¬†¬ę Quelle est l’origine¬† des Marches Militaires¬† qui font la¬† richesse du Folklore de l’Entre Sambre et Meuse ?¬†¬Ľ, p.16-18,¬†in¬†: Le Marcheur de l‚ÄôESM, 1, mai 1961

 

 

On peut situer l’√©poque o√Ļ les reliques des Saints sortaient et √©taient promen√©es √† travers les rues des villes et des villages et par les campagnes, mais les historiens ne savent pas donner la preuve de l’origine des Marches, aussi plusieurs hypoth√®ses sont admises.

Certains pr√©tendent que les marches n’√©taient qu’une escorte destin√©e √† rehausser la c√©r√©monie religieuse ; d’autres ont √©crit que les milices veillaient √† la s√©curit√© des reliques qu’elles escortaient, et √† celle des fid√®les qui les accompagnaient pendant le XVIe si√®cle.

M. Joseph ROLAND, Pr√©sident de la commission belge du fol¬≠klore, qui √©tudia le probl√®me √† fond, fait remonter les premi√®res escortes au MOYEN-AGE, elles avaient comme mission surtout de rendre les honneurs, la maison de protection, si elle a √©t√© effective, ‚ÄĒ ce qui n’est

pas d√©montr√© ‚ÄĒ, n’a jamais √©t√© qu’exceptionnelle. Ces archers, ces premiers marcheurs n’avaient au d√©but aucun caract√®re folklorique, ils √©taient assimil√©s √† ce que repr√©sentent aujourd’hui les d√©l√©gations de gen¬≠darmes lorsqu’elles assistent aux c√©r√©monies officielles.

Chaque procession a son histoire de m√™me que chaque marche. La procession, en effet, a √©t√© organis√©e bien avant l’apparition des mar¬≠ches, elle se faisait en l’honneur d’un Saint ou d’une Sainte dont on avait demand√© l’intercession √† un moment dramatique de l’histoire de la loca¬≠lit√© ; apr√®s avoir obtenu satisfaction, en remerciement et en recon¬≠naissance des gr√Ęces ou miracles obtenus, on fait vŇďu de marcher.

Ces processions s’organisent toujours de la m√™me mani√®re dans les villes o√Ļ existent des confr√©ries ou des corporations ; ces gens sont group√©s autour de leur fanion ou de leur drapeau.

Au Moyen-Age, apparaissent les premi√®res escortes militaires qui figurent dans les c√©r√©monies publiques pour en rehausser l’√©clat et ces gens arm√©s forment des compagnies sp√©ciales et permanentes d’archers et d’arbal√©triers que l’on appelle ¬ę SERMENTS ¬Ľ et ils marchent en t√™te de la procession.

Dans les villages, on imite ce qui se fait dans les villes, les groupes sont moins √©toff√©s. A GERPINNES, √† la fin du XVIe si√®cle, la marche ne compte qu’une dizaine d’hommes et on ne sa,it pas comment ils √©taient arm√©s.

A Walcourt, en 1620, nous savons d√©j√† qu’ils √©taient une bonne centaine, mais Walcourt √©tait d√©j√† une petite ville fortifi√©e, tandis que Gerpinnes √©tait un village ¬ęouvert¬Ľ. A FOSSES, le 8 ao√Ľt 1566, le Prince Ev√™que de Li√®ge reconnaissait l’institution d’une compagnie de couleuvriniers et d’arquebusiers, et approuvait leurs statuts (cfr. : J. Ro¬≠land dans son livre ¬ę Les Marches Militaires de l’Entre Sambre et Meuse ¬Ľ 50 frs chez l’auteur, 47, avenue de la Pairelle, Namur. C.C.P. 1833.31). Cette coutume s’est maintenue et s’est raffermie au fil des ans et ce n’est que probablement vers 1840 – 45 que les marcheurs ont rev√™tu les uniformes des soldats de Napol√©on. En effet, le passage et le s√©jour dans l’Entre Sambre et Meuse des troupes imp√©riales avaient suscit√© chez nos villageois, parmi lesquels se trouvaient d’anciens soldats, l’id√©e de rev√™tir les uniformes guerriers de l’Empire.

M. Rousseau, archiviste de Namur, nous rapporte ce témoignage :

¬ę Vers le milieu du XIXe si√®cle, les anciens soldats de Napol√©on de la r√©gion de Lesves formaient un peloton sp√©cial sous les ordres de Ferdinand Legros. Ils louaient √† Givet des d√©froques militaires, remon¬≠tant au premier Empire. L’apparition de vieux soldats du Grand Empe¬≠reur qui s’avan√ßaient graves et fiers dans leurs uniformes d√©fra√ģchis provoquaient une vive impression dans la foule ¬Ľ.

Il n’est donc pas interdit de supposer que l’id√©e des uniformes, qu’on se procurait de cette mani√®re, et qu’on pouvait facilement louer, ait contribu√© √† donner √† nos marcheurs une conscience de Grognard fran√ßais et √† imposer aux marches cette marque fran√ßaise¬†; d‚Äôautant plus que le souvenir de la Grande Arm√©e √©tait encore frais chez eux et qu‚Äôil y avait dans nos r√©gions beaucoup d‚Äôanciens soldats de Napol√©on.

Ces diff√©rentes consid√©rations nous montrent comment se sont instaur√©es les processions au moyen-√Ęge, ensuite comment ces processions ont √©t√© rehauss√©es par la pr√©ssence d‚Äôescortes militaires et enfin comment au d√©but du XIXe si√®cle ces escortes militaires adopt√®rent d√©finitivement (sic) l‚Äôuniforme des Arm√©es de Napol√©on¬†!

 

Le folklore au pays de Namur, 1930, Guide-programme de l’exposition de folklore et d’industries anciennes, A.R. de Namur

 

Enfin, nous avons les célèbres marches de P Entre-Sambre-et-Meuse.

La marche est une procession √† laquelle assistent des ¬ę marcheurs ¬Ľ travestis en soldats. Chaque village des environs d√©l√®gue une compa¬≠gnie militaire √† la Marche. Les uniformes sont pour le moins inatten¬≠dus : zouaves, sapeurs, carabiniers, tirailleurs… Aux reposoirs, les tambours battent aux champs, les compagnies pr√©sentent les armes, puis ex√©cutent des feux de salve.

Citons : la marche St- Pierre à Villers-le-Gambon, à Florennes et à Morialmé.

La marche St-Feuillen √† Fosses qui ne sort que tous les 7 ans, le i” dimanche d’octobre : la Compagnie de Malonne a le droit et l’hon¬≠neur de tirer la derni√®re salve officielle (i).

 

(i) La Procession septennale et la Marche de Saint-Feuillen √† Fosses, par M. l’abb√© Jos. Cr√©pin, doyen de Fosses. Bulletin de la Prairie ¬ę Esp√®re en Mieulx ¬Ľ, n¬į 2 ‚ÄĒ octobre 1928.

 

(p.37) La marche de N.-D. du Bouleau √† Walcourt : on rapporte qu’en 1304, le sanctuaire qui contenait la Madone ayant √©t√© d√©truit par un incendie, les anges s’empar√®rent de la statue miraculeuse et all√®rent la d√©poser parmi les branches d’un bouleau de la vall√©e, la procession rappelle cet √©v√©nement.

La marche de Ste-Rolende √† Gerpinnes est une des marches les plus curieuses de la Wallonie : √† 3 heures du matin, est c√©l√©br√©e une grand’messe √† l’issue de laquelle la procession se met en route pour ne rentrer que vers 6 heures du soir, apr√®s avoir pass√© par Hymi√©e, Tar-ciennes, Acoz et Villers-Poterie.

 

in : Tradition wallonne, Le Hainaut II, 1990, p.7-44

 

Pierre-Jean Foulon, FEMMES ET MARCHES : UN MARIAGE DIFFICILE

 

Pour Georges-Henri Rivi√®re, une des ¬ęactivit√©s majeures¬Ľ de la vie folklorique est ¬ęla f√™te populaire¬Ľ. Dans un article publi√© en 19481, l’ethnologue fran√ßais d√©crit ses principales expressions : ¬ęfamiliale, celle-ci offre d√©j√† son repas ponctu√© de chansons ; professionnelle, son banquet de moisson, de vendange, d’entreprise artisanale, ses assembl√©es au caf√© et √† l’√©glise ; juv√©nile, ses bals, ses jeux, ses feux, ses amis, ses charivaris, ses d√©guisements; religieuse, ses processions, ses p√®lerinages commu¬≠naux, ses spectacles, ses fanfares, ses agapes, ses d√©fil√©s… ¬Ľ. Dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, la marche, c’est un peu tout cela, pour autant que, par ce terme, on entende, comme aujourd’hui dans les conversations et les discours locaux, une manifestation plus vaste et plus complexe que la mise sur pied d’une escorte arm√©e improvis√©e. Une marche, dans l’Entre -Sambre-et-Meuse, serait donc maintenant un ensemble h√©t√©rog√®ne de

 

1. L’article, paru dans Notre Temps, est cit√© par Fran√ßoise lautman, La f√™te locale. Mise en sc√®ne? Mise en Ňďuvre? dans Ethnologie fran√ßaise, t. 17, n¬į 1, janvier-mars 1987, p. 39.

 

(p.8) rites festifs tr√®s divers dont Georges-Henri Rivi√®re √©num√®re les princi¬≠pales composantes : d√©fil√©, procession, mais aussi repas, banquets, jeux forains, bals, soir√©es… Certes, cette r√©cente acception du terme marche d√©passe largement celle que Joseph Roland lui reconnaissait dans son ouvrage fondamental consacr√© aux escortes arm√©es2, mais d√©borde √©gale¬≠ment celle que nous lui donnions dans un texte publi√© en 1979 √† l’occasion d’une enqu√™te men√©e √† propos des tabliers brod√©s des sapeurs3. Ainsi donc, la marche, √† la suite d’un √©largissement du sens, d√©signerait l’en¬≠semble de la f√™te et non plus seulement le fait de rev√™tir un v√™tement √† caract√®re militaire et porter une arme pour former l’escorte d’honneur d’une procession religieuse. Quand, dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, on s’entend dire : ¬ęAlors, tu viens √† la marche?¬Ľ, cette invite ‚ÄĒ adress√©e aussi bien aux filles qu’aux gar√ßons ‚ÄĒ est une proposition √† s’associer √† l’ensemble de la pratique communautaire : aussi bien au plaisir des auto¬≠tamponneuses qu’√† la v√©n√©ration des reliques, aussi bien √† la fr√©n√©sie de la ¬ęboum¬Ľ du samedi soir qu’√† l’√©ventuelle location d’un costume chez le ¬ęlouageur¬Ľ. Bref, la marche est ainsi aussi bien plaisir que rituel, r√©jouissance que c√©l√©bration4.

Gar√ßons et filles, femmes et hommes sont donc concern√©s par la mar¬≠che. D√®s lors, l’interrogation de ce texte est la suivante : dans quelle mesure la marche est-elle perm√©able √† l’√©l√©ment f√©minin? Quel r√īle y joue ‚ÄĒ ou peut y jouer ‚ÄĒ le ¬ędeuxi√®me sexe¬Ľ, au moment o√Ļ s’affirme plus que jamais, dans la culture savante dominante, un f√©minisme d√©sor¬≠mais triomphant?

Il semble bien, en effet, que l’id√©e de l’√©galit√© des sexes se soit large¬≠ment impos√©e dans bien des couches de la population. S’il demeure des poches de r√©sistance fid√®les au concept de la sup√©riorit√© masculine, il est √©vident qu’on est loin, en ce qui concerne le travail surtout, de la division des r√īles r√©servant obligatoirement √† la femme ce que Simone de Beau¬≠voir appelait les t√Ęches d’immanence (eau, cuisson des aliments, couture, lessive) et que Giordana Charuty, Claudine Fabre-Vassas et Agn√®s Fine structurent en six cat√©gories servant de t√™tes de chapitre √† leur ouvrage Gestes d’amont5 : ¬ęNourrir les hommes; Soigner les b√™tes; Enfanter,

 

2.¬† Joseph roland, Escortes arm√©es et marches folkloriques. √Čtude ethnographique et historique, Bruxelles, Commission royale belge de folklore (section wallonne), 1973.

3.¬† Pierre-Jean FOULON, Les tabliers brod√©s port√©s par les sapeurs des marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse.¬† Bilan d’une enqu√™te,¬† Bruxelles, Commission royale belge de folklore (section wallonne), 1981.

4.  Sur le thème de la fête-célébration et/ou réjouissances, voir Albert PlETTE, Les jeux de la fête. Rites et comportements festifs en Wallonie, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988, pp. 14-21.

5. Cit√© par Fran√ßoise LOUX, Les femmes et leur corps (comptes rendus), dans Ethnologie fran√ßaise, t. 12, n¬į 4, octobre-d√©cembre 1982, p. 398.

 

(p.10) emmailloter; For√™ts, champs et jardins; De fil en aiguille; Amarginer (aller garder les vaches), aller √† l’√©cole; Travailler au village¬Ľ.

Cette victoire du f√©minisme, m√™me si le terme est cr√©√© au si√®cle pr√©c√©¬≠dent, si la Premi√®re Guerre mondiale en favorise l’appr√©hension, si la Constitution fran√ßaise de 1946 en consacre les revendications en r√©servant un article √† l’√©galit√© des sexes, est un √©v√©nement remontant √† peine √† une g√©n√©ration : pr√©cis√©ment au seuil des ann√©es septante, moment o√Ļ, √† la suite de mai 1968, le mouvement des femmes s’affiche internationa¬≠lement et s’affirme √† travers des structures telles que le c√©l√®bre M.L.F. En 1987, dans L’histoire de la vie priv√©e, le professeur Antoine Prost peut ainsi √©crire : ¬ę Le succ√®s du f√©minisme tient √† la revendication d’une totale √©galit√© entre les femmes et les hommes. Plut√īt qu’une guerre des sexes, il s’agit d’une lutte contre les discriminations sexistes, et elle ren¬≠contre un tr√®s large √©cho, m√™me en dehors des jeunes g√©n√©rations o√Ļ elle s’impose comme une √©vidence : ce n’est pas parce que l’on est femme que l’on doit faire ceci et ne pas faire cela; le sexe, par lui-m√™me, n’impose aucun comportement sp√©cifique. Les r√īles de sexe ne doivent plus avoir cours : ils emp√™chent la personne de s’affirmer et de s’expri¬≠mer¬Ľ6.

Cette affirmation √©galitaire violente la mode : elle se d√©sagr√®ge et, plus qu’une manifestation de la ¬ęclasse des femmes¬Ľ, la mode devient expres¬≠sion de l’individu qui exhibe sa propre personnalit√©. Par ailleurs, l’expres¬≠sion v√©ritable au travers du v√™tement de mode se rar√©fie et l’on d√©couvre les valeurs de l’universel v√™tement unisexe, le Jean, dont la production quadruple de 1970 √† 1976.

Cette prise de conscience de la possibilit√© de porter n’importe quel costume √† n’importe quel moment, associ√©e √† la quasi-disparition de la sp√©cificit√© des r√īles des femmes dans la culture savante, n’est pas sans larges cons√©quences dans les marches actuelles : les femmes y voient la possibilit√© de s’affubler en toute libert√© d’uniformes traditionnellement r√©serv√©s aux hommes et, de ce fait, de s’int√©grer dans un processus folklorique dont elles avaient √©t√© exclues depuis toujours. La f√™te et le jeu, surtout militaires, n’apparaissaient pas en effet domaines de femmes dans la civilisation traditionnelle.

Certes, le folklore ‚ÄĒ avec, bien entendu, la danse ‚ÄĒ ne peut √™tre √©tranger √† l’√©l√©ment f√©minin : mais ce dernier se manifeste surtout dans des rites quotidiens, o√Ļ travail et famille demeurent valeurs primordiales. Et Martine Segalen affirme ainsi : ¬ęLa sociabilit√© f√©minine est li√©e au travail¬Ľ7. Quand il s’agit de f√™te ou de jeu, et souvent alors de transgres-

 

6.  Antoine PROST, Frontières et espaces du privé, dans Histoire de la vie privée, t. 5, Paris, 1987, p. 138.

7. Martine segalen, Mari et femme dans la société paysanne, Paris, 1980, p. 154.

 

(p.11) sion ou de renversement des valeurs, la femme, traditionnellement, doit se tenir √† l’√©cart. Une attitude de participation f√©minine appara√ģt d√®s lors tellement singuli√®re qu’elle suffit, √† elle seule, √† justifier l’int√©r√™t des ethnologues, telles Giordana Charuty et Claudine Fabre-Vassas ‚ÄĒ d√©j√† cit√©es ‚ÄĒ b√Ętissant √©tude et article lorsque les femmes de Gazelles jouent aux quilles^. ¬ęSi, autrefois, √©crivent ces deux chercheurs ‚ÄĒ le mot ¬ęcher¬≠cheuse¬Ľ n’est pas encore entr√© dans les mŇďurs scientifiques! ‚ÄĒ cette solidarit√© des femmes dans le jeu constituait une mise en garde adress√©e aux autorit√©s religieuses, politiques ou familiales pour les dissuader de tout exc√®s dans l’exercice de leur pouvoir, elle appara√ģt maintenant comme une forme de r√©sistance active contre leur propre solitude et contre la mort du village¬Ľ9.

Aujourd’hui, en Europe occidentale, la f√™te folklorique (ou ¬ęf√™te loca¬≠le¬Ľ) se pr√©sente dans bien des cas comme la survivance d’une culture marginale √† l’int√©rieur d’une trame sociale quasi enti√®rement domin√©e par la culture savante. En d’autres termes, une f√™te est en quelque sorte un retour aux sources, m√™me si ce dernier est temp√©r√© par des compor-

 

8.¬† Giordana CHARUTY et Claudine FABRE-VASSAS, Les femmes de Gazelles jouent aux quilles, dans Ethnologie fran√ßaise, t. 10, n¬į 1, janvier-mars 1980, pp. 89-108.

9. Ibidem, p. 103.

 

(p.12) tements dict√©s par la modernit√©. Ainsi apparaissent souvent les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse, mais aussi bien des carnavals. Dans ces manifestations, les femmes jouent actuellement un r√īle ambigu, ind√©fini, difficile, port√©es qu’elles sont par le d√©sir ‚ÄĒ l√©gitime aux yeux de la culture savante ‚ÄĒ d’exprimer leur pr√©sence √† travers les principaux moments de la f√™te, √©cart√©es et rejet√©es qu’elles seraient par des n√©cessit√©s de morale et d’habitude sexuelles trouvant leur origine dans la culture populaire.

Ce ph√©nom√®ne est rendu tr√®s perceptible dans les carnavals hennuyers par la pr√©sence ‚ÄĒ ou l’absence ‚ÄĒ de gilles f√©minins. D’apr√®s M. Samuel Glotz, il existait d√®s avant Quatorze quelques femmes-gilles dans la r√©gion du Centre. Mais ce n’est que r√©cemment que le nombre de femmes a augment√© en des proportions consid√©rables dans les groupes carnavalesques (p.13) du Centre. Depuis peu, √† La Louvi√®re notamment, une parade √† cette grande prolif√©ration de gilles f√©minins a vu le jour : se sont consti¬≠tu√©s, au sein des soci√©t√©s de gilles, des groupes de ¬ędames¬Ľ d√©guis√©es ¬ęen fantaisie¬Ľ et accompagnant les hommes lors des sorties. A Binche, o√Ļ le poids de la tradition est fort et marqu√©, les habitants reconnaissent aux seuls hommes le droit de danser. Il n’est pas question de modifier ces usages et d’ailleurs, para√ģt-il, la plupart des Binchoises ne revendi¬≠quent pas le droit ‚ÄĒ ou le plaisir ‚ÄĒ de faire le gille. En revanche, dans les soci√©t√©s-pastiches √©trang√®res au Hainaut, les femmes-gilles sont tr√®s nombreuses. √Ä Alost, la moiti√© de la soci√©t√© de gilles est constitu√©e de femmes.

Le carnaval de Baie, quant √† lui, semble bien s’√™tre ouvert d√©finitive¬≠ment aux femmes. Si, au d√©part, ces derni√®res √©taient exclues des groupes

(p.14) carnavalesques, il existe, depuis une vingtaine d’ann√©es, trois types de soci√©t√©s : les soci√©t√©s regroupant uniquement des hommes (o√Ļ toute pr√©¬≠sence f√©minine est alors cat√©goriquement refus√©e), les soci√©t√©s mixtes et celles constitu√©es essentiellement de femmes10.

L’ambigu√Įt√© provoqu√©e aujourd’hui par la pr√©sence f√©minine dans les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse ne va pas sans provoquer des con¬≠flits au sein des participants √† la f√™te populaire ni sans poser des probl√®mes au folkloriste, qui s’interroge alors sur la notion de tradition. Si l’on s’en r√©f√®re √† cette derni√®re, la femme, dans la marche, appara√ģt enti√®rement au service de l’homme marcheur. Les clich√©s abondent : lui, soldat d’un jour, portant barbe et fortes moustaches ‚ÄĒ surtout lorsqu’il est sapeur‚ÄĒ, fid√®le √† la tradition martiale des anc√™tres, ¬ęayant conscience de son r√īle et le remplissant de mani√®re admirable…, continuateur consciencieux des habitudes ind√©racinables de ses a√Įeux…, sur qui, en temps de trouble, on peut compter¬Ľ11; elle, ma√ģtresse du foyer, √©pouse aim√©e, confection¬≠nant l’uniforme, brodant le tablier, taillant la vareuse, fa√ßonnant le plu¬≠met12, ¬ęcordon bleu¬Ľ pr√©parant le repas de f√™te, ¬ętoujours pr√©venante, apportant des victuailles √† son mari, ses fr√®res, ses fils, miliciens d’un jour¬Ľ13, gardienne de la mesure, veillant √† la sobri√©t√© de son marcheur, √† sa dignit√© lorsque, le soir, la marche termin√©e, le cabaret ne d√©semplit pas. R√īle tut√©laire, donc, chez la femme, r√īle d’abn√©gation, de service et d’intendance. R√īle consacr√© par un po√®me de Gilbert Anrijs, sergent-sapeur de la marche de Fromi√©e (Gerpinnes). Publi√© en 1964 dans la revue Le marcheur de l’Entre-Sambre-et-Meuse14, ce po√®me, long d’une cinquantaine d’alexandrins populaires, est d√©di√© √† ¬ęcelles qui dans l’om¬≠bre, se sacrifient bien avant, pendant et apr√®s les Marches et contribuent √† leur r√©ussite¬Ľ. Il s’intitule Honneur aux femmes. En voici quelques extraits :

Marcheurs ! devant vos femmes, pr√©sentez haut les armes ! Ne soyez pas hostiles, taisez vos cris d’alarme;

 

10.  Renseignements aimablement communiqués par M. Samuel Glotz. Voir en outre le catalogue publié par ce folkloriste et intitulé Tradition carnavalesque de Baie, Mons, 1979.

