Invasion, destruction, pillage de la Belgique par la France au 18e siècle, notamment la « Guerre des Paysans » (« Boerenkrijg », « Klöppelkrieg », « Klëppelkrich ») en 1798

1700s

Daniel Foucart, C’était il y a deux siècles et demi, LB 15/02/1995

 

La guerre de succession d’ Autriche battait son plein dans nos plaines …

La bataille de Fontenoy: Louis XV s’ empara de la citadelle de Tournai au détriment des Pays-Bas autrichiens.

 

1701

Joseph Lefevre, L’Angleterre et la Belgique, à travers les 5 derniers siècles, éd. universitaires, 1946, Bruxelles

 

(p.108) L’époque de Marlborough. – La question de la succession d’Espagne. – John Churchill. – Ses premières campagnes en Belgique. – La tutelle anglo-hollandaise. ~ Les dernières campagnes de Marlborough. – La paix d’Utrecht en 1714.

 

Majorum nefanda, immeritus lues.  Le pauvre roi d ‘Espagne Charles II avait payé le tribut de la dépravation de scs ancêtres.  Fils d’un père débauché, né quand

celui-ci avait déjà passé la soixantaine, il constitue le type achevé d’un fin de race. N’ayant pas de fils, il avait gardé au cours de ses derniers moments une seule préoccupation: assurer 1’intégrité de son domaine, éviter le partage de son empire. Choisir un héritier n’était pas chose facile.  Après de longues hésitations, il se décida en faveur d’un neveu, Philippe, duc d’ Anjou, petit-fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Espagne, celle-ci fille aînée de Philippe IV. Il était stipulé expressément que les couronnes de France et d’Espagne ne pourraient jamais être réunies. Cette éventualité était redoutable. Philippe d’Anjou avait un frère aîné, Louis, duc de Bourgogne, mais la disparition de celui-ci était une conjecture dont il fallait tenir compte.  En plus, il y avait un autre prétendant à la succession espagnole : (p.109) Philippe IV avait eu une seeonde fille, Marie-Anne, épouse de 1’empereur Léopold I. Le second fils né de cette union, celui qu ‘on appelle alors 1’archiduc Charles, eut volontiers lui aussi revendiqué 1’héritage imposant de la monarchie espagnole. Assurément, la volonté du défunt était expressément formulée dans un acte authentique. A 1’époque de la monarchie absolue, la volonté des peuples ne compte pas; rien n’indique d’ailleurs que la population espagnole eut préféré un archiduc d’Autriche à un prince français. Mais il fallait tenir compte des chancelleries européennes, de la prétention des gouvernements de Londres et de La Haye de maintenir 1’équilibre européen que la décision de Charles II pouvait compromettre.  Le tableau suivant montre la position réciproque des deux prétendants, au point de vue de leur parenté.

 

Philippe IV , roi d’Espagne

 

Charles II, roi d’Espagne

Marie-Thérèse reine de France, ép. Louis XIV

Marie-Anne impératrice femme de Léopold I

Louis le grand dauphin

Joseph I empereur

Charles prétendant

 

Louis, dauphin, duc de Bourgogne

Philippe duc d’Anjou prétendant

Charles, duc de Berry

 

Depuis de longs mois, tandis que Charles II vivait encore, et à 1’indignation de ce monarque qu ‘on voulait enterrer avant sa mort, les gouvernements de Paris, de Londres, de La Haye et de Vienne avaient ébauché des tractations en vue de régler la question brûlante de la succession d ‘Espagne. La solution envisagée était celle d ‘un partage. Le gros de 1’héritage eut été déféré à 1’archiduc Charles, mais trois possessions importantes, le Milanais, le Napolitain et la Sicile seraient attribués directement à Louis XIV. Celui-ci serait en mesure de les échanger contre la Savoie et la Lorraine. Ces deux provinces réunies à sa monarchie devaient constituer une augmentation appréciable de la puissance française. A Versailles on hésita. L’intérêt national commandait de s’en tenir à la convention de partage préparée à Londres et qui devait sauvegarder la paix de 1’Europe. Mais, d ‘autre part, l’orgueil dynastique, la perspective de voir un prince de sa maison placé sur un des trônes les plus resplendissants du monde, les sollicitations de son entourage, amenèrent Louis XIV à accepter le testament de Charles II. On connaît la scène célèbre devant les courtisans avides de connaître sa détermination, le Roi Soleil, montrant son petit fils, laissa tomber ces mots: Messieurs, voici 1e roi d’Espagne. 

 

La réaction se fit attendre. La perspective d ‘une nouvelle guerre (p.110) européenne ne souriait à personne; tant que leurs intérêts n ‘étaient pas directement menacés, plusieurs puissances étaient disposées à demeurer dans 1’expectative. Anglais et Hollandais se décidèrent à reconnaitre tacitement le prétendant français, qui s‘appelait maintenant Philippe V. La prise de possession du pouvoir s ‘était faite sans difficulté dans la Péninsule. Il en fut de même en Belgique.  Nos pères se conformaient à la volonté de leur souverain défunt; ils voyaient en Philippe V, d’ailleurs à juste titre, le descendant

direct, par les femmes, de leurs anciens princes. Peu instruits des conjonctures européennes, ils espéraient que 1’avènement du nouveau souverain serait un gage de paix. On avait tant souffert des invasions françaises; maintenant que le possesseur des Pays-Bas était le petit-fils de Louis XIV, celui-ci cessait d ‘être un ennemi, serait un protecteur. En plus, les trois grands dignitaires du gouvernement de Bruxelles : Maximilien-Emmanuel de Bavière, gouverneur général, le marquis de Bedmar, chef de 1’armée, le comte de Bergeyck, trésorier général, étaient acquis à la cause du prince français. Leur exemple provoqua 1’adhésion de tout le ministère, des autorités provinciales et communales, du clergé et de la magistrature. Il n’y eut aucune voix discordante. 

Si le Roi Soleil eut été capable d ‘écouter les enseignements de la sagesse, il eut répondu aux dispositions conciliantes de l’Europe, en adoptant à son tour une conduite de modération, en multipliant les assurances de sentiments pacifiques, en s’efforçant de rassurer ceux que 1’accession de son petit-fils à la monarchie catholique avait effrayés. Mais il cherchait à démontrer la vérité d ‘une de ces constatations que l’on peut faire tant de fois, au cours des siècles: quos vut perdere Jupiter, dementat, quand le destin veut perdre un homme, iI le rend fou. Les mesures prises à Versailles au cours de l’année 1701 constituent un défi à toute 1 ‘Europe. Méconnaissant l’une des stipulations formelles du testament de Charles II, Louis XIV conserve à son petit-fils Philippe ses droits éventuels à la couronne de France, agitant par là le spectre de voir se constituer dans l ‘Europe occidentale un immense empire, de la mer du Nord à la Méditerranée. Par le traité de Ryswick, la France avait reconnu Guillaume III comme souverain légitime de 1’Angleterre. En septembre 1701, 1’ex-roi Jacques II mourut à

Saint-Germain et Louis XIV s ’empressa d ‘assurer des honneurs royaux à son fils, qu ‘il intitule le roi Jacques III. Depuis le même traité, des forces hollandaises avaient été installées dans différentes villes de Flandre et de Hainaut, pour garantir notre pays contre un retour offensif de ses voisins du Sud. Le gouvernement de Philippe V instigué par celui de Versailles, exigea le retrait de ces troupes, puis fit occuper les places par des garnisons françaises. 

 

Le régime espagnol avait pris fin à la mort de Charles II, Philippe V , le nouveau souverain, est sous la dépendance complète de son grand-père. C ‘est d ‘après les instructions venues de Versailles (p.111) qu ‘il réalise une réforme de 1’administration centrale de la Belgique. Il écarte les agents soupçonnés de sympathiser avec le prétendant autrichien, il introduit chez nous des pratiques françaises comme la vénalité des charges, 1’hérédité de certaines fonctions, en un mot pratique une politique de francisation complète. Et ce n’est qu ‘un début. La possession de la Belgique avait été pour 1’Espagne du XVIIe siècle une lourde charge; elle n ‘intéresse en rien le nouveau gouvernement qui s’est installé à Madrid. Le moment n ‘est pas éloigné où il y renoncera au profit de la France. Louis XIV touche à son but. Notre pays va tomber entre ses mains, comme un fruit mûr. 

 

La réaction ne se fit plus attendre. Le 7 septembre 1701, on signait dans la capitale hollandaise le traité de la Grande Alliance, qui unissait contre le roi de France, 1’Angleterre, la Hollande, 1’Empereur et une série de princes allemands de moindre importance. C’était 1’oeuvre de Guillaume III. Il avait dirigé à Londres les négociations antérieures à la mort de Charles II et relatives au partage de la monarchie espagnole. L’acceptation par le roi très chrétien du testament de Charles II lui parut une injure personnelle. Le premier des souverains britanniques, il a réalisé ce principe qui devait devenir une des axiomes de la politique anglaise: ni la Belgique, ni les Provinces-Unies ne peuvent passer sous la domination d ‘une grande puissance, sans constituer un danger mortel pour 1’Angleterre. Aussi s ’empressa-t-il d ‘entrer en négociations avec 1’empereur et de commencer d ‘importants préparatifs de guerre.

Le gouvernement de La Haye, que préside le grand pensionnaire Heinsius, autre ennemi farouche de la France, est acquis à la politique de guerre. Les diplomates espagnols accrédités à La Haye et à Londres, y représentent maintenant Philippe V. Ils ne se font aucune illusion sur ce qui se trame autour d’eux. Ils prennent leurs dispositions cn vue d ‘un départ prochain, font emballer leurs archives, congédient leur personnel, réclament des crédits pour payer leurs dettes! Mais, tant Heinsius que Guillaume III, l’un et 1’autre chefs de peuples sur qui 1’absolutisme n ‘avait pas de prise, devaient compter avec l’opinion publique. Les marchands d’Amsterdam, de Rotterdam, des autres cités répugnaient à 1’idée du désastre qu ‘une nouvelle guerre causerait à leurs affaires. Le parlement anglais ne se souciait guère d ‘une intervention sur le continent, appréhendait que les nécessités de la conduite des opérations exigeraient un renforcement de 1 ‘autorité royale.

 

Au XVIIIe siècle, comme à notre époque, les nations démocratiques sont pacifiques par essence, ne se mettent en branle que devant le danger immédiat, arrivent toujours tard, mais une fois engagées dans la mêlée, poussent à fond et ne s ‘arrêtent que le résultat obtenu. Louis XIV en fit 1’expérience cuisante. D ‘autres après lui recevront la même leçon.

 

(p.114) “L’Angleterre a montré la voie à l’Europe tout entière, c’est sur son sol qu’est née la démocratie moderne.”

 

(p.146) La Belgique des XVIIe et XVIIIe siècles devait beaucoup à 1’Angleterre. C’est 1’énergie des gouvernants britanniques qui avait le plus contribué à 1’arracher à 1’étreinte de Louis XIV et de Louis XV. Mais elle entendait revendiquer les privilèges de sa liberté préservée envers et contre tous, les Britanniques y compris.  Au reste 1’intérêt principal des relations anglo-belges à 1’époque moderne est d ‘ordre politique et non économique. Il était réservé à 1’époque contemporaine d’assister à une conjonction étroite des deux pays, à la fois sur le terrain diplomatique et dans 1’expansion commerciale et industrielle.

 

1745

Fausse note initiale pour l’ anniversaire de la bataille, LS 15/05/1995

 

Celle de Fontenoy en 1745

On attendait la prestation équestre de la garde républicaine « la Maison du roy », considérée comme le point d’ orgue de la manifestation.  Les gendarmes français refusèrent de se produire estimant que la sécurité des chevaux n’ était pas suffisamment assurée et que, d’ une manière générale, rien ne correspondait aux arrangements convenus préalablement avec les organisateurs.  Ils rentrèrent en France. Ce départ fut ressenti comme une insulte par les organisateurs.

 

1790s

Jacques Jeanmart, Musée diocésain et trésor de la cathédrale de Namur, Centre d’archéologie, d’art et d’histoire de Namur, 2006

 

(p.14) Le trésor de la cathédrale

Il est amputé de quantité d’œuvres qui furent soit volées, soit fondues ou vendues pour faire face aux exigences énormes des révolutionnaires français.

 

1792

Octave Aline, porte ouverte sur … Bourcy, 1973

 

(p.70) Sous le régime français (1792-1815)

« Ce fut pour le Luxembourg, une période de troubles et de persécutions religieuses. …

L’ abbaye d’ Orval fut pillée et incendiée, de même que celles de Saint-Hubert et de Clairefontaine. »

A partir du Directoire du 4 septembre 1797, une scission éclata parmi les prêtres: d’ une part, les prêtres jureurs (jurant fidélité à la République, comme le décrétait un arrêté de cette époque) et les prêtres qui avaient refusé le serment.

 

1792

F.-A.  Sondervorst, Histoire de la médecine belge, éd. Séquoia, 1981

 

(p.144) Dans la nouvelle bourgeoisie ralliée au césarisme napoléonien, Jean-Philippe de Limbourg (natif de Theux), fut l’un des conseillers les plus écoutés du département.

 

(p.147) La Belgique sous la domination française

La médecine sous la République

 

Les sans-culottes qui s’opposèrent aux troupes impériales et à l’action des émigrés, furent d’abord accueillis avec une certaine sympathie, car ils arboraient la devise: liberté, égalité, fraternité. Toutefois, l’heure de l’indépendance n’avait pas encore sonné pour notre pays. Les envahis­seurs se livraient au pillage, au même titre que les armées qui les avaient précédées. Les combats se succédèrent avec des fortunes diverses. Après la victoire des Français à Jemappes (1792) et la défaite de Dumouriez à Neerwinden (1793), la France triompha définitivement avec Jourdan à Fleuras (1794). Ainsi, tour-à-tour, nos populations goûtèrent-elles les joies amères de la souveraineté populaire et les rigueurs d’un ordre absolutiste rétabli. La Belgique, jadis établie en rempart contre les visées de la France, se vit du jour au lendemain transformée en plate-forme de départ des futures équipées de nos voisins d’outre-Quiévrain.

Les vainqueurs de 1789, flanqués de commissaires du peuple, se promettaient de faire disparaître chez nous toutes les traces du despotisme ancien, notamment à l’aide d’une campagne antireligieuse effrénée. Les églises furent transformées en «Temples de la Raison», en salles de spectacle ou en dépôts de munitions, les couvents fermés, les prêtres et les religieuses pourchassés, les biens des possédants ou des ennemis du régime pillés ou vendus à l’encan. Les richesses de nos palais, églises et musées, prirent par convois entiers le chemin de la France, où ils devaient orner le Louvre et d’autres musées et ne nous revenir plus tard que dans une faible proportion. Toutes nos organisations corpora­tives disparurent par l’application, le 18 août 1792, du décret 2 du 17 mars 1791. Celui-ci supprimait aussi les maîtrises et jurandes corpora­tives de nos communautés de chirurgiens et de pharmaciens. Nos collèges médicaux se virent également supprimés. En France, on mit fin au recrutement des Maîtres-ès-Arts, tant futurs chirurgiens que philiâtres, licenciés ou docteurs en médecine. Cependant, nos écoles d’anatomie et (p.148) de chirurgie, ne disparurent pas immédiatement, car elles répondaient à des besoins impérieux, ce qui devait d’ailleurs les aider à se reconstituer plus rapidement par la suite. L’université de Louvain s’efforça de poursuivre ses activités en invoquant la liberté d’association.

 

Lorsque la Convention annexa la Belgique en 1794, on caressa l’espoir que la situation s’améliorerait, mais l’opposition du clergé alla grandissante et la persécution religieuse reprit sous le Directoire. Si la liberté du culte ne fut pas supprimée, l’Etat prétendit en régler l’exercice et la soumettre à son intérêt. Les Confréries et les corporations religieuses épargnées jusqu’alors furent supprimées. On interdit aux prêtres de percevoir des taxes culturelles et de se mêler des fonctions réservées aux officiers de l’état civil. On leur imposa le serment républicain et de haine à la royauté en déportant ceux qui refusaient de s’y soumettre. Tous les chapitres séculiers, bénéfices simples, séminaires, ainsi que toutes les corporations laïques des deux sexes furent abolis définitivement. Le 4 brumaire de l’an VI (25 octobre 1797), l’adminis­tration centrale du département de la Dyle, considérant qu’il ne devait plus y avoir, dans toute l’étendue de la République, qu’un seul mode d’instruction publique, arrêta que l’enseignement public devait cesser immédiatement à l’université de Louvain. Déjà menacée en 1794, l’université avait transféré ses archives aux Pays-Bas, où elles furent hélas perdues ou dispersées. La ville de Louvain fut frappée d’une contribution de guerre de deux millions de florins, dont l’université était partiellement redevable. Sa résistance à ces exactions fut un des prétextes qui servirent à la fermeture. Comme nous l’avons vu, le Professeur G. Buesen fut enfermé à la prison de la Porte de Haï. Vounck fut arrêté à son tour, frappé à coups de crosse et déporté à Péronne, d’où on le libéra après quelques semaines pour mener à bien la liquidation de la dette de guerre et remettre de l’ordre dans les affaires. La mort de son collègue Vander Belen (24 avril 1794) avait reporté tout le fardeau sur ses épaules. Après que l’université fut fermée, Vounck, épuisé par le surmenage, mourut de chagrin le 20 mars 1799. Le recteur, Havelange, et de nombreux professeurs furent déportés à l’île de Ré et à Cayenne, d’où plusieurs ne devaient jamais revenir. Ainsi disparut cet établissement qui, pendant quatre siècles, s’était rendu utile à la science et à la patrie.

