« Quelle est l’origine  des Marches Militaires  qui font la  richesse du Folklore de l’Entre Sambre et Meuse ? », p.16-18, in : Le Marcheur de l’ESM, 1, mai 1961

 

 

On peut situer l’époque où les reliques des Saints sortaient et étaient promenées à travers les rues des villes et des villages et par les campagnes, mais les historiens ne savent pas donner la preuve de l’origine des Marches, aussi plusieurs hypothèses sont admises.

Certains prétendent que les marches n’étaient qu’une escorte destinée à rehausser la cérémonie religieuse ; d’autres ont écrit que les milices veillaient à la sécurité des reliques qu’elles escortaient, et à celle des fidèles qui les accompagnaient pendant le XVIe siècle.

M. Joseph ROLAND, Président de la commission belge du fol­klore, qui étudia le problème à fond, fait remonter les premières escortes au MOYEN-AGE, elles avaient comme mission surtout de rendre les honneurs, la maison de protection, si elle a été effective, — ce qui n’est

pas démontré —, n’a jamais été qu’exceptionnelle. Ces archers, ces premiers marcheurs n’avaient au début aucun caractère folklorique, ils étaient assimilés à ce que représentent aujourd’hui les délégations de gen­darmes lorsqu’elles assistent aux cérémonies officielles.

Chaque procession a son histoire de même que chaque marche. La procession, en effet, a été organisée bien avant l’apparition des mar­ches, elle se faisait en l’honneur d’un Saint ou d’une Sainte dont on avait demandé l’intercession à un moment dramatique de l’histoire de la loca­lité ; après avoir obtenu satisfaction, en remerciement et en recon­naissance des grâces ou miracles obtenus, on fait vœu de marcher.

Ces processions s’organisent toujours de la même manière dans les villes où existent des confréries ou des corporations ; ces gens sont groupés autour de leur fanion ou de leur drapeau.

Au Moyen-Age, apparaissent les premières escortes militaires qui figurent dans les cérémonies publiques pour en rehausser l’éclat et ces gens armés forment des compagnies spéciales et permanentes d’archers et d’arbalétriers que l’on appelle « SERMENTS » et ils marchent en tête de la procession.

Dans les villages, on imite ce qui se fait dans les villes, les groupes sont moins étoffés. A GERPINNES, à la fin du XVIe siècle, la marche ne compte qu’une dizaine d’hommes et on ne sa,it pas comment ils étaient armés.

A Walcourt, en 1620, nous savons déjà qu’ils étaient une bonne centaine, mais Walcourt était déjà une petite ville fortifiée, tandis que Gerpinnes était un village «ouvert». A FOSSES, le 8 août 1566, le Prince Evêque de Liège reconnaissait l’institution d’une compagnie de couleuvriniers et d’arquebusiers, et approuvait leurs statuts (cfr. : J. Ro­land dans son livre « Les Marches Militaires de l’Entre Sambre et Meuse » 50 frs chez l’auteur, 47, avenue de la Pairelle, Namur. C.C.P. 1833.31). Cette coutume s’est maintenue et s’est raffermie au fil des ans et ce n’est que probablement vers 1840 – 45 que les marcheurs ont revêtu les uniformes des soldats de Napoléon. En effet, le passage et le séjour dans l’Entre Sambre et Meuse des troupes impériales avaient suscité chez nos villageois, parmi lesquels se trouvaient d’anciens soldats, l’idée de revêtir les uniformes guerriers de l’Empire.

M. Rousseau, archiviste de Namur, nous rapporte ce témoignage :

« Vers le milieu du XIXe siècle, les anciens soldats de Napoléon de la région de Lesves formaient un peloton spécial sous les ordres de Ferdinand Legros. Ils louaient à Givet des défroques militaires, remon­tant au premier Empire. L’apparition de vieux soldats du Grand Empe­reur qui s’avançaient graves et fiers dans leurs uniformes défraîchis provoquaient une vive impression dans la foule ».

Il n’est donc pas interdit de supposer que l’idée des uniformes, qu’on se procurait de cette manière, et qu’on pouvait facilement louer, ait contribué à donner à nos marcheurs une conscience de Grognard français et à imposer aux marches cette marque française ; d’autant plus que le souvenir de la Grande Armée était encore frais chez eux et qu’il y avait dans nos régions beaucoup d’anciens soldats de Napoléon.

Ces différentes considérations nous montrent comment se sont instaurées les processions au moyen-âge, ensuite comment ces processions ont été rehaussées par la préssence d’escortes militaires et enfin comment au début du XIXe siècle ces escortes militaires adoptèrent définitivement (sic) l’uniforme des Armées de Napoléon !

 

Le folklore au pays de Namur, 1930, Guide-programme de l’exposition de folklore et d’industries anciennes, A.R. de Namur

 

Enfin, nous avons les célèbres marches de P Entre-Sambre-et-Meuse.

La marche est une procession à laquelle assistent des « marcheurs » travestis en soldats. Chaque village des environs délègue une compa­gnie militaire à la Marche. Les uniformes sont pour le moins inatten­dus : zouaves, sapeurs, carabiniers, tirailleurs… Aux reposoirs, les tambours battent aux champs, les compagnies présentent les armes, puis exécutent des feux de salve.

Citons : la marche St- Pierre à Villers-le-Gambon, à Florennes et à Morialmé.

La marche St-Feuillen à Fosses qui ne sort que tous les 7 ans, le i » dimanche d’octobre : la Compagnie de Malonne a le droit et l’hon­neur de tirer la dernière salve officielle (i).

 

(i) La Procession septennale et la Marche de Saint-Feuillen à Fosses, par M. l’abbé Jos. Crépin, doyen de Fosses. Bulletin de la Prairie « Espère en Mieulx », n° 2 — octobre 1928.

 

(p.37) La marche de N.-D. du Bouleau à Walcourt : on rapporte qu’en 1304, le sanctuaire qui contenait la Madone ayant été détruit par un incendie, les anges s’emparèrent de la statue miraculeuse et allèrent la déposer parmi les branches d’un bouleau de la vallée, la procession rappelle cet événement.

La marche de Ste-Rolende à Gerpinnes est une des marches les plus curieuses de la Wallonie : à 3 heures du matin, est célébrée une grand’messe à l’issue de laquelle la procession se met en route pour ne rentrer que vers 6 heures du soir, après avoir passé par Hymiée, Tar-ciennes, Acoz et Villers-Poterie.

 

in : Tradition wallonne, Le Hainaut II, 1990, p.7-44

 

Pierre-Jean Foulon, FEMMES ET MARCHES : UN MARIAGE DIFFICILE

 

Pour Georges-Henri Rivière, une des «activités majeures» de la vie folklorique est «la fête populaire». Dans un article publié en 19481, l’ethnologue français décrit ses principales expressions : «familiale, celle-ci offre déjà son repas ponctué de chansons ; professionnelle, son banquet de moisson, de vendange, d’entreprise artisanale, ses assemblées au café et à l’église ; juvénile, ses bals, ses jeux, ses feux, ses amis, ses charivaris, ses déguisements; religieuse, ses processions, ses pèlerinages commu­naux, ses spectacles, ses fanfares, ses agapes, ses défilés… ». Dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, la marche, c’est un peu tout cela, pour autant que, par ce terme, on entende, comme aujourd’hui dans les conversations et les discours locaux, une manifestation plus vaste et plus complexe que la mise sur pied d’une escorte armée improvisée. Une marche, dans l’Entre -Sambre-et-Meuse, serait donc maintenant un ensemble hétérogène de

 

1. L’article, paru dans Notre Temps, est cité par Françoise lautman, La fête locale. Mise en scène? Mise en œuvre? dans Ethnologie française, t. 17, n° 1, janvier-mars 1987, p. 39.

 

(p.8) rites festifs très divers dont Georges-Henri Rivière énumère les princi­pales composantes : défilé, procession, mais aussi repas, banquets, jeux forains, bals, soirées… Certes, cette récente acception du terme marche dépasse largement celle que Joseph Roland lui reconnaissait dans son ouvrage fondamental consacré aux escortes armées2, mais déborde égale­ment celle que nous lui donnions dans un texte publié en 1979 à l’occasion d’une enquête menée à propos des tabliers brodés des sapeurs3. Ainsi donc, la marche, à la suite d’un élargissement du sens, désignerait l’en­semble de la fête et non plus seulement le fait de revêtir un vêtement à caractère militaire et porter une arme pour former l’escorte d’honneur d’une procession religieuse. Quand, dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, on s’entend dire : «Alors, tu viens à la marche?», cette invite — adressée aussi bien aux filles qu’aux garçons — est une proposition à s’associer à l’ensemble de la pratique communautaire : aussi bien au plaisir des auto­tamponneuses qu’à la vénération des reliques, aussi bien à la frénésie de la «boum» du samedi soir qu’à l’éventuelle location d’un costume chez le «louageur». Bref, la marche est ainsi aussi bien plaisir que rituel, réjouissance que célébration4.

Garçons et filles, femmes et hommes sont donc concernés par la mar­che. Dès lors, l’interrogation de ce texte est la suivante : dans quelle mesure la marche est-elle perméable à l’élément féminin? Quel rôle y joue — ou peut y jouer — le «deuxième sexe», au moment où s’affirme plus que jamais, dans la culture savante dominante, un féminisme désor­mais triomphant?

Il semble bien, en effet, que l’idée de l’égalité des sexes se soit large­ment imposée dans bien des couches de la population. S’il demeure des poches de résistance fidèles au concept de la supériorité masculine, il est évident qu’on est loin, en ce qui concerne le travail surtout, de la division des rôles réservant obligatoirement à la femme ce que Simone de Beau­voir appelait les tâches d’immanence (eau, cuisson des aliments, couture, lessive) et que Giordana Charuty, Claudine Fabre-Vassas et Agnès Fine structurent en six catégories servant de têtes de chapitre à leur ouvrage Gestes d’amont5 : «Nourrir les hommes; Soigner les bêtes; Enfanter,

 

2.  Joseph roland, Escortes armées et marches folkloriques. Étude ethnographique et historique, Bruxelles, Commission royale belge de folklore (section wallonne), 1973.

3.  Pierre-Jean FOULON, Les tabliers brodés portés par les sapeurs des marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse.  Bilan d’une enquête,  Bruxelles, Commission royale belge de folklore (section wallonne), 1981.

4.  Sur le thème de la fête-célébration et/ou réjouissances, voir Albert PlETTE, Les jeux de la fête. Rites et comportements festifs en Wallonie, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988, pp. 14-21.

5. Cité par Françoise LOUX, Les femmes et leur corps (comptes rendus), dans Ethnologie française, t. 12, n° 4, octobre-décembre 1982, p. 398.

 

(p.10) emmailloter; Forêts, champs et jardins; De fil en aiguille; Amarginer (aller garder les vaches), aller à l’école; Travailler au village».

Cette victoire du féminisme, même si le terme est créé au siècle précé­dent, si la Première Guerre mondiale en favorise l’appréhension, si la Constitution française de 1946 en consacre les revendications en réservant un article à l’égalité des sexes, est un événement remontant à peine à une génération : précisément au seuil des années septante, moment où, à la suite de mai 1968, le mouvement des femmes s’affiche internationa­lement et s’affirme à travers des structures telles que le célèbre M.L.F. En 1987, dans L’histoire de la vie privée, le professeur Antoine Prost peut ainsi écrire : « Le succès du féminisme tient à la revendication d’une totale égalité entre les femmes et les hommes. Plutôt qu’une guerre des sexes, il s’agit d’une lutte contre les discriminations sexistes, et elle ren­contre un très large écho, même en dehors des jeunes générations où elle s’impose comme une évidence : ce n’est pas parce que l’on est femme que l’on doit faire ceci et ne pas faire cela; le sexe, par lui-même, n’impose aucun comportement spécifique. Les rôles de sexe ne doivent plus avoir cours : ils empêchent la personne de s’affirmer et de s’expri­mer»6.

Cette affirmation égalitaire violente la mode : elle se désagrège et, plus qu’une manifestation de la «classe des femmes», la mode devient expres­sion de l’individu qui exhibe sa propre personnalité. Par ailleurs, l’expres­sion véritable au travers du vêtement de mode se raréfie et l’on découvre les valeurs de l’universel vêtement unisexe, le Jean, dont la production quadruple de 1970 à 1976.

Cette prise de conscience de la possibilité de porter n’importe quel costume à n’importe quel moment, associée à la quasi-disparition de la spécificité des rôles des femmes dans la culture savante, n’est pas sans larges conséquences dans les marches actuelles : les femmes y voient la possibilité de s’affubler en toute liberté d’uniformes traditionnellement réservés aux hommes et, de ce fait, de s’intégrer dans un processus folklorique dont elles avaient été exclues depuis toujours. La fête et le jeu, surtout militaires, n’apparaissaient pas en effet domaines de femmes dans la civilisation traditionnelle.

Certes, le folklore — avec, bien entendu, la danse — ne peut être étranger à l’élément féminin : mais ce dernier se manifeste surtout dans des rites quotidiens, où travail et famille demeurent valeurs primordiales. Et Martine Segalen affirme ainsi : «La sociabilité féminine est liée au travail»7. Quand il s’agit de fête ou de jeu, et souvent alors de transgres-

 

6.  Antoine PROST, Frontières et espaces du privé, dans Histoire de la vie privée, t. 5, Paris, 1987, p. 138.

7. Martine segalen, Mari et femme dans la société paysanne, Paris, 1980, p. 154.

 

(p.11) sion ou de renversement des valeurs, la femme, traditionnellement, doit se tenir à l’écart. Une attitude de participation féminine apparaît dès lors tellement singulière qu’elle suffit, à elle seule, à justifier l’intérêt des ethnologues, telles Giordana Charuty et Claudine Fabre-Vassas — déjà citées — bâtissant étude et article lorsque les femmes de Gazelles jouent aux quilles^. «Si, autrefois, écrivent ces deux chercheurs — le mot «cher­cheuse» n’est pas encore entré dans les mœurs scientifiques! — cette solidarité des femmes dans le jeu constituait une mise en garde adressée aux autorités religieuses, politiques ou familiales pour les dissuader de tout excès dans l’exercice de leur pouvoir, elle apparaît maintenant comme une forme de résistance active contre leur propre solitude et contre la mort du village»9.

Aujourd’hui, en Europe occidentale, la fête folklorique (ou «fête loca­le») se présente dans bien des cas comme la survivance d’une culture marginale à l’intérieur d’une trame sociale quasi entièrement dominée par la culture savante. En d’autres termes, une fête est en quelque sorte un retour aux sources, même si ce dernier est tempéré par des compor-

 

8.  Giordana CHARUTY et Claudine FABRE-VASSAS, Les femmes de Gazelles jouent aux quilles, dans Ethnologie française, t. 10, n° 1, janvier-mars 1980, pp. 89-108.

9. Ibidem, p. 103.

 

(p.12) tements dictés par la modernité. Ainsi apparaissent souvent les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse, mais aussi bien des carnavals. Dans ces manifestations, les femmes jouent actuellement un rôle ambigu, indéfini, difficile, portées qu’elles sont par le désir — légitime aux yeux de la culture savante — d’exprimer leur présence à travers les principaux moments de la fête, écartées et rejetées qu’elles seraient par des nécessités de morale et d’habitude sexuelles trouvant leur origine dans la culture populaire.

Ce phénomène est rendu très perceptible dans les carnavals hennuyers par la présence — ou l’absence — de gilles féminins. D’après M. Samuel Glotz, il existait dès avant Quatorze quelques femmes-gilles dans la région du Centre. Mais ce n’est que récemment que le nombre de femmes a augmenté en des proportions considérables dans les groupes carnavalesques (p.13) du Centre. Depuis peu, à La Louvière notamment, une parade à cette grande prolifération de gilles féminins a vu le jour : se sont consti­tués, au sein des sociétés de gilles, des groupes de «dames» déguisées «en fantaisie» et accompagnant les hommes lors des sorties. A Binche, où le poids de la tradition est fort et marqué, les habitants reconnaissent aux seuls hommes le droit de danser. Il n’est pas question de modifier ces usages et d’ailleurs, paraît-il, la plupart des Binchoises ne revendi­quent pas le droit — ou le plaisir — de faire le gille. En revanche, dans les sociétés-pastiches étrangères au Hainaut, les femmes-gilles sont très nombreuses. À Alost, la moitié de la société de gilles est constituée de femmes.

Le carnaval de Baie, quant à lui, semble bien s’être ouvert définitive­ment aux femmes. Si, au départ, ces dernières étaient exclues des groupes

(p.14) carnavalesques, il existe, depuis une vingtaine d’années, trois types de sociétés : les sociétés regroupant uniquement des hommes (où toute pré­sence féminine est alors catégoriquement refusée), les sociétés mixtes et celles constituées essentiellement de femmes10.

L’ambiguïté provoquée aujourd’hui par la présence féminine dans les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse ne va pas sans provoquer des con­flits au sein des participants à la fête populaire ni sans poser des problèmes au folkloriste, qui s’interroge alors sur la notion de tradition. Si l’on s’en réfère à cette dernière, la femme, dans la marche, apparaît entièrement au service de l’homme marcheur. Les clichés abondent : lui, soldat d’un jour, portant barbe et fortes moustaches — surtout lorsqu’il est sapeur—, fidèle à la tradition martiale des ancêtres, «ayant conscience de son rôle et le remplissant de manière admirable…, continuateur consciencieux des habitudes indéracinables de ses aïeux…, sur qui, en temps de trouble, on peut compter»11; elle, maîtresse du foyer, épouse aimée, confection­nant l’uniforme, brodant le tablier, taillant la vareuse, façonnant le plu­met12, «cordon bleu» préparant le repas de fête, «toujours prévenante, apportant des victuailles à son mari, ses frères, ses fils, miliciens d’un jour»13, gardienne de la mesure, veillant à la sobriété de son marcheur, à sa dignité lorsque, le soir, la marche terminée, le cabaret ne désemplit pas. Rôle tutélaire, donc, chez la femme, rôle d’abnégation, de service et d’intendance. Rôle consacré par un poème de Gilbert Anrijs, sergent-sapeur de la marche de Fromiée (Gerpinnes). Publié en 1964 dans la revue Le marcheur de l’Entre-Sambre-et-Meuse14, ce poème, long d’une cinquantaine d’alexandrins populaires, est dédié à «celles qui dans l’om­bre, se sacrifient bien avant, pendant et après les Marches et contribuent à leur réussite». Il s’intitule Honneur aux femmes. En voici quelques extraits :

Marcheurs ! devant vos femmes, présentez haut les armes ! Ne soyez pas hostiles, taisez vos cris d’alarme;

 

10.  Renseignements aimablement communiqués par M. Samuel Glotz. Voir en outre le catalogue publié par ce folkloriste et intitulé Tradition carnavalesque de Baie, Mons, 1979.

