Saint Feuillen et la fondation du monastère de Fosses (Jean Lecomte) (extraits)

in: Jean Lecomte, Saint Feuillien et la fondation du monastère de Fosses, 1994, p.1-12

 

TABLE DES MATIERES

 

INTRODUCTION L’occupation franque et l’√©poque m√©rovingienne dans notre pays p.7

CHAPITRE I La vie de saint Feuillien en Irlande et en Angleterre  p.23

CHAPITRE II Saint Feuillien à Péronne, à Nivelles et à Fosses p.41

CHAPITRE III L’assassinat de saint Feuillien √† Le RŇďulx et son inhumation √† Fosses p. 59

CHAPITRE IV La fondation du monastère de Fosses   p. 78

CONCLUSION L’√©vang√©lisation de la population p.105

Annexes   p.109

 

(p.7)

INTRODUCTION

l’occupation franque

(300-435) ET L’√ČPOQUE M√ČROVINGIENNE

(435-751) DANS NOTRE PAYS

 

Au IIIe si√®cle apr√®s J.-C., la Belgique faisait partie de l’Empire romain. C’est vers 260 que les habitants du pays de Fosses firent connaissance avec les Francs dont les hordes sauvages, apr√®s avoir envahi et ravag√© la con¬≠tr√©e, furent refoul√©es vers d’autres r√©gions.

Une question se pose d’embl√©e : qui √©taient les Francs ?

Les Francs (1) ne formaient pas une nation homogène. Ils étaient groupés en un certain nombre de tribus gouvernées par des roitelets jaloux de leur indépendance, qui se querellaient souvent entre eux.

C’√©taient de purs Germains. Ils parlaient le “francique”, la langue de leurs anc√™tres d’Outre-Rhin.

Rappelons que les seuls Germains qui s’√©taient install√©s chez nous avant les Francs, n’√©taient autres que les six mille Teutons qui, vers 110 avant J.-C., occup√®¬≠rent le bassin moyen de la Meuse ; ce sont les anc√™tres des Namurois (2).

D√®s la fin du IIIe si√®cle apr√®s J.-C., les Romains autoris√®rent certains Francs √† s’installer dans plusieurs r√©gions de la Wallonie actuelle, afin de s’y adonner √† l’agriculture en temps de paix et de seconder les arm√©es romaines en temps de guerre. On les appelait les L√®tes (Laeti, en latin). Ils √©taient soumis au service militaire, mais les Romains leur avaient conc√©d√© des terres dont la jouissance de¬≠vint h√©r√©ditaire. “Il leur fallut, √©crit l’historien G. Kurth (3), cultiver pour le compte de l’Empire les terres qu’ils avaient pill√©es auparavant”. C’√©taient en somme, des soldats-laboureurs dont le r√īle dans la d√©fense de l’Empire romain fut consid√©rable (4).

Des L√®tes occup√®rent-ils le pays de Fosses ? C’est probable, bien qu’aucune d√©cou¬≠verte arch√©ologique n’en t√©moigne. Certains historiens situent des populations de L√®tes dans la partie m√©ridionale de l’Entre-Sambre-et-Meuse (5) tandis que d’autres

 

(1)¬† L’appellation de Francs serait √† rapprocher du radical germanique “Frehk-Frenk”, marquant le carac¬≠t√®re farouche et hautain de ce peuple, et qui correspond √† la qualification de fier, hardi, rude, imp√©¬≠tueux, fougueux (ferox, en latin) : M.-J. DAXHELET, Quand les Belges √©taient Francs, Bruxelles, 1989, pp. 14 et 15.

(2)¬† G. FAIDER – FEYTMANS, La Belgique √† l’√©poque m√©rovingienne, Bruxelles 1964, p. 12.

(3)  G. KURTH, Clovis, Bruxelles, 1923, p. 23.

(4)  E. THEVENOT, Les Gallo-Romains, Paris, 1948, p. 121 РG. FAIDER, op. cit., p. 18.

  • MERTENS, La Belgique romaine sous le Bas-Empire, Service National des Fouilles, Bruxelles, 1968.

 

(p.8) les cantonnent dans le Namurois (6). Toujours est-il que des groupes importants de Francs s’infiltr√®rent lentement, au cours du IVe si√®cle, dans nos r√©gions et qu’ils ne tard√®rent pas √† constituer une sorte de caste militaire rurale disposant d’une certai¬≠ne autonomie (7). Leurs moeurs et coutumes diff√©raient de celles des autres habi¬≠tants. Ainsi les groupes humains qui occupaient alors la Wallonie, pr√©sentaient une forme d’interp√©n√©tration celtique, romaine et germanique, d’un style original et bigarr√©.

La lente prise de possession de nos r√©gions par les Francs permet d’y voir une colonisation, plut√īt qu’une conqu√™te (8). Au IVe si√®cle, il n’y eut pas de conqu√™¬≠te militaire franque dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, mais une infiltration pacifique. En effet, les Francs qui, au IIIe si√®cle, avaient d√©vast√© cette contr√©e, en avaient √©t√© expuls√©s par les l√©gions romaines et lorsque, en 355, ils franchirent une nouvelle fois le Rhin, c’est vers Paris et vers Lyon qu’ils se ru√®rent, sans s’attarder dans nos r√©gions. Enfin, s’il est vrai qu’en 388, les Francs rh√©nans entreprirent un nouveau raid le long de la chauss√©e Bavai-Cologne, ils furent arr√™t√©s entre Taviers et Liberchies, et refoul√©s au-del√† du Rhin (9).

Il est permis d’en conclure que le pays de Fosses resta √† l’abri des invasions durant tout le IVe si√®cle et qu’il connut alors une permanence industrielle, commer¬≠ciale et m√™me d√©mographique. Si certaines r√©gions de la Belgique romaine avaient √©t√© d√©sert√©es apr√®s les invasions du IIIe si√®cle, il n’en fut pas de m√™me pour les terres de l’Entre-Sambre-et-Meuse qui rest√®rent habit√©es par les populations gallo-romaines et qui furent ensuite colonis√©es par les L√®tes. Cette ocupation l√®te et la prosp√©rit√© de l’industrie du fer expliquent la permanence d’un habitat amenuis√© mais constant dans ces r√©gions (10).

Bien plus, on peut affirmer que m√™me au si√®cle suivant, au Ve si√®cle, nos anc√™tres du pays de Fosses jouirent encore d’une tranquillit√© remarquable, malgr√© les invasions qui d√©ferlaient sur la Gaule.

En 406, une grande partie des territoires de la Begique actuelle et notamment l’Entre-Sambre-et-Meuse, furent √©pargn√©s par l’invasion des Barbares, qui se pour¬≠suivit vers le nord de la France (11).

Vers 435, les Francs Saliens qui √©taient cantonn√©s au nord de la Belgique actuel¬≠le (12), se mirent en marche vers le Sud. Ils occup√®rent la Flandre et la plus grande partie du Brabant, puis ils s’avanc√®rent, sans rencontrer de r√©sistance, √† travers les campagnes des Nerviens o√Ļ ils prirent possession du sol. Le chef de la tribu des Francs Saliens, Clodion, substitua son autorit√© √† celle des Romains, s’appropriant les domaines imp√©riaux et les revenus de l’Etat (13). Tout cela s’accomplit sans violen¬≠ce, car ce n’est que lorsque l’avant-garde des Francs Saliens, continuant √† remonter le cours de l’Escaut, fut parvenue dans les environs de Tournai, qu’il fallut livrer bataille (14). Le pays de Fosses fut donc √©pargn√© ; les Francs Saliens n’y p√©n√©tr√®rent que progressivement, et sans guerroyer (15). Bref, ce que l’historien G. Duby (16) qualifie

 

(6)¬† S.J. DE LAET, J. DHONDT et J. NEQUIN, “Laeti” du Namurois et l’origine de la civilisation m√©rovingienne, dans les Etudes d’histoire et d’arch√©ologie namuroises d√©di√©es √† F. Courtoy, 1958, pp. 149 et suiv. – G. FAIDER, op. cit., p. 22.

(7)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 19.

(8)  G. FAIDER, op. cit., pp. 19 et 24.

(9)  G. FAIDER, op. cit., pp. 20, 22 et 26.

(10)  Idem, pp. 15, 23, 64 et 121.

(11)  Ch. VERLINDEN, Les origines de la frontière linguistique en Belgique et la colonisation franque, Bruxelles, 1955, p. 46.

(12)¬† En Toxandrie, une r√©gion comprenant la province d’Anvers et une partie des provinces m√©ridionales des Pays-Bas.

(13)¬† F. ROUSSEAU, La Meuse et le pays mosan en Belgique : leur importance historique avant le XIII’ si√®cle, Namur, 1930, p. 34.

(14)  H. PIRENNE, Histoire de Belgique, Bruxelles, 1972, t.I, p. 24.

(15)  G. FAIDER, op. cit., p. 25.

(16)¬† G. DUBY, Guerriers et paysans du VII’ au XIII’ si√®cles, Paris, 1973, p. 12.

 

(p.9) de “contact entre les forces vives de la barbarie et les d√©bris de la romanit√©” s’op√©ra en douceur dans le petit coin de terre qui est le n√ītre.

Quant √† l’invasion des Huns, en 451, elle n’a pas, non plus, atteint l’Entre-Sambre-

et-Meuse (17).

Il faut donc se d√©partir, r√©p√©tons-le, d’une vision apocalyptique de la vie de nos anc√™tres qui, au cours des √Ęges, n’auraient cess√© de subir pillages et d√©vasta¬≠tions par des troupes √©trang√®res (18). Bien au contraire, du Ier si√®cle avant J.-C. au VIIIe si√®cle ap. J.-C., les habitants du pays de Fosses jouirent d’une situation privil√©gi√©e, puisqu’ils ne connurent que deux invasions arm√©es : celle des Romains en 57 av. J.-.C. et celle des Francs en 260 ap. J.-C.. Deux “grandes guerres” en neuf cents ans, on peut difficilement r√™ver mieux…

Mais revenons-en √† Clodion, le chef des Francs Saliens dont le successeur, M√©rov√©e, donna son nom √† une nouvelle dynastie qui allait r√©gner sur nos r√©gions jusqu’au VIIIe si√®cle et dont les plus illustres repr√©sentants furent Childeric qui r√©gna de 457 √† 481, Clovis (481-511) et Dagobert (629-638).

En 751, P√©pin le Bref, le p√®re de Charlemagne, d√©posa le dernier roi de la dynastie m√©rovingienne, Childeric III, qu’il fit tonsurer et entrer dans un couvent.

Les M√©rovingiens r√©gn√®rent donc, dans nos r√©gions, du Veau VIIIe si√®cle. Cette √©poque fut marqu√©e par un √©v√©nement fondamental de l’histoire de Fosses : la venue de saint Feuillien et la fondation, par celui-ci, d’un monast√®re sur le domaine de la “villa fossensis”, en 651.

L’historien Kairis rapporte que lorsque saint Feuillien arriva √† Fosses, cette contr√©e √©tait habit√©e par des hommes aussi sauvages que les for√™ts vierges de la r√©gion (19). Cette affirmation n’est pas aussi outranci√®re qu’il n’y para√ģt. Pour bien comprendre l’importance de la venue de saint Feuillien et de l’Ňďuvre qu’il a accomplie, il faut prendre conscience de l’√©tat de d√©cadence mat√©rielle et morale dans lequel nos anc√™tres se trouvaient √† cette √©poque.

La r√©putation des Francs n’est plus √† faire. C’√©taient des barbares, dans toute l’acception du terme. Les √©crivains de l’Antiquit√© insitent sur leur fureur guerri√®re et sur la f√©rocit√© de leurs mŇďurs (20). Ils √©taient consid√©r√©s comme “les plus perfides entre tous les Barbares” (21). Leur fourberie se doublait d’une cruaut√© et d’une absence de scrupules exceptionnelles. Cupides et avides de rapines, ces hommes √† l’aspect farouche, √† la moustache tombante et aux longs cheveux blonds nou√©s au sommet de la t√™te, inspiraient la terreur. Ils n’appr√©ciaient qu’une vertu ; la gloire des armes (22).

Les femmes portaient une robe longue et les hommes une tunique courte, leurs culottes laissant les genoux découverts ; les jarrets étaient entourés de bandelettes de toile ou de laine (23).

Assez curieusement, la longueur de la chevelure jouait un r√īle primordial dans la hi√©rarchie sociale des Francs. Ils utilisaient d√©j√† des cosm√©tiques pour se d√©colorer les cheveux. Les esclaves avaient le cr√Ęne compl√®tement tondu. Les eccl√©siastiques √©taient tonsur√©s. Les hommes libres portaient une chevelure nou√©e au sommet de la t√™te, de fa√ßon √† obtenir une “queue de cheval” qui retombait sur le c√īt√© ou sur

 

(17)¬† La plus septentrionale des hordes asiatiques, en effet, avait franchi le Rhin aux environs de Mayen-ce : F. ROUSSEAU, La Meuse…, op. cit., p. 34.

(18)  Voir, par exemple, G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, Aisemont à travers les ges, Mettet, 1972, p. 47.

(19)  C. KAIRIS, Notice historique sur la ville de Fosses, Liège, 1858, p. 11.

(20)  L. FEFFER et P. PERRIN, Les Francs, Paris, 1987, p. 95.

(21)¬† F. LOT, C. PFISTER et F.-L. GANSHOF, Histoire du Moyen Age, Les destin√©es de l’Empire en Occident de 395 √† 888, Paris, 1928, t.I, p. 385.

(22)  M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 24 et 93.

(23)  G. DUMONT, Histoire de Belgique, Bruxelles, 1954, p. 57.

 

(p.9) le front, laissant la nuque compl√®tement d√©gag√©e. Seuls les princes de sang royal avaient le droit de porter une chevelure qui se r√©pandait en larges boucles sur les √©paules et descendait parfois jusqu’au milieu du dos (24).

Ces rois chevelus furent, pour leurs sujets, de parfaits exemples des mŇďurs de l’√©poque. “Leur palais √©tait un repaire de vices, le lieu d’√©lection de la d√©bau¬≠che, de la trahison, de la cruaut√© et de la rapacit√©”‘ (25).

Apparemment, ils ne pensaient qu’√† deux choses : faire la guerre et faire l’amour. Les chroniqueurs contemporains se sont plu √† raconter leurs exploits guer¬≠riers et leurs prouesses amoureuses (26).

CLODION, le premier chef de la tribu des Francs Saliens, dont l’histoire a retenu le nom, assista aux √©bats amoureux de son √©pouse dans des circonstances qui m√©ritent d’√™tre rappel√©es. On raconte qu’apr√®s avoir envahi le nord de la France et apr√®s y avoir massacr√© un grand nombre d’habitants pour s’emparer de leurs biens, Clodion s’assit sur une plage du Pas-de-Calais, pour go√Ľter un repos bien m√©rit√©, en compagnie de sa jeune femme. Celle-ci voulut prendre un bain et pendant qu’elle s’√©battait dans les flots, un dieu marin, attir√© par ses charmes, s’unit √† elle. Elle en con√ßut un fils auquel elle donna le nom de M√©rov√©e (27). D’o√Ļ l’origine divine de la dynastie m√©rovingienne.

CHILDERIC, fils de M√©rov√©e et p√®re de Clovis, √©tait dou√© d’une virilit√© exceptionnelle. Il se lan√ßait sur toutes les femmes qu’il rencontrait. Indign√©s de voir d√©baucher leurs filles, les dignitaires du royaume condamn√®rent Childeric √† l’exil. Il dut se r√©fugier au pays de Tongres, aupr√®s du roi Basin et de la reine Basine. Il y resta huit ans, puis il fut replac√© sur le tr√īne par ceux-l√† m√™mes qui l’en avaient chass√©. Mais la reine Basine que Childeric avait honor√©e pendant son exil, ne pouvait plus s’en passer. Elle quitta son mari et vint rejoindre Childeric qui la prit pour femme et lui fit un enfant, le jeune Clovis (28).

Childeric choisit Tournai pour capitale de son royame. Il y fut enterr√© dans un somptueux tombeau. Sur le manteau de brocart du roi √©taient cousues trois cents abeilles d’or, symbole de vie √©ternelle. Louis XIV a dit que le tombeau de Childe¬≠ric fait de Tournai le berceau de la monarchie fran√ßaise (29). Quant √† l’empereur Napol√©on 1er, il portait, lors de son sacre √† Notre-Dame de Paris, le 2 d√©cembre 1804, un manteau garni d’abeilles d’or semblables √† celles retrouv√©es dans le tom¬≠beau de Childeric.

CLOVIS n’avait que quinze ans quand il succ√©da √† son p√®re. A cette √©po¬≠que, il n’√©tait toujours qu’un roitelet salien, un chef de tribu germanique (30), dont la r√©sidence principale se situait √† Tournai, mais qui √©tait presque toujours en campagne avec ses guerriers. Intelligent, rus√© et audacieux, il r√™vait de conqu√©rir la Gaule et y parvint (31). Au cours de son r√®gne, il supprima les roitelets m√©rovin¬≠giens rivaux, et il vainquit les autres peuples barbares, les Alamans, les Wisigoths et les Burgondes, qui occupaient la Gaule romaine. Il quitta Tournai, la “villa” royale, et choisit comme lieu de r√©sidence l’antique Lut√®ce, la cit√© des Parisii (les Parisiens). Exception faite pour la Provence, la Gaule enti√®re √©tait tomb√©e sous son pouvoir. Il y √©tablit un seul royaume auquel il donna le nom de “Francia” (32).

 

(24)¬† G. KURTH, op. cit., pp. 173 √† 176. – M.-J. DAXHELET, op. cit.’ pp. 146 √† 148. – E. SALIN, La civilisation m√©rovingienne, Paris, 1949-1959. t. I, pp. 117, 118 et 119.

(25)  F. LOT, C. PFISTER et F.-L., GANSHOF, op. cit., p. 383 : Certains historiens ont tenté de sauver leur réputation, mais en vain.

(26)¬† Sur ce dernier point on peut consulter G.¬† BRETON, Histoires d’amour de l’Histoire de France, Paris, 1965 et J. GERARD Histoires amoureuses des Belges, Bruxelles, 1984.

(27)  G. KURTH, op. cit., pp. 196-197.

(28)  R. AVERMATE, Nouvelle Histoire des Belges, Bruxelles, 1971, p. 21.

(29)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 28. РG. KURTH, op. cit., p. 94.

(30)  Ch. VERLINDEN, op. cit., p. 68.

(31)  F. LOT, La fin du monde antique et le début du Moyen Age, Paris, 1974, p. 341.

(32)  G. FAIDER, op. cit., p. 30. РM.-J. DAXHELET, op. cit., p. 33.

 

(p.11) C’est ainsi que Clovis fit, sans s’en douter, la France, “mais il ne l’a pas fait expr√®s” (33). Quoi qu’il en soit, les plus illustres rois de la France du Moyen Age et des Temps Modernes prirent le nom de CLOVIS (LOUIS = CLOUIS), en igno¬≠rant peut-√™tre que, pour parvenir √† ses fins, celui qu’ils consid√©raient comme leur anc√™tre avait eu recours √† des proc√©d√©s abominables et r√©pugnants.

Clovis, en effet, commit de nombreux assassinats pour √©tendre son pouvoir. Il se fit livrer, apr√®s l’avoir battu, le roi de Soissons et il ordonna qu’on l’√©gorg√© dans le plus grand secret. Puis, il d√©cida de supprimer les roitelets francs, pour s’approprier leurs tr√©sors et leurs royaumes. S’√©tant empar√© par la ruse d’un de ses cousins qui r√©gnait sur un peuple voisin, il le fit tonsurer et ordonner pr√™tre, puis il le mit √† mort. Il emprisonna un autre de ses cousins, le roi de Cambrai, il lui fendit la t√™te d’un coup de hache, puis il fit subir le m√™me sort aux deux fr√®res du d√©funt (34). Apr√®s la bataille contre les Alamans dont il sortit victorieux avec l’aide du roi des Francs de Cologne, Clovis fit dire au fils de celui-ci : “Ton p√®re est vieux et boi¬≠teux. S’il venait √† mourir, tu serais son h√©ritier, gr√Ęce √† l’appui de mon amiti√©”. Le prince re√ßut le message et d√©cida de tuer son p√®re. Un jour que celui-ci dormait sous sa tente, un homme l’√©gorgea. Aussit√īt, son fils demanda √† Clovis de lui envoyer des ambassadeurs, pour proc√©der au partage des tr√©sors du monarque d√©funt. De fait, Clovis envoya des √©missaires , mais pendant que le jeune parricide se baissait sur un coffre pour y chercher de l’or, ils lui fendirent le cr√Ęne d’un vigoureux coup de hache. C’est ainsi que Clovis recueillit l’h√©ritage et devint roi des Francs de Cologne (35).

Bien que s’√©tant converti √† la religion chr√©tienne, Clovis n’avait rien chang√© √† sa conduite. Un historien le consid√®re comme “un des plus fameux bandits que la terre ait port√© (36), tandis qu’un autre le qualifie plus pudiquement de “converti sans scrupule” (37).

Comme on le sait, Clovis re√ßut le bapt√™me des mains de saint R√©mi, √† Reims, vers 496. Selon l’imagerie populaire, il avait, quelque temps auparavant, au moment o√Ļ il livrait bataille aux Alamans, propos√© au dieu de son √©pouse, la pieuse Clothilde, un march√© en bonne et due forme : le bapt√™me contre la victoire. Comme il fut victorieux, il se fit baptiser avec trois mille de ses guerriers. L’astu¬≠cieux monarque savait qu’il en tirerait de grands avantages, car sa conversion lui apporta le soutien imm√©diat des √©v√™ques du nord et du centre de la Gaule et celui de la classe dirigeante dont ils √©taient issus(38). Les cons√©quences du bapt√™me de Clovis furent incalculables : il se trouvait √™tre, √† la fin du Ve si√®cle, le seul chef d’Etat dans tout l’Occident, qui fut catholique. L’alliance du tr√īne et de l’autel √©tait scell√©e‚ĄĘ.

Les rois de France prirent l’habitude de se faire sacrer √† Reims. On raconte que la fiole contenant le chr√™me destin√© au bapt√™me de Clovis avait √©t√© apport√©e du ciel par une colombe. Cette “sainte ampoule” devint le symbole de la continuit√© de la royaut√© fran√ßaise puisque lors du sacre de chaque roi, l’√©v√™que de Reims ouvrait solennellement la pr√©cieuse fiole et extrayait √† l’aide d’une aiguille d’or quelques particules de l’huile s√©ch√©e pour la m√™ler au chr√™me sacramental. C’est ainsi que la royaut√© fran√ßaise devint une royaut√© de droit divin (40)

 

(33)¬† R. AVERMATE, op. cit., p. 21. Clovis n’a certainement pas eu l’id√©e d’un royaume de France que personne alors ne pouvait se repr√©senter : F. LOT, La fin…, op. cit., p. 347. – Mais, comme l’√©crit F. ROUSSEAU (op. cit., p. 347), “A cause de la r√©ussite d’un roi de Tournai, la Gaule devait s’appeler la France”.

(34)  R. AVERMATE, op. cit., p. 22.

(35)  G. DUMONT, op. cit., pp. 52 et 53.

(36)  R. AVERMATE, op. cit., p. 21.

(37)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 29.

(38)  G. FAIDER, op. cit., p. 31.

(39)  F. LOT, La fin.,., op. cit., pp. 342 et 347.

(40)¬† I. d’UNIENVILLE, Saint R√©mi de Reims, dans Historia, octobre 1988, cit√© par M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 217, 218 et 221.

 

(p.12) A la mort de Clovis son royaume fut partag√© entre ses quatre fils(41>. Thierry re√ßut l’Austrasie et s’installa √† Reims, tandis que Childebert devint roi de Neustrie et choisit Paris pour capitale.

L’Austrasie (42) couvrait une vaste r√©gion situ√©e au nord de la Neustrie et I comprenait la plus grande partie de l’actuelle Belgique. La fronti√®re entre l’Austra¬≠sie et la Neustrie est mal d√©finie ; elle changea plus d’une fois ; elle correspondait soit avec les anciennes limites du dioc√®se de Li√®ge et du dioc√®se de Cambrai, soit avec la “for√™t charbonni√®re” (43), soit avec le cours de l’Escaut (44). A cette √©poque, Fosses faisait donc partie du royaume d’Austrasie.

 

Les descendants de Clovis ne cess√®rent de se faire la guerre et de s’entre-tuer, pour √©tendre leur puissance au d√©triment les uns des autres. Il serait fasti¬≠dieux d’√©num√©rer les luttes fratricides qui oppos√®rent ces princes issus d’une m√™me dynastie. L’historien F. Lot les r√©sume en ces termes ; “Le christianisme n’a exerc√© aucune influence morale sur les descendants de Clovis. Perfidie, cruaut√©, luxure sont les attributs de cette dynastie. Leur duplicit√© √©gale ou d√©passe celle des Byzan¬≠tins eux-m√™mes. Leur histoire n’est qu’une succession de sc√®nes hideuses et de meurtres (45)”.

Les membres de l’aristocratie ne valaient pas mieux : “C’est √† l’√©poque m√©¬≠rovingienne que s’est form√©e cette noblesse franque, puis fran√ßaise, batailleuse,

 

(41)¬† Comme l’auraient √©t√© les biens d’un particulier, car pour les M√©rovingiens, le “royaume” √©tait consi¬≠d√©r√© comme un patrimoine :¬† G. FAIDER, op. cit., p. 31.

(42)¬† En r√©alit√©, cette r√©gion ne prit le nom d’Austrasie que vers 590 (officiellement en 623) :¬† F. LOT, La fin…, op. cit., p. 354.

(43)¬† A. DIERKENS, Abbayes et Chapitres de l’Entre-Sambre-et-Meuse (VII’ – XP si√®cle), Thorbeke, 1985, pp. 319 et 320. On a pu √©tablir le trac√© approximatif de cette fameuse “for√™t charbonni√®re” : du sud de la Sambre (aux environs de Lobbes) √† la Dyle (pr√®s de Louvain), c’est-√†-dire une for√™t dirig√©e du Sud-Ouest au Nord-Est.

(44)  G. FAIDER, op. cit., p. 33.

(45)¬† F. LOT, La fin…, op. cit., p. 353.

in: Jean Lecomte, Saint Feuillien et la fondation du monastère de Fosses, 1994, p.12

in: Jean Lecomte, Saint Feuillien et la fondation du monastère de Fosses, 1994, p.13-15

(p.13) indiff√©rente aux choses de l’esprit, fonci√®rement √©go√Įste et anarchiste, qui fit plus tard le malheur de la France (46).”

Certains historiens (47) ont tent√© de r√©habiliter la m√©moire des rois m√©rovin¬≠giens en faisant remarquer que plusieurs d’entre eux, comme Chilperic, avaient une certaine culture, mais sans doute ne s’agit-il l√† que d’exceptions qui confirment la r√®gle.

“La dynastie gardait avec fiert√© ses traditions de famille et comme elle √©tait d’origi¬≠ne barbare, ces traditions √©taient barbares aussi” (48).

Pourquoi insister aussi longuement sur les turpitudes des rois m√©rovingiens, dans un expos√© qui a pour objet l’histoire de Fosses ?

Tout simplement parce que la barbarie des rois est le reflet des mŇďurs de l’√©poque et que, pour appr√©cier la t√Ęche de saint Feuillien √† sa juste valeur, il convient de brosser le tableau de la soci√©t√© dans laquelle il a atterri.

Saint Feuillien est arrivé à Fosses en 651, cent quarante ans après la mort de Clovis et tout juste après le règne de Dagobert, le dernier grand roi de la dynastie, qui mérite, lui aussi, un portrait.

Souverain fastueux, √©nergique et grand b√Ętisseur d’√©glises, Dagobert avait r√©ussi √† r√©tablir l’unit√© du royaume des Francs*49‘. Mais il √©tait, comme bon nombre de ses anc√™tres, tr√®s port√© sur le sexe. Il se maria trois fois et il entretenait une multitude de concubines qu’il honorait √† tout moment ; il lui arrivait donc de devoir se rha¬≠biller pr√©cipitamment ; c’est peut-√™tre la raison pour laquelle le grand saint Eloi dut, un beau matin, lui adresser les reproches vestimentaires rapport√©s par la chan¬≠son (50).

Quoi qu’il en soit, le roi Dagobert s’entoura de conseillers sages et √©clair√©s. Il pla√ßa √† leur t√™te un membre de l’aristocratie, P√©pin de Landen. Ce choix aura, comme nous le verrons, une influence essentielle sur le destin du pays de Fosses.

En fait, comment vivaient nos anc√™tres, les Gallo-romains qui peuplaient le pays de Fosses avant l’arriv√©e de saint Feuillien ?

Ils habitaient, pour la plupart, dans des maisons faites de poteaux de bois et de claies de branchages enduits d’argile, dont le toit √©tait en chaume et dont le sol √©tait constitu√© d’une couche de limon battu (51). Les b√Ętiments construits en ma√ßon¬≠nerie et mat√©riaux durs dont l’emploi avait √©t√© caract√©ristique de l’√©poque romaine et dont la plupart avaient √©t√© d√©truits lors des invasions du IIIe si√®cle, furent rare¬≠ment r√©√©difi√©s √† l’√©poque m√©rovingienne (52) : certains habitants s’accord√®rent de ruines plus ou moins remises en √©tat (53), tandis que d’autres construisirent des chau¬≠mi√®res entour√©es d’un jardin, et parfois group√©es en petites agglom√©rations rura¬≠les (54). C’est du groupement de ces derni√®res que sont n√©s nos villages.

A cette √©poque, des huttes analogues aux habitations des temps anciens sont donc apparues ou r√©apparues sur notre sol ; l’historien E. Salin y voit “un retour vers la pr√©histoire, cons√©cutif aux mis√®res du temps” (55).

Ce fut, effectivement, une période de récession et de recul de la civilisa­tion (56). Les routes, peu ou mal entretenues, se réduisaient de plus en plus à des

 

(46)  F. LOT, C. PFISTER et F.-L. GANSHOF, op. cit., p. 386.

(47)¬† H. PIRENNE, De l’√©tat de l’instruction des la√Įques √† l’√©poque m√©rovingienne, dans la Revue b√©n√©¬≠dictine, Maredsous, 1934, p. 167. – P. RICHE, Education et culture dans l’Occident barbare aux VIIe et VIIIe si√®cles, Paris, 1962, pp. 264, 268 et 269. – M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 150 √† 153.

(48)  G. KURTH, op. cit., p. 248.

(49)¬† F. LOT, La fin…, op. cit., p. 360.

(50)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 224.

(51)  G. FOURNIER, Les Mérovingiens, P.U.F., Paris, 1983, p. 85.

(52)  G. FAIDER, op. cit., p. 59. Sur quelques 400 villas édifiées en Wallonie, une vingtaine subsitaient : G. DUMONT, op. cit., p. 46.

(53)  E. SALIN, La civilisation mérovingienne, Paris, 1949-1959, t.I, p. 423.

(54)  G. DUMONT, op. cit., p. 57.

(55)  E. SALIN, op. cit., p. 425.

(56)  H. PIRENNE, op. cit., p. 31.

 

(p.14) chemins creux. Beaucoup de terres arables √©taient retourn√©es en friche. Nos anc√™¬≠tres cultivaient un petit jardin attenant √† leur demeure, pour subvenir aux besoins de leur famille. Les prairies basses et humides √©taient utilis√©es pour la p√Ęture de vaches, de veaux, de moutons et de ch√®vres. Des troupeaux d’oies y d√©ambulaient. Les chevaux qui pr√©sentaient une valeur consid√©rable, avaient les pieds entrav√©s de l’une ou l’autre mani√®re, pour leur interdire de s’√©chapper (57). La for√™t qui couvrait, rappelons-le, la plus grande partie du pays de Fosses, √©tait la providence des petits paysans. Source d’approvisionnement en bois de charpente et en combustibles, elle leur fournissait la cire des abeilles et leur miel qui tenait lieu de sucre. Les porcs se nourrissaient des glands et des faines de cette for√™t qui permettait aussi la pro¬≠duction du charbon de bois indispensable au travail du minerai de fer (58).

Les colons francs recherchaient avant tout la proximit√© des puits, sources ou rivi√®res (59). Certains d’entre eux s’install√®rent donc vraisemblablement dans le pays de Fosses o√Ļ les points d’eau √©taient abondants.

Ils y construisirent des habitations en bois, conform√©ment √† leurs coutumes ancestrales. Il s’agissait de huttes mi-souterraines, recouvertes de roseaux ou de chaume, dont les murs √©taient form√©s de claies tapiss√©es de glaise et fix√©es √† des poteaux. Ces maisons √©taient g√©n√©ralement rectangulaires. Elles avaient, en moyenne, qua¬≠tre √† six m√®tres de c√īt√© et elles √©taient group√©es en petits hameaux (60).

Sous l’influence des Francs, le bois prit une importance croissante dans la construction, aux d√©pens des mat√©riaux durs qui avaient √©t√© employ√©s √† l’√©poque romaine. Une √©volution analogue s’observe dans le mobilier. La c√©ramique et le verre furent souvent remplac√©s par le bois. Plusieurs textes font allusion √† l’utilisa¬≠tion d’une vaisselle de bois et √† une certaine √©poque, on s’est m√™me pos√© la ques¬≠tion de savoir s’il √©tait permis de c√©l√©brer la messe en utilisant des vases sacr√©s en bois (61).

Le mode de construction en mat√©riaux fragiles (argile, torchis, bois) expli¬≠que la raret√© des sources arch√©ologiques sur l’occupation du sol. Les demeures habit√©es par les hommes d’alors n’ont gu√®re laiss√© de traces (62) et les t√©moignages arch√©ologiques se r√©duisent presque exclusivement √† des s√©pultures. De plus, un grand nombre de fouilles de cimeti√®res m√©rovingiens ont √©t√© poursuivies avec n√©gli¬≠gence durant le si√®cle dernier, le seul souci des prospecteurs √©tant de recueillir le plus d’objets possible (63).

Tel est le cas du cimeti√®re franc de Fosses, au lieu-dit “Tordu Ch√™ne” √† Ais√©ment (64), qui fut explor√© par des membres de la Soci√©t√© arch√©ologique de Namur, en 1904 : il avait d√©j√† √©t√© visit√© auparavant et on n’y trouva plus aucun objet, sauf une ceinture en fer.

Ce cimetière à inhumation comprenait trente-quatre tombes réunies sur le versant nord de la Biesme, dans un terrain calcareux à pente forte dirigée vers le midi. Les tombes étaient disposées du levant au couchant et avaient une profondeur moyenne de soixante centimètres. Six tombes étaient revêtues de dalles, les autres étaient de simples excavations dans le sol. Une seule contenait des traces de cer­cueil.

Quatre fosses avaient √©t√© occup√©es par un adulte et quatre autres avaient re√ßu chacune un corps d’enfant. Deux autres contenaient un enfant √† c√īt√© d’un adulte. On a √©galement trouv√© un enfant dans une tombe, √† c√īt√© de trois adultes dont un plac√© vingt centim√®tres plus bas que les autres.

 

(57)  L. VAN der ESSEN, Le siècle des Saints, Bruxelles, 1942, pp. 21 et 22.

(58)¬† A. JORIS, Du V” au milieu du VHP si√®cle. A la lisi√®re de deux mondes, Bruxelles, 1967, p. 22.

(59)  G. FAIDER, op. cit., pp. 60 et 121.

(60)  E. SALIN, op. cit., t.I, pp. 418 à 422.

(61)  G. FOURNIER, op. cit., pp. 85, 86 et 87.

(62)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 411.

(63)¬† F. ROUSSEAU, La Meuse…, op. cit., G. FAIDER, op. cit., pp. 10, 35 et 117.

(64)¬† Dans la courbe de la Biesme situ√©e au sud-est du pont de la Spinette, √† Aisemont. “Tordu Ch√™ne” signifie “Ch√™ne au tronc tordu” :¬† G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, op. cit., pp. 45, 66 et 78.

 

(p.15) Le squelette d’une tombe √©tait couch√© sur le dos, la main gauche ramen√©e sur la poitrine, il avait aux reins une ceinture en fer de deux centim√®tres de largeur (65).

Le cimeti√®re m√©rovin¬≠gien d’Aisemont m√©rite quel¬≠ques commentaires.

Le choix du site est classique aux VIe et VIIe si√®cles : un coteau face au midi, domi¬≠nant un cours d’eau (66). Plus tard, au VIIIe si√®cle, l’√©van-g√©lisation de nos r√©gions fa¬≠vorisera le d√©veloppement des cimeti√®res autour des √©glises, qui remplaceront les cimeti√®res en plein champ (67).

Le nombre de sépultures cor­respond à la moyenne de la plupart des cimetières francs fouillés en Belgique (68).

L’orientation des tombes sui¬≠vant un axe ouest-est rel√®ve d’une coutume germanique li√©e au culte solaire. En Gau¬≠le m√©rovingienne, c’est vers l’est que, de fa√ßon g√©n√©rale, les tombes sont orient√©es. Comme sa t√™te repose √† l’est, le d√©funt a la face dirig√©e vers l’orient et le soleil le¬≠vant. Cet usage semble avoir √©t√© introduit en Wallonie par les L√®tes. Avant l’arriv√©e de ceux-ci, la disposition et l’orientation des s√©pultures dans les cimeti√®res gallo-romains √©taient g√©n√©ralement tr√®s irr√©guli√®res et elles ne r√©pondaient √† aucune r√®gle. Lors de la lente impr√©gna¬≠tion chr√©tienne de nos r√©gions, entre les VIIe et VIIIe si√®cles, l’usage germanique sera conserv√©, calqu√© d√®s lors sur l’orientation des sanctuaires, dont le chŇďur est √† l’est et o√Ļ les fid√®les regardent donc vers la Terre Sainte et J√©rusalem. Les croyan¬≠ces li√©es au culte solaire furent apport√©es chez nous par les Francs. Le christianisme qui suivit a fini par conduire au m√™me r√©sultat, si bien qu’en ce qui concerne l’orientation des tombes, christianisation et croyances pa√Įennes ont eu les m√™mes effets (69).

L’emplacement du cimeti√®re franc se trouve dans la courbe de la Biesme situ√©e au sud-ouest du pont de la Spinette, √† gauche du chemin qui monte vers Aisemont.

 

(65)  A. MAHIEU, Petites fouilles exécutées par la Société archéologique de Namur, dans les Annales de la Société archéologique de Namur, t. 30, 1911, pp. 184 et 185.

(66)¬† E. SALIN, op. cit., t.II, p. 95. Les Francs rendaient un culte aux eaux. En raison de la vertu des sources et des ab√ģmes d’o√Ļ elles naissent, qui communiquent avec le monde des morts, des s√©putlures sont tr√®s souvent √©tablies √† proximit√© d’un cours d’eau.

(67)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 120.

(68)  La plupart des quelque cinq cents cimetières francs fouillés en Belgique se limitent à 30 ou 40 tombes, mais il en est qui dépassent la centaine :  G. FAIDER, op. cit., p. 120.

(69) E. SALIN, op. cit., t.II, pp. 189 à 192, G. FAIDER, op. cit., pp. 118 et 119.

in: Jean Lecomte, Saint Feuillien et la fondation du monastère de Fosses, 1994, p.15

in: Jean Lecomte, Saint Feuillien et la fondation du monastère de Fosses, 1994, p.16-24

(p.16) Les Francs enterraient leurs morts, contrairement aux Romains qui les inci¬≠n√©raient. L’inhumation √©tait la r√®gle, √† l’√©poque m√©rovingienne, pour les Gallo-Ro¬≠mains comme pour les Francs, pour les clercs comme pour les la√Įcs et quelle que soit la situation sociale du d√©funt<70).

Ni l’orientation des tombes du cimeti√®re d’Aisemont, ni le recours au proc√©¬≠d√© de l’inhumation ne permettent donc de pr√©ciser les croyances religieuses des d√©¬≠funts ; celles-ci restent inconnues, vu l’absence d’objets qui eussent permis de les d√©terminer.

A l’√©poque, les d√©funts reposaient souvent en terre libre, sans sarcophage ni cercueil (71). Il n’emp√™che qu’au cimeti√®re d’Aisemont la raret√© des dalles (six pour trente-quatre tombes) peut faire pr√©sumer d’une certaine pauvret√© de la popula¬≠tion.

De m√™me, le nombre relativement √©lev√© de squelettes d’enfants t√©moigne d’une mortalit√© pr√©coce. En g√©n√©ral, les hommes mouraient avant 40 ans,les femmes avant 30 ans (72).

La principale caract√©ristique du cimeti√®re d’Aisemont me para√ģt √™tre la coexis¬≠tence de s√©pultures collectives et de s√©pultures individuelles. Alors que la majorit√© des tombes ne contenaient qu’un seul corps, trois autres renfermaient chacune deux d√©funts et l’une d’elles les corps superpos√©s de trois adultes et d’un enfant. Or, les Francs n’utilisaient que des tombes individuelles, tandis que les descendants des Gallo-Romains faisaient usage de s√©pultures multiples, de tombes familiales (73). Il en r√©sulte que le m√©lange observ√© au cimeti√®re d’Aisemont, de ces deux types de s√©pultures, t√©moigne de l’existence d’une population mixte et d’une certaine fusion entre les √©l√©ments de cette population.

Quels √©taient ces √©l√©ments et comment s’op√©ra la fusion ? La question est complexe et elle a donn√© lieu √† de nombreuses controverses.

A un fond de population n√©olithique √©taient venus s’ajouter des √©l√©ments celtiques, des √©l√©ments romanis√©s et des √©l√©ments germaniques. Dans quelle proportion ? Dieu seul le sait. Pas plus que pour la p√©riode romaine, nous ne disposons d’aucune information pr√©cise sur le chiffre de la population √† l’√©poque m√©rovingienne. Les historiens, quant √† eux, √©mettent des opinions divergentes, principalement en fonc¬≠tion des th√®ses qu’ils d√©fendent au sujet de la formation de la fronti√®re linguistique en Belgique (74). Certains auteurs estiment que la Wallonie actuelle √©tait “profond√©¬≠ment romanis√©e” (75), tandis que d’autres pr√©tendent, au contraire, que l’Austrasie fut “profond√©ment germanis√©e” (76), m√™me avant la conqu√™te romaine (77) et que les Francs qui s”y install√®rent plus tard, s’y comport√®rent en ma√ģtres (78). Pour d’autres enfin, la population de la Wallonie √©tait presque enti√®rement compos√©e “de m√©so¬≠n√©olithiques, aux yeux et cheveux fonc√©s, d√©nomm√©s alpins et qui vinrent dans le pays quelque dix mill√©naires avant J√©sus-Christ, tandis que l’apport de sang latin fut aussi infinit√©simal que, plus tard, l’apport de sang espagnol (79).

 

(70)  G. FAIDER, op. cit., p. 117. РE. SALIN, op. cit., t.I, p. 213.

(71)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 213. РG. FAIDER, op. cit., p. 119.

(72)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 126. Les épidémies de peste, de variole et de dysenterie étaient très meunières.

(73)  E. SALIN, op. cit., pp. 213 et 214.

(74)¬† Sur la controverse relative √† l’√©pineuse question de la formation de la fronti√®re linguistique et de la colonisation franque en Belgique, voir l’excellente synth√®se de A. JORIS, op. cit., pp. 6 √† 15 et la bibliographie √©tablie par cet auteur pp. 46 et 47.

(75)¬† J.-F. NIERMEYER, La Meuse et l’expansion franque vers le Nord, aux VII’ et VIIIe si√®cles, dans les M√©langes Rousseau, 1958, p. 462.

(76)  G. FOURNIER, op. cit., p. 92.

(77)  M. GYSSELING, La genèse de la frontière linguistique dans le Nord de la Gaule, Revue du Nord, t. 44, 1962.

(78)¬† C’est l’hypoth√®se du Herrensieldung, c’est-√†-dire de l’occupation par une mince couche de Francs, se comportant en ma√ģtres ; A. JORIS, op. cit, p. 11.

(79)  G. DUMONT op. cit., p. 47.

 

(p.17) En r√©alit√©, aucun √©l√©ment d√©terminant ne permet de trancher cette controverse. Comme l’a √©crit l’historien F.L. Ganshof, “il est impossible d’avancer, dans ce domaine, quoi que ce soit de certain” (80).

En tout cas, lorsque les Francs s’install√®rent chez nous, certaines traces de la romanisation disparurent et les habitants retourn√®rent √† la vie de clan (81), mais les envahisseurs n’impos√®rent, semble-t-il, ni leur langue, ni leurs coutumes aux populations locales (82). Par la suite, les Francs se m√™l√®rent aux anciens habitants, tout en gardant leur personnalit√©, leurs conceptions politiques et leurs lois ; un modus vivendi s’√©tablit entre les deux ethnies (83). Les colonies franques, en tout cas, n’√©taient pas assez nombreuses, en Wallonie, pour absorber les populations locales et plus tard les Francs s’assimil√®rent progressivement aux

Gallo-Romains et finirent par adopter leurs coutumes et leur langue (84). Cette fusion des Francs avec les populations indigènes se fit sans heurts (85) et les barrières étaient tombées entre les deux mondes lorsque les Gallo-Romains et les Francs se mirent à enterrer leurs morts dans les mêmes cimetières, comme à Aisemont.

Le seul objet d√©couvert au cimeti√®re d’Aisemont – une modeste ceinture en fer – constitue, √† mes yeux, une sorte de symbole des rares apports positifs des M√©rovingiens dans la r√©gion.

Les Francs, rappelons-le, √©taient avant tout des guerriers et le restaient jus¬≠que dans la mort : ils se faisaient inhumer avec leurs armes. Ils aimaient la guerre, non seulement par go√Ľt de l’aventure, du risque, de la violence et de la gloire, mais surtout comme une source de butin ; ils enlevaient le b√©tail, les monnaies, les meubles, jusqu’aux planches et aux clous et ils faisaient des prisonniers pour ali¬≠menter les march√©s d’esclaves (86).

Or, qui dit “amour de la guerre” dit “amour des armes”, ce qui implique le d√©ve¬≠loppement de la m√©tallurgie et de l’industrie du fer.

Les guerriers francs √©taient arm√©s de haches massives √† manche de bois tr√®s court (les francisques), d’arcs et fl√®ches, de lances (les fram√©es) et de sabres courts √† un seul tranchant (les scramasaxes). L’√©p√©e √† double tranchant (la spatha) et le javelot muni d’une corde (l’angon) semblent avoir √©t√© des armes de chef (87).

Chaque guerrier devait se procurer, √† ses frais, l’une ou l’autre ou plusieurs de ces armes. Sa vie au combat pouvait d√©pendre de ce choix, et l’on con√ßoit que certaines recrues se soient impos√© de lourds sacrifices pour acqu√©rir un bon armement.

C’est ainsi qu’√† cette √©poque caract√©ris√©e par une √©conomie r√©trograde sur le plan technique, seule l’industrie du fer et sp√©cialement celle des armes marqua, dans nos r√©gions, un net progr√®s sur les p√©riodes ant√©rieures. Les proc√©d√©s de fabrication s’am√©lior√®rent. Alors que les Romains utilisaient des masses homog√®¬≠nes, les artisans m√©rovingiens juxtapos√®rent par soudure des m√©taux de natures diff√©rentes dans la fabrication des armes (88).

“Art sacr√©, la m√©tallurgie fut d’abord un art militaire”. (89)

La permanence d’ateliers m√©tallurgiques en Entre-Sambre-et-Meuse est in¬≠contestable. On a pu d√©terminer avec certitude, dans cette r√©gion, l’importance du

 

(80)  F.-L. GANSHOF, La Belgique carolingienne, Bruxelles, 1965, p. 170.

(81)¬† P. RICHE, Education et culture dans l’Occident barbare, aux VIP et VIII’ si√®cles, Paris, 1962, p. 55.

(82)¬† F. LOT, La fin…, op. cit., p. 345.

(83)¬† F. LOT, La fin… op. cit., p. 338.

