11 Nobelprijzen / 11 Pris Nobel / 11 Prix Nobel

1974 Christian de Duve & Albert Claude

Nobelprijzen, in: Delta 7/2004, p24 

 

Weet men dat het kleine Belgi√ę reeds 10 keer gelauwerd werd ? M. Maeterlinck (1911), D. Pire (1958), Chr. de Duve (1974), 1. Prigogine (1977), A. Claude (1974), A. Beernaert (1909), H. La Fontaine (1913), J. Bordet (1919), C. Heymans (1938) en het Instituut voor In¬≠ternationaal Recht (in 1904).

 

& François Englert (2013)

Lou Van Beirendonck, Lieven Verbrugge, Les Belges sont formidables, Vous en doutiez ?, éd. Brillant, 2005

 

 

(p.295) 5 des 9 PRIX NOBEL /NDLR: depuis 11/

 

Savez-vous combien de Prix Nobel ont √©t√© attribu√©s √† nos compatriotes? Au total, pas moins de neuf Belges et une organisation occupent une place de choix dans la liste des gagnants du fameux Prix Nobel: outre quatre prix pour la paix (L’Institut de Droit International en 1904, Auguste Beernaert en 1909, Henri La Fontaine en 1913 et Georges Pire en 1958) et un en litt√©rature (Maurice Maeterlinck en 1911), ce sont surtout les scientifiques belges qui ont √©t√© r√©compens√©s. Andries van Wesel (1514-1564), n√© √† Bruxelles, plus connu sous le nom d’Andr√© Vesale, m√©decin de Charles Quint et p√®re de l’anatomie moderne, semble avoir donn√© le ton, puisque ces cinq Prix Nobel scientifiques attribu√©s √† des Belges r√©compensent presque tous des grands noms de la m√©decine et de la physiologie.

 

(p.296) Jules Bordet (1870 Soignies – 1961 Bruxelles) a re√ßu en 1919 le Prix Nobel pour ses travaux consacr√©s aux syst√®mes immunitaires. Apr√®s avoir travaill√© sept ans pour l’Institut Pasteur √† Paris, Jules Bordet est revenu en Belgique en 1901, dans le but de cr√©er un institut similaire √† Bruxelles. D√®s 1907, il enseigne la bact√©riologie et la parasitologie √† l’Universit√© de Bruxelles. Il fait des recherches sur les r√©actions immunitaires et le s√©rodiagnostic, et constate la parent√© entre les organismes sur base de leurs r√©actions √† un s√©rum. La bact√©rie qui provoque la coqueluche a √©t√© baptis√©e d’apr√®s son nom: Bordotella.

 

En 1938, le Prix Nobel a √©t√© attribu√© √† un toxicologue et pharmacologue, Corneille Heymans (1892 Gand – 1968 Knokke) pour ses recherches sur le r√īle des sinus et des art√®res dans la r√©gulation de la respiration. Heymans a enseign√© la pharmacolo¬≠gie √† l’Universit√© de Gand de 1927 √† 1962. Il a √©tudi√© notamment la r√©gulation de la temp√©rature du corps, de la pression sanguine et de la respiration.

 

En 1974, les biochimistes Albert Claude et Christian de Duve ont re√ßu ensemble le Prix Nobel de m√©decine et de physiologie pour leur contribution √† la connaissance de la structure et du fonctionnement des composants cellulaires. Le biologiste Albert Claude (1899 Longlier -1983 Bruxelles) a dirig√© l’Institut Jules Bordet de 1948 √† 1971. D√®s les ann√©es trente, alors qu’il travaillait au Rockefeller Institute for M√©dical Research aux Etats-Unis, il s’√©tait fait conna√ģtre pour une technique per¬≠mettant d’isoler les composants cellulaires. Il a √©t√© le premier √† utiliser, vers 1950, un microscope √† √©lectrons en biologie. Il a enseign√© √† l’Universit√© Libre de Bruxelles de 1948 √† 1969 et, √† partir de 1972, a dirig√© le laboratoire de biologie cellulaire de l’Universit√© Catholique de Louvain. Christian de Duve (1917 Thames Ditton en Grande-Bretagne), a enseign√© la chimie physiologique √† l’Universit√© Catholique de Louvain et √† la Rockefeller University √† New York. Il a publi√© ces derni√®res ann√©es des ouvrages sur l’origine et l’histoire de la vie.

 

Originaire de Russie, le physicien et chimiste Ilya Prigogine a re√ßu en 1977 le Prix (p.297) Nobel de chimie pour sa th√©orie novatrice de la thermodynamique du non-√©quilibre. Prigogine est n√© √† Moscou en 1917, une ann√©e historique. Quatre ans plus tard, ses parents fuient la Russie et, apr√®s des ann√©es d’errance, ils se fixent √† Bruxelles, o√Ļ le jeune Ilya grandit. Enfant, il semble d’abord destin√© aux sciences plus ‘douces’: avant m√™me de savoir lire, Ilya conna√ģt le solf√®ge et joue du piano. Il s’int√©resse √† la philosophie, √† l’histoire et √† l’arch√©ologie. Il √©tudie le latin et le grec, mais lorsqu’il est confront√© aux sciences, il est fascin√© par le fait que le concept temporel fasse d√©faut dans toutes les th√©ories. Ce probl√®me l’intrigue tellement qu’il s’inscrit √† l’universit√© de Bruxelles pour y √©tudier la chimie et la physique. Il y obtient son doc¬≠torat avant d’y donner lui-m√™me cours. Prigogine a √©t√© directeur de l’Institut Solvay de Bruxelles, il a enseign√© √† l’Institut Enrico Fermi de physique nucl√©aire et √† l’Ins¬≠titut d’√©tudes du m√©tal √† Chicago, a √©t√© directeur du Center for studies in statistical mechanics, thermodynamics and complex Systems de l’Universit√© d’Austin au Texas. Il a publi√© diff√©rents best-sellers scientifiques et sa renomm√©e internationale lui a valu de nombreux prix et titres. Il est d√©c√©d√© en 2003.

 

Prigogine poursuivait un but ambitieux: reformuler les lois de la physique. Il voulait une science qui laisse de la place √† l’incertitude, au hasard et √† la cr√©ativit√©, bas√©e sur un nouveau concept temporel. Jusque-l√†, la plupart des grands scientifiques √©taient d’avis que le monde √©tait d√©termin√© par les lois immuables de la physique, applicables sans distinction au pass√© et √† l’avenir, et que le temps n’existait pas en dehors de l’esprit humain. En introduisant le concept de l’irr√©versibilit√© en physique, Prigogine a prouv√© le r√īle central de la dimension temporelle sur tous les plans de la description de la nature. Selon certains, il a ainsi r√©volutionn√© la pens√©e scientifique contemporaine.

En 1946, il a publi√© sa th√©orie de la thermodynamique des processus irr√©versibles. Il a √©tudi√© les propri√©t√©s des syst√®mes physiques et chimiques en situation de d√©s√©¬≠quilibre, et la fa√ßon dont naissent les formes d’ordre spontan√© dans ces conditions. Bien qu’accueilli avec incr√©dulit√© et m√©pris, il a pers√©v√©r√© et son travail a finalement √©t√© r√©compens√© par le Prix Nobel de chimie. Bien que ses d√©couvertes aient √©t√© contest√©es par certains, son travail de pionnier reste m√©ritoire. Il est en effet √† la base de la th√©orie du chaos, qui stipule que dans un environnement instable, les √©l√©ments ont tendance √† s’organiser.

Lou Van Beirendonck, Lieven Verbrugge, Les Belges sont formidables, Vous en doutiez ?, éd. Brillant, 2005

 

(p.322) La Belgique a remporté dix Prix Nobel /NDLR : & François Englert (2013) /

 

  • 1904 Prix Nobel de la paix – L’Institut de Droit International, une association de juristes et de politiciens ayant contribu√© √† la paix dans le monde.
  • 1909 Prix Nobel de la paix – Auguste Beernaert (1829-1912), premier ministre de 1884 √† 1894, d√©fenseur des petits pays et repr√©sentant de la Belgique √† la Conf√©rence pour la paix de La Haye en 1899 et 1907.
  • 1911 Prix Nobel de litt√©rature – Maurice Maeterlinck (1862-1949), pour son travail litt√©raire polyvalent de dramaturge, po√®te et essayiste philosophique.
  • 1913 Prix Nobel de la paix – Le s√©nateur Henri La Fontaine (1854-1943), pour sa lutte en faveur de la paix, le r√®glement de conflits par l’interm√©diation, l’internationalisme, le droit de vote universel, le droit √† l’enseignement, les droits des femmes et la r√©glementation du travail.

. 1919 Prix Nobel de physiologie et de médecine РJules Bordet (1870-1961), pour ses travaux sur les systèmes immunitaires.

  • 1938 Prix Nobel de physiologie et de m√©decine – Le toxicologue et pharmacologue Corneille Heymans (1892-1968), pour ses recherches sur le r√īle des sinus et des art√®res dans la r√©gulation de la respiration.
  • 1958 Prix Nobel de la paix – Georges Pire (1910-1969), moine dominicain mieux connu sous le nom de P√®re Dominique Pire, pour son engagement dans le cadre de l’aide aux r√©fugi√©s.
  • 1974 Prix Nobel de physiologie et de m√©decine – Les biologistes et m√©decins Albert Claude (1899-1983) et Christian de Duve (1917), pour leur contribution √† la connaissance de la structure et du fonctionnement des composants cellulaires.
  • 1977 Prix Nobel de chimie – Le physicien et chimiste Ilya Prigogine (1917-2003), pour sa th√©orie r√©volutionnaire de la thermodynamique du non-√©quilibre

Les Belges nobelisés, VA 15/11/2001

 

En mati√®re d’attribution de prix Nobel, la Belgique avait commenc√© fort. D√®s 1904, elle s’octroie un Nobe1 de la Paix qui √©choit √† l’Institut belge de droit international. Cinq ans plus tard, en 1909, Ie m√™me prix est cette foisd√©volu √† l’Ostendais Auguste Beernaert, homme d’√Čtat catholique. Il avait vou√© les derni√®res ann√©es de sa vie aux questions de droit itnernational, pr√īnant l‚Äôarbitrage obligatoire des conflits, la limitation des armements et la prohibition de la ” guerre dans les airs “.

En 1913, l’avocat bruxellois Henri La Fontaine (1854-1943), musicologue de renom et parlementaire socialiste, re√ßoit √† son tour Ie Nobel de la Paix. On r√©compense ainsi son activit√© au sein de la ” Soci√©t√© belge pour l’ arbitrage et la paix ” qu’il avait fond√©e, il pr√©sida √©galement le Bureau-international de la paix.

II faudra attendre plus de quarante ans avant que le Nobel de la Paix soit √† nouveau d√©volu √† un Belge, en l’occurrence en 1958, au dominicain hutois, le p√®re Dominique Pire, pour son action pionni√®re en faveur des r√©fugi√©s, que l’ on appelait alors les personnes d√©plac√©es. .

La Belgique s’honore d’u  seul Prix de littérature, qui est allé à Maurice Maeterlinck en 1911. En revanche, les scientifiques belges ont décroché cinq prix (médecine et physico-chimie), successivement attribués à Corneille Heymans (1938), Jules Bordet (1919), Albert Claude et Christian de Duve (1974), enfin Ilya Prigogine (1977).

J.-M. Doucet, Les dix prix Nobel belges, AL 02/02/2004 /& François Englert (2013)/

 

Dominique Pire, Christian de Duve, Albert Claude, Iya Prigogine,

1904 : Nobel de la Paix : l’Institut de Droit International, dont la figure de proue était Gustave Rolin-Jaequemyns, concernant le crime de guerre et la nécessité de le poursuivre devant des juridictions internationales

1909 : Nobel de la Paix : Auguste Beernaert, président de l’association internationale de droit et militant au sein de l’Union interparlementaire internationale : ses objectifs : la limitation conventionnelle des armements et l’institution légale de l’arbitrage obligatoire pour éviter les conflits armés

1910 : Nobel de Littérature : Maurice Maeterlinck

1913 : Nobel de la Paix : Henri Fontaine, secrétaire général de la Société belge pour l’arbitrage et la paix et président du Bureau international de la paix

1919 : Nobel de Médecine : Jules Bordet, qui avait notamment mis au point un vaccin contre la coqueluche

1938 : Nobel de Physiologie et de Médecine : Corneille Heymans avec ses travaux expérimentaux qui ont permis de faire progresser la connaissance de la circulation sanguine

1958¬†: Nobel de la Paix¬†: Dominique Pire, pour son action humanitaire en faveur des ¬ę¬†personnes d√©plac√©es¬†¬Ľ, ces r√©fugi√©s politiques de l‚Äô√©poque

1974 : Nobel de Médecine : Christian de Duve et Albert Claude pour leurs travaux de recherches en biochimie et en biologie cellulaires

1977 : Nobel de Chimie : Ilya Prigogine pour sa contibution à la thermodynamique irréversible

Les 10 premiers prix Nobel belges

(AL, 02/02/2004)

Marie-Madeleine Arnold, Pierre Stéphany, Dix Prix Nobel belges, éd. Racines, 2003 /NDLR : & François Englert (2013)/

 

1 L’INSTITUT DE DROIT INTERNATIONAL

 

Prix Nobel de la Paix 1904

 

(p.32) Gustave Rolin s‚Äôillustra au Siam (aujourd‚Äôhui la Tha√Įlande). Un roi novateur, Chula-Lobngkorn-Rama V, donnait alors √† ce vieux pays (p.33) des structures modernes, abolissait l’esclavage, mettait de l’ordre dans les finances, prenait en Europe des id√©es propres √† cr√©er une soci√©t√© √©clair√©e. Pris entre la France, qui occupait le Cambodge, et l’Angleterre, qui avait conquis la Birmanie, il cherchait ailleurs des avis. L√©opold II, en septembre 1892, lui envoya Gustave Rolin-Jaequemyns avec le titre de ¬ę ministre pl√©nipotentiaire et conseiller g√©n√©ral¬Ľ. Le juriste gantois devint l√†-bas le principal inspirateur des mesures permettant au pays de se r√©former √† l’int√©rieur et de r√©sister aux pressions ext√©rieures.

