anti-Semitism : founding principles and history / antisémitisme: fondement et histoire / antisemitisme: basis en geschiedenis

PLAN

0 Introduction 

0.1 Founding principles of anti-Semitism

0.2 History of anti-Semitism

elsewhere in this site: 

1 Anti-Semitism in the world

2 Anti-Semitism in Belgium

2.1 History

2.2 Nowadays

2.3 Belgian anti-Semitic VIPs

0 Introduction : anti-Semitism: founding principles / Inleiding: antisemitisme: basis / Introduction: antisémitisme: fondement

(Worms (Germany) : Jewish cemetery)

0 Introduction

 

0.1 Founding principles and antisemitism

 

Hannah Arendt décrit l’antisémitisme français, base de pensée des philosophes des Lumières (in : Sur l’antisémitisme, Calmann-Lévy, 1973)

‚ÄėDiderot fut le seul des philosophes fran√ßais /au 18e si√®cle/ √† ne pas √™tre hostile aux Juifs (…)‚ÄĚ(p.63)

Le meilleur terrain d‚Äô√©tude de l‚Äôantis√©mitisme en tant que mouvement politique, au 19e si√®cle, est la France, o√Ļ, pendant pr√®s de dix ans, il domina la sc√®ne politique.‚ÄĚ(p.101)

‚ÄúL‚Äôantis√©mitisme fran√ßais, en outre, est plus ancien que ses homologues europ√©ens, de m√™me que l‚Äô√©mancipation des Juifs remonte en France √† la fin du 18e si√®cle. Les hommes des Lumi√®res qui pr√©par√®rent la R√©volution fran√ßaise m√©prisaient tout naturellement les Juifs: ils voyaient en eux les survivants du Moyen Age, les odieux agents financiers de l‚Äôaristocratie.‚ÄĚ(p.110)

 

 

 

Lazard Perez (anc. pr√©sident du Comit√© de coordination des organisations juives de Belgique), Le terme ¬ę¬†antis√©mite¬†¬Ľ ne concerne malheureusement que les seuls ¬ę¬†Juifs¬†¬Ľ, LS 12/02/2004

 

Le titre de la carte blanche¬† d’Ali Khedar – ¬ę Si vous tenez si fort √† √™tre s√©mites, sachez que nous le sommes aussi ¬Ľ – s’adresse vraisemblablement √† la communaut√© juive. Cette affirmation est g√©n√©ralement utilis√©e par les Arabes pour affirmer l’impossibilit√© pour eux d’√™tre antis√©mites puisqu’ils sont √©galement s√©mites. Il s’agit d’un proc√©d√© quelque peu √©cul√© destin√© √† induire en erreur un public qui pourrait ignorer l’acception m√™me du mot ¬ę antis√©mite¬†¬Ľ .

Ouvrons un dictionnaire tel que le Petit Larousse Illustr√© qui donne la d√©finition suivante du terme ¬ę¬†antis√©mitisme¬†¬Ľ¬†: ¬ę¬†Doctrine ou attitude d‚Äôhostilit√© syt√©matique √† l‚Äô√©gard des juifs.¬†¬Ľ

Elargissons notre information en consultant le Grand Dictionnaire Encyclop√©dique Larousse en dix volumes qui compl√®te la d√©finition donn√©e ci-dessus comme suit : ¬ę Le terme antis√©mite fut cr√©√© en 1879 par le pamphl√©taire allemand Wilhelm MARR et s‚Äôapplique d√®s lors √† toutes les formes d’hostilit√© antijuive. “

Dont acte.

Si beaucoup de peuples sont issus de Sem (fils du patriarche biblique No√©), tels que les Assyro-Babyloniens, les Amorrites, les Aram√©ens, les Ph√©niciens, les Arabes, les H√©breux, les √Čthiopiens, le terme ¬ę antis√©mite ¬Ľ par contre ne concerne malheureusement que les seuls ¬ę¬†Juifs ¬Ľ.

En d’autres mots, les exactions auxquels sont soumis nos enfants, l‚Äôagression qu‚Äô a subie notre Grand rabbin ainsi qu‚Äôun grand nombre d‚Äôincidents caus√©s par des Maghr√©bins peuvent √™tre qualifi√©s d’actes antis√©mites.

 

 

Alain Finkielkraut, Au nom de l’Autre, réflexions sur l’antisémitisme qui vient, Gallimard, 2003

(p.9)

 

1 Vigilances

 

Pendant cinquante ans, les Juifs d’Occident ont √©t√© prot√©g√©s par le bouclier du nazisme. Hitler, en effet, avait, comme l’a √©crit Bernanos, d√©shonor√© l’antis√©mitisme.

On croyait ce d√©shonneur d√©finitif. Il n’√©tait peut-√™tre que provisoire. Ce qu’on prenait pour un acquis appara√ģt r√©trospectivement comme un r√©pit. Et c’est en France, le pays d’Europe qui compte le plus grand nombre de Juifs, que la parenth√®se se ferme de la fa√ßon la plus brutale. Des synagogues sont incendi√©es, des rabbins sont molest√©s, des cimeti√®res sont profan√©s, des institutions communautaires mais aussi des universit√©s doivent faire nettoyer, le jour, leurs murs barbouill√©s, la nuit, d’inscriptions orduri√®res. Il faut (p.10) du courage pour porter une kippa dans ces lieux f√©roces qu’ on appelle cit√©s sensibles et dans le m√©tro parisien; le sionisme est criminalis√© par toujours plus d’intellectuels, l’enseignement de la Shoah se r√©v√®le impossible √† l’instant m√™me o√Ļ il devient obligatoire, la d√©couverte de l’ Antiquit√© livre les H√©breux au chahut des enfants, l’injure ¬ę sale juif¬Ľ a fait sa r√©apparition (en verlan) dans presque toutes les cours d’√©cole. Les Juifs ont le coeur lourd et, pour la premi√®re fois depuis la guerre, ils ont peur.

Peur o√Ļ se m√™lent √©trangement les deux sentiments contradictoires de la sid√©ration et de la r√©p√©tition. On est affol√©, mais pas d√©pays√© car tous ces incidents ont des pr√©c√©dents, toutes ces attaques √©veillent un √©cho et ravivent d’ anciennes blessures; il n’y a rien dans la haine des Juifs qui ne rappelle quelque chose. Gagn√©s par l’accablement, ses destinataires ont donc tendance √† se dire : ¬ę Quand c’est fini, √ßa recommence… Le pass√© n’√©tait pas d√©pass√©; tapi dans les replis de la doxa, il faisait le mort en attendant des jours meilleurs. Nous y sommes. Les tabous sont renvers√©s, la censure est lev√©e, le verrou saute : apr√®s (p.11) cinquante ans, l’enfer sort du purgatoire, le mal s’ √©broue et s’√©tale √† l’air libre.¬†¬Ľ Vieux d√©mons, nouveaux d√©bats : c’est le titre tout naturel du grand colloque international sur l’antis√©mitisme en Occident qu’a organis√© √† New York, du 11 au 14 mai 2003, l’Institut YIVO de recherche juive.

Le texte de pr√©sentation de la rencontre enfonce le clou en ces termes : ¬ę Pour nombre d’observateurs, le refoul√© a brusquement fait retour. L’Europe politique, sociale, culturelle semble une fois encore d√©figur√©e par son pr√©jug√© le plus ancien et le plus ignoble. “

 

Les observateurs ont assur√©ment raison : l’ antis√©mitisme n’est pas une id√©e neuve en Europe. Ils font fausse route cependant, et on s’√©gare avec eux quand on rabat ce qui arrive sur ce qui est arriv√©, comme l’exp√©rience historique pourtant engage √† le faire. Voir le d√©j√†-vu dans l’√©v√©nement, c’est, sous l’ apparence de la sagesse, r√™ver les yeux ouverts. Invoquer l’inconscient et le d√©cha√ģnement p√©riodique de ses pulsions immuables, c’est se faciliter la t√Ęche. Parler de retour, c’est enfermer les nouveaux d√©mons dans de vieux sch√©mas. Jeunes d√©mons, vieux sch√©mas : si (p.12) nous voulons affronter la r√©alit√©, nous devons scier les barreaux de notre prison r√©trospective. Les Juifs, ces familiers du pire, ont ” une √Ęme insurprenable “, a dit, citant Rebecca West, Leon Wieseltier, le responsable des pages litt√©raires du magazine The New Republic. C’est l√†, justement, que le b√Ęt blesse : la compr√©hension du monde qui vient demande une √Ęme surprenable. Il ne suffit pas d’√™tre sans illusions pour acc√©der au vrai. Le pessimisme n’a pas droit √† la paresse¬†: m√™me les mauvaises nouvelles peuvent √™tre nouvelles; m√™me les d√©mons peuvent √™tre dans la fleur de l’√Ęge et piaffer d’innocence.

 

– Quelles sont les fondations de l’Europe d’aujourd’hui ? Repose-t-elle sur la culture, c’est-√†-dire sur une admiration partag√©e pour quelques immortels : Dante, Shakespeare, Goethe, Pascal, Cervant√®s, Giotto, Rembrandt, Picasso, Kant, Kierkegaard, Mozart, Bartok, Chopin, Ravel, Fellini, Bergman ? S’inscrit-elle dans la continuit√© d’une histoire glorieuse ? . Veut-elle faire honneur √† des anc√™tres communs ? Non, elle brise avec une

histoire sanglante et n’√©rige en devoir que la m√©moire du mal radical. Sous le choc de Hitler, (p.13) notre Europe ne s’est pas content√©e de r√©pudier l’antis√©mitisme, elle s’ est comme d√©lest√©e d’elle-m√™me en passant d’un humanisme admiratif √† un humanisme r√©vulsif, tout entier contenu dans les trois mots de ce serment : ” Plus jamais √ßa ! ” Plus jamais la politique de puissance. Plus jamais l’empire. Plus jamais le bellicisme. Plus jamais le

nationalisme. Plus jamais Auschwitz.

 

Avec le temps, le souvenir d’Auschwitz n’a subi aucune √©rosion ; il s’est, au contraire, incrust√©. L’√©v√©nement qui porte ce nom, √©crit justement Fran√ßois Furet, ” a pris toujours plus de relief comme accompagnement n√©gatif de la conscience d√©mocratique et incarnation du Mal o√Ļ conduit cette n√©gation “. Pourquoi pr√©cis√©ment l’Holocauste ? Pourquoi Auschwitz et non d’ autres carnages doctrinaux, d’autres oeuvres de haine ? Parce que l’homme d√©mocratique, l’homme des Droits de l’homme, c’ est l’homme quel qu’il soit, n’importe qui, le premier venu, l’homme abstraction faite de ses origines, de son ancrage social, national ou racial, ind√©pendamment de ses m√©rites, de ses √©tats de service, de son talent. En proclamant le droit de la race des Seigneurs √† purger (p.14) la terre de peuples jug√©s nuisibles, le credo criminel des nazis, et lui seul, a explicitement pris pour cible l’humanit√© universelle. Comme l’a √©crit Habermas : ¬ę Il s’ est pass√©, dans les camps de la mort, quelque chose que jusqu’ alors personne n’aurait simplement pu croire possible. On a touch√© l√†-bas √† une sph√®re profonde de la solidarit√© entre tout ce qui porte face humaine. ” C’ est d’ ailleurs pour cette raison et pas seulement du fait de son engagement dans la guerre contre le nazisme que l’Am√©rique indemne s’est crue autoris√©e, comme l’Europe ravag√©e, √† b√Ętir au coeur de sa capitale un mus√©e de l’Holocauste et √† faire de ce mus√©e un point de rep√®re national. L’assaut m√©thodique et sans pr√©c√©dent contre l’ autre homme dont l’Europe a √©t√© le th√©√Ętre renvoie √† l’Am√©rique, plus qu’ √† toute autre collectivit√© politique, l’image invers√©e d’elle-m√™me. La d√©mocratie du Nouveau Continent a ceci de sp√©cifique, en effet, qu’ elle n’est pas seulement constitutionnelle : elle est consubstantielle √† la nation. Il n’y a pas de distinction possible, dans cette patrie sans Ancien R√©gime, entre le r√©gime politique et la patrie : la forme est le contenu du sentiment national¬†; l’identit√© s’ incarne dans la statue de la Libert√©. Certes, et

c’est le moins qu’on puisse dire, l’Am√©rique n’a pas (p.15) toujours √©t√© √† la hauteur de sa d√©finition : un mus√©e de l’Esclavage aurait indubitablement sa place √† Washington. Ce serait cependant chercher une mauvaise querelle aux √Čtats-Unis que de les soup√ßonner de vouloir fuir, dans la confortable √©vocation d’un g√©nocide lointain, la prise en compte de leurs propres turpitudes. Une stupeur sinc√®re et une horreur sacr√©e ont inspir√© l’ √©dification de ce m√©morial. Comme le rappelait fortement le conseil charg√© de sa pr√©paration¬†: ¬ę √Čv√©nement √† signification universelle, l’Holocauste a une importance sp√©ciale pour les Am√©ricains. Par leurs actes et par leurs paroles, les nazis ont ni√© les valeurs fondatrices de la nation am√©ricaine. ¬Ľ

 

L’ Am√©rique d√©mocratique et l’Europe d√©mocratique ressourcent leurs principes communs dans la comm√©moration de la Shoah. Mais il y a une diff√©rence : l’ Am√©rique est victorieuse ; l’Europe cumule les trois r√īles de vainqueur, de victime et de coupable. La solution finale a eu lieu sur son sol, cette d√©cision est un produit de sa civilisation, cette entreprise a trouv√© des complices, des suppl√©tifs, des ex√©cutants, des sympathisants et m√™me des apologistes bien au-del√† des (p.16) fronti√®res de l’ Allemagne. L’Europe d√©mocratique a eu raison du nazisme, mais le nazisme est europ√©en. La m√©moire rappelle sa vocation √† l’ Am√©rique, et √† l’Europe sa fragilit√©. Elle ratifie le credo du Nouveau Monde et prive l’ancien de toute assise positive. Elle est pour celui-ci un ab√ģme, pour celui-l√† une confirmation. Elle nourrit simultan√©ment le patriotisme am√©ricain et l’ aversion europ√©enne √† l’√©gard de l’eurocentrisme. Ce qui unit l’Europe d’aujourd’hui, c’est le d√©saveu de la guerre, de l’h√©g√©monisme, de l’antis√©mitisme et, de proche en proche, de toutes les catastrophes qu’elle a foment√©es, de toutes les formes d’intol√©rance ou d’ in√©galit√© qu’ elle a mises en oeuvre. Tandis que la sentinelle am√©ricaine du “Plus jamais √ßa” se pr√©occupe des menaces ext√©rieures, l’Europe post-criminelle est, pour le dire avec les mots de Camus, un “juge-p√©nitent” qui tire toute sa fiert√© de sa repentance et qui ne cesse de s’avoir √† l’oeil. ¬ę Plus jamais moi’.” promet l’Europe, et elle se tue √† la t√Ęche. L’Am√©rique d√©mocratique combat ses adversaires; l’Europe ferraille avec ses fant√īmes, si bien que l’invitation √† la vigilance se traduit l√†-bas par la d√©fense (parfois peu regardante sur les moyens) du monde libre et ici par l’insubmersible banderole: ” Le fascisme ne passera pas.”

 

(p.20) Ayant √©videmment vot√© avec la majorit√© r√©publicaine, je partage son contentement. Comme la foule des r√©fractaires au Matin brun, je suis soulag√© et je savoure le triomphe des gens sympas sur les gens obtus, sans toutefois entrer dans la danse, car ce sont les danseurs qui font aujourd’hui la vie dure aux Juifs. Pas tous les danseurs, bien s√Ľr, mais il faudrait avoir une √Ęme obnubil√©e par les trag√©dies advenues pour ne pas le reconna√ģtre: l’ avenir de la haine est dans leur camp et non dans celui des fid√®les de Vichy. Dans le camp du sourire et non dans celui de la grimace. Parmi les hommes humains et non parmi les hommes barbares. Dans le camp de la soci√©t√© m√©tiss√©e et non dans celui de la nation ethnique. Dans le camp du respect et non dans celui du rejet. Dans le camp expiatoire des ¬ę Plus jamais moi !¬†¬Ľ et non dans celui – √©hont√© – des ¬ę Fran√ßais d’abord !¬†¬Ľ. Dans les rangs des inconditionnels de l’Autre et non chez les petits-bourgeois born√©s qui n’aiment que le M√™me.

 

(p.24) Or, comme l’ a lumineusement montr√© le philosophe am√©ricain Michael Walzer dans un article (p.25) publi√© par la revue Dissent et qu’ aucun p√©riodique fran√ßais n’ a jug√© bon de traduire, il n’y a pas une, mais quatre guerres entre Isra√©liens et Palestiniens¬†: la guerre d’usure palestinienne pour l’ extinction de l’√Čtat juif (et dont rel√®vent aussi bien les attentats-suicides que la revendication du droit au retour), la guerre palestinienne pour la cr√©ation d’un √Čtat ind√©pendant √† c√īt√© d’Isra√ęl, la guerre isra√©lienne pour la s√©curit√© et la d√©fense d’Isra√ęl, la guerre isra√©lienne pour le renforcement des implantations et l’ annexion de la plus grande partie possible des territoires conquis en 1967. Il faut que ¬ę les gens qui suivent les informations √©crites ou t√©l√©vis√©es ” soient aveugles √† cette quadruple r√©alit√© (et aux deux batailles internes qui la prolongent) pour que s’√©tale, sous leurs yeux scandalis√©s, l’√©vidence insoutenable et monotone des pers√©cuteurs en action. Gr√Ęce √† la m√©diatisation permanente du conflit, ils sont aux premi√®res loges : ils ne ratent aucun √©pisode, ils voient tout ce qui se passe, et pourtant, √† l’instar d’Emmanuel Todd, ils ne voient rien de ce qui est. Ils balayent, comme on enl√®ve la poussi√®re, les √©v√©nements du regard. Mauvaise volont√© ? Frivolit√© zappeuse ? Non : hantise du mal radical, ferveur √©galitaire, culte de la tol√©rance. C’ est de la part la plus honorable d‚Äôeux-m√™mes que proc√®de leur insistante ‚Äėillusion d‚Äôoptique‚Äô, (p.29) comme tous les intellectuels juifs, comme tous les Juifs visibles, je re√ßois, ces temps-ci, des lettres d√©sagr√©ables. Apr√®s la manifestation du 7 avril 2002 contre l’ antis√©mitisme et le terrorisme, une de mes correspondantes, exc√©d√©e, m’ a √©crit ceci : ” J’ai d√Ľ voir la police fouiller les personnes qui voulaient traverser le cort√®ge des drapeaux isra√©liens que les jeunes excit√©s en calotte bleu et blanc arboraient s√Ľrs de leur saint droit. Sur la place un petit “beur” d’ √† peine dix ans criait √† ses copains visiblement apeur√©s qui le retenaient¬†: “Si seulement j’avais une kalachnikov, je leur montrerais, moi !” Et je savais bien que je me sentais plus proche cette fois de la v√©rit√© de ce petit mis√©reux que de tous les jeunes qui triomphaient d’autosuffisance et de passion m√©prisante et ignare sous leur calotte blanc et bleu. “

 

(p.30) Le ” petit mis√©reux ” en question n’ a pas encore saisi de kalachnikov. Selon toute vraisemblance, il ne le fera pas et en restera au stade de la provocation verbale. Cette perspective, toutefois, n’ est pas vraiment rassurante car la langue qu’il entend autour de lui et qu’il commence √† articuler est la langue de l’ islamisme et non celle du progressisme. La lutte des classes ne lui dit rien, le djihad l’enchante. Ses h√©ros sont des figures religieuses, non des ic√īnes r√©volutionnaires . Saladin plut√īt que Spartacus ou Che Guevara. Il vit dans un autre universel et ce qui le fait enrager, d’ ores et d√©j√†, ce n’est pas le joug du capitalisme et de l’imp√©rialisme sur les prol√©taires de tous les pays’ c’est l’humiliation des musulmans du monde entier.

Conditionn√© √† souffrir d’Isra√ęl comme d’une √©charde ou d’une morsure dans la chair de l’Islam, il n’est m√™me plus antisioniste : l√†-bas, ici, partout, les Juifs, √† ses yeux et dans ses mots, sont des Juifs et rien d’ autre.

 

¬†(p.34) (‚Ķ) il ne faut pas confondre les ressentiments, ni prendre pour une r√©surgence de l’ antis√©mitisme fran√ßais l’ actuelle flamb√©e de violence contre les Juifs en France. Apr√®s avoir √©t√© pass√©e sous silence pr√©cis√©ment parce qu’elle n’√©tait pas imputable aux ” petits Blancs ¬Ľ de la France profonde, cette violence

(p.35) d’origine arabo-musulmane a trouv√© sinon une approbation litt√©rale, du moins une r√©ception positive, une interpr√©tation bienveillante, une traduction pr√©sentable chez les Gaudin anti-chauvins qui scandent aujourd’hui : ” Nous sommes tous des immigr√©s! ” ou : ” √Čtrangers, ne nous laissez pas seuls avec les Fran√ßais !”, comme ils entonnaient hier : ¬ę Nous sommes tous des Juifs allemands!.”, et qui ont tir√© de l’histoire cette le√ßon impeccablement g√©n√©reuse: quoi qu’il arrive, prendre toujours le parti de l’Autre.

 

Les philosophes des Lumières: tous antisémites, sauf Diderot / allemaal antisemieten, behalve Diderot / all of them anti-Semitic, apart from Diderot

0.2 History of anti-Semitism / Geschiedenis van het antisemitisme / Histoire de l’antisémitisme

 

the Wandering Jew / le Juif Errant / de Wandelende Jood

(Gustave Doré, 1882)

L√©on Poliakov, Histoire de l‚Äôantis√©mitisme, 1 L‚Äô√Ęge de la foi, √©d. Calmann-L√©vy, 1981

 

Extraits:

 

 

(p.12) Les spécialistes tombent progressivement d’accord  pour dater du IIIe siècle avant notre ère la naissance d’une hostilité suffisamment intense et durable pour mériter le nom d’antisémitisme. De plus, cette passion, cultivée surtout par les intellectuels, possède un foyer d’origine, à savoir l’Egypte, et plus précisément Alexandrie, la métropole commerciale et intellectuelle du monde alors connu.

 

(p.14) Quand on ajou¬≠tera que le zoroastrianisme est, de l’avis des historiens des religions, l’unique culte monoth√©iste apparu ind√©¬≠pendamment du juda√Įsme, on mesurera tout l’int√©r√™t du rapprochement, et sans que, bien entendu, nous puissions hasarder la moindre hypoth√®se au sujet des raisons histo¬≠riques qui ont conduit les Parsis (et non les Juifs) √† assumer le r√īle des ¬ę Juifs de l’Inde ¬Ľ…

Venons-en maintenant au monde antique. En ce qui concerne les auteurs grecs, il est remarquable de cons¬≠tater que les premiers r√©cits semi-l√©gendaires sur les sectateurs de Mo√Įse, qui datent du me si√®cle, leur sont favorables, les d√©crivant comme ¬ę un peuple de philoso¬≠phes ¬Ľ, d’origine noble, pratiquant le culte du ciel ou des √©toiles. Le ton commence √† changer au si√®cle suivant, et d’autres r√©cits confluent avec ces ¬ę fables √©gyptiennes ¬Ľ qui nous √©t√© transmises surtout par le pr√™tre Man√©thon et par le grammairien Apion, des Egyptiens hell√©nis√©s tous les deux.

A quand remontent ces fables ? Il faut d’abord savoir que la constitution d’une diaspora juive en Egypte date au moins de la conqu√™te perse, au vie si√®cle avant J√©sus-Christ. Les conqu√©rants se servaient volontiers de soldats ou mercenaires juifs, et avaient install√© une garnison dans l’√ģle d’El√©phantine, aux confins de la Nubie. De nombreux (p.15) papyrus font √©tat de tensions entre Egyptiens et Juifs, de bagarres, de la destruction d’un temple. L’√©gyptologue fran√ßais Jean Yoyotte a avanc√© vers 1960 l’hypoth√®se d’un ¬ę n√©gatif ¬Ľ √©gyptien de la Bible, issu des propos peu am√®¬≠nes sur le compte des Egyptiens et de leurs pharaons qui abondent dans le livre de l’Exode, et auxquels la f√™te de la P√Ęque donne une place solennellement privil√©gi√©e. Les Egyptiens auraient donc voulu rendre aux Juifs la monnaie de leur pi√®ce. Mais cette interpr√©tation ing√©¬≠nieuse n’a pas trouv√© le consensus des sp√©cialistes.

Le fait est que la colonisation juive s’est intensifi√©e apr√®s la fondation d’Alexandrie (330 avant J√©sus-Christ) : deux quartiers sur cinq auraient √©t√© des quartiers juifs, ou √† majorit√© juive. Il y eut aussi un contrecoup de la r√©volte des Macchab√©es, au IIe si√®cle avant J√©sus-Christ : d’apr√®s l’interpr√©tation dominante, le livre d’Esther, qui date de la m√™me √©poque, et qui d√©bute sur un discours typiquement ¬ę antis√©mite ¬Ľ, refl√©terait, en partie du moins, ces √©v√©nements. Il est cependant √† noter que culturelle-ment parlant, les Juifs d’Egypte √©taient alors parfaite¬≠ment hell√©nis√©s, en sorte qu’√† la m√™me √©poque √† peu pr√®s, la Bible fut traduite en grec, pour les besoins du culte mosa√Įque (traduction dite ¬ę des Septante ¬Ľ). De nombreux indices, y compris la fr√©quence relative des apostasies ou le d√©sir d’une ¬ę assimilation int√©grale ¬Ľ, permettent de mettre en regard la mentalit√© des Juifs alexandrins, et de maints autres, en Egypte ou hors d’Egypte, avec celle des Juifs occidentaux au xixe si√®cle, et avec leurs conflits. Le premier livre des Macchab√©es parle m√™me des ¬ę hommes criminels ¬Ľ qui disaient : ¬ę Formons une alliance avec les Gentils qui nous entourent, car depuis que nous nous en sommes s√©par√©s, beaucoup de maux nous ont √©t√© infli¬≠g√©s. ¬Ľ On peut attribuer √† ces s√©ductions de l’assimilation int√©grale les dispositions plus syst√©matiques et plus dures du trait√© talmudique ¬ę Avoda Zara ¬Ľ (Culte des Idoles), r√©dig√© sans doute au n¬ę si√®cle de notre √®re, et allant jusqu’√† l’interdiction d’aider √† faire accoucher une femme pa√Įenne, puisqu’elle mettra au monde un enfant n√©ces¬≠sairement idol√Ętre. En ce qui concerne les ¬ę hommes criminels ¬Ľ, n’a-t-on pas exhum√©, dans les ruines du th√©√ʬ≠tre grec de Milet, des si√®ges dans la premi√®re rang√©e, portant une inscription qui se laisse traduire ainsi : ¬ę r√©serv√©s aux Juifs tr√®s loyaux de Sa Majest√© Imp√©riale ¬Ľ. Encore ces Juifs s’avouaient-ils Juifs ; d’autres se fai¬≠saient appliquer ou coudre une sorte de pr√©puce artificiel, (p.16) pour pouvoir participer, sans √™tre hu√©s, aux jeux du stade… On con√ßoit la haine que pouvaient leur porter les Juifs rest√©s fid√®les √† la loi de Mo√Įse.

L’antis√©mitisme de la population majoritaire √©gyp¬≠tienne permet un autre rapprochement entre le pass√© antique et un pass√© tr√®s r√©cent. Il s’exprima notamment par les troubles populaires qui s√©virent √† Alexandrie sous les empereurs Caligula et Claude, et qui trouv√®rent une expression sanglante dans un terrible pogrom survenu en l’an 38 de notre √®re.

 

(p.20) Une conclusion fort logique qu’en tir√®rent quelques auteurs anciens ‚ÄĒ encore que surprenante pour notre entendement ‚ÄĒ √©tait que les Juifs √©taient un peuple ath√©e. Leur franche horreur pour les autres divinit√©s, leur √©ternel contemnere deos, leur refus de sacrifier aux empe¬≠reurs, suffisaient d√©j√† √† les caract√©riser comme une race impie ; mais de plus, quel √©tait donc leur Dieu ? Pomp√©e, lorsqu’il avait audacieusement p√©n√©tr√© dans leur Temple en 63 avant J√©sus-Christ, n’avait-il pas constat√© ¬ę qu’il n’y avait √† l’int√©rieur aucune image des dieux, que la place √©tait vide et que les secrets du sanctuaire n’√©taient rien ¬Ľ ?

Les autres accusations adress√©es aux Juifs, accusations parfois contradictoires ‚ÄĒ peuple obstin√©, rebelle, auda¬≠cieux, ou peuple l√Ęche et m√©prisable, nation faite pour l’esclavage ‚ÄĒ proc√®dent toutes plus ou moins de celles que nous avons cit√©es. Cependant, il importe de faire une place √† part √† l’indignation que manifestent certains auteurs anciens √† propos du pros√©lytisme tr√®s actif des Juifs. Horace et Juv√©nal tournent en ridicule les n√©o¬≠phytes juifs dans leurs satires : Val√®re Maxime accuse les Juifs ¬ę de corrompre les mŇďurs romaines par le culte de Jupiter Sabazios ¬Ľ, et S√©n√®que assure que les ¬ę prati¬≠ques de cette nation sc√©l√©rate ont si bien pr√©valu qu’elles sont re√ßues dans tout l’univers ; les vaincus ont donn√© des lois aux vainqueurs ¬Ľ. Il importe de pr√©ciser √† cet endroit que ce pros√©lytisme se poursuivait depuis fort longtemps d√©j√† dans le monde antique, et on en trouve des signes avant-coureurs d√®s les temps proph√©tiques : Jonas n’avait-il pas √©t√© charg√© par l’Eternel d’aller pr√™¬≠cher la repentance √† la ville de Ninive ? Les pros√©lytes parfaits, c’est-√†-dire ceux qui se soumettaient aux bains de purification et √† la circoncision, √©taient accept√©s par les congr√©gations juives sur un parfait pied d’√©galit√©, et √©taient consid√©r√©s comme ¬ę fils d’Abraham ¬Ľ. Il n’en √©tait pas de m√™me des ¬ę demi-pros√©lytes ¬Ľ, les metuentes ou ¬ę craignant Dieu ¬Ľ, dits encore ¬ę pros√©lytes de la porte ¬Ľ, qui, sans oser le pas d√©cisif, observaient tel ou tel autre usage juif, le repos de sabbath, par exemple ‚ÄĒ mais dont (p.21) les fils devenaient souvent des pros√©lytes int√©graux. Une des satires de Juv√©nal, tournant en ridicule les ¬ę parents dont les exemples corrompent les enfants ¬Ľ, laisse enten¬≠dre que le cas ne devait pas √™tre rare1. Devan√ßant de la sorte le succ√®s triomphant de la propagande chr√©¬≠tienne, la propagande juive faisait en ces temps d’innom¬≠brables adeptes, refl√©tant l’attraction fascin√©e qu’exer¬≠√ßait la loi de Mo√Įse √† une √©poque o√Ļ la conversion, en r√®gle g√©n√©rale, ne pr√©sentait pas de s√©rieux ou m√™me mortels dangers. De plus, le peuple juif n’√©tait-il pas le seul, apr√®s le peuple romain, auquel on pouvait s’int√©grer depuis n’importe quel point de l’Empire ?

En bref, on voit que, fables mises √† part, les auteurs anciens reprochaient aux Juifs certaines particularit√©s de mŇďurs et de comportement express√©ment impos√©es dans l’Ancien Testament ‚ÄĒ ainsi que le constatait d√©j√† l’auteur inconnu des Oracles de la Sibylle ( ¬ę Et vous rem¬≠plirez toutes les terres et tous les oc√©ans ; et chacun sera irrit√© par vos coutumes.¬Ľ III, 271). En contrepartie, ces auteurs ne manquaient pas de relever leurs vertus guer¬≠ri√®res et leur esprit familial : ¬ę Cette nation est terrible dans ses col√®res ¬Ľ, √©crit Dion Cassius, et m√™me Tacite, qui leur est si hostile, constate : ¬ę Ils regardent comme un crime de tuer un seul des enfants qui naissent, ils croient immortelles les √Ęmes de ceux qui meurent dans les combats ou les supplices ; de l√†, leur amour d’engen¬≠drer et leur m√©pris de la mort. ¬Ľ

Ainsi donc, de ce rapide examen, nous pouvons conclure ce qui suit :

D’une part, on ne d√©c√®le que rarement, dans l’antiquit√© pa√Įenne, ces r√©actions passionnelles collectives qui, par la suite, rendront le sort des Juifs si dur et si pr√©caire. Ajoutons qu’en r√®gle g√©n√©rale l’Empire romain de l’√©po¬≠que pa√Įenne n’a pas connu ¬ę l’antis√©mitisme d’Etat ¬Ľ,

 

1. Satire xvi. Juv√©nal continue ainsi : ¬ę Celui-ci a eu, par hasard, pour p√®re un observateur du Sabbath : il n’adorera que les nuages et la divinit√© du ciel ; il ne fera aucune diff√©rence entre la chair humaine et celle du porc, dont s’est abstenu son p√®re ; bient√īt m√™me il se fait circoncire. Elev√© dans le m√©pris des lois romaines, il n’apprend, n’ob¬≠serve, ne r√©v√®re que la loi juda√Įque, tout ce que Mo√Įse a transmis √† ses adeptes dans un volume myst√©rieux : ne pas montrer la route au voyageur qui ne pratique point les m√™mes c√©r√©monies ; n’indiquer une fontaine qu’au seul circoncis. Et tout cela parce que son p√®re passa dans l’inaction chaque septi√®me jour, sans prendre aucune part aux devoirs de la vie ! ¬Ľ¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†

 

(p.22) malgré la fréquence et la violence des insurrections juives (avec pour seule exception les édits antijuifs promulgués par Hadrien en 135 après la rébellion de Bar-Cochebas, édits rappelés par son successeur, Antonin, trois ans plus tard.) (…)

 

(p.24) Ne se trouve-t-il pas que les deux peuples les plus anciennement cultiv√©s de notre continent, les Italiens et les Hollandais, ont depuis le xvne si√®cle ignor√© les √©clats antis√©mites, et entretenu des rapports de bon voisinage avec ¬ę leurs ¬Ľ Juifs ?

Dans la vaste aire anglo-saxonne, les catholiques ne furent-ils pas soumis, au moins jusqu’√† la fin du XVIIIe si√®¬≠cle, √† une condition assez ¬ę juive ¬Ľ, avec la papaut√© et les j√©suites pour inqui√©tants symboles ? En Am√©rique, c’est les Noirs qui servaient de boucs √©missaires √©lectifs. Les Anglais, pour leur part, pr√©f√©raient que les Juifs, cultiv√©s √† l’occidentale ou non, soient d’abord… franche¬≠ment Juifs.

A la fin des ann√©es 1930, enfin, les seigneurs de guerre japonais, inform√©s et endoctrin√©s par leurs alli√©s nazis √† propos de la virulence juive, n’en tir√®rent-ils pas une conclusion radicalement contraire, en d√©cidant de faire coloniser par un peuple dynamique et industrieux, dont une bonne moiti√© de l’Europe ne voulait plus, la Mand-chourie conquise ? Si ce ¬ę plan Fugu ¬Ľ ne se laissa pas r√©aliser, il n’y alla pas de la faute des dirigeants du Japon expansionniste 1.

 

1 Cf. M. Tokayer et M. Swartz, histoire inconnue des Juifs et des Japonais pendant la seconde guerre mondiale, Ed. Pygmalion, 1980.

 

(p.27) L’antis√©mitisme au cours des premiers si√®cles chr√©tiens

 

Voici qu’issu du juda√Įsme et se r√©clamant du Dieu d’Abraham, un nouvel enseignement fait son apparition, pour s’imposer triomphalement, apr√®s trois si√®cles de luttes, √† l’ensemble du monde romain. Qu’un tel √©v√©ne¬≠ment rest√Ęt sans influence sur la condition des Juifs demeur√©s fid√®les √† l’ancienne Loi est proprement impensa¬≠ble : ses r√©percussions seront aussi rapides qu’elles seront importantes, et il convient d’√©tudier avec quelque d√©tail une √©volution d√®s le d√©but excessivement complexe et parfois contradictoire.

Nous ne nous arr√™terons pas, au cours de cette √©tude, √† la question du degr√© exact de ¬ę l’historicit√© ¬Ľ des Evan¬≠giles, et nous nous abstiendrons d’exprimer une opinion quelconque √† propos de l’ensemble des questions si contro¬≠vers√©es qui s’y rattachent : biographie de J√©sus, authen¬≠ticit√© des propos qui lui sont attribu√©s, contenu pr√©cis de son enseignement, et ainsi de suite. C’est qu’il semble que le terme objectivit√© perde de sa signification d√®s qu’on les aborde, chaque auteur les traitant avec quelque id√©e pr√©con√ßue, et l’agnostique ne pouvant ne pas douter l√† o√Ļ le croyant ne peut ne pas croire. Signalons toutefois, car le point est important, que le r√©cit √©vang√©lique du proc√®s de J√©sus pr√©sente suffisamment d’invraisemblances et de contradictions pour que m√™me la critique biblique chr√©tienne en ait mis divers points en doute. (C’est ainsi que l’historien protestant Hans Lietzmann √©crivait :

(p.27)

¬ę… il est fort peu vraisemblable que le r√©cit que Marc nous fait de la d√©lib√©ration du sanh√©drin pendant la nuit repose sur le t√©moignage de Pierre ; selon toute appa¬≠rence, c’est une conjecture chr√©tienne ult√©rieure… On peut se demander si dans cet expos√© se sont conserv√©s quelques lointains souvenirs d’un pass√© r√©el… ¬Ľ. Quant aux historiens libres penseurs, ils ont plut√īt tendance (s’ils ne concluent pas √† l’inexistence de J√©sus) √† √©crire cr√Ľ¬≠ment, comme par exemple Charles Guignebert :¬† ¬ę … ce proc√®s para√ģt… n’√™tre qu’un artifice, gauchement introduit, pour reporter la principale responsabilit√© de la mise √† mort de J√©sus sur les Juifs (…) ce qui reste vraisemblable, c’est que le Nazar√©en a √©t√© arr√™t√© par la police romaine, jug√© et condamn√© par le procurateur romain, Pilate ou un autre ¬Ľ.¬† Et,¬† en effet,¬† rien¬† dans¬† l’enseignement¬† du Nazar√©en (m√™me s’il pouvait choquer maint docteur de la Loi) ne constituait du point de vue juif une h√©r√©sie formelle : √† la fin du Ier si√®cle encore, un docteur de la Loi tel que Rabbi Eli√©zer consid√®re que J√©sus aura lui aussi une place dans le monde √† venir, et la premi√®re communaut√©¬† chr√©tienne,¬† celle¬† de J√©rusalem,¬† dont les membres √©taient des Juifs de stricte observance, et vou¬≠laient le rester, ne semble gu√®re avoir connu des d√©boires ou des pers√©cutions syst√©matiques * ; elle ne s’exila de J√©rusalem qu’apr√®s la chute¬† du Temple, en 70, et on retrouvera encore au si√®cle suivant des traces de ces ¬ę jud√©o-chr√©tiens ¬Ľ¬† comme on¬† les¬† appellera plus¬† tard. Aussi bien ces premiers Chr√©tiens respectaient les com¬≠mandements de la Loi dans toute leur minutie, et n’enten¬≠daient recruter des adeptes que parmi les seuls Juifs. Ce n’est que lorsque le rayonnement de la propagande chr√©¬≠tienne, franchissant les limites de la Jud√©e, commen√ßa √† s’√©tendre √† la Diaspora, et √† s’exercer au sein des colo¬≠nies juives de Syrie, d’Asie Mineure et¬† de Gr√®ce, que naquit, on le sait, le v√©ritable christianisme. Nous avons vu que ces colonies, fortement hell√©nis√©es, √©taient entou¬≠r√©es¬†¬† comme¬†¬† d’une¬†¬† frange¬†¬† de¬†¬† ¬ę demi-pros√©lytes ¬Ľ,¬†¬† de ¬ę sympathisants ¬Ľ,¬† dirions-nous¬† aujourd’hui,¬† consid√©r√©s, parce que ne voulant pas se plier √† toutes les observances,

 

  1. En effet, le c√©l√®bre √©pisode, de la lapidation d’Etienne, tel qu’il est relat√© dans les Actes des Ap√ītres, semble bien n’avoir √©t√© que la cons√©quence d’un conflit d’ordre int√©rieur entre les ¬ę H√©breux ¬Ľ et les ¬ę Hell√©nistes ¬Ľ de la jeune communaut√©. Cf. Actes des Ap√ītres, 6, 1-6, ainsi que l’interpr√©tation qu’en donne H. Lietzmann, Histoire de l’Eglise ancienne, vol. I, p. 70-71,

 

(p.28) comme des Juifs de classe tr√®s inf√©rieure. Lorsque la pr√©dication chr√©tienne commen√ßa √† s’exercer dans ces milieux, dans cette ambiance si diff√©rente de celle de la Jud√©e, saint Paul, nous apprend le Nouveau Testament, prit la d√©cision capitale de dispenser les pros√©lytes chr√©¬≠tiens des commandements de la Loi et de la circonci¬≠sion ‚ÄĒ et du coup, changea le cours de l’histoire mon¬≠diale.

