoire secrette de la révolution belgique, s.l.n.d. ; Le rêve d’un an, ou abrégé des principaux événemens de la Révolution belgique…, s.l., 1.02.1791 ; Essai sur l’administration… pour servir à l’histoire de la Révolution belgique, s.l., 1791 ; La Révolution des États belgiques…, s.l., 1791. En août 1793, Vandersande fait paraître un prospectus annonçant la parution d’une Histoire de la révolution belgique (AGR, CAPB, 985).

3 J.-J. Raepsaet, Œuvres complètes, t. 6, Gand, 1840, p. 43.

4 T. 2, p. 326. Dewez s’exprime sur le sujet dans son Histoire générale de la Belgique (2e éd., t. 1, Brux., 1826, p. 13) : «C’est une habitude assez ordinaire de donner le nom d’une province à un pays tout entier. […] C’est ainsi que généralement, mais abusive­ment, les étrangers, les Français surtout, donnent le nom de Flandre ou de Brabant aux Pays-Bas catholiques».

 

 

L’Union belgique (janvier-décembre 1790)

(p.107) On distingue désormais les différentes parties d’une même province que se partagent plusieurs États, comme le Hainaut, par l’adjectif belgique, en lieu et place de l’adjectif autrichien. Des enseignes au lion belgique fleurissent un peu partout. L’hôtel d’Au­triche, rue de l’Évêque à Bruxelles, est rebaptisé hôtel belgique. Le journal le Courrier de l’Escaut devient, en janvier 1790, le Courrier belgique. Les nouvelles nationales y sont publiées sous une rubrique intitulée Pays-Bas-Unis et plus Pays-Bas autrichiens. Cette modifica­tion a la même portée que l’adoption du vocable belge, les rédacteurs distinguant clairement, dans les autres numéros, la Hollande des Pays-Bas2. Enfin, la mention Ad usum BelgiiAustr. est remplacée, sur les liards frappés par le Congrès souverain des États-Belgiques-Unis, par Ad usum Foederati Belgii.

La révolution suscite donc le besoin de donner aux Pays-Bas autri­chiens un nouveau nom. On perçoit la double influence de l’Amérique et de la Hollande. C’est manifestement l’exemple hollandais qui inspire la formule États-Généraux des Provinces-Belgiques-Unies, tandis que (p.108)

l’expression États-Belgiques-Unis s’inspire de l’exemple de la révolution américaine à laquelle la révolution belge aime volontiers se comparer, faisant de van der Noot un nouveau Franklin et du général van der Meersch le «Washington belgique». On parle des provinces de VUnion (belgique}, de la Confédération belgique, de la Belgique confédérée, des États confédérés de la Belgique, de l’assemblée des États unis et même du Congrès des États-Unis, des États-Unis ou encore des États-Unis-Belgiques.

Les historiens écrivent le nom de la République de diverses façons. On rencontre quantité de graphies dans les documents. L’orthographe États-Belgiques-Unis me semble être la plus correcte du point de vue grammatical et n’est, de surcroît, pas anachronique. Le mot États désigne d’une part les assemblées détentrices de la souveraineté après qu’elles aient proclamé la déchéance de l’empereur et d’autre part, les provinces considérées (conformément aux modèles hollandais et américain ) comme des États distincts.

 

 

La réunion de la « ci-devant » Belgique à la France (1795-1797)

(p.117) Adrien Philippe Raoux, ancien membre du Conseil de Hainaut, implore les autorités françaises de ne pas se faire d’illusions en ce qui concerne la représentativité des vœux de réunion :

«Je puis attester que la haine de l’Autriche était dans la plupart des cœurs, dans le cœur de tous les patriotes de 87 et de 90 ; je puis attester que les Français étaient attendus et désirés en 1792 avec une sorte d’im­patience. Eh bien ! ils n’étaient pas si tôt arrivés dans un endroit, qu’on en était las ; que la joie qu’on avait d’abord montrée était convertie en tris­tesse et les acclamations en un morne silence [… ] Ce que le peuple belge appelle le système français n’est nullement de son goût […] À moins que le gouvernement français ne veuille se faire illusion, il doit savoir que le vœu des Belges est de rester belges »2.

Dans un libelle de 1797, le lion belge montre les griffes et rugit :

«Le lion belge […] considérant que la nation belge est une nation distincte qui a existé depuis plusieurs siècles, et a été indépendante de toute autre nation […] proteste formellement en face de tout l’univers contre l’arrêté de réunion de la Belgique à la France »3.