11.¬† Extraits du discours de Ph. Passelecq, pr√©sident du Comit√© de r√©ception des Marches militaires de l’Entre-Sambre-et-Meuse constitu√© en 1911, √† l’occasion du Tournoi des marches organis√© dans le cadre de ^Exposition de Charleroi. Cf. L√©on FOULON, Les marches mili¬≠taires, dans Le livre d’or de l’Exposition de Charleroi en 1911, t. 1, Li√®ge, s.d., pp. 257-258.

12.¬† Voir le r√īle de Mme Bolle, dans P.-J. FOULON, Les tabliers brod√©s…, pp. 86-87.

13.¬† Extrait d’un article paru dans Le Rappel, de Charleroi, le 19 mai 1907 et intitul√© ¬ęNos bonnes vieilles coutumes : la procession de la Trinit√© √† Walcourt¬Ľ. Cit√© par Roger golard, Chroniques des marches pass√©es, Gerpinnes, 1985, pp. 198-199.

14. Gilbert ANRIJS, Honneur aux Femmes,¬† dans Le Marcheur de l’Entre-Sambre-et-Meuse, n¬į 13, septembre 1964, pp. 20-21.

 

(p.15) Sachez le reconna√ģtre et sans forfanterie,

D’elles, vous d√©pendez pour chaque c√©r√©monie.

[…]

Couturières, buandières, repasseuses et lingères

Sont les grades √©minents d’une bonne m√©nag√®re

Dans leur armoire à linge bien compartimentée

Elles trouvent ce qu’il faut pour bien vous habiller.

[…]

Et votre fièvre tombe tout naturellement

En voyant sur une table en plus des sous-vêtements

Le beau pantalon blanc, les bas, mouchoir et gants,

Le tablier brodé qui forme un contingent.

[…]

Elles ont tout mis en Ňďuvre, et elles vous voient partir ;

Recommandations fusent et √† n’en plus finir,

Appr√©hendent le retour d’une belle sortie

Qui quelquefois ramène un vil pantin sans vie.

Et vous, pendant ce temps, femmes, vous assumez

Le travail pour deux, la garde des mioches

Tandis que vos époux sont à vous oublier

Ils paradent, ils défilent, ils ne sont pas fantoches.

Nobles femmes, au grand cŇďur, faites de sacrifices

Vous soutenez nos marches, avec toute votre ardeur

Sans y évoluer vous êtes nos bienfaitrices

Nous le clamons bien haut, qu’il vous soit fait honneur.

Mis √† part les ¬ęhypoth√©tiques marcheuses¬Ľ relev√©es par C. Quenne en 1894 et rappel√©es avec d’expresses r√©serves par Joseph Roland15, nulle femme, autre que la cantini√®re, n’√©tait traditionnellement admise dans les rangs de l’escorte arm√©e sambro-mosane. Cette cantini√®re, dans la marche, trouvait √©videmment son origine dans ses homologues mili¬≠taires16.

Selon Luce Ries17, ¬ęc’est √† l’√©poque du Roi-Soleil¬Ľ que remonte la v√©ritable origine de la cantini√®re ou vivandi√®re. En g√©n√©ral, elle √©tait l’√©pouse du vivandier et son r√īle principal √©tait le blanchissage et l’entre¬≠tien des effets des soldats¬Ľ. Sous le Consulat ou sous l’Empire, la profes¬≠sion √©tait devenue officielle. En 1814, le roi des Pays-Bas Guillaume Ier signe un d√©cret admettant un certain nombre de cantini√®res par r√©giment. En 1831, les organisateurs de l’arm√©e belge octroient un statut aux can¬≠tini√®res, qui sont appel√©es ¬ęfemmes de compagnie¬Ľ. Elles devaient √™tre l’√©pouse d’un militaire de grade inf√©rieur √† celui de sous-officier. Elles

 

15.  Joseph roland, op. cit., pp. 119-121.

16.¬† A propos des cantini√®res, voir notamment A. bal√©riaux, Des cantini√®res d’hier aux volontaires f√©minins d’aujourd’hui ou l’arm√©e au f√©minin, dans Militaria Belgica, 1986, pp. 3-23.

17. Luce Rl√ąs, Les cantini√®res ou les dessous de la gloire, dans Uniformes, n¬į 67, mai-juin 1982, p. 8. Voir √©galement Jean fivet, Petite histoire des cantini√®res, dans Folkmina, n¬į 19, novembre 1979, s.p.

 

(p.18) servaient de blanchisseuses et pouvaient vendre du caf√© et du ¬ębon geni√®vre absinthe¬Ľ.

Dans un num√©ro paru en 1913, la revue La vie militaire d√©crit en ces termes une cantini√®re belge de 1870, ¬ęla m√®re Jacob¬Ľ, affect√©e au 2e chasseurs √† cheval. ¬ęAu moment o√Ļ √©clata la guerre franco-allemande, elle suivit son r√©giment mobilis√©, pr√™te √† donner √† ses compagnons d’armes ces soins si pr√©cieux qu’une femme sait prodiguer, pr√™te √† remplir son r√īle d’ange consolateur aupr√®s de ceux qui sont tomb√©s, bless√©s, et qu’un mot, un sourire, une pression de main r√©confortent¬Ľ18. L’auteur (anonyme) continue ainsi : ¬ęQui n’a admir√© la vaillance, l’audace et surtout l’infinie bont√© de ces femmes qui apparaissaient sur le champ de bataille, encourageant ceux qui allaient se battre, relevant et soignant comme une m√®re l’aurait fait, leurs compagnons, leurs ¬ęenfants¬Ľ bles¬≠s√©s ¬Ľ.

Par ailleurs, en 1882, ¬ęl’abonn√© Mirouge¬Ľ, un lecteur de La Belgique militaire, d√©crit ainsi, dans la revue, le r√īle des cantini√®res :

Voyez ces femmes courageuses qui suivent le troupier dans les longues marches faites par une pluie battante ou par des chaleurs tropicales √† travers la bruy√®re et le sable, et qui, pour la modique somme d’un sou, viennent verser la goutte qui r√©conforte, ranime et fait oublier la fatigue.

Elle se charge en outre de tartines, d’Ňďufs, etc., et le soldat au repos, et bien souvent l’officier, sont contents de trouver un morceau qui trompe la faim.

D’autre part, un homme tombe-t-il malade? Elle se pr√©cipite, cette brave femme, pour lui donner les premiers soins en attendant l’arriv√©e du docteur, et le soldat est content de rencontrer des soins donn√©s par une main f√©minine, qui lui rappelle soit sa m√®re, soit sa fianc√©e absentes!l9.

Les cantini√®res furent supprim√©es en France en 1890 et, en Belgique, vers 1892. Copie ou souvenir id√©alis√© des anciennes troupi√®res, la ¬ęMa-delon¬Ľ sambro-mosane est charg√©e de vendre la goutte aux marcheurs du peloton. Elle est alors v√™tue d’une jupe ou d’une robe dont le caract√®re f√©minis√© √† l’extr√™me contraste avec les autres uniformes √† tr√®s forte connotation masculine ceux-l√†, √† l’exception toutefois du tablier brod√© du sapeur. Et les clich√©s sont toujours pr√©sents : la cantini√®re de Devant-les-Bois, d√©filant √† Fosses en 1893, est ¬ęjeune et accorte¬Ľ20; en 1876, √† Ch√Ętelet, ¬ęil s’en trouvait de charmantes au point de vue de la mise, de la s√©millance du geste et de la cr√Ęnerie du port¬Ľ21; dans son ouvrage

 

18.¬†¬† Une cantini√®re de 1870, dans La vie militaire, 2e ann√©e, n¬į 5, 5 ao√Ľt 1913, pp. 149-150.

19.¬† L’abonn√© MlROUGE, Les cantini√®res, dans La Belgique militaire,¬† 1882-2, n¬į 599, p. 153.

20.  Cité par R. GOLARD, op. cit., p. 35.

21. Ibidem.

 

(p.20) consacr√© √† la marche de Fosses, Joseph No√ęl d√©crit ainsi ¬ęles modernes Madelons¬Ľ : ¬ę Accortes et presque infatigables, elles suivent partout leurs compagnons. Un coquet tonnelet appendu sur le c√īt√© gauche, √† la hauteur de la hanche, trois ou quatre verres entre les doigts, elles vous arborent gracieusement leurs colifichets, leurs sourires… ¬Ľ22. En 1966 encore, Tam-boury, chroniqueur du Marcheur de l’Entre-Sambre-et-Meuse, trouve les cantini√®res ¬ęjolies √† croquer¬Ľ23.

La pr√©sence de jeunes femmes distributrices d’alcool dans les rangs des soldats improvis√©s n’alla pas toujours sans probl√®mes. Soucieux d’une certaine moralit√© publique, des repr√©sentants du clerg√© s’interrog√®rent et parfois s’indign√®rent, √† tel point qu’en 1876, l’Union de Charleroi, gazette locale, rapporte le fait suivant √† propos de la marche d’Ham-sur-Heure : ¬ęLes Compagnies √©taient nombreuses et bien disciplin√©es. Sur l’invitation qui leur avait √©t√© faite par Monsieur le Cur√© de la part de l’Ev√™ch√©, elles se sont pr√©sent√©es sans cantini√®res. Une seule commune, celle de Mont-sur-Marchienne, a voulu faire exception…¬Ľ24.

Vingt-cinq ans plus tard, en 1901, dans la Gazette de Charleroi cette fois, un autre chroniqueur relate l’incident suivant, encore survenu √† l’occasion de la Saint-Roch d’Ham-sur-Heure :

C’est une histoire de cantini√®re qui faillit g√Ęter l’affaire. Toujours la femme ! Les Compagnies arm√©es avaient aussi la pr√©tention de compl√©ter leur effectif par une ou plusieurs cantini√®res. Le clerg√© qui n’aime pas le jupon des autres, mena√ßa de se f√Ęcher et de priver la Marche de son concours si on maintenait celui des cantini√®¬≠res. L’Administration communale offrit de prendre la place du clerg√© dans le cort√®ge. Finalement tout s’arrangea, cur√© et bourgmestre march√®rent ensemble dans les rangs dont les cantini√®res, cause initiale de tout ce bruit, disparurent sans tambour ni trompette25.

Aujourd’hui, dans les escortes arm√©es de l’Entre-Sambre-et-Meuse, les cantini√®res sont en revanche tr√®s pr√©sentes. M√™me si certaines compa¬≠gnies, assez rares, refusent encore cat√©goriquement la pr√©sence de femmes en leur sein, beaucoup aiment avoir dans leurs rangs une, voire plusieurs dames ou jeunes filles charg√©es de distribuer le p√®k√®t. Soucieux d’accorder une place plus importante aux femmes d√©sireuses de marcher, certains groupes (notamment dans la r√©gion de Charleroi) ont multipli√© √† l’exc√®s les cantini√®res et, d√®s lors, ont cr√©√© de v√©ritables pelotons de vivandi√®res ‚ÄĒ tel est le terme utilis√© ‚ÄĒ habill√©es de longues jupes, coiff√©es de charlottes et portant au bras un petit panier contenant on devine quel viatique.

 

22. Jos. NO√čL, Les processions et la marche militaire de saint Feuillen √† Fosse, Fosses, s.d., pp. 65-66.

23. Le Marcheur, n¬į 19, avril 1966, p. 12.

24. Cité par R. GOLARD, op. cit., p. 129.

25. Cité par R. GOLARD, op. cit., p. 174.

 

(p.21) Il existe diff√©rentes mani√®res de devenir cantini√®re dans une compagnie d’Entre-Sambre-et-Meuse. L’une d’elles consiste √† payer sa charge, sou¬≠vent alors mise aux ench√®res et offerte √† la plus offrante. Cette ann√©e, la Nouvelle Gazette (de Charleroi) du vendredi 7 avril titrait en gros : ¬ęJacqueline a d√Ľ monter √† 110 000 francs pour rester la cantini√®re de Daussois¬Ľ. L’article poursuivait en ces termes : ¬ęCe n’est pas la premi√®re fois que Jacqueline Moreau, de Praire, fait l’√©v√©nement dans notre quo¬≠tidien, au titre de cantini√®re de la Marche Saint-Vaast de Daussois. Cette ann√©e, elle a d√Ľ monter √† 110 000 francs pour avoir l’honneur d’√™tre la seule cantini√®re et savourer le plaisir de vendre les petites gouttes, pen¬≠dant les quatre jours de la Marche. L’escalade devient cependant vertigi¬≠neuse pour cette blonde et accorte personne de 37 ans, puisqu’elle avait emport√© l’ench√®re √† 40 000 francs en 85, 49 000 francs en 86, 33 000 francs en 87 et 85 000 francs l’an dernier¬Ľ26. De telles sommes peuvent toutefois s’expliquer en partie du fait que la cantini√®re garde pour elle-m√™me l’argent provenant de la vente d’alcool.

Les revendications f√©ministes des ann√©es septante n’ont pas eu pour seul effet, dans les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse, de multiplier, parfois √† l’exc√®s, le nombre de cantini√®res ou de vivandi√®res; dans cer¬≠taines compagnies, les r√īles masculins ont √©t√© ouverts aux filles et aux femmes. Elles rev√™tent alors les costumes traditionnellement r√©serv√©s aux hommes, portant pantalons blancs, gu√™tres et vareuses, et se coiffant de k√©pis, colbacks ou casques. Ainsi, le major √† cheval de la marche Saint-Jean de Cour-sur-Heure est r√©guli√®rement une femme. C’est l√† toutefois une exception, car les r√īles d’officiers sont encore tenus habituellement par des hommes. Plus souvent, on rencontre des femmes dans les fanfares, o√Ļ elles jouent de divers instruments, ou dans les batteries, o√Ļ elles jouent du tambour et du fifre. Porter les armes √† feu est un geste accept√© par certaines femmes, bien que la symbolique apparaisse √©vidente ‚ÄĒ consciemment ou inconsciemment ‚ÄĒ aux yeux de beaucoup27. Par ail¬≠leurs, il est rare de rencontrer une femme-sapeur, ce r√īle particulier ‚ÄĒ

 

26.  La Nouvelle Gazette, vendredi 7 avril 1989, p. 8.

27. Le terme ¬ęd√©charge¬Ľ utilis√© dans l’Entre-Sambre-et-Meuse au lieu du mot ¬ęsalve¬Ľ en accentue la perception. Cette symbolique du langage n’est pas propre aux marches. L’ensemble des manifestations de la vie folklorique est d’ailleurs, on le sait, un domaine de pr√©dilection des psychanalystes. Voir √† ce sujet Ernest JONES, Psychanalyse et folklore, dans Psychanalyse, folklore, religion, Paris, 1973, pp. 9-25. Une symbolique langagi√®re apparent√©e √† celle que l’on d√©couvre ici a √©t√© analys√©e par G. Charuty et C. Fabre-Vassas dans un paragraphe de leur article d√©j√† cit√© (cf. note 8). Ce paragraphe, intitul√© ¬ęAutour du jeu, la parole¬Ľ, comprend la remarque suivante : ¬ęLa polys√©mie des termes du jeu [de quilles] favorise les m√©taphores √† partir de verbes-cl√©s dont le sens d√©notatif appartient souvent au monde du travail tandis que le sens connotatif √©voque une sexualit√© masculine, active et productive¬Ľ (p. 98).

 

(p.22) surtout dans les compagnies recherchant l’authenticit√© des uniformes ‚ÄĒ √©tant la plupart du temps d√©volu aux hommes les plus virils : l’image du sapeur (parfois faussement) barbu est donc encore tr√®s enracin√©e dans l’Entre-Sambre-et-Meuse.

Bien qu’elles soient tr√®s remarqu√©es, les femmes d√©filant au sein des compagnies sambro-mosanes ne repr√©sentent encore cependant qu’un faible pourcentage dans l’ensemble des quelque dix mille marcheurs de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Les d√©bats que cette pr√©sence suscite chez les marcheurs sont toutefois nombreux et parfois virulents. Les ¬ęf√©ministes¬Ľ emploient les arguments d√©sormais traditionnels dans leurs rangs ; les adversaires des femmes dans la marche √©mettent g√©n√©ralement les r√©flexions suivantes : la tradition de l’Entre-Sambre-et-Meuse ne le permet pas (pour Lucien Saint-Huile, une femme dans une compagnie,

(p.23) est un ¬ęfaux marcheur¬Ľ)28; quand bien m√™me l’usage le permettrait, les femmes ne disposeront jamais de la r√©sistance physique que n√©cessite une marche (on oublie ainsi que les cantini√®res ¬ęr√©sistent¬Ľ fort bien), provoqueront des ¬ędisputes¬Ľ dans les rangs ou, surtout, se couvriront de ridicule en s’affublant d’un costume r√©serv√© aux hommes. Ce refus de ce

 

28. Pierre-Pascal deliz√©e, Les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse : la raison d’√™tre de Lucien Saint-Huile, dans Le Rappel, 10 avril 1989. ¬ęM. Saint-Huile, √©crit P.-P. Deliz√©e, tient beaucoup au respect des traditions. Pour lui, un bon marcheur est celui qui est n√© dans et se rallie √† la tradition ; √† cet √©gard, il √©met de nettes r√©serves √† l’√©gard de nouveaux habitants d’une localit√© qui souhaitent marcher : II y a le vrai et le faux marcheur. De m√™me, il est oppos√© √† toutes ces dames qui marchent; sont tol√©r√©es uniquement celles qui assurent le r√īle de cantini√®re!¬Ľ. M. Lucien Saint-Huile, actuellement √Ęg√© de 69 ans, est tr√©sorier de l’Association des Marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse depuis 1960, date de sa fondation.

 

(p.24) que d’aucuns appellent le ¬ętravestissement¬Ľ est l’argument le plus fr√©¬≠quemment avanc√©29.

La marche Saint-Roch de Thuin est depuis plusieurs ann√©es largement ouverte aux femmes. La prendre comme terrain d’enqu√™te est donc fort utile si l’on s’int√©resse aux relations entre femmes et marches sambro-mosanes. Consid√©r√©e comme une des marches les plus traditionnelles30, la Saint-Roch regroupe aujourd’hui quelque quinze cents marcheurs ras¬≠sembl√©s au sein de soci√©t√©s locales ou parmi trois ou quatre compagnies dites ¬ę√©trang√®res¬Ľ (c’est-√†-dire ext√©rieures √† la localit√©) invit√©es aux fes¬≠tivit√©s par le comit√© organisateur. L’histoire et la structure de la marche thudinienne ont d√©j√† √©t√© √©voqu√©es dans diff√©rentes √©tudes31. On rappel¬≠lera bri√®vement que, si la l√©gende fait remonter son origine au milieu du XVIIe si√®cle, la marche Saint-Roch de Thuin rena√ģt en 1866, au moment o√Ļ une √©pid√©mie de chol√©ra s√©vit dans la r√©gion. Organis√©e officiellement depuis cette date par l’Administration communale, la marche a connu, en un peu plus d’un si√®cle d’existence, bien des vicissitudes, dont une des plus importantes a toujours √©t√© la r√©ticence manifest√©e par le clerg√© √† propos de festivit√©s souvent consid√©r√©es par lui comme source d’abus et de d√©sordres. Depuis 1973, cependant, un regain de ferveur religieuse s’√©tant manifest√© gr√Ęce √† une restructuration de la f√™te32, le clerg√© s’as¬≠socie un peu plus volontiers aux festivit√©s du lundi.

La marche Saint-Roch de Thuin se d√©roule traditionnellement le troi¬≠si√®me dimanche de mai. M√™me s’il s’agit d’une f√™te √† vocation religieuse, il ne fait nul doute que le choix de la date, en 1866, a √©t√© li√© ‚ÄĒ incons¬≠ciemment sans doute ‚ÄĒ √† de lointaines r√©miniscences de ce que Van Gennep appelle le ¬ęcycle de mai¬Ľ33. En ce milieu du XIXe si√®cle, les

 

29.¬† Dans les fanfares participant aux marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse. il arrive souvent que les femmes portent des jupes blanches, contrairement aux instrumentistes masculins qui portent des pantalons blancs.

30.¬† Une reconnaissance officielle de son caract√®re ¬ętraditionnel¬Ľ lui a √©t√© octroy√©e r√©cemment par le Conseil sup√©rieur des Arts et Traditions populaires. Une quinzaine d’autres marches √©taient reconnues de la m√™me mani√®re. Ces ¬ęreconnaissances¬Ľ ont suscit√© d√©bats et parfois indignation au sein de la communaut√© des marcheurs. Cf. Le Marcheur, n¬į 112, 29e ann√©e, juillet 1989, pp. 1, 2, 31.

31.¬† On trouvera mention de ces √©tudes dans Pierre-Jean foulon, La Compagnie Saint-Roch de Thuin : retour et naissance d’une tradition, dans Tradition wallonne, 4, 1987, pp. 221-250. Aux ouvrages mentionn√©s dans cet article, on ajoutera toutefois celui de Michel CONREUR, Les processions Notre-Dame d’el Vaulx et Saint-Roch. Essai de chrono¬≠logie, Thuin, 1989.

32.  Cf. P.-J. foulon, op. cit., p. 228.

33. Arnold VAN GENNEP, Manuel de folklore français contemporain, t. 1, vol. 4, Paris, 1949, p. 1421 et ss.

 

(p.25) Thudiniens unissaient ainsi la reconnaissance au saint thaumaturge34 √† des c√©r√©monies exaltant le retour de la s√®ve35. Et de fait, √† Thuin, la Saint-Roch est per√ßue par beaucoup, aujourd’hui encore, comme une sorte de ¬ęsacre du printemps¬Ľ. Quelle que soit la date de sa c√©l√©bration, la f√™te patronale tombe n√©cessairement, √† Thuin, juste apr√®s les ¬ęSaints de glace¬Ľ tant redout√©s des cultivateurs36. Un chroniqueur, jadis, ne s’y √©tait pas tromp√©, qui √©crivait dans un article paru le 11 mai 1873 dans le Journal de Charleroi : ¬ęII faut savoir qu’√† l’occasion de la f√™te de Saint-Roch, une esp√®ce de p√®lerinage avait lieu chaque ann√©e, qui attirait d’autant plus de monde √† Thuin que ce p√®lerinage √©tait, pour ainsi dire, la f√™te du printemps…¬Ľ37.