D√©cision qui fut loin de s’imposer sans luttes au sein m√™me des premi√®res communaut√©s chr√©tiennes, soulevant ces conflits entre les partisans orthodoxes de l’Eglise chr√©tienne de J√©rusalem et les novateurs de la Diaspora dont les Actes des Ap√ītres et les √©p√ģtres pauliniennes nous font entendre maints √©chos. D√©cision qui transformait du coup les Chr√©tiens de sectateurs inoffensifs du juda√Įsme en h√©r√©tiques graves, et dont on croit apercevoir le contre¬≠coup dans la solennelle mal√©diction des apostats, ins√©r√©e dans la pri√®re Schmone-Esr√© vers l’an 80, semble-t-il. D√©cision enfin qui, dispensant les nouveaux convertis des p√©nibles servitudes impos√©es par la Loi, abolissant toute distinction entre les pros√©lytes ¬ę fils d’Abraham ¬Ľ et les demi-pros√©lytes, accrut prodigieusement les perspectives ouvertes √† la propagande chr√©tienne. Saint Paul s’en expli¬≠que lui-m√™me : ¬ęAvec les Juifs, j’ai √©t√© comme Juif, afin de gagner les Juifs ; avec ceux qui sont sous la loi, comme sous la loi… afin de gagner ceux qui sont sous la loi ; avec ceux qui sont sans loi, comme sans loi… afin de gagner ceux qui sont sans loi. J’ai √©t√© faible avec les faibles, afin de gagner les faibles… ¬Ľ D√®s lors, les succ√®s de la nouvelle pr√©dication progressent √† pas de g√©ant.

Les colonies juives de la Diaspora en restent les foyers d’origine, mais le recrutement porte de plus en plus sur les Gentils. Or, Juif et Chr√©tien se r√©clament tous deux du Dieu d’Abraham, se pr√©tendent tous deux √™tre les seuls interpr√®tes fid√®les de ses volont√©s, r√©v√®rent tous deux le m√™me livre sacr√©, mais l’interpr√®tent chacun √† sa mani√®re. Ajoutons que les autorit√©s romaines paraissent n’avoir fait au d√©but que peu de distinction entre les uns et les autres (les textes romains les plus anciens que nous connaissions les confondent purement et simplement) 1.

 

  1. Ainsi Su√©tone, dans les Douze C√©sars : ¬ę II [Claude] chassa de Rome les Juifs qui avaient fait grand bruit √† cause de Chrestus. ¬Ľ (Claude, 25.)

 

(p.29) Rarement vit-on, semble-t-il, un état de choses aussi pro­pice à susciter des animosités irréductibles.

Que les Juifs de la Diaspora, forts de leurs anciens privil√®ges, aient cherch√© √† se distancer de leurs rivaux, qu’ils aient m√™me √† l’occasion d√©nonc√© aux autorit√©s ceux qu’ils consid√©raient comme de dangereux h√©r√©tiques, n’est gu√®re invraisemblable. Les Chr√©tiens, de leur c√īt√©, ces dissidents du juda√Įsme, apercevaient avec d√©pit que leur propagande au sein du peuple √©lu ne portait pas grands fruits : d√®s lors, il leur importait de d√©montrer au monde que Dieu avait retir√© √† celui-ci le b√©n√©fice de son √©lection, pour le reporter sur une nouvelle Isra√ęl. La guerre de Jud√©e et la destruction du Temple leur four¬≠nirent √† ce point de vue un argument de choix : une catastrophe aussi √©pouvantable, qui ne peut √™tre qu’un ch√Ętiment divin, ne prouve-t-elle pas que Dieu s’est d√©fi¬≠nitivement d√©tourn√© de son peuple ? (Certains textes juifs de l’√©poque expriment la m√™me pens√©e, mais interpr√®tent tout autrement les motifs du ch√Ętiment : d’apr√®s le rabbin Ben Azzai, Isra√ęl fut pr√©cis√©ment dispers√© pour avoir reni√© le Dieu unique, la circoncision, les comman¬≠dements et la Thoral.) D’autre part, en m√™me temps, qu’elle s’adresse de plus en plus aux Gentils, et s’impr√®¬≠gne insensiblement d’influences pa√Įennes, l’Eglise nou¬≠velle ne tarde pas √† attribuer √† J√©sus une nature divine. A partir de ce moment, sa mort devenait n√©cessairement un d√©icide, le crime des crimes, et ce p√©ch√© abominable, tout aussi n√©cessairement, retombait sur la t√™te des Juifs qui l’avaient reni√© : aussi la d√©monstration de leur d√©ch√©ance devenait compl√®te. (Peut-√™tre √©tait-il en m√™me . temps de bonne politique d’exon√©rer les Romains, d√©ten¬≠teurs du pouvoir, de toute responsabilit√©.) Ainsi tout s’encha√ģne et s’√©claire, faute et ch√Ętiment, rejet et nou¬≠velle √©lection. Pour l’√©conomie du christianisme, il fallait dor√©navant que les Juifs fussent un peuple criminelle¬≠ment coupable.

Ainsi, d√®s les premiers si√®cles, s’entrecroisent les divers motifs de l’antagonisme originel entre Juifs et Chr√©tiens, qu’il s’agisse de rivalit√©s dans le pros√©lytisme, de l’effort pour concilier √† sa propre cause les faveurs des pouvoirs publics, ou des exigences de la pens√©e th√©ologique; ils

 

  1. Ekah Rabati (Uidrasch des Lamentations), I, 1,

 

(p.30) portent en germe l’antis√©mitisme proprement chr√©tien. Nous allons les passer rapidement en revue.

En ce qui concerne l’attitude des autorit√©s romaines √† l’√©gard des Juifs d’une part, des Chr√©tiens de l’autre, elle a vari√© √† plusieurs reprises, au cours des trois pre¬≠miers si√®cles. Des lettres de Tacite et de Pline le Jeune nous apprennent que Rome savait d√©j√† faire la diff√©rence entre les uns et les autres, au d√©but du IIe si√®cle. A l’√©po¬≠que o√Ļ l’empereur Hadrien interdit la circoncision, et o√Ļ √©clata en Palestine la sanglante r√©volte de Bar-Cochebas (en 135), les efforts des premiers apologistes chr√©tiens tendaient √† d√©montrer que les Chr√©tiens, n’ayant aucun lien avec Isra√ęl et la terre de Jud√©e, √©taient pour l’Empire des sujets irr√©prochables. Mais Antonin, successeur d’Ha¬≠drien, r√©tablit la libert√© du culte juif, et au me si√®cle, face aux succ√®s croissants de la pr√©dication chr√©tienne (des communaut√©s nombreuses et actives existent d√©j√† dans toutes les provinces de l’Empire), commence l’√®re des grandes pers√©cutions, doubl√©es de la haine populaire qu’irrit√© l’exclusivisme chr√©tien. Aux yeux des intellec¬≠tuels pa√Įens, les adorateurs de J√©sus n’ont m√™me pas l’excuse d’appartenir √† une religion absurde certes, et exasp√©rante, mais qui au moins poss√®de ces titres de noblesse que constitue une tradition nationale remontant √† la nuit des temps. Ils sont d’inqui√©tants nouveaux venus, le genus tertium ; ¬ę Usque quo genus tertium ! ¬Ľ crie la foule au cirque. Aussi bien sont-ils victimes d’un v√©ritable ¬ę transfert d’animosit√© ¬Ľ ; les fables d’un Man√©-thon ou d’un Apion sur l’ignominie du culte juif, c’est au culte chr√©tien qu’on les applique d√©sormais. Ainsi que l’√©crit M. Lietzmann, ¬ę chaque fois que survient un malheur public, une peste ou une famine, la foule furieuse r√©clame √† grands cris la mort des Chr√©tiens : ¬ę Qu’ils soient jet√©s aux lions ! ¬Ľ (Ces lignes rendent pour un auteur juif un son √©trangement connu.) Rien d’√©tonnant si, dans ces conditions, les Juifs cherchaient √† tirer leur √©pin¬≠gle du jeu, et se rangeaient dans le camp pa√Įen ‚ÄĒ encore qu’on enregistre nombre de cas d’ensevelissement de mar¬≠tyrs chr√©tiens dans les cimeti√®res juifs, et qu’ainsi que nous le dit Tertullien, les Juifs offraient parfois aux Chr√©tiens menac√©s l’asile de leurs synagogues… Un nou¬≠veau renversement se produit √©videmment d√®s que le (p.31) christianisme devient une religion officiellement recon¬≠nue : nous y reviendrons plus loin.

La rivalit√© dans le pros√©lytisme contribuait de son c√īt√© √† dresser Juifs et Chr√©tiens les uns contre les autres. Si la pr√©dication chr√©tienne se r√©v√©la rapidement plus efficace que la pr√©dication juive, il ne s’ensuit pas que le juda√Įsme perdit de son propre attrait, et ses propa¬≠gandistes ne baiss√®rent pas si rapidement pavillon. Au contraire, certains textes laissent entendre qu’ils furent, aux IIe et IIIe si√®cles, tout aussi actifs, sinon davantage, que pr√©c√©demment. C’est vers 130 que Juv√©nal tourne en ridicule ¬ę les parents dont les exemples corrompent les enfants ¬Ľ. Lorsque, quelques ann√©es plus tard, l’em¬≠pereur Antonin r√©tablit la libert√© du culte juif, il prend soin, afin de s’opposer √† la propagande du juda√Įsme, de maintenir l’interdiction de la circoncision des non-Juifs, sous peine de mort ou de bannissement. Des sources jui¬≠ves nous apprennent que la tradition rabbinique consid√©¬≠rait comme pros√©lytes plusieurs docteurs d’Isra√ęl, et non des moindres, de ce temps-l√† l. Elles nous parlent aussi de c√©r√©monies solennelles de r√©ception de pros√©lytes, au IIIe si√®cle, et de conf√©rences publiques o√Ļ la Thora √©tait magnifi√©e. Ce pros√©lytisme, √† qui s’adressait-il ? Il est vraisemblable d’admettre qu’il s’exer√ßait tout autant aux d√©pens des convertis du christianisme qu’aux d√©pens des pa√Įens. Et, en effet, les Juifs ne restent-ils pas le peuple de l’Ancien Testament, leurs docteurs n’en sont-ils pas les interpr√®tes les plus qualifi√©s ? Ne voit-on pas les pre¬≠miers ex√©g√®tes du christianisme, et jusqu’√† un saint J√©r√īme, aller s’instruire aupr√®s des rabbins ? Pendant plus de deux si√®cles, les Chr√©tiens ne suivent-ils pas le calendrier juif ? Ainsi s’√©tablissent des contacts parfois bien dangereux pour l’orthodoxie de la nouvelle foi. N’ou¬≠blions pas que pendant les deux ou trois premiers si√®cles, l’Eglise chr√©tienne n’√©tait pas hi√©rarchis√©e encore, et ne connaissait aucune institution supr√™me universellement reconnue : chaque communaut√© pouvait interpr√©ter les textes sacr√©s √† sa mani√®re, d’innombrables sectes et h√©r√©sies faisaient leur apparition, souvent ‘plus ou moins ¬ę juda√Įsantes ¬Ľ, et, de la sorte, le prestige du peuple du Livre pouvait trouver mainte occasion de s’exercer et influencer les esprits. La condition sociale

 

  1. En particulier R. Schema√Įa, R. Abtalion, R. Me√Įr, ainsi que le c√©l√®¬≠bre R. Akiba lui-m√™me.

 

(p.32) des Juifs √©tait loin encore d’√™tre telle pour qu’ils aient pu servir de repoussoir. Et le dilemme restait toujours celui-ci : pour interpr√©ter correctement l’Ancien Testament, qui donc est mieux qualifi√©, sinon le peuple auquel il fut donn√©, et qui l’a conserv√© √† travers les si√®cles ? Si, par cons√©quent, Chr√©tiens et Juifs continuaient √† se faire concurrence aupr√®s des Gentils, le juda√Įsme pouvait aussi bien troubler et attirer √† lui maint adepte du christia¬≠nisme naissant. Et ceci nous ram√®ne √† la rivalit√© propre¬≠ment doctrinale, trouvant son expression derni√®re dans ce qu’on a d√©nomm√© ¬ę l’antis√©mitisme th√©ologique ¬Ľ.

 

(‚Ķ) (p.33)¬† √† partir du IXe si√®cle, certains sacramentaires de liturgie romaine indiquent express√©ment : ¬ę Pro Judaeis non flectant ¬Ľ (Pas de g√©nu¬≠flexion pour les Juifs).

Dans les Evangiles d√©j√†, on d√©c√®le le d√©but d’une telle √©volution. L’Evangile selon Jean, le dernier en date, n’est-il pas en m√™me temps le plus hostile aux Juifs ? Tir√© des Evangiles, veut-on un autre exemple ? Que le nom de celui des ap√ītres qui trahira son Seigneur para√ģt philo-logiquement √™tre d√©riv√© de la Jud√©e, patrie des Juifs, pour¬≠rait √©videmment n’√™tre qu’une co√Įncidence : co√Įncidence trop remarquable pour qu’on ne puisse s’emp√™cher de constater qu’une volont√© d√©lib√©r√©e de symboliser l’oppro¬≠bre qui d√©sormais p√®sera sur le peuple √©lu constitue une explication plus satisfaisante pour l’esprit…

Rien d’√©tonnant dans ces conditions que d√®s le IVe si√®¬≠cle, et surtout dans l’Orient, o√Ļ les Juifs √©taient plus nombreux, on entende des pr√©dicateurs lancer contre eux des diatribes d’une violence inimaginable : ¬ę Meurtriers du Seigneur, assassins des proph√®tes, rebelles et haineux envers Dieu, ils outragent la Loi, r√©sistent √† la gr√Ęce, r√©pudient la foi de leurs p√®res. Comparses du diable, race de vip√®res, d√©lateurs, calomniateurs, obscurcis du cerveau, levain pharisa√Įque, sanh√©drin de d√©mons, mau¬≠dits, ex√©crables, lapideurs, ennemis de tout ce qui est beau… ¬Ľ (Gr√©goire de Nysse.) ¬ę … Lupanar et th√©√Ętre, la synagogue est aussi caverne de brigands et repaire de b√™tes fauves… Vivant pour leur ventre, la bouche toujours b√©ante, les Juifs ne se conduisent pas mieux que les porcs et les boucs, dans leur lubrique grossi√®ret√© et l’exc√®s de leur gloutonnerie. Ils ne savant faire qu’une chose : se gaver et se so√Ľler… ¬Ľ (Saint Jean Chrysostome).

 

Espagne

 

(p.43) Les juiveries d’Espagne ont d√Ľ prosp√©rer et se multiplier au cours des si√®cles suivants, puisque, vers l’an 300, le concile d’Elvire, ¬ę le plus ancien concile de l’Eglise dont il reste des canons disciplinaires ¬Ľ (Dictionnaire de th√©o¬≠logie catholique) contient des stipulations nombreuses et vari√©es mettant les Chr√©tiens en garde contre les Juifs. Il √©tait interdit, sous peine d’√™tre exclu de la communion, de manger avec eux (canon 50) et, sous peine d’excom¬≠munication, de se marier avec eux, ou de faire b√©nir par eux les r√©coltes (canon 49) ; dispositions qui seront repri¬≠ses par l’ensemble de l’Europe chr√©tienne aux si√®cles suivants.

Ni la promotion du christianisme au rang de religion officielle d’Etat, ni les bouleversements cons√©cutifs √† la d√©sagr√©gation de l’Empire romain et aux invasions ger¬≠maniques n’ont pu emp√™cher la diffusion du juda√Įsme en Espagne, puisque, trois si√®cles plus tard, celui-ci fait l’objet d’une l√©gislation bien autrement s√©v√®re et m√©ti¬≠culeuse ‚ÄĒ l√©gislation qui, elle aussi, constituera un pr√©¬≠c√©dent et sera reprise en d’autres pays au cours des si√®cles √† venir.

Les rois wisigoths qui gouvernaient l’Espagne √† partir -du d√©but du VIe si√®cle furent d’abord partisans de ¬ę l’h√©¬≠r√©sie arienne ¬Ľ, et assez ti√®des en g√©n√©ral en mati√®re de religion. Mais en 589, l’un d’eux, Reccar√®de, se convertit au catholicisme, et entreprit d’√©dicter contre les Juifs ‚ÄĒ ainsi que contre ses anciens coreligionnaires ariens ‚ÄĒ de nombreuses lois, amplifi√©es par ses successeurs. Sur ces lois, Montesquieu, dans L’Esprit des lois, avait port√© un jugement p√©remptoire : ¬ę Nous devons au code des Wisi¬≠goths, √©crivait-il, toutes les maximes, tous les principes et toutes les vues de l’inquisition d’aujourd’hui ; et les moines n’ont fait que copier contre les Juifs des lois faites autrefois… Les lois des Wisigoths sont pu√©riles,

(p.44) gauches, idiotes ; elles n’atteignent point le but ; pleines de rh√©torique et vides de sens, frivoles dans le fonds et gigantesques dans le style. ¬Ľ Quoi qu’il en soit de ce jugement dans son ensemble, il est certain que plusieurs si√®cles plus tard, l’Inquisition, loin de faire Ňďuvre origi¬≠nale, ne fit que puiser dans un arsenal de textes √©labor√©s par des th√©ologiens et des juristes du vne si√®cle, mais extraordinaires de m√©ticulosit√© et d’ing√©niosit√© absurdes. Il en sera question dans la suite de cet ouvrage, et pour le moment, elles ne nous int√©ressent que dans la mesure o√Ļ elles ont suscit√©, mille ann√©es, ou peu s’en faut, avant Torquemada, des r√©actions de ¬ę marranisme ¬Ľ avant la lettre (c’est-√†-dire des conversions feintes, tandis que le juda√Įsme continuait √† √™tre profess√© en cachette), et un ressentiment antichr√©tien d’autant plus violent.

Pour ce qui est des conversions simul√©es, leur fr√©quence ressort de l’examen des textes √©dict√©s pour d√©pister ces faux Chr√©tiens. En particulier, les ex-Juif s devaient se pr√©senter √† leur √©v√™que chaque samedi et chaque f√™te juive, pour bien marquer qu’ils ne les respectaient plus. Mais s’ils √©taient en voyage ? En ce cas, le converti devait se pr√©senter √† un eccl√©siastique √† chaque √©tape, et se faire d√©livrer un certificat de non-observance du sabbat, que le pr√™tre devait communiquer aux pr√™tres des parois¬≠ses voisines, et dont le voyageur devait pr√©senter la collection compl√®te √† son √©v√™que d√®s son retour.

En cas de contravention, la peine pr√©vue √©tait celle de la decalvatio, ch√Ętiment dont de nos jours les √©rudits cherchent en vain √† √©tablir la nature exacte. De m√™me, il est impossible de savoir si sous le roi Erwig, l’auteur de cette loi, l’Espagne du vne si√®cle comptait assez d’eccl√©¬≠siastiques instruits pour tenir √† jour la paperasserie n√©ces¬≠saire… Il est assez probable que Montesquieu avait rai¬≠son, en parlant de lois ¬ę vides de sens ¬Ľ.

Pour ce qui est du ressentiment, ses effets ne tard√®rent pas. Cette question, elle aussi, fait l’objet de contesta¬≠tions crudit√©s, le d√©bat ayant √©t√© jadis d√©clench√© par ces quelques chroniques (Roderic de Toledo, Lucas de Tuy) qui affirment que les Juifs prirent l’initiative de ¬ę trahir ¬Ľ, c’est-√†-dire de faire conna√ģtre aux Arabes les voies et les moyens les plus s√Ľrs pour leur faciliter, en 711, l’invasion de la P√©ninsule ib√©rique, et qu’ils leur accord√®rent, lors de la conqu√™te, un concours substantiel.

 

L’ islam

 

(p.47-48) /Arabie, début du 7e siècle/

Ce désert était peuplé de tribus bédouinnes, pratiquant /aussi/ la circoncision. Elles adoraient des idoles de pierre, dont la pierre noire de la Kaaba, à La Mecque, était la plus connue.

 

(p.49) D’apr√®s la tradition musulmane, l’apostolat de Maho¬≠met s’exer√ßa d’abord pendant dix ann√©es, de 612 √† 622, √† La Mecque ; le proph√®te n’y eut que peu de succ√®s, ne recruta que quelques dizaines de fid√®les et fut en butte aux ris√©es et m√™me aux pers√©cutions des Mecquois. Il se d√©cida alors √† se transporter avec ses adh√©rents √† M√©dine (Yathrib), ville situ√©e quelques centaines de kilo¬≠m√®tres plus au nord, et peupl√©e en grande partie de tribus juives ou juda√Įsantes. L√†, son succ√®s s’affirma, et ses partisans crurent rapidement en nombre, sur un sol d√©j√† labour√© par l’enseignement monoth√©iste. (Bien que ces questions soient fort obscures, une comparaison avec les premiers succ√®s de la pr√©dication chr√©tienne, obtenus parmi les metuentes, les ¬ę pros√©lytes de la porte ¬Ľ, serait peut-√™tre de mise ici.)

Mais les Juifs de stricte ob√©dience, les docteurs locaux de la Loi dont, les appels ardents du Coran en t√©moi¬≠gnent, la caution et l’approbation morale lui apparais¬≠saient tellement essentielles, se montr√®rent sceptiques et d√©daigneux. Des d√©m√™l√©s et des escarmouches s’en¬≠suivirent ; suffisamment puissant d√©j√† pour faire usage de la mani√®re forte, le Proph√®te d√©√ßu expulsa une partie des Juifs, et massacra avec la b√©n√©diction d’Allah le reste. Ainsi s’expliquent les contrastes du Coran, lorsqu’il traite des Juifs, les glorifiant dans certains passages (ce sont alors les ¬ę Fils d’Isra√ęl ¬Ľ), les vouant aux g√©monies en d’autres plus tardifs (ce sont alors les yahud) ; ainsi s’expliquerait aussi la substitution de J√©rusalem par La Mecque comme lieu d’orientation de la pri√®re (kibla), (p.50) et le remplacement du je√Ľne de Yom Kippour par le Ramadan.

 

(p.50) Ma√ģtre de M√©dine et de sa r√©gion, le Proph√®te s’em¬≠ploya ensuite √† amener √† composition La Mecque, sa ville natale, et √† devenir le chef th√©ocratique de l’Arabie (du reste, maints accents du Coran permettent de con¬≠clure¬† qu’il¬†¬† n’√©tait¬†¬† gu√®re¬†¬† conscient¬†¬† d’une¬†¬† mission¬†¬† de j caract√®re universaliste, et que c’est la collectivit√© arabe ‘ seule qu’il entendait faire b√©n√©ficier de son message), | Dans¬† cette entreprise,¬† qui s’√©tendit de 622 jusqu’√† sa mort¬† en¬† 632,¬† il¬† fit¬† preuve¬† d’√©tonnantes¬† capacit√©s¬†¬† de j meneur d’hommes et de strat√®ge, frappant les Mecquois sur leurs lignes de communication avec l’ext√©rieur, et les r√©duisant √† sa merci en 630. Au cours de ces campagnes, il eut cette fois affaire √† des tribus arabes chr√©tiennes et r√©ussit √† les soumettre ; ici encore, il se heurta √† leur incompr√©hension, sinon √† leurs railleries et, dans cette question √©galement,¬† le¬† Coran refl√®te¬† sa¬† d√©ception, et manifeste un changement graduel de ton.

Les derni√®res ann√©es de la vie du Proph√®te paraissent avoir √©t√© calmes et sereines. Khadija √©tait morte depuis longtemps ; il contracta, pour des raisons politiques, plu¬≠sieurs autres mariages. Il r√©gissait paternellement sa communaut√©, simple, humain et de bon conseil, acces¬≠sible au dernier de ses fid√®les. Il pr√©parait une exp√©dition contre la Syrie lorsqu’il mourut subitement en 632.

Tels sont les √©l√©ments certains de la biographie du Proph√®te qu’il est possible de retirer de la lecture du Coran, ce livre tellement d√©routant pour l’entendement occidental. Sa lecture est assur√©ment rebutante pour nous, et le jugement qu’a jadis port√© Carlyle : ¬ę Un fouillis confus, rude et indigeste. Seul le sens du devoir peut pousser un Europ√©en √† venir √† bout du Coran ¬Ľ, reste toujours vrai pour nous. Mais aussi vraie est la deuxi√®me partie de la proposition : ¬ę Ce livre a des m√©rites tout autres que litt√©raires. Si un livre vient du plus profond du cŇďur, il atteindra d’autres cŇďurs ; l’art et le savoir-faire ne comptent gu√®re. ¬Ľ Livre d’authen¬≠tique inspiration religieuse, le Coran rappelle l’Ancien Testament par son aspect de guide universel, s’√©tendant √† tous les domaines de l’existence. Il est vrai que sa composition est beaucoup plus confuse et ses r√©p√©ti¬≠tions proprement interminables. (Mais ainsi que faisaient observer ses commentateurs ¬ę Dieu ne se lasse jamais de se r√©p√©ter¬Ľ.) Et tout comme l’Ancien Testament a

(p.51) √©t√© compl√©t√© par la tradition, d’abord orale, de la Michna et du Talmud, le Coran l’a √©t√© par la tradition islamique du hadith, laquelle n’a √©t√© fix√©e par √©crit que sur le tard (IXe si√®cle).

Si le g√©nie de Mahomet fut de fondre et de transposer, afin de les rendre accessibles aux Arabes, les enseigne¬≠ments des deux religions rivales (J√©sus, auquel il accorde une place √©minente, est pour lui le dernier en date des grands proph√®tes), il t√©moigne souvent, nous l’avons dit, de l’ignorance de leur teneur exacte. Ainsi il croit que les Juifs, partageant √† leur mani√®re l’erreur chr√©tienne, tiennent Ezra pour le fils de Dieu ; la Trinit√© chr√©tienne se compose pour lui de Dieu, le p√®re, du Christ et de Marie (les Chr√©tiens sont pour lui des polyth√©istes), et il confond du reste Marie avec Myriam, la sŇďur d’Aaron (sourate XIX, 29) ; plus m√™me, il confond parfois ensei¬≠gnement juif et enseignement chr√©tien, et exhorte les Juifs de M√©dine √† le suivre au nom des Evangiles. Igno¬≠rance qui peut-√™tre fit sa force ; peut-√™tre le vieux Renan avait-il raison en √©crivant : ¬ę Trop bien savoir est un obstacle pour cr√©er… Si Mahomet avait √©tudi√© de pr√®s le juda√Įsme et le christianisme, il n’en e√Ľt pas tir√© de religion nouvelle ; il se f√Ľt fait juif ou chr√©tien et e√Ľt √©t√© dans l’impossibilit√© de fondre ces deux religions d’une mani√®re appropri√©e aux besoins de l’Arabie… ¬Ľ

Cherche-t-on par ailleurs √† d√©terminer la part du juda√Įsme et celle du christianisme dans l’enseignement de Mahomet, on se convainc facilement de l’influence pr√©¬≠pond√©rante du premier. Du point de vue transcendantal, le monoth√©isme rigide de l’Ancien Testament est main¬≠tenu et, si possible, affirm√© avec plus d’√©nergie encore. ¬ę II n’est de divinit√© qu’une Divinit√© unique. ¬Ľ ¬ę Impies sont ceux qui ont dit : ¬ę Allah est le troisi√®me d’une ¬ę Trinit√©. ¬Ľ ¬ę Comment aurait-Il des enfants alors qu’il ¬ę n’a point de compagne, qu’il a cr√©√© toute chose et ¬ę qu’il est omniscient ? ¬Ľ Sans rel√Ęche, le Coran mart√®le ce th√®me. Du point de vue des rites, la loi de Mo√Įse, depuis longtemps tomb√©e en d√©su√©tude chez les Chr√©¬≠tiens, tout en √©tant all√©g√©e par Mahomet, reste en vigueur dans la plupart des domaines, qu’il s’agisse de prescrip¬≠tions alimentaires et de l’interdiction de la viande de porc, des ablutions et purifications et de la r√©glemen¬≠tation de la vie sexuelle (consid√©r√©e, tout comme par l’Ancien Testament, bonne et n√©cessaire), ou du rythme des pri√®res quotidiennes et des je√Ľnes. Aux Chr√©tiens, (p.52)

il n’emprunte que le culte de J√©sus et la foi en sa concep¬≠tion virginale. Mais il nie r√©solument le fait de la Cruci¬≠fixion 1.¬†¬† D’ailleurs,¬†¬† pourquoi¬†¬† J√©sus¬†¬† se¬†¬† serait-il¬†¬† laiss√© immoler ? En effet, la notion de p√©ch√© originel, √† peine j esquiss√©e dans l’Ancien Testament, et sur laquelle les Evangiles mettent si fortement l’accent, est pratiquement ignor√©e par le Coran. On voit donc que l’Islam a bien plus d’affinit√©s avec le juda√Įsme qu’avec le christianisme. Il est vrai que sur maints points on per√ßoit l’influence de tr√®s¬† antiques¬† traditions¬†¬† communes¬† aux Arabes et aux Juifs, ainsi que cela √©tait le cas pour la circoncision (que le Coran ne mentionne explicitement nulle part !), Mais l’Islam se rapproche du¬† christianisme sur un autre point. En analogie avec un classique proc√©d√© des P√®res de l’Eglise, qui cherch√®rent et trouv√®rent chez les proph√®tes¬† bibliques l’annonce de la¬† venue du Christ, Mahomet attribue √† ces m√™mes proph√®tes, mais surtout √† Abraham et √† J√©sus, l’annonce de sa venue √† lui. (Les th√©ologiens musulmans perfectionneront la m√©thode, se r√©f√©rant parfois aux m√™mes textes que les Chr√©tiens, qu’ils sauront lire d’une mani√®re nouvelle2.) Et si les ¬ę d√©tenteurs des Ecritures ¬Ľ (Chr√©tiens comme Juifs) ne trouvent dans ces textes rien de tel, c’est qu’ils sont, les uns¬†¬† comme¬† les¬†¬† autres,¬†¬† des¬†¬† t√©moins¬†¬† infid√®les,¬†¬† d√©ten¬≠teurs d’une demi-v√©rit√© ; car, ils en ont ¬ę oubli√© une par¬≠tie ¬Ľ, ou, ce qui pire est, ¬ę ils veulent √©teindre la lumi√®re d’Allah avec le souffle de leurs bouches ¬Ľ. Ils sont donc des faussaires, ¬ę dissimulant une grande partie de l’Ecri¬≠ture ¬Ľ. A ce point de vue, nulle diff√©rence entre Juifs et Chr√©tiens, m√™me si √† plusieurs reprises Mahomet souligne sa pr√©f√©rence pour les derniers ;¬† ils sont plac√©s sur le m√™me pied, et Allah, qui jusque-l√† a soutenu les Chr√©¬≠tiens contre les Juifs, les ch√Ętiera maintenant de la m√™me mani√®re pour leur infid√©lit√©.

 

1 La Crucifixion est une fable juive, et les Juifs sont pr√©cis√©ment bl√Ęm√©s ¬ę pour avoir dit ¬Ľ : ¬ę Nous avons tu√© le Messie, J√©sus fils de Marie, ¬ę l’Ap√ītre d’Allah ! ¬Ľ, alors qu’ils ne l’ont ni tu√© ni crucifi√©, mais que son sosie a √©t√© substitu√© √† leurs yeux ¬Ľ (sourate IV, 156). Cette interpr√©tation d√©note l’influence du Nestorianisme, avec son enseignement sur les deux natures de J√©sus-Christ, sinon celle d’autres anciennes h√©r√©sies orientales (Doc√®tes, Corinthiens, Saturniens, etc.) comportant diverses variations sur le m√™me sujet.

2 Ainsi Habakuk, III, 3-7 ; Daniel, II, 37-45 ; Isa√Įe, V, 26-30 et passim, et m√™me Cantique des Cantiques, V, 10-16. Les Evangiles sont mis √† contribution de la m√™me mani√®re.

 

(p.54) Et le ¬ę tuez les Infid√®les quelque part que vous les trouviez ; prenez-les, assi√©gez-les ¬Ľ : en un mot, la Guerre sainte, le jihad ? demandera-t-on. Certes, cela aussi se trouve dans le Coran, mais ces impr√©cations et ces vio¬≠lences sont express√©ment r√©serv√©es aux polyth√©istes, aux idol√Ętres arabes qui ne veulent pas accepter l’ordre th√©ocratique institu√© par le Proph√®te pour son peuple (ce n’est qu’√† partir des croisades que la notion de Guerre sainte fut √©tendue √† la lutte contre les Chr√©tiens). Pour ces trublions, dont l’opposition compromet son Ňďuvre, Mahomet est sans merci : pour le reste, l’Islam est par excellence une religion de tol√©rance. Rien de plus faux que de le voir, conform√©ment aux poncifs tradi¬≠tionnels, brisant toute r√©sistance par le fer et par le feu. Plus g√©n√©ralement, c’est une religion √† la mesure de l’homme, sachant tenir compte de ses limites et de ses faiblesses. ¬ę Cette religion est facilit√© ¬Ľ, dit la tradition musulmane ; ¬ę Allah veut pour vous de l’aise et ne veut point de g√™ne ¬Ľ, dit encore le Coran. Religion qui n’exige ni le sublime ni l’impossible, moins ardente que le chris¬≠tianisme √† √©lever l’humanit√© vers des hauteurs inacces¬≠sibles, moins port√©e aussi √† la plonger dans des bains de sang.

 

(p.56) Et c’est ce qui explique que l’Islam √† ses d√©buts a √©t√© consid√©r√© par les Chr√©tiens ‚ÄĒ et aussi par les pa√Įens ‚ÄĒ simplement comme une nouvelle secte chr√©tienne. Une telle conception persista en Europe √† travers tout le Moyen Age : on en retrouve les √©chos dans La Divine Com√©die de Dante, o√Ļ Mahomet est trait√© de ¬ę seminator di scan-dalo e di scisma ¬Ľ, ainsi que dans diverses l√©gendes o√Ļ il est pr√©sent√© comme un cardinal h√©r√©siarque, d√©√ßu de ne pas avoir √©t√© √©lu pape. On comprend mieux, dans ces conditions, l’accueil enthousiaste que les monophysites de Syrie, pers√©cut√©s par Byzance, et les nestoriens de M√©sopotamie, opprim√©s en Perse, r√©serv√®rent aux conqu√©¬≠rants, qui √©taient aussi leurs fr√®res ou leurs cousins de race.

 

(p.59)¬† Est-ce de l‚Äôpoque des Omayades que date le statut des ‚Äėdhimmis‚Äô, des prot√©g√©s chr√©tiens et juifs, tel que les (p.60) l√©gistes musulmans le codifieront d√©finitivement un ou I deux si√®cles plus tard ? Ces l√©gistes aimaient √† se r√©f√©rer √† des r√©pondants antiques et v√©n√©rables, et attribuaient le statut en question au Calife Omar, deuxi√®me succes¬≠seur de Mahomet ; en r√©alit√©, il lui est certainement bien post√©rieur ;¬† quoi qu’il en soit, voici les termes et les conditions,¬† au nombre¬† de¬† douze,¬† du c√©l√®bre¬†¬† ¬ę pacte I d’Omar ¬Ľ :

Six conditions sont essentielles :

Les dhimmis ne se serviront point du Coran par raille¬≠rie, ni n’en fausseront le texte,

Ils ne parleront pas du Prophète en termes menson-1 gers ou méprisants,

Ni du culte de l’Islam avec irr√©v√©rence ou d√©rision,

Ils ne toucheront pas une femme musulmane, ni ne chercheront √† l’√©pouser,

Ils ne t√Ęcheront point de d√©tourner un Musulman de la foi, ni ne tenteront rien contre ses biens ou sa vie,

Ils ne secourront point l’ennemi, ni n’h√©bergeront d’espions.

La transgression d’une seule de ces six conditions an√©an¬≠tit le trait√© et enl√®ve aux dhimmis la protection des Musulmans.

Six autres conditions sont seulement souhaitables ; leur violation est punissable d’amendes ou d’autres p√©nalit√©s, mais n’an√©antit pas le trait√© de protection :

Les dhimmis porteront le ghiyar, un signe distinctif, ordinairement de couleur jaune pour les Juifs, de couleur bleue pour les Chrétiens,

Ils ne b√Ętiront point de maisons plus hautes que celles des Musulmans,

Ils ne feront pas entendre leurs cloches et ne liront point √† haute voix leurs livres, ni ce qu’ils racontent d’Ezra et du Messie J√©sus,

Ils ne boiront pas de vin en public, ni ne montreront leurs croix et leurs pourceaux,

Ils enseveliront leurs morts en silence, et ne feront point entendre leurs lamentations ou leurs cris de deuil,

Ils ne se serviront point de chevaux, ni de race noble ni de race commune ; ils peuvent toutefois monter des mulets ou des √Ęnes.

