Albert Hari, Albert Verdoodt, Les droits de l’homme dans la Bible et aujourd’hui, éd. du Signe, 2001

 

(p.5) Il faut donc nous résigner : l’expression « Droits de l’Homme » est inexistante dans la Bible. Celle-ci lie cependant souvent le droit et la justice (Gn 18,19 ;Ps 89,15). Cette absence n’ est pas un hasard. C’ est le signe que la notion des Droits de l’Homme avec son caractère d’ universalité n’ a pas encore émergé.

 

  1. Violation des Droits de l’Homme dans la Bible

Non seulement la notion de Droits de l’Homme est absente de la Bible, mais la violation des droits élémentaires apparaît à maintes pages de l’ Ancien et même du Nouveau Testament.

Parfois ces violations sont simplement relatées. Parfois elles sont condamnées. Mais il arrive aussi qu’ elles soient justifiées théologiquement ou inscrites dans la loi. Rien ne sert de fermer les yeux . dans la Bible le sang coule, des esclaves sont vendus, des femmes sont regardées comme inférieures aux hommes.

 

(p.7) 3. Affirmation des Droits de l’Homme dans la Bible

Le lecteur peut aussi changer de lunettes. Au lieu de sur les violations des Droits de l’Homme,

on peut chercher comment, dans l’histoire du peuple de la Bible et dans le texte biblique, des Droits de l’Homme sont »eu à peu affirmés. La récolte sera riche et il est aisé de défendre la thèse d’une Bible championne des Droits Humains, tout en sachant qu’ on est loin de la conception des Droits de l’Homme tels que nous les connaissons aujourd’hui.

En effet, si l’ expression abstraite est absente, on retrouve dans la Bible de Fréquentes affirmations concrètes et engagées sur le droit du pauvre, de la veuve, de l’ orphelin et même de l’étranger. Que de fois à travers ses pages le pauvre est défendu, l’ opprimé écouté et libéré, le droit des sans-droits affirmé . La première partie de ce livre présentera de nombreux textes témoignant de cette dynamique.

 

  1. a) L’UNESCO cite la Bible

 En 1968, à l’occasion du 20e anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, l’UNESCO a publié une Anthologie mondiale de la liberté. Cet ouvrage présente 1103 textes venus de tous horizons et de tous âges.

Dans sa préface, René Maheu écrit . « Nous vîmes s’ ouvrir, en quelque sorte de lui-même, le large éventail des thèmes qui ont inspiré la Déclaration Universelle… Il fallut bien sûr choisir.

Mais le choix a été dominé par le souci de n’ en exclure aucun thème majeur et de refléter Fidèlement, fût-ce sommairement, la diversité totale des envois… Mais c’ est encore trop peu pour prétendre traduire la véritable odyssée de la conscience humaine. Les gémissements ou les cris qu’ on percevra dans ces pages n’ émanent jamais des victimes les plus misérables.

Celles-ci ont été tout au long des âges muettes… En ce moment même, des millions d’ êtres humains, nos semblables, accablés ou révoltés nous attendent, toi et moi. »

 

Les grandes articulations de l’ Anthologie concernent l’homme, le pouvoir, les limites du pouvoir, la liberté civile, la vérité et la liberté, les droits sociaux, la liberté concrète, l’éducation, la science et la culture, la servitude et la violence, le droit contre la force, l’identité nationale et l’indépendance, l’ universalité, les sources et les fins.

Parmi les 1 103 textes présentés apparaissent 38 citations bibliques – 29 de l’ Ancien Testament, 9 du Nouveau. (p.8).

 

(Le Droit d’être un homme, Anthologie mondiale de la liberté, Recueil de textes préparé sous la dir. de Jeanne HERSCH, Paris / Unesco – lattès, 1968, 588 p.)

 

(p.33) 3. Les prophètes défendent les opprimés

 

En beaucoup de points la loi demande le respect de chacun, en premier lieu des lois.  Mais il y a la loi et l’ application de la loi. Souvent l’injustice est criante et les pauvres n’ ont pas de voix. Les prophètes se font leurs porte-parole. Quelle que soit leur origine sociale, les  prophètes-écrivains du temps de la monarchie prennent la défense des sans-droits. Ils attaquent l’ accaparement des richesses, l’ exploitation des petits, le contournement du droit, la

pratique religieuse comme alibi à l’injustice sociale.