 

 

L’identité nationale de Campoformio à la fin de l’Empire (1797-1814)

(p.126) Les Belges ne se considèrent manifestement pas comme de véritables Français. Ils « ne sont point Français de cœur » et ont même « conçu des (p.127) préventions très défavorables à tout ce qui porte le nom Français»1. Certes, la paix et la cession officielle de la Belgique par François II, la signature du concordat avec le Saint-Siège et le rétablissement du culte catholique, le mariage de Napoléon avec l’arrière-petite-fille de Marie-Thérèse (certains fonctionnaires français ne se demandent-ils pas si c’est l’impératrice des Français ou l’archiduchesse de Habsbourg qu’ac-clament les Belges ? ) ont contribué à l’adhésion des masses. Certes, une bonne partie de l’élite du pays, de la vieille et haute noblesse même, s’est ralliée au nouveau régime. Malgré ces avancées significatives en faveur de la francisation du pays, la population n’en conserve pas moins un caractère spécifique. Elle ne s’identifie pas encore complètement à la France.

(…) L’attitude de la population au début de l’année 1813 conforte le préfet de la Dyle dans son opinion que « ce peuple n’est ni anglais, ni autri­chien, ni anti-français, mais qu’il est belge». Il se serait, pense-t-il, vrai­semblablement résigné à être français si cela n’impliquait pas d’immenses sacrifices financiers et religieux. On pouvait s’assurer la soumission des Belges en faisant preuve de modération en matière de religion, d’impôts et de conscription, mais il ne fallait pas espérer beau­coup plus de leur part et surtout pas de l’enthousiasme. À la fin de l’an­née 1813, il doit bien l’admettre : la Belgique est «un pays qui n’est pas français »2.

Dans ce contexte, les troubles de l’an VII (1798-1799) survenus en Flandre, en Brabant, en Campine et dans le Luxembourg, le Boerenkrijg et le Klöppelkrieg (les guerres «des paysans» et «des bâtons»), mais aussi certains signes d’agitation dans le Limbourg, apparaissent aux

 

1 Faulcon, p. 89 (1801). En 1809, rapporte un fonctionnaire français en poste à Bruxelles, les armées autrichiennes venaient à peine de se mettre en mouvement que dans les cafés bruxellois, on comptait sur la carte le nombre de jours de marche qu’il leur fallait pour arriver en Belgique. « Dès lors le nom français, objet jusques-là d’un respect hypocrite, était ouvertement insulté, de l’outrage on en vint bientôt aux menaces : tous les Français qui sont dans ce pays-ci, je dis tous les Français attachés d’opinion ou par devoir au gouvernement, devaient être égorgés. » ( 30.07.1809, ANF, F 7/8377. ) On accuse un curé d’avoir déclaré « que tous les amis des Français devaient être pendus » ( 24.10.1809, ANF, F 19/1071).

2 Le préfet de la Dyle au ministre de l’Intérieur, 4.03.1813, ANF, F le III Dyle 4, et 20.11.1813, ANF, F 7/8377.

 

(p.128) yeux de nombre de Français comme une «révolte belge», qu’ils crai­gnent de voir devenir une véritable « Vendée belge »1. Le prince d’Orange espère tirer parti de ce mouvement contestataire où se mêlent protesta­tion contre le poids des impôts, opposition à la politique anticléricale, nostalgie des anciennes libertés et constitutions, et même austrophilie, à moins qu’il ne s’agisse que d’un moyen d’exprimer son attachement à l’Ancien Régime. Comme en l’an IV, le cri de «Vive l’Empereur!» (d’Autriche) se fait entendre dans le Luxembourg2. Des agents oran-gistes en Belgique ont informé le prince des dispositions de la popula­tion favorables au renversement du régime français3. Vu de l’extérieur, on peut donc croire que la nation belge se révolte contre le joug de l’étranger.

Si la guerre des paysans ne fut pas cette révolte nationale, décrite par certains historiens du xixe siècle, en faveur de l’indépendance, on détecte néanmoins des signes tangibles de la survivance d’un patrio­tisme belge.

Aussi le « parti anti-français » (le mot parti devant s’entendre dans le sens que l’on donne à l’époque à ce mot, celui d’un courant d’opinion et non d’un groupe organisé) s’efforce-t-il d’entretenir l’espoir que la réunion n’est pas définitive. À chaque rebondissement des campagnes napoléoniennes, les « orateurs de café » s’en donnent à cœur joie ; les racontars pullulent. On évoque entre autres, avec un certain contente­ment, la mort, la capture ou l’abdication de Napoléon. Rumeurs souvent ridicules, mais qui, comme l’indique le préfet de l’Ourthe, «peuvent, jusqu’à un certain point, servir de thermomètre pour juger du degré d’intérêt et d’affection des peuples, ou de l’amour-propre national», car « les bruits publics, les propos même les plus absurdes [… ] peignent les opinions et les sentimens de ceux qui les tiennent »4.