Bien qu’il n’eut pas une parcelle de pouvoir officiel, il joua, dans ce moment de l’histoire du Siam, un r√īle de premier plan. Il voulait, selon ses propres termes, ¬ę s’appliquer √† fortifier l’in¬≠dividualit√© du souverain et du peuple siamois, √† leur montrer ce qu’ils sont et ce qu’ils peuvent aspirer √† √™tre dans le domai¬≠ne du droit international, et en m√™me temps leur d√©montrer l’absolue n√©cessit√©, s’ils veulent enlever √† leurs voisins europ√©ens tout pr√©texte d’ing√©rence ou d’annexion, de s’admi¬≠nistrer eux-m√™mes…¬Ľ Sa d√©termination permit notamment, au Siam, en 1893, de r√©gler un diff√©rend avec la France; cela ne le fit pas bien voir du quai d’Orsay!

Il ne se trouvait pas seul. Le docteur Reyter, un ancien de l’√Čtat ind√©pendant du Congo, √©tait devenu le m√©decin person¬≠nel du Roi. Le capitaine Carton, autre v√©t√©ran d’Afrique, orga¬≠

nisait la police. Sur dix conseillers juridiques du Roi, neuf

√©taient belges! Des retomb√©es √©conomiques s’ensuivaient: Arthur De Keyser fonda √† Bangkok la Soci√©t√© anonyme belge pour le Commerce et l’Industrie, ce sont des Belges qui construisirent les premi√®res installations √©lectriques et les pre¬≠mi√®res lignes de tramway, etc.

Pr√©f√©rant le droit aux affaires, Gustave Rolin- Jaequemyns devint ensuite membre de la commission d’arbitrage qui, entre-temps, s’√©tait constitu√©e √† La Haye et dont les travaux de son Institut de Droit international avaient fray√© la voie.

 

(p.35) Une autre conf√©rence eut lieu √† La Haye de juin √† octobre 1907, √† l’initiative du pr√©sident des √Čtats-Unis, Th√©odore Roo¬≠sevelt. Elle r√©unit quarante-quatre √Čtats et aboutit √† la r√©vision des conventions de 1899 quant au r√®glement pacifique des litiges internationaux, au droit de la guerre terrestre et mariti¬≠me, aux droits et devoirs des neutres, √† l’ouverture des hosti¬≠lit√©s, etc. Des divergences entre les √Čtats ne permirent pas de fixer par une convention l’obligation d’arbitrage ni d’aboutir √† une entente sur la question de la limitation des armements.

L’Institut de Droit international, au long de ces p√©rip√©ties, poursuivait son travail dans l’ombre, conform√©ment au statut adopt√© √† Gand en 1873, pr√©cisant que cet √©tablissement est ¬ę une assembl√©e exclusivement scientifique et sans caract√®re

officiel¬Ľ et dont le but est de ¬ę favoriser les progr√®s du droit international ¬Ľ.

 

(p.36) L’Institut de Droit international venait de tenir √† √Čdimbourg, sous la pr√©sidence de lord Reay, sa vingt et uni√®me session; le secr√©taire g√©n√©ral √©tait notre compatriote √Čdouard Descamps. L’annonce qu’il obtenait le prix Nobel de la Paix ne semble pas avoir beaucoup √©mu la Belgique. Le 12 d√©cembre, le quotidien Le Patriote annon√ßa dans une d√©p√™che de quelques lignes dat√©e de Christinia (c’est le nom que jusqu’en 1924 porta Oslo), l’attribution de quatre prix Nobel en omettant celui de

(p.37) la Paix, et Le Soir parla bien du prix de la Paix mais sans dire qu’il √©tait belge. Le Soir, toutefois, y revint le lendemain en exposant l’histoire et le r√īle de l’Institut; l’article pr√©cisait que l’attribution du prix avait √©t√© suivie d’un d√ģner de 190 couverts auquel assistaient la famille royale, ainsi que trois laur√©ats, MM. Ramsay, Pavlov et Rayleigh; aucun dirigeant de l’Institut n’avait donc fait le d√©placement.

Suivant ses statuts, l’Institut a son si√®ge l√† o√Ļ r√©side son secr√©taire g√©n√©ral. Apr√®s Gand, ce fut Bruxelles en 1879, puis Lausanne, Louvain, La Haye, Paris, etc. Depuis 1981, il est √©ta¬≠bli √† Gen√®ve; Christian Dominice, le secr√©taire g√©n√©ral, est suisse, professeur √©m√©rite de l’universit√© de Gen√®ve.

La premi√®re session organis√©e en Belgique eut lieu √† Bruxelles en 1879, sous la pr√©sidence de Gustave Rolin-Jaeque¬≠myns. En 1923, pour le 50e anniversaire, la pr√©sidence √©tait assur√©e par √Čdouard Rolin- Jaequemyns. Juge √† la Cour perma¬≠nente internationale de Justice, le fils du fondateur avait √©gale¬≠ment, entre autres fonctions, √©t√© ministre de l’Int√©rieur, comme Gustave avant lui. Son cousin, Henri (1891-1973), fils d’Alb√©ric, futur d√©put√©, s√©nateur, ministre de la Justice, profes¬≠seur √† l’ULB, et lui aussi d√©fenseur ardent de la paix par le droit, compl√©tait la dynastie; il serait juge et pr√©sident de la Cour europ√©enne des Droits de l’Homme.

 

(p.39) Ses travaux, au fil du temps, ont fait √©merger des notions essentielles autrefois absentes dans les conflits. Un de leurs effets, pour ne citer que celui-l√†, est que l’on peut √† pr√©sent poursuivre devant des juridictions appropri√©es les auteurs de crimes de guerre. Le but toujours √† poursuivre est celui que d√©finissait Pasquale Mancini lors de la session fondatrice: ¬ę V√©rit√© et justice pour tous, ind√©pendance √† tous les peuples et surtout garantie des faibles contre les abus de la force. ¬Ľ L’Insti¬≠tut de Droit international, lui aussi, m√®ne un combat, mais c’est le seul qui vaille, la lutte pacifique pour le respect de la dignit√© humaine et la survie de l’esp√®ce. Enfin une guerre intelligente!

 

 

 

2 AUGUSTE BEERNAERT

 

Prix Nobel de la Paix 1909

 

(p.41) Entre 1890 et 1900, la Belgique partagea avec les √Čtats-Unis ‘ la deuxi√®me place dans la hi√©rarchie mondiale des puissances industrielles. Elle n’√©tait d√©pass√©e que par le Royaume-Uni. Elle venait avant la France et l’Allemagne.

 

(p.45) Les vertus de la modération

 

Le cabinet ne comptait alors que six ministres. Pendant cinq ans, responsable des travaux publics, des chemins de fer et de la marine, Beernaert se fit appr√©cier. Travailleur infatigable, il fut pour beaucoup dans les transformations – routes, rail, canaux, visage de la capitale, etc. – dont on attribua le m√©rite √† L√©opold II. En revanche, on l’entendait peu au Parlement. Le jeu politicien et les exploits de tribune ne l’int√©ressaient gu√®re. S’il se laissa √©lire d√©put√© de Tielt, circonscription de tout repos dont il demeura jusqu’√† sa mort le mandataire, ce fut surtout pour rendre service.

 

 

(p.47) Le social et le démocrate

 

En 1885, dans un cabaret de la Grand-Place, Le Cygne, √©tait n√© le Parti socialiste – provisoirement encore appel√© Parti Ouvrier Belge, pour ne pas trop effrayer l’opinion, il n’affi¬≠chera l’√©tiquette socialiste qu’en 1945. √Ä la gauche du Parti catholique, dans le m√™me temps, la naissante d√©mocratie¬≠ chr√©tienne commen√ßait √† perturber les prudences conserva¬≠trices, sinon √† troubler les consciences.

(p.54) Il fut de 1903 √† 1905 pr√©sident de l‚ÄôAssociation internationale de droit. (p.55) Il allait surtout jouer un r√īle consid√©rable au sein de l’Union interparlementaire de Cremer et Passy.

 

Les horreurs de la guerre

Les deux causes que Beernaert s’appliquait √† d√©fendre √©taient la limitation conventionnelle des armements et l’insti¬≠tution l√©gale de l’arbitrage obligatoire. L’arbitrage, et non le jugement: il √©tait oppos√© √† la cr√©ation d’une cour internatio¬≠nale, dans laquelle il voyait, compte tenu de l’autorit√© souve¬≠raine dont elle serait investie, un danger pour les √Čtats moyens et petits.

La premi√®re commission permanente d’arbitrage, dont le but √©tait de r√©gler pacifiquement les conflits internationaux, fut cr√©√©e √† La Haye en 1899. Beernaert y repr√©senta la Belgique. Elle intervint, au fil des ann√©es, dans des diff√©rends (entre le Venezuela et les √Čtats-Unis, entre la France et la Grande- Bre¬≠tagne, etc.) dont les noms, aujourd’hui, ne diraient plus rien √†personne mais qui alors pr√©occupaient les chancelleries. La deuxi√®me Conf√©rence de La Haye se tint en 1907. Cette fois, le point de vue du gouvernement belge avait chang√©. L√©opold II √©tait, moins que son ancien collaborateur, f√©ru des bienfaits de l’arbitrage obligatoire; le Roi lui opposait la n√©cessit√© de la d√©fense. Ce furent Jules Vandenheuvel (il devait √™tre en 1914 un des r√©dacteurs de la r√©ponse belge √† l’ultimatum alle¬≠mande¬†!) et (p.56) le baron Guillaume qui repr√©sent√®rent √† La Haye un gouvernement belge rien moins que convaincu. N√©anmoins, l‚Äôifluence d‚ÄôAuguste Beernaert au sein des instances travaillant √† la d√©fense de la paix ne cessait de grandir. C‚Äôest ce que vint, en 1909, concr√©tiser le Prix Nobel.

 

(p.58)¬† Alors que tous les chefs r√©actionnaires du vieux Parti catho¬≠lique ont un peu partout leur rue ou leur avenue, rien de pareil n’existe pour Beernaert – sauf un bout de chemin, √† la p√©riph√©¬≠rie de Watermael-Boitsfort. Le tranquille cimeti√®re, sur la pente qui domine la localit√©, est √† deux pas. Le tombeau d’Auguste

Beernaert, au coin d’une all√©e, n’a rien d’ostentatoire. Il y repose aux c√īt√©s de ses parents, de sa sŇďur, qui s’√©tait √©teinte en 1901, et de sa femme, disparue en 1922. Les noms grav√©s sur¬† (p.59) la pierre grise s’effacent peu √† peu. Aucun des titres que porta Auguste Beernaert n’y figure.

 

√Ä Ostende, en revanche, le m√©morial en impose. On le trou¬≠ve non loin du Casino, place Marie-Jos√©, dans le haut de l’ave¬≠nue L√©opold II, qui croise un peu plus t√īt la rue Euphrosine Beernaert. Sur un vaste espace, avec pelouses, parterres de fleurs, colonnes, vasques, lanternes, il ne passe pas inaper√ßu. Une inscription, ¬ę Nationaale hulde – Hommage national ¬Ľ, court au pied d’une grille. Un avis unilingue indique aux pas¬≠sants – peu d’entre eux sont curieux -l’objet et les raisons de cet honneur. Au centre, le buste du grand homme contemple gravement la circulation, qui a tellement chang√© √† Ostende depuis qu’il en partit, au temps des diligences. Parfois, un oiseau se pose sur sa t√™te. C’est peut-√™tre une colombe.

 

 

 

4 MAURICE MAETERLINCK

 

Prix Nobel de Littérature 1911

 

 

(p.61) En 1987, enfin, un homme d’affaires suisse transforma en palace l’immense villa en la rebaptisant Palais Maurice Mae¬≠terlinck. C’est son luxe, aujourd’hui, qui √©tonne les usagers de la route du bord de mer. Le boulevard qui la borde porte, lui aussi, le nom de l’auteur entr√© dans l’histoire.

 

(p.67) Quant √† la religion, la m√®re √©tait tr√®s pieuse, le p√®re n’allait √† la messe que le dimanche et les j√©suites s’appliquaient √† r√©pandre chez leurs jeunes disciples une crainte jug√©e alors n√©cessaire pour cr√©er le souci de la perfection morale condui¬≠sant √† la vie √©ternelle; l’id√©e de la mort p√©n√©tra l√†, pour tou¬≠jours, l’√Ęme du coll√©gien.