(84)  G. FAIDER, op. cit., p. 26 РH. PIRENNE, op. cit., p. 25.

(85)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 24.

(86)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 99.

(87)  G. FAIDER, op. cit., p. 45.

(88)  G. FAIDER, op. cit., pp. 80 et 111. РA. JORIS, op. cit, pp. 40 et 41.

  • DUBY, Guerriers et paysans…, op. cit., p. 90 .

 

(p.19) travail du fer et sp√©cialement des √©p√©es, des francisques et des pointes de lance. Le bassin de la Sambre formait un des centres artisanaux les plus actifs de l’Austrasie (90). Les sp√©cialistes de la m√©tallurgie y ont maintenu sans interruption leur activi¬≠t√© entre le Ve et le VIIIe si√®cles (91).

Les bas fourneaux devaient se trouver √† l’√©poque m√©rovingienne, comme sous l’Empire romain, √† proximit√© des mines et en milieu forestier. Le minerai √©tait utilis√© sur place. Les forges produisaient non seulement des armes, mais √©galement des outils, des fibules et des clous ; elles travaillaient non seulement pour couvrir les besoins locaux, mais aussi pour l’exportation (92). Des ateliers appartenant √† l’Etat s’√©taient sp√©cialis√©s dans la fabrication de lames d’√©p√©e de haute qualit√©, qui firent l’objet d’un trafic international (93). La fabrication de clous, localis√©e dans la vall√©e de la Sambre, √©tait, elle aussi, une industrie d’exportation (94). Des marins remon¬≠taient la Meuse ; ils y chargeaient des produits m√©tallurgiques provenant des mar¬≠ch√©s locaux pour les transporter dans de vastes entrep√īts situ√©s √† l’embouchure de la Meuse et allaient ensuite les distribuer au loin (95).

On a d√©cel√© les traces d’une fonderie sur le site de l’Houchen√©e, √† Fosses et une route menait √† la Sambre et √† la Meuse. Or, la circulation par voie d’eau, fort importante √† l’√©poque romaine, restait tr√®s active √† l’√©poque m√©rovingienne. Elle suppl√©ait au r√©seau routier l√† o√Ļ il avait trop souffert. Chez nous, l’axe de la Meuse resta l’art√®re essentielle du trafic (96) tandis que la navigation sur la Basse Sambre y tenait une place honorable (97). Il est hautement probable que nos anc√™tres du pays de Fosses ont particip√© au travail et au commerce du fer √† l’√©poque m√©ro¬≠vingienne. Des fouilles arch√©ologiques pourraient sans doute le confirmer.

Il ne faudrait pas en d√©duire que les habitants vivaient dans l’aisance, car le pays de Fosses faisait partie d’un grand domaine et les profits tir√©s de l’industrie du fer allaient au propri√©taire du domaine ou √† l’Etat. De m√™me, si des progr√®s s’√©taient manifest√©s dans l’agriculture (apparition du moulin √† eau, de la charrue et de l’assolement triennal), la superficie des bois et des for√™ts √©tait encore tr√®s impor¬≠tante ; de plus certaines terres cultivables (98) √©taient retourn√©es en friche depuis les invasions et les grands propri√©taires ne s’en souciaient gu√®re, car ils tendaient de plus en plus √† ne produire que ce qui leur √©tait n√©cessaire : le rendement des fermes se limitait aux besoins de la communaut√© qui vivait dans le domaine. L’√©co¬≠nomie, avant tout rurale et caract√©ris√©e par la pr√©dominance du grand domaine, devint essentiellement autarcique. A l’int√©rieur m√™me du pays, le commerce de denr√©es alimentaires, de v√™tements et de poteries n’existait pratiquement plus (99).

 

Cette r√©cession √©conomique se doublait d’une profonde in√©galit√© sociale.

 

(90)¬† H. HASSE, O√Ļ les Francs allaient-ils chercher le fer ?, dans Bulletin de la Soci√©t√© royale d’Arch√©o¬≠logie et de Pr√©histoire, t. 62, 1951, pp. 127, 128 et 130. G. FAIDER, op. cit., pp. 78 et 79.

(91)  A. JORIS, op. cit, p. 23.

(92)¬† F. ROUSSEAU, La Meuse…, op. cit. p. 101.

(93)  G. FAIDER, op. cit., p. 77.

(94)¬† V.¬†¬† TAHON,¬† L’industrie clouti√®re au pays de Charleroi,¬† dans les Documents et Rapports de la Soci√©t√© arch√©ologique de l’Arrondissement judiciaire de Charleroi, t. 36, 1914-1921, pp. 7 √† 71.

(95)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 113.

(96)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 129 РA. JORIS, op. cit., pp. 26 et 27. G. FAIDER, op. cit., p. 69. РH. PIRENNE, op. cit., p. 31.

(97)  M. ARNOULD, La navigabilité ancienne de la Sambre dans les Mélanges F. Rousseau, 1958, p. 67.

(98)¬† Plusieurs auteurs, comme M. BROZE (Essai sur le d√©veloppement de la ville de Fosses, des origines √† 1342, M√©moire de Licence en Histoire, U.L.g., 1957-58, p. 20), ont sans doute exag√©r√© l’aridit√© des terres du pays de Fosses, “peu √©paisses et caillouteuses”. Ces terres, en effet, ne sont pas homog√®nes et certaines d’entre elles, √† Aisemont, par exemple, valent les terres fertiles de la Hesbaye. D’autres, par contre, plus schisteuses et plus pauvres, se pr√™tent plut√īt √† la culture de c√©r√©ales moins exigean¬≠tes, comme l’escourgeon, l’orge et l’avoine. Elles n√©cessitent, en g√©n√©ral, un drainage qui √©tait d√©j√† pratiqu√© par nos anc√™tres.

(99) Ch. LELONG, La vie quotidienne en Gaule √† l’√©poque m√©rovingienne, Paris, 1963, pp. 38 et 39. G. FAIDER, op. cit., pp. 53, 56, 59, 60, 64 et 67. M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 104 √† 107.

 

(p.19) Th√©oriquement, les Francs avaient instaur√© le principe de l’√©galit√© politique entre tous les citoyens. “Il n’y a plus ni Romains ni Barbares. Tous portent le m√™me nom de Francs. Tous poss√®dent les m√™mes droits”. (100)

En fait, il ne subsistait plus de classe moyenne interm√©diaire entre l’aristocratie des grands propri√©taires fonciers et la pl√®be : l’extr√™me mis√®re voisinait avec l’extr√™me richesse (101). Le cloisonnement de la soci√©t√© en classes strictement hi√©rarchis√©es ajoutait encore √† l’in√©galit√© des citoyens. A l’aristocratie, compos√©e de grands pro¬≠pri√©taires fonciers, se juxtaposaient des colons, paysans propri√©taires de petites parcelles de terrain, mais fix√©s au sol qu’ils poss√©daient, les liberti esclaves affran¬≠chis qui devaient payer un tribut au ma√ģtre qui les avait lib√©r√©s, et les esclaves qui √©taient tr√®s nombreux √† cette √©poque (102).

Les grands propri√©taires fonciers vivaient uniquement des revenus de leurs terres, sans travailler eux-m√™mes. Ils avaient √† leur service un nombre relativement consi¬≠d√©rable d’esclaves.

D√®s le VIIe si√®cle, la vall√©e sup√©rieure de la Meuse a jou√© dans l’histoire de la traite et de l’esclavage une fonction d’une importance internationale (103). Les esclaves √©taient recrut√©s avant tout parmi les prisonniers de guerre ; ils pouvaient √©galement √™tre achet√©s et un commerce permanent d’esclaves √©tait √©tabli dans nos r√©gions (104).

Il ne fait aucun doute que des esclaves furent astreints au travail de la terre, √† l’entretien du b√©tail et √† l’exploitation du fer, au pays de Fosses. Or les esclaves n’√©taient pas consid√©r√©s comme des personnes, mais comme du b√©tail, comme des choses. Le meurtre ou le vol d’un esclave √©tait puni de la m√™me amende que celui d’un cheval (105). Lorsqu’une “villa” √©tait donn√©e ou vendue, les esclaves qui y tra¬≠vaillaient √©taient c√©d√©s en m√™me temps et au m√™me titre que le cheptel (106). Cette conception de l’esclavage remonte √† la plus haute antiquit√© tant chez les Celtes que chez les Romains et chez les Francs. Les Chr√©tiens, par contre, consid√©raient les esclaves comme des hommes et on devine la t√Ęche qui attendait saint Feuillien, √† Fosses, pour changer une mentalit√© aussi profond√©ment ancr√©e dans les mŇďurs.

Ces mŇďurs √©taient, rappellons-le, parfaitement dissolues et barbares. Seule une √©lite de clercs, de moines et de princes avaient acc√®s √† la culture intellec¬≠tuelle (107).

Partout r√©gnait la loi du plus fort. Le rapt, le vol √† main arm√©e, le meurtre n’√©taient pas rares (108).

Tout s’achetait, m√™me les charges eccl√©siastiques, m√™me les offices royaux, m√™me les consciences (109).

Pour l’historien G. Duby, l’Austrasie √©tait “la province la plus sauvage du royaume franc (110).

Il est vrai que la vie de nos anc√™tres n’√©tait gu√®re enviable, d’autant plus que les obligations du service militaire et de l’imp√īt s’√©taient consid√©rablement alourdies depuis l’av√®nement des rois chevelus.

Loin de supprimer les imp√īts instaur√©s par les Romains, les M√©rovingiens les amplifi√®rent. Ils multipli√®rent les imp√īts indirects ou tonlieux comprenant les

 

(100)  G. KURTH, op. cit., p. 243.

(101)  A. GRENIER, La Gaule, province romaine, Paris, 1946, p. 122.

(102)  G. FAIDER, op. cit., p. 49. РH. PIRENNE, op. cit., p. 33.

(103)  Ch. VERLINDEN, Traite et esclavage dans la vallée de la Meuse, dans les Mélanges Rousseau, Bruxelles, 1958, p. 686.

(104)  G. FAIDER, op. cit., p. 50.

(105)  Ch. LELONG, op. cit., p. 24.

(106)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p.95.

(107)¬† G. DUBY, Guerriers et paysans…, op. cit., p. 91.

(108)  M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 116 et 183.

(109)  L. VAN der ESSEN, Le siècle des Saints, Bruxelles, 1942, p. 23.

(110)¬† P. RICHE, Education et culture dans l’Occident barbare. VI’ – VHP si√®cles, Paris, 1962, p. 548.

 

(p.20) douanes les droits de march√©, les p√©ages per√ßus √† l’occasion de la circulation des personnes et des marchandises, les taxes sur les voitures de transport, sur les b√™tes de somme, les voies de halage, sur le passage de ponts, etc… La perception de ces imp√īts √©tait facile : il suffisait par exemple de barrer un pont ou une route pour les lever (111). Par contre, la perception de l’imp√īt foncier, qui se heurtait √† une! grande r√©sistance de la part de la population, e√Ľt exig√©, pour fonctionner, une administration complexe et vigilante qui n’existait plus (112). C’est pourquoi les per¬≠cepteurs en furent r√©duits √† lever ces imp√īts, les armes √† la main. Au temps de saint Feuillien, quand on voulait se d√©barrasser d’un haut fonctionnaire, on l’en¬≠voyait percevoir le “cens” : il y avait une chance pour qu’on ne le revoie plus (113).

Quant au service militaire auquel la plupart de nos anc√™tres √©chappaient au temps de Rome, il devint, √† l’√©poque m√©rovingienne, obligatoire pour tous les hommes libres, d√®s leur majorit√© guerri√®re, c’est-√†-dire √† l’√Ęge de quinze ans. Cer-l tes, il n’y avait pas d’arm√©e permanente et le roi ne levait des troupes que dans les perspectives d’un conflit (114); dans ce cas, tout homme libre, qu’il soit descendant des Francs ou des Gallo-Romains, √©tait astreint √† porter les armes, √† ses frais<115). Le r√©fractaire payait une tr√®s lourde amende (116).

Les arm√©es franques √©taient un ramassis d’indig√®nes sans instruction militaire ni r√©elle valeur guerri√®re. Pas plus qu’il n’y avait d’uniforme, il n’y avait d’armement r√©glementaire : chacun s’armait selon ses moyens, ses go√Ľts, sa force (117). L’histo¬≠rien F. Lot se demande comment ces masses confuses et indisciplin√©es ont pu remporter des succ√®s ; c’est sans doute, √† son avis, parce que leurs adversaires √©taient encore inf√©rieurs en organisation et, en outre, moins nombreux (118). En r√©a¬≠lit√©, les Francs √©vitaient les batailles rang√©es, leur pr√©f√©rant les attaques surprises (119).

Leur tactique √©tait √©l√©mentaire : leurs ennemis se voyaient √©cras√©s sous une masse de guerriers d√©cha√ģn√©s (120).

Une derni√®re question : quelle langue les habitants du pays de Fosses parlaient-ils avant l’arriv√©e de saint Feuillien ?

En r√©alit√©, la grande majorit√© de la population utilisait toujours la langue celtique, mais une minorit√© baragouinait un latin ab√Ętardi et une infime minorit√© compos√©e de colons francs, s’exprimait en francique.

Le celte √©tait loin d’avoir disparu dans nos campagnes. La langue gauloise s’y perp√©tuait √† l’√©tat de patois chez les gens du peuple (121).

Un des motifs qui d√©termin√®rent les √©v√™ques et les rois m√©rovingiens √† faire appel √† des moines irlandais pour √©vang√©liser nos campagnes fut une raison d’ordre lin¬≠guistique : ces moines, notamment saint Feuillien, parlaient un dialecte celtique semblable au langage de nos anc√™tres.

C’est en latin qu’√©taient r√©dig√©s les actes administratifs, mais nul n’√©tait plus capa¬≠ble de parler ni d’√©crire un latin correct. Le latin classique √©tait tomb√© en ruine. (122).

 

(111)  L. FEFFER et P. PERRIN, op. cit., p. 25.

(112)  H. PIRENNE, op. cit., p. 32.

(113)¬† F. LOT, La fin…, op. cit., pp. 376 et 377.

(114)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 96.

(115)  G. FAIDER, op. cit., p. 44.

(116)¬† F. LOT, La fin…, op. cit., p. 378.

(117)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 98.

(118)  F. LOT, op. et toc. cit..

(119)  L. FEFFER, et P. PERRIN, op. cit., p. 95.

(120)  G. FAIDER, op. cit., p. 45.

(121)  G. FOURNIER, op. cit., p. 62.

(122) Ch. LELONG, op. cit., p. 158.

 

(p.21) Le latin parl√© √©tait rest√© la langue des familles ais√©es et cultiv√©es, mais il s’agissait d’un latin populaire, la rustica romana lingua (123), une langue en pleine √©volution qui pr√©parait le wallon (124). C’est ce latin qui fut adopt√© par certains Francs √† leur arriv√©e dans notre pays.

Un texte du VIIe si√®cle nous apprend que la localit√© de Fosses avait, √† cette √©poque, gard√© son nom celtique, malgr√© la romanisation. A l’arriv√©e de saint Feuil-lien, Fosses portait deux noms : Bebrona (en celtique) et Fossa (en latin), tout comme certains habitants parlaient le celtique et d’autres le latin (125).

A c√īt√© de la population gallo-romaine qui formait la grande majorit√©, une minorit√© de colons francs continua √† user de son propre idiome, et cela jusqu’au IXe si√®cle au moins. Ces colons ne renonc√®rent pas √† leur dialecte ancestral, le francique et il fallut attendre le XIe si√®cle pour que la langue germanique soit compl√®tement √©teinte dans l’Entre-Sambre-et-Meuse. Du reste, l’influence du fran¬≠cique sur la phon√©tique et sur le vocabulaire du wallon ne doit pas √™tre sousesti-m√©e(126). L’appelation de “Wallon” n’est autre que celle par laquelle les Francs d√©signaient leurs voisins de langue latine : Wala (127).

En fait, bon nombre de nos anc√™tres √©taient plurilingues. Comme l’√©crit M.-J. Daxhelet (128), certains Francs se sont mis √† apprendre le latin – c’√©tait une question de prestige – et beaucoup de Gallo-Romains ont voulu apprendre le fran¬≠cique – c’√©tait une question de mode.

Quant au latin classique, il ne r√©appara√ģtra chez nous qu’apr√®s la venue de saint Feuillien et de ses compagnons qui l’avaient √©tudi√© aux bonnes sources et comme une langue √©trang√®re. Lorsque le latin redevint correct, ce fut parce que d√©sormais il √©tait une langue morte (129).

 

(123)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 164.

(124)  Ch. LELONG, op. cit., p. 159.

(125)¬† Additamentum Nivialense de Fuilano, op. cit., pp. 449 et 451 :¬† “nuncupatur Bebrona” (s’appelle Bebrona) “alio nomine Fossa” (d’un autre nom, Fosse). Sur cette question, voir ci-dessous, p. 67.

(126)¬† M. GYSSELING, Le Namurois, r√©gion bilingue jusqu’au VIIIe si√®cle, dans le Bulletin de la Soci√©t√© royale de toponymie et de dialectologie, t. 21, 1947, pp. 208 et 209. G. FAIDER, op. cit, p.47. Pour commander aux derni√®res troupes “romaines” dans la Gaule du Nord, il √©tait bon de parler allemand. Les petits-fils de Clovis utilisaient encore la vieille langue d’Outre-Rhin : G. KURTH, op. cit., p. 248. F. LOT La fin…, op. cit., p. 231

(127)  H. PIRENNE, op. cit., p. 25.

(128)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 226.

(129)¬† F. LOT, La fin…, op. cit., p. 405.

 

 

(p.23) CHAPITRE I

la vie de saint feuillien

en irlande et en angleterre

 

Nous nous proposons, dans les pages qui suivent, de retracer la vie de saint Feuillien, en nous basant sur des sources historiques cr√©dibles, et en √©car¬≠tant les √©l√©ments l√©gendaires dont de nombreux auteurs ont voulu l’embel¬≠lir.

Avant d’entreprendre cette t√Ęche, il nous para√ģt n√©cessaire, afin de faciliter la lecture de cet expos√©, de r√©sumer succinctement les principaux √©v√©nements qui ont marqu√© l’existence de saint Feuillien. Nous les reprendrons par la suite en d√©tails, √† la lumi√®re des textes.

Irlandais d’origine, Feuillien devint moine, comme ses deux fr√®res, Fursy et Ultain. Vers 635, les trois fr√®res s’exil√®rent en Angleterre o√Ļ ils fond√®rent un monast√®re √† Burgh Castle (dans le Norfolk). Puis, vers 640, Fursy passa sur le continent o√Ļ il construisit un monast√®re √† Lagny (sur la Marne) ; il d√©c√©da en 649. L’ann√©e suivante, en 650, Feuillien et Ultain, accompagn√©s de moines irlandais, arriv√®rent, √† leur tour, en Neustrie. Ils s’agenouill√®rent sur la tombe de Fursy, √† P√©ronne (sur la Somme), puis ils gagn√®rent le monast√®re de Nivelles, en Austrasie, o√Ļ ils furent accueillis par sainte Gertrude et par la m√®re de celle-ci , sainte Itte. En 651, cette derni√®re donna son domaine de Bebrona √† Feuillien et √† ses compa¬≠gnons, qui y construisirent un monast√®re et se consacr√®rent √† l’√©vang√©lisation des habitants du pays de Fosses. Quatre ans plus tard, en 655, Feuillien, qui √©tait parti en voyage, fut assassin√© par des brigands. Sainte Gertrude fit effectuer des recher¬≠ches. Le corps de saint Feuillien fut retrouv√© √† Le Rceulx, en 656 et ramen√© √† Nivelles d’abord, √† Fosses ensuite o√Ļ il fut inhum√© (1).

Saint Feuillien a vu le jour en Irlande, √† la fin du VIe si√®cle ou au d√©but du VIP si√®cle. On ignore, m√™me approximativement, l’ann√©e de sa naissance.

A cette √©poque, l’Irlande pr√©sentait un caract√®re original sur les plans politi¬≠que, culturel et religieux.

Cette √ģle avait, au VIe si√®cle avant J.-C., √©t√© colonis√©e par des peuples celtes et notamment par des Ga√ęls, originaires de Galice (en Espagne), qui y avaient impos√© leur langue, le ga√©lique.

 

(1) Cet expos√© chronologique se base sur les conclusions d’une √©tude approfondie de P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie celtique, dans les Analecta Bollandiana, t. 78, 1957, pp. 392 et 393 – Sur la chronologie et la vie de saint Fursy, voir C. PLUMMER, Venerabilis Baedae Historia ecclesiastica gentis Anglorum, Oxford, 1896, t. II, p. 173.

 

(p.24) Par la suite, l’isolement g√©ographique de l’√ģle laissa celle-ci √† l’abri des bou¬≠leversements historiques qui secouaient le continent : les Romains ne s’y √©taient pas aventur√©s et les Irlandais ne connurent pas les invasions barbares qui d√©vas¬≠taient nos r√©gions. La population de l’√ģle conserva donc ses traditions et sa culture propres, essentiellement celtiques.

La christianisation de l’Irlande date de la premi√®re moiti√© du Ve si√®cle. Elle est l’Ňďuvre de saint Patrick, un jeune esclave qui apr√®s avoir gard√© des moutons pendant plusieurs ann√©es, s’enfuit en Bretagne o√Ļ il devint moine. Rev√™tu de la dignit√© √©piscopale, il aborda √† nouveau l’Irlande et il √©vang√©lisa ce pays en l’espace de trente ans (de 430 √† 461). Partout o√Ļ il pr√™chait s’√©levaient des monast√®res et √† sa mort le christianisme irlandais connaissait un essor prodigieux (2).

Ce christianisme pr√©sentait, sous de multiples aspects, un particularisme remarquable (3). C’est ainsi que la vitalit√© religieuse de l’Eglise d’Irlande (4) se marquait par la pr√©dominance absolue de la vie monastique (5), ce qui entra√ģnait, comme corollaire,

 

(2)¬† I. SNIEDERS, L’influence de l’hagiographie irlandaise sur les vitae des saints irlandais de Belgique, dans la Revue d’Histoire eccl√©siastique, t. 24, 1928, pp. 597 √† 601. Sur saint Patrick, voir L. GOU-GAUD, Les saints irlandais hors d’Irlande, Louvain, 1936, pp. 142 √† 155.

(3)¬† J. CHELINI, Histoire religieuse de l’Occident m√©di√©val, Paris, 1968, p. 38.

(4)¬† La communaut√© des chr√©tiens s’appelle l’Eglise (ecclesia :¬† l’assembl√©e). Longtemps ce terme d√©signa des communaut√©s group√©es autour de leur chef, l’√©v√™que. Au temps de saint Feuillien, on parlait des Eglises d’Irlande, des Eglises bretonnes, etc…

(5) Parmi les chr√©tiens, on distingue entre les gens d’Eglise (les clercs) et les la√Įcs (l’ensemble des fid√®les du peuple). Les clercs s√©culiers sont ceux qui vivent au milieu du monde (les √©v√™ques, les pr√™tres…) tandis que les clercs r√©guliers (“r√©gula” : la r√®gle) vivent sous une r√®gle et retir√©s du monde : ce sont principalement tes moines. En Orient, la vie religieuse commen√ßa tr√®s t√īt sous la forme d’√©r√©mitisme (du grec “eremos” :¬† solitaire) pratiqu√©e par les moines solitaires. Chez nous, par contre, pr√©valut la forme communautaire de la vie monastique, le c√©nobitisme (du grec “coinobos” :¬† qui vit en commu¬≠naut√©) :¬† sous la direction de l’abb√© (“abbas” : p√®re), les moines vivent dans un monast√®re : J. CHE¬≠LINI, op. cit. pp. 16, 17 et 18.

in: Jean Lecomte, Saint Feuillien et la fondation du monastère de Fosses, 1994, p.24

(p.25) un go√Ľt tr√®s vif de l’asc√©tisme et de l’√©tude. Le latin √©tait enseign√© dans les monas¬≠t√®res ; n’ayant jamais √©t√© une langue parl√©e en Irlande, il s’y conserva comme une langue d’√©tudes, dans une puret√© plus grande que dans nos r√©gions. D’autre part, des districts √©piscopaux g√©ographiquement d√©limit√©s comme chez nous, n’existaient pas dans l’Irlande du VIIe si√®cle. Les chefs des grands monast√®res cumulaient les fonctions d’abb√© et d’√©v√™que (6) pour les territoires environnants. Les moines, tr√®s nombreux, combinaient l’asc√©tisme et l’apostolat aupr√®s des populations. Certains particularismes du monachisme irlandais se retrouveront dans l’√©vang√©lisation du pays de Fosses par saint Feuillien.

√Ä cette √©poque, les Eglises d’Irlande, rest√©es √† l’abri des h√©r√©sies, √©taient devenues un foyer de vie catholique original et fervent.

L’Irlande fut, tr√®s t√īt, consid√©r√©e comme la terre la plus fertile en saints du monde occidental. Au XIe si√®cle, les chroniqueurs lui d√©cern√®rent le titre d’Insula Sanctorum (l’√ģle des Saints). Cette r√©putation de saintet√© √©tait m√©rit√©e ; elle avait pour cause la haute perfection asc√©tique des foules de moines qui peuplaient les monast√®res de ce pays (7).

Chez nous, le VIP si√®cle fut, lui aussi, qualifi√© de “si√®cle des saints”, telle¬≠ment le nombre de personnages aur√©ol√©s de ce titre y fut consid√©rable (8). On en compte plus de quatre-vingts, rien qu’en Belgique.

On sait que, de nos jours, la reconnaissance de la saintet√© d’un d√©funt donne lieu √† l’ouverture d’une proc√©dure longue, compliqu√©e et s√©v√®re, qui aboutit √† une canonisation formelle et solennelle proclam√©e par le pape.

“Au VIIe si√®cle, par contre, un d√©funt √©tait consid√©r√© comme saint √† la suite d’une “canonisation ” populaire, d’une v√©n√©ration et d’un culte n√©s spontan√©ment sous l’influence de l’enthousiasme des foules. A l’√©poque m√©rovingienne, il √©tait difficile pour l’√©v√™que dioc√©sain, auquel √©tait r√©serv√©e la permission d’√©tablir un culte pour les d√©funts, d’examiner chaque cas en particulier avec tous les soins n√©cessaires. Bien des personnes furent ainsi √©lev√©es sur les autels par le peuple, sans qu’il y ait eu au pr√©alable une enqu√™te telle qu’on l’exigerait aujourd’hui. D’ailleurs “l’√©l√©vation des reliques” c’est-√†-dire le fait de d√©terrer le corps du d√©¬≠funt et de le transporter dans une √©glise ou une chapelle b√Ętie pour la circonstance, √©quivalait pratiquement √† une reconnaissance indirecte de la saintet√© de ce d√©funt (9). C’est pourquoi, pour une √©l√©vation de reliques, il fallait l’autorisation de l’√©v√™que dioc√©sain. Peu √† peu, ce devint une coutume de solliciter l’autorisation expresse du pape. La marche du proc√®s √©tait cependant fort simple. Il suffisait que l’√©v√™que dioc√©sain offr√ģt √† l’autorit√© eccl√©siastique sup√©rieure, une biographie (ou “vita”) du saint et un “liber miraculorum” (r√©cit des miracles). La v√©rit√© des faits racont√©s √©tait confirm√©e ou prouv√©e par serment, sans qu’on se livr√Ęt √† cette occa¬≠sion √† une enqu√™te critique au sujet des affirmations contenues dans le r√©cit des miracles. Une bulle pontificale (10) autorisant le culte, suivait alors. Telle est la proc√©¬≠dure suivie jusqu’au XIIe si√®cle” (11).

 

(6)¬† Rappelons que l’√©v√™que (du grec “episcopos” : surveillant) a, sur le territoire du dioc√®se qui lui est confi√©, un triple pouvoir d’ordre, de juridiction et d’enseignement. Rev√™tu par son sacre de la pl√©nitu¬≠de du sacerdoce, l’√©v√™que peut seul consacrer un autre √©v√®que et ordonner des pr√™tres. Au temps de saint Feuillien, le c√©libat √©tait exig√© des pr√™tres et des √©v√™ques, ils ne pouvaient plus se marier apr√®s r√©ception des ordres, mais on pouvait toujours ordonner un homme d√©j√† mari√©. La plupart des grands √©v√™ques au d√©but du Moyen Age furent mari√©s et p√®res de famille. Dans ce cas-l√†, ils cessaient de vivre avec leur femme : J. CHELINI, op. cit., pp. 10 et 15.

(7)¬† L. GOUGAUD, Les chr√©tient√©s celtiques, Paris, 1911, a dress√© une carte des grands monast√®res qui florissaient alors en Irlande – On est frapp√© de l’√©panouissement qu’a pris rapidement la vie monasti¬≠que dans l’√ģle.

(8)¬† L. VAN der ESSEN, Le si√®cle des saints, Bruxelles 1942, p. 7. E. de MOREAU, Histoire de l’Eglise en Belgique, Bruxelles, 1945, t.I, p. 200.

(9)¬† L’√©l√©vation des reliques de saint Feuillien eut lieu √† Fosses, en 1086, soit quelque quatre cent trente ans apr√®s sa mort.

(10)¬† Au Moyen Age les papes exp√©diaient des lettres qu’on appelait “bulles” (Bulle = le sceau de plomb circulaire dont ils se servaient pour authentifier leur correspondance).

(11) Texte extrait de L. VAN der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., pp. 105 et 106.

 

(p.26) C’est sans doute une des raisons pour lesquelles au Moyen Age les clercs ont r√©dig√© (en latin comme il se doit) de nombreuses biographies (des “vita”) de per¬≠sonnes d√©c√©d√©es en odeur de saintet√©, ainsi que des r√©cits de leurs miracles (les “miracula”). Nous poss√©dons une dizaine de biographies m√©di√©vales relatives √† saint Feuillien.

Ce genre de litt√©rature auquel on a donn√© le nom “d’hagiographie” (du grec hagios : saint et graphein,¬† √©crire¬† =¬† r√©cits de la vie des saints), est tout √† faitl sp√©cial et appelle de s√©rieuses r√©serves sur le plan de la critique historique.

Les auteurs de ces compositions, en effet, cherchent avant tout √† √©difier leurs! lecteurs, √† glorifier les saints et √† promouvoir le culte de ceux-ci. Aussi n’h√©sitent-ils pas √† se d√©gager de la r√©alit√© historique pour se lancer dans des amplifications po√©tiques et mystiques purement imaginaires. Ils mutliplient les clich√©s de style et les anecdotes moralisatrices, et ils utilisent des traditions impr√©gn√©es de traits l√©¬≠gendaires (12). De plus, ils ont √† leur disposition certaines biographies d’autres saints que leur fantaisie met en rapport avec la glorification de leur h√©ros ; ils y puisent √† pleines mains, recopiant sans vergogne des passages entiers d’Ňďuvres similaires (13).

L’historienne Ir√®ne Snieders a dress√© un inventaire des poncifs et des clich√©s utilis√©s par les hagiographes irlandais (pouvoirs magiques des saints ; faits merveilleux en¬≠tourant leur naissance et leur mort, intervention des anges et des d√©mons, etc…), qui nous sera tr√®s utile lorsque nous tenterons d’isoler les faits historiques contenus dans les biographies de saint Feuillien (14).

D’une fa√ßon g√©n√©rale, les hagiographes irlandais, impr√©gn√©s de traditions celtiques, exaltent particuli√®rement les pouvoirs magiques de leur h√©ros : “Une vita, en Irlande comme partout ailleurs, a pour but primordial de glorifier le saint et pour y parvenir l’√©crivain ne manque jamais de le placer au-dessus de tous les autres… Si le saint, dans les milieux populaires, est avant tout l’homme qui fait des miracles, il l’est, en Irlande, dans une mesure infiniment plus grande qu’ailleurs. Pour l’Irlandais, le saint est un druide sup√©rieur, dou√© comme lui d’une puissance magique, mais invincible et d’origine divine. Il est plus encore : par son pouvoir sur la nature et sur les √©l√©ments, il est l’h√©ritier d’un dieu solaire ou d’une divinit√© des eaux. Le vent et les flots lui ob√©issent, la lumi√®re le suit ou √©mane de sa personne, le feu est soumis √† ses ordres et ne peut lui nuire. Par une b√©n√©diction, il rend doux et familier les animaux les plus indomptables. Il a tous les pouvoirs sur la mort et la maladie, sur les choses et sur les personnes ; une vertu √©mane de lui et se r√©pand sur tout ce qu’il touche (15).

Mais revenons-en à saint Feuillien.

Saint Feuillien est n√© dans une des r√©gions des plus sauvages de l’Irlande occidenta¬≠le, le Connaught (actuellement Connemara, dans le comt√© de Galway). La tradition situe le lieu de sa naissance sur une petite √ģle situ√©e √† proximit√© de la rive¬†¬† orientale¬†¬† du¬† lac¬† Corrib,¬†¬† √†¬† vingt-cinq¬†¬† kilom√®tres¬† au¬† nord¬† de¬† la¬† ville¬† de Galway : l’√ģle d’Inchiquin (16).

L’√ģle d’Inchiquin n’a que deux kilom√®tres de long sur cinq √† huit cents m√®tres de large. Elle est recouverte de prairies et de bosquets. De nos jours, on y trouve quelques maisons et quelques petites fermes. Les habitants √©l√®vent des moutons et p√®chent dans les eaux du lac.

 

(12)  H. DELEHAYE, Les légendes hagiographiques, Bruxelles, 1955, p. 2. E. de MOREAU, op. cit, pp. 71 et 72.

(13)¬† I. SNIEDERS, L’influence de l’hagiographie…, op. cit., p. 596.

(14)  et (15) I. SNIEDERS, op. cit., pp. 608 et 613 à 627.

(16) E. BROUETTE, dans le Dictionnaire d’histoire et de g√©ographie eccl√©siastiques, Paris, 1981, t. 19, verbo Fursy, col. 476. – L’historien irlandais J.B. Me HUGH qui habite le village de Headford non loin d’Inchiquin, a bien voulu me donner de pr√©cieux renseignements au sujet de la vie de saint Fursy et de ses fr√®res en Irlande. Il m’a confirm√© que la tradition locale situe le lieu de leur naissance sur l’√ģle d’Inchiquin.

(p.27)

(p.28)

(p.28) Un des moines les plus c√©l√®bres d’Irlande, saint Brendan le Navigateur (17) avait, vers 550, fond√© un monast√®re sur l’√ģle d’Inchiquin, en un endroit portant le nom celtique de Rathmat (18). On raconte – mais ce n’est nullement √©tabli – que saint Brendan √©tait l’oncle de saint Feuillien et de ses fr√®res, et qu’il leur aurait inculqu√©, d√®s leur enfance, les principes de la religion chr√©tienne, √† Rathmat (19). Quoi qu’il en soit, le monast√®re de Rathmat fut, au IXe si√®cle, saccag√© par les Vikings, puis d√©sert√© par les moines (20). Il n’en reste plus rien, sauf peut-√™tre quel¬≠ques pierres √©parses sur le sol.

 

(17)¬† Saint Brendan (+ 577) fonda plusieurs monast√®res en Irlande, mais il passa une partie de sa vie √† errer sur l’√©l√©ment liquide, √† la t√™te d’une communaut√© flottante qui parcourait les mers, en psalmo¬≠diant jour et nuit. Il aurait fait un voyage en Am√©rique et la l√©gende rapporte qu’√©tant parti √† la recherche du paradis terrestre et ayant vogu√© en plein Atlantique sur le dos d’une baleine, il accosta aux √ģles Canaries dont il revint sept ans plus tard, ne tarissant plus de r√©cits merveilleux sur son s√©jour en ces √ģles bienheureuses : L.¬† GOUGAUD, Les Saints Irlandais hors d’Irlande, Louvain, 1936, pp. 6 √† 15. – C. DESILES, Aux Canaries, Paris, Hachette, 1989, p. 8.

(18)¬† Le professeur J.B. Me HUGH est formel : Rathmat est le nom celtique d’une partie de l’√ģle d’Inchiquin et c’est saint Brendan qui y a fond√© un monast√®re, en 552. Le P√®re De BUCK et l’historien E. BROUETTE commettent donc une erreur lorsqu’ils identifient Rathmat avec Killursa, un endroit o√Ļ saint Fursy, comme nous le verrons, construisit, plus tard, un monast√®re (DE BUCK, Commentarius preavius, dans les Acta Sanctorum, octobris, XIII, p. 377. – E. BROUETTE, op. cit., verbo Fursy, col. 476). Cette erreur extraite d’une biographie peu cr√©dible de saint Fursy (Acta Sanctorum, janua-rii, II, p. 411), est reprise par plusieurs auteurs, notamment J. NO√čL, Les processions et la marche de Saint-Feuillien √† Fosse, Fosses, s.d., p. 14).

(19)¬† Que saint Brendan ait connu saint Feuillien lorsque celui-ci √©tait petit enfant, c’est possible, mais qu’il ait, plus tard, dirig√© son √©ducation monastique para√ģt peu vraisemblable : voir ci-dessous, p. 69.

(20) Renseignements recueillis de la bouche du professeur Me HUGH auquel j’adresse mes vifs remercie¬≠ments.

 

(p.29) Une biographie de saint Fursy (la “vita Fursei”) compos√©e en 656, c’est-√†-dire un an apr√®s le d√©c√®s de saint Feuillien (21), constitue la source historique la plus fiable des √©v√©nements qui ont marqu√© l’existence de Feuillien et de ses fr√®res avant leur exil dans nos r√©gions (22). “Ce document √©tant contemporain des √©v√©nements qu’il rapporte, il s’agit d’un texte d’une rare valeur historique. Le style en est fruste, sobre et g√©n√©ralement d√©pourvu d’√©l√©ments l√©gendaires” (23). Le c√©l√®bre chro¬≠niqueur anglais B√©d√© le V√©n√©rable (672-735) a repris les principaux √©l√©ments de cette “Vita Fursei” dans son “Histoire eccl√©siastique de la nation anglaise” (24).

Les √©v√©nements merveilleux qui auraient entour√© la naissance de Feuillien (25) rel√®vent de la plus haute fantaisie ; ce sont des poncifs de l’hagiographie irlandai¬≠se (26).

Le nouveau-n√© fut baptis√© sous le nom celtique de Faelan (27) qu’il porta au cours de son s√©jour en Angleterre. Chez nous, son nom fut latinis√© en Foilnan(us) (28) puis en Folean(us), Fuillan(us), Foillan(us) ou Follian(us), par les auteurs de ses biogra¬≠phies m√©di√©vales (29). De nos jours, on l’appelle Flien ou Foliaan en Allemagne, Pholien √† Li√®ge, Folian, Foillan ou Foillien en France, Feuillen ou Feuillien en Wallonie, et √† Fosses, “Noss’ bon sint Fouyin’30‘.

Feuillien √©tait issu d’une famille de noble origine et peut-√™tre m√™me d’origine prin-ci√®re’31‘. Rien ne permet d’affirmer qu’il √©tait fils de roi (32), et encore moins qu’il descendait de telle dynastie (33). En fait, il existait, √† cette √©poque, tellement de “rois” en Irlande’34‘, que Feuillien √©tait probablement apparent√© √† l’un d’eux, sans

 

(21)¬† Cette “vita” a √©t√© publi√©e par B.¬† KRUSCH dans les Monumenta Germaniae Historica, S.R.M., 1902, IV, pp. 434 √† 440, et par les Bollandistes dans les Acta Sanctorum januarii, II, pp. 401 √† 405. – Elle a √©t√© √©crite √† P√©ronne en 656 ou au d√©but de 657 :¬† A. DIERKENS, op. cit., pp. 70 et 304.

(22)¬† A condition, bien s√Ľr, d’en √©liminer les poncifs traditionnels :¬† S. BALAU, Etude critique des sources de l’histoire du pays de Li√®ge au Moyen Age, Bruxelles, 1903, pp. 235 et 236.

(23)  L. NOIR, op. cit., p. 4, note 1 et les références citées.

(24)  Bédé Le Vénérable, Historia ecclesiastica gentis Anglorum, livre III, chapitre 19, publié par C. PLUMMER, Venerabilis Baedae opéra historica, Oxford, 1896, t. 1, pp. 163 à 169.

(25)¬† J. NO√čL, op. cit, p. 13, et C. KAIRIS, op. cit., pp. 7 et 8, d√©crivent ces √©v√©nements avec complai¬≠sance : flammes illuminant la nuit, voix venant des cieux, source jaillissant du sol et √©teignant un b√Ľcher, etc… Ces r√©cits l√©gendaires sont tir√©s de biographies tardives de saint Feuillien et de saint Fursy, qui n’ont aucune valeur historique :¬† Cfr. Acta Sanctorum, januarii, II, col. 409 et 410, et octobris, XIII, col. 397 et 409.

(26)¬† La naissance des saints irlandais est f√©conde en prodiges, surtout ceux de la lumi√®re et du feu… La r√©gion est baign√©e d’une lumi√®re √©clatante et les anges chantent dans les cieux :¬† I. SNIEDERS, op. cit., pp. 614 et 619. Ainsi le b√Ľcher pr√©par√© pour la m√®re de saint Bairre refusa de s’allumer √† cause de la saintet√© de l’enfant qu’elle portait en elle.

(27)¬† Dans les martyrologues irlandais, on trouve les graphies de Faolan, de Fuilen et de Fullen : E. BROUETTE, Feuillien, dans le Dictionnaire d’histoire et de g√©ographie eccl√©siastiques, 1.16, 1967, col. 1344. F. GRANNELL, Fuilen, dans le Dictionnaire d’histoire et de g√©ographie eccl√©siastiques, t. 19, 1981, col. 330.

(28)¬† P. GROSJEAN, Notes, d’hagiographie…, op. cit., pp. 382 et 383. L. NOIR, op. cit., p. 7

(29)¬†¬† Vie des Saints et des Bienheureux, selon l’ordre du calendrier, par les R√©v√©rends P√®res B√©n√©dictins, Paris, 1952, t.X, octobre, p. 1009. L. NOIR, op. cit., p. 7, note 4 et p. 8, note 1.

(30)¬† E. BROUETTE, Feuillien, op. cit., col. 1344. J. No√ęl, Les processions…, op. cit., p. 13. G. WY-MANS, Les circonstances de la mort de saint Feuillien, dans les Annales du Cercle arch√©ologique et folklorique de La Louvi√®re et du Centre, t.I, fascicule 2,¬† 1962, p.¬† 107, note 1, propose encore d’autres graphies du nom de Feuillien.

(31)¬† La vita Fursei et l’Historia ecclesiastica de B√©d√© le V√©n√©rable font √©tat d’une origine “noble” ou m√™me “tr√®s noble” de Fursy et de ses fr√®res, sans plus :¬† Vita Fursei, √©d. Krusch, op. cit., p. 434 : “nobile quidam g√©n√®re” (d’une famille noble). C. PLUMMER, Baedae Venerabilis op√©ra…, op. cit., Hv. III, chap, 19, p.164 :¬† “Erat vir iste de nobilissimo g√©n√®re Scottorum, (cet homme √©tait issu d’une famille irlandaise tr√®s noble).¬† Ce sont des biographies tardives et peu cr√©dibles qui font mention d’une origine royale (Acta Sanctorum, januarii, II, col. 406, 409 et 410) qui fut reprise, en cascade, dans des notices ult√©rieures, comme celle de M. CHAPELLE et R. ANGOT, Les Processions et la Marche Militaire de la Saint-Feuillien √† Fosses-la-ville, Mettet, 1980, p. 23.

(32)  A. LE ROY, Folian, dans la Biographie Nationale, t. VII, col. 178. E. BROUETTE, Fursy, op. cit., col. 476.

(33)  C. PLUMMER, op. cit., t. II, p. 171.

(34) A cette √©poque, l’organisation politique et sociale de l’Irlande, assez primitive, reposait sur le clan. Ces clans, en se groupant, constituaient les tribus. A leur tour, celles-ci se r√©partissaient en cinq provinces qui se partageaient le sol de l’√ģle. La hi√©rarchie des chefs correspondait √† celle des territoi¬≠res. A la t√™te de chaque tribu se trouvait un roi, mais il √©tait subordonn√© au roi de la province . Celui-ci reconnaissait, pour tout le pays, un roi supr√™me :¬† I. SNIEDERS, op. cit., p. 598.

(p.30)

(p.31)

(p.30) qu’on puisse dire lequel (35). Dans l’art eccl√©siastique, Feuillien est parfois repr√©sen¬≠t√©, comme d’autres saints irlandais de race princi√®re, avec une couronne royale √† ses pieds, pour rappeler qu’il a m√©pris√© les honneurs de ce monde pour se voue¬ę uniquement au service de Dieu (36).

On sait que Feuillien avait deux fr√®res : Fursy, l’a√ģn√©, se comporta toujours comme le chef de la famille (37). Ultain √©tait le plus jeune des trois (38). Il n’est pas possible de pr√©ciser leurs √Ęges respectifs, mais il ne s’agissait ni de jumeaux ni de tripl√©s (39).

En 563, saint Brendan avait fond√© un monast√®re √† Cluain-Fuerta (actuelle¬≠ment Clonfert, 70 kilom√®tres √† l’est de la ville de Galway). Ce monast√®re devint bient√īt un centre d’√©ducation pour les jeunes moines irlandais et c’est l√† que saint; Feuillien fit son noviciat, avant de rev√™tir l’habit monastique (40).

 

Il ne reste aucun vestige du monast√®re construit par saint Brendan. Aujourd’hui, son emplacement est occup√© par une petite cath√©drale entour√©e d’un cimeti√®re verdoyant, comme on en rencontre un certain nombre en Irlande. L’endroit est calme et d√©laiss√© par les touristes : aucun restaurant, aucun “pub”, aucune aubette. Saint Brendan qui y est inhum√©, repose √† l’abri des temp√™tes de la vie moderne.

 

(35)¬† Certains auteurs affirment que Feuillien √©tait originaire de l’Ulster (voir E. BROUETTE, Fursy, op. cit., col. 476), tandis que d’autres le consid√®rent comme un descendant des rois du Munster ou des rois d’Ecosse (LE ROY, op. cit., col. 178. C. KAIRIS, op. cit., p. 7. J. NO√čL, Les processions…, op. cit, p. 13). D’autres, enfin, l’apparentent au c√©l√®bre missionnaire irlandais, Brendan… ou m√™me √† Sainte Brigide (E. BROUETTE, Fursy, op. cit, col. 476). Toutes ces g√©n√©alogies ne reposent, bien entendu, sur aucune base historique valable.

(36)¬† C. CAHIER, Caract√©ristiques des saints dans l’art populaire, Paris, 1867, p. 267.

(37)¬† L. NOIR, op. cit., p. 46. E. BROUETTE, Fursy op. cit., col. 476. J. CREPIN, dans Les Cloches de Saint-Feuillien, n¬į 14 de f√©vrier 1924.

(38)  P. SCHMITZ, Biographie Nationale, t. 25, 1930, col. 907, verbo Ultan.

(39) Certains hagiographes soutiennent que Feuillien et Fursy √©taient des jumeaux, d’autres que Feuillien √©tait le fr√®re jumeau d’Ultain, et d’autres encore qu’il s’agissait de tripl√©s (Voir A. LE ROY, Folian, op. cit., col. 179. C. KAIRIS, op. cit., p. 8. J. NO√čL, Les processions…, op. cit., pp. 13 et 14). Certains affirment m√™me que Feuillien avait six fr√®res (Cfr. L. GOUGAUD, Les surnum√©raires de l’√©migration scottique, dans la Revue B√©n√©dictine, 1931, p. 297). En v√©rit√©, la Vita Fursei qui men¬≠tionne trois fr√®res (Fursy, Feuillien, Ultain) ne fait nullement √©tat de jumeaux ni de tripl√©s (Vita Fursei, op. cit., chap. 8, p. 438). J.¬† CREPIN, Saint Feuillien, dans les Cloches de Saint-Feuillien, n¬į14 de f√©vrier 1924.