 

(p.148) J. Henri Matthey

La mise en adjudication des biens de l’Eglise profita à des spéculateurs et des républicains qui s’enrichirent facilement et qui occupèrent par la suite de hautes fonctions. Ces nouveaux propriétaires étaient évidemment de chauds partisans de la République et ne manquaient pas d’en chanter les louanges, car à travers toute l’histoire, on retrouve des hommes prêts à acclamer les nouveaux maîtres, pour s’assurer une position avantageuse. Tel fut aussi le cas de J. Henri Matthey de Maaseik (1742-1796), d’abord chirurgien dans l’armée autrichienne et qui avait acquis sa licence médicale à Louvain en 1776 (Fig. 107). En 1771 il avait publié

(p.149) une intéressante brochure consacrée aux soins à donner aux noyés. Il devint médecin fonctionnaire de la ville d’Anvers (1783) et prélecteur de son école d’anatomie. Son désir d’y enseigner la clinique chirurgicale ayant indisposé le magistrat et ses confrères, il fut tout heureux, lorsque les Français occupèrent la métropole, de se voir installé dans un fauteuil municipal. Dès 1794, il fut nommé officier municipal et bientôt (1795) maire de la ville. Il ne cessa de donner de nombreux gages de sa fidélité au nouveau régime. Il fut présent à toutes les fêtes et à toutes les spoliations. Il tint pour justes tous les impôts de guerre qui frappèrent la ville et trouva ses concitoyens trop peu zélés à remplir les coffres de la République. Il se fit le délateur de tous les absents, mena la chasse aux curés et aux rares couvents que Joseph II avait laissé subsister. Lorsque, le 17 août 1794, les Français fêtèrent la réouverture de l’Escaut (déjà réouverte en 1792), Matthey, les yeux pleins de larmes, les remercia pour cet acte libérateur et émit le vœu de voir notre pays réuni pour toujours à la France. Aussi, lorsque J.H. Matthey, en passant l’Escaut, succomba le 9 octobre 1796 à une attaque d’apoplexie, très peu d’Anversois versèrent des larmes!

 

Une forte coalition s’étant formée contre la France, une nouvelle loi décréta la conscription obligatoire alors que les levées, même au temps des Espagnols et des Autrichiens, avaient toujours été volontaires dans notre pays. La réaction du peuple, surtout à la campagne, fut brutale et violente. Comment, en effet, espérer que nos compatriotes soutien­draient un régime impie contre un ennemi extérieur qui promettait de rétablir la liberté du culte? Les paysans armés de piques et de fourches attaquèrent les postes municipaux, brûlèrent les registres de l’état civil contenant les noms des conscrits et s’attaquèrent aux convois de l’intendance. Le mouvement, né dans le pays de Waes, s’étendit au Hageland, à la Hesbaye et surtout à la Campine. Mal armée, après deux mois de lutte acharnée, la révolte fut écrasée dans le sang à Hasselt (4 décembre 1798). Ainsi prit fin la Guerre des Paysans.

 

La répression fut générale, n’épargnant même pas les intellectuels, car le grand élan de fraternité que la Révolution avait voulu engendrer ne dura guère. La plèbe, les meneurs, les commissaires du peuple se montrèrent souvent féroces et plusieurs de nos savants durent fuir devant la tourmente. Tandis qu’on assistait à une refonte totale de nos institutions, certains esprits, nourris aux vues de ceux qui proclamaient que «doit être heureuse la nation gouvernée par la philosophie», espéraient voir fleurir les lettres, les arts et les sciences, et suivre des voies nouvelles. Au pays de Liège, par exemple, où les salons parisiens avaient déjà eu plus d’emprise sur les esprits que l’Aufklärung germanique, on digérait mieux cette révolution venue de France encore que beaucoup d’intellectuels y avaient dû prendre le chemin de l’exil.

Beaucoup d’esprits jeunes brûlaient cependant du désir de sortir de l’ornière, sans voir flétrir le patrimoine acquis. Ce n’était pas facile puisque tous les centres de la vie intellectuelle et scientifique étaient supprimés.

 

1792

Chot Joseph, Sous la coupe des sans-culottes de Givet (1792-1794), En marge de l’histoire de Belgique, s.d.

 

(p.23) GIVET qui, le 23 juin 1763, avait vu naître le musicien Méhul dont le Chant du départ, composé en pleine Terreur, allait bientôt vibrer dans la bouche des sol­dats de l’An III, paraît avoir hésité tout d’abord à se prononcer en faveur des idées qui enfiévraient la France et qui servirent de prélude à la Révolution. Ayant changé de nationalité depuis l’an 1679, (*) trop éloignés de Paris, mal renseignés à l’origine

 

(1)   C’est en 1679, par le traité de Nimègue, que Givet est devenu fran­çais. Plus tard, en 1772, le traité des Limites conclu entre le prince-évêque de Liège et Louis XV partagera définitivement en deux l’ancien comté d’Agi-mont. Givet resta à la France, et la nouvelle frontière fut celle qui sépare encore aujourd’hui la province de Namur de notre grande voisine du sud.

 

(p.24) sur ce qui se passait en la capitale, plus Wallons en somme, plus gens du Pays de Liège que Français, les Givetois de 1789, au même titre que les habitants d’outre frontière, ont accueilli avec réserve les premières nouvelles relatives au grand mouve­ment de rénovation qui s’annonçait. Sans doute n’auraient-ils jamais songé à s’insurger contre l’ancien régime si, par con­tagion, la fièvre révolutionnaire ne les avait gagnés à leur tour. Du fait qu’ils bornaient leur idéal au maintien de la vitalité de leur modeste industrie et de leur petit commerce, du fait aussi qu’ils étaient, comme nous allons le démontrer, moins accablés d’impôts que leurs compatriotes du sud, et qu’ils ne connaissaient plus les obligations féodales, la plu­part d’entre eux se trouvaient satisfaits de leur sort. Leur ville cernée par les terres liégeoises, ne communiquant avec la France que par un mauvais couloir sans route pratica­ble et par des plateaux sylvestres aux chemins détestables, fut comme oubliée, délaissée au début, alors que les premiers nuages de la terrible tourmente qui allait gronder, s’amassaient dans le sud. Comme par le passé, la cité continuait à mener l’existence calme qui était sienne au temps où elle faisait encore partie du comté d’Agimont. Mais un siècle s’était écoulé de­puis. Pour que les habitants de Givet et de Charlemont accep­tassent avec plus de spontanéité et d’enthousiasme dès l’abord les nouvelles des premières victoires populaires, il eût fallu qu’ils fussent par l’âme, les mœurs et l’intérêt, foncièrement Français, ce qu’ils n’étaient pas alors, et pour cause. Avant le traité de Nimègue (1679), la ville, avec Charlemont, était incorporée au comté d’Agimont et était réunie de ce fait, pour l’administration politique et pour la police générale, au Département et Pays de (p.25) Luxembourg dont, en 1623, elle avait adopté les coutumes (1). Mais si, de tout temps, Givet et Charlemont furent considérés comme le chef-lieu du comté, la souveraineté réelle en apparte­nait au prince-évêque de Liège et, partant, les Givetois jouissaient des mêmes droits, des mêmes privilèges d’exemption que tous les habitants de la principauté. De plus, les incessantes relations commerciales que valait à la ville son important débouché vers le nord, avaient développé entre gens des frontières de puissants liens d’amitié, de solidarité, voire même de parenté. Tour à tour Charles-Quint, qui construisit la forteresse de Charlemont, et ses successeurs, avaient eu soin de respecter les privilèges des Givetois. Et les rois français, Louis XIV et Louis XV, en avaient fait autant. Dès lors, on s’explique parfaitement pour­quoi la ville et la région hésitèrent un instant à se rallier à la révolution. Ils n’avaient à protester ni contre des abus révol­tants, ni contre des droits féodaux et lourds impôts depuis long­temps supprimés, ni contre quelque tyrannie. Si, en 1788, à la nouvelle de la convocation des Etats généraux, ces Ardennais se décident, avec les habitants de Philippeville, Mariembourg, Re-vin et Fumay, villes françaises, à rédiger un cahier de doléances qui sera envoyé à Versailles ( ), ils seront uniquement guidés en la circonstance par le seul désir de sauvegarder leurs anciennes franchises liégeoises, lesquelles avaient fait d’eux des favorisés au regard des autres citoyens français. Et si, sous Louis XVI, ils se démènent, avec leurs frères des quatre villes précitées, pour ne point dépendre, quant à l’administration, de la Cour française du Hainaut siégeant à Valenciennes, c’est, encore une fois, pour ne rien perdre de leurs libertés.

 

(1-2) Lartigue. Id. p. 273 à 294.

 

(p.84) Quand les envahisseurs de 1914 passèrent par Hastière, pillant, incendiant, fusillant prêtres et civils, quels fauves n’étaient-ils donc pas en comparaison des sans-culottes et des soldats de Givet ?

 

(p.119) /en Belgique/

Si des culitivateurs, des fermiers fuient à l’approche des sans-culottes de Givet  , s’ils se réfugient dans les bois, avec leur famille, leur bétail, leur argent, il est des villageois qui attendent les intrus. Telle (p.120) localité, nettement révolutionnaire, comme Treignes, les reçoit même avec force manifestations de joie. Les harangueurs, les commissaires de la commune ou de l’armée sont arrivés les pre­miers, apportant aux populations convoquées sur les places pu­bliques, à ses nouveaux frères libérés, le salut de la République victorieuse. Procédé habile, insidieux, qui prépare le terrain, qui invite les auditeurs à sourire aux escouades qui vont se présenter dans un but inavoué, mais que les paysans soupçonnent parfaite­ment. A peine arrivés, les sans-culottes pénétrent en l’église du village, bien entendu. Si pauvre qu’elle soit, elle possède au moins un ciboire, un vase sacré, un ostensoir et une cloche… La popu­lation laisse faire. Le prêtre, les femmes ont fui ou se sont enfer­més chez eux. Les hommes regardent et ne disent rien. Quelques-uns fraternisent avec les pillards et participent parfois aux mêmes déprédations. Je sais par tradition qu’à Olloy, par exemple, à l’ar­rivée des brigands de Givet, deux paysans, deux frères, furent les premiers à enlever les statues_de_saints, taillées à même le bois, qui se trouvaient dans la vieille petite église, et à les~bruler sous les yeux des révolutionnaires réjouis. Malgré tout, l’élément pauvre de la population, celui qui n’avait rien à perdre et tout à gagner, fraternisait, à l’occasion, avec cette tourbe, soit par fai­blesse, par peur, par intérêt aussi. Le riche fermier, le commer­çant, le bourgeois cossu qu’une belle maison, qu’une mine floris­sante désignaient à l’attention de la bande de gerfauts, avaient surtout à subir l’épreuve, redoutable pour leur bourse, que leur ménageaient leurs nouveaux maîtres.

Delecolle et son frère opèrent de leur côté. En ces derniers temps, le maire, pour sa part, a laissé là les églises et s’est spé­cialisé en l’art de s’approprier pour le compte de la République

(p.121) les objets en fer, en cuivre, en bronze et en plomb que réclament les arsenaux. Le papier aussi, voire même celui des livres de messe, est réquisitionné partout ; les cartoucheries en font une énorme consommation (1). La papeterie de Moulins, appartenant au sieur Queritet et à la veuve Keusters, a dû céder 7.191 livres de papier à Delecolle qui la visita en personne (2). Quelques jours après, le « délégué officiel » apparaissait à Evrehailles, pénétrait dans la brasserie Delandre et y enlevait toutes les pièces en cuivre et en fonte (3).

A cette date, Dinant eut beaucoup à souffrir de la tyrannie du « Vandale » Delecolle. Ayant appris que plusieurs habitants s’étaient enfuis, celui-ci se rendit aussitôt en cette cité avec sa garde de dragons, força les portes des maisons bourgeoises aban­données et en enleva tous les meubles que des chariots ramenè­rent à Givet. Revenu une seconde fois, en compagnie de Mune-ret, commissaire de guerre, il fit enlever les toitures de plomb qui couvraient certains couvents de religieuses ( ) et les fit met­tre en bateau. Puis il frappa tous les habitants de très fortes taxes. Du coup les sympathies des Dinantais pour la Révolution, se refroidirent.

Les entrepôts de Givet, les églises et les couvents furent, dès ce moment, remplis des objets les plus hétéroclites provenant sur­tout des maisons d’émigrés.

La ville de Chimay qui, dit une lettre de Behr à la Convention, « n’est qu’un ramassis d’aristocrates » est à son tour frappée de taxes nombreuses et imméritées. (5)

 

(1)  Antoine : Ham-sur-Meuse p. 147, en note.

(2)  Arch. du dép. S. et Meuse, (mai 1795).

(3)  id.

(4) Dossier crim. Déposit. du 68me témoin et de Jos. Quéritet, de Dinant.

(5) Arch. num. Reg. II-16 frimaire an 2.

 

(p.141)

Il n’y eut que les châteaux de Hierges, de Beauraing et de Focant qui devinrent la proie des flammes ; mais nul n’a jamais pu compter combien de maisons furent pillées, combien d’habi­tants furent exploités, détroussés, brutalisés. Ajoutons le nombre incalculable d’amendes infligées aux récalcitrants, les taxes et les impôts tombant à tort et à travers sur la population, les réqui­sitions forcées et sans cesse renouvelées, l’effroi que répandaient dans le pays les bandes de gens armés, et l’on comprendra, par un tel bilan, quel malaise dut paralyser pendant deux ans les bonnes volontés des habitants de la région.

Quelques jours après l’exécution de l’ancien maire, dont le fils servait en ce moment sous les drapeaux et se trouvait à Maestricht, il advint que ce jeune soldat demanda à l’un de ses compatriotes, (p.142) soldat comme lui, qui venait de recevoir des nouvelles du pays :

— E bin, l’ ami, qué novèle à Djivèt ?

Et cet ami, hochant la tête, de lui répondre :

— Vos l’ v’loz sawè ?… E bin, fieus, on-z-a côpé l’ gueûye à vosse pa gn-a wit’ djoûs su l’ Place dè Mézières (1).

 

 (1)   Dr Beugnies, id., juin 1795

 

1792 –

Jean Gilloteaux, Histoire de Warquignies, Cercle d’Histoire et d’Archéologie de St-Ghislain et de sa région, n°6, 1988

 

(p.222) La commune de Warquignies faisait partie du département de Jemappes.

“Les premières années de l’occupation française furent particulièrement rudes: on était au bord de la famine.  (…) Les localités voisines /Dour, …/ n’étaient guère mieux loties (…).  Les transports de grains étaient pillés ou saisis en cours de route (…).

Les rares cultivateurs et commerçants de Warquignies n’échappaient pas aux réquisitions. (…)

(p.223) Entretemps, l’assignat s’était complètement dévalué.”

 

1793

Dumont Francis, La contre-révolution brabançonne dans la presqu’île de Chimay, 1789-1791, Liège, 1947

 

(p.4) S’ils / = les impériaux pro-autrichiens de Chimay / ne firent plus guère parler d’eux pendant la seconde crise révolutionnaire qui s’ouvrit avec la bataille de Jemappes en 1792, pour se clore, l’année suivante, sur celle de Neerwinden, leur ferveur pourtant n’était pas éteinte. Les troupes républi­caines qui, en 1793 et en 1794, vinrent guerroyer sur ces frontières se prirent vite, pour ce « ramassis d’aristocrates », d’une haine frénétique : ils le leur firent bien voir. « Le titre de royalis­tes que les François leur donnent, dit un contemporain, leur fait dire qu’ils ne sauroient trop punir des gens comme eux, cause pourquoi ils enlèvent, brisent tout ce qui se trouve chez eux, violent leurs femmes et filles, brûlent les maisons, les églises, pillent les vases sacrés… » Mais les paysans de la presqu’île n’étaient pas du bois dont on fait les victimes larmoyantes et résignées : ils se défendirent, défendant, du même coup, la cause de leur souverain.

 

Une assez curieuse brochure intitulée Vie et aventures de Jo­seph La Redoute, dont l’auteur doit être un habitant de Froidchapelle, contient, sur l’énergique réaction de ces « blancs » résolus, les détails que voici : « Les paysans, fatigués de se voir chaque jour enlever ce qu’ils possédaient, résolurent de s’armer afin de repousser les pillards. Le gouvernement autrichien envoya des armes et des munitions pour seconder les habitants qui, dès qu’on sonnait le tocsin, se joignaient à une compagnie de chas­seurs nouvellement formée dans nos environs. Je fus choisi pour commander les jeunes gens de mon endroit et, pour m’être dis­tingué dans plusieurs rencontres, je fus décoré par le prince de Reuss, commandant le camp de Merbes, de la médaille de l’empe­reur François Second ». Le 21 mars 1794, le maréchal de Cobourg pria les Etats de Hainaut de transmettre aux habitants de Sivry et de Montbliart ses félicitations pour « le courage et l’intrépi­dité » dont ils avaient fait preuve au cours d’une affaire qui avait eu lieu le 16 mars. Vers le même temps, — c’était le 6 floréal an II, — le général Favereau écrivait au général Charbonnier, com­mandant l’armée des Ardennes : « Je dois t’observer que Froidchapelle, Rance et environs sont pleins de brigands qui ont pris les armes contre nous ». M. Paul Verhaegen, dans sa Belgique (p.5) sous la domination française, assure qu’après Fleurus, une colonne de 8.000 hommes, commandée par le général Balland, dut être envoyée dans le pays pour réduire cette chouannerie persistante : d’obscurs héros auraient expié, devant les pelotons d’exécution, leur magnifique attachement à leur prince.

 

Ce sentiment perdura-t-il ? Survécut-il aux régimes républi­cain et impérial? Se prolongea-t-il jusqu’en 1814, époque où lès bonnes gens purent s’imaginer que l’ancien régime allait refleurir dant toute sa luxuriance et que les ex-Pays-Bas autri­chiens, en particulier, allaient faire retour à leurs anciens maî­tres?… Justement, oui. Le premier traité de Paris, conclu lé 30 mai 1814, laissait Chimay, on le sait, à la France. Lorsque cette nouvelle y fut connue, une certaine tristesse s’étendit sur la ville. Le 17 juin, par affiche, le maire invita ses concitoyens à accepter leur sort et à oublier le passé : « Nous nous souvenons tous, leur disait-il, d’avoir été autrichiens ».