Aujourd’hui, la Saint-Roch se d√©roule sur pr√®s de cinq jours. D√®s le vendredi soir, des batteries de tambours sillonnent les diff√©rents quartiers. Le samedi est le jour des pr√©liminaires officiels : sorties de tambours, visite aux officiers et aux notabilit√©s, premier tir des ¬ęcampes¬Ľ38, retraite aux flambeaux. Le dimanche est le jour de la procession proprement dite. C’est uniquement ce jour-l√† que les soci√©t√©s dites ¬ę√©trang√®res¬Ľ participent aux festivit√©s.

Jour de la messe militaire et du ¬ętour de la Maladrie¬Ľ, le lundi est r√©serv√© aux groupes locaux. Le mardi, quant √† lui, est consacr√© au tradi¬≠tionnel ¬ęraclot¬Ľ, au cours duquel bon nombre de jeunes marcheurs infa¬≠tigables, en civil ou d√©guis√©s, organisent, au son du tambour, un cort√®ge informel se rendant de caf√© en caf√© jusque tr√®s tard dans la nuit.

√Ä Thuin, les festivit√©s de la Saint-Roch r√©unissent hommes et femmes. La participation f√©minine est r√©gl√©e par des usages dont la nature, depuis quelques ann√©es, a √©t√© fortement boulevers√©e √† la suite de l’int√©gration de plus en plus prononc√©e des femmes dans la vie sociale. Jusqu’en 1982, les femmes, dans la Saint-Roch thudinienne, jouaient un r√īle purement ext√©rieur : intendantes au service des marcheurs masculins, elles confec¬≠tionnaient les uniformes, habillaient les soldats improvis√©s, pr√©paraient

 

34.¬† La f√™te patronale de saint Roch, dans le calendrier liturgique, est traditionnellement fix√©e le 16 ao√Ľt.

35.¬† Une tradition orale rapporte que le ¬ętour Saint-Roch¬Ľ, au XIXe si√®cle, √©tait celui des Rogations. Sur les Rogations, survivance d’anciens rites agraires, voir A. VAN gennep, op. cit., p. 1637 et ss.

36.  Saint Mamert le 11, saint Pancrace le 12 et saint Servais le 13.

37.  Cité par R. golard, op. cit., p. 169.

38. Les ¬ęcampes¬Ľ sont des cylindres de m√©tal creux bourr√©s de poudre et de papier. Mises √† feu, elles produisent un vacarme similaire √† celui du canon. Les ¬ęcampes¬Ľ sont pr√©par√©es par un artificier d√©sign√© par l’Administration communale; son nom figure sur le programme officiel de la marche Saint-Roch. Au cours des festivit√©s, l’artificier boute le feu √† 27 ¬ęcampes¬Ľ : 9 le samedi soir (allum√©es de concert avec des personnalit√©s locales) et 18 le dimanche.

 

(p.26) les repas, laissant aux hommes seuls le soin de défiler, de participer aux agapes39 et aux réjouissances. Les femmes acceptaient ainsi le schéma à

 

39. Le banquet, ou repas pris en commun, est un √©l√©ment tr√®s important de la vie associative traditionnelle. Expression g√©n√©reuse de la solidarit√©, il est en g√©n√©ral r√©serv√© aux hommes. Ainsi, dans les confr√©ries de Charit√© normandes √©tudi√©es par Martine Segalen, ¬ęles femmes sont admises parmi les membres, mais elles ne remplissent aucune des fonctions d√©volues aux ¬ęcharitons¬Ľ : elles ne participent pas aux enterrements et sont exclues des repas statutaires que prennent ensemble les fr√®res √† plusieurs moments de l’ann√©e¬Ľ (Martine SEGALEN, op. cit., p. 155). Par ailleurs, il existe actuellement √† Thuin une Confr√©rie du Saint-Sacrement comprenant douze membres masculins. Chaque ann√©e, le Jeudi Saint, les confr√®res se r√©unissent obligatoirement chez un de leurs coll√®gues pour participer √† un repas rituel. Les √©pouses sont strictement tenues √† l’√©cart. Seule la ma√ģtresse de maison (qui pr√©pare le banquet) est autoris√©e √† s’asseoir √† la table des confr√®res.

 

(p.27) forte pr√©dominance masculine qui ‚ÄĒ on l’a vu ‚ÄĒ √©tait de r√®gle partout ailleurs dans l’Entre-Sambre-et-Meuse. Les seules dames participant jusqu’il y a peu au cort√®ge de la Saint-Roch √©taient d√®s lors les quelques cantini√®res accompagnant diff√©rents pelotons masculins. A ces derni√®res, on peut ajouter les jeunes filles qui, au si√®cle dernier et sans doute encore au d√©but de celui-ci, faisaient partie de la procession religieuse associ√©e √† l’escorte arm√©e. Un chroniqueur de 1875 parle en effet ¬ędes essaims de jolies demoiselles et de belles petites filles pr√©parant leurs robes blan¬≠ches et leurs couronnes de fleurs¬Ľ40.

 

40. Cité par R. GOLARD, op. cit., p. 169.

 

(p.28) Aujourd’hui, les dames thudiniennes continuent certes √† s’occuper d’in¬≠tendance au moment de la marche. Une m√®re de famille rapportait cette ann√©e avoir cuit plus de vingt tartes pour recevoir les marcheurs amis de ses enfants. Les dames revendiquent n√©anmoins de plus en plus le droit de participer activement √† toutes les expressions et manifestations de la f√™te. Bien plus, elles tentent, parfois avec succ√®s, d’acc√©der aux divers niveaux de pouvoir et de d√©cision r√©gissant l’organisation de la Saint-Roch.

La marche thudinienne, on l’a vu, est mise sur pied depuis 1866 par l’Administration communale. √Ä ce titre, c’est en d√©finitive le bourgmestre de la localit√©, assist√© du coll√®ge √©chevinal et du conseil communal, qui est responsable du bon d√©roulement des festivit√©s. Si la ville de Thuin n’a pas encore connu de ¬ęmayeur¬Ľ f√©minin, en revanche, depuis les √©lections de 1982, des femmes-√©chevins ont fait leur apparition au sein du coll√®ge, ce qui n’a pas √©t√© sans poser quelques probl√®mes aux membres du Comit√© Saint-Roch.

Le Comit√© Saint-Rock*1 est, √† Thuin, l’institution √† laquelle l’Adminis¬≠tration communale d√©l√®gue ses pouvoirs en tant qu’organisatrice de la marche. Plac√© sous le patronage du Gouverneur de la province de Hai-naut, compos√© d’un comit√© d’honneur comptant une trentaine de mem¬≠bres et d’une commission organisatrice r√©unissant un pr√©sident, deux vice-pr√©sidents, deux secr√©taires, trois tr√©soriers, dix-huit commissaires42 et un d√©l√©gu√© de l’Administration communale ‚ÄĒ en 1989, l’√©chevin mas¬≠culin ayant le folklore dans ses attributions ‚ÄĒ, ce comit√© regroupe des notabilit√©s, des membres de certaines soci√©t√©s de marcheurs (√† titre priv√©) et quelques folkloristes. Le Comit√© Saint-Roch ne poss√®de pas de statuts √©crits. Tout y est r√©gl√© par tradition orale et transmis par les ¬ęg√©n√©rations successives¬Ľ. Interrog√©, un des deux secr√©taires du comit√©43 a rapport√© que, selon la tradition, il √©tait ¬ęexclu que les femmes en fassent partie¬Ľ. Les √©pouses des membres du comit√© ne sont par ailleurs pas autoris√©es √† participer au banquet cl√īturant les festivit√©s de la Saint-Roch, le lundi apr√®s-midi. Devant cet √©tat de fait, les √©pouses ont, depuis une quinzaine d’ann√©es, d√©cid√© d’organiser leur propre banquet. Ce dernier se tient en g√©n√©ral en dehors de Thuin, souvent √† l’Abbaye d’Aulne, de telle mani√®re qu’aucun contact ne soit √©tabli entre le banquet des maris et celui des √©pouses.

La tradition existant d’inviter les √©dilit√©s communales au banquet des messieurs du Comit√© Saint-Roch, un probl√®me s’est √©videmment pos√© d√®s

 

41. À propos du Comité Saint-Roch, voir P.-J. FOULON, La Compagnie Saint-Roch, p. 230.

42. Les chiffres sont ceux de l’ann√©e 1989.

43. Il s’agit de M. Jean-Marie Lannoy, auquel s’adressent nos plus vifs remerciements.

 

(p.29) le moment o√Ļ, en 1982, deux Thudiniennes avaient √©t√© nomm√©es √©che-vins. Le comit√© d√©cida finalement, apr√®s bien des h√©sitations, de ne pas suivre la ¬ętradition¬Ľ et se d√©clara en faveur de la pr√©sence, au banquet, des √©chevins f√©minins, qui, selon les ann√©es, accept√®rent ou d√©clin√®rent l’invitation.

L’Amicale folklorique de Thudinie44 r√©unit en son sein des d√©l√©gu√©s de la plupart des compagnies de marcheurs thudiniens. Elle t√Ęche ‚ÄĒ quand faire se peut ‚ÄĒ de maintenir une bonne entente entre les diff√©rents groupes. Cette ann√©e 1989 a vu na√ģtre d’√Ępres discussions entre les repr√©¬≠sentants de diff√©rentes tendances de cette association √† propos de l’admis¬≠sion √©ventuelle au sein de l’Amicale d’une nouvelle soci√©t√© constitu√©e essentiellement de femmes : le groupe des SŇďurs grises, dont il sera question plus bas. En fin de compte, les SŇďurs grises ont √©t√© accept√©es au sein de l’association.

En 1989, la marche Saint-Roch de Thuin regroupait quatorze soci√©t√©s locales totalisant plus de mille participants. Parmi ceux-ci figurait un certain nombre de ¬ęmarcheuses¬Ľ dont, en l’absence d’un recensement r√©alis√© pendant le d√©fil√© lui-m√™me, il est difficile de d√©terminer la propor¬≠tion exacte. Les femmes ne semblent pas, cependant, atteindre dix pour cent des effectifs totaux. Elles ne se r√©partissent pas davantage d’une mani√®re √©gale dans les quatorze soci√©t√©s locales.

Prenant pour crit√®re l’admission des dames et jeunes filles au sein des associations de marcheurs thudiniens, on peut √©tablir quatre cat√©gories de soci√©t√©s. La premi√®re comprend les groupes o√Ļ les femmes sont cat√©¬≠goriquement refus√©es ; la deuxi√®me r√©unit les soci√©t√©s o√Ļ les femmes sont accept√©es seulement en tant que cantini√®res ou vivandi√®res ; la troisi√®me regroupe les associations o√Ļ les femmes peuvent occuper des r√īles tradi¬≠tionnellement masculins ; la quatri√®me cat√©gorie concerne une seule soci√©t√©, constitu√©e exclusivement de femmes.

Dans la premi√®re cat√©gorie, se rangent les Zouaves pontificaux, les Pompiers de la Ville-Haute et le Second r√©giment des Grenadiers √† Pied de la Garde imp√©riale. Leurs statuts sont formels : aucune femme, m√™me cantini√®re, ne peut faire partie de la soci√©t√©. Les deux banquets annuels de la compagnie des grenadiers sont, quant √† eux, strictement r√©serv√©s aux hommes, m√™me si ce sont des dames qui sont charg√©es du service des tables. Aucune femme ne figure jamais parmi les invit√©s d’honneur de ces repas. N√©anmoins, √† l’occasion du centenaire de leur soci√©t√©, en 1988, les grenadiers ont tenu √† associer leurs √©pouses au cours d’agapes mixtes qui suivirent de quelques semaines le fastueux ¬ębanquet du Cen¬≠tenaire¬Ľ, r√©serv√© aux hommes comme il se devait.

 

44. √Ä propos de l’Amicale Folklorique de Thudinie, voir P.-J. foulon, La Compagnie Saint-Roch, p. 230.

 

(p.30) Pour justifier le refus d’accueillir les femmes √† quelque activit√© que ce soit, les arguments avanc√©s par les marcheurs appartenant √† ces soci√©t√©s ¬ęsexistes¬Ľ sont ceux que l’on entend formuler partout dans l’Entre-Sambre-et-Meuse : danger de querelles, incongruit√© du comique troupier en pr√©sence des dames ou, tout simplement ‚ÄĒ et en dernier recours ‚ÄĒ, ¬ęla tradition¬Ľ, consid√©r√©e alors comme in√©branlable et d√©finitive.

La deuxi√®me cat√©gorie comprend trois soci√©t√©s thudiniennes o√Ļ, seules, des cantini√®res ‚ÄĒ ou assimil√©es ‚ÄĒ √©voluent en tant que ¬ęmarcheuses¬Ľ : les Zouaves fran√ßais, les Chasseurs-Carabiniers de la Ville-Basse et les Flanqueurs de la Garde de Ragnies.

Malgr√© plusieurs demandes allant dans le sens d’un √©largissement du recrutement aux femmes et aux jeunes filles, les Zouaves fran√ßais ont (p.31) toujours refus√© leur pr√©sence au sein de leur soci√©t√©. Bien entendu, une exception √©tait faite pour la cantini√®re, l’infirmi√®re et deux chevri√®res. La cantini√®re des zouaves est aujourd’hui la doyenne d’√Ęge des ¬ęmarcheu¬≠ses¬Ľ thudiniennes. Elle vient d’√™tre d√©cor√©e pour ses cinquante ann√©es de marche, distinction rare chez les hommes eux-m√™mes. Interrog√©e, la dame a manifest√© son d√©sir de voir se perp√©tuer la situation actuelle : les membres de la compagnie doivent √™tre des hommes et les cantini√®res porter des costumes f√©minins. Des femmes v√™tues d’uniformes masculins, ¬ęce n’est pas beau¬Ľ, d√©clare-t-elle.

Par ailleurs, depuis une g√©n√©ration, les √©pouses des Zouaves fran√ßais sont r√©guli√®rement invit√©es aux agapes de la compagnie : d’abord, elles furent convi√©es √† prendre la tarte et le caf√© ; puis, finalement, √† participer

(p.32) √† tout le repas. Aujourd’hui, une dizaine de femmes seulement r√©pondent positivement, alors qu’une cinquantaine d’invitations sont adress√©es par le comit√©45.

La pr√©sence de cantini√®res est inscrite dans les statuts des Chasseurs-Carabiniers : en 1868, √† la fondation de la soci√©t√©, il y en avait trois; √† partir de 1956, on d√©cida d’en admettre quatre. Les statuts de 1868 ajoutaient que, pour √™tre cantini√®re, il fallait avoir entre seize et dix-huit ans, √™tre c√©libataire et n’avoir aucun lien de parent√© avec la troupe. Aujourd’hui, ces conditions ont √©t√© abolies : les quatre cantini√®res sont mari√©es. D’un autre c√īt√©, si les √©pouses des chasseurs ne sont pas invit√©es au banquet de la Saint-Roch, elles le sont depuis vingt ans lors du banquet de la Sainte-Barbe46.

La compagnie des Flanqueurs de la Garde, fond√©e en 1989, poss√®de des statuts √©crits. Il y est stipul√© que cinq femmes seulement ont le droit de figurer dans les rangs de la soci√©t√©. Elles doivent d’ailleurs y exercer des fonctions pr√©cises : ¬ęporte-chapeau¬Ľ du tambour-major, cantini√®res et vivandi√®res. Aucune femme ne peut porter les armes : dans cette compagnie vou√©e √† la recherche de l’authenticit√©, le contraire appara√ģtrait comme une contre v√©rit√© historique47.

√Ä l’exception des Flanqueurs de la Garde, les soci√©t√©s thudiniennes regroup√©es au sein de ces deux premi√®res cat√©gories caract√©ris√©es soit par l’exclusion des femmes, soit par une diff√©rentiation tr√®s nette des r√īles attribu√©s aux deux sexes, comptent parmi les plus anciennes de la ville de Thuin. Les Chasseurs-Carabiniers ont √©t√© fond√©s en 1868, les Zouaves pontificaux en 1871, les Pompiers de la Ville-Haute en 1886, le Second r√©giment des Grenadiers √† Pied de la Garde imp√©riale en 1888 et les Zouaves fran√ßais en 189048.

La troisi√®me cat√©gorie est constitu√©e par les soci√©t√©s o√Ļ les femmes peuvent jouer des r√īles traditionnellement r√©serv√©s aux hommes. Cette cat√©gorie regroupe les Pompiers des Waibes, les Enfants de sainte Barbe, de Ragnies, les Mousquetaires du Roy, les Cosaques, les Voltigeurs du Premier Empire, les Volontaires de 1830 et la Compagnie Saint-Roch. Dans ces soci√©t√©s, tant√īt les r√īles masculins tenus par des femmes sont limit√©s en fonction de coutumes ou de statuts √©crits ; tant√īt les femmes sont autoris√©es, sans limitation d’aucune sorte, √† exercer n’importe quelle fonction.

 

45.  renseignements aimablement communiqués par Mme François Vandamme.

46.¬† Renseignements aimablement communiqu√©s par M. Alfred Michot. Chaque ann√©e, la Sainte-Barbe est f√™t√©e par l’ensemble des marcheurs thudiniens le premier dimanche de d√©cembre.

47.  Renseignements aimablement communiqués par M. Claude Rochet.

48. Cf. M. CONREUR, op. cit.

 

(p.33) Chez les Cosaques49, soci√©t√© de cavaliers cr√©√©e en 1982, les femmes repr√©sentent la moiti√© des effectifs : ce sont essentiellement des jeunes filles de douze √† dix-huit ans. Il n’est nullement exclu qu’un jour, il puisse y avoir plus de femmes que d’hommes. Le seul crit√®re d’admission au sein de la soci√©t√© est le suivant : savoir monter √† cheval et, plus pr√©cis√©¬≠ment, ¬ęsavoir quitter et r√©int√©grer un peloton au galop en s’arr√™tant net¬Ľ. Pour l’instant, aucune femme cosaque n’exerce les fonctions d’officier; rien ne s’y opposerait cependant. Le lundi de la Saint-Roch, les Cosaques d√©filent √† pied. La troupe est alors arm√©e de fusils lou√©s dans l’Entre-Sambre-et-Meuse. Les jeunes filles portent des p√©toires qu’elles chargent de ¬ę16 grammes de poudre¬Ľ chaque fois qu’il s’agit de tirer une salve. Celles-ci sont fr√©quentes et fort appr√©ci√©es des tireurs. Au banquet du lundi apr√®s-midi, les Cosaques invitent leurs conjoints.

Chez les Enfants de sainte Barbe50, soci√©t√© de pompiers fond√©e √† Ragnies en 1869, il n’est nullement fait mention des femmes dans les statuts. Jusqu’en 1970, la seule dame figurant dans les rangs √©tait la cantini√®re. Aucune autre femme n’avait jamais sollicit√© son entr√©e dans la compagnie. Vers 1970, le tambour-major proposa d’adjoindre √† la clique des tambours dits ¬ęde lansquenets¬Ľ, c’est-√†-dire de hautes caisses sans timbre destin√©es √† marquer le rythme et frapp√©es par des mailloches √† gros bout de feutre51. Ces nouveaux tambours furent confi√©s √† des jeunes filles, au cours d’une r√©union houleuse o√Ļ partisans et adversaires des femmes dans les rangs s’oppos√®rent assez violemment. √Ä partir des ann√©es quatre-vingts, sous la pression d’un certain nombre de marcheurs, les femmes furent admises dans tous les pelotons √† la condition, cepen¬≠dant, qu’elles portent des jupes et non des pantalons.

 

49.¬† Renseignements aimablement communiqu√©s par M. Jean-Pol Deburges. Selon ce dernier, les Cosaques repr√©sentent un escadron du deuxi√®me r√©giment des chevau-l√©gers polonais de la Garde imp√©riale. Cet escadron formait, en son temps, l’escorte personnelle du prince Poniatowski, mar√©chal d’Empire. Sur le ¬ę2e chevau-l√©gers de la Garde¬Ľ, voir Fr√©d√©ric MASSON, Cavaliers de Napol√©on, Paris, 1896, pp. 299-304; sur Poniatowski, voir Georges Six, Dictionnaire biographique des g√©n√©raux et amiraux fran√ßais de la R√©volution et de l’Empire (1792-1814), Paris, 1934, p. 323.

Lorsque la soci√©t√© des Cosaques fut cr√©√©e, l’intention de quelques fondateurs √©tait de faire para√ģtre, pour une fois, dans les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse, les ¬ęennemis de Napol√©on¬Ľ en pr√©sentant des cosaques russes. Les organisateurs de la marche Saint-Roch laiss√®rent entendre aux candidats marcheurs qu’une telle perspective ne serait pas de nature √† favoriser leur int√©gration dans le d√©fil√© et qu’il valait mieux adopter des uniformes √† r√©f√©rence imp√©riale et un style ¬ę√† la fran√ßaise¬Ľ. Ce qui fut fait et explique ce choix curieux et ambigu.

50.  Renseignements aimablement communiqués par M. Louis Derenne.

51. Cette fantaisie n’est pas toujours consid√©r√©e de bon aloi par les autres batteries thudiniennes qui reprochent √† la formation de Ragnies ¬ęson c√īt√© cavalcade¬Ľ.

 

(p.34) Fondée en 1988, la compagnie des Volontaires de 1830 accepte les femmes dans ses rangs52. Sur les quatre-vingts membres actuels, il a été convenu, cependant, que seuls vingt pourraient être féminins. Ces dames se répartissent de la manière suivante : quatre cantinières (dont une exerçant les fonctions de chef), quatre vivandières et douze fusils. Dans la batterie, aucune femme ne joue du tambour; on y trouve en revanche un fifre féminin.

Créés en 1987, les Voltigeurs du Premier Empire admettent volontiers les femmes au sein de leur compagnie. Leur batterie est mixte et les deux fifres sont des jeunes filles.

Lors de sa fondation en 1984, la Compagnie Saint-Rock511 voulait r√©agir contre les vell√©it√©s d’authenticit√© historique obs√©dant certains marcheurs et en revenir √† des uniformes port√©s traditionnellement dans l’Entre-Sambre-et-Meuse. D√®s le d√©but, d’innombrables discussions concern√®rent la pr√©sence des femmes au sein de la compagnie. Le r√īle de cantini√®re fut admis d’office. Par ailleurs, dans les tout premiers temps, certains banquets eurent lieu ¬ęavec les femmes¬Ľ. Rapidement, cependant, il apparut que les tenants d’une convivialit√© sexiste prirent le dessus.