 

 

4 HENRI LA FONTAINE

 

Prix Nobel de la Paix 1913

(p.85) Créateur du Mundaneum, il reçut ce prix en sa qualité de secrétaire général de la Société belge pour l’Arbitrage et la Paix et président du Bureau international de la aix.

 

 

5 JULES BORDET

 

Prix Nobel de médecine 1919

(p.116) La d√©couverte de Jules Bordet, qui conna√ģt un grand retentissement m√©dical, le conduit √† une observation d‚Äôun haut int√©r√™t biologique¬†: elle donne le premier exemple de variabilit√© de la constitution antig√©nique au sein d‚Äôune m√™me esp√®ce microbienne. (‚Ķ)

Un phénomène: la bactériophagie

(p.118) Un héritage fabuleux

 

L’h√©ritage scientifique que Jules Bordet a laiss√© √† ses succes¬≠seurs est impressionnant: r√©v√©lation du r√īle et du m√©canisme d’action des facteurs humoraux dans l’immunit√© acquise contre les agents infectieux; enrichissement des m√©thodes de diagnostic par la r√©alisation du s√©rodiagnostic in vitro; obten¬≠tion des s√©rums h√©molytiques (ceux-ci, faisant d√©border l’im¬≠munologie du domaine des maladies infectieuses, procurent un premier exemple de la vive r√©action x√©nophobe que suscite, dans l’organisme animal, la p√©n√©tration de cellules qui lui sont √©trang√®res, en m√™me temps qu’elle √©tablit la notion fonda¬≠mentale selon laquelle la diversit√© des esp√®ces se refl√®te dans la diversit√© chimique de leurs constituants) ; r√©alisation de la r√©action de fixation de l’alexine; d√©finition des lois qui r√©gis¬≠sent l’union de l’anticorps √† l’antig√®ne; d√©couverte et culture de l’agent de la coqueluche.

 

 

 

6 CORNEILLE HYMANS

 

Prix Nobel de Physiologie et de Médecine 1938

 

(p.125) √Ä son retour de la guerre, il avait obtenu un mandat d’assistant au d√©partement de th√©rapeutique de l’universit√© de Gand et, ses d√©buts le signalant d√©j√† √† l’attention, il est suc¬≠cessivement laur√©at des concours universitaires et des concours des bourses du Gouvernement. Il re√ßoit diff√©rents prix des Acad√©mies belges (Alvarenga, Gluge) et parisiennes (Bourceret, Montyon) et le prix des Alumni de la Fondation universitaire.

(…)

Les débuts

 

Plus de cinquante notes et travaux sur des sujets physiolo¬≠giques et pharmacologiques extr√™mement vari√©s jalonneront les cinq ann√©es suivant son mariage. C’est alors qu’appara√ģt de plus en plus clairement son int√©r√™t pour la technique d√©licate de perfusion d’organes isol√©s et rattach√©s seulement au reste du corps par quelques nerfs, entre autres, celle dite de la ¬ę t√™te isol√©e ¬Ľ, mise au point avec son p√®re. Il s’agit de la c√©l√®bre d√©monstration des activit√©s cardiaques et respiratoires des centres enc√©phalo-bulbaires du chien qui est √† la base du m√©moire couronn√© par le prix Alvarenga.

 

(p.127) La régulation sanguine

 

C’est Corneille Heymans lui-m√™me qui le constatera: ¬ę Ce furent les importantes recherches et les exp√©riences de H. E. Hering et de son principal collaborateur, E. Koch, qui mirent en √©vidence, depuis 1923, la sensibilit√© r√©flexog√®ne de la bifurcation carotidienne, du sinus carotidien, et qui ouvri¬≠rent ainsi un nouveau et tr√®s int√©ressant chapitre de la physio¬≠logie contemporaine. Ces √©minents physiologistes d√©montr√®¬≠rent que l’excitation du sinus carotidien ou du bout central du nerf intercarotidien provoque de la brachycardie r√©flexe avec hypotension art√©rielle; ces modifications circulatoires font (p.128)¬† d√©faut lorsqu‚Äôon excite le sinus ou orsqu‚Äôon comprime la r√©gin carotidienne, apr√®s section du nerf intercarotidien ou apr√®s coca√Įnisatin du sinus carotidien. Ces faits exp√©rimentaux d√©montr√®rent donc d‚Äôune mani√®re p√©remptoire la sensibilit√© r√©flexog√®ne du sinus et du nerf intercarotidien. Ces premi√®res observations exp√©rimentales furent le point de d√©part d‚Äôune longue s√©rie de travaux et de recherches.¬†¬Ľ

 

(p.129) Une technique précise

 

Pour atteindre ses objectifs, Heymans utilise largement la technique dite de la ¬ę circulation crois√©e ¬Ľ, appliqu√©e depuis cinquante ans dans divers domaines de la physiologie.

Cette technique consiste √† alimenter, au moyen du sang d’un animal ¬ę donneur ¬Ľ, une r√©gion tr√®s limit√©e de l’arbre cir¬≠culatoire d’un autre animal ¬ę r√©cepteur ¬Ľ, dont l’innervation de l’aire vasculaire concern√©e est respect√©e.

Les proc√©d√©s op√©ratoires, tr√®s stricts, appliqu√©s par Hey¬≠mans, qui permettent de s√©parer de la circulation g√©n√©rale, chez l’animal r√©cepteur, l’irrigation d’une portion limit√©e de l’aire vasculaire, il les a utilis√©s avec succ√®s √† l’√©tude des terri¬≠toires les plus vari√©s. Entre ses mains, les techniques appli¬≠qu√©es √† ces exp√©rimentations atteignaient un rare degr√© de pr√©cision et de perfection.

 

Avec son p√®re, il avait proc√©d√© √† la perfusion de la t√™te isol√©e du chien, uniquement reli√©e au tronc par les nerfs vagues et aortiques, et √† la perfusion, chez le chien r√©cepteur, soit du cŇďur isol√© avec les poumons, soit du cŇďur isol√©, soit des pou¬≠mons isol√©s, l’innervation de ces organes restant intacte.

Quant √† la r√©gion du sinus carotidien, il a recours √† deux proc√©d√©s originaux de perfusion: celui du sinus circulatoire¬≠ment isol√© mais nerveusement intact, et celui de la perfusion, chez un m√™me chien, de la t√™te isol√©e d’une part, et des sinus carotidiens isol√©s d’autre part.

 

Il parviendra encore √† r√©aliser les m√™mes performances dans d’autres domaines vasculaires, celui de la rate, de certains cir¬≠cuits veineux ou du rein, variant ainsi √† l’infini, suivant les besoins du moment, les modalit√©s particuli√®res des ing√©nieux proc√©d√©s op√©ratoires auxquels il recourt.

Corneille Heymans d√©montre, en premier lieu, que, √† l’√©tat physiologique, la r√©gulation de la fr√©quence du cŇďur par la pression art√©rielle se fait par l’interm√©diaire de r√©flexes d’ori¬≠gine cardio-aortique et sino-carotidienne dont les nerfs de Cyon-Ludwig et les nerfs de Hering constituent les voies cen¬≠trip√®tes.

 

(p.130) ¬†Une hausse, m√™me l√©g√®re, de la pression art√©rielle, strictement localis√©e dans ces territoires vasosensibles, pro¬≠duit de la brachycardie, de la vasodilatation art√©rielle et vei¬≠neuse, et une inhibition de l’adr√©nalinos√©cr√©tion. Inverse¬≠ment, toute baisse locale de la pression entra√ģne de l’acc√©l√©ration cardiaque et de la vasoconstriction et stimule la s√©cr√©tion de l’adr√©naline des capsules surr√©nales.

 

La régulation de la circulation cérébrale

 

Il d√©montrera encore, et de fa√ßon p√©remptoire, que les centres bulbaires du pneumogastrique, r√©gulateurs de la fr√©¬≠quence cardiaque, ne sont pas directement sensibles aux variations de la pression art√©rielle, mais que le tonus des nerfs cardio-inhibiteurs est essentiellement entretenu et r√©gl√© d’une mani√®re r√©flexe, le r√©flexe ayant son point de d√©part au niveau des zones vasosensibles. Le r√īle de celles-ci dans la r√©gulation de la circulation c√©r√©brale est d’un grand int√©r√™t.

Bayliss avait accr√©dit√© l’id√©e que le cerveau est d√©pourvu de nerfs vasomoteurs. Les exp√©riences de Heymans et Bouckaert d√©bouchent sur la conclusion que cette prise de position est sans doute trop absolue. En effet, l’existence ind√©niable de r√©flexes presso- r√©gulateurs, qui ont leur origine dans les r√©gions cardio-aortique et sino-carotidienne, et qui aboutis¬≠sent aux vaisseaux intracr√Ęniens, prouve que la circulation

c√©r√©brale est, comme celle des autres organes, contr√īl√©e par des nerfs vasomoteurs centrifuges.

 

Le sinus carotidien appara√ģt donc comme une sorte de sen¬≠tinelle plac√©e √† l’entr√©e des territoires vasculaires de l’enc√©¬≠phale, charg√©e de veiller sur l’irrigation des centres nerveux, o√Ļun d√©ficit de circulation pourrait entra√ģner des cons√©quences d√©sastreuses pour l’√©conomie tout enti√®re. C’est en somme l’√©quivalent d’un organe des sens, mais d’un organe de la sen¬≠sibilit√© inconsciente.

Heymans poursuit ses exp√©riences en collaboration avec Bacq, Bremer et L. Brouha et tente avec eux d’approcher, autant que faire se peut, cette probl√©matique.

 

(p.131)¬† En 1931, au cours d’une r√©union pl√©ni√®re de la Soci√©t√© de Biologie de Paris, il pr√©sentera un lumineux rapport sur Les fonctions r√©flexog√®nes de l’aorte et du sinus carotidien.

En 1934, il est charg√© des ¬ę Herter Lectures¬Ľ √† la New York University. En 1937, sous les auspices de diverses fondations, il donne une s√©rie de cours √† la Harvard University, √† la Harvard Medical School et √† la Western Reserve University de Cleve¬≠land.

Devenu laur√©at du prix Pie XI de l’Acad√©mie pontificale des Sciences, il pr√©sentera alors, le 29 janvier 1938, un court travail dans lequel, avec J.-J. Brouckaert, il discute des conditions de survie et de reviviscence des centres nerveux apr√®s suspension de la circulation.

 

Prix Nobel…

 

C’est le 28 octobre 1939 qu’est annonc√©e la grande nouvelle: le prix Nobel 1938 de Physiologie et de M√©decine est attribu√© √† Corneille Heymans! Les membres de l’Acad√©mie de M√©decine de Belgique accueillent chaleureusement le nouveau laur√©at et son a√ģn√©, Jules Bordet, alors seul titulaire belge de ce titre glorieux, le f√©licite √† son tour, dans une improvisation √©mou¬≠vante, √† laquelle le professeur Heymans allait r√©pondre avec sa modestie habituelle.

D√®s le mois suivant, celui-ci s’adresse de nouveau aux acad√©miciens pour leur faire part de la conclusion √† laquelle il a abouti, avec J.-J. Bouckaert, en analysant le m√©canisme de l’hypertension art√©rielle exp√©rimentale. Il expose qu’ ¬ę une hypertension art√©rielle importante et durable peut √™tre d√©ter¬≠min√©e par un m√©canisme exclusivement neurog√®ne r√©nal, en l’occurrence, par une suractivit√© d’origine extrins√®que de l’in¬≠nervation sympathique des reins ¬Ľ.

 

(p.132) Avec le retour de la paix, la renaissance des sciences

D√®s 1946, ce qui prouve la constance de ses recherches mal¬≠gr√© les circonstances peu favorables, Corneille Heymans entre¬≠tient ses coll√®gues des effets de la tubocurarine sur la circula¬≠tion sanguine, √©tude pharmaceutique qui met en √©vidence l’effet antagoniste de la prostigmine sur l’action paralysante neuromusculaire du principe actif du curare. L’ann√©e suivante, il projette √† ce sujet un film tr√®s int√©ressant. C’est une forme de communication qu’il appr√©ciait et qu’il utilisera volontiers par la suite pour ses d√©monstrations.

 

(p.134) Cependant, 1960 devait marquer, pour le professeur Hey¬≠mans, l’accession √† l’√©m√©ritat, qu’il atteint d’ailleurs en excel¬≠lente forme.

C’√©tait l’√©poque o√Ļ l’on allait c√©l√©brer le quatri√®me cente¬≠naire de la mort d’Andr√© V√©sale, ce qui impliquait la pr√©para¬≠tion de diff√©rentes manifestations. Heymans accepte la pr√©si¬≠dence de la Commission charg√©e de les organiser et y joue un r√īle tr√®s efficient. Il s’int√©resse particuli√®rement √† l’exposition iconographique et met √† la disposition de la commission une s√©rie d’ouvrages de sa collection personnelle, en particulier son exemplaire des TabulŇď anatomicŇď, et toute une s√©rie d’ouvrages modernes, tels ceux de Harvey Cushing, consacr√©s √† notre c√©l√®bre anatomiste.