A ces douze conditions, si r√©v√©latrices du m√©lange de m√©pris et de bienveillance qui caract√©risait l’attitude des Musulmans envers les Infid√®les, il faut en ajouter une trei¬≠zi√®me, absolument fondamentale : les dhimmis paieront (p.61) tribut, sous deux formes diff√©rentes : le kharadj, imp√īt foncier, d√©j√† mentionn√©, et la djizyia ou djaliya, capitation √† acquitter par les hommes adultes, ¬ę portant la barbe ¬Ľ. De celle-l√† aussi, le c√©l√®bre l√©giste Mawerdi √©crivait ¬ęqu’elle est demand√©e avec m√©pris, parce qu’il s’agit d’une r√©mun√©ration due par les dhimmis en raison de leur infid√©lit√©, mais qu’elle est aussi demand√©e avec dou¬≠ceur, parce qu’il s’agit d’une r√©mun√©ration provenant du quartier que nous leur avons fait ¬Ľ.

De la sorte, une symbiose organique s’institue entre conqu√©rants et conquis, qui, sauf exceptions passag√®res, a permis, tout le long du Moyen Age, l’existence de Chr√©¬≠tient√©s et de Juiveries paisibles et prosp√®res dans toutes les r√©gions de l’Imperium islamique.

 

(p.63) Cette coexistence pacifique de religions rivales contribuait au respect de l’opinion d’autrui, et conduisait parfois aussi jusqu’au franc scepticisme. En particulier, les premi√®res tentatives de critique biblique sont bien ant√©rieures au ¬ę Si√®cle des Lumi√®res ¬Ľ puis¬≠qu’on les retrouve sous la plume de certains pol√©mistes de l’Islam. Ainsi, au xie si√®cle, l’√©rudit po√®te Ibn Hazm mettait en doute l’√Ęge des patriarches (Si Mathusalem avait v√©cu aussi longtemps que l’assure la Gen√®se, il aurait d√Ľ mourir dans l’arche de No√©, faisait-il observer), relevait maintes autres contradictions de l’Ancien Testa¬≠ment et, tout comme plus tard un Voltaire, dressait le catalogue de ses obsc√©nit√©s.

Attaquer le Coran lui-m√™me d’une mani√®re aussi ‚ÄĘ> ouverte aurait √©quivalu √† blasph√©mer le Proph√®te ; si les penseurs arabes ne l’ont pas os√©, ou s’il ne reste plus trace de tels √©crits, il a exist√© des auteurs, et non des moindres, qui se sont complu √† composer des imitations du Coran, dont le caract√®re iconoclaste faisait les d√©lices des initi√©s. C’est ce qu’a fait Mutanabbi, souvent consi¬≠d√©r√© comme le plus grand des stylistes arabes, ainsi que le po√®te aveugle Abou’1-Ala, prince des sceptiques de l’Orient. On objectait √† ce dernier, para√ģt-il, que son ouvrage √©tait bien fait, mais qu’il ne produisait pas l’im¬≠pression du vrai Coran. ¬ę Laissez-le lire pendant quatre cents ans dans les mosqu√©es, r√©pliqua-t-il, et vous m’en direz des nouvelles. ¬Ľ Ailleurs, Abou’1-Ala attaque toute religion en g√©n√©ral en termes tr√®s violents : ¬ę R√©veillez-vous, r√©veillez-vous, pauvres sots, vos religions ne sont qu’une ruse de vos anc√™tres. ¬Ľ On voit que la formule¬† (p.64) ¬ę religion, opium du peuple ¬Ľ poss√®de¬† des r√©pondants antiques de qualit√©…

A cette originalit√© fonci√®re de l’Islam de la grande √©poque, on peut facilement trouver des explications terre √† terre, et invoquer les pressantes raisons qui pous¬≠saient les conqu√©rants arabes √† prot√©ger les existences et les cultes des dhimtnis, laborieux agriculteurs ou arti¬≠sans, piliers de la vie √©conomique du califat : √©tat de choses qui a fini par recevoir une ¬ę cons√©cration id√©olo¬≠gique ¬Ľ. Mais je pr√©f√®re mettre l’accent sur l’autre aspect de la question, et qui, peut-√™tre, recouvre une v√©rit√© plus profonde : √† savoir, que les doux pr√©ceptes du Christ ont pr√©sid√© √† la naissance de la civilisation la plus combative, la plus intransigeante qu’ait connue l’histoire humaine, tandis que l’enseignement belliqueux de Maho¬≠met a fait na√ģtre une soci√©t√© plus ouverte et plus conci¬≠liante. Tant il est vrai, encore une fois, qu’√† force de trop exiger des hommes, on les soumet √† d’√©tonnantes tentations, et que qui veut trop faire l’ange fait la b√™te.

 

(p.66) Comment expliquer alors que le christianisme ait fini par I s’√©teindre presque compl√®tement, √† travers le vaste Imperium islamique ?

 

(p.67) Des flamb√©es de pers√©cutions, d√©clench√©es par des Califes peu tol√©rants tels que Moutawakkil, ¬ę le ha√Įsseur de Chr√©tiens ¬Ľ (847-861), et surtout, un si√®cle et demi plus tard, par l’extravagant Calife d’Egypte Hakim (996-1021), entra√ģnaient de leur c√īt√© des conversions en masse. Mais les coups d√©finitifs ne furent port√©s aux Chr√©tient√©s orientales qu’√† l’√©poque des Croisades. Avant celles-ci, la d√©gradation fut tr√®s lente, et marqu√©e surtout par une baisse progressive du statut social des Chr√©tiens. D√®s le Xe si√®cle, les observations de Jahiz sur les m√©tiers respectifs des Chr√©tiens et des Juifs ne semblent plus valables. Cependant, la pr√©pond√©rance des Chr√©tiens dans l’administration durera pendant des si√®cles. Leurs adver¬≠saires assuraient que certains d’entre eux se posaient m√™me ouvertement en ¬ę ma√ģtres du pays ¬Ľ ; et qu’en pillant le tr√©sor public ils pr√©tendaient exercer une esp√®ce de droit de r√©cup√©ration. Les ul√©mas se plai¬≠gnaient am√®rement de cet ¬ę envahissement chr√©tien ¬Ľ ; au XVe si√®cle encore, l’un d’eux rappelait que ¬ę l’exercice par ces Chr√©tiens de fonctions dans les bureaux officiels est un mal des plus grands, qui a pour cons√©quence l’exaltation de leur religion, vu que la plupart des Musul¬≠mans ont besoin, pour le r√®glement de leurs affaires, de fr√©quenter ces fonctionnaires… (‚Ķ)

 

(p.68) Voici, par exemple, une apologie de l’Islam, Le Livre-de la religion et de l’Empire, r√©dig√©e au IXe si√®cle par l’apostat chr√©tien Ali Tabari. Un de ses chapitres s’in¬≠titule ¬ę La proph√©tie du Christ sur le Proph√®te ‚ÄĒ que Dieu les b√©nisse et les sauve tous les deux ¬Ľ. ¬ę II est √©vident ‚ÄĒ √©crit Ali Tabari dans ce chapitre ‚ÄĒ que Dieu a accru sa col√®re contre les enfants d’Isra√ęl, les a mau¬≠dits, les a abandonn√©s et leur a dit qu’il br√Ľlerait le tronc √† partir duquel ils se sont multipli√©s, qu’il les d√©truirait ou les chasserait dans le d√©sert. Quel est mon √©tonne-ment de voir que les Juifs demeurent aveugles √† ces choses et maintiennent des pr√©tentions qui les rem¬≠plissent d’illusions et d’erreurs. Car les Chr√©tiens portent (p.69)

t√©moignage contre les Juifs, matin et soir, comme quoi Dieu les a compl√®tement d√©truits, a effac√© leurs traces de la surface de la terre et annihil√© l’image de leur nation. ¬Ľ Qu’un tel appel au t√©moignage des Chr√©tiens contre les Juifs ne d√Ľt pas √™tre isol√© est confirm√© entre autres par Jahiz, qui conclut ainsi son √©crit cit√© plus haut : ¬ę Les Chr√©tiens croient que les Mages, les Sab√©ens et les Manich√©ens, qui s’opposent au christianisme, doivent √™tre pardonnes tant qu’ils n’ont pas recours au mensonge, et ne contestent pas la vraie foi, mais lorsqu’ils en viennent √† parler des Juifs, ils les stigma¬≠tisent comme des rebelles endurcis, et non seulement comme des gens vivant dans l’erreur et la confusion. ¬Ľ (Cette tradition ne s’est pas tarie, bien au contraire, puisque dans les pays arabes contemporains, la propa¬≠gande anti-isra√©lienne ou antijuive, faisant fl√®che de tout bois, invoque, aux c√īt√©s de certains versets du Coran et des vieux th√®mes patristiques, non seulement des libelles pseudo-mystiques tels que les fameux ¬ę Proto¬≠coles des Sages de Sion ¬Ľ, mais aussi des arguments proprement racistes : les Juifs sont une race m√©tiss√©e, leurs vices sont inn√©s, et Isra√ęl est appel√© √† dispara√ģtre ¬ę par la loi fondamentale de la lutte pour la vie ¬Ľ. On voit que la propagande mondiale hitl√©rienne est pass√©e par l√†.)

 

(p.70) L’une des plus connues d’entre elles, celle de l’anna¬≠liste¬† syriaque¬† Bar Hebraeus, √©voque entre autres¬† un massacre qui eut lieu dans l’Irak en 1285. Une bande de Kurdes et¬†¬† d’Arabes, forte de quelques milliers d’hommes, projetait¬† de tuer tous¬† les Chr√©tiens¬† de la r√©gion de Macosil. Ceux-ci alors¬† ¬ę rassembl√®rent leurs femmes et leurs enfants, et all√®rent chercher refuge dans un castel qui avait appartenu √† l’oncle du Proph√®te, dit Nakib¬† Al-Alawiyin,¬† esp√©rant¬† que¬† les¬† brigands¬† respec¬≠teraient cet √©difice, et que leurs vies resteraient sauves. Quant au reste des Chr√©tiens, qui ne savaient pas o√Ļ se √ģ cacher, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans ; le castel, ils tremblaient de peur, et pleuraient √† chaudes larmes sur leur sort funeste, bien qu’en r√©alit√© ce sort frapp√Ęt d’abord ceux qui s’√©taient r√©fugi√©s dans le cas-tel ¬Ľ. En effet, continue notre chroniqueur, malgr√© la saintet√© de l’endroit, les bandits le prirent d’assaut et \ pass√®rent au fil de l’√©p√©e les r√©fugi√©s, massacrant ensuite les Chr√©tiens¬† de la ville, et s’en prenant ensuite aux Juifs, et m√™me aux Musulmans.

Ce r√©cit de Bar Hebraeus, ses plaintes et ses impr√©ca¬≠tions rappellent par maint d√©tail la chronique de Salomon bar Sim√©on, relatant comment, en 1096, des bandes de crois√©s massacr√®rent les Juifs de Worms, qui avaient cherch√© abri dans le palais de l’√©v√™que Adalbert (voir plus loin).

Mais, √† part quelques √©pisodes isol√©s de cette esp√®ce, on ne sait pas grand-chose des souffrances muettes de (p.71) ces chr√©tient√©s orientales, impossibles √† relater sous forme d’histoire coh√©rente. Un chroniqueur plus ancien, le ¬ę pseudo ¬Ľ-Denys de Tell-Mahr√©, compilant les r√©cits de ses pr√©d√©cesseurs, constate :

¬ę Quant aux temps durs et amers que nous-m√™mes et nos p√®res avons v√©cus, nous n’avons trouv√© aucune chronique √† leur sujet, ni sur les pers√©cutions et les souffrances qui nous ont frapp√©s pour nos p√©ch√©s… nous n’avons trouv√© personne qui ait d√©crit ou comm√©mor√© cette √©poque cruelle, cette oppression qui continue √† peser de nos jours encore sur notre terre… ¬Ľ

Somme toute, si on dispose de quelques √©l√©ments sur l’islamisation progressive des villes, on ignore les condi¬≠tions dans lesquelles s’est poursuivie celle des campa¬≠gnes. Parfois, on ne dispose que d’un point de d√©part et d’un point d’arriv√©e. Ainsi, dans l’Afrique du Nord actuelle, o√Ļ florissaient jadis Tertullien, Cyprien et saint Augustin, o√Ļ il y avait deux cents √©v√™ch√©s au vne si√®cle, il n’en restait plus que cinq en 1053 ; on croit que Abdel-mumin y d√©truisit vers 1160 les derniers vestiges de la chr√©tient√© indig√®ne. En Egypte, la d√©christianisation fut plus lente, et ne s’acc√©l√®re qu’en contre-coup √† la pouss√©e des crois√©s : de grandes pers√©cutions de Chr√©¬≠tiens, suivies de conversions en masse, y marquent en particulier la p√©riode du gouvernement des Mamluks, √† partir de 1250. De nos jours, les Coptes monophysites y forment un dixi√®me de la population. Une lente d√©ca¬≠dence du m√™me genre s’est poursuivie en Syrie, o√Ļ le nombre de Chr√©tiens de diverse ob√©dience est actuel¬≠lement du m√™me ordre de grandeur (dans l’Irak, par contre, le christianisme nestorien s’est presque enti√®re¬≠ment effrit√© au cours du premier si√®cle de la domination arabe).

 

(p.73) Cependant, Charlemagne d√©j√†, qui s’√©tait fait cou¬≠ronner empereur √† Rome, avait fait √©vang√©liser les Saxons non par la parole, mais par le fer et le feu. Lorsque le recours au ¬ę bras s√©culier ¬Ľ s’implante d√©fi¬≠nitivement dans les mŇďurs eccl√©siastiques, lorsque, sur¬≠tout apr√®s le triomphe de Canossa, la papaut√© pr√™che la croisade, et lance les troupes chr√©tiennes √† l’assaut de la Terre sainte et de l’Orient, alors les progr√®s de l’√©vang√©-lisation s’arr√™taient net. Les croisades furent-elles la grande trahison des clercs ? En fait, elles durcirent non seulement les cŇďurs des Juifs, massacr√©s par milliers par les bandes de crois√©s, mais aussi ceux des Musul¬≠mans, pieux adorateurs de J√©sus, attaqu√©s par les contempteurs acharn√©s de Mahomet. Par r√©percussion, elles conduisirent √† l’extinction presque compl√®te du christianisme en pays d’Islam ; elles marquent un apog√©e √† partir duquel l’expansion chr√©tienne a fait place √† une contraction. Ce processus, qui lui aussi s’√©tend sur pr√®s d’un mill√©naire, semble irr√©versible, surtout depuis qu’aux reculs enregistr√©s sur les fronts ext√©rieurs s’est ajout√©e, depuis plus d’un si√®cle, la retraite sur le front int√©rieur, face √† ce qu’il est convenu d’appeler la ¬ę paga-nisation ¬Ľ des Europ√©ens, intellectuels ou ouvriers. Sur le fond de ce mouvement de longue dur√©e, les revivais religieux, d’une g√©n√©ration √† l’autre, ne font l’effet que de retours de flamme. A l’offensive du communisme, qui, en Europe et en Asie, abat, sous nos yeux, des murs entiers de l’√©difice chr√©tien, font pendant les incessants progr√®s de l’Islam en Afrique. Tout se passe donc bien comme si le reflux du christianisme co√Įncidait avec la pr√©pond√©¬≠rance de la civilisation occidentale, comme si le paradoxe d’un message √©vang√©lique appuy√© sur la force se r√©v√©lait √† la longue √™tre ce qu’il est : une antinomie insoute¬≠nable.

 

 

 

(p.75) (‚Ķ) nombreux sont les versets du Coran consacr√©s √† la glorification des patriarches et des proph√®tes, Mo√Įse, Elie, Job ou le roi Salomon.

Par la suite, la th√©ologie de l’Islam fut √©labor√©e sur¬≠tout √† Bagdad, c’est-√†-dire dans cette M√©sopotamie qui, depuis des si√®cles, √©tait la forteresse de la tradition juive. Des Juifs convertis √† l’Islam, tels qu’Abdallah ben Salem et Kaab al-Ahbar, ont contribu√© √† en d√©terminer la forme et les m√©thodes : nous avons d√©j√† signal√© les analogies de construction entre le Talmud et le hadith. Et le folklore religieux des premiers si√®cles de l’Islam s’est abondamment aliment√© au fonds juif, aux histoires merveilleuses de la Haggada sur les patriarches et les proph√®tes ; ces l√©gendes, connues sous le titre significatif de ¬ę Israyilli’at ¬Ľ, ont conserv√© leur popularit√© jusqu’√† nos jours.

 

(p.85) De tout ce qui pr√©c√®de, il serait erron√© de conclure que le sort des Juifs en Islam fut toujours florissant. Dans la partie orientale de l’Empire, il y eut des pers√©¬≠cutions sporadiques, lesquelles du reste visaient toujours les dhimmis juifs et les dhimmis chr√©tiens √† la fois. La mieux connue, et peut-√™tre la plus cruelle, fut celle du Calife fatimide Hakim, lequel, en 1012, fit d√©truire en Egypte et en Palestine toutes les √©glises et toutes les synagogues, et interdit la pratique des religions autres que l’Islam. Il est significatif que les historiens musul¬≠mans n’ont su expliquer cette d√©cision autrement qu’en l’attribuant √† la folie qui subitement se serait empar√©e de ce Calife. Dans la partie occidentale, d’o√Ļ d√®s le XIIe si√®cle le christianisme avait disparu, tandis que le juda√Įsme prosp√©rait (disparit√© de sort qui nous rappelle combien le juda√Įsme √©tait mieux outill√© que le christia¬≠nisme pour vivre sous une domination √©trang√®re), il y eut, au xne si√®cle, sous la dynastie des Almoravides d’abord, sous celle des Almohades ensuite, des pers√©cu¬≠tions f√©roces, auxquelles, nous le verrons plus loin, les Juifs √©chappaient souvent en se r√©fugiant pour quelque temps en territoire chr√©tien (ce fut entre autres le cas pour Juda Halevi et pour la famille de Mo√Įse Ma√Įmo-nide). Il a √©t√© observ√©, √† ce propos, qu’il ne s’agissait pas de dynasties arabes, puisque toutes deux √©taient d’ori¬≠gine berb√®re, et que leur intol√©rance n’√©tait que l’expres¬≠sion du z√®le fervent de nouveaux convertis. L’explication vaut ce qu’elle vaut : des interpr√©tations de ce genre me paraissent plus valables dans le cas de princes apparte¬≠nant √† la secte chiite, intol√©rante de tous temps et par doctrine. On constate, en effet, que nombre d’entre les pers√©cutions connues ont √©t√© le fait de chiites : ainsi, celles du Yemen et celles qui furent end√©miques en Perse dans un pass√© r√©cent encore, ainsi que nous le verrons plus loin. Mais, surtout, ce que nous connaissons est sans doute bien plus maigre que ce que nous ignorons. Carac¬≠t√©ristique √† cet √©gard est la phrase laconique qui suit du chroniqueur juif espagnol Ibn Verga : ¬ę Dans la grande ville de Fez, une grande pers√©cution eut lieu ; mais comme je n’ai trouv√© l√†-dessus rien de pr√©cis, je ne l’ai pas d√©crite plus amplement. ¬Ľ

II semble bien que les Juifs furent englob√©s dans les pers√©cutions antichr√©tiennes d’Egypte mentionn√©es plus haut (d’apr√®s une chronique musulmane datant de cette √©poque, ils auraient m√™me suppli√© le sultan : ¬ę Au (p.86) nom de Dieu, ne nous br√Ľlez pas en compagnie de ces chiens de Chr√©tiens, nos ennemis tout comme les v√ītres¬†; br√Ľlez-nous √† part, loin d‚Äôeux.¬†¬Ľ

 

(p.89) Voici encore le Al Mostatraf, vaste encyclop√©die popu¬≠laire, sorte de fourr√©-tout, correspondant, √† la fois, aux ¬ę M√©mentos pratiques ¬Ľ, ¬ę R√®gles de savoir-vivre ¬Ľ et almanachs de nos parents. En divers endroits, il y est question des Infid√®les et de leurs ruses, mais sans m√©chancet√© excessive. Ainsi, on nous apprend que, pour jouer un tour aux Musulmans, un ¬ę roi de Roum ¬Ľ chr√©¬≠tien d√©cida d’abattre le c√©l√®bre phare d’Alexandrie, haut de mille coud√©es. Il s’y prit de la mani√®re suivante : il envoya en Egypte des pr√™tres, qui pr√©tendaient vouloir embrasser l’Islam : ceux-ci, de nuit, enfouissaient √† proxi¬≠mit√© du phare des tr√©sors, qu’ils d√©terraient de jour ; tout le peuple d’Alexandrie courut creuser la terre tout autour, de sorte que le phare finit par s’√©crouler. Ailleurs, il est question d’un Juif qui, pour perdre un vizir, contre¬≠nt son √©criture, et feignit d’entretenir avec les princes infid√®les une correspondance pr√©judiciable aux int√©r√™ts de l’Islam ; d√©masqu√©, il fut d√©capit√©.

Le chapitre ¬ę De la fid√©lit√© √† la foi jur√©e ¬Ľ donne en exemple le roi-po√®te juif Samawal, qui symbolisait d√©j√† cette vertu dans la po√©sie arabe ant√©islamique. Des adages mettent en garde contre les dhimmis : ¬ę Ne con¬≠fiez aucune fonction ni aux Juifs ni aux Chr√©tiens ; car, par leur religion, ce sont des gens √† pots-de-vin… ¬Ľ (cha¬≠pitre ¬ę De la perception des imp√īts ¬Ľ), ou les fl√©trissent : ¬ę En g√©n√©ral, la mal√©diction est permise contre ceux qui poss√®dent des qualit√©s m√©prisables, comme par exemple quand on dit : ¬ę Que Dieu maudisse les m√©chants ! Que ¬ę Dieu maudisse les Infid√®les ! Que Dieu maudisse les ¬ęJuifs et les Chr√©tiens!…¬Ľ (chapitre : ¬ęDe savoir se taire ¬Ľ). Le chapitre traitant des √©pigrammes contient celui qui suit ¬ę … il arrive tr√®s souvent qu’une pi√®ce de bois soit fendue en deux : la moiti√© pour servir √† une mosqu√©e, et ce qu’il en reste est employ√© aux latrines d’un Juif ! ¬Ľ On voit qu’il y a de tout, dans notre encyclo¬≠p√©die.

 

(p.98) ¬ę¬†Oll√©¬†¬Ľ¬†: une translit√©ration d‚ÄôAllah

 

(p.104) En 1066, au cours d‚Äôune br√®ve insurrection populaire, Joseph ibn Nagrela fut crucifi√© par la foule d√©cha√ģn√©e, et un grand nombre de Juifs furent assassin√©s¬†; il semble que les survivantsz durent quitter pour quelque temps Grenade.

 

(p.112) En Andalousie, l’√Ęge d’or ne devait plus durer longtemps. En 1147, elle fut envahie par les! Almohades du Maroc intol√©rants, sectaires, imposant l’Islam de force, et ceux des Juifs qui ne se r√©sign√®rent pas √† la condition humili√©e et dangereuse de l’Anoussiout durent la quitter pour les cieux plus cl√©ments de la Castille, de l’Aragon et de la Provence. On est mal ren¬≠seign√© sur le sort de ceux qui rest√®rent ; aucun historien ne s’est encore pench√© sur leurs vicissitudes. D’une part, d’apr√®s une chronique arabe, ils jou√®rent un r√īle de premier plan, quinze ans plus tard, au cours d’une insurrection avort√©e contre le r√©gime des Almohades. De l’autre, Ibn Aknin (le disciple pr√©f√©r√© de Ma√Įmonide) assure qu’ils faisaient de grands efforts pour complaire aux Almohades, et continu√®rent m√™me √† suivre les rites de l’Islam lorsque la contrainte prit fin ; mais que malgr√© cela, m√©pris√©s, ils ne trouv√®rent pas gr√Ęce aux yeux des Musulmans. Effectivement, √† deux reprises, au d√©but du xnie si√®cle, le port d’un insigne distinctif fut impos√© √† ces convertis. On peut supposer qu’ils ont constitu√© une sorte de communaut√© √† la fois juive et musulmane, sem¬≠blable aux sectes que nous avons d√©crites au chapitre pr√©c√©dent. Ce qui pourrait expliquer comment Ibrahim ou Abraham ibn Sahl, de S√©ville, ait pu √™tre en m√™me temps le chef de la communaut√© juive et l’un des po√®tes arabes les plus connus et les plus licencieux de son √©poque.

 

(p.114) Tandis que dans l’Europe proprement chr√©tienne les croisades marquent le d√©but d’une d√©gradation des Juifs, et, d’une mani√®re tr√®s imm√©diate, contribuent √† cette d√©gradation, dans une Espagne fortement isla¬≠mis√©e, la Reconquista, au cours d’une premi√®re et longue p√©riode, favorise en effet un essor du juda√Įsme qui fut sans √©gal dans l’histoire de la dispersion. C’est que la Reconquista, qui fut une croisade permanente longue de huit si√®cles, fut, en m√™me temps, surtout √† ses d√©buts, tout autre chose que cela. Avant d’en venir √† notre sujet proprement dit, il importe donc d’√©clairer la toile de fond, d’√©voquer bri√®vement l’√©pop√©e mill√©naire qui,| m√™l√©e sourde et incoh√©rente √† son commencement, allait devenir la gesta Dei per Hispanos, la croisade r√©alis√©e dans tous ses buts (contrairement aux croisades d’Orient; mais c’est peut-√™tre la logique interne d’une croisade men√©e √† son aboutissement, c’est-√†-dire le paradoxe d’une qu√™te assouvie, qui conduisit alors √† la pers√©cution d’une partie de l’Espagne par l’autre, ainsi que nous le verrons plus loin).

Cependant, les Chr√©tiens d’Espagne combattent sous (p.115) l’√©gide d’un patron tut√©laire, saint Jacques, dont la d√©pouille mortelle aurait √©t√© miraculeusement transpor¬≠t√©e de Palestine √† Saint-Jacques-de-Compostelle, √† l’extr√©¬≠mit√© nord-ouest de la P√©ninsule. Dans le r√©seau de l√©gendes qui se tisse autour de la figure de ce doux ap√ītre, celui-ci devient √† la fois le fr√®re cadet ou m√™me le double de J√©sus, et un chevalier √† la blanche armure, en imitation, peut-√™tre, de la figure belliqueuse de Mahomet. Le sanctuaire de Saint-Jacques-de-Compostelle devient bient√īt l’un des principaux lieux de p√®lerinage pour toute l’Europe carolingienne, et, de la sorte, les influences de la jeune culture chr√©tienne commencent √† contrebalancer celles du califat de Cordoue, aidant les populations de la Castille ou de l’Aragon √† mieux prendre conscience de leur chr√©tient√©. Ainsi s’amorce une lente √©volution qui transformera la m√™l√©e confuse en ¬ę guerre divine ¬Ľ, conception qui sera alors r√©troactivement pro¬≠jet√©e sur l’entreprise en son entier, en m√™me temps que son incarnation d’√©pop√©e, le Cid Campeador, est promu au rang de paladin de la Foi (ce que sa biographie ne semble gu√®re confirmer). Evolution √† laquelle ont forte¬≠ment contribu√© les moines (clunisiens surtout) et les chevaliers d’outre-Pyr√©n√©es, qui, au xi^ si√®cle, en nombre toujours croissant, viennent, les uns, r√©former la vie religieuse espagnole, les autres, pr√™ter main-forte aux combattants (¬ęLes pr√©croisades¬Ľ). Mais leur influence fut lente √† s’exercer en profondeur. Il est caract√©ristique que l’acte qui exprime par excellence l’esprit des croi¬≠sades, le vŇďu et la prise de croix, ne p√©n√©tra que relati¬≠vement tard dans les mŇďurs des chevaliers espagnols : il ne devint fr√©quent qu’au d√©but du xme si√®cle. De m√™me, ce n’est qu’en 1212 que les rois chr√©tiens d’Espa¬≠gne, passant sur leurs vieilles discordes, surent conclure une alliance g√©n√©rale contre les Musulmans : la victoire d√©cisive de Las Navas en r√©sulta. Et il semble bien √©tabli que les grands ordres militaires qui, plus tard, jou√®rent dans l’histoire espagnole un r√īle si important, ceux de Saint-Jacques, d’Alcantara et de Calatrava, ne furent aucunement une cr√©ation originale, mais une imitation des ordres de Terre sainte.

 

(p.119) Le statut juridique de la ¬ę nation juive ¬Ľ √©tait √† l’√©po¬≠que sensiblement le m√™me que celui de la ¬ę nation chr√©¬≠tienne ¬Ľ. Dans les faits, les Juifs prenaient place sur l’√©chelle sociale aussit√īt apr√®s les rois et les seigneurs, rang qui leur √©tait assur√© par la grande importance et vari√©t√© de leurs fonctions socio-√©conomiques. Commerce, industrie et artisanat se trouvaient entre leurs mains pour la plus large part. La Reconquista, avec ses d√©vas¬≠tations, entra√ģnait la ruine des manufactures, l’abandon des mines d’argent et de m√©taux ; ils les relev√®rent. Dans les territoires conquis, ils donn√®rent un grand essor √† la viticulture, traditionnellement trait√©e avec d√©faveur en pays d’Islam. Propri√©taires terriens, ils veillaient eux-m√™mes √† la mise en valeur de leurs terres.

 

(‚Ķ) Voyons¬† maintenant ce que fut l’attitude de l’Eglise chr√©tienne √† cette √©poque, face √† une ascension juive aussi vertigineuse.

 

(p.120) Les eccl√©siastiques espagnols prenaient donc leur parti d’une situation qu’ils justifiaient, comme le fit l’archev√™que de Tol√®de, en exposant qu’il √©tait essentiel de garder les Juifs dans les terres castillanes, pour pouvoir un jour les convertir, ainsi que pr√©dit par les proph√®tes. Entre¬≠temps, ils les faisaient participer jusqu’aux frais du culte tels que l’illumination des autels. Les d√©lib√©rations conciliaires consacr√©es aux Juifs sont rares avant le xiv¬ę si√®cle, et celles qui eurent lieu s’occup√®rent surtout de la perception des d√ģmes sur les propri√©t√©s ¬ę que les Juifs d√©test√©s et perfides ont achet√©es ou vont acheter aux fid√®les du Christ… car il serait injuste que l’Eglise perd√ģt ces d√ģmes qu’elle percevait avant l’arriv√©e des Juifs… ¬Ľ.

Les eccl√©siastiques √©trangers, fran√ßais surtout, qui en ce temps affluaient en Espagne, avaient apparemment d’autres conceptions sur le traitement √† r√©server aux Infid√®les. L’un d’eux, dom Bernard, un Clunisien qui fut le premier archev√™que de Tol√®de, ne pouvant admettre que la grande mosqu√©e rest√Ęt consacr√©e au culte musul¬≠man, ainsi que cela avait √©t√© stipul√© lors de la capitu¬≠lation de la ville, la transforma de son propre chef en cath√©drale, contre le gr√© du roi. Il en √©tait de m√™me pour les chevaliers qui venaient combattre les Sarrasins. A plusieurs reprises (en 1066, en 1090, en 1147, en 1212), ils entreprirent en cours de route de mettre √† sac, stimul√©s par leur sainte col√®re et par leur avidit√©, les riches juiveries espagnoles ; chaque fois, l’ordre fut r√©tabli par une population √©trang√®re encore √† l’esprit de croisade, qui ob√©it aux ordres royaux. Mais de la sorte, les Chr√©tiens espagnols apprirent qu’outre-Pyr√©¬≠n√©es les vies juives ne valaient pas cher ; quant aux Juifs, ils reconnurent les menaces famili√®res, ¬ę entre Edom et Isma√ęl ¬Ľ. En 1066, du reste, le pape Alexandre II f√©licita le comte Ramon Berenguer Ier de Barcelone ¬ę de la sagesse dont il avait fait preuve en pr√©servant de la mort les Juifs de ses territoires, car Dieu ne se r√©jouit pas de l’effusion du sang, et ne trouve pas plaisir √† la perdi¬≠tion d’hommes m√™me m√©chants ¬Ľ.

 

D’autres¬† massacres¬†¬† de¬† Juifs¬† eurent¬† lieu¬† au¬† cours (p.121) d’√©meutes populaires lors de la vacance du tr√īne : ainsi, en Castille en 1109, apr√®s la mort d’Alfonse VI ; en L√©on en 1230, apr√®s la mort d’Alfonse IX ; jacqueries dirig√©es contre le roi et le pouvoir et contre les hommes du pouvoir, dans lesquelles on ne d√©c√®le encore aucune pointe sp√©cifiquement antijuive.

 

L’√Ęge d’or.

 

(‚Ķ) en¬† 1215 le IVe concile du Latran avait prescrit le port d’un insigne distinctif par les Juifs (et par les ¬ę Sarra¬≠sins ¬Ľ) vivant en terres chr√©tiennes, pr√©cis√©ment pour qu’on p√Ľt les reconna√ģtre comme tels, et puisque les Juifs cherch√®rent √† se d√©rober √† cette mesure.

 

(p.129) Ailleurs les Juifs, sociologiquement parlant, constituaient un groupe errant et marginal par excel¬≠lence ; en Espagne, ils constituaient une sorte d’√©pine dorsale de la vie √©conomique et sociale. ¬ę A la fois, ils √©taient l’Espagne, et ils ne l’√©taient pas ¬Ľ, fait observer d’une mani√®re tr√®s suggestive Americo Castro.

 

(p.136) Surtout, le concubinat fut l√©galis√©, et les rabbins en arriv√®rent m√™me √† distinguer entre deux sortes de concubines : la hachoukah, la ¬ę d√©sir√©e ¬Ľ, concubine libre, et la pilgechet, la ¬ę ma√ģtresse ¬Ľ, √† laquelle l’amant s’√©tait li√© par une promesse de fian√ßailles. Sur ces points, les mŇďurs des Juifs espagnols n’√©taient pas tr√®s diff√©rentes des mŇďurs chr√©tiennes m√©di√©vales, au grand scandale des rabbins d’outre-Pyr√©n√©es.

 

(p.137) Cette familiarit√© stimulait en particulier la d√©noncia¬≠tion int√©ress√©e d’un Juif ou d’une communaut√© aupr√®s des autorit√©s chr√©tiennes pour les motifs les plus divers : fraude fiscale, intrigue politique, contravention √† la loi divine (juive ou chr√©tienne) ou, au contraire, applica¬≠tion trop z√©l√©e de la Loi de Mo√Įse (heurtant le sentiment chr√©tien) ; les pr√©textes que fournissait la vie courante √©taient nombreux. Les d√©nonciateurs, les malsins, apos¬≠tats de fait, √©taient l√©gion ; la lutte contre eux fut une pr√©occupation permanente des communaut√©s juives, elle constitue une trame essentielle de l’histoire du juda√Įsme espagnol. Les aljamas se faisaient accorder des privil√®ges royaux autorisant √† fouetter les malsins, √† leur couper les membres et la langue, √† les mettre √† mort. ¬ę Item, comme certains Juifs de mauvaise conduite et d√©r√©gl√©s en leur parler, qui m√™lent leur compagnie √† celle des Chr√©tiens et des Maures, ceux qu’on appelle en h√©breu des malsins causent de grands scandales et maux… ¬Ľ, dit le texte d’un tel privil√®ge du roi Martin d’Aragon, dat√© de 1400. Les rois veillaient d’autant plus volontiers √† la moralit√© publique qu’ils √©taient assur√©s de gagner sur tous les tableaux : l’ex√©cution d’un malsin √©tait tax√©e (1000 sueldos jacqueres dans le cas pr√©cit√©, par exemple) ; le privil√®ge n’√©tait accord√© que moyennant pr√©sent substantiel ; une d√©nonciation fond√©e pouvait rapporter plus gros encore. Ces luttes ont laiss√© des traces jusque dans l’espagnol moderne (malsin = m√©disant, malsinar = rapporter, etc.).

 

(p.139) Cet imp√īt, et surtout son nom, sont un premier t√©moi¬≠gnage de la fa√ßon dont l’Eglise commen√ßait √† se plier en la mati√®re aux vues europ√©ennes dominantes. Mais c’est surtout dans l’Aragon que celles-ci parvinrent √† s’impo¬≠ser d’assez bonne heure. L’ordre des dominicains avait fond√© √† Barcelone un v√©ritable institut missionnaire. Ramon Penaforte, leur ancien g√©n√©ral et confesseur du roi, r√©ussit √† faire organiser dans la ville en 1263 une grande disputation publique jud√©o-chr√©tienne, √† l’instar de celle qui avait eu lieu en 1240 √† Paris. Au champion chr√©tien, le dominicain converti Pablo Christian!, fut oppos√© le savant rabbin de Barcelone, Mo√Įse ben Nach-man. A l’issue des discussions, qui dur√®rent pr√®s d’une semaine, en la pr√©sence du roi, chaque camp criait victoire ; en cons√©quence de quoi, le Juif fut banni d’Aragon et partit en p√®lerin en Palestine.

 

 

Vers l’unit√© de la foi

 

(p.142) Au cours du XIVe si√®cle, les haines antijuives s’affir¬≠ment et vont en progressant dans la P√©ninsule ib√©ri¬≠que : √† la fin du si√®cle, des massacres √† grande √©chelle sont perp√©tr√©s dans la plupart des villes espagnoles. Au pied des Pyr√©n√©es, la Catalogne et l’Aragon sont le pre¬≠mier th√©√Ętre d’√©pisodes sanglants ; en Castille, l’explo¬≠sion n’a lieu qu’en 1391, et le mouvement se propage alors √† travers toute la P√©ninsule, sans toutefois attein¬≠dre encore √† son extr√©mit√© le Portugal ; preuve suppl√©¬≠mentaire, s’il en fallait de l’importance qu’avaient en l’esp√®ce les influences et les exemples d’outre-Pyr√©n√©es.