11.  Extraits du discours de Ph. Passelecq, président du Comité de réception des Marches militaires de l’Entre-Sambre-et-Meuse constitué en 1911, à l’occasion du Tournoi des marches organisé dans le cadre de ^Exposition de Charleroi. Cf. Léon FOULON, Les marches mili­taires, dans Le livre d’or de l’Exposition de Charleroi en 1911, t. 1, Liège, s.d., pp. 257-258.

12.  Voir le rôle de Mme Bolle, dans P.-J. FOULON, Les tabliers brodés…, pp. 86-87.

13.  Extrait d’un article paru dans Le Rappel, de Charleroi, le 19 mai 1907 et intitulé «Nos bonnes vieilles coutumes : la procession de la Trinité à Walcourt». Cité par Roger golard, Chroniques des marches passées, Gerpinnes, 1985, pp. 198-199.

14. Gilbert ANRIJS, Honneur aux Femmes,  dans Le Marcheur de l’Entre-Sambre-et-Meuse, n° 13, septembre 1964, pp. 20-21.

 

(p.15) Sachez le reconnaître et sans forfanterie,

D’elles, vous dépendez pour chaque cérémonie.

[…]

Couturières, buandières, repasseuses et lingères

Sont les grades éminents d’une bonne ménagère

Dans leur armoire à linge bien compartimentée

Elles trouvent ce qu’il faut pour bien vous habiller.

[…]

Et votre fièvre tombe tout naturellement

En voyant sur une table en plus des sous-vêtements

Le beau pantalon blanc, les bas, mouchoir et gants,

Le tablier brodé qui forme un contingent.

[…]

Elles ont tout mis en œuvre, et elles vous voient partir ;

Recommandations fusent et à n’en plus finir,

Appréhendent le retour d’une belle sortie

Qui quelquefois ramène un vil pantin sans vie.

Et vous, pendant ce temps, femmes, vous assumez

Le travail pour deux, la garde des mioches

Tandis que vos époux sont à vous oublier

Ils paradent, ils défilent, ils ne sont pas fantoches.

Nobles femmes, au grand cœur, faites de sacrifices

Vous soutenez nos marches, avec toute votre ardeur

Sans y évoluer vous êtes nos bienfaitrices

Nous le clamons bien haut, qu’il vous soit fait honneur.

Mis à part les «hypothétiques marcheuses» relevées par C. Quenne en 1894 et rappelées avec d’expresses réserves par Joseph Roland15, nulle femme, autre que la cantinière, n’était traditionnellement admise dans les rangs de l’escorte armée sambro-mosane. Cette cantinière, dans la marche, trouvait évidemment son origine dans ses homologues mili­taires16.

Selon Luce Ries17, «c’est à l’époque du Roi-Soleil» que remonte la véritable origine de la cantinière ou vivandière. En général, elle était l’épouse du vivandier et son rôle principal était le blanchissage et l’entre­tien des effets des soldats». Sous le Consulat ou sous l’Empire, la profes­sion était devenue officielle. En 1814, le roi des Pays-Bas Guillaume Ier signe un décret admettant un certain nombre de cantinières par régiment. En 1831, les organisateurs de l’armée belge octroient un statut aux can­tinières, qui sont appelées «femmes de compagnie». Elles devaient être l’épouse d’un militaire de grade inférieur à celui de sous-officier. Elles

 

15.  Joseph roland, op. cit., pp. 119-121.

16.  A propos des cantinières, voir notamment A. balériaux, Des cantinières d’hier aux volontaires féminins d’aujourd’hui ou l’armée au féminin, dans Militaria Belgica, 1986, pp. 3-23.

17. Luce RlÈs, Les cantinières ou les dessous de la gloire, dans Uniformes, n° 67, mai-juin 1982, p. 8. Voir également Jean fivet, Petite histoire des cantinières, dans Folkmina, n° 19, novembre 1979, s.p.

 

(p.18) servaient de blanchisseuses et pouvaient vendre du café et du «bon genièvre absinthe».

Dans un numéro paru en 1913, la revue La vie militaire décrit en ces termes une cantinière belge de 1870, «la mère Jacob», affectée au 2e chasseurs à cheval. «Au moment où éclata la guerre franco-allemande, elle suivit son régiment mobilisé, prête à donner à ses compagnons d’armes ces soins si précieux qu’une femme sait prodiguer, prête à remplir son rôle d’ange consolateur auprès de ceux qui sont tombés, blessés, et qu’un mot, un sourire, une pression de main réconfortent»18. L’auteur (anonyme) continue ainsi : «Qui n’a admiré la vaillance, l’audace et surtout l’infinie bonté de ces femmes qui apparaissaient sur le champ de bataille, encourageant ceux qui allaient se battre, relevant et soignant comme une mère l’aurait fait, leurs compagnons, leurs «enfants» bles­sés ».

Par ailleurs, en 1882, «l’abonné Mirouge», un lecteur de La Belgique militaire, décrit ainsi, dans la revue, le rôle des cantinières :

Voyez ces femmes courageuses qui suivent le troupier dans les longues marches faites par une pluie battante ou par des chaleurs tropicales à travers la bruyère et le sable, et qui, pour la modique somme d’un sou, viennent verser la goutte qui réconforte, ranime et fait oublier la fatigue.

Elle se charge en outre de tartines, d’œufs, etc., et le soldat au repos, et bien souvent l’officier, sont contents de trouver un morceau qui trompe la faim.

D’autre part, un homme tombe-t-il malade? Elle se précipite, cette brave femme, pour lui donner les premiers soins en attendant l’arrivée du docteur, et le soldat est content de rencontrer des soins donnés par une main féminine, qui lui rappelle soit sa mère, soit sa fiancée absentes!l9.

Les cantinières furent supprimées en France en 1890 et, en Belgique, vers 1892. Copie ou souvenir idéalisé des anciennes troupières, la «Ma-delon» sambro-mosane est chargée de vendre la goutte aux marcheurs du peloton. Elle est alors vêtue d’une jupe ou d’une robe dont le caractère féminisé à l’extrême contraste avec les autres uniformes à très forte connotation masculine ceux-là, à l’exception toutefois du tablier brodé du sapeur. Et les clichés sont toujours présents : la cantinière de Devant-les-Bois, défilant à Fosses en 1893, est «jeune et accorte»20; en 1876, à Châtelet, «il s’en trouvait de charmantes au point de vue de la mise, de la sémillance du geste et de la crânerie du port»21; dans son ouvrage

 

18.   Une cantinière de 1870, dans La vie militaire, 2e année, n° 5, 5 août 1913, pp. 149-150.

19.  L’abonné MlROUGE, Les cantinières, dans La Belgique militaire,  1882-2, n° 599, p. 153.

20.  Cité par R. GOLARD, op. cit., p. 35.

21. Ibidem.

 

(p.20) consacré à la marche de Fosses, Joseph Noël décrit ainsi «les modernes Madelons» : « Accortes et presque infatigables, elles suivent partout leurs compagnons. Un coquet tonnelet appendu sur le côté gauche, à la hauteur de la hanche, trois ou quatre verres entre les doigts, elles vous arborent gracieusement leurs colifichets, leurs sourires… »22. En 1966 encore, Tam-boury, chroniqueur du Marcheur de l’Entre-Sambre-et-Meuse, trouve les cantinières «jolies à croquer»23.

La présence de jeunes femmes distributrices d’alcool dans les rangs des soldats improvisés n’alla pas toujours sans problèmes. Soucieux d’une certaine moralité publique, des représentants du clergé s’interrogèrent et parfois s’indignèrent, à tel point qu’en 1876, l’Union de Charleroi, gazette locale, rapporte le fait suivant à propos de la marche d’Ham-sur-Heure : «Les Compagnies étaient nombreuses et bien disciplinées. Sur l’invitation qui leur avait été faite par Monsieur le Curé de la part de l’Evêché, elles se sont présentées sans cantinières. Une seule commune, celle de Mont-sur-Marchienne, a voulu faire exception…»24.

Vingt-cinq ans plus tard, en 1901, dans la Gazette de Charleroi cette fois, un autre chroniqueur relate l’incident suivant, encore survenu à l’occasion de la Saint-Roch d’Ham-sur-Heure :

C’est une histoire de cantinière qui faillit gâter l’affaire. Toujours la femme ! Les Compagnies armées avaient aussi la prétention de compléter leur effectif par une ou plusieurs cantinières. Le clergé qui n’aime pas le jupon des autres, menaça de se fâcher et de priver la Marche de son concours si on maintenait celui des cantiniè­res. L’Administration communale offrit de prendre la place du clergé dans le cortège. Finalement tout s’arrangea, curé et bourgmestre marchèrent ensemble dans les rangs dont les cantinières, cause initiale de tout ce bruit, disparurent sans tambour ni trompette25.

Aujourd’hui, dans les escortes armées de l’Entre-Sambre-et-Meuse, les cantinières sont en revanche très présentes. Même si certaines compa­gnies, assez rares, refusent encore catégoriquement la présence de femmes en leur sein, beaucoup aiment avoir dans leurs rangs une, voire plusieurs dames ou jeunes filles chargées de distribuer le pèkèt. Soucieux d’accorder une place plus importante aux femmes désireuses de marcher, certains groupes (notamment dans la région de Charleroi) ont multiplié à l’excès les cantinières et, dès lors, ont créé de véritables pelotons de vivandières — tel est le terme utilisé — habillées de longues jupes, coiffées de charlottes et portant au bras un petit panier contenant on devine quel viatique.

 

22. Jos. NOËL, Les processions et la marche militaire de saint Feuillen à Fosse, Fosses, s.d., pp. 65-66.

23. Le Marcheur, n° 19, avril 1966, p. 12.

24. Cité par R. GOLARD, op. cit., p. 129.

25. Cité par R. GOLARD, op. cit., p. 174.

 

(p.21) Il existe différentes manières de devenir cantinière dans une compagnie d’Entre-Sambre-et-Meuse. L’une d’elles consiste à payer sa charge, sou­vent alors mise aux enchères et offerte à la plus offrante. Cette année, la Nouvelle Gazette (de Charleroi) du vendredi 7 avril titrait en gros : «Jacqueline a dû monter à 110 000 francs pour rester la cantinière de Daussois». L’article poursuivait en ces termes : «Ce n’est pas la première fois que Jacqueline Moreau, de Praire, fait l’événement dans notre quo­tidien, au titre de cantinière de la Marche Saint-Vaast de Daussois. Cette année, elle a dû monter à 110 000 francs pour avoir l’honneur d’être la seule cantinière et savourer le plaisir de vendre les petites gouttes, pen­dant les quatre jours de la Marche. L’escalade devient cependant vertigi­neuse pour cette blonde et accorte personne de 37 ans, puisqu’elle avait emporté l’enchère à 40 000 francs en 85, 49 000 francs en 86, 33 000 francs en 87 et 85 000 francs l’an dernier»26. De telles sommes peuvent toutefois s’expliquer en partie du fait que la cantinière garde pour elle-même l’argent provenant de la vente d’alcool.

Les revendications féministes des années septante n’ont pas eu pour seul effet, dans les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse, de multiplier, parfois à l’excès, le nombre de cantinières ou de vivandières; dans cer­taines compagnies, les rôles masculins ont été ouverts aux filles et aux femmes. Elles revêtent alors les costumes traditionnellement réservés aux hommes, portant pantalons blancs, guêtres et vareuses, et se coiffant de képis, colbacks ou casques. Ainsi, le major à cheval de la marche Saint-Jean de Cour-sur-Heure est régulièrement une femme. C’est là toutefois une exception, car les rôles d’officiers sont encore tenus habituellement par des hommes. Plus souvent, on rencontre des femmes dans les fanfares, où elles jouent de divers instruments, ou dans les batteries, où elles jouent du tambour et du fifre. Porter les armes à feu est un geste accepté par certaines femmes, bien que la symbolique apparaisse évidente — consciemment ou inconsciemment — aux yeux de beaucoup27. Par ail­leurs, il est rare de rencontrer une femme-sapeur, ce rôle particulier —

 

26.  La Nouvelle Gazette, vendredi 7 avril 1989, p. 8.

27. Le terme «décharge» utilisé dans l’Entre-Sambre-et-Meuse au lieu du mot «salve» en accentue la perception. Cette symbolique du langage n’est pas propre aux marches. L’ensemble des manifestations de la vie folklorique est d’ailleurs, on le sait, un domaine de prédilection des psychanalystes. Voir à ce sujet Ernest JONES, Psychanalyse et folklore, dans Psychanalyse, folklore, religion, Paris, 1973, pp. 9-25. Une symbolique langagière apparentée à celle que l’on découvre ici a été analysée par G. Charuty et C. Fabre-Vassas dans un paragraphe de leur article déjà cité (cf. note 8). Ce paragraphe, intitulé «Autour du jeu, la parole», comprend la remarque suivante : «La polysémie des termes du jeu [de quilles] favorise les métaphores à partir de verbes-clés dont le sens dénotatif appartient souvent au monde du travail tandis que le sens connotatif évoque une sexualité masculine, active et productive» (p. 98).

 

(p.22) surtout dans les compagnies recherchant l’authenticité des uniformes — étant la plupart du temps dévolu aux hommes les plus virils : l’image du sapeur (parfois faussement) barbu est donc encore très enracinée dans l’Entre-Sambre-et-Meuse.

Bien qu’elles soient très remarquées, les femmes défilant au sein des compagnies sambro-mosanes ne représentent encore cependant qu’un faible pourcentage dans l’ensemble des quelque dix mille marcheurs de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Les débats que cette présence suscite chez les marcheurs sont toutefois nombreux et parfois virulents. Les «féministes» emploient les arguments désormais traditionnels dans leurs rangs ; les adversaires des femmes dans la marche émettent généralement les réflexions suivantes : la tradition de l’Entre-Sambre-et-Meuse ne le permet pas (pour Lucien Saint-Huile, une femme dans une compagnie,

(p.23) est un «faux marcheur»)28; quand bien même l’usage le permettrait, les femmes ne disposeront jamais de la résistance physique que nécessite une marche (on oublie ainsi que les cantinières «résistent» fort bien), provoqueront des «disputes» dans les rangs ou, surtout, se couvriront de ridicule en s’affublant d’un costume réservé aux hommes. Ce refus de ce

 

28. Pierre-Pascal delizée, Les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse : la raison d’être de Lucien Saint-Huile, dans Le Rappel, 10 avril 1989. «M. Saint-Huile, écrit P.-P. Delizée, tient beaucoup au respect des traditions. Pour lui, un bon marcheur est celui qui est né dans et se rallie à la tradition ; à cet égard, il émet de nettes réserves à l’égard de nouveaux habitants d’une localité qui souhaitent marcher : II y a le vrai et le faux marcheur. De même, il est opposé à toutes ces dames qui marchent; sont tolérées uniquement celles qui assurent le rôle de cantinière!». M. Lucien Saint-Huile, actuellement âgé de 69 ans, est trésorier de l’Association des Marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse depuis 1960, date de sa fondation.

 

(p.24) que d’aucuns appellent le «travestissement» est l’argument le plus fré­quemment avancé29.

La marche Saint-Roch de Thuin est depuis plusieurs années largement ouverte aux femmes. La prendre comme terrain d’enquête est donc fort utile si l’on s’intéresse aux relations entre femmes et marches sambro-mosanes. Considérée comme une des marches les plus traditionnelles30, la Saint-Roch regroupe aujourd’hui quelque quinze cents marcheurs ras­semblés au sein de sociétés locales ou parmi trois ou quatre compagnies dites «étrangères» (c’est-à-dire extérieures à la localité) invitées aux fes­tivités par le comité organisateur. L’histoire et la structure de la marche thudinienne ont déjà été évoquées dans différentes études31. On rappel­lera brièvement que, si la légende fait remonter son origine au milieu du XVIIe siècle, la marche Saint-Roch de Thuin renaît en 1866, au moment où une épidémie de choléra sévit dans la région. Organisée officiellement depuis cette date par l’Administration communale, la marche a connu, en un peu plus d’un siècle d’existence, bien des vicissitudes, dont une des plus importantes a toujours été la réticence manifestée par le clergé à propos de festivités souvent considérées par lui comme source d’abus et de désordres. Depuis 1973, cependant, un regain de ferveur religieuse s’étant manifesté grâce à une restructuration de la fête32, le clergé s’as­socie un peu plus volontiers aux festivités du lundi.

La marche Saint-Roch de Thuin se déroule traditionnellement le troi­sième dimanche de mai. Même s’il s’agit d’une fête à vocation religieuse, il ne fait nul doute que le choix de la date, en 1866, a été lié — incons­ciemment sans doute — à de lointaines réminiscences de ce que Van Gennep appelle le «cycle de mai»33. En ce milieu du XIXe siècle, les

 

29.  Dans les fanfares participant aux marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse. il arrive souvent que les femmes portent des jupes blanches, contrairement aux instrumentistes masculins qui portent des pantalons blancs.

30.  Une reconnaissance officielle de son caractère «traditionnel» lui a été octroyée récemment par le Conseil supérieur des Arts et Traditions populaires. Une quinzaine d’autres marches étaient reconnues de la même manière. Ces «reconnaissances» ont suscité débats et parfois indignation au sein de la communauté des marcheurs. Cf. Le Marcheur, n° 112, 29e année, juillet 1989, pp. 1, 2, 31.

31.  On trouvera mention de ces études dans Pierre-Jean foulon, La Compagnie Saint-Roch de Thuin : retour et naissance d’une tradition, dans Tradition wallonne, 4, 1987, pp. 221-250. Aux ouvrages mentionnés dans cet article, on ajoutera toutefois celui de Michel CONREUR, Les processions Notre-Dame d’el Vaulx et Saint-Roch. Essai de chrono­logie, Thuin, 1989.

32.  Cf. P.-J. foulon, op. cit., p. 228.

33. Arnold VAN GENNEP, Manuel de folklore français contemporain, t. 1, vol. 4, Paris, 1949, p. 1421 et ss.

 

(p.25) Thudiniens unissaient ainsi la reconnaissance au saint thaumaturge34 à des cérémonies exaltant le retour de la sève35. Et de fait, à Thuin, la Saint-Roch est perçue par beaucoup, aujourd’hui encore, comme une sorte de «sacre du printemps». Quelle que soit la date de sa célébration, la fête patronale tombe nécessairement, à Thuin, juste après les «Saints de glace» tant redoutés des cultivateurs36. Un chroniqueur, jadis, ne s’y était pas trompé, qui écrivait dans un article paru le 11 mai 1873 dans le Journal de Charleroi : «II faut savoir qu’à l’occasion de la fête de Saint-Roch, une espèce de pèlerinage avait lieu chaque année, qui attirait d’autant plus de monde à Thuin que ce pèlerinage était, pour ainsi dire, la fête du printemps…»37.