 

(p.31) Le cimetière, romantique à souhait, ressemble à un jardin sauvage surmonté de stèles et de croix celtiques burinées par le temps.

La cathédrale a été construite au XIIe siècle. Elle a été plusieurs fois restaurée et elle sert encore de culte (41).

 

(41) P. HARBISON, Guide to National and Historic Monuments of Ireland, 1992, p.151

 

(p.32) Le portail de la cath√©drale est bizarrement d√©cor√© de motifs floraux, de t√™tes d’ani¬≠maux et de t√™tes humaines. Il constitue, de l’avis des sp√©cialistes, un des chefs* d’Ňďuvre de l’art roman en Irlande.

Le monast√®re de saint Brendan s’√©tendait en grande partie √† l’emplacement du cimeti√®re actuel. Saint Feuillien dut s’y soumettre √† une discipline Spartiate, car les moines de Cluain-Fuerta ob√©issaient √† une r√®gle particuli√®rement s√©v√®re (42). Ils pratiquaient la confession fr√©quente et m√™me journali√®re des p√©ch√©s, la fustigation pour les moindres fautes, la r√©citation des pri√®res et des psaumes, les bras en croix, coup√©e de g√©nuflexions r√©p√©t√©es. Ils devaient se plonger dans l’eau glac√©e des lacs et des rivi√®res, pour briser les passions de leurs sens. Tout moine se prosternait la face contre terre d√®s qu’il recevait un bl√Ęme d’un sup√©rieur et il ne pouvait se relever que sur un ordre expr√®s. Le je√Ľne √©tait quasi perp√©tuel, avec un seul etl frugal repas par jour, la plupart du temps au pain et √† l’eau (43).

“De telles privations, pour des gens vivant dans l’√Ępre climat du Nord, sont d’un h√©ro√Įsme qui stup√©fie.” (44)

Effectivement, des hommes qui, comme saint Feuillien, subirent de telles épreuves, se sont, de toute évidence, forgé une volonté et un tempérament de fer.

A Clonfert, l’√©tude occupait le temps que laissaient libre l’asc√®se et le travail manuel. Le jeune moine y apprenait d’abord √† lire et √† √©crire. Pour ce faire, le ma√ģtre lui remettait un psautier que l’√©l√®ve devait copier sur des tablettes et ap¬≠prendre par cŇďur, comme de nos jours encore les jeunes Musulmans apprennent √† lire et √† √©crire en utilisant les versets du Coran. Ainsi l’√©l√®ve s’impr√©gnait du texte sacr√©. Outre la lecture et l’√©criture, le jeune moine apprenait le calcul et le chant liturgique. Venaient ensuite une √©tude plus approfondie du vocabulaire et de la

 

(42)¬† Sans doute inspir√©e de l’√©thique de saint Brendan, le fondateur du monast√®re :¬† L.¬† GOUGAUD, Inventaire des r√®gles monastiques irlandaises, dans la Revue B√©n√©dictine, 1908, pp. 167, 168 et 169.

(43)  J. CHELINI, op. dt, pp. 38 et 84. РI. SNIEDERS, op. cit., pp. 604 et 605.

(44) L. GOUGAUD, Les chrétientés celtiques, op. cit., p. 331.

 

(p.33) grammaire latines et enfin la lecture et les commentaires des Saintes Ecritures (45). Sans être des piliers de bibliothèque , les moines de Clonfert possédaient une culture littéraire et biblique supérieure à celle de la plupart des clercs de chez nous. (46)

Pendant que Feuillien terminait ses √©tudes et son noviciat √† Clonfert, son fr√®re a√ģn√© Fursy qui avait d√©j√† rev√™tu l’habit monastique, √©tait all√© fonder un mo¬≠nast√®re dans la campagne irlandaise, en un lieu qui, plus tard, devait porter son nom : Kill – Fursa (47), actuellement Killursa (48) √† quelques kilom√®tres √† l’est de la rive orientale du lac Corrib (49).

 

De nos jours, le site s’√©tend au bord d’une petite route √©troite et sinueuse, dans un endroit isol√©, √† l’√©cart de toute agglom√©ration. Les ruines d’une √©glise se profilent au fond d’un cimeti√®re h√©riss√© de croix celtiques.

Au premier plan se dresse une sta­tue de saint Fursy qui accueille le visiteur.

Saint Fursy √©l√®ve son regard vers le ciel. La puret√© de ses traits et la simplicit√© de ses v√™tements t√©¬≠moignent d’une ferveur √©vang√©lique semblable √† celle qui inspira Fra Angelico.

 

(45)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 161.

(46)  I. SNIEDERS, op. cit., pp. 605 et 606.

(47)¬† En ga√©lique, “Kill” (ou “Cill”) signifie “Eglise” :¬† Kill-Fursa = l’√©glise de Fursy.

(48)¬† Une biographie m√©di√©vale de saint Fursy consid√®re celui-ci comme le fondateur du monast√®re de Rathmat (Acta Sanctorum, januarii, II, col. 411), mais ce r√©cit hagiographique est truff√© d’√©v√©ne¬≠ments l√©gendaires et entach√© de nombreuses erreurs.¬† C’est ainsi que l’auteur de cette biographie parvient √† situer le monast√®re de Clonfert sur une √ģle ! En r√©alit√©, ce n’est pas √† Rathmat, mais √† Killursa que saint Fursy √† fond√© un monast√®re :¬† P. HARB1SON, op. cit., p. 158. – Certains auteurs, comme M. Chapelle et R. Angot (op. cit., p. 23) continuent √† affirmer, mais √† tort, que saint Fursy fut le fondateur du monast√®re de Rathmat, et J. No√ęl (Les procesions…, op. cit., p. 14) s’obstine √† situer Clonfert sur une √ģle.

(49)  Voir la carte, p. 30.

(p.32-33)

(p.34) Le socle de la statue porte l’inscription suivante : “FURSA, patron of this parish and of Peronne, France, missionary and visionary whose visions are said to h√Ęve inspired Dante’s “Divina Comedia” was born in Inchiquin circa 550. His church h√®re “Cill-Fursa” gives its name to the parish” (50).

Comme √† Clonfert, le sol du cimeti√®re est recouvert d’herbes fol¬≠les et de fleurs sauvages. De nom-| breuses croix celtiques se dressent vers le ciel.

Les murs d√©chir√©s de l’√©glise rappellent la fragilit√© des choses hu¬≠maines. Du monast√®re de saint Fur-sy il ne reste rien. Les ruines les plus anciennes datent du XIe si√®cle (51).

C’est √† Killursa, vers 626, que Fursy eut une s√©rie d’extases et de visions extraordinaires qui nous sont rapport√©es par B√©d√© le V√©n√©¬≠rable (52). Bien avant Dante, Fursy dut lutter contre les d√©mons, vit l’Enfer et s’entretint avec des saints,

 

(50)¬† Fursa, patron de cette paroisse et de P√©-ronne en France, missionnaire et vision¬≠naire dont on dit que les visions ont ins¬≠pir√© la “Divine Com√©die” de Dante, est n√© √† Inchiquin vers 550. Son √©glise, ici, “Cill¬†¬† Fursa”¬†¬† donne¬†¬† son¬†¬† nom¬†¬† √†¬† la pa¬≠roisse”.

(51)  P. HARBISON, op. cit., p. 158.

(52)¬† C.¬†¬† PLUMMER,¬† Baedae¬†¬† Venerabilis…, op. cit.. Lib. III. Cap. 19. pp. 164-167.

(p.34)

(p.35) au Paradis (53). Ces visions de Fursy s’accompagnaient de pr√©visions de guerres et de calamit√©s (54).

Vers 630, Feuillien et Ultain rejoignirent leur frère Fursy, au monastère de Killursa. Feuillien fut chargé de la prédication ; on le vit pendant plusieurs années multiplier ses courses parmi les populations pauvres (55).

La l√©gende selon laquelle saint Madelgaire, un parent de P√©pin de Landen, serait venu en Irlande, pour inciter Feuillien et ses fr√®res √† partir pour l’Angleterre ou pour l’Austrasie, ne repose sur aucun fondement historique (56).

Mais toujours est-il que Feuillien et ses fr√®res d√©cid√®rent, effectivement, de quitter le monast√®re de Killursa et d’aller √©vang√©liser l’Angleterre.

Pourquoi s’expatrier ? Pourquoi en Angleterre ?

La r√©ponse √† la premi√®re de ces questions rel√®ve d’une conception particuli√®re de l’asc√©tisme propre aux moines irlandais, qui les poussait √† quitter leur patrie sans esprit de retour. Certes, ils br√Ľlaient du d√©sir de porter chez d’autres peuples le flambeau de la foi : des pa√Įens √† convertir, des ignorants √† instruire l√©gitimaient, dans une certaine mesure, leurs voyages, mais la motivation profonde de leur exil r√©sidait, avant tout, dans leur volont√© de briser les liens qui les attachaient au monde, en quittant leur pays pour toujours (57). L’expatriation volontaire leur appa¬≠raissait comme l’aboutissement d’un long martyre, comme une immolation supr√™¬≠me, propre √† parfaire l’Ňďuvre d’asc√©tisme qu’ils avaient entreprise. Quitter son pays “pour l’amour de Dieu”, “pour le nom du Seigneur”, “pour l’amour et le nom du Christ”, telles sont les formules que les biographes de ces saints voyageurs emploient pour caract√©riser les motifs de leurs p√©r√©grinations. Eux-m√™mes se d√©¬≠nommaient “peregrini”, les “p√©r√©grins” : c’√©taient des exil√©s volontaires, des clercs qui, par vŇďu religieux, s’interdisaient, le plus souvent pour la vie, le retour dans leur patrie (58).

Deuxi√®me question : pourquoi s’expatrier en Angleterre ?

En r√©alit√©, les Celtes qui peuplaient l’Angleterre avaient √©t√© convertis au christia¬≠nisme au IVe si√®cle (59), mais vers le milieu du Ve si√®cle, des Barbares, les Angles et les Saxons, partis du nord de la Germanie, avaient d√©barqu√© sur la c√īte orientale d’Angleterre et occup√© la r√©gion, en refoulant les populations celtiques dans l’int√©¬≠rieur du pays.

Des royaumes pa√Įens s’√©taient constitu√©s un peu partout √† l’est de la Grande-Breta¬≠gne, tandis que les populations celtiques r√©fugi√©es dans les r√©gions voisines for¬≠maient elles aussi de petits royaumes gouvern√©s par des rois chr√©tiens (60).

Des luttes incessantes entre ces rois chr√©tiens et les souverains pa√Įens cr√©aient un climat peu propice √† la diffusion de la religion, d’autant plus que les Celtes ne

 

(53)¬† Rappelons que la religion chr√©tienne enseigne que l’homme a une √Ęme immortelle, distincte du corps p√©rissable, qu’il doit sauver. Les √©lus (“√©lecti” = choisis) jouissent, apr√®s la mort de la vision de Dieu, durant une √©ternit√© bienheureuse, c’est le Paradis. Les damn√©s (“damnati” ‚ÄĒ condamn√©s) sont priv√©s √©ternellement de cette contemplation de Dieu et souffrent de cette privation, c’est l’Enfer (“inferi” = les lieux inf√©rieurs). Le Moyen Age a imagin√© de fa√ßon tr√®s r√©aliste ces deux √©tats en les localisant au ciel et sous la terre et en pr√™tant des supplices corporels aux damn√©s. Des √™tres c√©lestes, les anges (“angelos” = messager), cr√©√©s par Dieu avant les hommes, peuplent le ciel avec les √©lus et assurent entre ce monde et l’autre des communications permanentes.¬† Des anges r√©volt√©s ont √©t√© chass√©s du paradis par le cr√©ateur et peuplent l’enfer, ce sont les d√©mons dont le chef Lucifer (de “lux, lucis”, la lumi√®re, et de “ferre” porter, celui qui porte lumi√®re) est appel√© le Diable qui au Moyen Age intervient constamment dans la vie quotidienne des chr√©tiens : J. CHELINI, op. cit., p. 13.

(54)  E. BROUETTE, Fursy, op. cit., col. 476 et 477.

(55) et (56) E. BROUETTE, op. cit., t. XVI, 1967, col. 1344.

(57)  I. SNIEDERS, op. cit, pp. 596 et 828. L. NOIR, op. cit, p. 44.

(58)¬† L. GOUGAUD, L’Ňďuvre des Scott: dans l’Europe Continentale, dans la Revue d’Histoire eccl√©sias¬≠tique, t. 9 ; 1928, pp. 29 et 35.

(59)¬† Contrairement √† l’opinion de C. KAIRIS, op. cit., p. 9

(60)  J. CHELINI, op. cit., pp. 37, 82 et 85.

 

(p.36) montraient aucun empressement √† convertir les Saxons “pour √©viter d’avoir √† parta¬≠ger le Paradis avec ces Barbares (61) !

C’est dans ces circonstances que des “p√©r√©grins” irlandais furent amen√©s √† partici¬≠per √† une nouvelle √©vang√©lisation de l’Angleterre.

Vers 635, le roi chr√©tien Sigebert qui r√©gnait sur une r√©gion d’East Anglie, accueillit Fursy, Feuillien et Ultain, accompagn√©s de quelques moines (62). Gr√Ęce aux lib√©ralit√©s de ce roi, ceux-ci purent construire un monast√®re √† Cnoberesbugh, actuellement Burgh Castle, √† six kilom√®tres au sud-ouest de Yarmouth, dans le comt√© du Norfolk (63).

Edimbourg

Au IIIe si√®cle de notre √®re, les Romains qui occupaient le pays, avaient √©difi√© √† Burgh Castle une forteresse destin√©e √† repousser les raids saxons venant du continent, puis cette forteresse avait √©t√© laiss√©e √† l’abandon (64). C’est √† l’int√©rieur de ses murs¬† que les moines irlandais construisirent leur monast√®re dont Fursy devint l’abb√© (65).

De nos jours, le mur d’enceinte de la forteresse est encore debout sur trois de ses c√īt√©s. La quatri√®me, au sud, se r√©duit √† des vestiges assez impressionnants. Du c√īt√© est, par contre, le mur d’enceinte est bien conserv√©. Il est flanqu√© de tours massives qui ne manquent pas d’allure.

C’est √† l’extr√©mit√© nord de ce mur, dans le coin nord-est de la forteresse que l’arch√©ologue Charles Green mit √† jour, en 1958, des vestiges du monast√®re √©difi√© par saint Fursy et par ses fr√®res. Il d√©couvrit des excavations ayant servi √† planter des pieux, ainsi que des fragments de parois en pl√Ętre, recouvertes de peinture, ce qui lui permit de conclure √† l’existence d’un √©tablissement religieux construit en mat√©riaux fragiles (66).

C’est l√† que les moines irlandais entreprirent l’√©vang√©lisation de la population. Les pr√©dications de Feuillien provoqu√®rent, para√ģt-il, de nombreuses conversions (67).

 

(61)  J. CHELINI, id., p. 69.

(62)¬† C. PLUMMER, Baedae…, op. cit., Liv. III, chap. 19, p. 163 :¬† “paucis cum fratribus”.

(63)¬† C’est en¬† 1974 que les autorit√©s d√©cid√®rent de rattacher la¬† r√©gion¬† du Burgh Castle au Norfolk. Jusqu’alors Burgh Castle avait toujours fait partie du Suffolk.

(64)¬† II s’agit de la fortresse de Gariannonum.

(65)¬†¬† Vita Fursei, √©d. B. KRUSCH, op. cit., p. 437. C. PLUMMER, op. cit., t II, p. 171. P. GROSJEAN, Notes…, op. cit., p.365, note 5. – Cette identification de Cnoberesburgh avec Burgh Castle a √©t√© contest√©e, mais √† tort, par certains auteurs : voir A. DIERKENS, op. cit., p. 71, note 10.

(66)   The Norfolk Village Book, Countryside Books, Newbury, 1990, p. 44.

(67) E. BROUETTE, Feuillien, op. cit., col. 1344.

(p.36-37)

(p.37) Quant √† Fursy, il assuma les fonctions d’abb√© pendant plusieurs ann√©es, puis, en 639, il fut pris d’un d√©sir de solitude et il se retira pr√®s d’Ultain qui vivait en ermite, depuis quelque temps d√©j√†, dans un endroit isol√© (68).

Avant de partir, Fursy avait désigné Feuillien pour lui succéder à la tête de la communauté (69).

De nos jours, on aper√ßoit, √† deux cents m√®tres de l’enceinte du fort de Burgh Castle, une √©glise entour√©e d’un vieux cimeti√®re au milieu duquel se dresse une croix celtique.

A l’entr√©e, une pancarte rappelle qu'”en 630, Fursy fonda un monast√®re dans le fort romain”. L’√©glise est de construction r√©cente, de m√™me que la croix celtique √©rig√©e, en 1897, en m√©moire de saint Fursy.

 

(68) Ultanus qui ad heremiticam pervenerat vitam… in continentia et orationibus…” : Baedae venerabilis…, √©d. PLUMMER, op. cit., III, 19, p. 168, et les notes. P. SCHMITZ, V¬į Ultan, op. et loc. cit.

(69) Vita Fursei, op. cit., chap. 8, p. 438 – Baedae venerabilis…, op. cit. III, 19, p. 167 et note :¬† “reliquit monasterii et animorum curam fratri suo Foliano”.

 

(p.38) La tour de l’√©glise, par contre, remonte au XIe si√®cle. Pourquoi fut-elle √©rig√©e en cet endroit as¬≠sez √©loign√© du village de Burgh Castle ? On peut penser que c’est √† l’endroit o√Ļ saint Ultain aimait se retirer dans un oratoire isol√©, pour y vivre en ermite.

Au VIIe siècle, on trouvait un peu par­tout, en Irlande, en Angleterre et en Gaule, des ermites vivant isolés avec Dieu, vaquant à la prière et au travail, exerçant, auprès des popula­tions locales un ministère de miséricorde qui, seul, les faisait sortir de leur retraite (70).

Ainsi donc, d√®s son s√©jour en Angleterre, Ultain, manifestait d√©j√† une tendance √† l’√©r√©mitisme, que nous retrouverons dans sa vie √† Fosses.

Ces consid√©rations tir√©es du mode d’exis¬≠tence de Feuillien et de ses fr√®res en Irlande et en Angleterre, nous permettent d√©j√† de d√©celer les diff√©rences de temp√©rament des trois hommes.

Tous trois, bien s√Ľr, jouissaient d’une excellente sant√©, ils √©taient anim√©s d’une foi in√©branlable et d’une volont√© de fer : leur √©ducation monastique en t√©moigne. Tous trois √©taient des b√Ętisseurs et ils assum√®rent, tour √† tour, la direction de com¬≠munaut√©s monastiques.

Mais chacun avait son caract√®re : Fursy nous est d√©crit par B√©d√© le V√©n√©rable, comme un visionnaire et comme un proph√®te. Ultain aimait la solitude des ermita¬≠ges. Feuillien, quant √† lui, appara√ģt avant tout comme un homme d’action, un pr√©di¬≠cateur, un missionnaire au sens moderne du terme.

 

(70) E. SALIN, op. cit., t I, p. 77. Dans notre pays, plusieurs missionnaires célèbres, comme saint Bavon, saint Ghislain et saint Remacle, vécurent, eux aussi, pendant quelques années, en solitaires, dans des ermitages isolés :L. VAN DER ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 104.

(p.38-39)

(p.39) Revenons √† Cnoberesburgh o√Ļ Fursy v√©cut en ermite, en compagnie d’Ultain pendant un an, puis, en 640, d√©cida de partir sur le continent, pour y mener l’existence des p√©r√©grins (71).

Comme nous le savons, Feuillien et Ultain allaient, eux aussi, quelques an­nées plus tard, prendre le même chemin.

Ils n’√©taient pas les seuls, car du VIIe au XIIe si√®cles, l’Irlande envoya dans nos r√©gions de nombreux moines qui sillonn√®rent en tous sens la Gaule, la Germanie et l’Italie’721. Saint Bernard rappelle les essaims de saints qui, √† cette √©poque, se r√©pandirent d’Irlande sur le continent “√† la mani√®re d’une inondation” (73). On avait vu tant d’Irlandais passer les mers, devenir missionnaires sur le conti¬≠nent, y ouvrir des monast√®res et les peupler, se faire ermites ou pr√©di¬≠cateurs, que tout naturellement, les hagiographes des si√®cles post√©¬≠rieurs, de bonne foi ou non, n’h√©si¬≠t√®rent pas √† grossir encore leur nombre, en attribuant faussement la nationalit√© irlandaise √† des moi¬≠nes de chez nous (74).

A cette √©poque, les gens d’Irlande portaient l’appellation de “Scots” ou de “Scotti”. Par la suite, du Xe au XIIIe si√®cles, le terme de “Scots” d√©signa tant√īt les Irlandais tant√īt les Ecossais et, √† partir du XIVe si√®cle jusqu’√† nos jours, il fut appliqu√© uniquement aux Ecossais (75).

Toujours est-il qu’en 640, Fursy quitta le monast√®re de Cnobe¬≠resburgh et passa sur le continent (76). Il arriva en Neustrie o√Ļ il fut cordia¬≠lement accueilli (77) par le roi Clovis II et par son premier ministre le maire du palais (78) Erchinoald qui lui permit de construire un monast√®re dans un de ses domaines, √† Lagny (sur la Marne) (79). Puis Erchinoald fit b√Ętir, en haut du Mont Saint-Quentin, √† P√©ronne (sur la Somme), un autre monast√®re qui devait servir de g√ģte d’√©tape aux p√©r√©grins irlandais. Ce monast√®re fut d√©truit √† la R√©volution fran√ßaise (80). Il n’en reste plus que

 

(71)¬† Baedae Venerabilis…, op. cit., liv. III, chap. 19, p. 163 : “peregrinam ducere vitam”.

(72)¬† I. SNIEDERS, op.¬† cit, p.¬† 596.¬† L.¬† GOUGAUD, L’Ňďuvre des¬† “Scotti”…, op.¬† cit., pp. 29 NOIR, op. cit., p.44.

(73)  L. VAN der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 176.

(74)¬† L. GOUGAUD, Les surnum√©raires de l’√©migration scottique, dans la Revue B√©n√©dictine, 1931, pp. 296-302, a v√©rifi√© l’origine de certains personnages pr√©sent√©s comme Irlandais par les hagiographes, et √©cart√© bon nombre d’entre eux √† qui on a faussement attribu√© cette nationalit√©, par exemple ceux que la l√©gende pr√©sente comme des fr√®res de saint Feuillien (Bloque, Algine, Etton, etc…).

(75)¬† F. CABROL et P. LECLERCQ, Dictionnaire d’arch√©ologie chr√©tienne et de liturgie, Paris, 1910, verbo, Celtk¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†

GOUGAUD 9, 1908, p. 21, note 1. C’est √©videmment par erreur que C. KAIRIS, op. cit., p. 11, qualifie le monast√®re fond√© √† Fosses par saint Feuillien, de “Monast√®re de Seat”.

(76)  A. DIERKENS, op. cit., p. 71.

(77)  Vita Fursei, op. cit., p. 438.

(78)¬† Nous reparlerons de ces “maires du palais” qui,¬† apr√®s le d√©c√®s du roi Dagobcrt, jou√®rent un r√īle politique de premier plan au Royaume des Francs.

(79)¬† L. GOUGAUD, Les surnum√©raires…, op. cit., p. 297.

(80)¬† C’est le c√©l√®bre monast√®re irlandais de P√©ronne, le “Peronna Scottorum” (le “P√©ronne des Scots”) qui fut le premier √©tablissement √† l’usage exclusif des p√©r√©grins irlandais sur le continent : L. GOUGAUD, L’Ňďuvre des Scotti…, op. cit., p. 28. A. DIERKENS, op. cit., p. 303, note 143.

 

(p.40) quelques soubassements de murs envahis par la v√©g√©tation. A son emplacement se dresse aujourd’hui une √©glise d√©di√©e √† saint Fursy.

Le 16 janvier 649, alors que la construction du monast√®re du Mont Saint-Quentin √©tait en voie d’ach√®¬≠vement, saint Fursy trouva la mort au cours d’un voyage dans le nord de la Gaule. Sur l’ordre d’Erchinoald, son corps fut inhum√© √† P√©ronne, √† l’emplacement actuel du Palais de Justice, au centre de la localit√©*80. Le tombeau de saint Fursy ne tarda pas √† de¬≠venir un lieu de p√®lerinage ; on y √©difia un oratoire, puis une coll√©giale qui fut, elle aussi, compl√®tement d√©truite √† la R√©volution fran√ßaise.

Palais de Justice de Péronne.

On raconte que des dignitaires du royaume se disputaient au sujet du sort à réserver au corps de Fursy, lorsque la volonté divine se manifesta par deux tau­reaux qui, attelés au char funèbre, se mirent eux-mêmes en marche et se dirigèrent vers Péronne<82).

C’est pourquoi, dans l’art eccl√©siastique, Fursy a √©t√© repr√©sent√© avec des boeufs ou des taureaux*83‘.

En r√©alit√©, le transfert des corps des saints irlandais par un couple de taureaux est un clich√© hagiographique fr√©quent, auquel il ne faut accorder aucun cr√©dit*84‘. Lors de ses fun√©railles, le corps de saint Alban (martyris√© vers 313) reposait, lui aussi, sur un char attel√© de boeufs(S5). La tradition rapporte des circonstances semblables sur la translation des reliques de saint Val√®re (86) et les hagiographes ont repris le m√™me sc√©nario pour le transfert des restes de saint Feuillien √† Fosses (87).

Pendant ce temps, saint Feuillien √©tait toujours √† la t√™te du monast√®re de Cnoberesburgh, mais il allait bient√īt, lui aussi, devoir le quitter.

 

(81)¬† E. BROUETTE, op.¬† cit., col.¬† 1345, parle d’une seconde translation du corps de Fursy √† laquelle Feuillien aurait assist√© en 654, mais aucune source historique valable n’√©voque pareil √©v√©nement : A. DIERKENS, op. cit., p. 293, note 67. – Sur le culte de saint Fursy, voir L. GOUGAUD, Les saints irlandais…, op. cit., pp. 108 √† 113.

(82)¬† Acta Sanctorum, januarii, II, pp. 407 et 416. L. GOUGAUD, Les saints irlandais…, op. cit, p. 112

(83)¬† C. CAHIER, Caract√©ristiques des saints…, op. cit., p. 138.

(84)  E. BROUETTE, Fursy, op . cit., pp. 478 et 480.

(85)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 615.

(86)  C. KAIRIS, op. cit., p. 13.

(87) Voir ci-dessous, pp. 66 et 67.

 

(p.41) CHAPITRE II

saint feuillien À péronne, À nivelles et À fosses

 

Nous poss√©dons, pour la suite de la biographie de saint Feuillien, un docu¬≠ment historique d’une valeur exceptionnelle. C’est un r√©cit de la destruction du monast√®re de Cnoberesburgh, de l’arri¬≠v√©e de saint Feuillien en Gaule, de son passage √† l’abbaye de Nivelles, de la fondation du monast√®re de Fosses, de l’assassinat de saint Feuillien, de la d√©cou¬≠verte de ses restes et du transfert de ceux-ci √† Nivelles puis √† Fosses. On a donn√© √† ce r√©cit le nom d'”Additamentum nivialense de Fuilano”, ce qui peut se traduire par “Suppl√©ment” (ou appendice) nivellois, au sujet de Feuillien (1).

Pourquoi “Additamentum” ? Parce que ce texte √©tait destin√© √† “compl√©ter” la “Vita Fursei” (2).

Pourquoi “Nivialense” ? Parce qu’il a √©t√© compos√© √† Nivelles.

Dans la suite de notre expos√©, nous userons de l’appellation traditionnelle d”‘Additamentum” (plut√īt que de la traduction fran√ßaise de “suppl√©ment”, de “compl√©ment”, ou d'”appendice” √† la vie de Fursy).

On a d√©couvert une quinzaine de manuscrits reproduisant, avec des varian¬≠tes, le texte de l'”Additamentum”. Le plus ancien date du IXe si√®cle et est conserv√© √† la biblioth√®que de Zurich (3).

Imprim√© pour la premi√®re fois par les Bollandistes en 1889 (4), l'”Additamentum” fut publi√© treize ans plus tard, par Bruno Krusch (5) dans la collection d’Ňďuvres historiques connue sous le nom de “Monumenta Germaniae historica” (Monuments historiques de Germanie).

L’auteur de fAdditamentum” n’√©tait pas un moine irlandais venu sur le continent avec Feuillien, car on ne rel√®ve, dans le texte, aucune expression ni

 

(1)¬† C’est Bruno KRUSCH qui lui a donn√© cette appellation – Voir ci-dessous.

(2)¬† P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie celtique,¬† op.¬† cit., p.¬† 380.¬† S.¬† BALAU, op.¬† cit., p. 235. U. BERLI√ąRE, La plus ancienne vie de saint Feuillien, dans la Revue B√©n√©dictine, 1892, p. 137.

(3)¬† Sept autres ont √©t√© trouv√©s en Autriche. D’autres, enfin, sont conserv√©s √† Paris, √† Munich, √† Lambach, √† Tr√™ves, √† la biblioth√®que du Vatican et au monast√®re de Rein, en Styrie : voir P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie celtique op. cit., pp. 380 et 381.

(4)¬† Dans le Catalogue des manuscrits hagiographiques de la Biblioth√®que Nationale de Paris, en 1889, t.I, pp. 195 et 196, d’apr√®s un manuscrit du X¬į si√®cle : voir L. NOIR, op. cit., p. 4 et L. van der ESSEN, Etude critique et litt√©raire sur les vitae des saints m√©rovingiens de l’ancienne Belgique, Louvain,1907, p. 127 note 5.

(5)  B. KRUSCH, dans les Monumenta Germaniae Historica, op. cit., pp. 449-451.

 

(p.42) aucun tour de phrase qui √©voquent le latin irlandais du VIIe si√®cle (6). L'”Additamentum” a √©t√© r√©dig√© par un moine de l’abbaye de Nivelles, qu’on consid√®re comme contemporain des √©v√©nements dont il s’est fait le rapporteur et dont il fut sans! doute, en plus d’une occasion, le t√©moin oculaire. Ce texte fut compos√© dans les quelques mois qui suivirent les derniers √©v√©nements qu’il relate. Il fut, vraisemblablement, √©crit en 657 (7). On ignore le nom de l’auteur (8).

Pour une fois, tous les sp√©cialistes sont unanimes au sujet de la valeur histo¬≠rique de l'”Additamentum”. Il s’agit d’une Ňďuvre capitale, r√©dig√©e par un contem-porain (9). Le r√©cit en est circonstanci√© (10). Les d√©tails y sont donn√©s au naturel, sobrement, avec une pr√©cision qui d√©note un auteur parfaitement renseign√© (11). Le style en est fruste. Il laisse peu de place aux hors-d’Ňďuvres hagiographiques (12) et reste libre de l√©gendes et de r√©cits miraculeux (13). On peut consid√©rer ce texte com-l me une des sources les plus pr√©cieuses de l’histoire religieuse de l’√©poque m√©rovingienne (14). Nous sommes en pr√©sence du plus ancien document hagiographique concernant un saint ayant r√©sid√© sur le territoire de la Belgique actuelle (15).

Vu l’importance de l'”Additamentum”, nous en publions le texte latin (16) et une traduction fran√ßaise (17), en annexe.

Si tous les auteurs s’accordent, comme nous venons de le voir, sur la valeur historique de l'”Additamentum”, aucun n’a jusqu’√† pr√©sent, √† notre connaissance du moins, proc√©d√© √† une analyse syst√©matique de ce document. C’est ce que nous nous proposons de faire, dans les pages qui suivent, en commen¬≠tant le texte, phrase apr√®s phrase, et en tentant de cerner la r√©alit√© historique. Dans un souci de clart√©, nous avons divis√© le texte de l'”Additamentum” en plu¬≠sieurs parties, en y ajoutant des sous-titres de notre cru.

 

  1. La destruction du monastère de Cnoberesburgh et le départ de saint Feuillien pour la Gaule
  2. Texte

Apr√®s le d√©c√®s du bienheureux Fursy, la temp√™te que celui-ci avait pr√©vue en esprit faisait rage sur les c√ītes d’Outremer. En r√©alit√©, le roi tr√®s chr√©tien Anna avait √©t√© chass√© par une

 

(6)¬† P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie celtique, op. cit., p. 382.

(7)  L. NOIR, op. cit., p. 71, note 7. A. DIERKENS, op. cit., p. 304 note 147.

(8)¬† S. BALAU.op. cit., p. 235. U. BERLI√ąRE, op. cit., pp. 137 et 138. P. GROSJEAN, Notes…, op. cit., p. 381. L. van der ESSEN, Etude critique…, op.¬† cit., p. 153. L. NOIR, op. cit., pp. 6 et 7, notes 3 et 4, se demande s’il ne s’agirait pas d’un moine de P√©ronne qui aurait suivi Feuillien lors de son d√©part pour Nivelles et qui y serait demeur√©.

(9)  M. BROZE, op. cit., p. 1.

(10)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 840.

(11)¬† U. BERLI√ąRE, La plus ancienne vie…, op. cit., p.¬† 137. G. WYMANS, Les circonstances…, op. cit., p. 107.

(12)  L. NOIR, op. cit, pp. 6 et 8.

(13)¬† P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie…, op. cit., p. 382, note 3.

(14)¬† L. van der ESSEN, Etudes d’hagiographie…, op. cit., p.¬† 128. E. BROUETTE, Feuillien, op. cit., col. 1346.

(15)¬† B. KRUSCH, op. cit., p. 429. L. van der ESSEN, Etude critique…, op. cit., p. 153. L. NOIR, op. cit., p. 8.

(16)  Texte latin de B. KRUSCH, op. et loc. cit.

(17)¬† J’ai √©tabli cette traduction avec l’aide de Monsieur l’Abb√© Jean BIENAIME, professeur retrait√©, que je remercie pour sa collaboration. Deux autres traductions fran√ßaises de l'”√ādditamentum” ont d√©j√† √©t√© √©dit√©es. J’avoue ne pas les avoir consult√©es, ne les ayant pas trouv√©es √† Namur. Elles sont dues respectivement √† J. JAMART, dans Le petit Braban√ßon de Nivelles et du Brabant Wallon, du 26 janvier 1901, p. 2 et √† J. GAUZE, Saint Feuillien et ses trois compagnons martyris√©s en haine de la Foi, Nivelles, 1970, pp. 38-44.

 

(p.43) incursion de pa√Įens ; le monast√®re qu’il avait construit √©tait spoli√© de tous ses biens et les moines avaient √©t√© vendus un par un.

“L’abb√© Foilnan (Feuillien) lui-m√™me, le fr√®re ult√©rin de l’homme mentionn√© plus haut (Fursy) aurait √©t√© jet√© en prison pour √™tre mis √† mort, si la main de Dieu ne l’avait pas sauv√© dans l’int√©r√™t de beaucoup de gens, les pa√Įens ayant √©t√© glac√©s d’√©pouvant√© par l’annonce du retour du roi Anna mentionn√© ci-dessus.

“En fait, les moines furent rachet√©s de leur captivit√©, les saintes reliques furent retrou¬≠v√©es, les livres et les objets du culte furent charg√©s sur un navire et enfin Feuillien lui-m√™me gagna la terre des Francs…

 

  1. Commentaires

On sait que Fursy était un visionnaire et un prophète. Il avait prévu la destruction du monastère de Cnoberesburgh, qui survint après sa mort, en 649.

A ce moment, le roi pa√Įen d’une r√©gion voisine (18) envahit le territoire du roi Anna, le successeur de Sigebert qui avait accueilli les moines irlandais √† Cnoberesburgh.

Ces moines furent vendus comme esclaves, ce qui était, à cette époque, le sort habituel des vaincus.

Comme nous l’avons d√©j√† signal√©, saint Feuillien portait, de son vivant, le nom de Foilnan (Foilnanus, en latin). Ce n’est que beaucoup plus tard que ce nom se transforma en Foillan(us); l’adoption du “ll” pour ce qui pr√©c√©demment se notait “ln” s’est produite vers l’an 800 (19).

On remarque que l’auteur de r”Additamentum” pr√©cise que Fursy et Feuillien √©taient des fr√®res ut√©rins, et non des fr√®res jumeaux, comme certains hagiographes ont tent√© de le faire croire (20).

La suite du texte laisse supposer que Feuillien profita d’un moment de panique chez les pa√Įens, pour s’√©chapper.

La tournure de la phrase suivante (21) ne permet pas de d√©terminer qui a rachet√© les moines captifs : le roi Anna, ou saint Feuillien lui-m√™me ? Le P√®re Grosjean a √©mis une hypoth√®se selon laquelle saint Feuillien aurait rachet√© ses fr√®res gr√Ęce √† une ran√ßon qu’il aurait √©t√© chercher en Neustrie, et dont une partie, constitu√©e de pi√®ces d’or m√©rovingiennes et de lingots du m√™me m√©tal, a √©t√© d√©couverte dans la r√©gion de Burg Castle (22).

L’auteur de l'”Additamentum” √©num√®re les choses les plus pr√©cieuses que les moi¬≠nes charg√®rent sur leur navire : des objets du culte, des reliques et des livres.

Les objets du culte, c’√©taient des ciboires et des pat√®nes destin√©s √† la c√©l√©bration de la messe, les “minist√®res de l’autel” (23).

Les reliques furent “invent√©es” (24), c’est-√†-dire “d√©couvertes” l√† o√Ļ sans doute les moines avaient eu le temps de les cacher avant l’arriv√©e des pa√Įens : les murs et les d√©combes romains de Burgh Castle offraient, en effet, toute facilit√© de les dissimuler (25).

 

(18)¬† II s’agit du roi Panda, qui r√©gnait sur la Mercie.

(19)¬† P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie …, op. cit., pp.382 et 383, note 5.

(20)  Voir ci-dessus, p. 30.

(21)¬† Usage de l’ablatif absolu : “Les moines ayant √©t√© rachet√©s”.

(22)¬† P. GROSJEAN, Le tr√©sor m√©rovingien de Sutton Hoo, dans les Analecta Bollandiana, 1960, pp. 364 √† 369. D’apr√®s A. DIERKENS, op. cit., p. 71, note 12, cette hypoth√®se doit √™tre rejet√©e.

(23)¬† La mati√®re eucharistique est contenue dans des vases sacr√©s, le vin dans le calice (“calix” = coupe), le pain est plac√© sur la pat√®ne (“patena” = petite assiette) : J. CHELINI, op. cit., p. 21. Aux VIP et VIIIe si√®cle, l’orf√®vrerie, irlandaise brillait d’un vif √©clat. Les calices scintillaient de toutes leurs facettes d’or et d’argent. Richesse, profusion et luxuriance √©taient les caract√©ristiques de cet art reli¬≠gieux : F. HENRY, L’Art irlandais, Abbaye Sainte-Marie (Yonne), t.l, 1963, pp. 36 et 101.

(24) Du latin inventus = trouvé, découvert.

(25) P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie celtique, op. cit., p. 366, note 3.

 

(p.44) On sait quelle importance nos anc√™tres accordaient aux reliques ; on s’en servait pour se d√©fendre contre l’ennemi, pour sceller un pacte etc… (26) ¬†En Irlande, le culte des reliques √©tait pouss√© tr√®s loin. Tout objet ayant √©t√© en possession d’un saint ou ayant √©t√© en contact avec lui, poss√©dait des vertus miraculeuses. C’est ainsi, par exemple, qu’on honorait pieusement la peau d’une vache qui jadis avait nourri un saint irlandais : celui qui mourait √©tendu sur elle, √©tait assur√© de la vie √©ternelle (27).

 

(26)¬† Le culte (du verbe “colere” = v√©n√©rer) des saints conna√ģt pendant tout le Moyen Age une faveur extraordinaire. Les fid√®les cherchent √† se procurer des reliques qui conservent la force du saint et op√®rent des miracles (“miraculum” = prodige). La v√©n√©ration (“venerare” = respecter) des saints est distincte du culte d’adoration que l’on doit √† Dieu seul : J. CHELINI, op. cit., p. 18 et 19.

(27) I. SNIEDERS, Influence de l’hagiographie irlandaise…, op. cit., p. 609.

(p.44)

(p.45) Rien d’√©tonnant, d√®s lors, √† ce que saint Feuillien et ses compagnons emport√®rent avec eux les reliques qu’ils poss√©daient.

De quelles reliques s’agissait-il ? Nous n’en savons rien, mais saint Feuillien avait sans doute des reliques de saint Brendan, le fameux “moine navigateur”, fondateur du monast√®re de Clonfert.

Quant aux “livres” charg√©s sur le navire, c’√©taient essentiellement des textes des Saintes Ecritures et de la liturgie chr√©tienne.

Rappelons que la Bible (du grec biblia, pluriel de biblion, Les Livres Saints) contient d’abord des livres de l’Ancien Testament, ant√©rieurs √† la venue du Christ, h√©rit√©s du juda√Įsme, et ensuite le Nouveau Testament, √† savoir les Evangiles (du grec Euangelion : la bonne nouvelle), qui racontent la vie et la pr√©dication du Christ, puis les Actes des Ap√ītres, r√©cit de l’activit√© des ap√ītres apr√®s la mort du Ma√ģtre, ensuite les lettres des ap√ītres ou Ep√ģtres, et enfin un texte proph√©tique, l’Apocalypse, r√©dig√© par saint Jean l’Evang√©liste.

Le monast√®re de Clonfert, o√Ļ saint Feuillien avait re√ßu son √©ducation, √©tait un centre d’instruction religieuse et litt√©raire. On y acqu√©rait une science approfondie des Saintes Ecritures et une connaissance correcte du latin. On y lisait aussi quel¬≠ques auteurs profanes de l’antiquit√© romaine. Des √©l√®ves y affluaient de partout, car √† une √©poque o√Ļ la culture de l’esprit √©tait tomb√©e au niveau le plus bas sur le continent, les ma√ģtres irlandais √©taient unanimement reconnus comme des savants remarquables (28).

Saint Feuillien poss√©dait donc des textes des Saintes Ecritures, en latin (29) dans la traduction de saint J√©r√īme appel√©e Vulgate (Vulgate : version ordinaire, connue), ainsi que des √©crits des P√®res de l’Eglise, qui, aux premiers si√®cles de notre √®re, avaient comment√© l’Ecriture Sainte.

Combien de moines s’embarqu√®rent-ils avec saint Feuillien, vers le continent ? Au¬≠cun texte n’apporte de r√©ponse √† cette question. Certains historiens ont avanc√© le chiffre de quarante ou de cinquante, qui para√ģt correspondre aux habitudes des p√©r√©grins irlandais (30).

Pourquoi saint Feuillien et ses compagnons choisirent-ils “la terre des Francs” pour leur nouvel exil, plut√īt qu’une autre r√©gion du continent ? Sans doute parce qu’ils esp√©raient y √™tre bien accueillis, comme saint Fursy l’avait √©t√©, quelques ann√©es auparavant. Mais pourquoi les souverains m√©rovingiens r√©servaient-ils un accueil chaleureux aux moines irlandais, particuli√®rement sur le territoire de la Belgique actuelle ? Pourquoi saint Feuillien fut-il si bien re√ßu √† Nivelles ? Pour plusieurs raisons que nous allons tenter d’exposer.

On sait qu’√† la fin de l’√©poque romaine, les habitants de l’Entre-Sambre-et-Meuse en g√©n√©ral et ceux du pays de Fosses en particulier √©taient rest√©s pa√Įens : la reli¬≠gion chr√©tienne n’avait pas encore p√©n√©tr√© dans cette r√©gion recouverte de for√™ts (31).

La situation y resta pratiquement la m√™me jusqu’√† l’arriv√©e de saint Feuillien (32).

 

(28)¬† L. GOUGAUD, L’Ňďuvre des Scotti…, op. cit., p. 261 et 262. I. SNIEDERS, L’influence …, op. cit., p. 605.

(29)¬† Le grec fut la langue liturgique de l’Occident jusqu’au III” si√®cle ; le latin le rempla√ßa jusqu’√† nos jours : J. CHELINI, op. cit., p. 20.

(30)¬† C. KAIRIS (op. cit., p. 10) estime √† une cinquantaine le nombre de compagnons d’exil de saint Feuillien. Quant √† l’abb√© D√©tienne, il avance le chiffre de quarante : J. DETIENNE,¬† Un grand Feuillien dans la tourmente, dans le Journal “Vers l’Avenir”, du 26 juillet 1991. G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, (op. cit., p. 47), pensent, de leur c√īt√©, que les compagnons d’exil de saint Feuillien √©taient une trentaine.

(31)¬† Cfr ci-dessus, p.9. Sur les t√©moignages arch√©ologiques de la premi√®re christianisation de notre pays, voir¬† A.¬† WANKENNE,¬† Les ¬†d√©buts¬† de¬† l’√©vang√™lisation¬† en¬† Belgique,dans Archeologica¬† Belgica, Bruxelles 1983, n¬į 255, pp. 179 et 188.

(32) F.-L. GANSHOF, L’Eglise en Belgique au Haut Moyen Age, dans la Revue belge de philologie et d’histoire, t. 20, 1941, pp. 722 et 723. G. FAIDER, op. cit., p. 135. M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 47.

 

(p.46) Certes, des dioc√®ses avaient vu le jour sur le territoire de la Belgique actuelle, √† Tongres et √† Tournai (33). Certes les rois m√©rovingiens qui, depuis le bapt√™me de Clovis, avaient embrass√© le christianisme, soutenaient l’action des √©v√™ques, pour des motifs plus politiques que religieux, et sp√©cialement en vue d’assurer leur pro¬≠pre autorit√© sur les populations converties √† la religion nouvelle (34), mais les √©v√™ques demeuraient impuissants √† √©vang√©liser les r√©gions rurales de leur dioc√®se, et ce pour deux motifs essentiels.

Tout d’abord, ils ne pouvaient pas compter sur leur clerg√©, demeur√© √† demi-barbare (35). Dans le dioc√®se de Tongres, les chr√©tiens de l’√©poque m√©rovingienne √©taient rest√©s superstitieux, cruels, orgueilleux, avides, infid√®les √† la parole donn√©e, et le clerg√© n’√©tait pas, lui non plus, exempt de ces tares et de ces vices : certains pr√™tres ne pratiquaient aucune chastet√© et d’autres c√©l√©braient la messe en √©tat d’√ģvresse (36). L’historien J. Chelini affirme que l’immense majorit√© des clercs ruraux vivaient dans l’ignorance et le concubinage (37).

Ensuite, les dioc√®ses avaient une √©tendue consid√©rable, et la difficult√© des commu¬≠nications rendait souvent l’intervention des √©v√™ques impossible sur la plus grande √©tendue de leur territoire. C’est ainsi que le dioc√®se de Tongres, dont Fosses faisait partie, constituait une vaste province eccl√©siastique qui englobait toute la Belgique orientale, ainsi que des parties du Limbourg hollandais, de l’Allemagne rh√©nane et du Grand-Duch√© de Luxembourg (38). Les √©v√™ques de Tongres et leur clerg√© √©taient donc loin, aux VIe et VIIe si√®cles, de suffire √† la conversion des habitants des campagnes dans un dioc√®se d’une telle √©tendue. “Il leur fallut, d√®s lors, l’aide des missionnaires √©trangers qui, se portant de r√©gion en r√©gion, ont attaqu√© sur place les superstitions et ont remplac√© les temples par des chapelles et les dieux pa√Įens par des croix (39).

Le VIP si√®cle, fut, dans notre pays, le si√®cle qui se termina par la victoire du christianisme et ce gr√Ęce √† une action missionnaire d’une grande ampleur, due √† des pionniers originaires de r√©gions plus anciennement christianis√©es, comme l’Aquitaine, ou profond√©ment impr√©gn√©es de foi, comme l’Irlande040‘. Ces mission¬≠naires venus d’horizons divers, ont travaill√© en ordre dispers√©, sans plan d’ensemble et le plus souvent sans collaboration v√©ritable avec les √©v√™ques, mais ils √©taient puissamment soutenus et aid√©s par la dynastie m√©rovingienne (41). Ce fut le cas de saint Feuillien.