 

 

7 DOMINIQUE PIRE

 

Prix Nobel de la Paix 1958

 

(p.137) √Ä la sortie de Huy quand on va vers Andenne, un pont ultra¬≠moderne franchissant la Meuse constitue une indiscutable performance technique sans am√©liorer un paysage d√©sertique et fonctionnel. Cet ouvrage porte le nom du P√®re Pire. On retrouve mieux, pr√®s du centre de la ville, en montant la rue du March√©, au pied du Mur de Huy c√©l√®bre dans l’histoire du sport cycliste, le souvenir vrai du grand disparu. Le fondateur des √ģles de Paix, de l’Aide aux Personnes d√©plac√©es, de l’Europe du CŇďur, de l’Universit√© de la Paix, des Amiti√©s mondiales, ¬≠l’homme qui se voulait ¬ę la voix des hommes sans voix¬Ľ et dont l’Ňďuvre reste, plus d’un demi-si√®cle apr√®s sa cr√©ation, un d√©fi √† la mis√®re et √† l’indiff√©rence.

 

(p.144) Le lasso de Dieu

Il entra √† douze ans au coll√®ge Bellevue, √©tablissement dioc√©sain dont l’imposant b√Ętiment, sur la colline en face de Dinant, a l’air de dominer la ville. On y apprenait le grec et le latin. On n’y plaisantait pas avec la bonne tenue. Le p√®re prin¬≠cipal voulait que les petits gar√ßons des ann√©es vingt portas¬≠sent, comme ceux de sa jeunesse, des culottes de serge noire, boutonn√©es sur le c√īt√©, descendant sous les genoux, avec des bas rentrant dans la culotte. Il mit du temps avant de capituler, la mort dans l’√Ęme, devant les culottes courtes et les chaus¬≠settes anglaises.

 

 

(p.148) L’apprentissage continuait. Pendant la guerre, tout en ensei¬≠gnant, tout en remplissant √† La Sarte les fonctions d’√©conome, tout en disant la messe dans un secteur de l’Arm√©e secr√®te en Hesbaye, il √©tait l’aum√īnier des Stations de plein air de Huy, mission qui, dans ces ann√©es de la peur et de la faim, compor¬≠tait notamment l’obligation de trouver, pour les gosses, du pain, du lard et des patates.

Le p√®re avait une moto. Il s’en servait en outre pour un ser¬≠vice qui fournissait √† la R√©sistance et √† l’Angleterre des rensei¬≠gnements sur les mouvements de troupes et les trains de munitions en pays occup√©. Apr√®s la guerre, c’est seulement sous le revers de son costume de clergyman qu’il porta, quand il voyageait, les rubans des diverses m√©dailles r√©sultant de son r√īle dans la clandestinit√©.

 

(p.150)  Une chandelle dans la nuit

 

Son pass√© pr√©disposait Dominique Pire √† ce qui allait adve¬≠nir, sa volont√© fit le reste. Il voulut aller voir les camps de per¬≠sonnes d√©plac√©es. Il obtint la permission de son sup√©rieur pro¬≠vincial (p.151) et celle de l’√©v√™que de Li√®ge. La demi-douzaine de visas n√©cessaires, dans l’Europe d√©vast√©e et divis√©e des lende¬≠mains de la guerre, prit pIns de temps. On devait en outre demander √† Gen√®ve, pour la visite des camps, un papier sp√©¬≠cial. Le p√®re partit sans attendre. Il √©tait habit√© d’une h√Ęte telle qu’il oublia m√™me de se munir d’un chapeau et d’un manteau d’hiver; quand l’autorisation arriva, il √©tait rentr√© depuis un mois. Il avait, grelottant dans sa cape blanche, vu 24 camps, des sanatoriums, des asiles pour vieillards, des homes pour enfants, et d√©couvert des gens qui vivaient dans des baraques rafistol√©es avec du papier bitum√©, dans des tubes en t√īle et dans des abris o√Ļ les Allemands descendaient lors des bom¬≠bardements.

 

Sa premi√®re id√©e fut celle du parrainage. Une famille de per¬≠sonnes d√©plac√©es est prise en charge par un parrain qui lui envoie, une fois par mois, une lettre et un colis. Trouvaille simple et en m√™me temps g√©niale dans sa g√©n√©rosit√©, car le parrain, pour des √™tres oubli√©s, c’√©tait la pr√©sence morale autant que l’assistance physique. Quelqu’un, dans le monde, s’est remis √† penser √† moi…

√Ä la fin de l’ann√©e, Dominique Pire et les siens avaient d√©j√† rassembl√© mille parrains. Ils seraient 15 000 en 1959. Bricolage de l’aide fraternelle. On √©crivait au D. P. en fran√ßais, en anglais, en allemand, selon ce qu’on pouvait; il r√©pondait dans sa langue maternelle; aux deux bouts de la ligne, on se d√©brouillait avec des traducteurs b√©n√©voles. On s’appliquait √† r√©soudre des difficult√©s individuelles tr√®s pratiques: offrir un v√©lo √† quelqu’un qui vivait loin de son usine, assumer les frais d’√©tudes d’une fille ou d’un gar√ßon, procurer une machine √† √©crire √† une femme qui pourrait ainsi prendre des travaux √† domicile.

 

Tout cela √©tait dramatiquement insuffisant mais, plut√īt que de maudire l’obscurit√©, il vaut mieux allumer une chandelle dans la nuit. C’est le mot d’un po√®te indien, Rabindranath Tagore-encore un Prix Nobel, mais de litt√©rature, celui-ci, en 1913. Une sorte de ¬ę m√©canique c√©leste ¬Ľ, disait Dominique (p.152) Pire, avan√ßant, un centim√®tre apr√®s l’autre, sur le chemin d’un monde meilleur.

On atteignait tout de suite, naturellement, les limites de la formule. Il aurait fallu sortir les D. P. des camps. Cela voulait dire les nourrir, les loger, les soigner, car l’√Čtat ne pr√©voyait rien pour eux; on devait m√™me s’engager √† payer, √©ventuellement, leurs cercueils! Le p√®re s’engagea, ses amis avec lui. Il loua, √† c√īt√© de son bureau, une maison vide qui avait √©t√© une p√Ętisse¬≠rie. Ce fut le premier home, ouvert le 2 septembre 1950. Les arrivants √©taient vingt. Les plus √Ęg√©s avaient quatre-vingt-cinq ans. Un vieux m√©nage, depuis des mois, partageait une chambre avec six autres personnes. √Ä Huy, chaque couple aurait sa chambre. Relever de l’Aide aux Personnes d√©plac√©es, c’√©tait redevenir des √™tres humains. Trois nouveaux homes s’ouvrirent √† Esneux, √† Artselaer et √† Braine-le-Comte entre 1951 et 1954.

 

Et l’argent? Le p√®re faisait des conf√©rences, parlait √† la radio, dans les journaux. On recevait des batteries de cuisine, des meubles. Les membres d’un Rotary Club de province donn√®¬≠rent 25 matelas, une troupe scoute s’arrangeait pour financer chaque mois l’achat de 25 pains. Les gens les plus divers apportaient leur contribution, de l’industriel qui cotisait men¬≠suellement pour 20 000 francs au retrait√© qui, sur sa maigre pension, en pr√©levait vingt.

Un jour, √† Bruxelles, un g√©rant de banque vit arriver dans son bureau une dame √©trang√®re d√©clarant qu’elle avait d√©cid√© de faire le bien et qu’elle disposait de douze millions √† offrir, mais elle ne savait √† qui. Par hasard, le g√©rant avait entendu parler de l’Aide aux Personnes d√©plac√©es… C’est le propre des entre¬≠prises extraordinaires de susciter parfois un miracle.

 

Un petit pommier

 

Dans la lutte du p√®re contre l’√©go√Įsme et la bureaucratie, l’√©tape suivante fut celle des Villages europ√©ens. Les rescap√©s de l’enfer, il aurait fallu pouvoir leur rendre une place dans la vie normale. De l√† naquit cette id√©e de ¬ę villages¬Ľ neufs o√Ļ l’on

(p.153) regrouperait un certain nombre de familles – une vingtaine, au maximum, environ 150 personnes – aussi proches que possible de l’endroit o√Ļ leurs habitants auraient leur emploi, non loin d’une ville importante et d’une fronti√®re. √Čchappant au ghetto, les gens y referaient l’apprentissage de la communaut√©, du voi¬≠sinage, du contact authentique dans un milieu naturel.

Le p√®re avait auparavant imagin√© d’autres initiatives plus ou moins r√©alistes: revaloriser un camp, acheter en Autriche une maison pour d’anciens malades tuberculeux qui auraient √©t√© employ√©s, dans des serres proches, √† la culture des primeurs, r√©cup√©rer et repeupler un village abandonn√© dans le Midi de la France. Les Villages europ√©ens se r√©v√©l√®rent le moyen le meilleur pour atteindre le but recherch√©: la r√©insertion sociale et √©conomique de ceux √† qui on veut permettre de redevenir des hommes, des femmes et des enfants comme les autres.

Tout ceci au milieu de difficult√©s sans nombre, de la m√©fiance, des obstacles administratifs ou des erreurs que l’on peut soi¬≠-m√™me commettre dans une entreprise o√Ļ tout est √† inventer. ¬ę Rien n’est plus difficile que de replanter des hommes parmi les hommes.¬Ľ Mais Dominique Pire voulait ¬ę planter un petit pommier, non un verger de r√™ve¬Ľ.

 

Le premier de ces villages naquit en 1956 √† Aix-la-Chapelle. Six autres apparurent, entre 1956 et 1962, en Autriche, en Allemagne – et en Belgique, √† Berchem-Sainte-Agathe, o√Ļ on lui donna le nom de Nansen, l’explorateur norv√©gien de l’Arc¬≠tique qui plus tard joua un grand r√īle dans l’action humanitai¬≠re de la Soci√©t√© des Nations au profit des r√©fugi√©s et re√ßut pour cela le prix Nobel en 1922. D’autres s’appel√®rent Albert Schweitzer, Saint-Exup√©ry, Anne Frank.

L’Ňďuvre s’√©tendait. Le p√®re publiait Le Hard Core, bulletin bimestriel √©dit√© en cinq langues et envoy√© √† 50000 bienfai¬≠teurs, dont les lyc√©ens de deux pensionnats √©crivaient les adresses. Son nom, dans les milieux attach√©s √† l’aide interna¬≠tionale, n’√©tait plus celui d’un inconnu.

Mais le travail l’accablait, le courrier s’amoncelait, les r√©u¬≠nions et les dossiers se multipliaient. Au journaliste Hugues (p.154) V√©henne, qui l’interrogeait en 1958, le p√®re r√©pondait: ¬ę Je n’√©tais plus cur√© de La Sarte et je n’avais, par cons√©quent, plus grand-chose √† faire: trouver de l’argent pour mes quatre mai¬≠sons de vieillards, diriger les 15000 parrainages, publier Le Hard Core, visiter les camps de D. P. trois fois par an, r√©pondre √† des milliers de lettres, continuer √† tenir mes r√©unions men¬≠suelles de jeunesse, entendre les confessions, essayer de rendre service √† beaucoup de gens, donner des conf√©rences dans la moiti√© de l’Europe… ¬Ľ Il disait cela en riant, mais on peut com¬≠prendre qu’il e√Ľt des moments de mauvaise humeur. Il √©tait inquiet, dormait mal, sans cesse refaisait ses comptes. ~√©ner¬≠vement le gagnait. Il pouvait devenir cassant avec les personnes qui travaillaient aupr√®s de lui – puis il se repentait aussit√īt. ¬ę Ce fut une de ses grandes souffrances ¬Ľ, rel√®ve Roger Ernotte.

Une autre source de chagrin lui venait des r√©actions m√©diocres qu’il rencontrait parfois dans certains milieux catho¬≠liques. Il r√©coltait et distribuait des fonds en dehors des institu¬≠tions habituelles; on le lui reprocha. D√®s ses premiers contacts avec les camps, il avait observ√© combien la charit√©, m√™me bien intentionn√©e, pouvait √† son tour cr√©er des ghettos: des Ňďuvres de bienfaisance catholiques soulageaient des d√©tresses catho¬≠liques, des Ňďuvres protestantes r√©servaient leurs soins aux pro¬≠testants, des Ňďuvres juives ne s’occupaient que des Juifs. √Čtran¬≠ge conception de l’amour du prochain r√©parti en cat√©gories, absence choquante de ¬ę bont√© sans limite ¬Ľ, comme si la pau¬≠vret√© et l’amiti√© pouvaient avoir des fronti√®res.

 

Son refus des diff√©rences attira au p√®re Pire des incompr√©¬≠hensions. Des pr√™tres, des pr√©lats l’avaient encourag√© d√®s le premier jour; d’autres s’√©tonnaient – se scandalisaient. ~ esprit Ňďcum√©nique n’√©tait pas encore pass√© par l√†. Il n’allait pas de soi qu’un moine catholique cr√©√Ęt une communaut√© sans y pr√©¬≠

voir une chapelle; ou bien, puisque beaucoup des prot√©g√©s du p√®re Pire venaient des pays de l’Est, ils pratiquaient le culte

orthodoxe, et jamais le père ne fit quoi que ce soir pour rame­ner vers Rome des gens que les milieux traditionalistes tenaient pour des brebis égarées.