 

1 ANF, F 7/3684/5. Dès l’an IV, les Français avaient redouté «une nouvelle Vendée » (proclamation de l’adm. des Forêts, 19 floréal an IV-8.05.1796, AÉA, Forêts, 125/43). Vendée est peut-être un terme excessif, dont l’emploi montre d’abord le traumatisme provoqué par la contre-révolution en France.

 

 

(p.129) De 1805 à 1807, les succès de l’empereur ne suscitent aucun enthou­siasme. Quantité de faux bruits circulent au contraire en 1805 à propos de ses opérations militaires, folles rumeurs toutes favorables à l’Au­triche. Lors de la guerre franco-autrichienne de 1809, les esprits s’agitent à nouveau2. Si l’on en croit le préfet de la Lys, à peine la retraite de Moscou fut-elle connue, que les personnes « qui avaient pu conserver quelque attachement pour le gouvernement autrichien se flattaient ouvertement que la Belgique allait repasser sous sa domination »3. À la fin de l’année 1813, on signale que des conscrits désertent au cri de «Vive l’Empereur d’Autriche!», tandis que d’autres marchent avec une gaieté suspecte en se vantant d’aller au-devant des cosaques4. Les auto­rités se demandent s’il est bien prudent de continuer à enrôler des Belges qui pourraient retourner contre l’Empire les fusils mis entre leurs mains5.

 

(p.130) À en croire ces rapports, la situation est extrêmement préoccupante à la fin de l’année 1813. Les Belges sont prêts à imiter les Hollandais, qui se sont soulevés en novembre à l’approche d’un corps détaché de l’ar­mée de Bernadette et après avoir appris la défaite de Leipzig8. Si les (p.131) troupes coalisées s’étaient portées rapidement sur Anvers, Bruxelles, Gand et Bruges, elles auraient trouvé partout la même disposition à s’in­surger. Le comte de Celles, préfet du Zuiderzee (Amsterdam) d’origine belge, estime que l’exemple de la Hollande pourrait susciter l’émula­tion : « Je connais mes compatriotes, écrit-il de Bruxelles où il s’est réfu­gié, il y a peu de Français parmi eux1. »

 

(p.132) Les Belges souhaitent-ils l’indépendance de leur pays ou espèrent-ils tout simplement des jours meilleurs après avoir subi durant vingt ans un régime qui les faisait gémir sous le poids de la conscription, des droits réunis et de la guerre maritime ? Comme le suggère un préfet, la masse « ignorante et crédule » était naturellement portée à renverser le (p.133) régime en place dans l’espoir d’améliorer son quotidien1. Sans projet politique précis d’aucune sorte. S’il convient sans doute de nuancer les propos excessifs de l’historiographie nationale traditionnelle2, selon laquelle la Belgique était prête à imiter la Hollande et à reconquérir elle-même sa liberté, s’il n’est pas permis d’affirmer que les Belges étaient prêts à se soulever pour restaurer l’indépendance nationale, on ne peut par contre tomber dans l’excès inverse et nier complètement la survi­vance d’une identité belge. Apprécier l’importance réelle des innom­brables rumeurs défavorables au pouvoir en place relève vraisemblablement de la gageure. Évaluer la part du «nationalisme» parmi les motivations de l’opinion publique constitue une opération extrêmement délicate. Cette question se pose du reste également à propos de la Hollande3.

 

 

La Belgique «libérée» et «indépendante» (1814-1815)

 

(p.134) Dans le reste de la Belgique, le régime est plus libéral. Malgré l’occu­pation militaire, le pays a toutes les raisons de croire qu’il a retrouvé son indépendance. On n’arrête d’ailleurs pas de le lui dire. Les Alliés se présentent en sauveurs. En annonçant clairement leurs intentions, ils avaient espéré susciter des mouvements d’insurrection. Au début du mois de février 1814, le duc de Saxe-Weimar et le général Biilow s’étaient adressés aux Belges par proclamation : « Des députés arrivés de toutes parts me prouvent que les habitants de ces belles provinces sont animés d’un même esprit. L’espoir de secouer le joug insupportable de la tyrannie étrangère leur donne le courage nécessaire pour devenir, à l’exemple de leurs ancêtres, leurs propres libérateurs. […] Qu’elle renaisse cette Belgique jadis si florissante […]. L’indépendance n’en est plus douteuse. » Le ton est révélateur des rumeurs qui, dans le camp allié, vantaient les prédispositions des Belges à se soulever contre « l’oc­cupant».