 

  1. Le séjour à Péronne
  2. Texte

A l’endroit m√™me o√Ļ le bienheureux Fursy est enseveli, Feuillien et ses compagnons furent accueillis par le maire du palais Erchinoald. Peu apr√®s, ils furent expuls√©s par ce maire du palais, qui toisait d√©daigneusement les p√©r√©grins…

 

(33)  Vers 345, on cite un évêque de la cité des Nerviens, et saint Servais était évêque de Tongres : M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 45.

(34)  A. JORIS, op. cit., p. 30.

(35)  H. PIRENNE, op. cit., p. 26.

(36)  L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., pp. 55 et 56.

(37)  J. CHELINI, op. cit., p. 74.

(38)¬† H. PIRENNE, op. cit., p. 28 – E. de MOREAU, Histoire de l’Eglise en Belgique, Bruxelles, 1945, t.¬† I, p.¬† 66,¬† signale que dix √©v√™ch√©s se partagent aujourd’hui le territoire de l’ancien √©v√©ch√© de Tongres !

(39)  L. van der ESSEN, Le siècle des saints, pp. 14 et 41 à 45.

(40)  G. FAIDER, op. cit., p. 135. РE. de MOREAU, op. cit, p. 71.

(41) L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 83. РH. PIRENNE, op. cit., pp. 21 et 26.

 

(p.47) B.   Commentaires

 

Comme nous le savons, saint Fursy avait, en 649, été enseveli à Péronne, sur ordre du maire du palais Erchinoald (42).

Qui √©tait Erchinoald ? Qui √©taient ces “maires du palais” ?

Rappelons qu’√† l’origine, l’ensemble du royaume franc √©tait la propri√©t√© priv√©e du roi qui l’avait acquis par droit de conqu√™te (43). Le pays √©tait consid√©r√© comme un patrimoine familial du souverain, qui se transmettait selon les r√®gles du droit pri¬≠v√© : autant de parts que d’h√©ritiers. D’o√Ļ le morcellement du royaume de Clovis, apr√®s la mort de celui-ci (44).

Les rois, toutefois, furent bien vite amen√©s √† faire des pr√©sents et √† conc√©der des terres √† leurs collaborateurs, pour les inciter √† maintenir leur fid√©lit√©. Ces donations royales √©taient h√©r√©ditaires et en pleine propri√©t√©. Ainsi se reconstitua une puissan¬≠te aristocratie terrienne dont les membres enrichis par la propri√©t√© des grands domaines furent souvent appel√©s √† remplir de hautes fonctions, soit en tant que repr√©sentants du roi, comme “comtes” √† la t√™te de circonscriptions administratives, soit au palais m√™me comme “maires du palais” (45).

“Palais” ne doit pas √™tre pris dans l’acception actuelle du terme, qui d√©signe un b√Ętiment abritant un prince. A l’√©poque m√©rovingienne, les rois francs n’avaient pas de r√©sidence fixe ; ils se d√©pla√ßaient fr√©quemment d’un de leurs domaines √† l’autre. La Cour accompagnait le souverain dans tous ses d√©placements : elle √©tait compos√©e de la famille royale, des conseillers du roi, de la garde personnelle de celui-ci et de nombreux domestiques qui, charg√©s d’assurer le service personnel du souverain (du simple valet de chambre √† l’√©cuyer, √† l’√©chanson, etc…) occupaient parfois des charges administratives sans rapport avec la fonction primitive de leur t√Ęche (46).

Une personne pr√©sidait √† la bonne marche de la “maison royale”, tout en √©tant responsable de la domesticit√© du palais. Il s’agissait du majordome (le “major domus”), aussi appel√© “maire du palais”. Ce personnage avait une importance √©conomique consid√©rable : il s’occupait de la fortune priv√©e du roi et il avait d√Ľ √† l’origine, comme l’indique son nom, veiller √† l’approvisionnement du roi et de la cour. De plus, en tant que chef des fonctionnaires, il √©tait, en quelque sorte, le premier ministre ou plut√īt le ministre unique de la monarchie m√©rovingienne et il centralisait, en fait, toute la gestion administrative du royaume (47).

Au VIP si√®cle, les maires du palais virent s’accro√ģtre leurs pouvoirs. Leurs richesses domaniales augmentaient sans cesse et leur situation de chefs de l’aristocratie leur conf√©ra une telle puissance qu’elle arriva √† contrebalancer celle du roi lui-m√™me (48).

C’est ainsi que “par ses lib√©ralit√©s, la monarchie m√©rovingienne reconstitua une aristocratie qui devait la d√©truire (49).

Dagobert, mort en 639, fut, √† vrai dire, le dernier roi m√©rovingien. Apr√®s lui, le pouvoir cessa d’√™tre exerc√© par le souverain. Il passa aux mains des maires du palais des trois r√©gions du royaume des Francs, l’Austrasie, la Neustrie et la Bourgogne (50).

Quand saint Feuillien arriva √† P√©ronne, il y fut accueilli par le maire du palais de Neustrie, Erchinoald qui, sous l’autorit√© th√©orique du roi m√©rovingien Clovis II, exer√ßait, en fait, tous les pouvoirs.

 

(42)¬† C. PLUMMER, Venerabilis Baedae…, op. cit., t.I, p. 168 et 41 √† 44. – Voir ci-dessus, p. 40).

(43)¬† G. DUBY, Guerriers et paysans…, op. cit., p. 64.

(44)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 90.

(45)  G. DUMONT, op. cit., p. 58 РG. FAIDER, op. cit., p. 43.

(46)  L. FEFFER et P. PERRIN, op. cit., p. 39.

(47)¬† F. LOT, La fin…, op. cit., pp. 385 et 386.

(48)  G. FAIDER, op. cit., pp. 42 et 43.

(49)¬† F. LOT, La fin…, op. cit., p. 383.

(50)  F. LOT, Idem, op. cit., p. 371 РE. SALIN, op. cit., t.I, p. 62.

 

(p.48) Un chroniqueur affirme qu’Erchinoald √©tait doux, bon et plein de d√©f√©rence √† l’√©gard des √©v√™ques. Effectivement, il avait, comme nous le savons, r√©serv√© le plus cordial accueil √† saint Fursy, quelques ann√©es plus t√īt, autorisant celui-ci √† construi¬≠re un monast√®re √† Lagny (51),

Le texte de l'”Additamentun” soul√®ve, d√®s lors, une question d√©licate. Pourquoi donc Erchinoald a-t-il √©prouv√© du m√©pris pour saint Feuillien et pour ses compa¬≠gnons, et pourquoi a-t-il d√©cid√© de les expulser, peu de temps apr√®s leur arriv√©e ?

Cette question n’a pas manqu√© d’embarrasser les hagiographes (52) et les historiens n’y apportent aucune r√©ponse satisfaisante. Comment saint Feuillien et ses compa¬≠gnons ont-ils pu indisposer Erchinoald √† leur √©gard ? Nourrissaient-ils des projets que le maire du palais ne pouvait agr√©er ? Ou bien, comme le sugg√®re L. Dupraz (53). Erchinoald ne voulait-il pas que des pratiques purement irlandaises soient instaur√©es au monast√®re de P√©ronne ?

  1. Grosjean pense, quant √† lui, qu’Erchinoald ne voyait pas d’un fort bon Ňďil le projet d’√©tablir d√©finitivement un nouveau monast√®re √† proximit√© de la tombe de saint Fursy et que c’est la raison pour laquelle il a incit√© saint Feuillien et ses compagnons, plus ou moins aimablement, mais sans ambages, √† se chercher d’au¬≠tres protecteurs et les a exp√©di√©s, eux et leurs bagages, en Austrasie (54). Quant √† A. Dierkens, il estime qu’Erchinoald voulait avoir la haute main sur le monast√®re de P√©ronne et qu’en cons√©quence, en accueillant Feuillien, il comptait trouver en lui un collaborateur aussi d√©vou√© que Fursy, mais que, pour des raisons qui demeurent inconnues, Feuillien d√©√ßut ses esp√©rances. Probablement Feuillien n’aura-t-il pas accept√© de se plier aux volont√©s d’Erchinoald et aux conceptions de celui-ci sur l’organisation du monast√®re de P√©ronne (55).

Toujours est-il que nombre de compagnons de Feuillien rest√®rent √† P√©ronne et qu’ils y constitu√®rent le noyau irlandais de l’abbaye. Du reste, l’origine de la bi¬≠blioth√®que de P√©ronne devrait √™tre cherch√©e dans des livres sacr√©s que Feuillien avait emport√©s sur le continent. Apr√®s le d√©c√®s de Feuillien, Ultain, Sulborne, Cellan et Moenan (+ 774), tous irlandais, furent abb√©s √† P√©ronne (56).

 

  1. Le séjour à Nivelles

 

  1. Texte

La tr√®s pieuse servante de Dieu, Idoberge surnomm√©e Itte, et sa fille, la vierge consacr√©e au Christ Gertrude, les accueillirent avec honneurs, et Grimoald lui-m√™me, le maire du palais, fut tr√®s heureux de congratuler les saints hommes…”

 

(51)¬† L. GOUGAUD, Les saints irlandais…, op. cit., p. 108. – A. DIERKENS, op. cit., p. 307.

(52)¬† Les biographies de saint Feuillien, √©crites au XIe si√®cle, ne soufflent mot de l’expulsion de P√©ronne : voir L. van der ESSEN, Etudes… , op. cit. p. 129 et L. NOIR, p. 15, note 2.

(53)¬† L. DUPRAZ, Contribution √† l’histoire du Regnum Francorum pendant le troisi√®me quart du VIP si√®cle, cit√© par L. NOIR, op. cit., p. 48, note 2. L’explication propos√©e par M. CHAPELLE et R. ANGOT (op. cit., p. 24) √† savoir que “Erchinoald n’aimait pas les √©trangers”, n’est √©videmment pas suffisante.

(54)¬† P. GROSJEAN, Notes…, p. 389. Quant aux P√®res B√©n√©dictins, ils estiment, comme L. NOIR (op. cit., p. 48), que le terme “explus√©s” employ√© par l’auteur de P’Additamentum” est trop vif et qu’il ne faut pas le prendre au pied de la lettre :¬† Vie des Saints et des Bienheureus…, op. cit., p. 1009.

(55)  A. DIERKENS, op. cit., p. 307 et les notes 166 et 167.

(56) L. NOIR, op. cit., p. 48, note 2 – A. DIERKENS, op. cit., pp. 293 et 306. I. SNIEDERS, op. cit., p. 832. F. HENRY, op.¬† cit., t.I, p. 44. – A P√©ronne, il existe une tradition suivant laquelle saint Feuillien aurait √©t√©, lui aussi, abb√© du monast√®re fond√© par Erchinoald. – Je tiens √† remercier Mon¬≠sieur Robert Embry, pr√©sident de la Soci√©t√© arch√©ologique de P√©ronne, pour l’accueil qu’il m’a r√©serv√© √† l’occasion de ma visite dans cette ville, et pour les pr√©cieux renseignements qu’il a bien voulu me fournir.

 

(p.49) B.   Commentaires

C’est √† Nivelles, en Austrasie, que Gertrude, Itte et Grimoald re√ßurent saint Feuil-lien et ses compagnons.

Qui √©taient ces h√ītes accueillants ?

La réponse à cette question nécessite quelques développements.

Quand saint Feuillien arriva en Austrasie, en 650, le roi Dagobert et son maire du palais, P√©pin de Landen, √©taient d√©c√©d√©s depuis une dizaine d’ann√©es. Or, la famille de P√©pin de Landen, habile et ambitieuse, n’avait eu de cesse que la charge de maire du palais ne devienne h√©r√©ditaire et, au milieu du VIIe si√®cle, elle √©tait arriv√©e √† ses fins.

Anciens r√©gisseurs de domaines, devenus premiers ministres, puis vice-rois, les maires du palais d’Austrasie exer√ßaient en fait, √† cette √©poque, l’autorit√© royale. Les rois m√©rovingiens ne jouaient plus qu’un r√īle purement d√©coratif, se contentant de porter la chevelure longue et la barbe flottante ; leurs noms ne servaient plus qu’√† dater les actes et les chartes (57). Parce qu’ils avaient abandonn√© le pouvoir aux maires du palais, les historiens les ont qualifi√©s de “rois fain√©ants”‘ (58). En fait, ils √©taient sous la tutelle des maires du palais qui, comme nous le dirions aujourd’hui, tenaient les leviers de commande (59).

Plus tard, les maires du palais d’Austrasie reconstitu√®rent l’unit√© du royaume des Francs, en √©cartant leurs rivaux de Neustrie et de Bourgogne. Ils supplant√®rent les derniers m√©rovingiens. Ils se firent nommer rois et engendr√®rent une nouvelle dy¬≠nastie, la dynastie carolingienne, du nom de Charlemagne (Charles le Grand), couronn√© empereur, en l’an 800.

Rappelons que les membres de cette puissante famille, furent P√©pin de Landen (+ 640), Grimoald (+ 663), P√©pin de Herstal (+ 714), Charles Martel (+ 741), P√©pin le Bref (+ 768) et Charlemagne (+ 814). On leur a donn√© le nom de “Pipinnides”, la dynastie des “P√©pins”.

Mais n’anticipons pas et revenons-en aux personnages mentionn√©s dans l'”Addita-

mentum”.

P√©pin de Landen avait √©pous√© une princesse native d’Aquitaine, Itte(60), qui lui

avait donné un fils, Grimoald, et deux filles, Gertrude et Begge.

A l’arriv√©e de saint Feuillien √† Nivelles, le pouvoir, en Austrasie, √©tait aux mains du maire du palais Grimoald, le fils de sainte Itte et le fr√®re de sainte Gertrude et de sainte Begge.

Certes, il existait toujours un roi m√©rovingien, Sigebert III (+ 656), mais c’√©tait un “roi fain√©ant” qui n’avait rien √† dire. La preuve en est que l'”Additamentum” ne le mentionne m√™me pas.

A Nivelles, Itte avait fond√© un monast√®re pour femmes dont sa fille Gertrude devint la premi√®re abbesse, ainsi qu’un monast√®re pour hommes. Ce “monast√®re double” ne s’est pas √©tabli dans une antique agglom√©ration urbaine, le “vicus” des Nerviens. Sainte Itte et sainte Gertrude poss√©daient une habitation familiale dans leur domaine de Nivelles et, pour fonder leur monast√®re, elles firent subir certaines transformations √† leur maison et elles y ajout√®rent quelques b√Ęti¬≠ments nouveaux. Leur monast√®re √©tait situ√© √† l’emplacement actuel de la Coll√©giale de Nivelles (61).

 

(57)  G. DUMONT, op. cit., p. 61. A. JORIS, op. cit., p. 44.

(58)  R. AVERMATE, op. cit., p. 25.

(59)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 64.

(60)  E. SALIN, Idem, p. 64.

(61) J.J. HOEBANX, L’abbaye de Nivelles, des origines au XIV si√®cle, M√©moires de l’Acad√©mie Royale de Belgique, Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques, 8¬į, 2√®me s√©rie, t. 46, 1953, pp. 48, 50 et 53. – Itte et Gertrude, accueillant Feuillien, firent de lui le guide spirituel de leur abbaye et peut-√™tre le premier abb√© de l’abbaye aux hommes de Nivelles : A. DIERKENS, op. cit., p. 312.

(p.50)

(p.50) Ces deux saintes femmes avaient, avec Grimoald et Begge, re√ßu l’h√©ritage de leur p√®re, P√©pin de Landen, qui poss√©dait d’immenses domai¬≠nes de plusieurs milliers d’hectares en Hesbaye, dans le bassin de la Meuse, au Condroz et dans les Arden-nes (62).

Que l’on songe aux nom¬≠breuses donations de cette fa¬≠mille des Pippinides, qui per¬≠mirent l’√©tablissement des monast√®res de Nivelles, de Fosses et d’Andenne. Ainsi l’abbaye de Nivelles re√ßut plusieurs “villas”, c’est-√†-dire plusieurs “domaines” dont la superficie totale d√©passait 16.000 hectares (63).

A l’√©poque m√©rovingienne, une “villa” comprenait des b√Ętiments de ferme, des champs, des vignes, des fo¬≠r√™ts, des moulins… Une po¬≠pulation de colons et de serfs √©tait attach√©e √† la terre et in¬≠s√©parable du domaine. Celui-ci √©tait partag√© en deux por¬≠tions : l’une r√©serv√©e au pro¬≠pri√©taire, le “chef manse”, l’autre divis√©e en “tenures” que cultivaient des tenan¬≠ciers, de condition libre ou servile (64).

La Collégiale de Nivelles.

Le lecteur aura remarqu√© que le terme “villa” vient d’√™tre traduit par “domaine”. Il convient de souligner le fait que l’unit√© de propri√©t√© rurale m√©rovingienne, la “villa” s’√©tendait “non comme un √©difice, mais comme un domaine avec les b√Ęti¬≠ments qu’elle comportait, que cette “villa” appartienne au roi (villa royale), √† un membre de l’aristocratie ou √† une abbaye(6S)“. A l’√©poque m√©rovingienne, le terme de “villa” ne d√©signe donc plus un b√Ętiment d’origine romaine, mais une propri√©t√©, un domaine (66). Nous y reviendrons lorsque nous aborderons la question de la loca¬≠lisation du monast√®re de Fosses (67).

 

(62)  F.-L. GANSHOF, op. cit. p. 21.

(63)  G. FAIDER, op. cit., p. 58 РE. de MOREAU, op. cit., p. 189.

(64)  E. de MOREAU, op. cit., p. 190.

(65)¬† G. FAIDER, op. cit., p. 57 – La traduction de “villa” par “bourg”, adopt√©e par M. CHAPELLE et R. ANGOT (op. cit., p. 24) doit √™tre rejet√©e.

(66) ¬†C. LELONG, La vie quotidienne en Gaule √† l’√©poque m√©rovingienne, Paris, 1963, p. 37 – G. DUBY, Guerriers et paysans…, op. cit., p. 49. F. LOT, C. PEISSER et F.-L. GANSHOF, op. cit., p. 348 -A. JORIS, op. cit., p. 21.

(67) A. DIERKENS, op. cit., pp. 70, 72 et 294. L. NOIR, op. cit., pp. 48 et 54. – Au VIIe si√®cle, des pr√™tres irlandais furent charg√©s de la c√©l√©bration des offices √† l’abbaye de Nivelles. Une biographie de sainte Gertrude (626-659), compos√©e, vers 670, par un moine de Nivelles, (la “Vita Gertrudis”), fournit certains renseignements sur saint Feuillien et sur saint Ultain : J. MERTENS, op. cit., p. 170. E. de MOREAU, op. cit., t.I, p. 144. – Cette “Vita” de sainte Gertrude est contemporaine des faits rapport√©s et elle para√ģt digne de foi : J.J. HOEBANX, L’Abbaye de Nivelles, op. cit., pp. 25 √† 30.

 

(p.51) 4. L’arriv√©e √† Fosses

 

  1. Texte

Et dans un domaine qui d’apr√®s le nom de la rivi√®re qui le traverse s’appelle Bebrona, Feuillien construisit, conform√©ment √† la r√®gle, un monast√®re de moines vou√©s √† la vie asc√©tique, la servante de Dieu, Itte (mentionn√©e plus haut) fournissant tout le n√©cessaire…

 

  1. Commentaires

Saint Feuillien est arrivé à Fosses en 651 (68).

Nous savons que la rivi√®re Bebrona, c’√©tait la Biesme. Sainte Itte poss√©dait donc un domaine travers√© par la Biesme et elle le donna √† saint Feuillien, pour y cons¬≠truire un monast√®re’6“.

O√Ļ ce domaine est-il situ√© et quelle √©tait son √©tendue ?

Pour r√©pondre √† cette question, les historiens ont utilis√© diff√©rentes m√©thodes dont celle de l’√©tude des paroisses primitives qui correspondaient, en g√©n√©ral, √† une “villa” de l’√©poque m√©rovingienne170‘. On sait que ces “villas” (ces domaines) cou¬≠vraient parfois des √©tendues consid√©rables, √©quivalentes aux surfaces r√©unies de plusieurs villages actuels’71 ‘.

La question de l’√©tendue du domaine de Fosses au VIIe si√®cle, a √©t√© envisag√©e par plusieurs auteurs. Le doyen Cr√©pin estime que ce domaine s’√©tendait sur les deux rives de la Biesme, depuis le grand √©tang de Bambois jusqu’√† la Sanibre √† Auvelais, et qu’il comprenait les localit√©s actuelles de Fosses, de Vitrival, d’Ais√©ment, de Falisolle, d’Auvelais et d’Arsimont (72), ce qui couvre une superficie de cinq mille hectares. L’historien namurois F. Rousseau se rallie √† cette opinion (73).

  1. Broze (74) s’est livr√©e √† une √©tude approfondie de la question. Elle en conclut

que :

  1. Il est certain qu’Aisemont et Vitrival faisaient partie du domaine primitif, car ces deux localit√©s ont toujours √©t√© parties int√©grantes de Fosses, jusqu’√† la fin du XVIIIe si√®cle.
  2. Il est quasi certain que Falisolle en faisait partie, car cette localit√© fut, au Moyen Age, une propri√©t√© fonci√®re du chapitre de Fosses que l’on consid√®re comme l’h√©ritier des biens conc√©d√©s par sainte Itte au monast√®re fond√© par saint Feuil¬≠lien.
  3. La question est plus d√©licate pour Auvelais et pour Arsimont (qui faisait partie d’Auvelais), mais il est permis d’accorder cr√©dit √† la th√®se du doyen Cr√©pin. Le chapitre de Fosses en effet, √©tait propri√©taire de la partie de la commune d’Au¬≠velais appel√©e “Le Voisin” et du quart de l’autre partie c’est-√†-dire “Auvelais-le-Comt√©” (75). Dautre part, si l’on additionne les superficies actuelles des diff√©rentes

 

(68)  L. NOIR, op. cit. p. 48.

(69)¬† C’est sainte Itte qui donna un domaine √† saint Feuillien, et non sainte Gertrude, comme r√©crivent J. ROMAIN, Fosses, son pass√©, son folklore, Fosses, 1949, pp. 5 et 6, M. CHAPELLE, Coup d’Ňďil sur Fosses-la-ville, Mettet, 1981, p. 19, et M. CHAPELLE et R. ANGOT, op. cit., p. 21, ainsi que J. BORGNET, Cartulaire…, op. cit., p. IX.

(70)¬† F. ROUSSEAU La Meuse…, op. cit. p. 46 et les r√©f√©rences cit√©es – E. de MOREAU, Comment naquirent nos plus anciennes paroisses, dans la Nouvelle Revue th√©ologique, 1938, pp. 926-946.

(71)¬† F. LOT, La grandeur des fisc √† l’√©poque carolingienne, dans la Revue belge de philologie et d’histoi¬≠re, t.III, 1924.

(72)  J. CREPIN, Le monastère des Scots à Fosses, dans la Terre Wallonne, t.8, 1923, pp. 369-370.

(73)¬† F. ROUSSEAU, La Meuse…, op. cit., p. 222.

(74)  M. BROZE, op. cit., pp. 30 à 35.

(75) Au Moyen Age, l’autre partie d’Auvelais-le-Comt√© appartenait √† la famille de Morialm√© (les avou√©s de Fosses) et √† l’abbaye de Floreffe :¬† M. BROZE op. cit., p. 33 et les r√©f√©rences cit√©es.

(p.52)

(p.52) localit√©s (Auvelais et Arsimont compris) qui auraient compos√© le domaine pri¬≠mitif, on obtient une superficie qui correspond approximativement √† la surface qu’avait un domaine √† cette √©poque. Enfin, un autre √©l√©ment joue en faveur de la th√®se du doyen Cr√©pin : l’importance des cours d’eau dans les domaines du VIIe si√®cle. Les domaines voisins de Floreffe et de Malonne s’√©tendaient jusqu’√† la Sambre et normalement il devait en √™tre de m√™me pour le domaine de Fosses, englobant une partie d’Auvelais (76).

Nous pouvons donc, avec une vraisemblance suffisante, établir comme suit les limi­tes du domaine concédé par Itte à saint Feuillien.

Les  problèmes  relatifs  à la fondation   du   monastère de Fosses seront examinés, en détails, au chapitre IV de cet exposé.

Pour l’instant, nous nous bornerons √† √©mettre une r√©flexion au sujet du s√©jour de saint Feuillien¬† dans nos r√©¬≠gions.

Si l'”Additamentum” fait √©tat des relations de saint Feuil¬≠lien avec les autorit√©s¬† la√Įques, il ne souffle mot de ses rapports avec les autorit√©s ec¬≠cl√©siastiques, avec les √©v√™ques.

En 650, le domaine de Fosses faisait partie du diocèse de I Tongres dont le siège épiscopal était occupé par saint Re-macle ou par saint Amand ; la question est controversée (77).

Or, saint Feuillien ne rencon¬≠tra probablement jamais saint Amand, ni saint Rema-cle, pas plus qu’il ne vit sans doute jamais saint Eloi, l’√©v√™que de Tournai.

En 650, en effet, l’Entre-Sambre-et-Meuse √©tait aux mains des (78) l’inter¬≠vention de l’√©v√™que de Tongres – Maestricht – Li√®ge y √©tait pratiquement nulle’78‘. La pr√©dication du christianisme s’y fit sous la haute protection des rois m√©rovin¬≠giens et des maires du palais de la famille des P√©pins (79).

Une derni√®re question : pourquoi emploie-t-on la qualification “Ev√™ch√© de Ton¬≠gres – Maestricht – Li√®ge” ?

Il faut savoir qu’√† l’√©poque m√©rovingienne, les √©v√™ques ne r√©sidaient pas n√©cessai¬≠rement de fa√ßon permanente dans leur cit√© √©piscopale, mais qu’√©tant possesseurs

Le domaine de Fosses au VII” si√®cle.

 

(76)  M. BROZE, op. cit., p. 35.

(77)  H. PIRENNE, op. cit., pp. 26 et 27 РL. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 56. E. de MOREAU, op. cit., p. 87. A. DIERKENS, op. cit., p. 321.

(78)  A. DIERKENS, op. cit., p. 318.

(79) E. de MOREAU, op. cit., p. 122.

 

(p.53) de domaines appartenant √† leur √©glise, ils allaient s√©journer tant√īt dans l’un, tant√īt dans l’autre, pour diverses raisons (80). Ainsi, si Tongres restait th√©oriquement, √† cette √©poque, le si√®ge de l’√©v√™ch√©, cette cit√© avait perdu toute importance au profit de Maestricht ; en r√©alit√©, le d√©placement de Tongres √† Maestricht s’√©tait r√©alis√© vers 530, pour des motifs de s√©curit√© (81). Beaucoup plus tard, au d√©but du VIIIe si√®cle, saint Hubert transf√©ra le si√®ge de son √©v√™ch√© √† Li√®ge, r√©sidence favorite et lieu de martyre de son pr√©d√©cesseur, l’√©v√™que saint Lambert (82).

C’est pourquoi les historiens usent de l’appellation de “Dioc√®se de Tongres – Maes¬≠tricht – Li√®ge”. Nous y reviendrons.

 

  1. Le décès de sainte Itte
  2. Texte

Apr√®s que la servante de Dieu (Itte), mentionn√©e ci-dessus, ayant distribu√© beau¬≠coup d’aum√īnes en divers endroits, ayant consol√© beaucoup de pauvres, ayant aussi accueilli, en toute charit√©, beaucoup de p√©r√©grins, ayant donn√© √† manger √† ceux qui ont faim, ayant v√™tu ceux qui ont froid, ayant fourni un toit aux √©trangers, ayant aussi fait d’immenses donations aux divins minist√®res, ayant confirm√© dans le Sei¬≠gneur, avec la noble dame mentionn√©e plus haut (Gertrude), une arm√©e de vierges saintes, s’en fut all√©e vers le royaume d’en haut…

 

  1. Commentaires

Sainte Itte est décédée le 8 mai 65 (83).

L’auteur de P’Additamentum” fait le pan√©gyrique de sainte Itte √† laquelle il attri¬≠bue les Ňďuvres de mis√©ricorde de l’Evangile de saint Matthieu : “Venez, les b√©nis de mon P√®re, prenez possession du royaume qui vous est destin√© depuis la cr√©ation du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donn√© √† manger… j’√©tais mal v√™tu et vous m’avez couvert… j’√©tais sans asile et vous m’avez accueilli…” (84).

A ces vertus √©vang√©liques, l’auteur de L'”Additamentum” ne manque pas d’ajouter les √©minents services rendus par sainte Itte aux institutions religieuses de son temps : accueil de moines p√©r√©grins, fondation d’un monast√®re de “vierges saintes” √† Nivelles, et surtout “d’immenses donations aux divins minist√®res”.

L’Eglise, en effet, devint tr√®s riche, d√®s le d√©but de l’√©poque m√©rovingienne, gr√Ęce √† la g√©n√©rosit√© des rois et des maires du palais. Clovis avait fait de somptueux cadeaux √† saint R√©mi. Le roi Dagobert fut un grand b√Ętisseur d’√©glises. Les souve¬≠rains m√©rovingiens pensaient pouvoir acheter la complaisance divine ou gagner son appui √† prix d’argent. C’√©tait le principe du donnant-donnant. Les lib√©ralit√©s aux √©glises intervenaient souvent au lendemain de crimes commis ou √† la veille de la mort (85).

A cette √©poque, les donations faites aux institutions religieuses √©taient, en quelque sorte, un gage de vie √©ternelle. C’est ainsi qu’en vantant les lib√©ralit√©s et les vertus de sainte Itte, l’auteur de L'”Additamentum” pr√©parait sa canonisation.

 

(80)  L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 72.

(81)¬† F. ROUSSEAU, La Meuse…, op. cit., p. 38 – H. PIRENNE, op. cit., p. 26.

(82)  F.-L. GANSHOF, op. cit., p. 724.

(83)  L. NOIR, op. cit., p. 49, note 8.

(84)  MATTHIEU, 25. Traduction extraite de La Sainte Bible, version établie par les moines de Mared-sous, Brepols, Turnhout, 1968, p. 1326.

(85)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 79.

 

(p.54) 6. Le départ en voyage

  1. Texte

L’homme de Dieu (Feuillien) que nous avons mentionn√© ci-dessus, entreprenant un voyage pour les besoins du troupeau confi√© √† ses soins (,) le jour pr√©c√©dant h f√™te du tr√®s saint martyr Quentin (,), c√©l√©brant, dans l’√©glise de Nivelles, la liturgie des offices divins, priant ses fr√®res les plus √Ęg√©s, s’il lui arrivait de mourir quelque part en cours de route, de faire, par charit√©, r√©cup√©rer son corps par les fr√®res qui ont toujours travaill√© avec lui, saluant tout le monde, il (Feuillien) se mit en route…

 

  1. Commentaires

II n’est pas √©tonnant que ce texte ait donn√© naissance √† des controverses. La succes¬≠sion heurt√©e de quatre participes pr√©sents nuit √† la clart√© de la phrase.

Pour mieux la comprendre, pr√©cisons d’abord le sens et la port√©e de certains termes employ√©s par l’auteur de L'”Additamentum”.

Un voyage pour les besoins du troupeau confié à ses soins.

II faut savoir que les moines celtiques avaient une r√©putation bien √©tablie de grands voyageurs, mais qu’ils ne se mettaient en chemin, s’ils √©taient abb√©s ou √©v√™ques, “qu’en vue des int√©r√™ts qui leur √©taient confi√©s”. Ce sont les habitudes monastiques irlandaises qui permettent d’interpr√©ter ces termes dans leur sens authentique : “Le troupeau confi√© aux soins de saint Feuillien ne se limitait pas au monast√®re de Fosses. Aux yeux des Irlandais, saint Feuillien √©tait le chef d’une “parochia”, c’est-√†-dire d’une sorte de congr√©gation monastique comprenant, outre les soins spiri¬≠tuels du monast√®re de Nivelles, certainement aussi P√©ronne, lieu de s√©pulture de son fr√®re, dont il avait pris la place selon le droit celtique, et encore Lagny, premi√®¬≠re fondation de saint Fursy sur le continent (86). C’est ainsi que peu d’ann√©es apr√®s la mort de saint Feuillien, son fr√®re saint Ultain sera abb√© de P√©ronne (87), ce qui ne l’emp√™chera pas de garder le gouvernement de Fosses et la direction spirituelle de Nivelles. Une “parochia” avait souvent une foule de maisons √©parses dans le pays : c’√©tait la “familia” du saint fondateur (88).

Pour A. Dierkens, par contre, les monast√®res de Lagny, de P√©ronne, de Nivelles et de Fosses, ne faisaient pas partie d’un m√™me groupement institutionnel, d’une m√™me “parochia”, au temps de saint Feuillien. A cette √©poque, en effet, Fosses et Nivelles n’ont jamais marqu√© une d√©pendance administrative envers P√©ronne (89). Toutefois, la situation √©volua, pour des raisons d’ordre politique, apr√®s la mort de saint Feuillien et c’est √† ce moment seulement que se cr√©a peut-√™tre une “parochia” groupant P√©ronne, Fosses et Nivelles (90).

Quoi qu’il en soit sur le plan institutionnel, A. Dierkens admet lui-m√™me que lorsque saint Feuillien quitta P√©ronne pour Nivelles, le jour o√Ļ il fut “expuls√©” par Erchinoald, il y laissa probablement un certain nombre de ses compagnons qui constitu√®rent le noyau celtique de l’abbaye qu’Erchinoald √©tait occup√© √† b√Ętir √† cet endroit (91). Ceci, nous le verrons, n’est pas sans importance pour l’interpr√©tation du texte de l'”Additamentum”.

 

(86)¬† P.¬† GROSJEAN,¬† Notes…,,¬† op.¬† cit. p.¬† 393 et 396.¬† La “parochia” comprenait un certain nombre d’√©tablissements monastiques reconnaissant, dans la plupart des cas, le m√™me fondateur. Ainsi, la “parochia”¬† de saint Patrick,¬† la “parochia”¬† de saint Colomban,¬† etc…¬†¬† E.¬† BROUETTE,¬† op.¬†¬† cit., col. 1343.

(87)  P. SCHMITZ, verbo Ultan, op. et loc. cit.

(88)  L. NOIR, op. cit., p. 52. РA. DIERKENS, op. cit., p. 73, note 27 et p. 74, note 31. РI. SNIEDERS, op. cit., p. 602. РL. GOUGAUD, Chrétientés celtiques, op. cit., p. 217.

(89)  A. DIERKENS, op. cit., pp. 303 à 306.

(90)  A. DIERKENS, op. cit., pp. 307 à 309.

(91) A. DIERKENS, op. cit., p. 293.

 

(p.55) ” Le jour pr√©c√©dant la f√™te de saint Quentin “, c’est-√†-dire le 30 octobre. Saint Quentin est un √©vang√©lisateur du nord de la France, qui fut d√©capit√© au IIIe si√®cle.

Depuis la magistrale d√©monstration du P√®re Grosjean, les historiens s’accordent g√©n√©ralement sur la date et sur l’endroit de l’assassinat de saint Feuillien : c’√©tait le 31 octobre 655, √† Le RŇďulx (92).

“Ses fr√®res plus √Ęg√©s “. Ces fr√®res a√ģn√©s, ce sont, soit des moines irlandais de l’abbaye aux hommes de Nivelles, soit des moines de Fosses qui avaient accompa¬≠gn√© Feuillien √† Nivelles et qui ne devaient pas le suivre dans son dernier voyage* (93).

Les fr√®res qui ont toujours travaill√© avec lui”, ce sont ceux qui avaient suivi Feuillien d’Irlande √† Cnoberesburgh, √† P√©ronne, √† Nivelles enfin √† Fosses. Ce sont ceux qui, d’apr√®s les coutumes irlandaises, devaient gouverner le monast√®re de Fosses, pendant le voyage de saint Feuillien.

A faire r√©cup√©rer son corps “. En faisant √©lection de s√©pulture parmi les siens, Feuillien choisissait, comme beaucoup de saints irlandais, “le lieu de sa r√©surrec¬≠tion”. Il ne voulait pas risquer, comme c’√©tait arriv√©, moins de dix ans auparavant, √† son fr√®re Fursy, de reposer n’importe o√Ļ en route, loin de son propre monast√®-re (94). Les moines irlandais attachaient une grande importance au fait d’√™tre inhum√©s dans le lieu de leurs activit√©s coutumi√®res (95).

L'”Additamentum” ne cite aucun nom de lieu, ni comme but de voyage, ni comme g√ģte d’√©tape. De plus, il pr√™te √† ambigu√Įt√© quant √† la localisation du point de d√©part de ce voyage. On ne peut suppl√©er √† ces carences du texte que par des hypoth√®ses. D’o√Ļ la querelle qui divise les historiens.

La controverse ne porte pas sur la localisation du lieu o√Ļ saint Feuillien fut assassi¬≠n√©. Le P√®re Grosjean a clairement d√©montr√© que c’est √† Le RŇďulx (96).

Mais saint Feuillien est-il parti de Nivelles ou de Fosses ? Et o√Ļ se rendait-il ?

 

Les historiens avancent trois hypothèses (97).

 

  1. Première hypothèse

La plupart d’entre eux situent le d√©part de saint Feuillien √† Nivelles o√Ļ, apr√®s avoir chant√© la messe de la vigile de la Saint-Quentin, il demanda √† ses fr√®res a√ģn√©s, (qui √©taient, √† ce moment, avec lui, √† Nivelles) de r√©clamer son corps, en cas de mal¬≠heur. L’assassinat serait survenu au cours du retour de Nivelles vers Fosses (98).

On objecte qu’il est peu vraisemblable que Feuillien ait pris la pr√©caution de faire √©lection de s√©pulture avant d’entreprendre un voyage aussi banal et aussi habituel

 

(92)¬† P. GROSJEAN, Notes…, op. cit., pp. 393 et 400 √† 406 – L. NOIR, op. cit., p. 53., note 3 – G. WYMANS, Les circonstances de la mort de saint Feuillien, dans les Annales du Cercle arch√©ologique et folklorique de La Louvi√®re et du Centre, t.I, fascicule 2, pp. 115 √† 121.

(93)  A. DIERKENS, op. cit., p. 309, note 173.

(94)  P. GROSJEAN, op. cit., p. 396, note 1. РG. WYMANS, op. cit.,p. 114.

(95)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 609.

(96)  A. DIERKENS, op. cit., p. 73, note 23. РP. GROSJEAN, op. cit., pp. 400 à 406. РL. NOIR, op. cit., p.53, note 3.

(97)¬† C’est √† tort que certains biographes de saint Feuillien (notamment A. LEROY, op. cit., p. 179, C. KAIRIS, op. cit., p. 11 et J. NO√čL, op. cit., p. 15) ont cru que celui-ci aurait quitt√© Nivelles pour se rendre au chevet de saint Vincent Madelgaire, √† Soignies. Il s’agit l√† d’une fiction l√©gendaire, n√©e au Moyen Age : cfr. P. GROSJEAN, op. cit., p. 401 et G. WYMANS, op. cit., p. 116. Du reste, le texte de [‘”Additamentum” est clair : saint Feuillien a entrepris son dernier voyage “pour les besoins du troupeau confi√© √† ses soins”, et non pour rendre visite √† un ami.

(98) J. DETIENNE, Feuillien chante sa derni√®re messe, dans le Journal “Vers l’Avenir”, toc.¬† cit., J. ROMAIN, Le culte de saint Feuillien, dans “Pi√©t√© populaire du Namurois”, Cr√©dit Communal de Belgique, Namur, 1989, p. 127. – C. LAMBOT, L’oratoire du martyrium de Saint-Feuillien √† Fosses, dans les Annales de la F√©d√©ration historique et arch√©ologique de Belgique, 35′ Congr√®s, Courtrai, 1955, p. 59. L. van der ESSEN, Le si√®cle des saints, op. cit., pp. 84 et 85 – A. DIERKENS, op. cit., p. 309, note 173. J. CREPIN, Le Monast√®re…, op. cit., p. 365. F. COURTOY, Fosses, dans Actes de la F√©d√©ration arch√©ologique et historique de Belgique, Congr√®s de Namur, 1938, p. 94.

 

(p.56) que celui de Nivelles vers Fosses. Il devait, au contraire, s’agir d’une exp√©dition assez longue pour que l’on craigne de mourir en cours de route. Or, aller de Nivelles √† Fosses √©tait peu de chose et presque quotidien (99).

A cela, on peut r√©pondre que saint Feuillien √©tait √Ęg√© et qu’en des temps aussi peu s√Ľrs (100), pareille randonn√©e ne devait pas constituer un voyage de tout repos (101).

A vrai dire, nous ignorons quel √©tait l’√Ęge de saint Feuillien, lorsqu’il fut assassin√©. Un √©l√©ment qui jusqu’√† pr√©sent ne semble pas avoir attir√© l’attention des historiens, nous permet toutefois de supposer qu’il avait un √Ęge avanc√©. En effet, il utilisait des chevaux lorsqu’il partit pour son dernier voyage (102). Or, une r√®gle d’origine celtique interdisait aux moines irlandais de faire usage de chevaux dans leurs d√©pla¬≠cements. L’abstention de la monture √©tait consid√©r√©e comme une tradition aposto¬≠lique et mise parfois sur le m√™me pied que la continence ou l’abstinence. Un moine bien portant qui n’e√Ľt pas voyag√© √† pied se fut rendu passible d’excommunication, d’apr√®s la m√™me r√®gle qui ne tol√©rait d’exception qu’en faveur d’un abb√© √Ęg√© (103).

 

  1. Deuxième hypothèse

 

Le P√®re Grosjean √©met l’hypoth√®se selon laquelle saint Feuillien aurait d’abord fait | √©lection de s√©pulture aupr√®s de ses fr√®res, √† Fosses, puis serait parti √† Nivelles d’o√Ļ, apr√®s avoir c√©l√©br√© la messe de la vigile de la Saint-Quentin, il aurait entrepris un voyage vers P√©ronne et vers Lagny : c’est au cours de ce voyage qu’il aurait √©t√© assassin√©.

Ce n’est donc pas un retour √† Fosses qu’envisageait saint Feuillien, apr√®s avoir c√©l√©br√© la messe √† Nivelles, mais un voyage de plus d’importance, “dans l’int√©r√™t du troupeau confi√© √† ses soins”, c’est-√†-dire des gens de sa “parochia”. C’est pour¬≠quoi il a quitt√© Nivelles en direction de Waudrez o√Ļ il devait emprunter la chauss√©e Bavai-Cologne, pour se rendre aux monast√®res de P√©ronne et de Lagny.

Il n’est pas √©tonnant qu’avant d’entreprendre un voyage aussi long, saint Feuillien ait pens√© √† la mort et qu’il ait fait √©lection de s√©pulture, avant son d√©part.

Pour conforter sa th√®se, le P√®re Grosjean se livre √† un relev√© d√©taill√© des vieux chemins du Brabant Wallon, de l’itin√©raire emprunt√© par saint Feuillien, et du trajet (104)¬Ľ.

Il est vrai que le lieu de l’assassinat de saint Feuillien (Le RŇďulx) se situe plus vraisemblablement sur le parcours reliant Nivelles √† Waudrez, que sur l’itin√©raire allant de Fosses √† Nivelles.

Comme nous le savons d√©j√†, A. Dierkens rejette l’id√©e de l’existence d’une “paro¬≠chia” de saint Fursy √† cette √©poque et, par cons√©quent, celle d’un d√©part de saint Feuillien vers P√©ronne (105).

En r√©alit√©, tout d√©pend de la fa√ßon dont on traduit un passage de l'”Additamen-tum” que nous avons analys√© ci-dessus, et plus pr√©cis√©ment les termes “expulsi sunt” (ils furent “expuls√©s”). Si l’on entend par l√† que saint Feuillien a √©t√© “banni” ou “interdit de s√©jour” par Erchinoald (106), il est bien √©vident que ce n’est pas vers P√©ronne qu’il s’est dirig√© quand il a quitt√© Nivelles pour la derni√®re fois. Si, par

 

(99)  L.  GOUGAUD, op.  cit., p. 394, notes 2 et 3 РTrente kilomètres environ séparaient Nivelles de Fosses, située .sur le vieux chemin de Dinant à Nivelles, et une demi-journée devait suffire pour aller de Nivelles à Fosses : A. DIERKENS, op. cit., p. 72, note 21.

(100)  Sur les dangers des voyages à cette époque, voir C. LELONG, op. cit., pp. 48 et 49.

(101)  G. WYMANS, op. cit., p. 114.

(102)  Voir ci-dessous, p. 59.

(103)¬† L. GOUGAUD, L’Ňďuvre de Scotti… , op. cit., pp. 268 et 269.

(104)¬† P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie, op. cit., pp. 398 √† 401.

(105)  Voir ci-dessus, p. 54.

(106) A. DIERKENS, op. cit., p. 306.

 

(p.57) contre, comme le sugg√®re le P√®re Grojean et comme l’admet L. Noir (107), on estime que “expulsi sunt” signifie qu’Erchinoald se contenta d'”√©conduire” saint Feuillien, de “l’envoyer promener” pour qu’il aille s’installer en Austrasie, on con√ßoit que ce dernier ait, quelques ann√©es plus tard, √©prouv√© le besoin d’aller revoir ses anciens compagnons rest√©s √† P√©ronne, pour leur prodiguer ses conseils, les encourager dans leur mission et passer quelque temps avec eux, avant de rentrer √† Fosses.

 

  1. Troisième hypothèse

L’archiviste G. Wymans estime, quant √† lui, que saint Feuillien a trouv√© la mort au cours d’un voyage qui le menait de Fosses √† Nivelles o√Ļ il se rendait pour c√©l√©brer la messe de la vigile de Saint-Quentin. Saint Feuillien serait donc parti de Fosses vers Nivelles quand il a √©t√© assassin√©, en cours de route (108).

Outre l’objection d’ordre g√©ographique, que nous venons de soulever, cette version appelle de s√©rieuses r√©serves.

Tout d’abord, comme le souligne le P√®re Grosjean, c’est sans doute √† tort qu’on verrait dans l’expression “pour les besoins du troupeau confi√© √† ses soins” une allusion √† un simple office liturgique √† c√©l√©brer, lequel aurait d√©termin√© le d√©part de Fosses pour Nivelles, strictement et rien d’autre (109).

Ensuite, G. Wymans est oblig√©, pour accr√©diter sa version, de manipuler le texte de l’Additamentum”, et d’en modifier la traduction litt√©rale : saint Feuillien aurait

 

(107)¬† P. GROSJEAN, Notes…, p. 389 – L. NOIR, op. cit., p. 48 note 2. Dans le m√™me sens, Vies des Saints et des Bienheureux…, op. cit. p. 1009.

(108)¬† G. WYMANS, op. cit.,pp. 107 √† 121. Th√®se adopt√©e par G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, op. cit., p. 47, et par J. ROMAIN, Fosses…, op. cit., p. 5.

(109) P. GROSJEAN, Notes…, op. cit., p. 394, note 1. – Contra :¬† A. DIERKENS, op. cit., p. 309, note

(p.57)

(p.58) entrepris un voyage, non apr√®s avoir c√©l√©br√© une messe, mais pour aller cel√©brer une messe, √† Nivelles. G. Wymans admet lui-m√™me qu’il lui faut bien “transformer une participiale en une subordonn√©e circonstancielle de but” (110). De telles acrobaties grammaticales ne sont gu√®re convaincantes et A. Dierkens les rejette cat√©goriquement (111).

 

  1. Conclusion

A d√©faut de textes et d’√©l√©ments d√©terminants, il n’est pas possible de pr√©ciser, avec certitude, l’endroit d’o√Ļ venait saint Feuillien, ni vers quel endroit il se dirigeait, lorsqu’il a entrepris son dernier voyage.