Le 26 juin 1985, les ¬ęd√©cisions prises √† l’unanimit√© par le Corps d’of¬≠fice¬Ľ54 stipulaient : ¬ęPar tradition, aucune personne de sexe f√©minin ne pourra √©voluer dans le corps d’office. Dans les pelotons, seules les fillettes de moins de dix ans, les cavali√®res et les cantini√®res feront exception¬Ľ. Ces d√©cisions, qui entrouvraient la porte aux femmes, furent confirm√©es par l’Assembl√©e g√©n√©rale du 29 septembre 198555. Trente-cinq membres √©mirent alors un vote au sujet du ¬ęprobl√®me des fillettes¬Ľ et de leur maintien ou de leur limitation au sein de la Compagnie Saint-Roch. Vingt-quatre personnes ‚ÄĒ soit pr√®s de septante pour cent ‚ÄĒ se d√©clar√®¬≠rent en faveur du syst√®me mis en place par le Corps d’office. Dix marqu√®¬≠rent leur pr√©f√©rence pour le refus de nouvelles inscriptions de fillettes. Une seule personne vota pour l’√©viction pure et simple des petites filles.

Le 23 octobre 1988, la Compagnie Saint-Roch se dota de nouveaux statuts, rendus n√©cessaires par la cr√©ation de ¬ęsections¬Ľ ind√©pendantes √† l’int√©rieur de la soci√©t√©. Ses rangs s’√©tant largement √©toff√©s ‚ÄĒ en 1988, la compagnie avait rassembl√© quatre cents marcheurs ‚ÄĒ, cette derni√®re

 

52.  Renseignements aimablement communiqués par M. Jacques Deflandre.

53.  Cf. P.-J. FOULON, La Compagnie Saint-Roch, passim.

54.¬† La Compagnie. D√©cisions prises √† l’unanimit√© par le Corps d’office. 26 juin 1985. Texte photocopi√©. Archives Pierre-Jean Foulon.

55. La Compagnie Saint-Roch. Thuin. Compte-rendu de l’assembl√©e g√©n√©rale du 29 sep¬≠tembre 85, dans Aroc, bulletin de liaison de la Compagnie Saint-Roch Thuin, n¬į 3, [Thuin, 1985], non pagin√©.

 

(p.36) avait d√Ľ en effet se fragmenter en plusieurs sous-groupes autonomes : une compagnie d’enfants, dite Jeune Compagnie, une ¬ęzouaverie¬Ľ56, un escadron de cavaliers et une compagnie d’adultes √† caract√®re tradition¬≠nel57. Peu avant la Saint-Roch de 1989, certains sapeurs de la compagnie d’adultes cr√©aient √† leur tour une cinqui√®me section ind√©pendante : la

¬ęsaperie¬Ľ¬†¬† .

L’article trois des nouveaux statuts, par ailleurs extr√™mement com¬≠plexes59, r√®gle le probl√®me de F¬ęadmission¬Ľ. Le point deux sp√©cifie : ¬ęLa Compagnie Saint-Roch est ouverte √† tous les hommes sans restriction d’√Ęge. Les femmes admises dans la compagnie sont les cavali√®res, les cantini√®res, les infirmi√®res, les nounous, les petites filles jusque l’√Ęge de douze ans¬Ľ60.

On le voit, les d√©cisions de 1985 avaient √©t√© quelque peu modifi√©es dans le sens d’un √©largissement modeste du recrutement f√©minin : l’√Ęge-limite, pour les fillettes, √©tait augment√© de deux ans; quant aux ¬ęnou¬≠nous¬Ľ, c’est-√†-dire aux femmes adultes charg√©es de pouponner dans les rangs de la Jeune Compagnie, il s’agissait d’une innovation s’inscrivant par ailleurs tout √† fait dans le conformisme traditionaliste : ces dames charg√©es de veiller au confort des jeunes marcheurs continuent aujourd’hui le r√īle de service et de protection d√©volu aux femmes dans les mod√®les anciens. Ces derniers d√©terminent aussi l’uniforme des ¬ęnou¬≠nous¬Ľ, qui portent obligatoirement des jupes ou des robes.

 

56.¬† Depuis lors, la ¬ęzouaverie¬Ľ comprend elle-m√™me un peloton de ¬ęsapeurs-zouaves¬Ľ, une batterie de tambours et fifres ainsi que des zouaves porteurs de fusils ou de tromblons ; l’ensemble est command√© par un adjudant, appel√© ¬ęcommandant¬Ľ.

57.  Cette compagnie comprend les traditionnels sapeurs porteurs de tabliers brodés, des tambours et fifres ainsi que des tireurs.

58.¬† Cette ¬ęsaperie¬Ľ regroupa des sapeurs porteurs de tabliers brod√©s et, fait non en usage dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, des ¬ęsapeurs-tireurs¬Ľ. En mai 1989, la Compagnie Saint-Roch divis√©e en cinq sections autonomes regroupait quelque quatre cent cinquante marcheurs.

59.¬† Il serait int√©ressant d’√©tudier l’√©volution des relations et du pouvoir au sein de la Compagnie Saint-Roch. Ayant voulu, au moment de sa cr√©ation, calquer son syst√®me relationnel sur celui, tr√®s populaire, des compagnies villageoises traditionnelles de l’Entre-Sambre-et-Meuse, la Compagnie Saint-Roch en est rapidement arriv√©e √† se doter d’institu¬≠tions complexes. D’association de type populaire qu’elle voulait √™tre au d√©part, la Compa¬≠gnie Saint-Roch, vite prise en mains par ceux que d’aucuns appelaient les ¬ęintellectuels¬Ľ, est in√©luctablement devenue un groupement caract√©ris√© par une structure savante emprunt√©e aux organisations sociales et politiques les plus contemporaines. Ce changement des relations au sein de la Compagnie Saint-Roch traduit √† merveille les probl√®mes que pose, dans le domaine du folklore actuel, la rencontre antith√©tique des cultures savante et populaire et, au-del√†, la fatale remise en question de la ¬ętradition¬Ľ.

60. Projets de statuts soumis √† l’approbation de l’assembl√©e g√©n√©rale de la Compagnie Saint-Roch du 23 octobre 1988, deuxi√®me feuillet, dans Aroc, Bulletin de liaison de la Compagnie Saint-Roch, s.d.

 

(p.37) Dans la Compagnie Saint-Roch, c’est donc dans les rangs de la Jeune Compagnie ‚ÄĒ compte tenu de la pr√©sence de filles jusqu’√† l’√Ęge de douze ans ‚ÄĒ que l’on rencontre le plus grand nombre de ¬ęmarcheuses¬Ľ. La batterie, elle, est pourtant compos√©e exclusivement de tambours et de fifres masculins. G√©r√©e par les instrumentistes eux-m√™mes61, cette batterie est constitu√©e d’une dizaine de tambours, de trois fifres, d’un tambour-major62 et d’une cantini√®re. La moyenne d’√Ęge est d’environ quinze ans. Vivant dans une famille de marcheurs ‚ÄĒ un de ses fr√®res exerce la fonction de premier tambour dans une autre section de la Compagnie Saint-Roch ‚ÄĒ, la cantini√®re aimerait ardemment jouer du tambour au sein de la batterie de la Jeune Compagnie. Avant la Saint-Roch de 1989, deux faits s’y opposaient : d’une part, les statuts g√©n√©raux de la Compa¬≠gnie Saint-Roch ; d’autre part, un vote intervenu quelques mois avant les festivit√©s au sein de la batterie, vote au cours duquel deux membres de la formation s’oppos√®rent ‚ÄĒ la r√®gle √©tant alors celle de l’unanimit√© ‚ÄĒ √† l’admission de tambours f√©minins. N√©anmoins, lors des ¬ępr√©sorties¬Ľ, la cantini√®re troqua de temps √† autre son r√īle de pourvoyeuse pour celui de tapin.

Lorsqu’on envisage les soci√©t√©s de marcheurs thudiniennes sous l’angle de la participation f√©minine, la quatri√®me et derni√®re cat√©gorie est cons¬≠titu√©e par une seule soci√©t√©, au sein de laquelle ne sont admises que des femmes. Il s’agit de la soci√©t√© des SŇďurs Grises, ¬ęcr√©√©e en 198863, ainsi que l’affirme l’article un des statuts64, pour f√™ter et honorer saint Roch¬Ľ. La premi√®re participation effective des SŇďurs Grises √† la marche thudi-nienne a eu lieu un an plus tard seulement, en 1989.

La cr√©ation de cette soci√©t√© a fait, √† Thuin, l’objet de bien des d√©bats et des remarques, certains marcheurs ou responsables s’opposant √† la pr√©sence, dans le d√©fil√©, d’un groupe f√©minin aussi particulier, d’autres prenant parti pour ces dames ou ces jeunes filles d√©sireuses de s’associer, en tant que femmes, aux divers rites et pratiques de la Saint-Roch. Il fallut plus d’un an de n√©gociations, contacts et r√©unions diverses pour aboutir, √† ce sujet, √† un consensus dans la communaut√© folklorique thudinienne.

 

61.¬† Les jeunes instrumentistes sont actuellement occup√©s √† se doter d’un syst√®me d’√©lec¬≠tion du tambour-major, du premier tambour et du premier fifre. Ce proc√©d√© de nomination va √† [‘encontre de ce qui se pratique traditionnellement dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, o√Ļ c’est le tambour-major d√©clar√© tel lors de la c√©r√©monie du cassage du verre (en g√©n√©ral, √† la suite d’ench√®res) qui recrute ses tambours et ses fifres.

62.¬† Le tambour-major de la Jeune Compagnie choisit lui-m√™me son ¬ęporte-colback¬Ľ.

63.¬† Les premi√®res prises de contact entre futures SŇďurs Grises eurent lieu d√®s apr√®s la Saint-Roch de 1987.

64. Statuts des SŇďurs Grises. Deux pages dactylographi√©es. Archives Mme Marie-Paule Copp√©e.

 

(p.38) La solution accept√©e par les SŇďurs Grises, le Comit√© Saint-Roch et le reste des marcheurs fut la suivante : les ¬ęreligieuses¬Ľ √©taient accept√©es dans le cort√®ge √† la condition qu’elles figurent non pas dans l’escorte arm√©e accompagnant la statue du saint thaumaturge, mais seulement √† la suite de cette derni√®re, parmi les p√®lerins et apr√®s le Clerg√© et l’Admi¬≠nistration communale. U Ordre du cort√®ge, programme officiel distribu√© par les membres du Comit√© Saint-Roch aux spectateurs mass√©s le long du tour √©num√©rait ainsi les diff√©rents groupes : ¬ę… 18. Les Zouaves Pontificaux (Thuin)65; 19. Saint Roch; 20. le Clerg√©; 21. l’Administration communale; 22. SŇďurs Grises, P√®lerins et Cercles √©questres¬Ľ. Pourtant, lorsqu’elles sont interrog√©es sur la question, les SŇďurs Grises se consid√®¬≠rent bien comme des ¬ęmarcheuses¬Ľ.

Les SŇďurs Grises ont √©t√© fond√©es par un groupe de femmes d√©cid√©es √† participer, comme les hommes, aux festivit√©s de la Saint-Roch. Si elles d√©clarent66 ne pas former un groupe f√©ministe, elles excluent toutefois cat√©goriquement les hommes de leurs rangs. L’article deux des statuts67 stipule : ¬ęLa soci√©t√© est compos√©e essentiellement de membres f√©minins portant l’habit des SŇďurs Grises¬Ľ.

Le choix de cet ¬ęuniforme¬Ľ68 n’a pas √©t√© adopt√© d’embl√©e. Il fut d’abord question, chez certaines, de cr√©er une soci√©t√© d’¬ęinfirmi√®res¬Ľ destin√©e √† venir en aide aux marcheurs en cas d’√©ventuel besoin. D’autres, en revanche, sugg√©r√®rent la constitution d’un groupe arm√©. Cette derni√®re id√©e fut rapidement abandonn√©e, car, comme se plaisaient √† le souligner bien des futures SŇďurs Grises, les femmes n’ont jamais port√© les armes dans les troupes d’autrefois. On retrouvait ainsi, dans ces conversations

 

65.¬†¬† Une tradition en vigueur √† Thuin, depuis de tr√®s nombreuses ann√©es, accorde aux Zouaves Pontificaux l’honneur de ¬ęporter saint Roch¬Ľ. De ce fait, les zouaves figurent en derni√®re position dans l’escorte arm√©e. Certains zouaves pontificaux ont craint que ce privil√®ge ne soit remis en question par l’arriv√©e des SŇďurs Grises. C’est pourquoi ceux-ci √©mirent de graves r√©serves √† propos de l’introduction du groupe de religieuses dans le cort√®ge. Des privil√®ges tels que celui d√©fendu par les Zouaves Pontificaux sont tr√®s fr√©quents dans les marches. √Ä Walcourt, la compagnie de Daussois est toujours en t√™te; √† Thuin, les Sapeurs et Grenadiers d√©filent les premiers, tandis que les Chasseurs-Carabiniers sont toujours en avant-derni√®re position. Tant√īt, ces privil√®ges sont per√ßus comme des traditions √©quitables par l’ensemble des marcheurs; tant√īt ils sont consid√©r√©s, par une certaine partie de la collectivit√©, comme des dispositions vexatoires.

66.  Renseignements aimablement communiqués par Mme Marie-Paule Coppée, prési­dente, et par Mme Catherine Ceulemans.

67.  Cfr note 64.

68. Le terme ¬ęuniforme¬Ľ n’appara√ģt pas dans les statuts. Il est toutefois mentionn√© dans le Contrat d’engagement dress√© entre la ¬ępr√©sidente de la soci√©t√© des SŇďurs Grises de Thuin¬Ľ et la ¬ępostulante¬Ľ. Cette derni√®re s’engage √† verser une certaine somme ¬ęen payement de la location de l’uniforme qui lui est fourni et qui reste propri√©t√© de la soci√©t√©¬Ľ.

 

(p.40) pr√©liminaires, un souci d’authenticit√© historique similaire √† celui que l’on rencontre chez bien des marcheurs actuels.

La proposition de cr√©er un groupe de SŇďurs Grises vint plus tard. Cette id√©e de constituer un groupe d’essence religieuse renouait ainsi ‚ÄĒ incons¬≠ciemment sans doute ‚ÄĒ avec la vieille tradition rurale fran√ßaise selon laquelle ‚ÄĒ c’est Martine Segalen qui le souligne ‚ÄĒ ¬ęles rares associations f√©minines sont essentiellement religieuses et fonctionnent dans l’orbite de la vie catholique, s’assignant avant tout des fonctions de d√©votion¬Ľ69.

Influenc√© par l’historicisme inspirant bien des marcheurs de l’Entre-Sambre-et-Meuse, le choix des SŇďurs Grises fut d√©termin√© par des recher¬≠ches men√©es √† travers les annales thudiniennes. Les fondatrices de la future soci√©t√© f√©minine constat√®rent ainsi √† la suite de la lecture d’un ouvrage consacr√© aux √©tablissements religieux de la ville de Thuin70, qu’au XVIIe si√®cle, une communaut√© ¬ędes SŇďurs Grises du tiers-ordre de saint Fran√ßois d’Assise¬Ľ s’√©tait √©tablie dans un couvent situ√© dans le quartier de la Ville-Haute afin de s’adonner √† l’√©ducation des jeunes filles et aux soins des malades. On appelait ces religieuses SŇďurs Grises en fonction de la couleur de l’habit qu’elles portaient √† l’√©poque.

D√®s lors, la d√©cision fut prise d’adopter le costume gris des anciennes religieuses thudiniennes apr√®s toutefois avoir eu l’assurance que celui-ci n’√©tait plus port√© de nos jours. Les fondatrices √©crivirent √©galement √† la Compagnie des filles de la Charit√© de saint Vincent de Paul, √† la rue du Bac, √† Paris. La sŇďur archiviste trouva leur but tr√®s ¬ęlouable¬Ľ71. Ces encouragements furent confirm√©s par ceux du clerg√© thudinien72 et par les SŇďurs de Notre-Dame de Thuin73.

Malgr√© une √©vidente volont√© de respecter leur caract√®re religieux, ou tout au moins sacr√©, les SŇďurs Grises thudiniennes n’excluent nullement l’amusement, voire la d√©rision. Une certaine ambigu√Įt√© pr√©vaut donc dans ce groupe, dont l’homog√©n√©it√© n’existe que sur la base d’un consensus relativement fragile m√©nageant tendances et opinions diverses.

 

69.  M. segalen, op. cit., p. 158.

70.  Emmanuel braconnier, Notice sur les établissements religieux de la ville de Thuin, dans Annales du Cercle archéologique de Mons, t. 23, 1876, pp. 243-254.

71.¬†¬† L.a.s. de sŇďur delort, archiviste. Archives des SŇďurs Grises.

72.¬† En 1989, lors de la messe du lundi de la Saint-Roch, le sermon du doyen de Thuin fut int√©gralement consacr√© √† la mise en valeur de la nouvelle soci√©t√© des SŇďurs Grises, qui obtenaient ainsi une reconnaissance eccl√©siastique officielle.

73. Les SŇďurs de Notre-Dame ont longtemps occup√© le couvent des SŇďurs Grises, devenu institution d’enseignement libre. Depuis 1982, elles se sont retir√©es dans une petite demeure voisine du couvent.

 

(p.41) Le fascicule intitul√© Elles14, que deux SŇďurs Grises ont publi√© peu avant la Saint-Roch, souligne ce caract√®re.

R√©dig√© sous forme d’une bande dessin√©e humoristique o√Ļ le lecteur d√©couvre notamment une ¬ęsŇďur grise grise¬Ľ, l’ouvrage d√©bute n√©anmoins par un tr√®s s√©rieux plan de Thuin en 1789 et un extrait du texte historique inspirateur de la soci√©t√©. Les pages suivantes basculent aussit√īt dans l’humour narquois et la caricature burlesque avec, notamment, l’aventure des SŇďurs Grises et des Cosaques au pied du beffroi de Thuin ou encore l’image railleuse d’un certain ¬ęconcile de Thuin au cours duquel le Comit√© Saint-Roch admit la venue des SŇďurs Grises (1988)¬Ľ.

Les statuts du groupe sont cependant formels : au cours du d√©fil√©, le plus grand s√©rieux est de rigueur. Le r√®glement stipule d’ailleurs que ¬ęle costume ne peut √™tre port√© que pendant la marche¬Ľ et que ¬ęchaque membre75 est tenue de se changer d√®s la rentr√©e du cort√®ge¬Ľ76. N√©an¬≠moins, en 1989, les SŇďurs Grises ont particip√© ¬ęen uniforme¬Ľ √† leur banquet, le lundi apr√®s-midi. Ces agapes furent strictement r√©serv√©es aux consŇďurs : aucun homme ne put y prendre part.

Lors de la Saint-Roch de 1989, quarante femmes et jeunes filles ¬ęmar¬≠chaient¬Ľ dans les rangs des SŇďurs Grises. On rapporte qu’une dame qui aurait ardemment souhait√© adh√©rer au groupe n’a pu le faire √† la suite du refus cat√©gorique de son mari. Il semble pourtant que, dans sa grande majorit√©, la population locale ait r√©serv√© un accueil tr√®s favorable √† ce nouveau groupe f√©minin.

La marche Saint-Roch de Thuin est aujourd’hui √† un moment crucial de son histoire. Un peu plus d’un si√®cle apr√®s son remaniement d√Ľ √† sa ¬ęreprise¬Ľ par l’Administration communale, la marche conna√ģt de nou¬≠veaux changements, brusques et rapides : √©tonnante multiplication des soci√©t√©s de marcheurs et volont√© manifeste, chez les Thudiniennes, de s’int√©grer au rituel festif.

Dans la vieille cit√© sambrienne de Notger, aujourd’hui devenue petite bourgade entour√©e de noyaux ruraux, la tension que les femmes provo¬≠quent au sein de la marche Saint-Roch se double ainsi d’une crise ¬ęd’ex¬≠croissance¬Ľ suscit√©e par une g√©n√©ration quasi spontan√©e de nouveaux

 

74.¬† Elles, [Beaumont, 1989], 25 p. La page de titre porte les mentions suivantes : ¬ęLes Catherines Ceulemans pr√©sentent SŇďurs Grises Story. Texte et dessins de Catherine Ceu-lemans. Lettrage de l’autre Catherine Ceulemans¬Ľ.

75.¬† Cette f√©minisation du mot ¬ęmembre¬Ľ n’est pas attest√©e par le Tr√©sor de la langue fran√ßaise, t. XI, Paris, 1985, pp. 612-614.

76. Il a √©t√© pr√©vu, cependant, que les SŇďurs Grises, √† la fin du cort√®ge, porteraient un badge sur leur v√™tement civil afin de marquer la coh√©sion du groupe gr√Ęce √† une possibilit√© d’identification imm√©diate.

 

(p.42) groupements de marcheurs difficilement canalis√©s par les pouvoirs en place. La proposition actuelle (en juin 1989) de cr√©er une nouvelle soci√©t√© de ¬ęl√©gionnaires en k√©pi blanc¬Ľ est la suite logique de ce mouvement de multiplication et de diversification des associations folkloriques locales. Nul doute que la collectivit√© devra r√©agir vis-√†-vis de cette suggestion et juger de la l√©gitimit√© d’une telle pr√©sence dans les rangs d’une escorte arm√©e destin√©e √† exalter les valeurs de l’Entre-Sambre-et-Meuse.

S√©duit par les femmes, exalt√© par le nombre, le folklore thudinien est donc en √©bullition. Tr√®s pr√©sent dans la grande m√©tropole carolor√©gienne voisine, le monde savant marque ainsi fortement son emprise sur les traditions et les gestes locaux : Thuin ne rassemble plus seulement des ¬ęgens de village¬Ľ. Malgr√© les ¬ęretours aux sources¬Ľ et les plaisirs de vivre ¬ęune culture folklorique¬Ľ77, les valeurs y basculent vite dans le camp des syst√®mes savants et des modes modernes.

Ce d√©sir de participation des femmes √† la marche n’est pas propre √† Thuin : il appara√ģt dans toute l’Entre-Sambre-et-Meuse, avec une in√©gale acuit√© selon les lieux et les moments. O√Ļ que ce soit, cependant, le mariage est difficile. Coutumes populaires et usages savants s’opposent et s’affrontent : un consensus nouveau doit alors s’√©tablir, l’ensemble de la collectivit√© locale jouant le r√īle de censeur et de garant d’une ¬ętradi¬≠tion¬Ľ perp√©tuellement en d√©s√©quilibre.