En 1321, c’est en Navarre et en Aragon que vint se terminer la folle croisade des ¬ę Pastoureaux ¬Ľ de France ; apr√®s avoir massacr√© les Juifs √† Jaca, √† Montclus et aussi √† Pampelune, ils furent dispers√©s par les troupes aragonaises. En 1348, lors de la grande √©pid√©mie de peste noire, le peuple de Barcelone et des villes avoisinantes en rejeta la faute sur les Juifs et tenta de mettre les aljamas √† feu et √† sang, √† l’instar de ce qui se passa en Allemagne et en France (tandis qu’en Castille il n’y eut aucun trouble de ce genre). Mais l’ordre fut rapidement r√©tabli par les autorit√©s. La royaut√© prot√©geait les Juifs de son mieux contre les entreprises d’agitateurs qui deve¬≠naient de plus en plus nombreux. D’obscurs documents d’archives permettent parfois de conna√ģtre dans le d√©tail comment l’agitation antijuive se poursuivait, jusqu’√† ce que l’incendie s’embras√Ęt √† la fin du si√®cle. Ainsi, des troubles ayant eu lieu au printemps 1331 √† G√©rone, le (p.143) roi ordonna au bailli g√©n√©ral de Catalogne de faire une enqu√™te et de ch√Ętier les coupables. Dans son rapport circonstanci√©, le bailli faisait savoir que, d√®s Car√™me, une bande de clercs tonsur√©s et de jeunes √©coliers avaient tent√© d’incendier l’aljama. Une semaine plus tard, ¬ę exci¬≠t√©s par la musique d’un jongleur jouant du tambour ¬Ľ, les √©coliers avaient lapid√© un enterrement juif. A P√Ęques, les choses s’√©taient aggrav√©es. Le Jeudi saint, une tren¬≠taine de clercs et d’√©coliers, conduits par les chanoines Vidal de Villanova et Dalmacio de Mont, avaient entre¬≠pris de faire irruption dans l’aljama, et tent√© de frac¬≠turer le portail. Le bailli de G√©rone, accompagn√© de quelques hommes d’armes, essaya de r√©tablir l’ordre. Attaqu√© √† coups de pierres, il battit prudemment en retraite, et se posta √† quelque distance. Les √©meutiers amass√®rent des fagots au pied du portail, les arros√®rent d’huile et y mirent le feu. Cependant, tandis que Juifs et gendarmes luttaient ensemble contre l’incendie nais¬≠sant, un autre chanoine r√©ussit √† les ramener √† la raison, et ils finirent par se disperser, en sorte qu’un massacre g√©n√©ral put √™tre √©vit√©. Le bailli g√©n√©ral relatait dans son rapport que les bourgeois de G√©rone qui assistaient √† l’esclandre le d√©sapprouvaient √† haute voix ; il notait aussi que la bande des trublions comprenait plusieurs enfants de douze √† quinze ans, sinon plus jeunes encore ; ils appartenaient tous au chapitre de G√©rone.

Un tel instantan√©, qui rapporte fid√®lement les faits et gestes des √©meutiers, et jusqu’√† leurs cris ‚ÄĒ leur mot d’ordre √©tait d’interdire aux Juifs de circuler librement dans la ville ‚ÄĒ fait appara√ģtre clairement l’antis√©mi¬≠tisme quasi fonctionnel du bas clerg√©, ou, pour parler plus exactement, le r√īle fondamental qui incombait, lors de l’agitation antijuive, au nombreux petit monde qui gravitait autour des √©glises et des couvents, jeunes √©co¬≠liers ou s√©minaristes, serviteurs et hommes de peine, sinon jongleurs et mendiants.

Le pr√©texte invoqu√© par les trublions ‚ÄĒ interdire aux Juifs de circuler dans la ville, et de se m√™ler aux Chr√©¬≠tiens ‚ÄĒ correspondait √† l’une des principales exigences formul√©es √† l’√©poque par les conciles eccl√©siastiques, exi¬≠gences reprises ensuite par les porte-parole de la bour¬≠geoisie pour des motifs rien moins que th√©ologiques.

La relation entre l’√©puration de la foi et l’int√©r√™t de classe ou de caste est particuli√®rement nette en Castille, o√Ļ, depuis la fin du xme, la bourgeoisie montante avait (p.144) acquis voix au chapitre, ayant √©t√© admise √† d√©l√©guer des repr√©sentants au Parlement des Cartes, et √† consentir les imp√īts. En 1313, le copcile de Zamora demandait qu’on impos√Ęt aux Juifs le port d’un insigne distinctif, qu’on leur interd√ģt de circuler en public du mercredi soir au samedi matin, et pendant toute la semaine sainte, qu’on les emp√™ch√Ęt de travailler le dimanche, etc. ; ces exigences √©taient reprises par les Cort√®s de Palencia six mois plus tard, par ceux r√©unis √† Burgos en 1315, ceux de M√©dina del Campo en 1318 et ainsi de suite, au cours des ann√©es. Les Cort√®s y ajoutaient des demandes d’un int√©r√™t plus imm√©diatement pratique, r√©clamant un moratoire g√©n√©ral pour les emprunts contract√©s aupr√®s des Juifs et venus √† √©ch√©ance. Le roi, soit √©vitait de r√©pondre √† de telles demandes, soit promettait et ne tenait pas parole. Ainsi que nous l’avons dit, les grands argentiers juifs de Tol√®de et de S√©ville, qui contr√īlaient tous les circuits financiers du royaume, restaient tout-puissants √† la cour de Castille. Leurs noms d√©filent en succession rapide dans les chroniques ; certains connu¬≠rent une fin tragique, car ils vivaient dans une atmo¬≠sph√®re de s√©rail oriental, d’intrigues et de complots, luttant f√©rocement contre des favoris chr√©tiens quand ils ne luttaient pas entre eux.

 

(p.145) En d√©finitive, la promiscuit√© entre Chr√©tiens et Infi¬≠d√®les qui r√©voltait tellement le clerg√© espagnol facilitera d√©sormais son Ňďuvre missionnaire. Pour le moment, il s’agit encore de cas individuels plut√īt que d’un mouve¬≠ment de masse. Mais ces cas devenaient de plus en plus fr√©quents ; les convertisseurs, pour la plupart eux-m√™mes des Juifs convertis, ne pr√™chaient plus dans le d√©sert. Le plus efficace d’entre eux fut Abner de Burgos, m√©de¬≠cin savant qui avait longuement pratiqu√© la m√©cr√©ance philosophique, avant de devenir sacristain de la cath√©drale de Valladolid.

 

(p.146) A l’extr√©mit√© de la P√©ninsule, seul le Portugal restait encore √† l’√©cart de l’√©volution g√©n√©rale. Au xive si√®cle, la situation des Juifs ainsi que leur organisation commu¬≠nautaire restaient calqu√©es sur les anciens mod√®les orientaux : nomm√© par le roi, le grand rabbin et juge supr√™me √©tait aussi charg√© d’encaisser les imp√īts ; v√©ri¬≠table prince des Juifs, il exer√ßait parfois, en m√™me temps, les fonctions de tr√©sorier g√©n√©ral du royaume. Le clerg√© protestait contre la domination juive comme ailleurs, et la population commen√ßait √† murmurer, mais cette agita¬≠tion restait tr√®s en de√ß√† du niveau o√Ļ elle se traduit par l’action directe.

Aussi bien, le Portugal était-il appelé à devenir, au cours des siècles à venir, le pays refuge par excellence pour les Juifs espagnols.

 

(p.147) Depuis 1378, l’archidiacre Ferrando Martinez d’Ecija, ancien confesseur de la reine-m√®re, pr√™chait √† S√©ville contre les Juifs et ameutait contre eux le peuple chr√©¬≠tien, ¬ę les mettant en horreur aupr√®s des gens ¬Ľ. De son propre chef, il s’√©tait √©galement arrog√© le droit de trancher, en juge eccl√©siatique, les litiges entre Chr√©tiens et Juifs. Lorsque le roi, ¬ę redoutant des maux et des dommages pour les corps et les √Ęmes ¬Ľ, lui fit intimer l’ordre de cesser son agitation, il n’en tint aucun compte. Se comparant aux proph√®tes d’Isra√ęl, √† Isa√Įe, √† J√©r√©mie, et m√™me au plus grand de tous, Mo√Įse, qui ne craignit point de braver la col√®re du Pharaon, il r√©pli¬≠quait : ¬ę … Je ne puis m’emp√™cher de pr√™cher et de dire des Juifs ce qu’en a dit mon Seigneur J√©sus-Christ dans les Evangiles… ¬Ľ D’ailleurs, il √©tait convaincu d’agir au mieux des int√©r√™ts royaux. Les Juifs ne narguaient-ils pas et ne trompaient-ils pas les rois et les princes de la terre, tout comme jadis ils avaient nargu√© Dieu et lui avaient menti ? A ces explications qu’il donnait au roi, Ferrando Martinez au cours de ses sermons ajoutait d’autres commentaires : ¬ę Un Chr√©tien qui mettrait √† mal ou tuerait un Juif, assurait-il, n’allait causer nul d√©plaisir au roi et √† la reine, tout au contraire : il le savait de source directe et s√Ľre et, m√™me, il s’en portait garant… ( ¬ę Vous qui f√Ľtes notre familier, s’indignait le ¬ę roi, comment osez-vous affirmer des choses pareilles ? ¬Ľ)

Le fait est que, plus de douze ann√©es durant, Martinez continua impun√©ment son agitation, demandant √† ses ouailles d’expulser les Juifs des villes et des villages, et de d√©molir leurs synagogues. La renomm√©e de l’agitateur commen√ßa √† s’√©tendre √† l’Espagne enti√®re. Mais il ne semble pas qu’avant l’√©t√© 1391 sa pr√©dication ait entra√ģn√© de sanglants exc√®s. Il reste qu’il devait disposer de (p.148) puissantes protections, pour pouvoir braver √† la fois son roi et son archev√™que.

Tous les deux, Jean Ier, roi de Castille, et Barroso, archev√™que de S√©ville, d√©c√©daient √† quelques jours de distance √† la fin de 1390. Le si√®ge archi√©piscopal demeura longtemps vacant ; le successeur au tr√īne, Henri III, avait dix ans √† peine. L’excitateur s√©villan profita de l’interr√®gne de fait pour d√©cupler la violence de sa pro¬≠pagande. Les r√©sultats ne se firent pas attendre : le 6 juin 1391, apr√®s quelques escarmouches, la foule d√©cha√ģn√©e se pr√©cipita dans le quartier juif ; tous les Juifs qui ne purent se cacher √† temps furent mis en demeure de se convertir ; la majorit√© s’empressa d’em¬≠brasser la croix ; le reste fut massacr√© sur place.

Tel un feu de bois, l’incendie ravagea en quelques semaines de cet √©t√© l’Espagne enti√®re, Castille et Aragon.

Partie de S√©ville au d√©but de juin, l’√©meute gagna au cours du m√™me mois la plupart des autres villes anda-louses et castillanes ; le tour des villes de l’Aragon vint le mois suivant ; celui des √ģles Bal√©ares et de la Cata¬≠logne, en ao√Ľt. Comment la flamme se propageait-elle de proche en proche ? Tout laisse croire que des √©nergu-m√®nes styl√©s par Martinez allaient de ville en ville et excitaient le peuple. De S√©ville, une barque transportant une bande d’agitateurs s’√©tait en effet successivement rendue √† Valence et √† Barcelone, pour donner le signal de l’√©meute. A Sarragosse, le principal meneur √©tait le propre neveu de l’archidiacre. Celui-ci sut aussi accr√©¬≠diter le bruit suivant lequel les rois et m√™me le pape √©taient secr√®tement de cŇďur avec lui ; l’attitude ambigu√ę de Cl√©ment VII n’√©tait pas pour le d√©mentir. A Valence, la foule attaqua l’aljama aux cris de : ¬ę Martinez arrive ! Les Juifs, √† mort ou √† l’eau b√©nite ! ¬Ľ A Barcelone, on criait : ¬ę Vivent le roi et le peuple ! Les gros veulent d√©truire les petites gens ! ¬Ľ

 

(p.149) Par contre, l’√©meute s’arr√™tait le plus souvent d’elle-m√™me lorsque les Juifs d’une aljama avaient apostasie. ¬ę Que les Juifs se fassent Chr√©tiens, et tout le tumulte prendra fin ¬Ľ, √©crivaient √† Jean Ier d’Aragon les √©diles de Perpignan. Aussi bien, c’est en vain que les rois adressaient √† leurs villes des lettres comminatoires, s’effor√ßant de sauver les aljamas. Jean d’Aragon sur¬≠tout, prince sage et ami des lettres, entour√© d’excellents conseillers juifs et chr√©tiens, savait voir loin ; ses mes¬≠sages t√©moignent non seulement d’un sens √©lev√© de ses devoirs royaux, mais aussi d’une th√©ologie bien meilleure que celle de la plupart des pr√©lats espagnols de l’√©poque. Dans chaque message, il insistait sur le respect d√Ľ au ¬ę franc arbitre ¬Ľ des Juifs, et qualifiait les bapt√™mes forc√©s ¬ę de crime horrible ¬Ľ ; ¬ę s’ils ne se convertissent pas de leur plein gr√©, l’erreur sera pire qu’avant ¬Ľ, √©cri¬≠vait-il aux √©diles de L√©rida ; ¬ę ni le droit civil ni le droit canon n’admettent qu’on fasse quelqu’un chr√©tien de force, c’est un p√©ril devant Dieu et devant le monde pour ceux qui y participent ¬Ľ, √©crivait-il √† ceux de Per¬≠pignan.

Mais tout cela fut en vain. Une sainte fureur avait saisi l’√Ęme du peuple, les voisins et amis d’hier n’√©taient plus que des Infid√®les ; l’esprit de la Reconquista s’√©tait d√©cha√ģn√©. Cependant, de nombreux Juifs trouv√®rent abri dans les maisons de bourgeois chr√©tiens. De grands sei¬≠gneurs les laiss√®rent se r√©fugier dans leurs ch√Ęteaux, mais moyennant paiement, ¬ę les laissant tr√®s pauvres, notait Ayala, car ils durent faire de grands dons √† ces seigneurs, pour √™tre pr√©serv√©s d’une si grande tribula-tion ¬Ľ. Des dons importants furent √©galement offerts par les Juifs au pape d’Avignon, Cl√©ment VII, afin de le dissuader de donner sa b√©n√©diction publique √† Martinez. Quant √† faire condamner par lui des massacres, il n’en √©tait m√™me pas question, √† l’√©poque o√Ļ la chr√©tient√© √©tait d√©chir√©e par le grand schisme.

Des centaines de Juifs surent demeurer fermes face √† l’√©preuve et moururent ¬ę pour sanctifier le Nom ¬Ľ, sui¬≠vant la tradition mill√©naire : ce fut par exemple le cas, √† Tol√®de, du talmudiste Juda ben Ascher, petit-fils du rabbin allemand, et de ses √©l√®ves ; √† Barcelone, les Juifs se suicid√®rent par dizaines ; comme un seul homme, ceux de G√©rone refus√®rent d’abjurer. Mais, dans la majorit√© des aljamas, le vent √©tait √† la panique et √† l’apostasie.

Ceux qui ne parvenaient pas √† se cacher ou √† fuir (p.150) l’Espagne acceptaient un bapt√™me dont de nombreux rabbins donn√®rent eux-m√™mes le premi√©V exemple. Prises d’une panique moutonni√®re, les masses juives les sui¬≠vaient. Cette trahison des clercs n’a rien pour nous surprendre. Des si√®cles de r√©flexion et de doute philo¬≠sophique √©taient pass√©s par l√†, ouvrant les portes √† des conversions dict√©es par l’ambition ou par le d√©sespoir, par le calcul ou par la l√Ęchet√©. Mais des motifs indivi¬≠duels d’une complexit√© souvent extr√™me conduisaient tous au m√™me r√©sultat brutal et simple.

 

(p.151) Apr√®s l’explosion populaire de 1391, les Juifs survi¬≠vants connurent un temps de r√©pit. Mais, d√©sormais, la fr√©n√©sie missionnaire √©tait en Espagne dans la nature des choses. Depuis qu’elle avait re√ßu en charge les √Ęmes d√©chir√©es ou r√©tives des conversas, l’Eglise √©tait tour¬≠ment√©e par le mauvais exemple que leur donnaient les Juifs francs et d√©clar√©s. Certains convertis, surtout ceux qui comme Pablo de Santa Maria √©taient entr√©s dans l’Eglise et y avaient fait carri√®re, poussaient √† la roue et multipliaient les avertissements. Aussi bien, vingt ans plus tard, ce fut le tour du clerg√© d’engager le combat. Et ceux-l√† m√™mes d’entre les religieux qui, tr√®s chr√©tien¬≠nement, condamnaient les massacres de 1391 suscit√®rent bient√īt d’autres massacres.

Tel fut le cas du plus grand pr√©dicateur du temps, saint Vincent Ferrier, dont l’√©loquence enflamm√©e bou¬≠leversait alors l’Occident tout entier. Au cours de ses sermons, auxquels tous les Juifs √©taient contraints d’as¬≠sister, le saint ne manquait pas de rappeler que J√©sus avait √©t√© Juif, tout comme la Vierge Marie ; que rien ne pouvait autant d√©plaire √† Dieu que les bapt√™mes obtenus par la violence ; qu’il √©tait vital pour l’Eglise de convertir les Juifs, mais qu’il ne fallait le faire qu’√† l’aide de la douce persuasion et des bonnes paroles. Il s’exclamait d’une fa√ßon imag√©e : ¬ę Les ap√ītres qui ont conquis le inonde ne portaient ni lance ni couteau ! Les Chr√©tiens ne doivent pas tuer les Juifs avec le couteau, mais avec leurs discours ! ¬Ľ Entre-temps, il importait toutefois de les tenir √† distance, et de les isoler dans les ghettos, par crainte de leur exemple pernicieux.

En Castille, saint Vincent Ferrier parvint √† imposer, au d√©but de 1412, la publication d’un nouveau statut des Juifs, le statut de Valladolid, leur interdisant entre (p.152) autres de vendre ou d’offrir des produits alimentaires aux Chr√©tiens, de faire labourer par ceux-ci leurs champs, de faire pr√©c√©der leurs noms du titre de Don, de changer de domicile, de couper leurs cheveux et de raser leurs barbes. Quant √† leurs v√™tements, trois articles du statut y √©taient consacr√©s : leur mise devait √™tre humble, en grossier tissu, et comporter naturellement un signe distinctif bien visible. Sur tous ces points, la Castille n’avait d√©sormais rien √† envier au reste de l’Europe.

 

(p.152) La d√©monstration prit pr√®s de deux ans. Le champion du christianisme fut l’√©rudit m√©decin du pape, le converti Josu√© de Lorca, mentionn√© plus haut. Les rabbins les plus savants de l’Aragon avaient √©t√© somm√©s de lui faire face, et de reconna√ģtre que le Talmud, √† condition d’√™tre lu correctement et honn√™tement, confirme que le Messie est d√©j√† apparu, en la personne de J√©sus. Josu√© de Lorca d√©fendait ses gloses christologiques avec beaucoup de z√®le ; les rabbins, au nombre de quatorze, lui firent front avec vaillance. Beaucoup de subtilit√© fut d√©pens√©e de part et d’autre, m√™me si la discussion, relue de nos jours, d√©concerte, car, dans une mati√®re qui demeure s√©rieuse, elle fait songer aux d√©bats sur le sexe des anges.

 

(p.161) L’Inquisition

 

L’Inquisition, faut-il le rappeler, ne fut pas une cr√©a¬≠tion espagnole. On en trouve d√©j√† une sorte de justifi¬≠cation anticip√©e chez saint Augustin, d’apr√®s lequel une ¬ępers√©cution mod√©r√©e (tempereta severitas ¬Ľ) √©tait licite pour ramener les h√©r√©tiques dans le droit chemin. En fait, elle fut fond√©e par le Saint-Si√®ge au XIIIe si√®cle, et c’est surtout en France, lors de la lutte contre les Cathares, qu’elle d√©veloppa une grande activit√©. En Espa¬≠gne, elle fut institu√©e beaucoup plus tard, par Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, dont le mariage, en 1474, aboutit √† l’unification de l’Espagne chr√©tienne. Ce sont ces Rois Catholiques qui reconquirent Grenade, la derni√®re enclave musulmane sur la P√©ninsule, et qui (p.162) rendirent possible la d√©couverte et la colonisation du nouveau monde. Ce sont encore eux qui, en expulsant les Juifs, r√©alis√®rent l’unification religieuse du pays, avec l’aide de l’Inquisition espagnole.

 

(p.162) (…) le tribunal invitait les bons catholiques à dénoncer les suspects de leur entourage : (…).

(p.163) De telles d√©nonciations permettaient de poursuivre ¬Ľ ceux qui, ¬ę suspects du deuxi√®me et du troisi√®me degr√© ¬Ľ, n’avaient pas voulu se passer eux-m√™mes la corde au cou. Il fallait donc les y contraindre ; comme toute police des √Ęmes, l’Inquisition et toute sa proc√©dure √©taient con√ßues en fonction de ce moment supr√™me qu’est l’aveu (proc√©dure inquisitoire, par opposition √† la proc√©dure accusatoire) ; ¬ę l’h√©r√©sie √©tant un p√©ch√© de l’√Ęme, la seule preuve possible en est la confession ¬Ľ, √©crivait Eymerich, l’auteur du manuel inquisitorial le plus connu. Celui qui avouait avait la vie sauve, celui qui niait jusqu’au bout allait au b√Ľcher.

Pour arracher l’aveu, l’Inquisition appliquait la tor¬≠ture, dont la question de l’eau √©tait la plus usit√©e, mais il en existait un grand nombre d’autres, dont la privation du sommeil. La torture alternait avec les bonnes paroles, elles aussi destin√©es √† convaincre l’accus√© d’avouer et de d√©noncer ses complices. Les cat√©chismes sui generis qu’√©taient les manuels inquisitoriaux prescrivaient de dire : ¬ę J’ai piti√© de vous, que je vois tellement abus√©, et de qui l’√Ęme se perd… N’assumez donc pas le p√©ch√© des autres… confiez-moi la v√©rit√©, car, comme vous le voyez, je connais d√©j√† toute l’affaire… Pour que je puisse bient√īt vous pardonner et vous lib√©rer, dites-moi qui vous a induit en cette erreur. ¬Ľ Si cela ne suffisait pas encore, si l’accus√© tenait toujours bon, les juges faisaient intervenir des tiers, les √©ternels ¬ę moutons ¬Ľ des prisons, ou encore de ¬ę dignes gens ¬Ľ de l’ext√©rieur, √Ęmes chari¬≠tables charg√©es de visiter les d√©tenus et de les r√©con¬≠forter, afin de capter leur confiance.

 

(p.164) Parmi ses justiciables, il fallait aussi compter les morts, quelle que f√Ľt la date de leur d√©c√®s ; on faisait passer en jugement leurs squelettes, et l’on br√Ľlait leurs osse¬≠ments ; car s’ils ne pouvaient plus t√©moigner, leurs des¬≠cendants le pouvaient pour eux ‚ÄĒ et √™tre d√©pouill√©s de leur h√©ritage, en cas de condamnation posthume. En l’esp√®ce, le motif de lucre passait √©videmment au premier plan ; pour justifier les d√©pouillements, les inquisiteurs se r√©f√©raient √† l’Ancien Testament : en ch√Ętiment de leur d√©sob√©issance, Adam et Eve, ces premiers h√©r√©tiques du genre humain, n’avaient-ils pas √©t√© chass√©s du Para¬≠dis, ainsi que leurs descendants, et cela n’√©tait-il pas une confiscation ? (Par ailleurs, le sambenito √©tait com¬≠par√© aux peaux de b√™te dont ils se v√™tirent apr√®s leur chute, quand ils surent qu’ils √©taient nus ; d’o√Ļ l’on voit que, pour les th√©oriciens de l’Inquisition, p√©ch√© originel et h√©r√©sie finissaient par ne faire qu’un.)

 

(p.165) En 1483, Thomas Torquemada √©tait nomm√© inquisi¬≠teur g√©n√©ral pour toute l’Espagne. Tandis que l’Inqui¬≠sition s√©villane poursuivait son Ňďuvre, des tribunaux √©taient √©tablis dans d’autres provinces espagnoles. En Aragon, ses exc√®s conduisirent √† un commencement de soul√®vement populaire √† Valence et √† Teruel, auquel particip√®rent de nombreux Vieux Chr√©tiens, et √† une conspiration de conversos √† Saragosse, qui assassin√®rent le chanoine-juge Arbues d’Epila (canonis√© par la suite). Une contre-terreur accrue s’ensuivit. A quelles extr√©¬≠mit√©s en arrivait l’Inquisition aragonaise peut-√™tre illus¬≠tr√© par le proc√®s de Brianda de Bardaxi, une riche conversa de Saragosse, pieuse catholique s’il en fut, mais coupable d’avoir observ√© un je√Ľne juif √©tant enfant, de ne pas aimer le lard, et d’avoir fait une fois l’aum√īne de quatre sols √† un mendiant juif, ce qui suffit pour jus¬≠tifier une d√©tention de sept ann√©es, d’innombrables tortures pour lui en faire avouer davantage, et la confis¬≠cation du tiers de sa fortune.

Le tour de Tol√®de vint en 1486 ; en tout, 4 850 r√©con¬≠ciliations y eurent lieu en quatre ann√©es ; le nombre des conversas br√Ľl√©s n’y d√©passa pas deux cents ; dans cette (p.166) capitale, l’Inquisition eut la main moins dure. Sans doute des consid√©rations politiques et √©conomiques inter¬≠venaient-elles en l’esp√®ce, car, √† partir d’un certain niveau de richesse et d’influence, un conversa pouvait s’assurer de la protection des rois et du Saint-Si√®ge, et devenait inattaquable. Un cas tr√®s caract√©ristique √† cet √©gard fut celui d’Alfonso de la Caballeria, le vice-chan¬≠celier du royaume d’Aragon, fils du haut fonctionnaire √©voqu√© plus haut, et bien plus attach√© au juda√Įsme et aux Juifs que son sceptique de p√®re ; malgr√© les √©cra¬≠sants t√©moignages recueillis contre lui par l’Inquisition de Saragosse, son proc√®s, apr√®s avoir tra√ģn√© pr√®s de vingt ans, se termina en 1501, par un acquittement, sur l’ordre du commissaire pontifical. Mais il ne s’agissait que de cas individuels, et tout comme GŇďring s’exclamait qu’il lui appartenait de d√©cider qui √©tait Aryen, les Rois Catholiques s’arrogeaient le droit de dire qui √©tait Chr√©tien. En tant qu’homme d’Etat, Ferdinand pour¬≠suivait une politique ruineuse pour l’Espagne, et cela d’autant plus all√®grement que les confiscations lui assu¬≠raient l’argent n√©cessaire pour la guerre de Grenade. Ici intervient un tout autre aspect de l’Inquisition espa¬≠gnole, l’aspect financier ou spoliateur, dans lequel nom¬≠bre d’historiens ont voulu voir son moteur capital ; sans prendre position √† ce propos, signalons seulement qu’ils sont √† peu pr√®s tous d’accord pour convenir que c’est l’Inquisition qui a fait √©chec en Espagne √† la ¬ę r√©volution bourgeoise ¬Ľ.

 

(p.177) Il semble bien que la grande majorit√© de la population chr√©tienne ne se soit pas beaucoup √©mue du d√©part des Juifs. Il est vrai que les t√©moignages √† ce sujet sont rares ; une sorte de terreur silencieuse planait sur le pays ; le sort des Juifs √©tait un th√®me sur lequel il √©tait pr√©f√©rable de ne pas s’appesantir. A l’exception de Ber-naldez, qui, rappelons-le, √©tait le chapelain de l’Inquisi¬≠teur g√©n√©ral, les chroniqueurs espagnols du temps men¬≠tionnent √† peine le sujet, et ne laissent pas transpercer leurs sentiments. Quatre ans plus tard, Juan del Encina, l’anc√™tre du drame espagnol, √©crivait dans un po√®me : ¬ę On ne sait d√©j√† plus dans ce royaume ce que c’est que les Juifs (que casa s√©an judios)… ¬Ľ

 

 

(p.172) Le roi Jean II avait admis les exil√©s, moyennant une taxe de huit cruzados par t√™te, et √† condition que dans huit mois ils quittent le pays, sur des vaisseaux qu’il s’engageait √† mettre √† leur disposition. Une partie par¬≠vint effectivement √† s’embarquer pour l’Afrique ; mais la majorit√© ne le put pas, ou ne s’y d√©cida pas. Le d√©lai √©coul√©, le roi commen√ßa √† vendre comme esclaves ces Juifs. Son successeur, Manuel Ier, ordonna de les lib√©rer ; mais, peu apr√®s, un projet de mariage entre le jeune roi et l’infante d’Espagne prit corps ; or, les Rois Catholiques y mettaient comme condition la christianisation totale du Portugal. Une expulsion aurait constitu√© un d√©sastre imm√©diat pour la vie √©conomique du petit pays. Le bap¬≠t√™me forc√© √©tait la seule solution compatible avec les ambitions politiques portugaises. A P√Ęques 1497, les choses se pr√©cipit√®rent. Les enfants furent arrach√©s √† leurs parents et conduits vers les fonts baptismaux; ceux des parents qui ne les suivirent pas de leur plein gr√© y furent tra√ģn√©s de force, au nombre de plusieurs milliers (y compris les Juifs portugais indig√®nes), quelques semai¬≠nes ensuite. Il s’agissait, dans le cas des immigr√©s d’Es¬≠pagne, d’une s√©lection de fid√®les de la Loi de Mo√Įse. Les suicides furent donc nombreux, ainsi que d’autres inci¬≠dents atroces. Certains eccl√©siastiques portugais d√©sap¬≠prouvaient ces mesures. ¬ę J’ai vu, relatait trente ans apr√®s l’√©v√™que d’Algarve, les gens tra√ģn√©s par les cheveux aux fonts baptismaux. J’ai vu de pr√®s des p√®res de famille, la t√™te couverte en signe de deuil, conduire leurs fils au bapt√™me, protestant et prenant Dieu √† t√©moin qu’ils voulaient mourir ensemble dans la Loi de Mo√Įse. Des choses plus terribles encore ont √©t√© alors faites aux Juifs, que j’ai vues de mes propres yeux… ¬Ľ ¬ę Farce sacri¬≠l√®ge, motiv√©e par les int√©r√™ts mat√©riels les plus vils et les plus sordides ¬Ľ ‚ÄĒ tel fut au xixe si√®cle le jugement de Menendez y Pelayo.

Il n’existe, en effet, sans doute pas d’autre exemple (p.173) dans l’histoire chr√©tienne (√† moins de remonter √† Charlemagne et √† la conversion des Saxons) d’un bafouement aussi complet du sacrement du bapt√™me. Le pape Alexandre Borgia s’effor√ßa de limiter les d√©g√Ęts, et l’or des √©missaires des Juifs portugais stimula son z√®le. En cons√©quence, dernier hommage rendu au libre arbitre, un remarquable compromis fut adopt√© √† Lisbonne : contrairement √† la strat√©gie suivie en Espagne, les Juifs baptis√©s eurent au Portugal toute licence pour continuer √† mener une vie de Juifs, au point de pouvoir se r√©unir pour c√©l√©brer leurs offices ; de pouvoir aussi s’enrichir, s’ils poss√©daient quelque g√©nie commercial : solution on ne peut plus avantageuse pour le tr√©sor royal, permet¬≠tant de leur extorquer des contributions √† toute occasion. Cet √©tat de choses dura un demi-si√®cle, √† la rage de toute la population portugaise ; de furieux pogromes avaient lieu de temps en temps ; celui de Lisbonne, en 1506, fit plus d’un millier de victimes. Finalement, une Inquisition copi√©e sur le mod√®le espagnol fut introduite au Portugal conform√©ment √† un bref pontifical de 1536, et commen√ßa √† s√©vir avec la m√™me implacabilit√© que son mod√®le.

Le paradoxal interm√®de des ¬ę Marranes publics ¬Ľ por¬≠tugais eut diverses cons√©quences remarquables dont nous traiterons plus loin. Il permit aux communaut√©s mar¬≠ranes de s’adapter au masque chr√©tien, tant que ce masque fut l√©ger √† porter, et d’acqu√©rir une vitalit√© sans pareille ; les longues ann√©es de p√©nombre durant les¬≠quelles elles rest√®rent tol√©r√©es paraissent avoir constitu√© pour elles un tonifiant hors pair, au point que les tra¬≠ditions crypto-juives persistent encore, on va le voir, dans le Portugal contemporain du XXe si√®cle.

 

/Espagne/

(p.175) Mais √† l’√©poque, m√™me des observateurs aussi r√©a¬≠listes que Machiavel et Guichardin consid√©raient que les Rois Catholiques avaient fait Ňďuvre √©minemment utile pour leur pays. D√©sormais, pr√®s d’un si√®cle durant, l’Espagne (p.175) allait marcher de triomphe en triomphe ; l’or des Am√©riques allait affluer dans son tr√©sor, √† l’√©merveille¬≠ment de l’Europe ; Charles Quint allait ceindre la cou¬≠ronne imp√©riale ; et le soleil luire jour et nuit sur l’Em¬≠pire espagnol, ainsi que le rappelait une orgueilleuse devise, 1492, l’ann√©e de l’expulsion des Juifs, marquait le seuil de la grandeur espagnole.

Parmi les institutions nationales qui datent de cette √©poque, l’Inquisition, charg√©e de r√©primer toutes les formes possibles ¬ę d’h√©t√©rodoxie ¬Ľ, allait devenir l’une des plus caract√©ristiques ‚ÄĒ et des plus populaires. Il y a un demi-si√®cle, ses historiens discutaient autour de la question de savoir si elle √©tait un instrument royal, ou un instrument eccl√©siastique. Elle ne fut ni ceci ni cela, ou elle fut les deux √† la fois : elle fut avant tout profond√©¬≠ment espagnole. Elle fut une sorte de foyer de conver¬≠gence des ambitions et des fanatismes, elle √©tait un moyen de gouvernement et elle servait de r√®gle morale. Elle inspirait la terreur, mais le commun des Espagnols tenait cette terreur pour bonne et salutaire ; grands et petits, nobles et mendiants se pressaient aux autodaf√©s, et l’usage s’institua de faire co√Įncider ces dramatiques le√ßons de vraie foi chr√©tienne avec les solennit√©s de la cour, avec les av√®nements au tr√īne ou les mariages prin¬≠ciers. Il faut remarquer √† ce propos qu’on ne br√Ľlait pas d’h√©r√©tiques, aux autodaf√©s proprement dits : la c√©r√©¬≠monie, parfois ouverte par le roi lui-m√™me, consistait en un d√©fil√© de centaines de condamn√©s (de ¬ę p√©nitents ¬Ľ) arm√©s d’un cierge, dans leurs grotesques sambenitos, vers le lieu de l’autodaf√© (√† Madrid, la ¬ę Plaza Mayor¬Ľ), o√Ļ les verdicts √©taient lus √† haute voix : elle durait du matin au soir et continuait, si besoin √©tait, les jours suivants. Les b√Ľchers √©taient dress√©s ailleurs, g√©n√©ra¬≠lement dans un faubourg de la ville, dans un endroit nomm√© quemadero (de quemar = br√Ľler) ; mais le sup¬≠plice lui aussi √©tait public, et attirait les foules, heureuses d’√™tre √©difi√©es. Il faut lire la description, dans un manus¬≠crit du temps, de la consternation qui s’empara en 1604 du peuple de S√©ville lorsqu’un autodaf√© fut d√©command√© par le roi au dernier moment : ¬ę Un sentiment g√©n√©ral s’empara de tous, une tristesse int√©rieure, comme si cha¬≠cun √©tait l√©s√© ; car la cause de Dieu a une telle force que chacun voulait en prendre la d√©fense ; on connut √† cet √©v√©nement l’amour, le respect et aussi la crainte qu’on porte √† l’Inquisition. ¬Ľ

 

(p.176) Toutefois, le r√©gime d√©pendait pour beaucoup de la gravit√© de l’accusation ou du d√©lit, et les ¬ę juda√Įsants ¬Ľ devaient s’attendre au pire ‚ÄĒ tout comme, au xxe si√®cle, les Juifs dans les prisons ou les camps nazis.

Tous les inculp√©s n’√©taient pas tortur√©s. Il est vrai que lorsqu’ils l’√©taient, le tourment des innocents √©tait pire que celui des coupables, puisque tout le syst√®me inqui-sitorial reposait sur des aveux libres et spontan√©s ; d’o√Ļ la d√©tresse des innocents qui n’avaient rien √† avouer. Nous avons d√©j√† √©voqu√© plus haut la singuli√®re probl√©¬≠matique de l’aveu, dont nous allons maintenant donner un exemple concret.

 

(p.178) Le symbole par excellence de l’Inquisition demeure ses b√Ľchers ; les milliers d’√™tres humains br√Ľl√©s vifs, parce qu’ils niaient la divinit√© de J√©sus, ou parce qu’ils s’√©cartaient d’un point quelconque du dogme catholique (ainsi, l’existence du purgatoire). Que les b√Ľchers fussent dress√©s dans les faubourgs des villes et non sur la place centrale ne rendait pas le supplice moins cruel. Que la grande majorit√© des condamn√©s fussent √©trangl√©s (gar¬≠rott√©s) avant d’√™tre br√Ľl√©s, faveur qu’ils devaient √† une abjuration in extremis, est √©galement, dans un d√©bat d’ordre moral, un argument bien singulier ‚ÄĒ √† moins de nous rappeler qu’il s’agissait, pour les bourreaux, d’√©pargner √† leurs victimes, au-del√† des flammes du b√Ľcher, les flammes √©ternelles d’un enfer auquel eux-m√™mes croyaient intens√©ment. Mais quel fut, entre 1480 et 1834 (date √† laquelle l’Inquisition fut d√©finitivement abolie) le chiffre total des br√Ľlements ? Llorente, l’in¬≠quisiteur ren√©gat qui l√†-dessus pouvait en savoir plus long que quiconque (car il eut sous sa garde les archives intactes de l’Inquisition) le chiffrait √† trois cent quarante et un mille vingt et un. La pr√©cision du chiffre est suspecte ; effectivement, ainsi que l’a montr√© le luth√©¬≠rien Sch√Ęfer, dont l’√©rudition refusait de prendre parti, il s’agissait d’une extrapolation superficielle et, suivant Sch√Ęfer, il faut en rabattre les deux tiers au moins. Ainsi donc, le chiffre r√©el des supplici√©s aurait √©t√© de l’ordre de cent mille, et leur nombre, apr√®s les h√©ca¬≠tombes du d√©but, allait en d√©croissant ; la majeure par¬≠tie, quel qu’ait √©t√© leur d√©lit, furent des descendants de Juifs mal ou bien baptis√©s.

Le ¬ę crime contre la foi ¬Ľ, tout comme le ¬ę crime poli¬≠tique ¬Ľ de nos jours, se montra une notion tr√®s √©las¬≠tique, et l’Inquisition eut bient√īt √† conna√ģtre d’affaires tr√®s diverses. Avant d’y venir, relevons quelques autres aspects de la police des √Ęmes espagnole.