 

1794

Michel Vanderschaeghe, Stavelot, c’était au temps du 19e siècle, Bibl. communale, 2003

 

(III) /1794/

(…) le 2 octobre, il est ordonné à l’ancien « bourguemaitre » de réquisitionner un charretier de la localité et, à l’aide de deux chevaux, d’aller chercher et planter l’Arbre de la Liberté.

Les débuts de cette nouvelle administration furent difficiles; avec le départ du prince-abbé, des 24 religieux et d’une quantité de domestiques laïcs, la ville va se trouver, bien malgré elle, dans un désarroi et une confusion indescriptibles.

Il faut savoir qu’avec la défunte principauté, tout le monde fait un peu ce qu’il a envie ! Plus de discipline, plus d’armée, les habitants sont livrés à eux-mêmes, à la merci des «brigands». Par la suite, pour remplacer cette principauté, on voit apparaître une autorité militaire qui ne connaît que : contributions, réquisitions et répressions…D’ailleurs, ce régime militaire ira jusqu’à « saigner à blanc tout le pays ». Si les moines bénédictins de Stavelot se pressent de passer le Rhin, plusieurs familles bourgeoises suivent les dits religieux.

 

La classe ouvrière se trouva rapidement dans une misère effroyable ! Plus de la moitié de la population stavelotaine était considérée comme indigente.

La première Municipalité provisoire se composa de quelques révolutionnaires d’une incapacité administra­tive notoire, et vouant une haine totale à l’Ancien Régime et à ce qu’il représentait.

 

Beaucoup d’entre eux ne savaient ni lire ni écrire. Un des premiers Présidents fut Louis CASSER; suisse de nationalité, il était venu habiter Stavelot bien avant la Révolution; pendant les moments de «terreur» il fut décrit comme un dictateur, montant volontiers à la «chaire de vérité de l’église» pour exciter les foules. Le vieil avocat DELBROUCK, ayant été «jeté» en prison dans le vieux Château pendant plus de 18 mois, vouait une haine à l’Ancien Régime au point de ne rien pardonner à ceux qui avaient «fricoté» avec le prince-abbé. Le receveur HUBERTY s’empressa de séquestrer les biens du prince, des religieux, mais aussi des familles bourgeoises qui avaient quitté la ville, par crainte de représailles.

 

Citons encore des noms comme Winand BLAISE de Wavreumont, J.G. GABRIEL et BERTHOLET, ce dernier ayant été secrétaire provisoire. Bref, il ne se passa pas un mois sans voir des bouleversements dans cette administration, qui dépendait de celle de Spa. En parcourant les pages, on découvrira qu’à maintes reprises, plusieurs bourgeois de la cité refusèrent catégoriquement de siéger ou d’occuper un poste adminis­tratif. Le Président ou le Maire durent faire appel à la force pour obliger certains bourgeois de la ville à assumer leurs fonctions républicaines.

 

1794

Paul Bay, Le pays natal /Thuin/, 1961

 

(p.17-18) /1789-1794  – 1815/

« Je n’oserais pas écrire (….) que les Wallons devenus sujets français l’eussent été « de cœur ». Après la bataille de Jemappes, Dumouriez  ne cacha pas qu’il rencontrait certaine résistance, certaine opposition de la part des Belges de l’époque. Depuis l’origine des libertés communales, le patriotisme belge s’est toujours accommodé du cloisonnement à outrance. Sous toutes les dominations antérieures, nous réclamions à nos princes le serment de respecter nos franchises communales.

(…) Le régime français républicain, dès son origine en 1792, n’a cessé de proscrire les dialectes locaux et la division du pays en provinces comme sous la monarchie.

 

1795

Albert Warnotte, La guerre des paysans on « Klepelkrich » (sic) en Haute-Ardenne, in : GSHA, 9, 1978, p.147-164

 

Par le décret de la Convention du 9 vendémiaire an IV (1er octobre 1795), le Luxembourg fut annexé à la République française en même temps que les autres pro­vinces des Pays-Bas autrichiens. Toutes les institutions traditionnelles furent abolies et le territoire luxembourgeois fut réparti en trois départements : les deux tiers for­mèrent celui des Forêts ; St-Vith, Salm-en-Ardenne, Cronenburg et Schleyden furent attribués à celui de l’Ourthe ; St-Hubert, Durbuy, Laroche, Marche et Orchimont, à celui de Sambre-et-Meuse (et quelques localités, en plus, à celui des Ardennes).

 

De nombreuses mesures impopulaires mécontentèrent progressivement les popu­lations luxembourgeoises et, particulièrement, celles de l’Ardenne, très traditionnelles : confiscation des biens des couvents et des émigrés, suppression des ordres religieux et de la noblesse, loi du maximum, cours forcé des assignats complètement dépréciés, calendrier républicain, mépris envers le clergé et le culte, etc. Le nouveau régime fiscal, plus lourd que les anciennes redevances, les réquisitions militaires et l’em­prunt forcé provoquèrent une telle agitation dans le Luxembourg que, dès le mois d’octobre 1796, le gouvernement républicain dut y faire occuper militairement un grand nombre de cantons 2.

 

Deux ans plus tard, la conscription militaire, qui forçait tous les hommes de 20 à 35 ans à partir servir un régime impopulaire, déclencha une insurrection dans une grande partie de l’Ardenne, ainsi que dans la Campine et le pays de Waes.

Nous tenterons de montrer, dans les pages qui suivent, un aspect de cette insurrection dans la Haute-Ardenne, c’est-à-dire dans le nord de l’ancien duché de Luxem­bourg.

 

Nous avons essentiellement utilisé des documents inédits conservés au dépôt de Liège des archives de l’Etat sous la rubrique Fonds français, Soulèvement de l’an VII.

 

1 Egalement   orthographiée Klöppelkrieg et Kloeppelkrieg.

2 Arthur HERCHEN,  Manuel d’histoire nationale,   8e  édit.,   Luxembourg,   1969,   pp.162-171, et Gilbert TRAUSCH, Manuel d’histoire luxembourgeoise, t. III, 1977, pp.41-45.

3 Dans les notes de bas de page, on ne mentionnera que  le numéro de la liasse de cette source, précédé de la lettre L.

 

(p.148) L’Armée de Jésus-Christ dans la région de Clervaux

 

L’insurrection choisit Hosingen comme centre de soulèvement et se baptise

« armée de Jésus-Christ ».

Les 24 et 25 octobre 1798, le tocsin sonna presque partout dans l’Oesling 4. Les volontaires se réunirent, s’armèrent et saisirent les fonctionnaires français et les cais­ses publiques. Le 25, « le feu de la révolte s’est étendu dans le département des Fo­rêts » 5. Le 26, la révolte était générale dans l’Oesling. Des compagnies de volontaires quittèrent les villages et se rendirent à Weiswampach 6, lieu de ralliement. Le 27, une partie de ces bandes gagna Hosingen 7 où un couvent, ayant appartenu aux Augustins, fut choisi comme quartier général des insurgés. Là, s’organisa définitivement la force armée des révoltés et l’on y enferma une soixantaine de prisonniers : pro-­français, membres des cantons soulevés et quelques gendarmes a. Encadrés par de nombreux prêtres, portant une grande croix sur la poitrine, les insurgés se baptisèrent « armée de Jésus-Christ » ou « armée catholique ».

 

L’ « armée catholique » se scinde en deux colonnes.

 

L’armée rassemblée à Weiswampach se sépara en deux : une partie gagna Hosingen, puis se dirigea vers le sud, dans la direction d’Ettelbrück ; l’autre partie prit la route du nord, dans la direction de Reuland et St-Vith.

Quels étaient les objectifs poursuivis par « l’armée catholique » ? Selon MINDER 9, les rebelles comptaient libérer le pays en chassant les Français de la forteresse de Luxembourg. Les paysans ne devaient qu’ouvrir le chemin aux régiments autrichiens dont on escomptait l’arrivée prochaine. Plusieurs lettres 10 corroborèrent cet­te hypothèse. Parmi celles-ci, la lettre du général MORAND au général MICAS est la plus probante  » :

« … Il m’eut été impossible d’agir efficacemenit sur tes rebelles, instruit que des intelligences secrètes existaient entre les rebelles et des habitants de la place de Luxembourg. J’ai, de concert avec l’administration centrale qui m’en a fait la demande,

 

4 L’Oesling est la partie ardennaise du Luxembourg opposée au Gutland ou « Bon pays », dans le sud. L. 325.

5 Weiswampach  est situé  sur la  route vers Saint-Vith, à 2 km de la frontière bel-go-grand-ducale et à 10 km au  nord-est de Clervaux.

6 Hosingen est situé à une quinzaine de km au sud de Weiswampach, sur la route vers Diekirch et Ettelbrück.

7 L. 327, Rapport Backes.

8 Arthur MINDER, La guerre des paysans dans le pays de Saint-Vith et à Aubel, dans Annales du Prince de Ligne, t. 18, 1937, p. 43.

9 Conservées aux A.E.L., fonds cité.

10 L. 325. Lettre du général Morand (commandant de  la place de  Luxembourg) au général  Micas, commandant la 25e division militaire, à Liège.

 

(p.149) mis la ville en état de siège, cette mesure était d’autant plus nécessaire que l’Esprit public y est on ne peut plus mauvais depuis le rassemblement des rebelles. J’espère, général, que vous approuverez cette mesure conforme aux dispositions de l’arrêté du directoire exécutif du 2 de ce mois [23 octobre 1798] avec d’autant plus de raison que les rebelles se sont vantés qu’à leur approche de Luxembourg, ils avaient la promesse que les habitants se soulèveraient et qu’il ne leur serait pas difficile de s’em­parer de la place … »

Cet objectif est conforme à la marche suivie par la colonne partie d’Hosingen vers le sud, mais que penser de la direction empruntée par la colonne marchant vers Reuland et St-Vith ?

 

Selon MINDER 12, cette colonne devait exercer un mouvement tournant vers Prüm, poursuivre sa marche vers Trêves, puis se diriger vers Luxembourg.

A première vue, cette hypothèse est assez crédible. En effet, le 28 octobre, après être entrés à St-Vith, les rebelles lancèrent une proclamation13 da-s laquelle ils som­maient les hommes du canton, de se rassembler et de se porter sur Bleialf, à mi-che­min entre St-Vith et Prüm pour y enlever le trésor.

Mais la colonne nord ne se rendit jamais à Prüm. Elle prit la route de Bütge-bach et Stavelot. Une lettre de la municipalité d’Eupen 14 nous éclaire quelque peu. Le 31 octobre, les membres de cette municipalité craignaient l’arrivée imminente des révoltés. Selon eux, ils marchaient sur Eupen, Limbourg et Walhorn. Le 3 novembre, la municipalité d’Eupen, décidée à se défendre, organise une patrouille de 60 hom­mes pour empêcher les révoltés d’entrer dans leur canton. En fait, ce que craignait avant tout l’administration de ce canton, c’est que les habitants de cette région, très attachée à l’Ancien Régime, ne se joignent aux paysans si ceux-ci pénétraient dans Eupen l5.

 

La crainte des Eupenois pro-francais (la municipalité) était donc doublement justifiée : les paysans suivaient une direction semblant aboutir dans leur canton et la population leur paraissait favorable.

Arrivés à Eupen, quel aurait pu être le but des paysans ?

Deux mouvements sem­blent possibles : le premier serait de marcher sur Verviers et de tenir Liège dans un étau entre les révoltés du Limbourg et leurs troupes 16. Le second mouvement serait d’envahir le département de la Roër et de marcher sur Cologne qui était, elle aussi,

 

12 Arthur MINDER, La guerre …, p. 45.

13 L. 325.

14 L. 327. Lettre de l’administration municipale  d’Eupen au   Directoire exécutif près l’admin. centrale du département de l’Ourthe.

15 Ibidem.

16 Où une rébellion paysanne s’était également développée. Denise NOËL, La guerre des paysans au pays de Stavelot-Malmedy, dans La Vie wallonne, n° 259, Liège, 1952, p. 26.

 

(p.150) divisée entre partisans des Français et partisans de l’Ancien Régime. Au mois de bru­maire an VII, des dépôts de poudre sont découverts tandis que la police traque et dis­perse des « conciliabules secrets » ‘7.

Cette possibilité sera sans doute retenue par le commandement français. Celui-ci fit bloquer les frontières du département de la Roër et spécialement à Mont joie où un force de 300 cavaliers et 200 fantassins fut envoyée d’urgence 18. Toutes ces précautions, on le verra, seront inutiles.

 

Le destin de l’Armée du sud 19

Ce sont à peu près 1500 hommes qui quittèrent Hosingen, le 27 octobre, dans la direction de Diekirch. Leur chef était le jeune BEHRENS, qui devait se montrer un bien piètre stratège. Le 28 octobre, ils étaient à Consthum, le 29 à Hoscheid. En trois jours, ils n’ont donc parcouru qu’une quinzaine de kilomètres. Cette lenteur peut s’ex­pliquer par différents facteurs. Le premier est que les insurgés avaient besoin d’en­rôler les hommes de chaque village traversé et que cela n’allait pas toujours sans mal. Le second facteur est probablement le manque de discipline militaire de ces soldats d’occasion, peu habitués aux ordres et à la marche forcée. En outre, il fallait ravitailler et loger ces 1500 hommes, et probablement toujours sur le dos des villa­geois.

 

Cette lenteur allait être fatale à ceux que les Français appelleront désormais les « Brigands ».

Les Français, renseignés sur la progression de leurs adversaires, vont tirer parti au maximum de la situation.

Le général MORAND, commandant la place de Luxembourg, envoya dans le cou­rant de la nuit du 28 au 29 octobre m deux fortes colonnes armées dans l’intention de pacifier toute la région rebelle. Le 1er novembre, il fit sortir en renfort 60 fantassins et 20 cavaliers.

 

Le 29 octobre, les rebelles avaient repris leur marche vers Diekirch. Un messager qu’ils avaient envoyé aux nouvelles revint de Luxembourg avec des renseigne­ments peu encourageants : deux troupes, fortes de 150 hommes d’infanterie et de 20 cavaliers, se dirigeaient vers eux ;’l’une d’elles, commandée par l’adjudant MEC-QUIN marchait vers Clervaux par la Sûre et la Clerf, l’autre commandée par l’adjudant DUVERGER se rendait à Arzfeld par Diekirch.

Les  rebelles  étaient  menacés  d’encerclement.

 

17  L. 325.  Lettre datée du 1er novembre, à Cologne, envoyée au général Micas.

18  Ibidem.

19  D’après Paul VERHAEGEN, La Belgique sous la domination française, t. III, Bru­xelles, 1935, pp. 432-438, et L. 325, Lettre du général Morand au général Micas.

20   L. 325, Lettre du général Morand.

 

(p.151) Apprenant ces détails, les insurgés s’arrêtèrent sur la route d’Ettelbrük. Les chefs se réunirent et tinrent conseil. Soudain, une rumeur ébranla la colonne : « Les Fran­çais sont là ». Selon la tradition, c’était un simple troupeau rentrant des pâturages qui avait remué un nuage de poussière 21.

 

La panique suivit cette nouvelle, la troupe éclata en abandonnant toute idée de discipline et d’ordre. Chacun se retrouva rapidement chez soi. Ceci se passait dans la ‘nuit du 29 au 30.

 

Le même soir, DUVERGER arrivait à Arzfeld et MACQUIN atteignait Wiltz. Les trou­pes françaises tenaient Hosingen en tenailles, avant d’avoir dû combattre, tant la ma­ladresse de leur adversaire leur facilitait la tâche.

 

La présence de DUVERGER fit l’effet d’une bombe parmi la population de ces cantons. Tout fut mis en œuvre pour rassembler les derniers hommes valides : tocsin, affiches, convocations par messagers, billets de sommation. On envoya MARTINY chercher du secours auprès de la colonne nord. Il la rejoignit à Vielsalm, mais ne put la convaincre de lui céder des troupes.

 

Il fallait songer sérieusement à défendre le quartier général de Hosingen. La villette était menacée par la droite à Arzfeld et sur la gauche par MACQUIN qui mar­chait sur Clervaux. On rassembla finalement 500 hommes à Daleiden, le matin du 30 octobre. Cette compagnie marcha de suite sur Arzfeld sans prendre aucune précaution. Au même moment, les villages avoisinants s’organisaient pour se défendre con­tre les « agresseurs français » : deux autres bandes s’étaient formées, à Pronsfeld et Olmscheid, et devaient converger vers Artzfeld pour encercler DUVERGER.

 

Ce dernier pressentit le danger et prit l’initiative du combat. Il marcha contre la troupe, de Daleiden avec son infanterie. Arrivé à portée de fusil des insurgés, il fit une dernière sommation à ia débandade, mais en vain. Plusieurs salves semèrent l’hésita­tion parmi les rudes paysans. Le Français lança ensuite sa cavalerie contre les flancs de la troupe adverse et la dispersa. Il y eut bien encore quelques combats singuliers contre des tirailleurs isolés, mais c’en, était fini de la compagnie de Daleiden. Celle-ci avait perdu 150 tués, 35 blessés et de nombreux prisonniers 22. Les compagnies de Pronsfeld et d’Olmscheid, averties de la défaite, regagnèrent sagement leurs villages sans être inquiétées. DUVERGER fit inhumer sur-le-champ les victimes de ses sol­dats et se retira sur Neuerburg puis Vianden où il enferma ses prisonniers.

 

La colonne mobile sous les ordres de l’adjudant MACQUIN s’était arrêtée à Wiltz, le 29 au soir, et allait se porter incessamment sur la petite ville de Clervaux. C’est là que devait l’attendre une poignée de volontaires, recrutés dans les villages.

