Saint Feuillen et la fondation du monastère de Fosses (Jean Lecomte) (extraits)

in: Jean Lecomte, Saint Feuillien et la fondation du monastère de Fosses, 1994, p.1-12

 

TABLE DES MATIERES

 

INTRODUCTION L’occupation franque et l’époque mérovingienne dans notre pays p.7

CHAPITRE I La vie de saint Feuillien en Irlande et en Angleterre  p.23

CHAPITRE II Saint Feuillien à Péronne, à Nivelles et à Fosses p.41

CHAPITRE III L’assassinat de saint Feuillien à Le Rœulx et son inhumation à Fosses p. 59

CHAPITRE IV La fondation du monastère de Fosses   p. 78

CONCLUSION L’évangélisation de la population p.105

Annexes   p.109

 

(p.7)

INTRODUCTION

l’occupation franque

(300-435) ET L’ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

(435-751) DANS NOTRE PAYS

 

Au IIIe siècle après J.-C., la Belgique faisait partie de l’Empire romain. C’est vers 260 que les habitants du pays de Fosses firent connaissance avec les Francs dont les hordes sauvages, après avoir envahi et ravagé la con­trée, furent refoulées vers d’autres régions.

Une question se pose d’emblée : qui étaient les Francs ?

Les Francs (1) ne formaient pas une nation homogène. Ils étaient groupés en un certain nombre de tribus gouvernées par des roitelets jaloux de leur indépendance, qui se querellaient souvent entre eux.

C’étaient de purs Germains. Ils parlaient le « francique », la langue de leurs ancêtres d’Outre-Rhin.

Rappelons que les seuls Germains qui s’étaient installés chez nous avant les Francs, n’étaient autres que les six mille Teutons qui, vers 110 avant J.-C., occupè­rent le bassin moyen de la Meuse ; ce sont les ancêtres des Namurois (2).

Dès la fin du IIIe siècle après J.-C., les Romains autorisèrent certains Francs à s’installer dans plusieurs régions de la Wallonie actuelle, afin de s’y adonner à l’agriculture en temps de paix et de seconder les armées romaines en temps de guerre. On les appelait les Lètes (Laeti, en latin). Ils étaient soumis au service militaire, mais les Romains leur avaient concédé des terres dont la jouissance de­vint héréditaire. « Il leur fallut, écrit l’historien G. Kurth (3), cultiver pour le compte de l’Empire les terres qu’ils avaient pillées auparavant ». C’étaient en somme, des soldats-laboureurs dont le rôle dans la défense de l’Empire romain fut considérable (4).

Des Lètes occupèrent-ils le pays de Fosses ? C’est probable, bien qu’aucune décou­verte archéologique n’en témoigne. Certains historiens situent des populations de Lètes dans la partie méridionale de l’Entre-Sambre-et-Meuse (5) tandis que d’autres

 

(1)  L’appellation de Francs serait à rapprocher du radical germanique « Frehk-Frenk », marquant le carac­tère farouche et hautain de ce peuple, et qui correspond à la qualification de fier, hardi, rude, impé­tueux, fougueux (ferox, en latin) : M.-J. DAXHELET, Quand les Belges étaient Francs, Bruxelles, 1989, pp. 14 et 15.

(2)  G. FAIDER – FEYTMANS, La Belgique à l’époque mérovingienne, Bruxelles 1964, p. 12.

(3)  G. KURTH, Clovis, Bruxelles, 1923, p. 23.

(4)  E. THEVENOT, Les Gallo-Romains, Paris, 1948, p. 121 – G. FAIDER, op. cit., p. 18.

  • MERTENS, La Belgique romaine sous le Bas-Empire, Service National des Fouilles, Bruxelles, 1968.

 

(p.8) les cantonnent dans le Namurois (6). Toujours est-il que des groupes importants de Francs s’infiltrèrent lentement, au cours du IVe siècle, dans nos régions et qu’ils ne tardèrent pas à constituer une sorte de caste militaire rurale disposant d’une certai­ne autonomie (7). Leurs moeurs et coutumes différaient de celles des autres habi­tants. Ainsi les groupes humains qui occupaient alors la Wallonie, présentaient une forme d’interpénétration celtique, romaine et germanique, d’un style original et bigarré.

La lente prise de possession de nos régions par les Francs permet d’y voir une colonisation, plutôt qu’une conquête (8). Au IVe siècle, il n’y eut pas de conquê­te militaire franque dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, mais une infiltration pacifique. En effet, les Francs qui, au IIIe siècle, avaient dévasté cette contrée, en avaient été expulsés par les légions romaines et lorsque, en 355, ils franchirent une nouvelle fois le Rhin, c’est vers Paris et vers Lyon qu’ils se ruèrent, sans s’attarder dans nos régions. Enfin, s’il est vrai qu’en 388, les Francs rhénans entreprirent un nouveau raid le long de la chaussée Bavai-Cologne, ils furent arrêtés entre Taviers et Liberchies, et refoulés au-delà du Rhin (9).

Il est permis d’en conclure que le pays de Fosses resta à l’abri des invasions durant tout le IVe siècle et qu’il connut alors une permanence industrielle, commer­ciale et même démographique. Si certaines régions de la Belgique romaine avaient été désertées après les invasions du IIIe siècle, il n’en fut pas de même pour les terres de l’Entre-Sambre-et-Meuse qui restèrent habitées par les populations gallo-romaines et qui furent ensuite colonisées par les Lètes. Cette ocupation lète et la prospérité de l’industrie du fer expliquent la permanence d’un habitat amenuisé mais constant dans ces régions (10).

Bien plus, on peut affirmer que même au siècle suivant, au Ve siècle, nos ancêtres du pays de Fosses jouirent encore d’une tranquillité remarquable, malgré les invasions qui déferlaient sur la Gaule.

En 406, une grande partie des territoires de la Begique actuelle et notamment l’Entre-Sambre-et-Meuse, furent épargnés par l’invasion des Barbares, qui se pour­suivit vers le nord de la France (11).

Vers 435, les Francs Saliens qui étaient cantonnés au nord de la Belgique actuel­le (12), se mirent en marche vers le Sud. Ils occupèrent la Flandre et la plus grande partie du Brabant, puis ils s’avancèrent, sans rencontrer de résistance, à travers les campagnes des Nerviens où ils prirent possession du sol. Le chef de la tribu des Francs Saliens, Clodion, substitua son autorité à celle des Romains, s’appropriant les domaines impériaux et les revenus de l’Etat (13). Tout cela s’accomplit sans violen­ce, car ce n’est que lorsque l’avant-garde des Francs Saliens, continuant à remonter le cours de l’Escaut, fut parvenue dans les environs de Tournai, qu’il fallut livrer bataille (14). Le pays de Fosses fut donc épargné ; les Francs Saliens n’y pénétrèrent que progressivement, et sans guerroyer (15). Bref, ce que l’historien G. Duby (16) qualifie

 

(6)  S.J. DE LAET, J. DHONDT et J. NEQUIN, « Laeti » du Namurois et l’origine de la civilisation mérovingienne, dans les Etudes d’histoire et d’archéologie namuroises dédiées à F. Courtoy, 1958, pp. 149 et suiv. – G. FAIDER, op. cit., p. 22.

(7)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 19.

(8)  G. FAIDER, op. cit., pp. 19 et 24.

(9)  G. FAIDER, op. cit., pp. 20, 22 et 26.

(10)  Idem, pp. 15, 23, 64 et 121.

(11)  Ch. VERLINDEN, Les origines de la frontière linguistique en Belgique et la colonisation franque, Bruxelles, 1955, p. 46.

(12)  En Toxandrie, une région comprenant la province d’Anvers et une partie des provinces méridionales des Pays-Bas.

(13)  F. ROUSSEAU, La Meuse et le pays mosan en Belgique : leur importance historique avant le XIII’ siècle, Namur, 1930, p. 34.

(14)  H. PIRENNE, Histoire de Belgique, Bruxelles, 1972, t.I, p. 24.

(15)  G. FAIDER, op. cit., p. 25.

(16)  G. DUBY, Guerriers et paysans du VII’ au XIII’ siècles, Paris, 1973, p. 12.

 

(p.9) de « contact entre les forces vives de la barbarie et les débris de la romanité » s’opéra en douceur dans le petit coin de terre qui est le nôtre.

Quant à l’invasion des Huns, en 451, elle n’a pas, non plus, atteint l’Entre-Sambre-

et-Meuse (17).

Il faut donc se départir, répétons-le, d’une vision apocalyptique de la vie de nos ancêtres qui, au cours des âges, n’auraient cessé de subir pillages et dévasta­tions par des troupes étrangères (18). Bien au contraire, du Ier siècle avant J.-C. au VIIIe siècle ap. J.-C., les habitants du pays de Fosses jouirent d’une situation privilégiée, puisqu’ils ne connurent que deux invasions armées : celle des Romains en 57 av. J.-.C. et celle des Francs en 260 ap. J.-C.. Deux « grandes guerres » en neuf cents ans, on peut difficilement rêver mieux…

Mais revenons-en à Clodion, le chef des Francs Saliens dont le successeur, Mérovée, donna son nom à une nouvelle dynastie qui allait régner sur nos régions jusqu’au VIIIe siècle et dont les plus illustres représentants furent Childeric qui régna de 457 à 481, Clovis (481-511) et Dagobert (629-638).

En 751, Pépin le Bref, le père de Charlemagne, déposa le dernier roi de la dynastie mérovingienne, Childeric III, qu’il fit tonsurer et entrer dans un couvent.

Les Mérovingiens régnèrent donc, dans nos régions, du Veau VIIIe siècle. Cette époque fut marquée par un événement fondamental de l’histoire de Fosses : la venue de saint Feuillien et la fondation, par celui-ci, d’un monastère sur le domaine de la « villa fossensis », en 651.

L’historien Kairis rapporte que lorsque saint Feuillien arriva à Fosses, cette contrée était habitée par des hommes aussi sauvages que les forêts vierges de la région (19). Cette affirmation n’est pas aussi outrancière qu’il n’y paraît. Pour bien comprendre l’importance de la venue de saint Feuillien et de l’œuvre qu’il a accomplie, il faut prendre conscience de l’état de décadence matérielle et morale dans lequel nos ancêtres se trouvaient à cette époque.

La réputation des Francs n’est plus à faire. C’étaient des barbares, dans toute l’acception du terme. Les écrivains de l’Antiquité insitent sur leur fureur guerrière et sur la férocité de leurs mœurs (20). Ils étaient considérés comme « les plus perfides entre tous les Barbares » (21). Leur fourberie se doublait d’une cruauté et d’une absence de scrupules exceptionnelles. Cupides et avides de rapines, ces hommes à l’aspect farouche, à la moustache tombante et aux longs cheveux blonds noués au sommet de la tête, inspiraient la terreur. Ils n’appréciaient qu’une vertu ; la gloire des armes (22).

Les femmes portaient une robe longue et les hommes une tunique courte, leurs culottes laissant les genoux découverts ; les jarrets étaient entourés de bandelettes de toile ou de laine (23).

Assez curieusement, la longueur de la chevelure jouait un rôle primordial dans la hiérarchie sociale des Francs. Ils utilisaient déjà des cosmétiques pour se décolorer les cheveux. Les esclaves avaient le crâne complètement tondu. Les ecclésiastiques étaient tonsurés. Les hommes libres portaient une chevelure nouée au sommet de la tête, de façon à obtenir une « queue de cheval » qui retombait sur le côté ou sur

 

(17)  La plus septentrionale des hordes asiatiques, en effet, avait franchi le Rhin aux environs de Mayen-ce : F. ROUSSEAU, La Meuse…, op. cit., p. 34.

(18)  Voir, par exemple, G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, Aisemont à travers les ges, Mettet, 1972, p. 47.

(19)  C. KAIRIS, Notice historique sur la ville de Fosses, Liège, 1858, p. 11.

(20)  L. FEFFER et P. PERRIN, Les Francs, Paris, 1987, p. 95.

(21)  F. LOT, C. PFISTER et F.-L. GANSHOF, Histoire du Moyen Age, Les destinées de l’Empire en Occident de 395 à 888, Paris, 1928, t.I, p. 385.

(22)  M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 24 et 93.

(23)  G. DUMONT, Histoire de Belgique, Bruxelles, 1954, p. 57.

 

(p.9) le front, laissant la nuque complètement dégagée. Seuls les princes de sang royal avaient le droit de porter une chevelure qui se répandait en larges boucles sur les épaules et descendait parfois jusqu’au milieu du dos (24).

Ces rois chevelus furent, pour leurs sujets, de parfaits exemples des mœurs de l’époque. « Leur palais était un repaire de vices, le lieu d’élection de la débau­che, de la trahison, de la cruauté et de la rapacité »‘ (25).

Apparemment, ils ne pensaient qu’à deux choses : faire la guerre et faire l’amour. Les chroniqueurs contemporains se sont plu à raconter leurs exploits guer­riers et leurs prouesses amoureuses (26).

CLODION, le premier chef de la tribu des Francs Saliens, dont l’histoire a retenu le nom, assista aux ébats amoureux de son épouse dans des circonstances qui méritent d’être rappelées. On raconte qu’après avoir envahi le nord de la France et après y avoir massacré un grand nombre d’habitants pour s’emparer de leurs biens, Clodion s’assit sur une plage du Pas-de-Calais, pour goûter un repos bien mérité, en compagnie de sa jeune femme. Celle-ci voulut prendre un bain et pendant qu’elle s’ébattait dans les flots, un dieu marin, attiré par ses charmes, s’unit à elle. Elle en conçut un fils auquel elle donna le nom de Mérovée (27). D’où l’origine divine de la dynastie mérovingienne.

CHILDERIC, fils de Mérovée et père de Clovis, était doué d’une virilité exceptionnelle. Il se lançait sur toutes les femmes qu’il rencontrait. Indignés de voir débaucher leurs filles, les dignitaires du royaume condamnèrent Childeric à l’exil. Il dut se réfugier au pays de Tongres, auprès du roi Basin et de la reine Basine. Il y resta huit ans, puis il fut replacé sur le trône par ceux-là mêmes qui l’en avaient chassé. Mais la reine Basine que Childeric avait honorée pendant son exil, ne pouvait plus s’en passer. Elle quitta son mari et vint rejoindre Childeric qui la prit pour femme et lui fit un enfant, le jeune Clovis (28).

Childeric choisit Tournai pour capitale de son royame. Il y fut enterré dans un somptueux tombeau. Sur le manteau de brocart du roi étaient cousues trois cents abeilles d’or, symbole de vie éternelle. Louis XIV a dit que le tombeau de Childe­ric fait de Tournai le berceau de la monarchie française (29). Quant à l’empereur Napoléon 1er, il portait, lors de son sacre à Notre-Dame de Paris, le 2 décembre 1804, un manteau garni d’abeilles d’or semblables à celles retrouvées dans le tom­beau de Childeric.

CLOVIS n’avait que quinze ans quand il succéda à son père. A cette épo­que, il n’était toujours qu’un roitelet salien, un chef de tribu germanique (30), dont la résidence principale se situait à Tournai, mais qui était presque toujours en campagne avec ses guerriers. Intelligent, rusé et audacieux, il rêvait de conquérir la Gaule et y parvint (31). Au cours de son règne, il supprima les roitelets mérovin­giens rivaux, et il vainquit les autres peuples barbares, les Alamans, les Wisigoths et les Burgondes, qui occupaient la Gaule romaine. Il quitta Tournai, la « villa » royale, et choisit comme lieu de résidence l’antique Lutèce, la cité des Parisii (les Parisiens). Exception faite pour la Provence, la Gaule entière était tombée sous son pouvoir. Il y établit un seul royaume auquel il donna le nom de « Francia » (32).

 

(24)  G. KURTH, op. cit., pp. 173 à 176. – M.-J. DAXHELET, op. cit.’ pp. 146 à 148. – E. SALIN, La civilisation mérovingienne, Paris, 1949-1959. t. I, pp. 117, 118 et 119.

(25)  F. LOT, C. PFISTER et F.-L., GANSHOF, op. cit., p. 383 : Certains historiens ont tenté de sauver leur réputation, mais en vain.

(26)  Sur ce dernier point on peut consulter G.  BRETON, Histoires d’amour de l’Histoire de France, Paris, 1965 et J. GERARD Histoires amoureuses des Belges, Bruxelles, 1984.

(27)  G. KURTH, op. cit., pp. 196-197.

(28)  R. AVERMATE, Nouvelle Histoire des Belges, Bruxelles, 1971, p. 21.

(29)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 28. – G. KURTH, op. cit., p. 94.

(30)  Ch. VERLINDEN, op. cit., p. 68.

(31)  F. LOT, La fin du monde antique et le début du Moyen Age, Paris, 1974, p. 341.

(32)  G. FAIDER, op. cit., p. 30. – M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 33.

 

(p.11) C’est ainsi que Clovis fit, sans s’en douter, la France, « mais il ne l’a pas fait exprès » (33). Quoi qu’il en soit, les plus illustres rois de la France du Moyen Age et des Temps Modernes prirent le nom de CLOVIS (LOUIS = CLOUIS), en igno­rant peut-être que, pour parvenir à ses fins, celui qu’ils considéraient comme leur ancêtre avait eu recours à des procédés abominables et répugnants.

Clovis, en effet, commit de nombreux assassinats pour étendre son pouvoir. Il se fit livrer, après l’avoir battu, le roi de Soissons et il ordonna qu’on l’égorgé dans le plus grand secret. Puis, il décida de supprimer les roitelets francs, pour s’approprier leurs trésors et leurs royaumes. S’étant emparé par la ruse d’un de ses cousins qui régnait sur un peuple voisin, il le fit tonsurer et ordonner prêtre, puis il le mit à mort. Il emprisonna un autre de ses cousins, le roi de Cambrai, il lui fendit la tête d’un coup de hache, puis il fit subir le même sort aux deux frères du défunt (34). Après la bataille contre les Alamans dont il sortit victorieux avec l’aide du roi des Francs de Cologne, Clovis fit dire au fils de celui-ci : « Ton père est vieux et boi­teux. S’il venait à mourir, tu serais son héritier, grâce à l’appui de mon amitié ». Le prince reçut le message et décida de tuer son père. Un jour que celui-ci dormait sous sa tente, un homme l’égorgea. Aussitôt, son fils demanda à Clovis de lui envoyer des ambassadeurs, pour procéder au partage des trésors du monarque défunt. De fait, Clovis envoya des émissaires , mais pendant que le jeune parricide se baissait sur un coffre pour y chercher de l’or, ils lui fendirent le crâne d’un vigoureux coup de hache. C’est ainsi que Clovis recueillit l’héritage et devint roi des Francs de Cologne (35).

Bien que s’étant converti à la religion chrétienne, Clovis n’avait rien changé à sa conduite. Un historien le considère comme « un des plus fameux bandits que la terre ait porté (36), tandis qu’un autre le qualifie plus pudiquement de « converti sans scrupule » (37).

Comme on le sait, Clovis reçut le baptême des mains de saint Rémi, à Reims, vers 496. Selon l’imagerie populaire, il avait, quelque temps auparavant, au moment où il livrait bataille aux Alamans, proposé au dieu de son épouse, la pieuse Clothilde, un marché en bonne et due forme : le baptême contre la victoire. Comme il fut victorieux, il se fit baptiser avec trois mille de ses guerriers. L’astu­cieux monarque savait qu’il en tirerait de grands avantages, car sa conversion lui apporta le soutien immédiat des évêques du nord et du centre de la Gaule et celui de la classe dirigeante dont ils étaient issus(38). Les conséquences du baptême de Clovis furent incalculables : il se trouvait être, à la fin du Ve siècle, le seul chef d’Etat dans tout l’Occident, qui fut catholique. L’alliance du trône et de l’autel était scellée™.

Les rois de France prirent l’habitude de se faire sacrer à Reims. On raconte que la fiole contenant le chrême destiné au baptême de Clovis avait été apportée du ciel par une colombe. Cette « sainte ampoule » devint le symbole de la continuité de la royauté française puisque lors du sacre de chaque roi, l’évêque de Reims ouvrait solennellement la précieuse fiole et extrayait à l’aide d’une aiguille d’or quelques particules de l’huile séchée pour la mêler au chrême sacramental. C’est ainsi que la royauté française devint une royauté de droit divin (40)

 

(33)  R. AVERMATE, op. cit., p. 21. Clovis n’a certainement pas eu l’idée d’un royaume de France que personne alors ne pouvait se représenter : F. LOT, La fin…, op. cit., p. 347. – Mais, comme l’écrit F. ROUSSEAU (op. cit., p. 347), « A cause de la réussite d’un roi de Tournai, la Gaule devait s’appeler la France ».

(34)  R. AVERMATE, op. cit., p. 22.

(35)  G. DUMONT, op. cit., pp. 52 et 53.

(36)  R. AVERMATE, op. cit., p. 21.

(37)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 29.

(38)  G. FAIDER, op. cit., p. 31.

(39)  F. LOT, La fin.,., op. cit., pp. 342 et 347.

(40)  I. d’UNIENVILLE, Saint Rémi de Reims, dans Historia, octobre 1988, cité par M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 217, 218 et 221.

 

(p.12) A la mort de Clovis son royaume fut partagé entre ses quatre fils(41>. Thierry reçut l’Austrasie et s’installa à Reims, tandis que Childebert devint roi de Neustrie et choisit Paris pour capitale.

L’Austrasie (42) couvrait une vaste région située au nord de la Neustrie et I comprenait la plus grande partie de l’actuelle Belgique. La frontière entre l’Austra­sie et la Neustrie est mal définie ; elle changea plus d’une fois ; elle correspondait soit avec les anciennes limites du diocèse de Liège et du diocèse de Cambrai, soit avec la « forêt charbonnière » (43), soit avec le cours de l’Escaut (44). A cette époque, Fosses faisait donc partie du royaume d’Austrasie.

 

Les descendants de Clovis ne cessèrent de se faire la guerre et de s’entre-tuer, pour étendre leur puissance au détriment les uns des autres. Il serait fasti­dieux d’énumérer les luttes fratricides qui opposèrent ces princes issus d’une même dynastie. L’historien F. Lot les résume en ces termes ; « Le christianisme n’a exercé aucune influence morale sur les descendants de Clovis. Perfidie, cruauté, luxure sont les attributs de cette dynastie. Leur duplicité égale ou dépasse celle des Byzan­tins eux-mêmes. Leur histoire n’est qu’une succession de scènes hideuses et de meurtres (45) ».

Les membres de l’aristocratie ne valaient pas mieux : « C’est à l’époque mé­rovingienne que s’est formée cette noblesse franque, puis française, batailleuse,

 

(41)  Comme l’auraient été les biens d’un particulier, car pour les Mérovingiens, le « royaume » était consi­déré comme un patrimoine :  G. FAIDER, op. cit., p. 31.

(42)  En réalité, cette région ne prit le nom d’Austrasie que vers 590 (officiellement en 623) :  F. LOT, La fin…, op. cit., p. 354.

(43)  A. DIERKENS, Abbayes et Chapitres de l’Entre-Sambre-et-Meuse (VII’ – XP siècle), Thorbeke, 1985, pp. 319 et 320. On a pu établir le tracé approximatif de cette fameuse « forêt charbonnière » : du sud de la Sambre (aux environs de Lobbes) à la Dyle (près de Louvain), c’est-à-dire une forêt dirigée du Sud-Ouest au Nord-Est.

(44)  G. FAIDER, op. cit., p. 33.

(45)  F. LOT, La fin…, op. cit., p. 353.

in: Jean Lecomte, Saint Feuillien et la fondation du monastère de Fosses, 1994, p.12

in: Jean Lecomte, Saint Feuillien et la fondation du monastère de Fosses, 1994, p.13-15

(p.13) indifférente aux choses de l’esprit, foncièrement égoïste et anarchiste, qui fit plus tard le malheur de la France (46). »

Certains historiens (47) ont tenté de réhabiliter la mémoire des rois mérovin­giens en faisant remarquer que plusieurs d’entre eux, comme Chilperic, avaient une certaine culture, mais sans doute ne s’agit-il là que d’exceptions qui confirment la règle.

« La dynastie gardait avec fierté ses traditions de famille et comme elle était d’origi­ne barbare, ces traditions étaient barbares aussi » (48).

Pourquoi insister aussi longuement sur les turpitudes des rois mérovingiens, dans un exposé qui a pour objet l’histoire de Fosses ?

Tout simplement parce que la barbarie des rois est le reflet des mœurs de l’époque et que, pour apprécier la tâche de saint Feuillien à sa juste valeur, il convient de brosser le tableau de la société dans laquelle il a atterri.

Saint Feuillien est arrivé à Fosses en 651, cent quarante ans après la mort de Clovis et tout juste après le règne de Dagobert, le dernier grand roi de la dynastie, qui mérite, lui aussi, un portrait.

Souverain fastueux, énergique et grand bâtisseur d’églises, Dagobert avait réussi à rétablir l’unité du royaume des Francs*49‘. Mais il était, comme bon nombre de ses ancêtres, très porté sur le sexe. Il se maria trois fois et il entretenait une multitude de concubines qu’il honorait à tout moment ; il lui arrivait donc de devoir se rha­biller précipitamment ; c’est peut-être la raison pour laquelle le grand saint Eloi dut, un beau matin, lui adresser les reproches vestimentaires rapportés par la chan­son (50).

Quoi qu’il en soit, le roi Dagobert s’entoura de conseillers sages et éclairés. Il plaça à leur tête un membre de l’aristocratie, Pépin de Landen. Ce choix aura, comme nous le verrons, une influence essentielle sur le destin du pays de Fosses.

En fait, comment vivaient nos ancêtres, les Gallo-romains qui peuplaient le pays de Fosses avant l’arrivée de saint Feuillien ?

Ils habitaient, pour la plupart, dans des maisons faites de poteaux de bois et de claies de branchages enduits d’argile, dont le toit était en chaume et dont le sol était constitué d’une couche de limon battu (51). Les bâtiments construits en maçon­nerie et matériaux durs dont l’emploi avait été caractéristique de l’époque romaine et dont la plupart avaient été détruits lors des invasions du IIIe siècle, furent rare­ment réédifiés à l’époque mérovingienne (52) : certains habitants s’accordèrent de ruines plus ou moins remises en état (53), tandis que d’autres construisirent des chau­mières entourées d’un jardin, et parfois groupées en petites agglomérations rura­les (54). C’est du groupement de ces dernières que sont nés nos villages.

A cette époque, des huttes analogues aux habitations des temps anciens sont donc apparues ou réapparues sur notre sol ; l’historien E. Salin y voit « un retour vers la préhistoire, consécutif aux misères du temps » (55).

Ce fut, effectivement, une période de récession et de recul de la civilisa­tion (56). Les routes, peu ou mal entretenues, se réduisaient de plus en plus à des

 

(46)  F. LOT, C. PFISTER et F.-L. GANSHOF, op. cit., p. 386.

(47)  H. PIRENNE, De l’état de l’instruction des laïques à l’époque mérovingienne, dans la Revue béné­dictine, Maredsous, 1934, p. 167. – P. RICHE, Education et culture dans l’Occident barbare aux VIIe et VIIIe siècles, Paris, 1962, pp. 264, 268 et 269. – M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 150 à 153.

(48)  G. KURTH, op. cit., p. 248.

(49)  F. LOT, La fin…, op. cit., p. 360.

(50)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 224.

(51)  G. FOURNIER, Les Mérovingiens, P.U.F., Paris, 1983, p. 85.

(52)  G. FAIDER, op. cit., p. 59. Sur quelques 400 villas édifiées en Wallonie, une vingtaine subsitaient : G. DUMONT, op. cit., p. 46.

(53)  E. SALIN, La civilisation mérovingienne, Paris, 1949-1959, t.I, p. 423.

(54)  G. DUMONT, op. cit., p. 57.

(55)  E. SALIN, op. cit., p. 425.

(56)  H. PIRENNE, op. cit., p. 31.

 

(p.14) chemins creux. Beaucoup de terres arables étaient retournées en friche. Nos ancê­tres cultivaient un petit jardin attenant à leur demeure, pour subvenir aux besoins de leur famille. Les prairies basses et humides étaient utilisées pour la pâture de vaches, de veaux, de moutons et de chèvres. Des troupeaux d’oies y déambulaient. Les chevaux qui présentaient une valeur considérable, avaient les pieds entravés de l’une ou l’autre manière, pour leur interdire de s’échapper (57). La forêt qui couvrait, rappelons-le, la plus grande partie du pays de Fosses, était la providence des petits paysans. Source d’approvisionnement en bois de charpente et en combustibles, elle leur fournissait la cire des abeilles et leur miel qui tenait lieu de sucre. Les porcs se nourrissaient des glands et des faines de cette forêt qui permettait aussi la pro­duction du charbon de bois indispensable au travail du minerai de fer (58).

Les colons francs recherchaient avant tout la proximité des puits, sources ou rivières (59). Certains d’entre eux s’installèrent donc vraisemblablement dans le pays de Fosses où les points d’eau étaient abondants.

Ils y construisirent des habitations en bois, conformément à leurs coutumes ancestrales. Il s’agissait de huttes mi-souterraines, recouvertes de roseaux ou de chaume, dont les murs étaient formés de claies tapissées de glaise et fixées à des poteaux. Ces maisons étaient généralement rectangulaires. Elles avaient, en moyenne, qua­tre à six mètres de côté et elles étaient groupées en petits hameaux (60).

Sous l’influence des Francs, le bois prit une importance croissante dans la construction, aux dépens des matériaux durs qui avaient été employés à l’époque romaine. Une évolution analogue s’observe dans le mobilier. La céramique et le verre furent souvent remplacés par le bois. Plusieurs textes font allusion à l’utilisa­tion d’une vaisselle de bois et à une certaine époque, on s’est même posé la ques­tion de savoir s’il était permis de célébrer la messe en utilisant des vases sacrés en bois (61).

Le mode de construction en matériaux fragiles (argile, torchis, bois) expli­que la rareté des sources archéologiques sur l’occupation du sol. Les demeures habitées par les hommes d’alors n’ont guère laissé de traces (62) et les témoignages archéologiques se réduisent presque exclusivement à des sépultures. De plus, un grand nombre de fouilles de cimetières mérovingiens ont été poursuivies avec négli­gence durant le siècle dernier, le seul souci des prospecteurs étant de recueillir le plus d’objets possible (63).

Tel est le cas du cimetière franc de Fosses, au lieu-dit « Tordu Chêne » à Aisément (64), qui fut exploré par des membres de la Société archéologique de Namur, en 1904 : il avait déjà été visité auparavant et on n’y trouva plus aucun objet, sauf une ceinture en fer.

Ce cimetière à inhumation comprenait trente-quatre tombes réunies sur le versant nord de la Biesme, dans un terrain calcareux à pente forte dirigée vers le midi. Les tombes étaient disposées du levant au couchant et avaient une profondeur moyenne de soixante centimètres. Six tombes étaient revêtues de dalles, les autres étaient de simples excavations dans le sol. Une seule contenait des traces de cer­cueil.

Quatre fosses avaient été occupées par un adulte et quatre autres avaient reçu chacune un corps d’enfant. Deux autres contenaient un enfant à côté d’un adulte. On a également trouvé un enfant dans une tombe, à côté de trois adultes dont un placé vingt centimètres plus bas que les autres.

 

(57)  L. VAN der ESSEN, Le siècle des Saints, Bruxelles, 1942, pp. 21 et 22.

(58)  A. JORIS, Du V » au milieu du VHP siècle. A la lisière de deux mondes, Bruxelles, 1967, p. 22.

(59)  G. FAIDER, op. cit., pp. 60 et 121.

(60)  E. SALIN, op. cit., t.I, pp. 418 à 422.

(61)  G. FOURNIER, op. cit., pp. 85, 86 et 87.

(62)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 411.

(63)  F. ROUSSEAU, La Meuse…, op. cit., G. FAIDER, op. cit., pp. 10, 35 et 117.

(64)  Dans la courbe de la Biesme située au sud-est du pont de la Spinette, à Aisemont. « Tordu Chêne » signifie « Chêne au tronc tordu » :  G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, op. cit., pp. 45, 66 et 78.

 

(p.15) Le squelette d’une tombe était couché sur le dos, la main gauche ramenée sur la poitrine, il avait aux reins une ceinture en fer de deux centimètres de largeur (65).

Le cimetière mérovin­gien d’Aisemont mérite quel­ques commentaires.

Le choix du site est classique aux VIe et VIIe siècles : un coteau face au midi, domi­nant un cours d’eau (66). Plus tard, au VIIIe siècle, l’évan-gélisation de nos régions fa­vorisera le développement des cimetières autour des églises, qui remplaceront les cimetières en plein champ (67).

Le nombre de sépultures cor­respond à la moyenne de la plupart des cimetières francs fouillés en Belgique (68).

L’orientation des tombes sui­vant un axe ouest-est relève d’une coutume germanique liée au culte solaire. En Gau­le mérovingienne, c’est vers l’est que, de façon générale, les tombes sont orientées. Comme sa tête repose à l’est, le défunt a la face dirigée vers l’orient et le soleil le­vant. Cet usage semble avoir été introduit en Wallonie par les Lètes. Avant l’arrivée de ceux-ci, la disposition et l’orientation des sépultures dans les cimetières gallo-romains étaient généralement très irrégulières et elles ne répondaient à aucune règle. Lors de la lente imprégna­tion chrétienne de nos régions, entre les VIIe et VIIIe siècles, l’usage germanique sera conservé, calqué dès lors sur l’orientation des sanctuaires, dont le chœur est à l’est et où les fidèles regardent donc vers la Terre Sainte et Jérusalem. Les croyan­ces liées au culte solaire furent apportées chez nous par les Francs. Le christianisme qui suivit a fini par conduire au même résultat, si bien qu’en ce qui concerne l’orientation des tombes, christianisation et croyances païennes ont eu les mêmes effets (69).

L’emplacement du cimetière franc se trouve dans la courbe de la Biesme située au sud-ouest du pont de la Spinette, à gauche du chemin qui monte vers Aisemont.

 

(65)  A. MAHIEU, Petites fouilles exécutées par la Société archéologique de Namur, dans les Annales de la Société archéologique de Namur, t. 30, 1911, pp. 184 et 185.

(66)  E. SALIN, op. cit., t.II, p. 95. Les Francs rendaient un culte aux eaux. En raison de la vertu des sources et des abîmes d’où elles naissent, qui communiquent avec le monde des morts, des séputlures sont très souvent établies à proximité d’un cours d’eau.

(67)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 120.

(68)  La plupart des quelque cinq cents cimetières francs fouillés en Belgique se limitent à 30 ou 40 tombes, mais il en est qui dépassent la centaine :  G. FAIDER, op. cit., p. 120.

(69) E. SALIN, op. cit., t.II, pp. 189 à 192, G. FAIDER, op. cit., pp. 118 et 119.

in: Jean Lecomte, Saint Feuillien et la fondation du monastère de Fosses, 1994, p.15

in: Jean Lecomte, Saint Feuillien et la fondation du monastère de Fosses, 1994, p.16-24

(p.16) Les Francs enterraient leurs morts, contrairement aux Romains qui les inci­néraient. L’inhumation était la règle, à l’époque mérovingienne, pour les Gallo-Ro­mains comme pour les Francs, pour les clercs comme pour les laïcs et quelle que soit la situation sociale du défunt<70).

Ni l’orientation des tombes du cimetière d’Aisemont, ni le recours au procé­dé de l’inhumation ne permettent donc de préciser les croyances religieuses des dé­funts ; celles-ci restent inconnues, vu l’absence d’objets qui eussent permis de les déterminer.

A l’époque, les défunts reposaient souvent en terre libre, sans sarcophage ni cercueil (71). Il n’empêche qu’au cimetière d’Aisemont la rareté des dalles (six pour trente-quatre tombes) peut faire présumer d’une certaine pauvreté de la popula­tion.

De même, le nombre relativement élevé de squelettes d’enfants témoigne d’une mortalité précoce. En général, les hommes mouraient avant 40 ans,les femmes avant 30 ans (72).

La principale caractéristique du cimetière d’Aisemont me paraît être la coexis­tence de sépultures collectives et de sépultures individuelles. Alors que la majorité des tombes ne contenaient qu’un seul corps, trois autres renfermaient chacune deux défunts et l’une d’elles les corps superposés de trois adultes et d’un enfant. Or, les Francs n’utilisaient que des tombes individuelles, tandis que les descendants des Gallo-Romains faisaient usage de sépultures multiples, de tombes familiales (73). Il en résulte que le mélange observé au cimetière d’Aisemont, de ces deux types de sépultures, témoigne de l’existence d’une population mixte et d’une certaine fusion entre les éléments de cette population.

Quels étaient ces éléments et comment s’opéra la fusion ? La question est complexe et elle a donné lieu à de nombreuses controverses.

A un fond de population néolithique étaient venus s’ajouter des éléments celtiques, des éléments romanisés et des éléments germaniques. Dans quelle proportion ? Dieu seul le sait. Pas plus que pour la période romaine, nous ne disposons d’aucune information précise sur le chiffre de la population à l’époque mérovingienne. Les historiens, quant à eux, émettent des opinions divergentes, principalement en fonc­tion des thèses qu’ils défendent au sujet de la formation de la frontière linguistique en Belgique (74). Certains auteurs estiment que la Wallonie actuelle était « profondé­ment romanisée » (75), tandis que d’autres prétendent, au contraire, que l’Austrasie fut « profondément germanisée » (76), même avant la conquête romaine (77) et que les Francs qui s »y installèrent plus tard, s’y comportèrent en maîtres (78). Pour d’autres enfin, la population de la Wallonie était presque entièrement composée « de méso­néolithiques, aux yeux et cheveux foncés, dénommés alpins et qui vinrent dans le pays quelque dix millénaires avant Jésus-Christ, tandis que l’apport de sang latin fut aussi infinitésimal que, plus tard, l’apport de sang espagnol (79).

 

(70)  G. FAIDER, op. cit., p. 117. – E. SALIN, op. cit., t.I, p. 213.

(71)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 213. – G. FAIDER, op. cit., p. 119.

(72)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 126. Les épidémies de peste, de variole et de dysenterie étaient très meunières.

(73)  E. SALIN, op. cit., pp. 213 et 214.

(74)  Sur la controverse relative à l’épineuse question de la formation de la frontière linguistique et de la colonisation franque en Belgique, voir l’excellente synthèse de A. JORIS, op. cit., pp. 6 à 15 et la bibliographie établie par cet auteur pp. 46 et 47.

(75)  J.-F. NIERMEYER, La Meuse et l’expansion franque vers le Nord, aux VII’ et VIIIe siècles, dans les Mélanges Rousseau, 1958, p. 462.

(76)  G. FOURNIER, op. cit., p. 92.

(77)  M. GYSSELING, La genèse de la frontière linguistique dans le Nord de la Gaule, Revue du Nord, t. 44, 1962.

(78)  C’est l’hypothèse du Herrensieldung, c’est-à-dire de l’occupation par une mince couche de Francs, se comportant en maîtres ; A. JORIS, op. cit, p. 11.

(79)  G. DUMONT op. cit., p. 47.

 

(p.17) En réalité, aucun élément déterminant ne permet de trancher cette controverse. Comme l’a écrit l’historien F.L. Ganshof, « il est impossible d’avancer, dans ce domaine, quoi que ce soit de certain » (80).

En tout cas, lorsque les Francs s’installèrent chez nous, certaines traces de la romanisation disparurent et les habitants retournèrent à la vie de clan (81), mais les envahisseurs n’imposèrent, semble-t-il, ni leur langue, ni leurs coutumes aux populations locales (82). Par la suite, les Francs se mêlèrent aux anciens habitants, tout en gardant leur personnalité, leurs conceptions politiques et leurs lois ; un modus vivendi s’établit entre les deux ethnies (83). Les colonies franques, en tout cas, n’étaient pas assez nombreuses, en Wallonie, pour absorber les populations locales et plus tard les Francs s’assimilèrent progressivement aux

Gallo-Romains et finirent par adopter leurs coutumes et leur langue (84). Cette fusion des Francs avec les populations indigènes se fit sans heurts (85) et les barrières étaient tombées entre les deux mondes lorsque les Gallo-Romains et les Francs se mirent à enterrer leurs morts dans les mêmes cimetières, comme à Aisemont.

Le seul objet découvert au cimetière d’Aisemont – une modeste ceinture en fer – constitue, à mes yeux, une sorte de symbole des rares apports positifs des Mérovingiens dans la région.

Les Francs, rappelons-le, étaient avant tout des guerriers et le restaient jus­que dans la mort : ils se faisaient inhumer avec leurs armes. Ils aimaient la guerre, non seulement par goût de l’aventure, du risque, de la violence et de la gloire, mais surtout comme une source de butin ; ils enlevaient le bétail, les monnaies, les meubles, jusqu’aux planches et aux clous et ils faisaient des prisonniers pour ali­menter les marchés d’esclaves (86).

Or, qui dit « amour de la guerre » dit « amour des armes », ce qui implique le déve­loppement de la métallurgie et de l’industrie du fer.

Les guerriers francs étaient armés de haches massives à manche de bois très court (les francisques), d’arcs et flèches, de lances (les framées) et de sabres courts à un seul tranchant (les scramasaxes). L’épée à double tranchant (la spatha) et le javelot muni d’une corde (l’angon) semblent avoir été des armes de chef (87).

Chaque guerrier devait se procurer, à ses frais, l’une ou l’autre ou plusieurs de ces armes. Sa vie au combat pouvait dépendre de ce choix, et l’on conçoit que certaines recrues se soient imposé de lourds sacrifices pour acquérir un bon armement.

C’est ainsi qu’à cette époque caractérisée par une économie rétrograde sur le plan technique, seule l’industrie du fer et spécialement celle des armes marqua, dans nos régions, un net progrès sur les périodes antérieures. Les procédés de fabrication s’améliorèrent. Alors que les Romains utilisaient des masses homogè­nes, les artisans mérovingiens juxtaposèrent par soudure des métaux de natures différentes dans la fabrication des armes (88).