Aujourd’hui, la Saint-Roch se déroule sur près de cinq jours. Dès le vendredi soir, des batteries de tambours sillonnent les différents quartiers. Le samedi est le jour des préliminaires officiels : sorties de tambours, visite aux officiers et aux notabilités, premier tir des «campes»38, retraite aux flambeaux. Le dimanche est le jour de la procession proprement dite. C’est uniquement ce jour-là que les sociétés dites «étrangères» participent aux festivités.

Jour de la messe militaire et du «tour de la Maladrie», le lundi est réservé aux groupes locaux. Le mardi, quant à lui, est consacré au tradi­tionnel «raclot», au cours duquel bon nombre de jeunes marcheurs infa­tigables, en civil ou déguisés, organisent, au son du tambour, un cortège informel se rendant de café en café jusque très tard dans la nuit.

À Thuin, les festivités de la Saint-Roch réunissent hommes et femmes. La participation féminine est réglée par des usages dont la nature, depuis quelques années, a été fortement bouleversée à la suite de l’intégration de plus en plus prononcée des femmes dans la vie sociale. Jusqu’en 1982, les femmes, dans la Saint-Roch thudinienne, jouaient un rôle purement extérieur : intendantes au service des marcheurs masculins, elles confec­tionnaient les uniformes, habillaient les soldats improvisés, préparaient

 

34.  La fête patronale de saint Roch, dans le calendrier liturgique, est traditionnellement fixée le 16 août.

35.  Une tradition orale rapporte que le «tour Saint-Roch», au XIXe siècle, était celui des Rogations. Sur les Rogations, survivance d’anciens rites agraires, voir A. VAN gennep, op. cit., p. 1637 et ss.

36.  Saint Mamert le 11, saint Pancrace le 12 et saint Servais le 13.

37.  Cité par R. golard, op. cit., p. 169.

38. Les «campes» sont des cylindres de métal creux bourrés de poudre et de papier. Mises à feu, elles produisent un vacarme similaire à celui du canon. Les «campes» sont préparées par un artificier désigné par l’Administration communale; son nom figure sur le programme officiel de la marche Saint-Roch. Au cours des festivités, l’artificier boute le feu à 27 «campes» : 9 le samedi soir (allumées de concert avec des personnalités locales) et 18 le dimanche.

 

(p.26) les repas, laissant aux hommes seuls le soin de défiler, de participer aux agapes39 et aux réjouissances. Les femmes acceptaient ainsi le schéma à

 

39. Le banquet, ou repas pris en commun, est un élément très important de la vie associative traditionnelle. Expression généreuse de la solidarité, il est en général réservé aux hommes. Ainsi, dans les confréries de Charité normandes étudiées par Martine Segalen, «les femmes sont admises parmi les membres, mais elles ne remplissent aucune des fonctions dévolues aux «charitons» : elles ne participent pas aux enterrements et sont exclues des repas statutaires que prennent ensemble les frères à plusieurs moments de l’année» (Martine SEGALEN, op. cit., p. 155). Par ailleurs, il existe actuellement à Thuin une Confrérie du Saint-Sacrement comprenant douze membres masculins. Chaque année, le Jeudi Saint, les confrères se réunissent obligatoirement chez un de leurs collègues pour participer à un repas rituel. Les épouses sont strictement tenues à l’écart. Seule la maîtresse de maison (qui prépare le banquet) est autorisée à s’asseoir à la table des confrères.

 

(p.27) forte prédominance masculine qui — on l’a vu — était de règle partout ailleurs dans l’Entre-Sambre-et-Meuse. Les seules dames participant jusqu’il y a peu au cortège de la Saint-Roch étaient dès lors les quelques cantinières accompagnant différents pelotons masculins. A ces dernières, on peut ajouter les jeunes filles qui, au siècle dernier et sans doute encore au début de celui-ci, faisaient partie de la procession religieuse associée à l’escorte armée. Un chroniqueur de 1875 parle en effet «des essaims de jolies demoiselles et de belles petites filles préparant leurs robes blan­ches et leurs couronnes de fleurs»40.

 

40. Cité par R. GOLARD, op. cit., p. 169.

 

(p.28) Aujourd’hui, les dames thudiniennes continuent certes à s’occuper d’in­tendance au moment de la marche. Une mère de famille rapportait cette année avoir cuit plus de vingt tartes pour recevoir les marcheurs amis de ses enfants. Les dames revendiquent néanmoins de plus en plus le droit de participer activement à toutes les expressions et manifestations de la fête. Bien plus, elles tentent, parfois avec succès, d’accéder aux divers niveaux de pouvoir et de décision régissant l’organisation de la Saint-Roch.

La marche thudinienne, on l’a vu, est mise sur pied depuis 1866 par l’Administration communale. À ce titre, c’est en définitive le bourgmestre de la localité, assisté du collège échevinal et du conseil communal, qui est responsable du bon déroulement des festivités. Si la ville de Thuin n’a pas encore connu de «mayeur» féminin, en revanche, depuis les élections de 1982, des femmes-échevins ont fait leur apparition au sein du collège, ce qui n’a pas été sans poser quelques problèmes aux membres du Comité Saint-Roch.

Le Comité Saint-Rock*1 est, à Thuin, l’institution à laquelle l’Adminis­tration communale délègue ses pouvoirs en tant qu’organisatrice de la marche. Placé sous le patronage du Gouverneur de la province de Hai-naut, composé d’un comité d’honneur comptant une trentaine de mem­bres et d’une commission organisatrice réunissant un président, deux vice-présidents, deux secrétaires, trois trésoriers, dix-huit commissaires42 et un délégué de l’Administration communale — en 1989, l’échevin mas­culin ayant le folklore dans ses attributions —, ce comité regroupe des notabilités, des membres de certaines sociétés de marcheurs (à titre privé) et quelques folkloristes. Le Comité Saint-Roch ne possède pas de statuts écrits. Tout y est réglé par tradition orale et transmis par les «générations successives». Interrogé, un des deux secrétaires du comité43 a rapporté que, selon la tradition, il était «exclu que les femmes en fassent partie». Les épouses des membres du comité ne sont par ailleurs pas autorisées à participer au banquet clôturant les festivités de la Saint-Roch, le lundi après-midi. Devant cet état de fait, les épouses ont, depuis une quinzaine d’années, décidé d’organiser leur propre banquet. Ce dernier se tient en général en dehors de Thuin, souvent à l’Abbaye d’Aulne, de telle manière qu’aucun contact ne soit établi entre le banquet des maris et celui des épouses.

La tradition existant d’inviter les édilités communales au banquet des messieurs du Comité Saint-Roch, un problème s’est évidemment posé dès

 

41. À propos du Comité Saint-Roch, voir P.-J. FOULON, La Compagnie Saint-Roch, p. 230.

42. Les chiffres sont ceux de l’année 1989.

43. Il s’agit de M. Jean-Marie Lannoy, auquel s’adressent nos plus vifs remerciements.

 

(p.29) le moment où, en 1982, deux Thudiniennes avaient été nommées éche-vins. Le comité décida finalement, après bien des hésitations, de ne pas suivre la «tradition» et se déclara en faveur de la présence, au banquet, des échevins féminins, qui, selon les années, acceptèrent ou déclinèrent l’invitation.

L’Amicale folklorique de Thudinie44 réunit en son sein des délégués de la plupart des compagnies de marcheurs thudiniens. Elle tâche — quand faire se peut — de maintenir une bonne entente entre les différents groupes. Cette année 1989 a vu naître d’âpres discussions entre les repré­sentants de différentes tendances de cette association à propos de l’admis­sion éventuelle au sein de l’Amicale d’une nouvelle société constituée essentiellement de femmes : le groupe des Sœurs grises, dont il sera question plus bas. En fin de compte, les Sœurs grises ont été acceptées au sein de l’association.

En 1989, la marche Saint-Roch de Thuin regroupait quatorze sociétés locales totalisant plus de mille participants. Parmi ceux-ci figurait un certain nombre de «marcheuses» dont, en l’absence d’un recensement réalisé pendant le défilé lui-même, il est difficile de déterminer la propor­tion exacte. Les femmes ne semblent pas, cependant, atteindre dix pour cent des effectifs totaux. Elles ne se répartissent pas davantage d’une manière égale dans les quatorze sociétés locales.

Prenant pour critère l’admission des dames et jeunes filles au sein des associations de marcheurs thudiniens, on peut établir quatre catégories de sociétés. La première comprend les groupes où les femmes sont caté­goriquement refusées ; la deuxième réunit les sociétés où les femmes sont acceptées seulement en tant que cantinières ou vivandières ; la troisième regroupe les associations où les femmes peuvent occuper des rôles tradi­tionnellement masculins ; la quatrième catégorie concerne une seule société, constituée exclusivement de femmes.

Dans la première catégorie, se rangent les Zouaves pontificaux, les Pompiers de la Ville-Haute et le Second régiment des Grenadiers à Pied de la Garde impériale. Leurs statuts sont formels : aucune femme, même cantinière, ne peut faire partie de la société. Les deux banquets annuels de la compagnie des grenadiers sont, quant à eux, strictement réservés aux hommes, même si ce sont des dames qui sont chargées du service des tables. Aucune femme ne figure jamais parmi les invités d’honneur de ces repas. Néanmoins, à l’occasion du centenaire de leur société, en 1988, les grenadiers ont tenu à associer leurs épouses au cours d’agapes mixtes qui suivirent de quelques semaines le fastueux «banquet du Cen­tenaire», réservé aux hommes comme il se devait.

 

44. À propos de l’Amicale Folklorique de Thudinie, voir P.-J. foulon, La Compagnie Saint-Roch, p. 230.

 

(p.30) Pour justifier le refus d’accueillir les femmes à quelque activité que ce soit, les arguments avancés par les marcheurs appartenant à ces sociétés «sexistes» sont ceux que l’on entend formuler partout dans l’Entre-Sambre-et-Meuse : danger de querelles, incongruité du comique troupier en présence des dames ou, tout simplement — et en dernier recours —, «la tradition», considérée alors comme inébranlable et définitive.

La deuxième catégorie comprend trois sociétés thudiniennes où, seules, des cantinières — ou assimilées — évoluent en tant que «marcheuses» : les Zouaves français, les Chasseurs-Carabiniers de la Ville-Basse et les Flanqueurs de la Garde de Ragnies.

Malgré plusieurs demandes allant dans le sens d’un élargissement du recrutement aux femmes et aux jeunes filles, les Zouaves français ont (p.31) toujours refusé leur présence au sein de leur société. Bien entendu, une exception était faite pour la cantinière, l’infirmière et deux chevrières. La cantinière des zouaves est aujourd’hui la doyenne d’âge des «marcheu­ses» thudiniennes. Elle vient d’être décorée pour ses cinquante années de marche, distinction rare chez les hommes eux-mêmes. Interrogée, la dame a manifesté son désir de voir se perpétuer la situation actuelle : les membres de la compagnie doivent être des hommes et les cantinières porter des costumes féminins. Des femmes vêtues d’uniformes masculins, «ce n’est pas beau», déclare-t-elle.

Par ailleurs, depuis une génération, les épouses des Zouaves français sont régulièrement invitées aux agapes de la compagnie : d’abord, elles furent conviées à prendre la tarte et le café ; puis, finalement, à participer

(p.32) à tout le repas. Aujourd’hui, une dizaine de femmes seulement répondent positivement, alors qu’une cinquantaine d’invitations sont adressées par le comité45.

La présence de cantinières est inscrite dans les statuts des Chasseurs-Carabiniers : en 1868, à la fondation de la société, il y en avait trois; à partir de 1956, on décida d’en admettre quatre. Les statuts de 1868 ajoutaient que, pour être cantinière, il fallait avoir entre seize et dix-huit ans, être célibataire et n’avoir aucun lien de parenté avec la troupe. Aujourd’hui, ces conditions ont été abolies : les quatre cantinières sont mariées. D’un autre côté, si les épouses des chasseurs ne sont pas invitées au banquet de la Saint-Roch, elles le sont depuis vingt ans lors du banquet de la Sainte-Barbe46.

La compagnie des Flanqueurs de la Garde, fondée en 1989, possède des statuts écrits. Il y est stipulé que cinq femmes seulement ont le droit de figurer dans les rangs de la société. Elles doivent d’ailleurs y exercer des fonctions précises : «porte-chapeau» du tambour-major, cantinières et vivandières. Aucune femme ne peut porter les armes : dans cette compagnie vouée à la recherche de l’authenticité, le contraire apparaîtrait comme une contre vérité historique47.

À l’exception des Flanqueurs de la Garde, les sociétés thudiniennes regroupées au sein de ces deux premières catégories caractérisées soit par l’exclusion des femmes, soit par une différentiation très nette des rôles attribués aux deux sexes, comptent parmi les plus anciennes de la ville de Thuin. Les Chasseurs-Carabiniers ont été fondés en 1868, les Zouaves pontificaux en 1871, les Pompiers de la Ville-Haute en 1886, le Second régiment des Grenadiers à Pied de la Garde impériale en 1888 et les Zouaves français en 189048.

La troisième catégorie est constituée par les sociétés où les femmes peuvent jouer des rôles traditionnellement réservés aux hommes. Cette catégorie regroupe les Pompiers des Waibes, les Enfants de sainte Barbe, de Ragnies, les Mousquetaires du Roy, les Cosaques, les Voltigeurs du Premier Empire, les Volontaires de 1830 et la Compagnie Saint-Roch. Dans ces sociétés, tantôt les rôles masculins tenus par des femmes sont limités en fonction de coutumes ou de statuts écrits ; tantôt les femmes sont autorisées, sans limitation d’aucune sorte, à exercer n’importe quelle fonction.

 

45.  renseignements aimablement communiqués par Mme François Vandamme.

46.  Renseignements aimablement communiqués par M. Alfred Michot. Chaque année, la Sainte-Barbe est fêtée par l’ensemble des marcheurs thudiniens le premier dimanche de décembre.

47.  Renseignements aimablement communiqués par M. Claude Rochet.

48. Cf. M. CONREUR, op. cit.

 

(p.33) Chez les Cosaques49, société de cavaliers créée en 1982, les femmes représentent la moitié des effectifs : ce sont essentiellement des jeunes filles de douze à dix-huit ans. Il n’est nullement exclu qu’un jour, il puisse y avoir plus de femmes que d’hommes. Le seul critère d’admission au sein de la société est le suivant : savoir monter à cheval et, plus précisé­ment, «savoir quitter et réintégrer un peloton au galop en s’arrêtant net». Pour l’instant, aucune femme cosaque n’exerce les fonctions d’officier; rien ne s’y opposerait cependant. Le lundi de la Saint-Roch, les Cosaques défilent à pied. La troupe est alors armée de fusils loués dans l’Entre-Sambre-et-Meuse. Les jeunes filles portent des pétoires qu’elles chargent de «16 grammes de poudre» chaque fois qu’il s’agit de tirer une salve. Celles-ci sont fréquentes et fort appréciées des tireurs. Au banquet du lundi après-midi, les Cosaques invitent leurs conjoints.

Chez les Enfants de sainte Barbe50, société de pompiers fondée à Ragnies en 1869, il n’est nullement fait mention des femmes dans les statuts. Jusqu’en 1970, la seule dame figurant dans les rangs était la cantinière. Aucune autre femme n’avait jamais sollicité son entrée dans la compagnie. Vers 1970, le tambour-major proposa d’adjoindre à la clique des tambours dits «de lansquenets», c’est-à-dire de hautes caisses sans timbre destinées à marquer le rythme et frappées par des mailloches à gros bout de feutre51. Ces nouveaux tambours furent confiés à des jeunes filles, au cours d’une réunion houleuse où partisans et adversaires des femmes dans les rangs s’opposèrent assez violemment. À partir des années quatre-vingts, sous la pression d’un certain nombre de marcheurs, les femmes furent admises dans tous les pelotons à la condition, cepen­dant, qu’elles portent des jupes et non des pantalons.

 

49.  Renseignements aimablement communiqués par M. Jean-Pol Deburges. Selon ce dernier, les Cosaques représentent un escadron du deuxième régiment des chevau-légers polonais de la Garde impériale. Cet escadron formait, en son temps, l’escorte personnelle du prince Poniatowski, maréchal d’Empire. Sur le «2e chevau-légers de la Garde», voir Frédéric MASSON, Cavaliers de Napoléon, Paris, 1896, pp. 299-304; sur Poniatowski, voir Georges Six, Dictionnaire biographique des généraux et amiraux français de la Révolution et de l’Empire (1792-1814), Paris, 1934, p. 323.

Lorsque la société des Cosaques fut créée, l’intention de quelques fondateurs était de faire paraître, pour une fois, dans les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse, les «ennemis de Napoléon» en présentant des cosaques russes. Les organisateurs de la marche Saint-Roch laissèrent entendre aux candidats marcheurs qu’une telle perspective ne serait pas de nature à favoriser leur intégration dans le défilé et qu’il valait mieux adopter des uniformes à référence impériale et un style «à la française». Ce qui fut fait et explique ce choix curieux et ambigu.

50.  Renseignements aimablement communiqués par M. Louis Derenne.

51. Cette fantaisie n’est pas toujours considérée de bon aloi par les autres batteries thudiniennes qui reprochent à la formation de Ragnies «son côté cavalcade».

 

(p.34) Fondée en 1988, la compagnie des Volontaires de 1830 accepte les femmes dans ses rangs52. Sur les quatre-vingts membres actuels, il a été convenu, cependant, que seuls vingt pourraient être féminins. Ces dames se répartissent de la manière suivante : quatre cantinières (dont une exerçant les fonctions de chef), quatre vivandières et douze fusils. Dans la batterie, aucune femme ne joue du tambour; on y trouve en revanche un fifre féminin.

Créés en 1987, les Voltigeurs du Premier Empire admettent volontiers les femmes au sein de leur compagnie. Leur batterie est mixte et les deux fifres sont des jeunes filles.

Lors de sa fondation en 1984, la Compagnie Saint-Rock511 voulait réagir contre les velléités d’authenticité historique obsédant certains marcheurs et en revenir à des uniformes portés traditionnellement dans l’Entre-Sambre-et-Meuse. Dès le début, d’innombrables discussions concernèrent la présence des femmes au sein de la compagnie. Le rôle de cantinière fut admis d’office. Par ailleurs, dans les tout premiers temps, certains banquets eurent lieu «avec les femmes». Rapidement, cependant, il apparut que les tenants d’une convivialité sexiste prirent le dessus.

Le 26 juin 1985, les «décisions prises à l’unanimité par le Corps d’of­fice»54 stipulaient : «Par tradition, aucune personne de sexe féminin ne pourra évoluer dans le corps d’office. Dans les pelotons, seules les fillettes de moins de dix ans, les cavalières et les cantinières feront exception». Ces décisions, qui entrouvraient la porte aux femmes, furent confirmées par l’Assemblée générale du 29 septembre 198555. Trente-cinq membres émirent alors un vote au sujet du «problème des fillettes» et de leur maintien ou de leur limitation au sein de la Compagnie Saint-Roch. Vingt-quatre personnes — soit près de septante pour cent — se déclarè­rent en faveur du système mis en place par le Corps d’office. Dix marquè­rent leur préférence pour le refus de nouvelles inscriptions de fillettes. Une seule personne vota pour l’éviction pure et simple des petites filles.