Tout d’abord, les techniques de l’espionnage et du (p.179) renseignement. A cette fin, l’Inquisition √©tablit un r√©seau de ¬ę familiers ¬Ľ, hommes de bien, appartenant parfois aux plus grands noms de l’aristocratie espagnole, et dont le nombre total, au si√®cle suivant, √©tait √©valu√© √† plus de vingt mille. Ils n’√©taient pas r√©mun√©r√©s ; une m√©daille ou plaque leur servait de signe de reconnaissance ; cette distinction √©tait tr√®s recherch√©e, car elle constituait en m√™me temps une attestation de ¬ę race pure ¬Ľ espa¬≠gnole ; de plus, les ¬ę familiers ¬Ľ se trouvaient plac√©s au-dessus de la justice et de la police ordinaires, n’√©tant justiciables, quels que fussent leurs m√©faits, que des tribunaux de l’Inquisition.

Mais l’essentiel, c’√©taient les archives de l’Inquisition. Elle ne disposait √©videmment pas de fichiers signal√©-tiques, classeurs ou ordinateurs dont se servent les polices de notre temps. Mais elle se servait, en plus des dossiers de ses proc√®s et des rapports de ses informa¬≠teurs, des listes g√©n√©alogiques des familles des conversas et familles alli√©es, toutes suspectes √† priori. En principe, une visita del partido, ou r√©vision de district, avait lieu chaque ann√©e : accompagn√© d’un notaire, un inquisi¬≠teur devait visiter chaque localit√©, proclamer ¬ę l’√©dit de gr√Ęce ¬Ľ, compl√©ter les listes g√©n√©alogiques, et v√©rifier l’√©tat des sambenitos. En effet, le v√™tement de honte, tout en servant √† l’√©dification des foules, eut la singu¬≠li√®re fortune de devenir une ^sorte d’instrument de tra¬≠vail, de pi√®ce d’archives sui generis.

Cette pi√®ce de tissu grossier et solide, orn√©e d’em¬≠bl√®mes divers (le plus souvent, la croix de Saint-Andr√© ; mais dans le cas des condamn√©s √† mort, les diables de l’enfer), le p√©nitent ¬ę r√©concili√© ¬Ľ devait la rev√™tir cer¬≠tains jours, ou la porter toute sa vie, selon sa peine. Elle le signalait √† la vigilance des foules ; elle l’emp√™chait parfois de trouver pain et travail. Apr√®s la mort de son porteur, le sambenito √©tait expos√© √† l’√©glise de sa r√©sidence, √† titre d’avertissement perp√©tuel, afin que les enfants du lieu, et leurs enfants, sachent qu’il avait √©t√© inf√Ęme, et que sa lign√©e restait r√©prouv√©e et suspecte. Parfois, l’exposition n’√©tait pas fixe mais ambulante : les sambenitos devaient faire le tour de toutes les √©glises du dioc√®se. Il faut dire qu’il y eut des villages √† sup¬≠plier qu’on arr√™t√Ęt la ronde, ou qu’on laiss√Ęt pourrir les sambenitos, au lieu de les r√©nover, car les familles supportaient pendant des si√®cles les cons√©quences des vues ¬ę h√©t√©rodoxes ¬Ľ d’un a√Įeul. Mais il en restait encore (p.180) √† la fin du XVIIIe si√®cle¬†; l‚ÄôAnglais Clarke¬†¬Ľ les vit expos√©s dans le clo√ģtre de la cath√©drale de S√©govie.

 

(p.182) (‚Ķ) vers 1530, faute de juda√Įsants, les autodaf√©s s’espac√®rent. Au cours de ce deuxi√®me quart du si√®cle, de nouvelles cat√©gories d’ennemis de la foi retiennent de plus en plus l’attention des inquisiteurs. Ce sont, au bas de l’√©chelle sociale, les Morisques de Gre¬≠nade et d’ailleurs, baptis√©s au pr√©alable de force ; ce sont, en haut, les ¬ę luth√©riens ¬Ľ et autres partisans de la R√©forme. Ces derniers, bien que peu nombreux, sont tenus pour particuli√®rement dangereux ; l’Espagne devient √† cette √©poque le bastion du catholicisme militant, et aux yeux de l’Inquisition les r√©form√©s ne sont pas loin de repr√©senter une sorte de Juifs rev√™tus d’un masque nou¬≠veau. Ce point vaut qu’on s’y arr√™te.

Il ne faut pas oublier les attaches de la R√©forme avec le mouvement humaniste, le retour aux sources antiques, le premier essor de la philologie, et les traductions de la Bible. Avant le schisme protestant, les √©lites intellec¬≠tuelles de l’Espagne participaient avec ardeur √† ce mou¬≠vement, et nul autre que le grand inquisiteur Cisneros r√©unit une √©quipe d’h√©bra√Įstes et d’hell√©nistes, qui, vers 1515, donn√®rent le texte de la c√©l√®bre Bible polyglotte. Il s’agissait, aux dires de Cisneros lui-m√™me, de ¬ę cor¬≠riger les livres de l’Ancien Testament sur le texte h√©breu, et ceux du Nouveau Testament sur le texte grec, de mani√®re que chaque th√©ologien p√Ľt puiser aux sources m√™mes ¬Ľ, ou, comme le disaient plus simplement d’autres humanistes, ¬ę rechercher les v√©rit√©s h√©bra√Įques ¬Ľ. Mais bient√īt, Luther allait montrer au monde les cons√©¬≠quences que l’on pouvait tirer de l’interpr√©tation de ces v√©rit√©s ; il apparut aussi que certains juda√Įsants se ser¬≠vaient des traductions castillanes de la Bible pour infor¬≠mer leurs enfants sur la Loi de Mo√Įse. Ces traductions furent donc interdites, et plac√©es sur l’Index ; une rigou¬≠reuse censure des livres devint l’une des t√Ęches majeures de l’Inquisition ; sur ce point, elle fit preuve d’une telle efficacit√© que, selon un inquisiteur de la fin du xviii6 si√®cle, la Bible √©tait devenue un objet d’horreur et de d√©testation pour les Espagnols 1.

Dans ces conditions, tout effort de réflexion sur les

 

  1. Cet inquisiteur, Villaneva, √©crivait en 1791 : ¬ę Le z√®le avec lequel le Saint-Office a cherch√© √† retirer la Bible des mains du vulgaire est bien connu ; avec le r√©sultat que le m√™me peuple qui jadis la recherchait la regarde aujourd’hui avec horreur et la d√©teste ; nombreux sont ceux qui ne s’en soucient pas, la majorit√© ne la conna√ģt pas. ¬Ľ

 

(p.183) textes sacr√©s fut interdit, et le simple d√©sir de les lire pouvait √† bon droit √™tre consid√©r√© comme juif, puisque ces textes l’√©taient ; d’o√Ļ l’on voit une fois de plus com¬≠ment la r√©v√©lation faite au Sina√Į, une fois devenue le patrimoine commun de tout l’Occident, contribuait aux pers√©cutions et au d√©nigrement du nom juif. Et c’est ainsi que, lorsque les pers√©cutions d’humanistes com¬≠menc√®rent en Espagne, le fils du grand inquisiteur Man-rique √©crivait √† son c√©l√®bre ami Luis Vives : ¬ę D√©sor¬≠mais, il est bien entendu en Espagne qu’on ne peut poss√©der une certaine culture sans √™tre plein d’h√©r√©sies, d’erreurs, de tares juda√Įques. Ainsi on impose silence aux doctes, leur inspirant une grande terreur… ¬Ľ

Mais c’est surtout avec l’av√®nement de Philippe II, en 1558, que les choses s’aggrav√®rent, et que l’Espagne devint une sorte de pays totalitaire. Des poursuites d’une s√©v√©rit√© terrible eurent alors lieu contre les pro¬≠testants (deux petits conventicules avaient √©t√© d√©cou¬≠verts √† S√©ville et √† Valladolid). L’archev√™que de Tol√®de, Carranza, fut poursuivi, et mourut en prison, parce qu’il avait publi√© un ¬ę commentaire au cat√©chisme ¬Ľ, dont certains passages paraissaient discutables. L’importation et la d√©tention de livres prohib√©s devinrent un crime passible de mort. Tous les √©tudiants espagnols furent rappel√©s des universit√©s √©trang√®res et durent se pr√©senter devant l’Inquisition. Celle-ci fut √©galement charg√©e de surveiller tous les √©trangers vivant en Espagne, pour savoir s’ils allaient √† la messe, s’ils se confessaient, s’ils savaient les pri√®res et s’ils se conduisaient en bons catho¬≠liques. ¬ę On dirait, a √©crit Marcel Bataillon, que l’Es¬≠pagne se rassemble tout enti√®re derri√®re une sorte de cordon sanitaire pour √©chapper √† quelque √©pid√©mie ter¬≠rible ¬Ľ ‚ÄĒ dont le principal virus est le virus juif. L’illus¬≠tre th√©ologien Santotis d√©fendit au concile de Trente, √† la m√™me √©poque, la th√®se suivant laquelle le protes¬≠tantisme n’√©tait qu’un retour au juda√Įsme ; d’autres th√©o¬≠logiens allaient plus loin, et affirmaient que le juda√Įsme se trouvait √† la base de toutes les h√©r√©sies, y compris l’Islam. Ce dont les inquisiteurs tiraient les cons√©quen¬≠ces en recherchant les ascendances juives des h√©r√©tiques luth√©riens et autres, et en le leur imputant √† charge √† titre de circonstance aggravante.

 

(p.185) Le culte de la pureté du sang, ou le racisme ibérique.

 

Les premiers d√©crets √©liminant les conversas de la vie sociale avaient √©t√© pris lors d’une r√©bellion des Vieux Chr√©tiens de Tol√®de, en 1449. Cela est caract√©ristique : les statuts de ¬ę puret√© du sang ¬Ľ, si peu chr√©tiens en leur principe, furent con√ßus et impos√©s par l’opinion publique ; le pouvoir √©tatique se contentait de les ava¬≠liser; l’Eglise en fit de m√™me, non sans parfois y opposer des r√©sistances. L’√©volution s√©mantique refl√®te l’emprise progressive des conceptions racistes, avec l’ex¬≠tension du terme ¬ę Nouveau Chr√©tien ¬Ľ ou conversa ‚ÄĒ qui √† l’origine d√©signait tr√®s simplement le Juif converti ou le Maure converti ‚ÄĒ √† tous ceux qui avaient un anc√™tre juif. Disons tout de suite que les descendants des Musulmans, dans la pratique, n’avaient gu√®re √† p√Ętir (p.186) de la discrimination¬†: d‚Äôune part ils √©taient consid√©r√©s comme √©tant de souche ¬ę¬†pa√Įenne¬†¬Ľ et non de souche juive¬†; d‚Äôautre part, ils appartenaient pour la plus grande partie √† la paysannerie, et ne pr√©tendaient pas aux honneurs et aux charges.

 

  1. Dans Gargantua, Pantagruel ne re√ßoit pas d’armes espagnoles, parce que ¬ę son p√®re ha√Įssait tous ces hidalgos, marranis√©s comme diable ¬Ľ. Quant √† Luther, il s’exclamait : ¬ę Je pr√©f√®re avoir les Turcs pour enne¬≠mis, que les Espagnols pour suzerains ; la plupart sont des Marannes, des Juifs convertis ¬Ľ.

 

(p.186) Vers le milieu du xvie siècle, les statuts de pureté du sang acquirent force de loi. Dès 1536, une querelle locale conduisit Charles Quint à prendre parti pour les Vieux (p.187)

Chr√©tiens, et √† accorder sa sanction imp√©riale aux sta¬≠tuts. Mais l’√©pisode d√©cisif fut l’√©puration du chapitre de Tol√®de, au sein duquel les Nouveaux Chr√©tiens s’√©taient puissamment retranch√©s.

 

(p.188) Le seul homme qui de son vivant sut ne tenir aucun compte du tabou de la limpieza fut Ignace de Loyola. Sa haute naissance tout comme son g√©nie missionnaire immunisaient le fondateur de l’ordre des J√©suites contre la contagion raciste ; il s’exclama m√™me un jour qu’il aurait consid√©r√© comme une grande faveur d’√™tre du m√™me sang que le Christ ; ne tenant aucun compte de l’opinion de son temps, il choisit un conversa, Diego de Lainez, pour lui succ√©der, et un autre, Juan de Polanco, pour lui servir de secr√©taire. Apr√®s sa mort, la compagnie de J√©sus, malgr√© toutes les pressions, main¬≠tint cette position pendant plus de trente ans. Finale¬≠ment, elle capitula en 1592, adopta les statuts, et expulsa tous les Nouveaux Chr√©tiens de son sein, allant jusqu’√† truquer, (p.189) √† titre posthume, la g√©n√©alogie de Diego de Lainez ; les j√©suites espagnols se distingu√®rent d√©sor¬≠mais par leur rigueur lors de l’application des statuts.

La ¬ę puret√© du sang ¬Ľ √©tant ainsi devenue article de foi, il restait √† savoir qui √©tait Vieux Chr√©tien et qui ne l’√©tait pas. Ce n’√©tait pas une mince besogne. Les gens de peu disposaient √† cet √©gard de l’avantage de ne four¬≠nir aucun √©l√©ment d’investigation, faute de registres d’√©tat civil et faute d’int√©r√™t pour leur ascendance. Quant √† la noblesse, son enjuivement avait √©t√© mis en √©vidence, l’ann√©e m√™me o√Ļ Siliceo engageait son combat, par le tr√®s fameux Tison de la noblesse espagnole, pamphlet attribu√© au cardinal Mendoza de Bobadilla, dont il res¬≠sortait que toutes les grandes familles √©taient m√©tiss√©es de Juifs ; cette chronique scandaleuse connut au XIXe si√®¬≠cle encore une dizaine de r√©√©ditions.

Quoi qu’il en soit de l’exactitude des g√©n√©alogies du Tison, il n’est pas besoin de dire que le sang pur √©tait un mythe, et qu’il n’y avait pas d’Espagnols √† ne pas avoir quelque anc√™tre circoncis. Etaient reconnus Vieux Chr√©¬≠tiens ceux contre lesquels il n’existait pas d’√©l√©ments √† charge, ou ceux dont la g√©n√©alogie ne remontait pas assez loin, et l’affaire prenait souvent le tour d’un jeu √† qui perd gagne, puisque les enfants de parents inconnus gagnaient √† coup s√Ľr1. En pratique, lors de l’admission dans un ordre ou un coll√®ge, une enqu√™te √©tait faite aux frais du postulant, en particulier au lieu de sa naissance, pour √©tablir sa ¬ę non-appartenance √† la race juive ¬Ľ, et si cette enqu√™te √©tait tr√®s on√©reuse, c’est qu’il fallait payer non seulement les enqu√™teurs, mais aussi les t√©moins, faire taire les mauvaises langues et les ma√ģtres chanteurs professionnels. En fait, il y eut des Vieux Chr√©tiens √† figurer parmi les r√©prouv√©s ; certains Coll√®¬≠ges Majeurs √©cartaient m√™me les postulants victimes de fausses rumeurs, qui, telle la femme de C√©sar, ne devaient pas √™tre soup√ßonn√©s, comme il y eut des familles

 

1 Peut-√™tre y eut-il un rapport entre les probl√®mes que posaient les investigations sur la ¬ę puret√© du sang ¬Ľ et une coutume que la relation du voyage d’Espagne de Mme d’Aulnoy d√©crit ainsi : ¬ę Une chose assez singuli√®re… c’est que les enfants trouv√©s sont nobles, et qu’ils jouissent du titre d’hidalgos, et de tous les privil√®ges attach√©s √† la noblesse, mais il faut pour cela qu’ils prouvent qu’on les a trouv√©s et qu’ils ont √©t√© nourris et √©lev√©s dans l’h√īpital o√Ļ l’on met ces sortes d’enfants ¬Ľ (√©d. Paris, 1699).

 

(p.190) de souche notoirement juive à se glisser parmi les élus. Le cas le plus singulier fut celui de la famille Santa Maria, admise au bénéfice du sang pur, parce que sup­posée être de la même famille que la Sainte Vierge, ainsi que le dit expressément la cédule de dispense royale.

En √©tudiant la proc√©dure de ces enqu√™tes, on croit entrevoir toute une activit√© de coulisse, de subtiles pres¬≠sions et d’impitoyables chantages. On ne croit pas se tromper en avan√ßant que la puissance de certains inqui¬≠siteurs, que bien d’illustres carri√®res et bien des chutes soudaines furent li√©es √† la d√©tention de certains docu¬≠ments ou de certaines listes (et sur lesquelles d’ordinaire on √©vitait la publicit√©). Car bien des choses restent entou¬≠r√©es d’une zone de silence ouat√©. Sorte de noblesse de race, la limpieza √©tait une affaire plus s√©rieuse encore que l‚Äôhidalguerie ou noblesse de classe.

 

(p.191) Certains anciens √©crits font ressortir leur d√©tresse avec encore plus de vigueur. ¬ę En Espagne, √©crivait un franciscain en 1586, il n’y a pas autant d’infamie √† √™tre blasph√©ma¬≠teur, voleur, vagabond, adult√®re, sacril√®ge, ou √™tre infect√© de quelque autre vice, que de descendre de la lign√©e des Juifs, m√™me si les anc√™tres se sont convertis il y a deux cents ou trois cents ans √† la sainte foi catholique… ¬Ľ Et plus loin : ¬ę Qui peut √™tre aveugle au point de ne pas voir qu’il n’est en Espagne aucun conversa qui ne pr√©f√©rerait descendre du paganisme plut√īt que du juda√Įsme, et presque tous donneraient la moiti√© de leur vie pour poss√©der une telle ascendance. Car ils ont en horreur cette lign√©e qui leur vient de leurs parents… ¬Ľ Compte tenu du r√īle culturel de premier plan jou√© par les Nouveaux Chr√©tiens, cette amertume et ces d√©chi¬≠rements ont sans doute contribu√© √† modeler le visage de ¬ęl’Espagne tragique¬Ľ. L’influence qu’ils ont exerc√©e a de nos jours trouv√© ses historiens (Marcel Bataillon et Dominguez Ortiz, Americo Castro et Salvador de Mada-riaga) ; des g√©n√©alogies de gloires nationales telles que Luis de L√©on, Luis Vives, et jusqu’√† Cervantes, ont √©t√© dress√©es ou discut√©es. Mais une fois pos√©e la relation entre le drame racial de l’Espagne et son √©tat pr√©sent, l’esprit se trouve confront√© avec des probl√®mes mal connus et d’une complexit√© extr√™me.

 

(p.192) Si, au lieu de consid√©rer ces questions sous l’angle de la psychologie sociale, on les aborde sous celui de l’his¬≠toire √©conomique, le fait saillant est la concentration des Nouveaux Chr√©tiens dans certaines occupations, com¬≠merce et artisanat, qui furent celles de leurs anc√™tres juifs, et qui √©taient donc entour√©es d’un double discr√©dit. Progressivement, ces m√©tiers se trouv√®rent d√©sert√©s, car les Nouveaux Chr√©tiens avaient tendance √† les aban¬≠donner, dans l’espoir de faire oublier plus facilement leurs origines, tandis que les Vieux Chr√©tiens tenaient par-dessus tout √† les √©viter. Au xvie si√®cle, les Morisques et de nombreux √©trangers s’engouffr√®rent dans ce vide, mais tous les Morisques furent expuls√©s √† leur tour en 1609. Nous verrons plus loin comment commerce et (p.192) impuret√© de sang finirent par devenir synonymes. Rien d’√©tonnant qu’un pays dans lequel les ¬ę arts m√©caniques ¬Ľ √©taient tenus en si pi√®tre estime et o√Ļ le commerce √©tait un p√©ch√© fin√ģt par entrer en d√©cadence. Lorsque les Espagnols s’en avis√®rent, il √©tait trop tard. Le mirage de l’argent et de l’or des Am√©riques, sorte de mal√©diction suppl√©mentaire, n’avait fait que masquer le processus de l’appauvrissement et l’aggraver.

C’est dans ces conditions que la P√©ninsule ib√©rique resta √† l’√©cart de la marche du temps et du grand essor capitaliste. A ce point de vue, rien de plus frappant que le contraste entre l’Espagne de la contre-R√©forme et l’Angleterre et les Pays-Bas, calvinistes ou puritains, foyers de la r√©volution industrielle et du monde moderne. Mais, tandis que toute une √©cole d’√©rudits s’est attaqu√©e au probl√®me de la naissance de l’esprit capitaliste, sur les pourtours de la mer du Nord, au p√īle oppos√©, la recherche historique est encore en friche ; il ne s’est pas encore trouv√© de Max Weber pour creuser comme elle le m√©riterait la question des rapports entre l’√©thique du catholicisme ib√©rique, le culte de la puret√© de sang, l’absence de l’esprit mercantiliste ou capitaliste, et de la d√©cadence qui en r√©sulta.

 

Au xvne si√®cle, l’obsession de la limpieza de sangre atteint son paroxysme. C’est l’√©poque o√Ļ ¬ę les routes de l’Espagne √©taient sillonn√©es en tous les sens par les com¬≠missaires charg√©s des informations, les archives locales consult√©es √† diff√©rentes reprises et o√Ļ les ¬ę anciens ¬Ľ des villages avaient l’occasion de mettre √† l’√©preuve leur m√©moire et leur connaissance des liens de parent√© ¬Ľ. Vers 1635, le pol√©miste Geronimo de Zevallos s’indignait du ¬ę nombre infini de gens occup√©s √† faire les informations, procureurs de l’honneur et d√©voreurs des fortunes, gas¬≠pillant un argent qui aurait pu √™tre mieux utilis√© pour le travail des champs ¬Ľ, tandis que ¬ę des hommes qui auraient d√Ľ s’occuper de leurs fils et leur laisser du bien consument par ces pr√©tentions la fortune qu’ils auraient d√Ľ leur l√©guer, d’o√Ļ vient en grande partie la d√©popu¬≠lation de l’Espagne, car dans une famille not√©e comme impure, les fils deviennent cur√©s ou moines, et les filles, religieuses… ¬Ľ ; (‚Ķ).

 

(p.196) ¬ę Ceux qui vivent dans le continent de l’Es¬≠pagne et du Portugal, d√©crivait Montesquieu dans la soixante-dix-huiti√®me lettre persane, se sentent le cŇďur extr√™mement √©lev√© lorsqu’ils sont ce qu’on appelle de Vieux Chr√©tiens, c’est-√†-dire qu’ils ne sont pas de l’ori¬≠gine de ceux √† qui l’Inquisition a persuad√©, dans ces derniers si√®cles, d’embrasser la religion chr√©tienne. Ceux qui sont dans les Indes ne sont pas moins flatt√©s lors¬≠qu’ils consid√®rent qu’ils ont le sublime m√©rite d’√™tre, comme ils le disent, hommes de chair blanche. Il n’y a jamais eu, dans le s√©rail du grand seigneur, de sultane si orgueilleuse de sa beaut√© que le plus vieux et le plus vilain m√Ętin ne l’est de la blancheur oliv√Ętre de son teint, lorsqu’il est dans une ville du Mexique, assis sur le pas de sa porte, les bras crois√©s. Un homme de cette cons√©¬≠quence, une cr√©ature si parfaite, ne travaillerait pas pour tous les tr√©sors du monde, et ne se r√©soudrait jamais, par une vile et m√©canique industrie, de compromettre l’honneur et la dignit√© de sa peau. ¬Ľ

Cet orgueil tr√®s hispanique se sustentait ind√©finiment de l’horreur de la race maudite. Citons le p√®re de Torrejoncillo qui, dans sa Sentinelle contres les Juifs, apr√®s avoir √©num√©r√© les divers p√©ch√©s, tares h√©r√©ditaires et crimes de cette race, pr√©cisait :

¬ę Et pour qu’il en soit ainsi g√©n√©ration apr√®s g√©n√©ra¬≠tion, comme si c’√©tait un p√©ch√© originel d’√™tre ennemi des Chr√©tiens et du Christ, il n’est pas n√©cessaire d’√™tre de p√®re et de m√®re juifs ; un seul des parents suffit ; peu importe que le p√®re ne le soit pas, il suffit que la m√®re le soit, peu importe si elle-m√™me ne l’est pas enti√®re¬≠ment, une moiti√© suffit ; et moins m√™me, un quart suffit, et un huiti√®me suffit, et de nos jours la Sainte Inquisi¬≠tion a d√©couvert qu’on juda√Įsait √† la vingt et uni√®me g√©n√©ration. ¬Ľ

Le p√®re Torrejoncillo d√©crivait ensuite la louable cou¬≠tume que l’on observait au coll√®ge de Santa-Cruz de Valladolid. Tous les Vendredis saints apr√®s la C√®ne, les membres du coll√®ge se r√©unissaient pour discuter de la culpabilit√© des Juifs dans la Crucifixion. Ensuite, le doyen demandait √† chacun son opinion sur les Juifs : ¬ę Commen√ßant par le plus √Ęg√©, chacun est oblig√© de par¬≠ler et de rapporter le cas d’une famille not√©e, le lieu o√Ļ elle se trouve et comment tous s’en tiennent √† l’√©cart; et ainsi, tous les coll√©giens ayant pris la parole pour dire (p.197)

ce qu’ils savaient et ayant ridiculis√© les Juifs, ils mettent fin √† la r√©union et quittent le r√©fectoire. ¬Ľ

On voit comment l’obsession de la puret√© du sang entretenait l’horreur du Juif, laquelle √† son tour justi¬≠fiait le maintien des lois raciales. Torrejoncillo √©crivait √† l’usage de tout le peuple chr√©tien ; mais voici, dans un commentaire juridique publi√© en 1729-1732, le Senatus Consulta Hispaniae d’Arredondo Carmona, ouvrage √† l’usage des sp√©cialistes, une rapide mention des Juifs : ¬ęApr√®s la mort du Christ, les Juifs devinrent des escla¬≠ves. Les esclaves peuvent √™tre tu√©s, vendus, et peuvent d’autant plus √™tre expuls√©s et extermin√©s. Les Juifs sont inf√Ęmes, abjects, opprim√©s et d’une condition tr√®s vile. Les Juifs sont des gens malodorants et obsc√®nes. Les Juifs sont odieux m√™me √† ceux qui ignorent le Christ. Les Juifs sont pareils aux chiens et aux loups. La malice des Juifs d√©passe l’iniquit√© des diables. ¬Ľ

De g√©n√©ration en g√©n√©ration, les Juifs continuaient √† √™tre pour l’Espagne le symbole m√™me de la subversion et du blasph√®me, et non seulement ils demeuraient rigou¬≠reusement bannis de la P√©ninsule, mais ils furent en 1667 expuls√©s d’Oran, la t√™te de pont espagnole en Afri¬≠que du Nord. Par la suite, les trait√©s de paix de la fin du xvne si√®cle exempt√®rent les grands commer√ßants anglais et hollandais de la juridiction inquisitoriale, et ces h√©r√©tiques privil√©gi√©s furent d√©sormais tol√©r√©s sur le sol espagnol, mais √† condition de ne pas √™tre Juifs. Au cours du si√®cle suivant, la tol√©rance s’√©tendit aux arti¬≠sans et aux ouvriers non catholiques, mais toujours √† l’exception des Juifs, ¬ę gens qui sont en horreur au pur et immacul√© catholicisme des Espagnols ¬Ľ, disait un √©dit royal de 1797, prescrivant le maintien du cordon sani¬≠taire en ce qui les concernait ; cet √©dit fut renouvel√© en 1800, en 1802, et, pour la derni√®re fois, en 1816. Si ces interdictions furent souvent renouvel√©es, si, en 1804, Charles IV mena√ßait ¬ę de la rigueur de son indignation royale et souveraine¬Ľ ceux qui soustrairaient un Juif √† la surveillance du Saint-Office, c’est qu’il y eut tou¬≠jours d’aventureux fid√®les de Mo√Įse √† ne pas les respec¬≠ter, et √† p√©n√©trer en fraude sur le territoire espagnol. Signalons un des derniers cas de ce genre, celui d’un commer√ßant de Bayonne, poursuivi en 1804 par l’Inqui¬≠sition √† Santander ; Beurnouville, l’ambassadeur de France, eut √† s’employer pour le tirer de ce mauvais pas, inaugurant ainsi au xixe si√®cle l’action de la France en (p.198) faveur des Juifs, dont cet incident fut le premier exem¬≠ple. M√™me apr√®s l’abolition de l’Inquisition en 1835, le cordon sanitaire fut maintenu ; en 1854, les d√©marches d’un rabbin allemand pour le faire supprimer furent vaines ; il ne fut lev√© que par la constitution espagnole de 1869. Mais il fallut attendre pr√®s d’un si√®cle encore pour que l’Espagne effa√ß√Ęt compl√®tement, sous ce rap¬≠port, les derni√®res traces de son pass√© jud√©o-islamique.

 

(p.205) La dispersion marrane.

 

L’expulsion de 1492, qui conduisit plusieurs dizaines de milliers de Juifs espagnols en Berb√©rie, en Turquie et dans les rares territoires chr√©tiens o√Ļ ils pouvaient se faire admettre, fut suivie, deux si√®cles durant, par la lente et continuelle √©migration des Marranes. Au Portu¬≠gal, ces d√©parts, tant√īt autoris√©s et tant√īt clandestins, √©taient g√©n√©ralement l’objet de transactions financi√®res. En Espagne, ils furent toujours p√©rilleux, car ils aggra¬≠vaient le soup√ßon de juda√Įsme. Mais certaines circons¬≠tances pouvaient faciliter l’√©migration clandestine. Ainsi, en 1609-1614, lors de l’expulsion des Morisques, un certain nombre de crypto-Juifs portugais et de conversas espa¬≠gnols se gliss√®rent dans leurs rangs, et pass√®rent les Pyr√©n√©es ; il est int√©ressant de signaler que l’entr√©e des Morisques en France fut n√©goci√©e par le Marrane Lopez, le futur confident de Richelieu ; peu de temps aupara¬≠vant, il avait √©t√© question de laisser s’√©tablir en France cinquante mille familles de Marranes portugais, ¬ę gens avis√©s et industrieux ¬Ľ.

Le pays d’accueil par excellence des Marranes √©tait la Turquie, qui cherchait √† attirer les Juifs ib√©riques depuis la conqu√™te de Constantinople. Apr√®s l’expulsion d’Espa¬≠gne, le sultan Bajazet se serait, dit-on, exclam√© : ¬ę Vous appelez Ferdinand un roi sage, lui qui a appauvri son pays, et qui enrichit le n√ītre ! ¬Ľ Selon l’ambassadeur fran√ßais d’Aramon (1547), ¬ęConstantinople est habit√©e principalement de Turcs, puis de Juifs infinis, c’est assa¬≠voir, de Marans qui ont √©t√© chass√©s d’Espagne, Portugal et Allemagne ; lesquels ont enseign√© aux Turcs tout arti¬≠fice de main ; et la plupart des boutiquiers sont des Juifs ¬Ľ. Son contemporain et compatriote Nicolas de Nicolay pr√©cise : ¬ę (Les Juifs) ont entre eux des ouvriers en tous arts et manufactures tr√®s excellents, sp√©cialement des Marranes il n’y a pas longtemps bannis et chass√©s (p.206) d’Espagne et Portugal, lesquels, au grand d√©triment et dommage de la chr√©tient√©, ont appris aux Turcs plusieurs inventions, artifices et machines de guerre, comme √† faire artillerie, arquebuses, poudres √† canon, boulets et autres armes. ¬Ľ

Mais plus encore que Constantinople, c’est Salonique qui devint au xvi¬ę si√®cle le grand centre juif du Levant, et la principale ville d’accueil des Marranes. Les rabbins recommandaient de les aider √† tout prix √† redevenir de bons Juifs ; une consultation du c√©l√®bre Samuel de M√©dina justifiait m√™me les tromperies et abus commis pour ce pieux motif ; d’autres docteurs n’h√©sitaient pas √† proclamer les Marranes repentis comme de meilleurs Juifs que les plus pieux des Juifs ; lorsqu’en 1556, une vingtaine de Marranes furent br√Ľl√©s √† Anc√īne, les Juifs de Turquie y r√©pliqu√®rent par une tentative de boycott international. Mais la rejuda√Įsation n’√©tait pas toujours facile ; le commun des Juifs voyait les Marranes d’un mauvais Ňďil, et les traitait, injure supr√™me, de Kista-nios * ; m√™me en terre d’Islam, o√Ļ cependant il √©tait plus commode d’√™tre Juif que d’√™tre Chr√©tien, l’ambigu√Įt√© marrane n’√©tait pas facile √† lever.

 

(p.211) Joseph Nassi, qui avait √©t√© introduit √† la cour ottomane par l’ambassadeur de France de Lansac, devint un ennemi jur√© de la France, √† la suite d’un litige portant sur cent cinquante mille ducats que, vers 1549, il avait pr√™t√©s √† Henri II. D’apr√®s les repr√©sentants fran√ßais, on pouvait se dispenser de r√©gler son d√Ľ √† un Marrane, ¬ę car les lois du royaume ne permettent point que les Juifs, comme l’est ledit Joseph Nassi, y puissent rien n√©gocier ni trafi¬≠quer, mais ordonnent que tout ce qu’il y aurait y soit confisqu√© ¬Ľ. ‘Le raisonnement √©tait donc : √† trompeur, trompeur et demi ; puisque tu nous as roul√©s en cachant ta qualit√© de Juif, nous te roulons en ne te remboursant pas ; raisonnement, on en conviendra, qui avait de quoi exasp√©rer le cr√©ancier marrane. Apr√®s maintes p√©rip√©ties, Nassi finit par conna√ģtre en 1568 une revanche triom¬≠phante, en faisant confisquer par le Sultan les marchandises (p.212) transport√©es au Levant sous pavillon fran√ßais, jus¬≠qu’√† concurrence de la dette. D’o√Ļ on conflit passager entre la France et la Porte, qui fut r√©gl√© par le trait√© d’octobre 1569 ; trait√© dont l’original se trouvait r√©dig√© en langue h√©bra√Įque ; qui sait si ce d√©tail insolite ne refl√®te pas une vexation suppl√©mentaire que le Juif cher¬≠cha √† infliger au Roi Tr√®s Chr√©tien ? En cons√©quence les diplomates fran√ßais lui port√®rent une rancune redoubl√©e, et tent√®rent de l’abattre, ¬ę de mettre Miques en Picque ¬Ľ, ¬ę de lui faire perdre la t√™te et venger Sa Majest√© ¬Ľ, en r√©v√©lant ses trahisons au Sultan, en faisant ¬ę prendre en son cabinet… une infinit√© de lettres qu’il √©crit journelle¬≠ment au pape, au roi d’Espagne, au duc de Florence¬Ľ. Mais le complot, dans lequel avait tremp√© un secr√©taire juif de Nassi, fut facilement d√©jou√© par ce virtuose des intrigues ottomanes.

Tout aussi constante que son hostilit√© envers la France semble avoir √©t√© sa sympathie pour la cause des protes¬≠tants rebelles de Flandre. Les conseils et encouragements qu’il faisait parvenir aux calvinistes d’Anvers, parmi les¬≠quels il comptait nombre de vieux amis, ont jou√© leur r√īle dans les √©v√©nements qui conduisirent √† la mission du duc d’Albe, et √† l’insurrection des ¬ę gueux ¬Ľ des Pays-Bas. Plus d’une fois, au cours de luttes religieuses au xvie si√®cle, les calvinistes furent aid√©s par des Juifs, et Guillaume d’Orange lui-m√™me chercha leur assistance; du reste, en 1566, parmi les animateurs de la r√©sistance flamande figuraient les influents Marranes Marcus Perez, Martin Lopez et Ferdinando Bernuy.

 

(p.213) A diff√©rentes reprises et sous des formes diff√©rentes, Philippe II s’√©tait √©rig√© en protecteur des Juifs. En 1556, le pape Paul IV fit br√Ľler vingt-cinq Marranes √† Anc√īne ; Gracia Nassi et lui tent√®rent alors d’amener le Saint-Si√®ge √† r√©sipiscence en organisant le boycott international du port d’Anc√īne. Cette tentative √©choua, en des conditions qu’il serait trop long de rapporter ici ; elle marque la volont√© de rem√©dier √† la condition marrane √† la mani√®re forte, c’est-√†-dire √† la mani√®re chr√©tienne. Ant√©rieure¬≠ment, lors de son s√©jour en Italie, il avait sollicit√© de Venise qu’une √ģle soit mise √† la disposition des heimatlos marranes. En 1561, le Sultan lui fit cadeau de la ville de Tib√©riade et des terres avoisinantes, pour y cr√©er une sorte de foyer ou de refuge juif ; il s’employa √† restaurer la ville, l’entoura d’une muraille, tenta d’implanter des industries, malgr√© les protestations du d√©l√©gu√© apostoli¬≠que en Palestine, Boniface de Raguse, contre ¬ę l’arriv√©e de ces vip√®res, pires que celles qui hantent les ruines de la ville ¬Ľ. D’apr√®s l’ambassadeur fran√ßais de P√©tremol, c’est m√™me cette co√Ľteuse entreprise qui le poussait √† r√©clamer son d√Ľ √† la France ; ¬ę Miques, √©crivait-il, a eu permission de b√Ętir une ville sur les rivages du lac de Tib√©riade, en laquelle ne pourront habiter autres que

Juifs, (‚Ķ).¬†¬Ľ

 

(p.215) D’autre part, l’historiographie isra√©lienne n’a pas tort, qui fait de Joseph Nassi le grand pr√©curseur du sionisme. Mais le d√©racinement des Marranes ne pouvait encore conduire √† une aventure collective, dont chaque partici¬≠pant aurait pris la d√©cision de changer son destin au nom d’un id√©al purement terrestre. Coloniser la Palestine sans l’aide du Messie √©tait un plan absurde et quasi sacril√®ge, aux yeux de la tradition rabbinique. Les Juifs continu√®rent √† aller en Palestine pour y mourir, non pour y vivre. L’aspiration des Marranes √† la d√©livrance prit au si√®cle suivant la forme d’un puissant mouvement messianique, qui entra√ģna le juda√Įsme tout entier dans son tourbillon, et qui conduisit, entre autres s√©quelles, √† une dramatique rechute : l’installation de certains Mar¬≠ranes dans un marranisme d√©lib√©r√© et volontaire.

 

Les Sabbatéens.

A Safed en Palestine, non loin de Tib√©riade o√Ļ Joseph Nassi avait tent√© de cr√©er une entit√© territoriale juive, s’√©tait constitu√© √† la m√™me √©poque un c√©nacle de caba-listes, eux aussi pour la majeure partie des exil√©s d’Espa¬≠gne, qui cherchaient √† h√Ęter la r√©demption de l’univers √† l’aide de la pri√®re, de l’√©tude et des je√Ľnes. Leurs espoirs et leurs concepts mystiques se propag√®rent dans tous les pays de la Dispersion, et de g√©n√©ration en g√©n√©¬≠ration, la venue du Messie semblait aux Juifs plus proche et plus certaine ; les conditions requises se trouv√®rent finalement r√©unies pour qu’un Messie se manifest√Ęt.