 

(p.93-sv) Emergence des Droits de l’Homme dans notre histoire

 

(p.96) 1. La Magna Carta de 1215

Dans son livre, Le Monde vivant des religieux, Léo Moulin met le doigt sur un aspect souvent oublié ou occulté des Droits dans les Règles des grands ordres religieux. L’autorité du supérieur n’y est pas absolue et l’ obéissance ne doit pas être aveugle.

 

La Grande Charte des libertés (Magna Carta), accordée aux Anglais par leur roi Jean-Sans-Terre, est un fleuron du droit constitutionnel britannique. Léo Moulin pense que les cisterciens, installés en Angleterre depuis 1128 et présents dès 1176 dans cinquante-huit fondations, ont joué un rôle important dans l’ établissement de cette Charte.

L’évêque Stephen Langton, qui devait être l’ âme de la révolte contre Jean-Sans-Terre, connaissait bien l’organisation cistercienne. Il avait vu déposer des abbés qui enfreignaient

la loi commune. Or, la Carta Magna limite le pouvoir royal et constitue comme un embryon d’ un régime parlementaire.

 

Que dit-elle ?

 

(p.97) Ses dispositions les plus importantes concernent l’ engagement de la part du roi, de n’exiger ni tributs, ni contributions militaires, sans le consentement du Grand conseil ; de respecter la liberté individuelle (personne ne peut être emprisonné, banni ou puni d’ amende sans un jugement préalable de ses pairs) ; de respecter le pouvoir du Grand Conseil exprimant la volonté des gouvernés. Cette Grande Charte, au début limitée aux seigneurs, aux ecclésiastiques et aux négociants, s’ étendit plus tard aux citadins et au peuple tout entier et fut réaffirmée par Henri III en 1225.

La lente et difficile conquête des libertés continue et se répand en Europe. Une loi votée sous Charles II d’ Angleterre en 1679, l’Habeas corpus, protège plus particulièrement contre les arrestations arbitraires. La Pétition des Droits britanniques (1689) limite à son tour les abus de l’autorité dans le aomaine des impôts. Le Bill of Rights, également britannique (1689), renouvelle et amplifie les franchises définies plus haut. Des chartes semblables se répandirent de l’Espagne de la Reconquête aux contrées au Nord et de l’Est européens. En bénéficient surtout les bourgs et les cités, mais parfois aussi les habitants de toute une région, comme le

Brabant avec la Joyeuse Entrée. Cette dernière constituait un accord solennel, régulièrement conclu entre un souverain (qui pouvait être étranger) et les représentants ae la région lors ae

son accession au trône. Le souverain reconnaissait ainsi qu’il ne détenait pas la totalité au pouvoir.

 

(p.97) 2. Les Déclarations américaine et française

 

Les désordres causés par les luttes religieuses dès la retour à des régimes absolutistes. Ces derniers provoquèrent aes révoltes qui aboutirent aux Déclarations américaine (1776) et française (1789) des droits civiques et politiques, mais dans des lignes de pensée diversement nuancées. Les Américains rejettent avec fermeté la dépendance totale de leurs propres

formules à l’ égard de la philosophie européenne au Siècle des lumières. Sous l’influence de juristes anglais, la Déclaration américaine (principal rédacteur : Jefferson) se (rattache (p.99) plutôt aux philosophes et aux canonistes scolastiques. L’influence de Vitoria et de Suarez, théologiens catholiques au 16e siècle, a été établie dans les universités protestantes jusqu’ à la fin du 18e siècle. D’ ailleurs, dans toute tradition anglo-saxonne, les droits de la personne sont expressémment rattachés à Dieu. « Le Créateur (nous) a dotés de droits inaliénables “, stipule la Déclaration américaine. La religieuse y occupe une position centrale.

Treize ans plus tard, le 26 août 1789, au début de la Révolution française, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen voit le jour. Son origine diffère de celle de la Déclaration américaine. La Déclaration française doit beaucoup aux Encyclopédistes. Son anthropocentrisme est davantage marqué ; Dieu n’y est pas nommé expressément. En effet, l’Assemblée nationale qui reconnaît et déclare ces droits l’accomplit seulement « en présence et sous les auspices de l’Etre suprême ” (Préambule).

Cette déclaration se situe dans la lignée d’un grand mouvement populaire contre les injustices de l’ Ancien Régime : les cahiers de doléances, la réunion des trois Ordres (clergé, noblesse, Tiers-État) en Assemblée Constituante (1200 Constituants), les événements dramatiques de juillet-août : la Grande peur, les révoltes paysannes, la prise de la Bastille, la nuit du 4 août avec l’ abolition des privilèges.