Le 23 octobre 1988, la Compagnie Saint-Roch se dota de nouveaux statuts, rendus nécessaires par la création de «sections» indépendantes à l’intérieur de la société. Ses rangs s’étant largement étoffés — en 1988, la compagnie avait rassemblé quatre cents marcheurs —, cette dernière

 

52.  Renseignements aimablement communiqués par M. Jacques Deflandre.

53.  Cf. P.-J. FOULON, La Compagnie Saint-Roch, passim.

54.  La Compagnie. Décisions prises à l’unanimité par le Corps d’office. 26 juin 1985. Texte photocopié. Archives Pierre-Jean Foulon.

55. La Compagnie Saint-Roch. Thuin. Compte-rendu de l’assemblée générale du 29 sep­tembre 85, dans Aroc, bulletin de liaison de la Compagnie Saint-Roch Thuin, n° 3, [Thuin, 1985], non paginé.

 

(p.36) avait dû en effet se fragmenter en plusieurs sous-groupes autonomes : une compagnie d’enfants, dite Jeune Compagnie, une «zouaverie»56, un escadron de cavaliers et une compagnie d’adultes à caractère tradition­nel57. Peu avant la Saint-Roch de 1989, certains sapeurs de la compagnie d’adultes créaient à leur tour une cinquième section indépendante : la

«saperie»   .

L’article trois des nouveaux statuts, par ailleurs extrêmement com­plexes59, règle le problème de F«admission». Le point deux spécifie : «La Compagnie Saint-Roch est ouverte à tous les hommes sans restriction d’âge. Les femmes admises dans la compagnie sont les cavalières, les cantinières, les infirmières, les nounous, les petites filles jusque l’âge de douze ans»60.

On le voit, les décisions de 1985 avaient été quelque peu modifiées dans le sens d’un élargissement modeste du recrutement féminin : l’âge-limite, pour les fillettes, était augmenté de deux ans; quant aux «nou­nous», c’est-à-dire aux femmes adultes chargées de pouponner dans les rangs de la Jeune Compagnie, il s’agissait d’une innovation s’inscrivant par ailleurs tout à fait dans le conformisme traditionaliste : ces dames chargées de veiller au confort des jeunes marcheurs continuent aujourd’hui le rôle de service et de protection dévolu aux femmes dans les modèles anciens. Ces derniers déterminent aussi l’uniforme des «nou­nous», qui portent obligatoirement des jupes ou des robes.

 

56.  Depuis lors, la «zouaverie» comprend elle-même un peloton de «sapeurs-zouaves», une batterie de tambours et fifres ainsi que des zouaves porteurs de fusils ou de tromblons ; l’ensemble est commandé par un adjudant, appelé «commandant».

57.  Cette compagnie comprend les traditionnels sapeurs porteurs de tabliers brodés, des tambours et fifres ainsi que des tireurs.

58.  Cette «saperie» regroupa des sapeurs porteurs de tabliers brodés et, fait non en usage dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, des «sapeurs-tireurs». En mai 1989, la Compagnie Saint-Roch divisée en cinq sections autonomes regroupait quelque quatre cent cinquante marcheurs.

59.  Il serait intéressant d’étudier l’évolution des relations et du pouvoir au sein de la Compagnie Saint-Roch. Ayant voulu, au moment de sa création, calquer son système relationnel sur celui, très populaire, des compagnies villageoises traditionnelles de l’Entre-Sambre-et-Meuse, la Compagnie Saint-Roch en est rapidement arrivée à se doter d’institu­tions complexes. D’association de type populaire qu’elle voulait être au départ, la Compa­gnie Saint-Roch, vite prise en mains par ceux que d’aucuns appelaient les «intellectuels», est inéluctablement devenue un groupement caractérisé par une structure savante empruntée aux organisations sociales et politiques les plus contemporaines. Ce changement des relations au sein de la Compagnie Saint-Roch traduit à merveille les problèmes que pose, dans le domaine du folklore actuel, la rencontre antithétique des cultures savante et populaire et, au-delà, la fatale remise en question de la «tradition».

60. Projets de statuts soumis à l’approbation de l’assemblée générale de la Compagnie Saint-Roch du 23 octobre 1988, deuxième feuillet, dans Aroc, Bulletin de liaison de la Compagnie Saint-Roch, s.d.

 

(p.37) Dans la Compagnie Saint-Roch, c’est donc dans les rangs de la Jeune Compagnie — compte tenu de la présence de filles jusqu’à l’âge de douze ans — que l’on rencontre le plus grand nombre de «marcheuses». La batterie, elle, est pourtant composée exclusivement de tambours et de fifres masculins. Gérée par les instrumentistes eux-mêmes61, cette batterie est constituée d’une dizaine de tambours, de trois fifres, d’un tambour-major62 et d’une cantinière. La moyenne d’âge est d’environ quinze ans. Vivant dans une famille de marcheurs — un de ses frères exerce la fonction de premier tambour dans une autre section de la Compagnie Saint-Roch —, la cantinière aimerait ardemment jouer du tambour au sein de la batterie de la Jeune Compagnie. Avant la Saint-Roch de 1989, deux faits s’y opposaient : d’une part, les statuts généraux de la Compa­gnie Saint-Roch ; d’autre part, un vote intervenu quelques mois avant les festivités au sein de la batterie, vote au cours duquel deux membres de la formation s’opposèrent — la règle étant alors celle de l’unanimité — à l’admission de tambours féminins. Néanmoins, lors des «présorties», la cantinière troqua de temps à autre son rôle de pourvoyeuse pour celui de tapin.

Lorsqu’on envisage les sociétés de marcheurs thudiniennes sous l’angle de la participation féminine, la quatrième et dernière catégorie est cons­tituée par une seule société, au sein de laquelle ne sont admises que des femmes. Il s’agit de la société des Sœurs Grises, «créée en 198863, ainsi que l’affirme l’article un des statuts64, pour fêter et honorer saint Roch». La première participation effective des Sœurs Grises à la marche thudi-nienne a eu lieu un an plus tard seulement, en 1989.

La création de cette société a fait, à Thuin, l’objet de bien des débats et des remarques, certains marcheurs ou responsables s’opposant à la présence, dans le défilé, d’un groupe féminin aussi particulier, d’autres prenant parti pour ces dames ou ces jeunes filles désireuses de s’associer, en tant que femmes, aux divers rites et pratiques de la Saint-Roch. Il fallut plus d’un an de négociations, contacts et réunions diverses pour aboutir, à ce sujet, à un consensus dans la communauté folklorique thudinienne.

 

61.  Les jeunes instrumentistes sont actuellement occupés à se doter d’un système d’élec­tion du tambour-major, du premier tambour et du premier fifre. Ce procédé de nomination va à [‘encontre de ce qui se pratique traditionnellement dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, où c’est le tambour-major déclaré tel lors de la cérémonie du cassage du verre (en général, à la suite d’enchères) qui recrute ses tambours et ses fifres.

62.  Le tambour-major de la Jeune Compagnie choisit lui-même son «porte-colback».

63.  Les premières prises de contact entre futures Sœurs Grises eurent lieu dès après la Saint-Roch de 1987.

64. Statuts des Sœurs Grises. Deux pages dactylographiées. Archives Mme Marie-Paule Coppée.

 

(p.38) La solution acceptée par les Sœurs Grises, le Comité Saint-Roch et le reste des marcheurs fut la suivante : les «religieuses» étaient acceptées dans le cortège à la condition qu’elles figurent non pas dans l’escorte armée accompagnant la statue du saint thaumaturge, mais seulement à la suite de cette dernière, parmi les pèlerins et après le Clergé et l’Admi­nistration communale. U Ordre du cortège, programme officiel distribué par les membres du Comité Saint-Roch aux spectateurs massés le long du tour énumérait ainsi les différents groupes : «… 18. Les Zouaves Pontificaux (Thuin)65; 19. Saint Roch; 20. le Clergé; 21. l’Administration communale; 22. Sœurs Grises, Pèlerins et Cercles équestres». Pourtant, lorsqu’elles sont interrogées sur la question, les Sœurs Grises se considè­rent bien comme des «marcheuses».

Les Sœurs Grises ont été fondées par un groupe de femmes décidées à participer, comme les hommes, aux festivités de la Saint-Roch. Si elles déclarent66 ne pas former un groupe féministe, elles excluent toutefois catégoriquement les hommes de leurs rangs. L’article deux des statuts67 stipule : «La société est composée essentiellement de membres féminins portant l’habit des Sœurs Grises».

Le choix de cet «uniforme»68 n’a pas été adopté d’emblée. Il fut d’abord question, chez certaines, de créer une société d’«infirmières» destinée à venir en aide aux marcheurs en cas d’éventuel besoin. D’autres, en revanche, suggérèrent la constitution d’un groupe armé. Cette dernière idée fut rapidement abandonnée, car, comme se plaisaient à le souligner bien des futures Sœurs Grises, les femmes n’ont jamais porté les armes dans les troupes d’autrefois. On retrouvait ainsi, dans ces conversations

 

65.   Une tradition en vigueur à Thuin, depuis de très nombreuses années, accorde aux Zouaves Pontificaux l’honneur de «porter saint Roch». De ce fait, les zouaves figurent en dernière position dans l’escorte armée. Certains zouaves pontificaux ont craint que ce privilège ne soit remis en question par l’arrivée des Sœurs Grises. C’est pourquoi ceux-ci émirent de graves réserves à propos de l’introduction du groupe de religieuses dans le cortège. Des privilèges tels que celui défendu par les Zouaves Pontificaux sont très fréquents dans les marches. À Walcourt, la compagnie de Daussois est toujours en tête; à Thuin, les Sapeurs et Grenadiers défilent les premiers, tandis que les Chasseurs-Carabiniers sont toujours en avant-dernière position. Tantôt, ces privilèges sont perçus comme des traditions équitables par l’ensemble des marcheurs; tantôt ils sont considérés, par une certaine partie de la collectivité, comme des dispositions vexatoires.

66.  Renseignements aimablement communiqués par Mme Marie-Paule Coppée, prési­dente, et par Mme Catherine Ceulemans.

67.  Cfr note 64.

68. Le terme «uniforme» n’apparaît pas dans les statuts. Il est toutefois mentionné dans le Contrat d’engagement dressé entre la «présidente de la société des Sœurs Grises de Thuin» et la «postulante». Cette dernière s’engage à verser une certaine somme «en payement de la location de l’uniforme qui lui est fourni et qui reste propriété de la société».

 

(p.40) préliminaires, un souci d’authenticité historique similaire à celui que l’on rencontre chez bien des marcheurs actuels.

La proposition de créer un groupe de Sœurs Grises vint plus tard. Cette idée de constituer un groupe d’essence religieuse renouait ainsi — incons­ciemment sans doute — avec la vieille tradition rurale française selon laquelle — c’est Martine Segalen qui le souligne — «les rares associations féminines sont essentiellement religieuses et fonctionnent dans l’orbite de la vie catholique, s’assignant avant tout des fonctions de dévotion»69.

Influencé par l’historicisme inspirant bien des marcheurs de l’Entre-Sambre-et-Meuse, le choix des Sœurs Grises fut déterminé par des recher­ches menées à travers les annales thudiniennes. Les fondatrices de la future société féminine constatèrent ainsi à la suite de la lecture d’un ouvrage consacré aux établissements religieux de la ville de Thuin70, qu’au XVIIe siècle, une communauté «des Sœurs Grises du tiers-ordre de saint François d’Assise» s’était établie dans un couvent situé dans le quartier de la Ville-Haute afin de s’adonner à l’éducation des jeunes filles et aux soins des malades. On appelait ces religieuses Sœurs Grises en fonction de la couleur de l’habit qu’elles portaient à l’époque.

Dès lors, la décision fut prise d’adopter le costume gris des anciennes religieuses thudiniennes après toutefois avoir eu l’assurance que celui-ci n’était plus porté de nos jours. Les fondatrices écrivirent également à la Compagnie des filles de la Charité de saint Vincent de Paul, à la rue du Bac, à Paris. La sœur archiviste trouva leur but très «louable»71. Ces encouragements furent confirmés par ceux du clergé thudinien72 et par les Sœurs de Notre-Dame de Thuin73.

Malgré une évidente volonté de respecter leur caractère religieux, ou tout au moins sacré, les Sœurs Grises thudiniennes n’excluent nullement l’amusement, voire la dérision. Une certaine ambiguïté prévaut donc dans ce groupe, dont l’homogénéité n’existe que sur la base d’un consensus relativement fragile ménageant tendances et opinions diverses.

 

69.  M. segalen, op. cit., p. 158.

70.  Emmanuel braconnier, Notice sur les établissements religieux de la ville de Thuin, dans Annales du Cercle archéologique de Mons, t. 23, 1876, pp. 243-254.

71.   L.a.s. de sœur delort, archiviste. Archives des Sœurs Grises.

72.  En 1989, lors de la messe du lundi de la Saint-Roch, le sermon du doyen de Thuin fut intégralement consacré à la mise en valeur de la nouvelle société des Sœurs Grises, qui obtenaient ainsi une reconnaissance ecclésiastique officielle.

73. Les Sœurs de Notre-Dame ont longtemps occupé le couvent des Sœurs Grises, devenu institution d’enseignement libre. Depuis 1982, elles se sont retirées dans une petite demeure voisine du couvent.

 

(p.41) Le fascicule intitulé Elles14, que deux Sœurs Grises ont publié peu avant la Saint-Roch, souligne ce caractère.

Rédigé sous forme d’une bande dessinée humoristique où le lecteur découvre notamment une «sœur grise grise», l’ouvrage débute néanmoins par un très sérieux plan de Thuin en 1789 et un extrait du texte historique inspirateur de la société. Les pages suivantes basculent aussitôt dans l’humour narquois et la caricature burlesque avec, notamment, l’aventure des Sœurs Grises et des Cosaques au pied du beffroi de Thuin ou encore l’image railleuse d’un certain «concile de Thuin au cours duquel le Comité Saint-Roch admit la venue des Sœurs Grises (1988)».

Les statuts du groupe sont cependant formels : au cours du défilé, le plus grand sérieux est de rigueur. Le règlement stipule d’ailleurs que «le costume ne peut être porté que pendant la marche» et que «chaque membre75 est tenue de se changer dès la rentrée du cortège»76. Néan­moins, en 1989, les Sœurs Grises ont participé «en uniforme» à leur banquet, le lundi après-midi. Ces agapes furent strictement réservées aux consœurs : aucun homme ne put y prendre part.

Lors de la Saint-Roch de 1989, quarante femmes et jeunes filles «mar­chaient» dans les rangs des Sœurs Grises. On rapporte qu’une dame qui aurait ardemment souhaité adhérer au groupe n’a pu le faire à la suite du refus catégorique de son mari. Il semble pourtant que, dans sa grande majorité, la population locale ait réservé un accueil très favorable à ce nouveau groupe féminin.

La marche Saint-Roch de Thuin est aujourd’hui à un moment crucial de son histoire. Un peu plus d’un siècle après son remaniement dû à sa «reprise» par l’Administration communale, la marche connaît de nou­veaux changements, brusques et rapides : étonnante multiplication des sociétés de marcheurs et volonté manifeste, chez les Thudiniennes, de s’intégrer au rituel festif.

Dans la vieille cité sambrienne de Notger, aujourd’hui devenue petite bourgade entourée de noyaux ruraux, la tension que les femmes provo­quent au sein de la marche Saint-Roch se double ainsi d’une crise «d’ex­croissance» suscitée par une génération quasi spontanée de nouveaux

 

74.  Elles, [Beaumont, 1989], 25 p. La page de titre porte les mentions suivantes : «Les Catherines Ceulemans présentent Sœurs Grises Story. Texte et dessins de Catherine Ceu-lemans. Lettrage de l’autre Catherine Ceulemans».

75.  Cette féminisation du mot «membre» n’est pas attestée par le Trésor de la langue française, t. XI, Paris, 1985, pp. 612-614.

76. Il a été prévu, cependant, que les Sœurs Grises, à la fin du cortège, porteraient un badge sur leur vêtement civil afin de marquer la cohésion du groupe grâce à une possibilité d’identification immédiate.

 

(p.42) groupements de marcheurs difficilement canalisés par les pouvoirs en place. La proposition actuelle (en juin 1989) de créer une nouvelle société de «légionnaires en képi blanc» est la suite logique de ce mouvement de multiplication et de diversification des associations folkloriques locales. Nul doute que la collectivité devra réagir vis-à-vis de cette suggestion et juger de la légitimité d’une telle présence dans les rangs d’une escorte armée destinée à exalter les valeurs de l’Entre-Sambre-et-Meuse.

Séduit par les femmes, exalté par le nombre, le folklore thudinien est donc en ébullition. Très présent dans la grande métropole carolorégienne voisine, le monde savant marque ainsi fortement son emprise sur les traditions et les gestes locaux : Thuin ne rassemble plus seulement des «gens de village». Malgré les «retours aux sources» et les plaisirs de vivre «une culture folklorique»77, les valeurs y basculent vite dans le camp des systèmes savants et des modes modernes.

Ce désir de participation des femmes à la marche n’est pas propre à Thuin : il apparaît dans toute l’Entre-Sambre-et-Meuse, avec une inégale acuité selon les lieux et les moments. Où que ce soit, cependant, le mariage est difficile. Coutumes populaires et usages savants s’opposent et s’affrontent : un consensus nouveau doit alors s’établir, l’ensemble de la collectivité locale jouant le rôle de censeur et de garant d’une «tradi­tion» perpétuellement en déséquilibre.

Les solutions aux problèmes posés par l’inéluctable intégration du «deuxième sexe» aux différents aspects et moments de la marche sont très diverses : tantôt, les rôles essentiellement féminins sont multipliés, parfois à l’excès; apparaissent ainsi, de plus en plus nombreuses, des cantinières, mais aussi des vivandières, des infirmières, des buandières, des chevrières, des nourrices… parfois groupées en «pelotons»; tantôt, les rôles masculins sont ouverts aux femmes ; elles deviennent alors instru­mentistes, tambours, fifres, mais aussi cavalières, tireurs, officiers; tantôt — et c’est là une nouveauté introduite par les Sœurs Grises de Thuin — elles constituent un groupe strictement réservé aux femmes, excluant tout homme de la pratique festive ; dans ce cas, elles renouent paradoxalement avec les modèles sexistes prônés par certaines sociétés masculines figées dans le respect inconditionnel des usages anciens. Si, à Thuin, les Sœurs Grises ont été — après bien des tergiversations — acceptées telles quelles par les hommes qui détiennent encore largement le pouvoir dans l’orga­nisation de la marche Saint-Roch, c’est bien sûr à première vue parce qu’elles adoptaient un costume féminin excluant de facto toute présence masculine. Cependant, loin d’avoir été laissé au hasard ou aux inspirations

 

77. Sur le terme «culture folklorique», voir Michel LAUWERS, Religion populaire, culture folklorique, mentalités. Notes pour une anthropologie culturelle du moyen âge, dans Revue d’histoire ecclésiastique, vol. LXXXII, n° 2, avril-juin 1987, pp. 221-258.