¬†(p.156) La remise officielle de la m√©daille et du dipl√īme, sur lequel Dominique √©tait redevenu Georges, eut lieu le 10 d√©cembre dans la grande salle de l’universit√© d’Oslo, marbre blanc et tapis rouge, en pr√©sence de la famille royale et de mille per¬≠sonnalit√©s. Au moment des discours, on vit, rapporta Hugues V√©henne, l’ambassadrice de Belgique tirer son mouchoir et la princesse Astrid essuyer ses beaux yeux.

Le prix – et les 215 559 couronnes et 40 ores qui le concr√©ti¬≠saient – √©tait surtout, pour le p√®re Pire, la joie de voir recon¬≠nues son action et celle de ses collaborateurs. Sa notori√©t√© √©tait d’abord l’occasion de donner √† son apostolat une envergure mondiale. √Ä quarante-neuf ans, il repartait vers de nouvelles croisades.

 

En 1959 naquit l’association Le CŇďur ouvert sur le Monde, qui devait se d√©velopper sous deux aspects diff√©rents et com¬≠pl√©mentaires : la multiplication des initiatives ponctuelles et la contribution de celles-ci √† un esprit fraternel, seule source possible du vrai dialogue entre les hommes. En 1960, l’Univer¬≠sit√© de la Paix entreprit de dispenser une formation de base aux futurs ouvriers de la paix, jeunes ou adultes, venus de tous les horizons politiques ou philosophiques. Les Parrainages mon¬≠diaux, fruit d’une rencontre entre le p√®re et le Dala√Į-Lama, per¬≠mirent de financer la scolarisation de jeunes Tib√©tains, puis d’autres jeunes, tout en les aidant, leurs √©tudes termin√©es, √† rester dans leur pays et √† s’y rendre utiles.

En 1962, une mission au Pakistan, destin√©e √† √©tudier le pro¬≠bl√®me des r√©fugi√©s victimes du conflit indo-pakistanais, fut une autre exp√©rience du sous-d√©veloppement. D’o√Ļ la cr√©ation, ¬≠(p.157) √† Gohira, de la premi√®re √ģle de Paix. Un projet qui, √† l’in¬≠verse de l’aide caritative n√©cessaire pour r√©pondre √† l’urgence d’un moment, repose sur la collaboration √† long terme avec la population tirant elle-m√™me parti de ses propres ressources, si maigres soient-elles; 5500 familles de cultivateurs b√©n√©fici√®¬≠rent ainsi de progr√®s r√©sultant de la cr√©ation de coop√©ratives, de l’initiation aux techniques d’irrigation et d’enrichissement des sols, avec organisation de contr√īles m√©dicaux, construc¬≠tion d’√©coles. Le Ciel aide ceux qui s’aident, Dominique Pire servait d’interm√©diaire.

 

(p.159) ¬ę¬†Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts¬†¬Ľ, disait le p√®re Pire √† Oslo, en 1958.

 

Il existe un Pont (Père ?) (Dominique ?) Pire à Huy.

 

 

 

8 CHRISTIAN DE DUVE  

 

Prix Nobel de Médecine 1974

 

(p.161) Ses parents, qui se r√©fugient en Angleterre durant la guerre 14-18, sont belges, mais son grand-p√®re maternel est allemand et a √©pous√© une Belge. Comme nombre de ses compatriotes, avant la Premi√®re Guerre mondiale, il s’√©tait install√© en Bel¬≠gique, √† Anvers plus pr√©cis√©ment. Les de Duve y reviennent en 1920 et Christian grandira dans la m√©tropole anversoise o√Ļ, √† l’√©poque, l’enseignement se pratiquait aussi bien en fran√ßais qu’en n√©erlandais. Il acquiert ainsi, gr√Ęce √©galement √† son ascendance germanique et √† diff√©rents voyages √† l’√©tranger, la ma√ģtrise de quatre langues qu’il pratiquera toujours avec une grande aisance. Ce qui lui sera tr√®s pr√©cieux au cours de sa car¬≠ri√®re scientifique.

 

(p.164) √Člev√© dans un esprit d’id√©alisme et d’altruisme, il se tourne alors vers les √©tudes de m√©decine, pour se rendre utile √† ses fr√®res humains, bien que la chimie, la physique et la biologie ne lui semblent pas fort attrayantes. (‚Ķ)

Quand la guerre de 1940 √©clate, Christian de Duve, qui arrive au terme de sa sixi√®me ann√©e de m√©decine, travaille au sein d’un groupe de chercheurs qui √©tudient les effets de l’insuline. Apr√®s une br√®ve ¬ę excursion¬Ľ au sein de l’arm√©e belge, qui le conduira jusqu’en Normandie, suivie d’une ¬ę prise en charge¬Ľ des troupes allemandes et une rocambolesque √©vasion, il retourne √† Louvain et y ach√®ve ses √©tudes. En 1941, il obtient son dipl√īme de docteur en m√©decine, chirurgie et accouche¬≠ments, avec grande distinction.

 

(p.165) Une vocation √©vidente D√®s lors, le jeune homme voit clairement le but qu’il veut atteindre: √©lucider le m√©canisme de l’action de l’insuline. Il devient alors indispensable √† ses yeux de b√©n√©ficier d’une for¬≠mation plus approfondie en biochimie. Il d√©cide donc de retourner √† l’universit√© et s’y inscrit pour un nouveau parcours de quatre ans, en vue d’obtenir le titre de licenci√© en sciences chimiques. Avec l’appui du professeur d’oncologie, le c√©l√®bre Joseph Maisin, il est engag√© comme interne √† l’Institut du Can¬≠cer o√Ļ il va acqu√©rir une grande exp√©rience sur le terrain. Il aura aussi l’opportunit√© de se plonger dans la litt√©rature exis¬≠tante au sujet de l’insuline.

Pour arriver √† concilier son travail en clinique et sa forma¬≠tion en chimie, et, en m√™me temps, poursuivre les recherches qui lui tiennent √† cŇďur, Christian de Duve, durant les trois ann√©es qui suivent, se l√®vera aux aurores.

Les possibilit√©s de travailler en laboratoire √©tant r√©duites en ces temps de guerre, il d√©cide de r√©unir toute l’information dont il dispose sur l’insuline, esp√©rant qu’une image coh√©ren¬≠te pourra se concr√©tiser gr√Ęce √† cette √©tude comparative. √Äcette √©poque, il avait √©rig√© en principe que tous les r√©sultats scientifiques ayant fait l’objet d’une publication √©taient fiables (cet avis devait √™tre nuanc√© par la suite…), mais pas n√©cessai¬≠rement, cependant, leurs interpr√©tations.

Durant ces ann√©es de travail intensif, de Duve sera soutenu et encourag√© par l’enthousiasme que le professeur Maisin manifeste √† l’√©gard de ses recherches, lui accordant assez de libert√© pour qu’il puisse s’y consacrer un maximum de temps.

La majorit√© des travaux qu’il avait men√©s pr√©c√©demment dans le laboratoire du professeur Bouckaert indiquaient que l’insuline exerce un effet puissant sur le foie et influence cet organe, tout comme elle le fait pour les muscles et d’autres tis¬≠sus, en stimulant l’utilisation m√©tabolique du glucose dans le sang et sa mise en r√©serve sous forme de glycog√®ne.

 

En 1945, Christian de Duve, apr√®s avoir pr√©sent√© une th√®se de quatre cents pages intitul√©e Glucose, insuline et diab√®te, (p.166) portant sur le m√©canisme d’action de l’insuline, devient agr√©g√© de l’enseignement sup√©rieur.

La guerre termin√©e, il saisit l’occasion qui lui est offerte, en 1946-1947, d’aller passer dix-huit mois au Medical Nobel Insti¬≠tute √† Stockholm, dans les laboratoires de Hugo Theorell, (futur Prix Nobel 1955 ) dont il devient l’√©l√®ve.

Il part ensuite, pour une p√©riode de six mois, comme Rocke¬≠feller Foundation Fellow √† la Washington University, aupr√®s de Carl et Gerty Cori, qui allaient recevoir conjointement le prix Nobel durant son s√©jour aupr√®s d’eux. √Ä Saint-Louis, il colla¬≠bore avec Earl Sutherland, qui, lui, sera laur√©at du Prix Nobel en 1971. Il se trouve donc, pendant ces ann√©es de recherches, en excellente compagnie. Ainsi qu’il le dit lui-m√™me, il a eu beaucoup de chance dans le choix de ses mentors, tous ayant atteint le plus haut degr√© de connaissance et de rigueur dans leur sp√©cialit√©.

 

Une nouvelle étape

 

Rentr√© √† Louvain en f√©vrier 1948, Christian de Duve inau¬≠gure ses le√ßons de chimie physiologique comme charg√© de cours √† la Facult√© de m√©decine, et sera nomm√© professeur ordinaire en 1951, enseignement qu’il assumera jusqu’en 1985.

Il cr√©e alors un petit laboratoire de recherche, rejoint bient√īt par un jeune m√©decin, G√©ry Hers, qui avait d√©j√† travaill√© avec lui durant la guerre, et y appelle √©galement plusieurs √©tudiants de valeur, tels que Jacques Berthet, Lucie Dupret (qui devien¬≠dra Mme Berthet), Henri Beaufay, Robert Wattiaux, Pierre Jacques et Pierre Baudhuin, qui, tous, feront une belle carri√®re par la suite.

Avec ce petit groupe, de Duve commence par focaliser ses efforts sur l’insuline, ainsi que sur le glucagon, une hormone antagoniste de la premi√®re, d√©couverte dans les ann√©es vingt et qu’il red√©couvre comme contaminant de certaines pr√©para¬≠tions commerciales d’insuline dont les effets paradoxaux sur le foie avaient retenu son attention. Premi√®re √©tape de la (p.167) recherche: caract√©riser une enzyme h√©patique -la glucose-6¬≠phosphatase – dont les propri√©t√©s pourraient √©clairer l’√©pineux probl√®me de l’action de l’insuline. Le comportement de cette enzyme, au cours des tentatives faites pour la purifier, indique qu’elle est li√©e √† une structure cellulaire. Et c’est ici que le hasard va jouer. Christian de Duve connaissait les travaux d’Al¬≠bert Claude, rencontr√© √† New York, sur le fractionnement cel¬≠lulaire et d√©cide d’utiliser les techniques de ce dernier pour identifier la structure en question. L’effort est r√©mun√©rateur: la glucose-6-phosphatase est li√©e √† de petites particules aux¬≠quelles Claude a donn√© le nom de microsomes. Mais ce n’est pas tout. Un √†-c√īt√© de la recherche r√©v√®le le ph√©nom√®ne inat¬≠tendu de la ¬ę latence¬Ľ de la phosphatase acide. Le ph√©nom√®ne est trop curieux pour rester sans explication. Ce sera le d√©but d’une longue aventure qui √©loignera de plus en plus les cher¬≠cheurs du probl√®me de l’insuline, auquel de Duve n’apportera jamais la solution dont il r√™vait, pour les conduire dans le domaine nouveau de la biochimie subcellulaire inaugur√© par Albert Claude.

Pour ce qu’ils pensaient, au d√©part, n’√™tre qu’une br√®ve incursion dans ce domaine, les chercheurs se contentent d’adopter les techniques de Claude. Puis, pouss√©s par leurs observations, ils perfectionneront progressivement ces tech¬≠niques et iront m√™me jusqu’√† mettre au point de nouveaux ins¬≠truments et de nouvelles approches exp√©rimentales. De cette d√©marche na√ģtront deux d√©couvertes importantes, d’abord celle des lysosomes, puis celle des peroxysomes, deux orga¬≠nites cellulaires qui s’av√©reront remplir de multiples fonctions physiologiques et dont les anomalies rendent compte de nom¬≠breux √©tats pathologiques.

C’est ainsi qu’√† partir de 1950, de Duve se consacrera totale¬≠ment √† la biochimie subcellulaire, ce domaine nouveau dont il est un des pionniers avec Albert Claude et Georges Palade.

Il poursuit un double objectif: approfondir les connais¬≠sances en biologie fondamentale et en exploiter les d√©couvertes les plus r√©centes pour am√©liorer la sant√© et le bien-√™tre de l’homme.

 

Une activité inlassable

 

Nommé professeur au Rockefeller Institute de New York, (devenu plus tard Rockefeller University) en 1962, Christian de Duve partagera désormais son temps et la transmission de son savoir, avec une égale passion, entre les deux universités.

Aux √Čtats-Unis, il d√©veloppe un autre centre de recherches, dans la m√™me perspective que celui de Louvain, et qui devien¬≠dra tout aussi florissant, mais avec un programme qui lui sera propre. Les deux laboratoires travaillent en plein accord et sont compl√©mentaires l’un de l’autre en de nombreux aspects.

Apr√®s avoir re√ßu en 1974, avec Albert Claude et Georges Palade, le Prix Nobel de M√©decine, de Duve cr√©era encore, sur le site de Bruxelles et avec l’appui de l’Universit√© catholique de Louvain et de sa Facu1t√© de m√©decine, l’International Institute of Cellular and Molecular Pathology (lCP), d√©volu √† la recherche en biologie m√©dicale et √† ses applications pratiques. Il dirigera jusqu’en 1991 cet institut, qui porte d√©sormais son nom.