« Art sacré, la métallurgie fut d’abord un art militaire ». (89)

La permanence d’ateliers métallurgiques en Entre-Sambre-et-Meuse est in­contestable. On a pu déterminer avec certitude, dans cette région, l’importance du

 

(80)  F.-L. GANSHOF, La Belgique carolingienne, Bruxelles, 1965, p. 170.

(81)  P. RICHE, Education et culture dans l’Occident barbare, aux VIP et VIII’ siècles, Paris, 1962, p. 55.

(82)  F. LOT, La fin…, op. cit., p. 345.

(83)  F. LOT, La fin… op. cit., p. 338.

(84)  G. FAIDER, op. cit., p. 26 – H. PIRENNE, op. cit., p. 25.

(85)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 24.

(86)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 99.

(87)  G. FAIDER, op. cit., p. 45.

(88)  G. FAIDER, op. cit., pp. 80 et 111. – A. JORIS, op. cit, pp. 40 et 41.

  • DUBY, Guerriers et paysans…, op. cit., p. 90 .

 

(p.19) travail du fer et spécialement des épées, des francisques et des pointes de lance. Le bassin de la Sambre formait un des centres artisanaux les plus actifs de l’Austrasie (90). Les spécialistes de la métallurgie y ont maintenu sans interruption leur activi­té entre le Ve et le VIIIe siècles (91).

Les bas fourneaux devaient se trouver à l’époque mérovingienne, comme sous l’Empire romain, à proximité des mines et en milieu forestier. Le minerai était utilisé sur place. Les forges produisaient non seulement des armes, mais également des outils, des fibules et des clous ; elles travaillaient non seulement pour couvrir les besoins locaux, mais aussi pour l’exportation (92). Des ateliers appartenant à l’Etat s’étaient spécialisés dans la fabrication de lames d’épée de haute qualité, qui firent l’objet d’un trafic international (93). La fabrication de clous, localisée dans la vallée de la Sambre, était, elle aussi, une industrie d’exportation (94). Des marins remon­taient la Meuse ; ils y chargeaient des produits métallurgiques provenant des mar­chés locaux pour les transporter dans de vastes entrepôts situés à l’embouchure de la Meuse et allaient ensuite les distribuer au loin (95).

On a décelé les traces d’une fonderie sur le site de l’Houchenée, à Fosses et une route menait à la Sambre et à la Meuse. Or, la circulation par voie d’eau, fort importante à l’époque romaine, restait très active à l’époque mérovingienne. Elle suppléait au réseau routier là où il avait trop souffert. Chez nous, l’axe de la Meuse resta l’artère essentielle du trafic (96) tandis que la navigation sur la Basse Sambre y tenait une place honorable (97). Il est hautement probable que nos ancêtres du pays de Fosses ont participé au travail et au commerce du fer à l’époque méro­vingienne. Des fouilles archéologiques pourraient sans doute le confirmer.

Il ne faudrait pas en déduire que les habitants vivaient dans l’aisance, car le pays de Fosses faisait partie d’un grand domaine et les profits tirés de l’industrie du fer allaient au propriétaire du domaine ou à l’Etat. De même, si des progrès s’étaient manifestés dans l’agriculture (apparition du moulin à eau, de la charrue et de l’assolement triennal), la superficie des bois et des forêts était encore très impor­tante ; de plus certaines terres cultivables (98) étaient retournées en friche depuis les invasions et les grands propriétaires ne s’en souciaient guère, car ils tendaient de plus en plus à ne produire que ce qui leur était nécessaire : le rendement des fermes se limitait aux besoins de la communauté qui vivait dans le domaine. L’éco­nomie, avant tout rurale et caractérisée par la prédominance du grand domaine, devint essentiellement autarcique. A l’intérieur même du pays, le commerce de denrées alimentaires, de vêtements et de poteries n’existait pratiquement plus (99).

 

Cette récession économique se doublait d’une profonde inégalité sociale.

 

(90)  H. HASSE, Où les Francs allaient-ils chercher le fer ?, dans Bulletin de la Société royale d’Archéo­logie et de Préhistoire, t. 62, 1951, pp. 127, 128 et 130. G. FAIDER, op. cit., pp. 78 et 79.

(91)  A. JORIS, op. cit, p. 23.

(92)  F. ROUSSEAU, La Meuse…, op. cit. p. 101.

(93)  G. FAIDER, op. cit., p. 77.

(94)  V.   TAHON,  L’industrie cloutière au pays de Charleroi,  dans les Documents et Rapports de la Société archéologique de l’Arrondissement judiciaire de Charleroi, t. 36, 1914-1921, pp. 7 à 71.

(95)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 113.

(96)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 129 – A. JORIS, op. cit., pp. 26 et 27. G. FAIDER, op. cit., p. 69. – H. PIRENNE, op. cit., p. 31.

(97)  M. ARNOULD, La navigabilité ancienne de la Sambre dans les Mélanges F. Rousseau, 1958, p. 67.

(98)  Plusieurs auteurs, comme M. BROZE (Essai sur le développement de la ville de Fosses, des origines à 1342, Mémoire de Licence en Histoire, U.L.g., 1957-58, p. 20), ont sans doute exagéré l’aridité des terres du pays de Fosses, « peu épaisses et caillouteuses ». Ces terres, en effet, ne sont pas homogènes et certaines d’entre elles, à Aisemont, par exemple, valent les terres fertiles de la Hesbaye. D’autres, par contre, plus schisteuses et plus pauvres, se prêtent plutôt à la culture de céréales moins exigean­tes, comme l’escourgeon, l’orge et l’avoine. Elles nécessitent, en général, un drainage qui était déjà pratiqué par nos ancêtres.

(99) Ch. LELONG, La vie quotidienne en Gaule à l’époque mérovingienne, Paris, 1963, pp. 38 et 39. G. FAIDER, op. cit., pp. 53, 56, 59, 60, 64 et 67. M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 104 à 107.

 

(p.19) Théoriquement, les Francs avaient instauré le principe de l’égalité politique entre tous les citoyens. « Il n’y a plus ni Romains ni Barbares. Tous portent le même nom de Francs. Tous possèdent les mêmes droits ». (100)

En fait, il ne subsistait plus de classe moyenne intermédiaire entre l’aristocratie des grands propriétaires fonciers et la plèbe : l’extrême misère voisinait avec l’extrême richesse (101). Le cloisonnement de la société en classes strictement hiérarchisées ajoutait encore à l’inégalité des citoyens. A l’aristocratie, composée de grands pro­priétaires fonciers, se juxtaposaient des colons, paysans propriétaires de petites parcelles de terrain, mais fixés au sol qu’ils possédaient, les liberti esclaves affran­chis qui devaient payer un tribut au maître qui les avait libérés, et les esclaves qui étaient très nombreux à cette époque (102).

Les grands propriétaires fonciers vivaient uniquement des revenus de leurs terres, sans travailler eux-mêmes. Ils avaient à leur service un nombre relativement consi­dérable d’esclaves.

Dès le VIIe siècle, la vallée supérieure de la Meuse a joué dans l’histoire de la traite et de l’esclavage une fonction d’une importance internationale (103). Les esclaves étaient recrutés avant tout parmi les prisonniers de guerre ; ils pouvaient également être achetés et un commerce permanent d’esclaves était établi dans nos régions (104).

Il ne fait aucun doute que des esclaves furent astreints au travail de la terre, à l’entretien du bétail et à l’exploitation du fer, au pays de Fosses. Or les esclaves n’étaient pas considérés comme des personnes, mais comme du bétail, comme des choses. Le meurtre ou le vol d’un esclave était puni de la même amende que celui d’un cheval (105). Lorsqu’une « villa » était donnée ou vendue, les esclaves qui y tra­vaillaient étaient cédés en même temps et au même titre que le cheptel (106). Cette conception de l’esclavage remonte à la plus haute antiquité tant chez les Celtes que chez les Romains et chez les Francs. Les Chrétiens, par contre, considéraient les esclaves comme des hommes et on devine la tâche qui attendait saint Feuillien, à Fosses, pour changer une mentalité aussi profondément ancrée dans les mœurs.

Ces mœurs étaient, rappellons-le, parfaitement dissolues et barbares. Seule une élite de clercs, de moines et de princes avaient accès à la culture intellec­tuelle (107).

Partout régnait la loi du plus fort. Le rapt, le vol à main armée, le meurtre n’étaient pas rares (108).

Tout s’achetait, même les charges ecclésiastiques, même les offices royaux, même les consciences (109).

Pour l’historien G. Duby, l’Austrasie était « la province la plus sauvage du royaume franc (110).

Il est vrai que la vie de nos ancêtres n’était guère enviable, d’autant plus que les obligations du service militaire et de l’impôt s’étaient considérablement alourdies depuis l’avènement des rois chevelus.

Loin de supprimer les impôts instaurés par les Romains, les Mérovingiens les amplifièrent. Ils multiplièrent les impôts indirects ou tonlieux comprenant les

 

(100)  G. KURTH, op. cit., p. 243.

(101)  A. GRENIER, La Gaule, province romaine, Paris, 1946, p. 122.

(102)  G. FAIDER, op. cit., p. 49. – H. PIRENNE, op. cit., p. 33.

(103)  Ch. VERLINDEN, Traite et esclavage dans la vallée de la Meuse, dans les Mélanges Rousseau, Bruxelles, 1958, p. 686.

(104)  G. FAIDER, op. cit., p. 50.

(105)  Ch. LELONG, op. cit., p. 24.

(106)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p.95.

(107)  G. DUBY, Guerriers et paysans…, op. cit., p. 91.

(108)  M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 116 et 183.

(109)  L. VAN der ESSEN, Le siècle des Saints, Bruxelles, 1942, p. 23.

(110)  P. RICHE, Education et culture dans l’Occident barbare. VI’ – VHP siècles, Paris, 1962, p. 548.

 

(p.20) douanes les droits de marché, les péages perçus à l’occasion de la circulation des personnes et des marchandises, les taxes sur les voitures de transport, sur les bêtes de somme, les voies de halage, sur le passage de ponts, etc… La perception de ces impôts était facile : il suffisait par exemple de barrer un pont ou une route pour les lever (111). Par contre, la perception de l’impôt foncier, qui se heurtait à une! grande résistance de la part de la population, eût exigé, pour fonctionner, une administration complexe et vigilante qui n’existait plus (112). C’est pourquoi les per­cepteurs en furent réduits à lever ces impôts, les armes à la main. Au temps de saint Feuillien, quand on voulait se débarrasser d’un haut fonctionnaire, on l’en­voyait percevoir le « cens » : il y avait une chance pour qu’on ne le revoie plus (113).

Quant au service militaire auquel la plupart de nos ancêtres échappaient au temps de Rome, il devint, à l’époque mérovingienne, obligatoire pour tous les hommes libres, dès leur majorité guerrière, c’est-à-dire à l’âge de quinze ans. Cer-l tes, il n’y avait pas d’armée permanente et le roi ne levait des troupes que dans les perspectives d’un conflit (114); dans ce cas, tout homme libre, qu’il soit descendant des Francs ou des Gallo-Romains, était astreint à porter les armes, à ses frais<115). Le réfractaire payait une très lourde amende (116).

Les armées franques étaient un ramassis d’indigènes sans instruction militaire ni réelle valeur guerrière. Pas plus qu’il n’y avait d’uniforme, il n’y avait d’armement réglementaire : chacun s’armait selon ses moyens, ses goûts, sa force (117). L’histo­rien F. Lot se demande comment ces masses confuses et indisciplinées ont pu remporter des succès ; c’est sans doute, à son avis, parce que leurs adversaires étaient encore inférieurs en organisation et, en outre, moins nombreux (118). En réa­lité, les Francs évitaient les batailles rangées, leur préférant les attaques surprises (119).

Leur tactique était élémentaire : leurs ennemis se voyaient écrasés sous une masse de guerriers déchaînés (120).

Une dernière question : quelle langue les habitants du pays de Fosses parlaient-ils avant l’arrivée de saint Feuillien ?

En réalité, la grande majorité de la population utilisait toujours la langue celtique, mais une minorité baragouinait un latin abâtardi et une infime minorité composée de colons francs, s’exprimait en francique.

Le celte était loin d’avoir disparu dans nos campagnes. La langue gauloise s’y perpétuait à l’état de patois chez les gens du peuple (121).

Un des motifs qui déterminèrent les évêques et les rois mérovingiens à faire appel à des moines irlandais pour évangéliser nos campagnes fut une raison d’ordre lin­guistique : ces moines, notamment saint Feuillien, parlaient un dialecte celtique semblable au langage de nos ancêtres.

C’est en latin qu’étaient rédigés les actes administratifs, mais nul n’était plus capa­ble de parler ni d’écrire un latin correct. Le latin classique était tombé en ruine. (122).

 

(111)  L. FEFFER et P. PERRIN, op. cit., p. 25.

(112)  H. PIRENNE, op. cit., p. 32.

(113)  F. LOT, La fin…, op. cit., pp. 376 et 377.

(114)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 96.

(115)  G. FAIDER, op. cit., p. 44.

(116)  F. LOT, La fin…, op. cit., p. 378.

(117)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 98.

(118)  F. LOT, op. et toc. cit..

(119)  L. FEFFER, et P. PERRIN, op. cit., p. 95.

(120)  G. FAIDER, op. cit., p. 45.

(121)  G. FOURNIER, op. cit., p. 62.

(122) Ch. LELONG, op. cit., p. 158.

 

(p.21) Le latin parlé était resté la langue des familles aisées et cultivées, mais il s’agissait d’un latin populaire, la rustica romana lingua (123), une langue en pleine évolution qui préparait le wallon (124). C’est ce latin qui fut adopté par certains Francs à leur arrivée dans notre pays.

Un texte du VIIe siècle nous apprend que la localité de Fosses avait, à cette époque, gardé son nom celtique, malgré la romanisation. A l’arrivée de saint Feuil-lien, Fosses portait deux noms : Bebrona (en celtique) et Fossa (en latin), tout comme certains habitants parlaient le celtique et d’autres le latin (125).

A côté de la population gallo-romaine qui formait la grande majorité, une minorité de colons francs continua à user de son propre idiome, et cela jusqu’au IXe siècle au moins. Ces colons ne renoncèrent pas à leur dialecte ancestral, le francique et il fallut attendre le XIe siècle pour que la langue germanique soit complètement éteinte dans l’Entre-Sambre-et-Meuse. Du reste, l’influence du fran­cique sur la phonétique et sur le vocabulaire du wallon ne doit pas être sousesti-mée(126). L’appelation de « Wallon » n’est autre que celle par laquelle les Francs désignaient leurs voisins de langue latine : Wala (127).

En fait, bon nombre de nos ancêtres étaient plurilingues. Comme l’écrit M.-J. Daxhelet (128), certains Francs se sont mis à apprendre le latin – c’était une question de prestige – et beaucoup de Gallo-Romains ont voulu apprendre le fran­cique – c’était une question de mode.

Quant au latin classique, il ne réapparaîtra chez nous qu’après la venue de saint Feuillien et de ses compagnons qui l’avaient étudié aux bonnes sources et comme une langue étrangère. Lorsque le latin redevint correct, ce fut parce que désormais il était une langue morte (129).

 

(123)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 164.

(124)  Ch. LELONG, op. cit., p. 159.

(125)  Additamentum Nivialense de Fuilano, op. cit., pp. 449 et 451 :  « nuncupatur Bebrona » (s’appelle Bebrona) « alio nomine Fossa » (d’un autre nom, Fosse). Sur cette question, voir ci-dessous, p. 67.

(126)  M. GYSSELING, Le Namurois, région bilingue jusqu’au VIIIe siècle, dans le Bulletin de la Société royale de toponymie et de dialectologie, t. 21, 1947, pp. 208 et 209. G. FAIDER, op. cit, p.47. Pour commander aux dernières troupes « romaines » dans la Gaule du Nord, il était bon de parler allemand. Les petits-fils de Clovis utilisaient encore la vieille langue d’Outre-Rhin : G. KURTH, op. cit., p. 248. F. LOT La fin…, op. cit., p. 231

(127)  H. PIRENNE, op. cit., p. 25.

(128)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 226.

(129)  F. LOT, La fin…, op. cit., p. 405.

 

 

(p.23) CHAPITRE I

la vie de saint feuillien

en irlande et en angleterre

 

Nous nous proposons, dans les pages qui suivent, de retracer la vie de saint Feuillien, en nous basant sur des sources historiques crédibles, et en écar­tant les éléments légendaires dont de nombreux auteurs ont voulu l’embel­lir.

Avant d’entreprendre cette tâche, il nous paraît nécessaire, afin de faciliter la lecture de cet exposé, de résumer succinctement les principaux événements qui ont marqué l’existence de saint Feuillien. Nous les reprendrons par la suite en détails, à la lumière des textes.

Irlandais d’origine, Feuillien devint moine, comme ses deux frères, Fursy et Ultain. Vers 635, les trois frères s’exilèrent en Angleterre où ils fondèrent un monastère à Burgh Castle (dans le Norfolk). Puis, vers 640, Fursy passa sur le continent où il construisit un monastère à Lagny (sur la Marne) ; il décéda en 649. L’année suivante, en 650, Feuillien et Ultain, accompagnés de moines irlandais, arrivèrent, à leur tour, en Neustrie. Ils s’agenouillèrent sur la tombe de Fursy, à Péronne (sur la Somme), puis ils gagnèrent le monastère de Nivelles, en Austrasie, où ils furent accueillis par sainte Gertrude et par la mère de celle-ci , sainte Itte. En 651, cette dernière donna son domaine de Bebrona à Feuillien et à ses compa­gnons, qui y construisirent un monastère et se consacrèrent à l’évangélisation des habitants du pays de Fosses. Quatre ans plus tard, en 655, Feuillien, qui était parti en voyage, fut assassiné par des brigands. Sainte Gertrude fit effectuer des recher­ches. Le corps de saint Feuillien fut retrouvé à Le Rceulx, en 656 et ramené à Nivelles d’abord, à Fosses ensuite où il fut inhumé (1).

Saint Feuillien a vu le jour en Irlande, à la fin du VIe siècle ou au début du VIP siècle. On ignore, même approximativement, l’année de sa naissance.

A cette époque, l’Irlande présentait un caractère original sur les plans politi­que, culturel et religieux.

Cette île avait, au VIe siècle avant J.-C., été colonisée par des peuples celtes et notamment par des Gaëls, originaires de Galice (en Espagne), qui y avaient imposé leur langue, le gaélique.

 

(1) Cet exposé chronologique se base sur les conclusions d’une étude approfondie de P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie celtique, dans les Analecta Bollandiana, t. 78, 1957, pp. 392 et 393 – Sur la chronologie et la vie de saint Fursy, voir C. PLUMMER, Venerabilis Baedae Historia ecclesiastica gentis Anglorum, Oxford, 1896, t. II, p. 173.

 

(p.24) Par la suite, l’isolement géographique de l’île laissa celle-ci à l’abri des bou­leversements historiques qui secouaient le continent : les Romains ne s’y étaient pas aventurés et les Irlandais ne connurent pas les invasions barbares qui dévas­taient nos régions. La population de l’île conserva donc ses traditions et sa culture propres, essentiellement celtiques.

La christianisation de l’Irlande date de la première moitié du Ve siècle. Elle est l’œuvre de saint Patrick, un jeune esclave qui après avoir gardé des moutons pendant plusieurs années, s’enfuit en Bretagne où il devint moine. Revêtu de la dignité épiscopale, il aborda à nouveau l’Irlande et il évangélisa ce pays en l’espace de trente ans (de 430 à 461). Partout où il prêchait s’élevaient des monastères et à sa mort le christianisme irlandais connaissait un essor prodigieux (2).

Ce christianisme présentait, sous de multiples aspects, un particularisme remarquable (3). C’est ainsi que la vitalité religieuse de l’Eglise d’Irlande (4) se marquait par la prédominance absolue de la vie monastique (5), ce qui entraînait, comme corollaire,

 

(2)  I. SNIEDERS, L’influence de l’hagiographie irlandaise sur les vitae des saints irlandais de Belgique, dans la Revue d’Histoire ecclésiastique, t. 24, 1928, pp. 597 à 601. Sur saint Patrick, voir L. GOU-GAUD, Les saints irlandais hors d’Irlande, Louvain, 1936, pp. 142 à 155.

(3)  J. CHELINI, Histoire religieuse de l’Occident médiéval, Paris, 1968, p. 38.

(4)  La communauté des chrétiens s’appelle l’Eglise (ecclesia :  l’assemblée). Longtemps ce terme désigna des communautés groupées autour de leur chef, l’évêque. Au temps de saint Feuillien, on parlait des Eglises d’Irlande, des Eglises bretonnes, etc…

(5) Parmi les chrétiens, on distingue entre les gens d’Eglise (les clercs) et les laïcs (l’ensemble des fidèles du peuple). Les clercs séculiers sont ceux qui vivent au milieu du monde (les évêques, les prêtres…) tandis que les clercs réguliers (« régula » : la règle) vivent sous une règle et retirés du monde : ce sont principalement tes moines. En Orient, la vie religieuse commença très tôt sous la forme d’érémitisme (du grec « eremos » :  solitaire) pratiquée par les moines solitaires. Chez nous, par contre, prévalut la forme communautaire de la vie monastique, le cénobitisme (du grec « coinobos » :  qui vit en commu­nauté) :  sous la direction de l’abbé (« abbas » : père), les moines vivent dans un monastère : J. CHE­LINI, op. cit. pp. 16, 17 et 18.

in: Jean Lecomte, Saint Feuillien et la fondation du monastère de Fosses, 1994, p.24

(p.25) un goût très vif de l’ascétisme et de l’étude. Le latin était enseigné dans les monas­tères ; n’ayant jamais été une langue parlée en Irlande, il s’y conserva comme une langue d’études, dans une pureté plus grande que dans nos régions. D’autre part, des districts épiscopaux géographiquement délimités comme chez nous, n’existaient pas dans l’Irlande du VIIe siècle. Les chefs des grands monastères cumulaient les fonctions d’abbé et d’évêque (6) pour les territoires environnants. Les moines, très nombreux, combinaient l’ascétisme et l’apostolat auprès des populations. Certains particularismes du monachisme irlandais se retrouveront dans l’évangélisation du pays de Fosses par saint Feuillien.

À cette époque, les Eglises d’Irlande, restées à l’abri des hérésies, étaient devenues un foyer de vie catholique original et fervent.

L’Irlande fut, très tôt, considérée comme la terre la plus fertile en saints du monde occidental. Au XIe siècle, les chroniqueurs lui décernèrent le titre d’Insula Sanctorum (l’île des Saints). Cette réputation de sainteté était méritée ; elle avait pour cause la haute perfection ascétique des foules de moines qui peuplaient les monastères de ce pays (7).

Chez nous, le VIP siècle fut, lui aussi, qualifié de « siècle des saints », telle­ment le nombre de personnages auréolés de ce titre y fut considérable (8). On en compte plus de quatre-vingts, rien qu’en Belgique.

On sait que, de nos jours, la reconnaissance de la sainteté d’un défunt donne lieu à l’ouverture d’une procédure longue, compliquée et sévère, qui aboutit à une canonisation formelle et solennelle proclamée par le pape.

« Au VIIe siècle, par contre, un défunt était considéré comme saint à la suite d’une « canonisation  » populaire, d’une vénération et d’un culte nés spontanément sous l’influence de l’enthousiasme des foules. A l’époque mérovingienne, il était difficile pour l’évêque diocésain, auquel était réservée la permission d’établir un culte pour les défunts, d’examiner chaque cas en particulier avec tous les soins nécessaires. Bien des personnes furent ainsi élevées sur les autels par le peuple, sans qu’il y ait eu au préalable une enquête telle qu’on l’exigerait aujourd’hui. D’ailleurs « l’élévation des reliques » c’est-à-dire le fait de déterrer le corps du dé­funt et de le transporter dans une église ou une chapelle bâtie pour la circonstance, équivalait pratiquement à une reconnaissance indirecte de la sainteté de ce défunt (9). C’est pourquoi, pour une élévation de reliques, il fallait l’autorisation de l’évêque diocésain. Peu à peu, ce devint une coutume de solliciter l’autorisation expresse du pape. La marche du procès était cependant fort simple. Il suffisait que l’évêque diocésain offrît à l’autorité ecclésiastique supérieure, une biographie (ou « vita ») du saint et un « liber miraculorum » (récit des miracles). La vérité des faits racontés était confirmée ou prouvée par serment, sans qu’on se livrât à cette occa­sion à une enquête critique au sujet des affirmations contenues dans le récit des miracles. Une bulle pontificale (10) autorisant le culte, suivait alors. Telle est la procé­dure suivie jusqu’au XIIe siècle » (11).

 

(6)  Rappelons que l’évêque (du grec « episcopos » : surveillant) a, sur le territoire du diocèse qui lui est confié, un triple pouvoir d’ordre, de juridiction et d’enseignement. Revêtu par son sacre de la plénitu­de du sacerdoce, l’évêque peut seul consacrer un autre évèque et ordonner des prêtres. Au temps de saint Feuillien, le célibat était exigé des prêtres et des évêques, ils ne pouvaient plus se marier après réception des ordres, mais on pouvait toujours ordonner un homme déjà marié. La plupart des grands évêques au début du Moyen Age furent mariés et pères de famille. Dans ce cas-là, ils cessaient de vivre avec leur femme : J. CHELINI, op. cit., pp. 10 et 15.

(7)  L. GOUGAUD, Les chrétientés celtiques, Paris, 1911, a dressé une carte des grands monastères qui florissaient alors en Irlande – On est frappé de l’épanouissement qu’a pris rapidement la vie monasti­que dans l’île.

(8)  L. VAN der ESSEN, Le siècle des saints, Bruxelles 1942, p. 7. E. de MOREAU, Histoire de l’Eglise en Belgique, Bruxelles, 1945, t.I, p. 200.

(9)  L’élévation des reliques de saint Feuillien eut lieu à Fosses, en 1086, soit quelque quatre cent trente ans après sa mort.

(10)  Au Moyen Age les papes expédiaient des lettres qu’on appelait « bulles » (Bulle = le sceau de plomb circulaire dont ils se servaient pour authentifier leur correspondance).

(11) Texte extrait de L. VAN der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., pp. 105 et 106.

 

(p.26) C’est sans doute une des raisons pour lesquelles au Moyen Age les clercs ont rédigé (en latin comme il se doit) de nombreuses biographies (des « vita ») de per­sonnes décédées en odeur de sainteté, ainsi que des récits de leurs miracles (les « miracula »). Nous possédons une dizaine de biographies médiévales relatives à saint Feuillien.

Ce genre de littérature auquel on a donné le nom « d’hagiographie » (du grec hagios : saint et graphein,  écrire  =  récits de la vie des saints), est tout à faitl spécial et appelle de sérieuses réserves sur le plan de la critique historique.

Les auteurs de ces compositions, en effet, cherchent avant tout à édifier leurs! lecteurs, à glorifier les saints et à promouvoir le culte de ceux-ci. Aussi n’hésitent-ils pas à se dégager de la réalité historique pour se lancer dans des amplifications poétiques et mystiques purement imaginaires. Ils mutliplient les clichés de style et les anecdotes moralisatrices, et ils utilisent des traditions imprégnées de traits lé­gendaires (12). De plus, ils ont à leur disposition certaines biographies d’autres saints que leur fantaisie met en rapport avec la glorification de leur héros ; ils y puisent à pleines mains, recopiant sans vergogne des passages entiers d’œuvres similaires (13).

L’historienne Irène Snieders a dressé un inventaire des poncifs et des clichés utilisés par les hagiographes irlandais (pouvoirs magiques des saints ; faits merveilleux en­tourant leur naissance et leur mort, intervention des anges et des démons, etc…), qui nous sera très utile lorsque nous tenterons d’isoler les faits historiques contenus dans les biographies de saint Feuillien (14).

D’une façon générale, les hagiographes irlandais, imprégnés de traditions celtiques, exaltent particulièrement les pouvoirs magiques de leur héros : « Une vita, en Irlande comme partout ailleurs, a pour but primordial de glorifier le saint et pour y parvenir l’écrivain ne manque jamais de le placer au-dessus de tous les autres… Si le saint, dans les milieux populaires, est avant tout l’homme qui fait des miracles, il l’est, en Irlande, dans une mesure infiniment plus grande qu’ailleurs. Pour l’Irlandais, le saint est un druide supérieur, doué comme lui d’une puissance magique, mais invincible et d’origine divine. Il est plus encore : par son pouvoir sur la nature et sur les éléments, il est l’héritier d’un dieu solaire ou d’une divinité des eaux. Le vent et les flots lui obéissent, la lumière le suit ou émane de sa personne, le feu est soumis à ses ordres et ne peut lui nuire. Par une bénédiction, il rend doux et familier les animaux les plus indomptables. Il a tous les pouvoirs sur la mort et la maladie, sur les choses et sur les personnes ; une vertu émane de lui et se répand sur tout ce qu’il touche (15).

Mais revenons-en à saint Feuillien.

Saint Feuillien est né dans une des régions des plus sauvages de l’Irlande occidenta­le, le Connaught (actuellement Connemara, dans le comté de Galway). La tradition situe le lieu de sa naissance sur une petite île située à proximité de la rive   orientale   du  lac  Corrib,   à  vingt-cinq   kilomètres  au  nord  de  la  ville  de Galway : l’île d’Inchiquin (16).

L’île d’Inchiquin n’a que deux kilomètres de long sur cinq à huit cents mètres de large. Elle est recouverte de prairies et de bosquets. De nos jours, on y trouve quelques maisons et quelques petites fermes. Les habitants élèvent des moutons et pèchent dans les eaux du lac.

 

(12)  H. DELEHAYE, Les légendes hagiographiques, Bruxelles, 1955, p. 2. E. de MOREAU, op. cit, pp. 71 et 72.

(13)  I. SNIEDERS, L’influence de l’hagiographie…, op. cit., p. 596.

(14)  et (15) I. SNIEDERS, op. cit., pp. 608 et 613 à 627.

(16) E. BROUETTE, dans le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, Paris, 1981, t. 19, verbo Fursy, col. 476. – L’historien irlandais J.B. Me HUGH qui habite le village de Headford non loin d’Inchiquin, a bien voulu me donner de précieux renseignements au sujet de la vie de saint Fursy et de ses frères en Irlande. Il m’a confirmé que la tradition locale situe le lieu de leur naissance sur l’île d’Inchiquin.

(p.27)

(p.28)

(p.28) Un des moines les plus célèbres d’Irlande, saint Brendan le Navigateur (17) avait, vers 550, fondé un monastère sur l’île d’Inchiquin, en un endroit portant le nom celtique de Rathmat (18). On raconte – mais ce n’est nullement établi – que saint Brendan était l’oncle de saint Feuillien et de ses frères, et qu’il leur aurait inculqué, dès leur enfance, les principes de la religion chrétienne, à Rathmat (19). Quoi qu’il en soit, le monastère de Rathmat fut, au IXe siècle, saccagé par les Vikings, puis déserté par les moines (20). Il n’en reste plus rien, sauf peut-être quel­ques pierres éparses sur le sol.

 

(17)  Saint Brendan (+ 577) fonda plusieurs monastères en Irlande, mais il passa une partie de sa vie à errer sur l’élément liquide, à la tête d’une communauté flottante qui parcourait les mers, en psalmo­diant jour et nuit. Il aurait fait un voyage en Amérique et la légende rapporte qu’étant parti à la recherche du paradis terrestre et ayant vogué en plein Atlantique sur le dos d’une baleine, il accosta aux îles Canaries dont il revint sept ans plus tard, ne tarissant plus de récits merveilleux sur son séjour en ces îles bienheureuses : L.  GOUGAUD, Les Saints Irlandais hors d’Irlande, Louvain, 1936, pp. 6 à 15. – C. DESILES, Aux Canaries, Paris, Hachette, 1989, p. 8.

(18)  Le professeur J.B. Me HUGH est formel : Rathmat est le nom celtique d’une partie de l’île d’Inchiquin et c’est saint Brendan qui y a fondé un monastère, en 552. Le Père De BUCK et l’historien E. BROUETTE commettent donc une erreur lorsqu’ils identifient Rathmat avec Killursa, un endroit où saint Fursy, comme nous le verrons, construisit, plus tard, un monastère (DE BUCK, Commentarius preavius, dans les Acta Sanctorum, octobris, XIII, p. 377. – E. BROUETTE, op. cit., verbo Fursy, col. 476). Cette erreur extraite d’une biographie peu crédible de saint Fursy (Acta Sanctorum, janua-rii, II, p. 411), est reprise par plusieurs auteurs, notamment J. NOËL, Les processions et la marche de Saint-Feuillien à Fosse, Fosses, s.d., p. 14).

(19)  Que saint Brendan ait connu saint Feuillien lorsque celui-ci était petit enfant, c’est possible, mais qu’il ait, plus tard, dirigé son éducation monastique paraît peu vraisemblable : voir ci-dessous, p. 69.

(20) Renseignements recueillis de la bouche du professeur Me HUGH auquel j’adresse mes vifs remercie­ments.

 

(p.29) Une biographie de saint Fursy (la « vita Fursei ») composée en 656, c’est-à-dire un an après le décès de saint Feuillien (21), constitue la source historique la plus fiable des événements qui ont marqué l’existence de Feuillien et de ses frères avant leur exil dans nos régions (22). « Ce document étant contemporain des événements qu’il rapporte, il s’agit d’un texte d’une rare valeur historique. Le style en est fruste, sobre et généralement dépourvu d’éléments légendaires » (23). Le célèbre chro­niqueur anglais Bédé le Vénérable (672-735) a repris les principaux éléments de cette « Vita Fursei » dans son « Histoire ecclésiastique de la nation anglaise » (24).

Les événements merveilleux qui auraient entouré la naissance de Feuillien (25) relèvent de la plus haute fantaisie ; ce sont des poncifs de l’hagiographie irlandai­se (26).

Le nouveau-né fut baptisé sous le nom celtique de Faelan (27) qu’il porta au cours de son séjour en Angleterre. Chez nous, son nom fut latinisé en Foilnan(us) (28) puis en Folean(us), Fuillan(us), Foillan(us) ou Follian(us), par les auteurs de ses biogra­phies médiévales (29). De nos jours, on l’appelle Flien ou Foliaan en Allemagne, Pholien à Liège, Folian, Foillan ou Foillien en France, Feuillen ou Feuillien en Wallonie, et à Fosses, « Noss’ bon sint Fouyin’30‘.

Feuillien était issu d’une famille de noble origine et peut-être même d’origine prin-cière’31‘. Rien ne permet d’affirmer qu’il était fils de roi (32), et encore moins qu’il descendait de telle dynastie (33). En fait, il existait, à cette époque, tellement de « rois » en Irlande’34‘, que Feuillien était probablement apparenté à l’un d’eux, sans

 

(21)  Cette « vita » a été publiée par B.  KRUSCH dans les Monumenta Germaniae Historica, S.R.M., 1902, IV, pp. 434 à 440, et par les Bollandistes dans les Acta Sanctorum januarii, II, pp. 401 à 405. – Elle a été écrite à Péronne en 656 ou au début de 657 :  A. DIERKENS, op. cit., pp. 70 et 304.

(22)  A condition, bien sûr, d’en éliminer les poncifs traditionnels :  S. BALAU, Etude critique des sources de l’histoire du pays de Liège au Moyen Age, Bruxelles, 1903, pp. 235 et 236.

(23)  L. NOIR, op. cit., p. 4, note 1 et les références citées.

(24)  Bédé Le Vénérable, Historia ecclesiastica gentis Anglorum, livre III, chapitre 19, publié par C. PLUMMER, Venerabilis Baedae opéra historica, Oxford, 1896, t. 1, pp. 163 à 169.

(25)  J. NOËL, op. cit, p. 13, et C. KAIRIS, op. cit., pp. 7 et 8, décrivent ces événements avec complai­sance : flammes illuminant la nuit, voix venant des cieux, source jaillissant du sol et éteignant un bûcher, etc… Ces récits légendaires sont tirés de biographies tardives de saint Feuillien et de saint Fursy, qui n’ont aucune valeur historique :  Cfr. Acta Sanctorum, januarii, II, col. 409 et 410, et octobris, XIII, col. 397 et 409.

(26)  La naissance des saints irlandais est féconde en prodiges, surtout ceux de la lumière et du feu… La région est baignée d’une lumière éclatante et les anges chantent dans les cieux :  I. SNIEDERS, op. cit., pp. 614 et 619. Ainsi le bûcher préparé pour la mère de saint Bairre refusa de s’allumer à cause de la sainteté de l’enfant qu’elle portait en elle.

(27)  Dans les martyrologues irlandais, on trouve les graphies de Faolan, de Fuilen et de Fullen : E. BROUETTE, Feuillien, dans le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, 1.16, 1967, col. 1344. F. GRANNELL, Fuilen, dans le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 19, 1981, col. 330.

(28)  P. GROSJEAN, Notes, d’hagiographie…, op. cit., pp. 382 et 383. L. NOIR, op. cit., p. 7

(29)   Vie des Saints et des Bienheureux, selon l’ordre du calendrier, par les Révérends Pères Bénédictins, Paris, 1952, t.X, octobre, p. 1009. L. NOIR, op. cit., p. 7, note 4 et p. 8, note 1.

(30)  E. BROUETTE, Feuillien, op. cit., col. 1344. J. Noël, Les processions…, op. cit., p. 13. G. WY-MANS, Les circonstances de la mort de saint Feuillien, dans les Annales du Cercle archéologique et folklorique de La Louvière et du Centre, t.I, fascicule 2,  1962, p.  107, note 1, propose encore d’autres graphies du nom de Feuillien.

(31)  La vita Fursei et l’Historia ecclesiastica de Bédé le Vénérable font état d’une origine « noble » ou même « très noble » de Fursy et de ses frères, sans plus :  Vita Fursei, éd. Krusch, op. cit., p. 434 : « nobile quidam génère » (d’une famille noble). C. PLUMMER, Baedae Venerabilis opéra…, op. cit., Hv. III, chap, 19, p.164 :  « Erat vir iste de nobilissimo génère Scottorum, (cet homme était issu d’une famille irlandaise très noble).  Ce sont des biographies tardives et peu crédibles qui font mention d’une origine royale (Acta Sanctorum, januarii, II, col. 406, 409 et 410) qui fut reprise, en cascade, dans des notices ultérieures, comme celle de M. CHAPELLE et R. ANGOT, Les Processions et la Marche Militaire de la Saint-Feuillien à Fosses-la-ville, Mettet, 1980, p. 23.

(32)  A. LE ROY, Folian, dans la Biographie Nationale, t. VII, col. 178. E. BROUETTE, Fursy, op. cit., col. 476.

(33)  C. PLUMMER, op. cit., t. II, p. 171.

(34) A cette époque, l’organisation politique et sociale de l’Irlande, assez primitive, reposait sur le clan. Ces clans, en se groupant, constituaient les tribus. A leur tour, celles-ci se répartissaient en cinq provinces qui se partageaient le sol de l’île. La hiérarchie des chefs correspondait à celle des territoi­res. A la tête de chaque tribu se trouvait un roi, mais il était subordonné au roi de la province . Celui-ci reconnaissait, pour tout le pays, un roi suprême :  I. SNIEDERS, op. cit., p. 598.

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(p.31)

(p.30) qu’on puisse dire lequel (35). Dans l’art ecclésiastique, Feuillien est parfois représen­té, comme d’autres saints irlandais de race princière, avec une couronne royale à ses pieds, pour rappeler qu’il a méprisé les honneurs de ce monde pour se voue« uniquement au service de Dieu (36).

On sait que Feuillien avait deux frères : Fursy, l’aîné, se comporta toujours comme le chef de la famille (37). Ultain était le plus jeune des trois (38). Il n’est pas possible de préciser leurs âges respectifs, mais il ne s’agissait ni de jumeaux ni de triplés (39).

En 563, saint Brendan avait fondé un monastère à Cluain-Fuerta (actuelle­ment Clonfert, 70 kilomètres à l’est de la ville de Galway). Ce monastère devint bientôt un centre d’éducation pour les jeunes moines irlandais et c’est là que saint; Feuillien fit son noviciat, avant de revêtir l’habit monastique (40).

 

Il ne reste aucun vestige du monastère construit par saint Brendan. Aujourd’hui, son emplacement est occupé par une petite cathédrale entourée d’un cimetière verdoyant, comme on en rencontre un certain nombre en Irlande. L’endroit est calme et délaissé par les touristes : aucun restaurant, aucun « pub », aucune aubette. Saint Brendan qui y est inhumé, repose à l’abri des tempêtes de la vie moderne.

 

(35)  Certains auteurs affirment que Feuillien était originaire de l’Ulster (voir E. BROUETTE, Fursy, op. cit., col. 476), tandis que d’autres le considèrent comme un descendant des rois du Munster ou des rois d’Ecosse (LE ROY, op. cit., col. 178. C. KAIRIS, op. cit., p. 7. J. NOËL, Les processions…, op. cit, p. 13). D’autres, enfin, l’apparentent au célèbre missionnaire irlandais, Brendan… ou même à Sainte Brigide (E. BROUETTE, Fursy, op. cit, col. 476). Toutes ces généalogies ne reposent, bien entendu, sur aucune base historique valable.

(36)  C. CAHIER, Caractéristiques des saints dans l’art populaire, Paris, 1867, p. 267.

(37)  L. NOIR, op. cit., p. 46. E. BROUETTE, Fursy op. cit., col. 476. J. CREPIN, dans Les Cloches de Saint-Feuillien, n° 14 de février 1924.

(38)  P. SCHMITZ, Biographie Nationale, t. 25, 1930, col. 907, verbo Ultan.