 

21 Paul  VERHAEGEN,   La   Belgique…,   p. 435.

22 Ibidem, p. 436, mentionne 15 morts et 32 blessés, sans indication de source alors que Morand donne 15 tués et 35 blessés (cfr n. 20). Même si Morand a quelque peu gonflé ces chiffres, ils sont cependant repris par un de ses adversaires, Duverger.

 

(p.153) (…) j’avais fait venir les soldats pour enlever les jeunes gens, que je devais toucher vingt-quatre francs par tête, que j’étais vendeur de sang humain, etc… et que pour cela, j’allais être fusillé sur-le-champ. On me fit venir et subir le plus outrageant interroga­toire en m’ôtant mon couteau et canif, mais ma contenance, ma fermeté et ma franchi­se confondit tous les mensonges. Sur ces entrefaites, arrive un hussard du 3e régi­ment en ordonnance. Se trouvant aussi au milieu des rebelles sans y songer, il est arrêté, démonté et conduit en prison chez les autres. On saisit sa malle et ayant dé­cacheté ses dépêches, on renouvelle les inculpations fictives à ma charge, disant qu’on en avait trouvé les lettres. Mais, cette nouvelle ruse fut trouvée aussi fausse que les précédentes. Nous fûmes donc pour lors en société dans le cachot avec les onze chasseurs et le hussard. Alors on lia ces pauvres victimes de la barbarie et on •les fit sortir pour les conduire, par Weiswampach au quartier général de Hosingen. On nous fit partir avec, disant que nous serions jugés en dehors de Reuland. J’étant sortis, on fit tant de tergiversations qu’on nous obligea d’aller jusqu’à Weiswampach escortés d’une forte garde. Nous y fûmes soigneusement surveillés et enfermés dans une chambre entourée de huit gardes. Vers deux heures du matin, 3 paysans vinrent chercher le secrétaire BACKES.

 

Après lui avoir servi une mesure d’eau-de-vie, il était obligé de suivre les drapeaux catholiques et de prendre les armes avec eux. On lui assigna la place de secrétaire près le commandant de la troupe rebelle, le jeune de ROUSSEAU, et il dut immédiatement rejoindre les paysans dont le gros était resté à Reuland la nuit du 27 au 28 octobre.

 

Les autres prisonniers durent prendre le départ vers Hosingen. La garde qui les avait escortés depuis Reuland était constituée par des habitants da ce canton. A partir de Weiswampach, elle fut remplacée par une autre compagnie de révoltés du can­ton de Clervaux. A Heinerscheidt, sur la route d’Hosingen, les prisonniers essuyèrent les moqueries et les insultes des habitants ; la garde y fut encore changée.

 

Arrivés à Hosingen, ils furent incarcérés dans le couvent des Augustins qui servait de quartier-général aux paysans et en même temps de cachot. Ils y restèrent enfermés quatre jours ».

 

Ce premier succès encouragea les paysans à poursuivre leur chemin. De nou­veaux billets appelant à la révolte furent distribués depuis Reuland. Si l’on en croit Joseph HENS 26, cet appel aux armes connut un certain succès auprès des gens d’ Espeier, de Grüfflingen, d’Aldringen 27, de Thommen et de Beho, qui se joignirent à l’armée des paysans.

Le 27 octobre, un billet de sommation, écrit à Weiswampach, appelait les gens du canton de Vielsalm à un rendez-vous à Thommen.

 

25 Ils seront libérés  par l’adjudant Macquin le 31 octobre.

26 Joseph HENS, La guerre des paysans au pays de Sa/m et Stavelot, dans Wallonia, t. 12. 1904, p. 11.

27 Grifflingen (= Gruflange) et Aldringen (= Audrange) sont situés  aux  environs immédiats de Thommen.

 

(p.154) Le 27 octobre, les paysans s’y rendirent depuis Reuland, mais, dépités par le peu de monde qu’ils y avaient rencontré, ils prirent la route de St-Vith le jour même.

De ces événements, on peut conclure que l’occupation de Reuland ressemble davantage à une mise à sac qu’à une occupation systématique. La fureur et la brutalité de la foule l’emportèrent de loin sur le sens de l’ordre et de la discipline. On réclame la tête du commissaire JACOBY à cor et à cris : les « brigands veulent un exutoire à leur colère ».

 

L’enrôlement du jeune BACKES dans les rangs rebelles peut-il paraître moins révoltant que la conscription elle-même ? Comment les rebelles pourraient-ils conser­ver la confiance des jeunes gens en utilisant de pareils procédés ?

D’après les réflexions de JACOBY, on s’aperçoit également de la surprise causée par l’arrivée des insurgés. Le président de la municipalité, le secrétaire de l’administration municipale du canton de Reuland — BACKES —, et JACOBY n’ont pas eu le temps de fuir.

 

Les insurgés occupent St-Vith (28 octobre 1798)

 

Il n’a pas fallu longtemps aux autorités de Malmedy pour comprendre que St-Vith était le prochain objectif des paysans révoltés. Le 27 octobre, cette petite ville avait reçu une sommation spécifiant que tout bon chrétien non marié devait se rendre le jour même à Hosingen. Un millier d’hommes les y accueillirent 28. En outre, on avait appris à St-Vith que les 10 hommes de la 25e brigade de Liège avaient été capturés à Reuland. Les gendarmes de Leidenborn avaient connu te même sort. Les autorités s’inquiétèrent et, le 28 octobre, arrivèrent de Malmedy 15 hommes d’infanterie et 12 gendarmes 29 dans la villette de St-Vith 30. Ces maigres renforts s’évanouiront dans la nature lorsqu’ils verront s’avancer, peu après leur arrivée, environ 1500 insurgés venant de Reuland en trois colonnes 31.

 

Selon le témoignage des gendarmes 32, leurs rangs auraient atteint le chiffre de 3000 hommes. Nous reviendrons plus tard sur le bien-fondé de cette information.

Le canton de Reuland fournit de nombreux contingents aux insurgés. Parmi les jeunes gens emmenés par les troupes catholiques, se trouvait le secrétaire de l’administration municipale de Reuland, le jeune BACKES. Celui-ci a ‘laissé un récit fort intéressant de son équipée avec les paysans 33.

 

28  L. 325, Lettre du 27 octobre envoyée par l’administration communale de Saint-Vith à Bassenge.

29 Ces gendarmes venaient des brigades de Spa et de Bodeux.

30  L. 325, Lettre du commissaire Baptiste à  Bassenge,  datée  du 27  octobre, et L. 327,  Rapport de  Backes.  Ce  rapport diffère  quelque  peu  de  celui de Baptiste sur le nombre de gendarmes.  Notons que Backes ne fut pas un témoin visuel.

31  L. 325, Lettre de Baptiste datée du 27 octobre.

32  Ibidem.

33 L. 327, Rapport Backes.

 

(p.155) « (…) Aïant donc reçu dans la nuit du 6 au 7 (27 au 28 octobre) à Weiswampach le décret de devoir marcher comme jeune homme avec la bande de scélérats, com­me le commissaire vous a amplement informé 3/1, le commandement fut donné de marcher sur St-Vith. Etant dans une nécessité absolue de retourner sur Reuland, j’ob­tins avec difficulté cette grâce du commandant Rousseau, secrétaire du juge de paix de Schoenberg, Département de la Sarre, que je n’avais pu obtenir la veille, malgré mes démarches et sollicitations pressantes et instantes prières ; mais avec cette con­dition qu’un homme armé m’accompagnerait, afin qu’on fut 35 ou que je ne m’évade­rais pas, ou que je n’enverrais point de lettres pour trahir leur entreprise. Henri HEINEN, de la commune de Thommen, cordonnier, fut celui qui se présenta aussitôt pour être mon gardien officieux. Il ne me fit cependant aucune peine, m’escorta gaî-‘ment jusqu’au dit Reuland, et m’y laissa le loisir de changer d’habits et de prévenir le trésorier du canton, ZEIEN, de se tenir sur ses gardes, que les bandits avaient des­sein de lui faire ‘donner huit cents couronnes. Je n’ai pu distinguer de quelle bouche infâme ce discours avait été proféré, en ce que c’était la nuit et que je l’entendis de notre chambre d’arrêt d’une foule de trameurs qui se trouvait dans la cour.

 

Après avoir fini mes affaires à Reuland, je suivai avec mon sentinelle la bande rebelle qui était déjà entrée à St-Vith. Lorsque j’y arrivai, les gendarmes au nombre de neuf étaient en fuite, de même que les 15 volontaires qui les avaient précédés. Les re­belles revenaient de leur poursuite. A peine fus-je entré un 1/4 d’heure dans Si-Vith et y avait passé dans la maison du commissaire BAPTISTE, soudain arriva une cin­quantaine d’hommes armés qui, ne respirant que rage et vomissant toutes sortes d’in­jures, s’alignèrent devant la maison du commissaire BAPTISTE 36, tandis que plu­sieurs autres, armés de fourches, pioches, pistolets et fusils entrèrent dans le vesti­bule. Des cris menaçants et des hurlements épouvantables sortirent des bouches de ces forcenés, la plupart, à ce que je crois, du canton de St-Vith : « Qu’il sorte dans la minute, ou nous ‘saccageons et abîmons tout ». Tels étaient les sarcasmes injurieux prodigués par cette horde de scélérats.

 

L’épouse du dit commissaire, toute en larmes et transie de la plus grande peur et consternation, vint au devant d’eux disant, en sanglotant, que son mari n’était point à la maison ; qu’il était absent depuis le jour de devant, et qu’elle ignorait où il était allé. Ces excuses ne firent que redoubler la rage des furibonds, qui prétendaient ine­xorablement qu’on leur montrât, ou fit venir le voleur de commissaire.

Voïant que le délire et l’inhumanité de ces folliculaires allaient toujours en croissant, je m’hasardai de courir au milieu d’eux, et en adressant la parole à celui, dont l’extravagance surpassait encore beaucoup celle des autres, et que je connais ce­pendant point, je lui parlai si énergiquement sur iïniquité de leurs paroles et procé­dés, en causant de telles angoisses à une femme, que sa colère parut se déchauffer un peu, et qu’enfin, ils retournèrent tous du côté de l’arbre de la Liberté, menant avec

 

34  C.à d. Jacoby. Cfr n. 24.

35  Un mot illisible ici.

36 Ce passage est presqu’illisible.

 

(p.156) eux le citoyen CHARLIER, médecin, en la place du beau-père qui est  commissaire, sans doute pour couper cet emblème de la liberté dans la commune de St-Vith…

Je me rendis dans la maison du citoïen LAURENT où le commandant ROUSSEAU, qui me rencontra dans la rue, me fit entrer, en m’ordonnant d’écrire un billet de sommation en guise de proclamation pour St-Vith. De cette façon, je n’ai plus été spectateur des autres scènes, qui s’y sont passées. Je restai chez le dit LAURENT presque jusqu’au soir sans plus sortir en ce que l’ivrognerie qui régnait partout, ac­compagnée de tous les excès qu’elle infante, m’avait désespéré de pouvoir faire ger­mer dans les cœurs endurcis des brigands des sentiments de modération et de dé­cence. De cette manière, je n’ai point été mener leur vacarme et faire des dégâts comme on m’a dit. Je savais d’ailleurs que l’essentiel des archives était en sûreté.

 

Je demeurai donc constamment dans la maison de LAURENT où il entrait et sor­tait une foule de ces bandits pour parler à ROUSSEAU et ensuite exécuter ses or­dres, qu’il ne leur donnait cependant que sous le plus grand secret vis-à-vis de moi. Je ne puis dire que LAURENT ait eut la moindre influence dans les ordres émanés de ROUSSEAU. Il ne s’immisça aussi en rien ni directement ni indirectement à ce que j’ai pu voir. M’ayant donc retiré dans mon logis, je n’ai point été présent lors­que les bandits furent dans -la maison du président DHANE pour le chercher et lui faire couper l’arbre de’ la liberté, et en son absence lorsqu’ils ont commis de grands dégâts dans cette maison en brisant les fenêtres, les meubles et en tirant plu­sieurs coups de fusils dedans, comme on m’a dit. Vers le soir, ROUSSEAU partit. Sur ma demande où il allait, il me répondit qu’il allait encore gober quelqu’un à deux lieues de là, sans dire où ni qui. J’ai ouï dire par après qu’il s’était fait accompagner d’une trentaine de sa clique pour lui servir d’escorte. Il demeura absent jusque bien tard dans la nuit.

 

Entretemps, CRENDAL fut chargé de la gestion des affaires. C’est à lui qu’on s’adressait et la maison de LAURENT, pendant l’absence de ROUSSEAU, demeura com­me déserte, c’est-à-dire débarrassée de la foule dont elle regorgeait quand ROUS­SEAU y était.

 

Ainsi donc, l’occupation de St-Vith est suivie des mêmes désordres qu’à Reuland, du même vandalisme. Des aventuriers profitent du désordre et de la licence accordée aux hommes pour tout briser et se livrer à des excès de boisson. Devant ces excès, les chefs des insurgés [ROUSSEAU et CRENDAL] font sortir leurs troupes vers Hunningen. Mais devant le peu d’enthousiasme des St-Vithois de se joindre à eux, les re­belles menacent la ville de pillage … ».

On assiste alors à une nouvelle manœuvre de l’armée de Jésus-Christ. Celle-ci se divise en deux colonnes. L’une se dirige vers Amblève, l’autre vers Vielsalm.

La répétition des mêmes désordres, l’impossibilité de s’organiser ne donnent guè­re de chance à l’insurrection. La discipline nécessaire à la bonne marche de toute armée (p.157) est inexistante, les chefs ont peu ou pas du tout d’expérience militaire, la pro­gression des insurgés est très tente, faite sans grandes précautions. Quelles chances ont-ils, dès lors, de réussir leur folle tentative ?

CRENDAL marche sur Vielsalm à la fêfe des insurgés (29 octobre 1798).

Reprenons le récit de BACKES après que les chefs de l’insurrection aient décidé de séparer leurs troupes en deux colonnes.

 

« Pendant que nous étions à Hunningen susdit, des députés d’une grande partie des villages du canton de Vielsalm y vinrent trouver le commandant ROUSSEAU pour prendre ses ordres, et de quelle manière ils devaient se joindre 38 pour exécuter les billets de sommation, qu’il leur avait envoies.

Nous nous mîmes donc en chemin pour Vieisalm, mais comme Commanster se donnait dans notre route, à un petit détour près, il plut aux Bandits d’y passer soit pour arrêter l’agent de la commune qui était accusé d’avoir favorisé les Français, ou le commissaire de la recette, d’un billet incendiaire ; soit pour mettre la maison du commissaire BAPTISTE qu’il y possède, à la discrétion de leur gourmandise … ».

 

La tradition a gardé un souvenir du passage des rebelles à Commanster 39  :

« II fallait que des hommes de Commanster marchent avec eux pour battre les Français. Il y en eut tout plein qui s’en allèrent … Ils s’en allèrent vers Burtonville, sur Neuville et sur Vielsalm où fis firent le même jeu qu’à Commanster … ».

 

Les insurgés n’ont guère recueilli beaucoup d’opposition dans les villages de la région de Vielsalm. DAMSEAUX note le 29 octobre : « Tous les réquisitoires sont inu-tiiles … Tous les villages envirronnant sont en insurrection » 40.

Le 28 octobre, Vielsalm avait reçu des billets appelant sa population à la révolte et, devant l’imminence de l’arrivée des « brigands », DAMSEAUX allait quitter son poste dans la nuit du 29 au 30 octobre 41.

 

BACKES nous donne les détails de l’arrivée des rebelles à Vielsalm 42 :

« Après que ces bouffons, des noms desquels ma mémoire me refuse ‘le souvenir, furent donc partis, je les suivai et arrivai à Vielsalm qu’il faisait déjà obscur, en même temps que la colonne des brigands y faisait son entrée. Je ne puis juger de l’es­prit des habitans de Vielsalm qui en apparence rendaient gaiement les rebelles en éclairant leur entrée par un nombre considérable de torches de paille en se prêtant

 

38  Un mot illisible ici.

39  Joseph HENS, La guerre…, p. 12. Nous donnons ici la traduction française.

40  L. 327.

41  II se réfugia d’abord à Stavelot, puis, devant l’avance des insurgés, à Spa.

42 L. 327, Rapport Backes.

 

(p.158) aussitôt à leur faire des logements, Mais par des discours que j’eus par après avec quelques-uns d’entre eux, j’ai eu lieu de croire que l’accueil amical qu’ils avaient fait aux rebelles n’avait été commandé que par la grande crise que leur rentrée redoutée leur avait inspirée et la crainte d’être pillés par les bandits et gens sans aveu …

La nuit même j’éprouvai les effets de la plus grande peur. Après avoir soupe on me vint avertir trois fois de suite de me sauver, qu’on avait formé le complot de m’arrêter de nouveau et de me fusiller le lendemain. Je me sauvai par les écuries du gref­fier. De là, j’envoïai quelqu’un de mon village pour s’informer si les bruits étaient réels. Il revint et me rapporta que tout était faux, que c’était de BAPTISTE et non de BACKES qu’il avait été question.