 

(p.135) Le terme d’indépendance ne recouvrirait-il, comme on l’a parfois soutenu, rien d’autre que le sentiment de libération de la domination française ? Plusieurs emplois du terme indépendance que nous venons de rencontrer semblent être sans ambiguïté. Les Alliés considéraient la Belgique comme un pays que la France révolutionnaire avait annexé et les Belges comme une des nations qu’ils avaient libérées. Des Belges ont en tout cas cru à ces déclarations. Ils ne manquèrent pas d’en rappeler la teneur lorsque fut proclamée la réunion à la Hollande, mais aussi, quinze ans plus tard, quand les grandes puissances rechignèrent à reconnaître l’existence d’une nation belge4.

Séparé de la France, le pays est doté d’institutions centrales. Un « gouvernement provisoire de la Belgique » est mis sur pied. La termino­logie belge est cette fois officielle. La Cour d’appel de Bruxelles est trans­formée en Cour supérieure de Justice de Belgique. Dirigé par deux commissaires prussiens, puis (à partir du 25 mars 1814) par le baron von Horst, le gouvernement est entièrement composé de Belges, tous anciens fonctionnaires ayant cessé toute activité depuis 1794. Les Alliés ont en effet immédiatement épuré l’administration de ses éléments français. Horst est remplacé le 6 mai par un officier autrichien d’origine belge, le baron de Vincent.

L’ancienne distinction entre la Belgique et le pays de Liège réapparaît un temps, dans quelques actes officiels, mais aussi dans la presse. Les lettres patentes du baron de Vincent lui confèrent la charge de gouver­neur général militaire de la Belgique, mais à son entrée en fonction, il (p.137)prend le titre de ‘gouverneur général de la Belgique et du Pays de Liège ‘.

 

(p.144) Après Waterloo, le second traité de Paris (20 novembre 1815) enlève à la France ses trois vieilles enclaves ( Philippeville, Mariembourg et Barbençon) ainsi que les cantons cédés en 1814. «L’ancien duché de Luxembourg» est érigé en grand-duché indépendant et membre de la Confédération germanique, à titre de souveraineté et de propriété perpétuelle pour Guillaume d’Orange, en compensation des posses­sions allemandes de la maison de Nassau annexées par la Prusse. Luxembourg devient une forteresse fédérale dans laquelle la Prusse a le droit de tenir garnison. Enfin, les territoires de Saint-Vith, Schleiden, Bitburg, Kronenburg, situés à l’est de l’Our, de la Sûre et de la Moselle, sont cédés à la Prusse.

 

(p.158) La grande Belgique, réunification des XVII Provinces

Guillaume Ier n’a pu ignorer ce débat. On sait qu’il lisait personnelle­ment la presse chaque jour. Le contenu de l’Observateur en particulier était très soigneusement examiné par ses agents. Le roi savait du reste fort bien qu’un nom pouvait exalter les sentiments. N’est-ce pas ce qu’il avait tenté de faire en choisissant le nom de Pays-Bas’?

Dans ce domaine, Guillaume n’en est pas à son coup d’essai. En 1813, il a rétabli l’ancienne dénomination de Provinces-Unies des Pays-Bas parce que le nom de Hollande avait été ridiculisé par Louis Bonaparte, tandis que celui de Provinces-Unies rappelait la République dont son père avait été le dernier stadhouder.

Il s’agit cette fois d’évoquer le passé des XVII Provinces. Le gouverne­ment multiplie à cette fin les opérations cosmétiques. Les provinces (p.159) reprennent leurs noms historiques ( Brabant, Flandre, Hainaut, etc. ) et l’ensemble de l’appareil institutionnel est recouvert du verni poussié­reux des anciennes appellations (provinces, gouverneurs, États géné­raux et provinciaux, etc.). Afin de s’attirer les bonnes grâces de l’aristocratie, le roi crée, comme on le lui a fortement conseillé, un ordre de chevalerie, l’Ordre de Guillaume : le bijou se compose de la croix de Bourgogne et du briquet dont est formé le collier de la Toison d’Or1.

Conscient de l’importance que pouvait revêtir aux yeux de la popula­tion le nom du nouvel État, le roi va tenter d’imposer une espèce de compromis linguistique entre Belgique et Nederlanden. Futile en appa­rence, la question s’avère de la plus haute importance. Pour les Belges, il s’agit désormais de savoir « si la nation consentira à se dépouiller de son nom, pour s’affubler du sobriquet» de Néerlandais2.

Lors de son inauguration à Bruxelles, le 21 septembre 1815, Guillaume Ier invoque l’exemple de Charles Quint, monarque convaincu, déclare-t-il, qu’il fallait que les mêmes lois régissent toutes les provinces des Pays-Bas. Le roi rappelle aussi le souvenir douloureux du joug français, de la domination étrangère ( « l’ombre même de notre existence politique avait disparu et le nom du peuple belge se trouvait effacé non moins que sa puissance » ), avant d’évoquer les circonstances qui ont permis l’établissement de la « monarchie belgique ».