(39) Certains hagiographes soutiennent que Feuillien et Fursy étaient des jumeaux, d’autres que Feuillien était le frère jumeau d’Ultain, et d’autres encore qu’il s’agissait de triplés (Voir A. LE ROY, Folian, op. cit., col. 179. C. KAIRIS, op. cit., p. 8. J. NOËL, Les processions…, op. cit., pp. 13 et 14). Certains affirment même que Feuillien avait six frères (Cfr. L. GOUGAUD, Les surnuméraires de l’émigration scottique, dans la Revue Bénédictine, 1931, p. 297). En vérité, la Vita Fursei qui men­tionne trois frères (Fursy, Feuillien, Ultain) ne fait nullement état de jumeaux ni de triplés (Vita Fursei, op. cit., chap. 8, p. 438). J.  CREPIN, Saint Feuillien, dans les Cloches de Saint-Feuillien, n°14 de février 1924.

 

(p.31) Le cimetière, romantique à souhait, ressemble à un jardin sauvage surmonté de stèles et de croix celtiques burinées par le temps.

La cathédrale a été construite au XIIe siècle. Elle a été plusieurs fois restaurée et elle sert encore de culte (41).

 

(41) P. HARBISON, Guide to National and Historic Monuments of Ireland, 1992, p.151

 

(p.32) Le portail de la cathédrale est bizarrement décoré de motifs floraux, de têtes d’ani­maux et de têtes humaines. Il constitue, de l’avis des spécialistes, un des chefs* d’œuvre de l’art roman en Irlande.

Le monastère de saint Brendan s’étendait en grande partie à l’emplacement du cimetière actuel. Saint Feuillien dut s’y soumettre à une discipline Spartiate, car les moines de Cluain-Fuerta obéissaient à une règle particulièrement sévère (42). Ils pratiquaient la confession fréquente et même journalière des péchés, la fustigation pour les moindres fautes, la récitation des prières et des psaumes, les bras en croix, coupée de génuflexions répétées. Ils devaient se plonger dans l’eau glacée des lacs et des rivières, pour briser les passions de leurs sens. Tout moine se prosternait la face contre terre dès qu’il recevait un blâme d’un supérieur et il ne pouvait se relever que sur un ordre exprès. Le jeûne était quasi perpétuel, avec un seul etl frugal repas par jour, la plupart du temps au pain et à l’eau (43).

« De telles privations, pour des gens vivant dans l’âpre climat du Nord, sont d’un héroïsme qui stupéfie. » (44)

Effectivement, des hommes qui, comme saint Feuillien, subirent de telles épreuves, se sont, de toute évidence, forgé une volonté et un tempérament de fer.

A Clonfert, l’étude occupait le temps que laissaient libre l’ascèse et le travail manuel. Le jeune moine y apprenait d’abord à lire et à écrire. Pour ce faire, le maître lui remettait un psautier que l’élève devait copier sur des tablettes et ap­prendre par cœur, comme de nos jours encore les jeunes Musulmans apprennent à lire et à écrire en utilisant les versets du Coran. Ainsi l’élève s’imprégnait du texte sacré. Outre la lecture et l’écriture, le jeune moine apprenait le calcul et le chant liturgique. Venaient ensuite une étude plus approfondie du vocabulaire et de la

 

(42)  Sans doute inspirée de l’éthique de saint Brendan, le fondateur du monastère :  L.  GOUGAUD, Inventaire des règles monastiques irlandaises, dans la Revue Bénédictine, 1908, pp. 167, 168 et 169.

(43)  J. CHELINI, op. dt, pp. 38 et 84. – I. SNIEDERS, op. cit., pp. 604 et 605.

(44) L. GOUGAUD, Les chrétientés celtiques, op. cit., p. 331.

 

(p.33) grammaire latines et enfin la lecture et les commentaires des Saintes Ecritures (45). Sans être des piliers de bibliothèque , les moines de Clonfert possédaient une culture littéraire et biblique supérieure à celle de la plupart des clercs de chez nous. (46)

Pendant que Feuillien terminait ses études et son noviciat à Clonfert, son frère aîné Fursy qui avait déjà revêtu l’habit monastique, était allé fonder un mo­nastère dans la campagne irlandaise, en un lieu qui, plus tard, devait porter son nom : Kill – Fursa (47), actuellement Killursa (48) à quelques kilomètres à l’est de la rive orientale du lac Corrib (49).

 

De nos jours, le site s’étend au bord d’une petite route étroite et sinueuse, dans un endroit isolé, à l’écart de toute agglomération. Les ruines d’une église se profilent au fond d’un cimetière hérissé de croix celtiques.

Au premier plan se dresse une sta­tue de saint Fursy qui accueille le visiteur.

Saint Fursy élève son regard vers le ciel. La pureté de ses traits et la simplicité de ses vêtements té­moignent d’une ferveur évangélique semblable à celle qui inspira Fra Angelico.

 

(45)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 161.

(46)  I. SNIEDERS, op. cit., pp. 605 et 606.

(47)  En gaélique, « Kill » (ou « Cill ») signifie « Eglise » :  Kill-Fursa = l’église de Fursy.

(48)  Une biographie médiévale de saint Fursy considère celui-ci comme le fondateur du monastère de Rathmat (Acta Sanctorum, januarii, II, col. 411), mais ce récit hagiographique est truffé d’événe­ments légendaires et entaché de nombreuses erreurs.  C’est ainsi que l’auteur de cette biographie parvient à situer le monastère de Clonfert sur une île ! En réalité, ce n’est pas à Rathmat, mais à Killursa que saint Fursy à fondé un monastère :  P. HARB1SON, op. cit., p. 158. – Certains auteurs, comme M. Chapelle et R. Angot (op. cit., p. 23) continuent à affirmer, mais à tort, que saint Fursy fut le fondateur du monastère de Rathmat, et J. Noël (Les procesions…, op. cit., p. 14) s’obstine à situer Clonfert sur une île.

(49)  Voir la carte, p. 30.

(p.32-33)

(p.34) Le socle de la statue porte l’inscription suivante : « FURSA, patron of this parish and of Peronne, France, missionary and visionary whose visions are said to hâve inspired Dante’s « Divina Comedia » was born in Inchiquin circa 550. His church hère « Cill-Fursa » gives its name to the parish » (50).

Comme à Clonfert, le sol du cimetière est recouvert d’herbes fol­les et de fleurs sauvages. De nom-| breuses croix celtiques se dressent vers le ciel.

Les murs déchirés de l’église rappellent la fragilité des choses hu­maines. Du monastère de saint Fur-sy il ne reste rien. Les ruines les plus anciennes datent du XIe siècle (51).

C’est à Killursa, vers 626, que Fursy eut une série d’extases et de visions extraordinaires qui nous sont rapportées par Bédé le Véné­rable (52). Bien avant Dante, Fursy dut lutter contre les démons, vit l’Enfer et s’entretint avec des saints,

 

(50)  Fursa, patron de cette paroisse et de Pé-ronne en France, missionnaire et vision­naire dont on dit que les visions ont ins­piré la « Divine Comédie » de Dante, est né à Inchiquin vers 550. Son église, ici, « Cill   Fursa »   donne   son   nom   à  la pa­roisse ».

(51)  P. HARBISON, op. cit., p. 158.

(52)  C.   PLUMMER,  Baedae   Venerabilis…, op. cit.. Lib. III. Cap. 19. pp. 164-167.

(p.34)

(p.35) au Paradis (53). Ces visions de Fursy s’accompagnaient de prévisions de guerres et de calamités (54).

Vers 630, Feuillien et Ultain rejoignirent leur frère Fursy, au monastère de Killursa. Feuillien fut chargé de la prédication ; on le vit pendant plusieurs années multiplier ses courses parmi les populations pauvres (55).

La légende selon laquelle saint Madelgaire, un parent de Pépin de Landen, serait venu en Irlande, pour inciter Feuillien et ses frères à partir pour l’Angleterre ou pour l’Austrasie, ne repose sur aucun fondement historique (56).

Mais toujours est-il que Feuillien et ses frères décidèrent, effectivement, de quitter le monastère de Killursa et d’aller évangéliser l’Angleterre.

Pourquoi s’expatrier ? Pourquoi en Angleterre ?

La réponse à la première de ces questions relève d’une conception particulière de l’ascétisme propre aux moines irlandais, qui les poussait à quitter leur patrie sans esprit de retour. Certes, ils brûlaient du désir de porter chez d’autres peuples le flambeau de la foi : des païens à convertir, des ignorants à instruire légitimaient, dans une certaine mesure, leurs voyages, mais la motivation profonde de leur exil résidait, avant tout, dans leur volonté de briser les liens qui les attachaient au monde, en quittant leur pays pour toujours (57). L’expatriation volontaire leur appa­raissait comme l’aboutissement d’un long martyre, comme une immolation suprê­me, propre à parfaire l’œuvre d’ascétisme qu’ils avaient entreprise. Quitter son pays « pour l’amour de Dieu », « pour le nom du Seigneur », « pour l’amour et le nom du Christ », telles sont les formules que les biographes de ces saints voyageurs emploient pour caractériser les motifs de leurs pérégrinations. Eux-mêmes se dé­nommaient « peregrini », les « pérégrins » : c’étaient des exilés volontaires, des clercs qui, par vœu religieux, s’interdisaient, le plus souvent pour la vie, le retour dans leur patrie (58).

Deuxième question : pourquoi s’expatrier en Angleterre ?

En réalité, les Celtes qui peuplaient l’Angleterre avaient été convertis au christia­nisme au IVe siècle (59), mais vers le milieu du Ve siècle, des Barbares, les Angles et les Saxons, partis du nord de la Germanie, avaient débarqué sur la côte orientale d’Angleterre et occupé la région, en refoulant les populations celtiques dans l’inté­rieur du pays.

Des royaumes païens s’étaient constitués un peu partout à l’est de la Grande-Breta­gne, tandis que les populations celtiques réfugiées dans les régions voisines for­maient elles aussi de petits royaumes gouvernés par des rois chrétiens (60).

Des luttes incessantes entre ces rois chrétiens et les souverains païens créaient un climat peu propice à la diffusion de la religion, d’autant plus que les Celtes ne

 

(53)  Rappelons que la religion chrétienne enseigne que l’homme a une âme immortelle, distincte du corps périssable, qu’il doit sauver. Les élus (« électi » = choisis) jouissent, après la mort de la vision de Dieu, durant une éternité bienheureuse, c’est le Paradis. Les damnés (« damnati » — condamnés) sont privés éternellement de cette contemplation de Dieu et souffrent de cette privation, c’est l’Enfer (« inferi » = les lieux inférieurs). Le Moyen Age a imaginé de façon très réaliste ces deux états en les localisant au ciel et sous la terre et en prêtant des supplices corporels aux damnés. Des êtres célestes, les anges (« angelos » = messager), créés par Dieu avant les hommes, peuplent le ciel avec les élus et assurent entre ce monde et l’autre des communications permanentes.  Des anges révoltés ont été chassés du paradis par le créateur et peuplent l’enfer, ce sont les démons dont le chef Lucifer (de « lux, lucis », la lumière, et de « ferre » porter, celui qui porte lumière) est appelé le Diable qui au Moyen Age intervient constamment dans la vie quotidienne des chrétiens : J. CHELINI, op. cit., p. 13.

(54)  E. BROUETTE, Fursy, op. cit., col. 476 et 477.

(55) et (56) E. BROUETTE, op. cit., t. XVI, 1967, col. 1344.

(57)  I. SNIEDERS, op. cit, pp. 596 et 828. L. NOIR, op. cit, p. 44.

(58)  L. GOUGAUD, L’œuvre des Scott: dans l’Europe Continentale, dans la Revue d’Histoire ecclésias­tique, t. 9 ; 1928, pp. 29 et 35.

(59)  Contrairement à l’opinion de C. KAIRIS, op. cit., p. 9

(60)  J. CHELINI, op. cit., pp. 37, 82 et 85.

 

(p.36) montraient aucun empressement à convertir les Saxons « pour éviter d’avoir à parta­ger le Paradis avec ces Barbares (61) !

C’est dans ces circonstances que des « pérégrins » irlandais furent amenés à partici­per à une nouvelle évangélisation de l’Angleterre.

Vers 635, le roi chrétien Sigebert qui régnait sur une région d’East Anglie, accueillit Fursy, Feuillien et Ultain, accompagnés de quelques moines (62). Grâce aux libéralités de ce roi, ceux-ci purent construire un monastère à Cnoberesbugh, actuellement Burgh Castle, à six kilomètres au sud-ouest de Yarmouth, dans le comté du Norfolk (63).

Edimbourg

Au IIIe siècle de notre ère, les Romains qui occupaient le pays, avaient édifié à Burgh Castle une forteresse destinée à repousser les raids saxons venant du continent, puis cette forteresse avait été laissée à l’abandon (64). C’est à l’intérieur de ses murs  que les moines irlandais construisirent leur monastère dont Fursy devint l’abbé (65).

De nos jours, le mur d’enceinte de la forteresse est encore debout sur trois de ses côtés. La quatrième, au sud, se réduit à des vestiges assez impressionnants. Du côté est, par contre, le mur d’enceinte est bien conservé. Il est flanqué de tours massives qui ne manquent pas d’allure.

C’est à l’extrémité nord de ce mur, dans le coin nord-est de la forteresse que l’archéologue Charles Green mit à jour, en 1958, des vestiges du monastère édifié par saint Fursy et par ses frères. Il découvrit des excavations ayant servi à planter des pieux, ainsi que des fragments de parois en plâtre, recouvertes de peinture, ce qui lui permit de conclure à l’existence d’un établissement religieux construit en matériaux fragiles (66).

C’est là que les moines irlandais entreprirent l’évangélisation de la population. Les prédications de Feuillien provoquèrent, paraît-il, de nombreuses conversions (67).

 

(61)  J. CHELINI, id., p. 69.

(62)  C. PLUMMER, Baedae…, op. cit., Liv. III, chap. 19, p. 163 :  « paucis cum fratribus ».

(63)  C’est en  1974 que les autorités décidèrent de rattacher la  région  du Burgh Castle au Norfolk. Jusqu’alors Burgh Castle avait toujours fait partie du Suffolk.

(64)  II s’agit de la fortresse de Gariannonum.

(65)   Vita Fursei, éd. B. KRUSCH, op. cit., p. 437. C. PLUMMER, op. cit., t II, p. 171. P. GROSJEAN, Notes…, op. cit., p.365, note 5. – Cette identification de Cnoberesburgh avec Burgh Castle a été contestée, mais à tort, par certains auteurs : voir A. DIERKENS, op. cit., p. 71, note 10.

(66)   The Norfolk Village Book, Countryside Books, Newbury, 1990, p. 44.

(67) E. BROUETTE, Feuillien, op. cit., col. 1344.

(p.36-37)

(p.37) Quant à Fursy, il assuma les fonctions d’abbé pendant plusieurs années, puis, en 639, il fut pris d’un désir de solitude et il se retira près d’Ultain qui vivait en ermite, depuis quelque temps déjà, dans un endroit isolé (68).

Avant de partir, Fursy avait désigné Feuillien pour lui succéder à la tête de la communauté (69).

De nos jours, on aperçoit, à deux cents mètres de l’enceinte du fort de Burgh Castle, une église entourée d’un vieux cimetière au milieu duquel se dresse une croix celtique.

A l’entrée, une pancarte rappelle qu' »en 630, Fursy fonda un monastère dans le fort romain ». L’église est de construction récente, de même que la croix celtique érigée, en 1897, en mémoire de saint Fursy.

 

(68) Ultanus qui ad heremiticam pervenerat vitam… in continentia et orationibus… » : Baedae venerabilis…, éd. PLUMMER, op. cit., III, 19, p. 168, et les notes. P. SCHMITZ, V° Ultan, op. et loc. cit.

(69) Vita Fursei, op. cit., chap. 8, p. 438 – Baedae venerabilis…, op. cit. III, 19, p. 167 et note :  « reliquit monasterii et animorum curam fratri suo Foliano ».

 

(p.38) La tour de l’église, par contre, remonte au XIe siècle. Pourquoi fut-elle érigée en cet endroit as­sez éloigné du village de Burgh Castle ? On peut penser que c’est à l’endroit où saint Ultain aimait se retirer dans un oratoire isolé, pour y vivre en ermite.

Au VIIe siècle, on trouvait un peu par­tout, en Irlande, en Angleterre et en Gaule, des ermites vivant isolés avec Dieu, vaquant à la prière et au travail, exerçant, auprès des popula­tions locales un ministère de miséricorde qui, seul, les faisait sortir de leur retraite (70).

Ainsi donc, dès son séjour en Angleterre, Ultain, manifestait déjà une tendance à l’érémitisme, que nous retrouverons dans sa vie à Fosses.

Ces considérations tirées du mode d’exis­tence de Feuillien et de ses frères en Irlande et en Angleterre, nous permettent déjà de déceler les différences de tempérament des trois hommes.

Tous trois, bien sûr, jouissaient d’une excellente santé, ils étaient animés d’une foi inébranlable et d’une volonté de fer : leur éducation monastique en témoigne. Tous trois étaient des bâtisseurs et ils assumèrent, tour à tour, la direction de com­munautés monastiques.

Mais chacun avait son caractère : Fursy nous est décrit par Bédé le Vénérable, comme un visionnaire et comme un prophète. Ultain aimait la solitude des ermita­ges. Feuillien, quant à lui, apparaît avant tout comme un homme d’action, un prédi­cateur, un missionnaire au sens moderne du terme.

 

(70) E. SALIN, op. cit., t I, p. 77. Dans notre pays, plusieurs missionnaires célèbres, comme saint Bavon, saint Ghislain et saint Remacle, vécurent, eux aussi, pendant quelques années, en solitaires, dans des ermitages isolés :L. VAN DER ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 104.

(p.38-39)

(p.39) Revenons à Cnoberesburgh où Fursy vécut en ermite, en compagnie d’Ultain pendant un an, puis, en 640, décida de partir sur le continent, pour y mener l’existence des pérégrins (71).

Comme nous le savons, Feuillien et Ultain allaient, eux aussi, quelques an­nées plus tard, prendre le même chemin.

Ils n’étaient pas les seuls, car du VIIe au XIIe siècles, l’Irlande envoya dans nos régions de nombreux moines qui sillonnèrent en tous sens la Gaule, la Germanie et l’Italie’721. Saint Bernard rappelle les essaims de saints qui, à cette époque, se répandirent d’Irlande sur le continent « à la manière d’une inondation » (73). On avait vu tant d’Irlandais passer les mers, devenir missionnaires sur le conti­nent, y ouvrir des monastères et les peupler, se faire ermites ou prédi­cateurs, que tout naturellement, les hagiographes des siècles posté­rieurs, de bonne foi ou non, n’hési­tèrent pas à grossir encore leur nombre, en attribuant faussement la nationalité irlandaise à des moi­nes de chez nous (74).

A cette époque, les gens d’Irlande portaient l’appellation de « Scots » ou de « Scotti ». Par la suite, du Xe au XIIIe siècles, le terme de « Scots » désigna tantôt les Irlandais tantôt les Ecossais et, à partir du XIVe siècle jusqu’à nos jours, il fut appliqué uniquement aux Ecossais (75).

Toujours est-il qu’en 640, Fursy quitta le monastère de Cnobe­resburgh et passa sur le continent (76). Il arriva en Neustrie où il fut cordia­lement accueilli (77) par le roi Clovis II et par son premier ministre le maire du palais (78) Erchinoald qui lui permit de construire un monastère dans un de ses domaines, à Lagny (sur la Marne) (79). Puis Erchinoald fit bâtir, en haut du Mont Saint-Quentin, à Péronne (sur la Somme), un autre monastère qui devait servir de gîte d’étape aux pérégrins irlandais. Ce monastère fut détruit à la Révolution française (80). Il n’en reste plus que

 

(71)  Baedae Venerabilis…, op. cit., liv. III, chap. 19, p. 163 : « peregrinam ducere vitam ».

(72)  I. SNIEDERS, op.  cit, p.  596.  L.  GOUGAUD, L’œuvre des  « Scotti »…, op.  cit., pp. 29 NOIR, op. cit., p.44.

(73)  L. VAN der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 176.

(74)  L. GOUGAUD, Les surnuméraires de l’émigration scottique, dans la Revue Bénédictine, 1931, pp. 296-302, a vérifié l’origine de certains personnages présentés comme Irlandais par les hagiographes, et écarté bon nombre d’entre eux à qui on a faussement attribué cette nationalité, par exemple ceux que la légende présente comme des frères de saint Feuillien (Bloque, Algine, Etton, etc…).

(75)  F. CABROL et P. LECLERCQ, Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie, Paris, 1910, verbo, Celtk                                                                                                                                                           

GOUGAUD 9, 1908, p. 21, note 1. C’est évidemment par erreur que C. KAIRIS, op. cit., p. 11, qualifie le monastère fondé à Fosses par saint Feuillien, de « Monastère de Seat ».

(76)  A. DIERKENS, op. cit., p. 71.

(77)  Vita Fursei, op. cit., p. 438.

(78)  Nous reparlerons de ces « maires du palais » qui,  après le décès du roi Dagobcrt, jouèrent un rôle politique de premier plan au Royaume des Francs.

(79)  L. GOUGAUD, Les surnuméraires…, op. cit., p. 297.

(80)  C’est le célèbre monastère irlandais de Péronne, le « Peronna Scottorum » (le « Péronne des Scots ») qui fut le premier établissement à l’usage exclusif des pérégrins irlandais sur le continent : L. GOUGAUD, L’œuvre des Scotti…, op. cit., p. 28. A. DIERKENS, op. cit., p. 303, note 143.

 

(p.40) quelques soubassements de murs envahis par la végétation. A son emplacement se dresse aujourd’hui une église dédiée à saint Fursy.

Le 16 janvier 649, alors que la construction du monastère du Mont Saint-Quentin était en voie d’achè­vement, saint Fursy trouva la mort au cours d’un voyage dans le nord de la Gaule. Sur l’ordre d’Erchinoald, son corps fut inhumé à Péronne, à l’emplacement actuel du Palais de Justice, au centre de la localité*80. Le tombeau de saint Fursy ne tarda pas à de­venir un lieu de pèlerinage ; on y édifia un oratoire, puis une collégiale qui fut, elle aussi, complètement détruite à la Révolution française.

Palais de Justice de Péronne.

On raconte que des dignitaires du royaume se disputaient au sujet du sort à réserver au corps de Fursy, lorsque la volonté divine se manifesta par deux tau­reaux qui, attelés au char funèbre, se mirent eux-mêmes en marche et se dirigèrent vers Péronne<82).

C’est pourquoi, dans l’art ecclésiastique, Fursy a été représenté avec des boeufs ou des taureaux*83‘.

En réalité, le transfert des corps des saints irlandais par un couple de taureaux est un cliché hagiographique fréquent, auquel il ne faut accorder aucun crédit*84‘. Lors de ses funérailles, le corps de saint Alban (martyrisé vers 313) reposait, lui aussi, sur un char attelé de boeufs(S5). La tradition rapporte des circonstances semblables sur la translation des reliques de saint Valère (86) et les hagiographes ont repris le même scénario pour le transfert des restes de saint Feuillien à Fosses (87).

Pendant ce temps, saint Feuillien était toujours à la tête du monastère de Cnoberesburgh, mais il allait bientôt, lui aussi, devoir le quitter.

 

(81)  E. BROUETTE, op.  cit., col.  1345, parle d’une seconde translation du corps de Fursy à laquelle Feuillien aurait assisté en 654, mais aucune source historique valable n’évoque pareil événement : A. DIERKENS, op. cit., p. 293, note 67. – Sur le culte de saint Fursy, voir L. GOUGAUD, Les saints irlandais…, op. cit., pp. 108 à 113.

(82)  Acta Sanctorum, januarii, II, pp. 407 et 416. L. GOUGAUD, Les saints irlandais…, op. cit, p. 112

(83)  C. CAHIER, Caractéristiques des saints…, op. cit., p. 138.

(84)  E. BROUETTE, Fursy, op . cit., pp. 478 et 480.

(85)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 615.

(86)  C. KAIRIS, op. cit., p. 13.

(87) Voir ci-dessous, pp. 66 et 67.

 

(p.41) CHAPITRE II

saint feuillien À péronne, À nivelles et À fosses

 

Nous possédons, pour la suite de la biographie de saint Feuillien, un docu­ment historique d’une valeur exceptionnelle. C’est un récit de la destruction du monastère de Cnoberesburgh, de l’arri­vée de saint Feuillien en Gaule, de son passage à l’abbaye de Nivelles, de la fondation du monastère de Fosses, de l’assassinat de saint Feuillien, de la décou­verte de ses restes et du transfert de ceux-ci à Nivelles puis à Fosses. On a donné à ce récit le nom d' »Additamentum nivialense de Fuilano », ce qui peut se traduire par « Supplément » (ou appendice) nivellois, au sujet de Feuillien (1).

Pourquoi « Additamentum » ? Parce que ce texte était destiné à « compléter » la « Vita Fursei » (2).

Pourquoi « Nivialense » ? Parce qu’il a été composé à Nivelles.

Dans la suite de notre exposé, nous userons de l’appellation traditionnelle d »‘Additamentum » (plutôt que de la traduction française de « supplément », de « complément », ou d' »appendice » à la vie de Fursy).

On a découvert une quinzaine de manuscrits reproduisant, avec des varian­tes, le texte de l' »Additamentum ». Le plus ancien date du IXe siècle et est conservé à la bibliothèque de Zurich (3).

Imprimé pour la première fois par les Bollandistes en 1889 (4), l' »Additamentum » fut publié treize ans plus tard, par Bruno Krusch (5) dans la collection d’œuvres historiques connue sous le nom de « Monumenta Germaniae historica » (Monuments historiques de Germanie).

L’auteur de fAdditamentum » n’était pas un moine irlandais venu sur le continent avec Feuillien, car on ne relève, dans le texte, aucune expression ni

 

(1)  C’est Bruno KRUSCH qui lui a donné cette appellation – Voir ci-dessous.

(2)  P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie celtique,  op.  cit., p.  380.  S.  BALAU, op.  cit., p. 235. U. BERLIÈRE, La plus ancienne vie de saint Feuillien, dans la Revue Bénédictine, 1892, p. 137.

(3)  Sept autres ont été trouvés en Autriche. D’autres, enfin, sont conservés à Paris, à Munich, à Lambach, à Trêves, à la bibliothèque du Vatican et au monastère de Rein, en Styrie : voir P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie celtique op. cit., pp. 380 et 381.

(4)  Dans le Catalogue des manuscrits hagiographiques de la Bibliothèque Nationale de Paris, en 1889, t.I, pp. 195 et 196, d’après un manuscrit du X° siècle : voir L. NOIR, op. cit., p. 4 et L. van der ESSEN, Etude critique et littéraire sur les vitae des saints mérovingiens de l’ancienne Belgique, Louvain,1907, p. 127 note 5.

(5)  B. KRUSCH, dans les Monumenta Germaniae Historica, op. cit., pp. 449-451.

 

(p.42) aucun tour de phrase qui évoquent le latin irlandais du VIIe siècle (6). L' »Additamentum » a été rédigé par un moine de l’abbaye de Nivelles, qu’on considère comme contemporain des événements dont il s’est fait le rapporteur et dont il fut sans! doute, en plus d’une occasion, le témoin oculaire. Ce texte fut composé dans les quelques mois qui suivirent les derniers événements qu’il relate. Il fut, vraisemblablement, écrit en 657 (7). On ignore le nom de l’auteur (8).

Pour une fois, tous les spécialistes sont unanimes au sujet de la valeur histo­rique de l' »Additamentum ». Il s’agit d’une œuvre capitale, rédigée par un contem-porain (9). Le récit en est circonstancié (10). Les détails y sont donnés au naturel, sobrement, avec une précision qui dénote un auteur parfaitement renseigné (11). Le style en est fruste. Il laisse peu de place aux hors-d’œuvres hagiographiques (12) et reste libre de légendes et de récits miraculeux (13). On peut considérer ce texte com-l me une des sources les plus précieuses de l’histoire religieuse de l’époque mérovingienne (14). Nous sommes en présence du plus ancien document hagiographique concernant un saint ayant résidé sur le territoire de la Belgique actuelle (15).

Vu l’importance de l' »Additamentum », nous en publions le texte latin (16) et une traduction française (17), en annexe.

Si tous les auteurs s’accordent, comme nous venons de le voir, sur la valeur historique de l' »Additamentum », aucun n’a jusqu’à présent, à notre connaissance du moins, procédé à une analyse systématique de ce document. C’est ce que nous nous proposons de faire, dans les pages qui suivent, en commen­tant le texte, phrase après phrase, et en tentant de cerner la réalité historique. Dans un souci de clarté, nous avons divisé le texte de l' »Additamentum » en plu­sieurs parties, en y ajoutant des sous-titres de notre cru.

 

  1. La destruction du monastère de Cnoberesburgh et le départ de saint Feuillien pour la Gaule
  2. Texte

 » Après le décès du bienheureux Fursy, la tempête que celui-ci avait prévue en esprit faisait rage sur les côtes d’Outremer. En réalité, le roi très chrétien Anna avait été chassé par une

 

(6)  P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie celtique, op. cit., p. 382.

(7)  L. NOIR, op. cit., p. 71, note 7. A. DIERKENS, op. cit., p. 304 note 147.

(8)  S. BALAU.op. cit., p. 235. U. BERLIÈRE, op. cit., pp. 137 et 138. P. GROSJEAN, Notes…, op. cit., p. 381. L. van der ESSEN, Etude critique…, op.  cit., p. 153. L. NOIR, op. cit., pp. 6 et 7, notes 3 et 4, se demande s’il ne s’agirait pas d’un moine de Péronne qui aurait suivi Feuillien lors de son départ pour Nivelles et qui y serait demeuré.

(9)  M. BROZE, op. cit., p. 1.

(10)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 840.

(11)  U. BERLIÈRE, La plus ancienne vie…, op. cit., p.  137. G. WYMANS, Les circonstances…, op. cit., p. 107.

(12)  L. NOIR, op. cit, pp. 6 et 8.

(13)  P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie…, op. cit., p. 382, note 3.

(14)  L. van der ESSEN, Etudes d’hagiographie…, op. cit., p.  128. E. BROUETTE, Feuillien, op. cit., col. 1346.

(15)  B. KRUSCH, op. cit., p. 429. L. van der ESSEN, Etude critique…, op. cit., p. 153. L. NOIR, op. cit., p. 8.

(16)  Texte latin de B. KRUSCH, op. et loc. cit.

(17)  J’ai établi cette traduction avec l’aide de Monsieur l’Abbé Jean BIENAIME, professeur retraité, que je remercie pour sa collaboration. Deux autres traductions françaises de l' »Âdditamentum » ont déjà été éditées. J’avoue ne pas les avoir consultées, ne les ayant pas trouvées à Namur. Elles sont dues respectivement à J. JAMART, dans Le petit Brabançon de Nivelles et du Brabant Wallon, du 26 janvier 1901, p. 2 et à J. GAUZE, Saint Feuillien et ses trois compagnons martyrisés en haine de la Foi, Nivelles, 1970, pp. 38-44.

 

(p.43) incursion de païens ; le monastère qu’il avait construit était spolié de tous ses biens et les moines avaient été vendus un par un.

« L’abbé Foilnan (Feuillien) lui-même, le frère ultérin de l’homme mentionné plus haut (Fursy) aurait été jeté en prison pour être mis à mort, si la main de Dieu ne l’avait pas sauvé dans l’intérêt de beaucoup de gens, les païens ayant été glacés d’épouvanté par l’annonce du retour du roi Anna mentionné ci-dessus.

« En fait, les moines furent rachetés de leur captivité, les saintes reliques furent retrou­vées, les livres et les objets du culte furent chargés sur un navire et enfin Feuillien lui-même gagna la terre des Francs… « 

 

  1. Commentaires

On sait que Fursy était un visionnaire et un prophète. Il avait prévu la destruction du monastère de Cnoberesburgh, qui survint après sa mort, en 649.

A ce moment, le roi païen d’une région voisine (18) envahit le territoire du roi Anna, le successeur de Sigebert qui avait accueilli les moines irlandais à Cnoberesburgh.

Ces moines furent vendus comme esclaves, ce qui était, à cette époque, le sort habituel des vaincus.

Comme nous l’avons déjà signalé, saint Feuillien portait, de son vivant, le nom de Foilnan (Foilnanus, en latin). Ce n’est que beaucoup plus tard que ce nom se transforma en Foillan(us); l’adoption du « ll » pour ce qui précédemment se notait « ln » s’est produite vers l’an 800 (19).

On remarque que l’auteur de r »Additamentum » précise que Fursy et Feuillien étaient des frères utérins, et non des frères jumeaux, comme certains hagiographes ont tenté de le faire croire (20).

La suite du texte laisse supposer que Feuillien profita d’un moment de panique chez les païens, pour s’échapper.

La tournure de la phrase suivante (21) ne permet pas de déterminer qui a racheté les moines captifs : le roi Anna, ou saint Feuillien lui-même ? Le Père Grosjean a émis une hypothèse selon laquelle saint Feuillien aurait racheté ses frères grâce à une rançon qu’il aurait été chercher en Neustrie, et dont une partie, constituée de pièces d’or mérovingiennes et de lingots du même métal, a été découverte dans la région de Burg Castle (22).

L’auteur de l' »Additamentum » énumère les choses les plus précieuses que les moi­nes chargèrent sur leur navire : des objets du culte, des reliques et des livres.

Les objets du culte, c’étaient des ciboires et des patènes destinés à la célébration de la messe, les « ministères de l’autel » (23).

Les reliques furent « inventées » (24), c’est-à-dire « découvertes » là où sans doute les moines avaient eu le temps de les cacher avant l’arrivée des païens : les murs et les décombes romains de Burgh Castle offraient, en effet, toute facilité de les dissimuler (25).

 

(18)  II s’agit du roi Panda, qui régnait sur la Mercie.

(19)  P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie …, op. cit., pp.382 et 383, note 5.

(20)  Voir ci-dessus, p. 30.

(21)  Usage de l’ablatif absolu : « Les moines ayant été rachetés ».

(22)  P. GROSJEAN, Le trésor mérovingien de Sutton Hoo, dans les Analecta Bollandiana, 1960, pp. 364 à 369. D’après A. DIERKENS, op. cit., p. 71, note 12, cette hypothèse doit être rejetée.

(23)  La matière eucharistique est contenue dans des vases sacrés, le vin dans le calice (« calix » = coupe), le pain est placé sur la patène (« patena » = petite assiette) : J. CHELINI, op. cit., p. 21. Aux VIP et VIIIe siècle, l’orfèvrerie, irlandaise brillait d’un vif éclat. Les calices scintillaient de toutes leurs facettes d’or et d’argent. Richesse, profusion et luxuriance étaient les caractéristiques de cet art reli­gieux : F. HENRY, L’Art irlandais, Abbaye Sainte-Marie (Yonne), t.l, 1963, pp. 36 et 101.

(24) Du latin inventus = trouvé, découvert.

(25) P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie celtique, op. cit., p. 366, note 3.

 

(p.44) On sait quelle importance nos ancêtres accordaient aux reliques ; on s’en servait pour se défendre contre l’ennemi, pour sceller un pacte etc… (26)  En Irlande, le culte des reliques était poussé très loin. Tout objet ayant été en possession d’un saint ou ayant été en contact avec lui, possédait des vertus miraculeuses. C’est ainsi, par exemple, qu’on honorait pieusement la peau d’une vache qui jadis avait nourri un saint irlandais : celui qui mourait étendu sur elle, était assuré de la vie éternelle (27).

 

(26)  Le culte (du verbe « colere » = vénérer) des saints connaît pendant tout le Moyen Age une faveur extraordinaire. Les fidèles cherchent à se procurer des reliques qui conservent la force du saint et opèrent des miracles (« miraculum » = prodige). La vénération (« venerare » = respecter) des saints est distincte du culte d’adoration que l’on doit à Dieu seul : J. CHELINI, op. cit., p. 18 et 19.

(27) I. SNIEDERS, Influence de l’hagiographie irlandaise…, op. cit., p. 609.

(p.44)

(p.45) Rien d’étonnant, dès lors, à ce que saint Feuillien et ses compagnons emportèrent avec eux les reliques qu’ils possédaient.

De quelles reliques s’agissait-il ? Nous n’en savons rien, mais saint Feuillien avait sans doute des reliques de saint Brendan, le fameux « moine navigateur », fondateur du monastère de Clonfert.

Quant aux « livres » chargés sur le navire, c’étaient essentiellement des textes des Saintes Ecritures et de la liturgie chrétienne.

Rappelons que la Bible (du grec biblia, pluriel de biblion, Les Livres Saints) contient d’abord des livres de l’Ancien Testament, antérieurs à la venue du Christ, hérités du judaïsme, et ensuite le Nouveau Testament, à savoir les Evangiles (du grec Euangelion : la bonne nouvelle), qui racontent la vie et la prédication du Christ, puis les Actes des Apôtres, récit de l’activité des apôtres après la mort du Maître, ensuite les lettres des apôtres ou Epîtres, et enfin un texte prophétique, l’Apocalypse, rédigé par saint Jean l’Evangéliste.

Le monastère de Clonfert, où saint Feuillien avait reçu son éducation, était un centre d’instruction religieuse et littéraire. On y acquérait une science approfondie des Saintes Ecritures et une connaissance correcte du latin. On y lisait aussi quel­ques auteurs profanes de l’antiquité romaine. Des élèves y affluaient de partout, car à une époque où la culture de l’esprit était tombée au niveau le plus bas sur le continent, les maîtres irlandais étaient unanimement reconnus comme des savants remarquables (28).

Saint Feuillien possédait donc des textes des Saintes Ecritures, en latin (29) dans la traduction de saint Jérôme appelée Vulgate (Vulgate : version ordinaire, connue), ainsi que des écrits des Pères de l’Eglise, qui, aux premiers siècles de notre ère, avaient commenté l’Ecriture Sainte.

Combien de moines s’embarquèrent-ils avec saint Feuillien, vers le continent ? Au­cun texte n’apporte de réponse à cette question. Certains historiens ont avancé le chiffre de quarante ou de cinquante, qui paraît correspondre aux habitudes des pérégrins irlandais (30).

Pourquoi saint Feuillien et ses compagnons choisirent-ils « la terre des Francs » pour leur nouvel exil, plutôt qu’une autre région du continent ? Sans doute parce qu’ils espéraient y être bien accueillis, comme saint Fursy l’avait été, quelques années auparavant. Mais pourquoi les souverains mérovingiens réservaient-ils un accueil chaleureux aux moines irlandais, particulièrement sur le territoire de la Belgique actuelle ? Pourquoi saint Feuillien fut-il si bien reçu à Nivelles ? Pour plusieurs raisons que nous allons tenter d’exposer.

On sait qu’à la fin de l’époque romaine, les habitants de l’Entre-Sambre-et-Meuse en général et ceux du pays de Fosses en particulier étaient restés païens : la reli­gion chrétienne n’avait pas encore pénétré dans cette région recouverte de forêts (31).

La situation y resta pratiquement la même jusqu’à l’arrivée de saint Feuillien (32).

 

(28)  L. GOUGAUD, L’œuvre des Scotti…, op. cit., p. 261 et 262. I. SNIEDERS, L’influence …, op. cit., p. 605.

(29)  Le grec fut la langue liturgique de l’Occident jusqu’au III » siècle ; le latin le remplaça jusqu’à nos jours : J. CHELINI, op. cit., p. 20.

(30)  C. KAIRIS (op. cit., p. 10) estime à une cinquantaine le nombre de compagnons d’exil de saint Feuillien. Quant à l’abbé Détienne, il avance le chiffre de quarante : J. DETIENNE,  Un grand Feuillien dans la tourmente, dans le Journal « Vers l’Avenir », du 26 juillet 1991. G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, (op. cit., p. 47), pensent, de leur côté, que les compagnons d’exil de saint Feuillien étaient une trentaine.

(31)  Cfr ci-dessus, p.9. Sur les témoignages archéologiques de la première christianisation de notre pays, voir  A.  WANKENNE,  Les  débuts  de  l’évangêlisation  en  Belgique,dans Archeologica  Belgica, Bruxelles 1983, n° 255, pp. 179 et 188.

(32) F.-L. GANSHOF, L’Eglise en Belgique au Haut Moyen Age, dans la Revue belge de philologie et d’histoire, t. 20, 1941, pp. 722 et 723. G. FAIDER, op. cit., p. 135. M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 47.

 

(p.46) Certes, des diocèses avaient vu le jour sur le territoire de la Belgique actuelle, à Tongres et à Tournai (33). Certes les rois mérovingiens qui, depuis le baptême de Clovis, avaient embrassé le christianisme, soutenaient l’action des évêques, pour des motifs plus politiques que religieux, et spécialement en vue d’assurer leur pro­pre autorité sur les populations converties à la religion nouvelle (34), mais les évêques demeuraient impuissants à évangéliser les régions rurales de leur diocèse, et ce pour deux motifs essentiels.

Tout d’abord, ils ne pouvaient pas compter sur leur clergé, demeuré à demi-barbare (35). Dans le diocèse de Tongres, les chrétiens de l’époque mérovingienne étaient restés superstitieux, cruels, orgueilleux, avides, infidèles à la parole donnée, et le clergé n’était pas, lui non plus, exempt de ces tares et de ces vices : certains prêtres ne pratiquaient aucune chasteté et d’autres célébraient la messe en état d’îvresse (36). L’historien J. Chelini affirme que l’immense majorité des clercs ruraux vivaient dans l’ignorance et le concubinage (37).

Ensuite, les diocèses avaient une étendue considérable, et la difficulté des commu­nications rendait souvent l’intervention des évêques impossible sur la plus grande étendue de leur territoire. C’est ainsi que le diocèse de Tongres, dont Fosses faisait partie, constituait une vaste province ecclésiastique qui englobait toute la Belgique orientale, ainsi que des parties du Limbourg hollandais, de l’Allemagne rhénane et du Grand-Duché de Luxembourg (38). Les évêques de Tongres et leur clergé étaient donc loin, aux VIe et VIIe siècles, de suffire à la conversion des habitants des campagnes dans un diocèse d’une telle étendue. « Il leur fallut, dès lors, l’aide des missionnaires étrangers qui, se portant de région en région, ont attaqué sur place les superstitions et ont remplacé les temples par des chapelles et les dieux païens par des croix (39).