 

Je crois que ce fut la même nuit du 8 au 9 [29 au 30 octobre] que le comman­dant CRENDAL alla à Arbrefontaine pour enlever la caisse du percepteur du canton de Vielsalm. Mais l’oiseau était déniché et CRENDAL trouva son espérance de vol déçue. Il faut remarquer que jusqu’alors, je jouissais encore d’une espèce de faveur chez ces bandits qui, par la place de secrétaire qu’ils m’avaient forcés de prendre chez eux comme étant le plus versé dans les deux langues 43 disaient-ils, avaient cru me mettre dans leur partie …

 

Vers 9 heures du matin [30 octobre], il fut question d’abattre l’arbre de la liberté, d’aller enlever les registres municipaux et ceux des ci-devant curés déposés au greffe de la municipalité. En ayant été informé, sachant qu’il n’y avait rien d’ôté, pour prévenir tout dégât que la foule aurait pu y faire, je me hasardai d’aller chez CREN­DAL pour l’engager à mettre six hommes de garde à la porte de la municipalité, pour n’y laisser entrer personne en dehors de lui, le commandant, Paul THOMMES d’Oberhausen et moi, avec le président et le secrétaire de la dite municipalité. Je vins à bout de le persuader et personne d’autre n’y entrât que nous cinq précités. CRENDAL et THOMMES voulurent d’abord emporter les registres des ci-devant curés, pour les remettre à des mains incertaines ; mais leur ayant remontré cet inconvénient, ils ont accordé qu’on les mît dans des sacs pour les porter dans la maison du secrétaire MARTHOZ. Comme il y avait encore d’autres papiers concernant les comptes et autres affaires générales du canton, je les mis de même dans les sacs. J’y mêlai la corres­pondance que je dis aux chefs regarder les affaires du canton. De cette façon fut conservé tout ce qu’il y avait d’essentiel au secrétariat de la municipalité de Vielsalm.

Pour en imposer à la foule, qui était restée à la porte et qui commençait à s’impatienter de ce qu’on ne lui jetait pas de papiers par la fenêtre, nous avons réprimé ‘l’émeute qui commençait à naître à ce sujet, en jetant par la fenêtre un tas de vieilles gazettes et d’autres papiers insignifiants. De cette façon, ils furent satisfaits, croyant avoir eu tout, tandis que le principal était en sûreté. Entretemps, le tableau qui avait pour inscription : « Administration municipale » fut l’objet de la rage des rebelles. Ils

 

41 C’est la première allusion, aux difficultés linguistiques que posaient l’enrôlement dans une même troupe, de Wallons et de Germanophones.

 

(p.159) le mirent en pièce. Ensuite, il fallut abattre l’arbre de la liberté, mais, pour mutiler cet emblème de la liberté, il fallut tous ceux qui avaient assisté à le planter. Le juge de paix OTTE et son greffier MOÏSE, désignés et reconnus pour les plus grands amis de la démocratie dans Vielsalm, furent aussitôt appelés.

MOÏSE, qui était chez lui, fut bientôt forcé, comme nous à Reuland, de venir porter quelques coups sacrilèges à son tronc sacré. OTTE était absent et ne put par conséquent paraître. D’autres de Vielsalm étaient aussi présents et soutinrent qu’il était revenu, quoique je leur assurai le contraire, puisque j’avais été levé jusqu’à deux heures après minuit et que je ne l’avais point vu. Néanmoins on était si certain que deux hommes partirent pour le chercher.

 

Notre chaudronnier Michel LOUEN, de Reuland, l’homme le plus infâme qui soit dans nos environs et qui s’est distingué dans la révolte d’une manière proportionnée à ses œuvres dépravées, en- était un. Je ne puis plus me rappeler du second. Je les suivis pour empêcher qu’ils ne fissent aucun mal ni aucune peine à l’épouse désolée du juge, qui était enceinte. Elle était sur la porte lorsque les bandits arrivèrent, la sommèrent de leur montrer où était son mari. Toute stupéfaite et transie de la plus effrayante peur, elle parvint avec peine, secondée par mes assurances, à les détromper sur la fausse idée qu’ils avaient de son mari caché dans la maison. Alors les deux vagabonds, ajoutant enfin foi et vérité aux affirmations de cette femme, la contraigni­rent de descendre elle-même à l’arbre de la liberté, pour y danser à l’entour, comme elle l’avait fait à sa plantation. Ce fut alors qu’on fut témoin d’un spectacle triste et lugubre. Cette femme, soutenue par une de ses servantes, descendit avec peine dans la horde des brigands et, croyant sans doute que c’était fait d’elle, s’écria au pied de l’arbre de la liberté, versant un torrent de larmes : « Me voilà, qu’on fasse de moi ce qu’on juge à propos, si on me croit coupable ». Cet aspect attendrit le cœur de plu­sieurs spectateurs dont les yeux se baignèrent de larmes. Ceux mêmes qui avaient été la cause qu’on l’avait mise dans une pareille crise furent forcés de changer leur dénonciation mensongère et de coopérer à son prompt renvoi chez elle.

 

Les autres membres de la municipalité furent dispensés sans beaucoup de peine de couper dans l’arbre sous prétexte qu’ils n’avaient pas assisté à le planter. Je crois que MARTHOZ, secrétaire de la municipalité, dut y porter quelques coups, quoique je n’en sois pas bien sûr.

 

Après ces bravades, la foule ne resta plus longtemps dans Vielsalm. Les chefs CRETELS, CRENDAL et Michel LOUEN ordonnèrent le départ pour le ban de Halleux [Grand-Halleux]. Je restai à Salm où je fus continuellement harassé par une infinité de personnes dont les unes sollicitaient des exemptions, les autres formaient des dé­nonciations, etc. Mais n’ayant ni voulant avoir le droit de prononcer en rien, je renvoyai tout le monde chez les commandants. Après le départ, les hommes mariés restés dans Vielsalm au nombre de 300 à 400 au moins, redressèrent la croix sur Je marché au son du tocsin. …

 

Je restai donc, à Vielsalm, dans mon logis, chez le juge de paix, jusque vers midi. Il me sembla enfin temps de suivre. Arrivé effectivement à Halleux, canton de (p.160) Vielsalm, je trouvai toute la colonne rangée sur un champ, attendant le renfort de ce der­nier lieu, qui s’apprêtait à venir se joindre aux rebelles. On, m’y annonça le mécon­tentement de CRETELS de ce que je n’avais pas suivi plus tôt, qu’il n’avait pas be­soin d’un tel secrétaire et que de l’avis de la bande, j’étais démis. Voilà donc le temps de ma disgrâce arrivé… Je retournai à Vielsalm dans mon logis [6 km]. Je n’y fus pas arrivé d’une demi-heure, qu’on répandit le bruit que les bandits allaient ren­trer. En effet, nous vîmes arriver le commandant CRETELS, ventre à terre, fulminant de ce que ceux de Vielsalm et environs n’étaient pas arrivés à Halleux et qu’ils les avaient forcés à venir reprendre les mêmes logements au lieu de nouveaux du côté de Stavelot. Immédiatement après lui, arriva la colonne, tambour battant, grossie considérablement par ceux du ban de Halleux commandée par un nouveau chef de ce ban nommé GASPAR qui, monté sur un cheval et armé d’un long sabre, surpassait tous les autres commandants par sa brutalité, sa sécurité et ses jugements épouvantables. Tout le monde devait trembler pour lui et celui qui ne lui obéissait point était titré de la manière la plus infâme. M fit d’abord circuler les menaces de fusiller celui qui ose­rait s’éclipser ou déserter ou qui ferait le lâche à l’approche de l’ennemi. La plupart, n’ayant cependant que cette pensée, furent fort alarmés de ces menaces et auraient désiré être de côté.

 

Tout le monde fut donc billeté dans Vielsalm. Vers les dix heures du soir, on battit la caisse et il fut ordonné de partir pour le ban de Lierneux, qui était un peu tardif à obéir aux billets incendiaires. Je ne fus qu’à un quart de lieue de Vielsalm, lorsque je me tirai de la bande et revins dans le ‘lieu d’où j’étais parti. »

Ce réciï du secrétaire BACKES est l’œuvre d’un homme fin, lettré, habile à se mettre en évidence sans trop le laisser paraître (voir son rôle dans la protection des archives). Il dépeint la « foule » des rebelles avec réalisme en introduisant des notes pathétiques — comme celle de la femme du juge — pour mettre en évidence la bru­talité et la bêtise de cette foule.

 

La participation des Salrniens à la révolte reste assez ambiguë. Si nous voulons l’analyser avec plus de certitude, laissons de nouveau parler BACKES.

« Etant au lit, on vint m’annoncer qu’une estafette était arrivée du côté d’Amblève, et m’aïant communiqué le contenu, c’est-à-dire qu’on demandait d’y être renforcé aussitôt de toute la colonne de Vielsalm. N’aïant personne de demeuré au dit Salm pour statuer sur cette demande, l’estafette poursuivit en toute diligence son chemin jusqu’à Lierneux chez les commandants qui n’ont point paru céder à cette invitation, puisque la colonne n’a pas été conduite de ce côté.

Un peu après, on vint m’appeler, enseveli dans un profond sommeil, me pressant de me lever aussitôt. Aïant obtempéré et étant descendu, je vis le déporté MARTINY, ex-vicaire de Maldange, arrivé en estafette de la colonne centrale de Clervaux, apportant des dépêches très pressantes qui demandaient deux mille homme de renfort pour s’opposer aux troupes républicaines qui les pressaient du côté de Luxembourg et auxquelles on était trop faible pour résister.

 

Ce fut là une demande bien embarrassante à accomplir pour les chefs puisqu’ils (p.161) n’avaient  pas encore  un   mille.  Aussi  ne put-elle s’accomplir …

Le lendemain 10 brumaire [31 octobre 1798] au matin, la colonne revint du ban de Lierneux grossie par un nombre considérable 44. A peine fut-elle rentrée dans Vielsalm que les amis du pillage et les chefs forcenés se portèrent dans la maison de LAMBERTY et dans celle de MARTHOZ pour rechercher leurs fils qui s’étaient éclip­sés à Lierneux. Les excuses de ces deux pères de famille furent inutiles et ne pou­vant ou ne voulant signaler leur fils, ‘les deux maisons furent, pour ainsi dire, mise à la discrétion par la gourmandise et l’ivrognerie de la multitude. Le vin, l’eau-de-vie furent tellement prodigués à la réquisition des brigands qu’en peu de temps la plu­part fut ivres. Pour comble d’effronterie, on vou-lut encore les déserteurs, si ‘les pères ne voulaient pas voir démolir leurs maisons. Ceux du canton de Vielsalm insistèrent le plus fort sur cette mesure despotique, en ce que, disaient-ils, aïant fait ces deux-là nos commandants, ils nous ont abandonnés comme des traîtres et mis dans le cas d’être tous malheureux.

 

Pendant que les bandits menèrent charivari chez LAMBERTY, je me tins sur la porte du juge de paix sans vouloir m’immiscer en rien. Soudain, accourut Michel LOU-EN susdit, notre fameux chaudronnier, qui, bandant son pistolet à deux coups sur moi, m’apostropha de noms les plus injurieux, disant qu’on ne me voïait jamais ail­leurs que sur cette porte et que je ne me trouvais jamais dans mon rang.

 

Ma plume est trop peu féconde pour faire une esquisse de la peur que j’eus alors; j’en étais comme pétrifié, craignant à chaque instant de recevoir un coup de balle de ce pendart, que je scavais d’ailleurs être mon ennemi juré, à cause que j’é­tais intime avec le commissaire qui avait provoqué la police correctionnelle plusieurs fois contre ce ‘brouillon de ‘la commune de Reuland, et que j’étais décrié par lui pour un patriote. Je n’hésitai nullement à courir précipitamment dans la mêlée pour me défaire de cet homme redouté.

 

Après tous ces « bavardages » 45 et plusieurs autres de même nature, dont je ne me rappelle plus au juste […], on partit enfin de Vielsalm pour avancer vers Stavelot. Le fils de LAMBERTY et celui de MARTHOZ susdits n’étant pas encore repa­rus, les brigands firent marcher en leur place le père LAMBERTY et un autre fils de MARTHOZ trop jeune encore pour être de la réquisition des bandits. Les deux déserteurs se retrouvèrent à Wanne. Le vieux LAMBERTY obtint cependant la permission de retourner à moitié chemin de Stavelot. Nous marchâmes donc vers ce dernier •lieu, bien, divisés de sentiments et animés diversement. L’effarouché GASPAR, CREN-DAL, le dangereux et déraisonnable Michel LOUEN, et le déserteur CRETELS furent les plus animés et les plus vigilants pour faire avancer tout le monde, en criant qu’on devait avoir bon courage, que tout était gagné qu’à Stavelot on serait récompensé au moyen du pillage, si on faisait la moindre résistance. Il y avait encore d’autres chefs,

 

44 A en croire Joseph HENS, op. cit., l’enrôlement des hommes de Lierneux ne se fit pas sans difficulté.

45 Un mot illisible ici.

 

(p.161) n’avaient  pas encore  un   mille.  Aussi  ne put-elle s’accomplir …

Le lendemain 10 brumaire [31 octobre 1798] au matin, la colonne revint du ban de Lierneux grossie par un nombre considérable 44. A peine fut-elle rentrée dans Vielsalm que les amis du pillage et les chefs forcenés se portèrent dans la maison de LAMBERTY et dans celle de MARTHOZ pour rechercher leurs fils qui s’étaient éclip­sés à Lierneux. Les excuses de ces deux pères de famille furent inutiles et ne pou­vant ou ne voulant signaler leur fils, ‘les deux maisons furent, pour ainsi dire, mise à la discrétion par la gourmandise et l’ivrognerie de la multitude. Le vin,

l’eau-de-vie furent tellement prodigués à la réquisition des brigands qu’en peu de temps la plu­part fut ivres. Pour comble d’effronterie, on vou-lut encore les déserteurs, si ‘les pères ne voulaient pas voir démolir leurs maisons. Ceux du canton de Vielsalm insistèrent le plus fort sur cette mesure despotique, en ce que, disaient-ils, aïant fait ces deux-là nos commandants, ils nous ont abandonnés comme des traîtres et mis dans le cas d’être tous malheureux.

 

Pendant que les bandits menèrent charivari chez LAMBERTY, je me tins sur la porte du juge de paix sans vouloir m’immiscer en rien. Soudain, accourut Michel LOU-EN susdit, notre fameux chaudronnier, qui, bandant son pistolet à deux coups sur moi, m’apostropha de noms les plus injurieux, disant qu’on ne me voïait jamais ail­leurs que sur cette porte et que je ne me trouvais jamais dans mon rang.

 

Ma plume est trop peu féconde pour faire une esquisse de la peur que j’eus alors ; j’en étais comme pétrifié, craignant à chaque instant de recevoir un coup de balle de ce pendart, que je scavais d’ailleurs être mon ennemi juré, à cause que j’é­tais intime avec le commissaire qui avait provoqué la police correctionnelle plusieurs fois contre ce ‘brouillon de ‘la commune de Reuland, et que j’étais décrié par lui pour un patriote. Je n’hésitai nullement à courir précipitamment dans la mêlée pour me défaire de cet homme redouté.

Après tous ces « bavardages » 45 et plusieurs autres de même nature, dont je ne me rappelle plus au juste […], on partit enfin de Vielsalm pour avancer vers Stavelot. Le fils de LAMBERTY et celui de MARTHOZ susdits n’étant pas encore repa­rus, les brigands firent marcher en leur place le père LAMBERTY et un autre fils de MARTHOZ trop jeune encore pour être de la réquisition des bandits. Les deux déserteurs se retrouvèrent à Wanne. Le vieux LAMBERTY obtint cependant la permission de retourner à moitié chemin de Stavelot. Nous marchâmes donc vers ce dernier •lieu, bien, divisés de sentiments et animés diversement. L’effarouché GASPAR, CRENDAL, le dangereux et déraisonnable Michel LOUEN, et le déserteur CRETELS furent les plus animés et les plus vigilants pour faire avancer tout le monde, en criant qu’on devait avoir bon courage, que tout était gagné qu’à Stavelot on serait récompensé au moyen du pillage, si on faisait la moindre résistance. Il y avait encore d’autres chefs,

 

44  A en croire Joseph HENS, op. cit., l’enrôlement des hommes de Lierneux ne se fit pas sans difficulté.

45 Un mot illisible ici.

 

(p.162) dont je ne me ressouviens plus, du ban de Halieux, et que je ne connaissais que pour les avoir vus quelques fois 46. Michel LOUEN en parcourant les rangs à cheval, ns cessait de crier à gorge déployée : « Courage, mes chers enfants, tout va bien, il n’y a plus un seul français dans tout le voisinage, etc…. »

La participation des habitants de Vielsalm à la rébellion s’est faite en deux temps. Tout d’abord, ils accueilleront ‘les insurgés à bras ouverts leur proposant leur propre logis et, lorsque le jour sera levé, ils viendront chez BACKES pour lui présenter des dénonciations. Plus tard, ils seront parmi les plus extrémistes lors de l’affaire LAMBERTY, proposant même que l’on détruise les maisons de ce LAMBERTY et de MARTHOZ. Lorsqu’on coupera l’arbre de liberté, ils se presseront en foule afin de voir ce spectacle. Toutes ces manifestations montrent l’antipathie profonde de la population envers le régime républicain et ses représentants ‘locaux.

 

Mais l’antipathie et la colère s’estomperont un peu lorsqu’on comprendra qu’il s’agit de marcher avec les insurgés contre les troupes républicaines. Aussi, lorsque certains habitants apporteront des dénonciations à BACKES, d’autres lui demanderont des « exemptions » 47. Lorsque les bardes rebelles décideront de se rendre à Stavelot, il faudra toute l’énergie de GASPAR pour que marchent les jeunes gens de Vielsalm. La désertion des fils LAMBERTY est significative.

Sortis de Vielsalm, les paysans se dirigèrent vers Stavelot et s’arrêtèrent en cours de route dans le village de Wanne, profitant de cette halte pour forcer les habitants à grossir leurs rangs. L’ex-seigneur de l’endroit, le baron de WAHA, se joignit aux insurgés, non sans réticence d’ailleurs 4B.

Eugène de WAHA était agent de la commune de Wanne. Malgré sa charge, il restait fort peu enthousiaste devant les idées républicaines. Le 27 vendémiaire an VII [18 octobre 1798], il avait été accusé d’avoir tenu des « propos très inciviques » con­tre les citoyens de Vielsalm et de Grand-Halleux. I! avait refusé en effet de porter la cocarde tricolore et s’était indigné qu’on l’appelle « citoyen » 49.