 

(p.43) passagères, le choix de ce costume semble avoir été dicté par des usages, profondément enracinés au sein des traditions rurales, usages engageant les femmes à s’associer au sein de groupes à caractère religieux. Et si, par ailleurs, la population locale a réservé un accueil favorable aux Sœurs Grises, c’est en fait parce qu’elle voyait, à travers ces femmes costumées en religieuses du XVIIe siècle, une renaissance de la traditionnelle proces­sion religieuse associée à l’escorte armée et disparue aujourd’hui à la suite de la désaffection tout intellectuelle du clergé pour le rite ancien. Auparavant, en effet — et certains s’en souviennent encore — «joncheu-ses» et communiantes accompagnaient les autorités ecclésiastiques revê­tues de leurs vêtements sacerdotaux d’apparat. Reste à savoir si, dans ces conditions, ces femmes sont bien les «marcheuses» qu’elle déclarent être et si — exception faite de leur appropriation d’un certain vocabulaire sambro-mosan et de leur désir ou pratique d’une certaine transgression — leur présence à forte connotation ecclésiastique et historiciste n’est pas inévitablement récupérée par une «tradition» exagérément normative que, paradoxalement, elles prétendent combattre.

On le voit, à Thuin, comme dans tout le reste de l’Entre-Sambre-et-Meuse, les femmes n’ont pas fini de chercher expressions et d’inventer justifications à leur désir de «marcher». Refusant les rôles ancillaires, elles réclament un partage de la fête comme, dans la modernité quoti­dienne, elles revendiquent une égalité des droits et des tâches. Dans le grand théâtre populaire des marches, elles exigent de quitter les travaux — et les rires — des coulisses pour tenir tous les rôles assignés aux hommes par la tradition ou, simplement, par l’usage, même si, «pour faire le beau»78, elles doivent porter les culottes, se noircir les ongles et se salir les mains dans la poudre, même si, pour rendre à l’homme la pareille, elles doivent l’exclure en jouant à prendre le voile le temps d’un cortège.

Désormais, le vers de Gilbert Anrijs : «Elles ont tout mis en œuvre et elles nous voient partir» n’a plus de portée et face aux dames qui «marchent», aux filles qui tirent, qui «sifflent» ou qui «tambourent», on s’interroge sur cette phrase de Georges Roupnel : «l’âme rurale a en elle toutes les fondations; elles est riche de toutes les successions. Elle accumule sans détruire jamais. Elle contient toutes les origines et tous les résultats. Elle siège au-dessus de cet entassement de dépôts sacrés; et c’est du sommet de cette colline inspirée qu’elle contemple les voies nouvelles»79.

 

78.  Ce mot est de Claude Rivière dans la préface au livre d’A. PlETTE, Les jeux de la fête, p. 6. «Qui joue le Cille à Binche fait le beau, et faire le beau, c’est parfois faire de la beauté qui nous manque».

79. Gaston ROUPNEL, Histoire de la campagne française, Paris, 1981, p. 401. Une lre édition était parue en 1932.

 

Roger Golard, LES «MARCHES» EN HAINAUT, in : Tradition wallonne, Le Hainaut II, 1990, p.89-119

 

Si vous dites «folklore» à un habitant du Hainaut, à quoi pensera-t-il immédiatement? Sans conteste, il vous répondra «carnaval» ou «gilles».

Il est pourtant, dans cette province ou tout au moins dans une partie de celle-ci, l’Entre-Sambre-et-Meuse, une forme de folklore qui possède ses lettres de noblesse : ce sont les «Marches».

Voilà, certes, des manifestations qui, du point de vue traditionnel, peuvent revendiquer une des premières places.

La Commission royale belge de Folklore, à de nombreuses reprises, s’est intéressée aux «Marches» ; il n’est donc pas nécessaire de s’étendre ici à leur propos1.

Je rappellerai simplement qu’il s’agit de processions généralement très anciennes, escortées d’hommes armés, portant des uniformes d’un autre âge.

À l’origine, on peut considérer que ces escortes étaient la survivance de celles formées sous l’ancien régime par les compagnies de piquiers, archers, arbalétriers ou arquebusiers formant l’effectif des milices urbaines ou rurales.

Primitivement, le mot «marche» devait désigner l’ensemble du cortège (procession + escorte) ; petit à petit, on en arriva à ne plus utiliser cette appellation qu’en faveur de l’escorte : on parla alors successivement, de «marches militaires» et de «marches folkloriques».

Dans l’Entre-Sambre-et-Meuse hennuyère, des grands noms viennent immédiatement à l’esprit : la Marche Sainte-Rolende à Gerpinnes, les Marches Saint-Roch à Ham-sur-Heure et à Thuin, sans oublier le Tour de la Madeleine à Jumet, qui se situe à la périphérie de l’Entre-Sambre-et-Meuse.

Je n’entreprendrai pas ici de décrire ces «Marches», ce que j’ai fait succinctement par ailleurs2.

 

1.  J. ROLAND, Escortes armées et marches folkloriques, éd. Ministère de la Culture Française, Bruxelles, 1973.

2. Tradition Wallonne, t. IV, Ministère de la Communauté française, Bruxelles, 1987.

 

(p.90) Je me propose, tout simplement, de rapporter des faits comiques ou peut-être tragiques, des petits contes, des textes montrant l’attachement des gens du cru à «leur» Marche.

Ces textes, je les ai glanés dans la presse locale, ou dans certains livres ou revues.

Depuis 1971, en effet, j’ai entrepris de recueillir, surtout dans les journaux publiés à Charleroi et à Namur, ce qui a été écrit sur les «Marches». Une première série, portant sur les articles diffusés entre 1847 et 1914, a déjà été publiée3; les textes parus pendant l’entre-deux-guerres le seront prochainement, j’espère… et je suis parti pour une troisième série qui portera vraisemblablement sur l’immédiat après-guerre (1945-1950).

C’est donc à partir de ces articles de journaux, parfois écrits par des journalistes professionnels, parfois par des correspondants locaux, propa­gandistes de «leur» marche, que je vais essayer de faire connaître les à-côtés des quatre « Marches » qui constituent un des fleurons du folklore hennuyer.

La marche Sainte-Rolende à Gerpinnes

Gerpinnes, pour ceux qui ne connaîtraient pas convenablement la région, est une commune fort étendue, comportant de nombreux hameaux. Par ailleurs, la procession passe sur le territoire d’autres com­munes (c’est le cas d’Acoz et Villers-Poterie) ; comme bien souvent, une certaine jalousie existe vis-à-vis du «Centre».

Ce fut le cas, paraît-il, en 1900, si l’on en croit ce que rapportait la Gazette de Charleroi (G.C.) le 26 mai 1901 :

La fameuse Marche de Sainte-Rolende a lieu demain matin, selon la tradition. Mais il paraît qu’il s’en est fallu de peu qu’elle n’eût pas lieu. On ne parvenait pas à recruter les officiers nécessaires à encadrer les troupes et voici pourquoi :

L’an dernier, un conflit extrêmement grave s’est produit entre deux des communes qui fournissent à la procession ses éléments principaux : Gerpinnes et Villers-Potterie.

Villers revendique, paraît-il, l’honneur d’avoir donné naissance à sainte Rolende, l’héroïne de la Marche et, chaque année, la procession fait dans cette commune, sa halte principale. La châsse de sainte Rolende est déposée pendant une couple d’heures, dans l’église de Villers.

Or, l’an dernier, les habitants de Villers avaient formé le ténébreux complot de

retenir la bienheureuse châsse et de ne plus la laisser rentrer à Gerpinnes.

Lorsqu’on se disposa, en effet, à quitter l’église de Villers, la châsse fut entourée d’une garde du corps qui voulut défendre de l’enlever. Il y eut une sérieuse collision

 

1. R. GOLARD, Chroniques des Marches passées, t. 1, 1839-1914, édit. Association des Marches Folkloriques de l’Entre-Sambre-et-Meuse, 1985.

 

(p.91) et les officiers de la Marche durent sortir l’épée du fourreau, les uns pour enlever sainte Rolende, les autres pour la retenir.

Bref, on fut à 2 doigts d’une effusion de sang!

L’algarade se reproduira-t-elle cette année? On n’en est pas plus sûr que ça. Aussi, comme les officiers n’ont pas précisément la pratique des armes, ils se souciaient peu d’être exposés à devoir tirer l’épée même pour la bonne cause. Leur recrutement a donc été particulièrement malaisé cette année et voilà pourquoi la Marche a failli être compromise.

Depuis quelques jours, les affaires se sont, paraît-il arrangées.

… et ce fut le cas, semble-t-il.

En 1903, c’était le curé des Flaches (hameau) qui manifestait son mécontentement, dans lequel pointait également un soupçon de jalousie.

La Gazette de Charleroi du 3 juin 1903 nous rapporte l’incident comme suit :

Cette année, la Marche a été marquée par des incidents dont l’écho est parvenu

jusqu’à nous.

On racontait en effet que le curé des Flaches s’était opposé à l’entrée de la châsse de sainte Rolende dans son église et que son refus l’avait fait conspuer et frapper.

La chose semblait extraordinaire, incroyable même, et méritait une enquête, à

laquelle nous nous sommes livré et dont, très impartialement, nous allons exposer les résultats.

A Gerpinnes, à notre descente du train, nous rencontrons un tas de Marcheurs

jeunes et vieux, petits et grands, la plupart en contradiction flagrante avec les lois de l’équilibre.

De tous côtés, dans les campagnes, s’entendent de multiples pétarades. Ce sont les Marcheurs qui brûlent leurs dernières cartouches avant de rentrer chez eux.

«Eh bien!» demandons-nous à l’un deux. «Le curé des Flaches n’a pas voulu vous recevoir?».

«C’est vrai», nous répondit-il, «mais ça ne fait rien, on le «raura»!».

C’est tout ce qu’on entend dire mais un fait à constater, c’est que l’accord est

unanime pour blâmer le curé des Flaches.

Quant aux mobiles qui auraient fait agir ce dernier, on prétend ne pas les connaître.

«C’est un têtu», dit-on.

Dans ces conditions, le mieux était d’aller lui demander la cause de son attitude.

Et nous nous acheminons vers Les Flaches, un petit hameau, bien petit, bien

pauvre, et qui ne doit pas enrichir son pasteur.

En une demi-heure de marche, nous parvenons à la cure et sans difficulté, nous

sommes introduit près du curé.

Nous le trouvons occupé à goûter dans une grande place qui lui sert tout ensemble de salle à manger, de bureau de travail et qui est si sévèrement nue que cela paraît beaucoup moins que luxueux.

Informé de ce qui nous amène, de tout ce que l’on raconte, le curé hoche la tête

et dit : «On a exagéré, je n’ai pas refusé de recevoir la Marche, j’ai été insulté

mais non frappé».

«La Marche de Gerpinnes, véritable manifestation de fétichisme, vraie mascarade, enrichit les cabaretiers et la paroisse du Centre».

(p.92) «Je trouve indigne de la part de mes paroissiens d’y participer mais sans m’y associer, par déférence, par courtoisie pour mes confrères, j’avais l’habitude de la recevoir dans mon église».

«Dimanche, à l’occasion du sermon, j’avais exhorté mes ouailles à pratiquer plus régulièrement les offices et les grandes fêtes de la chrétienté et j’avais dit qu’il ne suffisait pas de prendre part aux Marches pour être sanctifié et se considérer comme ayant accompli ses devoirs religieux».

«Mes paroles, je crois, ont été mal interprétées et c’est peut-être ce qui a provoqué pour une bonne partie, les incidents de lundi».

«Lorsque j’entendis venir la Marche, ayant été retenu par un enterrement, j’avais fermé l’église. Je me rendis au-devant de l’abbé qui escortait la châsse et je me mis à sa disposition».

«Il accepta. Nous nous acheminions lentement lorsque de la foule partirent des cris. On m’injuriait, me traitant de socialiste, fainéant, vaurien, que sais-je enco­re !».

«Là-dessus, je dis à l’abbé que je ne céderais pas à la violence et pour ne pas laisser envahir mon église, par des ivrognes, je rentrai chez moi sans me préoccuper des insulteurs».

«La châsse resta sur la rue où chacun lui fit ses dévotions, et voilà!» Le curé s’exprime fortement, toutefois sans passion.

(p.93) Il nous dit, ce que nous ne saurions trop admirer : «Je respecte toutes les opinions, mais je n’admets pas le fétichisme, l’exploitation de semblables saturnales et je ne veux pas m’y associer. Qu’elles fassent la fortune des cabaretiers, peu m’importe, ce n’est pas là une manifestation de la religion du Christ».

Monsieur le Curé ajoute qu’il sait combien ses opinions ne plaisent pas à tous, et il n’a qu’un but : «faire aimer les préceptes du Christ».

Voilà qui est parlé !

Le «voisinage» n’apporte toutefois pas que des désagréments. C’est notamment grâce à Acoz, et, plus spécialement, au plus illustre de ses habitants, Octave Pirmez, que la «Marche» de Sainte-Rolende doit cer­taines de ses plus belles heures de gloire.

En mai 1932, le centenaire de la naissance du poète était célébré à Châtelet.

Le Roi Albert avait été invité à assister aux cérémonies d’hommage.

Comme il se devait, il (le Roi) était passé par Acoz où il s’était arrêté quelques instants pour voir des souvenirs du poète. Se trouvant à l’heure du passage de la procession de Sainte-Rolende, il assista au défilé, du perron du château… (Le Rappel (R) du 16/17 mai 1932).

À ce moment … des cris enthousiastes s’élèvent et la «Brabançonne» s’envole des cuivres des Fanfares d’Acoz dont les musiciens avaient revêtu l’uniforme de marcheurs de Sainte-Rolende, cependant que les enfants agitent des drapelets tricolores.

Les présentations terminées, M. le Baron H. Pirmez conduit le Roi sur le perron du château, d’où notre souverain assiste au défilé des Marcheurs de Sainte-Rolende ; grenadiers, voltigeurs, sapeurs défilèrent dans un ordre impeccable au roulement effréné des tambours.

La procession de Sainte-Rolende suit ce cortège militaire d’un autre siècle et la

précieuse châsse, contenant les restes de la sainte de Gerpinnes, est introduite dans la chapelle du château où le Roi en admire les merveilles.

Toujours acclamé, le Roi revient sur le perron et les «marcheurs» tirent en son

honneur une salve formidable, qu’avait commandée l’aîné des fils du baron Her

mann Pirmez, major de la marche.

Cette déflagration est saluée par la « Brabançonne » et les cris de « Vive le Roi ! ».

Le Roi s’est montré vivement intéressé au spectacle de cette marche d’Entre-Sambre et Meuse et il a chaleureusement remercié le baron Pirmez de lui avoir donné l’occasion d’assister à un spectacle aussi pittoresque dans sa beauté folklorique.

Mais la famille Pirmez a apporté d’autres titres de gloire à la «Marche» Sainte-Rolende.

Marguerite Yourcenar était apparentée à cette famille4; enfant, elle fit quelques séjours au château d’Acoz, qu’elle évoque dans Souvenirs Pieux5.

 

4. De son vrai nom Marguerite de Crayencour, elle fut élue à l’Académie française.

5. Paris, 1974.

 

(p.94) S’il pleut, il (l’oncle Octave) raconte des histoires. Une seule m’est parvenue, celle de l’anachorète mérovingienne, sainte Rolende, gloire du folklore local. Tous les ans, le lundi après la Pentecôte, une procession qui circule sur une trentaine de kilomètres promène à travers champs la châsse de la sainte et celle d’un pieux ermite, son contemporain. La cour d’honneur d’Acoz est l’un de ses reposoirs traditionnels du cortège ; Fernande [son héroïne] a dû parfois aider à la joncher de fleurs. Elle aura regardé, de ses yeux neufs .d’enfant que tout émerveille et que rien n’étonne, la parade singulière : le tambour-major et les orphéons des villages précédant le clergé ; les marcheurs en uniformes de fantaisie qu’ils se sont confec­tionnés eux-mêmes, et dont la bigarrure rappelle les différentes armées qui ont passé sur ce coin de terre, et le gentil débraillé des enfants de chœur. Elle aura senti cette odeur d’encens et de rosés écrasées, mêlée à celle, plus forte, de piquette et de foule en sueur…

L’exposition universelle de Bruxelles de 1935 donna également l’occa­sion à la Compagnie de Gerpinnes de la «Marche» de se faire mieux connaître du pays.

Voulant allier aux éclatantes manifestations du Progrès les belles et naïves traditions populaires, le comité de l’Exposition organise un cortège folklorique résumant la vie de nos communes.

Ce dernier dimanche de juin arrivaient à Bruxelles de tous les coins de la Belgique des groupes vivants et colorés qui reconstituèrent notre folklore non seulement avec fidélité mais avec âme. Il y en avait des Ardennes, de Malmédy, de Namur et de bien d’autres lieux encore.

Gerpinnes avait sans conteste la plus belle compagnie. Ses sapeurs à la tunique en queue d’aronde, aux grands tabliers blancs, au colback napoléonien et armés d’une hache faisaient sensation. Comme de véritables soldats, ils formaient une «herse» impeccable. Derrière eux, leur prestigieux tambour-major au colback énorme enfoncé jusqu’aux yeux, aux épaulettes d’argent et la poitrine ornée du traditionnel plastron rouge et barrée de la sabretache souleva l’admiration grâce à la dextérité avec laquelle il maniait sa canne.

Les officiers vêtus d’uniformes galonnés et coiffés du shako au panache blanc avaient une allure vraiment militaire. Grenadiers, Tirailleurs et Zouaves obtinrent aussi leur part de bravos… (G.C., 4 juillet 1935).

Malheureusement, à l’Exposition de Paris en 1937, les «marcheurs» furent oubliés dans la composition du cortège folklorique qui y défila.

Les habitants de Gerpinnes n’en étaient pas heureux ; ils le firent savoir par l’intermédiaire de la Gazette de Charleroi du 26 juillet :

A l’occasion de la Fête Belge qui se déroula au Grand Palais de l’Exposition de Paris, un cortège folklorique belge défila sous les regards d’une nombreuses assis­tance.

Il y avait là, prétend-on, tout le folklore de notre pays. Et l’Entre-Sambre-et-Meuse n’y était pas complètement représentée.