Le VIP siècle, fut, dans notre pays, le siècle qui se termina par la victoire du christianisme et ce grâce à une action missionnaire d’une grande ampleur, due à des pionniers originaires de régions plus anciennement christianisées, comme l’Aquitaine, ou profondément imprégnées de foi, comme l’Irlande040‘. Ces mission­naires venus d’horizons divers, ont travaillé en ordre dispersé, sans plan d’ensemble et le plus souvent sans collaboration véritable avec les évêques, mais ils étaient puissamment soutenus et aidés par la dynastie mérovingienne (41). Ce fut le cas de saint Feuillien.

 

  1. Le séjour à Péronne
  2. Texte

 » A l’endroit même où le bienheureux Fursy est enseveli, Feuillien et ses compagnons furent accueillis par le maire du palais Erchinoald. Peu après, ils furent expulsés par ce maire du palais, qui toisait dédaigneusement les pérégrins… « 

 

(33)  Vers 345, on cite un évêque de la cité des Nerviens, et saint Servais était évêque de Tongres : M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 45.

(34)  A. JORIS, op. cit., p. 30.

(35)  H. PIRENNE, op. cit., p. 26.

(36)  L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., pp. 55 et 56.

(37)  J. CHELINI, op. cit., p. 74.

(38)  H. PIRENNE, op. cit., p. 28 – E. de MOREAU, Histoire de l’Eglise en Belgique, Bruxelles, 1945, t.  I, p.  66,  signale que dix évêchés se partagent aujourd’hui le territoire de l’ancien évéché de Tongres !

(39)  L. van der ESSEN, Le siècle des saints, pp. 14 et 41 à 45.

(40)  G. FAIDER, op. cit., p. 135. – E. de MOREAU, op. cit, p. 71.

(41) L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 83. – H. PIRENNE, op. cit., pp. 21 et 26.

 

(p.47) B.   Commentaires

 

Comme nous le savons, saint Fursy avait, en 649, été enseveli à Péronne, sur ordre du maire du palais Erchinoald (42).

Qui était Erchinoald ? Qui étaient ces « maires du palais » ?

Rappelons qu’à l’origine, l’ensemble du royaume franc était la propriété privée du roi qui l’avait acquis par droit de conquête (43). Le pays était considéré comme un patrimoine familial du souverain, qui se transmettait selon les règles du droit pri­vé : autant de parts que d’héritiers. D’où le morcellement du royaume de Clovis, après la mort de celui-ci (44).

Les rois, toutefois, furent bien vite amenés à faire des présents et à concéder des terres à leurs collaborateurs, pour les inciter à maintenir leur fidélité. Ces donations royales étaient héréditaires et en pleine propriété. Ainsi se reconstitua une puissan­te aristocratie terrienne dont les membres enrichis par la propriété des grands domaines furent souvent appelés à remplir de hautes fonctions, soit en tant que représentants du roi, comme « comtes » à la tête de circonscriptions administratives, soit au palais même comme « maires du palais » (45).

« Palais » ne doit pas être pris dans l’acception actuelle du terme, qui désigne un bâtiment abritant un prince. A l’époque mérovingienne, les rois francs n’avaient pas de résidence fixe ; ils se déplaçaient fréquemment d’un de leurs domaines à l’autre. La Cour accompagnait le souverain dans tous ses déplacements : elle était composée de la famille royale, des conseillers du roi, de la garde personnelle de celui-ci et de nombreux domestiques qui, chargés d’assurer le service personnel du souverain (du simple valet de chambre à l’écuyer, à l’échanson, etc…) occupaient parfois des charges administratives sans rapport avec la fonction primitive de leur tâche (46).

Une personne présidait à la bonne marche de la « maison royale », tout en étant responsable de la domesticité du palais. Il s’agissait du majordome (le « major domus »), aussi appelé « maire du palais ». Ce personnage avait une importance économique considérable : il s’occupait de la fortune privée du roi et il avait dû à l’origine, comme l’indique son nom, veiller à l’approvisionnement du roi et de la cour. De plus, en tant que chef des fonctionnaires, il était, en quelque sorte, le premier ministre ou plutôt le ministre unique de la monarchie mérovingienne et il centralisait, en fait, toute la gestion administrative du royaume (47).

Au VIP siècle, les maires du palais virent s’accroître leurs pouvoirs. Leurs richesses domaniales augmentaient sans cesse et leur situation de chefs de l’aristocratie leur conféra une telle puissance qu’elle arriva à contrebalancer celle du roi lui-même (48).

C’est ainsi que « par ses libéralités, la monarchie mérovingienne reconstitua une aristocratie qui devait la détruire (49).

Dagobert, mort en 639, fut, à vrai dire, le dernier roi mérovingien. Après lui, le pouvoir cessa d’être exercé par le souverain. Il passa aux mains des maires du palais des trois régions du royaume des Francs, l’Austrasie, la Neustrie et la Bourgogne (50).

Quand saint Feuillien arriva à Péronne, il y fut accueilli par le maire du palais de Neustrie, Erchinoald qui, sous l’autorité théorique du roi mérovingien Clovis II, exerçait, en fait, tous les pouvoirs.

 

(42)  C. PLUMMER, Venerabilis Baedae…, op. cit., t.I, p. 168 et 41 à 44. – Voir ci-dessus, p. 40).

(43)  G. DUBY, Guerriers et paysans…, op. cit., p. 64.

(44)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 90.

(45)  G. DUMONT, op. cit., p. 58 – G. FAIDER, op. cit., p. 43.

(46)  L. FEFFER et P. PERRIN, op. cit., p. 39.

(47)  F. LOT, La fin…, op. cit., pp. 385 et 386.

(48)  G. FAIDER, op. cit., pp. 42 et 43.

(49)  F. LOT, La fin…, op. cit., p. 383.

(50)  F. LOT, Idem, op. cit., p. 371 – E. SALIN, op. cit., t.I, p. 62.

 

(p.48) Un chroniqueur affirme qu’Erchinoald était doux, bon et plein de déférence à l’égard des évêques. Effectivement, il avait, comme nous le savons, réservé le plus cordial accueil à saint Fursy, quelques années plus tôt, autorisant celui-ci à construi­re un monastère à Lagny (51),

Le texte de l' »Additamentun » soulève, dès lors, une question délicate. Pourquoi donc Erchinoald a-t-il éprouvé du mépris pour saint Feuillien et pour ses compa­gnons, et pourquoi a-t-il décidé de les expulser, peu de temps après leur arrivée ?

Cette question n’a pas manqué d’embarrasser les hagiographes (52) et les historiens n’y apportent aucune réponse satisfaisante. Comment saint Feuillien et ses compa­gnons ont-ils pu indisposer Erchinoald à leur égard ? Nourrissaient-ils des projets que le maire du palais ne pouvait agréer ? Ou bien, comme le suggère L. Dupraz (53). Erchinoald ne voulait-il pas que des pratiques purement irlandaises soient instaurées au monastère de Péronne ?

  1. Grosjean pense, quant à lui, qu’Erchinoald ne voyait pas d’un fort bon œil le projet d’établir définitivement un nouveau monastère à proximité de la tombe de saint Fursy et que c’est la raison pour laquelle il a incité saint Feuillien et ses compagnons, plus ou moins aimablement, mais sans ambages, à se chercher d’au­tres protecteurs et les a expédiés, eux et leurs bagages, en Austrasie (54). Quant à A. Dierkens, il estime qu’Erchinoald voulait avoir la haute main sur le monastère de Péronne et qu’en conséquence, en accueillant Feuillien, il comptait trouver en lui un collaborateur aussi dévoué que Fursy, mais que, pour des raisons qui demeurent inconnues, Feuillien déçut ses espérances. Probablement Feuillien n’aura-t-il pas accepté de se plier aux volontés d’Erchinoald et aux conceptions de celui-ci sur l’organisation du monastère de Péronne (55).

Toujours est-il que nombre de compagnons de Feuillien restèrent à Péronne et qu’ils y constituèrent le noyau irlandais de l’abbaye. Du reste, l’origine de la bi­bliothèque de Péronne devrait être cherchée dans des livres sacrés que Feuillien avait emportés sur le continent. Après le décès de Feuillien, Ultain, Sulborne, Cellan et Moenan (+ 774), tous irlandais, furent abbés à Péronne (56).

 

  1. Le séjour à Nivelles

 

  1. Texte

 » La très pieuse servante de Dieu, Idoberge surnommée Itte, et sa fille, la vierge consacrée au Christ Gertrude, les accueillirent avec honneurs, et Grimoald lui-même, le maire du palais, fut très heureux de congratuler les saints hommes… »

 

(51)  L. GOUGAUD, Les saints irlandais…, op. cit., p. 108. – A. DIERKENS, op. cit., p. 307.

(52)  Les biographies de saint Feuillien, écrites au XIe siècle, ne soufflent mot de l’expulsion de Péronne : voir L. van der ESSEN, Etudes… , op. cit. p. 129 et L. NOIR, p. 15, note 2.

(53)  L. DUPRAZ, Contribution à l’histoire du Regnum Francorum pendant le troisième quart du VIP siècle, cité par L. NOIR, op. cit., p. 48, note 2. L’explication proposée par M. CHAPELLE et R. ANGOT (op. cit., p. 24) à savoir que « Erchinoald n’aimait pas les étrangers », n’est évidemment pas suffisante.

(54)  P. GROSJEAN, Notes…, p. 389. Quant aux Pères Bénédictins, ils estiment, comme L. NOIR (op. cit., p. 48), que le terme « explusés » employé par l’auteur de P’Additamentum » est trop vif et qu’il ne faut pas le prendre au pied de la lettre :  Vie des Saints et des Bienheureus…, op. cit., p. 1009.

(55)  A. DIERKENS, op. cit., p. 307 et les notes 166 et 167.

(56) L. NOIR, op. cit., p. 48, note 2 – A. DIERKENS, op. cit., pp. 293 et 306. I. SNIEDERS, op. cit., p. 832. F. HENRY, op.  cit., t.I, p. 44. – A Péronne, il existe une tradition suivant laquelle saint Feuillien aurait été, lui aussi, abbé du monastère fondé par Erchinoald. – Je tiens à remercier Mon­sieur Robert Embry, président de la Société archéologique de Péronne, pour l’accueil qu’il m’a réservé à l’occasion de ma visite dans cette ville, et pour les précieux renseignements qu’il a bien voulu me fournir.

 

(p.49) B.   Commentaires

C’est à Nivelles, en Austrasie, que Gertrude, Itte et Grimoald reçurent saint Feuil-lien et ses compagnons.

Qui étaient ces hôtes accueillants ?

La réponse à cette question nécessite quelques développements.

Quand saint Feuillien arriva en Austrasie, en 650, le roi Dagobert et son maire du palais, Pépin de Landen, étaient décédés depuis une dizaine d’années. Or, la famille de Pépin de Landen, habile et ambitieuse, n’avait eu de cesse que la charge de maire du palais ne devienne héréditaire et, au milieu du VIIe siècle, elle était arrivée à ses fins.

Anciens régisseurs de domaines, devenus premiers ministres, puis vice-rois, les maires du palais d’Austrasie exerçaient en fait, à cette époque, l’autorité royale. Les rois mérovingiens ne jouaient plus qu’un rôle purement décoratif, se contentant de porter la chevelure longue et la barbe flottante ; leurs noms ne servaient plus qu’à dater les actes et les chartes (57). Parce qu’ils avaient abandonné le pouvoir aux maires du palais, les historiens les ont qualifiés de « rois fainéants »‘ (58). En fait, ils étaient sous la tutelle des maires du palais qui, comme nous le dirions aujourd’hui, tenaient les leviers de commande (59).

Plus tard, les maires du palais d’Austrasie reconstituèrent l’unité du royaume des Francs, en écartant leurs rivaux de Neustrie et de Bourgogne. Ils supplantèrent les derniers mérovingiens. Ils se firent nommer rois et engendrèrent une nouvelle dy­nastie, la dynastie carolingienne, du nom de Charlemagne (Charles le Grand), couronné empereur, en l’an 800.

Rappelons que les membres de cette puissante famille, furent Pépin de Landen (+ 640), Grimoald (+ 663), Pépin de Herstal (+ 714), Charles Martel (+ 741), Pépin le Bref (+ 768) et Charlemagne (+ 814). On leur a donné le nom de « Pipinnides », la dynastie des « Pépins ».

Mais n’anticipons pas et revenons-en aux personnages mentionnés dans l' »Addita-

mentum ».

Pépin de Landen avait épousé une princesse native d’Aquitaine, Itte(60), qui lui

avait donné un fils, Grimoald, et deux filles, Gertrude et Begge.

A l’arrivée de saint Feuillien à Nivelles, le pouvoir, en Austrasie, était aux mains du maire du palais Grimoald, le fils de sainte Itte et le frère de sainte Gertrude et de sainte Begge.

Certes, il existait toujours un roi mérovingien, Sigebert III (+ 656), mais c’était un « roi fainéant » qui n’avait rien à dire. La preuve en est que l' »Additamentum » ne le mentionne même pas.

A Nivelles, Itte avait fondé un monastère pour femmes dont sa fille Gertrude devint la première abbesse, ainsi qu’un monastère pour hommes. Ce « monastère double » ne s’est pas établi dans une antique agglomération urbaine, le « vicus » des Nerviens. Sainte Itte et sainte Gertrude possédaient une habitation familiale dans leur domaine de Nivelles et, pour fonder leur monastère, elles firent subir certaines transformations à leur maison et elles y ajoutèrent quelques bâti­ments nouveaux. Leur monastère était situé à l’emplacement actuel de la Collégiale de Nivelles (61).

 

(57)  G. DUMONT, op. cit., p. 61. A. JORIS, op. cit., p. 44.

(58)  R. AVERMATE, op. cit., p. 25.

(59)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 64.

(60)  E. SALIN, Idem, p. 64.

(61) J.J. HOEBANX, L’abbaye de Nivelles, des origines au XIV siècle, Mémoires de l’Académie Royale de Belgique, Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques, 8°, 2ème série, t. 46, 1953, pp. 48, 50 et 53. – Itte et Gertrude, accueillant Feuillien, firent de lui le guide spirituel de leur abbaye et peut-être le premier abbé de l’abbaye aux hommes de Nivelles : A. DIERKENS, op. cit., p. 312.

(p.50)

(p.50) Ces deux saintes femmes avaient, avec Grimoald et Begge, reçu l’héritage de leur père, Pépin de Landen, qui possédait d’immenses domai­nes de plusieurs milliers d’hectares en Hesbaye, dans le bassin de la Meuse, au Condroz et dans les Arden-nes (62).

Que l’on songe aux nom­breuses donations de cette fa­mille des Pippinides, qui per­mirent l’établissement des monastères de Nivelles, de Fosses et d’Andenne. Ainsi l’abbaye de Nivelles reçut plusieurs « villas », c’est-à-dire plusieurs « domaines » dont la superficie totale dépassait 16.000 hectares (63).

A l’époque mérovingienne, une « villa » comprenait des bâtiments de ferme, des champs, des vignes, des fo­rêts, des moulins… Une po­pulation de colons et de serfs était attachée à la terre et in­séparable du domaine. Celui-ci était partagé en deux por­tions : l’une réservée au pro­priétaire, le « chef manse », l’autre divisée en « tenures » que cultivaient des tenan­ciers, de condition libre ou servile (64).

La Collégiale de Nivelles.

Le lecteur aura remarqué que le terme « villa » vient d’être traduit par « domaine ». Il convient de souligner le fait que l’unité de propriété rurale mérovingienne, la « villa » s’étendait « non comme un édifice, mais comme un domaine avec les bâti­ments qu’elle comportait, que cette « villa » appartienne au roi (villa royale), à un membre de l’aristocratie ou à une abbaye(6S)« . A l’époque mérovingienne, le terme de « villa » ne désigne donc plus un bâtiment d’origine romaine, mais une propriété, un domaine (66). Nous y reviendrons lorsque nous aborderons la question de la loca­lisation du monastère de Fosses (67).

 

(62)  F.-L. GANSHOF, op. cit. p. 21.

(63)  G. FAIDER, op. cit., p. 58 – E. de MOREAU, op. cit., p. 189.

(64)  E. de MOREAU, op. cit., p. 190.

(65)  G. FAIDER, op. cit., p. 57 – La traduction de « villa » par « bourg », adoptée par M. CHAPELLE et R. ANGOT (op. cit., p. 24) doit être rejetée.

(66)  C. LELONG, La vie quotidienne en Gaule à l’époque mérovingienne, Paris, 1963, p. 37 – G. DUBY, Guerriers et paysans…, op. cit., p. 49. F. LOT, C. PEISSER et F.-L. GANSHOF, op. cit., p. 348 -A. JORIS, op. cit., p. 21.

(67) A. DIERKENS, op. cit., pp. 70, 72 et 294. L. NOIR, op. cit., pp. 48 et 54. – Au VIIe siècle, des prêtres irlandais furent chargés de la célébration des offices à l’abbaye de Nivelles. Une biographie de sainte Gertrude (626-659), composée, vers 670, par un moine de Nivelles, (la « Vita Gertrudis »), fournit certains renseignements sur saint Feuillien et sur saint Ultain : J. MERTENS, op. cit., p. 170. E. de MOREAU, op. cit., t.I, p. 144. – Cette « Vita » de sainte Gertrude est contemporaine des faits rapportés et elle paraît digne de foi : J.J. HOEBANX, L’Abbaye de Nivelles, op. cit., pp. 25 à 30.

 

(p.51) 4. L’arrivée à Fosses

 

  1. Texte

 » Et dans un domaine qui d’après le nom de la rivière qui le traverse s’appelle Bebrona, Feuillien construisit, conformément à la règle, un monastère de moines voués à la vie ascétique, la servante de Dieu, Itte (mentionnée plus haut) fournissant tout le nécessaire… « 

 

  1. Commentaires

Saint Feuillien est arrivé à Fosses en 651 (68).

Nous savons que la rivière Bebrona, c’était la Biesme. Sainte Itte possédait donc un domaine traversé par la Biesme et elle le donna à saint Feuillien, pour y cons­truire un monastère’6« .

Où ce domaine est-il situé et quelle était son étendue ?

Pour répondre à cette question, les historiens ont utilisé différentes méthodes dont celle de l’étude des paroisses primitives qui correspondaient, en général, à une « villa » de l’époque mérovingienne170‘. On sait que ces « villas » (ces domaines) cou­vraient parfois des étendues considérables, équivalentes aux surfaces réunies de plusieurs villages actuels’71 ‘.

La question de l’étendue du domaine de Fosses au VIIe siècle, a été envisagée par plusieurs auteurs. Le doyen Crépin estime que ce domaine s’étendait sur les deux rives de la Biesme, depuis le grand étang de Bambois jusqu’à la Sanibre à Auvelais, et qu’il comprenait les localités actuelles de Fosses, de Vitrival, d’Aisément, de Falisolle, d’Auvelais et d’Arsimont (72), ce qui couvre une superficie de cinq mille hectares. L’historien namurois F. Rousseau se rallie à cette opinion (73).

  1. Broze (74) s’est livrée à une étude approfondie de la question. Elle en conclut

que :

  1. Il est certain qu’Aisemont et Vitrival faisaient partie du domaine primitif, car ces deux localités ont toujours été parties intégrantes de Fosses, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.
  2. Il est quasi certain que Falisolle en faisait partie, car cette localité fut, au Moyen Age, une propriété foncière du chapitre de Fosses que l’on considère comme l’héritier des biens concédés par sainte Itte au monastère fondé par saint Feuil­lien.
  3. La question est plus délicate pour Auvelais et pour Arsimont (qui faisait partie d’Auvelais), mais il est permis d’accorder crédit à la thèse du doyen Crépin. Le chapitre de Fosses en effet, était propriétaire de la partie de la commune d’Au­velais appelée « Le Voisin » et du quart de l’autre partie c’est-à-dire « Auvelais-le-Comté » (75). Dautre part, si l’on additionne les superficies actuelles des différentes

 

(68)  L. NOIR, op. cit. p. 48.

(69)  C’est sainte Itte qui donna un domaine à saint Feuillien, et non sainte Gertrude, comme récrivent J. ROMAIN, Fosses, son passé, son folklore, Fosses, 1949, pp. 5 et 6, M. CHAPELLE, Coup d’œil sur Fosses-la-ville, Mettet, 1981, p. 19, et M. CHAPELLE et R. ANGOT, op. cit., p. 21, ainsi que J. BORGNET, Cartulaire…, op. cit., p. IX.

(70)  F. ROUSSEAU La Meuse…, op. cit. p. 46 et les références citées – E. de MOREAU, Comment naquirent nos plus anciennes paroisses, dans la Nouvelle Revue théologique, 1938, pp. 926-946.

(71)  F. LOT, La grandeur des fisc à l’époque carolingienne, dans la Revue belge de philologie et d’histoi­re, t.III, 1924.

(72)  J. CREPIN, Le monastère des Scots à Fosses, dans la Terre Wallonne, t.8, 1923, pp. 369-370.

(73)  F. ROUSSEAU, La Meuse…, op. cit., p. 222.

(74)  M. BROZE, op. cit., pp. 30 à 35.

(75) Au Moyen Age, l’autre partie d’Auvelais-le-Comté appartenait à la famille de Morialmé (les avoués de Fosses) et à l’abbaye de Floreffe :  M. BROZE op. cit., p. 33 et les références citées.

(p.52)

(p.52) localités (Auvelais et Arsimont compris) qui auraient composé le domaine pri­mitif, on obtient une superficie qui correspond approximativement à la surface qu’avait un domaine à cette époque. Enfin, un autre élément joue en faveur de la thèse du doyen Crépin : l’importance des cours d’eau dans les domaines du VIIe siècle. Les domaines voisins de Floreffe et de Malonne s’étendaient jusqu’à la Sambre et normalement il devait en être de même pour le domaine de Fosses, englobant une partie d’Auvelais (76).

Nous pouvons donc, avec une vraisemblance suffisante, établir comme suit les limi­tes du domaine concédé par Itte à saint Feuillien.

Les  problèmes  relatifs  à la fondation   du   monastère de Fosses seront examinés, en détails, au chapitre IV de cet exposé.

Pour l’instant, nous nous bornerons à émettre une réflexion au sujet du séjour de saint Feuillien  dans nos ré­gions.

Si l' »Additamentum » fait état des relations de saint Feuil­lien avec les autorités  laïques, il ne souffle mot de ses rapports avec les autorités ec­clésiastiques, avec les évêques.

En 650, le domaine de Fosses faisait partie du diocèse de I Tongres dont le siège épiscopal était occupé par saint Re-macle ou par saint Amand ; la question est controversée (77).

Or, saint Feuillien ne rencon­tra probablement jamais saint Amand, ni saint Rema-cle, pas plus qu’il ne vit sans doute jamais saint Eloi, l’évêque de Tournai.

En 650, en effet, l’Entre-Sambre-et-Meuse était aux mains des (78) l’inter­vention de l’évêque de Tongres – Maestricht – Liège y était pratiquement nulle’78‘. La prédication du christianisme s’y fit sous la haute protection des rois mérovin­giens et des maires du palais de la famille des Pépins (79).

Une dernière question : pourquoi emploie-t-on la qualification « Evêché de Ton­gres – Maestricht – Liège » ?

Il faut savoir qu’à l’époque mérovingienne, les évêques ne résidaient pas nécessai­rement de façon permanente dans leur cité épiscopale, mais qu’étant possesseurs

Le domaine de Fosses au VII » siècle.

 

(76)  M. BROZE, op. cit., p. 35.

(77)  H. PIRENNE, op. cit., pp. 26 et 27 – L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 56. E. de MOREAU, op. cit., p. 87. A. DIERKENS, op. cit., p. 321.

(78)  A. DIERKENS, op. cit., p. 318.

(79) E. de MOREAU, op. cit., p. 122.

 

(p.53) de domaines appartenant à leur église, ils allaient séjourner tantôt dans l’un, tantôt dans l’autre, pour diverses raisons (80). Ainsi, si Tongres restait théoriquement, à cette époque, le siège de l’évêché, cette cité avait perdu toute importance au profit de Maestricht ; en réalité, le déplacement de Tongres à Maestricht s’était réalisé vers 530, pour des motifs de sécurité (81). Beaucoup plus tard, au début du VIIIe siècle, saint Hubert transféra le siège de son évêché à Liège, résidence favorite et lieu de martyre de son prédécesseur, l’évêque saint Lambert (82).

C’est pourquoi les historiens usent de l’appellation de « Diocèse de Tongres – Maes­tricht – Liège ». Nous y reviendrons.

 

  1. Le décès de sainte Itte
  2. Texte

 » Après que la servante de Dieu (Itte), mentionnée ci-dessus, ayant distribué beau­coup d’aumônes en divers endroits, ayant consolé beaucoup de pauvres, ayant aussi accueilli, en toute charité, beaucoup de pérégrins, ayant donné à manger à ceux qui ont faim, ayant vêtu ceux qui ont froid, ayant fourni un toit aux étrangers, ayant aussi fait d’immenses donations aux divins ministères, ayant confirmé dans le Sei­gneur, avec la noble dame mentionnée plus haut (Gertrude), une armée de vierges saintes, s’en fut allée vers le royaume d’en haut… « 

 

  1. Commentaires

Sainte Itte est décédée le 8 mai 65 (83).

L’auteur de P’Additamentum » fait le panégyrique de sainte Itte à laquelle il attri­bue les œuvres de miséricorde de l’Evangile de saint Matthieu : « Venez, les bénis de mon Père, prenez possession du royaume qui vous est destiné depuis la création du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger… j’étais mal vêtu et vous m’avez couvert… j’étais sans asile et vous m’avez accueilli… » (84).

A ces vertus évangéliques, l’auteur de L' »Additamentum » ne manque pas d’ajouter les éminents services rendus par sainte Itte aux institutions religieuses de son temps : accueil de moines pérégrins, fondation d’un monastère de « vierges saintes » à Nivelles, et surtout « d’immenses donations aux divins ministères ».

L’Eglise, en effet, devint très riche, dès le début de l’époque mérovingienne, grâce à la générosité des rois et des maires du palais. Clovis avait fait de somptueux cadeaux à saint Rémi. Le roi Dagobert fut un grand bâtisseur d’églises. Les souve­rains mérovingiens pensaient pouvoir acheter la complaisance divine ou gagner son appui à prix d’argent. C’était le principe du donnant-donnant. Les libéralités aux églises intervenaient souvent au lendemain de crimes commis ou à la veille de la mort (85).

A cette époque, les donations faites aux institutions religieuses étaient, en quelque sorte, un gage de vie éternelle. C’est ainsi qu’en vantant les libéralités et les vertus de sainte Itte, l’auteur de L' »Additamentum » préparait sa canonisation.

 

(80)  L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 72.

(81)  F. ROUSSEAU, La Meuse…, op. cit., p. 38 – H. PIRENNE, op. cit., p. 26.

(82)  F.-L. GANSHOF, op. cit., p. 724.

(83)  L. NOIR, op. cit., p. 49, note 8.

(84)  MATTHIEU, 25. Traduction extraite de La Sainte Bible, version établie par les moines de Mared-sous, Brepols, Turnhout, 1968, p. 1326.

(85)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 79.

 

(p.54) 6. Le départ en voyage

  1. Texte

 » L’homme de Dieu (Feuillien) que nous avons mentionné ci-dessus, entreprenant un voyage pour les besoins du troupeau confié à ses soins (,) le jour précédant h fête du très saint martyr Quentin (,), célébrant, dans l’église de Nivelles, la liturgie des offices divins, priant ses frères les plus âgés, s’il lui arrivait de mourir quelque part en cours de route, de faire, par charité, récupérer son corps par les frères qui ont toujours travaillé avec lui, saluant tout le monde, il (Feuillien) se mit en route… « 

 

  1. Commentaires

II n’est pas étonnant que ce texte ait donné naissance à des controverses. La succes­sion heurtée de quatre participes présents nuit à la clarté de la phrase.

Pour mieux la comprendre, précisons d’abord le sens et la portée de certains termes employés par l’auteur de L' »Additamentum ».

 » Un voyage pour les besoins du troupeau confié à ses soins. « 

II faut savoir que les moines celtiques avaient une réputation bien établie de grands voyageurs, mais qu’ils ne se mettaient en chemin, s’ils étaient abbés ou évêques, « qu’en vue des intérêts qui leur étaient confiés ». Ce sont les habitudes monastiques irlandaises qui permettent d’interpréter ces termes dans leur sens authentique : « Le troupeau confié aux soins de saint Feuillien ne se limitait pas au monastère de Fosses. Aux yeux des Irlandais, saint Feuillien était le chef d’une « parochia », c’est-à-dire d’une sorte de congrégation monastique comprenant, outre les soins spiri­tuels du monastère de Nivelles, certainement aussi Péronne, lieu de sépulture de son frère, dont il avait pris la place selon le droit celtique, et encore Lagny, premiè­re fondation de saint Fursy sur le continent (86). C’est ainsi que peu d’années après la mort de saint Feuillien, son frère saint Ultain sera abbé de Péronne (87), ce qui ne l’empêchera pas de garder le gouvernement de Fosses et la direction spirituelle de Nivelles. Une « parochia » avait souvent une foule de maisons éparses dans le pays : c’était la « familia » du saint fondateur (88).

Pour A. Dierkens, par contre, les monastères de Lagny, de Péronne, de Nivelles et de Fosses, ne faisaient pas partie d’un même groupement institutionnel, d’une même « parochia », au temps de saint Feuillien. A cette époque, en effet, Fosses et Nivelles n’ont jamais marqué une dépendance administrative envers Péronne (89). Toutefois, la situation évolua, pour des raisons d’ordre politique, après la mort de saint Feuillien et c’est à ce moment seulement que se créa peut-être une « parochia » groupant Péronne, Fosses et Nivelles (90).

Quoi qu’il en soit sur le plan institutionnel, A. Dierkens admet lui-même que lorsque saint Feuillien quitta Péronne pour Nivelles, le jour où il fut « expulsé » par Erchinoald, il y laissa probablement un certain nombre de ses compagnons qui constituèrent le noyau celtique de l’abbaye qu’Erchinoald était occupé à bâtir à cet endroit (91). Ceci, nous le verrons, n’est pas sans importance pour l’interprétation du texte de l' »Additamentum ».

 

(86)  P.  GROSJEAN,  Notes…,,  op.  cit. p.  393 et 396.  La « parochia » comprenait un certain nombre d’établissements monastiques reconnaissant, dans la plupart des cas, le même fondateur. Ainsi, la « parochia »  de saint Patrick,  la « parochia »  de saint Colomban,  etc…   E.  BROUETTE,  op.   cit., col. 1343.

(87)  P. SCHMITZ, verbo Ultan, op. et loc. cit.

(88)  L. NOIR, op. cit., p. 52. – A. DIERKENS, op. cit., p. 73, note 27 et p. 74, note 31. – I. SNIEDERS, op. cit., p. 602. – L. GOUGAUD, Chrétientés celtiques, op. cit., p. 217.

(89)  A. DIERKENS, op. cit., pp. 303 à 306.

(90)  A. DIERKENS, op. cit., pp. 307 à 309.

(91) A. DIERKENS, op. cit., p. 293.

 

(p.55)  » Le jour précédant la fête de saint Quentin « , c’est-à-dire le 30 octobre. Saint Quentin est un évangélisateur du nord de la France, qui fut décapité au IIIe siècle.

Depuis la magistrale démonstration du Père Grosjean, les historiens s’accordent généralement sur la date et sur l’endroit de l’assassinat de saint Feuillien : c’était le 31 octobre 655, à Le Rœulx (92).

« Ses frères plus âgés « . Ces frères aînés, ce sont, soit des moines irlandais de l’abbaye aux hommes de Nivelles, soit des moines de Fosses qui avaient accompa­gné Feuillien à Nivelles et qui ne devaient pas le suivre dans son dernier voyage* (93).

 » Les frères qui ont toujours travaillé avec lui », ce sont ceux qui avaient suivi Feuillien d’Irlande à Cnoberesburgh, à Péronne, à Nivelles enfin à Fosses. Ce sont ceux qui, d’après les coutumes irlandaises, devaient gouverner le monastère de Fosses, pendant le voyage de saint Feuillien.

 » A faire récupérer son corps « . En faisant élection de sépulture parmi les siens, Feuillien choisissait, comme beaucoup de saints irlandais, « le lieu de sa résurrec­tion ». Il ne voulait pas risquer, comme c’était arrivé, moins de dix ans auparavant, à son frère Fursy, de reposer n’importe où en route, loin de son propre monastè-re (94). Les moines irlandais attachaient une grande importance au fait d’être inhumés dans le lieu de leurs activités coutumières (95).

L' »Additamentum » ne cite aucun nom de lieu, ni comme but de voyage, ni comme gîte d’étape. De plus, il prête à ambiguïté quant à la localisation du point de départ de ce voyage. On ne peut suppléer à ces carences du texte que par des hypothèses. D’où la querelle qui divise les historiens.

La controverse ne porte pas sur la localisation du lieu où saint Feuillien fut assassi­né. Le Père Grosjean a clairement démontré que c’est à Le Rœulx (96).

Mais saint Feuillien est-il parti de Nivelles ou de Fosses ? Et où se rendait-il ?

 

Les historiens avancent trois hypothèses (97).

 

  1. Première hypothèse

La plupart d’entre eux situent le départ de saint Feuillien à Nivelles où, après avoir chanté la messe de la vigile de la Saint-Quentin, il demanda à ses frères aînés, (qui étaient, à ce moment, avec lui, à Nivelles) de réclamer son corps, en cas de mal­heur. L’assassinat serait survenu au cours du retour de Nivelles vers Fosses (98).

On objecte qu’il est peu vraisemblable que Feuillien ait pris la précaution de faire élection de sépulture avant d’entreprendre un voyage aussi banal et aussi habituel

 

(92)  P. GROSJEAN, Notes…, op. cit., pp. 393 et 400 à 406 – L. NOIR, op. cit., p. 53., note 3 – G. WYMANS, Les circonstances de la mort de saint Feuillien, dans les Annales du Cercle archéologique et folklorique de La Louvière et du Centre, t.I, fascicule 2, pp. 115 à 121.

(93)  A. DIERKENS, op. cit., p. 309, note 173.

(94)  P. GROSJEAN, op. cit., p. 396, note 1. – G. WYMANS, op. cit.,p. 114.

(95)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 609.

(96)  A. DIERKENS, op. cit., p. 73, note 23. – P. GROSJEAN, op. cit., pp. 400 à 406. – L. NOIR, op. cit., p.53, note 3.

(97)  C’est à tort que certains biographes de saint Feuillien (notamment A. LEROY, op. cit., p. 179, C. KAIRIS, op. cit., p. 11 et J. NOËL, op. cit., p. 15) ont cru que celui-ci aurait quitté Nivelles pour se rendre au chevet de saint Vincent Madelgaire, à Soignies. Il s’agit là d’une fiction légendaire, née au Moyen Age : cfr. P. GROSJEAN, op. cit., p. 401 et G. WYMANS, op. cit., p. 116. Du reste, le texte de [‘ »Additamentum » est clair : saint Feuillien a entrepris son dernier voyage « pour les besoins du troupeau confié à ses soins », et non pour rendre visite à un ami.

(98) J. DETIENNE, Feuillien chante sa dernière messe, dans le Journal « Vers l’Avenir », toc.  cit., J. ROMAIN, Le culte de saint Feuillien, dans « Piété populaire du Namurois », Crédit Communal de Belgique, Namur, 1989, p. 127. – C. LAMBOT, L’oratoire du martyrium de Saint-Feuillien à Fosses, dans les Annales de la Fédération historique et archéologique de Belgique, 35′ Congrès, Courtrai, 1955, p. 59. L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., pp. 84 et 85 – A. DIERKENS, op. cit., p. 309, note 173. J. CREPIN, Le Monastère…, op. cit., p. 365. F. COURTOY, Fosses, dans Actes de la Fédération archéologique et historique de Belgique, Congrès de Namur, 1938, p. 94.

 

(p.56) que celui de Nivelles vers Fosses. Il devait, au contraire, s’agir d’une expédition assez longue pour que l’on craigne de mourir en cours de route. Or, aller de Nivelles à Fosses était peu de chose et presque quotidien (99).

A cela, on peut répondre que saint Feuillien était âgé et qu’en des temps aussi peu sûrs (100), pareille randonnée ne devait pas constituer un voyage de tout repos (101).

A vrai dire, nous ignorons quel était l’âge de saint Feuillien, lorsqu’il fut assassiné. Un élément qui jusqu’à présent ne semble pas avoir attiré l’attention des historiens, nous permet toutefois de supposer qu’il avait un âge avancé. En effet, il utilisait des chevaux lorsqu’il partit pour son dernier voyage (102). Or, une règle d’origine celtique interdisait aux moines irlandais de faire usage de chevaux dans leurs dépla­cements. L’abstention de la monture était considérée comme une tradition aposto­lique et mise parfois sur le même pied que la continence ou l’abstinence. Un moine bien portant qui n’eût pas voyagé à pied se fut rendu passible d’excommunication, d’après la même règle qui ne tolérait d’exception qu’en faveur d’un abbé âgé (103).

 

  1. Deuxième hypothèse

 

Le Père Grosjean émet l’hypothèse selon laquelle saint Feuillien aurait d’abord fait | élection de sépulture auprès de ses frères, à Fosses, puis serait parti à Nivelles d’où, après avoir célébré la messe de la vigile de la Saint-Quentin, il aurait entrepris un voyage vers Péronne et vers Lagny : c’est au cours de ce voyage qu’il aurait été assassiné.

Ce n’est donc pas un retour à Fosses qu’envisageait saint Feuillien, après avoir célébré la messe à Nivelles, mais un voyage de plus d’importance, « dans l’intérêt du troupeau confié à ses soins », c’est-à-dire des gens de sa « parochia ». C’est pour­quoi il a quitté Nivelles en direction de Waudrez où il devait emprunter la chaussée Bavai-Cologne, pour se rendre aux monastères de Péronne et de Lagny.

Il n’est pas étonnant qu’avant d’entreprendre un voyage aussi long, saint Feuillien ait pensé à la mort et qu’il ait fait élection de sépulture, avant son départ.

Pour conforter sa thèse, le Père Grosjean se livre à un relevé détaillé des vieux chemins du Brabant Wallon, de l’itinéraire emprunté par saint Feuillien, et du trajet (104)».

Il est vrai que le lieu de l’assassinat de saint Feuillien (Le Rœulx) se situe plus vraisemblablement sur le parcours reliant Nivelles à Waudrez, que sur l’itinéraire allant de Fosses à Nivelles.

Comme nous le savons déjà, A. Dierkens rejette l’idée de l’existence d’une « paro­chia » de saint Fursy à cette époque et, par conséquent, celle d’un départ de saint Feuillien vers Péronne (105).

En réalité, tout dépend de la façon dont on traduit un passage de l' »Additamen-tum » que nous avons analysé ci-dessus, et plus précisément les termes « expulsi sunt » (ils furent « expulsés »). Si l’on entend par là que saint Feuillien a été « banni » ou « interdit de séjour » par Erchinoald (106), il est bien évident que ce n’est pas vers Péronne qu’il s’est dirigé quand il a quitté Nivelles pour la dernière fois. Si, par

 

(99)  L.  GOUGAUD, op.  cit., p. 394, notes 2 et 3 – Trente kilomètres environ séparaient Nivelles de Fosses, située .sur le vieux chemin de Dinant à Nivelles, et une demi-journée devait suffire pour aller de Nivelles à Fosses : A. DIERKENS, op. cit., p. 72, note 21.

(100)  Sur les dangers des voyages à cette époque, voir C. LELONG, op. cit., pp. 48 et 49.

(101)  G. WYMANS, op. cit., p. 114.

(102)  Voir ci-dessous, p. 59.

(103)  L. GOUGAUD, L’œuvre de Scotti… , op. cit., pp. 268 et 269.

(104)  P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie, op. cit., pp. 398 à 401.

(105)  Voir ci-dessus, p. 54.

(106) A. DIERKENS, op. cit., p. 306.

 

(p.57) contre, comme le suggère le Père Grojean et comme l’admet L. Noir (107), on estime que « expulsi sunt » signifie qu’Erchinoald se contenta d' »éconduire » saint Feuillien, de « l’envoyer promener » pour qu’il aille s’installer en Austrasie, on conçoit que ce dernier ait, quelques années plus tard, éprouvé le besoin d’aller revoir ses anciens compagnons restés à Péronne, pour leur prodiguer ses conseils, les encourager dans leur mission et passer quelque temps avec eux, avant de rentrer à Fosses.

 

  1. Troisième hypothèse

L’archiviste G. Wymans estime, quant à lui, que saint Feuillien a trouvé la mort au cours d’un voyage qui le menait de Fosses à Nivelles où il se rendait pour célébrer la messe de la vigile de Saint-Quentin. Saint Feuillien serait donc parti de Fosses vers Nivelles quand il a été assassiné, en cours de route (108).

Outre l’objection d’ordre géographique, que nous venons de soulever, cette version appelle de sérieuses réserves.

Tout d’abord, comme le souligne le Père Grosjean, c’est sans doute à tort qu’on verrait dans l’expression « pour les besoins du troupeau confié à ses soins » une allusion à un simple office liturgique à célébrer, lequel aurait déterminé le départ de Fosses pour Nivelles, strictement et rien d’autre (109).

Ensuite, G. Wymans est obligé, pour accréditer sa version, de manipuler le texte de l’Additamentum », et d’en modifier la traduction littérale : saint Feuillien aurait

 

(107)  P. GROSJEAN, Notes…, p. 389 – L. NOIR, op. cit., p. 48 note 2. Dans le même sens, Vies des Saints et des Bienheureux…, op. cit. p. 1009.