À la fin de la cérémonie, les rois d’armes et les hérauts jetèrent à la foule, comme c’était l’usage sous les Habsbourg, des médailles commé-moratives de bronze, d’argent et d’or portant à l’endroit l’inscription « wilh : nass : belg : rex. luxemb : M : Dux : ». Le roi avait donc pris le titre de « Rex Belgii », disait le Rotterdamsche Courant, qui en concluait que la cérémonie conférait « un nouveau lustre » à l’ancien nom des provinces méridionales : « Les Belges, qui craignaient de perdre leur existence poli­tique par une réunion à des provinces voisines, verront avec plaisir cette légende qui donne à leur ancien nom ( belg. ) un nouveau lustre. »

 

(p.163) À l’occasion du troisième anniversaire de la victoire de Waterloo, un article du Mercure belge rappelle comment le 18 juin 1815, «vingt mille de nos concitoyens ont, pour la première fois depuis bien longtemps, si l’on en excepte la courte durée de la révolution de 1789, rattaché au nom de Belges cette gloire militaire qui fut toujours inséparable de leurs drapeaux, mais qui […] avait cessé d’être nationale, dès l’époque où les enfans de la Belgique s’étaient successivement trouvés confondus dans les rangs espagnols, autrichiens et français »3.

 

 

(p.361) Le lion Belgique, animal totémique de la nation

 

Le lion géographique

En 1583, le baron autrichien Michael von Eitzing publie une sorte de reportage de guerre sur la révolte des Pays-Bas, intitulé De leoneBelgico ejusque topographica atque historica descriptione liber. L’importance de cet ouvrage est due notamment à la présence d’une centaine de gravures de la main d’un des graveurs les plus féconds de l’officine de Plantin, Frans Hogenberg. Parmi celles-ci se trouve une carte représen tant le territoire des XVII Provinces sous les traits d’un lion assis tourne vers l’est. Dans la préface, l’auteur explique son choix par le courage de cet animal, valeur qui d’après César caractérise la nation belge.

Le lion belgique recueille immédiatement un grand succès. Pouvait-on en effet symboliser de façon plus éclatante l’idée de puissance que par un lion, animal présentant de surcroît l’avantage de figurer dans les armoiries de presque toutes les provinces du pays ? Von Eitzing le souli­gnait dans sa préface, soutenant que cette singularité héraldique avait fait dire à Charles Quint que cette partie de son empire était le « pays des lions ».

L’engouement fut tel que cette image d’une unité somme toute assez éphémère, puisqu’elle n’avait été consacrée qu’à l’extrême fin du règne de Charles Quint, survécut à la guerre « civile » et à la séparation de fait (p.362) des provinces septentrionales ( 1585) puis à la reconnaissance officielle de leur indépendance ( 1648). On continua à graver et à imprimer des lions belgiques tout au long des xviie et xvme siècles, cette figure étant indissociable de la grandeur des «fameuses» XVII Provinces, dont la réputation se perpétua jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Au total, une cinquantaine de versions ont été dénombrées1.

 

(p.388) Langues belgiques

À la diversité provinciale vient s’ajouter, principalement à l’extrême fin du xvIIIe et surtout au début du xIxe siècle, une différenciation entre provinces wallonnes et provinces flamandes, entre Wallons et Flamands. On peut assez légitimement y voir l’intervention dans la description des peuples des concepts de langue nationale et d’identité linguistique. Certes, la distinction de langue avait été remarquée et consignée depuis longtemps, mais le découpage provincial traditionnel prévalait sur les remarques de ce type. Que les notions de langue et d’identité soient étroitement liées, ce n’est plus à démontrer. Dans l’histoire de la pensée, le rapport entre ces termes a toutefois considérablement évolué.

La situation particulière dans laquelle se trouvait la Belgique du point de vue linguistique n’avait évidemment pas échappé aux observateurs. « La langue belgique, écrit un professeur du xviie siècle, résonne à l’esta­minet ; à la cour fréquente le français ; à l’université règne le latin3. » En 1786, un haut fonctionnaire fait remarquer que « ce pays-ci » présente la particularité d’être «partagé entre la langue flamande et la langue fran­çaise »4.

La vision uniforme des espaces politiques, d’une part, la prééminence accordée dans les descriptions au Brabant et à la Flandre, d’autre part, privilégiaient cependant l’idée qu’il existait une seule langue propre au pays, le flamand. La partie wallonne était réduite à peu de choses, sinon (p.389) complètement négligée. Pour les étrangers et les Français en particulier, le flamand est une langue exotique, donc caractéristique, dont ils surévaluent le nombre des locuteurs. Pour la plupart d’entre eux en effet, les Belges «parlent tous flamand ou bas-allemand, à quelques endroits près, où l’on parle wallon, qui est un français corrompu»1. En réalité, les néerlandophones représentent au xvme siècle environ 62,5 % de la population, les francophones, 31 % et les germanophones, 6,5 %.