 

(p.220) Spinoza

 

Au XVIIe si√®cle, Amsterdam, la m√©tropole commerciale de l’Occident, devint le si√®ge de la plus importante colonie marrane d’Europe. Sans avoir jou√© le r√īle d√©cisif qu’on leur pr√™te parfois dans l’essor √©conomique des Pays-Bas, les ¬ę Portugais ¬Ľ excellaient dans certaines branches d’activit√©, telles que l’importation du sucre colonial, des √©pices, du tabac, et le commerce des pierres pr√©cieuses. Ils entretenaient des liens particuli√®rement √©troits avec le nouveau monde, soit avec les colonies hollandaises, soit m√™me avec les possessions espagnoles, o√Ļ tant de leurs fr√®res de sort tentaient √† l’√©poque de se faire oublier. A Amsterdam m√™me, ils avaient cr√©√© une indus¬≠trie du livre juif sans rivale dans la dispersion et publiaient des traductions de la Bible √† l’usage des pro¬≠testants. A partir de 1675, une gazette juive, Gazeta de Amsterdam, vit le jour ; d’une mani√®re caract√©ristique (p.221) pour ses lecteurs, ce journal traitait de tous les sujets, √† l’exception de ceux d’int√©r√™t juif. Nous avons dit que les ¬ę Portugais ¬Ľ traitaient de tr√®s haut les humbles Juifs tudesques, venus s’installer √† Amsterdam dans leur sillage, et √©vitaient de se m√™ler √† eux. Ceux-ci, en retour, mettaient en doute leur science et leur pi√©t√©, assurant ¬ę qu’il √©tait plus facile √† un S√©pharade de devenir malade, boiteux ou aveugle que de devenir un Juif √©rudit ¬Ľ. Il exag√©rait assur√©ment, et d’excellents docteurs de la Loi furent form√©s dans la ¬ę J√©rusalem hollandaise ¬Ľ ; mais les ex-Marranes durent mettre des g√©n√©rations pour se rejuda√Įser compl√®tement.

 

(p.223) c‚Äôest √† cette √©poque que Spinoza a d√Ľ r√©diger son ‚ÄėApologie‚Äô, aujourd‚Äôhui perdue, pleine d‚Äôattaques contre les Juifs et le juda√Įsme (il en ins√©ra certains passages dans son ‚ÄėTrait√© th√©ologico-politique‚Äô).

 

(p.224) Le syst√®me philosophique de Spinoza reste vivant et continue √† faire des adeptes en tant ¬ę qu’√©difice concep¬≠tuel le plus imposant qui ait jamais √©t√© √©labor√© par un cerveau humain ¬Ľ (Windelband). Historiquement, sa grandeur est d’avoir r√©v√©l√© √† l’Europe √©clair√©e du XVIIe si√®cle, sous une forme adopt√©e √† l’entendement du temps, la ¬ę sagesse juive ¬Ľ, c’est-√†-dire la science morale et la philosophie religieuse du Talmud, d√©velopp√©es par les th√©ologiens juifs du Moyen Age. Son trait de g√©nie p√©dagogique fut de donner √† ce message la forme d’une d√©monstration g√©om√©trique, m√™me s’il s’agissait, √† la v√©rit√©, d’un lit de Procuste. Il signa cette r√©v√©lation de son nom, et se rendit immortel ainsi ; il est vrai qu’en reconnaissant sa dette envers les rabbins, de bien contes¬≠tables r√©pondants pour son auditoire, il e√Ľt discr√©dit√© son entreprise. La science de la vie morale reste la partie la plus vivante de son Ethique l. Dans le Trait√© th√©ologico-

 

1 D’apr√®s H. A. Wolfson, Spinoza fut un continuateur de la philoso¬≠phie m√©di√©vale, avant tout juive : ¬ę Si nous pouvions d√©couper en bouts de papier toute la litt√©rature philosophique √† la disposition de Spinoza, les jeter en l’air, et les laisser retomber sur le sol, nous pourrions √†

l’aide de ces fragments √©parpill√©s reconstituer l’Ethique. ¬Ľ Wolfson ajoute que la concision tr√®s talmudique du style du philosophe est par endroits une source d’obscurit√© et de malentendus, et a facilit√© les inter¬≠pr√©tations tr√®s divergentes qui depuis trois si√®cles ont pu √™tre faites de sa pens√©e. (H. A. Wolfson, The philosophy of Spinoza, Cambridge, 1932, p. 3 et suiv.).

 

(p.225) politique √©galement, o√Ļ il √©branle les fondements du monoth√©isme r√©v√©l√©, il n’est gu√®re d’observation ou de critique des contradictions de l’Ecriture sainte qu’il n’ait emprunt√©e √† Abraham ibn Erza, √† Rachi ou √† ce Ma√Įmo-nide qui servait de cible √† son ironie. D’autre part, lors¬≠qu’il s’attaque dans cet ouvrage √† la notion de l’√©lection d’Isra√ęl, il se situe dans la lign√©e des anciens libres penseurs juifs (tels que Hayawaih de Balkh, qu’il a d√Ľ conna√ģtre par les pol√©miques des talmudistes). De toute √©vidence, l’√©tonnante pr√©rogative accord√©e par la tradi¬≠tion jud√©o-chr√©tienne au ¬ę Peuple √©lu ¬Ľ le choque et l’irrite. Ce sont les Juifs ses contemporains qu’il vise alors en √©crivant : ¬ę La joie qu’on √©prouve √† se croire sup√©rieur, si elle n’est pas tout enfantine, ne peut na√ģtre que de l’envie et du mauvais cŇďur ¬Ľ (et plus loin : ¬ę Qui donc se r√©jouit √† ce propos, se r√©jouit du mal d’autrui, il est envieux et m√©chant, et ne conna√ģt ni la vraie sagesse ni la tranquillit√© de la vraie vie. ¬Ľ) On remarquera qu’il s’agit justement d’un point qui le concerne vitalement lui-m√™me : le d√©nigrement de sa propre lign√©e, condui¬≠sant √† un antis√©mitisme manifeste, semble avoir √©t√© le talon d’Achille du grand philosophe.

Il n’est que de lire les diff√©rents passages du Trait√© o√Ļ, d’une mani√®re arbitraire (car nullement command√©e par la construction de l’ouvrage), il renverse les termes, et rend les Juifs responsables de la haine que leur portent les Chr√©tiens (lui qui √©crivait dans l’Ethique : celui qui imagine qu’un autre est affect√© de haine envers lui le hdira √† son tour) :

¬ę Quant √† la longue existence des Juifs comme nation dispers√©e ne formant plus un Etat, elle n’a rien de sur¬≠prenant, les Juifs ayant v√©cu √† l’√©cart de toutes les nations jusqu’√† s’attirer la haine universelle, et cela non seulement par l’observance de rites oppos√©s √† ceux des autres nations, mais par le signe de la circoncision auquel ils restent religieusement attach√©s ¬Ľ (chap. III). ¬ę L’amour des H√©breux pour leur patrie √©tait donc plus qu’un amour, c’√©tait une ferveur religieuse, provoqu√©e et entretenue ‚Äď en m√™me temps que la haine des autres peuples ‚Äď par le culte quotidien.

 

(p.227) Une telle ambivalence correspond bien √† la situation d’un homme qui, apr√®s avoir rompu avec la communaut√© juive, continuait √† √™tre Juif aux yeux du monde, et ne pouvait ne pas rester Juif pour lui-m√™me, m√™me s’il parlait des ¬ę H√©breux ¬Ľ √† la tierce personne ; et cette situation contradictoire brouillait son entendement au point de ne lui laisser apercevoir les choses ¬ę qu’√† tra¬≠vers un nuage ¬Ľ. Ce d√©chirement et cette intol√©rance envers sa propre lign√©e, qu’on retrouve chez tant d’illus¬≠tres penseurs juifs des temps modernes, nous les voyons illustr√©s ici pour la premi√®re fois ‚ÄĒ et avec quel √©clat ! – par le solitaire de La Haye, que Nietzsche, un jour, apostropha en ces termes (dans son po√®me : A Spinoza) :

¬ę Tourn√© amoureusement vers ¬ę l’un dans tout ¬Ľ

¬ę Amore dei ¬Ľ, il fut bienheureux par la raison.

D√©chaussons-nous ! C’est le sol trois fois b√©ni !

Mais sous cet amour couvait

Un secret incendie de vengeance,

La haine pour les Juifs rongeait le Dieu juif…

T’ai-je devin√©, ermite ? ¬Ľ

 

(p.228) Ailleurs, Nietzsche n’h√©sitait pas √† comparer Spinoza √† J√©sus. Il est peu d’esprits illustres auxquels la post√©rit√©, surtout en Allemagne, ait vou√© un tel culte qu’√† l’homme ¬ę qui a poli les lunettes √† travers lesquelles l’√Ęge moderne se contemple ¬Ľ. Et il en est peu, dans l’histoire des id√©es, qui aient autant contribu√© √† l√©gitimer l’antis√©mitisme m√©taphysique pour des g√©n√©rations de penseurs et de th√©ologiens. Tout se passe comme si la conscience euro¬≠p√©enne s’√©tait en l’esp√®ce livr√©e √† une dichotomie som¬≠maire, admirant le legs juif √† travers une figure de proue, celle-l√† m√™me qui lui servit de garant pour le d√©nigre¬≠ment du juda√Įsme. Spinoza reste le h√©raut de la nouvelle foi en l’homme, il incarne ¬ę le parti de la paix et de la justice ¬Ľ, que, d’apr√®s Alain, ¬ę vous vous garderez d’appe¬≠ler le parti juif, mais qui n’en sera pas moins ce parti-l√†¬Ľ; mais, par l’effet d’un ressentiment invincible, il n’a pas su rendre justice au peuple dont lui-m√™me √©tait issu. Sa pol√©mique antijuive fraya les voies √† l’antis√©mitisme rationaliste ou la√Įque des temps modernes, peut-√™tre le plus redoutable qui soit. Ce qui autorisait un Hermann Cohen √† mettre l’accent sur ¬ę l’ironie d√©moniaque ¬Ľ de Spinoza, r√©sultant ¬ę du caract√®re tragique de son exis¬≠tence… de la contradiction dans laquelle il se situe vis-√†-vis des sources spirituelles et morales o√Ļ s’enracinait sa puissance cr√©atrice ¬Ľ. Cari Gebhardt, le meilleur √©diteur et biographe moderne du philosophe, parlait du ¬ę d√©dou¬≠blement de la conscience marrane, dont est issue la conscience moderne ¬Ľ, et, en guise d’√©pitaphe, attribuait aux Marranes ¬ę qui entreprirent de chercher le sens du monde dans le monde, et non dans Dieu… la mission historique de produire un Uriel da Costa et un Spinoza¬Ľ.

 

(p.232) Rien de certain, en v√©rit√©, en ce qui concerne la p√©riode romaine, sinon quelques mentions relatives √† des mar¬≠chands juifs, √† Marseille, √† Arles ou √† Narbonne. D√®s la p√©riode franque, cependant, lorsque le clerg√© entre¬≠prend d’√©crire l’histoire, les contours commencent √† se pr√©ciser. De nombreuses d√©cisions conciliaires des Ve et vie si√®cles font √©tat de Juifs et de leur influence : ils interdisent aux Chr√©tiens, clercs ou la√Įcs, de manger avec les Juifs, s’√©l√®vent contre les mariages mixtes, mettent en garde contre l’observation, les dimanches, des innombrables interdictions sabbatiques, interdisent enfin aux Juifs de se m√©langer aux foules chr√©tiennes, pendant la f√™te de P√Ęques. De telles dispositions, par leur nature m√™me, sont destin√©es en premier lieu √† pro¬≠t√©ger les croyants des s√©ductions de la foi et des rites juifs, √† lutter contre les dangers d’h√©r√©sies juda√Įsantes, h√©r√©sies que l’on voit appara√ģtre si souvent, chez des populations √©vang√©lis√©es de fra√ģche date et dncore incer¬≠taines dans leur foi. De m√™me l’unique √©crit de pol√©¬≠mique antijuive de l’√©poque qui soit parvenu jusqu’√† nous, celui du Gaulois Evagrius, constitue une mise en garde des Chr√©tiens bien plus qu’une tentative d’√©van-g√©lisation des Juifs. Tout cela nous permet de conclure qu’√† cette √©poque les Juifs de Gaule √©taient nombreux, influents, et, vivant en bons termes avec les Chr√©tiens et se m√©langeant librement √† eux, causaient des soucis aux chefs de l’Eglise en raison m√™me de cette bonne entente avec leurs ouailles. De plus amples renseigne¬≠ments nous sont fournis, √† la fin du vie si√®cle, par Gr√©¬≠goire de Tours. Ses diff√©rents √©crits nous permettent de nous faire une id√©e assez pr√©cise des Juifs de son temps. Nous apprenons ainsi qu’ils √©taient commer√ßants, pro¬≠pri√©taires fonciers, fonctionnaires, m√©decins ou artisans, et que, m√©lang√©s aux ¬ę Syriens ¬Ľ (que notre auteur men¬≠tionne dans le m√™me contexte), ils √©taient nombreux dans les villes, o√Ļ ces cosmopolites devaient tenir le haut du pav√©, sur un fond de barbares mal d√©grossis. Les Syriens, cependant, √©taient chr√©tiens ; les Juifs repr√©¬≠sentaient pour l’Eglise les ennemis par excellence, et cela ressort bien de certaines tournures de style qu’em-ploie le bon √©v√™que √† leur propos (¬ę menteurs envers Dieu ¬Ľ ; ¬ę esprit dur, race toujours incr√©dule ¬Ľ ; ¬ę nation m√©chante et perfide ¬Ľ).

 

(p.234) L’archev√™que Agobard (778-840), ¬ę l’homme le plus √©clair√© de son si√®cle ¬Ľ d’apr√®s Henri Martin, appartenait √† la phalange des r√©formateurs instruits et actifs issus de ce qu’on a appel√© ¬ę la renaissance carolingienne ¬Ľ. Grandement troubl√© par l’influence acquise sur ses ouailles par la colonie juive de Lyon, il fit appel √† l’em¬≠pereur Louis le Pieux, lui rappelant les d√©cisions conci¬≠liaires traditionnelles, et le suppliant de l’autoriser √† baptiser les esclaves des Juifs. Loin de donner suite √† cette demande, l’empereur confirma express√©ment les privil√®ges des Juifs et envoya √† Lyon le magister judŇďo-rum ! Everard, afin d’en assurer l’application. Rapide¬≠ment, la querelle s’envenima : tanc√© d’importance, exil√© √† Nantua, le fougueux pr√©lat (qui, dans le conflit qui avait oppos√© Louis le D√©bonnaire √† ses fils, avait pris le parti de ces derniers) ne se tint pas pour battu, et, ann√©e apr√®s ann√©e, continua de revenir √† la charge.

 

  1. Magister judŇďorum : il semble qu’il s’agisse du fonctionnaire charg√© des rapports avec les communaut√©s juives et de l’observation de leurs droits.

 

 

(p.235) C‚Äôest dans ces conditions qu‚Äôon √©t√© r√©dig√©es les cinq √©p√ģtres antijuives d‚ÄôAgobard qui nous sont connues, (‚Ķ).

 

(p.236) On remarquera que de telles d√©cisions, une fois appli¬≠qu√©es, entra√ģneront n√©cessairement une d√©t√©rioration de la situation √©conomique des Juifs. Nous n’en sommes pas encore l√† pour l’instant, et les interventions d’Ago-bard, d’Amolon ou de Hincmar aupr√®s du pouvoir tem¬≠porel ne semblent pas avoir √©t√© suivies d’effet. Du reste, les temps ne s’y pr√™taient gu√®re : nous en sommes √† l’√©poque du trait√© de Verdun et du chaotique morcel¬≠lement f√©odal qui s’ensuivit. Mais on ne peut √©viter de mettre en relation avec ces exhortations une innovation qui sera lourde de cons√©quences. En effet, c’est au cours du IXe si√®cle (sans qu’il soit possible de pr√©ciser la date) que l’on constate pour la premi√®re fois une modification significative de la liturgie catholique romaine, dans sa partie relative aux Juifs. Si jusque-l√†, dans les pri√®res (p.238) du Vendredi saint, l’usage √©tait de prier successivement pour les cat√©chum√®nes, les Juifs et les pa√Įens, et dans les m√™mes termes, s’agenouillant apr√®s chaque pri√®re, dor√©navant les missels portent : pro Judaels non flectant (on ne s’agenouille pas pour les Juifs). Ainsi est-il sou¬≠lign√© que le Juif appartient √† une cat√©gorie √† part, qu’il est autre chose et davantage qu’un simple Infid√®le, et que s’annonce une conception dont les pleins effets se feront sentir plusieurs si√®cles plus tard.

 

(p.237) la teneur m√™me de la propagande antuijuive au IXe si√®cle (p.238) montre qu’il n’existe √† l’√©poque nulle trace d’un antis√©mitisme populaire sp√©cifique. Au contraire, il sem¬≠ble bien que le juda√Įsme exerce encore sur les popula¬≠tions chr√©tiennes une incontestable attirance. D’une mani√®re g√©n√©rale, on peut dire que tant qu’un chris¬≠tianisme solidement dogmatis√© n’a pas √©tabli sur les √Ęmes son empire d√©finitif, celles-ci restent facilement r√©ceptives √† la propagande juive. On retrouve, en effet, le m√™me √©tat de choses dans l’Orient des me et iv* si√®¬≠cles, dans l’Occident du haut Moyen Age et, on le verra, dans la Russie du xve : les premiers rudiments de l’Histoire sainte une fois inculqu√©s √† des populations fra√ģchement converties, maints esprits ¬ę voient dans les Juifs le seul peuple de Dieu ¬Ľ, ¬ę chers √† cause des patriarches dont ils descendent ¬Ľ (Agobard), et ce point de vue, qui, on en conviendra, n’est pas d√©pourvu d’une na√Įve logique, les conduit √† pr√™ter aux arguments des Juifs une oreille attentive. Dans la France carolingienne, les conversions au juda√Įsme devaient √™tre d’autant plus fr√©quentes que leur situation √©conomique privil√©gi√©e permettait aux Juifs de faire pression sur leurs esclaves et leurs serviteurs. Il n’existe √©videmment pas de sta¬≠tistiques : mais, m√™me jusqu’√† des hauts dignitaires de l’Eglise se laissaient gagner par la s√©duction juive, ainsi que le d√©montre le c√©l√®bre exemple du diacre Bodon, confesseur de Louis le D√©bonnaire, qui se fit Juif, et se r√©fugia en Espagne o√Ļ, adoptant le nom d’El√©azar, il √©pousa une Juive (829). C’est √† cette lumi√®re qu’il faut voir les campagnes de ses contemporains Agobard et Amolon.

 

 

(p.240) Mais voici que, peu apr√®s l’an 1000, des rumeurs confuses agitent la Chr√©tient√©. Sur l’instigation des Juifs, le ¬ę prince de Babylone ¬Ľ aurait fait d√©truire le s√©pulcre du Seigneur ; il aurait aussi d√©clench√© contre les Chr√©¬≠tiens de Terre sainte des pers√©cutions innommables, et fait d√©capiter le patriarche de J√©rusalem. Quoi qu’il en soit de la l√©gende orientale (en r√©alit√©, l’intol√©rant √©mir Hakim s’acharna contre les-Juifs aussi bien que contre les Chr√©tiens), en Occident, princes, √©v√™ques ou manants entreprennent aussit√īt de tirer vengeance des Juifs : √† Rouen, √† Orl√©ans, √† Limoges (1010), √† Mayence (1012) et, sans doute, dans d’autres villes rh√©nanes et, semble-t-il, √† Rome aussi, ils sont convertis de force, massacr√©s ou expuls√©s, et l’imaginatif moine Raoul Glaber nous assure m√™me que, ¬ę dans le monde entier, tous les Chr√©tiens furent unanimes √† d√©cider qu’ils chasseraient tous les Juifs de leurs terres et de leurs cit√©s ¬Ľ. Exag√©¬≠ration manifeste, et la vague s’apaisa aussi vite qu’elle √©tait venue ; elle n’√©tait que le signe avant-coureur de cette mont√©e d’enthousiasmes religieux qui, s’ils servi¬≠ront d’indispensable ciment √† l’√©difice de la Chr√©tient√© moyen√Ęgeuse, donneront aussi le signal des grandes pers√©cutions. La condition des Juifs reste suffisamment enviable pour que des conversions retentissantes au juda√Įsme continuent √† se produire1, et lorsqu’on 1084 Riidiger, l’√©v√™que de Spire, leur d√©livre une charte, il sp√©cifie que leur pr√©sence ¬ę accro√ģt grandement la renomm√©e de la ville ¬Ľ, et les autorise, au m√©pris des interdictions traditionnelles, √† tenir des serviteurs et des serfs chr√©tiens, √† poss√©der champs et vignobles et √† porter armes.

 

  1. Ainsi¬† celle¬† de V√©celin,¬† chapelain¬† du¬† duc¬† Konrad, un parent de l’empereur Henri II (1005) ou celle de Renant, duc de Sens (1015).

 

 

L’ ère des Croisades

 

(p.241) Le fatidique été 1096.

Peu de dates, certes, sont aussi importantes dans l’histoire de l’Occident que ce 27 novembre 1095 o√Ļ, au concile de Clermont-Ferrand, le pape Urbain II entre¬≠prit de pr√™cher la Ire croisade, sans se douter, peut-on croire, du prodigieux retentissement que conna√ģtrait √† travers la Chr√©tient√© son appel. Le r√īle capital qu’eurent les croisades pour l’√©panouissement de la civilisation m√©di√©vale est bien connu : r√©veil g√©n√©ral des activit√©s commerciales et intellectuelles, suivi de la mont√©e de la bourgeoisie des villes, et surtout, cette prise de cons¬≠cience de l’Europe chr√©tienne qui se refl√®te d√©j√† dans les chroniques des premiers crois√©s. Mais on se rend moins bien compte g√©n√©ralement des cons√©quences que la grande entreprise eut pour la destin√©e des Juifs, dans ce qu’elle aura dor√©navant de singulier et d’unique en Europe.

Et cependant, l’historien se trouve ici √† un moment privil√©gi√©, tant les textes sont nombreux et √©loquents. Essayons donc de nous transporter en esprit dans cette √©poque h√©ro√Įque et d√©sordonn√©e, o√Ļ, au cri de ¬ę Dieu le veult ¬Ľ, chevaliers, moines et gens du commun, ayant abandonn√© leurs foyers et leurs familles, poursuivent leur chemin vers une destination fabuleuse. Sur leurs v√™tements, ils ont cousu le signe de la Croix ; quoi qu’ils fassent, une f√©licit√© √©ternelle leur est promise ; ils sont les vengeurs de Dieu, charg√©s de ch√Ętier tous les Infid√®les, (p.242) quels qu’ils soient : les chroniqueurs nous le disent t express√©ment : ¬ę Omnes siquidem illi viatores, JudŇďos, hŇďretios, Sarracenos acqualiter habeant exosos, quos omnes Dei appelant inimicos. ¬Ľ D√®s lors, quoi de plus naturel que de tirer vengeance en cours de route de quelques Infid√®les qui vivent en pays chr√©tien ? En faire autrement, ne serait-ce pas ¬ę prendre toute l’affaire √† rebours ¬Ľ ? (ainsi que le diront les crois√©s √† Rouen). Rai¬≠sonnement qui ne manque pas d’une cruelle logique et qu’on retrouve en d’autres temps et d’autres lieux, mais qui, surtout √† la tourbe qui toujours surgit √† la surface lors des grands √©lans r√©volutionnaires, servira de pr√©¬≠texte √† des pillages faciles et lucratifs. Aussi bien, les auteurs des principaux massacres des Juifs ne seront-ils pas les arm√©es organis√©es des barons, mais les informes cohortes populaires qui les pr√©c√®dent.

Certes, tous les d√©tails ne nous sont pas parvenus. Pour ce qui est de la France, notamment, seul un mas¬≠sacre perp√©tr√© √† Rouen nous est connu avec certitude. Mais certaines chroniques font allusion √† d’autres h√©ca¬≠tombes ‚ÄĒ ainsi Richard de Poitiers (¬ę … avant de se rendre en ces lieux, ils [les crois√©s] extermin√®rent par de nombreux massacres les Juifs dans presque toute la Gaule, √† l’exception de ceux qui se laiss√®rent conver¬≠tir. Ils disaient en effet qu’il √©tait injuste de laisser vivre dans leur patrie des ennemis du Christ, alors qu’ils avaient pris les armes pour chasser les Infid√®les ¬Ľ) ‚ÄĒ et cela est confirm√© par les sources juives : par une lettre pressante, les communaut√©s de France avertis¬≠saient leurs coreligionnaires d’Allemagne du danger qui les mena√ßait. Nous connaissons aussi la r√©ponse de ces derniers : tout en priant pour leurs fr√®res en d√©tresse, ils assuraient, pleins de confiance, que pour leur part ils n’avaient rien √† craindre. Optimisme mal plac√© s’il en fut : c’est justement en Allemagne, dans cette vall√©e rh√©nane dont les communaut√©s √©taient peut-√™tre les plus nombreuses d’Europe √† l’√©poque, que furent per¬≠p√©tr√©s les massacres les plus syst√©matiques et les plus sanglants.

En ce qui concerne le fougueux pr√©dicateur de la croisade populaire, Pierre l’Ermite, il semble avoir pro¬≠c√©d√© de mani√®re r√©aliste, s’abstenant d’exc√®s inutiles, et se contentant de mettre les Juifs √† contribution pour assurer √† ses troupes vivres et argent. Il en fut tout autrement de quelques bandes dirig√©es par des seigneurs (p.243) tant fran√ßais qu’allemands, Guillaume le Charpentier, Thomas de Feria, et surtout Emicho de Leisingen (¬ęhomme tr√®s noble et tr√®s puissant¬Ľ, assure Albert d’Aix) qui, descendant la vall√©e rh√©nane, proc√©daient de mani√®re syst√©matique et r√©guli√®re.

L’esprit de pillage qui pr√©sidait √† l’entreprise ressort bien des proc√©d√©s d’Emicho, qui parfois, avant de mettre √† mort les Juifs, les ran√ßonnait afin de soi-disant les prot√©ger ; l’aspect bien-pensant est mis en relief par l’alternative devant laquelle ceux-ci √©taient in√©vitable¬≠ment plac√©s : le bapt√™me ‚ÄĒ ou la mort. Une premi√®re tentative de massacre eut lieu √† Spire le 3 mai 1096, mais gr√Ęce √† l’intervention rapide de Jean, √©v√™que de la ville, qui fit disperser les bandes d’Emicho, onze Juifs seulement furent tu√©s. Il en fut tout autrement √† Worms, deux semaines plus tard.

 

(p.244) Il importe de noter que, presque partout, comtes et évêques (Adalbert à Worms, l’archevêque Ruthard à Mayence, l’archevêque Hermann III à Cologne, le comte de Mörs, etc.) s’efforcèrent, parfois même au péril de leur vie, de protéger les Juifs, ne le cédant aux croisés que contraints et forcés. Quant au peuple, il semble bien que l’apitoiement et l’ébahissement fussent son premier mouvement, et l’on voit par l’exemple de Cologne qu’il apportait à l’occasion aux Juifs un concours agissant. (p.245) Seule, la lie de la population se joignait partout aux massacreurs.

Un dernier massacre eut lieu √† Prague, malgr√© les efforts de l’√©v√™que Cosmas. Le nombre total des victimes, fort diversement appr√©ci√© suivant les sources, s’√©leva en tout cas √† plusieurs milliers.

*

Mais ce chiffre ne fait rien √† l’affaire.

Nous voici en effet plac√©s devant un moment capital de notre histoire. Obstin√©s, h√©ro√Įques (d’aucuns diront : fanatiques), les Juifs de la vall√©e rh√©nane, contraire¬≠ment √† ceux d’Espagne ou des pays d’Orient, pr√©f√®rent mourir que de se pr√™ter au semblant m√™me d’une conver¬≠sion. Comment expliquer cette diff√©rence d’attitude ? Est-ce parce qu’ils m√©prisaient du fond de leur cŇďur les rustres et les bandits qui tentaient de leur pr√™cher un √©vangile abhorr√©, ou plus simplement parce que, plac√©s devant une alternative brutale, ils n’eurent sim¬≠plement pas le temps de ces concessions progressives, de ces secrets accommodements qui furent le fait des anoussim de l’Afrique du Nord ou des marranes d’Es¬≠pagne ? Quoi qu’il en soit, de m√™me qu’une lame d’acier incandescent, brusquement plong√©e dans l’eau glac√©e, acquiert une souplesse et une solidit√© √† toute √©preuve, de m√™me la brusque √©preuve de l’√©t√© 1096, √©clat de tonnerre dans le ciel bleu, eut pour effet de forger la force de r√©sistance dont t√©moign√®rent dor√©navant les Juifs europ√©ens. Peu importe m√™me que sur certains points nos sources restent confuses, qu’on puisse dis¬≠cuter √† l’infini sur le chiffre exact des victimes, qui de toute mani√®re, si on le compare aux holocaustes des si√®cles suivants, para√ģt insignifiant. Ce qui importe, c’est qu’au cours de ces mois une tradition surgit, celle d’un refus h√©ro√Įque et total qu’une infime minorit√© opposa √† la majorit√©, celle du don de -sa vie ¬ę pour sanctifier le Nom ¬Ľ ‚ÄĒ tradition qui servira d’exemple et d’inspi¬≠ration aux g√©n√©rations futures.

 

(p.248) /1096/ Bernard de Clairvaux en personne rappelait les agitateurs popu¬≠laires √† la raison, leur montrant le danger th√©ologique de l’entreprise (ne risquaient-ils pas, en provoquant l’extermination des Juifs, de mettre √† n√©ant le grand espoir de l’Eglise en leur conversion ?). La chronique ne signale des incidents et des massacres qu’√† Colo¬≠gne, Spire, Mayence et Wurzbourg en Allemagne, √† Carentan, Ramerupt et Sully en France ; le nombre des victimes ne fut cette fois-ci que de quelques centaines tout au plus. Mais la chronique nous relate aussi autre chose : c’est pr√©cis√©ment √† cette √©poque que surgit pour la premi√®re fois, en deux endroits diff√©rents, sous une forme mal d√©finie en Allemagne, sous une forme plus nette en Angleterre, l’accusation de meurtre rituel, sui¬≠vie de l’accusation de profanation d’hosties (ces deux imputations n’en constituant en r√©alit√© qu’une seule, puisque le meurtre d’un enfant chr√©tien et l’attentat contre Christ substantialis√© sont domin√©s par la m√™me id√©e sacril√®ge). A ce point de vue aussi, 1146 est une date capitale : nous reviendrons √† cette question plus tard.

Ainsi, chaque fois que l’Europe m√©di√©vale est entra√ģ¬≠n√©e par un grand mouvement de foi, chaque fois que les Chr√©tiens partent affronter l’inconnu au nom de l’amour divin, les haines contre les Juifs s’attisent un peu partout. Et leur sort s’aggrave dans la mesure m√™me o√Ļ les pieux √©lans du cŇďur cherchent √† s’assou¬≠vir dans l’action.

Chaque pr√©dication de croisade (ou peu s’en faut) conna√ģtra d√©sormais les m√™mes s√©quelles. Ce sont en 1188 (IIIe croisade), les grands massacres d’Angleterre, √† Londres, √† York, √† Norwich, √† Stamford, √† Lynn, et, vingt ans plus tard, les pers√©cutions dans le Midi de la France, lors de la croisade des Albigeois ; ce sont aussi, lors d’une croisade ineffectivement pr√™ch√©e en 1236, des massacres dans l’Ouest de la France, en Angleterre, en Espagne, que le doux b√©n√©dictin Dom Lobineau √©voque dans les termes suivants :

¬ę II y avait peu de seigneurs qui, dans la premi√®re ferveur des pr√©dications, ne trouvassent la Croix l√©g√®re ; mais il s’en vo√Įoit assez √† qui elle estoit √† charge dans la suite. Pour rem√† dier √† ce degoust, on leur permit de racheter le vŇďu qu’ils avoient fait de servir contre les Infid√®les… La plus grande et la premi√®re exp√©dition de ces croisez fut de massacrer les Juifs, qui n’√©toient pas la cause du mal que les Sarrasins (p.249) faisoient souffrir aux Chrestiens d’Orient. Les Bretons, les Angevins, les Poitevins, les Espagnols et les Anglois se signa¬≠l√®rent dans cette cruelle exp√©dition de l’an 1236… ¬Ľ

Ce sont surtout, l’√®re des croisades organis√©es des seigneurs une fois r√©volue, les h√©catombes perp√©tr√©es lors des derniers sursauts du mysticisme populaire, sur le fond de la crise sociale du d√©but du xiv* si√®cle : lev√©e en masse du peuple en Allemagne, lors de la croisade avort√©e en 1309, et massacres √† Cologne, aux Pays-Bas, dans le Brabant ; croisade des ¬ę Pastoureaux ¬Ľ, dans le Midi de la France, en 1320, et massacres √† Bordeaux, √† Toulouse et √† Albi. Les grandes lignes du drame res¬≠tent toujours les m√™mes : pillages, fuites √©perdues, impuissance des princes √† prot√©ger les Juifs, √† l’heure o√Ļ ¬ę des multitudes inconsolables de l’affront au Dieu vivant se ruaient √† leur tuerie ¬Ľ, prises d’assaut des refuges ou des forteresses, suicides collectifs. Calvaire permanent, fort peu propice √† susciter, dans le cŇďur de ces Juifs que th√©ologiquement il importait tellement de convertir, l’amour de Notre Seigneur J√©sus-Christ ; mais avant d’en venir au durcissement progressif de leurs r√©actions, t√Ęchons donc de voir les cons√©quences qu’eurent ces √©v√©nements pour l’attitude des Chr√©tiens √† leur √©gard.

 

(p.254) Meurtre rituel.

 

On retrouve l’accusation de meurtre commis √† des fins magiques ou mal√©fiques dans tous les pays et sous toutes les latitudes. C’est ainsi qu’en Chine les mission¬≠naires chr√©tiens ont √©t√© accus√©s, d√®s le XIXe si√®cle, de voler des enfants et de leur arracher le cŇďur ou les yeux pour confectionner charmes et rem√®des. En Indochine, c’est √† la secte des Chettys que la population attribuait ce forfait. A Madagascar, au temps de Gallieni, le m√™me reproche fut √©lev√© contre les agents du gouvernement fran√ßais. Aux temps antiques, ce grief fut adress√© par les Grecs aux Juifs, par les Romains aux premiers Chr√©¬≠tiens, par les Chr√©tiens aux gnostiques, aux montanistes ou √† d’autres sectateurs. Il s’agit donc d’un th√®me quasi universel, d’un v√©ritable arch√©type qui repara√ģt √† la surface d√®s qu’une soci√©t√© est confront√©e avec des √©tran¬≠gers troublants et d√©test√©s.

Il faut bien croire qu’au d√©but la soci√©t√© chr√©tienne ne nourrissait pas contre les Juifs une animosit√© de cette esp√®ce, puisqu’on ne retrouve nulle trace d’une telle imputation √† leur √©gard, avant le xne si√®cle. Il faut bien croire aussi que cette animosit√© prit naissance √† la faveur des passions d√©cha√ģn√©es par les croisades. Car, sponta¬≠n√©ment, entre 1141 et 1150, l’accusation surgit en trois endroits diff√©rents, et sous trois formes diff√©rentes, les¬≠quelles, se combinant entre elles et donnant lieu √† des variations infinies, jalonneront d√©sormais jusqu’√† nos jours l’histoire des pers√©cutions antijuives.

Le th√®me, en effet, n’en est arriv√© qu’au terme d’une longue √©volution √† sa version derni√®re ‚ÄĒ l’assassinat d’un enfant chr√©tien dans le but d’incorporer son sang au pain azyme. Au d√©but, il se rapporte √† une solennit√© chr√©tienne ‚ÄĒ la Passion ‚ÄĒ et non aux p√Ęques juives, le sang ainsi gagn√© (ou bien le cŇďur ou le foie) √©tant destin√© √† des fins magiques aussi atroces que vari√©es. Une id√©e de vengeance y pr√©side, entrem√™l√©e aux visions d’une satanique pharmacop√©e. Il s’agit essentiellement de la r√©p√©tition de l’assassinat de Christ (en chair ou en effigie), et le chanoine Thomas de Cantimpr√© s’√©tonne m√™me de l’ignorance des Juifs : pour mettre fin √† leurs tourments, seul le sang du v√©ritable Christ pourrait leur √™tre de quelque secours, et c’est en vain, par cons√©quent, qu’ils s’en prennent annuellement aux malheureux Chr√©tiens. (p.255) Par ailleurs, ce th√®me se combine rapidement avec la croyance en une soci√©t√© juive secr√®te et myst√©rieuse, conclave de sages tenant ses assises quelque part dans une contr√©e lointaine, et d√©signant par tirage au sort l’endroit o√Ļ le sacrifice doit √™tre consomm√©, ainsi que son auteur. C’est de la sorte que s’annonce, d√®s le XIIe si√®¬≠cle, le mythe des Sages de Sion.

Ainsi que nous l’avons vu, la premi√®re affaire de meur¬≠tre rituel surgit en 1144 en Angleterre. Le corps d’un jeune apprenti ayant √©t√© d√©couvert la veille du Vendredi saint dans un bois pr√®s de Norwich, le bruit courut que le gar√ßon avait √©t√© assassin√© par les Juifs, en d√©rision de la Passion du Sauveur. Les accusateurs pr√©cisaient que le meurtre avait √©t√© pr√©m√©dit√© de longue date ; une conf√©rence de rabbins, r√©unie √† Narbonne, aurait d√©sign√© Norwich comme le lieu du sacrifice annuel. Les autorit√©s n’ajout√®rent pas foi √† l’accusation, et le sh√©rif de la ville s’effor√ßa de prot√©ger les Juifs : il y eut cepen¬≠dant des bagarres, et un des notables juifs de l’endroit fut assassin√© par un chevalier imp√©cunieux, qui par hasard se trouvait √™tre son d√©biteur. L’affaire donna nais¬≠sance √† un culte local ; pendant plusieurs si√®cles, les reliques de saint William furent un objet de p√®lerinage. D√®s le d√©part, nous retrouvons ainsi certains √©l√©ments essentiels qui, √† travers les si√®cles, seront caract√©risti¬≠ques de ces sortes d’affaires. Il faut y ajouter cet autre que nous rencontrons aussi √† diff√©rentes reprises : l’un des principaux accusateurs, le moine Th√©obald de Cam¬≠bridge, √©tait un ren√©gat juif, baptis√© de fra√ģche date. C’est lui qui fournit, semble-t-il, toutes les rocambolesques donn√©es relatives aux motifs du crime et √† son mode d’ex√©cution.