(108)  G. WYMANS, op. cit.,pp. 107 à 121. Thèse adoptée par G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, op. cit., p. 47, et par J. ROMAIN, Fosses…, op. cit., p. 5.

(109) P. GROSJEAN, Notes…, op. cit., p. 394, note 1. – Contra :  A. DIERKENS, op. cit., p. 309, note

(p.57)

(p.58) entrepris un voyage, non après avoir célébré une messe, mais pour aller celébrer une messe, à Nivelles. G. Wymans admet lui-même qu’il lui faut bien « transformer une participiale en une subordonnée circonstancielle de but » (110). De telles acrobaties grammaticales ne sont guère convaincantes et A. Dierkens les rejette catégoriquement (111).

 

  1. Conclusion

A défaut de textes et d’éléments déterminants, il n’est pas possible de préciser, avec certitude, l’endroit d’où venait saint Feuillien, ni vers quel endroit il se dirigeait, lorsqu’il a entrepris son dernier voyage.

C’est l’hypothèse avancée par le Père Grosjean qui paraît la plus séduisante : dé­part de Nivelles vers Péronne.

 

(110)  G. WYMANS, op. cit., pp. 121.

(111) A. DIERKENS, op. cit., pp. 74 et 75.

 

 

(p.59) CHAPITRE III

l’assassinat de saint feuillien À le rœulx et son inhumation À fosses

 

  1. L’ASSASSINAT

Reprenons le texte de l’Additamentum.

 

  1. Texte

 » La même nuit, un individu mal intentionné le conduisit, par des chemins détournés, dans un hameau. Ils (Feuillien et ses compagnons) entrèrent dans une habitation où demeuraient des hommes malveillants qui les accueillirent avec une fausse affabilité. Mais les compagnons du saint homme avaient des soupçons au sujet de ces habitants et ils passèrent la nuit à veiller.

 » En fait, après les prières matinales, Feuillien parla gentiment aux habitants ; il s’adressa à ses compagnons en leur disant de ne pas soupçonner du moindre mal aucun de ces hommes. Et, comme il s’adonnait au sommeil après la prière, des hom­mes du diable surgirent avec d’autres individus qu’ils avaient fait venir d’ailleurs. Ils massacrèrent le saint homme et ses compagnons, mais comme celui-ci criait « Rendons grâces à Dieu » ils lui coupèrent la tête pour ne pas entendre plus longtemps sa voix.

 » Ils firent une fosse, non loin de là sous un toit où s’abritait un troupeau de porcs. Ils y enterrèrent ensemble les quatre corps dénudés et mis en pièces, les impies !

 » La chose resta secrète pendant de nombreux jours, parce que leurs vêtements, leurs chevaux et tout ce qu’ils possédaient avaient été transportés à l’extérieur et vendus à des gens habitant au loin. « 

 

  1. Commentaires

Le lecteur aura remarqué que l’auteur de P’Additamentum » a, jusqu’ici, présenté les choses comme si saint Feuillien était parti seul en voyage. Ce n’est qu’au moment où saint Feuillien pénètre dans l’habitation où il sera mis à mort que ses compagnons apparaissent dans le récit. Ils étaient trois (1). Les assassins, en effet, enterrèrent en­semble « quatre corps dénudés et mis en pièces ».

Les compagnons de saint Feuillien sont restés anonymes, malgré les efforts d’identi­fication de certains compilateurs (2).

 

(1)  Et non quatre, comme l’affirment J. ROMAIN, op. cit., p. 6, et R. DELCHAMBRE, op. cit. p. 47.

(2)  P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie…, op. cit., p. 407, note 1.

Voir notamment J. GAUZE, Saint Feuillien, évêque irlandais, apôtre de la Gaule-Belgique et ses trois bienheureux compagnons, martyrisés en haine de la Foi, l’an 655, Fosses-la-ville, 1972, pp. 22 et 68, cité par M. CHAPELLE et R. ANGOT, op. cit., p. 25.

(p.60)

(p.60) Une chapelle commémorative, détruite à la Révolution française, prétendait marquer le lieu exact où périrent saint Feuillien et ses compagnons. Elle se dressait sur une petite île située au milieu du grand vivier de l’abbaye, actuelle­ment dans le parc du château du Rœulx. Au XIe siècle, on y voyait déjà une petite égli­se de bois et un autel dédiés à saint Feuillien (3). Actuelle­ment, il n’en reste plus rien.

D’après la légende, une sour­ce aurait jailli à l’endroit où l’on releva la tête de saint Feuillien, séparée du tronc par ses meurtriers. Une cer­taine tradition situe l’endroit où saint Feuillien fut décapité non pas sur l’îlot de l’étang, mais à quelques mètres du bord de celui-ci, à proximité d’une source qui existe tou­jours. Il y a quelques dizai­nes d’années d’ici, le prince Etienne de Croy, propriétai­re du château, avait fait ins­taller un banc à cet endroit, et il allait souvent s’y asseoir, en disant : « Je vais dire bon­jour à saint Feuillien » (4).

 

(3) G. WYMANS, op.cit., p.12à. P. GROSJEAN, op.cit., p.402 et p.406, note 5.

(4) Je tiens à remercier le prince Olivier de Croÿ qui m’a aimablement autorisé à parcourir les leux, ainsi que Monsieur Willy Van San qui m’a réservé un excellent accueil.

 

(p.61) Une question fondamentale se pose au sujet des circonstances de la mort de saint Feuillien. Comment peut-on considérer celui-ci comme un martyr, alors que l’Additamentum » révèle qu’il fut, en fait, assassiné et détroussé par des brigands ?

C’est tout simplement parce que la notion du « martyre » était, chez les Irlandais, différente de la signification que nous attribuons habituellement à ce terme.

Pour nous, un martyr, c’est une personne qui a souffert la mort pour avoir refusé d’abjurer sa religion.

Les Irlandais, par contre, distinguaient trois sortes de martyres : le martyre blanc, le martyre vert et le martyre rouge (5).

La langue religieuse de l’Irlande présentait une physionomie tout à fait par­ticulière. Elle était pleine de coloris. Un homicide, par exemple, se disait « une main rouge », un jeûne très sévère, « un jeûne noir ».

Le martyre blanc, c’était le culte de la chasteté et la pratique de la discipline monastique, faite de sacrifices et de renoncements.

Le pape Grégoire le Grand adopta lui-même cette interprétation extrême du marty­re. « Il en va de même, écrit-il, de ces saints personnages qui, encore qu’ils n’aient point vécu dans un temps de persécutions, se sont immolés dans le secret de leur cœur au Dieu tout-puissant, et, par là, en dépit des conditions de paix au milieu desquelles ils vécurent, ils ont véritablement cueilli la palme du martyre (6). On peut en déduire que saint Feuillien a, par la pratique de la discipline monasti­que et par ses pérégrinations « pour l’amour de Dieu », vécu le martyre blanc.

Le martyre vert, c’était le martyre du repentir et de la pénitence. On subissait le martyre vert quand on s’imposait des privations et des épreuves pour expier ses péchés. Les moines irlandais pratiquaient des pénitences particulièrement éprou­vantes, telles que les « jeûnes noirs » au cours desquels tout aliment de couleur blanche, tel que lait, fromage, œuf, était interdit, ou encore les veilles passées en prières sur lit d’orties ou de coques de nois, ou mieux encore dans un tombeau, avec un cadavre.

On s’est interrogé sur la raison d’être de l’attribution de la couleur verte au martyre de la pénitence. Un traité irlandais sur le symbolisme des couleurs considère le vert comme la couleur de deuil, « car cette couleur rappelle la tombe à l’issue de la vie, sous le monticule de terre : verte, en effet, est originairement toute terre (7)… La verte Irlande !

Saint Feuillien qui durant toute son existence, s’est soumis aux exigences des péni-tentiels monastiques, pouvait prétendre à l’auréole du martyre vert, mais il aspirait, comme la plupart des saints irlandais de son époque, à recevoir la palme du marty­re rouge.

Le martyre rouge consistait à sacrifier sa vie pour le nom du Seigneur, à répandre son sang pour l’amour du Christ. Cette notion était beaucoup plus large que celle par laquelle nous définissons aujourd’hui le martyre. On raconte qu’un des compa­gnons de saint Brendan le Navigateur sauta d’une embarcation, sur une plage cou­verte de chats de mer et qu’il réussit, comme c’était son intention, à se faire dévorer par ces bêtes : les Irlandais lui décernèrent la palme du martyre rouge (8). Saint Feuillien qui fut sauvagement assassiné au cours d’un voyage entrepris « pour les besoins du troupeau confié à ses soins » reçut, lui aussi, cette palme du martyre

 

(5)  Toutes les considérations qui suivent, relatives au martyre, sont tirées de L. GOUGAUD, Les concep­tions du martyre chez les Irlandais, dans la Revue Bénédictine, 1907, pp. 360-373.

(6)  L. GOUGAUD, Les conceptions du martyre…, op. cit., p. 373.

(7)  L. GOUGAUD, op. cit., p. 371. On a donné d’autres explications au choix de la couleur verte : toute repentance sincère engendre l’espérance du salut. La pénitence est considérée comme la planche de salut après le naufrage, et la couleur verte symbolisait peut-être déjà l’espérance.

(8) GOUGAUD, idem, p. 364, note 3.

 

(p.62) rouge, même si les circonstances dans lesquelles il perdit la vie ne constituent pas, au point de vue théologique, un martyre proprement dit (9).

Le plus ardent désir des moines irlandais était de mourir pour l’amour du Christ.

« Volontiers, écrivait saint Patrick, je sacrifierais ma vie pour le nom du Seigneur, et cela très joyeusement ».

D’où les dernières paroles de saint Feuillien lorsqu’il vit ses assassins se précipiter vers lui :  « Deo Gratias ! Rendons grâces à Dieu ! ».

« Au martyre blanc, qui avait fait l’ornement de toute la vie de Feuillien, son trépas sanglant vint ajouter la gloire du martyre rouge » (10).

 

  1. Les recherches et la découverte des corps
  2. Texte

 » Mais comme Feuillien et ses compagnons n’étaient pas arrivés à l’endroit convenu, leurs frères, agités par des sentiments d’inquiétude et de solidarité, le firent savoir partout et entreprirent des recherches ; de son côté, Gertrude, la vierge du Christ mentionnée plus haut, après avoir supplié le Seigneur par des jeûnes et par des prières et après avoir envoyé des messagers partout dans le voisinage, tira au clair cette ténébreuse affaire. Et c’est ainsi que, le septante-septième jour après le décès de Feuillien, les vénérables corps furent retrouvés. Ce nombre (77) ayant des connota­tions mystiques dans de nombreux passages des saintes écritures, les corps furent découverts à la date anniversaire du jour où le bienheureux Fursy (le frère de Feuil­lien) avait migré de son corps vers le Seigneur « .

 

  1. Commentaires

Ce texte, de même que celui qui relate les circonstances de l’assassinat, sont telle­ment précis qu’on les a qualifiés de « procès-verbaux de police ou de gendarme-

rie » (11).

Une remarque s’impose au sujet du jeûne de sainte Gertrude. A l’époque, jeûner n’était pas uniquement un acte de pénitence. Dans l’Irlande païenne, le jeûne était pratiqué comme une procédure teintée de magie, pour obliger un débiteur à s’ac­quitter de sa dette. Les chrétiens, eux aussi, jeûnaient pour forcer une autorité divine ou humaine à donner satisfaction à leurs demandes (12). Ces jeûnes étaient donc des espèces de « grèves de la faim ».

Saint Feuillien et ses compagnons furent mis à mort après avoir récité les matines le jour de la Saint-Quentin, donc le 31 octobre 655, et leurs corps furent retrouvés le 16 janvier 656, qui est précisément la date anniversaire du décès de saint Fursy (13).

Pour le Père Grosjean, la réflexion sur l’espace de temps qui sépara de l’assassinat la découverte des corps, septante-sept jours, constitue un indice de la formation

(9) L. GOUGAUD, ibidem, p. 366, note 5. Au Moyen Age, on donnait facilement le titre de martyr à celui qui avait été assassiné de façon barbare : Vies des saints…, op. cit., p. 1010. Au sujet de saint Feuillien, l’auteur des Annales de l’Ordre des Prémontrés se permet une remarque malicieuse rapportée par L. NOIR (op. cit., p. 59, note 1). Saint Feuillien, écrit-il, peut être considé­ré comme « un martyr » à condition toutefois d’appeler martyr quelqu’un qui est tué par des voleurs convoitant un butin » (Si tamen appelles martyrem qui a latronibus praedas inhiantibus occiditur).

 

(10)  L. GOUGAUD, Les saints irlandais…, op. cit., p. 102.

(11)  L. NOIR, op. cit., p. 39.

(12)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 604.

(13)  P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie …, op. cit., p. 384. Les Annales Laubienses portent, à la date de 655 :  « Saint Feuillien couronné du martyre, repose à Fosses. »

 

(p.63) irlandaise de l’auteur de l »‘Additamentum » : le souci prédominant de la valeur mystique des nombres est bien irlandais et l’exemple qu’en fournit l' »Additamen-tum » compte parmi les plus anciens (14).

Ajoutons que sainte Gertrude et ses moniales ne se contentaient pas de s’appliquer aux œuvres de piété et de charité ; elle s’adonnaient aussi à l’étude des Saintes Ecritures et elles avaient fait venir des livres d’outre-mer, c’est-à-dire d’Irlande, pour les aider dans leurs recherches religieuses (15).

A Fosses, un autel situé dans la crypte de la Collégiale était autrefois consacré à sainte Gertrude, et une fontaine, au lieu-dit « Le Grand Gau », portait le nom de « Fontaine Sainte-Gertrude ». Le souvenir de l’attachement de sainte Gertrude en­vers saint Feuillien engendra, au Moyen Age, des rapports de fraternité entre les chanoines de Fosses et les chanoines de Nivelles (16). Nous y reviendrons.

 

  1. Le transfert des corps à Nivelles et l’ensevelissement de saint Feuillien à Fosses

 

  1. Texte

 » On ramassa les corps à la lumière de torches et de bougies, puis les membres du clergé et des hommes du peuple les transportèrent respectueusement sur leurs épaules pendant toute la nuit, en chantant des antiennes et des hymnes religieux, jusqu’au monastère de Nivelles.

 » Et comme le vénérable évêque Didon Pictavensis et l’illustre maire du palais Gri-moald étaient venus, le jour même, à Nivelles, pour visiter les saints lieux (le monas­tère), le Seigneur les avertit tous deux de l’arrivée des corps. En effet, alors que l’évêque se reposait après les prières du matin et qu’il se demandait, dans son som­meil, ce qui se passait, il se vit ordonner de se hâter, au plus vite, pour aller à la rencontre du bienheureux Hélie ! Se levant sur-le-champ, il demanda à l’un de ses subordonnés de quoi il s’agissait et celui-ci lui apprit l’arrivée des vénérables corps. Peu après, Didon alla directement à leur rencontre, il versait des larmes abondantes en finissant des prières et en entonnant des hymnes à la gloire du Seigneur ; il se chargea de l’auguste corps de Feuillien, en même temps que l’éminent maire du palais, mentionné ci-dessus, et ils le transportèrent tous deux sur leurs propres épau­les.

 » Le corps (de Feuillien) fut accueilli dans le monastère des vierges saintes (à Nivel­les) et après en avoir prélevé des reliques, on le ramena respectueusement, en chan­tant des psaumes et des hymnes, dans son propre monastère. Des notables accou­raient de toutes parts à sa rencontre et le transportaient sur leurs épaules. On lui rendit les derniers honneurs et on le mit en place dans un lieu très connu et appelé, d’un autre nom, Fosse, où ses prières sont exaucées, grâce à notre Seigneur Jésus-Christ, Dieu qui avec le Père et le Saint Esprit vit et règne pour les siècles des siècles. Amen. « 

 

  1. Commentaires

 

Le « Vénérable évêque Didon Pictavensis » était, comme nous allons le voir, un personnage fort peu recommandable. Il s’agit de Didon, l’évêque de Poitiers.

 

(14)  P. GROSJEAN, idem, p. 381.

(15)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 159.

(16) Au sujet de sainte Gertrude, voir notamment la notice du doyen J. CREPIN, dans « Les Cloches de Saint-Feuillien », n° 16, d’avril 1924.

 

(p.64) L’auteur de l' »Additamentum » rapporte que le jour de la découverte des restes de saint Feuillien (le 16 janvier 656), Grimoald, maire du palais d’Austrasie et frère de sainte Gertrude, venait d’arriver auprès d’elle, avec Didon. Ces illustres visiteurs, ajoute-t-il, étaient venus en pèlerinage à Nivelles, « pour visiter les saints lieux ».

En réalité, Grimoald et Didon avaient bien d’autres soucis que la visite du monastère de Nivelles. Ils conspiraient contre le roi mérovingien d’Austrasie, Sigebert III (17).

Celui-ci, âgé de 27 ans, n’avait pas d’enfant et Grimoald était parvenu à lui faire adopter son propre fils, Childebert.

Retenons bien les dates : le 16 janvier 656, Grimoald et Didon sont à Nivelles. Une quinzaine de jours plus tard, le 1er février 656, le roi Sigebert III meurt mysté­rieusement et Grimoald en profite pour installer « Childebert l’Adopté » sur le trô­ne… (18).

De là à en conclure que Grimoald et Didon préparaient ce coup d’Etat, il n’y al qu’un pas que les historiens n’ont pas hésité à franchir.

Voici comment le Père Grosjean rapporte ces événements : « Sigebert III, en 656, n’avait que 27 ans. Sa mort, si elle fut naturelle, s’annonçait peut-être déjà par quelque maladie. Grimoald et Didon, dans ce cas, se seraient concertés pour agir sans le moindre délai, dès que le roi aurait rendu le dernier soupir. Leur I réputation à eux deux est assez déplorable pour permettre de suggérer qu’ils n’au­raient pas manqué l’occasion d’accélérer quelque peu un trépas utile à leurs projets. Si l’ignorance de l’effet exact des poisons, dans le haut moyen âge, déconseillait cette méthode trop peu sûre, le recours à l’étouffement sous des oreillers, s’indi­quait, en cas de nécessité… La coïncidence des dates (16 janvier, réunion à Nivel­les) et 1er février (mort du roi Sigebert) donne beaucoup à penser… » (19). Cette hypothèse est d’autant plus plausible qu’il fallut, après le décès de Sigebert III, se débarrasser du prétendant légitime au trône, et que Grimoald confia à l’évêque Didon le soin de le faire tonsurer et de l’envoyer en Irlande, où il fut enfermé dans un monastère (20).

Le seul passage de l' »Additamentum », qui fait place à la légende et au merveilleux, est celui où Didon est averti par un songe que les corps des martyrs ont été retrouvés.

« L’évêque Didon, écrit le Père Grosjean, était fort capable de l’imaginer, pour édifier dûment ses hôtes (21).

Quant au bienheureux « Hélie » que Didon prétend avoir vu en rêve, il s’agit peut-être d’un moine irlandais qui, suivant une légende, aurait accompagné saint Feuil­lien à Gand, vers 633, (22) ou du prophète Elie, personnage de l’Ancien Testament (23).

L’auteur de l' »Additamentum » atteste que saint Feuillien fut inhumé à Fos­ses, tandis qu’il ne fait pas mention du transfert, au même endroit, des restes de ses trois compagnons.

Où ceux-ci furent-ils inhumés ? Où ont-ils trouvé leur dernière demeure ?

 

(17)  L. NOIR, op. cit., p. 54.

(18)  R. AVERMATE, op. cit., p. 27. F.-L. GANSHOF, op. cit., p. 20. F. LOT, La fin…, op. cit., p. 358.

(19)  P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie…, op. cit., p. 392.

(20)  Vingt ans plus tard, les partisans de la monarchie franque le rapatrièrent et il régna sous le nom de Dagobert II. La tentative de Grimoald qui voulait substituer sur le trône d’Austrasie sa descendance à celle des Mérovingiens, avait échoué. Grimoald périt en prison et son fils « Childebert l’Adopté » disparut, lui-aussi : F. LOT, C. PFISTER et F.-L. GANSHOF, op. cit., pp. 282 et 283. L. NOIR, op. cit., p. 55.

(21)  P.. GROSJEAN, Notes d’hagiographie…, op. cit., p. 382, note 3.

(22)  Voir J. NOËL, Les processions…, op. cit., p. 14 et C. KAIRIS, op. cit., p. 9.

(23) Une biographie postérieure de saint Feuillien, datant du XP siècle, identifie ce mystérieux personnage avec le prophète Elie : L. NOIR, op. cit., p. 11, note 3.

 

(p.65) On ne décèle aucune trace d’une vénération quelconque de leurs reliques ni au Rœulx, ni à Nivelles, ni à Fosses.

Au XIe siècle, un hagiographe fossois affirma qu’avant de transporter à Fos­ses le corps de saint Feuillien, on enterra ses trois compagnons dans l’église de Nivelles… C’est sur base de cette affirmation que d’autres hagiographes se sont, au Moyen Age, transmis l’idée que les trois corps avaient été enterrés à Nivelles (24).

En 1950, au cours de fouilles entreprises dans les sous-sols de la Collégiale de Nivelles, on découvrit, dans la partie carolingienne de cet édifice, un sarcophage datant du VIIIe siècle. Il contenait trois crânes et des ossements incom­plets paraissant avoir appartenu à trois indivi­dus. On émit l’hypothèse qu’il s’agissait peut-être des restes des trois compagnons de saint Feuillien (25).

Une dizaine d’années auparavant, en 1941, au cours de sondages effectués dans le sous-sol de cette même Collégiale de Nivelles, les prospecteurs avaient mis à jour une pierre de forme rectangulaire dont la partie supérieure présente celle d’un trapèze.

Cette pierre, datée du VIIIe siècle, porte une inscription latine, en caractères mérovingiens ou carolingiens, en partie effacés et difficilement déchiffrables. Elle mesure 14 cm de large, 15,5 cm de haut, et 4,5 cm d’épaisseur. Elle est ac­tuellement conservée, avec d’autres vestiges pré­romans, dans le sous-sol de la Collégiale de Ni­velles (26).

Un érudit nivellois, J.-H Gauze, entreprit l’exa­men approfondi de cette pierre et, après un tra­vail de déchiffrement laborieux, il parvint à y lire le texte suivant : « Hic requiescunt membra in lata beata memoriam sunt Fuyaloni cui fue-runt interfecti : nonis iulii » (Ici reposent des res­tes, ils ont été transférés là, aux nones de juillet, en bienheureuse mémoire de Feuillien avec le­quel ils furent massacrés).

L’auteur de ce déchiffrement en conclut que les restes des compagnons de saint Feuillien qui, le 16 janvier 656, furent ramenés à Nivelles, au monastère de sainte Gertrude, furent transférés une première fois (au VIIe siècle) dans l’église bâtie par l’abbesse Agnès, et par après dans la basilique carolingienne, à l’endroit où ils furent retrouvés au cours des fouilles de 1950 (27). Quant au corps de saint Feuillien, on le transporta du Rœulx à Nivelles où on en préleva des reliques, puis il fut ramené solennellement à Fosses où il fut inhumé et vénéré, ainsi que le relate, en détails, l’auteur de l' »Additamentum ».

 

(24)  P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie…, op. cit., pp. 407 à 419.

(25)  J.-H. GAUZE, La pierre carolingienne de Nivelles, dite de Saint-Feuillien, dans Le Folklore braban­çon, 1961, pp. 421 et 422.

(26)  J.-H. GAUZE, op. cit., p. 418.

(27)  J.-H. GAUZE, idem, pp. 427 et 428. DIERKENS et J. MERTENS, par contre, proposent une lecture différente de la pierre carolin­gienne de Nivelles et ils en concluent qu’on ne peut en tenir compte pour l’histoire des reliques des comoasnons de saint Feuillien : A. DIERKENS, op. cit., p. 173, note 24.

 

(p.65-66)

(p.66) Saint Feuillien fut inhumé à l’emplacement actuel de la crypte de la Collégia­le, sur la place du Chapitre. Nous y reviendrons lorsque nous aborderons la ques­tion de la localisation du monastère de Fosses.

Nous savons que le transfert du corps de saint Feuillien dans un char attelé par des taureaux est une légende à laquelle il ne faut accorder aucun crédit.

Voici comment C. Kairis relate cet événement légendaire : « Suivant la tradition, les monastères de Fosses et de Nivelles prétendirent avoir chacun la possession des reliques du saint. Pour terminer le différend, on convint d’attacher à un char conte­nant le corps, quatre boeufs qui n’avaient jamais été mis sous le joug, et de prendre pour lieu de sépulture celui où ils s’arrêteraient. On dit que les boeufs se dirigèrent spontanément vers Fosses et qu’arrivés à Franière, les eaux de la Sambre, grossies par les pluies de l’hiver, se retirèrent pour livrer passage au glorieux convoi ; on (p.67) ajoute que le char étant arrivé à Fosses, les pas des boeufs s’imprimèrent dans les pierres dont on dalla les basses chapelles, encore existantes derrière le chœur de l’église et que l’un de ces animaux, enfonçant la corne dans un rocher, sembla indiquer la sépulture du saint » (28).

Bien qu’il soit démontré que ce récit n’est qu’un poncif purement imaginaire et issu de l’hagiographie irlandaise, certains auteurs continuent, de nos jours encore, à le présenter comme un fait historique (29).

Une dernière observation : le texte de l' »Additamentum » mentionne,m fine, que le domaine de Bebrona était appelé d’un autre nom, Fosse. Ce bout de phrase n’est pas recopié dans tous les manuscrits, mais le plus ancien de ceux-ci, celui de Zurich, qui date du IXe siècle, porte cette mention de « Fosse » (30). Et, comme, d’autre part, l’épithète « Fossuense » apparaît, dès le VIIe siècle, dans la plus ancienne biographie de sainte Gertrude’ (31), on peut raisonnablement en dédui­re, comme nous l’avons déjà signalé (32), qu’au temps de saint Feuillien, le domaine qui lui fut cédé par sainte Itte portait à la fois une dénomination celtique « Bebro­na » et une dénomination latine « Fossa ».

 

* * * Nous voici arrivé au terme de notre étude de l' »Additamentum ».

Ce document, riche en détails, est muet sur une question très controver­sée : saint Feuillien fut-il évêque ?

Pour tenter de répondre à cette question, il est donc indispensable de procéder à la critique historique des biographies médiévales et modernes de saint Feuillien, qui, presque toutes, lui attribuent la dignité épiscopale.

Les Bollandistes, dans leur fameuse collection intitulée « Acta Sanctorum » (Les Actes des Saints) ont édité cinq biographies médiévales de saint Feuillien, dont la plus ancienne date du XIe siècle.

Ces biographies écrites plus de trois cent cinquante ans après la mort du saint, sont de beaucoup postérieures aux faits qu’elles relatent. Elles ne sont crédibles que lorsqu’elles rapportent des événements puisés dans l' »Additamentum ». Pour le reste, elles n’ont généralement aucune valeur historique.

 

  1. La « VITA PRIMA » (Première biographie)

 

Cette biographie a été rédigée par un chanoine de Nivelles, nommé Paul, au début du XIe siècle (33). Elle est éditée dans les « Acta Sanctorum », d’après trois manuscrits de Bruxelles (34).

Elle raconte ce que l »‘Additamentum » nous a déjà appris, savoir la biographie de saint Feuillien à partir de son arrivée sur le continent jusqu’à la translation de son corps à Fosses. Cependant si l' »Additamentum » est reproduit par la « Vita prima »‘ (35)

 

(28)  C. KAIRIS, op. cit., pp. 12 et 13.

(29)  Notamment J. DETIENNE, Saint Feuillien passe le gué des bœufs, dans le Journal « Vers l’Avenir », loc. cit. – Un grand tableau ornant le chœur de la Collégiale de Fosses représente le passage du char « Au gué des bœufs », à Franière.

(30)  P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie…, op. cit., p. 384.

L »‘Additamentum » est donc le plus ancien document qui porte le nom de « Fosse », et non, comme le pense J. ROMAIN (Fosses…, op. cit., p. 5), le diplôme de Louis l’Entant, du 26 octobre 907.

(31)  P. GROSJEAN, Idem, p. 384, note 2. La « Vita Gertrudis prima », (Première vie de sainte Gertrude) composée vers 670, porte « in monasterio quid vocatur Fossuense » : A. DIERKENS, op. cit., p. 72, note 18.

(32)  Voir ci-dessus, p. 21.

(33)  L. van der ESSEN, Etude critique…, op. cit., pp. 158 et 159, et Etudes d’hagiographie…, op. cit., pp. 128 et 135.

(34)  Acta Sanctorum octobris, XIII, pp. 383-385.

(35) Le professeur L.  van der ESSEN, (Etude critique…,  op.  cit., pp.   156) a dressé un tableau des tournures de phrases et des emprunts de style inspirés par r »Additamentum ».  –  Contra, mais à tort, S. BALAU, op. cit., p. 256 et U. BERLIERE, La plus ancienne vie de saint Feuillien, op. cit., pp. 138-139.

 

(p.69) c’est avec des variantes et surtout des ajouts ; par exemple la « Vita prima » fait de saint Ultain le premier abbé du monastère de Fosses (36).

Mais les traits les plus caractéristiques de cette biographie, ce sont des développe­ments littéraires, oratoires et hagiographiques, ainsi que l’apparition d’éléments légendaires et merveilleux, comme l’intervention des anges et la vision de saint Ultain (37).

Saint Ultain aurait appris la mort de son frère par une vision : une colombe aux ailes sanglantes lui apparut tandis qu’il priait (38).

Avant de retrouver le corps de saint Feuillien, sainte Gertrude aurait reçu la visite d’un ange lui annonçant qu’un prodige indiquerait le lieu où reposaient les mar­tyrs ; ensuite , la sainte vit, de loin, une colonne de feu montant jusqu’au ciel, à l’endroit où gisaient les corps de Feuillien et de ses trois compagnons (39).

Ce genre d’apparitions, l’intervention des anges, la colonne de feu surtout, font soupçonner des emprunts à l’hagiographie irlandaise. L’auteur a peut-être puisé dans d’autres biographies de saints irlandais du continent (40). Inutile de préciser qu’il s’agit de clichés hagiographiques sans aucune valeur historique.

 

  1.  » La VITA SECUNDA  » (Deuxième biographie)

Cette biographie a probablement été composée par un chanoine de Fosses (41), au XIe siècle, postérieurement à la « Vita prima » (42). Elle est éditée dans les « Acta Sanctorum », d’après de nombreux manuscrits (43).

Elle reproduit et paraphrase le récit de l' »Additamentum » et les légendes de la « Vita prima », telles que la vision de saint Ultain, l’apparition de l’ange et la colon­ne de feu (44).

« A prendre la « Vita secunda » dans son ensemble, on y remarque de longues consi­dérations morales, philosophiques, qui indiquent que l’auteur, tout en voulant com­poser une nouvelle biographie et n’ayant aucun fait historique à y ajouter, a pris sa revanche en accumulant les lieux communs, chers aux remanieurs (45).

Les relations stylistiques entre l' »Additamentum », la « Vita prima » et la « Vita se­cunda » ont été mises en lumière par le professeur L. van der Essen (46).

Ajoutons que la « Vita secunda » a fait l’objet d’un résumé rédigé, semble-t-il, par un chanoine de Nivelles, à la fin du XIe siècle (47).

 

(36)  L. NOIR, op. cit., pp. 13 et 14.

(37)  S. BALAU, op. cit., p. 236.

(38)  Acta Sanctorum, op. cit., p. 384 :  « Oranti mihi in ecclesia, columba nivei canetons plenis sanguine aliis apparuit » (Alors que je priais dans l’église, une colombe blanche comme neige, aux ailes pleines de sang, m’apparut). – Deux tableaux représentant la vision de saint Ultain sont exposés, l’un dans la collégiale et l’autre à la justice de paix de Fosses.

(39)  Acta Sanctorum, op. cit., p. 384. Dans les biographies des saints irlandais, une colonne de lumière et un globe de feu apparaissent fréquemment au-dessus de l’endroit où se trouve le saint : I. SNIEDERS, op. cit., pp. 619 et 840.

(40)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 841.

(41)  L. van der ESSEN, Etudes d’hagiographie…, op. cit., p. 135. – L. NOIR, op. cit., p. 17, notes 2, 3 et 4.

(42)  Voir S. BALAU, op. cit., 237, et L. van der ESSEN, op. et foc. cit..

(43)  Acta Sanctorum, op. cit., pp. 385 – 390. – Il s’agit de manuscrits de Bruxelles, de Namur, de Metz, de Trêves, de Douai et de Mons :  cfr. L. NOIR, op.  cit., p.  17, note 6, et L. van der ESSEN, Etudes…, op. cit., p. 128.

(44)  Acta Sanctorum, op. cit. ,pp. 389 et 390.

(45)  L. NOIR, op. cit., pp. 18 et 19. – L. van der ESSEN, Etude critique…, op. cit., p. 158.

(46)  L.  van der ESSEN, Etude critique…,  op.  cit., pp.   155 et  158, et Etudes d’hagiographie…, pp. 131-135.

(47) La « Vita Foillani secunda emendata », éditée dans les Analectes pour servir l’histoire ecclésiastique de la Belgique, t.V, 1868, pp. 414-420, d’après un manuscrit de Namur :  cfr., L. NOIR, op. cit., pp. 17 et 18.

 

(p.69) 3. La  » VITA TERTIA  » (Troisième biographie)

On ignore l’identité de l’auteur et le lieu de rédaction de cette biographie qui n’a aucune valeur historique.

Elle est éditée dans les « Acta Sanctorum » (48) et elle a fait l’objet de deux résumés publiés eux aussi dans les « Acta Sanctorum » (49).

Il s’agit d’un récit hagiographique des exploits de saint Feuillien, avant son arrivée à Péronne.

L’auteur adapte à saint Feuillien le récit de la naissance merveilleuse de saint Fursy (intervention d’un ange, jaillissement d’une source, etc…), puis il attribue à Feuillien les faits et gestes de Fursy ! (50)

D’après cette biographie, Feuillien aurait reçu son éducation monastique de saint Brendan (51), ce qui n’est guère plausible, car ce dernier est décédé vers 580 et s’il fallait en croire l’auteur de la « Vita tertia », Feuillien serait donc né vers 565 et il serait arrivé chez nous, âgé de plus de 85 ans (52).

C’est également dans la « Vita tertia » que l’on trouve, pour la première fois, le récit d’un voyage que Feuillien aurait fait à Rome, en compagnie de Fursy et d’Ul-tain : il aurait été sacré évêque par le pape Martin Ier (53). Ce voyage à Rome a sans doute été inspiré par la biographie d’un certain Etton, selon laquelle Feuillien avait six frères qui se seraient rendus avec lui à Rome ! Inutile de dire que ce voyage est pure légende (54).

Bref, on ne peut accorder aucun crédit à la « Vita tertia ».

 

  1. La  » VITA QUATRA METRICA  » (La quatrième biographie écrite en vers) et les  » MIRACULA SANCTI FQILLANI  » (Les miracles de saint Feuillien).

 

La « Vita quatra metrica » est une biographie écrite en vers latins (55) par un cha­noine de Fosses nommé Hillin (56), vers 1080 (57), d’après un manuscrit de Bruxel­les (58).

Cette biographie se contente de reproduire le contenu de la « Vita tertia », avec des compléments de la « Vita prima » et de la « Vita secunda » (59). Elle appelle

 

(48)  Acta Sanctorum, op. cit., pp. 391-395, d’après deux manuscrits de Bruxelles.

(49)  L. van der ESSEN, Etude critique…, op. cit., p. 137, note 1.

(50)  En fait, l’auteur reprend le texte de Bédé le Vénérable, en changeant le nom de Fursy par celui de Feuillien : S. BALAU, op. cit., p. 237.

(51)  Acta Sanctorum, op. cit., p. 391.

(52)  R. DE BUCK,  Commentarius praevius, Acta Sanctorum,  op.  cit., p.  374.  – L. van der ESSEN, Etude critique…, op. cit., p. 136. – Malgré cela, plusieurs auteurs (notamment C. KAIRIS, op. cit., p. 8) continuent à affirmer que saint Brendan fut le précepteur de saint Feuillien.

(53)  Acta Sanctorum, op. cit., p. 394.

(54)  R. DE BUCK, Commentarius praevius, Acta Sanctorum, op. cit., p. 380. – L. NOIR, op. cit., p. 19. S. BALAU, op. cit., p. 237. E. BROUETTE, Fursy, op. cit., col. 177, et Feuillien , op. cit., col. 1345. – L van der ESSEN, Notes d’hagiographie…, op. cit., p. 160. Et pourtant, de nos jours encore, certains auteurs continuent à présenter le voyage de saint Feuillien à Rome, comme un fait histori­que : voir, par exemple, J. DETIENNE, La première marche de Saint-Feuillien, dans le Journal « Vers l’Avenir » du 31 juillet 1991. C. KAIRIS, op. cit., p. 10, et J. NOËL, op. cit., p. 14.

(55)  Et plus précisément en distiques élégiaques.

(56)  L’auteur lui-même précise qu’il est « Chantre du Chapitre de Fosses ». Il ne faut pas le confondre avec un autre Hillin, abbé de Notre-Dame à Liège, comme le doyen Crépin l’a fait : L. NOIR, op. cit., p. 20, note 5. Hillin est mentionné dans les statuts de l’hôpital Saint-Nicolas, de Fosses, édités par J. BORGNET,  Cartulaire…, op. cit., pp. 7-9. Son nom figure également sur les listes énumérant les membres du chapitre de Fosses à la fin du XI » siècle :  cfr. C. LAMBOT, Les dignitaires du chapitre de Fosses dans le dernier quart du XI » siècle, dans les Annales de la Société archéologique de Namur, t.47, 1954-55, pp. 422-424.

(57)  L. NOIR (op. cit., p. 21, note 8) estime, avec L. van der ESSEN, (Etude critique…, op. cit.), que S. BALAU, (op. cit., p. 237) se trompe en affirmant qu’elle daterait peut-être du début du XIIe siècle.

(58)  Acta Sanctorum, op. cit., pp. 395-408.

  • NOIR, op. cit., p. 20. – L. van der ESSEN, Etude critique…, op. cit., p. 161.

 

(p.70) donc les plus expresses réserves sur le plan de la critique historique. En réalité, seuls les passages qui, au travers de ces « Vita », paraphrasent l' »Âdditamentum » sont dignes de foi. Hillin se révèle incroyablement naïf, surtout en fait de merveil-

leux(60).

Pourquoi Hillin a-t-il, comme plusieurs de ses contemporains, éprouvé le besoin de versifier une vie de saint ?

Pour servir aux exercices de la jeunesse studieuse ? Pour répondre aux goûts d’un public épris de poésie ? Pour faire preuve de ses talents en présentant un bel ouvrage à son maître, le moine Sigebert, de Gembloux ? Mieux vaut avouer que nous n’en savons rien (61).

Hillin écrivit aussi, vers 1100 (62), le récit des miracles attribués à saint Feuil-lien, les « Miracula Sancti Foillani » (63). Irène Snieders a montré combien la plupart de ces miracles sont inspirés par l’hagiographie irlandaise. Citons-en trois exemples. La ceinture de saint Feuillien guérit les femmes des douleurs de l’acouchement. Deux hommes veulent couper un poirier dont ils se disputent la propriété ; mais, à peine coupé, l’arbre vole dans l’espace et va tomber sur la terre du monastère de Fosses, prouvant ainsi qu’il appartient aux moines. Après la mort de saint Feuillien, les animaux poursuivis viennent chercher refuge dans la chapelle érigée sur les lieux de son martyre, au Rœulx… L’ensemble de ces miracles a un air de parenté frappant avec ceux des biographies des saints irlandais, ce qui prouve que les tradi­tions hagiographiques irlandaises restaient vivaces à Fosses, au temps d’Hillin (64).

De plus, d’après le recueil des miracles compilés par Hillin, saint Feuillien s’est beaucoup affairé pour protéger le domaine de son monastère. Dans un procès de limites entre les moines de Fosses et un noble de la région, il détourne miraculeu­sement le cours d’un ruisseau. Un seigneur à cheval trotte à travers les moissons de Fosses : bientôt le voilà fou. Bref, d’irrévérencieux auteurs en ont déduit que saint Feuillien « tendait à devenir un épouvantail au service du cadastre monasti-que » (65).

Si les œuvres d’Hillin n’ont, comme nous venons de le voir, pratiquement aucune valeur historique lorsqu’il s’agit de faits et gestes attribués par l’auteur à saint Feuillien, ces œuvres se révèlent, par contre, beaucoup plus crédibles lorsque Hillin qui, rappelons-le, vivait à la fin du XIe siècle, relate des événements dont il a lui-même été témoin ou qui lui ont été rapportés par ses contemporains. Les textes d’Hillin fournissent d’intéressants détails sur la géographie de notre pays et sur les mœurs de nos ancêtres à cette époque (66). Le récit des « Miracula » surtout rapporte de précieuses précisions relatives à la vie de l’agglomération de Fosses, au XIe siècle (67). Nous y reviendrons.

 

  1. La  » VITA QUINTA  » (Cinquième biographie)

Cette biographie composée par Philippe de Harvengt, prieur de l’abbaye de Bonne-Espérance, au XIIe siècle, n’est qu’une mise en prose de la « Vita quatra metrica » de Hillin » (68). Elle est éditée dans les « Acta Sanctorum », d’après des manuscrits de Mons et de Paris (69).

 

(60)  L. van der ESSEN, Etudes d’hagiographie…, op. cit., p. 137.

(61)  B.  de GAIFFIER, L’hagiographie et son public au XIe siècle, dans les Miscinellana historica in honorent Leonis van der Essen, t.I, Bruxelles, 1947, p. 137.

(62)  L. NOIR, op. cit., p. 32, note 4.

(63)  Editées dans les Acta Sanctorum, op. cit., pp. 417 à 426.