Titu1aire de la chaire Franqui √† l’Universit√© de l’√Čtat √† Gand, √† l’Universit√© libre de Bruxelles, √† celle de Li√®ge et aux Facult√©s de Namur, de Duve fut √©galement professeur invit√© √† Brisbane, en Australie, et √† l’Albert Einstein College de New York. Il a publi√©, bien √©videmment, de nombreuses communications, pr√©sid√© des centres de recherche, particip√© aux comit√©s de r√©daction de diff√©rentes revues, √† de mu1tiples conseils et comit√©s scientifiques, il est membre d’√©minentes soci√©t√©s, tant en Belgique qu’√† l’√©tranger, et Docteur Honoris Causa aupr√®s de dix-sept universit√©s.

Outre le prestigieux prix Nobel de M√©decine, Christian de Duve recevra encore bien d’autres prix, dont le prix Franqui en 1960, ainsi que de nombreuses et √©minentes d√©corations et distinctions honorifiques.

En 1989, il est élevé au rang de vicomte par le Roi.

 

(p.169)¬† Dans Une visite guid√©e de la cellule vivante, il r√©sume brillamment sa vision de la cellule; dans Construire une cel¬≠lule, il propose une th√©orie novatrice des origines de la vie; dans Poussi√®re de Vie, il d√©veloppe son analyse de toute l’his¬≠toire du vivant, couvrant quatre milliards d’ann√©es, et pose un certain nombre de questions philosophiques sur la significa¬≠tion de la vie et celle de l’esp√®ce humaine dans l’Univers.

 

 

 

9 ALBERT CLAUDE 

 

Prix Nobel de Médecine 1974

 

(p.173)¬† Contrairement √† ce qu’indiquent certaines publications, Albert Claude n’est pas n√© en 1899, mais bien un an plus t√Ęt.

C’est lui-m√™me qui √©crit textuellement dans une autobiogra¬≠phie, parue √† Stockholm en 1975: ¬ę I was born in Belgium, in 1898. Longlier, my birthplace, is located in a high point of the Belgian Ardennes…¬Ľ La v√©rit√© historique est souvent fragile

mais ici elle est indiscutablement r√©tablie par l’int√©ress√© en personne. Il y a donc cent cinq ans que ce scientifique √©minent naissait dans nos Ardennes.

 

(‚Ķ) 1 La Libre Belgique, 23-8-99. On notera que l’Encyclop√©die des Sciences, parue dans la collection Pochoth√®que, commet la m√™me erreur en ce qui concerne la date de naissance d’Albert Claude. Et cet ouvrage de r√©f√©rence de pr√©ciser qu’il est cytologue am√©ricain d’origine luxembourgeoise… De m√™me l’Encyclopoedia Universalis, Le Dictionnaire des Belges, paru chez Legrain en 1981, ainsi que le Dictionnaire d’histoire de Belgique, paru chez Didier Hatier, sous la direction du professeur Herv√© Hasquin, indiquent tous 1898 comme ann√©e de naissance d’Albert Claude.

 

(p.176) Une enfance sous le signe de la souffrance

 

C’est au sein d’une humble famille ardennaise que na√ģt Albert Claude, dans un village de quelques centaines d’habi¬≠tants, ce Longlier dont il parle d’ailleurs avec une certaine fiert√©. Au Moyen √āge, c’√©tait une place fortifi√©e et P√©pin le Bref ya s√©journ√© deux hivers, en 750 et en 763. C’est encore √† Long¬≠lier que Charlemagne r√©unit une Haute Cour de Justice et signe le d√©cret de son installation en 771. En 1050, la villa de Charlemagne devient un monast√®re. Plus tard, elle sera bap¬≠tis√©e: ¬ę Ferme Charlemagne¬Ľ. La tour de P√©pin le Bref, une nuit, lors d’un violent orage, s’√©croula en m√™me temps que les cloches de l’√©glise. Albert Claude, qui avait grandi √† l’ombre de cette tour, et dont la vie √©tait scand√©e par le chant des cloches, en parle avec √©motion et po√©sie. Quelques ann√©es plus tard, au d√©but de la guerre 1914, la Villa Charlemagne et une partie du village, pr√®s de sa maison, br√Ľl√®rent dans un incendie. Le jeune Albert avait alors quinze ans.

La petite √©cole o√Ļ il avait fait ses premi√®res ann√©es d’√©tudes primaires √©tait situ√©e √† un kilom√®tre de chez lui et des hameaux proches: c’√©tait une simple chambre, √©clair√©e de hautes fen√™tres, au centre de laquelle tr√īnait un po√™le o√Ļ un feu de bois et de charbon √©tait aliment√© par l’instituteur lui-¬≠m√™me. Les sexes et les degr√©s √©taient m√©lang√©s, et tous les cours √©taient donn√©s en m√™me temps, par un seul enseignant. En d√©pit de quoi les r√©sultats s’av√©raient excellents.

 

(p.177) Sa m√®re, Glaudice Watriquant, a quarante-cinq ans quand il na√ģt, son p√®re, quarante-trois. Il est le plus jeune de quatre enfants, il a deux fr√®res et une sŇďur et suit de neuf ans le plus jeune. Toute son enfance se passe donc avec des personnes √Ęg√©es et tr√®s √Ęg√©es. Son p√®re, un homme aimable et roman¬≠tique, r√©citait volontiers du Lamartine ou du Victor Hugo et, lorsqu’il rentrait le soir √† la maison, ses enfants lui demandaient de dire l’un ou l’autre po√®me ou de chanter une romance.

 

(‚Ķ) (p.179) Il passera encore quelques ann√©es comme apprenti dans les ateliers d’Athus-Grivegn√©e, puis la guerre de 14-18 √©clate: il s’engage dans le British Intelligence Service et sera d√©port√© deux fois dans des camps de d√©tention. Diverses distinctions lui seront attribu√©es: la British War Medal, la M√©daille Interalli√©e, une citation √† l’ordre du jour, sign√©e par le Marshall Sir Douglas Haig et par Winston Chur¬≠chill, qui √©tait alors ministre de la Guerre, ainsi que la Croix des D√©port√©s.

 

La recherche, rien que la recherche

 

Apr√®s la guerre, Claude, devenu dessinateur technique √† l’usine qui l’occupait, se sent de plus en plus attir√© par les √©tudes universitaires, en particulier la m√©decine, mais, ne poss√©dant pas de dipl√īme d’humanit√©s, il ne peut acc√©der √† celles-ci. Il se tourne donc d’abord vers l’√Čcole des Mines, qui n’exigeait qu’un examen d’entr√©e, qu’il r√©ussit en 1921.

Une ann√©e plus tard, une circulaire du minist√®re de la D√©fense nationale lui apprend que les personnes ayant parti¬≠cip√© √† la guerre 1914-1918 dans les arm√©es alli√©es peuvent √™tre admises √† l’universit√© sans dipl√īmes ni examens. Gr√Ęce √† ce qu’il appellera ¬ę un petit miracle ¬Ľ, il entre √† l’universit√© de Li√®ge en 1922.

 

En six ans seulement, il obtient le dipl√īme de docteur en m√©decine mais, au cours de ses derni√®res ann√©es d’√©tudes d√©j√†, il s’√©tait senti attir√© vers la recherche fondamentale. Apr√®s une vaine tentative d’isoler les granulations √©osinophiles, dont la coloration l’avait captiv√©, il s’oriente vers l’√©tude du cancer, la terrible maladie qui avait emport√© sa m√®re. Il d√©cide d’√©tu¬≠dier l’√©volution des greffes h√©t√©rologues de cellules canc√©¬≠reuses.

Encore jeune √©tudiant, il s’adresse directement √† J. A. Murray, le directeur de l’Imperial Cancer Research Laboratories √† Londres. Celui-ci lui envoie un √©chantillon du sarcome S-37 de la souris. Louis Delrez, professeur de chirurgie, lui am√©nage un

(p.180)¬† petit laboratoire dans sa clinique et l’anatomopathologiste Jean Firket lui fournira les moyens techniques n√©cessaires. Durant ses trois ann√©es de doctorat, le jeune Claude poursuit une √©tude minutieuse de cellules 5-37 transplant√©es dans le tissu sous-cutan√© de rats nouveau-n√©s et adultes et dans le cerveau de rats adultes. Suite √† ces travaux, il obtient une bourse de voyage du gouvernement pour l’ann√©e acad√©mique 1928-1929. Dans le jury qui la lui attribue, on trouve les noms des professeurs Zunz, Van Ermengem, Malvoz, Hermans et Maisin.

 

Avec cette bourse, il se rend en Allemagne, d’abord √† l’Insti¬≠tut f√ľr Krebsforschung de l’Universit√© de Berlin. Il s’y fait remarquer – et remercier par la m√™me occasion – en montrant que la th√©orie d’une transmission bact√©rienne du cancer, d√©fendue par Blummenthal, le directeur de l’Institut, reposait sur une erreur exp√©rimentale (pr√©sence de cellules tumorales √† c√īt√© des bact√©ries inoffensives inocul√©es).

Il trouve refuge au Kaiser Wilhelm Institut, Dahlem, dont le directeur, le c√©l√®bre biochimiste Otto Warburg, vient d’inviter le pionnier danois de la culture de tissus, Albert Fisher, √† y cr√©er un laboratoire pour le d√©veloppement de cette nouvelle technique. C’est ainsi que Claude arrivera √† cultiver in vitro des cellules du sarcome 5-37.

 

Une véritable révolution en biologie cellulaire

 

Revenu de Berlin, et gr√Ęce √† une bourse de la CRB Educatio¬≠nal Fondation et √† la recommandation du recteur de l’univer¬≠sit√© de Li√®ge, L√©on Duesberg, il pourra se former √† la culture des cellules √† l’Institut Rockefeller √† New York, dans le labora¬≠toire de James B. Murphy, assistant de Rous, o√Ļ il est accueilli d√®s 1929. Il travaillera avec Rous lui-m√™me, qui avait d√©couvert en 1911 l’agent ultra-filtrable, de nature encore tr√®s contro¬≠vers√©e √† l’√©poque, qui cause le sarcome transmissible du pou¬≠let, et, avec Alexis Carrel (1873-1944), mondialement connu pour avoir rendu ¬ę √©ternelles¬Ľ les cellules cardiaques d’un embryon de poulet, et auteur de L’homme cet inconnu, un

(p.181) ouvrage qui rencontra un succ√®s consid√©rable lors de sa paru¬≠tion en 1935, mais fort contest√© aujourd’hui en raison des id√©es de l’auteur en mati√®re d’eug√©nisme.

Il est utile de rappeler ici que c’est au physicien fran√ßais √Čmile Henriot (1885-1961), qui, appel√© par Jules Verschaffelt, fit toute sa carri√®re universitaire √† l’Universit√© libre de Bruxelles, que l’on doit les deux outils qui ont r√©volutionn√© la biologie cellulaire et jou√© un r√īle essentiel en biologie mol√©cu¬≠laire: le microscope √©lectronique et l’ultracentrifugeuse. Hen¬≠riot √©tait parvenu, gr√Ęce √† des efforts consid√©rables, √† se rendre ma√ģtre de toutes les d√©couvertes nouvelles faites durant la guerre de 14-18, en physique et en radioactivit√©. Cependant, ce modeste savant n’obtiendra jamais les cr√©dits n√©cessaires pour am√©liorer son invention du microscope √©lectronique, bien que la part qui lui revient, de ce fait, dans la naissance de la biologie mol√©culaire, soit primordiale.

Pendant une p√©riode extraordinairement f√©conde de douze ann√©es, Albert Claude dresse un bilan analytique, morpholo¬≠gique et biochimique des composantes cellulaires s√©par√©es, par centrifugation diff√©rentielle, sans destruction, mais apr√®s ¬ę ouverture¬Ľ de la cellule. Le cytoplasme de la cellule normale r√©v√®le pour la premi√®re fois la nature, la composition chimique et la fonction enzymatique de ses organites constituants fon¬≠damentaux, rest√©s jusqu’alors inconnus.

Ces premi√®res recherches l’am√®nent √† isoler et √† caract√©riser l’agent du sarcome de Rous, un virus de nature ribonique. C’est en l’ √©tudiant qu’Albert Claude d√©couvre des nucl√©o¬≠prot√©ines au niveau du r√©ticulum endoplasmique, pas seule¬≠ment dans les cellules infect√©es, mais √©galement dans les cel¬≠lules saines. La teneur en ARN augmente dans les tissus infect√©s, comme dans le sarcome de Rous, mais, √† la diff√©¬≠rence de ce dernier, les granules des tissus gras se distinguent des granules des tissus sains par leur contenu en ADN, celui du virus.

 

Les tentatives effectu√©es par Claude pour isoler le suppos√© facteur viral le conduisent √† d√©velopper la technique de l’ultra¬≠-centrifugation (p.182) diff√©rentielle, dans le but de s√©parer et de r√©cup√©rer des constituants de broyats cellulaires selon leur taille et leur masse.