 

BASSENGE avait exigé que l’on prenne des mesures sévères contre lui 50. Il affirmait qu’au dessus de la « porte de l’ex-château de cet ex-baron, il existe un double aigle ». Plus tard, cet emblème sera complètement martelé. Le 13 brumaire [3 no­vembre], BASSENGE écrit au commissaire du directoire exécutif à Stavelot

« que l’ex-baron de WAHA a sommé les jeunes gens et les chefs de ménage de sa commune à se rassembler. On ajoute que ce rassemblement devait se réunir aux brigands ».

 

46 Un de ces chefs est Emmanuel Millet, de Petit-Halleux. Son rôle dans l’insurrection, dès l’arrivée des insurgés à Vielsalm, a été dénoncé par Damseaux, écri­vant à ‘Bassenge (L. 325).

47 Sans doute « exemptions » de servir dans l’armée des insurgés ou d’être soumis à des réquisitions.

48 L. 327, Rapport Backes.

49 Ibidem.

50 L. 327, ‘Lettre de Bassenge, datée du 18 octobre 1798, adressée au commissaire du directoire exécutif de Stavelot.

 

(p.163) L’affirmation de BASSENGE semble en contradiction avec le récit de BACKES. Le baron paraît bien avoir « préparé » l’arrivée des paysans et rassemblé des recrues, mais lorsque les rebelles sont arrivés, il semble avoir hésité, pour une raisc.i ou l’autre, et n’a sans doute marché — comme dit BACKES — qu’à la dernière extrémité : « Ayant donc poussé notre chemin jusqu’à Wanne, à une lieue de Stavelot, nous nous y arrê­tâmes pendant un long espace de temps, tandis que d’autres entrèrent dans cette commune et le château qui y est siuét pour forcer les habitants, à ce ru’O’n disait, à marcher. On a aussi dit que ce n.’a été qu’à la dernière extrémité que le ci-devant ba­ron a marché » 51.

 

Les rebelles entrent à Stavelot (31 (= ‘surcorrection’) octobre 1798).

 

Le  secrétaire   de   Reuland,   BACKES, nous relate son arrivée à Stavelot :

« Enfin les brigands s’étant accrus par ce dernier village et quelques autres voi­sins, on nous ordonna de descendre. Nous étant rassemblés dans le village, nous descendîmes la montagne pour passer dans le bois de la ci-devant abbaye de Stavelot, qui joint presque à cette ville. On hésita d’y entrer, craignant qu’il n’y eût ouelqu’ embuscade, mais quelques-uns étant allé à la découverte rapportèrent qu’il n’y avait rien. Nous fîmes encore heureusement ce pas en avant, pour nous approcher du lieu qui devait être la honte de la lâcheté de ces brigands.

En sortant du bois, le dit Michel LOUEN accourut et tendit un pistolet à un de ses deux fils, lui disant, qu’il devait remarquer par là l’estime dont il jouissait dans Stave­lot puisqu’on lui avait déjà envoïé de là ce pistolet en présent. Il dit encore plu­sieurs sottises pareilles par lesquelles il ne gagna que le mépris de tous, mais on était forcé de faire violence à son envie de rire pour ne pas être exposé à un imminent danger. Il s’était tellement fait craindre ainsi que tous les autres chefs, que personne n’osait se déclarer pour son camarade. En descendant la montagne à cô­té de Stavelot, Michel LOUEN criait sans cesse de ne pas trop se serrer, bien que le grand nombre fit accroire qu’on était en plus grand nombre qu’on y était effectivement. La colonne pouvait cependant alors être forte de mille hommes au plus. Ar­rivé au pont de Stavelot 52, on s’y arrêta pendant environ une heure, tandis que les frères de GASPAR qui n’étaient pas meilleurs que lui, entrèrent dans la ville avec d’ autres encore pour espionner s’il n’y avait rien dans la ville. Arrivé sur la place, je vis l’arbre de liberté avec la balustrade qui l’entourait, abattu. J’ignore qui l’avait ainsi mis en pièces. Incontinent après notre entrée, GASPAR somma la ville de se mettre sous les armes et de se joindre à l’armée de Jésus-Christ, de plus de faire des loge­ments pour 3000 hommes et de tenir prêts 60 chevaux dont 40 pour l’artillerie et 20

 

51 Le baron Eugène de Waha abandonnera, d’ailleurs, la colonne des révoltés le len­demain et se dissimulera chez son frère,  au  château  d’Ouhard  (Anthisnes),  jus­qu’à ce qu’il puisse reparaître à Wanne, en toute tranquilité. L. 374.

52 Il s’agit du pont sur l’Amblève, près des anciennes tanneries.

 

(p.164) pour le piquet 53. Il alla ensuite avec les co-commandants à la chambre de la muni­cipalité. J’ignore encore si on y a fait du dégât ou si on y a volé parce que je n’y étais pas-présent…

Sur ces entrefaites arriva une charrette chargée de pain et de beurre que GASPAR avait mis en réquisition dans des villages. »

Les insurgés ne firent cependant pas long feu à Stavelot et, dix jours plus tjard, les troupes du capitaine VEYSSET les écrasaient avec une facilité déconcertante, comme ils l’avaient fait la veille, à Amblève (Amel), avec la colonne qui s’était dirigée vers Bütgenbach. « 

Ce dernier épisode, ainsi que la sévère répression qui le suivit, feront l’objet d’un prochain article 54.

 

Albert WARNOTTE

 

Dans un supplément extraordinaire à La Gazette de Liège, daté du 12 brumaire (2 novembre), est inséré ce billet de sommation :

« Stavelot est sommé de livrer à la minute des vivres pour 3.000 hommes de pied, 40 chevaux et 24 chevaux d’ordonnance, sellés -et bridés.

Fait le 31 octobre au Champ de Mars. Armée chrétienne.

Gronde! [lisez : Crendal, curé d’Audrange] et Millet [l’ex-président de la municipalité de Salm], chef de l’administration ».

Backes fait allusion à de (‘artillerie, mais aucun autre document ne mention­ne ces canons qui, s’ils ont jamais existé, n’ont participé à aucun nombat. L’orthographe   originale des passages cités a été respectée, avec ses fautes.

 

1795

G. Remacle, Sous l’occupation française, in : GSHA, 11, 1979, p.100-101

 

Des notes d’Antoine Renard, de Lansival ‘7, nous avons extrait les suivantes, qui nous replacent au temps de la présence dans nos régions des troupes françaises :

« L’an 1697, au mois d’octobre, les François sont entré dans le pays de Stavelot et il y ont demeuré 18 jours et pendant ce tems la il y avoit six cent chevaux de dans Lierneux, et tous les jours ont leur donnoit 200 cops d’avoine et 600 rations de foing pendant ce tems la, le village de Lansival at donné 330 cops d’avoine et 963 rations de foing, et hors de cette somme les enfans Renard ont donné 110 cops d’avoine et 320 rations de foing, et par tout le pays de Stavelot et par tout le Ban ils ont leure tantième des soldats et rien que dans le Ban de Lierneux ils ont mangé trois mille et huit cens cops d’avoine ce qui cause une grande pauvreté dans le

pays. »

Parlant des troupes françaises encore, se trouvant dans la région un siècle plus

 

17 Ces notes ont été utilisées pour rédiger une notice consacrée au temps des loups dans la région de Lierneux, dans le n° 8 de cette revue, juin 1978, p. 86.

 

tard, en 1795 :

« Ils ont fait donner des souliers, j’en ait donné pour ma parte 4 paires de neux souliers et tous a proportion de la taille ils se sont fait donner la cinquième et la hui­tième de vaches et des moutons et ils payent le tout avec les assignas qui ne nous valoient rien et d’aucun usage, la cherté est si grande que la cop de regon se vend sur le marchez à Stavelot 18 escalins, l’avoine à proportion, la cop de crompirs 5 escalins, toutes les bestes sont sans prix, un bon cheval se vend jusqu’à 20 louis d’or, une vache 6 ou 7 louis, les moutons maigres 22 escalins… Je prie Dieu qu’il nous donne la paix que le monde ne peut pas donner et nous pardone tous. Actum le 16 juillet 1795. »

 

1797

Ph. L., Aux débuts de l’occupation française, in : GSHA, 14, 1981, p.102

 

Le fameux serment de haine à la royauté, introduit par l’administration française dans nos régions à partir de 1797, fut accepté sans trop de difficultés par les adminis­trateurs et fonctionnaires luxembourgeois. Par contre, il divisa profondément le clergé entre « jureurs » ou « assermentés » et « réfractaires » ou « non assermentés ».

D’un registre des baptêmes 9 qu’un de nos membres a bien voulu nous prêter, nous extrayons l’élément suivant, à verser au dossier de la persécution religieuse au début ide l’annexion française.

« Le 2 … [illisible] de l’an mil huit cent, devant moi, Pierre Joseph Gâtez 10, prêtre non assermenté, Jean Nicolas Wauthier, veuf bourgeois de Bastogne, son curé étant pour lors disparu « , [a épousé] Marie-Joseph Crine, de Tavigny, majeur[e] d’âge, son curé étant jureur. »

Ces quelques lignes montrent que des prêtres non assermentés continuaient à ‘assurer le culte dans certaines localités d’Ardenne. Quant au registre dont ëlies sont extraites — et ce n’est pas le seul —, il serait souhaitable qu’il soit déposé aux Archi­ves de l’Etat afin qu’il puisse être connu, répertorié et utilisé par quiconque s’intéresse à l’histoire ou à la généalogie. Combien d’autres documents, de même importance, traînent encore chez des particuliers, à la merci d’un accident ?

 

8 Gilbert TRAUSCH, Le Luxembourg sous l’Ancien Régime, Luxembourg, 1977, p. 43.

9 Ce registre contient aussi des mariages, comme on peut le voir par l’extrait donné.

10 Selon le registre, il était né à Cowan. Vicaire de Commanster, il fut « prêtre » à Cowan de 1797 à 1802, au moins et, en 1807, était desservant à Baclain.

11 Sans doute, non-jureur, était-il caché comme tant d’autres, dont le curé de Vielsalm, Pierre Barthélémy. Gaston REMACLE, Vielsalm et ses environs, 2e édit., Vielsalm, 1968, pp. 85-87, 216.

 

1798

Vik Eggermont, DE BOERENKRIJG, in: L’ Accent-Kenmerk, nov. 1998, p.20-24

 

(…) Een nederlaag, na een strijd die op amper twee maanden (de Boerenkrijg barstte los te Overmeire-Donk, n.a.v een eerder banaal dagdagelijks incident en eindigde alI op 5 december, na het verraad van een tienstuiversgast en een

daaropvolgend hopeloos en bloedig gevecht), niet minder dan l5.000 doden had gevraagd. Laten wij uit deze herinnering nieuwe kracht putten, kracht geput uit de tweestrijd tussen hoop en wanhoop van vechtende mannen, kracht geput uit de rouw om wat wellicht het meest gaaf gebleven deel van ons volk was. Volk dat in een meedogenloze kamp eendrachtig het offer der opperste zelfverloochening gebracht heeft.

 

In onze verbeelding zien wij dan ook

* de vlam der kanonnen van Ceel, Meerhout en Mol,

* de nachtelijke vuurgloed van het brandende Herentals,

* de wanhopige man-aan-man gevechten te Puurs en te Bornem,

* de vlucht uit de omsingelde vesting Diest, met achter zich de vlammende Allerheiligenberg, waarop, als een schim, de bleke, woedende tronies van Jardon en Chabert, en het blauwe dodenmasker van de verdronken

schatbewaarder der boeren, Theodoor van Dijck,

* Hasselt, met zijn stukgeschoten muren en ingedeukte poorten, de slachting met de daaropvolgende vlucht door de boomgaarden van Klein-Lindeken,

* de gedaanten van de ongelukkigen, gemartelden: eerst als krijgsbuit brutaal tentoongesteld in de straten van Brussel: Albert Meulemans en Pieter Corbeels, de latere onthoofden van Doornik,

* de verdwenen strijdmakkers Jan Eelen, Cornelis Stolman, advokaat Heylen en zovele anderen…

* En over dit alles, de sluier van het verleden en de naamloze stoet van duizenden gevangenen, weggevoerde priesters, naar een « Totenwald » avant-la-lettre. In de tien maanden die de Boerenkrijg voorafgingen zijn in onze gewesten niet minder dan 875 priesters veroordeeld. Maar de Fransen slaagden er slechts in 7 l onder hen aan te houden. Zij werden allen gedeporteerd naar de Franse oorlogshaven, Rochefort aan de monding van de Cironde en naar de eilanden Ré en Oléron in afwachting van hun verder transport naar de hel van Cuyana.

 

Zij allen zijn opgestaan en gevallen omdat zij in het diepst van hun wezen, in hun bezit en hun Codsdienst gekwetst werden. De Boerenkrijg wordt in Franse bronnen meestal aangeduid met de naam l’ “Insurrection de l’an VII ».

Zoals al gezegd wordt het incident te Overmeire op 12 oktober l798 algemeen als het begin beschouwd.

 

Incident dat als een vlam oversloeg op de nabije dorpen en naar andere gewesten: naar Oost- en West-Vlaanderen, waar de opstand al na enkele dagen bedwongen werd. Naar Klein-Brabant en de gunstig gelegen, want nauwelijks begaanbare Kempen, naar Henegouwen en naar de streek van Entre-Sambre-et-Meuse, en ook hier werd de opstand zeer vlug onderdrukt. De incidenten waren er sporadischer Niet omdat de bevolking er meer Fransgezind was dan elders, zeker niet. maar omdat zij er dun gezaaid was, de dorpen er verder van elkaar lagen en de sociale kontakten erg beperkt. Zelfs het verre Luxemburg, en niet alleen het Duitstalige deel, bleef niet onberoerd.

Pogingen om in l799, het jaar nadien al, een nieuwe opstand te beginnen mislukten, behoudens een kleiner oproer in het Land van Overmaas. Omdat voor de tweede keer de beloofde hulp uit het buitenland, uit Pruisen en Hannover uit Wenen en van de Beneden-Rijn, maar vooral vanuit Engeland loze beloften bleven. Weliswaar verscheen een Britse vloot voor het eiland Texel – niet bepaald in de buurt van de brandhaard -, maar daar bleef het dan ook bij. Engeland wilde op dat ogenblik noch Frankrijk, noch Pruisen voor het hoofd stoten. Enkel William Pitt pleitte onomwonden voor een hereniging van Noord en Zuid onder leiding van Stadhouder Willem V. Maar zijn stem werd niet gehoord. En Willem V zelf verkoos de vriendschap van Oostenrijk boven zijn erfdeel. (p.20) Steun vanuit de steden was er niet of nauwelijks, al voegden enkele Brusselse en Antwerpse conscrits zich bij de opstandelingen. De Jacobijnse burgerlijke clubs met hun ideeën over de Verlichting hadden er al te grote invloed en collaboreerden maar al te graag met de vreemdeling, en de Franse troepen en bestuurders hadden er het gezag stevig in handen.

De oorzaken van de opstand zijn welbekend. De algemene misnoegdheid over het Franse bestuur dat tal van verplichtingen oplegde en al te bruusk zijn hervormingen opdrong.

 

Verder de opeisingen van primaire levensmiddelen door de militairen, die in waardeloze assignaten betaald werden (m.a.w onze voorouders werden bestolen), de toegenomen belastingdruk (destijds was zo iets nog in staat een algemene opstand uit te lokken !) en vooral de Godsdienstkwestie.

Dat hun kerken gesloten werden, de aloude rituelen van doop, huwelijk en begrafenis afgeschaft, dat hun vertrouwde priesters en monialen moesten onderduiken, de dorpsklok niet meer mocht luiden om de hoogtepunten van de dag en de ogenblikken van feest of rouw aan te kondigen, kortom . dat hun dagelijks meeleven met de traditie van de Godsbeleving hun werd ontnomen, was iets dat ons volk toen nog niet, ik druk er op: toen nog niet, kon aanvaarden. De Franse bezetters ontketenden bovendien een ware beeldenstorm, hun wandaden staan nog te lezen op de muren van onze kloosters en abdijen.

In de kerk van Zonhoven hangt nog altijd een Christus met afgehakte armen als blijvend aandenken aan het rauwe anti-clericalisme van de Sansculotten, de kerk van St. Goedele te Brussel werd geplunderd, de abdij van St. Pieters te Gent eenvoudigweg afgebroken.

 

De kerkprovincie Keulen, waartoe destijds ook Luik behoorde, hing af van A. Della Genga, de latere Paus Leo XII. Hij vergeleek de Franse Revolutie met de zondvloed. Onder meer het socialisme en het liberalisme zouden uit haar beginselen voortvloeien zij is de moeder van alle kwalen.

De wet op de conscriptie, t.t.z de wet op de verplichte legerdienst, waarbij hun zonen veroordeeld werden op verre slagvelden en voor vreemde belangen te gaan creperen, was wellicht de druppel die de emmer deed overlopen.

 

Kortom, ons volk zag zich in zijn meest essentiële waarden aangetast.

In feite was de boerenkrijg dus een plattelandsverschijnsel, zoals trouwens ook in Luxemburg en in de Vendée.

 

Maar deze opstand was veel minder ongeordend dan gewoonlijk wordt aangenomen. Er bestond wel degelijk een algemeen krijgsplan: Antwerpen en Brussel van elkaar scheiden, vandaar de aanval op Mechelen en Willebroek,

doorstoten naar het Westen, naar Gent en Tielt en vandaar naar Oostende, om een landing van de Engelse vloot mogelijk te maken. En terzelfdertijd oprukken naar het Oosten, om via Diest en Hasselt in verbinding te komen met Maastricht aan de Maas en met Emmerik aan de Nederrijn, vanwaar Oostenrijkse hulp alsmede deze van Franse émigrés verwacht werd. Maar Oostenrijk toonde weinig belangstelling. De Keizer voerde zelfs onderhandelingen om zijn Nederlandse bezittingen te ruilen tegen Beieren. Het plan mislukte, de steden bleven afzijdig, er was een schromelijk gebrek aan zware wapens, lees: kanonnen en, zoals al gezegd: bijstand van uit de vreemde bleef uit. Maar vooral, de opstand brak te vroeg uit, men was er niet klaar voor.