C’est l’hypoth√®se avanc√©e par le P√®re Grosjean qui para√ģt la plus s√©duisante : d√©¬≠part de Nivelles vers P√©ronne.

 

(110)  G. WYMANS, op. cit., pp. 121.

(111) A. DIERKENS, op. cit., pp. 74 et 75.

 

 

(p.59) CHAPITRE III

l’assassinat de saint feuillien √Ä le rŇďulx et son inhumation √Ä fosses

 

  1. L’ASSASSINAT

Reprenons le texte de l’Additamentum.

 

  1. Texte

La m√™me nuit, un individu mal intentionn√© le conduisit, par des chemins d√©tourn√©s, dans un hameau. Ils (Feuillien et ses compagnons) entr√®rent dans une habitation o√Ļ demeuraient des hommes malveillants qui les accueillirent avec une fausse affabilit√©. Mais les compagnons du saint homme avaient des soup√ßons au sujet de ces habitants et ils pass√®rent la nuit √† veiller.

En fait, apr√®s les pri√®res matinales, Feuillien parla gentiment aux habitants ; il s’adressa √† ses compagnons en leur disant de ne pas soup√ßonner du moindre mal aucun de ces hommes. Et, comme il s’adonnait au sommeil apr√®s la pri√®re, des hom¬≠mes du diable surgirent avec d’autres individus qu’ils avaient fait venir d’ailleurs. Ils massacr√®rent le saint homme et ses compagnons, mais comme celui-ci criait “Rendons gr√Ęces √† Dieu” ils lui coup√®rent la t√™te pour ne pas entendre plus longtemps sa voix.

Ils firent une fosse, non loin de l√† sous un toit o√Ļ s’abritait un troupeau de porcs. Ils y enterr√®rent ensemble les quatre corps d√©nud√©s et mis en pi√®ces, les impies !

La chose resta secr√®te pendant de nombreux jours, parce que leurs v√™tements, leurs chevaux et tout ce qu’ils poss√©daient avaient √©t√© transport√©s √† l’ext√©rieur et vendus √† des gens habitant au loin.

 

  1. Commentaires

Le lecteur aura remarqu√© que l’auteur de P’Additamentum” a, jusqu’ici, pr√©sent√© les choses comme si saint Feuillien √©tait parti seul en voyage. Ce n’est qu’au moment o√Ļ saint Feuillien p√©n√®tre dans l’habitation o√Ļ il sera mis √† mort que ses compagnons apparaissent dans le r√©cit. Ils √©taient trois (1). Les assassins, en effet, enterr√®rent en¬≠semble “quatre corps d√©nud√©s et mis en pi√®ces”.

Les compagnons de saint Feuillien sont rest√©s anonymes, malgr√© les efforts d’identi¬≠fication de certains compilateurs (2).

 

(1)¬† Et non quatre, comme l’affirment J. ROMAIN, op. cit., p. 6, et R. DELCHAMBRE, op. cit. p. 47.

(2)¬† P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie…, op. cit., p. 407, note 1.

Voir notamment J. GAUZE, Saint Feuillien, √©v√™que irlandais, ap√ītre de la Gaule-Belgique et ses trois bienheureux compagnons, martyris√©s en haine de la Foi, l’an 655, Fosses-la-ville, 1972, pp. 22 et 68, cit√© par M. CHAPELLE et R. ANGOT, op. cit., p. 25.

(p.60)

(p.60) Une chapelle comm√©morative, d√©truite √† la R√©volution fran√ßaise, pr√©tendait marquer le lieu exact o√Ļ p√©rirent saint Feuillien et ses compagnons. Elle se dressait sur une petite √ģle situ√©e au milieu du grand vivier de l’abbaye, actuelle¬≠ment dans le parc du ch√Ęteau du RŇďulx. Au XIe si√®cle, on y voyait d√©j√† une petite √©gli¬≠se de bois et un autel d√©di√©s √† saint Feuillien (3). Actuelle¬≠ment, il n’en reste plus rien.

D’apr√®s la l√©gende, une sour¬≠ce aurait jailli √† l’endroit o√Ļ l’on releva la t√™te de saint Feuillien, s√©par√©e du tronc par ses meurtriers. Une cer¬≠taine tradition situe l’endroit o√Ļ saint Feuillien fut d√©capit√© non pas sur l’√ģlot de l’√©tang, mais √† quelques m√®tres du bord de celui-ci, √† proximit√© d’une source qui existe tou¬≠jours. Il y a quelques dizai¬≠nes d’ann√©es d’ici, le prince Etienne de Croy, propri√©tai¬≠re du ch√Ęteau, avait fait ins¬≠taller un banc √† cet endroit, et il allait souvent s’y asseoir, en disant : “Je vais dire bon¬≠jour √† saint Feuillien” (4).

 

(3) G. WYMANS, op.cit., p.12à. P. GROSJEAN, op.cit., p.402 et p.406, note 5.

(4) Je tiens √† remercier le prince Olivier de Cro√Ņ qui m‚Äôa aimablement autoris√© √† parcourir les leux, ainsi que Monsieur Willy Van San qui m‚Äôa r√©serv√© un excellent accueil.

 

(p.61) Une question fondamentale se pose au sujet des circonstances de la mort de saint Feuillien. Comment peut-on consid√©rer celui-ci comme un martyr, alors que l’Additamentum” r√©v√®le qu’il fut, en fait, assassin√© et d√©trouss√© par des brigands ?

C’est tout simplement parce que la notion du “martyre” √©tait, chez les Irlandais, diff√©rente de la signification que nous attribuons habituellement √† ce terme.

Pour nous, un martyr, c’est une personne qui a souffert la mort pour avoir refus√© d’abjurer sa religion.

Les Irlandais, par contre, distinguaient trois sortes de martyres : le martyre blanc, le martyre vert et le martyre rouge (5).

La langue religieuse de l’Irlande pr√©sentait une physionomie tout √† fait par¬≠ticuli√®re. Elle √©tait pleine de coloris. Un homicide, par exemple, se disait “une main rouge”, un je√Ľne tr√®s s√©v√®re, “un je√Ľne noir”.

Le martyre blanc, c’√©tait le culte de la chastet√© et la pratique de la discipline monastique, faite de sacrifices et de renoncements.

Le pape Gr√©goire le Grand adopta lui-m√™me cette interpr√©tation extr√™me du marty¬≠re. “Il en va de m√™me, √©crit-il, de ces saints personnages qui, encore qu’ils n’aient point v√©cu dans un temps de pers√©cutions, se sont immol√©s dans le secret de leur cŇďur au Dieu tout-puissant, et, par l√†, en d√©pit des conditions de paix au milieu desquelles ils v√©curent, ils ont v√©ritablement cueilli la palme du martyre (6). On peut en d√©duire que saint Feuillien a, par la pratique de la discipline monasti¬≠que et par ses p√©r√©grinations “pour l’amour de Dieu”, v√©cu le martyre blanc.

Le martyre vert, c’√©tait le martyre du repentir et de la p√©nitence. On subissait le martyre vert quand on s’imposait des privations et des √©preuves pour expier ses p√©ch√©s. Les moines irlandais pratiquaient des p√©nitences particuli√®rement √©prou¬≠vantes, telles que les “je√Ľnes noirs” au cours desquels tout aliment de couleur blanche, tel que lait, fromage, Ňďuf, √©tait interdit, ou encore les veilles pass√©es en pri√®res sur lit d’orties ou de coques de nois, ou mieux encore dans un tombeau, avec un cadavre.

On s’est interrog√© sur la raison d’√™tre de l’attribution de la couleur verte au martyre de la p√©nitence. Un trait√© irlandais sur le symbolisme des couleurs consid√®re le vert comme la couleur de deuil, “car cette couleur rappelle la tombe √† l’issue de la vie, sous le monticule de terre : verte, en effet, est originairement toute terre (7)… La verte Irlande !

Saint Feuillien qui durant toute son existence, s’est soumis aux exigences des p√©ni-tentiels monastiques, pouvait pr√©tendre √† l’aur√©ole du martyre vert, mais il aspirait, comme la plupart des saints irlandais de son √©poque, √† recevoir la palme du marty¬≠re rouge.

Le martyre rouge consistait √† sacrifier sa vie pour le nom du Seigneur, √† r√©pandre son sang pour l’amour du Christ. Cette notion √©tait beaucoup plus large que celle par laquelle nous d√©finissons aujourd’hui le martyre. On raconte qu’un des compa¬≠gnons de saint Brendan le Navigateur sauta d’une embarcation, sur une plage cou¬≠verte de chats de mer et qu’il r√©ussit, comme c’√©tait son intention, √† se faire d√©vorer par ces b√™tes : les Irlandais lui d√©cern√®rent la palme du martyre rouge (8). Saint Feuillien qui fut sauvagement assassin√© au cours d’un voyage entrepris “pour les besoins du troupeau confi√© √† ses soins” re√ßut, lui aussi, cette palme du martyre

 

(5)  Toutes les considérations qui suivent, relatives au martyre, sont tirées de L. GOUGAUD, Les concep­tions du martyre chez les Irlandais, dans la Revue Bénédictine, 1907, pp. 360-373.

(6)¬† L. GOUGAUD, Les conceptions du martyre…, op. cit., p. 373.

(7)¬† L. GOUGAUD, op. cit., p. 371. On a donn√© d’autres explications au choix de la couleur verte : toute repentance sinc√®re engendre l’esp√©rance du salut. La p√©nitence est consid√©r√©e comme la planche de salut apr√®s le naufrage, et la couleur verte symbolisait peut-√™tre d√©j√† l’esp√©rance.

(8) GOUGAUD, idem, p. 364, note 3.

 

(p.62) rouge, même si les circonstances dans lesquelles il perdit la vie ne constituent pas, au point de vue théologique, un martyre proprement dit (9).

Le plus ardent d√©sir des moines irlandais √©tait de mourir pour l’amour du Christ.

“Volontiers, √©crivait saint Patrick, je sacrifierais ma vie pour le nom du Seigneur, et cela tr√®s joyeusement”.

D’o√Ļ les derni√®res paroles de saint Feuillien lorsqu’il vit ses assassins se pr√©cipiter vers lui :¬† “Deo Gratias ! Rendons gr√Ęces √† Dieu !”.

“Au martyre blanc, qui avait fait l’ornement de toute la vie de Feuillien, son tr√©pas sanglant vint ajouter la gloire du martyre rouge” (10).

 

  1. Les recherches et la découverte des corps
  2. Texte

Mais comme Feuillien et ses compagnons n’√©taient pas arriv√©s √† l’endroit convenu, leurs fr√®res, agit√©s par des sentiments d’inqui√©tude et de solidarit√©, le firent savoir partout et entreprirent des recherches ; de son c√īt√©, Gertrude, la vierge du Christ mentionn√©e plus haut, apr√®s avoir suppli√© le Seigneur par des je√Ľnes et par des pri√®res et apr√®s avoir envoy√© des messagers partout dans le voisinage, tira au clair cette t√©n√©breuse affaire. Et c’est ainsi que, le septante-septi√®me jour apr√®s le d√©c√®s de Feuillien, les v√©n√©rables corps furent retrouv√©s. Ce nombre (77) ayant des connota¬≠tions mystiques dans de nombreux passages des saintes √©critures, les corps furent d√©couverts √† la date anniversaire du jour o√Ļ le bienheureux Fursy (le fr√®re de Feuil¬≠lien) avait migr√© de son corps vers le Seigneur “.

 

  1. Commentaires

Ce texte, de m√™me que celui qui relate les circonstances de l’assassinat, sont telle¬≠ment pr√©cis qu’on les a qualifi√©s de “proc√®s-verbaux de police ou de gendarme-

rie” (11).

Une remarque s’impose au sujet du je√Ľne de sainte Gertrude. A l’√©poque, je√Ľner n’√©tait pas uniquement un acte de p√©nitence. Dans l’Irlande pa√Įenne, le je√Ľne √©tait pratiqu√© comme une proc√©dure teint√©e de magie, pour obliger un d√©biteur √† s’ac¬≠quitter de sa dette. Les chr√©tiens, eux aussi, je√Ľnaient pour forcer une autorit√© divine ou humaine √† donner satisfaction √† leurs demandes (12). Ces je√Ľnes √©taient donc des esp√®ces de “gr√®ves de la faim”.

Saint Feuillien et ses compagnons furent mis à mort après avoir récité les matines le jour de la Saint-Quentin, donc le 31 octobre 655, et leurs corps furent retrouvés le 16 janvier 656, qui est précisément la date anniversaire du décès de saint Fursy (13).

Pour le P√®re Grosjean, la r√©flexion sur l’espace de temps qui s√©para de l’assassinat la d√©couverte des corps, septante-sept jours, constitue un indice de la formation

(9) L. GOUGAUD, ibidem, p. 366, note 5. Au Moyen Age, on donnait facilement le titre de martyr √† celui qui avait √©t√© assassin√© de fa√ßon barbare : Vies des saints…, op. cit., p. 1010. Au sujet de saint Feuillien, l’auteur des Annales de l’Ordre des Pr√©montr√©s se permet une remarque malicieuse rapport√©e par L. NOIR (op. cit., p. 59, note 1). Saint Feuillien, √©crit-il, peut √™tre consid√©¬≠r√© comme “un martyr” √† condition toutefois d’appeler martyr quelqu’un qui est tu√© par des voleurs convoitant un butin” (Si tamen appelles martyrem qui a latronibus praedas inhiantibus occiditur).

 

(10)¬† L. GOUGAUD, Les saints irlandais…, op. cit., p. 102.

(11)  L. NOIR, op. cit., p. 39.

(12)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 604.

(13)¬† P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie …, op. cit., p. 384. Les Annales Laubienses portent, √† la date de 655 :¬† “Saint Feuillien couronn√© du martyre, repose √† Fosses.”

 

(p.63) irlandaise de l’auteur de l”‘Additamentum” : le souci pr√©dominant de la valeur mystique des nombres est bien irlandais et l’exemple qu’en fournit l'”Additamen-tum” compte parmi les plus anciens (14).

Ajoutons que sainte Gertrude et ses moniales ne se contentaient pas de s’appliquer aux Ňďuvres de pi√©t√© et de charit√© ; elle s’adonnaient aussi √† l’√©tude des Saintes Ecritures et elles avaient fait venir des livres d’outre-mer, c’est-√†-dire d’Irlande, pour les aider dans leurs recherches religieuses (15).

A Fosses, un autel situ√© dans la crypte de la Coll√©giale √©tait autrefois consacr√© √† sainte Gertrude, et une fontaine, au lieu-dit “Le Grand Gau”, portait le nom de “Fontaine Sainte-Gertrude”. Le souvenir de l’attachement de sainte Gertrude en¬≠vers saint Feuillien engendra, au Moyen Age, des rapports de fraternit√© entre les chanoines de Fosses et les chanoines de Nivelles (16). Nous y reviendrons.

 

  1. Le transfert des corps √† Nivelles et l’ensevelissement de saint Feuillien √† Fosses

 

  1. Texte

On ramassa les corps √† la lumi√®re de torches et de bougies, puis les membres du clerg√© et des hommes du peuple les transport√®rent respectueusement sur leurs √©paules pendant toute la nuit, en chantant des antiennes et des hymnes religieux, jusqu’au monast√®re de Nivelles.

Et comme le v√©n√©rable √©v√™que Didon Pictavensis et l’illustre maire du palais Gri-moald √©taient venus, le jour m√™me, √† Nivelles, pour visiter les saints lieux (le monas¬≠t√®re), le Seigneur les avertit tous deux de l’arriv√©e des corps. En effet, alors que l’√©v√™que se reposait apr√®s les pri√®res du matin et qu’il se demandait, dans son som¬≠meil, ce qui se passait, il se vit ordonner de se h√Ęter, au plus vite, pour aller √† la rencontre du bienheureux H√©lie ! Se levant sur-le-champ, il demanda √† l’un de ses subordonn√©s de quoi il s’agissait et celui-ci lui apprit l’arriv√©e des v√©n√©rables corps. Peu apr√®s, Didon alla directement √† leur rencontre, il versait des larmes abondantes en finissant des pri√®res et en entonnant des hymnes √† la gloire du Seigneur ; il se chargea de l’auguste corps de Feuillien, en m√™me temps que l’√©minent maire du palais, mentionn√© ci-dessus, et ils le transport√®rent tous deux sur leurs propres √©pau¬≠les.

” Le corps (de Feuillien) fut accueilli dans le monast√®re des vierges saintes (√† Nivel¬≠les) et apr√®s en avoir pr√©lev√© des reliques, on le ramena respectueusement, en chan¬≠tant des psaumes et des hymnes, dans son propre monast√®re. Des notables accou¬≠raient de toutes parts √† sa rencontre et le transportaient sur leurs √©paules. On lui rendit les derniers honneurs et on le mit en place dans un lieu tr√®s connu et appel√©, d’un autre nom, Fosse, o√Ļ ses pri√®res sont exauc√©es, gr√Ęce √† notre Seigneur J√©sus-Christ, Dieu qui avec le P√®re et le Saint Esprit vit et r√®gne pour les si√®cles des si√®cles. Amen.

 

  1. Commentaires

 

Le “V√©n√©rable √©v√™que Didon Pictavensis” √©tait, comme nous allons le voir, un personnage fort peu recommandable. Il s’agit de Didon, l’√©v√™que de Poitiers.

 

(14)  P. GROSJEAN, idem, p. 381.

(15)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 159.

(16) Au sujet de sainte Gertrude, voir notamment la notice du doyen J. CREPIN, dans “Les Cloches de Saint-Feuillien”, n¬į 16, d’avril 1924.

 

(p.64) L’auteur de l'”Additamentum” rapporte que le jour de la d√©couverte des restes de saint Feuillien (le 16 janvier 656), Grimoald, maire du palais d’Austrasie et fr√®re de sainte Gertrude, venait d’arriver aupr√®s d’elle, avec Didon. Ces illustres visiteurs, ajoute-t-il, √©taient venus en p√®lerinage √† Nivelles, “pour visiter les saints lieux”.

En r√©alit√©, Grimoald et Didon avaient bien d’autres soucis que la visite du monast√®re de Nivelles. Ils conspiraient contre le roi m√©rovingien d’Austrasie, Sigebert III (17).

Celui-ci, √Ęg√© de 27 ans, n’avait pas d’enfant et Grimoald √©tait parvenu √† lui faire adopter son propre fils, Childebert.

Retenons bien les dates : le 16 janvier 656, Grimoald et Didon sont √† Nivelles. Une quinzaine de jours plus tard, le 1er f√©vrier 656, le roi Sigebert III meurt myst√©¬≠rieusement et Grimoald en profite pour installer “Childebert l’Adopt√©” sur le tr√ī¬≠ne… (18).

De l√† √† en conclure que Grimoald et Didon pr√©paraient ce coup d’Etat, il n’y al qu’un pas que les historiens n’ont pas h√©sit√© √† franchir.

Voici comment le P√®re Grosjean rapporte ces √©v√©nements : “Sigebert III, en 656, n’avait que 27 ans. Sa mort, si elle fut naturelle, s’annon√ßait peut-√™tre d√©j√† par quelque maladie. Grimoald et Didon, dans ce cas, se seraient concert√©s pour agir sans le moindre d√©lai, d√®s que le roi aurait rendu le dernier soupir. Leur I r√©putation √† eux deux est assez d√©plorable pour permettre de sugg√©rer qu’ils n’au¬≠raient pas manqu√© l’occasion d’acc√©l√©rer quelque peu un tr√©pas utile √† leurs projets. Si l’ignorance de l’effet exact des poisons, dans le haut moyen √Ęge, d√©conseillait cette m√©thode trop peu s√Ľre, le recours √† l’√©touffement sous des oreillers, s’indi¬≠quait, en cas de n√©cessit√©… La co√Įncidence des dates (16 janvier, r√©union √† Nivel¬≠les) et 1er f√©vrier (mort du roi Sigebert) donne beaucoup √† penser…” (19). Cette hypoth√®se est d’autant plus plausible qu’il fallut, apr√®s le d√©c√®s de Sigebert III, se d√©barrasser du pr√©tendant l√©gitime au tr√īne, et que Grimoald confia √† l’√©v√™que Didon le soin de le faire tonsurer et de l’envoyer en Irlande, o√Ļ il fut enferm√© dans un monast√®re (20).

Le seul passage de l'”Additamentum”, qui fait place √† la l√©gende et au merveilleux, est celui o√Ļ Didon est averti par un songe que les corps des martyrs ont √©t√© retrouv√©s.

“L’√©v√™que Didon, √©crit le P√®re Grosjean, √©tait fort capable de l’imaginer, pour √©difier d√Ľment ses h√ītes (21).

Quant au bienheureux “H√©lie” que Didon pr√©tend avoir vu en r√™ve, il s’agit peut-√™tre d’un moine irlandais qui, suivant une l√©gende, aurait accompagn√© saint Feuil¬≠lien √† Gand, vers 633, (22) ou du proph√®te Elie, personnage de l’Ancien Testament (23).

L’auteur de l'”Additamentum” atteste que saint Feuillien fut inhum√© √† Fos¬≠ses, tandis qu’il ne fait pas mention du transfert, au m√™me endroit, des restes de ses trois compagnons.

O√Ļ ceux-ci furent-ils inhum√©s ? O√Ļ ont-ils trouv√© leur derni√®re demeure ?

 

(17)  L. NOIR, op. cit., p. 54.

(18)¬† R. AVERMATE, op. cit., p. 27. F.-L. GANSHOF, op. cit., p. 20. F. LOT, La fin…, op. cit., p. 358.

(19)¬† P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie…, op. cit., p. 392.

(20)¬† Vingt ans plus tard, les partisans de la monarchie franque le rapatri√®rent et il r√©gna sous le nom de Dagobert II. La tentative de Grimoald qui voulait substituer sur le tr√īne d’Austrasie sa descendance √† celle des M√©rovingiens, avait √©chou√©. Grimoald p√©rit en prison et son fils “Childebert l’Adopt√©” disparut, lui-aussi : F. LOT, C. PFISTER et F.-L. GANSHOF, op. cit., pp. 282 et 283. L. NOIR, op. cit., p. 55.

(21)¬† P.. GROSJEAN, Notes d’hagiographie…, op. cit., p. 382, note 3.

(22)¬† Voir J. NO√čL, Les processions…, op. cit., p. 14 et C. KAIRIS, op. cit., p. 9.

(23) Une biographie postérieure de saint Feuillien, datant du XP siècle, identifie ce mystérieux personnage avec le prophète Elie : L. NOIR, op. cit., p. 11, note 3.

 

(p.65) On ne d√©c√®le aucune trace d’une v√©n√©ration quelconque de leurs reliques ni au RŇďulx, ni √† Nivelles, ni √† Fosses.

Au XIe si√®cle, un hagiographe fossois affirma qu’avant de transporter √† Fos¬≠ses le corps de saint Feuillien, on enterra ses trois compagnons dans l’√©glise de Nivelles… C’est sur base de cette affirmation que d’autres hagiographes se sont, au Moyen Age, transmis l’id√©e que les trois corps avaient √©t√© enterr√©s √† Nivelles (24).

En 1950, au cours de fouilles entreprises dans les sous-sols de la Coll√©giale de Nivelles, on d√©couvrit, dans la partie carolingienne de cet √©difice, un sarcophage datant du VIIIe si√®cle. Il contenait trois cr√Ęnes et des ossements incom¬≠plets paraissant avoir appartenu √† trois indivi¬≠dus. On √©mit l’hypoth√®se qu’il s’agissait peut-√™tre des restes des trois compagnons de saint Feuillien (25).

Une dizaine d’ann√©es auparavant, en 1941, au cours de sondages effectu√©s dans le sous-sol de cette m√™me Coll√©giale de Nivelles, les prospecteurs avaient mis √† jour une pierre de forme rectangulaire dont la partie sup√©rieure pr√©sente celle d’un trap√®ze.

Cette pierre, dat√©e du VIIIe si√®cle, porte une inscription latine, en caract√®res m√©rovingiens ou carolingiens, en partie effac√©s et difficilement d√©chiffrables. Elle mesure 14 cm de large, 15,5 cm de haut, et 4,5 cm d’√©paisseur. Elle est ac¬≠tuellement conserv√©e, avec d’autres vestiges pr√©¬≠romans, dans le sous-sol de la Coll√©giale de Ni¬≠velles (26).

Un √©rudit nivellois, J.-H Gauze, entreprit l’exa¬≠men approfondi de cette pierre et, apr√®s un tra¬≠vail de d√©chiffrement laborieux, il parvint √† y lire le texte suivant : “Hic requiescunt membra in lata beata memoriam sunt Fuyaloni cui fue-runt interfecti : nonis iulii” (Ici reposent des res¬≠tes, ils ont √©t√© transf√©r√©s l√†, aux nones de juillet, en bienheureuse m√©moire de Feuillien avec le¬≠quel ils furent massacr√©s).

L’auteur de ce d√©chiffrement en conclut que les restes des compagnons de saint Feuillien qui, le 16 janvier 656, furent ramen√©s √† Nivelles, au monast√®re de sainte Gertrude, furent transf√©r√©s une premi√®re fois (au VIIe si√®cle) dans l’√©glise b√Ętie par l’abbesse Agn√®s, et par apr√®s dans la basilique carolingienne, √† l’endroit o√Ļ ils furent retrouv√©s au cours des fouilles de 1950 (27). Quant au corps de saint Feuillien, on le transporta du RŇďulx √† Nivelles o√Ļ on en pr√©leva des reliques, puis il fut ramen√© solennellement √† Fosses o√Ļ il fut inhum√© et v√©n√©r√©, ainsi que le relate, en d√©tails, l’auteur de l'”Additamentum”.

 

(24)¬† P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie…, op. cit., pp. 407 √† 419.

(25)  J.-H. GAUZE, La pierre carolingienne de Nivelles, dite de Saint-Feuillien, dans Le Folklore braban­çon, 1961, pp. 421 et 422.

(26)  J.-H. GAUZE, op. cit., p. 418.

(27)¬† J.-H. GAUZE, idem, pp. 427 et 428. DIERKENS et J. MERTENS, par contre, proposent une lecture diff√©rente de la pierre carolin¬≠gienne de Nivelles et ils en concluent qu’on ne peut en tenir compte pour l’histoire des reliques des comoasnons de saint Feuillien : A. DIERKENS, op. cit., p. 173, note 24.

 

(p.65-66)

(p.66) Saint Feuillien fut inhum√© √† l’emplacement actuel de la crypte de la Coll√©gia¬≠le, sur la place du Chapitre. Nous y reviendrons lorsque nous aborderons la ques¬≠tion de la localisation du monast√®re de Fosses.

Nous savons que le transfert du corps de saint Feuillien dans un char attelé par des taureaux est une légende à laquelle il ne faut accorder aucun crédit.

Voici comment C. Kairis relate cet √©v√©nement l√©gendaire : “Suivant la tradition, les monast√®res de Fosses et de Nivelles pr√©tendirent avoir chacun la possession des reliques du saint. Pour terminer le diff√©rend, on convint d’attacher √† un char conte¬≠nant le corps, quatre boeufs qui n’avaient jamais √©t√© mis sous le joug, et de prendre pour lieu de s√©pulture celui o√Ļ ils s’arr√™teraient. On dit que les boeufs se dirig√®rent spontan√©ment vers Fosses et qu’arriv√©s √† Frani√®re, les eaux de la Sambre, grossies par les pluies de l’hiver, se retir√®rent pour livrer passage au glorieux convoi ; on (p.67) ajoute que le char √©tant arriv√© √† Fosses, les pas des boeufs s’imprim√®rent dans les pierres dont on dalla les basses chapelles, encore existantes derri√®re le chŇďur de l’√©glise et que l’un de ces animaux, enfon√ßant la corne dans un rocher, sembla indiquer la s√©pulture du saint” (28).

Bien qu’il soit d√©montr√© que ce r√©cit n’est qu’un poncif purement imaginaire et issu de l’hagiographie irlandaise, certains auteurs continuent, de nos jours encore, √† le pr√©senter comme un fait historique (29).

Une derni√®re observation : le texte de l'”Additamentum” mentionne,m fine, que le domaine de Bebrona √©tait appel√© d’un autre nom, Fosse. Ce bout de phrase n’est pas recopi√© dans tous les manuscrits, mais le plus ancien de ceux-ci, celui de Zurich, qui date du IXe si√®cle, porte cette mention de “Fosse” (30). Et, comme, d’autre part, l’√©pith√®te “Fossuense” appara√ģt, d√®s le VIIe si√®cle, dans la plus ancienne biographie de sainte Gertrude’ (31), on peut raisonnablement en d√©dui¬≠re, comme nous l’avons d√©j√† signal√© (32), qu’au temps de saint Feuillien, le domaine qui lui fut c√©d√© par sainte Itte portait √† la fois une d√©nomination celtique “Bebro¬≠na” et une d√©nomination latine “Fossa”.

 

* * * Nous voici arriv√© au terme de notre √©tude de l'”Additamentum”.

Ce document, riche en détails, est muet sur une question très controver­sée : saint Feuillien fut-il évêque ?

Pour tenter de répondre à cette question, il est donc indispensable de procéder à la critique historique des biographies médiévales et modernes de saint Feuillien, qui, presque toutes, lui attribuent la dignité épiscopale.

Les Bollandistes, dans leur fameuse collection intitul√©e “Acta Sanctorum” (Les Actes des Saints) ont √©dit√© cinq biographies m√©di√©vales de saint Feuillien, dont la plus ancienne date du XIe si√®cle.

Ces biographies √©crites plus de trois cent cinquante ans apr√®s la mort du saint, sont de beaucoup post√©rieures aux faits qu’elles relatent. Elles ne sont cr√©dibles que lorsqu’elles rapportent des √©v√©nements puis√©s dans l'”Additamentum”. Pour le reste, elles n’ont g√©n√©ralement aucune valeur historique.

 

  1. La “VITA PRIMA” (Premi√®re biographie)

 

Cette biographie a √©t√© r√©dig√©e par un chanoine de Nivelles, nomm√© Paul, au d√©but du XIe si√®cle (33). Elle est √©dit√©e dans les “Acta Sanctorum”, d’apr√®s trois manuscrits de Bruxelles (34).

Elle raconte ce que l”‘Additamentum” nous a d√©j√† appris, savoir la biographie de saint Feuillien √† partir de son arriv√©e sur le continent jusqu’√† la translation de son corps √† Fosses. Cependant si l'”Additamentum” est reproduit par la “Vita prima”‘ (35)

 

(28)  C. KAIRIS, op. cit., pp. 12 et 13.

(29)¬† Notamment J. DETIENNE, Saint Feuillien passe le gu√© des bŇďufs, dans le Journal “Vers l’Avenir”, loc. cit. – Un grand tableau ornant le chŇďur de la Coll√©giale de Fosses repr√©sente le passage du char “Au gu√© des bŇďufs”, √† Frani√®re.

(30)¬† P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie…, op. cit., p. 384.

L”‘Additamentum” est donc le plus ancien document qui porte le nom de “Fosse”, et non, comme le pense J. ROMAIN (Fosses…, op. cit., p. 5), le dipl√īme de Louis l’Entant, du 26 octobre 907.

(31)¬† P. GROSJEAN, Idem, p. 384, note 2. La “Vita Gertrudis prima”, (Premi√®re vie de sainte Gertrude) compos√©e vers 670, porte “in monasterio quid vocatur Fossuense” : A. DIERKENS, op. cit., p. 72, note 18.

(32)  Voir ci-dessus, p. 21.

(33)¬† L. van der ESSEN, Etude critique…, op. cit., pp. 158 et 159, et Etudes d’hagiographie…, op. cit., pp. 128 et 135.

(34)  Acta Sanctorum octobris, XIII, pp. 383-385.

(35) Le professeur L.¬† van der ESSEN, (Etude critique…,¬† op.¬† cit., pp.¬†¬† 156) a dress√© un tableau des tournures de phrases et des emprunts de style inspir√©s par r”Additamentum”.¬† –¬† Contra, mais √† tort, S. BALAU, op. cit., p. 256 et U. BERLIERE, La plus ancienne vie de saint Feuillien, op. cit., pp. 138-139.

 

(p.69) c’est avec des variantes et surtout des ajouts ; par exemple la “Vita prima” fait de saint Ultain le premier abb√© du monast√®re de Fosses (36).

Mais les traits les plus caract√©ristiques de cette biographie, ce sont des d√©veloppe¬≠ments litt√©raires, oratoires et hagiographiques, ainsi que l’apparition d’√©l√©ments l√©gendaires et merveilleux, comme l’intervention des anges et la vision de saint Ultain (37).

Saint Ultain aurait appris la mort de son fr√®re par une vision : une colombe aux ailes sanglantes lui apparut tandis qu’il priait (38).

Avant de retrouver le corps de saint Feuillien, sainte Gertrude aurait re√ßu la visite d’un ange lui annon√ßant qu’un prodige indiquerait le lieu o√Ļ reposaient les mar¬≠tyrs ; ensuite , la sainte vit, de loin, une colonne de feu montant jusqu’au ciel, √† l’endroit o√Ļ gisaient les corps de Feuillien et de ses trois compagnons (39).

Ce genre d’apparitions, l’intervention des anges, la colonne de feu surtout, font soup√ßonner des emprunts √† l’hagiographie irlandaise. L’auteur a peut-√™tre puis√© dans d’autres biographies de saints irlandais du continent (40). Inutile de pr√©ciser qu’il s’agit de clich√©s hagiographiques sans aucune valeur historique.

 

  1. La VITA SECUNDA ” (Deuxi√®me biographie)

Cette biographie a probablement √©t√© compos√©e par un chanoine de Fosses (41), au XIe si√®cle, post√©rieurement √† la “Vita prima” (42). Elle est √©dit√©e dans les “Acta Sanctorum”, d’apr√®s de nombreux manuscrits (43).

Elle reproduit et paraphrase le r√©cit de l'”Additamentum” et les l√©gendes de la “Vita prima”, telles que la vision de saint Ultain, l’apparition de l’ange et la colon¬≠ne de feu (44).

“A prendre la “Vita secunda” dans son ensemble, on y remarque de longues consi¬≠d√©rations morales, philosophiques, qui indiquent que l’auteur, tout en voulant com¬≠poser une nouvelle biographie et n’ayant aucun fait historique √† y ajouter, a pris sa revanche en accumulant les lieux communs, chers aux remanieurs (45).

Les relations stylistiques entre l'”Additamentum”, la “Vita prima” et la “Vita se¬≠cunda” ont √©t√© mises en lumi√®re par le professeur L. van der Essen (46).

Ajoutons que la “Vita secunda” a fait l’objet d’un r√©sum√© r√©dig√©, semble-t-il, par un chanoine de Nivelles, √† la fin du XIe si√®cle (47).

 

(36)  L. NOIR, op. cit., pp. 13 et 14.

(37)  S. BALAU, op. cit., p. 236.

(38)¬† Acta Sanctorum, op. cit., p. 384 :¬† “Oranti mihi in ecclesia, columba nivei canetons plenis sanguine aliis apparuit” (Alors que je priais dans l’√©glise, une colombe blanche comme neige, aux ailes pleines de sang, m’apparut). – Deux tableaux repr√©sentant la vision de saint Ultain sont expos√©s, l’un dans la coll√©giale et l’autre √† la justice de paix de Fosses.

(39)¬† Acta Sanctorum, op. cit., p. 384. Dans les biographies des saints irlandais, une colonne de lumi√®re et un globe de feu apparaissent fr√©quemment au-dessus de l’endroit o√Ļ se trouve le saint : I. SNIEDERS, op. cit., pp. 619 et 840.

(40)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 841.

(41)¬† L. van der ESSEN, Etudes d’hagiographie…, op. cit., p. 135. – L. NOIR, op. cit., p. 17, notes 2, 3 et 4.

(42)  Voir S. BALAU, op. cit., 237, et L. van der ESSEN, op. et foc. cit..

(43)¬† Acta Sanctorum, op. cit., pp. 385 – 390. – Il s’agit de manuscrits de Bruxelles, de Namur, de Metz, de Tr√™ves, de Douai et de Mons :¬† cfr. L. NOIR, op.¬† cit., p.¬† 17, note 6, et L. van der ESSEN, Etudes…, op. cit., p. 128.

(44)  Acta Sanctorum, op. cit. ,pp. 389 et 390.

(45)¬† L. NOIR, op. cit., pp. 18 et 19. – L. van der ESSEN, Etude critique…, op. cit., p. 158.

(46)¬† L.¬† van der ESSEN, Etude critique…,¬† op.¬† cit., pp.¬†¬† 155 et¬† 158, et Etudes d’hagiographie…, pp. 131-135.

(47) La “Vita Foillani secunda emendata”, √©dit√©e dans les Analectes pour servir l’histoire eccl√©siastique de la Belgique, t.V, 1868, pp. 414-420, d’apr√®s un manuscrit de Namur :¬† cfr., L. NOIR, op. cit., pp. 17 et 18.

 

(p.69) 3. La ” VITA TERTIA ” (Troisi√®me biographie)

On ignore l’identit√© de l’auteur et le lieu de r√©daction de cette biographie qui n’a aucune valeur historique.

Elle est √©dit√©e dans les “Acta Sanctorum” (48) et elle a fait l’objet de deux r√©sum√©s publi√©s eux aussi dans les “Acta Sanctorum” (49).

Il s’agit d’un r√©cit hagiographique des exploits de saint Feuillien, avant son arriv√©e √† P√©ronne.

L’auteur adapte √† saint Feuillien le r√©cit de la naissance merveilleuse de saint Fursy (intervention d’un ange, jaillissement d’une source, etc…), puis il attribue √† Feuillien les faits et gestes de Fursy ! (50)

D’apr√®s cette biographie, Feuillien aurait re√ßu son √©ducation monastique de saint Brendan (51), ce qui n’est gu√®re plausible, car ce dernier est d√©c√©d√© vers 580 et s’il fallait en croire l’auteur de la “Vita tertia”, Feuillien serait donc n√© vers 565 et il serait arriv√© chez nous, √Ęg√© de plus de 85 ans (52).

C’est √©galement dans la “Vita tertia” que l’on trouve, pour la premi√®re fois, le r√©cit d’un voyage que Feuillien aurait fait √† Rome, en compagnie de Fursy et d’Ul-tain : il aurait √©t√© sacr√© √©v√™que par le pape Martin Ier (53). Ce voyage √† Rome a sans doute √©t√© inspir√© par la biographie d’un certain Etton, selon laquelle Feuillien avait six fr√®res qui se seraient rendus avec lui √† Rome ! Inutile de dire que ce voyage est pure l√©gende (54).

Bref, on ne peut accorder aucun cr√©dit √† la “Vita tertia”.

 

  1. La ” VITA QUATRA METRICA ” (La quatri√®me biographie √©crite en vers) et les ” MIRACULA SANCTI FQILLANI ” (Les miracles de saint Feuillien).

 

La “Vita quatra metrica” est une biographie √©crite en vers latins (55) par un cha¬≠noine de Fosses nomm√© Hillin (56), vers 1080 (57), d’apr√®s un manuscrit de Bruxel¬≠les (58).

Cette biographie se contente de reproduire le contenu de la “Vita tertia”, avec des compl√©ments de la “Vita prima” et de la “Vita secunda” (59). Elle appelle

 

(48)¬† Acta Sanctorum, op. cit., pp. 391-395, d’apr√®s deux manuscrits de Bruxelles.

(49)¬† L. van der ESSEN, Etude critique…, op. cit., p. 137, note 1.

(50)¬† En fait, l’auteur reprend le texte de B√©d√© le V√©n√©rable, en changeant le nom de Fursy par celui de Feuillien : S. BALAU, op. cit., p. 237.

(51)  Acta Sanctorum, op. cit., p. 391.

(52)¬† R. DE BUCK,¬† Commentarius praevius, Acta Sanctorum,¬† op.¬† cit., p.¬† 374.¬† – L. van der ESSEN, Etude critique…, op. cit., p. 136. – Malgr√© cela, plusieurs auteurs (notamment C. KAIRIS, op. cit., p. 8) continuent √† affirmer que saint Brendan fut le pr√©cepteur de saint Feuillien.

(53)  Acta Sanctorum, op. cit., p. 394.

(54)¬† R. DE BUCK, Commentarius praevius, Acta Sanctorum, op. cit., p. 380. – L. NOIR, op. cit., p. 19. S. BALAU, op. cit., p. 237. E. BROUETTE, Fursy, op. cit., col. 177, et Feuillien , op. cit., col. 1345. – L van der ESSEN, Notes d’hagiographie…, op. cit., p. 160. Et pourtant, de nos jours encore, certains auteurs continuent √† pr√©senter le voyage de saint Feuillien √† Rome, comme un fait histori¬≠que : voir, par exemple, J. DETIENNE, La premi√®re marche de Saint-Feuillien, dans le Journal “Vers l’Avenir” du 31 juillet 1991. C. KAIRIS, op. cit., p. 10, et J. NO√čL, op. cit., p. 14.

(55)  Et plus précisément en distiques élégiaques.

(56)¬† L’auteur lui-m√™me pr√©cise qu’il est “Chantre du Chapitre de Fosses”. Il ne faut pas le confondre avec un autre Hillin, abb√© de Notre-Dame √† Li√®ge, comme le doyen Cr√©pin l’a fait : L. NOIR, op. cit., p. 20, note 5. Hillin est mentionn√© dans les statuts de l’h√īpital Saint-Nicolas, de Fosses, √©dit√©s par J. BORGNET,¬† Cartulaire…, op. cit., pp. 7-9. Son nom figure √©galement sur les listes √©num√©rant les membres du chapitre de Fosses √† la fin du XI” si√®cle :¬† cfr. C. LAMBOT, Les dignitaires du chapitre de Fosses dans le dernier quart du XI” si√®cle, dans les Annales de la Soci√©t√© arch√©ologique de Namur, t.47, 1954-55, pp. 422-424.

(57)¬† L. NOIR (op. cit., p. 21, note 8) estime, avec L. van der ESSEN, (Etude critique…, op. cit.), que S. BALAU, (op. cit., p. 237) se trompe en affirmant qu’elle daterait peut-√™tre du d√©but du XIIe si√®cle.

(58)  Acta Sanctorum, op. cit., pp. 395-408.

  • NOIR, op. cit., p. 20. – L. van der ESSEN, Etude critique…, op. cit., p. 161.

 

(p.70) donc les plus expresses r√©serves sur le plan de la critique historique. En r√©alit√©, seuls les passages qui, au travers de ces “Vita”, paraphrasent l'”√ādditamentum” sont dignes de foi. Hillin se r√©v√®le incroyablement na√Įf, surtout en fait de merveil-

leux(60).

Pourquoi Hillin a-t-il, comme plusieurs de ses contemporains, éprouvé le besoin de versifier une vie de saint ?

Pour servir aux exercices de la jeunesse studieuse ? Pour r√©pondre aux go√Ľts d’un public √©pris de po√©sie ? Pour faire preuve de ses talents en pr√©sentant un bel ouvrage √† son ma√ģtre, le moine Sigebert, de Gembloux ? Mieux vaut avouer que nous n’en savons rien (61).

Hillin √©crivit aussi, vers 1100 (62), le r√©cit des miracles attribu√©s √† saint Feuil-lien, les “Miracula Sancti Foillani” (63). Ir√®ne Snieders a montr√© combien la plupart de ces miracles sont inspir√©s par l’hagiographie irlandaise. Citons-en trois exemples. La ceinture de saint Feuillien gu√©rit les femmes des douleurs de l’acouchement. Deux hommes veulent couper un poirier dont ils se disputent la propri√©t√© ; mais, √† peine coup√©, l’arbre vole dans l’espace et va tomber sur la terre du monast√®re de Fosses, prouvant ainsi qu’il appartient aux moines. Apr√®s la mort de saint Feuillien, les animaux poursuivis viennent chercher refuge dans la chapelle √©rig√©e sur les lieux de son martyre, au RŇďulx… L’ensemble de ces miracles a un air de parent√© frappant avec ceux des biographies des saints irlandais, ce qui prouve que les tradi¬≠tions hagiographiques irlandaises restaient vivaces √† Fosses, au temps d’Hillin (64).

De plus, d’apr√®s le recueil des miracles compil√©s par Hillin, saint Feuillien s’est beaucoup affair√© pour prot√©ger le domaine de son monast√®re. Dans un proc√®s de limites entre les moines de Fosses et un noble de la r√©gion, il d√©tourne miraculeu¬≠sement le cours d’un ruisseau. Un seigneur √† cheval trotte √† travers les moissons de Fosses : bient√īt le voil√† fou. Bref, d’irr√©v√©rencieux auteurs en ont d√©duit que saint Feuillien “tendait √† devenir un √©pouvantail au service du cadastre monasti-que” (65).

Si les Ňďuvres d’Hillin n’ont, comme nous venons de le voir, pratiquement aucune valeur historique lorsqu’il s’agit de faits et gestes attribu√©s par l’auteur √† saint Feuillien, ces Ňďuvres se r√©v√®lent, par contre, beaucoup plus cr√©dibles lorsque Hillin qui, rappelons-le, vivait √† la fin du XIe si√®cle, relate des √©v√©nements dont il a lui-m√™me √©t√© t√©moin ou qui lui ont √©t√© rapport√©s par ses contemporains. Les textes d’Hillin fournissent d’int√©ressants d√©tails sur la g√©ographie de notre pays et sur les mŇďurs de nos anc√™tres √† cette √©poque (66). Le r√©cit des “Miracula” surtout rapporte de pr√©cieuses pr√©cisions relatives √† la vie de l’agglom√©ration de Fosses, au XIe si√®cle (67). Nous y reviendrons.

 

  1. La ” VITA QUINTA ” (Cinqui√®me biographie)

Cette biographie compos√©e par Philippe de Harvengt, prieur de l’abbaye de Bonne-Esp√©rance, au XIIe si√®cle, n’est qu’une mise en prose de la “Vita quatra metrica” de Hillin” (68). Elle est √©dit√©e dans les “Acta Sanctorum”, d’apr√®s des manuscrits de Mons et de Paris (69).

 

(60)¬† L. van der ESSEN, Etudes d’hagiographie…, op. cit., p. 137.

(61)¬† B.¬† de GAIFFIER, L’hagiographie et son public au XIe si√®cle, dans les Miscinellana historica in honorent Leonis van der Essen, t.I, Bruxelles, 1947, p. 137.

(62)  L. NOIR, op. cit., p. 32, note 4.

(63)  Editées dans les Acta Sanctorum, op. cit., pp. 417 à 426.

(64)¬† Des arbres se transportant de loin, la ceinture gu√©risseuse des saints et la sollicitude de ceux-ci pour les animaux sont des th√®mes fr√©quents de l’hagiographie irlandaise :¬† I.¬† SNIEDERS, op.¬† cit., pp. 617, 623, 625, 641 et 642.

(65)¬† Ces auteurs irr√©v√©rencieux ne sont autres que les R√©v√©rends P√®res B√©n√©dictins, dans leur “Vies des Saints et des Bienheureux…”, op. cit., p. 1011.

(66)  S. BALAU, op. cit., p. 238. РL. NOIR, op. cit., p. 32.

(67) ¬†L. van der ESSEN, Etudes d’hagiographie…, op. cit., p. 137.

(68)  L. NOIR, op. cit., p. 23 et les réf. cit.

  • Acta Sanctorum, op. cit., 408-416.

 

(p.71) N’√©tant qu’un remaniement de textes anciens, la “Vita quinta” n’a aucune valeur

historique (70).

 

 

  1. Conclusion

 

On pourrait se demander pourquoi, apr√®s un silence de quatre si√®cles, les hagiogra-phes se sont montr√©s aussi prolifiques au XIe si√®cle. A mon avis, c’est tout simple¬≠ment parce qu’ils pr√©paraient la canonisation, “l’√©l√©vation des reliques” de saint Feuillien, qui eut lieu en 1086. Comme nous le savons, il fallait, pour ce faire, des r√©cits de la vie et des miracles du v√©n√©rable martyr (71).