C’est une v√©ritable r√©volution qui se produit au cours des ann√©es 1938-1945, lorsqu’il applique √† la cellule ces tech¬≠niques dont les principes avaient √©t√© con√ßus par √Čmile Hen¬≠riot: la microscopie √©lectronique et l’ultracentrifugation. C’est une mise au point de ces techniques qui permettra une utilisa¬≠tion r√©ellement efficace du microscope √©lectronique. Cet ins¬≠trument avait d√©j√† √©t√© utilis√©, sous une forme rudimentaire, pour les besoins de la g√©ologie. Avec son associ√©, Keith Porter, Claude le perfectionne et d√©crit √† l’int√©rieur des cellules un entrelacs de membranes, connu aujourd’hui sous le nom de r√©seau endoplasmique, qui constitue, entre autres, le support fonctionnel d’une fraction des ribosomes cellulaires. Ce qui donnait une image toute nouvelle de la constitution interne de la cellule. Loin d’√™tre un sac renfermant une bouillie informe, celle-ci appara√ģt comme un monde finement structur√©, dot√© de compartiments propres. Quatre chercheurs, dirig√©s par Albert Claude, participent √† ces recherches: deux morpholo¬≠gistes, K. Porter, d√©j√† cit√©, et G. Palade, et deux biochimistes, G. Hogeboom et W. Schneider.

 

le microscope électronique: une technique performante

 

Avant Albert Claude, les chercheurs qui avaient essay√© d’uti¬≠liser le microscope √©lectronique pour l’√©tude de la cellule s’√©taient trouv√©s face √† une difficult√© majeure: l’opacit√© aux √©lectrons d’objets trop √©pais. Claude et Porter tourneront la difficult√© en mettant au point un ultramicrotome, capable de d√©biter la cellule en coupes ultra-fines. La cellule devait aupa¬≠ravant √™tre fix√©e. Les fixateurs cytologiques classiques, trop brutaux, ne pouvaient convenir.

Avec une inlassable patience, Albert Claude am√©liore pro¬≠gressivement les techniques de fixation et d’enrobage jusqu’√†l’obtention d’images parfaites. Il met encore au point des tech¬≠(p.183) niques de coloration de coupes ultra-fines destin√©es √† aug¬≠menter le contraste entre les divers organites de la cellule.

On peut affirmer que c’est gr√Ęce √† l’ing√©niosit√© et √† la t√©na¬≠cit√© d’Albert Claude que la microscopie est devenue une technique quasi parfaite et qu’elle a boulevers√© toutes les conceptions g√©n√©ralement admises sur la structure fine de la cellule. Beaucoup de cytologistes doutaient de l’existence r√©elle d’organites subcellulaires tels que les corps de Golgi ou m√™me les mitochondries. Gr√Ęce aux travaux d’Albert Claude et de ses collaborateurs am√©ricains, on conna√ģt maintenant avec pr√©ci¬≠sion l’ultrastructure du nucl√©ole, de la membrane nucl√©aire, des mitochondries, des corps de Golgi, etc. De plus, sous sa direction, Porter et Palade ont d√©couvert des structures intra¬≠cellulaires dont personne n’imaginait l’existence, telle r√©ticu¬≠

lum endoplasmique, un r√©seau de canalicules anastomos√©s qui permet le transport et la distribution de substances solubles √† l’int√©rieur de la cellule. Ce r√©ticulum est bord√©, en tout ou en partie, par de petits granules ribonucl√©oprot√©iques.

Ce sont les grains de Palade, plus fr√©quemment appel√©s aujourd’hui ribosomes. On sait maintenant que les ribosomes sont le si√®ge de la synth√®se des prot√©ines.

Le microscope √©lectronique, qui a √©tabli un pont entre la biologie cellulaire et la biologie mol√©culaire, est devenu aussi un outil indispensable pour le cytologiste : il lui permet de voir les mol√©cules d’ADN ou d’ARN, l’organisation de la chroma¬≠tine en nucl√©osomes, la polym√©risation des mol√©cules de tubuline en microtubules, celle des mol√©cules d’actine en microfilaments, etc.

 

La technique de Claude, pour l’isolement des organites intracellulaires par centrifugation diff√©rentielle, a pu alors √™tre port√©e √† un haut degr√© de perfection par Christian de Duve et ses collaborateurs de l’Universit√© de Louvain, particuli√®rement J. Berthet et H. Beaufay, ce qui leur a permis d’isoler d’autres particules. Un exemple: il est devenu √©vident qu’un fonction¬≠nement imparfait des lysosomes intervient dans la pathog√©nie de nombreuses maladies et dans le vieillissement cellulaire.

(p.184) D√©sormais, l’important Institut de Pathologie cellulaire et mol√©culaire, fond√© par Christian de Duve √† l’Universit√© de Louvain, s’attache √† l’√©tude de type strictement fondamental sur les lysosomes jusqu’√† la canc√©rologie et la lutte contre les trypanosomes.

Rarement, un prix tel que le prix Nobel de Physiologie et de M√©decine, attribu√© en 1974 conjointement √† Albert Claude, √† son √©l√®ve George Palade de l’Universit√© Rockefeller et √† Chris¬≠tian de Duve, aura √©t√© autant justifi√©.

 

La Belgique, mère ingrate de nos savants

 

Mais, comme l’observe si bien Jean Brachet, pourquoi les travaux fondamentaux d’Albert Claude ont-ils √©t√© r√©alis√©s aux √Čtats- Unis et non pas en Belgique? Pourquoi les moyens finan¬≠ciers n√©cessaires n’ont-ils pas √©t√© trouv√©s chez nous pour per¬≠mettre de mener √† sa perfection l’ Ňďuvre entam√©e par √Čmile Henriot? La guerre de 40-45 ne r√©pond que partiellement √† cette question.

En effet, la Belgique est rest√©e curieusement √† l’√©cart du tor¬≠rent qui conduisait imp√©tueusement √† la naissance de la biolo¬≠gie mol√©culaire. Il n’est pas facile d’en discerner les raisons. Cependant, les biologistes belges √©taient conscients de l’impor¬≠tance des chromosomes depuis les travaux d’√Čdouard Van Beneden sur la m√©iose, ceux de Jean-Baptiste Carnoy sur l’oog√©n√®se, ceux de Hans de Winiwarter sur les chromosomes humains. En fait, les bases cytologiques de la th√©orie chromo¬≠somiale de l’h√©r√©dit√© ont, dans une tr√®s grande mesure, √©t√© d√©couvertes en Belgique. Et, √† l’autre bout de l’√©chelle biolo¬≠gique, Jules Bordet et surtout Andr√© Gratia furent les pionniers de l’√©tude des bact√©riophages. Pourquoi ne nous sommes-nous pas trouv√©s en bonne place parmi les cr√©ateurs de la biologie mol√©culaire? Pourquoi √©tait-il quasi impossible, entre 1925 et

1930, de trouver un laboratoire capable de former un jeune chercheur en biochimie? C’est √† cause de cette carence qu’Al¬≠bert Claude, comme son condisciple Marcel Florkin, durent se rendre √† l’√©tranger pour mener √† bien leurs recherches.

 

(p.185) La Belgique est, h√©las!, coutumi√®re du fait. En 1960, n’a-t-elle pas laiss√© partir vers les √Čtats-Unis d’√©minents compatriotes qui avaient r√©alis√© au Congo des recherches menant √† des d√©couvertes remarquables dans tous les domaines de la science, sans chercher √† les retenir en mettant √† leur disposition des moyens suffisants?

 

Le retour au pays

 

En collaboration avec son √©l√®ve Keith Porter et le physicien Ernest Fullam, attach√© au laboratoire industriel qui poss√©dait le seul microscope √©lectronique de la ville de New York, Claude publie un modeste r√©sum√© de ses travaux dans deux commu¬≠nications fondamentales en 1945-1946, parues dans le Journal of Experimental Medicine, qui jetaient les bases de la biologie cellulaire: ¬ęA study of tissue culture cells by electron micro¬≠scopy¬Ľ et ¬ęPractionation of mammalian liver cells by differen¬≠tial centrifugation ¬Ľ. D’autre part, il a d√©crit aussi la s√©paration de grains de m√©lanine, de fIlaments de chromatine, de grains de zymog√®ne. On lui doit encore des √©tudes sur ¬ę le facteur dis¬≠persant ¬Ľ. Enfin, il identifie ce facteur – qui favorise l’invasion de tissus par le virus de la vaccine en augmentant leur perm√©a¬≠bilit√© – comme √©tant une prot√©ine dou√©e d’activit√© ¬ę mucoly¬≠tique ¬Ľ que l’on conna√ģtra plus tard sous le nom d’hyaluro¬≠nidase.

Albert Claude est rappel√© en Belgique en 1949 par la reine m√®re √Člisabeth et accepte le poste de directeur de l’Institut Jules Bordet, centre des tumeurs de l’Universit√© libre de Bruxelles. Ille transforme, en quelques ann√©es, en une institu¬≠tion pilote int√©gr√©e du continent europ√©en pour le diagnostic et le traitement du cancer.

 

Nomm√© professeur √† l’Universit√© libre de Bruxelles, il quitte Bordet en 1970. Il enseignera aussi √† la Rockefeller University √† New York et dirigera le Laboratoire de Biologie cellulaire et de Canc√©rologie √† l’Universit√© catholique de Louvain.

Albert Claude pr√©f√©rait travailler seul, aid√© uniquement par ses pr√©cieux techniciens: il n’a pas eu de nombreux √©l√®ves. Sa (p.186) personnalit√© exceptionnelle, son caract√®re peu communicatif, m√™me dans le travail, donnaient rarement l’occasion d’un contact privil√©gi√©. Mais lorsque cela se pr√©sentait, il savait accueillir dans son vaste univers culturel et scientifique celui qui avait os√© frapper √† sa porte et, malgr√© son temp√©rament r√©serv√©, √™tre sociable et s’ouvrir √† tous les courants contempo¬≠rains: le peintre Diego Rivera (1886-1957) et le compositeur Edgar Var√®se ( 1883-1965) comptaient parmi ses amis. Admira¬≠teur du peintre Paul Delvaux (1897-1994) comme du savant Jules Bordet (1870-1961), il eut √† cŇďur de commander √† l’ar¬≠tiste un portrait de ce dernier pour en faire don √† l’Institut Bor¬≠det.

√Ä New York, il fr√©quentait les salons intellectuels, o√Ļ il ren¬≠contra Julia Tiffany Gilder, d’une famille aristocratique qui comptait de nombreux √©crivains, po√®tes et critiques litt√©raires. De son bref mariage avec Julia Gilder (1935-1938), il eut une fille, Philippa, qui le suivra dans la carri√®re scientifique et se formera √† la microscopie √©lectronique sous la direction d’un √©l√®ve de Porter, L√©a Peachy. Avec son mari, le physiologiste bri¬≠tannique Anthony 0. W. Stretton, Philippa Claude est attach√©e √† l’Universit√© du Wisconsin. Ils n’auront pas d’enfants. D’autre part, Albert Claude, on le sait, avait deux fr√®res, L√©on et Jules, et une sŇďur, L√©ontine, qui ne se sont jamais mari√©s et auxquels il √©tait tr√®s attach√©. Sa sŇďur v√©cut longtemps avec lui, √† New York et √† Bruxelles, et tenait son m√©nage. Son fr√®re Jules a √©ga¬≠lement habit√© de longues ann√©es avec lui.

 

Un homme discret, sensible, non conformiste

 

Lors d’une s√©ance d’hommage organis√©e en l’honneur d’Al¬≠bert Claude le 23 mai 1972, √† l’occasion de son √©m√©ritat, Mar¬≠eel Florkin (1900-1979), biochimiste et auteur d’une monu¬≠mentale Histoire de la biochimie, par ailleurs inachev√©e, disait: ¬ę Il doit son go√Ľt de la solitude, comme son m√©pris des luxes superflus, √† son enfance ardennaise, dont il aime √©voquer le cadre marqu√© par “les bleus des myrtilles et de l’ardoise, le (p.187)¬† bleu-vert des sapins, nouveaux venus parmi les ch√™nes, le bleu-gris des ciels couverts, mais aussi dans le plein √©t√©, par les eaux claires et les nuits noires sur la voie lact√©e”. Au fait d’avoir √©chapp√© au fa√ßonnage des p√©dants, il doit sa passion √† toutes les pr√©sences, m√™me peu classiques, de la beaut√©, sa tol√©rance, son non-conformisme rafra√ģchissant, son attitude libre, can¬≠dide devant le monde et les hommes, son m√©pris √† l’√©gard des pratiques ext√©rieures, des √©loquences creuses, des tabous et des pompes acad√©miques ou autres… ¬Ľ

Attach√© tour √† tour aux trois grandes universit√©s franco¬≠phones de Belgique, un cas sans doute unique, Claude a cependant pass√© √† l’√©tranger la partie la plus cr√©atrice de sa vie.

Après 1974, il se retirera graduellement de la vie scientifique

et publique active et, pendant le week-end de la Pentec√īte 1983, dispara√ģtra dans la discr√©tion, laissant √† l’humanit√© l’h√©¬≠ritage de d√©couvertes qui ont chang√© d√©finitivement le visage de la recherche et ouvert la porte √† tous les possibles.

 

 

10 ILYA PRIGOGINE

 

Prix Nobel de Chimie 1977

 

(p.196) Avec Bergson et 1’¬ę √Čvolution cr√©atrice¬†¬Ľ

Nous l’avons dit: la formation humaniste d’Ilya Prigogine a toujours influenc√© la pens√©e du futur Prix Nobel. Il se posait d’ailleurs la question de savoir si c’est au grand philosophe Bergson ou √† la pr√©sence √† Bruxelles d’une brillante √©cole de biologie qu’il devait cette inclination √† croire que les √™tres vivants nous fournissent des exemples frappants de syst√®mes hautement organis√©s o√Ļ, en m√™me temps, les ph√©nom√®nes irr√©versibles jouent un r√īle essentiel.

