Le génie a trop de patries / II y a des Popov partout. , in : Sélection du Reader’s Digest, nov. 1971,  p.8-10

 

 

Condensé de « 30 JOURS   D’EUROPE », oct. 1970 

par Louis C. D. Joos*

 

Il y a quelques années, l’Occident vit son attention attirée par une vague d’inventeurs russes, générale­ment appelés Popov, qui progres­sivement envahirent tous les do­maines de la technique. Au début, on aurait pu croire à un phénomène limité, comparable au paludisme, étroitement circonscrit à certains pays. Cependant, il a fallu se rendre à l’évidence : le popovisme en ma­tière d’invention est un phénomène quasi universel qui aboutit à une équation mathématique simple.

Avant d’entrer dans les détails, un mot sur notre méthode. Nous l’avons basée pour l’essentiel sur les ouvrages suivants : pour la Grande-Bretagne, nous avons consulté YEncydopedîa Britannica; pour l’Allemagne, le Lexikon der Deutschen Buchgemeinschaft; pour la France, le Larousse

 

*JOURNALISTE français attaché à l’O.R.T.F., Louis C. D. Joos parle et écrit plusieurs langues. Obser­vateur éclairé de la politique européenne, il a, en outre, particulièrement étudié l’histoire de l’Afrique noire, à laquelle il a consacré plusieurs ouvrages.

 

universel; pour l’Italie, la Nuova Enciclopedia Sonzogno; pour les Pays-Bas, le Winkler Prins; pour les États-Unis, le World Almanac; enfin, pour la Russie, la Malaïa Sovietskaïa Entsiklopedia.

C’est là précisément que nous trouvons à l’article « Radio » le premier Popov : « L’invention de la radio s’effectue en Russie. Le 7 mai 1895, A.S. Popov fit la dé­monstration d’un échangeur d’étin­celles, premier récepteur de T.S.F. » A l’article « Popov », nous appre­nons en outre que celui-ci « utilisa le premier l’antenne pour automa­tiser le fonctionnement du cohéreur ». Comme il avait été égale­ment question d’un certain Marconi, nous avons ensuite consulté ce mot. Voici ce que nous avons trouvé : « Marconi, radiotechnicien et homme d’affaires. » (Pour un peu, vous lui téléphoneriez pour qu’il vienne réparer votre téléviseur.) « II obtient en 1897 un brevet pour l’application des ondes électriques à la télégraphie

sans fil. A cette époque, l’inventeur de la radio, Popov, n’avait pas encore breveté son invention. »

Résumons : c’est Popov l’inven­teur de la radio.

Mais c’est en vain que nous avons cherché son nom dans le diction­naire italien Sonzogno. Regardant à « Radiotélégraphie », nous y avons lu : « Télégraphie sans fil, invention géniale due essentiellement à Mar­coni. » Erreur donc! C’est Marconi qui a inventé la radio. Allons véri­fier dans le dictionnaire allemand. Surprise : ce fut un Allemand, Hertz, qui, en prouvant l’existence’ des ondes électromagnétiques prédites par Maxwell, jeta les bases du déve­loppement de la télégraphie sans fil. Hertz serait donc l’inventeur de la radio. Mais Marconi, alors ? Un autre coup d’ceil dans le dictionnaire alle­mand à l’article « Marconi » : « Technicien radio italien. Il inventa en 1895 l’antenne émettrice et est, avec Karl F. Braun, le fondateur des communications sans fil. »

Voilà donc un nouveau venu, Braun. Que dit le dictionnaire alle­mand ? « Braun inventa la commu­tation dite de Braun, essentielle pour la création des émetteurs radio, et en outre la lampe Braun à rayonne­ment cathodique. » Pas de doute, c’est Braun l’inventeur réellement vrai de la radio.

Le Larousse ne peut nous le confir­mer; on y lit que les travaux simultanés de Branly et de Marconi permirent à ce dernier de transmettre

en 1897 son premier message radiophonique. Nous voilà enfin fixés : c’est Branly l’inventeur de la radio. D’ailleurs, à l’article « Branly », le Larousse précise bien : « On lui doit l’invention du tube radioconducteur ou cohéreur qui a permis de réaliser la télégraphie sans fil. »

Telle doit être également l’opi­nion de l’ Encyclopedia Britannica qui mentionne effectivement Branly, mais pour déclarer tout de suite qu’il n’utilisa pas son cohéreur pour des signaux porteurs de message, et que c’est sir Oliver Lodge qui effectua des améliorations dans le cohéreur de Branly. Ce Lodge alors aurait-il inventé la radio ? Qu’est devenu Marconi dans tout cela? Le revoici dans Y Encyclopedia Bri­tannica : « Né en Italie, mais s’iden­tifiant, depuis 1896, tout autant avec la Grande-Bretagne » (un Britan­nique d’honneur, en somme), «Mar­coni tomba très tôt sous l’influence des expériences de Lodge et des prophéties de Crooks concernant une télégraphie sans fil. » Si nous com­prenons bien, c’est Lodge l’inventeur vraiment réel de la radio.