L’affaire suivante para√ģt avoir √©t√© bien plus simpliste. En 1147, √† Wi√Įrzburg, en Allemagne, lors de la pr√©di¬≠cation de la IIe Croisade, on trouve dans le Main le cadavre d’un Chr√©tien : aussit√īt les Juifs de la ville sont accus√©s du meurtre, on les poursuit, on en massacre quelques-uns. En revanche, l’imputation qui surgit trois ann√©es plus tard est d’une inspiration infiniment plus subtile. Il s’agit du th√®me de la profanation des hosties, th√®me √† vrai dire d√©j√† ancien ‚ÄĒ on le trouve chez Gr√©¬≠goire de Tours ‚ÄĒ mais qui √©tait trait√© comme une l√©gende se passant dans quelque Orient lointain, Beyrouth ou Antioche. Voici que, pour la premi√®re fois, les faits nous sont relat√©s comme se passant tout pr√®s, sous les (p.255) yeux du narrateur, c’est un ¬ę fait divers ¬Ľ en quelque sorte : voici surtout que l’hostie meurtrie se transforme en cadavre d’un petit enfant… Mais laissons la parole au chroniqueur li√©geois Jean d’Outremeuse, qui nous assure qu’en 1150 eut lieu le miracle qui suit :

¬ę En cet an, il arriva √† Cologne que le fils d’un Juif qui √©tait converti alla le jour de P√Ęques √† l’√©glise pour prendre le corps de Dieu ainsi que les autres ; il le mit dans sa bouche et le porta en h√Ęte √† sa maison ; mais quand il rentra de l’√©glise, il prit peur et se troubla ; il fit une fosse dans la terre et l’en¬≠sevelit dedans ; mais un pr√™tre survint, ouvrit la fosse et y trouva la forme d’un enfant, qu’il voulut porter √† l’√©glise; mais il vint du ciel une grande lumi√®re, l’enfant fut enlev√© des mains du pr√™tre et port√© au ciel. ¬Ľ

(…)

Au moins, la propagation de celui-ci ainsi que ses effets sont tien connus. Les affaires du meurtre rituel paraissent d’abord avoir √©t√© rares. La chronique signale quelques cas en Angleterre √† la fin du si√®cle et, en m√™me temps, la fable passe sur le continent : en 1171, √† Blois, apr√®s un proc√®s en bonne et due forme, trente-huit Juifs trouv√®rent la mort sur un b√Ľcher; en 1191 √† Bray-sur-Seine, (p.257) le nombre de victimes fut d’une centaine. Mais c’est surtout au si√®cle suivant que la calomnie fait tache d’huile, cette fois surtout en Allemagne, o√Ļ la seule ann√©e 1236 est illustr√©e par plusieurs affaires sanglantes de cette esp√®ce. Le d√©sordre devint tel que l’empereur Fr√©¬≠d√©ric II s’en √©mut, et chargea une commission de hauts dignitaires d’√©tablir une fois pour toutes si la terrible accusation de faire usage de sang humain reposait sur quelque grain de v√©rit√©. Princes et pr√©lats ne purent se mettre d’accord, tant la question leur paraissait ardue. En homme avis√©, l’empereur s’adressa alors √† de meil¬≠leurs sp√©cialistes, c’est-√†-dire aux Juifs convertis, lesquels ¬ę ayant √©t√© Juifs et s’√©tant fait baptiser dans la foi chr√©¬≠tienne, ne sauraient rien taire, en tant qu’ennemis des autres Juifs, de ce qu’ils auraient appris contre eux dans les livres mosa√Įques… ¬Ľ. Il en fit venir de toutes les villes de l’Empire, et demanda m√™me ¬ę √† tous les rois d’Occi¬≠dent ¬Ľ de lui en d√©p√™cher ; il retint ces experts √† sa cour ¬ę un temps consid√©rable ¬Ľ, afin de leur permettre ¬ę de rechercher diligemment la v√©rit√© ¬Ľ.

 

(p.258) Tous ces efforts restaient sans r√©sultat, et d√©sormais, les affaires de meurtre rituel ou d’hosties profan√©es se substitueront graduellement aux croisades en tant que pr√©texte aux exterminations massives ‚ÄĒ telle l’affaire de l’hostie sanglante de R√īttingen, dont il sera question plus loin. Il ressort d’une autre bulle pontificale, dat√©e de 1273, qu’une abominable industrie avait surgi √† cette √©poque : des ma√ģtres chanteurs cachaient leurs enfants et accusaient les Juifs de les avoir enlev√©s, ce qui leur permettait, suivant les cas, soit de faire irruption dans les maisons juives et de les piller de vive force, soit de se livrer √† de non moins lucratifs chantages. En regard aux cons√©quences imm√©diates de ces sortes d’affaires, on peut placer leurs r√©percussions lointaines. En effet, certaines d’entre elles, se gravant profond√©ment dans l’imagination populaire, donn√®rent naissance √† de v√©ri¬≠tables cultes, et propageaient ainsi √† travers les √Ęges le th√®me sanglant. A l’endroit du pr√©tendu forfait, des mira¬≠cles sont signal√©s : des canonisations ont lieu, des p√®le¬≠rinages se poursuivent pendant des si√®cles, donnant ample occasion de s’exercer √† la na√Įve et pure foi des foules. Ainsi, une affaire de profanation d’hosties surgit √† Bruxel¬≠les en 1370, et une vingtaine de Juifs p√©rissaient sur le b√Ľcher, les autres √©tant bannis ; deux chapelles comme-moratives sont √©difi√©es au si√®cle suivant, et la c√©l√©bration finit par donner naissance √† la principale f√™te religieuse de la capitale, c√©l√©br√©e de nos jours encore en grande pompe le troisi√®me dimanche de juillet, ainsi qu’√† une abondante et pieuse litt√©rature. Ainsi, une affaire de meurtre rituel surgit √† Trente, dans le Tyrol, en 1473 et neuf Juifs sont arr√™t√©s, soumis √† la question, et apr√®s de longues tortures finissent par avouer tout ce qu’on leur demande, en l’esp√®ce l’assassinat d’un petit gar√ßon nomm√© Simon ; les interventions du pape restent sans effet : ils sont ex√©cut√©s. Etay√©e par les ¬ę aveux sponta¬≠n√©s ¬Ľ des victimes, la calomnie se r√©pand comme une tra√ģn√©e de poudre, puisque plusieurs cas semblables sur¬≠gissent en Autriche et en Italie au cours de la m√™me p√©riode, tous suivis d’autodaf√©s et d’expulsions. Quant au foyer d’origine de l’affaire, il devient lieu de p√®lerinage, une chapelle comm√©morative y est √©rig√©e, et les miracles (p.259) et gu√©risons qui se produisent sur le tombeau du petit Simon entra√ģnent en 1582 sa b√©atification, bien que le Saint-Si√®ge n’ait jamais consenti √† en imputer le meurtre aux Juifs. Parfois les affaires de meurtre rituel donnent naissance √† des monuments d’une autre esp√®ce. C’est ainsi que l’affaire d’Endingen, en Bavi√®re ‚ÄĒ o√Ļ, qu’on le note bien, le meurtre est de 1462, et l’accusation n’est lanc√©e qu’en 1470 ‚ÄĒ sert de base √† l’Endinger Judenspiel, une des plus c√©l√®bres pi√®ces du th√©√Ętre populaire alle¬≠mand de la Renaissance. Plus tangible encore est la comm√©moration de l’affaire de Berne, d’o√Ļ, sous pr√©texte de la disparition d’un petit gar√ßon, les Juifs furent expul¬≠s√©s en 1294, l’incident donnant naissance √† une l√©gende suffisamment tenace pour que deux cent cinquante ann√©es plus tard un monument, le Kinderfressenbrunnen (puits du mangeur d’enfants) soit √©rig√© au centre de la ville, curiosit√© locale que le touriste peut contempler de nos jours encore. De tels exemples pourraient √™tre produits en tr√®s grand nombre : des chroniqueurs diligents ont pu d√©compter plus de cent affaires de profanation d’hos¬≠ties et plus de cent cinquante proc√®s de ¬ę meurtre rituel ¬Ľ, et le nombre de cas qui ne nous sont pas connus doit √™tre infiniment plus √©lev√©.

De la sorte, les forfaits attribu√©s aux Juifs sont √©vo¬≠qu√©s p√©riodiquement dans une atmosph√®re de grande ferveur religieuse, et cette r√©p√©tition m√™me enracine plus profond√©ment la l√©gende, l’alimentant √† l’aide de ces path√©tiques rappels. Cela seul suffit √† expliquer le fait que nombre d’affaires de meurtre rituel surgiront au XIXe si√®cle et qu’il se trouve de nos jours encore quelques fanatiques, notamment au Moyen-Orient, pour y pr√™ter foi.

 

La rouelle et le procès du Talmud.

 

Apr√®s avoir examin√© les sombres l√©gendes jaillies du tr√©fonds de l’imagination populaire, et qui, on l’a vu, furent combattues par les autorit√©s eccl√©siastiques, pas¬≠sons-en √† deux initiatives prises au xme si√®cle par ces autorit√©s, et qui, √† leur tour, donneront naissance √† de nouvelles l√©gendes, tout aussi tenaces. Il s’agit de l’impo¬≠sition du port d’un signe distinctif aux Juifs et de la condamnation expresse de leurs livres sacr√©s.

La premi√®re mesure fut d√©cid√©e par le IVe concile (p.260) du Latran qui, en 1215, marque l’apog√©e de la puissance pontificale. Pendant trois semaines, pr√®s de quinze cents pr√©lats, venus de tous les points de l’horizon chr√©tien, avalisent les d√©cisions souveraines prises par Inno¬≠cent III. Certaines d’entre elles, adopt√©es √† la derni√®re r√©union du concile, concernent les Juifs. En voici un extrait :

¬ę Dans les pays o√Ļ les Chr√©tiens ne se distinguent pas des Juifs et des Sarrasins par leur habillement, des rapports ont eu lieu entre Chr√©tiens et Juives ou Sarrasines, ou vice-versa, Afin que de telles √©normit√©s ne puissent √† l’avenir √™tre excu¬≠s√©es par l’erreur, il est d√©cid√© que dor√©navant les Juifs des deux sexes se distingueront des autres peuples par leurs v√™te¬≠ments, ainsi que d’ailleurs cela leur a √©t√© prescrit par Mo√Įse. Ils ne se montreront pas en public pendant la Semaine sainte, car certains d’entre eux mettent ces jours-l√† leurs meilleurs atours et se moquent des Chr√©tiens endeuill√©s. Les contre¬≠venants seront d√Ľment punis par les pouvoirs s√©culiers, afin qu’ils n’osent plus railler le Christ en pr√©sence des Chr√©tiens. ¬Ľ

 

(‚Ķ) D√®s lors, les modes d’application de la mesure varie¬≠ront consid√©rablement suivant les pays. Fille a√ģn√©e de l’Eglise, c’est la France qui s’y conforme le plus rapi¬≠dement, d’autant plus que la croisade des Albigeois y renforce √† cette √©poque la vigilance √† l’√©gard des m√©cr√©ants de toute esp√®ce. C’est en France, en particulier, que semble avoir surgi √† l’imitation du vieil usage musul¬≠man 1, l’id√©e de traduire la diff√©rence par le port d’un insigne sp√©cial. D√®s le d√©but, la forme de celui-ci sera circulaire (d’o√Ļ le terme de rouelle) et jaune sera la

 

  1. Cf. plus haut, p. 60.

 

(p.261) couleur impos√©e. On per√ßoit ainsi d√®s le d√©part l’inten¬≠tion de rendre la discrimination afflictive et humiliante. D√®s lors, on comprendra que les Juifs aient d√©ploy√© pour se soustraire √† une mesure qui les d√©signait √† la ris√©e et la vindicte des foules de consid√©rables efforts. Aussi bien, de 1215 √† 1370, rien qu’en France, douze conciles et neuf ordonnances royales en prescrivaient-ils la stricte obser¬≠vation, sous peine de fortes amendes ou de ch√Ętimerfts corporels. L’industrieux Philippe le Bel en fit m√™me une source de revenus : les rouelles furent vendues, et leur vente, afferm√©e : elle rapporta, en 1297, cinquante livres tournois pour les Juifs de Paris, et cent, pour ceux de Champagne. Lorsqu’en 1361 le roi Jean le Bon rappela les Juifs en France, il disposa que la couleur de l’insigne serait dor√©navant mi-rouge, mi-blanc : sans doute les Juifs r√©clam√®rent-ils ce changement de coloris en d√©bat¬≠tant des conditions de leur retour. Ils furent du reste dispens√©s du port de la rouelle lorsqu’ils √©taient en voyage ; d’o√Ļ l’on voit que les autorit√©s avaient pleine¬≠ment conscience du risque auquel √©taient expos√©s les por¬≠teurs de l’insigne.

En Allemagne, o√Ļ il s’agira d’abord d’un couvre-chef d’un genre particulier, plut√īt que d’un insigne, la mesure sera plus lente √† s’imposer, ainsi qu’il ressort des dispo¬≠sitions du concile de Vienne en 1267, qui d√©plorent que le port d’un chapeau conique, tel qu’il leur a √©t√© prescrit, n’est gu√®re respect√© par les Juifs. Et c’est encore d’un chapeau, jaune et rouge, qu’il est question dans de nombreux textes des xiv* et xve si√®cles ; ce n’est qu’aux si√®cles suivants qu’une rouelle viendra s’y substituer.

Chapeau pointu encore, vert cette fois-ci, pour les Juifs de Pologne, deux bandes d’√©toffe, cousues sur la poitrine et affectant parfois l’aspect des tables de la Loi (Tabula) pour l’Angleterre, mais rouelle pour les Juifs d’Italie et d’Espagne, o√Ļ du reste la mesure restera purement th√©orique le plus souvent. Par contre, il est curieux de signaler que, par un √©dit de 1435, le roi Alphonse prescrivait aux Juifs de Sicile d’apposer une rouelle non seulement sur leur poitrine, mais √©galement au-dessus de leurs boutiques.

La gravit√© que rev√™tait, aux yeux des Chr√©tiens, cet infamant marquage ressort avec nettet√© √† l’exemple des h√©r√©tiques. Au lieu de la rouelle, ceux-ci devaient porter deux croix cousues sur la poitrine, et cette peine √©tait consid√©r√©e par les inquisiteurs, aussi bien que par le

(p.262) peuple, comme le ch√Ętiment le plus humiliant qui p√Ľt √™tre inflig√©. Avec la flagellation, il occupait le troisi√®me degr√© dans l’√©chelle canonique des peines, venant apr√®s les Ňďuvres pies et les amendes, et il n’y avait plus au-dessus que les ¬ę peines majeures ¬Ľ, la prison ou le b√Ľcher. Mais une fois r√©concili√© avec l’Eglise, le d√©linquant pouvait abandonner l’insigne, tandis que le Juif ne pouvait y √©chapper que gr√Ęce √† la conversion. Les cons√©quences de cet √©tat de choses ne se firent pas longtemps attendre. Rapidement, la fl√©trissure, rouelle ou chapeau, devint un n√©cessaire attribut du Juif non converti. A partir du XIVe si√®cle, les artistes, les enlumineurs, ne le repr√©sentent gu√®re autrement, m√™me s’il s’agit des Juifs bibliques, des patriarches de l’Ancien Testament, et par une remar¬≠quable osmose, ces vues s’implantent parmi les Juifs dont certains manuscrits du xiv* et du xve si√®cle repr√©sentent Abraham, Jacob et Mo√Įse sous le m√™me accoutrement. Cette marque voyante qui d√©sormais caract√©rise les cir¬≠concis grave dans les esprits la notion que le Juif est un homme d’un autre aspect physique, radicalement diff√©rent des autres, et une telle conception a certainement contri¬≠bu√© √† la naissance de diverses l√©gendes et diableries dont il sera question plus loin, et dont il d√©coulera que le Juif est un √™tre corporellement diff√©rent des autres hommes, qu’il appartient √† quelque autre r√®gne que celui du genre humain.

 

(p.264) Quelques ann√©es plus tard, √† l’√©poque m√™me o√Ļ les experts ci-devant Juifs convoqu√©s par Fr√©d√©ric II lavaient le juda√Įsme de l’accu¬≠sation de meurtre rituel, un autre Juif converti entre¬≠prenait une action en sens contraire. Fr√®re dominicain de la Rochelle, l’apostat Nicolas Donin se rendait √† Rome et exposait √† Gr√©goire IX que le Talmud √©tait un livre immoral et offensant pour les Chr√©tiens. Le pape s’adressa aux rois de France, d’Angleterre, de Castille et d’Aragon, ainsi qu’√† divers √©v√™ques, en leur enjoignant d’ouvrir une enqu√™te pour v√©rifier le bien-fond√© de l’accusation, Saint Louis fut le seul √† y donner suite : dans toute la France, des exemplaires du Talmud furent saisis, et, en 1240, une grande controverse publique s’ouvrait √† Paris, √† laquelle prirent surtout part Eudes de Ch√Ęteauroux, chancelier de la Sorbonne, et Nicolas Donin du c√īt√© chr√©tien, Yehiel de Paris et Mo√Įse de Coucy du c√īt√© juif. Nous en poss√©dons des relations circonstanci√©es, tant latines qu’h√©bra√Įques. Les th√®mes trait√©s furent group√©s en trente-cinq articles, tels que les suivants :

 

 

(p.269). Il est vrai que, contrai¬≠rement √† ce qu’on croit g√©n√©ralement, la tradition talmudique elle aussi s’opposait √† l’origine √† l’usure, et √† la veille de la Ire croisade encore le grand Rachi procla¬≠mait : ¬ę Celui qui pr√™te √† int√©r√™t √† un √©tranger sera d√©truit. ¬Ľ Mais un si√®cle plus tard, les rabbins convien¬≠nent d√©j√† qu’il faut bien s’adapter aux circonstances : certes, ¬ę il ne faut pas pr√™ter √† int√©r√™t aux Gentils, si on peut gagner sa vie d’une autre mani√®re ¬Ľ, mais ¬ę √† l’heure qu’il est, o√Ļ un Juif ne peut poss√©der ni champs ni vignes lui permettant de vivre, le pr√™t √† int√©r√™t aux non-Juifs est n√©cessaire et par cons√©quent autoris√© ¬Ľ.

 

(p.280) (‚Ķ) le bon trouv√®re Rutebeuf qui, dans ses Ňďuvres majeures (ainsi dans Le Miracle de Th√©ophile) campe le type d√©j√† conventionnel du Juif aux mal√©fices, supp√īt fid√®le du Diable, nous entretient dans ses pi√®ces mineures de son ami Chariot le Juif, un jon¬≠gleur, un boh√®me comme lui ; certes, √™tre Juif constitue aux yeux de Rutebeuf une tare grave, pire encore que d’√™tre syphilitique, et ¬ę Chariot n’a ni croyance ni foi, pas plus qu’un chien qui ronge une charogne ¬Ľ, mais tout tar√© qu’il est, ce Chariot est accept√© par notre po√®te comme un √©gal ; s’il diff√®re des Chr√©tiens par son vice (qui pr√©cis√©ment est d’√™tre Juif), il n’en diff√®re pas par son essence. De ce Chariot, qui a certainement exist√©, nous ne savons que ce que Rutebeuf nous en a cont√©; mais √† la m√™me √©poque il existait en Flandre un autre trouv√®re juif, Mahieu de Gand (dit le Juif), qui avait embrass√© la religion chr√©tienne pour la raison m√™me pour laquelle la majorit√© des conversions ont lieu de notre temps : il s’agissait pour lui de plaire √† une dame qu’il aimait avec passion. Il s’en explique fort honn√™te¬≠ment dans ses vers :

¬ę De sa biaut√© et d√©lis Et del mont est la meillor Or n’en aist Jesu Cris Dont j’ai fait novel seynor. ¬Ľ

 

Le siècle du Diable

 

(p.283) Dans la petite ville de R√∂ttingen, en Franconie, une affaire d’hostie qu’on pr√©tendait profan√©e par les Juifs surgit au printemps 1298. Un habitant de la ville nomm√© Rindfleisch, gentilhomme d’apr√®s les uns, boucher d’apr√®s les autres (car Rindfleisch veut dire : chair de bŇďuf), ameuta la population, l’exhortant √† la vengeance : sous sa conduite, une bande arm√©e se pr√©cipita sur les Juifs de Rottingen qui furent massacr√©s et br√Ľl√©s jusqu’au dernier. Ceci n’est pas nouveau, et nous avons vu qu’un grand nombre de pareilles affaires avaient d√©j√† eu lieu auparavant : mais ce qui s’ensuivit est plus remarquable. La bande de Rindfleisch ne s’en tint pas l√† : loin de se disperser, ses Judensch√§chter (tueurs de Juifs) erraient de ville en ville, mettant √† feu et √† sac les quartiers juifs, et en massacrant les habitants, √† l’exception de ceux qui se laissaient baptiser. Il en fut ainsi dans la plupart des villes de Franconie et de Bavi√®re, exception faite pour Ratisbonne et pour Augsburg, et les campagnes¬† (p.283) de Rindfleisch dur√®rent plusieurs mois (avril. septembre 1298) ; un chroniqueur chr√©tien contemporain assure que pr√®s de cent mille Juifs furent massacr√©s √† cette √©poque ; ce chiffre ne doit pas √™tre tellement exa¬≠g√©r√©, car on poss√®de les listes nominatives de plusieurs milliers de victimes.

Ce qui dans l’affaire est nouveau, c’est que, pour la premi√®re fois, d’un crime imput√© √† un ou √† quelques Juifs tous les Juifs du pays sont tenus pour responsables. Certes, il est tr√®s probable qu’ainsi que de coutume il s’agissait surtout en l’esp√®ce d’un pr√©texte √† de vastes pillages. Mais auparavant, les affaires de cette cat√©go¬≠rie, aussi nombreuses qu’elles eussent √©t√©, restaient loca¬≠lis√©es, en quelque sorte : celle-ci fait tache d’huile et nous pouvons dire, en notre langage moderne, que (les exc√®s des crois√©s mis √† part) il s’agit du premier cas de ¬ę g√©nocide ¬Ľ de Juifs dans l’Europe chr√©tienne. Dor√©na¬≠vant, le XIVe si√®cle sera √©maill√© d’incessantes trag√©dies de cette esp√®ce : en fin de compte, c’est √† peine s’il demeurera quelques poign√©es de Juifs, mis√©rables et errants, dans l’Europe septentrionale, tandis que paral¬≠l√®lement se constitue, chez les populations, l’antis√©mi¬≠tisme proprement dit. Avant d’entreprendre le r√©cit de ce processus, il nous faut d’abord rappeler, dans ses grands traits, ce que fut ce si√®cle tourment√©, et illustrer¬† notre narration de quelques exemples.

 

(p.285) /XIVe siècle/

Luttes politiques d‚Äôabord¬†: la guerre de Cent Ans √©puise la France et l’Angleterre, tandis que l’Allemagne demeure en √©tat d’anarchie permanent. Luttes sociales ensuite : les jacqueries de France, les insurrections paysannes des Pays-Bas et d’Angleterre, et surtout cette sanglante agi¬≠tation urbaine, ces ¬ę r√©volutions d√©mocratiques ¬Ľ qui, dans la plupart des villes allemandes, en Italie, en Flandre, opposent les ambitieuses corporations de m√©tiers aux patriciens us√©s par le pouvoir, et dans le cadre des¬≠quelles, nous le verrons, s’ins√®rent nombre de massacres et d’expulsions de Juifs. Calamit√©s naturelles, enfin, telles que l’histoire du continent n’en avait, semble-t-il, encore jamais connu : la grande famine de 1315-1317 et, surtout, l’√©pid√©mie de peste noire de 1347-1349. Pour clore le tout, une autre √©pid√©mie, non moins redoutable, celle de la chasse aux sorci√®res, se d√©clenche dans la deuxi√®me moiti√© de ce si√®cle maudit ; mais de cela, il sera question dans une autre partie de cette section.

Telle est la toile de fond. Les innombrables exc√®s anti¬≠juifs (m√™me s’ils furent sporadiques) des si√®cles pr√©c√©¬≠dents avaient d√©j√† suffisamment am√©nag√© le terrain pour qu’au cas d’une crise grave, d’un malheur collectif, la voix publique e√Ľt facilement tendance √† d√©signer le Juif comme responsable : mais pour voir dans le d√©tail comment fonctionne ce m√©canisme, et avec quelle rapi¬≠dit√© il conduit √† la fois √† l’aggravation du sort des Juifs et √† un redoublement des haines et des craintes √† leur √©gard, nous allons examiner de plus pr√®s un cas d’esp√®ce singuli√®rement instructif. La sc√®ne, cette fois-ci, se situe en France, et le drame, qui est en deux actes, se joue de 1315 √† 1322.

 

 

(p.286) C’est alors qu’en 1320 les paysans du Nord de la France, exc√©d√©s de mis√®re, quitt√®rent leurs demeures isol√©es et se mirent en marche, dans l’espoir d’am√©liorer leur sort : o√Ļ vont-ils ? Ils ne le savent pas trop eux-m√™mes ; en fin de compte, ils se dirigent vers le Midi, de tout temps plus cl√©ment, et leur mouvement s’ampli¬≠fie, il fait boule de neige ; des moines pr√™cheurs, tout aussi affam√©s que les manants, y introduisent des accents mystiques, une signification id√©ologique… Un jeune berger a des visions, un oiseau miraculeux s’est pos√© sur son √©paule, s’est ensuite transform√© en jeune fille et l’a exhort√© √† combattre les Infid√®les ; il s’agira donc d’une croisade, et c’est ainsi que na√ģt la croisade des ¬ę Pastou¬≠reaux ¬Ľ. Chemin faisant, la troupe vit sur l’habitant, elle pille, et puisqu’il s’agit d’une croisade, c’est aux Juifs qu’elle s’en prend de pr√©f√©rence. Sans que l’on sache trop comment, les ¬ę Pastoureaux ¬Ľ parviennent jusqu’en Aquitaine, o√Ļ l’histoire de leur entreprise s’√©claire : les chroniqueurs nous ont laiss√© des r√©cits circonstanci√©s de leurs m√©faits dans cette province. Le sang des Juifs coula √† Auch, √† Gimont, √† Castelsarrasin, Rabastens, Gaillac, Albi, Verdun-sur-Garonne, Toulouse, sans que les fonctionnaires royaux cherchent √† intervenir et, semble-t-il, avec la muette approbation du peuple ; en d’autres localit√©s aussi (il existe encore de nos jours pr√®s de Moissac un endroit d√©nomm√© ¬ę Trou-aux-Juifs l ¬Ľ). Voici le vivant expos√© qu’un chroniqueur chr√©tien contempo¬≠rain fait des √©v√©nements :

¬ę Les ¬ę Pastoureaux ¬Ľ assi√©geaient tous les Juifs qui de par¬≠tout venaient se r√©fugier dans tout ce que le royaume de France avait de ch√Ęteaux forts, dans la crainte de les voir arriver. A Verdun-sur-Garonne, les Juifs se d√©fendaient h√©ro√Į¬≠quement et d’une mani√®re inhumaine contre leurs assi√©geants

 

  1. A rapprocher des nombreuses banlieues allemandes ou alsaciennes dites ¬ę Judenloch ¬Ľ (Trou-aux-Juif s) ou ¬ę Judenb√Ľhl ¬Ľ (Colline auj Juifs) d√©signant les emplacements o√Ļ furent massacr√©s les Juifs au cours de l’√©pid√©mie de peste noire de 1347-1349.

 

(p.287) en lan√ßant du haut d’une tour d’innombrables pierres, poutres et m√™me leurs propres enfants. Mais leur r√©sistance ne leur servit √† rien, car les ¬ę Pastoureaux ¬Ľ massacr√®rent un grand nombre de Juifs assi√©g√©s par la fum√©e et par le feu en incen¬≠diant les portes du ch√Ęteau fort. Les Juifs se rendirent compte qu’ils n’√©chapperaient pas vivants et pr√©f√©r√®rent se tuer plu¬≠t√īt que d’√™tre massacr√©s par les incirconcis. Us choisirent alors l’un des leurs qui leur paraissait le plus vigoureux pour qu’il les √©gorge√Ęt. Celui-ci en tua presque cinq cents avec leur consentement. Il descendit alors de la tour du ch√Ęteau avec les quelques enfants Juifs qui restaient encore en vie. Il demanda aux ¬ę Pastoureaux ¬Ľ une entrevue et leur raconta son forfait, demandant √† √™tre baptis√© avec les enfants qui res¬≠taient. Les ¬ę Pastoureaux ¬Ľ lui r√©pondirent : ¬ę Tu as commis ¬ęun tel crime dans ta propre race, et c’est ainsi que tu veux ¬ę √©chapper √† la mort que tu m√©rites ? ¬Ľ Ils le tu√®rent en l’√©car-telant. Ils √©pargn√®rent les enfants dont ils firent des catho¬≠liques et des fid√®les par le bapt√™me. Ils continu√®rent jusqu’aux environs de Carcassonne en agissant de la m√™me mani√®re, et ils multipli√®rent leurs crimes sur leur route … ¬Ľ

Nous reconnaissons, dans ce r√©cit, les accents du temps des croisades… D’apr√®s une source juive, cent quarante communaut√©s juives furent extermin√©es par les ¬ę Pastoureaux ¬Ľ (ainsi qu’on le sait, les renseigne¬≠ments statistiques fournis par les auteurs m√©di√©vaux sont fort sujets √† caution : toujours est-il qu’ils nous indiquent un ordre de grandeur, et nous font entrevoir l’impression que les √©v√©nements produisaient sur les contemporains). Finalement, les autorit√©s se d√©cid√®rent √† agir contre les ¬ę Pastoureaux ¬Ľ, qui, du reste, apr√®s avoir s√©vi contre les Juifs, commen√ßaient √† s’en prendre aux clercs. D’Avignon, le pape Jean XXII fit pr√™cher contre eux ; de Paris, le roi Philippe V fit engager la troupe, qui dispersa assez facilement leurs bandes inor¬≠ganis√©es. D√®s la fin de 1320, on n’entend plus parler des ¬ę Pastoureaux ¬Ľ : on sait seulement que quelques groupes, franchissant les Pyr√©n√©es, parvinrent en Espagne o√Ļ pen¬≠dant quelque temps ils se livr√®rent √† d’autres massacres.

Tel fut le premier acte. Il faut croire que de pareilles h√©catombes ne manqu√®rent pas de susciter chez les populations qui en furent t√©moins, sinon complices, quel¬≠que trouble, quelque √©moi superstitieux, la crainte d’une mal√©diction : les Juifs ne chercheront-ils pas √† se venger ? Et ces appr√©hensions m√™mes donnent naissance √† une nouvelle l√©gende, qui justifiera r√©trospectivement les cri¬≠mes commis. La co√Įncidence dans les dates est en effet (p.288) tellement frappante qu’il est impossible de ne pas conclure √† une relation entre les massacres de 1320 et la nouvelle accusation √©lev√©e contre les Juifs quelques mois plus tard, sur les lieux m√™mes de leur martyrologe, Au cours de l’√©t√© 1321, en effet, une rumeur surgit en Aquitaine, selon laquelle une conspiration atroce a √©t√© tram√©e entre les l√©preux et les Juifs, ceux-l√† agents d’ex√©cution, ceux-ci cerveaux dirigeants, afin de mettre √† mort tous les Chr√©tiens, en empoisonnant leurs sources et leurs puits. Les horribles d√©tails ne manquent pas : une drogue compos√©e de sang humain, d’urine et de trois herbes secr√®tes, √† laquelle, bien entendu, de la poudre d’hostie consacr√©e √©tait additionn√©e, √©tait mise en sachets et lanc√©e dans les puits du pays ; comment pouvait-on en douter puisqu’un grand l√©preux, captur√© sur les terres du seigneur de Parthenai, avait tout avou√©, et avait pr√©cis√© que le poison lui avait √©t√© remis par un riche Juif qui lui avait donn√© dix livres pour sa peine, et qu’une somme bien plus forte lui avait √©t√© promise au cas o√Ļ il arriverait √† recruter d’autres l√©preux pour la sinistre besogne ?… Suivant une autre version, la poudre √©tait faite d’un m√©lange de pattes de crapaud, de t√™tes de serpent et de cheveux de femme, le tout impr√©gn√© d’un liquide ¬ę tr√®s noir et puant ¬Ľ, horrible non seulement √† l’odorat mais m√™me √† la vue ; l√† aussi, nul doute n’√©tait permis sur les vertus magiques de la concoction, puisque, mise dans un grand feu, elle ne br√Ľla point. Du reste, les Juifs n’√©taient pas les seuls inspirateurs du complot : remontant plus haut, il fut possible aux enqu√™teurs d’√©ta¬≠blir, gr√Ęce √† des ¬ę lettres arabes ¬Ľ, intercept√©es et d√Ľment traduites par le savant ¬ę physicien ¬Ľ Pierre d’Acre, qu’en v√©rit√©, c’√©taient les rois de Grenade et de Tunis qui se trouvaient √† son origine ; dans une autre version encore, il n’√©tait plus question de princes mahom√©tans, mais purement et simplement du Diable…

C’est ainsi que pour la premi√®re fois nous nous trou¬≠vons en pr√©sence d’imputations concr√®tes suivant les¬≠quelles la juiverie complote la perdition de la chr√©tient√© en son ensemble, √† l’aide d’une tr√®s savante et tr√®s pr√©cise technique. Ceci, r√©p√©tons-le, au lendemain d’une extermination de Juifs qui, elle, ne fut pas l√©gendaire, mais tr√®s r√©elle. On peut, avec quelques auteurs, consi¬≠d√©rer que certaines d√©cisions conciliaires du si√®cle pr√©¬≠c√©dent, telles que celles de Breslau et de Vienne (1267), interdisant aux Chr√©tiens d’acheter des victuailles chez

(p.289) les Juifs, de crainte que ceux-ci, ¬ę qui tiennent les Chr√©¬≠tiens pour leurs ennemis, ne les empoisonnent perfide¬≠ment¬Ľ, se trouvent √† l’origine de l’√©closion de ce mythe nouveau, ou m√™me lui chercher d’autres pr√©c√©dents ; mais ce qui n’√©tait qu’une exhortation rh√©torique, pronon¬≠c√©e du haut de la chaire, acquiert dor√©navant une tout autre consistance, et l’amalgame op√©r√© entre les Juifs et les l√©preux, ces parias par excellence, est par lui-m√™me suffisamment significatif.

Cependant, si la l√©gende des Juifs empoisonneurs par vocation sera promue quelques d√©cennies plus tard √† une singuli√®re fortune, pour l’instant, ses effets restent encore limit√©s. L’√©pouvante et la col√®re populaires s’exprim√®rent en quelques lynchages : ¬ę Le commun peuple faisait cette justice sans appeler ni pr√©v√īt ni bailli ¬Ľ, dit une chroni¬≠que; surtout, le pouvoir royal (sans qu’il soit possible de savoir si le roi Philippe V personnellement croyait √† la l√©gende) se servit fort habilement des √©v√©nements pour donner satisfaction √† son peuple et enrichir en m√™me temps le tr√©sor royal. En ce qui concerne le premier point, des instructions d√©taill√©es furent envoy√©es √† tous les s√©n√©chaux et baillis, leur faisant conna√ģtre les crimi¬≠nelles entreprises des l√©preux et des Juifs, ¬ę si notoires qu’en nulle mani√®re ne purent √™tre cel√©es ¬Ľ, et leur enjoi¬≠gnant d’enqu√™ter sur les Juifs de leur ressort. Nombre d’arrestations¬† et de¬† proc√®s¬† eurent¬† lieu dans toute la France, aussi bien en Aquitaine qu’en Champagne o√Ļ 40 Juifs, nous¬† assure-t-on, se suicid√®rent en prison, √† Vitry-le-Fran√ßois, ou en Touraine, o√Ļ 160 furent br√Ľl√©s √† Chinon. Les confiscations qui s’ensuivirent, et c’est le deuxi√®me point, constituaient, peut-on croire, le but prin¬≠cipal de l’op√©ration ; elles furent √©tendues, en effet, m√™me aux Juifs reconnus innocents : ceux de Paris durent payer pour leur part une amende de 5 300 livres, le total de l’amende fut de 150000 livres pour le pays entier. De ce point de vue, l’affaire s’ins√®re dans le cadre de la poli¬≠tique suivie au xive si√®cle en France par le pouvoir royal √† l’√©gard des Juifs, v√©ritables¬† ¬ę √©ponges √† phynances ¬Ľ, expuls√©s,¬† rappel√©s¬† et¬† arr√™t√©s¬† en¬† bloc¬† √†¬† de¬† multiples reprises, et nous y reviendrons plus loin ; mais du point de vue de la lumi√®re crue qu’elle projette sur le chemi¬≠nement des superstitions populaires, elle d√©passe infini¬≠ment ce cadre. Massacrer d’abord, et par crainte d’une vengeance accuser ensuite, pr√™ter aux victimes ses pro¬≠pres¬†¬† intentions¬†¬† agressives,¬†¬† leur¬†¬† imputer¬†¬† sa¬†¬† propre (p.290) cruaut√© : de pays en pays et de si√®cle en si√®cle, sous diff√©rents travestissements, nous retrouvons ce m√©ca¬≠nisme (ainsi a-t-on vu des tueurs nazis, pour se justifier d’avoir massacr√© des enfants juifs, parler de ¬ę vengeurs potentiels ¬Ľ ; ou, dix ans apr√®s, un conseil municipal de l’Allemagne de Bonn cong√©dier un m√©decin juif, de crainte que ce praticien ne mette par vengeance √† mal des mala¬≠des allemands…).

Et c’est √† la m√™me chronologie des √©v√©nements qu’on a affaire en Allemagne quinze ans plus tard, o√Ļ, sur fond de l’anarchie permanente r√©gnant alors dans ce pays, deux gentilshommes, les Armleder, ont des visions, et, renouvelant les exploits de Rindfleisch, entreprennent (Je venger Christ : en 1336, des massacres de Juifs ont lieu en Alsace et en Souabe, et ce n’est qu’apr√®s ces premiers massacres que les accusations se pr√©cisent : des affaires d’hosties profan√©es surgissent √† Deggendorf, en Bavi√®re, √† Pulka, en Autriche, servant de pr√©texte √† de nouveaux massacres… Le voudraient-ils m√™me, les empereurs et les princes n’ont pas l’autorit√© n√©cessaire pour s’y opposer : du reste, en 1345, inaugurant une coutume nouvelle, le roi Jean autorise ses sujets de Liegnitz et de Breslau √† d√©molir les cimeti√®res juifs, afin de r√©parer l’enceinte de la ville √† l’aide des pierres tombales : ¬ę sepulchra hostium religiosa nobis non sunt ¬Ľ, dira-t-on plus tard, Mais nous voici √† la veille d’√©v√©nements cruciaux, qui, pour les Juifs, ne sont gu√®re moins importants que ceux de 1096, et qui p√®seront lourdement sur le destin de l’Europe en son entier…

 

La peste noire

 

(p.291)Rien d’√©tonnant, dans ces conditions, que, parachevant l’√©volution dont nous avons trait√© dans les pages pr√©c√©¬≠dentes, la peste noire e√Ľt scell√© le sort des Juifs d’Europe, dont l’image, aux yeux des Chr√©tiens, sera d√©sormais ceinte d’un halo de soufre et de cendre. En un sens, (p.292) l’ann√©e 1347 peut √™tre compar√©e √† l’ann√©e 1096, car les r√©percussions de l’√©pid√©mie furent de deux sortes : effets imm√©diats, consistant dans la d√©cimation des Juifs √† travers l’Europe, et effets lointains, √† savoir l’arriv√©e √† maturation du ph√©nom√®ne sp√©cifique que repr√©sente l’an¬≠tis√©mitisme chr√©tien.