En conclusion, nous l’avons d√©j√† dit et on ne saurait trop le r√©p√©ter, mis √† part r’Additamentum”, les diff√©rentes biographies m√©di√©vales de saint Feuillien n’ont pratiquement aucune valeur historique. “Elles prennent avec la v√©rit√© des libert√©s dont le nombre et l’ampleur cr√Ľrent avec le temps” (72).

 

  1. Biographies imprimées

 

D√®s le XVIIe si√®cle, diff√©rents auteurs ont √©dit√© une s√©rie de biographies de saint Feuillien, “qui sont de v√©ritables romans, gonfl√©s d’un fatras de p√©rip√©ties imaginaires” (73).

Citons, dans l’ordre chronologique, les principales :

Au XVIIe si√®cle, celles de P. Brasseur et de S. Bouvier (74). Au XVIIIe si√®cle, celles de V. Mignon et de J. Rousseau (75). Au XIXe si√®cle, celles de B.C. Delchambre et de A. Le Roy (76). Au XXe si√®cle, celle de N. Friart (77)’.

Toutes ces Ňďuvres sont truff√©es de r√©cits l√©gendaires inspir√©s de biographies m√©di√©¬≠vales, de traditions populaires ou de l’imagination de leurs auteurs. Ces derniers, -des eccl√©siastiques pour la plupart (78) – , n’h√©sitent pas √† amplifier les l√©gendes, dans le but d’√©difier les fid√®les.

En 1785 et en 1883, les P√®res De Smet et De Buck ont √©dit√© des commentai¬≠res de biographies m√©di√©vales de saint Feuillien, publi√©es par leurs soins dans les Acta Sanctorum”.

A partir de 1889, date de la premi√®re √©dition de l'”Additamentum”, des √©rudits anim√©s de pr√©occupations plus critiques s’employ√®rent √† d√©gager un portrait de saint Feuillien, qui correspond√ģt mieux √† la r√©alit√©. Nous nous sommes large¬≠ment inspir√© des Ňďuvres d’U. Berli√®re, de S. Balau, de L. Gougaud, de L. van der

 

(70)  Voir notamment U. BERLIERE, Philippe de Harvengt, abbé de Bonne Espérance, dans la Terre Wallonne, 1923, p. 85.

(71)¬† Bien plus tard , en 1605, un cur√© de Gilly, Robert de Fosses, √©crivit un r√©cit de nouveaux miracles attribu√©s √† saint Feuillien, les “Miracula Sancti Foillani recentiora”, √©dit√©s par DE BUCK dans les Acta Sanctorum, octobris, XIII, 1883, pp. 426 et suiv.

(72)  et (73) G. WYMANS, op. cit., p. 108.

(74)  P. BRASSEUR, Sanctus Foillanus, épiscopus et martyr, Mons, 1641. РS. BOUVIER, Miroir de la sainteté en la vie, mort et miracles de saint Feuillien, évêque et martyr, Liège 1657.

(75)¬† V. MIGNON, Histoire de la vie de saint Fursy… avec la vie de saint Feui/lien et de saint Ultain, P√©ronne, 1715. – J. ROUSSEAU, La vie de saint Feuillien, √©v√™que et martyr, Li√®ge, 1739.

(76)  B.C. DELCHAMBRE, Vie de saint Feuillien, évêque et martyr, Namur, 1861. РA. LE ROY, Saint Feuillien, dans la Biographie Nationale, Bruxelles, t. 7, 1880, col. 178-180.

(77)  N. FRIART, Histoire de saint Fursy et de ses deux frères, saint Feuillien, évêque et martyr, et de saint Ultain, Bruges, 1913.

(78)¬† Bouvier √©tait un moine franciscain-r√©collet ; Rousseau, cur√© de Marchienne-au-Pont ; Delchambre, cur√© de Longchamp…

(79)¬† R. DE BUCK, Commentarius praevius…, dans les Acta Sanctorum, octobris XIII, 1883, pp. 370-445 et 922-925. – C. DE SMET, De Sancto Foiliano… , dans les Acta Sanctorum Belgii, t.II, 1785¬†¬† pp. 1-15.

 

(p.72) Essen, d’I. Snieders, de P. Grosjean, de M. Broze, de G. Wymans, de L. Noir et de A. Dierkens (80).

Mentionnons enfin les r√©sum√©s et abr√©g√©s de la vie de saint Feuillien, publi√©s par Ch. Kairis (81), J. Cr√©pin (82), J. No√ęl (83), E. Brouette (84) ,J. Gauze (85), R. Delchambre (86), R. Angot (87), M. Chapelle (88), J. Romain (88) et J. D√©tienne (90). Il convient de se montrer circonspect √† la lecture de ces notices, car elles sont de valeur in√©gale et certaines d’entre elles se nourrissent d’√©v√©nements imaginaires et l√©gendaires.

L’examen critique des sources historiques, auquel nous venons de nous li¬≠vrer, nous permet √† pr√©sent d’aborder objectivement l’√©tude de la fondation du monast√®re de Fosses et des diff√©rentes questions qui s’y rattachent, notamment celle de savoir si saint Feuillien fut – ou non – sacr√© √©v√™que.

 

(80)  op. et loc. cit., supra.

(81)  C. KAIRIS, Notice historique sur la ville de Fosses, Liège, 1858, pp. 7 à 13.

(82)¬† J. CREPIN, Vie de saint Feuillien, patron de la ville de Fosses, Fosses, 1921. – Saint Feuillien, dans les Cloches de Saint-Feuillien, n¬į 14, de f√©vrier 1924.

(83)¬† J. NO√čL, Les processions et la marche militaire de saint Feuillien √† Fosses, Fosses, 1949, pp. 13-15.

(84)¬† E.¬† BROUETTE, Feuillien, dans le Dictionnaire d’histoire et de g√©ographie eccl√©siastiques, Paris, t.16, 1967.

(85)¬† J. GAUZE, Saint Feuillien, √©v√™que irlandais, ap√ītre de la Gaule Belgique, et ses trois bienheureux compagnons, Fosses-la-ville, 1972.

(86)¬† G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, Aisemont √† travers les √Ęges, Mettet, 1972, p. 47.

(87)  R. ANGOT et M. CHAPELLE, La procession et la marche militaire de la Saint-Feuillien à Fosses-la-ville, Mettet, 1980, pp. 23 et suiv.

(88) M. CHAPELLE, Coup d’Ňďil sur Fosses-la-Ville, Mettet 1981, p. 19.

(89) J.   ROMAIN, Le culte de saint Feuillien et de sainte Brigide, dans Piété populaire du Namurois, Crédit Communal de Belgique, Namur, 1989, p. 127. РFosses, son passé, son folklore, Fosses, 1949, pp. 5 et 6.

(90) J. DETIENNE, Saint Feuillien, marcheur de Dieu, dans le Journal “Vers l’Avenir” des 5, 15, 20 et 26 juillet 1991.

 

 

(p.73) CHAPITRE IV

la fondation du monastère de fosses

 

Le texte de l'”Additamentum” est on ne peut plus laconique. Rappelons-en, encore une fois, les termes : “Dans un domaine qui, d’apr√®s le nom de la rivi√®re qui le traverse, s’appelle Bebrona, Feuillien construisit, conform√©¬≠ment √† la r√®gle, un monast√®re de moines vou√©s √† la vie asc√©tique, la servan¬≠te de Dieu, Itte, fournissant tout le n√©cessaire”.

Ce texte ne nous fournit, au fond, que deux précisions.

La premi√®re, c’est que Feuillien fonda une abbaye “r√©guli√®re”. A la diff√©rence de certains ermites qui r√©unissaient des disciples autour d’eux et vivaient au jour le jour, sans s’occuper de l’organisation de la communaut√©, saint Feuillien cr√©a un monast√®re soumis √† une discipline , √† une hi√©rarchie et √† une r√®gle (1).

La seconde pr√©cision qui vaut son pesant d’or, c’est que sainte Itte “fournit tout le n√©cessaire”. Nous y reviendrons.

Pour le reste, il nous faudra recourir – avec beaucoup de prudence – √† d’au¬≠tres sources, pour tenter de r√©pondre aux questions qui se posent au sujet de la fondation du monast√®re de Fosses : quelle √©tait sa destination ? Comment fut-il construit ? Fut-il √©difi√© √† l’emplacement actuel de la Coll√©giale ou sur un autre site ? Comment la vie des moines √©tait-elle organis√©e ? Quelle √©tait la r√®gle obser¬≠v√©e par ceux-ci ? Qui fut le premier abb√© de Fosses et qui lui succ√©da ? Saint Feuillien √©tait-il √©v√™que lorsqu’il fonda le monast√®re de Fosses ?

Avant d’aborder ces questions, il convient de rappeler qu’au VIIe si√®cle, un grand nombre de monast√®res virent le jour dans la partie romane de l’Ancienne Belgique (2) et que huit d’entre eux furent fond√©s dans la vall√©e de la Sambre : Ma¬≠roilles, Hautmont, Maubeuge, Lobbes, Aulne, Moustier, Malonne et Fosses (3).

Les Pippinides jou√®rent un r√īle important dans cette efflorescence d’√©tablis¬≠sements monastiques. On peut leur attribuer la fondation des abbayes de Nivelles, de Fosses, d’Andenne, de Saint-Hubert et de Moustier-sur-Sambre (4). De plus, par leurs donations, ils enrichirent les communaut√©s naissantes de Stavelot-Malm√©dy, de Saint-Trond, de Celles, de Malonne et de Lobbes (5).

 

(1)¬† A. DIERKENS, op. cit., p. 312. – Le texte latin porte “r√©gule”, ce qui signifie :¬† “conform√©ment √† la r√®gle” ou “suivant une r√®gle”.

(2)¬† On en d√©nombre une quarantaine dans la partie romane de l’Ancienne Belgique : G. FAIDER, op. cit, p. 136. E. de MOREAU, op. cit., pp. 131 et 132. L. van der ESSEN, Le si√®cle des Saints, op. cit., pp. 89 et 90.

(3)  L. NOIR, op. cit., p. 42.

(4)  Rappelons que Nivelles, Moustier-sur-Sambre et Andenne étaient des monastères de femmes.

(5) H. PIRENNE, op. cit., p. 34. F. ROUSSEAU, La Meuse…, op. cit., p. 54. A. JORIS., op. cit., p. 35.

 

(p.74) L’historien A. Dierkens qui s’est livr√© √† une √©tude de la politique monastique des Pippinides dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, en tire d’int√©ressantes conclusions. Tout d’abord, l’absence totale des √©v√™ques de Tongres-Maestricht-Li√®ge et le r√īle r√©duit de la dynastie m√©rovingienne qui, comme nous le savons, √©tait en pleine d√©caden¬≠ce. Ensuite, la r√©ussite tr√®s limit√©e des fondations priv√©es (comme Malonne), con¬≠trastant avec l’√©blouissante r√©ussite de Fosses, Nivelles et Lobbes, favoris√©e par le pouvoir pippinide (6).

Comme l’√©crit le P√®re de Moreau, “Vers la fin de l’√©poque m√©rovingienne, la Belgique sera couverte d’abbayes, les unes obscures et destin√©es √† dispara√ģtre plus ou moins rapidement, les autres d√©j√† c√©l√®bres, appel√©es √† traverser les si√®cles et dont les noms restent dans la m√©moire de tous” (7).

Fosses fut le premier monast√®re irlandais fond√© en Belgique (8). Nous savons qu’il fut √©difi√© dans une “villa” pippinide et que sa dotation fonci√®re et mat√©rielle fut l’Ňďuvre de sainte Itte. La date de fondation, en 651 (9), correspond √† l’apog√©e du pouvoir du maire du palais Grimoald en Austrasie.

Le monast√®re de Fosses allait, sans tarder, jouer un r√īle de premier plan dans nos r√©gions : “Fosses fut une abbaye-cl√© pour la p√©n√©tration des moines irlan¬≠dais sur le continent et son rayonnement fut capital” (10).

 

Destination et construction du monastère

 

  1. Observations préliminaires

 

Avant d’aborder l’√©tude de la construction du monast√®re de Fosses, il est n√©cessaire de formuler trois observations qui conditionnent la mati√®re.

1)¬† A Fosses, on n’a jusqu’√† pr√©sent, effectu√© aucune d√©couverte arch√©ologique qui puisse nous √©clairer sur l’√©tendue et sur la configuration du monast√®re √©difi√© par saint Feuillien. Force nous est donc de recourir √† une m√©thode comparative avec d’autres monast√®res fond√©s par des Irlandais au VIIe si√®cle. Saint Feuillien fa√ßonna sans doute son monast√®re √† l’image des monast√®res de son pays (11).

2)¬† Avant son arriv√©e √† Fosses, saint Feuillien avait v√©cu dans plusieurs monast√®res en Irlande; il avait construit, avec ses fr√®res, un monast√®re en Angleterre ; il avait assist√© √† l’√©dification d’un autre monast√®re en France, et il avait r√©sid√© au monast√®re de Nivelles. Il b√©n√©ficiait donc d’une longue exp√©rience lorsqu’il en¬≠treprit de construire son propre monast√®re, √† Fosses.

3)¬† Saint Feuillien n’√©tait pas un de ces √©v√™ques ou de ces moines fam√©liques qui, √† l’√©poque, parcouraient notre pays, en vivant de la charit√© des fid√®les. Bien au contraire, il pouvait compter, comme nous le savons, sur l’aide mat√©rielle de sainte Itte qui √©tait immens√©ment riche. Saint Feuillien ne manquait donc ni de moyens financiers ni de main-d’Ňďuvre pour √©difier les b√Ętiments de son monas¬≠t√®re.

 

  1. Destination et aspect général du monastère

 

Tous les historiens admettent que le monastère de Fosses était destiné non seule­ment à abriter saint Feuillien et ses compagnons, mais aussi à servir de pied-à-terre

 

(6)  A. DIERKENS, op. cit., p. 326.

(7)  E. de MOREAU, op. cit., p. 130.

(8)  L. NOIR, op. cit., p. 42.

(9)  Les historiens situent la date de fondation du monastère de Fosses entre 650 et 652 :  A. DIERKENS, op. cit., pp. 76 et 321. L. NOIR, op. cit., p. 39. M. BROZE, op. cit., p. 36 et les références citées.

(10)  A. DIERKENS, op. cit., pp. 302 et 303.

(11) Comme saint Colomban l’avait fait en France, √† Luxeuil : J. CHELINI, op. cit., p. 84.

 

(p.75) et de maison de retraite √† l’usage des missionnaires irlandais qui, √† cette √©poque, parcouraient nos r√©gions” (12).

En fait, les moines y pratiqu√®rent largement l’hospitalit√© et le monast√®re remplit fort bien le r√īle d’accueil et d’h√©bergement qui lui avait √©t√© assign√© par ses fonda¬≠teurs (13).

Il en r√©sulte que le monast√®re de Fosses devait comporter, outre une √©glise principale (“un oratoire”) consacr√©e au culte, et des cellules servant d’habitation aux moines, plusieurs b√Ętiments √† l’usage des √©trangers, ce qui implique, dans une r√©gion agricole et vivant en √©conomie ferm√©e (14), un r√©fectoire, une h√ītellerie et une infirmerie ouvertes aux voyageurs, ainsi que des ateliers et des granges n√©ces¬≠saires aux besoins de toute la communaut√© (15).

Pour satisfaire √† sa destination, le monast√®re fond√© par saint Feuillien devait donc avoir une certaine ampleur. Ce n’√©tait pas, comme le pensent M. Chapelle et R. Angot, “une tr√®s modeste abbaye” (16).

N’oublions pas non plus que la plupart des monast√®res irlandais du VIP si√®cle comportaient, un peu √† l’√©cart des b√Ętiments principaux, une ou plusieurs cellules pour les asc√®tes, les ermites ou les vieux moines d√©sireux de mener une vie contemplative, et o√Ļ l’abb√© du monast√®re se retirait en p√©riode de car√™me (17). Com¬≠me nous le verrons, saint Feuillien et ses compagnons construisirent, √† Fosses, deux oratoires de ce genre.

Ils √©rig√®rent aussi des b√Ętiments destin√©s aux artisans et aux serviteurs atta¬≠ch√©s au monast√®re et peut-√™tre aussi une √©cole pour ceux qui d√©siraient √™tre ins¬≠truits dans la science des Saintes Ecritures.

Bref, le monast√®re de Fosses devait, comme la plupart des autres monast√®res fond√©s par les Irlandais, se pr√©senter sous l’aspect d’un village primitif prot√©g√© par une enceinte.

En voici deux exemples :

Le monast√®re de Nendrum (Comt√© de Down, Irlande) a √©t√© √©difi√© au VIP si√®¬≠cle, √† l’int√©rieur d’un fort d√©saffect√© (enceinte A). Par la suite, les moines ont construit une seconde enceinte qui a environ 60 √† 70 m√®tres de diam√®tre (enceinte B). L’√©glise du monast√®re (C) se trouve au centre, tandis que les hut¬≠tes des artisans travaillant pour le mo¬≠nast√®re (D) et l’√©cole (E) sont implan¬≠t√©es √† l’abri de la seconde enceinte.

A Inishmurray (Comt√© de Sligo, Irlan¬≠de), le monast√®re construit aux VIIe et VIIIe si√®cles est entour√© d’une enceinte de forme plus ou moins ovale, qui pr√©¬≠sente un grand diam√®tre de 53 m√®tres

 

 

(12)¬† G. KURTH, Notger, op.¬† cit., t.¬† I, p.¬† 177. L. GOUGAUD, Les saints…, op. cit., p. 261. E. de MOREAU, op. cit., p. 146. J. CREPIN, Le monast√®re…, op. cit., pp. 358 et 367. F. ROUSSEAU, La Meuse…, op. cit., p. 222. J. J. HOEBANX, L’abbaye de Nivelles des origines au XIV ‘ si√®cle , dans les M√©moires de l’Acad√©mie Royale de Belgique, Classe des Sciences morales et politiques, 2^mc s√©rie, t. 46, 1953, p. 54. J. NO√čL, Les processions…, op. cit. pp. 11 et 14. M. BROZE, op. cit., pp. 37 et 64 J. MERTENS, Recherches arch√©ologiques dans la coll√©giale de Fosses, op. cit., p. 170. L. NOIR, op. cit., p. 48. F. COURTOY, Fosses, op. cit., p. 93.

(13)  A. JORIS, op. cit., p. 54. E. BROUETTE, verbo Fosses, op. cit., col. 1218. A. DIERKENS, op. cit., p. 313, note 194. M. DAXHELET, op. cit., p. 73.

(14)  Voir ci-dessus, p. 18.

(15)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 602.

(16)  M. CHAPELLE et R. ANGOT, op. cit., p. 24.

(17)  I. SNIEDERS op. cit., p. 602 et les réf. cit.

(18) Commentaires et croquis d’apr√®s F.¬† HENRY, L’art irlandais.¬† Abbaye de Sainte-Marie (Yonne), 1963, t. I, pp. 93, 94 et 101.

 

 

Plan du Monast√®re d’Inishmurray (19)

(p.75)

(p.76)

(p.76) et un petit diam√®tre de 41 m√®tres (A). A l’int√©rieur, une √©glise (B) et deux oratoires (C) voisinent avec trois cellu¬≠les (D) et plusieurs st√®les (E). Une peti¬≠te cellule (F) est √©difi√©e √† l’ext√©rieur du rempart qui n’a qu’une seule porte (G) et qui, comme les autres √©difices, est construit en pierres.

 

  1. Mode de construction des b√Ętiments

La plupart des historiens estiment que le monast√®re de saint Feuilien √©tait “probablement” construit en bois, “suivant la coutume irlandaise”. Cette affirmation se base sur un texte de B√©d√© le V√©n√©rable qui rapporte que saint Finan √©leva, au milieu du VIIe si√®cle, sur l’√ģle de Lindisfarne (en Angleterre), une √©glise “construite √† la mani√®re des Scots, non pas en pierres, mais enti√®rement en ch√™ne taill√© (21).

A cela on peut ajouter qu’une partie au moins du monast√®re √©difi√© par saint Feuil-lien et par ses fr√®res √† Cnoberesburgh √©tait en bois (22) et que l’usage du bois comme mat√©riau de construction s’√©tait, au VIP si√®cle, g√©n√©ralis√© dans nos campagnes (23).

En Irlande, par contre, si certains b√Ętiments monastiques √©taient construits en bois, d’autres, en revanche, √©taient √©difi√©s en pierre. On ne peut douter qu’au VIIe si√®cle certaines √©glises y aient √©t√© construites en pierre. A Armagh (Ulster) par exemple, il existait une √©glise de pierre et des oratoires de bois (24).

Pourquoi saint Feuillien qui connaissait cette technique de construction, plus solide et plus s√Ľre, ne l’aurait-il pas employ√©e, au moins pour construire l’√©glise de son monast√®re ? Ne fallait-il pas pr√©server, avec un maximum de pr√©cautions, les reliques, les livres sacr√©s et les objets du culte, de la convoitise des malfaiteurs ? Certes l’usage de la pierre comme mat√©riau de construction constituait un luxe, mais saint Feuillien, r√©p√©tons-le, disposait des moyens et de la main-d’Ňďuvre n√©ces¬≠saires.

Le schiste, le calcaire et le gr√®s ne manquaient pas √† Fosses (25) et les moines pou¬≠vaient aussi utiliser les ruines des b√Ętiments romains.

De fait, les archéologues J. Mertens et J. Jeanmart ont repéré, sous la Collégiale actuelle, des vestiges en pierre, notamment des blocs massifs en calcaire, qui proviennent probablement du monastère de saint Feuillien (26). Nous y revien­drons.

 

(19)¬† Commentaires et croquis d’apr√®s F. HENRY, op. cit., p. 96, F. CABROL et H. LECLERQ, op. cit.,¬† verbo Celtique, t.¬† II, col.¬† 2924 et 2925, et P. HARBISON,¬† Guide to National and Historic Monuments of Ireland, Dublin, 1992, p. 13.

(20)¬† J. CREPIN, Le monast√®re, op. cit., p. 359. E. BROUETTE, op. cit., verbo Fosses, col. 1218. C. LAMBOT, L’oratoire du martyrium de saint Feuillien √† Fosses, dans la Revue B√©n√©dictine, t. 79, 1969, p. 282, note 2.

(21)¬† Baedae Venerabilis, op. cit., Liv. III, Chap. 25 :¬† “Hcc/es/am more Scottorum non de lapide sed de robore secto totum construxit”.

(22)   Voir ci dessus, p. 36.

(23)   Voir ci-dessus, pp. 13 et 14 РAdde G. FOURNIER, op. cit., p. 86, G. FAIDER, op. cit., p. 103, A. JORIS, op. cit., p. 39, et E. SALIN, op. cit., pp. 410, 433 et 434.

(24)  F. HENRY, op. cit., pp. 68 et 97.

(25)  M. CHAPELLE, op. cit., pp. 7 et 8.

(26) J. MERTENS, Recherches…, op. cit., pp. 171 et 172. J. JEANMART, Fosses-la-Ville, coll√©giale de Saint-Feuillien, dans Arch√©ologie, 1975, 2, pp. 81 et 82.

 

(p.77) Il est permis, d√®s √† pr√©sent, d’en d√©duire que certains b√Ętiments de ce mo¬≠nast√®re √©taient, au moins partiellement, construits en pierre.

Si, comme nous le croyons, saint Feuillien construisit l’√©glise et peut-√™tre certains oratoires et certaines cellules en pierres, quel √©tait l’aspect de ces b√Ęti¬≠ments ?

Seule une √©tude des sites monastiques irlandais du VIIe si√®cle peut nous permettre de r√©pondre √† cette question. Commen√ßons par l’enceinte du monast√®re.

 

  1. L’enceinte

Au VIIe si√®cle, les moines irlandais construisaient leurs monast√®res dans des fortifications pr√©existantes (27) ou ils les entouraient eux-m√™mes d’enceintes destin√©es √† les prot√©ger des brigands et √† les isoler du monde ext√©rieur (28). En Irlande, on retrouve de nombreux exemplaires d’√©tablissements monastiques √©tablis dans des enceintes d√©fensives, dont les mieux conserv√©s sont ceux d’Ardoilean, d’Oilen Tsenaig, de Nendrum et d’Inishmurray (29).

Comme l’√©crit le professeur L. van der Essen, on ne se trompera pas de beaucoup en appliquant aux monast√®res irlandais fond√©s dans notre pays, la des¬≠cription que fait B√©d√© le V√©n√©rable du monast√®re √©difi√© par saint Finan √† Lindisfarne, en Angleterre : “L’enceinte du monast√®re est √† peu pr√®s circulaire. Le mur de cette enceinte s’√©l√®ve √† l’ext√©rieur un peu au-dessus de la taille d’un homme… Ce mur n’est pas fait de pierres taill√©es ou de briques r√©unies par du ciment, mais de pierres non d√©grossies et de mottes de gazon, ainsi que de pi√®ces de bois non fa√ßonn√©es, et d’herbes s√®ches (30).

A Fosses, l’emplacement de l’actuelle place du Chapitre qui, comme nous le savons, avait probablement servi √† l’√©dification d’un √©tablissement romain, se pr√™¬≠tait admirablement, vu sa situation sur√©lev√©e au milieu de terrains mar√©cageux, √† l’√©dification de l’enceinte du monast√®re de saint Feuillien. Cette enceinte se pr√©sen¬≠tait vraisemblablement sous la forme de lev√©es de terre bord√©es d’un foss√© et sur¬≠mont√©es d’une palissade de pieux de bois<31).

Une construction de ce genre ne pouvait braver les siècles, mais il est possible que lorsque, trois cents ans plus tard, le prince-évêque de Liège, Notger, décida de protéger la ville des chanoines de Fosses par un rempart, il édifia celui-ci, du moins en partie, sur des vestiges de la première enceinte construite par saint Feuil­lien.

 

  1. Les cellules des moines

Si les moines irlandais excellaient dans l’art de l’orf√®vrerie et de l’enluminure des Livres Saints, ils √©taient de pi√®tres architectes.

En fait, ils n’avaient fait aucun progr√®s depuis les temps pr√©historiques o√Ļ les hommes construisaient leurs demeures suivant une m√©thode primitive consistant √†

 

(27)¬† Soit des fortifications romaines, comme √† Cnoberesburgh (voir ci-dessus, p. 36), soit des remparts d’anciennes fermes fortifi√©es (les “rath” irlandais), comme √† Kells et √† Glendalough : F. HENRY ,op. cit., pp. 41 et 95. – Les “rath” construits aux premiers si√®cles de notre √®re, √©taient entour√©s de foss√©s et de murs de pierre ou de palissades de bois, de forme plus ou moins circulaire et de 30 √† 60 m√®tres de diam√®tre :¬† voir F. HENRY, op. cit., pp. 19, 67, 68, 69 et 91.

(28)   Comme à Skellig Michael : P. HARBISON, op. cit., p. 14.

(29)¬† F. CABROL et H. LECLERCQ, Dictionnaire d’arch√©ologie chr√©tienne et de liturgie, Paris, t. II, 1910, verbo Celtique, col. 2923.

(30)  L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 91.

(31) G. FOURNIER, op. cit., p. 86. F. HENRY, op. cit., p. 69. M.-.J. DAXHELET, op. cit., p. 73.

(p.78-79)

NB corr. “beehive hut” (hutte ressemblant √† un rucher (beehive))

(p.78) empiler des pierres les unes sur les autres, de manière à obtenir des huttes en

torme de ruches, des “beehive huts” comme disent les Anglais.

On trouve en Irlande, et plus particulièrement dans la péninsule de Dingle (Comté

du Kerry), un certain nombre de ces habitations préhistoriques construites suivant

la technique de l’encorbellement.

En voici un exemple.

(…)

 

Les moines irlandais du VIP si√®cle √©difiaient donc leurs cellules suivant la m√™me m√©thode de construction (33). Certaines de ces cellules sont rest√©es pratique¬≠ment intactes sur le site d’un monast√®re fond√© √† cette √©poque par saint Finan et situ√© sur un flanc de l’√ģle rocheuse de Skellig Michael, qui se dresse dans l’Atlanti¬≠que, a une douzaine de kilom√®tres de la c√īte du Kerry (34).

 

(32)¬† Fahan est un petit village situ√© dans la p√©ninsule de Dingle, entre Ventry et Si√©e Head. A proximit√© hierT¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† g6‘-¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† UchamP en Pente raide< se trouve un groupe de “beehive huts” particuli√®rement

(33)  F. HENRY, op. cit., p. 69.

(34)¬† L’√ģle de Skellig Michael (18 hectares) se pr√©sente sous la forme d’un roc pyramidal de 212 m√®tres de haut. Elle porte, sur une √©troite terrasse (30 m√®tres de large), juste au-dessous de son sommet¬†¬† le monast√®re de saint Finan¬† qui n’est accessible que par d’adrupts escaliers de pierre am√©nag√©s par’les moines^ II y a environ 2300 escaliers sur le pourtour de l’√ģle :¬†¬† voir The Skellig Experience , Cork Kerry Tourism, 1992, p.8.

 

(p.79) A Skellig Michael, il subsiste cinq cellules monastiques de ce tvoe Elles sont construites en pierres s√®ches, vo√Ľt√©es en encorbellement. Elles sont rondes √† text√©rieur et carr√©es ou rectangulaires √† l’int√©rieur‚ĄĘ. Mis √† part une grande cellule qui a un diam√®tre de 9 m 50 et une hauteur, sous vo√Ľte, de 5 m environ les autres se caract√©risent par leur exigu√Įt√© : diam√®tre ext√©rieur de 4 √† 5 m√®tres – hau teur, sous vo√Ľte, d’un peu plus de 3 m√®tres. Les murs qui ont 1 m 20 √† l m 80 d √©paisseur sont verticaux jusqu’√† la moiti√© de leur hauteur ; √† partir de ce point commence la vo√Ľte. L’entr√©e consiste en une seule porte. Les cellules sont perc√©es dune ou de deux petites fen√™tres. A l’int√©rieur, des niches sont prises dans l’√©pais¬≠seur de la muraille ; elles mesurent 60 cm de large et 30 cm de haut ; elles ont d√Ľ servir √† poser des livres. Une croix celtique est grav√©e sur le linteau de la porte de la grande cellule. (36)

Ces cellules de Skellig   Mtchael peuvent nous donner une idée de celles du monas­tère de Fosses, si ces dernières étaient construites en pierres. Comment étaient-elles disposées ?

 

(35)  P. HARBISON, op. cit., p. 185. F. HENRY, op. cit., p.59.

(36)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., vcrbo Celtique, col. 2923 et 2924.

 

(p.80) A Skellig Michael comme dans d’autres monast√®res irlandais de cette √©poque (37), les cellules des moines sont group√©es, sans ordre apparent, autour de l’oratoi¬≠re du monast√®re et autour de la cellule de l’abb√©.

Il en est de m√™me √† Luxeuil, en Bour¬≠gogne, o√Ļ saint Colomban (38) fonda un des premiers monast√®res irlandais du continent : Les cellules de chaque moi¬≠ne, en pierres ou en bois, se disposaient autour de la cellule de l’abb√© (39).

“Les caract√©ristiques des monas¬≠t√®res de cette p√©riode peuvent se r√©su¬≠mer comme suit : un ou plusieurs ora¬≠toires associ√©s √† un groupe de cellules circulaires, le tout enferm√© par un rempart” (40).

L’auteur de la “Vita prima” de saint Feuillien ne s’est donc pas tromp√© lorsqu’il √©crit que celui-ci construisit un oratoire et des cellules distinctes habit√©es par les moines (41), et c’est √† tort que A. Dierkens laisse supposer que cette affirmation pourrait √™tre le “r√©sultat d’un anachronisme d√Ľ √† un moine qui √©crivait plus de quatre si√®cles apr√®s la fondation de Fosses” (42).

Si comme l’ont r√©v√©l√© les fouilles entreprises par J. Mertens et J. Jeanmart (43), l’√©glise du monast√®re de saint Feuillien √©tait b√Ętie √† l’emplacement de l’actuelle Coll√©giale, les cellules des moines se trouvaient sur place du Chapitre ou aux abords imm√©diats de celle-ci.

 

  1. L’√©glise et les st√®les

Le voyageur qui parcourt les sites des anciens monast√®res irlandais est saisi d’admiration √† la vue des superbes croix celtiques qui y sont √©rig√©es. Comment r√©sister √† la ten¬≠tation d’en prendre une photogra¬≠phie ?

Mais attention ! Que le lecteur dé­sireux de se faire une opinion au sujet de la configuration du monas­tère de Fosses, chasse cette image de son esprit, car elle représente une croix édifiée plusieurs siècles après la mort de saint Feuillien.

 

(37)¬† Skellig Michael est peut-√™tre le monast√®re du Haut Moyen Age le mieux conserv√© du monde entier, mais il n’est pas le seul ; au moins 23 autres √ģles de la c√īte irlandaise poss√®dent des ruines monasti¬≠ques :¬†¬† The Skellig Experience, op. cit., p. 5.

(38)¬† Saint Colomban est le plus c√©l√®bre des missionnaires irlandais qui ont √©vang√©lis√© la Gaule. N√© vers 540, moine √† Bangor (comt√© de Down, en Ulster), il d√©barqua sur le continent vers 590, soit une cinquantaine d’ann√©es avant saint Feuillien. Arriv√© en Bourgogne, il y fonda trois monast√®res dont celui de Luxeuil. Puis ses p√©r√©grinations le men√®rent en Suisse et en Italie du Nord o√Ļ il d√©c√©da en 615 au monast√®re de Bobbio. – Voir L. GOUGAUD, Les saints irlandais…, op. cit., pp. 51 et 52.

(39)  J. CHELINI, op. cit., p. 84. P. RICHE, op. cit., p. 375 et la note 134. РMême genre de cellules, en bois ou en pierres, à Annegray, un autre monastère fondé sur le continent par saint Colomban.

(40)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., verbo Celtique, col. 2926.

(41)¬† Acta Sanctorum, octobris, XIII, p. 384 :¬† “Constructoque inibiti templo et fratum per cellulas habita-tione distincta”.

(42)  A. DIERKENS, op. cit., p. 75, note 47.

(43) Voir ci-dessus, p. 76.

(p.80)

(p.81) Au VIIe si√®cle, les missionnaires irlan¬≠dais “plantaient” d√©j√† des croix √† proximit√© des √©glises qu’ils construisaient, mais ces croix √©taient beaucoup plus modestes que celle que nous venons de voir. Il s’agissait de petites st√®les d’une hauteur d’un m√®tre ou deux, portant le plus souvent une croix grecque inscrite dans un cercle, grav√©e dans la pierre ou sculpt√©e en l√©ger relief (44). En voici deux exemples ci-contre.

Des st√®les de ce genre se dressaient dans la plupart des sites monastiques irlan¬≠dais du VIIe si√®cle, aux abords imm√©diats des √©glises, et il est tr√®s probable que saint Feuil-lien en √©rigea une √† Fosses. A noter que ces st√®les qui appartiennent aux traditions d’Irlande et de Grande Bretagne, ont peut-√™tre des affinit√©s pa√Įennes. Elles semblent se rattacher √† des pierres lev√©es an¬≠t√©rieures √† l’introduction du christianisme (45).

Mais venons-en √† l’√©glise du monast√®¬≠re de Fosses. Quel √©tait son aspect ? Com¬≠ment √©tait-elle construite ? Le doyen J. Jeanmart qui, en 1975, a effec¬≠tu√© des fouilles √† l’int√©rieur de la Coll√©giale actuelle et qui y a retrouv√© des vestiges de la premi√®re implantation du monast√®re du VIIe si√®cle, a bien voulu me fournir quelques pr√©cisions sur le r√©sultat de ses recherches qui sont toujours in√©dites (46). Il a d√©couvert un morceau de mur compos√© de moellons de gr√®s et de petits blocs de pierre, ainsi qu’un autre mur form√© de trois lits de pierres re¬≠jointoy√©es et reli√©es par de la boue s√®ch√©e (47). Cette technique de construction rejoint celle des √©glises monastiques irlandaises du VIIe si√®cle.

De l√† √† conclure que l’oratoire principal du monast√®re de saint Feuillien √† Fosses, √©tait construit en pierres suivant le mod√®le irlan¬≠dais de l’√©poque, il n’y a qu’un pas que nous n’h√©sitons pas √† franchir (48).

Les √©glises monastiques irlandaises du VIIe si√®cle pr√©sentaient un aspect sin¬≠gulier : elles avaient la forme ext√©rieure d’une coque de bateau renvers√©. On n’y trouvait ni piliers ni colonnes en arcatures. Elles √©taient de plan rectangulaire, les

 

(44)¬† F. HENRY, op. cit., pp. 69, 71 et 72. A Skellig Michael, les oratoires √©taient flanqu√©s d’un pilier de pierre grav√© d’une croix.

(45)  F. HENRY, idem, p. 73.

(46)¬† Voir J. JEANMART, dans Arch√©ologie, 1975, 2, pp. 81 et 82. ‚ÄĒ J’adresse mes vifs remerciements √† Monsieur le Doyen Jeanmart.

(47)¬† Le premier mur est situ√© √† hauteur de la petite porte qui donne vers l’√©cole, tandis que le second a √©t√© d√©couvert pr√®s de l’entr√©e du chŇďur, √† droite.

(48) Certains auteurs admettent que l’oratoire √©difi√© par saint Feuillien en l’honneur de sainte Brigide, en dehors de l’enceinte du monast√®re de Fosses, √©tait construit, au moins partiellement, en pierres. On ne voit pas pourquoi, dans ces conditions, saint Feuillien se serait content√© de construire l’√©glise principale en bois – Voir ci-dessous, note 90.

 

(p.82) deux pignons formant des triangles aigus, tandis que les murs lat√©raux, construits en dalles pos√©es en encorbellement, se rejoignaient pour former √† l’int√©rieur un √©troit plafond horizontal surmont√© √† l’ext√©rieur d’une ar√™te vive. Ces oratoires √©taient orient√©s d’est en ouest. Ils avaient une porte dans le mur ouest et une fen√™tre dans le mur est. La porte √©tait probablement ferm√©e par un vantail de bois ou de vannerie mont√© sur un cadre de bois dont les gonds de pierre subsistent parfois. La fen√™tre n’√©tait qu’une √©troite fente rectangulaire s’√©largissant √† l’int√©¬≠rieur en un grand √©brasement, la difficult√© ou l’impossibilit√© de la vitrer √©tant sans doute la cause de son exigu√Įt√©’ (49)’.

La forme de ces oratoires est due √† l’ignorance, dans le chef de leurs b√Ętisseurs, de l’art de l’arcature, de la technique de la vo√Ľte. C’est pourquoi ils se caract√©risent par une couverture arrondie √† l’aide de pierres pos√©es graduellement, en d√©bordant les unes sur les autres (50).

On trouve, en Irlande, un grand nombre d’oratoires de ce type, une trentaine au moins, mais le seul qui demeure miraculeusement intact est celui de Gallarus, dans la p√©ninsule de Dingle, comt√© du Kerry (51).

L’oratoire de Gallarus est un sp√©cimen parfait de la construction en pierres s√®ches. Il a environ 8 m√®tres de long sur 5 m√®tres de large et 5 m√®tres de haut. On y entre par une porte situ√©e dans le mur ouest, tandis qu’une petite fen√™tre s’√©lar¬≠gissant √† l’int√©rieur, est perc√©e dans le mur est. L’oratoire est construit en pierres de gr√®s du pays. On d√©couvre, √† proximit√©, une st√®le grav√©e d’une croix (52).

 

(49)  F. HENRY, op. cit., p. 69.

(50)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., verbo Celtique, col. 2926 à 2928.

(51)¬† Deux autres oratoires similaires et situ√©s sur l’√ģle de Skellig Michael, sont eux aussi, relativement bien conserv√©s.

(52)  P. HARB1SON, op. cit., p. 174.

(p.81-82)

(p.83) La caract√©ristique principale de ces oratoires du VIIe si√®cle r√©side dans leur exigu√Į¬≠t√©. Ceux qui ont √©t√© mesur√©s varient g√©n√©ralement entre 3 et 5 m√®tres et les dimensions de l’oratoire de Gallarus sont exceptionnelles (53). C’est sans doute pour¬≠quoi, au lieu de les appeler des “√©glises”, on les qualifie habituellement d'”oratoi-res” ou de “chapelles” monastiques. Leur petite taille peut para√ģtre d√©concertante. Aussi adopterons-nous volontiers l’opinion de l’arch√©ologue F. Henry qui pense que ces oratoires ne servaient probablement que de sacristies ou de tabernacles, tandis que les fid√®les qui assistaient aux offices occupaient une partie de l’enceinte monastique, devant la st√®le dress√©e aux abords de l’oratoire (54).

L’√©glise monastique √©difi√©e √† Fosses par saint Feuillien √©tait, selon toute vraisemblance, semblable √† ces oratoires irlandais du VIP si√®cle, dont l’architecture repr√©sente la transition entre les cellules en forme de ruches et les √©glises du XIIe

siècle (55).

 

(53)¬† Ainsi √† Ardolean (√ģle situ√©e √† 5¬† kms de la c√īte occidentale du comt√© de Galway) se trouve un oratoire de 3 m 60 sur 3 m. Sur l’√ģle de Oilen Tsensaig (Comt√© du Kerry), un oratoire de 4 m 25 sur 2 m 75. Sur l’√ģle d’Inisgora (Comt√© de Sligo), un oratoire de 3 m 65 sur 2 m 50. A Skellig Michael, l’oratoire¬† mesure¬† 3¬† m sur¬† 1¬† m 80,¬† et √† Inishmurray,¬† 2 m¬† 75¬† sur 2 m 40 :¬† F.¬† CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., verbo Celtique, col. 2925.

(54)  F. HENRY, op. cit., p. 71.

(55)  E. MORRIS, En Irlande, Paris, Hachette, 1991, p. 131.

(p.83)

(p.84)

(p.84) Saint Feuillien d√©dia l’√©glise de son monast√®re √† saint Pierre, comme la plupart des fondateurs d’abbayes le faisaient √† cette √©poque (56).

 

  1. Les oratoires extérieurs

Les monast√®res fond√©s par les missionnaires irlandais portaient d’ordinaire plus d’un oratoire, non pour les besoins de la c√©l√©bration des grandes f√™tes, mais en l’honneur des saints que l’on voulait y v√©n√©rer. Nous savons l’importance qu’avait pour le peuple le culte des saints. L√† o√Ļ reposaient leurs reliques, les fid√®les de l’√©poque m√©rovingienne croyaient que le saint √©tait pr√©sent. Aussi un des premiers soucis du fondateur d’un monast√®re √©tait-il de rappeler leur m√©moire en √©levant des oratoires pour donner au peuple la possibilit√© d’y venir c√©l√©brer leur culte (57). Saint Feuillien et ses compagnons √©difi√®rent deux oratoires de ce genre en dehors de l’enceinte du monast√®re de Fosses : le premier √©tait d√©di√© √† sainte Agathe et le second √† sainte Brigide.

 

  1. L’oratoire Sainte-Agathe.

Sainte Agathe est originaire de Cata-ne (en Sicile) o√Ļ elle v√©cut au IIP si√®cle. Selon la l√©gende, elle √©tait aussi riche que belle, mais ayant repouss√© les avances d’un dignitaire romain, et ayant proclam√© son amour du Christ, elle fut condamn√©e au supplice et on lui arracha les seins avec des tenailles. Un an apr√®s sa mort, le voile de son tombeau sauva la ville de Catane des laves de l’Etna (58).

Le culte de sainte Agathe se r√©pandit dans plusieurs pays occidentaux, notam¬≠ment en Irlande et dans nos r√©gions (59). D’apr√®s le doyen Crepin, les femmes de Fosses qui souffraient de douleurs aux mamelles invoquaient autrefois sainte Agathe (60).

C’est un chroniqueur du XIIP si√®cle, Gilles d’Orval qui, apr√®s avoir rappel√© que Feuillien fonda une √©glise √† Fosses, ajoute que son fr√®re Ultain en fonda une autre en l’honneur de la bienheureuse vierge Agathe (61).

Certes, la chronique de Gilles d’Orval est sujette √† caution (62), mais sur le point pr√©cis de la fondation par saint Ultain d’un oratoire en dehors de l’enceinte du monast√®re de Fosses, l’affirmation de cet auteur qui se base probablement sur une tradition locale (63), est corrobor√©e par B√©d√© le V√©n√©rable qui met l’accent sur les penchants √©r√©mitiques de saint Ultain (64), ainsi que par le t√©moignage d’un auteur

 

(56)¬† Les abbayes de l’Entre-Sambre-et-Meuse (Malonne, Brogne, Moustier) √©taient toutes d√©di√©es √† saint Pierre : J. CREPIN, Le monast√®re…, op. cit., p. 359. E. BROUETTE, verbo Fosses, op. cit., p. 1218. A. DIERKENS, op. cit., p. 314.

(57)  L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 91. M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 73.

(58)¬† A. DEFOURCQ, Agathe, dans le Dictionnaire d’histoire et de g√©ographie eccl√©siastiques, t. I, 1911, col. 909 et 910.

(59)¬† Ainsi, le portique de l’abbaye de Nivelles est d√©di√© √† sainte Agathe, comme le sera, plus tard, celui de Brogne : A. DIERKENS, op. cit., p. 310, note 186.

(60)¬† J. CREPIN, Le monast√®re…, op. cit., p. 373.

(61)¬†¬† “Et eius frater Ultanus in eodem loco aliam (ecclesiam) b√©ate Agathe virgini” :¬† Gilles d’ORVAL, cit√© par L. NOIR, op. cit., p. 56, note 2.

(62)  L. NOIR, op. cit., pp. 30 et 36.

(63)  L. NOIR, op. cit., p. 56, note 2.

(64) Voir ci-dessus, p. 37.

(p.85) du VIIe si√®cle, qui rapporte qu’en 659 un messager de sainte Gertrude trouva saint Ultain en pri√®res dans un oratoire situ√© √† l’√©cart du monast√®re (65).

On peut donc affirmer, avec une vraisemblance suffisante, que c’est saint Ultain qui construisit, √† Fosses, le premier oratoire d√©di√© √† sainte Agathe (66).

Cet oratoire √©tait situ√© √† quelque 500 m√®tres au nord-est du centre actuel de Fosses, en un lieu-dit “A Sainte-Agathe”, “A Saint-Ultain” ou encore “A Sinton” (67).

Apr√®s la mort de saint Ultain, son culte se juxtaposa √† celui de sainte Agathe. C’est ainsi que lorsqu’on d√©cida de reconstruire une nouvelle chapelle, au XIIP si√®cle, celle-ci fut d√©di√©e √† sainte Agathe et √† saint Ultain (68).

√Ä la R√©volution fran√ßaise, la chapelle fut vendue comme bien national, puis laiss√©e √† l’abandon. Elle fut ensuite englob√©e dans la construction de trois maisons o√Ļ l’on trouve encore des vestiges de l’√©difice du XIIP si√®cle (69).

Des fouilles ont √©t√© effectu√©es √† Sainte-Agathe (70), mais on n’y a d√©couvert aucun vestige du premier oratoire √©difi√© par saint Ultain. Etait-il construit en pier¬≠res ou en bois ? On n’en sait rien, mais il est possible que saint Ultain qui s’y retirait r√©guli√®rement pour satisfaire sa tendance √† l’isolement (71), ait pr√©f√©r√© une construction plus solide et plus s√Ľre qu’une simple cabane en bois. Dans ce cas, l’√©difice devait, comme les b√Ętiments du monast√®re, avoir la forme d’une ruche ou d’une coque de bateau.

 

  1. La chapelle Sainte-Brigide.

Sainte Brigide “Sainte Brye” comme on l’appelle √† Fosses (72) est n√©e vers 450, en Irlande.

A cette √©poque, saint Patrick achevait l’√©vang√©lisation de l'”√ģle des saints”. Sainte Brigide fonda un monast√®re √† Kildare (73) o√Ļ elle rassembla un certain nombre de pieuses femmes d√©sireuses de pr√™ter assistance aux moines qui continuaient l’Ňďuvre de saint Patrick (74).