En effet, le joyau folklorique de cette Entre-Sambre-et-Meuse est constitué par les «Marches Militaires» si nombreuses. Pourquoi donc les a-t-on laissées de côté? De nos jours, les «Marches Militaires» sont des cortèges de parade et une source d’amusement, comme les groupes carnavalesques; elles furent autrefois, des «mi­lices rurales» constituées par les gens de notre région pour défendre leurs récoltes et aussi leurs demeures contre les bandes de brigands et de soldats en maraude.

(p.95) Elles datent de cette époque, où attaqués par des voisins, les gens prenaient les armes pour la défense de leurs libertés.

Ces «marches» sont aussi l’émanation du caractère frondeur des habitants de notre terroir restés fidèlement attachés à la France.

Nous souhaitons qu’à l’avenir, on ne les oublie plus, nos vieilles mais toujours

jeunes «Marches militaires».

Mais, comme il se doit, malgré le sérieux de la «Marche», l’humour ne perd jamais ses droits.

C’est ainsi que :

Un lundi de Pentecôte, quelques années avant la guerre, un brave nègre perdu,

échoué à Acoz on ne sut comment, était venu assister à ces revues de soldats rieurs aux pantalons blancs et qui buvaient beaucoup.

Enhardi par l’urbanité des chefs, le brave nègre avait suivi dans un café une troupe en liesse et prenait, avec elle, le verre de l’amitié. Les nègres étaient rares à Acoz, le brave eut son heure de succès, mais il eut vite épuisé tous les charmes du lieu et voulut s’en aller.

Un soldat l’arrêta : «Si tu nous quittes, je te tue» et joignant le geste à la parole,

il mit en joue le congolais. Contorsions, lamentations, prières, le nègre essaya tout, mais il ne quitta pas la troupe. Cette année-là, la compagnie d’Acoz avait à Gerpinnes, un prisonnier congolais et ce fut son succès. (/?. du 23.5.1923).

Il arrive aussi que les «Marcheurs», peut-être sous l’influence de la «petite goutte» généreusement servie par les cantinières, commettent quelques imprudences, ainsi que nous le rapporte le Journal de Charleroi (J.C.) du 22 juillet 1946 :

Hier, à l’occasion des fêtes du Faubourg une grande marche militaire avec les célèbres marcheurs de Gerpinnes s’est déroulée à Châtelet. Elle a obtenu le plus grand succès. Il y eut toutefois un incident qui fit quatre victimes; alors que la marche rendait une visite d’honneur au président des fêtes, quatre membres d’une compagnie qui se trouvaient dans la cour de la poterie Bertrand Delessen répandi­rent sur le sol un sachet de poudre à laquelle ils mirent le feu. Instantanément, le feu se communiqua à leurs pantalons de toile blanche qui flambèrent, leur occasion­nant au surplus des brûlures d’une certaine gravité pour l’un d’eux… Nous espérons que cet accident n’aura d’autres conséquences que la création, au sein des marcheurs de Gerpinnes, d’une compagnie de «sans culotte».

Heureusement, quoi qu’il arrive, le «bon peuple» de la région aime «sa» marche, ainsi que nous le fait savoir, en termes dithyrambiques peut-être, le correspondant du Journal de Charleroi (29.5.1950) :

Le public ne se lasse pas d’admirer et se laisse emporter par les inlassables et crispants roulements des caisses qui dominent tout. Un vrai 14 juillet, qui fait «Revue Décadi»6 avec beaucoup d’uniformes qui font très bien 21 juillet… Et dans le ciel, je vois se dérouler flous tels de légers nuages, le drapeau bleu, blanc, rouge d’Arcole, de Rivoli, de Marengo, de Friedland, de la Moskowa, de l’Algérie, le drapeau de France et de la Liberté, le drapeau rouge, jaune et noir de 1830, le drapeau de notre Indépendance, tandis que se profilent le doux visage de la Princesse Rolande et la figure chevaleresque du Seigneur Oger.

 

6. Dixième jour du calendrier républicain.

 

(p.96) Etant du pays, je ne vois jamais cela sans une vive émotion ; ce geste ému de l’âme populaire envers Sainte Rolande [sic] et Saint Oger. Non, jamais…

 

La marche Saint-Roch à Ham-sur-Heure

 

Au XVIIe siècle, on notait que la discipline se relâchait au sein des escortes armées7. «La procession est devenue pour beaucoup un prétexte à amusement et l’on franchit allègrement les limites de la bienséance»8.

Cette situation avait relativement peu changé au début de notre siècle.

Le 26 août 1926, le correspondant du Pays Wallon (P.W.) pouvait encore écrire à propos de la Marche de Saint-Roch :

Nous permettra-t-on, au sujet de cette manifestation traditionnelle de foi populaire en l’honneur d’un grand Saint très vénéré, deux remarques que nous croyons opportun de formuler au nom même du renom dont jouissent nos populations. La première, c’est qu’il y a trop de poivrots. C’est dommage et cela fait mauvaise impression9.

On comprend dès lors que « les autorités (religieuses) ne peuvent rester indifférentes»10.

 

7.   J. ROLAND, op. cit., La crise du XVHf siècle, p. 51.

8.  Ibidem, p. 52.

9.  Si cette critique s’adressait aux participants à la «Marche» Saint-Roch, elle pouvait aussi s’appliquer à bien d’autres «Marches».

10. J. roland, op. cit., p. 52.

 

(p.97) Et, quand à cette situation critique se mêlaient aussi des différends d’ordre politique, on imagine sans peine que des litiges pouvaient naître entre l’autorité religieuse, organisatrice de la procession, et les autorités civiles ou la «Jeunesse», responsables de l’escorte armée.

En 1858, à Ham-sur-Heure, ce litige prit des proportions importantes, ainsi que nous le rappprte le Courrier de Charleroi (C.C.) ; le 20 août, il annonçait :

II y a du bruit et de l’agitation à Ham-sur-Heure, paraît-il, entre la jeunesse d’une part, et le clergé de l’autre. Nous avons reçu à ce sujet plusieurs communications que nous résumerons demain.

Comme promis, le lendemain… :

Nous avons dit qu’il y avait du bruit et agitation à Ham-sur-Heure. Certes cela ne peut pas influencer sur la Bourse, ni faire passer un nuage sur l’entente des grandes puissances, toutefois nous indiquerons d’après nos correspondances la cause de l’excitation des esprits à Ham, toute agitation populaire quelle que petite qu’elle soit, méritant d’être étudiée.

Il faut donc savoir que de temps immémorial, à Ham-sur-Heure, le jour de la kermesse, qui arrive dimanche, il y avait une procession qui défilait par le village. C’était celle de St-Roch. Le clergé y assistait. L’an passé, le curé y prit encore part il s’y amusa même fort bien puisque en rentrant dans son église il dit bien haut aux personnages qui l’accompagnaient : qu’il souhaitait de pouvoir faire pendant 20 ans encore la procession de St-Roch.

Mais depuis l’année passée bien des choses sont arrivées, bien de l’eau a coulé dans l’Eau-d’Heure ! Il y a entre autres dans cette année-là une date qui a marqué la chute d’un parti et l’avènement d’un autre : le 10 décembre enfin puisqu’il faut l’appeler par son nom.

Or il paraît qu’à cette époque les organisateurs ordinaires de la Kermesse, tous gens honorables et des plus considérés du village, se permirent de chanter vite à la porte et main morte, de faire de la propagande pour les journaux libéraux, d’aller voter pour MM. de Paul et Wanderpepen, puis plus tard pour M. Van Leempoel. Ce sont de gros péchés que tout cela. M. le curé qui a bonne mémoire comme tous les prêtres du reste, ne les oublia point et cette année il voulut tirer une petite vengeance. A cette fin, il refusa de faire cette année la procession St-Roch. De là émoi, bruit, agitation. «Si St-Roch ne sort pas, disent les vieilles gens, il nous arrivera malheur!». Et ce thème en engendre d’autres dans les vieux cerveaux qui ont vu les lumières de la dernière fête donnée au château de Ham par la comtesse de Mérode la veille de son départ pour l’émigration à la fin du siècle dernier. Que voulez-vous! On ne change pas en un jour les idées des gens surtout quand ils sont vieux.

Les Hammiennes tiennent donc à leur St Roch surtout que l’an passé elles l’ont habillé tout à neuf des pieds à la tête, comme s’il allait se marier : manteau en velours cramoisi, collerette en dentelle, que sais-je! Toute une garde-robe dont la valeur eut fait dix pauvres heureux ! Et cette année on ne le verrait pas avec ces beaux habits ! Il y aurait de quoi quitter de désespoir la jolie vallée de l’Eau d’Heure. M. le curé est entêté. «Vous voulez faire sortir St- Roch, dit-il à ses paroissiens? Eh! bien vous ne l’aurez pas. Je vais le mettre aux arrêts pendant toute la ker­messe». On lui rappelle alors que les paroissiens ont certains droits à St-Roch en (p.98) vertu de je ne sais quelle vieille paperasse, puis parce que on entretient sa garde-robe. C’est comme si on chantait Lalurette et Laluron aux oreilles du pasteur obstiné. «Je tiens St-Roch, répète-t-il, et St-Roch ne sortira pas cette année». Les organisateurs de la fête cependant veulent non moins faire une espèce de procession. Ils se passeront bien du curé à la rigueur, mais de St-Roch! Un vieux saint du village qui a vu agenouillées dans l’église de Ham quatre ou cinq générations de châtelaines, de comtes et de seigneurs! C’est difficile de se résigner à ne pas le voir se promener par le village sur les épaules des jeunes gens. L’enlever! On y a bien pensé. Mais le code pénal? En dernier lieu l’on a proposé d’en faire un neuf de St-Roch, et cette idée qui en vaut bien une autre, sera probablement suivie. C’est si facile de faire un saint ! Mais que dira le vieux ? Il est capable de faire du bruit à son tour ! Je parie qu’il y a de fort braves gens à Ham-sur-Heure qui donneraient la plus grosse de leurs poules et le plus gras de leurs chapons pour avoir passé la journée de dimanche prochain.

L’affaire en est là. Depuis qu’elle occupe les esprits, le curé en parle souvent du haut de la chaire et il ne ménage personne, ce qui est loin de détruire l’agitation. Il fait actuellement veiller Saint Roch la nuit par un de ses vicaires et Dieu sait où il le mettra la nuit de samedi au dimanche ! S’il nous le confiait ! Maintenant que nous avons rapporté sommairement ce qui se passe à Ham-sur-Heure nous dirons bien franchement aux braves et honnêtes gens de ce village : que nous ne leur donnons pas raison. Pourquoi veulent-ils que le curé et St-Roch fassent la procession? Amusez-vous entre vous, jeunes gens et jeunes filles de Ham, organisez un cortège, si vous voulez, ce n’est pas difficile ; un char garni de verdure et de fleurs monté par un groupe de jeunes et jolies paysannes est plus beau à voir, croyez-moi, que le char du vieux St-Roch. Laissez le curé bouder au fond de son presbytère. Les curés de Meudon sont si rares! Le vôtre n’en est pas un. Laissez-le en compagnie de son vicaire, de St-Roch et de son chien, regretter le temps passé…

Les organisateurs ont suivi ce conseil et, paraît-il, tout s’est très bien passé car :

Malgré l’opposition du curé et de son vicaire, la Kermesse de Ham-sur-Heure a été cette année plus brillante que d’habitude.

C’est toujours ainsi chez nos braves populations wallonnes. Ils ne supportent pas la domination ni l’intolérance aveugle. Leur esprit frondeur les fait surmonter l’obstacle qui s’oppose à leur liberté, avec la même aisance qu’un cheval de course saute une barrière. Le clergé de Ham voulait empêcher la fête communale, et la fête a été célébrée sans lui avec plus d’entrain que jadis. A la vérité le vieux saint Roch n’y a pas assisté mais on s’est tout aussi bien passé de lui que du curé. Après la messe paroissiale, la Marche s’est réunie sur la jolie place du village où se trouvaient massés des flots de populations venues des communes voisines. Elle n’a pas tardé à commencer le défilé dans l’ordre suivant : l’harmonie de Montigny-le-Tilleul, une compagnie de sapeurs, les grenadiers de la vieille garde, les chasseurs, les zouaves, la cavalerie. Toutes ces troupes parfaitement équipées étaient comman­dées par M. Joppart. Elles ont parcouru l’itinéraire ordinaire de la procession St-Roch et à deux heures elles rentraient à Ham au milieu des décharges de mousqueterie et des feux de pelotons (C.C., 21.8.1858).

Comme on le voit, les habitants de Ham-sur-Heure (les Bourquîs) ne reculent devant rien quand il s’agit de «leur» Marche.

(p.98) Celle-ci est «le gros événement de l’année». Voyez la description qu’en faisait Richard Dupierreux qui, par la même occasion, campait un de ces personnages typiques comme on en rencontre souvent en Entre-Sambre-et-Meuse :

Le bourg est encore vibrant des feux de salves, et tout frémissant de l’odeur de ducasse qui l’enivra. Vous verrez sur le pas de telle porte, un vieillard chenu brossant d’anachroniques oripeaux. Il a passé les soixante-dix ans. Voilà peut-être cinquante années qu’il «marche».

Cela est rentré dans sa vie; comme dans celle de Kobbe, le petit homme de Dun qui sortit de l’imagination lyrique de Lemonnier, était entrée l’habitude choyée de remplir le rôle humilié du Christ, à la grande procession de Fûmes, ou dans la vie de tel Binchois invétéré, celle de tintinnabuler son gille, chaque carnaval; il est de ces corvées, imposées par l’esprit d’un lieu et l’usage, qui sont de véritables sacer­doces. Mais le vieux n’est pas content : elle n’est plus aussi belle que dans le temps, sa Marche. Il aura, pour vous évoquer les années écoulées où l’on voyait plus de vingt Compagnies dans Ham, venues, par les labours et les guérets où chantent les avoines mûres, des quatre coins de la Wallonie, il aura de dolents gestes et des phrases attristées. Il m’a rappelé soixante-six, l’année du choléra «qu’ils en étaient arrivés de Nismes». Et tant d’autres vieux souvenirs, dont sa mémoire alourdie ne démêle qu’avec grand’peine l’écheveau embrouillé, ont passé devant moi! Hier, il a fait en conscience, son tour de Marche.

Il est parti dans la tapée du grand soleil qui endimanchait le ciel «sérieux comme Bâtisse» dans sa tunique un peu verdie, ses pantalons de reps blanc et sous son képi décoré.

Il s’était couvert la poitrine, cet ancien d’une illusoire Grande Armée, de toute une légion de rubans au bout desquels cliquetait une honorifique ferblanterie. Du mur de la censé, il avait décroché le fusil moucheté de rouille, qui dans les matins laborieux, avait guetté la sortie d’un faon au pré voisin. Et, sifflotant, il avait pris l’alignement ; les jambes un peu ployantes, il avait marché comme les autres; il avait dîné aux Trois-Arbres, déchargé toutes les salves qu’on lui réclamait. Il était enfin revenu sur la place, vers les 3 heures, pour la rentrée de la procession.

Oh, quelle plume assez joyeuse, quel assez violent pinceau, dira l’hilarant spectacle de tous ces Marcheurs fourbus, cherchant une droite ligne impossible ! Qui dira ces sapeurs énormes aux mains colossales boudinés dans leurs trop courtes tuniques, la poitrine bombée; et sur ces géants, l’effet des tabliers de nourrice à choux bleus pâles ; et ces faces truculentes, sorties d’une toile de l’école flamande ! Quel Bruyguel ou quel Des Ombiaux! »

L’armée incohérente, titubante, depuis le tambour-major, grave, qui balance méca­niquement, dirait-on, une énorme scie de bois, jusqu’aux états-majors empennés de blanc, mérite à coup sûr d’être vue. Et c’est sincèrement un spectacle d’un goût spécial que la rentrée de cette soldatesque bourdonnante, toutes cloches battantes au clocher d’Ham, dans la griserie des claironnades et des charges de tambours, autour d’un Saint-Roch pitoyable, en cette bourgade qui a conservé, dans ses murs et dans ses allures, un peu du moyen-âge. … Si vous ne l’avez déjà vu, vous devez aller voir Ham (G.C., 29.8.1908).

 

9. Orthographe de l’auteur.

 

(p.100) La marche de la Madeleine à Jumet-Heigne

 

Si la Saint-Roch à Ham-sur-Heure est «le gros événement de l’année», que dire alors de «La Madeleine»?

Les plus puissants superlatifs ne suffisent certainement pas pour quali­fier cette fête qui, ne l’oublions pas, s’adresse à une population locale de plus de 25 000 habitants, sans compter celle de Roux, Courcelles, Viesville, Thiméon, Gosselies, communes sur le territoire desquelles passe le «Tour».

L’attachement populaire est tel qu’aucune interdiction ne peut empê­cher les amateurs de prendre part à la «Marche».

Ainsi, en 1878, comme on va le voir, le curé de la paroisse voulut interdire à un groupe de suivre la procession :

De nombreuses cavalcades l’accompagnent et tous les cavaliers sont en brillant uniforme. Un groupe de ceux-ci suit la procession en costume bleu, on les a surnommés «Les Bleus».

Dans son sermon de dimanche dernier, le curé de la paroisse leur a interdit de suivre la procession dans ce costume, sa couleur étant celle d’une opinion hostile à la religion catholique. Une requête présentée par une députation du groupe n’eut pas de succès. L’obstination du curé a excité celle des «Bleus» qui ont décidé de suivre la procession à petite distance ou de la précéder (J. C., 20.7.1878).

En 1932, des grèves importantes paralysaient le «Pays Noir». L’autorité publique, craignant des émeutes, avait interdit tous les rassemblements de plus de cinq personnes.

La presse de l’époque s’était contentée d’annoncer : «le Tour de la Madeleine… n’aura pas lieu» (P.W., 23.7.1932) et de déplorer cette interdiction décrétée la veille de la fête (G.C., 29.7.1932).

Ici aussi, les « Madeleineux » bravèrent l’interdiction.

Il fallut toutefois attendre 1950, pour apprendre quelle astuce certains avaient trouvée pour «tourner» cette malencontreuse décision.

Voici ce que nous rapporte Léopold Bruyère, sous le titre :

Madeleine de grève

1932. Heures troubles, des grèves sévissent partout, les esprits sont exaspérés, la classe ouvrière indignée des conditions d’existence, que veut lui imposer l’égoïsme du capital, réagit avec vigueur et refuse obstinément la continuité et la reprise du travail.

Émues par l’ampleur et la spontanéité du mouvement, et voulant parer aux excès possibles d’éléments incontrôlables, les autorités gouvernementales sortent un arrêté interdisant les rassemblements de plus de cinq personnes, et chargent le général Termonia et sa troupe d’en faire respecter l’application dans toutes les circonscrip­tions atteintes par les grèves.