Ce sont ces rapprochements, assez vagues √† l’origine, qui ont largement contribu√© ensuite √† l’√©laboration, en 1945, du th√©or√®me de production d’entropie minimum, applicable aux √©tats stationnaires de non-√©quilibre. Ce th√©or√®me rend compte, d’une mani√®re tr√®s directe, de l’analogie entre la stabilit√© des √©tats d’√©quilibre thermodynamique et la stabilit√© des syst√®mes biologiques, exprim√©e par le concept d’ ¬ę hom√©ostasie¬Ľ de Claude Bernard.

 

En collaboration avec J. M. Wiame, Prigogine appliquera imm√©diatement ce th√©or√®me √† la discussion de quelques pro¬≠bl√®mes importants de biologie et, en particulier, √† l’√©nerg√©¬≠tique de l’√©volution embryologique.

¬ę Loin de l’√©quilibre apparaissent de nouvelles structures, expliquait Prigogine. On dirait que, si on pousse un syst√®me physique et chimique loin de l’√©quilibre, il cr√©e de nouvelles m√©thodes de dissipation ¬Ľ, et il ajoutait: ¬ę Un √™tre vivant, une ville, sont ainsi des structures dissipatives: ils ne vivent que gr√Ęce √† leur interaction avec le monde ext√©rieur. ¬Ľ

 

Malgr√© son caract√®re fragmentaire, la thermodynamique lin√©aire avait d√©j√† conduit √† des applications nombreuses, ce (p.197) qui incitera le jeune chercheur √† l’√©tendre √† des situations plus g√©n√©rales. Ces probl√®mes les pr√©occuperont, lui et ses collaborateurs, pendant pr√®s de vingt ans, entre 1947 et 1967, pour aboutir finalement √† la notion de ¬ę structure dissi¬≠pative ¬Ľ.

Ce sera toujours une des caract√©ristiques du travail scienti¬≠fique de Prigogine que les probl√®mes qu’il √©tudie m√Ľrissent lentement, progressant par √†-coups, et qu’un √©change d’id√©es avec ses coll√®gues et collaborateurs devient alors indispen¬≠sable. Il soulignait que, en particulier, l’enthousiasme et l’ori¬≠ginalit√© de pens√©e de son coll√®gue Paul Glansdorff ont jou√© un r√īle particuli√®rement important dans le d√©veloppement de ses travaux.

Leur collaboration devait donner naissance √† un crit√®re g√©n√©ral d’√©volution, applicable √† grande distance de l’√©quilibre dans la r√©gion non lin√©aire, donc au-del√† du domaine de vali¬≠dit√© du th√©or√®me du minimum de production d’entropie. Le concept des structures dissipatives qui en d√©coulait ouvrait une nouvelle phase dans la recherche.

 

Au sein de l’√©quipe de chercheurs de la nouvelle g√©n√©ration qui travaillait avec Prigogine, celui-ci citait R. Lefever et G. Nicolis avec lesquels il mettra au point un sch√©ma cin√©tique tr√®s simple: le ¬ę Brusselator¬Ľ, comme on l’appellerait plus tard, qui permet la mise en √©vidence de l’√©tonnante vari√©t√© de structures engendr√©es par les √©quations cin√©tiques coupl√©es √† la diffusion.

En 1955, durant une p√©riode assez br√®ve mais fructueuse, le groupe de chercheurs entourant Prigogine b√©n√©ficie de la col¬≠laboration de L√©on Van Hove, dont les travaux, qui devaient avoir un effet durable sur tout le d√©veloppement de la phy¬≠sique statique, ¬ę lui montr√®rent le chemin¬Ľ, comme le dit lui¬≠-m√™me Ilya Prigogine.

Sans entrer dans le d√©tail des travaux qui s’ensuivirent, il faut cependant mentionner que, apr√®s ce qu’il consid√®re comme la premi√®re √©tape de ses recherches en m√©canique statistique de non-√©quilibre, la seconde l’a conduit de la thermodynamique

(p.198) linéaire des phénomènes irréversibles à la thermodynamique non linéaire.

Il en tirera la conclusion que ¬ę dynamique et thermodyna¬≠mique deviennent deux descriptions compl√©mentaires de la nature, li√©es par une nouvelle th√©orie de transformation non unitaire ¬Ľ.

 

(p.198) Un √©l√©ment commun: le temps Partant de probl√®mes tr√®s sp√©cifiques, l’√©quipe de Prigogine – dont deux ¬ę disciples¬Ľ parmi les plus actifs sont les grands scientifiques Radu Balescu et Isabelle Stengers ‚Äď aboutit √† des probl√®mes d‚Äôune grande complexit√©. En effet, le lien unissant les structures physico-chimiques et biologiques, d‚Äôu c√īt√©, et fixant, de l‚Äôautre, les limites de la description hamiltonienne en ohysique, poss√®dent un √©l√©ment commun¬†: le temps.

(p.199) Si l’on suit Prigogine dans ses convictions les plus affirm√©es, l’on pourrait dire que tout est dans tout et son contraire. Ce qui donnerait √† l’univers, dans toutes ses dimensions, y compris celle de la pens√©e, une unit√© au cŇďur de laquelle se d√©velop¬≠pent, dans toute leur complexit√©, les innombrables formes de ses √©l√©ments.

¬ęGrand attracteur ¬Ľ, comme le dit Radu Balescu, Prigogine √©tait aussi un grand organisateur, cr√©ant autour de lui √† l’ULB une v√©ritable ¬ę √Čcole de Bruxelles ¬Ľ, connue √† travers le monde entier et attirant les plus grands physiciens √©trangers.

Isabelle Stengers disait, lors d’une s√©ance d’hommage au ma√ģtre: ¬ę Dans ce service de Chimie Physique 2, chacun savait l’exp√©rience intense, parfois redoutable, qu’entra√ģnait le fait d’avoir “int√©ress√©” Prigogine (…) associ√© √† une dynamique cr√©ative qui entra√ģne √† devenir plus que ce que l’on ne pensait pouvoir √™tre. ¬Ľ

 

Un humaniste des sciences

 

Car, pour comprendre le savant Ilya Prigogine, pour appro¬≠cher l’homme dans toute sa v√©rit√©, on ne pouvait dissocier le scientifique de l’humaniste. D’ailleurs, il le proclamait haut et fort lui-m√™me.

¬ę √Ä mon avis, disait-il, il n’y a pas d’opposition entre le domaine scientifique et le domaine culturel. En Europe, la science appartient davantage √† la culture que dans d’autres parties du monde. En Am√©rique et au Japon, on la voit plut√īt comme un instrument de production, un objet ayant une valeur √©conomique ou militaire. Chez nous, la science fait par¬≠tie de l’interrogation de l’homme sur la nature, par l’√©criture, la peinture, les math√©matiques et les exp√©rimentations. l’homme a toujours voulu conna√ģtre ce qui le distingue, tout comme ce qui le rapproche, de l’univers. Deux interrogations in√©vitables.

L‚Äôunivers nous a engendr√©s, mais nous sommes diff√©rents du reste de l’univers. Le propre de l’homme est de se question¬≠ner. (p.200) En ce qui me concerne, mes activit√©s non professionnelles et mes activit√©s professionnelles ne sont pas tellement dis¬≠tinctes.

¬ę On dit souvent que Schubert est mort jeune – sa symphonie restera inachev√©e -, que Mozart est mort jeune – et il n’y aura pas d’autre Don Juan – mais que, si Einstein √©tait mort jeune, quelqu’un d’autre aurait trouv√© la th√©orie de la relati¬≠vit√©. Je n’en suis pas tellement convaincu.

 

¬ę Il y a aussi une interrogation tr√®s personnelle, tr√®s indivi¬≠duelle, dans les sciences, qui vient en partie du contexte cultu¬≠rel. Les Chinois √©taient des observateurs extraordinaires et ils ont d√©couvert des choses √©tonnantes dans la nature. Ils ont √©t√© les premiers √† observer les super-nova, ils ont eu une poterie, une civilisation du bronze extraordinaires, cependant, ils ne se sont pas pos√© certaines questions d’id√©alisation math√©ma¬≠tique qui ont √©t√© √† la base de la science europ√©enne. Donc, le type de questions que l’on se pose provient g√©n√©ralement du contexte culturel du chercheur.

¬ę Les recherches des grands physiciens du XXe si√®cle sont issues de la culture. Vienne nous a donn√© Freud, Mahler, Schoenberg, toute une s√©rie de peintres, de musiciens, de phi¬≠10sophes. Elle nous a l√©gu√© toute une s√©rie d’interrogations dans le domaine des sciences qui sont un peu √† la base des grandes Ňďuvres du xxe si√®cle. ¬Ľ

 

La préhistoire de la connaissance

 

Dans cet √©change passionnant qu’il m’avait √©t√© donn√© d’avoir avec Ilya Prigogine il y a quelques ann√©es, il faisait part encore des lacunes qu’il constatait dans la formation des jeunes, malgr√© les progr√®s de la technologie.

Il pensait que nous vivons actuellement dans la pr√©histoire de la culture, en ce sens qu’il y a trop peu de gens dans nos pays qui ont des int√©r√™ts culturels. Ce qui fait d√©faut dans notre syst√®me social, c’est qu’il ne propose ni les moyens, ni les invitations aux jeunes pour profiter des possibilit√©s culturelles (p.201) actuelles. √Ä l‚Äô√©cole, il faudrait donner plus de musique, plus de litt√©rature, plus d’histoire, plus de productions d’Ňďuvres d’art, plus de culture en g√©n√©ral.

Cette opinion rejoint d’ailleurs l’avis de plus d’un professeur -, d’universit√© qui estiment que l’on fait de meilleurs ing√©nieurs avec des √©tudiants sortant d’humanit√©s classiques qu’avec ceux ayant re√ßu une formation technique.

 

(p.202) Le Roi, en juillet 1989, l’anoblira, avec le titre de vicomte, mais il est bien d’autres titres dont Ilya Prigogine pouvait s’ho¬≠norer. Ils sont tellement nombreux, tant dans le domaine des d√©corations nationales et √©trang√®res que des distinctions de tous ordres provenant des cinq continents, qu’au niveau des acad√©mies et soci√©t√©s scientifiques dont il fut membre, des prix, m√©dailles et titres de Docteur Honoris Causa, qu’ils cou¬≠vrent sept pages de son curriculum vitae !

Que dire aussi de ses publications et des livres qu’on lui doit? Ils touchent √† de multiples domaines. Sa premi√®re Contribution √† l’√©tude spectroscopique dans l’infrarouge proche de la liaison d’hydrog√®ne et la structure des solutions, pour l’Acad√©mie royale de Belgique, est dat√©e de 1943 et sera sui¬≠vie, au fil du temps, par de tr√®s nombreuses √©ditions – ses ouvrages les plus connus √©tant La nouvelle Alliance en 1979 et Entre le temps et l’√Čternit√© en 1988, r√©dig√©s en collaboration avec Isabelle Stengers, Les lois du Chaos, publi√© en 1994, et La fin des certitudes en 1997 -, conf√©rences et interviews, qui ont diffus√© √† travers le monde la pens√©e et les d√©couvertes de cet esprit f√©cond, de cet homme √©tonnant dont le xxe si√®cle et, sans doute, ceux qui le suivent, resteront puissamment marqu√©s.

 

(p.203) Et c’est cet humanisme profond√©ment enracin√© en lui, et li√©, indissolublement √† sa remarquable intuition scientifique, que retiendront ses √©tudiants, tant de l’Universit√© de Bruxelles que du Centre Prigogine qu’il dirigeait √† Austin aux √Čtats-Unis, subjugu√©s par cette intelligence et cette ouverture culturelle qui faisaient de ses le√ßons de passionnantes d√©couvertes.

¬ęLe monde lui-m√™me, disait-il, est comme une Ňďuvre d’art o√Ļ tout n’est pas dit. ¬Ľ

Ilya Prigogine s’est √©teint √† Bruxelles le 28 mai 2003. Il avait quatre-vingt-six ans.

 

 

Gustave Rolin-Jaequemyns (Institut de droit itnernational de Gand), Paix, 1904

Auguste Beernaert, Paix 1909

Maurice Maeterlinck, Littérature, 1911

Henri La Fontaine, Paix, 1913

Jules Bordet, Médecine, 1919

Corneille Heymans, Médecine, 1938

Dominique Pire, Paix, 1958

Christian de Duve et Albert Claude, Médecine, 1974

Ilya Prigogine, Chimie, 1977

Jules Bordet

(in: LS, 14/06/1990)

Henri La Fontaine

Albert Claude, polyglotte wallophone

(in: Paul Jean, Alans f√Ęre √ģ to√Ľr ou gurni√® (Allons faire un tour au grenier), L√®gl√ģje / L√©glise, 1977)

Albert Claude

(in: Athéna, 326, 2017, p.10-11)

Christian de Duve

(LB, 03/09/1994)

Christian de Duve

(LB, 23/10/2002)

François Englert

François Englert, Prix Nobel de Physique (VA, 14/10/2013)