On ne poss√®de que de maigres renseignements historiques sur la vie de sainte Brigide. Les r√©cits l√©gendaires, par contre, abondent. Les textes qui mettent sainte Brigide en contact avec saint Patrick et avec tous les grands saints de son √©poque doivent √™tre rejet√©s (75), de m√™me que ceux qui l’apparentent √† saint Feuillien (76).

 

(65)¬† C’est une biographie de sainte Gertrude, la “Vita Gertrudis”, compos√©e vers 670, qui rapporte cet √©v√©nement : L. NOIR, op. cit., p. 57, note 1.

(66)¬† J. CREPIN, Le monast√®re…, op. cit., p. 371, C. KAIRIS, op. cit., p. 11, E. BROUETTE, op. cit., verbo Fosses, col. 1218, et L. NOIR, op. cit., p. 56, note 2, sont du m√™me avis. – A. DIERKENS, op. cit., pp. 310 et 315, est moins affirmatif.

(67)¬† J. CREPIN, Le monast√®re…, op. cit., p. 267 et les r√©f. cit.

(68)¬† A. DIERKENS,¬† op.¬† cit., p.¬† 310, note 186. J.¬† CREPIN, Le monast√®re, op. cit., pp. 371, 372 et 373 : un acte dat√© de 1215 porte la mention “ecc/esia beat/ Ultani”.

(69)  J. CREPIN, op. et foc. cit.

(70)¬† Notamment par l’√©v√™que de Namur, Monseigneur Pisani, en 1818 : C. KAIRIS op. cit., p. 11.

(71)  L. NOIR, op. cit., p. 56, note 1.

(72)¬† Sainte Brigide est appel√©e famili√®rement Bride en Ecosse, en Angleterre et en France, Bryde en Belgique, Brida dans les pays de langue allemande, et Brye en wallon, √† Fosses : L. GOUGAUD, Les saints irlandais hors d’Irlande, op. cit., p. 44. J. CREPIN, Le monast√®re…, op. cit., p. 374, note 61.

(73)¬† En ga√©lique,¬† “Kill”, “Cill” ou “Cell” signifie l’√©glise, et “dara”, le ch√™ne : Kill-dara = l’√©glise du ch√™ne. – La ville de Kildare est situ√©e √† une trentaine de kilom√®tres √† l’ouest de Dublin.

(74)¬† F. O’ BRIAN, Brigida de Cell-Dara, dans le Dictionnaire d’histoire et de g√©ographie eccl√©siastiques, t. X., 1938, col. 717.

(75)¬† F. O’ BRIAN, idem.

(76) Le doyen J. CREPIN (Notice historique sur le culte de sainte Brigide √† Fosses, Fosses, 1913, p. 2, et Le monast√®re, op.¬† cit., p.¬† 374)¬† a malencontreusement diffus√© la l√©gende selon laquelle saint Feuillien et sainte Brigide √©taient de la m√™me famille. En r√©alit√©, saint Feuillien est d√©c√©d√© cent trente ans apr√®s sainte Brigide, et s’il √©taient parents, ce ne pouvait √™tre “qu’√† la mode de Bretagne”.

(p.86)

(p.86) La l√©gende attribue de nombreux miracles √† sainte Brigide. C’est ainsi qu’un jour o√Ļ elle avait entrepris de traire les vaches de son monast√®re, “les cuves se remplirent de lait, mais ces r√©cipients ne purent contenir le lait qui se r√©pandit et forma un lac qu’on a appel√© le Lech Lemmachta, “le lac du lait frais” (77). D’apr√®s la tradition, sainte Brigide participait aux travaux de la ferme. L’iconogra¬≠phie la repr√©sente portant une cruche de lait ou faisant du beurre, ou encore dans les champs, entour√©e de vaches et de chevaux (78).

D√©c√©d√©e en 524 √† Kildare o√Ļ elle fut inhum√©e et o√Ļ ses reliques firent l’objet d’une grande v√©n√©ration, elle jouit d’une popularit√© extraordinaire. Ses compatriotes lui vou√®rent un culte presque idol√Ętre, la comparant √† la Sainte Vierge et la mettant presque sur le m√™me pied qu’elle, en l’appelant “la Marie des Ga√™ls” (79).

Sainte Brigide de Kildare est, apr√®s saint Patrick, la patronne de l’Irlande.

Apr√®s sa mort, son culte se r√©pandit en Ecosse et en Angleterre. Chez nous, les missionnaires irlandais travaill√®rent √† faire conna√ģtre les noms et les exploits de leurs saints nationaux et √† r√©pandre leur culte (80).

C’est saint Feuillien qui, au VIP si√®cle, implanta le culte de sainte Brigide √† Fosses (81).

Ce culte s’est perp√©tu√© jusqu’√† nos jours. Une chapelle d√©di√©e √† sainte Brigide s’√©l√®ve toujours sur une colline situ√©e au nord de la ville de Fosses. L’aspect g√©n√©ral de cette chapelle remonte au XVIIe si√®cle, mais certaines parties de l’√©difice datent du Moyen Age et le b√Ętiment qui a fait l’objet de plusieurs reconstructions et de nombreux remaniements, porte la trace de mat√©riaux de r√©emploi (82).

Saint Feuillien aurait-il, sur le site de la chapelle Sain-te-Brigide, √©difi√© un premier oratoire en l’honneur de la pa¬≠tronne de sa patrie ? En se basant sur des donn√©es arch√©ologiques, on peut, avec le doyen Crepin et avec l’his¬≠torien L. Noir’81‘, r√©pondre af¬≠firmativement √† cette ques¬≠tion : le premier oratoire d√©¬≠di√© √† sainte Brigide fut l’Ňďu¬≠vre de saint Feuillien et de ses compagnons.

 

(77) L. GOUGAUD, Les saints irlandais hors d’Irlande, op. cit., p. 30. Une version l√©g√®rement diff√©rente de ce miracle est rapport√©e par J. ROMAIN, Sainte Brigide, dans Pi√©t√© populaire du Namurois, Cr√©dit communal de Belgique, Namur, 1989, p. 131 : le lait d’une seule vache aurait suffi √† d√©salt√©rer un grand nombre de visiteurs arriv√©s √† l’improviste au monast√®re.

(78) F. O’ BRIAN, op. cit., col. 718. – A Fosses, tous les ans, le premier dimanche de mai, des p√©lerins se rendent √† la chapelle Sainte-Brigide, pour y faire b√©nir des baguettes de coudrier qu’ils placent ensuite dans les √©tables et les √©curies, afin de gu√©rir le b√©tail malade: voir L. GOUGAUD, Les saints irlandais, op. cit., p.29. J. CREPIN, Le “monast√®re, op. cit., p. 383. I. SNIEDERS, op. cit., p. 837 et J. ROMAIN, Fosses…, op. cit., p. 134.

(79)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 837.

(80)¬† L. GOUGAUD, Les saints irlandais hors d’Irlande, op. cit., pp. 26, 30 et 44. – Brigide est v√©n√©r√©e √† l’√©tranger plus qu’aucun autre saint d’Irlande. Elle est la protectrice du b√©tail. On l’invoque sp√©ciale¬≠ment contre les maladies des b√™tes √† cornes. Dans certaines r√©gions d’Allemagne, la volaille m√™me a √©t√© plac√©e sous sa protection. En Wallonie, on rel√®ve plus de 120 lieux du culte de sainte Brigide : C. HOEX, Enqu√™te sur le culte et l’iconographie de sainte Brigide d’Irlande en¬† Wallonie, cit√© par J. ROMAIN, Sainte Brigide, op. cit., p. 934.

(81)¬† Y apporta-t-il aussi une relique (un petit fragment d’os) de sainte Brigide, qui est toujours conserv√©e √† Fosses ?

(82)¬† Suivant J. CREPIN, (Le monast√®re…, op. cit., pp. 380, 381 et 382), une chapelle √©difi√©e par les moines irlandais subsista jusqu’au XVIe si√®cle, √©poque √† laquelle elle fut d√©truite par les Huguenots. On construisit une nouvelle nef en style gothique en 1573, puis deux porches lat√©raux en 1659. La tour a subi de nombreux remaniements auxquels on ne peut assigner aucune date pr√©cise. Quant √† la fl√®che du clocher, elle a √©t√© reconstruite en 1924 : J. Crepin, dans les Cloches de Saint-Feuillien, N¬į 14 de f√©vrier 1924, et n” 23 de novembre 1924.

(83) L. NOIR (op. cit., p. 56, note 3) et J. CREPIN (Le monast√®re…, op. cit., p. 375) affirment que c’est “certain”, tandis que A. DIERKENS (op. cit., p. 310, note 185, p. 314, note 202, et p. 315), estime que c’est “probable”.

 

(p.87) Quatre témoignages archéologiques concordent sur ce point :

  1. En 1914, le doyen Crepin effectua des fouilles et il d√©couvrit, √† l’est de la chapelle actuelle, des murailles formant un carr√© d’environ trois m√®tres de c√īt√© et constitu√©es de pierres s√®ches sans aucun mortier (84). La th√®se du doyen Crepin qui y voit les fondations d’un oratoire √©lev√© par saint Feuillien et par ses compa¬≠gnons, est tout √† fait plausible :¬† les oratoires irlandais du VIP si√®cle pr√©sen¬≠taient, comme nous l’avons vu, des dimensions r√©duites et plusieurs d’entre eux √©taient √©difi√©s √† l’ext√©rieur de l’enceinte monastique.
  2. Lors de fouilles effectu√©es √† Sainte-Brigide, l’arch√©ologue J. Mertens a d√©cou¬≠vert des traces d’occupation ant√©rieure √† l’√©dification de l’√©glise pr√©-romane (85), ce qui le conduit √† l’hypoth√®se d’un b√Ętiment religieux l’√©poque m√©rovingienne, b√Ęti sur le mod√®le irlandais (86).
  3. Le seuil d’un porche lat√©ral de la chapelle se pr√©sente sous la forme d’une pierre de taille portant, en creux, l’image d’une croix gamm√©e (87). Cette pierre, bris√©e en son milieu, est, de toute √©vidence, un mat√©riau de r√©emploi ayant servi de linteau de porte.

Certes, le svastika est un symbole religieux fort r√©¬≠pandu dans les pays de ci¬≠vilisation indo-europ√©en¬≠ne, mais il n’en existe – √† ma connaissance du moins – aucun sp√©cimen en Wal¬≠lonie √† l’√©poque m√©rovin¬≠gienne , tandis qu’on en trouve plusieurs mod√®les grav√©s sur des st√®les monastiques, en Irlande.

  1. Le principal √©l√©ment qui appuie la th√®se de l’√©dification d’un oratoire d√©di√© √† sainte Brigide par les moines irlandais du VIIe si√®cle, n’est autre que l’existence d’une “croix celti¬≠que” grav√©e sur une pierre encastr√©e dans un mur de la chapelle actuelle.

Cette pierre d’origine ancienne, a environ 50 cm de hauteur sur 30 cm de largeur. Elle est incorpor√©e dans le mur ext√©rieur de chŇďur, √©di¬≠fi√© au au XVIP si√®cle. Elle est grav√©e d’une croix grecque entour√©e d’un cercle. Or, au VIP si√®cle en Irlande, de nombreuses st√®¬≠les √©rig√©es dans les monast√®res, portaient la croix grecque inscrite dans un disque (88) et des figurations identiques √©taient grav√©es sur des lin¬≠teaux de portes de cellules et d’oratoires monas¬≠tiques (89).

 

(84)  J. CREPIN, Le monastère, op. cit., p. 377.

(85)  J. MERTENS, dans Archéologie, 1954, p. 439. Les résultats de ces fouilles sont toujours inédits.

(86)  A. DIERKENS, op. cit., p. 314, note 202.

(87)  J. CREPIN, idem, p. 378.

(88)¬† L. GOUGAUD, Les chr√©tient√©s celtiques, op. cit., pp. 320 et 321. J. CREPIN, Le monast√®re…, op. cit., p. 379.

(89)  F. HENRY , op. cit., p. 69. P. HARBISON, op. cit., p. 185.

(p.87)

(p.88) Comparons-les avec la croix de la chapelle Sainte-Brigide. La similitude est évidente.

Que la pierre encastr√©e dans le mur de la chapelle Sainte-Brigide remonte au VIIe si√®cle ou qu’elle ne soit qu’une copie calqu√©e sur un mod√®le plus ancien, ne pr√©sen¬≠te, me para√ģt-il, qu’un int√©r√™t secondaire, car il est ind√©niable que la “croix celti¬≠que” qui y est grav√©e ne peut avoir d’autre origine qu’une figuration import√©e par les moines irlandais.

Ce sont eux qui ont √©difi√© le premier oratoire d√©di√© √† sainte Brigide, √† Fosses. Cet oratoire √©tait probablement construit en pierres et en forme de coque de ba¬≠teau, suivant la technique utilis√©e par les moines irlandais de l’√©poque et d√©crite ci-dessus (90).

 

  1. L’h√ītellerie et les habitations du personnel.

Les habitations des serviteurs et des artisans attachés au monastère étaient certainement construites en bois et en torchis, suivant les coutumes locales.

Il en √©tait sans doute de m√™me des b√Ętiments destin√©s aux p√©r√©grins et aux h√ītes de passage : les dimensions de ces b√Ętiments n’√©taient gu√®re compatibles avec l’usage de la pierre tel que celui-ci √©tait pratiqu√© par les moines irlandais.

O√Ļ √©taient situ√©s ces b√Ętiments ? Probablement √† l’int√©rieur de l’enceinte du monast√®re, afin d’assurer leur protection, mais il n’est pas absolument impossi¬≠ble que, pour pr√©server leur isolement, les moines aient √©rig√© l’h√ītellerie ou l’infir¬≠merie en Leiche, √† l’emplacement du futur h√īpital Saint-Nicolas (91).

 

  1. Conclusion.

On peut, avec une vraisemblance suffisante, imaginer que le monastère de Fosses se présentait comme suit :

  1. Une enceinte plus ou moins circulaire entourant le site de la place du Chapitre, et form√©e de lev√©es de terre bord√©es d’un foss√© surmont√© d’un palissade en pieux de bois.
  2. Une petite √©glise construite en pierres, ayant la forme d’une coque de bateau, orient√©e d’est en ouest, avec une porte dans le mur ouest et une petite fen√™tre dans le mur est.

 

(90)¬† Le doyen J. CREPIN (Guide du p√®lerin √† la chapelle de Sainte-Brigide d’Irlande, en la ville de Fosses, Fosses, 1924, pp. 4 et 5, et Le monast√®re…, op. cit., pp. 377 et 378) pense que le premier oratoire, de forme carr√©e, √©tait construit en bois sur des fondations de pierre, et que ce n’est que plus tard,¬† apr√®s la mort de saint Feuillien,¬† que les moines irlandais √©difi√®rent,¬† √† c√īt√© de ce premier oratoire qui tombait en ruines, une petite √©glise construite en pierres.

(91) M. NULLENS et J. ROMAIN, Fosses-la-ville, Cr√©dit Communal de Belgique, 1989, “Survol histori¬≠que”, p. 2. M. CHAPELLE, Coup d’Ňďil sur Fosses-la-ville, op. cit., p. 19.

 

(p.89) 3.¬† Aux abords imm√©diats de l’√©glise, une st√®le de pierre, d’une hauteur d’un m√®tre ou deux, portant la repr√©sentation d’une croix grecque entour√©e d’un cercle.

  1. Un certain nombre de cellules destin√©es aux moines, construites en pierres ou en bois, en forme de ruches, et dispos√©es autour de l’√©glise et de la cellule de labbe.
  2. Une h√ītellerie et une infirmerie ouvertes aux voyageurs, ainsi que des ateliers des granges et des habitations destin√©es au personnel du monast√®re ces b√Ęti¬≠ments √©tant construits en bois ou en pis√© et recouverts de toits de chaume ou de roseaux.
  3. Deux oratoires situ√©s en dehors de l’enceinte, probablement construits en pier¬≠res et se pr√©sentant sous la forme de ruches ou de coques de bateau.

(p.88)

(p.89) L’emplacement du monast√®re

 

Collégiale et Place du Chapitre.

Nous avons vu que depuis les fouilles effectu√©es dans le sous-sol¬† de la Coll√©giale en 1952 et en 1975, il est ind√©¬≠niable que c’est √† l’emplace¬≠ment de¬† l’actuelle place du Chapitre que saint Feuillien √©difia son monast√®re, mais le probl√®me de la localisation de cet √©tablissement fut long¬≠temps controvers√© et comme certains de nos concitoyens h√©sitent encore √† ce sujet, il n’est¬† pas¬† inutile¬† de¬† revenir sur la question (92). Que saint Feuillien ait, com¬≠me¬† l’affirme¬† le¬† doyen Crepin (93) jet√© les fondements de son monast√®re sur les ruines d’une villa romaine,¬†¬†¬† c’est possible mais ce n’est pas d√©¬≠montr√©. Seuls des t√©moigna¬≠ges arch√©ologiques pour¬≠raient le prouver, car il n’est pas permis de tirer argument du texte de l'”Additamentum” : le terme de¬†¬† “villa” doit en effet, comme nous le savons d√©j√†, √™tre traduit par “domaine” (94).

D’apr√®s C. Kairis, Feuillien avait adopt√© la r√®gle monasti¬≠que de saint Beno√ģt et il avait construit son monast√®re en un endroit situ√© au nord-est de la ville et d√©nomm√© “Au

 

(92)¬† Un ouvrage √©dit√© en 1975, Le patrimoine monumental de la Belgique, vol. 5, verbo, Fosses-la-ville, p.227, avance encore l’hypoth√®se selon laquelle le monast√®re de saint Feuillien aurait √©t√© √©difi√© au lieu-dit “En Leiche”.

(93)¬† J. CREPIN, dans Les Cloches de Saint-Feuillien, n” 14 de f√©vrier 1924.

(94)  Voir ci-dessus, p. 50. A. DIERKENS, op. cit., pp. 312 et 314, est moins affirmatif.

(p.89)

(p.90) Beno√ģt (95). Le doyen Crepin a r√©fut√© cette localisation fan¬≠taisiste, en invoquant des do¬≠cuments des XVe et XVIIIe si√®cles, qui pr√©cisent que le lieu-dit : “Au Beno√ģt” por¬≠tait alors l’appellation de “Au bois de noix” : la topo¬≠nymie de l’endroit est donc √©trang√®re √† l’√©tablissement d’un monast√®re b√©n√©dictin (96). ¬†Le doyen Crepin avait des id√©es bien arr√™t√©es sur la question : “La localisation du monast√®re sur la place du Chapitre, √©crit-il, est une opinion radicalement fausse (sic), car son emplacement fut celui de la propri√©t√© ac¬≠tuellement connue sous le nom de “Ch√Ęteau Mondron-Franceschini (97) et de la “Fer¬≠me des B√©guines”, en Leiche √† l’est de la ville de Fosses, sur la route de Namur” (98).

A l’appui de sa th√®se, le doyen Crepin avance une s√©¬≠rie d’arguments qui, pris dans leur ensemble, constituent un faisceau de pr√©somptions pouvant convaincre un lec¬≠teur bienveillant, mais qui, analys√©s s√©par√©ment, ne r√©¬≠sistent pas √† un examen ob¬≠jectif et critique du sujet.

Ces arguments peuvent √™tre group√©s en trois cat√©gories : des arguments d’ordre topographique, des arguments d’ordre toponymique et des arguments se basant sur certaines traditions locales.

 

  1. Arguments topographiques

Premier argument : Le doyen Crepin estime que le domaine d’En Leiche se pr√™tait tr√®s bien √† l’√©tablissement d’un monast√®re : il √©tait situ√© √† un pas du carrefour form√© par des chemins qui se croisaient √† Fosses ; une source d’eau vive y surgis¬≠sait et le bois n√©cessaire aux constructions √©tait √† la port√©e des moines b√Ętisseurs’ (99). ¬†A cela, on peut r√©pondre qu’il existait des sources et des bois un peu partout √† Fosses, et que les fondateurs de monast√®res n’appr√©ciaient pas particuli√®rement la proximit√© imm√©diate des voies de circulation, bien au contraire.

 

(95)¬† C. KAIRIS, op. cit., p. 11. – Le P√®re de Buck (Acta Sanctorum, octobris XIII, 1883, p. 929) adopte, lui aussi, cette localisation “Au Beno√ģt”.

(96)¬† J. CREPIN, Le monast√®re…, op. cit., p. 360 et la note 15.

(97)¬† Actuellement “Ch√Ęteau Winson”, √† quelque 250 m√®tres de la Coll√©giale.

(98)¬† J. CREPIN, Le monast√®re, …, op. cit., p. 360, et Guide du p√®lerin…, op. cit., p. 3. Cette localisation du monast√®re au faubourg de Leiche a √©t√© adopt√©e par R. MAERE, La tour de la Coll√©giale de Fosses,¬† dans les Annales de la Soci√©t√© arch√©ologique de Namur,¬† t.¬† 42,¬† 1936-37,¬† p.¬†¬† 197,¬† par F. COURTOY, Fosses ,op. cit., p. 94, par J. ROMAIN, Fosses… ,op. cit., p. 6¬† et par R¬†¬† DELCHAM-BRE et G. LAMBIOTTE ,op. cit., pp. 39 et 46.

(98) J. CREPIN, Le monastère ,op. cit., p. 361.

 

(p.91) Deuxi√®me argument : “La place du Chapitre, loin d’√™tre une fosse qui caract√©risait la villa, puisqu’elle en avait pris le nom, √©tait une √©minence somme toute assez escarp√©e, alors qu’au bout du domaine d’En Leiche, c’√©tait une d√©pression (100). Ce raisonnement se base sur une interpr√©tation erronn√©e du texte de P’Additamentum” (101). A l’√©poque m√©rovingienne, le ter¬≠me de “villa” doit √™tre traduit par “domaine”, et ne peut plus √™tre assimil√© aux b√Ętiments d’une “villa romaine”, comme le croit le doyen Crepin (102). En fait, la place du Chapitre est situ√©e au centre d’une d√©pres¬≠sion qui caract√©rise le site g√©o¬≠graphique de Fosses, et le fait qu’elle constitue une √©l√©vation surgissant au cŇďur de cette d√©¬≠clivit√©, pr√™che plut√īt en faveur de la th√®se de la localisation du monast√®re et √† cet endroit (103). Comme l’√©crit L. Noir, la place du Chapitre pr√©sentait une dou¬≠ble d√©fense naturelle : le mo¬≠nast√®re √©tait prot√©g√© au sud-est-nord par une d√©clivit√©, et sud-ouest-nord, par le foss√© du m√©andre de la Biesme (104).

 

  1. Arguments toponymiques.

Premier argument : Un document du XIVe si√®cle mentionne une terre d√©nomm√©e “l’Alloux”, en Leiche. Le terrain de l’emplacement du monast√®re conservait donc un nom rappelant son origine (105).

J’avoue que je ne comprends pas cet argument : Les “alloux” √©taient, au Moyen Age, des terres poss√©d√©es en pleine propri√©t√© et exemptes de toute redevance. Il existe un peu partout, dans nos campagnes, des lieux-dits “Aux Alloux” mais cette d√©nomination n’implique pas, √† ma connaissance du moins, qu’on y ait fond√© des monast√®res.

 

Deuxi√®me argument : Un document dat√© de 1211 donne au domaine d’En Leiche, l’appellation d'”abbaye” (abbatia). Pourquoi cette survivance du mot “abbaye” donn√© √† cet endroit, si ce ne fut jamais l’emplacement d’un monast√®re ? (106).

 

(100)  J. CREPIN, idem, p. 361.

(101)  Voir ci-dessus, pp. 50 et 51.

(102)¬† J. CREPIN, dans “Les Cloches de Saint-Feuillien” n¬į 14 de f√©vrier 1924, et n¬į 17 de mai 1924 :¬† “Le domaine donn√© par sainte Gertrude √† saint Feuillien √©tait une villa romaine… qui fut remplac√©e par un monast√®re”.

(103)  J. MERTENS ,op. cit., p. 170. F.-L. GANSHOF, Fosses-la-ville, dans le Dictionnaire des Eglises, t. V, c, Paris, 1970.

(104)  L. NOIR ,op. cit., p. 51.

(105)¬† J. CREPIN ,Le monast√®re…, op. cit., p. 361.

(106)  J. CREPIN, idem, p. 362.

(p.90-91)

(p.92) R√©ponse : D√®s la XIe si√®cle, le terme “abbaye” d√©signait aussi bien un chapitre qu’un monast√®re (107). Or, √† cette √©poque, il existait, en Leiche, un “h√īpital” d√©pen¬≠dant du Chapitre de Fosses, o√Ļ non seulement les pauvres, les infirmes et les √©trangers pouvaient trouver asile, mais √©galement o√Ļ les fid√®les d√©sireux de renon¬≠cer √† la vie s√©culi√®re, pouvaient se retirer du monde (108). La d√©nomination d'”abbaye” donn√©e √† cet endroit ne d√©rive donc pas n√©cessairement d’une survivance d’un terme remontant au VIP si√®cle (109).

 

Troisi√®me argument : Un sentier d√©nomm√© “Voie Saint-Ultain” m√®ne du lieu-dit “En Leiche” jusqu’√† l’oratoire o√Ļ saint Ultain aimait se retirer, pour y vivre en ermite. Comme ce sentier part du lieu-dit “En Leiche”, le monast√®re √©tait situ√© √† cet endroit*110‘.

Cet argument ne peut nous convaincre, car rien ne prouve que ce sentier ait √©t√© utilis√© par saint Ultain. Nous savons que l’oratoire fut d’abord d√©di√© √† sainte Agathe, puis qu’il se transforma en une “Chapelle Saint-Ultain”. C’est sans doute la raison pour laquelle les fid√®les qui s’y rendaient, baptis√®rent la ruelle qui y menait, de “Voie Saint-Ultain”, parce qu’elle permettait de gagner la “Chapelle Saint-Ultain”.

 

  1. Arguments basés sur des traditions locales.

Premier argument : En se basant sur des archives paroissiales, le doyen Crepin affirme que la tradition populaire r√©v√®le l’existence, en Leiche, d’un “Cimeti√®re Saint-Ultain”, o√Ļ les moines se faisaient inhumer et qui √©tait situ√© √† proximit√© du monast√®re (111).

On peut s√©rieusement en douter, aucune d√©couverte arch√©ologique n’ayant jamais confirm√© l’existence de ce cimeti√®re. Du reste, s’il avait r√©ellement exist√©, pourquoi les reliques de saint Feuillien, ramen√©es √† Fosses en 656, auraient-elles √©t√© d√©po¬≠s√©es dans un oratoire situ√© sur la place du Chapitre ? (112). Pourquoi les moines auraient-ils rel√©gu√© les restes de leur patron loin de leur √©glise et de leur cimeti√®¬≠re ?

Enfin, m√™me √† supposer qu’un cimeti√®re des moines ait exist√© en Leiche, cela ne prouverait nullement que le monast√®re √©tait √©tabli √† cet endroit, plut√īt que sur la place du Chapitre.

 

Deuxi√®me argument : “On sait, √©crit le doyen Crepin, que les moines irlandais avaient coutume, quand ils arrivaient dans une r√©gion pour F√©vang√©liser, de ficher en terre une croix de bois, en quelque sorte pour prendre possession du sol et pour commencer leurs pr√©dications… L’emplacement de certaines croix a √©t√© scrupuleu¬≠sement respect√©, depuis des temps tr√®s recul√©s jusqu’√† nos jours… Or, au XVe si√®cle, un crucifix fut honor√© √† l’emplacement de la croix au pied de laquelle saint Feuillien avait pr√™ch√© l’√©vangile. Cette “Croix en Leiche” √©tait plant√©e sur un ma¬≠melon schisteux o√Ļ s’√©l√®ve aujourd’hui la chapelle Saint-Roch, construite au XVIP

 

(107)¬† C. LAMBOT, Les membres du Chapitre de Fosses dans le dernier quart du XI’ si√®cle, dans les Annales de la Soci√©t√© arch√©ologique de Namur, t. 46, 1952, p. 437.

(108)¬† Statuts de l’h√īpital de Fosses (XIIe si√®cle),¬† dans 3.¬† BORGNET,¬† Cartulaire de la¬† Commune de Fosses, Namur, 1867, p. 7 :¬† “Zn suffragium pauperum, infirmorum, peregrinorum est institutum… Si autem aliquis seculari vite abrenuntians… in eandem domum se transferre voluerit…” (Institution pour le secours des pauvres, des infirmes et des √©trangers… Cependant, si quelqu’un, renon√ßant √† la vie s√©culi√®re… veut entrer dans cette maison…”.

(109)  M. BROZE, op. cit., p. 38.

(110)¬† J. CREPIN, Le monast√®re…, op. cit., p. 362.

(111)¬† “II √©tait d√©fendu, affirme le doyen Crepin, d’inhumer des d√©funts √† l’ombre des √©glises d√©di√©es √† saint Pierre, car il fallait √©viter que le culte d’un saint local n’√©clipse le culte de saint Pierre qui devait garder la premi√®re place”. – Cette interdiction √©tait-elle en vigueur au VIP si√®cle ? Etait-elle respect√©e par les moines irlandais de cette √©poque ? C’est douteux, car le doyen Crepin se base sur une bulle du pape Jean XV, dat√©e de 990, soit de plus de trois cents ans apr√®s la fondation du monast√®re de Fosses :¬† J. CREPIN, Le monast√®re…, op. cit., p. 363.

(112) L. NOIR, op. cit., p. 51, signale que des fouilles archéologiques ont mis à jour une partie de cet oratoire, sur la place du Chapitre.

(p.93)

(p.93) non loin du Ch√Ęteau et de la Ferme d’en Leiche (113). Le soubassement de la “Croix en Leiche , d’une seule pierre massive, fruste, de forme ronde, est actuellement la pierre d autel de la chapelle Saint-Roch, b√Ętie sur son emplacement” (114)¬Ľ.

Cet expos√© soul√®ve de nombreuses objections. Qu’une “Croix en Leiche” ait √©t√© √©rig√©e¬† par¬† nos a√Įeux √† l’emplacement actuel de la chapelle Saint-Roch et qu’elle ait √©t√© honor√©e au XVIe si√®cle, c’est certain. Que le soubassement de cette croix soit actuellement la pierre d’autel de la chapel¬≠le Saint-Roch, c’est possible. Tout le reste est √† tout le moins contestable, pour ne pas dire plus.

Dans son √©vocation d’une pr√©tendue “coutume” des moines irlandais, le doyen Crepin¬†¬†¬† s’inspire manifeste¬≠ment d’une rubrique √©crite par le P√®re Cabrol dans le Dictionnaire¬†¬†¬†¬†¬†¬† d’arch√©ologie chr√©tienne et de liturgie, au verbo Grande Bretagne :¬† le P√®re Cabrol y relate que le missionnaire anglais Kentigern qui, au VIe si√®cle, √©vang√©lisait le pays de Galles, dressa une croix de pierre en un endroit o√Ļ plus tard de¬≠vait s’√©lever une √©glise.¬† “Ce qui n’est pas moins important √† retenir que le fait lui-m√™me, ajoute le P√®re Cabrol, c’est l’usage de lever une croix pour marquer un lieu de pr√©dication et peut-√™tre aussi d’√©tablir un cimeti√®re, avant d’entreprendre au heu m√™me la construction d’une √©glise. C’est, on le voit, exactement la m√™me coutume que celle qui existe encore de nos jours, d’√©lever √† l’entr√©e d’un village des “croix de missions” (115).

Fort bien, mais soulignons le fait que le P√®re Cabrol fait √©tat d’une coutume des moines anglais, et non d’une coutume des moines irlandais. A la rubrique Mande de son dictionnaire, il n’en souffle mot’ (116)’. Si les moines irlandais “plan¬≠taient eux aussi des croix, c’√©taient, comme nous l’avons vu, non pas de grands crucifix de bois, mais de petites st√®les de pierre, √©rig√©es √† la proximit√© imm√©diate des √©glises monastiques.

 

(113) J. CREPIN, La Croix en Leiche et le Grand Bon Dieu, dans les Cloches de Saint-Feuillien¬†¬† n¬į 27 du 25 mars 1925. ‚Äď Le doyen Cr√©pin cite trois documents du XVIe si√®cle,¬† qui font mention de cette “Croix en Leiche¬†¬Ľ.

(114)¬† J. CREPIN, Le monast√®re…, op. cit., p. 362.

(115)  F. CABROL, op. cit., verbo Grande Bretagne, col. 1170 et la note 7

(116)¬† A cette √©poque, le terme de “Bretons” d√©signait les Anglais.¬† C’est √† tort que le doyen Crepin affirme que “Breton” √©tait synonyme d'”Irlandais” :¬† voir F. CABROL, op. lit., verbo Celtique, col. 1913 et 1914 et verbo Irlande, col. 1478, ainsi que CHEVALIER, dans le Dictionnaire d‚Äôhistoire et de g√©ographie eccl√©siastiques, verbo Angleterre, col. 146.

 

(p.94) Ensuite, le P√®re Cabrol pr√©cise ce qui suit : “La question arch√©ologique des croix de pierre est d√©licate… La signification de ces croix est assez vari√©e : tombeaux, stations d’une procession fun√®bre, signature de trait√©s, passage d’un gu√©, embranche¬≠ment de deux chemins, emplacement de foires ou de march√©s… (117). “Embranchement de deux chemins” : la “Croix en Leiche” ne marquait-elle pas tout simplement le croisement des chemins qui se rejoignaient √† cet endroit ? Elle peut, en tout cas, avoir d’autres origines que celle qui lui est attribu√©e par le doyen Crepin.

Plus d’une demi-douzaine de croix se dressent dans les campagnes environnant la ville de P√©ronne. Peut-on en d√©duire qu’Erchinoald et saint Fursy y fond√®rent autant de monast√®res ?

D’ailleurs, √† Fosses, la chapelle Saint-Roch (emplacement de la “Croix en Leiche”) ne se situe pas “√† deux pas” (118) du ch√Ęteau Winson (emplacement pr√©sum√© du monast√®re suivant le doyen Crepin), mais… √† deux cents m√®tres ! Or, nous savons que les moines irlandais √©rigeaient les st√®les porte-croix √† quelques m√®tres seulement des oratoires, parce que ceux-ci √©taient trop petits pour recevoir les fid√®les qui assistaient aux offices (119).

Bref, il semble bien que l’image de saint Feuillien arrivant en Leiche et y plantant un grand crucifix de bois “pour prendre possession du sol” √† la mani√®re des missionnaires espagnols du XVIe si√®cle aux Am√©riques, soit une belle l√©gende n√©e de l’imagination du doyen Crepin.

 

  1. Conclusion

La localisation du monast√®re en Leiche ne repose sur aucune preuve. Elle n’est plus d√©fendable depuis les d√©couvertes arch√©ologiques effectu√©es dans le sous-sol de la Coll√©giale : c’est l√† que saint Feuillien et ses compagnons ont √©difi√© leur monast√®re (120). Sinon, comment expliquer que la bourgade m√©di√©vale de Fosses se soit d√©velopp√©e aux alentours de la place du Chapitre, et non au faubourg de Leiche ? (121). Comment expliquer qu’au Xe si√®cle Notger aurait d√©plac√© l’√©glise mo¬≠nastique √† l’emplacement actuel, alors qu’au Moyen Age, lorsqu’une √©glise √©tait d√©truite ou mena√ßait ruine, on la reconstruisait au m√™me endroit ? (122).

 

L’institution monastique, la r√®gle et le travail des moines.

 

  1. L’institution monastique

 

“Une communaut√© monastique, √©crit A. Dierkens, est un √©tablissement constitu√© sur le mod√®le d’une monarchie. Cette communaut√© est r√©gie par un abb√© et, au spirituel, rel√®ve du pouvoir √©piscopal.”

 

(117)  F. CABROL, op. cit., col. 1171 et la note 1.

(118)¬† J. CREPIN, dans Les Cloches de Saint-Feuillien, n¬į 27 de mars 1925.

(119)  Voir ci-dessus, p.83.

(120)¬† C. LAMBOT, L’oratoire du martyrium de Saint-Feuillien √† Fosses, dans la Revue B√©n√©dictine, t. 79,¬†¬† 1969,¬†¬† p.¬†¬† 197.¬†¬† A.¬†¬† DIERKENS,¬†¬† op.¬†¬† cit.,¬† p.¬†¬† 75.¬†¬† M.¬†¬† BROZE,¬†¬† op.¬†¬† cit.,¬†¬† pp.¬†¬† 38¬† et¬† 39.¬† E. BROUETTE, op. cit., verbo Fosses, col. 1218.

(121)¬† “N’oublions pas, √©crit L. NOIR (, op.¬† cit., pp. 50 et 51) que la ville de Fosses est un bourg monastique, c’est-√†-dire une agglom√©ration qui s’est lentement form√©e aupr√®s d’un monast√®re… Si le monast√®re avait √©t√© situ√© en dehors de la ville actuelle, en pleine campagne, l’agglom√©ration se serait form√©e l√†, et non pas 500 m√®tres en contre-bas”.

(122) J. MERTENS, op. cit., p. 171. – Le doyen Crepin (Le monast√®re, op. cit., p. 377), admet lui-m√™me qu’√† cette √©poque,¬† quand un oratoire venait √† tomber en ruines ou devenait trop petit, on en √©rigeait un autre sur le m√™me emplacement. – Les √©glises, en effet, √©taient b√Ęties “en terre sacr√©e”, et m√™me l’eau de pluie qui coulait du toit d’une √©glise √©tait sanctifi√©e par le contact avec le lieu saint :¬† M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 102.

 

(p.95) L’autonomie interne du monast√®re est, th√©oriquement, totale. La r√®gle b√©n√©dictine pr√©voit cependant quelques cas o√Ļ l’√©v√™que peut intervenir √† l’int√©rieur du monas¬≠t√®re, notamment pour installer un abb√©, pour √©carter un √©lu indigne, ou pour expulser un moine rebelle. A ces restrictions pr√®s, l’abb√© est seul ma√ģtre, seule autorit√© √† l’int√©rieur de son monast√®re (123).

Nous examinerons plus loin les modes de nomination et de remplacement des abb√©s, mais il convient d√®s √† pr√©sent d’insister sur une particularit√© du gouver¬≠nement de certains monast√®res, au VIIe si√®cle.

A l’√©poque m√©rovingienne, certains abb√©s √©taient, en plus, rev√™tus d’une autre dignit√©, celle de l’√©piscopat, comme par exemple Remacle, abb√© de Stavelot, ou encore Ursmer et Th√©odulphe, abb√©s de Lobbes (124). On sait que cette institution est d’origine irlandaise (125) : dans ce pays, l’√©l√©ment monastique √©tait pr√©pond√©rant et les abbayes, nombreuses et populeuses, √©taient gouvern√©es par des √©v√™ques-abb√©s (126). Les moines irlandais r√©pandus sur le continent ne manqu√®rent pas de pro¬≠mouvoir cette institution qui allait de pair avec l’ind√©pendance des monast√®res vis-√†-vis des √©v√™ques dioc√©sains (127).

 

  1. La règle monastique.

Une r√®gle monastique est un expos√© des principes qui r√©gissent la vie d’une com¬≠munaut√© et de la discipline √† laquelle les membres de celle-ci doivent se soumettre.

Quelle √©tait la r√®gle observ√©e par les moines de Fosses, au VIIe si√®cle ? Autant avouer tout de suite que nous n’en savons rien, faute de textes relatifs au monast√®re de Fosses. Nous devons donc, encore une fois, nous borner √† √©mettre des hypoth√®ses.

Au temps de saint Feuillien, les monast√®res fond√©s dans nos r√©gions ob√©is¬≠saient √† deux cat√©gories de r√®gles : la r√®gle de saint Beno√ģt (la r√®gle b√©n√©dictine) d’une part, et les r√®gles import√©es d’Irlande, d’autre part.

Les r√®gles monastiques irlandaises √©taient multiples et vari√©es. Chaque mo¬≠nast√®re avait sa r√®gle propre dont les nuances d√©pendaient de l’id√©al du fondateur. Le P√®re Gougaud en a d√©nombr√© vingt-quatre, d’importance et de port√©e in√©gales (128) Toutes n√©anmoins se caract√©risaient par un asc√©tisme instansigeant et par la s√©v√©rit√© des sanctions disciplinaires qui y √©taient √©dict√©es. Partout l’autorit√© de l’abb√© √©tait illimit√©e et l’ob√©issance des moines absolue.

La r√®gle monastique irlandaise qui connut la plus grande diffusion dans le royaume des Francs, fut celle de saint Colomban029‘.

Saint Colomban a laiss√© deux textes. Le premier comporte dix chapitres sur l’ob√©is¬≠sance, le silence, la nourriture, la pauvret√©, la lutte contre la vanit√©, la chastet√©, l’office divin et la perfection du moine dont la vie doit √™tre marqu√©e du sceau de la soumission et de la mortification030‘. Le second texte qui est la partie la plus originale de l’Ňďuvre de saint Colomban, offre un code p√©nitentiel pr√©voyant de multiples infractions et leur appliquant des sanctions particuli√®rement s√©v√®res (fus-

 

(123)¬† U. BERLI√ąRE, L’exercice du minist√®re paroissial par les moines dans le Haut Moyen Age, dans la Revue B√©n√©dictine, 1927, p. 232. I. SNJEDERS, op. cit., p. 603. A. DIERKENS, op. cit., pp. 285 et 286.

(124)  E. de MOREAU, op. cit., pp. 170 et 171. A. DIERKENS, op. cit., p. 327. F.-L. GANSHOF, op. cit., p. 726.

(125)  voir ci-dessus, p. 25.

(126)  L. GOUGAUD, Les chrétientés celtiques, op. cit., p. 219. E. de MOREAU, op. cit., p. 171. L. NOIR, op. cit., p. 45, note 10.

(127)  E. de MOREAU, op. cit., pp. 164, 166 et 167.

(128)¬† L. GOUGAUD, Inventaire des r√®gles monastiques irlandaises, Revue B√©n√©dictine, Maredsous, 1902, pp. 167 et suiv. – Certaines de ces r√®gles se r√©duisent √† l’√©nonc√© de quelques principes et sont r√©dig√©es en langue celtique et en vers.

(129)¬† Sur la vie de saint Colomban. voir ci-dessus, p. 80, note 38. Voir aussi L. GOUGAUD, L’Ňďuvre des Scotti…, pp. 24, 25 et 26.

  • de MOREAU, op. cit., p. 170.

 

(p.96) tigations, je√Ľnes, etc…). Nous avons d√©j√† parl√© du martyre de la p√©nitence (le martyre vert) propre aux r√®gles monastiques irlandaises03“. Contentons-nous d’√©pingler, √† titre d’exemple, que saint Colomban punit s√©v√®rement le moine qui a caus√© seul avec une femme, ne serait-ce qu’un instant032‘. Bref, la r√®gle de saint Colomban est marqu√©e de l’intransigeance morale et l’asc√©tisme le plus exigeant’1331.

La r√®gle de saint Beno√ģt de Nursie(I34) fut √©crite vers 530, donc avant la naissance de saint Colomban. Elle est plus d√©taill√©e, plus pratique et plus humaine que les r√®gles monastiques irlandaises. Saint Beno√ģt s’occupe longuement de la pri√®re, de la lecture, du travail manuel, mais aussi du travail intellectuel035‘. D’o√Ļ l’expression de “travail de b√©n√©dictin”. Saint Beno√ģt veut aussi que les conditions de vie des jeunes moines ne soient pas trop rudes : il leur accorde une heure de r√©cr√©ation par jour et souhaite m√™me que l’abb√© r√©compense les moinillons les plus sages en leur donnant des friandises au d√ģner. Les moines n’√©taient pas condamn√©s au silence perp√©tuel et ils ne d√©daignaient pas, de temps en temps, un certain enjouement. Leur vie √©tait partag√©e entre la pri√®re et le travail. Leur journ√©e √©tait occup√©e par la r√©citation des offices, le travail manuel et l’√©tude des livres sacr√©s (136). Comme Fa √©crit E. Salin, “Saint Beno√ģt arrive √† une adaptation telle aux possibili¬≠t√©s humaines que depuis plus de quatorze si√®cles, sa r√®gle fait pratiquer dans toute la chr√©tient√© les valeurs essentielles : charit√©, sobri√©t√©, bienfaisance, modestie, ob√©issance, activit√©s manuelles et travail intellectuel” (137).

Saint Colomban, lui, ne pr√©voit pas de moments r√©serv√©s √† la lecture et il s’√©l√®ve m√™me contre le moine qui pr√©f√®re le travail intellectuel aux occupations manuelles (138).

A l’origine, c’√©taient les rois et les maires du palais qui nommaient les abb√©s des monast√®res, mais cette pr√©rogative disparut assez rapidement, car la r√®gle b√©n√©¬≠dictine pr√©voit l’√©lection de l’abb√© par la communaut√©, tandis que les r√®gles monas¬≠tiques irlandaises pr√©voient que l’abb√© d√©signe lui-m√™me son successeur039‘.

L’Eglise n’imposait pas de r√®gles aux fondateurs de monast√®res ; aussi, le plus souvent ceux-ci adoptaient-ils celle d’un saint de leur pays (140).

L’historien C. Kairis affirme que saint Feuillien √©tablit la r√®gle b√©n√©dictine √† Fosses (141). C’est une erreur, car les moines irlandais √©taient trop attach√©s √† leurs traditions pour adopter d’embl√©e une r√®gle qui leur √©tait √©trang√®re (142). Nous pou¬≠vons admettre avec une quasi-certitude, que le monast√®re de Fosses √©tait une insti¬≠tution irlandaise, du moins dans les premi√®res ann√©es de son existence (143). De nom¬≠breux indices le prouvent, notamment le syst√®me de d√©signation d’un abb√© par son pr√©d√©cesseur et l’implantation de cultes insulaires, comme celui de sainte Brigide (144).

 

(131)  Voir ci-dessus, p. 61.

(132)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 190.

(133)  J. CHELINI, op. cit., p. 84.

(134)¬† Saint Beno√ģt (n√© √† Nursie vers 480, mort au Mont-Cassin en 543) r√©digea la r√®gle fameuse qui fut diffus√©e par le pape Gr√©goire-le-Grand.

(135)  E. de MOREAU, op. cit., p. 170.

(136)  M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 162, 197 et 199.

(137)  E. SALIN, op. cit., p. 79.

(138)  P. RICHE, op. cit., p. 372.

(139)¬† I. SNIEDERS, op. cit., p. 603. M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 197. Ainsi, √† l’origine, Erchinoald, en tant que propri√©taire du domaine de Lagny, avait droit de nomination de l’abb√© de cette fonda¬≠tion :¬† A. DIERKENS, op. cit., p. 307, note 167. U. BERLI√ąRE, op. cit., pp. 230 et 232.

(140)  E. SALIN, op. cit., t. II, p. 831. I. SNIEDERS, op. cit., p. 603.

(141)¬† C.¬†¬† KAIRIS,¬† op.¬†¬† cit., p.¬†¬† 11.¬†¬† –¬† C’√©tait √©galement l’opinion¬† des chanoines de Fosses,¬† au XVIIP si√®cle : J. CREPIN, Le monast√®re…, op. cit., p. 363. R. MAERE, La tour…, op. cit., p. 198, adopte la th√®se de C. KAIRIS.

(142)  J. CREPIN, idem, p. 364. РAinsi, saint Colomban qui était invité à un concile, répondit par une lettre impertinente, en affirmant la légitimité des usages celtiques :  P. RICHE, op. cit., p. 376.

(143)  L. NOIR, op. cit., p. 59.

(144) A. DIERKENS, op. cit., p. 296 et les notes.