Les solutions aux probl√®mes pos√©s par l’in√©luctable int√©gration du ¬ędeuxi√®me sexe¬Ľ aux diff√©rents aspects et moments de la marche sont tr√®s diverses : tant√īt, les r√īles essentiellement f√©minins sont multipli√©s, parfois √† l’exc√®s; apparaissent ainsi, de plus en plus nombreuses, des cantini√®res, mais aussi des vivandi√®res, des infirmi√®res, des buandi√®res, des chevri√®res, des nourrices… parfois group√©es en ¬ępelotons¬Ľ; tant√īt, les r√īles masculins sont ouverts aux femmes ; elles deviennent alors instru¬≠mentistes, tambours, fifres, mais aussi cavali√®res, tireurs, officiers; tant√īt ‚ÄĒ et c’est l√† une nouveaut√© introduite par les SŇďurs Grises de Thuin ‚ÄĒ elles constituent un groupe strictement r√©serv√© aux femmes, excluant tout homme de la pratique festive ; dans ce cas, elles renouent paradoxalement avec les mod√®les sexistes pr√īn√©s par certaines soci√©t√©s masculines fig√©es dans le respect inconditionnel des usages anciens. Si, √† Thuin, les SŇďurs Grises ont √©t√© ‚ÄĒ apr√®s bien des tergiversations ‚ÄĒ accept√©es telles quelles par les hommes qui d√©tiennent encore largement le pouvoir dans l’orga¬≠nisation de la marche Saint-Roch, c’est bien s√Ľr √† premi√®re vue parce qu’elles adoptaient un costume f√©minin excluant de facto toute pr√©sence masculine. Cependant, loin d’avoir √©t√© laiss√© au hasard ou aux inspirations

 

77. Sur le terme ¬ęculture folklorique¬Ľ, voir Michel LAUWERS, Religion populaire, culture folklorique, mentalit√©s. Notes pour une anthropologie culturelle du moyen √Ęge, dans Revue d’histoire eccl√©siastique, vol. LXXXII, n¬į 2, avril-juin 1987, pp. 221-258.

 

(p.43) passag√®res, le choix de ce costume semble avoir √©t√© dict√© par des usages, profond√©ment enracin√©s au sein des traditions rurales, usages engageant les femmes √† s’associer au sein de groupes √† caract√®re religieux. Et si, par ailleurs, la population locale a r√©serv√© un accueil favorable aux SŇďurs Grises, c’est en fait parce qu’elle voyait, √† travers ces femmes costum√©es en religieuses du XVIIe si√®cle, une renaissance de la traditionnelle proces¬≠sion religieuse associ√©e √† l’escorte arm√©e et disparue aujourd’hui √† la suite de la d√©saffection tout intellectuelle du clerg√© pour le rite ancien. Auparavant, en effet ‚ÄĒ et certains s’en souviennent encore ‚ÄĒ ¬ęjoncheu-ses¬Ľ et communiantes accompagnaient les autorit√©s eccl√©siastiques rev√™¬≠tues de leurs v√™tements sacerdotaux d’apparat. Reste √† savoir si, dans ces conditions, ces femmes sont bien les ¬ęmarcheuses¬Ľ qu’elle d√©clarent √™tre et si ‚ÄĒ exception faite de leur appropriation d’un certain vocabulaire sambro-mosan et de leur d√©sir ou pratique d’une certaine transgression ‚ÄĒ leur pr√©sence √† forte connotation eccl√©siastique et historiciste n’est pas in√©vitablement r√©cup√©r√©e par une ¬ętradition¬Ľ exag√©r√©ment normative que, paradoxalement, elles pr√©tendent combattre.

On le voit, √† Thuin, comme dans tout le reste de l’Entre-Sambre-et-Meuse, les femmes n’ont pas fini de chercher expressions et d’inventer justifications √† leur d√©sir de ¬ęmarcher¬Ľ. Refusant les r√īles ancillaires, elles r√©clament un partage de la f√™te comme, dans la modernit√© quoti¬≠dienne, elles revendiquent une √©galit√© des droits et des t√Ęches. Dans le grand th√©√Ętre populaire des marches, elles exigent de quitter les travaux ‚ÄĒ et les rires ‚ÄĒ des coulisses pour tenir tous les r√īles assign√©s aux hommes par la tradition ou, simplement, par l’usage, m√™me si, ¬ępour faire le beau¬Ľ78, elles doivent porter les culottes, se noircir les ongles et se salir les mains dans la poudre, m√™me si, pour rendre √† l’homme la pareille, elles doivent l’exclure en jouant √† prendre le voile le temps d’un cort√®ge.

D√©sormais, le vers de Gilbert Anrijs : ¬ęElles ont tout mis en Ňďuvre et elles nous voient partir¬Ľ n’a plus de port√©e et face aux dames qui ¬ęmarchent¬Ľ, aux filles qui tirent, qui ¬ęsifflent¬Ľ ou qui ¬ętambourent¬Ľ, on s’interroge sur cette phrase de Georges Roupnel : ¬ęl’√Ęme rurale a en elle toutes les fondations; elles est riche de toutes les successions. Elle accumule sans d√©truire jamais. Elle contient toutes les origines et tous les r√©sultats. Elle si√®ge au-dessus de cet entassement de d√©p√īts sacr√©s; et c’est du sommet de cette colline inspir√©e qu’elle contemple les voies nouvelles¬Ľ79.

 

78.¬† Ce mot est de Claude Rivi√®re dans la pr√©face au livre d’A. PlETTE, Les jeux de la f√™te, p. 6. ¬ęQui joue le Cille √† Binche fait le beau, et faire le beau, c’est parfois faire de la beaut√© qui nous manque¬Ľ.

79. Gaston ROUPNEL, Histoire de la campagne française, Paris, 1981, p. 401. Une lre édition était parue en 1932.

 

Roger Golard, LES ¬ęMARCHES¬Ľ EN HAINAUT, in¬†: Tradition wallonne, Le Hainaut II, 1990, p.89-119

 

Si vous dites ¬ęfolklore¬Ľ √† un habitant du Hainaut, √† quoi pensera-t-il imm√©diatement? Sans conteste, il vous r√©pondra ¬ęcarnaval¬Ľ ou ¬ęgilles¬Ľ.

Il est pourtant, dans cette province ou tout au moins dans une partie de celle-ci, l’Entre-Sambre-et-Meuse, une forme de folklore qui poss√®de ses lettres de noblesse : ce sont les ¬ęMarches¬Ľ.

Voilà, certes, des manifestations qui, du point de vue traditionnel, peuvent revendiquer une des premières places.

La Commission royale belge de Folklore, √† de nombreuses reprises, s’est int√©ress√©e aux ¬ęMarches¬Ľ ; il n’est donc pas n√©cessaire de s’√©tendre ici √† leur propos1.

Je rappellerai simplement qu’il s’agit de processions g√©n√©ralement tr√®s anciennes, escort√©es d’hommes arm√©s, portant des uniformes d’un autre √Ęge.

√Ä l’origine, on peut consid√©rer que ces escortes √©taient la survivance de celles form√©es sous l’ancien r√©gime par les compagnies de piquiers, archers, arbal√©triers ou arquebusiers formant l’effectif des milices urbaines ou rurales.

Primitivement, le mot ¬ęmarche¬Ľ devait d√©signer l’ensemble du cort√®ge (procession + escorte) ; petit √† petit, on en arriva √† ne plus utiliser cette appellation qu’en faveur de l’escorte : on parla alors successivement, de ¬ęmarches militaires¬Ľ et de ¬ęmarches folkloriques¬Ľ.

Dans l’Entre-Sambre-et-Meuse hennuy√®re, des grands noms viennent imm√©diatement √† l’esprit : la Marche Sainte-Rolende √† Gerpinnes, les Marches Saint-Roch √† Ham-sur-Heure et √† Thuin, sans oublier le Tour de la Madeleine √† Jumet, qui se situe √† la p√©riph√©rie de l’Entre-Sambre-et-Meuse.

Je n’entreprendrai pas ici de d√©crire ces ¬ęMarches¬Ľ, ce que j’ai fait succinctement par ailleurs2.

 

1.  J. ROLAND, Escortes armées et marches folkloriques, éd. Ministère de la Culture Française, Bruxelles, 1973.

2. Tradition Wallonne, t. IV, Ministère de la Communauté française, Bruxelles, 1987.

 

(p.90) Je me propose, tout simplement, de rapporter des faits comiques ou peut-√™tre tragiques, des petits contes, des textes montrant l’attachement des gens du cru √† ¬ęleur¬Ľ Marche.

Ces textes, je les ai glanés dans la presse locale, ou dans certains livres ou revues.

Depuis 1971, en effet, j’ai entrepris de recueillir, surtout dans les journaux publi√©s √† Charleroi et √† Namur, ce qui a √©t√© √©crit sur les ¬ęMarches¬Ľ. Une premi√®re s√©rie, portant sur les articles diffus√©s entre 1847 et 1914, a d√©j√† √©t√© publi√©e3; les textes parus pendant l’entre-deux-guerres le seront prochainement, j’esp√®re… et je suis parti pour une troisi√®me s√©rie qui portera vraisemblablement sur l’imm√©diat apr√®s-guerre (1945-1950).

C’est donc √† partir de ces articles de journaux, parfois √©crits par des journalistes professionnels, parfois par des correspondants locaux, propa¬≠gandistes de ¬ęleur¬Ľ marche, que je vais essayer de faire conna√ģtre les √†-c√īt√©s des quatre ¬ę Marches ¬Ľ qui constituent un des fleurons du folklore hennuyer.

La marche Sainte-Rolende à Gerpinnes

Gerpinnes, pour ceux qui ne conna√ģtraient pas convenablement la r√©gion, est une commune fort √©tendue, comportant de nombreux hameaux. Par ailleurs, la procession passe sur le territoire d’autres com¬≠munes (c’est le cas d’Acoz et Villers-Poterie) ; comme bien souvent, une certaine jalousie existe vis-√†-vis du ¬ęCentre¬Ľ.

Ce fut le cas, para√ģt-il, en 1900, si l’on en croit ce que rapportait la Gazette de Charleroi (G.C.) le 26 mai 1901 :

La fameuse Marche de Sainte-Rolende a lieu demain matin, selon la tradition. Mais il para√ģt qu’il s’en est fallu de peu qu’elle n’e√Ľt pas lieu. On ne parvenait pas √† recruter les officiers n√©cessaires √† encadrer les troupes et voici pourquoi :

L’an dernier, un conflit extr√™mement grave s’est produit entre deux des communes qui fournissent √† la procession ses √©l√©ments principaux : Gerpinnes et Villers-Potterie.

Villers revendique, para√ģt-il, l’honneur d’avoir donn√© naissance √† sainte Rolende, l’h√©ro√Įne de la Marche et, chaque ann√©e, la procession fait dans cette commune, sa halte principale. La ch√Ęsse de sainte Rolende est d√©pos√©e pendant une couple d’heures, dans l’√©glise de Villers.

Or, l’an dernier, les habitants de Villers avaient form√© le t√©n√©breux complot de

retenir la bienheureuse ch√Ęsse et de ne plus la laisser rentrer √† Gerpinnes.

Lorsqu’on se disposa, en effet, √† quitter l’√©glise de Villers, la ch√Ęsse fut entour√©e d’une garde du corps qui voulut d√©fendre de l’enlever. Il y eut une s√©rieuse collision

 

1. R. GOLARD, Chroniques des Marches pass√©es, t. 1, 1839-1914, √©dit. Association des Marches Folkloriques de l’Entre-Sambre-et-Meuse, 1985.

 

(p.91) et les officiers de la Marche durent sortir l’√©p√©e du fourreau, les uns pour enlever sainte Rolende, les autres pour la retenir.

Bref, on fut √† 2 doigts d’une effusion de sang!

L’algarade se reproduira-t-elle cette ann√©e? On n’en est pas plus s√Ľr que √ßa. Aussi, comme les officiers n’ont pas pr√©cis√©ment la pratique des armes, ils se souciaient peu d’√™tre expos√©s √† devoir tirer l’√©p√©e m√™me pour la bonne cause. Leur recrutement a donc √©t√© particuli√®rement malais√© cette ann√©e et voil√† pourquoi la Marche a failli √™tre compromise.

Depuis quelques jours, les affaires se sont, para√ģt-il arrang√©es.

… et ce fut le cas, semble-t-il.

En 1903, c’√©tait le cur√© des Flaches (hameau) qui manifestait son m√©contentement, dans lequel pointait √©galement un soup√ßon de jalousie.

La Gazette de Charleroi du 3 juin 1903 nous rapporte l’incident comme suit :

Cette ann√©e, la Marche a √©t√© marqu√©e par des incidents dont l’√©cho est parvenu

jusqu’√† nous.

On racontait en effet que le cur√© des Flaches s’√©tait oppos√© √† l’entr√©e de la ch√Ęsse de sainte Rolende dans son √©glise et que son refus l’avait fait conspuer et frapper.

La chose semblait extraordinaire, incroyable même, et méritait une enquête, à

laquelle nous nous sommes livré et dont, très impartialement, nous allons exposer les résultats.

A Gerpinnes, à notre descente du train, nous rencontrons un tas de Marcheurs

jeunes et vieux, petits et grands, la plupart en contradiction flagrante avec les lois de l’√©quilibre.

De tous c√īt√©s, dans les campagnes, s’entendent de multiples p√©tarades. Ce sont les Marcheurs qui br√Ľlent leurs derni√®res cartouches avant de rentrer chez eux.

¬ęEh bien!¬Ľ demandons-nous √† l’un deux. ¬ęLe cur√© des Flaches n’a pas voulu vous recevoir?¬Ľ.

¬ęC’est vrai¬Ľ, nous r√©pondit-il, ¬ęmais √ßa ne fait rien, on le ¬ęraura¬Ľ!¬Ľ.

C’est tout ce qu’on entend dire mais un fait √† constater, c’est que l’accord est

unanime pour bl√Ęmer le cur√© des Flaches.

Quant aux mobiles qui auraient fait agir ce dernier, on pr√©tend ne pas les conna√ģtre.

¬ęC’est un t√™tu¬Ľ, dit-on.

Dans ces conditions, le mieux √©tait d’aller lui demander la cause de son attitude.

Et nous nous acheminons vers Les Flaches, un petit hameau, bien petit, bien

pauvre, et qui ne doit pas enrichir son pasteur.

En une demi-heure de marche, nous parvenons à la cure et sans difficulté, nous

sommes introduit près du curé.

Nous le trouvons occup√© √† go√Ľter dans une grande place qui lui sert tout ensemble de salle √† manger, de bureau de travail et qui est si s√©v√®rement nue que cela para√ģt beaucoup moins que luxueux.

Inform√© de ce qui nous am√®ne, de tout ce que l’on raconte, le cur√© hoche la t√™te

et dit : ¬ęOn a exag√©r√©, je n’ai pas refus√© de recevoir la Marche, j’ai √©t√© insult√©

mais non frapp√©¬Ľ.

¬ęLa Marche de Gerpinnes, v√©ritable manifestation de f√©tichisme, vraie mascarade, enrichit les cabaretiers et la paroisse du Centre¬Ľ.

(p.92) ¬ęJe trouve indigne de la part de mes paroissiens d’y participer mais sans m’y associer, par d√©f√©rence, par courtoisie pour mes confr√®res, j’avais l’habitude de la recevoir dans mon √©glise¬Ľ.

¬ęDimanche, √† l’occasion du sermon, j’avais exhort√© mes ouailles √† pratiquer plus r√©guli√®rement les offices et les grandes f√™tes de la chr√©tient√© et j’avais dit qu’il ne suffisait pas de prendre part aux Marches pour √™tre sanctifi√© et se consid√©rer comme ayant accompli ses devoirs religieux¬Ľ.

¬ęMes paroles, je crois, ont √©t√© mal interpr√©t√©es et c’est peut-√™tre ce qui a provoqu√© pour une bonne partie, les incidents de lundi¬Ľ.

¬ęLorsque j’entendis venir la Marche, ayant √©t√© retenu par un enterrement, j’avais ferm√© l’√©glise. Je me rendis au-devant de l’abb√© qui escortait la ch√Ęsse et je me mis √† sa disposition¬Ľ.

¬ęIl accepta. Nous nous acheminions lentement lorsque de la foule partirent des cris. On m’injuriait, me traitant de socialiste, fain√©ant, vaurien, que sais-je enco¬≠re !¬Ľ.

¬ęL√†-dessus, je dis √† l’abb√© que je ne c√©derais pas √† la violence et pour ne pas laisser envahir mon √©glise, par des ivrognes, je rentrai chez moi sans me pr√©occuper des insulteurs¬Ľ.

¬ęLa ch√Ęsse resta sur la rue o√Ļ chacun lui fit ses d√©votions, et voil√†!¬Ľ Le cur√© s’exprime fortement, toutefois sans passion.

(p.93) Il nous dit, ce que nous ne saurions trop admirer : ¬ęJe respecte toutes les opinions, mais je n’admets pas le f√©tichisme, l’exploitation de semblables saturnales et je ne veux pas m’y associer. Qu’elles fassent la fortune des cabaretiers, peu m’importe, ce n’est pas l√† une manifestation de la religion du Christ¬Ľ.

Monsieur le Cur√© ajoute qu’il sait combien ses opinions ne plaisent pas √† tous, et il n’a qu’un but : ¬ęfaire aimer les pr√©ceptes du Christ¬Ľ.

Voilà qui est parlé !

Le ¬ęvoisinage¬Ľ n’apporte toutefois pas que des d√©sagr√©ments. C’est notamment gr√Ęce √† Acoz, et, plus sp√©cialement, au plus illustre de ses habitants, Octave Pirmez, que la ¬ęMarche¬Ľ de Sainte-Rolende doit cer¬≠taines de ses plus belles heures de gloire.

En mai 1932, le centenaire de la naissance du po√®te √©tait c√©l√©br√© √† Ch√Ętelet.

Le Roi Albert avait √©t√© invit√© √† assister aux c√©r√©monies d’hommage.

Comme il se devait, il (le Roi) √©tait pass√© par Acoz o√Ļ il s’√©tait arr√™t√© quelques instants pour voir des souvenirs du po√®te. Se trouvant √† l’heure du passage de la procession de Sainte-Rolende, il assista au d√©fil√©, du perron du ch√Ęteau… (Le Rappel (R) du 16/17 mai 1932).

√Ä ce moment … des cris enthousiastes s’√©l√®vent et la ¬ęBraban√ßonne¬Ľ s’envole des cuivres des Fanfares d’Acoz dont les musiciens avaient rev√™tu l’uniforme de marcheurs de Sainte-Rolende, cependant que les enfants agitent des drapelets tricolores.

Les pr√©sentations termin√©es, M. le Baron H. Pirmez conduit le Roi sur le perron du ch√Ęteau, d’o√Ļ notre souverain assiste au d√©fil√© des Marcheurs de Sainte-Rolende ; grenadiers, voltigeurs, sapeurs d√©fil√®rent dans un ordre impeccable au roulement effr√©n√© des tambours.

La procession de Sainte-Rolende suit ce cort√®ge militaire d’un autre si√®cle et la

pr√©cieuse ch√Ęsse, contenant les restes de la sainte de Gerpinnes, est introduite dans la chapelle du ch√Ęteau o√Ļ le Roi en admire les merveilles.

Toujours acclam√©, le Roi revient sur le perron et les ¬ęmarcheurs¬Ľ tirent en son

honneur une salve formidable, qu’avait command√©e l’a√ģn√© des fils du baron Her

mann Pirmez, major de la marche.

Cette d√©flagration est salu√©e par la ¬ę Braban√ßonne ¬Ľ et les cris de ¬ę Vive le Roi ! ¬Ľ.

Le Roi s’est montr√© vivement int√©ress√© au spectacle de cette marche d’Entre-Sambre et Meuse et il a chaleureusement remerci√© le baron Pirmez de lui avoir donn√© l’occasion d’assister √† un spectacle aussi pittoresque dans sa beaut√© folklorique.

Mais la famille Pirmez a apport√© d’autres titres de gloire √† la ¬ęMarche¬Ľ Sainte-Rolende.

Marguerite Yourcenar √©tait apparent√©e √† cette famille4; enfant, elle fit quelques s√©jours au ch√Ęteau d’Acoz, qu’elle √©voque dans Souvenirs Pieux5.

 

4. De son vrai nom Marguerite de Crayencour, elle fut √©lue √† l’Acad√©mie fran√ßaise.

5. Paris, 1974.

 

(p.94) S’il pleut, il (l’oncle Octave) raconte des histoires. Une seule m’est parvenue, celle de l’anachor√®te m√©rovingienne, sainte Rolende, gloire du folklore local. Tous les ans, le lundi apr√®s la Pentec√īte, une procession qui circule sur une trentaine de kilom√®tres prom√®ne √† travers champs la ch√Ęsse de la sainte et celle d’un pieux ermite, son contemporain. La cour d’honneur d’Acoz est l’un de ses reposoirs traditionnels du cort√®ge ; Fernande [son h√©ro√Įne] a d√Ľ parfois aider √† la joncher de fleurs. Elle aura regard√©, de ses yeux neufs .d’enfant que tout √©merveille et que rien n’√©tonne, la parade singuli√®re : le tambour-major et les orph√©ons des villages pr√©c√©dant le clerg√© ; les marcheurs en uniformes de fantaisie qu’ils se sont confec¬≠tionn√©s eux-m√™mes, et dont la bigarrure rappelle les diff√©rentes arm√©es qui ont pass√© sur ce coin de terre, et le gentil d√©braill√© des enfants de chŇďur. Elle aura senti cette odeur d’encens et de ros√©s √©cras√©es, m√™l√©e √† celle, plus forte, de piquette et de foule en sueur…

L’exposition universelle de Bruxelles de 1935 donna √©galement l’occa¬≠sion √† la Compagnie de Gerpinnes de la ¬ęMarche¬Ľ de se faire mieux conna√ģtre du pays.

Voulant allier aux √©clatantes manifestations du Progr√®s les belles et na√Įves traditions populaires, le comit√© de l’Exposition organise un cort√®ge folklorique r√©sumant la vie de nos communes.

Ce dernier dimanche de juin arrivaient √† Bruxelles de tous les coins de la Belgique des groupes vivants et color√©s qui reconstitu√®rent notre folklore non seulement avec fid√©lit√© mais avec √Ęme. Il y en avait des Ardennes, de Malm√©dy, de Namur et de bien d’autres lieux encore.

Gerpinnes avait sans conteste la plus belle compagnie. Ses sapeurs √† la tunique en queue d’aronde, aux grands tabliers blancs, au colback napol√©onien et arm√©s d’une hache faisaient sensation. Comme de v√©ritables soldats, ils formaient une ¬ęherse¬Ľ impeccable. Derri√®re eux, leur prestigieux tambour-major au colback √©norme enfonc√© jusqu’aux yeux, aux √©paulettes d’argent et la poitrine orn√©e du traditionnel plastron rouge et barr√©e de la sabretache souleva l’admiration gr√Ęce √† la dext√©rit√© avec laquelle il maniait sa canne.