Mais pour ne rien laisser au hasard, consultons encore le Winkler Prins néerlandais. Celui-ci cite avec une belle impartialité Maxwell, Hertz, Branly et Marconi, pour conclure avec cette phrase décisive : « Mais le grand essor de la technique radio ne put commencer qu’avec l’intro­duction des tubes radio, inventés par Fleming. » Et voilà! C’est

encore un nouveau nom qui s’ajoute. La confusion est totale.

L’exemple de la radio nous donne une première approximation de la loi Popov. Elle pourra se formuler ainsi : tout a été inventé par un compa­triote de l’éditeur d’un dictionnaire donné.

Mais une loi scientifique ne saurait être fondée sur une seule expérience. Reprenons donc notre expérimen­tation avec l’avion. La Malaïa Sovietskaïa Entsiklopedia écrit à ce sujet : « Le premier (vol humain) fut accompli par l’inventeur russe F. Mojaïski. L’appareil fut construit entre 1882-84. Ce fut le premier avion du monde. La machine fut testée à terre sur des roulettes et au cours d’un court vol. » Après avoir cité d’autres « techniciens de l’aviation » : Maxim (Angleterre), Lilienthal (Al­lemagne), Voisin et Farman (France), et Chanute (U.S.), le dictionnaire ajoute : « En avril-mai 1910, lors de la première semaine de l’aviation de Petersbourg, ce fut le Russe Popov qui établit le record de durée (2 h 4 mn) et d’altitude (600 m). » Remarquons ici que le Popov avia­teur n’est pas le Popov radioélectricien.

Le Larousse ne parle ni de Popov ni de Mojaïski. Il affirme sous « Avion » : « Nom donné par l’in­venteur Ader à son appareil d’avia­tion. » Et sous « Ader » : « Réalisa le premier appareil ayant effective­ment volé (1890). » Mais nous lisons dans le dictionnaire allemand :

« O. Lilienthal exécuta en 1890 le premier vol soutenu avec son pla­neur sans moteur (250 m). Les frères Wright réussirent le premier vol à moteur en 1903. »

Le dictionnaire italien met les choses au point quant à la paternité de l’avion : « La gloire d’une vraie prophétie scientifiquement raisonnée (sic) revient à Léonard de Vinci… En 1877, Forlanini expérimenta en public dans un parc de Milan le pre­mier hélicoptère. »

Mais lisez le World Almanac améri­cain. On y dit, avec une brièveté toute militaire : « Hélicoptère : Sikorsky (U.S.A.). » Si vous vous fiez à l’en­cyclopédie russe, vous trouverez bien un Sikorsky comme pionnier de l’hélicoptère, mais né en Russie. Une comparaison des dates de nais­sance nous révélera d’ailleurs que c’est le même Sikorsky.

Le dictionnaire allemand proclame pourtant que le premier hélicoptère fut construit par les frères Breguet mais que c’est un dénommé Focke, allemand, qui construisit le premier hélicoptère pratiquement utilisable.

Avons-nous fait le tour? Non! Car l’Encyclopedia Britannica man­que encore. La voici : « Ce fut un baron du Yorkshire, sir George Cayley, qui, dans la période de 1799-1810, posa les bases de l’aérodyna­mique et devint, dans l’opinion de beaucoup, le vrai inventeur de l’avion moderne… L’idée d’un vol à moteur dormit jusqu’à la collaboration his­torique en 1840 de Stringefellow et Hensen, deux Anglais inventifs. Ils construisirent un modèle à vapeur qui échoua dans ses expériences finales; toutefois, les illustrations de leur « voiture aérienne à vapeur » influencèrent toute l’Europe. »

Pour conclure, rendons la parole au World Almanac : « Avion à moteur : inventeurs : Orville et Wilbur Wright (U.S.A.). »

Ce qui précède prouve que la loi Popov joue également pour tous les États. Reste parfois à savoir les­quels. Ainsi, Ressel, l’un des inven­teurs de l’hélice pour bateau, est autrichien pour les Autrichiens, tchèque suivant les Russes, alle­mand des Sudètes d’après les Alle­mands, et les Italiens s’efforcent d’en faire un Italien en l’appelant Giu-seppe.