 

(p.97) A son arriv√©e √† Fosses, saint Feuillien connaissait au moins quatre r√®gles monastiques irlandaises (145). Laquelle adopta-t-il ? Celle de saint Colomban ? On n’en sait rien. Cette question n’a cependant qu’une importance relative, puisque toutes les r√®gles d’origine insulaire pr√©sentaient, comme nous l’avons vu, de nom¬≠breux points communs.

Après la mort de saint Feuillien, la règle de saint Colomban se substitua de plus en plus aux autres règles irlandaises, dans les monastères établis dans nos régions (146).

De plus, de nombreux abb√©s combin√®rent la r√®gle de saint Colomban avec celle de saint Beno√ģt. Cette association de deux r√®gles, qui peut nous para√ģtre √©trange, fut fr√©quente au VIP si√®cle (147). Plusieurs monast√®res comme celui de Fos¬≠ses, conserv√®rent longtemps les traditions celtiques (148), mais la juxtaposition de la r√®gle colombanienne avec la r√®gle b√©n√©dictine, qui se r√©alisa certainement √† Stavelot, √† Nivelles (149), √† P√©ronne (150), et m√™me √† Luxeuil (151), gagna probablement Fosses, dans la seconde moiti√© du VIP si√®cle (152).

Toutefois, comme le fait remarquer A. Dierkens, (153), l’habitude d’opposer la r√®gle de saint Beno√ģt √† celle de saint Colomban, sans √™tre v√©ritablement erronn√©e, est peut-√™tre trop peu nuanc√©e, car, en fait, chaque abb√© √©tait libre, dans son monast√®re, d’interpr√©ter et d’appliquer, comme il l’entendait, l’une ou l’autre de ces r√®gles.

Par la suite, la r√®gle b√©n√©dictine prit de plus en plus d’importance ; elle supplanta peu √† peu celle de saint Colomban, puis elle finit par s’imposer d√©finiti¬≠vement, comme nous le verrons, au VIIIe si√®cle (154).

 

V.Le travail des moines.

 

Quoi qu’il en soit, toutes les r√®gles monastiques appliqu√©es dans nos r√©gions au temps de saint Feuillien, appr√©ciaient grandement le travail manuel qui absorbait une bonne partie de la journ√©e des moines. L’abb√© lui-m√™me n’en √©tait pas dispen¬≠s√©. A la t√™te de sa communaut√©, il labourait, rentrait la moisson et travaillait aux ateliers (155). Il s’adonnait donc lui-m√™me √† des travaux qui, √† l’√©poque, √©taient consi¬≠d√©r√©s comme d√©gradants et r√©serv√©s aux esclaves.

Or, de tels travaux ne manquaient pas √† Fosses, o√Ļ le monast√®re avait √©t√© construit dans un site entour√© de mar√©cages et de for√™ts. Aux travaux d’ass√®che¬≠ment et de d√©frichement se joignirent des travaux de construction et de culture. Les moines, en effet, devaient pourvoir √† leur entretien et aux besoins des h√ītes de passage et des pauvres qui venaient demander leur aide. Aussi durent-ils r√©pon¬≠dre √† ces besoins par une exploitation intelligente du sol. Ce sont eux qui ont invent√© le drainage et la taille des arbres fruitiers. Ce sont eux qui ont construit les premiers moulins (156).

 

(145)  Celles de saint Ailbe (+ 540), de saint Comgall (+ 601), de saint Cartach (+ 636) et de saint Colomban (+ 615) :  L. NOIR, op. cit., p. 60.

(146)  E. de MOREAU, op. cit., p. 169.

(147)  E. SALIN, op. cit., t. II, p. 831.

(148)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 196.

(149)  E. BROUETTE, op. cit., verbo Feuilllien, col. 1345. J.-J. HOEBANX, op. cit.. pp. 21 et 75-78.

(150)  P. SCHMITZ, op. cit., verbo Ultan.

(151)¬† P.RICHE, op. cit.,p. 383. L. GOUGAUD, L’Ňďuvre des Scotti…, op. cit., p. 26.

(152)¬† U. BERLI√ąRE, op. cit., dans la Revue B√©n√©dictine, 1901, p. 311. J. CREPIN, Le monast√®re,… op. cit., p. 364. C. LAMBOT, Les membres,… op. cit., p. 435.

(153)  A. DIERKENS, op. cit., p. 286. J. CHELINI, op. cit., p. 84.

(154)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 832.

(155)  Idem, p. 603.

(156) M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 69, 72, 200 et 201. E. BROUETTE, op. cit., verbo Fosses, col. 1218. L. van der ESSEN, Le si√®cle…, op. cit., p. 89.

 

(p.98) Les premiers abbés de Fosses

 

  1. Saint Feuillien fut-il le premier abbé du monastère de Fosses ?

 

Plusieurs auteurs affirment que ce n’est pas saint Feuillien, mais saint Ultain qui fut le premier abb√© de Fosses’ (157)’.

Selon eux, “Ultain avait accompagn√© Feuillien √† Nivelles ; celui-ci le fit venir √† Fosses, l’installa en qualit√© d’abb√©, puis alla retrouver Gertrude, √† Nivelles” (158). Cette version selon laquelle saint Feuillien confia, d√®s le d√©but, la direction du monast√®re de Fosses √† son fr√®re Ulta√Įn, n’est qu’une paraphrase d’un passage de la “Vita prima” (159), dont nous savons le peu de cr√©dit qu’on peut lui accorder (160). En r√©alit√© l'”Additamentum” indique sans √©quivoque que c’est Feuillien qui fonda la communaut√© de Fosses et ne sugg√®re nulle part qu’un autre abb√© ait pu diriger la nouvelle abbaye ; le nom d’Ultain n’y appara√ģt m√™me pas. Il semble donc certain que Feuillien fut le premier abb√© du monast√®re de Fosses (161).

Toutefois, comme le pense L. Noir (162), s’il ressort clairement du texte de l'”Additamentum” que c’est Feuillien qui dirigea le monast√®re de Fosses apr√®s l’avoir fond√©, il n’en est pas moins probable qu’Ultain √©tait d√©sign√© “Abb√© int√©ri¬≠maire” par Feuillien √† chacun de ses voyages missionnaires pour d’autres lieux de sa “parochia”. Au retour de Feuillien, Ultain lui remettait la charge du monast√®re et l’on peut imaginer qu’il se retirait dans quelque oratoire aux alentours de Fosses, pour y vivre en solitaire.

La th√®se selon laquelle Ultain aurait √©t√© le premier abb√© du monast√®re de Fosses fut malencontreusement diffus√©e par le doyen Cr√©pin (163) et les historiens locaux adopt√®rent, en cascade, cette opinion entach√©e d’erreur (164).

 

  1. Saint Ultain succéda-t-il à saint Feuillien, comme abbé du monastère de Fosses ?

C’est pratiquement certain.

En effet, la nomination d’un abb√© par son pr√©d√©cesseur (et non par la communau¬≠t√©, comme l’exige la r√®gle de saint Beno√ģt) √©tait fr√©quemment appliqu√©e dans les monast√®res fond√©s par les Irlandais (165)’. C’est ainsi qu’√† Cnoberesburgh Fursy, avant son d√©part pour le continent, avait nomm√© Feuillien abb√© du monast√®re (166). Ce mode de nomination est donc probable √† Fosses : Ultain avait √©t√© d√©sign√© par Feuillien pour lui succ√©der apr√®s sa mort. Ce qui arriva le 31 octobre 655 (167). En tout cas, pour le P√®re Grosjean, Ultain √©tait certainement abb√© de Fosses en 659, car sainte Gertrude lui envoya un messager qui le trouva en pri√®res dans un

 

(157)¬† J.¬† BORGNET,¬† op.¬† cit., p. IX. I SNIEDERS,¬† op.¬† cit., p. 832, M.¬† BROZE, op.¬† cit., p. 37. E. BROUETTE, dans le Dictionnaire d’histoire et de g√©ographie eccl√©siastiques, verbo Fosses-la-ville, col.¬† 1218. U. BERLI√ąRE, dans le Monasticon Belge, t.¬† I, p. 57. N. FRIART, op.¬† cit., p. 275. Quant √† P. SCHMITZ, dans la Biographie Nationale, verbo Ultan, col. 908, il se contente d’√©mettre un doute √† ce sujet.

(158)  A. LE ROY, dans la Biographie Nationale, op. cit., verbo Feuillien, col. 179.

(159)¬† Ce passage de la “Vita prima”¬† (op.¬† cit., p. 384) : germano quoque suo¬† Ultano dominici gregis custodia delegata” est repris dans la “Vita secunda” (op. cit., p. 388) :¬†¬† Ultanus quidem rec√ģor in eodem resedit coenobio”).

(160)¬† Voir ci-dessus, pp. 67 et 68. Rappelons que la “Vita prima” et le “Vita seconda” ont √©t√© compos√©es plus de 350 ans apr√®s la d√©c√®s de saint Feuillien.

(161)  A. DIERKENS, op. cit., p. 72, note 4 ; p. 294 ; p. 309, note 173.

(162)  L. NOIR, op. cit., p. 55, note 7, et p. 56.

(163)¬† J. CREPIN, dans les Cloches de Saint-Feuillien, n” 14 de f√©vrier 1924, dans la Terre Wallonne, op. cit., p. 365, dans Notice historique…, op. cit., p. 2, et dans Guide du p√®lerin…, op. cit., p. 3.

(164)¬† Notamment J. NO√čL, Les processions…, op. cit., p. 14. J. ROMAIN, Fosses, op. cit., p. 6. G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, Aisemont…, op.¬† cit., p. 47. M. CHAPELLE et R. ANGOT, op. cit., p. 24.

(165)  L. NOIR, op. cit., p. 55. A. DIERKENS, op. cit., p. 294.

(166)  Voir note ci-dessus, p. 37. A. DIERKENS, op. cit., p. 295.

  • DIERKENS, op. cit., p. 309, note 175. L. NOIR, op. cit., p. 57. L. GOUGAUD, L’Ňďuvre des Scotti…, op. cit., p. 28.

 

(p.99) oratoire situ√© en dehors du monast√®re, en avril de cette ann√©e, c’est-√†-dire en p√©riode de car√™me (168). Or, suivant une coutume celtique, l’abb√© se retirait, pour le car√™me, dans un ermitage proche de son monast√®re. Le P√®re Grosjean en d√©duit que saint Ultain √©tait, en 659, abb√© de Fosses (169).

L’historien A. Dierkens r√©fute cette argumentation, en faisant observer que saint Ultain a toujours √©t√© attir√© par la pratique √©r√©mitique et que sa pr√©sence en temps de car√™me dans un oratoire situ√© √† l’√©cart du monast√®re ne prouve nullement qu’il √©tait abb√© de ce monast√®re (170).

Effectivement, saint Ultain fit construire √† Fosses, un oratoire en l’honneur de sainte Agathe et il aimait s’y retirer pour vivre en solitaire (171).

Plus tard, saint Ultain devint abbé de Péronne (172).

Il mourut le 1er mai 685 (173). On ignore o√Ļ il fut enseveli. Au XVe si√®cle, sa “crosse abbatiale” √©tait conserv√©e √† Nivelles (174) et au XVIIIe si√®cle certaines de ses reliques furent transf√©r√©es de l’√©glise monastique de P√©ronne au prieur√© d’Abbeville o√Ļ elles sont conserv√©es (175).

Les deux successeurs d’Ultain √† la t√™te du monast√®re de Fosses, furent peut-√™tre Subne (+ 688) et Cellan (+ 706).

Subne (Subnius) en effet, fut abb√© de Nivelles dans la seconde moiti√© du VIIe si√®cle (176) et Cellan (Cellanus) succ√©da √† Ultain comme abb√© de P√©ronne (177). Si l’on admet que ces deux personnages √©taient les chefs d’une “parochia” englobant Ni¬≠velles, Fosses et P√©ronne, ils furent donc aussi, √† cette √©poque, abb√©s du monast√®re de Fosses (178).

 

Saint Feuillien fut-il évêque ?

La question est délicate.  Plusieurs auteurs, et non des moindres, ont émis des doutes à ce sujet (179).

Pourtant, √† partir du XIe si√®cle, toutes les biographies m√©di√©vales consacr√©es √† saint Feuillien (la “Vita prima”, la “Vita secunda”, la “Vita tertia”, la “Vita metrica” de Hillin et la “Vita quinta” de Philippe de Harvengt) lui attribuent le titre d’√©v√™que (180), mais nous savons que ces biographies ne sont pas plus cr√©dibles que les auteurs modernes et contemporains qui les ont copi√©es ou paraphras√©es (181).

 

(168)¬† C’est une biographie de sainte Gertrude, la “Vita Gertrudis”, compos√©e vers 670, qui rapporte cet √©v√©nement, cfr Vita Gertrudis, √©dit√©e par B. KRUSCH, dans les Monumenta Germaniae historica, cit√©e par L. NOIR, op. cit., p. 57, note 1.

(169)¬† P. GROSJEAN, Notes d’hagiographie…, op. cit., p. 397. L. NOIR, op. cit., p. 57, est d’accord avec le P√®re GROSJEAN.

(170)  A. DIERKENS, op. cit., p. 309.

(171)¬† J. CREPIN, Le monast√®re des Scots…, op. cit.,p. 365.

(172)¬† L. NOIR, op. cit., p57 et les r√©f√©rences cit√©es √† la note 2. J. CREPIN, Le Monast√®re…, op. cit., p. 366, note 37. C. PLUMMER, op. cit., t. II, p. 173. A. DIERKENS, op. cit., p. 295, notes 81 √† 84.

(173)  A. DIERKENS, op. cit., p. 308, note 171.

(174)¬† P. GROSJEAN, Notes…, op. cit., p. 397, note 3.

(175)  J. CREPIN, Le monastère, op. cit., p. 366.

(176)¬† L. NOIR, op. cit., p. 57. P. GROSJEAN, Notes…, op. cit., p. 397, note 2. A. DIERKENS, op. cit., p. 294, note 72.

(177)¬† L. GOUGAND,L’Ňďuvre des Scotti…, op. cit., p. 28. A. DIERKENS, op. cit., p. 294, note 71.

(178)  L. NOIR, op. cit., p. 58.

(179)¬† A.¬†¬† DIERKENS,¬†¬† op.¬†¬† cit.,¬† pp.¬† 295,¬† 310¬† et 327.¬†¬† P.¬†¬† GROSJEAN,¬†¬† op. ¬†¬†cit.,¬† p.¬†¬† 383,¬† note¬† 5.¬†¬† E. BROUETTE, op. cit., verbo Feuillien, col. 1344.¬† Vie des Saints et des Bienheureux…, op. cit., p. 1009. C. PLUMMER, op. cit., t. II, p. 171.

(180)¬† L. NOIR,¬† op.¬† cit., p.¬† 9.¬† L.¬† van der ESSEN, Etude critique…, op.¬† cit., pp.¬† 150 et 154.¬† Acta Sanctorum, octobris XIII, pp. 383 et 387.

(181) Voir ci-dessus, pp. 67 à 71.

 

(p.100) Il en est de m√™me de la biographie de saint Etton (la “Vita Ettonis) dont nous avons d√©j√† parte (182). Non seulement elle consid√®re Feuillien comme un √©v√™que, mais elle lui attribue aussi six fr√®res : c’est tout dire ! (183)

S’inspirant d’une tradition n√©e de ces diff√©rentes sources, l’iconographie re¬≠pr√©sente Feuillien rev√™tu de tenues √©piscopales (184) et les liturgies eccl√©siastiques modernes l’invoquent comme √©v√™que (185).

Tous ces éléments étant douteux, nous devons, pour tenter de nous faire une opinion conforme à la réalité, remonter à des sources historiques plus ancien­nes et plus valables.

Ces sources sont au nombre de quatre : l‘”Additamentum”, la “Vita Fursei”, l'”Historia ecclesiastica” de B√©d√© le V√©n√©rable, et un document intitul√© “Catalogus Sanctorum Hibernia√©” (Catalogue des Saints de l’Irlande).

Comme ces quatre documents sont r√©dig√©s en latin du Moyen Age, il convient tout d’abord de pr√©ciser la signification des termes qu’ils emploient.

–¬† “episcopus” signifie √©v√™que (pluriel :¬† episcop√Į).

presbiterius” (pluriel : presbiterii) d√©signe un simple pr√™tre, par opposition √† un √©v√™que.

–¬† “sacerdos” est un √©pith√®te pouvant avoir plusieurs significations. Tant√īt il s’appli¬≠que aux seuls √©v√™ques et dans ce cas il est synonyme d'”episcopus (186). Tant√īt il d√©signe tous ceux qui ont la dignit√© du sacerdoce,¬† c’est-√†-dire aussi bien les “episcopi” que les “presbiterii”

(187). L'”Additamentum” ne fournit aucun renseignement sur la question qui nous occupe : nulle part il ne qualifie saint Feuillien de “sacerdos”, de “presbiterius” ou d'”episcopus”.

La “Vita Fursei” attribue √† Feuillien le titre de “sacerdos”, ce qui, comme nous venons de le voir, peut signifier qu’il √©tait √©v√™que, et ceci d’autant plus que, dans le texte, le terme de “sacerdos” appliqu√© √† Feuillien, s’oppose √† celui de “presbiterii”, appliqu√© √† deux autres personnages (Gobban et Tibulle) auxquels Fursy, avant de partir pour le continent, confia la gestion du monast√®re de Cnobersburgh, sous la direction de Feuillien (188).

Quant au texte de V”Historia ecclesiastica”, il est plus ambigu. B√©d√© le V√©n√©rable mentionne que Fursy laissa la direction du monast√®re de Cnoberesburgh” √† son fr√®re et aux “presbiterii” Gobban et Tibulle (189).

En tout cas aucun de ces trois documents (l””Additamentum”, la “Vita Fur¬≠sei” et l'”Historia ecclesiastica”) ne d√©nie √† Feuillien la qualit√© d’√©v√™que. Au con¬≠traire, la “Vita Fursei” semble bien lui attribuer ce titre.

La controverse trouve sa source dans un quatri√®me document, le “Catalogus Sanctorum Hibernia√©”, qui, lui, range Feuillien, non pas parmi les √©v√™ques (les “episcopi”), mais parmi les simples pr√™tres (les “presbiterii “).

 

(182)¬† Voir ci-dessus, p. 69. Saint Etton (ou Z√©) aurait v√©cu en ermite, dans le Hainaut, au VII” si√®cle.

(183)¬† Acta Sanctorum, julii III, p. 58 :¬† “Erant igitur tune temporis septem fratres… Foillanus Episco¬≠pus…”. Cette biographie de saint Etton, √©crite au d√©but du XP si√®cle, n’a aucune valeur histori¬≠que :¬† L. NOIR, op. cit., p. 25.

(184)¬† L. GOUGAND, Les saints irlandais…, op. cit., pp. 98 √† 102.

(185)  L. NOIR, op. cit., p. 59.

(186)  De ecclesiastica hierarchia, cité par L. NOIR, op. cit., p. 60, note 11.

(187)  J.-F. NIERMEYER, Médias latinitatis lexicon minus, Leiden, 1984, p. 925.

(188)¬†¬† Vita Fursei, chapitre 8, cit√© par L. van der ESSEN, Etude critique…, op. cit., p. 50, note 4 et p. 154 :¬† “Folnanum sanctum… cui etiam sacerdotio cum sanctis Gobbona et Tibulla presbiteriis...”. L. NOIR, (op. cit., p. 59, note 4 et p. 61) fait observer que cette mention de “sacerdotio” ne se rencontre que dans deux manuscrits de la “Vita Fursei”, ce qui, selon A. DIERKENS, (op. cit., p. 285, note 87), ne permet pas de la prendre en consid√©ration.

(189) C. PLUMMER, Bedae Venerabilis…, op. cit., p. 167 et 168.

 

(p.101) Ce “Catalogus” √©dit√© et comment√© par le P√®re Grosjean, date probablement du VIIIe si√®cle (190). Il √©num√®re les saints irlandais des VIe et VIIe si√®cles, en les classant sous divers aspects canoniques et liturgiques.

La liste qui mentionne Feuillien est claire ; elle se divise en deux : d’abord les √©v√™ques, puis les pr√™tres. En voici la traduction fran√ßaise : “Leurs noms sont ceux-ci : Petranus √©v√™que… Lampanus √©v√™que… tous ceux-ci √©taint √©v√™ques et plusieurs autres. Ceux-ci, par contre, √©taient pr√™tres : Fechinus, pr√™tre… Feuillien… et plu¬≠sieurs autres, pr√™tres… (191).

Ce texte est le seul qui, au Haut Moyen Age, d√©nie √† saint Feuillien la qualit√© d’√©v√™que, mais quel cr√©dit peut-on lui accorder ? Le P√®re Grosjean fait observer que “Le Catalogus n’est pas un guide √† qui il soit permis de se fier aveugl√©¬≠ment (192). C’est ainsi que ce document qui est entach√© de nombreuses erreurs, pr√©sente saint Feuillien comme un ermite habitant dans un endroit d√©sert (193) ce qui, comme nous le savons, est radicalement faux.

Bref, si aucun texte datant de l’√©poque m√©rovingienne ne permet d’attri¬≠buer, avec une certitude absolue, la qualit√© d’√©v√™que √† Feuillien, aucun de ces documents de permet, non plus, de lui d√©nier s√©rieusement ce titre.

Par contre, les coutumes monastiques irlandaises permettent de penser que saint Feuillien fut abb√©-√©v√™que de Cnoberesburgh et sans doute aussi de Fosses, car sur le continent, les abb√©s irlandais s’effor√ßaient g√©n√©ralement de se soustraire √† la juridiction des √©v√™ques dioc√©sains et il semble qu’aucun de ceux-ci n’ait exerc√© de droits ou de pouvoirs sur les monast√®res de Fosses, Nivelles, P√©ronne et Lagnyd (194)¬Ľ.

Si, comme nous croyons pouvoir l’affirmer, saint Feuillien fut abb√©-√©v√™que du monast√®re de Fosses, par qui fut-il sacr√© √©v√™que ?

A cette question, nous nous permettons de reproduire textuellement l’excellente r√©ponse de L. Noir.

“Le premier √©v√™que irlandais fut saint Patrick (consacr√© par le pape), et c’est lui qui consacra par la suite toute une s√©rie d’√©v√™ques qui, de leur c√īt√©, firent de m√™me. Ainsi, si saint Feuillien fut √©v√™que, il fut sans aucun doute consacr√© par un Irlandais d√©j√† honor√© de ce titre, et certainement pas par le pape Martin Ier, comme le pr√©tendent la “Vita Ettonis” et les “Vitas” de Feuillien. Car si l’√©pith√®te de “sacerdos” qui lui est attribu√© dans la “Vita Fursei” implique qu’il fut alors √©v√™que, il l’aurait √©t√© avant que Fursy ne se retire comme ermite et ne parte vers le conti¬≠nent, donc avant 649, c’est-√†-dire avant l’av√®nement de Martin Ier et la mort de saint Fursy (195).

Le doyen Cr√©pin fait de saint Feuillien un √©v√™que r√©gionaire (196) ou un √©v√™¬≠que missionnaire (197), tandis que l’historien namurois F. Rousseau le consid√®re com¬≠me un “episcopus ad predicandum”, comme un √©v√™que-pr√©dicateur (198). Nous pen¬≠sons qu’en r√©alit√© saint Feuillien fut un √©v√™que-abb√© de monast√®re, comme plu¬≠sieurs de ses compatriotes dans nos r√©gions.

 

(190)¬† P.¬† GROSJEAN, Edition et commentaires du¬† “Catalogus Sanctorum Hiberniae secundum diversa tempora” ou “De tribus ordinis Sanctorum Hiberniae”, dans les Analecta BoIIandiana, t 73, 1955, pp. 197 et 198.

(191)¬† “Quorum nomma sunt hec : Petranus episcopus… Lampanus episcopus… hii episcopi ommes et alii plures. Hii vero presbiterii : Fechinus presbiter… Foylanus… et alii presbiterii plures : P. GROS-JEAN, op. cit., p. 207.

(192)  P. GROSJEAN, op. cit., p. 313.

(193)  Idem, p. 206.

(194)  L. GOUGAND, cité par L. NOIR, op. cit., p. 61. P. DE BUCK, Commentarius praevius, op. cit., pp. 378 et 379.

(195)  L. NOIR, op. cit., p. 61.

(196)¬† J. CREPIN, Le Monast√®re…, op. cit., pp. 358 et 365.

(197)¬† J. CREPIN, dans “Les Cloches de Saint-Feuillien”, n¬į 4 d’avril 1923.

(198)¬† F. ROUSSEAU, La Meuse…, op. cit., p. 222.

 

(p.102) La question de savoir si Fursy et Ultain furent – ou non – √©v√™ques est elle aussi, controvers√©e. S’il est √† peu pr√®s certain que Fursy fut, comme Feuillien, abb√©-√©v√™que (199), le statut √©piscopal d’Ultain pa¬≠ra√ģt beaucoup plus douteux (200).

Une derni√®re observation : si, comme nous le croyons, saint Feuillien √©tait √©v√™que, il n’a certainement jamais port√© les ornements √©piscopaux dont l’ico¬≠nographie l’affuble depuis le Moyen Age. Voici, en effet, le costume d’un √©v√™que, au VIP si√®cle. (201)

On remarque la grande simplicit√© des v√™¬≠tements : un capuchon (violet) et une robe (de couleur claire) serr√©e √† la taille par une corde. On peut y ajouter un b√ʬ≠ton pastoral dans la main de l’√©v√™que. C’est tout.

A cette √©poque, les √©v√™ques de¬≠vaient, comme les autres clercs, se raser la barbe (202) et les moines avaient le cr√Ęne compl√®tement ras√© : ils portaient ce qu’on appelle la tonsure “romaine” qui, par la suite, prit la forme d’une couronne de cheveux entourant la t√™te (203).

Par contre, saint Feuillien et ses compagnons portaient une étrange coiffu­re qui mérite quelques commentaires.

Les moines irlandais portaient, √† l’arri√®re de la t√™te, une crini√®re de che¬≠veux longs retombant sur la nuque, mais ils se rasaient toute la partie ant√©rieure du cr√Ęne, d’une oreille √† l’autre, en lais¬≠sant parfois une m√®che de cheveux au-dessus du front (204), ce qui leur donnait un aspect singulier et les faisait distinguer partout sur leur passage (205).

Une ch√Ęsse datant du VIP si√®cle repr√©sente saint Pierre et saint Paul en¬≠tourant le Christ (206).

 

(199)¬† P√©ronne, √©crit L.¬† GOUGAUD (Les saints irlandais…,¬† op.¬† cit., p.¬†¬† 110), a toujours maintenu la th√©orie de l’√©piscopat de Fursy, qui fut d’abord pareillement accept√©e √† Lagny, mais √† laquelle cette derni√®re¬† abbaye¬† renon√ßa¬† par¬† la¬† suite”.¬†¬† Voir¬† aussi¬† C.¬†¬† PLUMMER,¬†¬† op.¬†¬† cit.,¬† t.¬†¬† II,¬† p.¬†¬† 171. E. BROUETTE, op. cit., verbo Fursy, col. 478 et 479. A DIERKENS, op. cit., p. 310.

(200)  L. NOIR, op. cit., p. 61 bis. A. DIERKENS, op. cit., pp. 295 et 327.

(201)¬† P. AUGE, Larousse du XXe si√®cle, en six volumes, Paris, 1928-1933, t.V, p. 996, pi. “Costumes religieux”.

(202)  J. CHELINI, op. cit., p. 48.

(203)¬† F. CABROL et H. LECLERCQ, Dictionnaire d’arch√©ologie chr√©tienne et de liturgie, t. 7, 1927, verbo Irlande, p. 1495.

(204)  L. GOUGAUD, Les chrétientés celtiques, op. cit., p. 196. F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., t. 15, 1953, verbo Tonsure, p. 1440.

(205)  J. CHELINI, op. cit., p. 84.

(206) Le croquis du buste de ces personnages s’inspire de la reproduction du couvercle de la ch√Ęsse, publi√© par F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., t. 3, 1913, p. 1120.

 

(p.103) Saint Paul a le cr√Ęne enti√®rement ras√© “√† la romaine”, tandis que saint Pierre porte la tonsure celtique : les cheveux sont ras√©s sur le haut de la t√™te ; il n’en reste que quelque m√®ches au-dessus du front (207).

Cette singuli√®re tonsure, appel√©e aussi tonsure “irlandaise”, tonsure “scottique” ou tonsure “britannique” (208) ne manqua pas d’intriguer nos anc√™tres (209). Les moines tonsur√©s √† la celtique et donc assez chevelus, par comparaison avec les t√™tes rases des moines romains, durent leur faire une impression comparable √† celle exerc√©e par les “hippies” sur nos contemporains.

Ayant suivi les traces de saint Feuillien en Irlande et en Angleterre, nous avons, au cours de ce voyage, découvert deux figurations de saint Fursy portant la tonsure celtique.

La premi√®re, c’est la statue de saint Fursy, √† l’entr√©e du site de Killursa. La seconde n’est autre qu’un vitrail de l’√©glise de Burgh Castle.

Faut-il voir dans la tonsure celtique une survivance pa√Įenne ? Les druides d’Irlande se rasaient le sommet de la t√™te, n’√©pargnant qu’une m√®che de cheveux qu’ils laissaient pousser sur le front… (210).

Toujours est-il que les autorit√©s eccl√©siastiques se scandalis√®rent √† la vue de cette excentricit√© propre au clerg√© celtique (211). Elles attribu√®rent la tonsure irlandaise √† Simon le Magicien, le druide par excellence et le p√®re de toutes les h√©r√©sies (212). Un concile tenu en 633 condamna la tonsure h√©r√©tique, mais en vain (213). Au VIP si√®cle, les efforts de l’Eglise furent impuissants √† faire pr√©valoir la tonsure romaine chez

 

(207)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., t.3, p. 1124.

(208)¬† Ou encore, on ne sait trop pourquoi, “tonsure de saint Pierre” ou “tonsure de saint Jean”:¬† cfr. Die schottische oder britische Tonsur, dans la Realencyklop√§die fur protestantische Theologie und Kirche, Leipzig, 1907, 1.19, p. 839.

(209)  P. GROSJEAN, Catalogus Sanctorum Hibernae, op. cit., p. 292.

(210)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., t.7, p. 1495.

(211)¬† Saint Patrick lui-m√™me s’y opposa :¬† F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., 1.15, p. 2442.

(212)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., t.7, p. 1495.

(213) Mommelin,¬† le successeur de¬† saint Eloi¬† sur le¬† si√®ge √©piscopal de¬† Noyon,¬† aurait m√™me port√© la tonsure celtique : L.¬† GOUGAUD, L’Ňďuvre des Scotti…, op.¬† cit., p.¬† 17. B. KRUSCH, dans les Monuments Germanise historica, S.R.M., IV, p. 641.

(p.103)

(p.104) les moines irlandais ou bretons qui avaient franchi la mer pour s’√©tablir sur le continent (214). Saint Feuillien et ses compagnons portaient donc, selon toute vraisem¬≠blance, la tonsure irlandaise, lorsqu’ils arriv√®rent dans notre pays.

J’imagine l’√©tonnement des habitants de Fosses, lorsque par un soir d’√©t√©, ils virent descendre du vieux chemin de Nivelles un √©trange cort√®ge conduit par des personnages √† la coiffure excentrique, rev√™tus de tuniques blanches, s’appuyant sur de longs b√Ętons pastoraux, portant une ceinture de corde et, au c√īt√©, une gourde, une besace de cuir et des planchettes leur servant de tablettes √† √©crire (215). Qui √©taient ces druides inconnus ? A leur t√™te marchait un homme au visage √©ma-ci√© et aux traits √©nergiques. Il avait un certain √Ęge, mais sa vielliesse √©tait solide et verte comme celle d’un dieu (216). Arriv√© √† mi-c√īte, il s’arr√™ta. A ses pieds coulait la Biesme dont les rives tachet√©es de marais, √©taient recouvertes de joncs semblables √† ceux qui poussaient sur les rives du lac o√Ļ il allait jouer quand il √©tait petit enfant. II les contempla et ses yeux se remplirent de douceur quand, les bras en croix, il b√©nit, pour la premi√®re fois, le creux de la vall√©e. Puis le cort√®ge se remit en marche. On y voyait trotter de superbes chevaux, puis des chars tra√ģn√©s par des boeufs et remplis de vivres, de v√™tements, d’outils et d’ustensiles de toutes sortes. Un grand nombre de serviteurs encadrait des troupeaux de moutons, de ch√®vres et d’animaux domestiques. Comme les habitants des alentours se r√©fugiaient dans leurs chaumi√®res, l’homme qui ouvrait le cort√®ge s’approcha d’eux et il leur dit : “N’ayez crainte. Nous venons d’au-del√† des mers pour vous apporter la paix. Nous vous aiderons √† √©difier vos maisons et √† cultiver vos champs. Nous accueillerons vos familles sous le toit que nous allons construire. Nous vous ferons conna√ģtre un Dieu qui est notre P√®re √† tous.” (217)

 

(214)  F. CABROL et H. LECLERCQ op. cit., 1.15, p. 2441.

(215)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 829.

(216)¬† VIRGILE, L’En√©ide, V, 304, “Jam senior, sed cruda deo viridisque senectus”.

(217)¬† Ce discours est, bien s√Ľr, purement imaginaire et inspir√© de l’hagiographie m√©di√©vale.

 

(p.105) conclusion

l’√©vang√©lisation de la population

 

Nous avons longuement d√©crit les mŇďurs dissolues et barbares de la soci√©t√© m√©rovingienne : cruaut√©, perfidie et turpitudes des rois ; √©go√Įsme et cupi¬≠dit√© des riches ; mis√®re, sauvagerie et paganisme des petites gens ; survi¬≠vance de l’esclavage et primaut√© de la loi du plus fort.

Nous avons, d’autre part, √©voqu√© l’id√©al d’asc√©tisme des moines irlandais, leur vie mortifi√©e, leur charit√©, leur puret√© et leur aspiration au martyre.

Or, la rencontre de ces deux mondes oppos√©s, qui survint lors de l’arriv√©e de saint Feuillien √† Fosses, se produisit sans grands heurts. Et, ce qui est plus √©tonnant encore, la christianisation de nos anc√™tres fut rapide et durable.

Ce ph√©nom√®ne r√©sulte de certaines circonstances et de diff√©rents facteurs qui m√©ritent d’√™tre analys√©s.

Il ne faut pas imaginer saint Feuillien et ses compagnons comme des mission¬≠naires arrivant au milieu de populations pa√Įennes qui, conquises par la puissance de leurs pr√©dications, s’empress√®rent de d√©truire leurs temples pour les remplacer par des √©glises.

Si l’Additamentum ne souffle mot de l’√©vang√©lisation de nos anc√™tres, les m√©thodes de conversion des moines irlandais sont suffisament connues pour qu’il soit permis de se faire une id√©e assez pr√©cise de la christianisation du pays de Fosses.

Au V√®me si√®cle, le christianisme s’√©tait implant√© sans violences en Irlande. Il n’y avait eu ni martyrs ni pers√©cutions, car saint Patrick et ses compagnons montraient une grande tol√©rance, acceptant, adaptant tout ce qui pouvait √™tre conserv√© des croyances celtiques et des coutumes s√©culaires01.

Trois facteurs facilit√®rent la t√Ęche de saint Feuillien et de ses compagnons. Tout d’abord la protection du maire du palais d’Austrasie, le tout puissant Gri-moald. Saint Feuillien se pr√©senta √† Fosses comme un messager royal, comme un d√©l√©gu√© de l’Etat(2).¬† De plus, il b√©n√©ficiait de l’aide mat√©rielle et financi√®re de sainte Itte.

Ensuite, saint Feuillien et ses compagnons, qui √©taient des Irlandais impr√©gn√©s de culture celtique, parlaient couramment le ga√©lique, et lors de leur s√©jour √† P√©ronne et √† Nivelles, ils avaient pu se familiariser avec les dialectes celtiques dont l’usage

 

(1)  F. HENRY, op. cit., t.I, p. 32.

  • Ce fut le cas de plusieurs autres missionnaires, √† cette √©poque : E. de MOREAU, cit., p. 190. -Saint Feuillien √©tait mandat√© par le pouvoir pipinnide pour s’√©tablir √† Fosses : A. DIERKENS, op. cit., p. 312.

 

(p.106) subsistait dans nos campagnes. On ne saurait trop insister sur l’importance de ce facteur linguistique, car la langue de l’Eglise √©tait le latin et cette circonstance constituait g√©n√©ralement un obstacle √† la p√©n√©tration du christianisme dans les r√©gions rurales. N’oublions pas que saint Eloi, un jour qu’il pr√™chait dans la r√©gion de Noyon, se fit traiter de “Sale Romain” parce qu’il √©tait originaire du Midi et qu’il parlait latin(3). Saint Feuillien, lui, connaissait le celtique. Enfin, la personnalit√© m√™me de saint Feuillien et de ses compagnons joua, elle aussi, un r√īle important. C’√©taient, nous le savons, des hommes rompus √† une rude discipline monastique, dou√©s d’une sant√© et d’une volont√© de fer, des hommes d’action, des ap√ītres mus par une foi ardente et pr√™ts √† sacrifier leur vie. C’√©taient, si nous pouvons nous permettre cette expression, de v√©ritables “commandos” de la Foi.

En fait, la m√©thode suivie par saint Feuillien pour convertir nos anc√™tres reposait avant tout sur une adaptation subtile des croyances pa√Įennes √† la religion nouvelle.

Saint Feuillien et ses compagnons √©taient familiaris√©s avec les mŇďurs et les usages du peuple d’Irlande qui inscrivit parmi ses saints beaucoup de repr√©sentants de l’ancienne religion celtique(4). Pour convertir nos anc√™tres, il leur suffit d’adapter et de transformer les vieilles croyances gauloises qui rejoignaient celles des Celtes. Comme l’a √©crit E. Salin <s), en √©vitant de heurter de front de vieilles traditions et des pratiques mill√©naires ancr√©es au cŇďur des gens du terroir, les missionaires surent, tr√®s habilement, christianiser d’antiques usages*6‘.

Le druidisme et le christianisme se rejoignaient sur des positions essentiel¬≠les : l’immortalit√© de l’√Ęme, l’id√©e de la r√©surrection des corps et une certaine forme de monoth√©isme. Les Celtes croyaient en un dieu inconnu et incompr√©hensi¬≠ble, infini, qu’ils supposaient √™tre √† l’origine de toutes choses. Quant au myst√®re chr√©tien de la Sainte Trinit√©, un Dieu en trois personnes, un Dieu d’amour, il ne d√©rangeait pas les Celtes accoutum√©s au culte des triades, les “Maires” (les M√®res) qui prot√©geaient les hommes*7‘. De m√™me, les anges remplac√®rent les √™tres bienfai¬≠sants de la religion celtique, et les d√©mons furent les successeurs imm√©diats des mauvais g√©nies<8).

Le culte de l’eau √©tait √† la base des croyances de nos anc√™tres. Tant les Celtes que les Francs sacrifiaient aux fontaines et croyaient aux vertus tut√©laires des eaux sacr√©es. Chez les Francs, √† la naissance d’un enfant, le nouveau-n√© rece¬≠vait l’imposition de son nom au moyen de l’aspersion par l’eau. Ces traditions pa√Įennes surv√©curent gr√Ęce aux aspersions d’eau b√©nite, √† la sanctification des fon¬≠taines et √† la c√©r√©monie du bapt√™me. On fabriquait m√™me des tisanes avec de l’eau b√©nite*”.

Le culte des pierres, commun aux Celtes et aux Francs, fut, lui aussi adapt√©, en maintes circonstances, par les √©vang√©lisateurs. D’o√Ļ la sanctification de certaines grandes pierres de la pr√©histoire, par exemple la pierre de Sainte-Radegonde, si¬≠tu√©e pr√®s de P√©ronne, non loin du tombeau de saint Fursy. Cette pierre √©tait v√©n√©r√©e, depuis des temps imm√©moriaux, par les habitants du pays, qui y venaient frotter des √©pingles destin√©es aux nouveaux-n√©s. Un jour, sainte Radegonde s’age¬≠nouilla sur la pierre et pria : l’empreinte de ses genoux y demeura, et l’on √©leva, plus tard, un calvaire √† cet endroit00‘.

 

(3)  L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 62.

(4)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 66.

(5)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 82 et t.IV, p. 54.

(6)  Dans le même sens, A. WANKENNE, op. cit., p. 124.

(7)  M.-J. DAXHELET, Quand les Belges étaient Gaulois, op. cit., p. 78 et pp. 92 à 94.

(8)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 621.

(9)  E. SALIN, op. cit.,t.W, pp. 50 et 51. M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 78.

(10) E. SALIN, idem, p. 53.

 

(p.107) Un document assez √©nigmatique datant de l’√©poque m√©rovingienne et qui est intitul√© “Liste des superstitions et des croyances pa√Įennes” fait allusion au feu que l’on allume par le frottement de morceaux de bois dont on se sert ensuite pour pr√©server le b√©tail des √©pid√©mies”111‘. Or, de nos jours encore et suivant une tradi¬≠tion s√©culaire, les gens du pays de Fosses se rendent en p√®lerinage √† la chapelle de Sainte-Brigide, le premier dimanche de mai de chaque ann√©e, pour y faire b√©nir des baguettes de coudrier, destin√©es √† gu√©rir le b√©tail.

Nous avons vu combien les moines irlandais appr√©ciaient les reliques. Celles-ci servirent tout naturellement √† remplacer les amulettes dont nos anc√™tres usaient pour se pr√©server des maladies et des mauvais sorts(12). Ainsi, par exemple, on sait toute l’importance que les Francs attachaient √† la chevelure : la longueur des che¬≠veux √©tait pour les rois un gage de force et de puissance. Il n’est pas √©tonnant que les vertus attribu√©es aux cheveux aient √©t√© christianis√©es : les reliquaires contenant des cheveux √©taient tr√®s efficaces contre un grand nombre d’infirmit√©s(13).

Les moines irlandais √©lev√®rent des √©glises l√† o√Ļ les pa√Įens allaient jadis prier leurs dieux. Cette m√©thode d’√©vang√©lisation avait √©t√© recommand√©e aux missionnai¬≠res anglo-saxons par le pape lui-m√™me : “Que les sanctuaires pa√Įens, apr√®s avoir √©t√© asperg√©s d’eau b√©nite, soient utilis√©s et qu’on y construise des autels. Ainsi le peuple pourra continuer √† venir prier le vrai Dieu dans les endroits qu’il conna√ģt’14‘.

Rappelons la christianisation de la procession au cours de laquelle on tour¬≠nait autour des champs pour obtenir une moisson abondante : elle fut remplac√©e par la f√™te des Rogations*15‘. Des pri√®res pour demander la pluie remplac√®rent les invocations pa√Įennes. On r√©citait le “Pater”, pour √©loigner les animaux nuisibles √† l’agriculture.

Autre pratique traditionnelle des Francs, assimil√©e par le christianisme, l’in¬≠vocation aux dieux suivie de libations : avant un banquet, on r√©cite une pri√®re et on rompt le pain’16‘.

Certes, il √©tait interdit d’immoler, comme jadis, des bŇďufs aux divinit√©s pa√Įennes. Mais le jour de la f√™te des martyrs, on dressait autour de l’√©glise des tentes faites de feuillages, on y c√©l√©brait des festins et on y mangeait, en l’honneur de Dieu, des animaux mis √† mort07‘.

“Le grand art du christianisme, √©crit le P√®re de Moreau08‘, fut de substituer des habitudes nouvelles aux anciennes, dans un cadre mat√©riel et temporel √† peine renouvel√©” : conservation de lieux sacr√©s, souvent m√™me √©dification de l’√©glise sur l’emplacement d’un temple, concordance du calendrier qui remplace la c√©l√©bration celtique de la Samain (la f√™te des vivants et des morts) par la f√™te de la Toussaint.

Mais si saint Feuillien et ses compagnons pratiqu√®rent, √† coup s√Ľr, cet “art” du christianisme, ils us√®rent aussi, pour convertir nos anc√™tres, de la pr√©dication et surtout d’une √©thique sociale et d’un humanisme bas√©s sur des valeurs fondamenta¬≠les de la religion nouvelle.

Le contenu de la pr√©dication des missionnaires irlandais nous √©chappe le plus souvent. Un de ses objectifs principaux fut certainement de convaincre les pa√Įens de la sup√©riorit√© du Dieu des chr√©tiens, de la n√©cessit√© de faire p√©nitence pour les p√©ch√©s, de la r√©compense des justes, de la mis√©ricorde divine et de la r√©demption des hommes par le Christ09‘.

 

(11)¬† L.¬† van der ESSEN, Le si√®cle des Saints,¬† op.¬† cit., p.¬† SI :¬† il s’agit de “L’indiculus superstitiorum paganiorum”.

(12)  E. de MOREAU, op. cit., p. 114.

(13)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 84 et IV, p. 54.

(14)  Recommandation du pape Grégoire le Grand :  E. de MOREAU, op. cit., p. 118.

(15)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 83.

(16)  M.-J. DAXHELET, Quand les Belges étaient Francs, op. cit., p. 137.

(17)  E. de MOREAU, op. cit., p. 118.

(18)  E. de MOREAU, idem.

(19) E. de MOREAU, op. cit., p. 113.

 

(p.108) En dehors de la pr√©dication, bien d’autres moyens servirent √† l’apostolat : l’exercice de la charit√©, le rachat des esclaves et les soins prodigu√©s aux malheu¬≠reux.

“Prot√©ger les plus faibles contre la raison du plus fort, telle √©tait la devise des √©vang√©lisateurs”(20).

Gr√Ęce aux lib√©ralit√©s de sainte Itte, saint Feuillien disposait d’assez d’argent pour racheter des esclaves, pour les baptiser, les instruire et les pr√©parer, sous la direction de ses moines, √† la pr√™trise. C’√©tait l√† un moyen de recrutement au sacerdoce, pratiqu√© par les ap√ītres irlandais‚ĄĘ. Quant au rachat d’esclaves peu aptes √† acc√©der √† la pr√™trise, il fournissait la main-d’Ňďuvre n√©cessaire aux travaux du monast√®re02‘. Comme l’a √©crit H. Pirenne, le christianisme, √† mesure qu’il se r√©pandait chez les Francs, y transforma peu √† peu l’esclavage en servage<23).

L’Additamentum ne mentionne aucun miracle accompli par saint Feuillien, de son vivant, √† Fosses, mais il est probable que, gr√Ęce √† des rem√®des inconnus des druides, il pratiqua certaines gu√©risons qui servirent √† convaincre les incr√©dules.

La vie sainte et mortifi√©e des √©vang√©lisateurs, leur √©ducation et leur culture, jointes √† leur t√©nacit√© et √† leur ardeur au travail, ne manqu√®rent pas, non plus, d’impressionner nos anc√™tres et de les amener √† adopter la religion nouvelle.

Aussi nombre d’entre eux furent-ils baptis√©s par saint Feuillien et par ses compagnons, dans les eaux de la Biesme. A l’√©poque, en effet, la bapt√™me ne se pratiquait pas dans les √©glises. Il √©tait pr√©c√©d√© d’une instruction religieuse assez rudimentaire et il √©tait conf√©r√© dans les cours d’eau<24).

Toujours est-il que dès le début du VIIIe siècle, soit cinquante ans après la mort de saint Feuillien, la population de nos campagnes était christianisée.

Que saint Feuillien me pardonne de l’avoir d√©pouill√© des ornements liturgi¬≠ques dont on l’a affubl√© et des l√©gendes dont on a embelli sa vie.

Pour moi, il fut, sur le plan historique, un personnage d’une grande envergu¬≠re et, sur le plan religieux, un ap√ītre qui m√©rite une place d’honneur parmi les Saints des Eglises chr√©tiennes.

 

(20)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 81.

(21)  E. de MOREAU, op. cit., p. 119.

(22)  A. DIERKENS, op. cit., p. 322.

(23)  H. PIRENNE, op. cit., p. 34.

  1. de MOREAU, op. cit., pp. 111, 113 et 114.

 

(p.109-112)