(64)  Des arbres se transportant de loin, la ceinture guérisseuse des saints et la sollicitude de ceux-ci pour les animaux sont des thèmes fréquents de l’hagiographie irlandaise :  I.  SNIEDERS, op.  cit., pp. 617, 623, 625, 641 et 642.

(65)  Ces auteurs irrévérencieux ne sont autres que les Révérends Pères Bénédictins, dans leur « Vies des Saints et des Bienheureux… », op. cit., p. 1011.

(66)  S. BALAU, op. cit., p. 238. – L. NOIR, op. cit., p. 32.

(67)  L. van der ESSEN, Etudes d’hagiographie…, op. cit., p. 137.

(68)  L. NOIR, op. cit., p. 23 et les réf. cit.

  • Acta Sanctorum, op. cit., 408-416.

 

(p.71) N’étant qu’un remaniement de textes anciens, la « Vita quinta » n’a aucune valeur

historique (70).

 

 

  1. Conclusion

 

On pourrait se demander pourquoi, après un silence de quatre siècles, les hagiogra-phes se sont montrés aussi prolifiques au XIe siècle. A mon avis, c’est tout simple­ment parce qu’ils préparaient la canonisation, « l’élévation des reliques » de saint Feuillien, qui eut lieu en 1086. Comme nous le savons, il fallait, pour ce faire, des récits de la vie et des miracles du vénérable martyr (71).

En conclusion, nous l’avons déjà dit et on ne saurait trop le répéter, mis à part r’Additamentum », les différentes biographies médiévales de saint Feuillien n’ont pratiquement aucune valeur historique. « Elles prennent avec la vérité des libertés dont le nombre et l’ampleur crûrent avec le temps » (72).

 

  1. Biographies imprimées

 

Dès le XVIIe siècle, différents auteurs ont édité une série de biographies de saint Feuillien, « qui sont de véritables romans, gonflés d’un fatras de péripéties imaginaires » (73).

Citons, dans l’ordre chronologique, les principales :

Au XVIIe siècle, celles de P. Brasseur et de S. Bouvier (74). Au XVIIIe siècle, celles de V. Mignon et de J. Rousseau (75). Au XIXe siècle, celles de B.C. Delchambre et de A. Le Roy (76). Au XXe siècle, celle de N. Friart (77)’.

Toutes ces œuvres sont truffées de récits légendaires inspirés de biographies médié­vales, de traditions populaires ou de l’imagination de leurs auteurs. Ces derniers, -des ecclésiastiques pour la plupart (78) – , n’hésitent pas à amplifier les légendes, dans le but d’édifier les fidèles.

En 1785 et en 1883, les Pères De Smet et De Buck ont édité des commentai­res de biographies médiévales de saint Feuillien, publiées par leurs soins dans les Acta Sanctorum ».

A partir de 1889, date de la première édition de l' »Additamentum », des érudits animés de préoccupations plus critiques s’employèrent à dégager un portrait de saint Feuillien, qui correspondît mieux à la réalité. Nous nous sommes large­ment inspiré des œuvres d’U. Berlière, de S. Balau, de L. Gougaud, de L. van der

 

(70)  Voir notamment U. BERLIERE, Philippe de Harvengt, abbé de Bonne Espérance, dans la Terre Wallonne, 1923, p. 85.

(71)  Bien plus tard , en 1605, un curé de Gilly, Robert de Fosses, écrivit un récit de nouveaux miracles attribués à saint Feuillien, les « Miracula Sancti Foillani recentiora », édités par DE BUCK dans les Acta Sanctorum, octobris, XIII, 1883, pp. 426 et suiv.

(72)  et (73) G. WYMANS, op. cit., p. 108.

(74)  P. BRASSEUR, Sanctus Foillanus, épiscopus et martyr, Mons, 1641. – S. BOUVIER, Miroir de la sainteté en la vie, mort et miracles de saint Feuillien, évêque et martyr, Liège 1657.

(75)  V. MIGNON, Histoire de la vie de saint Fursy… avec la vie de saint Feui/lien et de saint Ultain, Péronne, 1715. – J. ROUSSEAU, La vie de saint Feuillien, évêque et martyr, Liège, 1739.

(76)  B.C. DELCHAMBRE, Vie de saint Feuillien, évêque et martyr, Namur, 1861. – A. LE ROY, Saint Feuillien, dans la Biographie Nationale, Bruxelles, t. 7, 1880, col. 178-180.

(77)  N. FRIART, Histoire de saint Fursy et de ses deux frères, saint Feuillien, évêque et martyr, et de saint Ultain, Bruges, 1913.

(78)  Bouvier était un moine franciscain-récollet ; Rousseau, curé de Marchienne-au-Pont ; Delchambre, curé de Longchamp…

(79)  R. DE BUCK, Commentarius praevius…, dans les Acta Sanctorum, octobris XIII, 1883, pp. 370-445 et 922-925. – C. DE SMET, De Sancto Foiliano… , dans les Acta Sanctorum Belgii, t.II, 1785   pp. 1-15.

 

(p.72) Essen, d’I. Snieders, de P. Grosjean, de M. Broze, de G. Wymans, de L. Noir et de A. Dierkens (80).

Mentionnons enfin les résumés et abrégés de la vie de saint Feuillien, publiés par Ch. Kairis (81), J. Crépin (82), J. Noël (83), E. Brouette (84) ,J. Gauze (85), R. Delchambre (86), R. Angot (87), M. Chapelle (88), J. Romain (88) et J. Détienne (90). Il convient de se montrer circonspect à la lecture de ces notices, car elles sont de valeur inégale et certaines d’entre elles se nourrissent d’événements imaginaires et légendaires.

L’examen critique des sources historiques, auquel nous venons de nous li­vrer, nous permet à présent d’aborder objectivement l’étude de la fondation du monastère de Fosses et des différentes questions qui s’y rattachent, notamment celle de savoir si saint Feuillien fut – ou non – sacré évêque.

 

(80)  op. et loc. cit., supra.

(81)  C. KAIRIS, Notice historique sur la ville de Fosses, Liège, 1858, pp. 7 à 13.

(82)  J. CREPIN, Vie de saint Feuillien, patron de la ville de Fosses, Fosses, 1921. – Saint Feuillien, dans les Cloches de Saint-Feuillien, n° 14, de février 1924.

(83)  J. NOËL, Les processions et la marche militaire de saint Feuillien à Fosses, Fosses, 1949, pp. 13-15.

(84)  E.  BROUETTE, Feuillien, dans le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, Paris, t.16, 1967.

(85)  J. GAUZE, Saint Feuillien, évêque irlandais, apôtre de la Gaule Belgique, et ses trois bienheureux compagnons, Fosses-la-ville, 1972.

(86)  G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, Aisemont à travers les âges, Mettet, 1972, p. 47.

(87)  R. ANGOT et M. CHAPELLE, La procession et la marche militaire de la Saint-Feuillien à Fosses-la-ville, Mettet, 1980, pp. 23 et suiv.

(88) M. CHAPELLE, Coup d’œil sur Fosses-la-Ville, Mettet 1981, p. 19.

(89) J.   ROMAIN, Le culte de saint Feuillien et de sainte Brigide, dans Piété populaire du Namurois, Crédit Communal de Belgique, Namur, 1989, p. 127. – Fosses, son passé, son folklore, Fosses, 1949, pp. 5 et 6.

(90) J. DETIENNE, Saint Feuillien, marcheur de Dieu, dans le Journal « Vers l’Avenir » des 5, 15, 20 et 26 juillet 1991.

 

 

(p.73) CHAPITRE IV

la fondation du monastère de fosses

 

Le texte de l' »Additamentum » est on ne peut plus laconique. Rappelons-en, encore une fois, les termes : « Dans un domaine qui, d’après le nom de la rivière qui le traverse, s’appelle Bebrona, Feuillien construisit, conformé­ment à la règle, un monastère de moines voués à la vie ascétique, la servan­te de Dieu, Itte, fournissant tout le nécessaire ».

Ce texte ne nous fournit, au fond, que deux précisions.

La première, c’est que Feuillien fonda une abbaye « régulière ». A la différence de certains ermites qui réunissaient des disciples autour d’eux et vivaient au jour le jour, sans s’occuper de l’organisation de la communauté, saint Feuillien créa un monastère soumis à une discipline , à une hiérarchie et à une règle (1).

La seconde précision qui vaut son pesant d’or, c’est que sainte Itte « fournit tout le nécessaire ». Nous y reviendrons.

Pour le reste, il nous faudra recourir – avec beaucoup de prudence – à d’au­tres sources, pour tenter de répondre aux questions qui se posent au sujet de la fondation du monastère de Fosses : quelle était sa destination ? Comment fut-il construit ? Fut-il édifié à l’emplacement actuel de la Collégiale ou sur un autre site ? Comment la vie des moines était-elle organisée ? Quelle était la règle obser­vée par ceux-ci ? Qui fut le premier abbé de Fosses et qui lui succéda ? Saint Feuillien était-il évêque lorsqu’il fonda le monastère de Fosses ?

Avant d’aborder ces questions, il convient de rappeler qu’au VIIe siècle, un grand nombre de monastères virent le jour dans la partie romane de l’Ancienne Belgique (2) et que huit d’entre eux furent fondés dans la vallée de la Sambre : Ma­roilles, Hautmont, Maubeuge, Lobbes, Aulne, Moustier, Malonne et Fosses (3).

Les Pippinides jouèrent un rôle important dans cette efflorescence d’établis­sements monastiques. On peut leur attribuer la fondation des abbayes de Nivelles, de Fosses, d’Andenne, de Saint-Hubert et de Moustier-sur-Sambre (4). De plus, par leurs donations, ils enrichirent les communautés naissantes de Stavelot-Malmédy, de Saint-Trond, de Celles, de Malonne et de Lobbes (5).

 

(1)  A. DIERKENS, op. cit., p. 312. – Le texte latin porte « régule », ce qui signifie :  « conformément à la règle » ou « suivant une règle ».

(2)  On en dénombre une quarantaine dans la partie romane de l’Ancienne Belgique : G. FAIDER, op. cit, p. 136. E. de MOREAU, op. cit., pp. 131 et 132. L. van der ESSEN, Le siècle des Saints, op. cit., pp. 89 et 90.

(3)  L. NOIR, op. cit., p. 42.

(4)  Rappelons que Nivelles, Moustier-sur-Sambre et Andenne étaient des monastères de femmes.

(5) H. PIRENNE, op. cit., p. 34. F. ROUSSEAU, La Meuse…, op. cit., p. 54. A. JORIS., op. cit., p. 35.

 

(p.74) L’historien A. Dierkens qui s’est livré à une étude de la politique monastique des Pippinides dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, en tire d’intéressantes conclusions. Tout d’abord, l’absence totale des évêques de Tongres-Maestricht-Liège et le rôle réduit de la dynastie mérovingienne qui, comme nous le savons, était en pleine décaden­ce. Ensuite, la réussite très limitée des fondations privées (comme Malonne), con­trastant avec l’éblouissante réussite de Fosses, Nivelles et Lobbes, favorisée par le pouvoir pippinide (6).

Comme l’écrit le Père de Moreau, « Vers la fin de l’époque mérovingienne, la Belgique sera couverte d’abbayes, les unes obscures et destinées à disparaître plus ou moins rapidement, les autres déjà célèbres, appelées à traverser les siècles et dont les noms restent dans la mémoire de tous » (7).

Fosses fut le premier monastère irlandais fondé en Belgique (8). Nous savons qu’il fut édifié dans une « villa » pippinide et que sa dotation foncière et matérielle fut l’œuvre de sainte Itte. La date de fondation, en 651 (9), correspond à l’apogée du pouvoir du maire du palais Grimoald en Austrasie.

Le monastère de Fosses allait, sans tarder, jouer un rôle de premier plan dans nos régions : « Fosses fut une abbaye-clé pour la pénétration des moines irlan­dais sur le continent et son rayonnement fut capital » (10).

 

Destination et construction du monastère

 

  1. Observations préliminaires

 

Avant d’aborder l’étude de la construction du monastère de Fosses, il est nécessaire de formuler trois observations qui conditionnent la matière.

1)  A Fosses, on n’a jusqu’à présent, effectué aucune découverte archéologique qui puisse nous éclairer sur l’étendue et sur la configuration du monastère édifié par saint Feuillien. Force nous est donc de recourir à une méthode comparative avec d’autres monastères fondés par des Irlandais au VIIe siècle. Saint Feuillien façonna sans doute son monastère à l’image des monastères de son pays (11).

2)  Avant son arrivée à Fosses, saint Feuillien avait vécu dans plusieurs monastères en Irlande; il avait construit, avec ses frères, un monastère en Angleterre ; il avait assisté à l’édification d’un autre monastère en France, et il avait résidé au monastère de Nivelles. Il bénéficiait donc d’une longue expérience lorsqu’il en­treprit de construire son propre monastère, à Fosses.

3)  Saint Feuillien n’était pas un de ces évêques ou de ces moines faméliques qui, à l’époque, parcouraient notre pays, en vivant de la charité des fidèles. Bien au contraire, il pouvait compter, comme nous le savons, sur l’aide matérielle de sainte Itte qui était immensément riche. Saint Feuillien ne manquait donc ni de moyens financiers ni de main-d’œuvre pour édifier les bâtiments de son monas­tère.

 

  1. Destination et aspect général du monastère

 

Tous les historiens admettent que le monastère de Fosses était destiné non seule­ment à abriter saint Feuillien et ses compagnons, mais aussi à servir de pied-à-terre

 

(6)  A. DIERKENS, op. cit., p. 326.

(7)  E. de MOREAU, op. cit., p. 130.

(8)  L. NOIR, op. cit., p. 42.

(9)  Les historiens situent la date de fondation du monastère de Fosses entre 650 et 652 :  A. DIERKENS, op. cit., pp. 76 et 321. L. NOIR, op. cit., p. 39. M. BROZE, op. cit., p. 36 et les références citées.

(10)  A. DIERKENS, op. cit., pp. 302 et 303.

(11) Comme saint Colomban l’avait fait en France, à Luxeuil : J. CHELINI, op. cit., p. 84.

 

(p.75) et de maison de retraite à l’usage des missionnaires irlandais qui, à cette époque, parcouraient nos régions » (12).

En fait, les moines y pratiquèrent largement l’hospitalité et le monastère remplit fort bien le rôle d’accueil et d’hébergement qui lui avait été assigné par ses fonda­teurs (13).

Il en résulte que le monastère de Fosses devait comporter, outre une église principale (« un oratoire ») consacrée au culte, et des cellules servant d’habitation aux moines, plusieurs bâtiments à l’usage des étrangers, ce qui implique, dans une région agricole et vivant en économie fermée (14), un réfectoire, une hôtellerie et une infirmerie ouvertes aux voyageurs, ainsi que des ateliers et des granges néces­saires aux besoins de toute la communauté (15).

Pour satisfaire à sa destination, le monastère fondé par saint Feuillien devait donc avoir une certaine ampleur. Ce n’était pas, comme le pensent M. Chapelle et R. Angot, « une très modeste abbaye » (16).

N’oublions pas non plus que la plupart des monastères irlandais du VIP siècle comportaient, un peu à l’écart des bâtiments principaux, une ou plusieurs cellules pour les ascètes, les ermites ou les vieux moines désireux de mener une vie contemplative, et où l’abbé du monastère se retirait en période de carême (17). Com­me nous le verrons, saint Feuillien et ses compagnons construisirent, à Fosses, deux oratoires de ce genre.

Ils érigèrent aussi des bâtiments destinés aux artisans et aux serviteurs atta­chés au monastère et peut-être aussi une école pour ceux qui désiraient être ins­truits dans la science des Saintes Ecritures.

Bref, le monastère de Fosses devait, comme la plupart des autres monastères fondés par les Irlandais, se présenter sous l’aspect d’un village primitif protégé par une enceinte.

En voici deux exemples :

Le monastère de Nendrum (Comté de Down, Irlande) a été édifié au VIP siè­cle, à l’intérieur d’un fort désaffecté (enceinte A). Par la suite, les moines ont construit une seconde enceinte qui a environ 60 à 70 mètres de diamètre (enceinte B). L’église du monastère (C) se trouve au centre, tandis que les hut­tes des artisans travaillant pour le mo­nastère (D) et l’école (E) sont implan­tées à l’abri de la seconde enceinte.

A Inishmurray (Comté de Sligo, Irlan­de), le monastère construit aux VIIe et VIIIe siècles est entouré d’une enceinte de forme plus ou moins ovale, qui pré­sente un grand diamètre de 53 mètres

 

 

(12)  G. KURTH, Notger, op.  cit., t.  I, p.  177. L. GOUGAUD, Les saints…, op. cit., p. 261. E. de MOREAU, op. cit., p. 146. J. CREPIN, Le monastère…, op. cit., pp. 358 et 367. F. ROUSSEAU, La Meuse…, op. cit., p. 222. J. J. HOEBANX, L’abbaye de Nivelles des origines au XIV ‘ siècle , dans les Mémoires de l’Académie Royale de Belgique, Classe des Sciences morales et politiques, 2^mc série, t. 46, 1953, p. 54. J. NOËL, Les processions…, op. cit. pp. 11 et 14. M. BROZE, op. cit., pp. 37 et 64 J. MERTENS, Recherches archéologiques dans la collégiale de Fosses, op. cit., p. 170. L. NOIR, op. cit., p. 48. F. COURTOY, Fosses, op. cit., p. 93.

(13)  A. JORIS, op. cit., p. 54. E. BROUETTE, verbo Fosses, op. cit., col. 1218. A. DIERKENS, op. cit., p. 313, note 194. M. DAXHELET, op. cit., p. 73.

(14)  Voir ci-dessus, p. 18.

(15)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 602.

(16)  M. CHAPELLE et R. ANGOT, op. cit., p. 24.

(17)  I. SNIEDERS op. cit., p. 602 et les réf. cit.

(18) Commentaires et croquis d’après F.  HENRY, L’art irlandais.  Abbaye de Sainte-Marie (Yonne), 1963, t. I, pp. 93, 94 et 101.

 

 

Plan du Monastère d’Inishmurray (19)

(p.75)

(p.76)

(p.76) et un petit diamètre de 41 mètres (A). A l’intérieur, une église (B) et deux oratoires (C) voisinent avec trois cellu­les (D) et plusieurs stèles (E). Une peti­te cellule (F) est édifiée à l’extérieur du rempart qui n’a qu’une seule porte (G) et qui, comme les autres édifices, est construit en pierres.

 

  1. Mode de construction des bâtiments

La plupart des historiens estiment que le monastère de saint Feuilien était « probablement » construit en bois, « suivant la coutume irlandaise ». Cette affirmation se base sur un texte de Bédé le Vénérable qui rapporte que saint Finan éleva, au milieu du VIIe siècle, sur l’île de Lindisfarne (en Angleterre), une église « construite à la manière des Scots, non pas en pierres, mais entièrement en chêne taillé (21).

A cela on peut ajouter qu’une partie au moins du monastère édifié par saint Feuil-lien et par ses frères à Cnoberesburgh était en bois (22) et que l’usage du bois comme matériau de construction s’était, au VIP siècle, généralisé dans nos campagnes (23).

En Irlande, par contre, si certains bâtiments monastiques étaient construits en bois, d’autres, en revanche, étaient édifiés en pierre. On ne peut douter qu’au VIIe siècle certaines églises y aient été construites en pierre. A Armagh (Ulster) par exemple, il existait une église de pierre et des oratoires de bois (24).

Pourquoi saint Feuillien qui connaissait cette technique de construction, plus solide et plus sûre, ne l’aurait-il pas employée, au moins pour construire l’église de son monastère ? Ne fallait-il pas préserver, avec un maximum de précautions, les reliques, les livres sacrés et les objets du culte, de la convoitise des malfaiteurs ? Certes l’usage de la pierre comme matériau de construction constituait un luxe, mais saint Feuillien, répétons-le, disposait des moyens et de la main-d’œuvre néces­saires.

Le schiste, le calcaire et le grès ne manquaient pas à Fosses (25) et les moines pou­vaient aussi utiliser les ruines des bâtiments romains.

De fait, les archéologues J. Mertens et J. Jeanmart ont repéré, sous la Collégiale actuelle, des vestiges en pierre, notamment des blocs massifs en calcaire, qui proviennent probablement du monastère de saint Feuillien (26). Nous y revien­drons.

 

(19)  Commentaires et croquis d’après F. HENRY, op. cit., p. 96, F. CABROL et H. LECLERQ, op. cit.,  verbo Celtique, t.  II, col.  2924 et 2925, et P. HARBISON,  Guide to National and Historic Monuments of Ireland, Dublin, 1992, p. 13.

(20)  J. CREPIN, Le monastère, op. cit., p. 359. E. BROUETTE, op. cit., verbo Fosses, col. 1218. C. LAMBOT, L’oratoire du martyrium de saint Feuillien à Fosses, dans la Revue Bénédictine, t. 79, 1969, p. 282, note 2.

(21)  Baedae Venerabilis, op. cit., Liv. III, Chap. 25 :  « Hcc/es/am more Scottorum non de lapide sed de robore secto totum construxit ».

(22)   Voir ci dessus, p. 36.

(23)   Voir ci-dessus, pp. 13 et 14 – Adde G. FOURNIER, op. cit., p. 86, G. FAIDER, op. cit., p. 103, A. JORIS, op. cit., p. 39, et E. SALIN, op. cit., pp. 410, 433 et 434.

(24)  F. HENRY, op. cit., pp. 68 et 97.

(25)  M. CHAPELLE, op. cit., pp. 7 et 8.

(26) J. MERTENS, Recherches…, op. cit., pp. 171 et 172. J. JEANMART, Fosses-la-Ville, collégiale de Saint-Feuillien, dans Archéologie, 1975, 2, pp. 81 et 82.

 

(p.77) Il est permis, dès à présent, d’en déduire que certains bâtiments de ce mo­nastère étaient, au moins partiellement, construits en pierre.

Si, comme nous le croyons, saint Feuillien construisit l’église et peut-être certains oratoires et certaines cellules en pierres, quel était l’aspect de ces bâti­ments ?

Seule une étude des sites monastiques irlandais du VIIe siècle peut nous permettre de répondre à cette question. Commençons par l’enceinte du monastère.

 

  1. L’enceinte

Au VIIe siècle, les moines irlandais construisaient leurs monastères dans des fortifications préexistantes (27) ou ils les entouraient eux-mêmes d’enceintes destinées à les protéger des brigands et à les isoler du monde extérieur (28). En Irlande, on retrouve de nombreux exemplaires d’établissements monastiques établis dans des enceintes défensives, dont les mieux conservés sont ceux d’Ardoilean, d’Oilen Tsenaig, de Nendrum et d’Inishmurray (29).

Comme l’écrit le professeur L. van der Essen, on ne se trompera pas de beaucoup en appliquant aux monastères irlandais fondés dans notre pays, la des­cription que fait Bédé le Vénérable du monastère édifié par saint Finan à Lindisfarne, en Angleterre : « L’enceinte du monastère est à peu près circulaire. Le mur de cette enceinte s’élève à l’extérieur un peu au-dessus de la taille d’un homme… Ce mur n’est pas fait de pierres taillées ou de briques réunies par du ciment, mais de pierres non dégrossies et de mottes de gazon, ainsi que de pièces de bois non façonnées, et d’herbes sèches (30).

A Fosses, l’emplacement de l’actuelle place du Chapitre qui, comme nous le savons, avait probablement servi à l’édification d’un établissement romain, se prê­tait admirablement, vu sa situation surélevée au milieu de terrains marécageux, à l’édification de l’enceinte du monastère de saint Feuillien. Cette enceinte se présen­tait vraisemblablement sous la forme de levées de terre bordées d’un fossé et sur­montées d’une palissade de pieux de bois<31).

Une construction de ce genre ne pouvait braver les siècles, mais il est possible que lorsque, trois cents ans plus tard, le prince-évêque de Liège, Notger, décida de protéger la ville des chanoines de Fosses par un rempart, il édifia celui-ci, du moins en partie, sur des vestiges de la première enceinte construite par saint Feuil­lien.

 

  1. Les cellules des moines

Si les moines irlandais excellaient dans l’art de l’orfèvrerie et de l’enluminure des Livres Saints, ils étaient de piètres architectes.

En fait, ils n’avaient fait aucun progrès depuis les temps préhistoriques où les hommes construisaient leurs demeures suivant une méthode primitive consistant à

 

(27)  Soit des fortifications romaines, comme à Cnoberesburgh (voir ci-dessus, p. 36), soit des remparts d’anciennes fermes fortifiées (les « rath » irlandais), comme à Kells et à Glendalough : F. HENRY ,op. cit., pp. 41 et 95. – Les « rath » construits aux premiers siècles de notre ère, étaient entourés de fossés et de murs de pierre ou de palissades de bois, de forme plus ou moins circulaire et de 30 à 60 mètres de diamètre :  voir F. HENRY, op. cit., pp. 19, 67, 68, 69 et 91.

(28)   Comme à Skellig Michael : P. HARBISON, op. cit., p. 14.

(29)  F. CABROL et H. LECLERCQ, Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie, Paris, t. II, 1910, verbo Celtique, col. 2923.

(30)  L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 91.

(31) G. FOURNIER, op. cit., p. 86. F. HENRY, op. cit., p. 69. M.-.J. DAXHELET, op. cit., p. 73.

(p.78-79)

NB corr. « beehive hut » (hutte ressemblant à un rucher (beehive))

(p.78) empiler des pierres les unes sur les autres, de manière à obtenir des huttes en

torme de ruches, des « beehive huts » comme disent les Anglais.

On trouve en Irlande, et plus particulièrement dans la péninsule de Dingle (Comté

du Kerry), un certain nombre de ces habitations préhistoriques construites suivant

la technique de l’encorbellement.

En voici un exemple.

(…)

 

Les moines irlandais du VIP siècle édifiaient donc leurs cellules suivant la même méthode de construction (33). Certaines de ces cellules sont restées pratique­ment intactes sur le site d’un monastère fondé à cette époque par saint Finan et situé sur un flanc de l’île rocheuse de Skellig Michael, qui se dresse dans l’Atlanti­que, a une douzaine de kilomètres de la côte du Kerry (34).

 

(32)  Fahan est un petit village situé dans la péninsule de Dingle, entre Ventry et Siée Head. A proximité hierT         g6‘-         U » chamP en Pente raide< se trouve un groupe de « beehive huts » particulièrement

(33)  F. HENRY, op. cit., p. 69.

(34)  L’île de Skellig Michael (18 hectares) se présente sous la forme d’un roc pyramidal de 212 mètres de haut. Elle porte, sur une étroite terrasse (30 mètres de large), juste au-dessous de son sommet   le monastère de saint Finan  qui n’est accessible que par d’adrupts escaliers de pierre aménagés par’les moines^ II y a environ 2300 escaliers sur le pourtour de l’île :   voir The Skellig Experience , Cork Kerry Tourism, 1992, p.8.

 

(p.79) A Skellig Michael, il subsiste cinq cellules monastiques de ce tvoe Elles sont construites en pierres sèches, voûtées en encorbellement. Elles sont rondes à textérieur et carrées ou rectangulaires à l’intérieur™. Mis à part une grande cellule qui a un diamètre de 9 m 50 et une hauteur, sous voûte, de 5 m environ les autres se caractérisent par leur exiguïté : diamètre extérieur de 4 à 5 mètres – hau teur, sous voûte, d’un peu plus de 3 mètres. Les murs qui ont 1 m 20 à l m 80 d épaisseur sont verticaux jusqu’à la moitié de leur hauteur ; à partir de ce point commence la voûte. L’entrée consiste en une seule porte. Les cellules sont percées dune ou de deux petites fenêtres. A l’intérieur, des niches sont prises dans l’épais­seur de la muraille ; elles mesurent 60 cm de large et 30 cm de haut ; elles ont dû servir à poser des livres. Une croix celtique est gravée sur le linteau de la porte de la grande cellule. (36)

Ces cellules de Skellig   Mtchael peuvent nous donner une idée de celles du monas­tère de Fosses, si ces dernières étaient construites en pierres. Comment étaient-elles disposées ?

 

(35)  P. HARBISON, op. cit., p. 185. F. HENRY, op. cit., p.59.

(36)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., vcrbo Celtique, col. 2923 et 2924.

 

(p.80) A Skellig Michael comme dans d’autres monastères irlandais de cette époque (37), les cellules des moines sont groupées, sans ordre apparent, autour de l’oratoi­re du monastère et autour de la cellule de l’abbé.

Il en est de même à Luxeuil, en Bour­gogne, où saint Colomban (38) fonda un des premiers monastères irlandais du continent : Les cellules de chaque moi­ne, en pierres ou en bois, se disposaient autour de la cellule de l’abbé (39).

« Les caractéristiques des monas­tères de cette période peuvent se résu­mer comme suit : un ou plusieurs ora­toires associés à un groupe de cellules circulaires, le tout enfermé par un rempart » (40).

L’auteur de la « Vita prima » de saint Feuillien ne s’est donc pas trompé lorsqu’il écrit que celui-ci construisit un oratoire et des cellules distinctes habitées par les moines (41), et c’est à tort que A. Dierkens laisse supposer que cette affirmation pourrait être le « résultat d’un anachronisme dû à un moine qui écrivait plus de quatre siècles après la fondation de Fosses » (42).

Si comme l’ont révélé les fouilles entreprises par J. Mertens et J. Jeanmart (43), l’église du monastère de saint Feuillien était bâtie à l’emplacement de l’actuelle Collégiale, les cellules des moines se trouvaient sur place du Chapitre ou aux abords immédiats de celle-ci.

 

  1. L’église et les stèles

Le voyageur qui parcourt les sites des anciens monastères irlandais est saisi d’admiration à la vue des superbes croix celtiques qui y sont érigées. Comment résister à la ten­tation d’en prendre une photogra­phie ?

Mais attention ! Que le lecteur dé­sireux de se faire une opinion au sujet de la configuration du monas­tère de Fosses, chasse cette image de son esprit, car elle représente une croix édifiée plusieurs siècles après la mort de saint Feuillien.

 

(37)  Skellig Michael est peut-être le monastère du Haut Moyen Age le mieux conservé du monde entier, mais il n’est pas le seul ; au moins 23 autres îles de la côte irlandaise possèdent des ruines monasti­ques :   The Skellig Experience, op. cit., p. 5.

(38)  Saint Colomban est le plus célèbre des missionnaires irlandais qui ont évangélisé la Gaule. Né vers 540, moine à Bangor (comté de Down, en Ulster), il débarqua sur le continent vers 590, soit une cinquantaine d’années avant saint Feuillien. Arrivé en Bourgogne, il y fonda trois monastères dont celui de Luxeuil. Puis ses pérégrinations le menèrent en Suisse et en Italie du Nord où il décéda en 615 au monastère de Bobbio. – Voir L. GOUGAUD, Les saints irlandais…, op. cit., pp. 51 et 52.

(39)  J. CHELINI, op. cit., p. 84. P. RICHE, op. cit., p. 375 et la note 134. – Même genre de cellules, en bois ou en pierres, à Annegray, un autre monastère fondé sur le continent par saint Colomban.

(40)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., verbo Celtique, col. 2926.

(41)  Acta Sanctorum, octobris, XIII, p. 384 :  « Constructoque inibiti templo et fratum per cellulas habita-tione distincta ».

(42)  A. DIERKENS, op. cit., p. 75, note 47.

(43) Voir ci-dessus, p. 76.

(p.80)

(p.81) Au VIIe siècle, les missionnaires irlan­dais « plantaient » déjà des croix à proximité des églises qu’ils construisaient, mais ces croix étaient beaucoup plus modestes que celle que nous venons de voir. Il s’agissait de petites stèles d’une hauteur d’un mètre ou deux, portant le plus souvent une croix grecque inscrite dans un cercle, gravée dans la pierre ou sculptée en léger relief (44). En voici deux exemples ci-contre.

Des stèles de ce genre se dressaient dans la plupart des sites monastiques irlan­dais du VIIe siècle, aux abords immédiats des églises, et il est très probable que saint Feuil-lien en érigea une à Fosses. A noter que ces stèles qui appartiennent aux traditions d’Irlande et de Grande Bretagne, ont peut-être des affinités païennes. Elles semblent se rattacher à des pierres levées an­térieures à l’introduction du christianisme (45).

Mais venons-en à l’église du monastè­re de Fosses. Quel était son aspect ? Com­ment était-elle construite ? Le doyen J. Jeanmart qui, en 1975, a effec­tué des fouilles à l’intérieur de la Collégiale actuelle et qui y a retrouvé des vestiges de la première implantation du monastère du VIIe siècle, a bien voulu me fournir quelques précisions sur le résultat de ses recherches qui sont toujours inédites (46). Il a découvert un morceau de mur composé de moellons de grès et de petits blocs de pierre, ainsi qu’un autre mur formé de trois lits de pierres re­jointoyées et reliées par de la boue sèchée (47). Cette technique de construction rejoint celle des églises monastiques irlandaises du VIIe siècle.

De là à conclure que l’oratoire principal du monastère de saint Feuillien à Fosses, était construit en pierres suivant le modèle irlan­dais de l’époque, il n’y a qu’un pas que nous n’hésitons pas à franchir (48).

Les églises monastiques irlandaises du VIIe siècle présentaient un aspect sin­gulier : elles avaient la forme extérieure d’une coque de bateau renversé. On n’y trouvait ni piliers ni colonnes en arcatures. Elles étaient de plan rectangulaire, les

 

(44)  F. HENRY, op. cit., pp. 69, 71 et 72. A Skellig Michael, les oratoires étaient flanqués d’un pilier de pierre gravé d’une croix.

(45)  F. HENRY, idem, p. 73.

(46)  Voir J. JEANMART, dans Archéologie, 1975, 2, pp. 81 et 82. — J’adresse mes vifs remerciements à Monsieur le Doyen Jeanmart.

(47)  Le premier mur est situé à hauteur de la petite porte qui donne vers l’école, tandis que le second a été découvert près de l’entrée du chœur, à droite.

(48) Certains auteurs admettent que l’oratoire édifié par saint Feuillien en l’honneur de sainte Brigide, en dehors de l’enceinte du monastère de Fosses, était construit, au moins partiellement, en pierres. On ne voit pas pourquoi, dans ces conditions, saint Feuillien se serait contenté de construire l’église principale en bois – Voir ci-dessous, note 90.

 

(p.82) deux pignons formant des triangles aigus, tandis que les murs latéraux, construits en dalles posées en encorbellement, se rejoignaient pour former à l’intérieur un étroit plafond horizontal surmonté à l’extérieur d’une arête vive. Ces oratoires étaient orientés d’est en ouest. Ils avaient une porte dans le mur ouest et une fenêtre dans le mur est. La porte était probablement fermée par un vantail de bois ou de vannerie monté sur un cadre de bois dont les gonds de pierre subsistent parfois. La fenêtre n’était qu’une étroite fente rectangulaire s’élargissant à l’inté­rieur en un grand ébrasement, la difficulté ou l’impossibilité de la vitrer étant sans doute la cause de son exiguïté’ (49)’.

La forme de ces oratoires est due à l’ignorance, dans le chef de leurs bâtisseurs, de l’art de l’arcature, de la technique de la voûte. C’est pourquoi ils se caractérisent par une couverture arrondie à l’aide de pierres posées graduellement, en débordant les unes sur les autres (50).

On trouve, en Irlande, un grand nombre d’oratoires de ce type, une trentaine au moins, mais le seul qui demeure miraculeusement intact est celui de Gallarus, dans la péninsule de Dingle, comté du Kerry (51).

L’oratoire de Gallarus est un spécimen parfait de la construction en pierres sèches. Il a environ 8 mètres de long sur 5 mètres de large et 5 mètres de haut. On y entre par une porte située dans le mur ouest, tandis qu’une petite fenêtre s’élar­gissant à l’intérieur, est percée dans le mur est. L’oratoire est construit en pierres de grès du pays. On découvre, à proximité, une stèle gravée d’une croix (52).

 

(49)  F. HENRY, op. cit., p. 69.

(50)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., verbo Celtique, col. 2926 à 2928.

(51)  Deux autres oratoires similaires et situés sur l’île de Skellig Michael, sont eux aussi, relativement bien conservés.

(52)  P. HARB1SON, op. cit., p. 174.

(p.81-82)

(p.83) La caractéristique principale de ces oratoires du VIIe siècle réside dans leur exiguï­té. Ceux qui ont été mesurés varient généralement entre 3 et 5 mètres et les dimensions de l’oratoire de Gallarus sont exceptionnelles (53). C’est sans doute pour­quoi, au lieu de les appeler des « églises », on les qualifie habituellement d' »oratoi-res » ou de « chapelles » monastiques. Leur petite taille peut paraître déconcertante. Aussi adopterons-nous volontiers l’opinion de l’archéologue F. Henry qui pense que ces oratoires ne servaient probablement que de sacristies ou de tabernacles, tandis que les fidèles qui assistaient aux offices occupaient une partie de l’enceinte monastique, devant la stèle dressée aux abords de l’oratoire (54).

L’église monastique édifiée à Fosses par saint Feuillien était, selon toute vraisemblance, semblable à ces oratoires irlandais du VIP siècle, dont l’architecture représente la transition entre les cellules en forme de ruches et les églises du XIIe

siècle (55).

 

(53)  Ainsi à Ardolean (île située à 5  kms de la côte occidentale du comté de Galway) se trouve un oratoire de 3 m 60 sur 3 m. Sur l’île de Oilen Tsensaig (Comté du Kerry), un oratoire de 4 m 25 sur 2 m 75. Sur l’île d’Inisgora (Comté de Sligo), un oratoire de 3 m 65 sur 2 m 50. A Skellig Michael, l’oratoire  mesure  3  m sur  1  m 80,  et à Inishmurray,  2 m  75  sur 2 m 40 :  F.  CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., verbo Celtique, col. 2925.

(54)  F. HENRY, op. cit., p. 71.

(55)  E. MORRIS, En Irlande, Paris, Hachette, 1991, p. 131.

(p.83)

(p.84)

(p.84) Saint Feuillien dédia l’église de son monastère à saint Pierre, comme la plupart des fondateurs d’abbayes le faisaient à cette époque (56).

 

  1. Les oratoires extérieurs

Les monastères fondés par les missionnaires irlandais portaient d’ordinaire plus d’un oratoire, non pour les besoins de la célébration des grandes fêtes, mais en l’honneur des saints que l’on voulait y vénérer. Nous savons l’importance qu’avait pour le peuple le culte des saints. Là où reposaient leurs reliques, les fidèles de l’époque mérovingienne croyaient que le saint était présent. Aussi un des premiers soucis du fondateur d’un monastère était-il de rappeler leur mémoire en élevant des oratoires pour donner au peuple la possibilité d’y venir célébrer leur culte (57). Saint Feuillien et ses compagnons édifièrent deux oratoires de ce genre en dehors de l’enceinte du monastère de Fosses : le premier était dédié à sainte Agathe et le second à sainte Brigide.

 

  1. L’oratoire Sainte-Agathe.

Sainte Agathe est originaire de Cata-ne (en Sicile) où elle vécut au IIP siècle. Selon la légende, elle était aussi riche que belle, mais ayant repoussé les avances d’un dignitaire romain, et ayant proclamé son amour du Christ, elle fut condamnée au supplice et on lui arracha les seins avec des tenailles. Un an après sa mort, le voile de son tombeau sauva la ville de Catane des laves de l’Etna (58).

Le culte de sainte Agathe se répandit dans plusieurs pays occidentaux, notam­ment en Irlande et dans nos régions (59). D’après le doyen Crepin, les femmes de Fosses qui souffraient de douleurs aux mamelles invoquaient autrefois sainte Agathe (60).

C’est un chroniqueur du XIIP siècle, Gilles d’Orval qui, après avoir rappelé que Feuillien fonda une église à Fosses, ajoute que son frère Ultain en fonda une autre en l’honneur de la bienheureuse vierge Agathe (61).

Certes, la chronique de Gilles d’Orval est sujette à caution (62), mais sur le point précis de la fondation par saint Ultain d’un oratoire en dehors de l’enceinte du monastère de Fosses, l’affirmation de cet auteur qui se base probablement sur une tradition locale (63), est corroborée par Bédé le Vénérable qui met l’accent sur les penchants érémitiques de saint Ultain (64), ainsi que par le témoignage d’un auteur

 

(56)  Les abbayes de l’Entre-Sambre-et-Meuse (Malonne, Brogne, Moustier) étaient toutes dédiées à saint Pierre : J. CREPIN, Le monastère…, op. cit., p. 359. E. BROUETTE, verbo Fosses, op. cit., p. 1218. A. DIERKENS, op. cit., p. 314.

(57)  L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 91. M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 73.

(58)  A. DEFOURCQ, Agathe, dans le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. I, 1911, col. 909 et 910.

(59)  Ainsi, le portique de l’abbaye de Nivelles est dédié à sainte Agathe, comme le sera, plus tard, celui de Brogne : A. DIERKENS, op. cit., p. 310, note 186.

(60)  J. CREPIN, Le monastère…, op. cit., p. 373.

(61)   « Et eius frater Ultanus in eodem loco aliam (ecclesiam) béate Agathe virgini » :  Gilles d’ORVAL, cité par L. NOIR, op. cit., p. 56, note 2.

(62)  L. NOIR, op. cit., pp. 30 et 36.

(63)  L. NOIR, op. cit., p. 56, note 2.

(64) Voir ci-dessus, p. 37.

(p.85) du VIIe siècle, qui rapporte qu’en 659 un messager de sainte Gertrude trouva saint Ultain en prières dans un oratoire situé à l’écart du monastère (65).

On peut donc affirmer, avec une vraisemblance suffisante, que c’est saint Ultain qui construisit, à Fosses, le premier oratoire dédié à sainte Agathe (66).

Cet oratoire était situé à quelque 500 mètres au nord-est du centre actuel de Fosses, en un lieu-dit « A Sainte-Agathe », « A Saint-Ultain » ou encore « A Sinton » (67).