Ces variantes ne contredisent d’ail­leurs pas la loi Popov, qu’il nous reste simplement à préciser en termes absolus. Nous revenons à notre équa­tion initiale, qui peut s’écrire : I = (S _ Se) 100 f. Dans celle-ci, I constitue l’inventeur, compatriote du chercheur, qui doit être trouvé. S est le nombre de tous les spécia­listes dont le nom est lié à une inven­tion donnée. Se est le nombre des spécialistes non compatriotes du chercheur. Le facteur / constitue une variable suivant le régime poli­tique sous lequel vit le chercheur. Un calcul de probabilité donne la valeur 1 à ce facteur en régime parlementaire, 1,5 en régime commu­niste et 2,5 en régime absolutiste ou à dictature militaire. En effet, même un non-spécialiste peut se rendre compte que les régimes à prestige ont une production d’inventeurs bien supérieure à celle des régimes parlementaires.

Nous voilà armés pour résoudre notre équation. Voici un exemple : Posons que, zanzibarite, vous vou­lez rechercher l’inventeur de la bous­sole. Posons 52 comme le nombre des spécialistes s’étant intéressés à cette invention et cités par les dic­tionnaires. Un seul d’entre eux était zanzibarite, le pilote de Vasco de Gama, Al Masjid. Il vivait sous un régime absolutiste. Nous obtenons ainsi : I = (52 — 51) x 100 X 2,5 = 250. Le chiffre de 250 étant envi­ron 5 fois supérieur à celui du nombre total des spécialistes non zanzibarites, il s’ensuit que l’inven­tion de la boussole est due pour 80 % à Al Masjid, natif de Zanzibar.

C’est ainsi que fonctionne le popovisme.

 

Claude Allègre, Un peu de science pour tout le monde, Le Livre de Poche, éd. Fayard 2003

 

(p.31) Cette Chimie fondée sur les atomes et les molé­cules, une fois bien assuré ce dispositif théorique, va bientôt inventer de nouveaux composés, de nouveaux produits industriels. C’est elle qui est à l’origine de l’essor industriel de la Grande-Bretagne – et surtout de l’Allemagne au XIXe siècle et au début du XXe. La France restant engluée dans des combats « philosophiques » d’arrière-garde, malgré Pasteur et quelques autres.

 

Les réactions à l’hypothèse atomique

 

Au cours de cette seconde partie du XIXe siècle, tandis que progresse à pas de géant cette merveilleuse science qu’est la Chimie, n’imaginons pas cependant que chaque nouvelle avancée dans la connaissance des atomes ait été accueillie par (p.32) des salves d’applaudissements. La Science n’est décidément pas un long fleuve tranquille, et l’on ne convainc pas si facilement, même les plus grands esprits 1 Les idées nouvelles, c’est tellement dérangeant…

Les philosophes se scindèrent en deux camps : les atomistes d’un côté et les anti-atomistes de l’autre.

Ceux qui « soutenaient » les atomes étaient peu nombreux : Nietzsche, Marx et Engels, Bergson. Ceux, en revanche, qui étaient « opposés » aux atomes, comme Hegel, Schopenhauer (violem­ment contre), Kant (surprenant I), et puis bien sûr Auguste Comte (dont nous allons bientôt reparler) étaient fort nombreux. Plus étonnant, il y avait aussi des chimistes et des physiciens parmi eux.

En Allemagne, l’opposition fut menée par Ernst Mach (l’inventeur du mur du son) et Ostwald (qui fut cependant un temps un ami de Boltzmann, atomiste convaincu et militant dont nous reparle­rons). La critique était tellement virulente que Max Planck lui-même avoua dans ses Mémoires qu’il était resté longtemps réticent vis-à-vis de la théorie atomique, alors qu’il fut l’un des pionniers de la théorie corpusculaire quantique. En Angle­terre, grâce aux travaux de Dalton puis de Faraday et Maxwell, la théorie atomique s’imposa très vite.

En France, l’opposition fut le fait de savants éminents : Henri Sainte-Claire Deville, Claude-Louis Berthollet (qui disait : « Qui a jamais vu une molécule gazeuse ou un atome ? »), et surtout le (p.33) plus grand, le plus puissant, le plus acharné, le plus nuisible de tous : Marcellin Berthelot.

 

Positivement nuisibles

Le drame pour la France fut le lien qui se noua entre le mouvement positiviste d’Auguste Comte et d’Ernest Renan avec les grands chimistes anti-atomistes regroupés autour de Marcellin Berthelot. Ils étaient rationnels, laïques, républicains et positi­vistes.

Le panache blanc de leur rassemblement fut leur opposition aux atomes. Le malheur était que ces gens étaient puissants. Marcellin Berthelot, profes­seur au Collège de France, fut aussi secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences sur laquelle il régna dix ans. Dix années pendant lesquelles le mot atome fut interdit de séjour à l’Académie 1

Auparavant il avait été ministre de l’Instruction publique, et à ce titre avait interdit qu’on parlât d’atomes dans les programmes d’enseignement.