 

Opvallend is dat de meeste leiders tot de vermogende klasse van de plattelandsburgerij behoorden. Mane van Gansen uit Westerlo was een vermogend brouwer-landbouwer AIbert Meulemans uit Tongerlo een landmeter die geregeld voor de abdij en voor zijn (eveneens uitgeweken) abt Godfried Hermans had gewerkt. P. Corbeels uit Turnhout was een bekend drukker hij mag trouwens als de grondlegger van de Turnhoutse drukkerijnijverheid beschouwd worden. C. Eelen uit Scherpenheuvel was geneesheer Heylen uit Herentals, een notariszoon, was advocaat. Benedict Rollier uit Willebroek was een begoed handelaar J. Caeymax was notaris te Berlaar en Th. Van Dijck, de schatbewaarder van het leger (ook dàt getuigt van een zekere organisatie) was eveneens notaris en gemeentesecretaris te Westmeerbeek.

 

Zij hadden bij de opstand niets te winnen, wel alles te verliezen. Zij waren evenmin onbekwamen als het op krijgskunst aankwam. Van Gansen, Meulemans en Van Dijck hadden hun sporen als leider verdiend in de Brabantse OmwenteIing van l 789. Zij waren beëedigd als kapiteins.Jan Harts uit Geel, nog een aanvoerder had toen gediend onder Van Gansen. Corbeels had zijn verdiensten als drukker van oproerige geschriften tijdens die Omwenteling. Hun troepen waren echter te impulsief te onervaren en er was onvoldoende tucht en coördinatie om het met succes tegen het machtige Franse leger op te nemen, leger dat dan toch al heel Europa onder de voet had gelopen… (p.21)

 

De Fransen realiseerden zich dan ook vrij vlug dat het om méér ging dan om een aantal afzonderlijke opstootjes. Zij vermoedden er dadelijk een internationaal complot achter.

Vanaf 23 oktober zond het Directoire Generaal Colaud, een oude rot in het vak, als opperbevelhebber met de opdracht de opstand met alle middelen te onderdrukken. En als wij zeggen « met aIle middelen’-. dan weten wij wat de Fransen, dat hoog geciviliseerd volk. daarmee bedoelden. De gruwelijke gebeurtenissen in de eigen Vendée, waar de Sansculotten niet aarzelden om vrouwen en kinderen levend in brandende ovens te steken. zijn ons bekend. Van Meenen, Rouppe, Du Bosch werden naar Frankrijk geroepen om er een spoedcursus in wat ik zou noemen, « verdrukkingskunde » aan de Ecole Normale te volgen. Merkwaardig: wij zullen dezelfde namen ook na 1830 belangrijke posten in het nieuwe België zien bekleden.

 

De Fransen pakten de opstand dan ook vooreerst aan in zijn centraal zenuwknooppunt. nl. Klein-Brabant, waar de laatste weerstandsnesten. na heldhaftig verweer. op 4 november te St. Amands-aan-de-Schelde en op 5 november te Bornem werden opgeruimd. Zo werd West van Oost gescheiden. Het was enkel in de Kempen dat zij het toen nog moeilijk hadden. De Kempen was een moeilijk, dun bevolkt gebied van heide. bossen en moerassen, zonder veel verbindingswegen. Dat was de oorzaak dat de brigands (brigands. bandieten, zo werden onze voorouders door het Franse herenvolk genoemd) er langer konden weerstaan. Reeds op 6 oktober was Van Dijck er al begonnen met de recrutering van soldaten. Tussen 2 l en 26 oktober deed hij herhaalde pogingen om meer conscrits te werven. Daardoor werd de impact van het Kempisch leger op het geheel van de krijgsverrichtingen zo groot, dat Engelse en Hollandse bronnen gewagen van de « Brabantse opstand ». niet te verwarren natuurlijk met de Brabantse Omwenteling.

 

In totaal hebben er in de Kempen en het aangrenzende Hageland (waar Geetbets het centrum van de opstand vormde) zowat 5 belangrijke gevechten plaats gevonden:

l de slag te Herentals op 28 oktober

2 de slag bij Meerhout op 5 november

3 de inname van Diest met de bedoeling een uitval te wagen in de richting van de abdij van Vlierbeek nabij Leuven, daaropvolgend: het beleg van en de ontsnapping uit Diest tussen l 2 en 1 5 november

4 de verloren slagen bij Mol-Hulsen, Meerhout en Geel op 2 1 november en tenslotte

5 de slag bij Hasselt, die eindigde – en zoals al gezegd, daarvoor hadden de Fransen de hulp van een tienstuiversgast nodig – op een bloedige nederlaag. gevolgd door een genadeloze repressie, niet de eerste, evenmin de laatste in onze geschiedenis.

 

De Vendée belgique kon beginnen!

 

Wij moeten de Boerenkrijg evenwel in zijn juiste context plaatsen en hem ontdoen van de al te romantische interpretaties die men er achteraf heeft aan gegeven.

 

Vooreerst, het lag helemaal niet in de bedoeling een eigen staat te stichten. Dat een boerenkrijgleider dan ook stierf met de kreet « leve Dietsland! » op de lippen, zoals ik ooit bij een jeugdschrijver las. is bijgevolg de reinste

onzin. Wij bewijzen hun nagedachtenis dan ook geen dienst met dergelijke prietpraat. Enkel een terugkeer naar de toestand van voor de Franse inval was het oogmerk, een herstel van de Oostenrijkse Nederlanden. Dat sommige leiders een besef hadden van de vroegere en teloorgegane eenheid der Nederlanden onder Oranje is een feit. Dat wordt alleen al bewezen door een lied uit die tijd waarin het klinkt: « Nederlanders! Blijft nu bijeen. wij moeten standvastig wezen ». lk meen echter dat dit aspect van de Boerenkrijg nog onvoldoende aandacht kreeg en wil er bijgevolg voorlopig niet verder op ingaan.

 

Verder dienen wij goed voor ogen te houden dat onze Zuidelijke Nederlanden in

l789, datum van de Franse Revolutie, absoluut niet achterop hinkten tegenover Frankrijk. Integendeel. onze bevolking had het, alle verhoudingen in acht genomen. veel beter dan de mensen in Frankrijk.

 

In Frankrijk kwamen de Staten-Generaal bv. niet meer bijeen sedert de regering van Lodewijk XlV Bij ons werkten de Staten van de hertogdommen en graafschappen wel degelijk. Niet volmaakt, zeer zeker niet. niet naar maatstaven die men een « moderne democratie’. zou kunnen noemen, maar.. ze werkten en redelijk bevredigend. Er bestond wel degelijk een vorm van .’parlementair regime’-. In Frankrijk bestond van dat alles niets.

 

(p.22) Onze gewesten kenden in l789, zowel op politiek vlak als op staatsrechterlijk gebied een andere voorgeschiedenis dan Frankrijk. De politieke rol van de adel bv was hier nog maar miniem, was haast uitgespeeld. Een begin van

egalisatie was al in de tijd van Keizerin Maria-Theresia waarneembaar Bovendien kon men in de Zuidelijke.

Oostenrijkse Nederlanden, in tegenstelling tot Frankrijk, steunen op een « corpus’. van constitutioneel recht, waarin sommige natuurrechten deels als positief recht waren opgenomen. Tot dat corpus behoorden o.a. volgende beginselen:

. elke onderdaan moet in rechtszaken beoordeeld worden met inachtneming van recht en vonnis door zijn natuurlijke en gewone rechter;

. het petitierecht;

. onschendbaarheid van de woning 

. persoonlijke vrijheid; 

. aanhoudingen mogen slechts geschieden onder voorwaarden voorzien bij de wet;

. het recht om zich vrij te verplaatsen en handel te drijven mits inachtneming van de politievoorschriften en het betalen van de vereiste tollen;

. het recht om zich in officiele aangelegenheden van zijn moedertaal te bedienen;

. recht om te vergaderen

. recht van vereniging

. recht op het verwerven van eigendom en er zich volgens de wet van te bedienen.

 

Voorwaar het lijkt wel op een verklaring van de rechten van de mens avant-la-lettre. En het klinkt dan ook nogal potsierlijk van Franse zijde te horen verkondigen dat zij ONS kwamen bevrijden van het feodaal juk !

 

« Vrijheid, gelijkheid, broederlijkheid » ?

 

Vrijheid, ja om de dictatuur van de bajonet te ondergaan, gelijkheid, ja om de Franse belangen te dienen, broederlijkheid, ja om heel Europa onder de voet te lopen in naam van het staatsnationalisme, dat aan de bron zou liggen van het imperialisme. En het is en blijft dan ook een schande dat Belgische politici er toe bereid waren deze Franse Revolutie te vieren.

 

In 1892 en in 1992 werd de Franse overwinning bij Jemappes in 1792 gevierd.

In 1994 werd de Franse overwinning nabij Fleurus in 1794 herdacht met een tentoonstelling te Charleroi.

 

Renegaten, bastaarden zonder vaderland. die hun eigen volk, hun eigen geschiedenis verloochenen voor een handvol zilverlingen, erger nog dan de verrader die de Fransen in Hasselt een kortere weg aanwees, hen zodoende

in staat stellende de Boerenjongens in de rug aan te vallen. En diezelfde vaderland- en eerlozen regeren ons nog altijd!

 

De Boerenkrijg was geen opstand van een bende achterlijke conservatieven. van een verzameling onwetende dorpelingen, boerenkinkels, die met hun tijd niet mee konden, die het ritme. de warme harteslag van de moderne tijd niet begrepen hadden. Integendeel, de Nederlanden, ook de Zuidelijke, nochtans al zoveel jaren zonder een eigen en zelfstandig bestaan, geregeerd door eigen vorsten. waren op het gebied van burgerlijke vrijheden ver vooruit op het achterlijke Frankrijk.

 

Het was de opstand, de totale opstand van een wezen dat zich in zijn bestaan, in zijn leven en in zijn ziel bedreigd voelt. Bedreigd door de dood als volk.

 

Ook nu weer worden wij bedreigd als volk, ook nu lopen de Zuidelijke Nederlanden het gevaar uit de Europese geschiedenis te verdwijnen. En dit omwille van redenen die zelfs het adjectief « dwaas » niet eens verdienen.

 

Laat dit blad zich tot het uiterste inspannen om deze ramp te vermijden. ten koste van alles. Slechts dan zal het het recht hebben om de doden van de Boerenkrijg eerlijk in de ogen te kijken.

 

(p.23) La Guerre des Paysans

 

La Guerre des Paysans fut un échec. Elle dura à peine deux mois et exigea 15.000 morts. Les ruines s’accumulaient dans divers villages et cités du pays. Des milliers de prisonniers, des centaines de prêtres relégués aux îles de Ré ou d’Oléron en attendant leur déportation vers l’enfer de la Guyane. Pourquoi cette « insurrection de l’an VII » comme l’appelaient les révolutionnaires français? Le régime français imposait trop d’obligations et de réformes à la fois. Il y avait en plus la confiscation des vivres par les militaires qui payaient en assignats sans valeur, la fiscalité écrasante et la question religieuse. Enfin, la loi introduisant le service militaire obligatoire fit déborder la coupe.

 

Nonobstant l’aspect plutôt rural de cette insurrection contre le régime français, elle était beaucoup plus organisée qu’il est généralement admis. Les chefs sortaient de la classe aisée de la bourgeoisie rurale. Ils n’avaient rien à gagner dans cette révolte, mais bien tout à perdre. Plusieurs d’entre eux avaient combattu en 1789 lors de la

révolution brabançonne et conduisirent les troupes à cette époque. Ils avaient donc de l’expérience militaire.

 

Les Français sentirent bien vite qu’il s’agissait de plus que de quelques petits soulèvements locaux et soupçonnaient même l’étranger d’être dans le complot.

 

Plusieurs combats eurent lieu tout spécialement en Campine, région peu habitée à l’époque et présentant de grands avantages stratégiques pour les « Paysans ».

 

Il ne s’agissait pas pour les insurgés de fonder un état propre. Non, le retour à la situation d’avant l’invasion française leur suffisait. Et six années d’occupation et d’annexion française leur avait fort bien fait comprendre que la situation de nos provinces était de loin meilleure que celle des Français d’avant la Révolution. Nous connaissions un certain « régime parlementaire ». En France il n’en était rien. Nos provinces connaissaient un ensemble légal qui composait une espèce de droit constitutionnel dans lequel certains droits naturels étaient repris de manière positive. Le tout ressemble étrangement à une sorte de déclaration des droits de l’homme avant la lettre!

 

La « Guerre des Paysans » a été une insurrection totale d’un être qui se sentait menacé dans son existence, dans sa vie, dans son âme. Menacé de mort en tant que peuple. Aujourd’hui les Provinces Belgiques du Sud sont à nouveau menacées de disparaître de l’histoire européenne. A nous de l’empêcher.

 

1798

Joseph Hens, LA GUERRE DES PAYSANS DU PAYS DE SALM ET STAVELOT EN 1798, in : Les Amis de Logbiermé, 21, 1998, p.63-65

 

Nous trouvons sous ce titre, dans Wallonia, revue wallonne qui se publie à Liège, le récit suivant d’une bien savoureuse naïveté.

Il est écrit en patois (NDLR: plutôt en langue wallonne), avec la traduction française en regard. Nous nous contenterons de donner celle-ci :

« Mes arrière-grands-oncles maternels, Jean-Guillaume Gengoux et Jean-Henri Hubert, tous deux de Commanster, prirent part à la guerre des paysans – li guerre des klépèls – (allemand : Klöppel). Mon arrière-grand-mère, Marie-Jeanne Hubert, leur belle-sœur et soeur, décédée à Commanster en avril 1859, à l’âge de 82 ans, racontait volontiers la marche des klépèls vers Stavelot, pour aller battre les Français; son récit s’est conservé dans ma famille; je le transmets fidèlement.

Mes deux grands-oncles ont été « serrés » à la guerre des « Klöppels ».

Mon arrière-grand-mère, quand on lui en parlait, riait toujours et quand on la trouvait en bonne (humeur), elle avait encore bon de la raconter.

Il faut vous dire qu’avant que les Français ne chassassent les Impériaux « hors » du pays, on était fort tranquille.

On arrivait à payer ses tailles et on ne levait des soldats que ceux qui voulaient bien « signer ».                            

 

Les Français, dès qu’ils furent maîtres, augmentèrent les tailles, volèrent les cloches dans les églises (une sur trois pour faire des canons), abattirent même les croix dans certains villages, et le pis de tout, ils voulurent faire tirer les jeunes hommes arrivés dans l’âge de la « réquisition ».

On en fut vite fatigué, on les souhaitait à tous les diables et on parlait de les traquer, mais tout bas, puisque les curés eux-mêmes ne pouvaient trop se laisser voir.

 

On ouït dire qu’on avait trouvé des lettres d’or tombées du paradis du côté de Weiswampach et qui disaient qu’on devait chasser les Français.

On dit ensuite que les villages allemands de la frontière bougeaient.

Et un beau jour, avant midi, on vit arriver les kiôppels.

C’étaient les gens de Weiswampach, d’Asselborn, de Reuland, d’Esplî, de Maldingen, de Grifeldingen, Aldringen, de Thommen et de Beho,

Ils s’assirent hors du village tout le long de notre terre; ils y mangèrent leurs tartines. Certains avaient des gourdins, des houes, mais la plupart avaient des faux.

 

Pendant qu’ils mangeaient, « Tèpèmèhél », le rétameur de Weiswampach, « Krendal », le neveu du curé d’Oderhange (Aldringen) et le « Dragon » qui était alors charron à Esplî, vinrent chez « l’agent » qui était le grand Maréchal. (On l’appelait le Dragon parce qu’il avait été dragon « dans » les Prussiens)

Je les vois toujours, Krendal était monté sur un cheval qui avait une panse comme une vache; il faisait comme un diable à cause que Maréchal, qui avait peur, ne se laissait pas voir.

Tèpèmèhél avait un grand sabre .

 

Enfin Maréchal arriva; le Dragon « réquisitionna » du pain, du beurre et du lard; puis ii lui annonça que s’il ne voulait pas voir brûler le village, il fallait qu’il y eut des hommes de Commanster qui marchassent avec eux pour aller battre les Français.

Il y en eut tout plein qui partirent; notre Jean-Guillaume et notre Jean-Henri étaient du nombre.

Je vois encore notre gros Jean-Henri passer sous notre gros pommier avec son bâton sous le bras et la besace au dos; il était habillé de son mieux et marchait joyeusement.

Le tambour roula; l’armée des Klöppels se mit en route, les hommes de Commanster en avant.

Ils s’en allèrent vers Burtonville, Neuville, Vielsalm, où ils firent le même jeu qu’à Commanster.

A Lierneux, les gens voulurent être plus malins; ils se moquèrent des Klöppels et dirent qu’ils ne marcheraient pas.

Les Klöppels commencèrent à crier : « Du feu et de la paille pour brûler Lierneux!  » Et ceux de Lierneux, en voyant cela, se turent et ils se rallièrent.

Les Klöppels passèrent la nuit à Lierneux; notre Jean-Guillaume et notre

Jean-Henri logèrent chez l’horloger avec certains de Burtonville et avec Krendal, le Dragon et Tépèmèhèl.

 

Le lendemain, ils s’en allèrent sur le Ban de Wanne; passé Wanne, avant d’entrer dans le bois de l’Abbaye, Tépèmèhèl rassembla les patriotes et leur fit un petit discours :

« Prenez courage, mes amis, quand nous arriverons à Stavelot, vous aurez un mouchoir de patriote; à Malmedy, vous aurez tous une paire de bottes. »

Ils traversèrent le bois de l’Abbaye et ils entrèrent à Stavelot.