Après la mort de saint Ultain, son culte se juxtaposa à celui de sainte Agathe. C’est ainsi que lorsqu’on décida de reconstruire une nouvelle chapelle, au XIIP siècle, celle-ci fut dédiée à sainte Agathe et à saint Ultain (68).

À la Révolution française, la chapelle fut vendue comme bien national, puis laissée à l’abandon. Elle fut ensuite englobée dans la construction de trois maisons où l’on trouve encore des vestiges de l’édifice du XIIP siècle (69).

Des fouilles ont été effectuées à Sainte-Agathe (70), mais on n’y a découvert aucun vestige du premier oratoire édifié par saint Ultain. Etait-il construit en pier­res ou en bois ? On n’en sait rien, mais il est possible que saint Ultain qui s’y retirait régulièrement pour satisfaire sa tendance à l’isolement (71), ait préféré une construction plus solide et plus sûre qu’une simple cabane en bois. Dans ce cas, l’édifice devait, comme les bâtiments du monastère, avoir la forme d’une ruche ou d’une coque de bateau.

 

  1. La chapelle Sainte-Brigide.

Sainte Brigide « Sainte Brye » comme on l’appelle à Fosses (72) est née vers 450, en Irlande.

A cette époque, saint Patrick achevait l’évangélisation de l' »île des saints ». Sainte Brigide fonda un monastère à Kildare (73) où elle rassembla un certain nombre de pieuses femmes désireuses de prêter assistance aux moines qui continuaient l’œuvre de saint Patrick (74).

On ne possède que de maigres renseignements historiques sur la vie de sainte Brigide. Les récits légendaires, par contre, abondent. Les textes qui mettent sainte Brigide en contact avec saint Patrick et avec tous les grands saints de son époque doivent être rejetés (75), de même que ceux qui l’apparentent à saint Feuillien (76).

 

(65)  C’est une biographie de sainte Gertrude, la « Vita Gertrudis », composée vers 670, qui rapporte cet événement : L. NOIR, op. cit., p. 57, note 1.

(66)  J. CREPIN, Le monastère…, op. cit., p. 371, C. KAIRIS, op. cit., p. 11, E. BROUETTE, op. cit., verbo Fosses, col. 1218, et L. NOIR, op. cit., p. 56, note 2, sont du même avis. – A. DIERKENS, op. cit., pp. 310 et 315, est moins affirmatif.

(67)  J. CREPIN, Le monastère…, op. cit., p. 267 et les réf. cit.

(68)  A. DIERKENS,  op.  cit., p.  310, note 186. J.  CREPIN, Le monastère, op. cit., pp. 371, 372 et 373 : un acte daté de 1215 porte la mention « ecc/esia beat/ Ultani ».

(69)  J. CREPIN, op. et foc. cit.

(70)  Notamment par l’évêque de Namur, Monseigneur Pisani, en 1818 : C. KAIRIS op. cit., p. 11.

(71)  L. NOIR, op. cit., p. 56, note 1.

(72)  Sainte Brigide est appelée familièrement Bride en Ecosse, en Angleterre et en France, Bryde en Belgique, Brida dans les pays de langue allemande, et Brye en wallon, à Fosses : L. GOUGAUD, Les saints irlandais hors d’Irlande, op. cit., p. 44. J. CREPIN, Le monastère…, op. cit., p. 374, note 61.

(73)  En gaélique,  « Kill », « Cill » ou « Cell » signifie l’église, et « dara », le chêne : Kill-dara = l’église du chêne. – La ville de Kildare est située à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Dublin.

(74)  F. O’ BRIAN, Brigida de Cell-Dara, dans le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. X., 1938, col. 717.

(75)  F. O’ BRIAN, idem.

(76) Le doyen J. CREPIN (Notice historique sur le culte de sainte Brigide à Fosses, Fosses, 1913, p. 2, et Le monastère, op.  cit., p.  374)  a malencontreusement diffusé la légende selon laquelle saint Feuillien et sainte Brigide étaient de la même famille. En réalité, saint Feuillien est décédé cent trente ans après sainte Brigide, et s’il étaient parents, ce ne pouvait être « qu’à la mode de Bretagne ».

(p.86)

(p.86) La légende attribue de nombreux miracles à sainte Brigide. C’est ainsi qu’un jour où elle avait entrepris de traire les vaches de son monastère, « les cuves se remplirent de lait, mais ces récipients ne purent contenir le lait qui se répandit et forma un lac qu’on a appelé le Lech Lemmachta, « le lac du lait frais » (77). D’après la tradition, sainte Brigide participait aux travaux de la ferme. L’iconogra­phie la représente portant une cruche de lait ou faisant du beurre, ou encore dans les champs, entourée de vaches et de chevaux (78).

Décédée en 524 à Kildare où elle fut inhumée et où ses reliques firent l’objet d’une grande vénération, elle jouit d’une popularité extraordinaire. Ses compatriotes lui vouèrent un culte presque idolâtre, la comparant à la Sainte Vierge et la mettant presque sur le même pied qu’elle, en l’appelant « la Marie des Gaêls » (79).

Sainte Brigide de Kildare est, après saint Patrick, la patronne de l’Irlande.

Après sa mort, son culte se répandit en Ecosse et en Angleterre. Chez nous, les missionnaires irlandais travaillèrent à faire connaître les noms et les exploits de leurs saints nationaux et à répandre leur culte (80).

C’est saint Feuillien qui, au VIP siècle, implanta le culte de sainte Brigide à Fosses (81).

Ce culte s’est perpétué jusqu’à nos jours. Une chapelle dédiée à sainte Brigide s’élève toujours sur une colline située au nord de la ville de Fosses. L’aspect général de cette chapelle remonte au XVIIe siècle, mais certaines parties de l’édifice datent du Moyen Age et le bâtiment qui a fait l’objet de plusieurs reconstructions et de nombreux remaniements, porte la trace de matériaux de réemploi (82).

Saint Feuillien aurait-il, sur le site de la chapelle Sain-te-Brigide, édifié un premier oratoire en l’honneur de la pa­tronne de sa patrie ? En se basant sur des données archéologiques, on peut, avec le doyen Crepin et avec l’his­torien L. Noir’81‘, répondre af­firmativement à cette ques­tion : le premier oratoire dé­dié à sainte Brigide fut l’œu­vre de saint Feuillien et de ses compagnons.

 

(77) L. GOUGAUD, Les saints irlandais hors d’Irlande, op. cit., p. 30. Une version légèrement différente de ce miracle est rapportée par J. ROMAIN, Sainte Brigide, dans Piété populaire du Namurois, Crédit communal de Belgique, Namur, 1989, p. 131 : le lait d’une seule vache aurait suffi à désaltérer un grand nombre de visiteurs arrivés à l’improviste au monastère.

(78) F. O’ BRIAN, op. cit., col. 718. – A Fosses, tous les ans, le premier dimanche de mai, des pélerins se rendent à la chapelle Sainte-Brigide, pour y faire bénir des baguettes de coudrier qu’ils placent ensuite dans les étables et les écuries, afin de guérir le bétail malade: voir L. GOUGAUD, Les saints irlandais, op. cit., p.29. J. CREPIN, Le « monastère, op. cit., p. 383. I. SNIEDERS, op. cit., p. 837 et J. ROMAIN, Fosses…, op. cit., p. 134.

(79)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 837.

(80)  L. GOUGAUD, Les saints irlandais hors d’Irlande, op. cit., pp. 26, 30 et 44. – Brigide est vénérée à l’étranger plus qu’aucun autre saint d’Irlande. Elle est la protectrice du bétail. On l’invoque spéciale­ment contre les maladies des bêtes à cornes. Dans certaines régions d’Allemagne, la volaille même a été placée sous sa protection. En Wallonie, on relève plus de 120 lieux du culte de sainte Brigide : C. HOEX, Enquête sur le culte et l’iconographie de sainte Brigide d’Irlande en  Wallonie, cité par J. ROMAIN, Sainte Brigide, op. cit., p. 934.

(81)  Y apporta-t-il aussi une relique (un petit fragment d’os) de sainte Brigide, qui est toujours conservée à Fosses ?

(82)  Suivant J. CREPIN, (Le monastère…, op. cit., pp. 380, 381 et 382), une chapelle édifiée par les moines irlandais subsista jusqu’au XVIe siècle, époque à laquelle elle fut détruite par les Huguenots. On construisit une nouvelle nef en style gothique en 1573, puis deux porches latéraux en 1659. La tour a subi de nombreux remaniements auxquels on ne peut assigner aucune date précise. Quant à la flèche du clocher, elle a été reconstruite en 1924 : J. Crepin, dans les Cloches de Saint-Feuillien, N° 14 de février 1924, et n » 23 de novembre 1924.

(83) L. NOIR (op. cit., p. 56, note 3) et J. CREPIN (Le monastère…, op. cit., p. 375) affirment que c’est « certain », tandis que A. DIERKENS (op. cit., p. 310, note 185, p. 314, note 202, et p. 315), estime que c’est « probable ».

 

(p.87) Quatre témoignages archéologiques concordent sur ce point :

  1. En 1914, le doyen Crepin effectua des fouilles et il découvrit, à l’est de la chapelle actuelle, des murailles formant un carré d’environ trois mètres de côté et constituées de pierres sèches sans aucun mortier (84). La thèse du doyen Crepin qui y voit les fondations d’un oratoire élevé par saint Feuillien et par ses compa­gnons, est tout à fait plausible :  les oratoires irlandais du VIP siècle présen­taient, comme nous l’avons vu, des dimensions réduites et plusieurs d’entre eux étaient édifiés à l’extérieur de l’enceinte monastique.
  2. Lors de fouilles effectuées à Sainte-Brigide, l’archéologue J. Mertens a décou­vert des traces d’occupation antérieure à l’édification de l’église pré-romane (85), ce qui le conduit à l’hypothèse d’un bâtiment religieux l’époque mérovingienne, bâti sur le modèle irlandais (86).
  3. Le seuil d’un porche latéral de la chapelle se présente sous la forme d’une pierre de taille portant, en creux, l’image d’une croix gammée (87). Cette pierre, brisée en son milieu, est, de toute évidence, un matériau de réemploi ayant servi de linteau de porte.

Certes, le svastika est un symbole religieux fort ré­pandu dans les pays de ci­vilisation indo-européen­ne, mais il n’en existe – à ma connaissance du moins – aucun spécimen en Wal­lonie à l’époque mérovin­gienne , tandis qu’on en trouve plusieurs modèles gravés sur des stèles monastiques, en Irlande.

  1. Le principal élément qui appuie la thèse de l’édification d’un oratoire dédié à sainte Brigide par les moines irlandais du VIIe siècle, n’est autre que l’existence d’une « croix celti­que » gravée sur une pierre encastrée dans un mur de la chapelle actuelle.

Cette pierre d’origine ancienne, a environ 50 cm de hauteur sur 30 cm de largeur. Elle est incorporée dans le mur extérieur de chœur, édi­fié au au XVIP siècle. Elle est gravée d’une croix grecque entourée d’un cercle. Or, au VIP siècle en Irlande, de nombreuses stè­les érigées dans les monastères, portaient la croix grecque inscrite dans un disque (88) et des figurations identiques étaient gravées sur des lin­teaux de portes de cellules et d’oratoires monas­tiques (89).

 

(84)  J. CREPIN, Le monastère, op. cit., p. 377.

(85)  J. MERTENS, dans Archéologie, 1954, p. 439. Les résultats de ces fouilles sont toujours inédits.

(86)  A. DIERKENS, op. cit., p. 314, note 202.

(87)  J. CREPIN, idem, p. 378.

(88)  L. GOUGAUD, Les chrétientés celtiques, op. cit., pp. 320 et 321. J. CREPIN, Le monastère…, op. cit., p. 379.

(89)  F. HENRY , op. cit., p. 69. P. HARBISON, op. cit., p. 185.

(p.87)

(p.88) Comparons-les avec la croix de la chapelle Sainte-Brigide. La similitude est évidente.

Que la pierre encastrée dans le mur de la chapelle Sainte-Brigide remonte au VIIe siècle ou qu’elle ne soit qu’une copie calquée sur un modèle plus ancien, ne présen­te, me paraît-il, qu’un intérêt secondaire, car il est indéniable que la « croix celti­que » qui y est gravée ne peut avoir d’autre origine qu’une figuration importée par les moines irlandais.

Ce sont eux qui ont édifié le premier oratoire dédié à sainte Brigide, à Fosses. Cet oratoire était probablement construit en pierres et en forme de coque de ba­teau, suivant la technique utilisée par les moines irlandais de l’époque et décrite ci-dessus (90).

 

  1. L’hôtellerie et les habitations du personnel.

Les habitations des serviteurs et des artisans attachés au monastère étaient certainement construites en bois et en torchis, suivant les coutumes locales.

Il en était sans doute de même des bâtiments destinés aux pérégrins et aux hôtes de passage : les dimensions de ces bâtiments n’étaient guère compatibles avec l’usage de la pierre tel que celui-ci était pratiqué par les moines irlandais.

Où étaient situés ces bâtiments ? Probablement à l’intérieur de l’enceinte du monastère, afin d’assurer leur protection, mais il n’est pas absolument impossi­ble que, pour préserver leur isolement, les moines aient érigé l’hôtellerie ou l’infir­merie en Leiche, à l’emplacement du futur hôpital Saint-Nicolas (91).

 

  1. Conclusion.

On peut, avec une vraisemblance suffisante, imaginer que le monastère de Fosses se présentait comme suit :

  1. Une enceinte plus ou moins circulaire entourant le site de la place du Chapitre, et formée de levées de terre bordées d’un fossé surmonté d’un palissade en pieux de bois.
  2. Une petite église construite en pierres, ayant la forme d’une coque de bateau, orientée d’est en ouest, avec une porte dans le mur ouest et une petite fenêtre dans le mur est.

 

(90)  Le doyen J. CREPIN (Guide du pèlerin à la chapelle de Sainte-Brigide d’Irlande, en la ville de Fosses, Fosses, 1924, pp. 4 et 5, et Le monastère…, op. cit., pp. 377 et 378) pense que le premier oratoire, de forme carrée, était construit en bois sur des fondations de pierre, et que ce n’est que plus tard,  après la mort de saint Feuillien,  que les moines irlandais édifièrent,  à côté de ce premier oratoire qui tombait en ruines, une petite église construite en pierres.

(91) M. NULLENS et J. ROMAIN, Fosses-la-ville, Crédit Communal de Belgique, 1989, « Survol histori­que », p. 2. M. CHAPELLE, Coup d’œil sur Fosses-la-ville, op. cit., p. 19.

 

(p.89) 3.  Aux abords immédiats de l’église, une stèle de pierre, d’une hauteur d’un mètre ou deux, portant la représentation d’une croix grecque entourée d’un cercle.

  1. Un certain nombre de cellules destinées aux moines, construites en pierres ou en bois, en forme de ruches, et disposées autour de l’église et de la cellule de labbe.
  2. Une hôtellerie et une infirmerie ouvertes aux voyageurs, ainsi que des ateliers des granges et des habitations destinées au personnel du monastère ces bâti­ments étant construits en bois ou en pisé et recouverts de toits de chaume ou de roseaux.
  3. Deux oratoires situés en dehors de l’enceinte, probablement construits en pier­res et se présentant sous la forme de ruches ou de coques de bateau.

(p.88)

(p.89) L’emplacement du monastère

 

Collégiale et Place du Chapitre.

Nous avons vu que depuis les fouilles effectuées dans le sous-sol  de la Collégiale en 1952 et en 1975, il est indé­niable que c’est à l’emplace­ment de  l’actuelle place du Chapitre que saint Feuillien édifia son monastère, mais le problème de la localisation de cet établissement fut long­temps controversé et comme certains de nos concitoyens hésitent encore à ce sujet, il n’est  pas  inutile  de  revenir sur la question (92). Que saint Feuillien ait, com­me  l’affirme  le  doyen Crepin (93) jeté les fondements de son monastère sur les ruines d’une villa romaine,    c’est possible mais ce n’est pas dé­montré. Seuls des témoigna­ges archéologiques pour­raient le prouver, car il n’est pas permis de tirer argument du texte de l' »Additamentum » : le terme de   « villa » doit en effet, comme nous le savons déjà, être traduit par « domaine » (94).

D’après C. Kairis, Feuillien avait adopté la règle monasti­que de saint Benoît et il avait construit son monastère en un endroit situé au nord-est de la ville et dénommé « Au

 

(92)  Un ouvrage édité en 1975, Le patrimoine monumental de la Belgique, vol. 5, verbo, Fosses-la-ville, p.227, avance encore l’hypothèse selon laquelle le monastère de saint Feuillien aurait été édifié au lieu-dit « En Leiche ».

(93)  J. CREPIN, dans Les Cloches de Saint-Feuillien, n » 14 de février 1924.

(94)  Voir ci-dessus, p. 50. A. DIERKENS, op. cit., pp. 312 et 314, est moins affirmatif.

(p.89)

(p.90) Benoît (95). Le doyen Crepin a réfuté cette localisation fan­taisiste, en invoquant des do­cuments des XVe et XVIIIe siècles, qui précisent que le lieu-dit : « Au Benoît » por­tait alors l’appellation de « Au bois de noix » : la topo­nymie de l’endroit est donc étrangère à l’établissement d’un monastère bénédictin (96).  Le doyen Crepin avait des idées bien arrêtées sur la question : « La localisation du monastère sur la place du Chapitre, écrit-il, est une opinion radicalement fausse (sic), car son emplacement fut celui de la propriété ac­tuellement connue sous le nom de « Château Mondron-Franceschini (97) et de la « Fer­me des Béguines », en Leiche à l’est de la ville de Fosses, sur la route de Namur » (98).

A l’appui de sa thèse, le doyen Crepin avance une sé­rie d’arguments qui, pris dans leur ensemble, constituent un faisceau de présomptions pouvant convaincre un lec­teur bienveillant, mais qui, analysés séparément, ne ré­sistent pas à un examen ob­jectif et critique du sujet.

Ces arguments peuvent être groupés en trois catégories : des arguments d’ordre topographique, des arguments d’ordre toponymique et des arguments se basant sur certaines traditions locales.

 

  1. Arguments topographiques

Premier argument : Le doyen Crepin estime que le domaine d’En Leiche se prêtait très bien à l’établissement d’un monastère : il était situé à un pas du carrefour formé par des chemins qui se croisaient à Fosses ; une source d’eau vive y surgis­sait et le bois nécessaire aux constructions était à la portée des moines bâtisseurs’ (99).  A cela, on peut répondre qu’il existait des sources et des bois un peu partout à Fosses, et que les fondateurs de monastères n’appréciaient pas particulièrement la proximité immédiate des voies de circulation, bien au contraire.

 

(95)  C. KAIRIS, op. cit., p. 11. – Le Père de Buck (Acta Sanctorum, octobris XIII, 1883, p. 929) adopte, lui aussi, cette localisation « Au Benoît ».

(96)  J. CREPIN, Le monastère…, op. cit., p. 360 et la note 15.

(97)  Actuellement « Château Winson », à quelque 250 mètres de la Collégiale.

(98)  J. CREPIN, Le monastère, …, op. cit., p. 360, et Guide du pèlerin…, op. cit., p. 3. Cette localisation du monastère au faubourg de Leiche a été adoptée par R. MAERE, La tour de la Collégiale de Fosses,  dans les Annales de la Société archéologique de Namur,  t.  42,  1936-37,  p.   197,  par F. COURTOY, Fosses ,op. cit., p. 94, par J. ROMAIN, Fosses… ,op. cit., p. 6  et par R   DELCHAM-BRE et G. LAMBIOTTE ,op. cit., pp. 39 et 46.

(98) J. CREPIN, Le monastère ,op. cit., p. 361.

 

(p.91) Deuxième argument : « La place du Chapitre, loin d’être une fosse qui caractérisait la villa, puisqu’elle en avait pris le nom, était une éminence somme toute assez escarpée, alors qu’au bout du domaine d’En Leiche, c’était une dépression (100). Ce raisonnement se base sur une interprétation erronnée du texte de P’Additamentum » (101). A l’époque mérovingienne, le ter­me de « villa » doit être traduit par « domaine », et ne peut plus être assimilé aux bâtiments d’une « villa romaine », comme le croit le doyen Crepin (102). En fait, la place du Chapitre est située au centre d’une dépres­sion qui caractérise le site géo­graphique de Fosses, et le fait qu’elle constitue une élévation surgissant au cœur de cette dé­clivité, prêche plutôt en faveur de la thèse de la localisation du monastère et à cet endroit (103). Comme l’écrit L. Noir, la place du Chapitre présentait une dou­ble défense naturelle : le mo­nastère était protégé au sud-est-nord par une déclivité, et sud-ouest-nord, par le fossé du méandre de la Biesme (104).

 

  1. Arguments toponymiques.

Premier argument : Un document du XIVe siècle mentionne une terre dénommée « l’Alloux », en Leiche. Le terrain de l’emplacement du monastère conservait donc un nom rappelant son origine (105).

J’avoue que je ne comprends pas cet argument : Les « alloux » étaient, au Moyen Age, des terres possédées en pleine propriété et exemptes de toute redevance. Il existe un peu partout, dans nos campagnes, des lieux-dits « Aux Alloux » mais cette dénomination n’implique pas, à ma connaissance du moins, qu’on y ait fondé des monastères.

 

Deuxième argument : Un document daté de 1211 donne au domaine d’En Leiche, l’appellation d' »abbaye » (abbatia). Pourquoi cette survivance du mot « abbaye » donné à cet endroit, si ce ne fut jamais l’emplacement d’un monastère ? (106).

 

(100)  J. CREPIN, idem, p. 361.

(101)  Voir ci-dessus, pp. 50 et 51.

(102)  J. CREPIN, dans « Les Cloches de Saint-Feuillien » n° 14 de février 1924, et n° 17 de mai 1924 :  « Le domaine donné par sainte Gertrude à saint Feuillien était une villa romaine… qui fut remplacée par un monastère ».

(103)  J. MERTENS ,op. cit., p. 170. F.-L. GANSHOF, Fosses-la-ville, dans le Dictionnaire des Eglises, t. V, c, Paris, 1970.

(104)  L. NOIR ,op. cit., p. 51.

(105)  J. CREPIN ,Le monastère…, op. cit., p. 361.

(106)  J. CREPIN, idem, p. 362.

(p.90-91)

(p.92) Réponse : Dès la XIe siècle, le terme « abbaye » désignait aussi bien un chapitre qu’un monastère (107). Or, à cette époque, il existait, en Leiche, un « hôpital » dépen­dant du Chapitre de Fosses, où non seulement les pauvres, les infirmes et les étrangers pouvaient trouver asile, mais également où les fidèles désireux de renon­cer à la vie séculière, pouvaient se retirer du monde (108). La dénomination d' »abbaye » donnée à cet endroit ne dérive donc pas nécessairement d’une survivance d’un terme remontant au VIP siècle (109).

 

Troisième argument : Un sentier dénommé « Voie Saint-Ultain » mène du lieu-dit « En Leiche » jusqu’à l’oratoire où saint Ultain aimait se retirer, pour y vivre en ermite. Comme ce sentier part du lieu-dit « En Leiche », le monastère était situé à cet endroit*110‘.

Cet argument ne peut nous convaincre, car rien ne prouve que ce sentier ait été utilisé par saint Ultain. Nous savons que l’oratoire fut d’abord dédié à sainte Agathe, puis qu’il se transforma en une « Chapelle Saint-Ultain ». C’est sans doute la raison pour laquelle les fidèles qui s’y rendaient, baptisèrent la ruelle qui y menait, de « Voie Saint-Ultain », parce qu’elle permettait de gagner la « Chapelle Saint-Ultain ».

 

  1. Arguments basés sur des traditions locales.

Premier argument : En se basant sur des archives paroissiales, le doyen Crepin affirme que la tradition populaire révèle l’existence, en Leiche, d’un « Cimetière Saint-Ultain », où les moines se faisaient inhumer et qui était situé à proximité du monastère (111).

On peut sérieusement en douter, aucune découverte archéologique n’ayant jamais confirmé l’existence de ce cimetière. Du reste, s’il avait réellement existé, pourquoi les reliques de saint Feuillien, ramenées à Fosses en 656, auraient-elles été dépo­sées dans un oratoire situé sur la place du Chapitre ? (112). Pourquoi les moines auraient-ils relégué les restes de leur patron loin de leur église et de leur cimetiè­re ?

Enfin, même à supposer qu’un cimetière des moines ait existé en Leiche, cela ne prouverait nullement que le monastère était établi à cet endroit, plutôt que sur la place du Chapitre.

 

Deuxième argument : « On sait, écrit le doyen Crepin, que les moines irlandais avaient coutume, quand ils arrivaient dans une région pour Févangéliser, de ficher en terre une croix de bois, en quelque sorte pour prendre possession du sol et pour commencer leurs prédications… L’emplacement de certaines croix a été scrupuleu­sement respecté, depuis des temps très reculés jusqu’à nos jours… Or, au XVe siècle, un crucifix fut honoré à l’emplacement de la croix au pied de laquelle saint Feuillien avait prêché l’évangile. Cette « Croix en Leiche » était plantée sur un ma­melon schisteux où s’élève aujourd’hui la chapelle Saint-Roch, construite au XVIP

 

(107)  C. LAMBOT, Les membres du Chapitre de Fosses dans le dernier quart du XI’ siècle, dans les Annales de la Société archéologique de Namur, t. 46, 1952, p. 437.

(108)  Statuts de l’hôpital de Fosses (XIIe siècle),  dans 3.  BORGNET,  Cartulaire de la  Commune de Fosses, Namur, 1867, p. 7 :  « Zn suffragium pauperum, infirmorum, peregrinorum est institutum… Si autem aliquis seculari vite abrenuntians… in eandem domum se transferre voluerit… » (Institution pour le secours des pauvres, des infirmes et des étrangers… Cependant, si quelqu’un, renonçant à la vie séculière… veut entrer dans cette maison… ».

(109)  M. BROZE, op. cit., p. 38.

(110)  J. CREPIN, Le monastère…, op. cit., p. 362.

(111)  « II était défendu, affirme le doyen Crepin, d’inhumer des défunts à l’ombre des églises dédiées à saint Pierre, car il fallait éviter que le culte d’un saint local n’éclipse le culte de saint Pierre qui devait garder la première place ». – Cette interdiction était-elle en vigueur au VIP siècle ? Etait-elle respectée par les moines irlandais de cette époque ? C’est douteux, car le doyen Crepin se base sur une bulle du pape Jean XV, datée de 990, soit de plus de trois cents ans après la fondation du monastère de Fosses :  J. CREPIN, Le monastère…, op. cit., p. 363.

(112) L. NOIR, op. cit., p. 51, signale que des fouilles archéologiques ont mis à jour une partie de cet oratoire, sur la place du Chapitre.

(p.93)

(p.93) non loin du Château et de la Ferme d’en Leiche (113). Le soubassement de la « Croix en Leiche , d’une seule pierre massive, fruste, de forme ronde, est actuellement la pierre d autel de la chapelle Saint-Roch, bâtie sur son emplacement » (114)».

Cet exposé soulève de nombreuses objections. Qu’une « Croix en Leiche » ait été érigée  par  nos aïeux à l’emplacement actuel de la chapelle Saint-Roch et qu’elle ait été honorée au XVIe siècle, c’est certain. Que le soubassement de cette croix soit actuellement la pierre d’autel de la chapel­le Saint-Roch, c’est possible. Tout le reste est à tout le moins contestable, pour ne pas dire plus.

Dans son évocation d’une prétendue « coutume » des moines irlandais, le doyen Crepin    s’inspire manifeste­ment d’une rubrique écrite par le Père Cabrol dans le Dictionnaire       d’archéologie chrétienne et de liturgie, au verbo Grande Bretagne :  le Père Cabrol y relate que le missionnaire anglais Kentigern qui, au VIe siècle, évangélisait le pays de Galles, dressa une croix de pierre en un endroit où plus tard de­vait s’élever une église.  « Ce qui n’est pas moins important à retenir que le fait lui-même, ajoute le Père Cabrol, c’est l’usage de lever une croix pour marquer un lieu de prédication et peut-être aussi d’établir un cimetière, avant d’entreprendre au heu même la construction d’une église. C’est, on le voit, exactement la même coutume que celle qui existe encore de nos jours, d’élever à l’entrée d’un village des « croix de missions » (115).

Fort bien, mais soulignons le fait que le Père Cabrol fait état d’une coutume des moines anglais, et non d’une coutume des moines irlandais. A la rubrique Mande de son dictionnaire, il n’en souffle mot’ (116)’. Si les moines irlandais « plan­taient eux aussi des croix, c’étaient, comme nous l’avons vu, non pas de grands crucifix de bois, mais de petites stèles de pierre, érigées à la proximité immédiate des églises monastiques.

 

(113) J. CREPIN, La Croix en Leiche et le Grand Bon Dieu, dans les Cloches de Saint-Feuillien   n° 27 du 25 mars 1925. – Le doyen Crépin cite trois documents du XVIe siècle,  qui font mention de cette « Croix en Leiche ».

(114)  J. CREPIN, Le monastère…, op. cit., p. 362.

(115)  F. CABROL, op. cit., verbo Grande Bretagne, col. 1170 et la note 7

(116)  A cette époque, le terme de « Bretons » désignait les Anglais.  C’est à tort que le doyen Crepin affirme que « Breton » était synonyme d' »Irlandais » :  voir F. CABROL, op. lit., verbo Celtique, col. 1913 et 1914 et verbo Irlande, col. 1478, ainsi que CHEVALIER, dans le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, verbo Angleterre, col. 146.

 

(p.94) Ensuite, le Père Cabrol précise ce qui suit : « La question archéologique des croix de pierre est délicate… La signification de ces croix est assez variée : tombeaux, stations d’une procession funèbre, signature de traités, passage d’un gué, embranche­ment de deux chemins, emplacement de foires ou de marchés… (117). « Embranchement de deux chemins » : la « Croix en Leiche » ne marquait-elle pas tout simplement le croisement des chemins qui se rejoignaient à cet endroit ? Elle peut, en tout cas, avoir d’autres origines que celle qui lui est attribuée par le doyen Crepin.

Plus d’une demi-douzaine de croix se dressent dans les campagnes environnant la ville de Péronne. Peut-on en déduire qu’Erchinoald et saint Fursy y fondèrent autant de monastères ?

D’ailleurs, à Fosses, la chapelle Saint-Roch (emplacement de la « Croix en Leiche ») ne se situe pas « à deux pas » (118) du château Winson (emplacement présumé du monastère suivant le doyen Crepin), mais… à deux cents mètres ! Or, nous savons que les moines irlandais érigeaient les stèles porte-croix à quelques mètres seulement des oratoires, parce que ceux-ci étaient trop petits pour recevoir les fidèles qui assistaient aux offices (119).

Bref, il semble bien que l’image de saint Feuillien arrivant en Leiche et y plantant un grand crucifix de bois « pour prendre possession du sol » à la manière des missionnaires espagnols du XVIe siècle aux Amériques, soit une belle légende née de l’imagination du doyen Crepin.

 

  1. Conclusion

La localisation du monastère en Leiche ne repose sur aucune preuve. Elle n’est plus défendable depuis les découvertes archéologiques effectuées dans le sous-sol de la Collégiale : c’est là que saint Feuillien et ses compagnons ont édifié leur monastère (120). Sinon, comment expliquer que la bourgade médiévale de Fosses se soit développée aux alentours de la place du Chapitre, et non au faubourg de Leiche ? (121). Comment expliquer qu’au Xe siècle Notger aurait déplacé l’église mo­nastique à l’emplacement actuel, alors qu’au Moyen Age, lorsqu’une église était détruite ou menaçait ruine, on la reconstruisait au même endroit ? (122).

 

L’institution monastique, la règle et le travail des moines.

 

  1. L’institution monastique

 

« Une communauté monastique, écrit A. Dierkens, est un établissement constitué sur le modèle d’une monarchie. Cette communauté est régie par un abbé et, au spirituel, relève du pouvoir épiscopal. »

 

(117)  F. CABROL, op. cit., col. 1171 et la note 1.

(118)  J. CREPIN, dans Les Cloches de Saint-Feuillien, n° 27 de mars 1925.

(119)  Voir ci-dessus, p.83.

(120)  C. LAMBOT, L’oratoire du martyrium de Saint-Feuillien à Fosses, dans la Revue Bénédictine, t. 79,   1969,   p.   197.   A.   DIERKENS,   op.   cit.,  p.   75.   M.   BROZE,   op.   cit.,   pp.   38  et  39.  E. BROUETTE, op. cit., verbo Fosses, col. 1218.

(121)  « N’oublions pas, écrit L. NOIR (, op.  cit., pp. 50 et 51) que la ville de Fosses est un bourg monastique, c’est-à-dire une agglomération qui s’est lentement formée auprès d’un monastère… Si le monastère avait été situé en dehors de la ville actuelle, en pleine campagne, l’agglomération se serait formée là, et non pas 500 mètres en contre-bas ».

(122) J. MERTENS, op. cit., p. 171. – Le doyen Crepin (Le monastère, op. cit., p. 377), admet lui-même qu’à cette époque,  quand un oratoire venait à tomber en ruines ou devenait trop petit, on en érigeait un autre sur le même emplacement. – Les églises, en effet, étaient bâties « en terre sacrée », et même l’eau de pluie qui coulait du toit d’une église était sanctifiée par le contact avec le lieu saint :  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 102.

 

(p.95) L’autonomie interne du monastère est, théoriquement, totale. La règle bénédictine prévoit cependant quelques cas où l’évêque peut intervenir à l’intérieur du monas­tère, notamment pour installer un abbé, pour écarter un élu indigne, ou pour expulser un moine rebelle. A ces restrictions près, l’abbé est seul maître, seule autorité à l’intérieur de son monastère (123).

Nous examinerons plus loin les modes de nomination et de remplacement des abbés, mais il convient dès à présent d’insister sur une particularité du gouver­nement de certains monastères, au VIIe siècle.

A l’époque mérovingienne, certains abbés étaient, en plus, revêtus d’une autre dignité, celle de l’épiscopat, comme par exemple Remacle, abbé de Stavelot, ou encore Ursmer et Théodulphe, abbés de Lobbes (124). On sait que cette institution est d’origine irlandaise (125) : dans ce pays, l’élément monastique était prépondérant et les abbayes, nombreuses et populeuses, étaient gouvernées par des évêques-abbés (126). Les moines irlandais répandus sur le continent ne manquèrent pas de pro­mouvoir cette institution qui allait de pair avec l’indépendance des monastères vis-à-vis des évêques diocésains (127).

 

  1. La règle monastique.

Une règle monastique est un exposé des principes qui régissent la vie d’une com­munauté et de la discipline à laquelle les membres de celle-ci doivent se soumettre.

Quelle était la règle observée par les moines de Fosses, au VIIe siècle ? Autant avouer tout de suite que nous n’en savons rien, faute de textes relatifs au monastère de Fosses. Nous devons donc, encore une fois, nous borner à émettre des hypothèses.

Au temps de saint Feuillien, les monastères fondés dans nos régions obéis­saient à deux catégories de règles : la règle de saint Benoît (la règle bénédictine) d’une part, et les règles importées d’Irlande, d’autre part.

Les règles monastiques irlandaises étaient multiples et variées. Chaque mo­nastère avait sa règle propre dont les nuances dépendaient de l’idéal du fondateur. Le Père Gougaud en a dénombré vingt-quatre, d’importance et de portée inégales (128) Toutes néanmoins se caractérisaient par un ascétisme instansigeant et par la sévérité des sanctions disciplinaires qui y étaient édictées. Partout l’autorité de l’abbé était illimitée et l’obéissance des moines absolue.

La règle monastique irlandaise qui connut la plus grande diffusion dans le royaume des Francs, fut celle de saint Colomban029‘.

Saint Colomban a laissé deux textes. Le premier comporte dix chapitres sur l’obéis­sance, le silence, la nourriture, la pauvreté, la lutte contre la vanité, la chasteté, l’office divin et la perfection du moine dont la vie doit être marquée du sceau de la soumission et de la mortification030‘. Le second texte qui est la partie la plus originale de l’œuvre de saint Colomban, offre un code pénitentiel prévoyant de multiples infractions et leur appliquant des sanctions particulièrement sévères (fus-

 

(123)  U. BERLIÈRE, L’exercice du ministère paroissial par les moines dans le Haut Moyen Age, dans la Revue Bénédictine, 1927, p. 232. I. SNJEDERS, op. cit., p. 603. A. DIERKENS, op. cit., pp. 285 et 286.

(124)  E. de MOREAU, op. cit., pp. 170 et 171. A. DIERKENS, op. cit., p. 327. F.-L. GANSHOF, op. cit., p. 726.

(125)  voir ci-dessus, p. 25.

(126)  L. GOUGAUD, Les chrétientés celtiques, op. cit., p. 219. E. de MOREAU, op. cit., p. 171. L. NOIR, op. cit., p. 45, note 10.

(127)  E. de MOREAU, op. cit., pp. 164, 166 et 167.

(128)  L. GOUGAUD, Inventaire des règles monastiques irlandaises, Revue Bénédictine, Maredsous, 1902, pp. 167 et suiv. – Certaines de ces règles se réduisent à l’énoncé de quelques principes et sont rédigées en langue celtique et en vers.

(129)  Sur la vie de saint Colomban. voir ci-dessus, p. 80, note 38. Voir aussi L. GOUGAUD, L’œuvre des Scotti…, pp. 24, 25 et 26.

  • de MOREAU, op. cit., p. 170.

 

(p.96) tigations, jeûnes, etc…). Nous avons déjà parlé du martyre de la pénitence (le martyre vert) propre aux règles monastiques irlandaises03« . Contentons-nous d’épingler, à titre d’exemple, que saint Colomban punit sévèrement le moine qui a causé seul avec une femme, ne serait-ce qu’un instant032‘. Bref, la règle de saint Colomban est marquée de l’intransigeance morale et l’ascétisme le plus exigeant’1331.

La règle de saint Benoît de Nursie(I34) fut écrite vers 530, donc avant la naissance de saint Colomban. Elle est plus détaillée, plus pratique et plus humaine que les règles monastiques irlandaises. Saint Benoît s’occupe longuement de la prière, de la lecture, du travail manuel, mais aussi du travail intellectuel035‘. D’où l’expression de « travail de bénédictin ». Saint Benoît veut aussi que les conditions de vie des jeunes moines ne soient pas trop rudes : il leur accorde une heure de récréation par jour et souhaite même que l’abbé récompense les moinillons les plus sages en leur donnant des friandises au dîner. Les moines n’étaient pas condamnés au silence perpétuel et ils ne dédaignaient pas, de temps en temps, un certain enjouement. Leur vie était partagée entre la prière et le travail. Leur journée était occupée par la récitation des offices, le travail manuel et l’étude des livres sacrés (136). Comme Fa écrit E. Salin, « Saint Benoît arrive à une adaptation telle aux possibili­tés humaines que depuis plus de quatorze siècles, sa règle fait pratiquer dans toute la chrétienté les valeurs essentielles : charité, sobriété, bienfaisance, modestie, obéissance, activités manuelles et travail intellectuel » (137).

Saint Colomban, lui, ne prévoit pas de moments réservés à la lecture et il s’élève même contre le moine qui préfère le travail intellectuel aux occupations manuelles (138).

A l’origine, c’étaient les rois et les maires du palais qui nommaient les abbés des monastères, mais cette prérogative disparut assez rapidement, car la règle béné­dictine prévoit l’élection de l’abbé par la communauté, tandis que les règles monas­tiques irlandaises prévoient que l’abbé désigne lui-même son successeur039‘.

L’Eglise n’imposait pas de règles aux fondateurs de monastères ; aussi, le plus souvent ceux-ci adoptaient-ils celle d’un saint de leur pays (140).

L’historien C. Kairis affirme que saint Feuillien établit la règle bénédictine à Fosses (141). C’est une erreur, car les moines irlandais étaient trop attachés à leurs traditions pour adopter d’emblée une règle qui leur était étrangère (142). Nous pou­vons admettre avec une quasi-certitude, que le monastère de Fosses était une insti­tution irlandaise, du moins dans les premières années de son existence (143). De nom­breux indices le prouvent, notamment le système de désignation d’un abbé par son prédécesseur et l’implantation de cultes insulaires, comme celui de sainte Brigide (144).

 

(131)  Voir ci-dessus, p. 61.

(132)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 190.

(133)  J. CHELINI, op. cit., p. 84.

(134)  Saint Benoît (né à Nursie vers 480, mort au Mont-Cassin en 543) rédigea la règle fameuse qui fut diffusée par le pape Grégoire-le-Grand.

(135)  E. de MOREAU, op. cit., p. 170.

(136)  M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 162, 197 et 199.

(137)  E. SALIN, op. cit., p. 79.

(138)  P. RICHE, op. cit., p. 372.

(139)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 603. M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 197. Ainsi, à l’origine, Erchinoald, en tant que propriétaire du domaine de Lagny, avait droit de nomination de l’abbé de cette fonda­tion :  A. DIERKENS, op. cit., p. 307, note 167. U. BERLIÈRE, op. cit., pp. 230 et 232.

(140)  E. SALIN, op. cit., t. II, p. 831. I. SNIEDERS, op. cit., p. 603.

(141)  C.   KAIRIS,  op.   cit., p.   11.   –  C’était également l’opinion  des chanoines de Fosses,  au XVIIP siècle : J. CREPIN, Le monastère…, op. cit., p. 363. R. MAERE, La tour…, op. cit., p. 198, adopte la thèse de C. KAIRIS.

(142)  J. CREPIN, idem, p. 364. – Ainsi, saint Colomban qui était invité à un concile, répondit par une lettre impertinente, en affirmant la légitimité des usages celtiques :  P. RICHE, op. cit., p. 376.

(143)  L. NOIR, op. cit., p. 59.

(144) A. DIERKENS, op. cit., p. 296 et les notes.