Les officiers v√™tus d’uniformes galonn√©s et coiff√©s du shako au panache blanc avaient une allure vraiment militaire. Grenadiers, Tirailleurs et Zouaves obtinrent aussi leur part de bravos… (G.C., 4 juillet 1935).

Malheureusement, √† l’Exposition de Paris en 1937, les ¬ęmarcheurs¬Ľ furent oubli√©s dans la composition du cort√®ge folklorique qui y d√©fila.

Les habitants de Gerpinnes n’en √©taient pas heureux ; ils le firent savoir par l’interm√©diaire de la Gazette de Charleroi du 26 juillet :

A l’occasion de la F√™te Belge qui se d√©roula au Grand Palais de l’Exposition de Paris, un cort√®ge folklorique belge d√©fila sous les regards d’une nombreuses assis¬≠tance.

Il y avait l√†, pr√©tend-on, tout le folklore de notre pays. Et l’Entre-Sambre-et-Meuse n’y √©tait pas compl√®tement repr√©sent√©e.

En effet, le joyau folklorique de cette Entre-Sambre-et-Meuse est constitu√© par les ¬ęMarches Militaires¬Ľ si nombreuses. Pourquoi donc les a-t-on laiss√©es de c√īt√©? De nos jours, les ¬ęMarches Militaires¬Ľ sont des cort√®ges de parade et une source d’amusement, comme les groupes carnavalesques; elles furent autrefois, des ¬ęmi¬≠lices rurales¬Ľ constitu√©es par les gens de notre r√©gion pour d√©fendre leurs r√©coltes et aussi leurs demeures contre les bandes de brigands et de soldats en maraude.

(p.95) Elles datent de cette √©poque, o√Ļ attaqu√©s par des voisins, les gens prenaient les armes pour la d√©fense de leurs libert√©s.

Ces ¬ęmarches¬Ľ sont aussi l’√©manation du caract√®re frondeur des habitants de notre terroir rest√©s fid√®lement attach√©s √† la France.

Nous souhaitons qu’√† l’avenir, on ne les oublie plus, nos vieilles mais toujours

jeunes ¬ęMarches militaires¬Ľ.

Mais, comme il se doit, malgr√© le s√©rieux de la ¬ęMarche¬Ľ, l’humour ne perd jamais ses droits.

C’est ainsi que :

Un lundi de Pentec√īte, quelques ann√©es avant la guerre, un brave n√®gre perdu,

échoué à Acoz on ne sut comment, était venu assister à ces revues de soldats rieurs aux pantalons blancs et qui buvaient beaucoup.

Enhardi par l’urbanit√© des chefs, le brave n√®gre avait suivi dans un caf√© une troupe en liesse et prenait, avec elle, le verre de l’amiti√©. Les n√®gres √©taient rares √† Acoz, le brave eut son heure de succ√®s, mais il eut vite √©puis√© tous les charmes du lieu et voulut s’en aller.

Un soldat l’arr√™ta : ¬ęSi tu nous quittes, je te tue¬Ľ et joignant le geste √† la parole,

il mit en joue le congolais. Contorsions, lamentations, pri√®res, le n√®gre essaya tout, mais il ne quitta pas la troupe. Cette ann√©e-l√†, la compagnie d’Acoz avait √† Gerpinnes, un prisonnier congolais et ce fut son succ√®s. (/?. du 23.5.1923).

Il arrive aussi que les ¬ęMarcheurs¬Ľ, peut-√™tre sous l’influence de la ¬ępetite goutte¬Ľ g√©n√©reusement servie par les cantini√®res, commettent quelques imprudences, ainsi que nous le rapporte le Journal de Charleroi (J.C.) du 22 juillet 1946 :

Hier, √† l’occasion des f√™tes du Faubourg une grande marche militaire avec les c√©l√®bres marcheurs de Gerpinnes s’est d√©roul√©e √† Ch√Ętelet. Elle a obtenu le plus grand succ√®s. Il y eut toutefois un incident qui fit quatre victimes; alors que la marche rendait une visite d’honneur au pr√©sident des f√™tes, quatre membres d’une compagnie qui se trouvaient dans la cour de la poterie Bertrand Delessen r√©pandi¬≠rent sur le sol un sachet de poudre √† laquelle ils mirent le feu. Instantan√©ment, le feu se communiqua √† leurs pantalons de toile blanche qui flamb√®rent, leur occasion¬≠nant au surplus des br√Ľlures d’une certaine gravit√© pour l’un d’eux… Nous esp√©rons que cet accident n’aura d’autres cons√©quences que la cr√©ation, au sein des marcheurs de Gerpinnes, d’une compagnie de ¬ęsans culotte¬Ľ.

Heureusement, quoi qu’il arrive, le ¬ębon peuple¬Ľ de la r√©gion aime ¬ęsa¬Ľ marche, ainsi que nous le fait savoir, en termes dithyrambiques peut-√™tre, le correspondant du Journal de Charleroi (29.5.1950) :

Le public ne se lasse pas d’admirer et se laisse emporter par les inlassables et crispants roulements des caisses qui dominent tout. Un vrai 14 juillet, qui fait ¬ęRevue D√©cadi¬Ľ6 avec beaucoup d’uniformes qui font tr√®s bien 21 juillet… Et dans le ciel, je vois se d√©rouler flous tels de l√©gers nuages, le drapeau bleu, blanc, rouge d’Arcole, de Rivoli, de Marengo, de Friedland, de la Moskowa, de l’Alg√©rie, le drapeau de France et de la Libert√©, le drapeau rouge, jaune et noir de 1830, le drapeau de notre Ind√©pendance, tandis que se profilent le doux visage de la Princesse Rolande et la figure chevaleresque du Seigneur Oger.

 

6. Dixième jour du calendrier républicain.

 

(p.96) Etant du pays, je ne vois jamais cela sans une vive √©motion ; ce geste √©mu de l’√Ęme populaire envers Sainte Rolande [sic] et Saint Oger. Non, jamais…

 

La marche Saint-Roch à Ham-sur-Heure

 

Au XVIIe si√®cle, on notait que la discipline se rel√Ęchait au sein des escortes arm√©es7. ¬ęLa procession est devenue pour beaucoup un pr√©texte √† amusement et l’on franchit all√®grement les limites de la biens√©ance¬Ľ8.

Cette situation avait relativement peu changé au début de notre siècle.

Le 26 ao√Ľt 1926, le correspondant du Pays Wallon (P.W.) pouvait encore √©crire √† propos de la Marche de Saint-Roch :

Nous permettra-t-on, au sujet de cette manifestation traditionnelle de foi populaire en l’honneur d’un grand Saint tr√®s v√©n√©r√©, deux remarques que nous croyons opportun de formuler au nom m√™me du renom dont jouissent nos populations. La premi√®re, c’est qu’il y a trop de poivrots. C’est dommage et cela fait mauvaise impression9.

On comprend d√®s lors que ¬ę les autorit√©s (religieuses) ne peuvent rester indiff√©rentes¬Ľ10.

 

7.   J. ROLAND, op. cit., La crise du XVHf siècle, p. 51.

8.  Ibidem, p. 52.

9.¬† Si cette critique s’adressait aux participants √† la ¬ęMarche¬Ľ Saint-Roch, elle pouvait aussi s’appliquer √† bien d’autres ¬ęMarches¬Ľ.

10. J. roland, op. cit., p. 52.

 

(p.97) Et, quand √† cette situation critique se m√™laient aussi des diff√©rends d’ordre politique, on imagine sans peine que des litiges pouvaient na√ģtre entre l’autorit√© religieuse, organisatrice de la procession, et les autorit√©s civiles ou la ¬ęJeunesse¬Ľ, responsables de l’escorte arm√©e.

En 1858, √† Ham-sur-Heure, ce litige prit des proportions importantes, ainsi que nous le rappprte le Courrier de Charleroi (C.C.) ; le 20 ao√Ľt, il annon√ßait :

II y a du bruit et de l’agitation √† Ham-sur-Heure, para√ģt-il, entre la jeunesse d’une part, et le clerg√© de l’autre. Nous avons re√ßu √† ce sujet plusieurs communications que nous r√©sumerons demain.

Comme promis, le lendemain… :

Nous avons dit qu’il y avait du bruit et agitation √† Ham-sur-Heure. Certes cela ne peut pas influencer sur la Bourse, ni faire passer un nuage sur l’entente des grandes puissances, toutefois nous indiquerons d’apr√®s nos correspondances la cause de l’excitation des esprits √† Ham, toute agitation populaire quelle que petite qu’elle soit, m√©ritant d’√™tre √©tudi√©e.

Il faut donc savoir que de temps imm√©morial, √† Ham-sur-Heure, le jour de la kermesse, qui arrive dimanche, il y avait une procession qui d√©filait par le village. C’√©tait celle de St-Roch. Le clerg√© y assistait. L’an pass√©, le cur√© y prit encore part il s’y amusa m√™me fort bien puisque en rentrant dans son √©glise il dit bien haut aux personnages qui l’accompagnaient : qu’il souhaitait de pouvoir faire pendant 20 ans encore la procession de St-Roch.

Mais depuis l’ann√©e pass√©e bien des choses sont arriv√©es, bien de l’eau a coul√© dans l’Eau-d’Heure ! Il y a entre autres dans cette ann√©e-l√† une date qui a marqu√© la chute d’un parti et l’av√®nement d’un autre : le 10 d√©cembre enfin puisqu’il faut l’appeler par son nom.

Or il para√ģt qu’√† cette √©poque les organisateurs ordinaires de la Kermesse, tous gens honorables et des plus consid√©r√©s du village, se permirent de chanter vite √† la porte et main morte, de faire de la propagande pour les journaux lib√©raux, d’aller voter pour MM. de Paul et Wanderpepen, puis plus tard pour M. Van Leempoel. Ce sont de gros p√©ch√©s que tout cela. M. le cur√© qui a bonne m√©moire comme tous les pr√™tres du reste, ne les oublia point et cette ann√©e il voulut tirer une petite vengeance. A cette fin, il refusa de faire cette ann√©e la procession St-Roch. De l√† √©moi, bruit, agitation. ¬ęSi St-Roch ne sort pas, disent les vieilles gens, il nous arrivera malheur!¬Ľ. Et ce th√®me en engendre d’autres dans les vieux cerveaux qui ont vu les lumi√®res de la derni√®re f√™te donn√©e au ch√Ęteau de Ham par la comtesse de M√©rode la veille de son d√©part pour l’√©migration √† la fin du si√®cle dernier. Que voulez-vous! On ne change pas en un jour les id√©es des gens surtout quand ils sont vieux.

Les Hammiennes tiennent donc √† leur St Roch surtout que l’an pass√© elles l’ont habill√© tout √† neuf des pieds √† la t√™te, comme s’il allait se marier : manteau en velours cramoisi, collerette en dentelle, que sais-je! Toute une garde-robe dont la valeur eut fait dix pauvres heureux ! Et cette ann√©e on ne le verrait pas avec ces beaux habits ! Il y aurait de quoi quitter de d√©sespoir la jolie vall√©e de l’Eau d’Heure. M. le cur√© est ent√™t√©. ¬ęVous voulez faire sortir St- Roch, dit-il √† ses paroissiens? Eh! bien vous ne l’aurez pas. Je vais le mettre aux arr√™ts pendant toute la ker¬≠messe¬Ľ. On lui rappelle alors que les paroissiens ont certains droits √† St-Roch en (p.98) vertu de je ne sais quelle vieille paperasse, puis parce que on entretient sa garde-robe. C’est comme si on chantait Lalurette et Laluron aux oreilles du pasteur obstin√©. ¬ęJe tiens St-Roch, r√©p√®te-t-il, et St-Roch ne sortira pas cette ann√©e¬Ľ. Les organisateurs de la f√™te cependant veulent non moins faire une esp√®ce de procession. Ils se passeront bien du cur√© √† la rigueur, mais de St-Roch! Un vieux saint du village qui a vu agenouill√©es dans l’√©glise de Ham quatre ou cinq g√©n√©rations de ch√Ętelaines, de comtes et de seigneurs! C’est difficile de se r√©signer √† ne pas le voir se promener par le village sur les √©paules des jeunes gens. L’enlever! On y a bien pens√©. Mais le code p√©nal? En dernier lieu l’on a propos√© d’en faire un neuf de St-Roch, et cette id√©e qui en vaut bien une autre, sera probablement suivie. C’est si facile de faire un saint ! Mais que dira le vieux ? Il est capable de faire du bruit √† son tour ! Je parie qu’il y a de fort braves gens √† Ham-sur-Heure qui donneraient la plus grosse de leurs poules et le plus gras de leurs chapons pour avoir pass√© la journ√©e de dimanche prochain.

L’affaire en est l√†. Depuis qu’elle occupe les esprits, le cur√© en parle souvent du haut de la chaire et il ne m√©nage personne, ce qui est loin de d√©truire l’agitation. Il fait actuellement veiller Saint Roch la nuit par un de ses vicaires et Dieu sait o√Ļ il le mettra la nuit de samedi au dimanche ! S’il nous le confiait ! Maintenant que nous avons rapport√© sommairement ce qui se passe √† Ham-sur-Heure nous dirons bien franchement aux braves et honn√™tes gens de ce village : que nous ne leur donnons pas raison. Pourquoi veulent-ils que le cur√© et St-Roch fassent la procession? Amusez-vous entre vous, jeunes gens et jeunes filles de Ham, organisez un cort√®ge, si vous voulez, ce n’est pas difficile ; un char garni de verdure et de fleurs mont√© par un groupe de jeunes et jolies paysannes est plus beau √† voir, croyez-moi, que le char du vieux St-Roch. Laissez le cur√© bouder au fond de son presbyt√®re. Les cur√©s de Meudon sont si rares! Le v√ītre n’en est pas un. Laissez-le en compagnie de son vicaire, de St-Roch et de son chien, regretter le temps pass√©…

Les organisateurs ont suivi ce conseil et, para√ģt-il, tout s’est tr√®s bien pass√© car :

Malgr√© l’opposition du cur√© et de son vicaire, la Kermesse de Ham-sur-Heure a √©t√© cette ann√©e plus brillante que d’habitude.

C’est toujours ainsi chez nos braves populations wallonnes. Ils ne supportent pas la domination ni l’intol√©rance aveugle. Leur esprit frondeur les fait surmonter l’obstacle qui s’oppose √† leur libert√©, avec la m√™me aisance qu’un cheval de course saute une barri√®re. Le clerg√© de Ham voulait emp√™cher la f√™te communale, et la f√™te a √©t√© c√©l√©br√©e sans lui avec plus d’entrain que jadis. A la v√©rit√© le vieux saint Roch n’y a pas assist√© mais on s’est tout aussi bien pass√© de lui que du cur√©. Apr√®s la messe paroissiale, la Marche s’est r√©unie sur la jolie place du village o√Ļ se trouvaient mass√©s des flots de populations venues des communes voisines. Elle n’a pas tard√© √† commencer le d√©fil√© dans l’ordre suivant : l’harmonie de Montigny-le-Tilleul, une compagnie de sapeurs, les grenadiers de la vieille garde, les chasseurs, les zouaves, la cavalerie. Toutes ces troupes parfaitement √©quip√©es √©taient comman¬≠d√©es par M. Joppart. Elles ont parcouru l’itin√©raire ordinaire de la procession St-Roch et √† deux heures elles rentraient √† Ham au milieu des d√©charges de mousqueterie et des feux de pelotons (C.C., 21.8.1858).

Comme on le voit, les habitants de Ham-sur-Heure (les Bourqu√ģs) ne reculent devant rien quand il s’agit de ¬ęleur¬Ľ Marche.

(p.98) Celle-ci est ¬ęle gros √©v√©nement de l’ann√©e¬Ľ. Voyez la description qu’en faisait Richard Dupierreux qui, par la m√™me occasion, campait un de ces personnages typiques comme on en rencontre souvent en Entre-Sambre-et-Meuse :

Le bourg est encore vibrant des feux de salves, et tout fr√©missant de l’odeur de ducasse qui l’enivra. Vous verrez sur le pas de telle porte, un vieillard chenu brossant d’anachroniques oripeaux. Il a pass√© les soixante-dix ans. Voil√† peut-√™tre cinquante ann√©es qu’il ¬ęmarche¬Ľ.

Cela est rentr√© dans sa vie; comme dans celle de Kobbe, le petit homme de Dun qui sortit de l’imagination lyrique de Lemonnier, √©tait entr√©e l’habitude choy√©e de remplir le r√īle humili√© du Christ, √† la grande procession de F√Ľmes, ou dans la vie de tel Binchois inv√©t√©r√©, celle de tintinnabuler son gille, chaque carnaval; il est de ces corv√©es, impos√©es par l’esprit d’un lieu et l’usage, qui sont de v√©ritables sacer¬≠doces. Mais le vieux n’est pas content : elle n’est plus aussi belle que dans le temps, sa Marche. Il aura, pour vous √©voquer les ann√©es √©coul√©es o√Ļ l’on voyait plus de vingt Compagnies dans Ham, venues, par les labours et les gu√©rets o√Ļ chantent les avoines m√Ľres, des quatre coins de la Wallonie, il aura de dolents gestes et des phrases attrist√©es. Il m’a rappel√© soixante-six, l’ann√©e du chol√©ra ¬ęqu’ils en √©taient arriv√©s de Nismes¬Ľ. Et tant d’autres vieux souvenirs, dont sa m√©moire alourdie ne d√©m√™le qu’avec grand’peine l’√©cheveau embrouill√©, ont pass√© devant moi! Hier, il a fait en conscience, son tour de Marche.

Il est parti dans la tap√©e du grand soleil qui endimanchait le ciel ¬ęs√©rieux comme B√Ętisse¬Ľ dans sa tunique un peu verdie, ses pantalons de reps blanc et sous son k√©pi d√©cor√©.

Il s’√©tait couvert la poitrine, cet ancien d’une illusoire Grande Arm√©e, de toute une l√©gion de rubans au bout desquels cliquetait une honorifique ferblanterie. Du mur de la cens√©, il avait d√©croch√© le fusil mouchet√© de rouille, qui dans les matins laborieux, avait guett√© la sortie d’un faon au pr√© voisin. Et, sifflotant, il avait pris l’alignement ; les jambes un peu ployantes, il avait march√© comme les autres; il avait d√ģn√© aux Trois-Arbres, d√©charg√© toutes les salves qu’on lui r√©clamait. Il √©tait enfin revenu sur la place, vers les 3 heures, pour la rentr√©e de la procession.

Oh, quelle plume assez joyeuse, quel assez violent pinceau, dira l’hilarant spectacle de tous ces Marcheurs fourbus, cherchant une droite ligne impossible ! Qui dira ces sapeurs √©normes aux mains colossales boudin√©s dans leurs trop courtes tuniques, la poitrine bomb√©e; et sur ces g√©ants, l’effet des tabliers de nourrice √† choux bleus p√Ęles ; et ces faces truculentes, sorties d’une toile de l’√©cole flamande ! Quel Bruyguel ou quel Des Ombiaux!”

L’arm√©e incoh√©rente, titubante, depuis le tambour-major, grave, qui balance m√©ca¬≠niquement, dirait-on, une √©norme scie de bois, jusqu’aux √©tats-majors empenn√©s de blanc, m√©rite √† coup s√Ľr d’√™tre vue. Et c’est sinc√®rement un spectacle d’un go√Ľt sp√©cial que la rentr√©e de cette soldatesque bourdonnante, toutes cloches battantes au clocher d’Ham, dans la griserie des claironnades et des charges de tambours, autour d’un Saint-Roch pitoyable, en cette bourgade qui a conserv√©, dans ses murs et dans ses allures, un peu du moyen-√Ęge. … Si vous ne l’avez d√©j√† vu, vous devez aller voir Ham (G.C., 29.8.1908).

 

9. Orthographe de l’auteur.

 

(p.100) La marche de la Madeleine à Jumet-Heigne

 

Si la Saint-Roch √† Ham-sur-Heure est ¬ęle gros √©v√©nement de l’ann√©e¬Ľ, que dire alors de ¬ęLa Madeleine¬Ľ?

Les plus puissants superlatifs ne suffisent certainement pas pour quali¬≠fier cette f√™te qui, ne l’oublions pas, s’adresse √† une population locale de plus de 25 000 habitants, sans compter celle de Roux, Courcelles, Viesville, Thim√©on, Gosselies, communes sur le territoire desquelles passe le ¬ęTour¬Ľ.

L’attachement populaire est tel qu’aucune interdiction ne peut emp√™¬≠cher les amateurs de prendre part √† la ¬ęMarche¬Ľ.

Ainsi, en 1878, comme on va le voir, le curé de la paroisse voulut interdire à un groupe de suivre la procession :

De nombreuses cavalcades l’accompagnent et tous les cavaliers sont en brillant uniforme. Un groupe de ceux-ci suit la procession en costume bleu, on les a surnomm√©s ¬ęLes Bleus¬Ľ.

Dans son sermon de dimanche dernier, le cur√© de la paroisse leur a interdit de suivre la procession dans ce costume, sa couleur √©tant celle d’une opinion hostile √† la religion catholique. Une requ√™te pr√©sent√©e par une d√©putation du groupe n’eut pas de succ√®s. L’obstination du cur√© a excit√© celle des ¬ęBleus¬Ľ qui ont d√©cid√© de suivre la procession √† petite distance ou de la pr√©c√©der (J. C., 20.7.1878).

En 1932, des gr√®ves importantes paralysaient le ¬ęPays Noir¬Ľ. L’autorit√© publique, craignant des √©meutes, avait interdit tous les rassemblements de plus de cinq personnes.

La presse de l’√©poque s’√©tait content√©e d’annoncer : ¬ęle Tour de la Madeleine… n’aura pas lieu¬Ľ (P.W., 23.7.1932) et de d√©plorer cette interdiction d√©cr√©t√©e la veille de la f√™te (G.C., 29.7.1932).

Ici aussi, les ¬ę Madeleineux ¬Ľ brav√®rent l’interdiction.

Il fallut toutefois attendre 1950, pour apprendre quelle astuce certains avaient trouv√©e pour ¬ętourner¬Ľ cette malencontreuse d√©cision.

Voici ce que nous rapporte Léopold Bruyère, sous le titre :

Madeleine de grève

1932. Heures troubles, des gr√®ves s√©vissent partout, les esprits sont exasp√©r√©s, la classe ouvri√®re indign√©e des conditions d’existence, que veut lui imposer l’√©go√Įsme du capital, r√©agit avec vigueur et refuse obstin√©ment la continuit√© et la reprise du travail.