Le premier acte d’appropriation consistait à considérer une langue comme la langue nationale. La langue parlée dans les provinces belgiques était appelée le Nederlandsch ou Nederduytsch, c’est-à-dire le bas-allemand, expression rappelant que les Pays-Bas étaient identifiés soit à la Gaule belgique, soit à la Germanie inférieure ou Basse-Alle­magne. Pour les humanistes, elle devint la lingua belgica2. En français, cette langue nationale, la langue flamande, était aussi appelée la langue belge ou belgique, le belge3.

Si on considère généralement que le flamand dérive de l’allemand, plusieurs voyageurs rapportent que les Belges considèrent leur langue comme une langue à part entière : « C’est une prétention, estiment en 1791 deux touristes français, qui n’a d’autre fondement que l’amour-propre national4.» L’émergence d’un sentiment national s’accompa­gnait en effet d’une volonté de défendre la langue nationale5. Or le flamand était la seule langue à pouvoir prétendre en Belgique à ce titre, à pouvoir constituer un signe distinctif, vis-à-vis de la France voisine notamment.

Les intitulés des matières enseignées dans les collèges thérésiens, où l’introduction des langues vulgaires constitue une innovation, distin­guent la langue belgique de la langue française. Les professeurs la consi­dèrent comme « la langue nationale », « la langue du pays ». Dans leurs cours, ils distinguent «les pronoms français il, elle, et les pronoms

 

1    Lenglet du Fresnoy, Méthode, t. 4, p. 196 ( 1768).

2    A. Tsestich (Sexagius), De Orthographia linguae belgicae, Louvain, 1576 ; W. Vinck Dircksz, De Wet Godts… van Theodoro Bezo Vezelio… uyt de Latynsche sprake overgheset in de Belgische oft Nederlantsche, Rotterdam, 1611 ; A. Vander Milen, Lingua belgica, Leyde, 1612. L’expression «onze Belgische spraeke» était également employée en Hollande (cf. Gemeenschap tussen de Gottische spraeke en deNederduytsche…, Amsterdam, 1710).

3    L’Ardante ou Flamboyante Colomne, p. 30 (1635): «Partout dans le pays [de Brabant] on se sert de la langue flamande, c’est-à-dire belgique. »

4    Anot & Malfillatre, t. 1, p. 52 ( 1791 ). Voir aussi Le Spectateur belge, éd. L. de Foere, t. 2, 1815, p. 360.

5 Cf. J. Smeyers, op. cit. ; P. De Ridder, Nieuw licht op J. B. C. Verlooy (1746-1797), vader van de Nederlandse Beweging, Bruxelles-Gand, 2001 ; J. Van den Broeck, /. B. C. Verlooy, vooruitstrevend jurist en politicus uit de 18de eeuw, Amsterdam, 1980.

 

(p.390) belgiques hy, zy»1. Un belgicisme est une «expression particulière à la langue flamande ou hollandaise», «een Nederlandsche spreekwyze»2. Plusieurs fonctionnaires français emploient le même vocabulaire. Le préfet de Bruxelles, par exemple, déclare qu’on parle deux langues dans son département : le flamand ou belge et le français3.

L’idée qu’il pouvait exister une relation étroite et substantielle entre une langue et le territoire d’un État, l’État lui-même ou encore la nation, n’était donc pas neuve. La définition traditionnelle de la nation, celle donnée par le dictionnaire de l’Académie par exemple, mention­nait l’identité de langue. On n’en avait cependant jamais fait un critère exclusif. Culture et politique demeuraient deux sphères étrangères l’une à l’autre. Ainsi la place de la langue dans les stratégies territo­riales, dans les buts de guerre comme dans les arguments invoqués lors des négociations de paix, est-elle quasi nulle jusqu’à la Révolution française4.

Le concept de territoire linguistique n’était pas encore parvenu à maturité. La perception des espaces occupés par chaque langue était d’ailleurs encore assez rudimentaire. Ce n’est en effet qu’à partir des dernières années du xvme siècle que des limites linguistiques sont tracées sur les cartes, permettant de se faire une idée plus précise de la géographie des langues parlées.

Les choses changent en France sous la Révolution, qui introduit son modèle dans les départements belges. La définition de la nation fran­çaise s’articule dorénavant de plus en plus autour de l’idée d’une langue nationale, posant ainsi l’un des fondements mythiques du nationalisme moderne. Au traditionnel déterminisme spatial venait à présent s’ajou­ter un déterminisme linguistique préconisant le rassemblement de populations de même langue au sein d’espaces administratifs homo­gènes.