Cela n’est point pour plaire à nos Madeleineux qui vouent à tous les diables cet arrêté qui réduit à néant leurs espoirs et leurs apprêts. (…)

 

Les marches militaires de l’Entre-Sambre-et-Meuse, p.139=146, in : Félix Rousseau, Légendes et coutumes du Pays de Namur, Trad. wallonne, 2006

 

Dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, on donne le nom de « marches » aux pro­cessions escortées d’une ou de plusieurs compagnies de soldats improvisés. On s’accorde à leur attribuer une origine fort lointaine ; pour beaucoup il n’est pas douteux qu’elles remontent au moyen âge. A mon grand regret, je ne puis souscrire à cette opinion. Certes, quelques-unes des processions de la région sont anciennes, mais rien ne prouve que dès une époque reculée, elles aient été accompagnées d’une garde armée. Ainsi, la procession de Walcourt, déjà citée au XVe siècle, n’est devenue une marche que vers 16501. A mon avis, ces cortèges mi-religieux mi-guerriers sont tout simplement une conséquence de l’organisation militaire des campagnes au XVIIe siècle.

C’est à bon droit que les historiens belges dénomment ce siècle « le siècle de malheur ». Rattachée à l’Espagne, notre patrie se vit entraînée dans les guerres désastreuses qu’eut à supporter cette nation alors en pleine déca­dence. Jamais la Belgique ne mérita davantage son surnom caractéristique de champ de bataille de l’Europe. Tous les conflits internationaux vinrent se dénouer chez nous ; sans cesse le pays fut sillonné par des gens de guerre. Les soldats, tous mercenaires, sans aucun sentiment patriotique dans le cœur, étaient recrutés la plupart du temps, dans la lie de la population. On en jugera par l’exemple suivant. Le 28 janvier 1640, le gouvernement ordonna d’incorporer dans le « tertio » du prince de Ligne, des vagabonds détenus à Namur2. Le soldat traînait avec lui sa femme légitime ou sa concubine et ses enfants. Une armée en marche ressemblait en quelque façon à une tribu émigrant avec tous ses biens3. Comme le service d’intendance n’existait pas et que la solde se payait de façon très irrégulière, ce monde de militaires, de filles perdues, de vivandiers, d’aventuriers de toute espèce, ne vivait que de rapines. Après le passage d’une armée, le pays restait plein d’éclopés, de traînards, de « bélitres, brimbeurs… et autres faynéans et vagabonds… aucuns avec armes, autres sans armes, mangeans le bonhomme, dérobans non seu­lement chevaux et bêtes à cornes, mais aussi exerçans diverses extorsions et excès par menace, force et violence4. »

Impuissant à réprimer par lui-même ce triste état de choses, le gouverne­ment décréta l’organisation de milices rurales assez semblables aux gardes bourgeoises des villes et chargées, comme celles-ci, d’un service de police. Tous les hommes aptes à porter le mousquet ou la pique en faisaient partie.

 

1  Cf. ci-dessus p. 127.

2  Correspondance du Procureur Général à la date du 28 janvier 1640. AEN.

3 Sur les armées et la guerre au XVIIe siècle, cf. les renseignements si curieux réunis par M. Schweisthal, dans Annales de la Soc. archéologique de Bruxelles, t. XVI (1902), pp. 216 et suiv.

4 Ordonnance du 28 septembre 1617, dans Coutumes et Ordonnances du Comté de Namur, édit. de 1732, p. 370.

 

(p.140) Le bailli ou le seigneur nommait les officiers, sergents et caporaux5. Des sentinelles veillaient dans les clochers prêtes à donner l’alarme en sonnant le tocsin ; d’autres gardaient les gués et les ponts. Quand on signalait une troupe nombreuse et que la résistance paraissait inutile, les femmes et les enfants avec le mobilier et les bestiaux se réfugiaient dans l’église paroissiale. Dans le pays de Namur, les églises, en temps de guerre, rendaient les mêmes services que les fameux schansen du Limbourg6. Le plus souvent, elles étaient campées sur une hauteur, la tour du clocher percée d’étroites meurtrières avait des allures de donjon, et le mur du cimetière, flanqué parfois de tourellles aux angles, formait le rempart avancé7.

Les milices rurales rendirent d’incontestables services. Des bandes isolées de soldats en maraude se virent étrillés de belle façon. Le P. Moehner, aumô­nier d’un corps d’armée allemand au service de l’Espagne en 1651, constate que la population des campagnes en Belgique ne se laisse pas traiter comme en Allemagne8. Près de Marbais, dans le comté de Namur, des soldats de la compagnie du capitaine Grimming avaient molesté des paysans. Ceux-ci assaillirent subitement la compagnie dans ses campements et tiraillèrent toute une nuit. Ils laissèrent deux hommes sur le terrain mais le lendemain, à l’aube, le capitaine et ses gens durent vider les lieux et se replier sur le gros des troupes9.

Lorsque revinrent des temps meilleurs, les milices rurales continuèrent à subsister, mais, de même que les gardes bourgeoises des villes, elles n’eurent plus qu’un rôle décoratif. Lorsqu’un personnage de marque traversait un village, les manants en armes s’empressaient de lui rendre les honneurs.

Le 14 mai 1726, le prince-évêque de Liège, en tournée de confirmation, passa par le village de Perwez-en-Condroz. « Les paysans du lieu, dit une relation contemporaine, l’ont esté recevoir à l’entrée de la hauteur10, et l’ont

 

5 Les archives des communes rurales des XVIIe et XVIIIe siècles sont remplies de détails sur l’organisation de ces milices et des patrouilles.

6  Les • schansen • étaient des camps de refuges, cf. O. HANSAY, Règlements des • schansen » au XVIF siècle, dans BCRH, t. 81 (1912), pp. 53 et suiv.

7 Les églises de Nimes et de Hemptinne étaient fortifiées de cette façon. Cf.]. PIMPURNIAUX, Guide du voyageur en Ardennes, t. I, p. 250 ; C.G. ROLAND, Hemptinne (Eghezée), p. 73 dans Corn. Namurois, 2e année. – En 1653, les habitants d’Auvelais subirent dans leur église un véritable siège qui eut une fin tragi­que, cf. CLAUSSET et MAUCLET, Auvelais et Arsimont, p. 158 dans Com. Namuroises, 1e année. – L’église de Gonrieux fut assiégée en 1655, cf. Cte De VILLERMONT, Notice sur Pesches, dans Ann Académie d’archéol. de Belgique (Anvers), année 1885, p. 180. – La plupart des églises du pays de Gedinne servaient de forts en temps de guerre, cf. ASAN, t. XV, p. 549 et XVI, p. 436. – De l’autre côté de la frontière en Thiérache, on peut voir encore de nombreuses églises fortifiées, cf. Cte De Marsy, La Thiérache militaire. Eglises fortifiées dans Ann. Académie d’archéol. deBelg. (Anvers), année 1883, pp. 399 et suiv.

8 M. SCHWEISTHAL, Le voyage du R.P. Moehner pendant l’expédition au secours des Pays-Bas Espagnols, en 1651, dans Ann. Soc. arch. de Bruxelles, t. XVI (1902), p. 257.

9 Ibidem.

10 La hauteur, c’est-à-dire la seigneurie.

 

(p.141) conduit jusqu’à la sortie, faisant de tems en tems des descharges, etc. ; le pasteur11 s’est présenté à son passage avec la croix et l’eau bénite et une bonne partie de ses paroissiens; après avoir demandé sa bénédiction et la reçue, on a chanté Ecce Sacerdos magnus etc., et les cloches ont sonné tout le tems qu’il a esté sur la hauteur12. »

Le 9 octobre 1781, Mgr de Lichtervelde, nouvellement promu au siège épis-copal de Namur, s’en fut visiter l’abbaye de Saint-Gérard, dont il était l’abbé commendataire. Une compagnie de paysans de cette commune, costumés en hussards, vint à sa rencontre près du château d’Annevoie et l’escorta jusqu’à la porte du monastère13.

Un peu avant la Révolution, le prince de Ligne traversa l’Entre-Sambre-et-Meuse en compagnie du comte d’Artois14, qui se rendait à Spa. « Au point du jour, raconte-t-il dans ses mémoires, je rencontrai une cinquantaine de paysans armés. Je crus que c’étaient des déserteurs15. M. le comte d’Artois n’avait pas d’armes ni moi non plus. Au moment où nous le regrettions, cinquante vivats nous rassurent : c’était une bande de mes fidèles sujets qui avaient mauvaise mine mais bon coeur, qui m’attendaient à la frontière de mon petit comté souverain d’Empire16, que je ne savais pas être sur mon chemin. Ils me menèrent sur mon rocher, où il fallut enrayer ma voiture tout le temps que je restai pour recevoir les hommages du clergé et du magistrat, et puis je continuai ma route17. »

Les milices campagnardes avaient encore d’autres occasions de parader. Presque partout dans la Belgique wallonne du XVIIe et surtout du XVIIIe siècle, des groupes de soldats improvisés rehaussaient la pompe des proces­sions. Dans le diocèse de Namur, il y eut même des abus, car en avril 1719, Mgr de Berlo de Brus défendit de figurer aux processions avec des armes18. Mais son mandement resta sans effet. Jusqu’à la fin de l’ancien régime on signale des processions armées ; certaines se maintinrent jusque fort avant dans le XIXe siècle. De nos jours, on n’en rencontre plus que dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, où elles sont restées très populaires pour des raisons historiques. Sur ce vieux sol guerrier, les institutions militaires ont poussé des racines plus

 

11 C’est-à-dire le curé.

12 Petite chronique rédigée par F. Doignez, curé de Perwez, et contenue dans le Registrum Parrocbiale dePerwez, AEN.

13 AIGRET, Hist. de Saint-Aubain à Namur, p. 424.

14 Depuis Charles X, roi de France.

15 Sans doute à cause de leurs défroques militaires.

16 II s’agit de la terre Fagnoles, érigée en comté d’Empire en 1770. Comme souverains indépendants de Fagnoles, les princes de Ligne avaient le droit de frapper des monnaies ; cf. article de Gachard sur la terre de Fagnoles dans Bull. Académie royale de Belgique, t. XIX.

17 Prince DE LIGNE, Mémoires (édition du centenaire, par E. Gilbert), p. 69.

18 Décréta etstatuta omnium synodorum dtoecesanorum Namurcensium, Namur, Albert, 1720, p. 419, art. CV.

 

(p142) profondes que partout ailleurs. A toutes les époques de notre histoire, cette « aspre région » servit de champ de bataille. Au XVIIe siècle, elle constituait un véritable champ clos où escarmouchaient à chaque guerre les garnisons françaises de Charlemont (Givet), de Mariembourg et de Philippeville, et les troupes espagnoles de Namur et de Charleroi. Les milices rurales y furent très actives, car les paysans qui vivaient sur un qui-vive perpétuel, avaient fort à faire pour défendre leur maigre pitance.

Dans les dernières années avant la guerre, on comptait encore dans l’Entre-Sambre-et-Meuse une quinzaine de marches. Les trois principales restent celles de Notre-Dame de Walcourt, le dimanche de la Trinité, de Sainte-Rolende de Gerpinnes, le lundi de la Pentecôte, et de Saint-Feuillen de Fosses qui ne sort que tous les sept ans.

Les compagnies sont composées de volontaires de tout âge, lesquels s’équipent à leurs frais. Depuis les campagnes d’Algérie, les uniformes de zouaves et de turcos jouissent d’une grande faveur. A Lesves, vers le milieu du siècle dernier, les anciens soldats de Napoléon formaient un petit peloton sous les ordres d’un certain Legros qui avait fait les guerres d’Espagne. Pour la circonstance, ils endossaient des défroques du premier Empire, louées à Givet. Les fonctions d’officiers sont généralement mises aux enchères et « passées » aux plus offrants. Les élus ne reculent devant aucune dépense pour remplir leur rôle dans toutes les règles de l’art. On m’a cité des fils de cinsî qui se rendaient plusieurs fois par semaine à Namur ou à Charleroi afin de recevoir les leçons de sous-officiers de l’armée.

D’ordinaire on compte une ou deux compagnies par localité. En 1904, à l’occasion du cinquantenaire de la « marche de la Saint-Pierre », Morialmé mit sur pieds trois compagnies : les Vétérans (160 hommes), les Patriotes (135 hommes), les Amis réunis (120 hommes)19. A Florennes, où les luttes politiques sont toujours vives, deux compagnies sont en présence : l’une catholique, l’autre libérale. Ces diverses compagnies prennent part à la pro­cession locale et à celles de paroisses voisines à titre de réciprocité. A la « marche de Saint-Feuillen », à Fosses, 22 villages ou hameaux se faisaient représenter, ce qui donne un total de plus de deux mille «soudards». Dans les grandes marches, certaines compagnies jouissent de privilèges spéciaux. A Walcourt, ceux de Daussois sont toujours en tête parce que de tout temps ils ont assisté régulièrement à la procession. On rappelle qu’en 1815, lors de l’invasion française, anglaise et prussienne qui aboutit à Waterloo, la com­mune de Daussois, malgré le désarroi général, envoya un caporal et quatre

 

19 La « marche » de la Saint-Pierre à Morialmé fut fondée en 1854 par l’abbé Béguin, à la suite d’un vœu.

 

(p.143) hommes en sarrau et porteurs d’un bâton en guise de fusil. Ce fut, cette année-là, la seule escorte de Notre-Dame. A Fosses, les Malonnais forment l’arrière-garde, mais ce sont eux qui doivent exécuter la dernière salve de mousqueterie. Cette prérogative leur tient fort à cœur. Un jour, regagnant leurs pénates, après une marche, ils étaient déjà parvenus à Sart-Saint-Laurent, lorsque quelqu’un vint les avertir qu’une compagnie s’était permis de tirer après leur départ. Rebroussant chemin avec armes et bagages, nos guerriers retournèrent à Fosses ou devant la collégiale, ils commencèrent un feu roulant infernal pour bien affirmer leur droit.

Un ou deux dimanches avant la procession, les « marcheurs » en uniforme et en armes circulent dans leurs villages respectifs pour s’exercer, et un peu aussi pour se montrer. Le lundi ou le dimanche qui suit la procession, nouvelle sortie, mais cette fois en vue de rendre les honneurs militaires aux notabilités de la commune. Le « major » passe son sabre au personnage que l’on veut honorer pour commander une décharge. Si « madame » est présente, elle commande, elle aussi, un feu de salve, l’épée en main. Puis les vaillants <• marcheurs », suffisamment abreuvés et reposés, défilent en bon ordre, tam­bours en tête et en saluant du drapeau, pour répéter plus loin les mêmes exercices. A Mettet, le jour des honneurs, les officiers distribuent à leurs hommes des billets de cantonnement indiquant les maisons où ils doivent aller dîner. Personne ne se refuse à cette réquisition religioso-patriotique. A Malonne, à la même date les marcheurs de la localité donnent l’assaut à l’abbaye. Une fois dans la place, les Frères de la Doctrine chrétienne, suc­cesseurs des anciens moines, leur offrent à dîner.

Pour beaucoup d’habitants de PEntre-Sambre-et-Meuse, « marcher » est une question de dignité : le père, le grand-père, les anciens ont « marché »… on ne peut faire autrement. On voit des anticléricaux notoires qui toute l’année déblatèrent contre la religion et ses ministres, et qui, pour rien au monde, ne voudraient manquer la « marche » de leur village, où, avec un sérieux imperturbable, ils présentent les armes aux curés, tirent des coups de fusil en l’honneur des saints, etc. Certaines âmes naïves s’imaginent même accomplir une œuvre pie dont il leur sera tenu compte au jour du jugement. Un ecclé­siastique de la région m’a raconté cette savoureuse histoire. Il gourmandait un vieux dur-à-cuire, assez tiède sur le chapitre des devoirs religieux. Mais enfin, mon ami, lui dit-il, que faites-vous pour le bon Dieu ? Ce que je fais, monsieur le curé, lui répliqua l’autre très convaincu, je « marche » tous les ans pour Notre-Dame de Walcourt…

On comprend, dès lors, combien les bonnes gens de cette pittoresque contrée tiennent à leurs « marches ». Les tentatives de suppression de la part (p.144) du clergé se sont toujours heurtées à une vive résistance et ont provoqué parfois de graves incidents. Une affaire restée célèbre entre toutes eut pour théâtre Biesmerée.

Saint Pierre est le patron de ce village. Non loin de l’église coule une source dite « Fontaine Saint-Pierre » dont l’eau est réputée miraculeuse. Depuis un temps immémorial, le 29 juin de chaque année, le curé vient la bénir solennellement, et, le dimanche suivant, on fait une « marche » en l’honneur du prince des apôtres.

En 1847, le curé était un homme maladif et morose, ennemi de la foule et du bruit. Il prit sur son bonnet de supprimer la « marche » annuelle. Une véritable révolution éclata dans le village ; des voies de fait furent commises, bref l’affaire eut son dénouement devant le tribunal correctionnel de Dinant. De son côté, l’évêque de Namur prit des sanctions : le curé reçut son chan­gement mais la « marche » resta supprimée. On fit force démarches pour décider l’évêque à revenir sur sa sentence concernant la procession ; tout fut inutile, le prélat resta sourd aux sollicitations les plus pressantes. Cependant, les hommes de la localité continuèrent comme par le passé à former une compagnie armée qui figurait avec honneur dans les « marches » des environs. En 1873, l’année était aux processions et pèlerinages ; on en organisait un peu partout. Bonne occasion, se dirent les gens de Biesmerée pour obtenir le rétablissement de notre « marche ». On pétitionna ; nulle réponse. Le mayeur et deux notables se rendirent à l’évêché de Namur ; ils furent éconduits. Il faut savoir que le curé, l’abbé Médot, avait écrit dans un sens défavorable. Ce dernier était pourtant un enfant du pays ; bien plus, on se souvenait qu’avant son entrée au séminaire, il s’était rendu à la « marche de Walcourt », à cheval, costumé en mameluk, habit blanc, souliers et turban rouge et sabre énorme. Aussi l’abbé Médot devint-il la bête noire de ses paroissiens. On alla même jusqu’à tirer un coup de fusil dans la porte du presbytère. Des gendarmes vinrent faire une enquête ; personne n’avait rien vu ni entendu. En 1874, aux approches de la Saint-Pierre, le curé trouva un beau matin une affichette anonyme placardée à proximité de sa demeure et ainsi conçue :

Si vous faites la procession, vous êtes le bienvenu.

Si vous ne la faites pas, vous n’êtes plus de la commune.