√Čmues par l’ampleur et la spontan√©it√© du mouvement, et voulant parer aux exc√®s possibles d’√©l√©ments incontr√īlables, les autorit√©s gouvernementales sortent un arr√™t√© interdisant les rassemblements de plus de cinq personnes, et chargent le g√©n√©ral Termonia et sa troupe d’en faire respecter l’application dans toutes les circonscrip¬≠tions atteintes par les gr√®ves.

Cela n’est point pour plaire √† nos Madeleineux qui vouent √† tous les diables cet arr√™t√© qui r√©duit √† n√©ant leurs espoirs et leurs appr√™ts. (‚Ķ)

 

Les marches militaires de l’Entre-Sambre-et-Meuse, p.139=146, in¬†: F√©lix Rousseau, L√©gendes et coutumes du Pays de Namur, Trad. wallonne, 2006

 

Dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, on donne le nom de ¬ę marches ¬Ľ aux pro¬≠cessions escort√©es d’une ou de plusieurs compagnies de soldats improvis√©s. On s’accorde √† leur attribuer une origine fort lointaine ; pour beaucoup il n’est pas douteux qu’elles remontent au moyen √Ęge. A mon grand regret, je ne puis souscrire √† cette opinion. Certes, quelques-unes des processions de la r√©gion sont anciennes, mais rien ne prouve que d√®s une √©poque recul√©e, elles aient √©t√© accompagn√©es d’une garde arm√©e. Ainsi, la procession de Walcourt, d√©j√† cit√©e au XVe si√®cle, n’est devenue une marche que vers 16501. A mon avis, ces cort√®ges mi-religieux mi-guerriers sont tout simplement une cons√©quence de l’organisation militaire des campagnes au XVIIe si√®cle.

C’est √† bon droit que les historiens belges d√©nomment ce si√®cle ¬ę le si√®cle de malheur ¬Ľ. Rattach√©e √† l’Espagne, notre patrie se vit entra√ģn√©e dans les guerres d√©sastreuses qu’eut √† supporter cette nation alors en pleine d√©ca¬≠dence. Jamais la Belgique ne m√©rita davantage son surnom caract√©ristique de champ de bataille de l’Europe. Tous les conflits internationaux vinrent se d√©nouer chez nous ; sans cesse le pays fut sillonn√© par des gens de guerre. Les soldats, tous mercenaires, sans aucun sentiment patriotique dans le cŇďur, √©taient recrut√©s la plupart du temps, dans la lie de la population. On en jugera par l’exemple suivant. Le 28 janvier 1640, le gouvernement ordonna d’incorporer dans le ¬ę tertio ¬Ľ du prince de Ligne, des vagabonds d√©tenus √† Namur2. Le soldat tra√ģnait avec lui sa femme l√©gitime ou sa concubine et ses enfants. Une arm√©e en marche ressemblait en quelque fa√ßon √† une tribu √©migrant avec tous ses biens3. Comme le service d’intendance n’existait pas et que la solde se payait de fa√ßon tr√®s irr√©guli√®re, ce monde de militaires, de filles perdues, de vivandiers, d’aventuriers de toute esp√®ce, ne vivait que de rapines. Apr√®s le passage d’une arm√©e, le pays restait plein d’√©clop√©s, de tra√ģnards, de ¬ę b√©litres, brimbeurs… et autres fayn√©ans et vagabonds… aucuns avec armes, autres sans armes, mangeans le bonhomme, d√©robans non seu¬≠lement chevaux et b√™tes √† cornes, mais aussi exer√ßans diverses extorsions et exc√®s par menace, force et violence4. ¬Ľ

Impuissant √† r√©primer par lui-m√™me ce triste √©tat de choses, le gouverne¬≠ment d√©cr√©ta l’organisation de milices rurales assez semblables aux gardes bourgeoises des villes et charg√©es, comme celles-ci, d’un service de police. Tous les hommes aptes √† porter le mousquet ou la pique en faisaient partie.

 

1  Cf. ci-dessus p. 127.

2  Correspondance du Procureur Général à la date du 28 janvier 1640. AEN.

3 Sur les armées et la guerre au XVIIe siècle, cf. les renseignements si curieux réunis par M. Schweisthal, dans Annales de la Soc. archéologique de Bruxelles, t. XVI (1902), pp. 216 et suiv.

4 Ordonnance du 28 septembre 1617, dans Coutumes et Ordonnances du Comté de Namur, édit. de 1732, p. 370.

 

(p.140) Le bailli ou le seigneur nommait les officiers, sergents et caporaux5. Des sentinelles veillaient dans les clochers pr√™tes √† donner l’alarme en sonnant le tocsin ; d’autres gardaient les gu√©s et les ponts. Quand on signalait une troupe nombreuse et que la r√©sistance paraissait inutile, les femmes et les enfants avec le mobilier et les bestiaux se r√©fugiaient dans l’√©glise paroissiale. Dans le pays de Namur, les √©glises, en temps de guerre, rendaient les m√™mes services que les fameux schansen du Limbourg6. Le plus souvent, elles √©taient camp√©es sur une hauteur, la tour du clocher perc√©e d’√©troites meurtri√®res avait des allures de donjon, et le mur du cimeti√®re, flanqu√© parfois de tourellles aux angles, formait le rempart avanc√©7.

Les milices rurales rendirent d’incontestables services. Des bandes isol√©es de soldats en maraude se virent √©trill√©s de belle fa√ßon. Le P. Moehner, aum√ī¬≠nier d’un corps d’arm√©e allemand au service de l’Espagne en 1651, constate que la population des campagnes en Belgique ne se laisse pas traiter comme en Allemagne8. Pr√®s de Marbais, dans le comt√© de Namur, des soldats de la compagnie du capitaine Grimming avaient molest√© des paysans. Ceux-ci assaillirent subitement la compagnie dans ses campements et tiraill√®rent toute une nuit. Ils laiss√®rent deux hommes sur le terrain mais le lendemain, √† l’aube, le capitaine et ses gens durent vider les lieux et se replier sur le gros des troupes9.

Lorsque revinrent des temps meilleurs, les milices rurales continu√®rent √† subsister, mais, de m√™me que les gardes bourgeoises des villes, elles n’eurent plus qu’un r√īle d√©coratif. Lorsqu’un personnage de marque traversait un village, les manants en armes s’empressaient de lui rendre les honneurs.

Le 14 mai 1726, le prince-√©v√™que de Li√®ge, en tourn√©e de confirmation, passa par le village de Perwez-en-Condroz. ¬ę Les paysans du lieu, dit une relation contemporaine, l’ont est√© recevoir √† l’entr√©e de la hauteur10, et l’ont

 

5 Les archives des communes rurales des XVIIe et XVIIIe si√®cles sont remplies de d√©tails sur l’organisation de ces milices et des patrouilles.

6¬† Les ‚ÄĘ schansen ‚ÄĘ √©taient des camps de refuges, cf. O. HANSAY, R√®glements des ‚ÄĘ schansen ¬Ľ au XVIF si√®cle, dans BCRH, t. 81 (1912), pp. 53 et suiv.

7 Les √©glises de Nimes et de Hemptinne √©taient fortifi√©es de cette fa√ßon. Cf.]. PIMPURNIAUX, Guide du voyageur en Ardennes, t. I, p. 250 ; C.G. ROLAND, Hemptinne (Eghez√©e), p. 73 dans Corn. Namurois, 2e ann√©e. – En 1653, les habitants d’Auvelais subirent dans leur √©glise un v√©ritable si√®ge qui eut une fin tragi¬≠que, cf. CLAUSSET et MAUCLET, Auvelais et Arsimont, p. 158 dans Com. Namuroises, 1e ann√©e. – L’√©glise de Gonrieux fut assi√©g√©e en 1655, cf. Cte De VILLERMONT, Notice sur Pesches, dans Ann Acad√©mie d’arch√©ol. de Belgique (Anvers), ann√©e 1885, p. 180. – La plupart des √©glises du pays de Gedinne servaient de forts en temps de guerre, cf. ASAN, t. XV, p. 549 et XVI, p. 436. – De l’autre c√īt√© de la fronti√®re en Thi√©rache, on peut voir encore de nombreuses √©glises fortifi√©es, cf. Cte De Marsy, La Thi√©rache militaire. Eglises fortifi√©es dans Ann. Acad√©mie d’arch√©ol. deBelg. (Anvers), ann√©e 1883, pp. 399 et suiv.

8 M. SCHWEISTHAL, Le voyage du R.P. Moehner pendant l’exp√©dition au secours des Pays-Bas Espagnols, en 1651, dans Ann. Soc. arch. de Bruxelles, t. XVI (1902), p. 257.

9 Ibidem.

10 La hauteur, c’est-√†-dire la seigneurie.

 

(p.141) conduit jusqu’√† la sortie, faisant de tems en tems des descharges, etc. ; le pasteur11 s’est pr√©sent√© √† son passage avec la croix et l’eau b√©nite et une bonne partie de ses paroissiens; apr√®s avoir demand√© sa b√©n√©diction et la re√ßue, on a chant√© Ecce Sacerdos magnus etc., et les cloches ont sonn√© tout le tems qu’il a est√© sur la hauteur12. ¬Ľ

Le 9 octobre 1781, Mgr de Lichtervelde, nouvellement promu au si√®ge √©pis-copal de Namur, s’en fut visiter l’abbaye de Saint-G√©rard, dont il √©tait l’abb√© commendataire. Une compagnie de paysans de cette commune, costum√©s en hussards, vint √† sa rencontre pr√®s du ch√Ęteau d’Annevoie et l’escorta jusqu’√† la porte du monast√®re13.

Un peu avant la R√©volution, le prince de Ligne traversa l’Entre-Sambre-et-Meuse en compagnie du comte d’Artois14, qui se rendait √† Spa. ¬ę Au point du jour, raconte-t-il dans ses m√©moires, je rencontrai une cinquantaine de paysans arm√©s. Je crus que c’√©taient des d√©serteurs15. M. le comte d’Artois n’avait pas d’armes ni moi non plus. Au moment o√Ļ nous le regrettions, cinquante vivats nous rassurent : c’√©tait une bande de mes fid√®les sujets qui avaient mauvaise mine mais bon coeur, qui m’attendaient √† la fronti√®re de mon petit comt√© souverain d’Empire16, que je ne savais pas √™tre sur mon chemin. Ils me men√®rent sur mon rocher, o√Ļ il fallut enrayer ma voiture tout le temps que je restai pour recevoir les hommages du clerg√© et du magistrat, et puis je continuai ma route17. ¬Ľ

Les milices campagnardes avaient encore d’autres occasions de parader. Presque partout dans la Belgique wallonne du XVIIe et surtout du XVIIIe si√®cle, des groupes de soldats improvis√©s rehaussaient la pompe des proces¬≠sions. Dans le dioc√®se de Namur, il y eut m√™me des abus, car en avril 1719, Mgr de Berlo de Brus d√©fendit de figurer aux processions avec des armes18. Mais son mandement resta sans effet. Jusqu’√† la fin de l’ancien r√©gime on signale des processions arm√©es ; certaines se maintinrent jusque fort avant dans le XIXe si√®cle. De nos jours, on n’en rencontre plus que dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, o√Ļ elles sont rest√©es tr√®s populaires pour des raisons historiques. Sur ce vieux sol guerrier, les institutions militaires ont pouss√© des racines plus

 

11 C’est-√†-dire le cur√©.

12 Petite chronique rédigée par F. Doignez, curé de Perwez, et contenue dans le Registrum Parrocbiale dePerwez, AEN.

13 AIGRET, Hist. de Saint-Aubain à Namur, p. 424.

14 Depuis Charles X, roi de France.

15 Sans doute à cause de leurs défroques militaires.

16 II s’agit de la terre Fagnoles, √©rig√©e en comt√© d’Empire en 1770. Comme souverains ind√©pendants de Fagnoles, les princes de Ligne avaient le droit de frapper des monnaies ; cf. article de Gachard sur la terre de Fagnoles dans Bull. Acad√©mie royale de Belgique, t. XIX.

17 Prince DE LIGNE, Mémoires (édition du centenaire, par E. Gilbert), p. 69.

18 Décréta etstatuta omnium synodorum dtoecesanorum Namurcensium, Namur, Albert, 1720, p. 419, art. CV.

 

(p142) profondes que partout ailleurs. A toutes les √©poques de notre histoire, cette ¬ę aspre r√©gion ¬Ľ servit de champ de bataille. Au XVIIe si√®cle, elle constituait un v√©ritable champ clos o√Ļ escarmouchaient √† chaque guerre les garnisons fran√ßaises de Charlemont (Givet), de Mariembourg et de Philippeville, et les troupes espagnoles de Namur et de Charleroi. Les milices rurales y furent tr√®s actives, car les paysans qui vivaient sur un qui-vive perp√©tuel, avaient fort √† faire pour d√©fendre leur maigre pitance.

Dans les derni√®res ann√©es avant la guerre, on comptait encore dans l’Entre-Sambre-et-Meuse une quinzaine de marches. Les trois principales restent celles de Notre-Dame de Walcourt, le dimanche de la Trinit√©, de Sainte-Rolende de Gerpinnes, le lundi de la Pentec√īte, et de Saint-Feuillen de Fosses qui ne sort que tous les sept ans.

Les compagnies sont compos√©es de volontaires de tout √Ęge, lesquels s’√©quipent √† leurs frais. Depuis les campagnes d’Alg√©rie, les uniformes de zouaves et de turcos jouissent d’une grande faveur. A Lesves, vers le milieu du si√®cle dernier, les anciens soldats de Napol√©on formaient un petit peloton sous les ordres d’un certain Legros qui avait fait les guerres d’Espagne. Pour la circonstance, ils endossaient des d√©froques du premier Empire, lou√©es √† Givet. Les fonctions d’officiers sont g√©n√©ralement mises aux ench√®res et ¬ę pass√©es ¬Ľ aux plus offrants. Les √©lus ne reculent devant aucune d√©pense pour remplir leur r√īle dans toutes les r√®gles de l’art. On m’a cit√© des fils de cins√ģ qui se rendaient plusieurs fois par semaine √† Namur ou √† Charleroi afin de recevoir les le√ßons de sous-officiers de l’arm√©e.

D’ordinaire on compte une ou deux compagnies par localit√©. En 1904, √† l’occasion du cinquantenaire de la ¬ę marche de la Saint-Pierre ¬Ľ, Morialm√© mit sur pieds trois compagnies : les V√©t√©rans (160 hommes), les Patriotes (135 hommes), les Amis r√©unis (120 hommes)19. A Florennes, o√Ļ les luttes politiques sont toujours vives, deux compagnies sont en pr√©sence : l’une catholique, l’autre lib√©rale. Ces diverses compagnies prennent part √† la pro¬≠cession locale et √† celles de paroisses voisines √† titre de r√©ciprocit√©. A la ¬ę marche de Saint-Feuillen ¬Ľ, √† Fosses, 22 villages ou hameaux se faisaient repr√©senter, ce qui donne un total de plus de deux mille ¬ęsoudards¬Ľ. Dans les grandes marches, certaines compagnies jouissent de privil√®ges sp√©ciaux. A Walcourt, ceux de Daussois sont toujours en t√™te parce que de tout temps ils ont assist√© r√©guli√®rement √† la procession. On rappelle qu’en 1815, lors de l’invasion fran√ßaise, anglaise et prussienne qui aboutit √† Waterloo, la com¬≠mune de Daussois, malgr√© le d√©sarroi g√©n√©ral, envoya un caporal et quatre

 

19 La ¬ę marche¬†¬Ľ de la Saint-Pierre √† Morialm√© fut fond√©e en 1854 par l’abb√© B√©guin, √† la suite d’un vŇďu.

 

(p.143) hommes en sarrau et porteurs d’un b√Ęton en guise de fusil. Ce fut, cette ann√©e-l√†, la seule escorte de Notre-Dame. A Fosses, les Malonnais forment l’arri√®re-garde, mais ce sont eux qui doivent ex√©cuter la derni√®re salve de mousqueterie. Cette pr√©rogative leur tient fort √† cŇďur. Un jour, regagnant leurs p√©nates, apr√®s une marche, ils √©taient d√©j√† parvenus √† Sart-Saint-Laurent, lorsque quelqu’un vint les avertir qu’une compagnie s’√©tait permis de tirer apr√®s leur d√©part. Rebroussant chemin avec armes et bagages, nos guerriers retourn√®rent √† Fosses ou devant la coll√©giale, ils commenc√®rent un feu roulant infernal pour bien affirmer leur droit.

Un ou deux dimanches avant la procession, les ¬ę marcheurs ¬Ľ en uniforme et en armes circulent dans leurs villages respectifs pour s’exercer, et un peu aussi pour se montrer. Le lundi ou le dimanche qui suit la procession, nouvelle sortie, mais cette fois en vue de rendre les honneurs militaires aux notabilit√©s de la commune. Le ¬ę major ¬Ľ passe son sabre au personnage que l’on veut honorer pour commander une d√©charge. Si ¬ę madame ¬Ľ est pr√©sente, elle commande, elle aussi, un feu de salve, l’√©p√©e en main. Puis les vaillants <‚ÄĘ marcheurs ¬Ľ, suffisamment abreuv√©s et repos√©s, d√©filent en bon ordre, tam¬≠bours en t√™te et en saluant du drapeau, pour r√©p√©ter plus loin les m√™mes exercices. A Mettet, le jour des honneurs, les officiers distribuent √† leurs hommes des billets de cantonnement indiquant les maisons o√Ļ ils doivent aller d√ģner. Personne ne se refuse √† cette r√©quisition religioso-patriotique. A Malonne, √† la m√™me date les marcheurs de la localit√© donnent l’assaut √† l’abbaye. Une fois dans la place, les Fr√®res de la Doctrine chr√©tienne, suc¬≠cesseurs des anciens moines, leur offrent √† d√ģner.

Pour beaucoup d’habitants de PEntre-Sambre-et-Meuse, ¬ę marcher ¬Ľ est une question de dignit√© : le p√®re, le grand-p√®re, les anciens ont ¬ę march√© ¬Ľ… on ne peut faire autrement. On voit des anticl√©ricaux notoires qui toute l’ann√©e d√©blat√®rent contre la religion et ses ministres, et qui, pour rien au monde, ne voudraient manquer la ¬ę marche ¬Ľ de leur village, o√Ļ, avec un s√©rieux imperturbable, ils pr√©sentent les armes aux cur√©s, tirent des coups de fusil en l’honneur des saints, etc. Certaines √Ęmes na√Įves s’imaginent m√™me accomplir une Ňďuvre pie dont il leur sera tenu compte au jour du jugement. Un eccl√©¬≠siastique de la r√©gion m’a racont√© cette savoureuse histoire. Il gourmandait un vieux dur-√†-cuire, assez ti√®de sur le chapitre des devoirs religieux. Mais enfin, mon ami, lui dit-il, que faites-vous pour le bon Dieu ? Ce que je fais, monsieur le cur√©, lui r√©pliqua l’autre tr√®s convaincu, je ¬ę marche ¬Ľ tous les ans pour Notre-Dame de Walcourt…

On comprend, d√®s lors, combien les bonnes gens de cette pittoresque contr√©e tiennent √† leurs ¬ę marches ¬Ľ. Les tentatives de suppression de la part (p.144) du clerg√© se sont toujours heurt√©es √† une vive r√©sistance et ont provoqu√© parfois de graves incidents. Une affaire rest√©e c√©l√®bre entre toutes eut pour th√©√Ętre Biesmer√©e.

Saint Pierre est le patron de ce village. Non loin de l’√©glise coule une source dite ¬ę Fontaine Saint-Pierre ¬Ľ dont l’eau est r√©put√©e miraculeuse. Depuis un temps imm√©morial, le 29 juin de chaque ann√©e, le cur√© vient la b√©nir solennellement, et, le dimanche suivant, on fait une ¬ę marche ¬Ľ en l’honneur du prince des ap√ītres.

En 1847, le cur√© √©tait un homme maladif et morose, ennemi de la foule et du bruit. Il prit sur son bonnet de supprimer la ¬ę marche ¬Ľ annuelle. Une v√©ritable r√©volution √©clata dans le village ; des voies de fait furent commises, bref l’affaire eut son d√©nouement devant le tribunal correctionnel de Dinant. De son c√īt√©, l’√©v√™que de Namur prit des sanctions : le cur√© re√ßut son chan¬≠gement mais la ¬ę marche ¬Ľ resta supprim√©e. On fit force d√©marches pour d√©cider l’√©v√™que √† revenir sur sa sentence concernant la procession ; tout fut inutile, le pr√©lat resta sourd aux sollicitations les plus pressantes. Cependant, les hommes de la localit√© continu√®rent comme par le pass√© √† former une compagnie arm√©e qui figurait avec honneur dans les ¬ę marches ¬Ľ des environs. En 1873, l’ann√©e √©tait aux processions et p√®lerinages ; on en organisait un peu partout. Bonne occasion, se dirent les gens de Biesmer√©e pour obtenir le r√©tablissement de notre ¬ę marche ¬Ľ. On p√©titionna ; nulle r√©ponse. Le mayeur et deux notables se rendirent √† l’√©v√™ch√© de Namur ; ils furent √©conduits. Il faut savoir que le cur√©, l’abb√© M√©dot, avait √©crit dans un sens d√©favorable. Ce dernier √©tait pourtant un enfant du pays ; bien plus, on se souvenait qu’avant son entr√©e au s√©minaire, il s’√©tait rendu √† la ¬ę marche de Walcourt ¬Ľ, √† cheval, costum√© en mameluk, habit blanc, souliers et turban rouge et sabre √©norme. Aussi l’abb√© M√©dot devint-il la b√™te noire de ses paroissiens. On alla m√™me jusqu’√† tirer un coup de fusil dans la porte du presbyt√®re. Des gendarmes vinrent faire une enqu√™te ; personne n’avait rien vu ni entendu. En 1874, aux approches de la Saint-Pierre, le cur√© trouva un beau matin une affichette anonyme placard√©e √† proximit√© de sa demeure et ainsi con√ßue :

Si vous faites la procession, vous êtes le bienvenu.

Si vous ne la faites pas, vous n’√™tes plus de la commune.