Le culte de la langue se confond désormais avec celui de la patrie. On en vient même à vouloir réserver le nom de nation à un peuple qui parle la même langue. Pour les révolutionnaires français, l’unité linguistique semble indispensable à l’harmonie de la société politique : le français est considéré comme « le langage de la liberté », langage « qu’il faut s’effor­cer de nationaliser dans les départemens réunis »5.

 

1  AGR, CRÉ, 28/A.

2  Marin, p. 108 (1782).

3  Doulcet de Pontécoulant, Mémoire statistique, p. 118 ( 1802 ).

4  Nordman, Frontières, op. cit.

5  Le commissaire du Directoire près l’adm. de l’Escaut à Bouteville, 2 brumaire an V (23.10.1796), AGR, Bouteville, 38.

 

(p.391) La France n’est pas la seule à développer la théorie de l’identité linguistique. En 1814, on signale que les princes allemands «ont constamment tâché de répandre et de faire goûter la maxime que ce ne sont ni les montagnes ni les fleuves, mais la conformité du langage qui forme les limites naturelles des États »J.

Dès 1814, la notion de langue nationale suscita en Belgique un vaste débat. Plusieurs villes comme Louvain protestent contre le fait que « la langue nationale est encore proscrite comme sous le régime de Bona­parte »2, tandis que les syndics des neuf nations de Bruxelles réclament la fin de « la proscription de la langue nationale flamande »3. On consi­dère généralement qu’il faut renverser la tendance après que l’emploi du flamand ait été brimé durant vingt ans de domination française. On considère à nouveau volontiers le flamand comme la langue nationale, la langue belgique. « Chaque peuple, disait-on, pour acquérir et consoli­der sa nationalité, doit parler sa propre langue4. » II fallait par consé­quent encourager l’usage du flamand au détriment du français.

L’idée de langue nationale progresse sensiblement au début du xixe siècle, à la faveur d’un contexte européen de « nationalisme linguis­tique » et, à l’échelon du royaume des Pays-Bas, de la politique d’hollan-disation de Guillaume Ier. À une nation, il fallait impérativement une langue nationale : « II y a une nation belgique, parce qu’il y a des mœurs belgiques. […] Mais avons-nous aussi une langue belgique? […] C’est la langue belgique, lingua belgica, nederlandsche tael. À moins donc de renoncer à ce nom de nation et de repousser ce titre de Belge, que nos ancêtres nous ont légué, et que nous portons encore, nous ne pouvons renier cette langue belgique5. » À cette époque, on renoue, nous l’avons vu, avec l’ancien usage « grand-néerlandais » du vocable belge. Ainsi une grammaire néerlandaise de 1821 s’intitule-t-elle Grammaire de la langue belgique. Un autre ouvrage, paru l’année suivante, a pour titre Les principes de la langue belgique mis à la portée de ceux qui savent le fran­çais. « Sous ce nom, précise l’auteur, j’entendais la langue qu’on appelle vulgairement hollandaise, c’est-à-dire le dialecte belgique le plus répandu et incomparablement le plus cultivé ».

Pour peu que la nécessité d’une langue nationale soit admise, encore fallait-il se mettre d’accord pour savoir si la langue nationale de la

 

1 Lettre du diplomate hollandais Van Spaen, 20.04.1814, Colenbrander, t. 7, p. 538.

2 4.06.1814, AGR, Ursel, L 348.

3 Adresse au baron de Vincent, impr., AGR, CAB, 112.

4 Reyphins, Les mémoires, p. 175 ( 1835 ).

5 J.-Fr.Willems, De la langue belgique…, Brux., 1829, p. 18-20.

 

(p.392)  Belgique était le flamand ou le français. La francisation du pays et principalement de ses élites était en effet telle que certains pouvaient considérer le français comme la «langue principale et nationale du pays»1.

Tous ne partagent pas cette conception, loin s’en faut. Le multilin-guisme était en effet communément admis. Dès 1789, on pouvait lire dans un pamphlet : « Ce qui peut-être ne pourrait passer chez toute autre nation que pour une bigarrure ridicule ne forme chez les Belges qu’une variété amusante et utile2. » En contestant le principe de l’identité linguistique, dont l’homogénéisation du pays par une poli­tique volontariste de francisation ou de néerlandisation était le corol­laire immédiat, les Belges affirmaient que leur caractère national n’était pas fondé sur la langue, mais au contraire sur cette diversité linguistique. « Pense-t-on que le patriotisme tienne à l’idiome ? », s’in­terroge en 1816 l’Observateur3. Et le périodique d’invoquer la révolte des Américains contre les Anglais, puis la haine entre Prussiens et Saxons : « C’est une erreur de s’imaginer que le patriotisme exige une langue commune, et c’en serait encore une plus grande que de penser qu’on dépouille une nation de la langue de ses pères par un ordre du jour intitulé loi ou arrêté. » Certains rappelaient enfin qu’Espagnols puis Autrichiens n’avaient jamais mené une politique d’assimilation linguistique4.