Tout le village était en ébullition ; des gens parlaient de se convertir au protestantisme si on leur refusait encore leur vieux saint Pierre (sic). L’abbé Médot quitta brusquement sa paroisse sans dire adieu à personne. La vie, disait-il, n’était plus tenable pour lui. En conséquence, les Biesmerois décidè­rent de faire leur « marche » sans le clergé. Le dimanche 5 juillet, on se rendit (p.145) à l’église. La statue du prince des apôtres, revêtue d’un riche manteau, don de toute la commune, parcourut triomphalement le tour accoutumé, salué par de nombreuses salves de mousqueterie. A chacune des neuf haltes, on recueillit les cinq plumages et les quatre bouquets que les habitants des neuf sections du village offraient tour à tour à leur glorieux patron. La procession se fit le plus sérieusement du monde. Mais l’évêque, mal informé, crut à une parodie et jeta l’interdit sur la paroisse. Sur ces entrefaites, un décès se produisit. Le défunt était un bon chrétien ; fallait-il l’enterrer comme un chien ? Non, dirent les gens de Biesmerée ; il entrera à l’église de force si c’est nécessaire. Le mayeur, d’accord avec la population, fit ouvrir les portes du sanctuaire ; on y transporta le corps et tous les assistants récitèrent les prières des morts. Les esprits étaient très surexcités ; en fin de compte, on ne sait trop comment les choses auraient tourné sans l’intervention d’un jeune prêtre, l’abbé Derenne, appartenant à une des familles les plus estimées de la région. Grâce à ses démarches, l’interdit fut levé. Nommé curé de Biesmerée, il obtint les autorisations nécessaires pour rétablir la « marche » de Saint-Pierre et la tempête s’apaisa. En 1875, Mgr Gravez, en tournée épiscopale dans son diocèse, s’arrêta à Biesmerée, où les marcheurs sans rancune vinrent le saluer de nombreuses décharges20.

Les « marches » de l’Entre-Sambre-et-Meuse sont annuelles, seule celle de Fosses est septennale (fig. 36). On ignore les origines de cette particularité. Sept est un chiffre sacré qui s’applique aussi aux processions. Un des pardons les plus célèbres de la Bretagne, celui de la Troménie près de Quimper ne sort que tous les sept ans ; il en est de même de I’ « Ostension » des saints Théobald et Israël au Dorât dans la Haute-Vienne. La dernière sortie de la pro-

 

20 Ces détails sont tirés d’un Mémoire justificatif’de 35 pages, publié en 1874 par M. Vincent, bourgmestre de Biesmerée (Charleroi, imprimerie Evrard frères) et du dossier de l’affaire que M. le chanoine Derenne a bien voulu me communiquer avec une extrême obligeance.

 

(p.146) cession de saint Feuillen avait été fixée en septembre 1914 (fig. 37). Comme bien l’on pense, il n’en fut plus question dès que les Allemands occupèrent le pays. Elle eut lieu le dimanche 1er décembre 1918, quinze jours à peine après le départ de nos cruels oppresseurs. Ce fut une cérémonie inoubliable. A la grand’messe, présidée par Mgr Heylen, évêque de Namur, assistaient deux généraux anglais et de nombreux officiers alliés. Puis, la châsse de saint Feuillen sortit de l’église portée par des soldats britanniques, la plupart canadiens ; d’autres lui faisaient escorte. Une bonne partie de la population fossoise massée derrière les drapeaux des nations alliées et les étendards des sociétés locales figuraient dans le cortège. Sans être grand prophète, on peut affirmer que cette marche avec de « vrais soudards » restera unique dans les annales de la petite ville21 (fig. 38 et 39).

 

21 Je me suis contenté de retracer la physionomie générale des • marches ». Le lecteur que cela intéresse, trouvera des renseignements plus spéciaux dans les études suivantes : B.C. DELCHAMBRE, Vie de saint Feuillen, évêque et martyr, Namur, 186l ; RAISIN, Les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse, Ann. Fédération arch. ethist. de Belgique, année 1894, pp. 216 et suiv. ; C. QUENNE, La marche et la proces­sion de sainte Rolende de Gerpinnes, Wallonia, t. II (1894), pp. 121 et suiv. ; P.L. BORGNIET, Souvenirdu cinquantenaire de la procession de saint Pierre à Morialmé, Tongrinne, 1904 ; P. DELATTRE, Florennes, Historique du château, Florennes, 1905 ; J. VANDEREUSE, La marche de saint-Eloi à Laneffe, Wallonia, t. XIII (1905) pp. 225 et suiv. ; du même, Le Pèlerinage à Notre-Dame de Walcourt, Wallonia, t. XVII (1909), pp. 34 et suiv.

 

in: Roger Foulon, Marches militaires et folkloiques d’Entre-Sambre-et-Meuse, éd. Paul Legrain

 

(p.61) Par l’usage des uniformes de la Grande Armée, les escortes religieuses prennent donc progressivement une tonalité napoléonienne qui est encore la leur aujourd’hui.

(p.92) Ainsi, en souvenir sans doute des rythmes ayant poncuté longtemps les victoires napoléoniennes, les tambours ont survécu.

 

(p.92) Chaque compagnie, donc, est accompagnée d’une batterie composée d’au moins quatre tambours et d’un fifre. Cette batterie, commandée par un tambour-major s’inclut ordinairement entre la saperie et les grenadiers. Inlassablement, fifre et tambours dialoguent sur des rythmes à deux temps qui entraînent les marcheurs et règlent leur progression.

Les instruments en usage en Sambre-et-Meuse ont leurs caractéristiques propres.

Le fifre émet un son criard. C’est un simple tube ordinairement percé de six trous. Il se joue à la manière d’une flûte traversière (cf. la belle peinture de Manet reproduisant un joueur de fifre). En métal ou en bois, il est rarement muni d’une clef. Quelques comas altèrent souvent la justesse de son cri, ce qui lui donne un petit côté champêtre et primitif très particulier.

(p.94) Le fifre est d’origine suisse. Il accompagna les Lombards à la bataille de Marignan; il paraît avoir été en usage dans l’armée française, dès Louis XI.

Les joueurs de fifre d’Entre-Sambre-et-Meuse sont souvent des auto­didactes ayant peu ou prou de formation musicale. Ils sont initiés auditive-ment par un vétéran dont ils deviennent vite les émules. Les thèmes primitifs qu’ils sifflent proviennent pour la plupart du répertoire des troupes impériales d’avant Waterloo ou de l’armée d’occupation des Pays-Bas (1815-1830). Ces thèmes n’ont guère été transcrits et, seules, quelques notations assez rudimentaires existent auxquelles les fifres ne se réfèrent qu’exceptionnellement. Beaucoup préfèrent copier d’abord leur modèle puis, devenus maîtres de leur jeu, adjoindre au leitmotiv initial des fioritures et arabesques personnelles. C’est alors une incessante gambades de trilles joyeux ou d’arpèges plaintifs qui s’imbriquent dans la ligne mélodique habituelle. On peut suivre ainsi, mêlées aux thèmes, les variations jubilantes, souvent naïves quoique inspirées. Les fifres conversent de la sorte avec les tambours, s’échappent entre les ra et les fia, par rapides envols, puis reviennent, juste au bon moment, s’inclure dans un roulement ou peupler un silence de leurs cabrioles et de leurs pirouettes. Cette transmission des pièces principales du répertoire régional s’effectue ainsi depuis près de deux siècles, comme se perpétuent d’ailleurs les rythmes du tambour.

Cet instrument à percussion a une longue histoire. Si aucun monument graphique ou lapidaire n’indique qu’il ait été connu des Grecs ou des Romains, quelques peintures à fresques retrouvées à Pompéi et à Herculanum représentent cependant des bacchantes jouant d’une espèce de tambour basque en bronze. Les Chinois, en revanche, l’employaient depuis la plus haute antiquité. Le tambour militaire semble avoir été introduit en Europe par les Sarrasins. Il est pratiqué dans l’Entre-Sambre-et-Meuse depuis le XVe siècle sous sa forme primitive : long fût et absence de « timbre ». Au cours des siècles, la hauteur de l’instrument a progressi­vement diminué pour atteindre aujourd’hui une quarantaine de centimètres (même dimension que son diamètre).

Le tambour couramment utilisé par les batteries d’Entre-Sambre-et-Meuse se compose d’un fût cylindrique en cuivre poli, clos de part et d’autre par des peaux. Celles-ci, maintenues en place par des cercles de bois qui les sertissent, proviennent de veaux mort-nés ou de chèvres « mal-venues ». Elles sont parcheminées, mais la face visible est mieux finie que le revers. Celle du dessus est dite « peau de batterie », l’autre, « peau de timbre ». Elles sont tendues à volonté par le jeu d’onze curseurs en cuir coulissant sur une corde zigzaguant de base à base. Cette corde, à six torons, est longue de

(p.96) treize mètres environ. La tonalité du tambour dépend de la tension de ses peaux tandis que sa sonorité est accentuée au moyen d’un « timbre », double boyau fortement tendu sur la peau inférieure et dont on règle à volonté la tension grâce à un mécanisme très simple coulissant sous un pontet latéral.

Les baguettes ou « maquettes » sont souvent en bois d’ébène. Leur extrémité se termine en forme d’olive. Le tambour s’attache à un baudrier de cuir porté en bandouillère. Une plaque cuivrée rivée sur le collier peut recevoir les baguettes dans deux douilles.

A première vue, la technique du tambourinaire paraît simple. En réalité, l’apprentissage de l’instrument nécessite plusieurs années d’exercices réguliers. Si les coups habituels sont assez vite connus, les roulements et les battements « redoublés » ne sont réussis que par les meilleurs.

Comme pour le fifre, toutes les sonneries de tambours qu’on entend lors des marches se transmettent quasi uniquement par tradition auriculaire. Des vétérans fondent, dé-ci dé-là, des « écoles » et inculquent leur « science » à de jeunes recrues qui, à leur tour, légueront à d’autres les rythmes de l’héritage. Ainsi, le répertoire codifié par l’usage est connu de toutes les batteries. Rares sont les variantes et il est aisé de retrouver dans les duos fifres-tambours les airs qu’ont popularisés deux disques édités en 1962 et 1963 par l’association des marches folkloriques d’Entre-Sambre-et-Meuse.

(p.97) Les sonneries de tambours datent de plusieurs époques. De l’Empire, viennent le « Rigodon », les « accélérées », le « pas ordinaire ». (qui est un pas de parade, solennel et lent), le « pas cadencé », la « charge », la série des « Vieilles » ainsi que des « ordonnances », telles « aux champs », « aux drapeaux », l’« appel », la « Diane », le « Réveil », la « retraite »… De l’occupation hollandaise datent les airs typiques : toutes les « Hollan­daises », les « baguettes », la « Marche de Sambre-et-Meuse ». Des tambourinaires ont composé aussi des sonneries inédites entrées depuis longtemps dans le répertoire : « Trois ra serrés », « Gerpinnes », « Fla-fla », la « Grande marche », « Céleri » (Sel et riz ?), « Hymiée », « Waterloo ». Plus récemment, des batteries ont remis à l’honneur l’accompagnement rythmé de certains chants de route : « Cadet Rousselle », « Marie trempe ton pain », « Joli tambour », « Bon voyage, Monsieur Dumolet », « Vive d’Jean-d’Jean »…

La conjugaison heureuse des tambours et des fifres entre pour beaucoup dans la création de l’ambiance propre aux fêtes populaires d’Entre-Sambre-et-Meuse. Ce sont les mélodies aigres des « sifes » portées par la cadence sonore des caisses qui forment la trame poétique des mois ensoleillés de l’année dans ces régions agrestes, si proches encore de la nature. Chaque week-end, selon l’ordre immuable d’un calendrier que commande l’hagio­graphie, des rythmes identiques accompagnent les défilés, non plus, pour leur donner, comme jadis, un arrière goût guerrier, mais pour leur conférer une (p.98) ambiance un peu féerique et envoûtante. Car, par un transfert heureux, ces voix qu’on n’entendait pas sans un serrement de cœur au temps des conflits, sont à présent devenues annonciatrices de réjouissances et de rencontres fraternelles.

Dans les villages, d’ailleurs, cela ne s’arrête guère. Durant les mois d’hiver, les jeunes tambours s’initient aux premiers maniements des baguettes. Cela va des « pa-pa »-« ma-man » interminablement battus par la main gauche puis par la droite (pour «délier» les poignets») aux premières marches encore hésitantes que l’instructeur codifie à sa manière :

pra flabada fla fla pra

pla pra fla flabadabada

fia fia flabada

pra flabada fla fla…

Bientôt, cette sonnerie, aussi énigmatique qu’un poème lettriste, prend forme et, malgré les incorrections, dénoue peu à peu sa rythmique et son mouvement. Le néophyte s’en grise et la répète dès lors inlassablement. D’autre part, dès les premiers beaux jours, les batteries de vétérans se reconstituent à l’initiative des meilleurs. Ces groupes, auxquels se joindront les jeunes éléments locaux ont leurs habitudes. Formés de mercenaires à gages, ils répondent aux sollicitations des tambours-majors qui désirent obtenir leurs services et devront, pour ce faire, leur assurer le gîte et le couvert lors des prestations.

Ainsi,  de  marche  en  marche,  rencontre-t-on  régulièrement  mêmes

(p.99) tambourinaires et mêmes fifres. Ils constituent d’infatigables équipes que ne rebutent pas les tâches souvent très longues que leur imposent les variantes émaillant les horaires réglementés par les us et coutumes.

Les festivités commencent souvent dès le samedi soir. Pour inaugurer la fête, beaucoup de compagnies aiment déambuler dans la localité, se rendre chez les notables, participer à une retraite aux flambeaux ou aller se recueillir un instant sur la tombe de leurs amis dans l’enclos d’un petit cimetière. Le lendemain, dès l’aube, la batterie parcourt les rues du village en sonnant le « Réveil ». Quelques heures plus tard, la compagnie regroupée assiste à la messe et, durant l’office, au moment de l’offrande, défile solennellement au rythme du « pas ordinaire ». Parfois, avant le départ proprement dit, les marcheurs respectent encore quelques civilités : visite aux autorités, hommage aux monuments aux morts, parade sur la place publique. Puis, c’est l’instant solennel. Le tambour-major rassemble son monde et fait virevolter sa canne enrubannée. Soudain, les baguettes s’abattent sur les peaux tendues et le fifre batifole aussitôt dans ses gammes. L’un des tambourinaires, le « redoubleur » tricote une base sonore sur laquelle le rythme binaire dé ses compagnons vient crépiter en cadence. Le fifre veille. C’est lui qui, d’un clin d’œil, d’un geste de la tête, propose les changements de thèmes demandés par un mouvement de la canne du major. A chaque fois, sans aucun flottement, les baguettes balaient la peau, rebondissant selon l’invite, pétillant sur un jeu de roulements sans fin recommencés. Tout proches, les marcheurs vont, à petits pas glissés, la tête pleine de percussions et de sifflades perçantes. Parfois, le « sife » s’arrête un instant de jouer pour lamper à sa gourde un long trait d’alcool qui doit lui tanner les lèvres. Les tambours boivent ensuite, à la régalade. Puis, revigoré, tout le monde repart de plus belle. Cela durera jusqu’au moment de la rentrée et, après encore, dans des défilés plus intimes conduisant vers des havres fraternels. Le lendemain, la batterie, de nouveau, sera sur la brèche pour terminer la fête en beauté.

Dans de nombreuses localités d’Entre-Sambre-et-Meuse, les batteries sont souvent doublées de fanfares ou d’harmonies qui les relaient de temps à autre dans leur tâche.

Ces formations locales sont, en principe, exclusivement composées d’amateurs dont le recrutement est de plus en plus difficile. A l’occasion des marches, elles doivent parfois faire appel à des musiciens à gage, ce qui entraîne des frais élevés. De ce fait, on enregistre, depuis la seconde guerre mondiale, la disparition de bien des fanfares. Il en reste cependant encore de très actives à Gerpinnes, Hanzinne, Hanzinelle, Acoz, Praire, Florennes, Morialmé, Laneffe, Fosses, Ham-sur-Heure, Cerfontaine.

 

(p.130)  Willy Bal enfin, membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, ancien doyen de la Faculté de philosophie et lettres de l’Université de Louvain, a parfois été inspiré par les marches. A preuve, ce poème qu’il a écrit en wallon :

 

Sint-Rok audjoûrdu; lès mârcheûs

Sont-st-arindjis come dès sôdârds

Qu’ on creut frèch sôrtis d’ on bazâr.

Èt vont lès curés, leûs chèrveûs

Èyèt Peler qui tchante èn latin

Eyèt l’ crwès qu’ un dès-èfants tint…

Après, l’ grande posture dè Sint-Roch

— Èlle a d’djà pâti mwintès pokes —

Èyèt quate djon.nes omes èl pôteneut;

Pwis lès mârcheûs come dès sôdârds

Passe’neut frèch sôrtis d’ on bazâr.

Ieune, deûs, insi vont lès mârcheûs…

Lanciers gripès à tch’vau; ieune, deûs;

Grands hauts bonèts à pwèys; ieune, deûs;

P’tits sôdârds à fusik dè bos.

 

(traduction)

C’est Saint-Roch aujourd’hui; les marcheurs / Sont habillés comme des soldats / Qu’on croit fraîchement sortis d’un bazar. / Et vont les curés, leur serveurs / Et le clerc qui chante en latin / Et la croix qu’un des enfants tient… / Après, la grande statue de saint Roch / Elle a déjà subi maints coups — Et quatre jeunes hommes la portent; / Puis les marcheurs comme des soldats / Passent fraîchement sortis d’un bazar. / Une, deux, ainsi vont les marcheurs… / Lanciers grimpés à cheval; une, deux; /Grands hauts bonnets à poils; une, deux;  / Petits soldats à fusil de bois.

 

in: Delta, 6, 2007, p.23

 

* Militaire Marsen in Entre-Sambre-et-Meuse. Deze folkloristische marsen zijn wijd en zijd bekend. Wie ze nog niet eens is gaan bekij-ken moet dit euvel dringend herstellen. Jam-mer genoeg zijn vêle deelnemers getooid in het uniform van het Eerste Keizerrijk, zijnde de période van Napoléon I. Al zijn daar wel uitzonderingen op. Zo dragen de « pelotons » van Berzée een Zouaven-uniform en zijn deze van Ham-sur-Heure uitgedost in de uniformen van de Brabantse (jawel, de Brabantse!) Re-volutie. Dit laatste op uitdrukkelijke wens van hun voorzitter en stichter Graaf Charles-Henri d’Oultremont.

Tegen de verderfelijke gewoonte om die « soldaten » in Franse uniformen te steken werd al door onze vriend en medewerker Johan Vi-roux geprotesteerd onder de titel « Honorez un saint, pas un assassin » (Vers l’Avenir, 24 april ’07). Johan wijst er op dat Napoléon niet alleen een antisemiet was, die negers verfoei-de, maar bovendien een dictator. Dat men de deelnemers in Franse uniformen is gaan ste­ken dateert trouwens van in de jaren ’60 « dans une loqique de confrontation entre Wallons, que l’on voulait francophiles, avec les Fla­mands… ».

Gaan wij misschien nog ooit « pelo­tons » uitgedost als SS-troepen in onze dorpen zien, vraagt hij sarcastisch?