Certains entrèrent du coup chez Malacord (qui était la plus grosse boutique du pays) pour avoir leur mouchoir de patriote.

 

Les plus malins se le firent donner de suite; mais la plus grande partie écoutèrent la femme Malacord :

« Faites tout doux, mes enfants, vous aurez de plus beaux tantôt. On va ramener un ballot de Malmedy ».

Le ballot de Malmedy, c’étaient les gendarmes qu’on y était allé quérir. Ils arrivèrent sur le temps que les Klöppels ouvraient, sur le Marché, les tonneaux de marmelade et les pots de beurre qu’ils avaient réquisitionnés.

On cria : « les gendarmes ! »

Et les Klöppels se sauvèrent de tous les côtés, un pour l’âme de son père, l’autre pour l’âme de sa mère.

Mais, au Champ-de-la-Pistole, avant d’entrer dans le bois de l’Abbaye, les « plus hommes » s’arrêtèrent, et, avec le Dragon à leur tête, ils décidèrent que les gendarmes n’iraient pas plus loin …

Ce fut un laid jeu …

Il y eut un gendarme tué et des blessés des deux côtés.

Les Klöppels se battirent courageusement, mais les autres avaient les fusils, les sabres et les chevaux !…

Le Dragon vit qu’il n’y avait rien à faire et il cria  » Sauve qui peut ! « 

Les gendarmes ne purent retenir qu’un jeune homme de Neuville, qui fut emmené vers Luxembourg; on ne l’a plus revu, on a toujours dit qu’il avait été fusillé.

 

Notre Jean-Henri revint le premier; Jean-Guillaume ne revint qu’environ quatre jours après: il avait attrapé une blessure sous le genou, il s’était traîné vers Commanster comme il avait pu … Il demeura six semaines avec la jambe sur le coussin.

Jean-Henri, lui, avait peur d’avoir été reconnu des gendarmes; et, comme après la guerre des Klöppels, ils battaient et rebattaient le pays, il se tint caché six mois dans la grange. Pour le faire manger, quand on savait qu’il n’y avait pas de danger, on allait crier : « Picou, picou », au-devant de la grange; il savait ce que cela voulait dire et il arrivait.

Puis tout cela s’oublia; on reprit le travail comme si de rien n’était.

Le Dragon fut plus serré; les gendarmes allèrent surprendre sa maison plus d’une fois; mais la dernière fois qu’ils vinrent, il n’eut pas le temps de se sauver et il se cacha comme il put sous le tas de paille.

 

Les gendarmes dirent qu’il était là, qu’on l’avait dénoncé … Ils retournèrent les fagots, les bottes de paille et il y en eut un qui le découvrit. C’était un brave homme; le Dragon s’apprêtait à se défendre avant de mourir, quand le gendarme se mit à rejeter la paille sur lui en jurant comme un païen, qu’il fallait qu’on l’eût, et il le traitait de tous les noms …

Depuis lors, on ne l’alla plus tourmenter…

 

Après la guerre des Klöppels, le Dragon, Cretels de son vrai nom, se maria et vint s’établir sur le territoire de Commanster, à quelques minutes de la frontière. A ce tempérament d’insoumis, il fallait une vie de lutte; il devint, dit-on, l’un des plus redoutables contrebandiers du pays.

Krendal ne fut pas tant inquiété. Un peu après la guerre, il entra au séminaire et remplaça finalement son oncle comme curé à Oderhange (Aldringen). Il y est mort. A son sujet, un souvenir est resté. Tous les ans, le 3 novembre, de nombreux pèlerins se dirigent vers Oderhange; ils vont prier Saint-Hubert de les préserver de la rage, eux, leurs chevaux et leurs bestiaux. C’est l’abbé Krendal qui organisa cette fête et ce pèlerinage. Voici à quelle occasion : un chat devint enragé on ne sait trop comment; il mordit plusieurs chevaux, des vaches qu’il fallut abattre. L’abbé Krendal fit les démarches nécessaires et créa une confrérie de Saint-Hubert à Oderhange. L’affluence des pèlerins était telle aux premières fêtes organisées que tous les confesseurs de la frontière requis ne suffisaient pas pour les absoudre. L’abbé Krendal, toujours énergique n’y allait pas par quatre chemins : il montait en chaire et disait :  » Que tous ceux qui n’ont ni violé, ni tué, se mettent à genoux, je vais leur donner l’absolution !…

Tèpèmèhel, de Weiswampach, reprit et continua son métier de rétameur. Son arrière-petit-fils est ferblantier.

 

Le champ de la Pistole est un vaste terrain en partie reboisé, situé sur la lisière du bois de l’Abbaye (territoire de Stavelot). Des hommes s’y sont battus contre le maître dont ils ne voulaient pas accepter les lois. Le sang versé pour une idée, quelle qu’elle soit, mérite le respectueux souvenir de tous. Pourtant, au champ de la Pistole, pas une croix (malgré l’accoutumance dans les Ardennes), pas une pierre, rien ne parle de la Guerre des Paysans, rien ne rappelle l’échauffourée sanglante, le geste rapide et tragique de cette poignée de courageux paysans…

 

(p.66) Texte et  illustrations  tiré    de  « Histoire de Belgique par  la métho­de  active  et  concrète,   degré  moyen »,   R.J. et E. Hébette  1958.

LA   GUERRE   DES   PAYSANS

I Les paysans font la guerre contre les Français.

Il y a environ 160 ans, les Français avaient conquis noire patrie et l’avaient rattachée à la Franco.

Les Français apportèrent à noire pays de bons changements, connue par exemple la suppression des droits spéciaux des nobles et l’égalité pour tons devant la loi. Malheureusement, ils prirent des mesures contre les prêtres et contre les églises qu’ils transformaient souvent en casernes on en magasins à fourrage, après avoir enlevé les oeuvres d’art et les objets sacrés. Celle façon d’agir mécontenta beaucoup de Belges.

Or, en 1798, les Français, qui avaient besoin de troupes pour faire la guerre à l’Autriche, placardèrent des affiches tricolores pour appeler sous les drapeaux tous les hommes non mariés, de 20 à 25 ans., C’était la première fois que les Belges étaient obligés de faire du service militaire. Jusqu’alors, les soldats avaient toujours été des volontaires. Aussi, dans les campagnes flamandes où l’attachement à la religion catholique était très vif, les jeunes gens ne voulurent pas aller combattre pour les Français qui ne respectaient pas leur religion.

 

1798

Olivier Graulich, Charles Legros, Salm en Ardenne, Vielsalm, 1994

 

(p.107) Chouans d’Ardenne

 

Le 24 octobre 1798, la révolte gronde, l’Oesling luxembourgeois est en insurrection. (39). Spontanément, des bandes de pay­sans se regroupent à Weiswampach, puis Hosingen, et constituent « l’Armée de Jésus-Christ ». Alors qu’une partie de l’armée marche sur Luxembourg, l’autre prend la direction de Reuland et Saint-Vith. La pre­mière colonne forte de 1500 paysans peu disciplinés n’arrivera jamais à Luxembourg. Mal encadrés, mal équipés, les paysans sont balayés par les Français, pourtant bien infé­rieurs en nombre. Le 30 au soir, beaucoup de paysans restent couchés à Arzfeld et à Clervaux où ils ont livré bataille.

 

La veille de cette déroute, le 29 octobre donc, l’autre colonne se scinde en deux à Saint-Vith. Cinq cents hommes se dirigent vers Amblève où ils décident de bivouaquer. Surpris la nuit par les Français, soixante rebelles sont tués, les autres se débandent. Le reste des «brigands», c’est le nom que leur donnent les autorités militaires, (p.108) arrive à Vielsalm où ils comptent recruter des porteurs de fourches, de piques et de  gourdins.                                                   

A la lumière des torches de paille, les insurgés conduits par Kretels, un ancien dragon autrichien, et Crendal d’Audrange, sont accueillis par les villageois.(40) Emmanuel Millet, de Petit-Halleux, chirurgien et ancien président     de l’administration municipale du canton (déc. 1796 à avril 1798), se joint aux paysans et assure les fonctions de secrétaire.

 

Le 30 octobre, les révoltés, mêlés à la foule excitée, abattent l’arbre de la Liberté et

réclament les registres municipaux où sont consignés les noms des conscrits et des imposables… A Vielsalm, comme dans tous les cantons créés en 1795, l’arbre de la Liberté planté sur la place du marché représentait symboliquement la liberté     reconquise. On n’hésitait pas à qualifier son tronc de sacré et c’est à son pied qu’en certaines circonstances, les agents municipaux venaient prêter le serment prescrit par la loi.

Le recrutement ne se fait pas sans mal. Les émeutiers rassemblés sur la « place » saccagent les maisons du secrétaire Marthoz et celle de J.C. Lamberty (ces deux maisons,- déjà citées par ailleurs, ont supporté bien d’autres périls puisqu’elles sont toujours de bout aujourd’hui) dont les fils, rechignant à l’enrôlement, se sont évanouis dans la na ture. Les «chouans» y trouveront dans les caves de quoi apaiser leur soif sinon leur fureur.

 

Excès de pillage, excès de boisson, excès de passion, mais aussi excès d’autorité, comme l’indique cette proclamation musclée de Crendal à l’adresse des villageois de Vaux- Chavanne, Mormont, Grand-Menil, dans la quelle il suggère très fermement aux paysans de se rallier à l’armée de Jésus-Christ : «… Ceux qui ne se rendraient pas endéans les     24 heures à Vielsalm seront punis d’être hachés et brûlés, tant filles et enfants capables ou non capables déporter les armes.» (41).

 

40) Après ces événements Nicolas Kretels et Nicolas Crendal réussirent à échapper aux pour­suites; Kretels s’installa à Commanster dans la ferme qui porte toujours son nom et se livra à la contrebande, Crendal devint curé d’Audrange.

41) Cité d’après G. REMACLE op.cit, p.91, note 16.

 

(p.109) Dans les rangs des insurgés, on retrouve des mécontents bien sûr, mais aussi les indif­férents embrigadés de force et terrorisés par les discours enflammés des chefs de la rébellion. Ces soldats de fortune se révéleront être de bien piètres combattants plus prompts à la fuite qu’aux exploits homériques.

Durant des journées, «l’armée catholique» hésite, perd du temps dans les marches et contre-marches, pour finalement s’engager le 31 octobre sur la route de Stavelot. L’épisode de Stavelot ne sera pas plus glorieux que ceux de Clervaux, Arzfeld ou Amblève. En quelques minutes, un millier de paysans est mis en dé­route par moins de 200 soldats et gendarmes républicains. Officiellement, les Français dé­plorent un tué, tandis que l’on en dénombre 20 du côté des « brigands ». Sept jours après son dé­clenchement, la révolte des paysans du Nord Luxembourg est un échec complet; place main­tenant à la répression et aux sanctions.

 

 

La répression

 

Dans notre département, 5 cantons ont été secoués par la marche des paysans, à savoir Reuland, Saint-Vith, Butgenbach, Vielsalm et Stavelot (2 francophones, 3 germanophones).

Le 4 novembre, un arrêté ordonne la dé­portation des prêtres belges non assermentés, suspectés d’avoir été le ferment de la dissi­dence. Le même jour, l’administration muni­cipale de Vielsalm, soucieuse de rétablir l’ordre public, met sur pied des patrouilles dont la tâche consiste à surveiller les « quartiers

allemands », foyers de la ferveur paysanne. En ces temps troublés, marcher sans cocarde constitue un aveu qui mène tout droit chez le juge de paix.

 

Le 12 novembre, le canton est mis en état de siège. Il est occupé par 32 hussards et des fantassins. Les efforts déployés par l’admi­nistration pour disculper ses citoyens de toute participation active et militante dans les évé­nements du mois d’octobre n’y change rien: «L’administration municipale… considérant qu’il est du plus grand intérêt d’éloigner pour toujours les malveillants qui ont venu troubler l’ordre et la tranquillité du canton en terrori­sant les paisibles habitants d’icelui et les forçant par menaces et des faits à prendre les armes…» (42).

 

42) Archives communales de Vielsalm. Registre des délibérations du conseil municipal, 1796-1821, « 4è volet f °l-2.».

 

Début janvier 1799, de nouveaux bruits alarmistes ramènent la troupe à Vielsalm. Duverger, le vainqueur d’Arzfeld, qui commande  la colonne a cependant reçu des ordres très stricts concernant le maintien de la discipline parmi les soldats. A cet égard, les autorités civiles cantonales rendront compte de la conduite des militaires. Ceci traduit explicitement la vo lonté d’apaisement et de normalisation de la situation. Quelques jours plus tard, les «offi- ciels» réunis sur la place commune prêtent le ser- ment constitutionnel au pied de l’arbre replanté.

 

 (p.111) A la réflexion, la République montre fi­nalement peu de zèle et de diligence quand il s’agit de poursuivre les fauteurs de troubles.

Le curé de Vielsalm, P. Barthélémy, un in­soumis notoire, exerce son ministère dans l’ombre, certes, mais sans être vraiment in­quiété; son vicaire, l’abbé Ledent, fait de même. Les chefs des brigands, Kretels et Crendal, on l’a dit, ont réussi à échapper aux pour­suites; Emmanuel Millet s’est montré moins perspicace: arrêté à Petit-Halleux en avril 1799 (était-il si sûr de son impunité ou fort naïf pour se cacher dans son village?), il est jugé à Liège, condamné à mort et exécuté le 28 août 1799.

La guerre des paysans n’est plus qu’un souvenir; les soldats ont rejoint leurs casernes, mais tous les problèmes n’en sont pas pour autant résolus. (43). La conscription est tou­jours fort impopulaire et le pouvoir se trouve confronté à une carence de fonctionnaires municipaux (agents et adjoints). Dans cer­taines communes du canton (Vielsalm, Sart, Rogery, Jevigné, Petit-Thier), où aucun citoyen ne veut assurer les fonctions munici­pales, l’administration départementale a re­cours à la nomination de commissaires spé­ciaux spadois et liégeois pour occuper les sièges vacants (janvier 1800).

 

43) En décembre 1799 des bandes d’authentiques brigands profitant de la confusion, écument la région de Vielsalm. Ces individus peu recommandables, généralement appelés « réchauffeurs » ou « garrotteurs », appliquent à leurs victimes des traitements effrayants. Les « réchauffeurs » ont la vilaine manie de brûler les pieds de leurs victimes pour leur extorquer leur magot tandis que les « garrotteurs » procèdent par strangulation pour obtenir le même résultat.

 

1798

in : GSHA, 9, 1978

 

(p.152) voisins, le 30 au matin. S’installant dans des positions avantageuses, les villageois attendirent les Français de pied ferme. Lorsque ces derniers arrivèrent à portée de fusil, les paysans ouvrirent le feu et dispersèrent les rangs adverses. Très vite resai-sis, les républicains ripostèrent. Une partie d’entre eux répondit à la fusillade et une autre se rendit maître du château. Ce n’est qu’après avoir vu tomber leurs chefs les plus écoutés et avoir constaté que les munitions manquaient que les paysans se décidèrent à battre en retraite, laissant 38 morts sur le terrain, Les Français, de leur côté, avaient perdu 20 hommes 23.

 

L’insurrection était mâtée dans le département des Forêts. MACQUIN se rendit à Hosingen, dont la route lui était désormais ouverte, et y libéra tous les prisonniers qu’avaient faits les paysans.

 

Les « brigands » envahissent le département de l’Ourthe.

 

Entrée à Reuland (27 octobre 1798)

 

L’autre colonne de « brigands » avait donc pris la direction opposée. Elle entra le 27 octobre dans le village de Reuland, dans le département de l’Ourthe. Les archi­ves y furent brûlées, afin d’enrayer la conscription, l’arbre de liberté fut coupé, et le commissaire du directoire exécutif, JACOBY, emmené et garotté. Celui-ci a laissé cet intéressant témoignage de son aventure :

« Le secrétaire étant parvenu avec peine à se débarrasser de la foule obsédante pour retourner dans son logis suivi de 10 à 12 enragés armés qui lui présentèrent une pique avec ordre de marcher avec eux. La réponse évasive banda aussitôt tous les fusils et pistolets sur lui et le firent redescendre au milieu des armes dans une autre maison. A peine arrivé, on vint nous sommer tumultueusement d’aller couper l’arbre de la liberté (un gredin de 1re classe l’avait déjà presque abattu à la première arri­vée). On nous y conduisit donc, moi (avec) le président et le premier secrétaire, et là nous dûmes porter chacun deux coups sacrilèges à son tronc sacré. Ceci achevé, soudain on répand le bruit « Sauve qui peut ! Les Français arrivent » 24. Cette voix alarmante jette l’épouvante dans la multitude qui se débanda par tous les débouchés. Mais le détachement d’onze chasseurs qui y arrivait, n’ayant pas aperçu les révoltés qu’étant entrés dans l’endroit, et n’étant point munis d’un nombre suffisant de car­touches, prirent aussi la fuite. Les rebelles s’en étant aperçu se mirent à leur poursui­te et atteignirent près de Bracht à un quart de lieue d’ici où ils furent faits prison­niers et quelques-uns encore fort maltraités. Ayant été ramenés et conduits en prison, ce fut alors que je fus à deux doigts de ma perte. On criait à gorge déployée que

 

23 Ibidem, p. 437. Je cite ce chiffre sous toute réserve, car, dans une lettre datée à Luxembourg le 12 novembre 1798, Morand communique que les « brigands » ont perdu au total 20 tués et 180 prisonniers dans le département des Forêts.

Or, à ma connaissance, il n’y a pas eu d’autres combats que ceux de Clervaux et d’Arzfeld. Si nous voulons obtenir le nombre de morts de Clervaux, une simple soustraction suffit. Retirons les morts d’Arzfeld et nous obtenons 50 tués.

24 L. 327, Rapport Jacoby.