Les dégâts commis par cette « clique » furent considérables. Auguste Comte et Ernest Renan, les « penseurs », se renvoient la balle avec Berthelot et Sainte-Claire Deville, les « savants ». Leurs opinions étaient d’autant plus écoutées qu’ils pensaient fonder une « Religion de la science », comme l’écrira Renan, avec son dogme et ses prêtres. En matière de sciences, c’étaient eux la référence. Un républicanisme laïque intransigeant cimentait cela, et c’est ainsi que les « dîners républicains » se multiplièrent contre « la fausse (p.34) science » – dîners auxquels participa notamment le jeune normalien Jean Jaurès.

Et au cours de ces agapes savantes, on y allait vraiment de bon coeur. Car il ne faut pas croire que les atomes étaient les seuls condamnés. On bannis­sait aussi l’emploi du microscope en Biologie, du télescope en Astronomie (car l’instrument déforme la vision, il n’est pas naturel], du calcul des proba­bilités (car la Nature ne pouvait être que déter­ministe !).

Pourtant ces gens n’étaient ni stupides, ni igno­rants. Berthelot était un grand chimiste, Sainte-Claire Deville aussi. Ils firent des découvertes importantes. Renan fut un grand écrivain. J’ai moins de faiblesse pour Auguste Comte, qui ajouta à ses méfaits une classification des sciences dont le dégât dans les esprits fait encore des ravages aujourd’hui.

Cette conviction anti-atomique eut la vie dure en France. J’ai même connu un professeur de Chimie de la Sorbonne qui au milieu des années 1950, refusait encore de parler d’atomes dans son cours, sous prétexte que personne n’en avait vu (comme Berthollet) 1

Je regrette vraiment de n’avoir pas réussi, lors­que j’étais ministre, à faire enlever la statue d’Auguste Comte de la place de la Sorbonne et à la remplacer par celles de Victor Hugo et de Louis Pasteur. Nous nous sommes contentés de lui faire subir une rotation : désormais, il tourne presque le dos à la Sorbonne.

 

(p.42) Dans la matière, il existe 92 atomes différents. Le plus simple (et donc le lus léger) est l’Hydrogène. Le plus complexe (et donc le plus lourd de cuex qu’on truove à l’état naturel) est l’Uranium.

 

On explique bien aujourd’hui le pourquoi et le comment de cette transition du simple au complexe. Mais laissons cela pour plus tard…

92 éléments, donc. Combinés deux à deux, puis trois à trois, cela fait 125 580 possibilités de molé­cules – et l’on peut imaginer, on l’a vu, beaucoup plus complexe. Autant dire que le nombre de combinaisons moléculaires théoriquement possi­bles est infini. Il n’est limité que par l’imagination des chimistes. Imagination expérimentale cette fois, car il ne faut pas croire que la fabrication des composés chimiques est une opération simple et facile. Les composés chimiques qui se forment spontanément sont peu nombreux, pour la plupart il faut vaincre une certaine « timidité » (voire une allergie) que les atomes manifestent à s’assembler, il faut que les conditions soient favorables pour que des liaisons atomiques durables s’opèrent.

 

(p.269) Les rayons gamma pénètrent très profondément dans le corps.

 

(p.334) Pourtant, lorsque Mendel fait sa première conérence à Brno en 1865, puis publie son livre, personne ne fait attention à son travail.

Ilf audra attendre cinquante ans (la même mésaventure arivera à Wegener pour la dérive des continents !) pour que son travail soit sérieusement pris en compte ;

(…) L’esprit humain n’aime pas la nouveauté lorsqu’elle est dérangeante.

 

(p.361) On nous a même dit parfois que les grands navigateurs, Vasco de Gama, Magellan ou Colomb avaient entrepris leurs voyages périlleux au XVIe siècle pour démontrer que la Terre était ronde.

Cette croyance, hélas répandue, est fausse. À l’exception d’un petit cercle de clercs hantant le monde monastique, la rotondité de la Terre a continué d’être admise tout au long du Moyen Âge. Ce sera la théorie enseignée à la Sorbonne aussi bien qu’à Oxford, par Nicolas Oresme comme par Francis Bacon, et bien sûr celle des navigateurs*. Il n’en reste pas moins vrai que l’idée qu’il puisse se trouver des gens vivant la tête en bas aux antipodes a dû sembler bien curieuse à tous jusqu’à ce que les théories de Newton viennent résoudre l’énigme.

L’idée d’Érathosthène va demeurer le fondement de la mesure du rayon de la Terre. Si la Terre est sphérique, une coupe méridienne correspond à 360° d’angle à partir du centre. Donc, pour calculer le rayon, il suffit de mesurer exactement la longueur de l’arc de cercle correspondant à un degré. En multipliant par 360, on obtient la circonférence méridienne qui, on le sait, est égale à (2 n R). D’où l’impérieuse nécessité de mesurer un (ou plusieurs) degrés de méridien.