 

(p.97) A son arrivée à Fosses, saint Feuillien connaissait au moins quatre règles monastiques irlandaises (145). Laquelle adopta-t-il ? Celle de saint Colomban ? On n’en sait rien. Cette question n’a cependant qu’une importance relative, puisque toutes les règles d’origine insulaire présentaient, comme nous l’avons vu, de nom­breux points communs.

Après la mort de saint Feuillien, la règle de saint Colomban se substitua de plus en plus aux autres règles irlandaises, dans les monastères établis dans nos régions (146).

De plus, de nombreux abbés combinèrent la règle de saint Colomban avec celle de saint Benoît. Cette association de deux règles, qui peut nous paraître étrange, fut fréquente au VIP siècle (147). Plusieurs monastères comme celui de Fos­ses, conservèrent longtemps les traditions celtiques (148), mais la juxtaposition de la règle colombanienne avec la règle bénédictine, qui se réalisa certainement à Stavelot, à Nivelles (149), à Péronne (150), et même à Luxeuil (151), gagna probablement Fosses, dans la seconde moitié du VIP siècle (152).

Toutefois, comme le fait remarquer A. Dierkens, (153), l’habitude d’opposer la règle de saint Benoît à celle de saint Colomban, sans être véritablement erronnée, est peut-être trop peu nuancée, car, en fait, chaque abbé était libre, dans son monastère, d’interpréter et d’appliquer, comme il l’entendait, l’une ou l’autre de ces règles.

Par la suite, la règle bénédictine prit de plus en plus d’importance ; elle supplanta peu à peu celle de saint Colomban, puis elle finit par s’imposer définiti­vement, comme nous le verrons, au VIIIe siècle (154).

 

V.Le travail des moines.

 

Quoi qu’il en soit, toutes les règles monastiques appliquées dans nos régions au temps de saint Feuillien, appréciaient grandement le travail manuel qui absorbait une bonne partie de la journée des moines. L’abbé lui-même n’en était pas dispen­sé. A la tête de sa communauté, il labourait, rentrait la moisson et travaillait aux ateliers (155). Il s’adonnait donc lui-même à des travaux qui, à l’époque, étaient consi­dérés comme dégradants et réservés aux esclaves.

Or, de tels travaux ne manquaient pas à Fosses, où le monastère avait été construit dans un site entouré de marécages et de forêts. Aux travaux d’assèche­ment et de défrichement se joignirent des travaux de construction et de culture. Les moines, en effet, devaient pourvoir à leur entretien et aux besoins des hôtes de passage et des pauvres qui venaient demander leur aide. Aussi durent-ils répon­dre à ces besoins par une exploitation intelligente du sol. Ce sont eux qui ont inventé le drainage et la taille des arbres fruitiers. Ce sont eux qui ont construit les premiers moulins (156).

 

(145)  Celles de saint Ailbe (+ 540), de saint Comgall (+ 601), de saint Cartach (+ 636) et de saint Colomban (+ 615) :  L. NOIR, op. cit., p. 60.

(146)  E. de MOREAU, op. cit., p. 169.

(147)  E. SALIN, op. cit., t. II, p. 831.

(148)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 196.

(149)  E. BROUETTE, op. cit., verbo Feuilllien, col. 1345. J.-J. HOEBANX, op. cit.. pp. 21 et 75-78.

(150)  P. SCHMITZ, op. cit., verbo Ultan.

(151)  P.RICHE, op. cit.,p. 383. L. GOUGAUD, L’œuvre des Scotti…, op. cit., p. 26.

(152)  U. BERLIÈRE, op. cit., dans la Revue Bénédictine, 1901, p. 311. J. CREPIN, Le monastère,… op. cit., p. 364. C. LAMBOT, Les membres,… op. cit., p. 435.

(153)  A. DIERKENS, op. cit., p. 286. J. CHELINI, op. cit., p. 84.

(154)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 832.

(155)  Idem, p. 603.

(156) M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 69, 72, 200 et 201. E. BROUETTE, op. cit., verbo Fosses, col. 1218. L. van der ESSEN, Le siècle…, op. cit., p. 89.

 

(p.98) Les premiers abbés de Fosses

 

  1. Saint Feuillien fut-il le premier abbé du monastère de Fosses ?

 

Plusieurs auteurs affirment que ce n’est pas saint Feuillien, mais saint Ultain qui fut le premier abbé de Fosses’ (157)’.

Selon eux, « Ultain avait accompagné Feuillien à Nivelles ; celui-ci le fit venir à Fosses, l’installa en qualité d’abbé, puis alla retrouver Gertrude, à Nivelles » (158). Cette version selon laquelle saint Feuillien confia, dès le début, la direction du monastère de Fosses à son frère Ultaïn, n’est qu’une paraphrase d’un passage de la « Vita prima » (159), dont nous savons le peu de crédit qu’on peut lui accorder (160). En réalité l' »Additamentum » indique sans équivoque que c’est Feuillien qui fonda la communauté de Fosses et ne suggère nulle part qu’un autre abbé ait pu diriger la nouvelle abbaye ; le nom d’Ultain n’y apparaît même pas. Il semble donc certain que Feuillien fut le premier abbé du monastère de Fosses (161).

Toutefois, comme le pense L. Noir (162), s’il ressort clairement du texte de l' »Additamentum » que c’est Feuillien qui dirigea le monastère de Fosses après l’avoir fondé, il n’en est pas moins probable qu’Ultain était désigné « Abbé intéri­maire » par Feuillien à chacun de ses voyages missionnaires pour d’autres lieux de sa « parochia ». Au retour de Feuillien, Ultain lui remettait la charge du monastère et l’on peut imaginer qu’il se retirait dans quelque oratoire aux alentours de Fosses, pour y vivre en solitaire.

La thèse selon laquelle Ultain aurait été le premier abbé du monastère de Fosses fut malencontreusement diffusée par le doyen Crépin (163) et les historiens locaux adoptèrent, en cascade, cette opinion entachée d’erreur (164).

 

  1. Saint Ultain succéda-t-il à saint Feuillien, comme abbé du monastère de Fosses ?

C’est pratiquement certain.

En effet, la nomination d’un abbé par son prédécesseur (et non par la communau­té, comme l’exige la règle de saint Benoît) était fréquemment appliquée dans les monastères fondés par les Irlandais (165)’. C’est ainsi qu’à Cnoberesburgh Fursy, avant son départ pour le continent, avait nommé Feuillien abbé du monastère (166). Ce mode de nomination est donc probable à Fosses : Ultain avait été désigné par Feuillien pour lui succéder après sa mort. Ce qui arriva le 31 octobre 655 (167). En tout cas, pour le Père Grosjean, Ultain était certainement abbé de Fosses en 659, car sainte Gertrude lui envoya un messager qui le trouva en prières dans un

 

(157)  J.  BORGNET,  op.  cit., p. IX. I SNIEDERS,  op.  cit., p. 832, M.  BROZE, op.  cit., p. 37. E. BROUETTE, dans le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, verbo Fosses-la-ville, col.  1218. U. BERLIÈRE, dans le Monasticon Belge, t.  I, p. 57. N. FRIART, op.  cit., p. 275. Quant à P. SCHMITZ, dans la Biographie Nationale, verbo Ultan, col. 908, il se contente d’émettre un doute à ce sujet.

(158)  A. LE ROY, dans la Biographie Nationale, op. cit., verbo Feuillien, col. 179.

(159)  Ce passage de la « Vita prima »  (op.  cit., p. 384) : germano quoque suo  Ultano dominici gregis custodia delegata » est repris dans la « Vita secunda » (op. cit., p. 388) :   Ultanus quidem recîor in eodem resedit coenobio »).

(160)  Voir ci-dessus, pp. 67 et 68. Rappelons que la « Vita prima » et le « Vita seconda » ont été composées plus de 350 ans après la décès de saint Feuillien.

(161)  A. DIERKENS, op. cit., p. 72, note 4 ; p. 294 ; p. 309, note 173.

(162)  L. NOIR, op. cit., p. 55, note 7, et p. 56.

(163)  J. CREPIN, dans les Cloches de Saint-Feuillien, n » 14 de février 1924, dans la Terre Wallonne, op. cit., p. 365, dans Notice historique…, op. cit., p. 2, et dans Guide du pèlerin…, op. cit., p. 3.

(164)  Notamment J. NOËL, Les processions…, op. cit., p. 14. J. ROMAIN, Fosses, op. cit., p. 6. G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, Aisemont…, op.  cit., p. 47. M. CHAPELLE et R. ANGOT, op. cit., p. 24.

(165)  L. NOIR, op. cit., p. 55. A. DIERKENS, op. cit., p. 294.

(166)  Voir note ci-dessus, p. 37. A. DIERKENS, op. cit., p. 295.

  • DIERKENS, op. cit., p. 309, note 175. L. NOIR, op. cit., p. 57. L. GOUGAUD, L’œuvre des Scotti…, op. cit., p. 28.

 

(p.99) oratoire situé en dehors du monastère, en avril de cette année, c’est-à-dire en période de carême (168). Or, suivant une coutume celtique, l’abbé se retirait, pour le carême, dans un ermitage proche de son monastère. Le Père Grosjean en déduit que saint Ultain était, en 659, abbé de Fosses (169).

L’historien A. Dierkens réfute cette argumentation, en faisant observer que saint Ultain a toujours été attiré par la pratique érémitique et que sa présence en temps de carême dans un oratoire situé à l’écart du monastère ne prouve nullement qu’il était abbé de ce monastère (170).

Effectivement, saint Ultain fit construire à Fosses, un oratoire en l’honneur de sainte Agathe et il aimait s’y retirer pour vivre en solitaire (171).

Plus tard, saint Ultain devint abbé de Péronne (172).

Il mourut le 1er mai 685 (173). On ignore où il fut enseveli. Au XVe siècle, sa « crosse abbatiale » était conservée à Nivelles (174) et au XVIIIe siècle certaines de ses reliques furent transférées de l’église monastique de Péronne au prieuré d’Abbeville où elles sont conservées (175).

Les deux successeurs d’Ultain à la tête du monastère de Fosses, furent peut-être Subne (+ 688) et Cellan (+ 706).

Subne (Subnius) en effet, fut abbé de Nivelles dans la seconde moitié du VIIe siècle (176) et Cellan (Cellanus) succéda à Ultain comme abbé de Péronne (177). Si l’on admet que ces deux personnages étaient les chefs d’une « parochia » englobant Ni­velles, Fosses et Péronne, ils furent donc aussi, à cette époque, abbés du monastère de Fosses (178).

 

Saint Feuillien fut-il évêque ?

La question est délicate.  Plusieurs auteurs, et non des moindres, ont émis des doutes à ce sujet (179).

Pourtant, à partir du XIe siècle, toutes les biographies médiévales consacrées à saint Feuillien (la « Vita prima », la « Vita secunda », la « Vita tertia », la « Vita metrica » de Hillin et la « Vita quinta » de Philippe de Harvengt) lui attribuent le titre d’évêque (180), mais nous savons que ces biographies ne sont pas plus crédibles que les auteurs modernes et contemporains qui les ont copiées ou paraphrasées (181).

 

(168)  C’est une biographie de sainte Gertrude, la « Vita Gertrudis », composée vers 670, qui rapporte cet événement, cfr Vita Gertrudis, éditée par B. KRUSCH, dans les Monumenta Germaniae historica, citée par L. NOIR, op. cit., p. 57, note 1.

(169)  P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie…, op. cit., p. 397. L. NOIR, op. cit., p. 57, est d’accord avec le Père GROSJEAN.

(170)  A. DIERKENS, op. cit., p. 309.

(171)  J. CREPIN, Le monastère des Scots…, op. cit.,p. 365.

(172)  L. NOIR, op. cit., p57 et les références citées à la note 2. J. CREPIN, Le Monastère…, op. cit., p. 366, note 37. C. PLUMMER, op. cit., t. II, p. 173. A. DIERKENS, op. cit., p. 295, notes 81 à 84.

(173)  A. DIERKENS, op. cit., p. 308, note 171.

(174)  P. GROSJEAN, Notes…, op. cit., p. 397, note 3.

(175)  J. CREPIN, Le monastère, op. cit., p. 366.

(176)  L. NOIR, op. cit., p. 57. P. GROSJEAN, Notes…, op. cit., p. 397, note 2. A. DIERKENS, op. cit., p. 294, note 72.

(177)  L. GOUGAND,L’œuvre des Scotti…, op. cit., p. 28. A. DIERKENS, op. cit., p. 294, note 71.

(178)  L. NOIR, op. cit., p. 58.

(179)  A.   DIERKENS,   op.   cit.,  pp.  295,  310  et 327.   P.   GROSJEAN,   op.   cit.,  p.   383,  note  5.   E. BROUETTE, op. cit., verbo Feuillien, col. 1344.  Vie des Saints et des Bienheureux…, op. cit., p. 1009. C. PLUMMER, op. cit., t. II, p. 171.

(180)  L. NOIR,  op.  cit., p.  9.  L.  van der ESSEN, Etude critique…, op.  cit., pp.  150 et 154.  Acta Sanctorum, octobris XIII, pp. 383 et 387.

(181) Voir ci-dessus, pp. 67 à 71.

 

(p.100) Il en est de même de la biographie de saint Etton (la « Vita Ettonis) dont nous avons déjà parte (182). Non seulement elle considère Feuillien comme un évêque, mais elle lui attribue aussi six frères : c’est tout dire ! (183)

S’inspirant d’une tradition née de ces différentes sources, l’iconographie re­présente Feuillien revêtu de tenues épiscopales (184) et les liturgies ecclésiastiques modernes l’invoquent comme évêque (185).

Tous ces éléments étant douteux, nous devons, pour tenter de nous faire une opinion conforme à la réalité, remonter à des sources historiques plus ancien­nes et plus valables.

Ces sources sont au nombre de quatre : l‘ »Additamentum », la « Vita Fursei », l' »Historia ecclesiastica » de Bédé le Vénérable, et un document intitulé « Catalogus Sanctorum Hiberniaé » (Catalogue des Saints de l’Irlande).

Comme ces quatre documents sont rédigés en latin du Moyen Age, il convient tout d’abord de préciser la signification des termes qu’ils emploient.

–  « episcopus » signifie évêque (pluriel :  episcopï).

« presbiterius » (pluriel : presbiterii) désigne un simple prêtre, par opposition à un évêque.

–  « sacerdos » est un épithète pouvant avoir plusieurs significations. Tantôt il s’appli­que aux seuls évêques et dans ce cas il est synonyme d' »episcopus (186). Tantôt il désigne tous ceux qui ont la dignité du sacerdoce,  c’est-à-dire aussi bien les « episcopi » que les « presbiterii »

(187). L' »Additamentum » ne fournit aucun renseignement sur la question qui nous occupe : nulle part il ne qualifie saint Feuillien de « sacerdos », de « presbiterius » ou d' »episcopus ».

La « Vita Fursei » attribue à Feuillien le titre de « sacerdos », ce qui, comme nous venons de le voir, peut signifier qu’il était évêque, et ceci d’autant plus que, dans le texte, le terme de « sacerdos » appliqué à Feuillien, s’oppose à celui de « presbiterii », appliqué à deux autres personnages (Gobban et Tibulle) auxquels Fursy, avant de partir pour le continent, confia la gestion du monastère de Cnobersburgh, sous la direction de Feuillien (188).

Quant au texte de V »Historia ecclesiastica », il est plus ambigu. Bédé le Vénérable mentionne que Fursy laissa la direction du monastère de Cnoberesburgh » à son frère et aux « presbiterii » Gobban et Tibulle (189).

En tout cas aucun de ces trois documents (l » »Additamentum », la « Vita Fur­sei » et l' »Historia ecclesiastica ») ne dénie à Feuillien la qualité d’évêque. Au con­traire, la « Vita Fursei » semble bien lui attribuer ce titre.

La controverse trouve sa source dans un quatrième document, le « Catalogus Sanctorum Hiberniaé », qui, lui, range Feuillien, non pas parmi les évêques (les « episcopi »), mais parmi les simples prêtres (les « presbiterii « ).

 

(182)  Voir ci-dessus, p. 69. Saint Etton (ou Zé) aurait vécu en ermite, dans le Hainaut, au VII » siècle.

(183)  Acta Sanctorum, julii III, p. 58 :  « Erant igitur tune temporis septem fratres… Foillanus Episco­pus… ». Cette biographie de saint Etton, écrite au début du XP siècle, n’a aucune valeur histori­que :  L. NOIR, op. cit., p. 25.

(184)  L. GOUGAND, Les saints irlandais…, op. cit., pp. 98 à 102.

(185)  L. NOIR, op. cit., p. 59.

(186)  De ecclesiastica hierarchia, cité par L. NOIR, op. cit., p. 60, note 11.

(187)  J.-F. NIERMEYER, Médias latinitatis lexicon minus, Leiden, 1984, p. 925.

(188)   Vita Fursei, chapitre 8, cité par L. van der ESSEN, Etude critique…, op. cit., p. 50, note 4 et p. 154 :  « Folnanum sanctum… cui etiam sacerdotio cum sanctis Gobbona et Tibulla presbiteriis... ». L. NOIR, (op. cit., p. 59, note 4 et p. 61) fait observer que cette mention de « sacerdotio » ne se rencontre que dans deux manuscrits de la « Vita Fursei », ce qui, selon A. DIERKENS, (op. cit., p. 285, note 87), ne permet pas de la prendre en considération.

(189) C. PLUMMER, Bedae Venerabilis…, op. cit., p. 167 et 168.

 

(p.101) Ce « Catalogus » édité et commenté par le Père Grosjean, date probablement du VIIIe siècle (190). Il énumère les saints irlandais des VIe et VIIe siècles, en les classant sous divers aspects canoniques et liturgiques.

La liste qui mentionne Feuillien est claire ; elle se divise en deux : d’abord les évêques, puis les prêtres. En voici la traduction française : « Leurs noms sont ceux-ci : Petranus évêque… Lampanus évêque… tous ceux-ci étaint évêques et plusieurs autres. Ceux-ci, par contre, étaient prêtres : Fechinus, prêtre… Feuillien… et plu­sieurs autres, prêtres… (191).

Ce texte est le seul qui, au Haut Moyen Age, dénie à saint Feuillien la qualité d’évêque, mais quel crédit peut-on lui accorder ? Le Père Grosjean fait observer que « Le Catalogus n’est pas un guide à qui il soit permis de se fier aveuglé­ment (192). C’est ainsi que ce document qui est entaché de nombreuses erreurs, présente saint Feuillien comme un ermite habitant dans un endroit désert (193) ce qui, comme nous le savons, est radicalement faux.

Bref, si aucun texte datant de l’époque mérovingienne ne permet d’attri­buer, avec une certitude absolue, la qualité d’évêque à Feuillien, aucun de ces documents de permet, non plus, de lui dénier sérieusement ce titre.

Par contre, les coutumes monastiques irlandaises permettent de penser que saint Feuillien fut abbé-évêque de Cnoberesburgh et sans doute aussi de Fosses, car sur le continent, les abbés irlandais s’efforçaient généralement de se soustraire à la juridiction des évêques diocésains et il semble qu’aucun de ceux-ci n’ait exercé de droits ou de pouvoirs sur les monastères de Fosses, Nivelles, Péronne et Lagnyd (194)».

Si, comme nous croyons pouvoir l’affirmer, saint Feuillien fut abbé-évêque du monastère de Fosses, par qui fut-il sacré évêque ?

A cette question, nous nous permettons de reproduire textuellement l’excellente réponse de L. Noir.

« Le premier évêque irlandais fut saint Patrick (consacré par le pape), et c’est lui qui consacra par la suite toute une série d’évêques qui, de leur côté, firent de même. Ainsi, si saint Feuillien fut évêque, il fut sans aucun doute consacré par un Irlandais déjà honoré de ce titre, et certainement pas par le pape Martin Ier, comme le prétendent la « Vita Ettonis » et les « Vitas » de Feuillien. Car si l’épithète de « sacerdos » qui lui est attribué dans la « Vita Fursei » implique qu’il fut alors évêque, il l’aurait été avant que Fursy ne se retire comme ermite et ne parte vers le conti­nent, donc avant 649, c’est-à-dire avant l’avènement de Martin Ier et la mort de saint Fursy (195).

Le doyen Crépin fait de saint Feuillien un évêque régionaire (196) ou un évê­que missionnaire (197), tandis que l’historien namurois F. Rousseau le considère com­me un « episcopus ad predicandum », comme un évêque-prédicateur (198). Nous pen­sons qu’en réalité saint Feuillien fut un évêque-abbé de monastère, comme plu­sieurs de ses compatriotes dans nos régions.

 

(190)  P.  GROSJEAN, Edition et commentaires du  « Catalogus Sanctorum Hiberniae secundum diversa tempora » ou « De tribus ordinis Sanctorum Hiberniae », dans les Analecta BoIIandiana, t 73, 1955, pp. 197 et 198.

(191)  « Quorum nomma sunt hec : Petranus episcopus… Lampanus episcopus… hii episcopi ommes et alii plures. Hii vero presbiterii : Fechinus presbiter… Foylanus… et alii presbiterii plures : P. GROS-JEAN, op. cit., p. 207.

(192)  P. GROSJEAN, op. cit., p. 313.

(193)  Idem, p. 206.

(194)  L. GOUGAND, cité par L. NOIR, op. cit., p. 61. P. DE BUCK, Commentarius praevius, op. cit., pp. 378 et 379.

(195)  L. NOIR, op. cit., p. 61.

(196)  J. CREPIN, Le Monastère…, op. cit., pp. 358 et 365.

(197)  J. CREPIN, dans « Les Cloches de Saint-Feuillien », n° 4 d’avril 1923.

(198)  F. ROUSSEAU, La Meuse…, op. cit., p. 222.

 

(p.102) La question de savoir si Fursy et Ultain furent – ou non – évêques est elle aussi, controversée. S’il est à peu près certain que Fursy fut, comme Feuillien, abbé-évêque (199), le statut épiscopal d’Ultain pa­raît beaucoup plus douteux (200).

Une dernière observation : si, comme nous le croyons, saint Feuillien était évêque, il n’a certainement jamais porté les ornements épiscopaux dont l’ico­nographie l’affuble depuis le Moyen Age. Voici, en effet, le costume d’un évêque, au VIP siècle. (201)

On remarque la grande simplicité des vê­tements : un capuchon (violet) et une robe (de couleur claire) serrée à la taille par une corde. On peut y ajouter un bâ­ton pastoral dans la main de l’évêque. C’est tout.

A cette époque, les évêques de­vaient, comme les autres clercs, se raser la barbe (202) et les moines avaient le crâne complètement rasé : ils portaient ce qu’on appelle la tonsure « romaine » qui, par la suite, prit la forme d’une couronne de cheveux entourant la tête (203).

Par contre, saint Feuillien et ses compagnons portaient une étrange coiffu­re qui mérite quelques commentaires.

Les moines irlandais portaient, à l’arrière de la tête, une crinière de che­veux longs retombant sur la nuque, mais ils se rasaient toute la partie antérieure du crâne, d’une oreille à l’autre, en lais­sant parfois une mèche de cheveux au-dessus du front (204), ce qui leur donnait un aspect singulier et les faisait distinguer partout sur leur passage (205).

Une châsse datant du VIP siècle représente saint Pierre et saint Paul en­tourant le Christ (206).

 

(199)  Péronne, écrit L.  GOUGAUD (Les saints irlandais…,  op.  cit., p.   110), a toujours maintenu la théorie de l’épiscopat de Fursy, qui fut d’abord pareillement acceptée à Lagny, mais à laquelle cette dernière  abbaye  renonça  par  la  suite ».   Voir  aussi  C.   PLUMMER,   op.   cit.,  t.   II,  p.   171. E. BROUETTE, op. cit., verbo Fursy, col. 478 et 479. A DIERKENS, op. cit., p. 310.

(200)  L. NOIR, op. cit., p. 61 bis. A. DIERKENS, op. cit., pp. 295 et 327.

(201)  P. AUGE, Larousse du XXe siècle, en six volumes, Paris, 1928-1933, t.V, p. 996, pi. « Costumes religieux ».

(202)  J. CHELINI, op. cit., p. 48.

(203)  F. CABROL et H. LECLERCQ, Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie, t. 7, 1927, verbo Irlande, p. 1495.

(204)  L. GOUGAUD, Les chrétientés celtiques, op. cit., p. 196. F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., t. 15, 1953, verbo Tonsure, p. 1440.

(205)  J. CHELINI, op. cit., p. 84.

(206) Le croquis du buste de ces personnages s’inspire de la reproduction du couvercle de la châsse, publié par F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., t. 3, 1913, p. 1120.

 

(p.103) Saint Paul a le crâne entièrement rasé « à la romaine », tandis que saint Pierre porte la tonsure celtique : les cheveux sont rasés sur le haut de la tête ; il n’en reste que quelque mèches au-dessus du front (207).

Cette singulière tonsure, appelée aussi tonsure « irlandaise », tonsure « scottique » ou tonsure « britannique » (208) ne manqua pas d’intriguer nos ancêtres (209). Les moines tonsurés à la celtique et donc assez chevelus, par comparaison avec les têtes rases des moines romains, durent leur faire une impression comparable à celle exercée par les « hippies » sur nos contemporains.

Ayant suivi les traces de saint Feuillien en Irlande et en Angleterre, nous avons, au cours de ce voyage, découvert deux figurations de saint Fursy portant la tonsure celtique.

La première, c’est la statue de saint Fursy, à l’entrée du site de Killursa. La seconde n’est autre qu’un vitrail de l’église de Burgh Castle.

Faut-il voir dans la tonsure celtique une survivance païenne ? Les druides d’Irlande se rasaient le sommet de la tête, n’épargnant qu’une mèche de cheveux qu’ils laissaient pousser sur le front… (210).

Toujours est-il que les autorités ecclésiastiques se scandalisèrent à la vue de cette excentricité propre au clergé celtique (211). Elles attribuèrent la tonsure irlandaise à Simon le Magicien, le druide par excellence et le père de toutes les hérésies (212). Un concile tenu en 633 condamna la tonsure hérétique, mais en vain (213). Au VIP siècle, les efforts de l’Eglise furent impuissants à faire prévaloir la tonsure romaine chez

 

(207)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., t.3, p. 1124.

(208)  Ou encore, on ne sait trop pourquoi, « tonsure de saint Pierre » ou « tonsure de saint Jean »:  cfr. Die schottische oder britische Tonsur, dans la Realencyklopädie fur protestantische Theologie und Kirche, Leipzig, 1907, 1.19, p. 839.

(209)  P. GROSJEAN, Catalogus Sanctorum Hibernae, op. cit., p. 292.

(210)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., t.7, p. 1495.

(211)  Saint Patrick lui-même s’y opposa :  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., 1.15, p. 2442.

(212)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., t.7, p. 1495.

(213) Mommelin,  le successeur de  saint Eloi  sur le  siège épiscopal de  Noyon,  aurait même porté la tonsure celtique : L.  GOUGAUD, L’œuvre des Scotti…, op.  cit., p.  17. B. KRUSCH, dans les Monuments Germanise historica, S.R.M., IV, p. 641.

(p.103)

(p.104) les moines irlandais ou bretons qui avaient franchi la mer pour s’établir sur le continent (214). Saint Feuillien et ses compagnons portaient donc, selon toute vraisem­blance, la tonsure irlandaise, lorsqu’ils arrivèrent dans notre pays.

J’imagine l’étonnement des habitants de Fosses, lorsque par un soir d’été, ils virent descendre du vieux chemin de Nivelles un étrange cortège conduit par des personnages à la coiffure excentrique, revêtus de tuniques blanches, s’appuyant sur de longs bâtons pastoraux, portant une ceinture de corde et, au côté, une gourde, une besace de cuir et des planchettes leur servant de tablettes à écrire (215). Qui étaient ces druides inconnus ? A leur tête marchait un homme au visage éma-cié et aux traits énergiques. Il avait un certain âge, mais sa vielliesse était solide et verte comme celle d’un dieu (216). Arrivé à mi-côte, il s’arrêta. A ses pieds coulait la Biesme dont les rives tachetées de marais, étaient recouvertes de joncs semblables à ceux qui poussaient sur les rives du lac où il allait jouer quand il était petit enfant. II les contempla et ses yeux se remplirent de douceur quand, les bras en croix, il bénit, pour la première fois, le creux de la vallée. Puis le cortège se remit en marche. On y voyait trotter de superbes chevaux, puis des chars traînés par des boeufs et remplis de vivres, de vêtements, d’outils et d’ustensiles de toutes sortes. Un grand nombre de serviteurs encadrait des troupeaux de moutons, de chèvres et d’animaux domestiques. Comme les habitants des alentours se réfugiaient dans leurs chaumières, l’homme qui ouvrait le cortège s’approcha d’eux et il leur dit : « N’ayez crainte. Nous venons d’au-delà des mers pour vous apporter la paix. Nous vous aiderons à édifier vos maisons et à cultiver vos champs. Nous accueillerons vos familles sous le toit que nous allons construire. Nous vous ferons connaître un Dieu qui est notre Père à tous. » (217)

 

(214)  F. CABROL et H. LECLERCQ op. cit., 1.15, p. 2441.

(215)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 829.

(216)  VIRGILE, L’Enéide, V, 304, « Jam senior, sed cruda deo viridisque senectus ».

(217)  Ce discours est, bien sûr, purement imaginaire et inspiré de l’hagiographie médiévale.

 

(p.105) conclusion

l’évangélisation de la population

 

Nous avons longuement décrit les mœurs dissolues et barbares de la société mérovingienne : cruauté, perfidie et turpitudes des rois ; égoïsme et cupi­dité des riches ; misère, sauvagerie et paganisme des petites gens ; survi­vance de l’esclavage et primauté de la loi du plus fort.

Nous avons, d’autre part, évoqué l’idéal d’ascétisme des moines irlandais, leur vie mortifiée, leur charité, leur pureté et leur aspiration au martyre.

Or, la rencontre de ces deux mondes opposés, qui survint lors de l’arrivée de saint Feuillien à Fosses, se produisit sans grands heurts. Et, ce qui est plus étonnant encore, la christianisation de nos ancêtres fut rapide et durable.

Ce phénomène résulte de certaines circonstances et de différents facteurs qui méritent d’être analysés.

Il ne faut pas imaginer saint Feuillien et ses compagnons comme des mission­naires arrivant au milieu de populations païennes qui, conquises par la puissance de leurs prédications, s’empressèrent de détruire leurs temples pour les remplacer par des églises.

Si l’Additamentum ne souffle mot de l’évangélisation de nos ancêtres, les méthodes de conversion des moines irlandais sont suffisament connues pour qu’il soit permis de se faire une idée assez précise de la christianisation du pays de Fosses.

Au Vème siècle, le christianisme s’était implanté sans violences en Irlande. Il n’y avait eu ni martyrs ni persécutions, car saint Patrick et ses compagnons montraient une grande tolérance, acceptant, adaptant tout ce qui pouvait être conservé des croyances celtiques et des coutumes séculaires01.

Trois facteurs facilitèrent la tâche de saint Feuillien et de ses compagnons. Tout d’abord la protection du maire du palais d’Austrasie, le tout puissant Gri-moald. Saint Feuillien se présenta à Fosses comme un messager royal, comme un délégué de l’Etat(2).  De plus, il bénéficiait de l’aide matérielle et financière de sainte Itte.

Ensuite, saint Feuillien et ses compagnons, qui étaient des Irlandais imprégnés de culture celtique, parlaient couramment le gaélique, et lors de leur séjour à Péronne et à Nivelles, ils avaient pu se familiariser avec les dialectes celtiques dont l’usage

 

(1)  F. HENRY, op. cit., t.I, p. 32.

  • Ce fut le cas de plusieurs autres missionnaires, à cette époque : E. de MOREAU, cit., p. 190. -Saint Feuillien était mandaté par le pouvoir pipinnide pour s’établir à Fosses : A. DIERKENS, op. cit., p. 312.

 

(p.106) subsistait dans nos campagnes. On ne saurait trop insister sur l’importance de ce facteur linguistique, car la langue de l’Eglise était le latin et cette circonstance constituait généralement un obstacle à la pénétration du christianisme dans les régions rurales. N’oublions pas que saint Eloi, un jour qu’il prêchait dans la région de Noyon, se fit traiter de « Sale Romain » parce qu’il était originaire du Midi et qu’il parlait latin(3). Saint Feuillien, lui, connaissait le celtique. Enfin, la personnalité même de saint Feuillien et de ses compagnons joua, elle aussi, un rôle important. C’étaient, nous le savons, des hommes rompus à une rude discipline monastique, doués d’une santé et d’une volonté de fer, des hommes d’action, des apôtres mus par une foi ardente et prêts à sacrifier leur vie. C’étaient, si nous pouvons nous permettre cette expression, de véritables « commandos » de la Foi.

En fait, la méthode suivie par saint Feuillien pour convertir nos ancêtres reposait avant tout sur une adaptation subtile des croyances païennes à la religion nouvelle.

Saint Feuillien et ses compagnons étaient familiarisés avec les mœurs et les usages du peuple d’Irlande qui inscrivit parmi ses saints beaucoup de représentants de l’ancienne religion celtique(4). Pour convertir nos ancêtres, il leur suffit d’adapter et de transformer les vieilles croyances gauloises qui rejoignaient celles des Celtes. Comme l’a écrit E. Salin <s), en évitant de heurter de front de vieilles traditions et des pratiques millénaires ancrées au cœur des gens du terroir, les missionaires surent, très habilement, christianiser d’antiques usages*6‘.

Le druidisme et le christianisme se rejoignaient sur des positions essentiel­les : l’immortalité de l’âme, l’idée de la résurrection des corps et une certaine forme de monothéisme. Les Celtes croyaient en un dieu inconnu et incompréhensi­ble, infini, qu’ils supposaient être à l’origine de toutes choses. Quant au mystère chrétien de la Sainte Trinité, un Dieu en trois personnes, un Dieu d’amour, il ne dérangeait pas les Celtes accoutumés au culte des triades, les « Maires » (les Mères) qui protégeaient les hommes*7‘. De même, les anges remplacèrent les êtres bienfai­sants de la religion celtique, et les démons furent les successeurs immédiats des mauvais génies<8).

Le culte de l’eau était à la base des croyances de nos ancêtres. Tant les Celtes que les Francs sacrifiaient aux fontaines et croyaient aux vertus tutélaires des eaux sacrées. Chez les Francs, à la naissance d’un enfant, le nouveau-né rece­vait l’imposition de son nom au moyen de l’aspersion par l’eau. Ces traditions païennes survécurent grâce aux aspersions d’eau bénite, à la sanctification des fon­taines et à la cérémonie du baptême. On fabriquait même des tisanes avec de l’eau bénite* ».

Le culte des pierres, commun aux Celtes et aux Francs, fut, lui aussi adapté, en maintes circonstances, par les évangélisateurs. D’où la sanctification de certaines grandes pierres de la préhistoire, par exemple la pierre de Sainte-Radegonde, si­tuée près de Péronne, non loin du tombeau de saint Fursy. Cette pierre était vénérée, depuis des temps immémoriaux, par les habitants du pays, qui y venaient frotter des épingles destinées aux nouveaux-nés. Un jour, sainte Radegonde s’age­nouilla sur la pierre et pria : l’empreinte de ses genoux y demeura, et l’on éleva, plus tard, un calvaire à cet endroit00‘.

 

(3)  L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 62.

(4)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 66.

(5)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 82 et t.IV, p. 54.

(6)  Dans le même sens, A. WANKENNE, op. cit., p. 124.

(7)  M.-J. DAXHELET, Quand les Belges étaient Gaulois, op. cit., p. 78 et pp. 92 à 94.

(8)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 621.

(9)  E. SALIN, op. cit.,t.W, pp. 50 et 51. M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 78.

(10) E. SALIN, idem, p. 53.

 

(p.107) Un document assez énigmatique datant de l’époque mérovingienne et qui est intitulé « Liste des superstitions et des croyances païennes » fait allusion au feu que l’on allume par le frottement de morceaux de bois dont on se sert ensuite pour préserver le bétail des épidémies »111‘. Or, de nos jours encore et suivant une tradi­tion séculaire, les gens du pays de Fosses se rendent en pèlerinage à la chapelle de Sainte-Brigide, le premier dimanche de mai de chaque année, pour y faire bénir des baguettes de coudrier, destinées à guérir le bétail.

Nous avons vu combien les moines irlandais appréciaient les reliques. Celles-ci servirent tout naturellement à remplacer les amulettes dont nos ancêtres usaient pour se préserver des maladies et des mauvais sorts(12). Ainsi, par exemple, on sait toute l’importance que les Francs attachaient à la chevelure : la longueur des che­veux était pour les rois un gage de force et de puissance. Il n’est pas étonnant que les vertus attribuées aux cheveux aient été christianisées : les reliquaires contenant des cheveux étaient très efficaces contre un grand nombre d’infirmités(13).

Les moines irlandais élevèrent des églises là où les païens allaient jadis prier leurs dieux. Cette méthode d’évangélisation avait été recommandée aux missionnai­res anglo-saxons par le pape lui-même : « Que les sanctuaires païens, après avoir été aspergés d’eau bénite, soient utilisés et qu’on y construise des autels. Ainsi le peuple pourra continuer à venir prier le vrai Dieu dans les endroits qu’il connaît’14‘.

Rappelons la christianisation de la procession au cours de laquelle on tour­nait autour des champs pour obtenir une moisson abondante : elle fut remplacée par la fête des Rogations*15‘. Des prières pour demander la pluie remplacèrent les invocations païennes. On récitait le « Pater », pour éloigner les animaux nuisibles à l’agriculture.

Autre pratique traditionnelle des Francs, assimilée par le christianisme, l’in­vocation aux dieux suivie de libations : avant un banquet, on récite une prière et on rompt le pain’16‘.

Certes, il était interdit d’immoler, comme jadis, des bœufs aux divinités païennes. Mais le jour de la fête des martyrs, on dressait autour de l’église des tentes faites de feuillages, on y célébrait des festins et on y mangeait, en l’honneur de Dieu, des animaux mis à mort07‘.

« Le grand art du christianisme, écrit le Père de Moreau08‘, fut de substituer des habitudes nouvelles aux anciennes, dans un cadre matériel et temporel à peine renouvelé » : conservation de lieux sacrés, souvent même édification de l’église sur l’emplacement d’un temple, concordance du calendrier qui remplace la célébration celtique de la Samain (la fête des vivants et des morts) par la fête de la Toussaint.

Mais si saint Feuillien et ses compagnons pratiquèrent, à coup sûr, cet « art » du christianisme, ils usèrent aussi, pour convertir nos ancêtres, de la prédication et surtout d’une éthique sociale et d’un humanisme basés sur des valeurs fondamenta­les de la religion nouvelle.

Le contenu de la prédication des missionnaires irlandais nous échappe le plus souvent. Un de ses objectifs principaux fut certainement de convaincre les païens de la supériorité du Dieu des chrétiens, de la nécessité de faire pénitence pour les péchés, de la récompense des justes, de la miséricorde divine et de la rédemption des hommes par le Christ09‘.

 

(11)  L.  van der ESSEN, Le siècle des Saints,  op.  cit., p.  SI :  il s’agit de « L’indiculus superstitiorum paganiorum ».

(12)  E. de MOREAU, op. cit., p. 114.

(13)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 84 et IV, p. 54.

(14)  Recommandation du pape Grégoire le Grand :  E. de MOREAU, op. cit., p. 118.

(15)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 83.

(16)  M.-J. DAXHELET, Quand les Belges étaient Francs, op. cit., p. 137.

(17)  E. de MOREAU, op. cit., p. 118.

(18)  E. de MOREAU, idem.

(19) E. de MOREAU, op. cit., p. 113.

 

(p.108) En dehors de la prédication, bien d’autres moyens servirent à l’apostolat : l’exercice de la charité, le rachat des esclaves et les soins prodigués aux malheu­reux.

« Protéger les plus faibles contre la raison du plus fort, telle était la devise des évangélisateurs »(20).

Grâce aux libéralités de sainte Itte, saint Feuillien disposait d’assez d’argent pour racheter des esclaves, pour les baptiser, les instruire et les préparer, sous la direction de ses moines, à la prêtrise. C’était là un moyen de recrutement au sacerdoce, pratiqué par les apôtres irlandais™. Quant au rachat d’esclaves peu aptes à accéder à la prêtrise, il fournissait la main-d’œuvre nécessaire aux travaux du monastère02‘. Comme l’a écrit H. Pirenne, le christianisme, à mesure qu’il se répandait chez les Francs, y transforma peu à peu l’esclavage en servage<23).

L’Additamentum ne mentionne aucun miracle accompli par saint Feuillien, de son vivant, à Fosses, mais il est probable que, grâce à des remèdes inconnus des druides, il pratiqua certaines guérisons qui servirent à convaincre les incrédules.

La vie sainte et mortifiée des évangélisateurs, leur éducation et leur culture, jointes à leur ténacité et à leur ardeur au travail, ne manquèrent pas, non plus, d’impressionner nos ancêtres et de les amener à adopter la religion nouvelle.

Aussi nombre d’entre eux furent-ils baptisés par saint Feuillien et par ses compagnons, dans les eaux de la Biesme. A l’époque, en effet, la baptême ne se pratiquait pas dans les églises. Il était précédé d’une instruction religieuse assez rudimentaire et il était conféré dans les cours d’eau<24).

Toujours est-il que dès le début du VIIIe siècle, soit cinquante ans après la mort de saint Feuillien, la population de nos campagnes était christianisée.

Que saint Feuillien me pardonne de l’avoir dépouillé des ornements liturgi­ques dont on l’a affublé et des légendes dont on a embelli sa vie.

Pour moi, il fut, sur le plan historique, un personnage d’une grande envergu­re et, sur le plan religieux, un apôtre qui mérite une place d’honneur parmi les Saints des Eglises chrétiennes.

 

(20)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 81.

(21)  E. de MOREAU, op. cit., p. 119.

(22)  A. DIERKENS, op. cit., p. 322.

(23)  H. PIRENNE, op. cit., p. 34.

  1. de MOREAU, op. cit., pp. 111, 113 et 114.

 

(p.109-112)