Pour les francophiles et les orangistes, l’hétérogénéité linguistique de la Belgique constituait par contre un argument de premier choix. Elle était contraire à leur conception de la nationalité. Un journal favorable à la réunion à la France cite parmi les raisons rendant l’indépendance belge impossible la « diversité des races » et l’« absence d’unité, se mani­festant par la pluralité des langues»5. Apparue à l’extrême fin du xviii6 siècle, la question de l’identité linguistique était promise à un bel avenir.

 

(p.400) La référence à César est devenue une règle de style. La restauration autrichienne appelle la réconciliation du peuple avec son Prince. On attend de l’empereur Léopold II, affirme le vrai Belge, s’il veut gagner l’estime de ses sujets, qu’il déclare que le peuple belge « qui a secoué le joug de son prédécesseur est un peuple libre, comme César a jadis déclaré que nos ancêtres, les Belges, étaient les plus forts de tous les peuples dont il fait mention »2.

En 1815, apprenant que Napoléon a quitté l’île d’Elbe, les officiers d’état-major de la cavalerie belge déclarent au roi Guillaume Ier qu’ils sauront se montrer dignes de la renommée des soldats belges : «Belgen, wy zullen ten allen tyde ons weerdig toonen, zoo eenen schoonen naem te draegen»3. L’inattendue victoire de Waterloo, à laquelle ont pris part des troupes belges, fournit une occasion unique de célébrer le courage légendaire de la nation. La bataille a été le théâtre d’une scène mémorable, à l’endroit où sera élevée la butte du lion pour la commémorer: le prince héréditaire d’Orange-Nassau, blessé et encerclé par l’ennemi, sauvé in extremis par des soldats belges, enlève de sa poitrine la croix de l’Ordre militaire de Guillaume et la décerne à ses sauveurs qui jurent de défendre cet insigne jusqu’à la mort. Gazettes et proclamations officielles font aussitôt allusion à

 

1 «Les Belges et surtout les Nerviens n’ont pas tant dégénéré [que les Grecs] ; les habitans de Valenciennes l’ont prouvé pendant le 16e siècle, les habitans de la ville de Mons nous en ont donné un exemple frappant à la fin de l’année dernière, et on voit encore le génie des anciens Nerviens dans la résolution [… ] que les États d’Hainaut vien­nent de prendre et que je ferai précéder par un passage des Commentaires de César, où il fait le portrait des ancêtres des habitans du Hainaut. […] C’est avec cette ardeur qui assi­mile si bien cette nation aux anciens Belges, qu’on vit tout récemment encore partir du Hainaut pour l’armée une centaine de citoyens volontaires» (Journal de Bruxelles, 1.07.1790, p. 5 et 8).

2 Le vrai Belge, Brux., 1790, p. 7.

3 Aenspraek der Officieren… aen Z.M. den Koning der Nederlanden, dans Gazette van Kortryk, 7.03.1815, p. 256. Lors du banquet organisé par les autorités à l’occasion du premier anniversaire de la libération de Courtrai par les armées alliées, un toast fut porté « aen onze manhaftige Belgische Krygslieden, waer af de kloekmoedigheyd en heldendae-den hunner voorzaeten door den roemrugtigen en onsterfvelyken Julius César zoo hoog verheven zyn geweest » (Idem, 23.02.1815, p. 220). Dans un hommage de la patrie recon­naissante aux troupes belges, on peut lire : « gy hebt in deeze schoone dagen bevestigd ‘t geene César van het Belgisch volk gezeyd heeft» (Idem, 7.07.1815, p. 791-792).

 

l’antique courage des Belges,  tactique qui semble recueillir un certain succès aurès du public.

 

(p.412) Quant au particularisme provin­cial, a priori opposé à l’unité, il est un des fondements du patriotisme belge, précisément parce qu’il constitue une spécificité nationale.

S’il n’est pas faux d’affirmer que le nom de la Belgique remonte à l’An­tiquité, encore faut-il s’entendre sur ce que cela veut dire. Les termes latins de Belgium et de ( Gallia ) Belgica avaient survécu dans les traités de géographie. Ils étaient parfois employés pour désigner une région ayant quelque correspondance avec les limites de la province gallo-romaine. La Renaissance encouragea ce processus. La référence aux cadres fixistes hérités de l’Antiquité marqua durablement les travaux de géographie politique et l’enseignement donné dans les collèges, études d’humanités reposant quasi exclusivement sur celle de la langue et de la littérature latines.