Tout le village √©tait en √©bullition ; des gens parlaient de se convertir au protestantisme si on leur refusait encore leur vieux saint Pierre (sic). L’abb√© M√©dot quitta brusquement sa paroisse sans dire adieu √† personne. La vie, disait-il, n’√©tait plus tenable pour lui. En cons√©quence, les Biesmerois d√©cid√®¬≠rent de faire leur ¬ę marche ¬Ľ sans le clerg√©. Le dimanche 5 juillet, on se rendit (p.145) √† l’√©glise. La statue du prince des ap√ītres, rev√™tue d’un riche manteau, don de toute la commune, parcourut triomphalement le tour accoutum√©, salu√© par de nombreuses salves de mousqueterie. A chacune des neuf haltes, on recueillit les cinq plumages et les quatre bouquets que les habitants des neuf sections du village offraient tour √† tour √† leur glorieux patron. La procession se fit le plus s√©rieusement du monde. Mais l’√©v√™que, mal inform√©, crut √† une parodie et jeta l’interdit sur la paroisse. Sur ces entrefaites, un d√©c√®s se produisit. Le d√©funt √©tait un bon chr√©tien ; fallait-il l’enterrer comme un chien ? Non, dirent les gens de Biesmer√©e ; il entrera √† l’√©glise de force si c’est n√©cessaire. Le mayeur, d’accord avec la population, fit ouvrir les portes du sanctuaire ; on y transporta le corps et tous les assistants r√©cit√®rent les pri√®res des morts. Les esprits √©taient tr√®s surexcit√©s ; en fin de compte, on ne sait trop comment les choses auraient tourn√© sans l’intervention d’un jeune pr√™tre, l’abb√© Derenne, appartenant √† une des familles les plus estim√©es de la r√©gion. Gr√Ęce √† ses d√©marches, l’interdit fut lev√©. Nomm√© cur√© de Biesmer√©e, il obtint les autorisations n√©cessaires pour r√©tablir la ¬ę marche ¬Ľ de Saint-Pierre et la temp√™te s’apaisa. En 1875, Mgr Gravez, en tourn√©e √©piscopale dans son dioc√®se, s’arr√™ta √† Biesmer√©e, o√Ļ les marcheurs sans rancune vinrent le saluer de nombreuses d√©charges20.

Les ¬ę marches ¬Ľ de l’Entre-Sambre-et-Meuse sont annuelles, seule celle de Fosses est septennale (fig. 36). On ignore les origines de cette particularit√©. Sept est un chiffre sacr√© qui s’applique aussi aux processions. Un des pardons les plus c√©l√®bres de la Bretagne, celui de la Trom√©nie pr√®s de Quimper ne sort que tous les sept ans ; il en est de m√™me de I’ ¬ę Ostension ¬Ľ des saints Th√©obald et Isra√ęl au Dor√Ęt dans la Haute-Vienne. La derni√®re sortie de la pro-

 

20 Ces d√©tails sont tir√©s d’un M√©moire justificatif’de 35 pages, publi√© en 1874 par M. Vincent, bourgmestre de Biesmer√©e (Charleroi, imprimerie Evrard fr√®res) et du dossier de l’affaire que M. le chanoine Derenne a bien voulu me communiquer avec une extr√™me obligeance.

 

(p.146) cession de saint Feuillen avait √©t√© fix√©e en septembre 1914 (fig. 37). Comme bien l’on pense, il n’en fut plus question d√®s que les Allemands occup√®rent le pays. Elle eut lieu le dimanche 1er d√©cembre 1918, quinze jours √† peine apr√®s le d√©part de nos cruels oppresseurs. Ce fut une c√©r√©monie inoubliable. A la grand’messe, pr√©sid√©e par Mgr Heylen, √©v√™que de Namur, assistaient deux g√©n√©raux anglais et de nombreux officiers alli√©s. Puis, la ch√Ęsse de saint Feuillen sortit de l’√©glise port√©e par des soldats britanniques, la plupart canadiens ; d’autres lui faisaient escorte. Une bonne partie de la population fossoise mass√©e derri√®re les drapeaux des nations alli√©es et les √©tendards des soci√©t√©s locales figuraient dans le cort√®ge. Sans √™tre grand proph√®te, on peut affirmer que cette marche avec de ¬ę vrais soudards ¬Ľ restera unique dans les annales de la petite ville21 (fig. 38 et 39).

 

21 Je me suis content√© de retracer la physionomie g√©n√©rale des ‚ÄĘ marches ¬Ľ. Le lecteur que cela int√©resse, trouvera des renseignements plus sp√©ciaux dans les √©tudes suivantes : B.C. DELCHAMBRE, Vie de saint Feuillen, √©v√™que et martyr, Namur, 186l ; RAISIN, Les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse, Ann. F√©d√©ration arch. ethist. de Belgique, ann√©e 1894, pp. 216 et suiv. ; C. QUENNE, La marche et la proces¬≠sion de sainte Rolende de Gerpinnes, Wallonia, t. II (1894), pp. 121 et suiv. ; P.L. BORGNIET, Souvenirdu cinquantenaire de la procession de saint Pierre √† Morialm√©, Tongrinne, 1904 ; P. DELATTRE, Florennes, Historique du ch√Ęteau, Florennes, 1905 ; J. VANDEREUSE, La marche de saint-Eloi √† Laneffe, Wallonia, t. XIII (1905) pp. 225 et suiv. ; du m√™me, Le P√®lerinage √† Notre-Dame de Walcourt, Wallonia, t. XVII (1909), pp. 34 et suiv.

 

in: Roger Foulon, Marches militaires et folkloiques d’Entre-Sambre-et-Meuse, √©d. Paul Legrain

 

(p.61) Par l’usage des uniformes de la Grande Arm√©e, les escortes religieuses prennent donc progressivement une tonalit√© napol√©onienne qui est encore la leur aujourd‚Äôhui.

(p.92) Ainsi, en souvenir sans doute des rythmes ayant poncuté longtemps les victoires napoléoniennes, les tambours ont survécu.

 

(p.92) Chaque compagnie, donc, est accompagn√©e d’une batterie compos√©e d’au moins quatre tambours et d’un fifre. Cette batterie, command√©e par un tambour-major s’inclut ordinairement entre la saperie et les grenadiers. Inlassablement, fifre et tambours dialoguent sur des rythmes √† deux temps qui entra√ģnent les marcheurs et r√®glent leur progression.

Les instruments en usage en Sambre-et-Meuse ont leurs caractéristiques propres.

Le fifre √©met un son criard. C’est un simple tube ordinairement perc√© de six trous. Il se joue √† la mani√®re d’une fl√Ľte traversi√®re (cf. la belle peinture de Manet reproduisant un joueur de fifre). En m√©tal ou en bois, il est rarement muni d’une clef. Quelques comas alt√®rent souvent la justesse de son cri, ce qui lui donne un petit c√īt√© champ√™tre et primitif tr√®s particulier.

(p.94) Le fifre est d’origine suisse. Il accompagna les Lombards √† la bataille de Marignan; il para√ģt avoir √©t√© en usage dans l’arm√©e fran√ßaise, d√®s Louis XI.

Les joueurs de fifre d’Entre-Sambre-et-Meuse sont souvent des auto¬≠didactes ayant peu ou prou de formation musicale. Ils sont initi√©s auditive-ment par un v√©t√©ran dont ils deviennent vite les √©mules. Les th√®mes primitifs qu’ils sifflent proviennent pour la plupart du r√©pertoire des troupes imp√©riales d’avant Waterloo ou de l’arm√©e d’occupation des Pays-Bas (1815-1830). Ces th√®mes n’ont gu√®re √©t√© transcrits et, seules, quelques notations assez rudimentaires existent auxquelles les fifres ne se r√©f√®rent qu’exceptionnellement. Beaucoup pr√©f√®rent copier d’abord leur mod√®le puis, devenus ma√ģtres de leur jeu, adjoindre au leitmotiv initial des fioritures et arabesques personnelles. C’est alors une incessante gambades de trilles joyeux ou d’arp√®ges plaintifs qui s’imbriquent dans la ligne m√©lodique habituelle. On peut suivre ainsi, m√™l√©es aux th√®mes, les variations jubilantes, souvent na√Įves quoique inspir√©es. Les fifres conversent de la sorte avec les tambours, s’√©chappent entre les ra et les fia, par rapides envols, puis reviennent, juste au bon moment, s’inclure dans un roulement ou peupler un silence de leurs cabrioles et de leurs pirouettes. Cette transmission des pi√®ces principales du r√©pertoire r√©gional s’effectue ainsi depuis pr√®s de deux si√®cles, comme se perp√©tuent d’ailleurs les rythmes du tambour.

Cet instrument √† percussion a une longue histoire. Si aucun monument graphique ou lapidaire n’indique qu’il ait √©t√© connu des Grecs ou des Romains, quelques peintures √† fresques retrouv√©es √† Pomp√©i et √† Herculanum repr√©sentent cependant des bacchantes jouant d’une esp√®ce de tambour basque en bronze. Les Chinois, en revanche, l’employaient depuis la plus haute antiquit√©. Le tambour militaire semble avoir √©t√© introduit en Europe par les Sarrasins. Il est pratiqu√© dans l’Entre-Sambre-et-Meuse depuis le XVe si√®cle sous sa forme primitive : long f√Ľt et absence de ¬ę timbre ¬Ľ. Au cours des si√®cles, la hauteur de l’instrument a progressi¬≠vement diminu√© pour atteindre aujourd’hui une quarantaine de centim√®tres (m√™me dimension que son diam√®tre).

Le tambour couramment utilis√© par les batteries d’Entre-Sambre-et-Meuse se compose d’un f√Ľt cylindrique en cuivre poli, clos de part et d’autre par des peaux. Celles-ci, maintenues en place par des cercles de bois qui les sertissent, proviennent de veaux mort-n√©s ou de ch√®vres ¬ę mal-venues ¬Ľ. Elles sont parchemin√©es, mais la face visible est mieux finie que le revers. Celle du dessus est dite ¬ę peau de batterie ¬Ľ, l’autre, ¬ę peau de timbre ¬Ľ. Elles sont tendues √† volont√© par le jeu d’onze curseurs en cuir coulissant sur une corde zigzaguant de base √† base. Cette corde, √† six torons, est longue de

(p.96) treize m√®tres environ. La tonalit√© du tambour d√©pend de la tension de ses peaux tandis que sa sonorit√© est accentu√©e au moyen d’un ¬ę timbre ¬Ľ, double boyau fortement tendu sur la peau inf√©rieure et dont on r√®gle √† volont√© la tension gr√Ęce √† un m√©canisme tr√®s simple coulissant sous un pontet lat√©ral.

Les baguettes ou ¬ę maquettes ¬Ľ sont souvent en bois d’√©b√®ne. Leur extr√©mit√© se termine en forme d’olive. Le tambour s’attache √† un baudrier de cuir port√© en bandouill√®re. Une plaque cuivr√©e riv√©e sur le collier peut recevoir les baguettes dans deux douilles.

A premi√®re vue, la technique du tambourinaire para√ģt simple. En r√©alit√©, l’apprentissage de l’instrument n√©cessite plusieurs ann√©es d’exercices r√©guliers. Si les coups habituels sont assez vite connus, les roulements et les battements ¬ę redoubl√©s ¬Ľ ne sont r√©ussis que par les meilleurs.

Comme pour le fifre, toutes les sonneries de tambours qu’on entend lors des marches se transmettent quasi uniquement par tradition auriculaire. Des v√©t√©rans fondent, d√©-ci d√©-l√†, des ¬ę √©coles ¬Ľ et inculquent leur ¬ę science ¬Ľ √† de jeunes recrues qui, √† leur tour, l√©gueront √† d’autres les rythmes de l’h√©ritage. Ainsi, le r√©pertoire codifi√© par l’usage est connu de toutes les batteries. Rares sont les variantes et il est ais√© de retrouver dans les duos fifres-tambours les airs qu’ont popularis√©s deux disques √©dit√©s en 1962 et 1963 par l’association des marches folkloriques d’Entre-Sambre-et-Meuse.

(p.97) Les sonneries de tambours datent de plusieurs √©poques. De l’Empire, viennent le ¬ę Rigodon ¬Ľ, les ¬ę acc√©l√©r√©es ¬Ľ, le ¬ę pas ordinaire ¬Ľ. (qui est un pas de parade, solennel et lent), le ¬ę pas cadenc√© ¬Ľ, la ¬ę charge ¬Ľ, la s√©rie des ¬ę Vieilles ¬Ľ ainsi que des ¬ę ordonnances ¬Ľ, telles ¬ę aux champs ¬Ľ, ¬ę aux drapeaux ¬Ľ, l’¬ę appel ¬Ľ, la ¬ę Diane ¬Ľ, le ¬ę R√©veil ¬Ľ, la ¬ę retraite ¬Ľ… De l’occupation hollandaise datent les airs typiques : toutes les ¬ę Hollan¬≠daises ¬Ľ, les ¬ę baguettes ¬Ľ, la ¬ę Marche de Sambre-et-Meuse ¬Ľ. Des tambourinaires ont compos√© aussi des sonneries in√©dites entr√©es depuis longtemps dans le r√©pertoire : ¬ę Trois ra serr√©s ¬Ľ, ¬ę Gerpinnes ¬Ľ, ¬ę Fla-fla ¬Ľ, la ¬ę Grande marche ¬Ľ, ¬ę C√©leri ¬Ľ (Sel et riz ?), ¬ę Hymi√©e ¬Ľ, ¬ę Waterloo ¬Ľ. Plus r√©cemment, des batteries ont remis √† l’honneur l’accompagnement rythm√© de certains chants de route : ¬ę Cadet Rousselle ¬Ľ, ¬ę Marie trempe ton pain ¬Ľ, ¬ę Joli tambour ¬Ľ, ¬ę Bon voyage, Monsieur Dumolet ¬Ľ, ¬ę Vive d’Jean-d’Jean ¬Ľ…

La conjugaison heureuse des tambours et des fifres entre pour beaucoup dans la cr√©ation de l’ambiance propre aux f√™tes populaires d’Entre-Sambre-et-Meuse. Ce sont les m√©lodies aigres des ¬ę sifes ¬Ľ port√©es par la cadence sonore des caisses qui forment la trame po√©tique des mois ensoleill√©s de l’ann√©e dans ces r√©gions agrestes, si proches encore de la nature. Chaque week-end, selon l’ordre immuable d’un calendrier que commande l’hagio¬≠graphie, des rythmes identiques accompagnent les d√©fil√©s, non plus, pour leur donner, comme jadis, un arri√®re go√Ľt guerrier, mais pour leur conf√©rer une (p.98) ambiance un peu f√©erique et envo√Ľtante. Car, par un transfert heureux, ces voix qu’on n’entendait pas sans un serrement de cŇďur au temps des conflits, sont √† pr√©sent devenues annonciatrices de r√©jouissances et de rencontres fraternelles.

Dans les villages, d’ailleurs, cela ne s’arr√™te gu√®re. Durant les mois d’hiver, les jeunes tambours s’initient aux premiers maniements des baguettes. Cela va des ¬ę pa-pa ¬Ľ-¬ę ma-man ¬Ľ interminablement battus par la main gauche puis par la droite (pour ¬ęd√©lier¬Ľ les poignets¬Ľ) aux premi√®res marches encore h√©sitantes que l’instructeur codifie √† sa mani√®re :

pra flabada fla fla pra

pla pra fla flabadabada

fia fia flabada

pra flabada fla fla…

Bient√īt, cette sonnerie, aussi √©nigmatique qu’un po√®me lettriste, prend forme et, malgr√© les incorrections, d√©noue peu √† peu sa rythmique et son mouvement. Le n√©ophyte s’en grise et la r√©p√®te d√®s lors inlassablement. D’autre part, d√®s les premiers beaux jours, les batteries de v√©t√©rans se reconstituent √† l’initiative des meilleurs. Ces groupes, auxquels se joindront les jeunes √©l√©ments locaux ont leurs habitudes. Form√©s de mercenaires √† gages, ils r√©pondent aux sollicitations des tambours-majors qui d√©sirent obtenir leurs services et devront, pour ce faire, leur assurer le g√ģte et le couvert lors des prestations.

Ainsi,  de  marche  en  marche,  rencontre-t-on  régulièrement  mêmes

(p.99) tambourinaires et m√™mes fifres. Ils constituent d’infatigables √©quipes que ne rebutent pas les t√Ęches souvent tr√®s longues que leur imposent les variantes √©maillant les horaires r√©glement√©s par les us et coutumes.

Les festivit√©s commencent souvent d√®s le samedi soir. Pour inaugurer la f√™te, beaucoup de compagnies aiment d√©ambuler dans la localit√©, se rendre chez les notables, participer √† une retraite aux flambeaux ou aller se recueillir un instant sur la tombe de leurs amis dans l’enclos d’un petit cimeti√®re. Le lendemain, d√®s l’aube, la batterie parcourt les rues du village en sonnant le ¬ę R√©veil ¬Ľ. Quelques heures plus tard, la compagnie regroup√©e assiste √† la messe et, durant l’office, au moment de l’offrande, d√©file solennellement au rythme du ¬ę pas ordinaire ¬Ľ. Parfois, avant le d√©part proprement dit, les marcheurs respectent encore quelques civilit√©s : visite aux autorit√©s, hommage aux monuments aux morts, parade sur la place publique. Puis, c’est l’instant solennel. Le tambour-major rassemble son monde et fait virevolter sa canne enrubann√©e. Soudain, les baguettes s’abattent sur les peaux tendues et le fifre batifole aussit√īt dans ses gammes. L’un des tambourinaires, le ¬ę redoubleur ¬Ľ tricote une base sonore sur laquelle le rythme binaire d√© ses compagnons vient cr√©piter en cadence. Le fifre veille. C’est lui qui, d’un clin d’Ňďil, d’un geste de la t√™te, propose les changements de th√®mes demand√©s par un mouvement de la canne du major. A chaque fois, sans aucun flottement, les baguettes balaient la peau, rebondissant selon l’invite, p√©tillant sur un jeu de roulements sans fin recommenc√©s. Tout proches, les marcheurs vont, √† petits pas gliss√©s, la t√™te pleine de percussions et de sifflades per√ßantes. Parfois, le ¬ę sife ¬Ľ s’arr√™te un instant de jouer pour lamper √† sa gourde un long trait d’alcool qui doit lui tanner les l√®vres. Les tambours boivent ensuite, √† la r√©galade. Puis, revigor√©, tout le monde repart de plus belle. Cela durera jusqu’au moment de la rentr√©e et, apr√®s encore, dans des d√©fil√©s plus intimes conduisant vers des havres fraternels. Le lendemain, la batterie, de nouveau, sera sur la br√®che pour terminer la f√™te en beaut√©.

Dans de nombreuses localit√©s d’Entre-Sambre-et-Meuse, les batteries sont souvent doubl√©es de fanfares ou d’harmonies qui les relaient de temps √† autre dans leur t√Ęche.

Ces formations locales sont, en principe, exclusivement compos√©es d’amateurs dont le recrutement est de plus en plus difficile. A l’occasion des marches, elles doivent parfois faire appel √† des musiciens √† gage, ce qui entra√ģne des frais √©lev√©s. De ce fait, on enregistre, depuis la seconde guerre mondiale, la disparition de bien des fanfares. Il en reste cependant encore de tr√®s actives √† Gerpinnes, Hanzinne, Hanzinelle, Acoz, Praire, Florennes, Morialm√©, Laneffe, Fosses, Ham-sur-Heure, Cerfontaine.

 

(p.130) ¬†Willy Bal enfin, membre de l’Acad√©mie royale de langue et de litt√©rature fran√ßaises de Belgique, ancien doyen de la Facult√© de philosophie et lettres de l’Universit√© de Louvain, a parfois √©t√© inspir√© par les marches. A preuve, ce po√®me qu’il a √©crit en wallon :

 

Sint-Rok audjo√Ľrdu; l√®s m√Ęrche√Ľs

Sont-st-arindjis come d√®s s√īd√Ęrds

Qu’ on creut fr√®ch s√īrtis d’ on baz√Ęr.

√ąt vont l√®s cur√©s, le√Ľs ch√®rve√Ľs

√ąy√®t Peler qui tchante √®n latin

Ey√®t l’ crw√®s qu’ un d√®s-√®fants tint…

Apr√®s, l’ grande posture d√® Sint-Roch

‚ÄĒ √ąlle a d’dj√† p√Ęti mwint√®s pokes ‚ÄĒ

√ąy√®t quate djon.nes omes √®l p√īteneut;

Pwis l√®s m√Ęrche√Ľs come d√®s s√īd√Ęrds

Passe’neut fr√®ch s√īrtis d’ on baz√Ęr.

Ieune, de√Ľs, insi vont l√®s m√Ęrche√Ľs…

Lanciers grip√®s √† tch’vau; ieune, de√Ľs;

Grands hauts bon√®ts √† pw√®ys; ieune, de√Ľs;

P’tits s√īd√Ęrds √† fusik d√® bos.

 

(traduction)

C’est Saint-Roch aujourd’hui; les marcheurs / Sont habill√©s comme des soldats / Qu’on croit fra√ģchement sortis d’un bazar. / Et vont les cur√©s, leur serveurs / Et le clerc qui chante en latin / Et la croix qu’un des enfants tient… / Apr√®s, la grande statue de saint Roch / Elle a d√©j√† subi maints coups ‚ÄĒ Et quatre jeunes hommes la portent; / Puis les marcheurs comme des soldats / Passent fra√ģchement sortis d’un bazar. / Une, deux, ainsi vont les marcheurs… / Lanciers grimp√©s √† cheval; une, deux; /Grands hauts bonnets √† poils; une, deux; ¬†/ Petits soldats √† fusil de bois.

 

in: Delta, 6, 2007, p.23

 

* Militaire Marsen in Entre-Sambre-et-Meuse. Deze folkloristische marsen zijn wijd en zijd bekend. Wie ze nog niet eens is gaan bekij-ken moet dit euvel dringend herstellen. Jam-mer genoeg zijn v√™le deelnemers getooid in het uniform van het Eerste Keizerrijk, zijnde de p√©riode van Napol√©on I. Al zijn daar wel uitzonderingen op. Zo dragen de “pelotons” van Berz√©e een Zouaven-uniform en zijn deze van Ham-sur-Heure uitgedost in de uniformen van de Brabantse (jawel, de Brabantse!) Re-volutie. Dit laatste op uitdrukkelijke wens van hun voorzitter en stichter Graaf Charles-Henri d’Oultremont.

Tegen de verderfelijke gewoonte om die “soldaten” in Franse uniformen te steken werd al door onze vriend en medewerker Johan Vi-roux geprotesteerd onder de titel “Honorez un saint, pas un assassin” (Vers l’Avenir, 24 april ’07). Johan wijst er op dat Napol√©on niet alleen een antisemiet was, die negers verfoei-de, maar bovendien een dictator. Dat men de deelnemers in Franse uniformen is gaan ste¬≠ken dateert trouwens van in de jaren ’60 “dans une loqique de confrontation entre Wallons, que l’on voulait francophiles, avec les Fla¬≠mands…”.

Gaan wij misschien nog ooit “pelo¬≠tons” uitgedost als SS-troepen in onze dorpen zien, vraagt hij sarcastisch?