A travers l’Europe, anxieusement, les esprits s’inter¬≠rogeaient : pourquoi ce fl√©au ? Quelle en est la raison ? Les gens cultiv√©s, les m√©decins en particulier, r√©digeaient de savants trait√©s, dont il ressortait, suivant les meil¬≠leures r√®gles de la scolastique, qu’il y avait √† l’√©pid√©mie deux esp√®ces de causes : causes premi√®res, d’ordre c√©leste (conjugaison d√©favorable des astres, tremblements de terre) et causes secondes ou terrestres (corruption de l’air, empoisonnement des eaux), et d√©j√† l’hypoth√®se de la contagion √©tait mentionn√©e par quelques pr√©curseurs avis√©s. Les esprits plus simples ne s’embarrassaient pas de ces subtilit√©s : pour eux, il s’agissait soit d’un ch√Ęti¬≠ment divin, soit des mal√©fices de Satan, soit de l’un et des autres √† la fois, Dieu ayant donn√© licence enti√®re √† son antagoniste pour ch√Ętier la Chr√©tient√©. Satan, dans ces conditions, op√©rait suivant son habitude √† l’aide d’agents qui polluaient les eaux et empoisonnaient les airs, et o√Ļ pouvait-il les recruter sinon au sein de la lie de l’humanit√©, parmi les mis√©reux de toute esp√®ce, les l√©preux ‚ÄĒ et surtout parmi les Juifs, peuple de Dieu et peuple du Diable √† la fois ? Les voici promus, √† grande √©chelle, √† leur r√īle de boucs √©missaires…

Tant√īt devan√ßant la marche du fl√©au, tant√īt le sui¬≠vant, ces rumeurs ont surgi pour la premi√®re fois, semble-t-il, en Savoie : un personnage au nom √©vocateur de ¬ę Jacob Pascal ¬Ľ (Jacob a Pasche ou Jacob √† Pascate : on aper√ßoit le lien avec la l√©gende de meurtre rituel), venant de Toledo, aurait distribu√© √† Chamb√©ry des sachets de drogues mal√©fiques √† ses coreligionnaires. Pr√©cisons que la technique attribu√©e aux empoisonneurs, ainsi que la composition du poison, √©taient en tout point identiques √† celles dont il avait √©t√© question trente ans auparavant, lors de l’affaire des ¬ę Pastoureaux ¬Ľ. Sur l’ordre du duc Am√©d√©e de Savoie, les Juifs sont arr√™t√©s √† Thonon, √† Chilien, au Ch√Ętelard et, d√Ľment tortur√©s, avouent : l’un d’eux, Aquet de Ville-Neuve, confesse pour sa part d’avoir op√©r√© √† travers l’Europe enti√®re, √† Venise, en Calabre et

(p.293) en Apulie, √† Toulouse… De Savoie, la fable passe en Suisse, o√Ļ des proc√®s, suivis d’ex√©cutions, ont lieu √† Berne, √† Zurich, sur le pourtour du lac de Constance : les consuls de la bonne ville de Berne ont m√™me √† cŇďur d’√©crire aux autres villes allemandes, √† Baie, √† Strasbourg, √† Cologne, afin de les avertir du redoutable complot juif. En Allemagne, les √©v√©nements prennent rapidement un autre tour. Dans nombre de villes, les princes et les √©che-vins tent√®rent de d√©fendre les Juifs : du reste, en sep¬≠tembre 1348, le pape Cl√©ment VI avait publi√© une bulle dans laquelle, fort pos√©ment, il expliquait que les Juifs mouraient de peste tout autant que les Chr√©tiens, que l’√©pid√©mie s√©vissait aussi dans les r√©gions o√Ļ il n’y avait pas de Juifs, et que, partant, il n’y avait aucune raison de la leur mettre en charge. Mais de tels efforts restaient le plus souvent sans r√©sultat, car dans les villes alle¬≠mandes, c’est la populace qui prenait l’initiative de ces massacres suivis de pillages, qui repr√©sentaient en m√™me temps une r√©bellion contre les pouvoirs √©tablis. C’est ainsi qu’√† Strasbourg, o√Ļ le souvenir des exploits des ¬ę Armleder ¬Ľ √©tait encore vivant, ces luttes intestines dur√®¬≠rent pr√®s de trois mois : la municipalit√© fit proc√©der √† une enqu√™te et conclut que les Juifs n’√©taient pas cou¬≠pables : elle fut renvers√©e, et la nouvelle municipalit√© n’eut rien de plus press√© que de proc√©der √† l’incarc√©ration de tous les Juifs qui, au nombre de deux mille, furent br√Ľ¬≠l√©s le lendemain dans leur cimeti√®re (14 f√©vrier 1349), tan¬≠dis que leurs biens √©taient distribu√©s aux habitants : ¬ę Tel fut le poison qui fit p√©rir les Juifs ¬Ľ, √©piloguait un chro¬≠niqueur. De tels massacres, suivis de pillages, eurent lieu dans la grande majorit√© des villes allemandes, √† Colmar, o√Ļ un ¬ę Trou-aux-Juifs ¬Ľ (Judenloch) en perp√©tue encore le souvenir, √† Worms et √† Oppenheim, o√Ļ les Juifs incen¬≠di√®rent eux-m√™mes leurs quartiers et p√©rirent dans les flammes, √† Francfort et √† Erfurt, o√Ļ ils furent pass√©s au fil de l’√©p√©e, √† Cologne et √† Hanovre, o√Ļ certains furent massacr√©s, et d’autres expuls√©s…

D’autres fanatiques ne massacraient que pour des rai¬≠sons purement religieuses. A la faveur de l’explosion de mysticisme suscit√©e par le fl√©au, des bandes de p√©nitents, les ¬ę Flagellants ¬Ľ erraient de ville en ville, se mortifiant pour apaiser et d√©tourner la col√®re divine ; trente-quatre jours de flagellations suffisaient, para√ģt-il, pour obtenir de J√©sus la r√©mission de tous les p√©ch√©s : menant une vie aust√®re et chantant des cantiques, les ¬ę Flagellants ¬Ľ (p.294) parcouraient l’Allemagne enti√®re. Ils p√©n√©tr√®rent m√™me en France, et leurs exhibitions publiques, acclam√©es par la population, se terminaient g√©n√©ralement par un mas¬≠sacre des Juifs. Le pape fit enqu√™ter √† leur sujet, et re√ßut de son l√©gat, Jean de Feyt, un rapport fort d√©favorable. En France, la justice royale mit rapidement fin √† leurs exploits. Mais en Allemagne et dans les Flandres, la trace laiss√©e par leurs all√©es et venues fut beaucoup plus pro¬≠fonde. En voici la vivante description, telle que l’a consi¬≠gn√©e le chroniqueur Jean d’Outremeuse :

¬ę Au temps o√Ļ ces ¬ę Flagellants ¬Ľ allaient par les pays, il advint une grande merveille qu’il ne faut pas oublier, car quand on vit que cette mortalit√© et que cette pestilence ne cessaient pas apr√®s les p√©nitences que ces batteurs ( ¬ę Flagel¬≠lants ¬Ľ) faisaient, une rumeur g√©n√©rale se r√©pandit ; et on disait commun√©ment et on croyait certainement que cette √©pi¬≠d√©mie venait des Juifs, et que les Juifs avaient jet√© des grands venins dans les fontaines et les puits √† travers le monde, pour empester et pour empoisonner la chr√©tient√© ; ce pour quoi les grands et les petits eurent beaucoup de col√®re contre les Juifs, qui furent pris partout o√Ļ on put les tenir, et mis √† mort et br√Ľl√©s dans toutes les marches o√Ļ les ¬ę Flagellants ¬Ľ allaient et venaient, par les seigneurs et par les baillis… ¬Ľ

En Allemagne, l’extermination des Juifs, que cela soit par lucre ou par pi√©t√©, se g√©n√©ralisa √† tel point que, dans les r√©gions o√Ļ ils √©taient rares ou absents (ainsi dans les pays de l’Ordre teutonique), des Chr√©tiens qu’on supposait d’origine juive furent, semble-t-il, massacr√©s √† leur place. Certains accusateurs, afin de mieux √©tablir les responsabilit√©s des Juifs, assuraient qu’ils √©taient r√©fractaires √† la peste, qu’ils n’en mouraient point, ou qu’ils mouraient en moins grand nombre, et cette fable s’enracina si profond√©ment qu’elle fut reprise par certains historiens du XIXe si√®cle, qui voulurent expliquer ce fait par de meilleures conditions d’hygi√®ne dans les demeures juives1. Cependant, √† l’√©poque d√©j√†, le chroniqueur Conrad von Megenberg notait :

¬ę On trouva dans de nombreux puits des sachets remplis de poison, et un nombre incalculable de Juifs furent massa¬≠cr√©s en Rh√©nanie, en Franconie, et dans tous les pays alle¬≠mands. A la v√©rit√©, j’ignore si certains Juifs l’ont fait. E√Ľt-il √©t√© ainsi, cela aurait assur√©ment fait empirer le mal. Mais je

 

  1. C’est en particulier l’opinion exprim√©e par des historiens juifs tels que Graetz, Doubnov, etc.

 

(p.295) sais bien d’autre part que nulle ville allemande ne comptait autant de Juifs que Vienne, et ils furent si nombreux √† suc¬≠comber au fl√©au qu’ils durent grandement √©largir leur cime¬≠ti√®re et acheter deux immeubles. Ils auraient alors √©t√© bien sots de s’empoisonner eux-m√™mes… ¬Ľ

 

(p.296) Prenons le cas de la France. Ni Philippe Auguste ni saint Louis n’√©taient parvenus √† expulser les Juifs (bien que le premier l’ait tent√©, et le second y ait souvent song√©), ni m√™me √† apporter des changements substantiels √† leur condition. En 1306, Philippe le Bel y r√©ussit mieux, et les expulse en bloc, encore qu’il retient pendant plusieurs mois les plus riches d’entre eux, afin d’encaisser jusqu’au dernier sou les sommes qui leur restaient dues, car dans l’esprit de ce prince √©minemment pratique, il s’agissait avant tout de r√©aliser une op√©ration avantageuse pour le tr√©sor royal. C√©dant √† ¬ę la commune clameur du peu¬≠ple ¬Ľ, comme l’assure l’ordonnance, Louis X les rappelle en 1315, mais six ann√©es plus tard, apr√®s l’affaire des ¬ę Pastoureaux ¬Ľ, ils sont expuls√©s de nouveau, et il semble que pendant quarante ans il n’y en eut point en France : en tout cas, nulle source, nulle chronique ne mentionne leur pr√©sence. Mais voici qu’en 1361 la situation finan¬≠ci√®re du royaume devient si d√©sastreuse que la tr√©sorerie est incapable de r√©unir les sommes n√©cessaires pour la ran√ßon de Jean le Bon, fait prisonnier par les Anglais : entre autres mesures, le dauphin Charles se r√©sout alors (p.297) √† faire appel aux Juifs. Ils sont r√©admis en France √† des conditions toutes nouvelles : ils sont soumis √† une lourde capitation individuelle de sept florins de Florence par an et par adulte, plus un florin par enfant, mais, en revanche, ils sont autoris√©s √† acqu√©rir maisons et ter¬≠rains, et un ¬ę gardien des Juifs ¬Ľ sp√©cial (Louis d’Etampes, cousin √©loign√© du roi) est d√©sign√© pour veiller √† leurs int√©r√™ts ; surtout, ils sont autoris√©s √† pr√©lever un int√©r√™t exorbitant de 87 p. 100 ; enfin, d√©tail significatif, leur com¬≠munaut√© est autoris√©e √† mettre au ban un membre, sans avoir √† solliciter l’autorisation du ¬ę gardien des Juifs ¬Ľ, mais doit dans ce cas verser l’√©norme somme de cent florins au tr√©sor, en compensation du contribuable qui disparaissait de la sorte… Tout est donc mis en Ňďuvre pour pomper par l’interm√©diaire des Juifs autant d’argent que faire se peut.

 

(p.298) Mais la France, qui m√™me au xive si√®cle restait un pays r√©gi par une autorit√© centrale, est bien moins caract√©ris¬≠tique pour notre sujet que l’Allemagne, d’autant plus que ce sont les Juifs r√©sidant sur le territoire du Saint-Empire germanique qui constitueront d√©sormais le rameau principal du juda√Įsme. Le processus de leur d√©gradation sera dans ses grandes lignes sensiblement le m√™me qu’en France, et leurs expulsions ne tarderont pas, avec cette diff√©rence que sur un territoire morcel√© √† l’infini le ph√©nom√®ne s’√©miettera en une poussi√®re de destin√©es particuli√®res. C’est cet √©miettement m√™me qui, en fin de compte, permettra aux Juifs allemands de (p.299) subsister dans le pays : √† l’√©poque, une expulsion g√©n√©¬≠rale et simultan√©e √©tait impossible en Allemagne.

On peut dater de 1343 la perte d√©finitive par les Juifs allemands de leurs droits de citoyennet√©. Cette ann√©e, l’empereur Louis le Bavarois, conduisant la th√©orie du ¬ę servage ¬Ľ des Juifs √† son aboutissement logique, insti¬≠tuait la capitation, taxe d’un florin que devait d√©sormais verser au tr√©sor imp√©rial chaque Juif √Ęg√© de plus de douze ans. Or, d’apr√®s les conceptions m√©di√©vales, celui qui paie tribut sur son corps ne peut plus √™tre consid√©r√© comme citoyen.

(‚Ķ) Tout comme en France, les Juifs connaissent d’abord, pendant une g√©n√©ration ou deux, une p√©riode de paix relative. Mais d√®s 1384, une grosse affaire √©clate dans l’Allemagne du Sud : √† Augsburg, √† Nuremberg, dans les (p.300) petites villes avoisinantes, les Juifs sont incarc√©r√©s et ne sont rel√Ęch√©s que contre une importante ran√ßon : l’ann√©e suivante, les d√©l√©gu√©s de trente-huit villes, r√©unis √† Ulm, proclament une remise g√©n√©rale des cr√©ances juives. Deux ans apr√®s, en 1388, premi√®re expulsion g√©n√©rale de Stras¬≠bourg ; en 1394, expulsions du Palatinat. D√®s lors, au XVe si√®cle, les expulsions ne discontinueront plus. En voici quelques-unes des plus marquantes : en 1420, expul¬≠sion d’Autriche ; en 1424, expulsion de Fribourg et de Zurich, ¬ę √† cause de leurs usures ¬Ľ ; en 1426, de Cologne, ¬ę en l’honneur de Dieu et de la sainte Vierge ¬Ľ ; en 1342, de Saxe ; en 1439, d’Augsburg ; en 1453, de Wiirzburg ; en 1454, de Breslau, et la liste, qui √† la fin du si√®cle grossit en boule de neige, pourrait √™tre allong√©e √† l’infini. Cer¬≠taines de ces expulsions devenaient d√©finitives, tandis que d’autres √©taient suivies de r√©admissions, ce qui explique comment les Juifs de Mayence ont pu √™tre expuls√©s √† quatre reprises diff√©rentes en cinquante ann√©es ; en 1420, par l’archev√™que ; en 1438, par les √©diles ; en 1462, √† la suite d’un conflit qui opposait deux candidats au t’√īne archi√©piscopal, et en 1471, de nouveau par l’archev√™que, Les raisons invoqu√©es pour les expulsions √©taient tant√īt d’ordre temporel : prot√©ger le peuple des usures juives; tant√īt d’ordre spirituel : se concilier la gr√Ęce divine; parfois elles √©taient formul√©es d’une mani√®re pr√©cise et d√©taill√©e : c’est ainsi qu’en demandant en 1401 au duc L√©opold l’autorisation d’expulser les Juifs, les √©chevins de la ville de Fribourg invoquaient le fait bien connu que ¬ę tous les Juifs sont assoiff√©s du sang chr√©tien qui leur permet de prolonger leur existence ¬Ľ. Plus simplement, les villes d’Alsace se plaignaient en 1477 des troubles qu’entra√ģnait leur pr√©sence ; les conf√©d√©r√©s suisses se ren¬≠dant en France les pillaient r√©guli√®rement, et cela causait du d√©sordre : il fallait donc bien les expulser. En r√©alit√©, les luttes qui s’engageaient √† leur propos opposaient en r√®gle g√©n√©rale leurs possesseurs ‚ÄĒ princes ou municipa¬≠lit√©s, qui tiraient de leur pr√©sence un b√©n√©fice certain ‚ÄĒ √† la masse des citadins, qui n’en tiraient aucun, et qui esp√©raient b√©n√©ficier de leur disparition. Le plus souvent, les derniers nomm√©s r√©ussissaient en fin de compte √† forcer la main aux autorit√©s ‚ÄĒ ou recouraient √† la mani√®re forte sans en demander l’avis. C’est ainsi que les bour¬≠geois de Riquevihr, en Alsace, sans m√™me se soucier d’en r√©f√©rer √† leur seigneur, d√©cidaient un beau jour de 1420 d’expulser leurs Juifs, les traquant dans les rues et tuant (p.301) ceux qui √† leur gr√© ne se d√©cidaient pas suffisamment vite. Par contre, lorsque la municipalit√© de Ratisbonne, appuy√©e par son √©v√™que, tenta en 1476 de les expulser, sous le pr√©texte classique d’un meurtre rituel, elle subit de prime abord un √©chec. La communaut√© juive de cette ville pas¬≠sait pour avoir l’oreille de l’empereur Fr√©d√©ric III : ses √©missaires se pr√©sent√®rent devant la cour avec une sup¬≠plique dont il ressortait qu’√©tablis dans l’antique cit√© d√®s avant la naissance de J√©sus-Christ, les Juifs de Ratisbonne ne pouvaient aucunement √™tre tenus pour responsables de sa crucifixion ; sans doute us√®rent-ils aussi d’argu¬≠ments d’un ordre plus pratique, en sorte que Fr√©d√©ric III, par un jugement digne de Salomon, trancha le conflit en infligeant une amende de 8 000 gulden √† la municipalit√©, une autre de 10 000 gulden aux Juifs, et en ordonnant le maintien du statut quo. Les bourgeois qui, rappelons-le, avaient prot√©g√© leurs Juifs lors des exc√®s de Rindfleisch en 1298, aussi bien que pendant la peste noire, eurent alors recours √† d’autres mesures : les boulangers ne vendaient plus de pain aux Juifs, les meuniers refusaient de moudre leur farine, les march√©s ne leur √©taient ouverts qu’√† qua¬≠tre heures de l’apr√®s-midi, apr√®s que les Chr√©tiens avaient fini de faire leurs emplettes… Finalement, les Juifs de Ratisbonne furent expuls√©s en l’an 1519.

 

(p.302) Moins ils deviennent nombreux, dira-t-on, et plus on s’occupe d’eux. Car l√† o√Ļ ils ne sont pas expuls√©s, les Juifs font l’objet d’innombrables brimades d’un nouveau genre. Si les documents juridiques des si√®cles pr√©c√©dents refl√©taient une condition somme toute satisfaisante, ceux de la fin du Moyen Age fourmillent de dispositions d√©gra¬≠dantes.

En cas d’ex√©cution capitale, l’usage s’√©tablit d√®s la fin du XIVe si√®cle de pendre un Juif par les pieds, parfois aussi de suspendre √† ses c√īt√©s un f√©roce chien-loup. En mati√®re de litige civil, souvent, le serment d’un Juif n’est plus recevable ; l’est-il encore, la c√©r√©monie, qui d√®s la fin du XIIIe si√®cle rev√™t par endroits un caract√®re humi¬≠liant (suivant le Schwabenspiegel, le Juif devait pr√™ter serment debout sur une peau de truie), tourne d√©sormais √† la farce ou au sacril√®ge pur et simple : suivant le droit sil√©sien de 1422, le Juif devait monter sur un tabouret √† trois pieds, et fixer le soleil en pronon√ßant la formule traditionnelle ; tombait-il, il payait amende. En 1455, la municipalit√© de Breslau √©dictait qu’il devait jurer t√™te nue, en √©pelant √† haute voix le t√©tragramme sacr√©… De leur c√īt√©, les autorit√©s eccl√©siastiques d√©cr√©taient au concile de Baie, en 1434, que les Juifs ne seraient pas admis aux √©tudes universitaires, mais qu’il importait par contre pour leur √©dification de les contraindre √† assister aux sermons chr√©tiens. L’ordonnance de la c√©r√©monie, telle qu’elle sera pratiqu√©e √† Prague, √† Vienne ou √† Rome au cours des si√®cles suivants, montre bien qu’il s’agissait d’une brimade bien plus que de v√©ritable z√®le mission¬≠naire. A Rome, l’usage de cette predica coattiva ne sera aboli qu’en 1846.

 

La nouvelle image du Juif.

 

T√©moins de leurs tribulations et de leur avilissement, que pouvait penser des Juifs la masse des Chr√©tiens, fus¬≠sent-ils clercs, bourgeois ou simples manants ? Ainsi que nous l’avons d√©j√† relev√©, l’animosit√© √† l’√©gard des Juifs se nourrit des massacres m√™mes qu’elle a suscit√©s : on les tue d’abord, et on les d√©teste ensuite. Ce principe (quelle qu’en soit la pr√©cise explication psychologique) se trouve assez r√©guli√®rement v√©rifi√© par l’exp√©rience. A partir de la deuxi√®me moiti√© du xiv¬Ľ si√®cle, les haines (p.303) antijuives atteignent une telle acuit√© que nous pouvons hardiment dater de cette √©poque la cristallisation de l’antis√©mitisme sous sa forme classique, celle qui conduisait plus tard un Erasme √† constater : ¬ę S’il est d’un bon Chr√©tien de d√©tester les Juifs, alors nous som¬≠mes tous de bons Chr√©tiens. ¬Ľ

Ce qu’il importe surtout de noter, c’est que, d√©sormais, ces haines paraissent s’alimenter d’elles-m√™mes, s’exer√ßant ind√©pendamment du fait qu’il existe ou non des Juifs sur le territoire donn√© : car si le Juif n’y existe plus, on l’invente, et la population chr√©tienne, si elle se heurte de moins en moins aux Juifs dans sa vie quotidienne, est de plus en plus hant√©e par leur image, qu’elle retrouve dans ses lectures, qu’elle aper√ßoit sur ses monuments, et qu’elle contemple lors de ses jeux et spectacles. Ces Juifs ima¬≠gin√©s sont √©videmment surtout ceux qui sont cens√©s avoir mis √† mort J√©sus, mais entre ces Juifs mythiques et les Juifs contemporains, les hommes du Moyen Age finissant ne savent plus faire de distinction, et les haines antijuives tirent tout au plus de leur pr√©sence effective un aliment suppl√©mentaire. On les d√©testera en France et en Angle¬≠terre, tout comme en Allemagne et en Italie ; et l’intensit√© des sentiments qu’on leur porte, si on cherche √† les dif¬≠f√©rencier suivant les pays, semble d√©pendre plut√īt du substrat sur lequel repose la culture nationale, et √™tre plus accentu√©e dans les pays germaniques que dans les pays latins. De la sorte, tout concourt √† faire de l’Alle¬≠magne le pays d’√©lection de l’antis√©mitisme : nous y reviendrons plus loin.

 

(p.303) Une satire fran√ßaise du XIVe si√®cle, √©crite en langue vulgaire, met en sc√®ne un Juif de Paris, fort renomm√© parmi ses coreligionnaires, qui tombe u jour dans les latrines publiques. Les autres Juifs se rassemblent pour lui venir en aide. ¬ę Gardez-vous bien, s’√©crie-t-il, de me tirer d’ici, car c’est le jour de sabbat, mais attendez jusqu’√† demain, pour ne pas violer notre loi. ¬Ľ Ils lui donnent raison et s’√©loignent. Des Chr√©tiens qui √©taient pr√©sents s’empressent d’annoncer la chose au roi Louis. Le roi donne alors ordre √† ses hommes d’aller emp√™cher les Juifs de tirer leur coreligionnaire de la fosse le jour du Seigneur. ¬ę II a, dit-il, observ√© le sabbat ; il obser¬≠vera aussi notre dimanche. ¬Ľ Ainsi fut-il fait, et lorsqu’on revint le lundi pour tirer l’infortun√© de sa f√Ęcheuse pos¬≠ture, il √©tait mort.

Ce m√™me r√©cit existe dans une version allemande, sous une forme peut-√™tre plus caract√©ristique encore, puisque le pape, guide spirituel de la Chr√©tient√©, s’y trouve subs¬≠titu√© √† saint Louis.

Il n’y avait pratiquement plus de Juifs dans les Pays-Bas apr√®s la peste noire, mais nombre d’Ňďuvres litt√©raires leur √©taient consacr√©es. Certains po√®mes √©voquaient la fameuse affaire des hosties de Sainte-Gudule de 1370; d’autres mettaient en sc√®ne des meurtres rituels.

Il n’y avait plus du tout de Juifs en Angleterre apr√®s l’expulsion de 1290 ; mais l√† aussi, le th√®me continuait √† b√©n√©ficier d’une faveur extr√™me. Une histoire de meur¬≠tre rituel surgie vers 1255 donna naissance au si√®cle suivant √† vingt et une versions diff√©rentes d’une ballade intitul√©e Sir Hugh or the Jews’ daughter, et Geoffrey Chaucer, dans son Conte de la Prieure, √©crit vers 1386, s’en est nettement inspir√© :

¬ę II √©tait en Asie, en une grande cit√© Parmi peuple Chr√©tien, certaine Juiverie

D√®s que l’enfant s’en vint √† passer par ce lieu

Le maudit Juif le prit et le tint bien serré

Puis lui coupe la gorge et le jette en un trou

Je dis qu’il fut jet√© en une garde-robe

O√Ļ ces Juifs-l√† so√Ľlaient de purger leurs entrailles

O maudite nation ! O Hérodes nouveaux !

Jeune Hugh de Lincoln, √ī toi qui fus aussi Tu√© par Juifs maudits, comme est notoire Car ce n’est qu’un tout petit temps pass√© Prie donc aussi pour nous … ¬Ľ

 

(p¬†;305) Mais c’est au drame religieux, ce v√©hicule incomparable des id√©es-forces du temps, que revient incontestablement la premi√®re place dans la culture intensive des √©motions antijuives. Les th√®mes du Nouveau Testament, trait√©s en langue vulgaire, constituaient toujours le r√©pertoire prin¬≠cipal du th√©√Ętre du Moyen Age. Mais, depuis qu’il s’√©tait √©mancip√© de la tutelle de l’Eglise, il prenait avec l’histoire sacr√©e des licences de plus en plus grandes. Afin de com¬≠plaire aux penchants du spectateur, tout en l’√©difiant (car l’intention moralisatrice demeure l’essence de ce th√©√Ętre), afin de donner satisfaction √† ses go√Ľts primitifs et vio¬≠lents, on multiplie les inventions et jeux de sc√®ne, destin√©s √† mieux faire ressortir la grandeur et la saintet√© du Sau¬≠veur et de la sainte Vierge, sur le fond de l’insondable perfidie des Juifs. L’innombrable gamme des √©pith√®tes utilis√©es pour d√©crire ceux-ci peut d√©j√† donner une id√©e de cette tendance : ¬ę faulx Juifs ¬Ľ, ¬ę faulx larrons ¬Ľ, ¬ę faulx m√©cr√©ans ¬Ľ, ¬ę mauvais et f√™lions Juifs ¬Ľ, ¬ę pervers Juifs ¬Ľ, ¬ę desleaulx Juifs ¬Ľ, ¬ę traistres Juifs ¬Ľ, ¬ę faulce et perverse nacion ¬Ľ, ¬ę fauce chenaille ¬Ľ, ¬ę fauce moignye maudicte ¬Ľ. Est-il n√©cessaire d’ajouter que seuls les adver¬≠saires de J√©sus sont Juifs, ses ap√ītres et fid√®les √©tant √©videmment Chr√©tiens ?

 

(p.305) Mais il y avait plus encore. D‚Äôune mani√®re g√©n√©rale, le th√©√Ętre du Moyen Age √©tait d‚Äôun dynamisme extr√™me, et il faut bien convenir que l‚Äôappel au franc sadisme constituait l‚Äôun de ses principaux ressorts. Il fourmillait de ‚Äėjeux‚Äô d‚Äôune crudit√© brutale, jeux de tortures, jeux (p.306) de crucifixions et jeux de viols : certaines sc√®nes sont telles qu’il est de nos jours malais√© de les d√©crire en termes d√©cents. Ainsi que moralise le r√©gisseur √† la fin de l’une de ces repr√©sentations :

¬ę Vous avez veu vierges depuceller Et femmes mari√©es violer. ¬Ľ

 

(p.307) C’est au xrve si√®cle que naissent ces Myst√®res de la Passion qui conna√ģtront au si√®cle suivant une vogue immense et qui, d’une mani√®re assez caract√©ristique pour la sombre atmosph√®re du Moyen Age finissant, mettront par excellence l’accent sur les pages les plus path√©tiques et les plus sanglantes de la biographie de J√©sus, et lais¬≠seront au deuxi√®me plan l’histoire de sa naissance, de sa vie et de sa r√©surrection. Se poursuivant en un climat de communion et de foi totales, la repr√©sentation d’un myst√®re n’avait rien de commun avec un spectacle de nos jours ; pour donner une id√©e de l’√©tonnante vigueur des √©motions qu’elle suscitait, une tr√®s lointaine compa¬≠raison pourrait √™tre tir√©e avec des matches sportifs contemporains, ou mieux, avec les c√©r√©monies politiques en faveur chez les partis monolithiques : la vie de la cit√© s’interrompait, les boutiques et les ateliers √©taient ferm√©s, les couvents et les tribunaux se vidaient ; pendant plu¬≠sieurs jours de suite, toute la population, quittant ses demeures, se rassemblait ¬ę aux jeux ¬Ľ, en sorte qu’il fallait charger les sergents du guet de la surveillance des rues et des maisons d√©sert√©es ‚ÄĒ et parfois aussi (nous le savons pour Francfort, pour Fribourg, pour Rome), de la protection du ghetto local.

 

(p.309) Dans l‚ÄôAlsfelder Passionspiel, les Juifs se contentent du r√īle de provocateurs ; dans le c√©l√®bre Myst√®re fran√ßais d√Ľ √† Jehan Michel, ils se chargent eux-m√™mes des tortures. Cela d√©bute dans le palais de Pilate (auquel le beau r√īle est complaisamment accord√©), et le manuscrit indique :

¬ę Icy lui frapent sur les espaules et sur la teste des roseaulx.

roullart.

Regardez le sang ruisseler Qui le museau luy ensanglante.

malchus.

He faulce personne et senglante Je n’ay piti√© de ta douleur. Non plus que d’un vil frivoleur Qui rien ne peut et si rebarbe.

bruyant.

Jouons-nous à plumer sa barbe Elle est par trop saillant.

dentart.

Celui sera le plus vaillant Qui en aura plus grant poign√©e. ¬ę Icy lui arrachent la barbe.

Plus loin, la sc√®ne de la mise en croix est plus intense. Les Juifs tirent au sort les parties du corps du Christ pour les attribuer aux coups de chacun. Ils crachent dessus, et l’un d’eux s’√©crie :

¬ę II est tout gast√©

De crachas amont et aval. ¬Ľ

La violence de ces propos (que l’on se souvienne qu’il s’agit de th√©√Ętre !) reste p√©nible √† accepter de nos jours : que l’on s’imagine l’effet qu’ils pouvaient avoir sur la (p.310) mentalit√© enfantine et spontan√©e des hommes du Moyen Age ! Dans une communion totale, les foules vivaient intens√©ment l’agonie de Christ, reportant tout leur cour¬≠roux sur ses tourmenteurs, et un massacre r√©el faisait bien souvent suite au massacre imagin√© ; n√©cessaire com¬≠promis, revanche des souffrances auxquelles ces foules s’identifiaient ; camouflage aussi, masquant l’indicible d√©lectation d’avoir os√© mettre en croix son propre Dieu

et Sauveur !

Il est g√©n√©ralement consid√©r√© que l’iconographie fut la fille fid√®le du drame religieux, et en incarnait au fur et √† mesure les principaux motifs ; quoi qu’il en soit, en ce qui concerne notre sujet, il est certain qu’elle a √©volu√© dans le m√™me sens que la litt√©rature et le th√©√Ętre.

Nous avons vu comment √©tait offerte aux yeux des Chr√©tiens, et cela d√®s le haut Moyen Age, l’√©difiante opposition de l’Eglise, vierge resplendissante, et de la Synagogue, veuve d√©chue, ces deux figures, repr√©sent√©es sur les frontons et sur les vitraux des cath√©drales, enca¬≠drant parfois le Christ sur sa croix. Mais cette person¬≠nification symbolique, si charg√©e de sens, ob√©issait aux r√®gles d’une certaine sym√©trie. Les deux rivales restaient proches parentes par l’aspect qui leur √©tait pr√™t√© : elles avaient la m√™me pose, elles √©taient rev√™tues du m√™me costume, elles portaient le m√™me √©quipement. D√®s lors, certaines figures de la Synagogue sont d’une √©l√©gance, d’un charme incomparable (ainsi l’admirable t√™te aux yeux band√©s qui orne le fronton de la cath√©drale de Strasbourg et qui est de la fin du xm¬ę si√®cle) ‚ÄĒ tout comme la plupart des t√™tes des proph√®tes sont d’une tr√®s grande noblesse. Mais voici que, de plus en plus, les artistes ont recours √† une autre opposition symbolique, o√Ļ l’on ne retrouve plus cette sym√©trie interne : d’un c√īt√© le Sauveur est flanqu√© d’un centurion romain, et c’est Longin qui, au pied du Calvaire a √©t√© √©bloui par la vraie foi (parfois, le centurion aveugle a recouvr√© la vue) ; de l’autre c√īt√©, par un ¬ę porte-√©ponge ¬Ľ et c’est la Synagogue ; son √©ponge est imbib√©e de vinaigre, elle cherche √† enve¬≠nimer les plaies du Christ. Une telle figuration √©tait en m√™me temps conforme √† la tendance qui, brodant sur le sobre r√©cit des Evangiles, cherchait de plus en plus √† exon√©rer les Gentils de toute parcelle de responsabilit√© pour le d√©icide, et d’en rejeter sur les Juifs l’entier opprobre. (p.311) D’une mani√®re plus g√©n√©rale ‚ÄĒ et tout comme dans les myst√®res, tout comme dans les trait√©s et les sermons ‚ÄĒ la repr√©sentation de la crucifixion, d√©peinte avec une pr√©cision sanglante et souvent √©pouvantable, devient √† partir du XIVe si√®cle la principale pr√©occupation des artistes. Obsession de la souffrance humaine ; obsession aussi de ses diverses s√©quelles, de la Mort, du r√®gne du Diable, de l’Enfer et de ses mille supplices (th√®mes qui avant cette √©poque √©taient presque inconnus, ou √©taient tout au plus trait√©s avec une discr√©tion extr√™me), telles sont les notes dominantes de l’art du temps ; et la fervente imagination des peintres et des sculpteurs se donne libre cours.

En l’occurence aussi, on croit apercevoir un lien entre ces sombres engouements et les ravages de la peste noire. C’est ainsi qu’apr√®s 1400 surgit en Europe le th√®me de La Danse macabre : que l’on songe √† l’√©troite parent√© entre ces infernales r√©jouissances et le th√®me du Festin au cours de la peste, folles ripailles o√Ļ les convives cher¬≠chent √† noyer leur angoisse, pendant que dans la rue les tombereaux charroient les cadavres vers la fosse com¬≠mune…

Tel est le fond apocalyptique sur lequel la figuration des Juifs s’enrichit d’inventions toujours nouvelles.

En Italie, √† la fin du xiv¬ę si√®cle, les artistes s’avisent de les assimiler aux scorpions : dans les peintures et dans les fresques, cette b√™te perfide par excellence est d√©sor¬≠mais souvent pr√©sente sur les √©tendards des Juifs, sur leurs boucliers et sur leurs tuniques ; figuration que l’on retrouve au si√®cle suivant en Savoie, en Allemagne, et jusque dans les Flandres. A cette subtile all√©gorie, due au g√©nie m√©diterran√©en, fait pendant du c√īt√© allemand une imagination plus fruste, plus grasse et pour tout dire plus orduri√®re : c’est la truie qui est associ√©e aux Juifs, qui les allaite, qui fornique avec eux sur d’innombrables monuments de pierre, √† Magdebourg, √† Freising, √† Ratis-bonne, √† Kehlheim, √† Salzbourg, √† Francfort, sur cer¬≠taines √©glises des Pays-Bas… L’un de ces hauts-reliefs (dont la plupart ont disparu) se trouve d√©crit par Martin Luther, dans son c√©l√®bre pamphlet Vom Schem Hame-phoras, en les termes suivants :

¬ę Ici √† Wittenberg, sur notre √©glise, une truie est taill√©e en pierre : de jeunes pourceaux et des Juifs la t√®tent ; derri√®re la truie se trouve un rabbin, il l√®ve la jambe droite de la truie, avec sa main gauche il tire sa queue, se penche et contemple (p.312) diligemment derri√®re la queue le Talmud, comme s’il voulait y apprendre quelque chose de tr√®s subtil et de tr√®s sp√©cial… ¬Ľ

C’est en Allemagne aussi qu’appara√ģt, dans la deuxi√®me moiti√© du xv¬ę si√®cle, la repr√©sentation caricaturale du Juif au nez long et √† la taille contrefaite, telle qu’elle fera les d√©lices des antis√©mites aux si√®cles suivants. En l’es¬≠p√®ce, le contraste entre le teint blond et ros√© des Alle¬≠mands et le teint plus fonc√©, la taille plus courte des Juifs a pu jouer un r√īle d√©terminant. Mais c’est d’Alle¬≠magne encore que semble provenir un autre attribut pr√™t√© aux Juifs, qui lui aussi conna√ģtra une fortune sin¬≠guli√®re : les cornes. A la v√©rit√©, leur origine para√ģt avoir √©t√© double. D’une part, et d√®s les temps les plus recul√©s, Mo√Įse, et lui seul, √©tait repr√©sent√© avec des cornes, √† la suite, semble-t-il, de l’interpr√©tation erron√©e d’un passage de l’Ancien Testament1, et sans aucune intention p√©jora¬≠tive : jusqu’au xme si√®cle, on n’aper√ßoit pas ces cornes sur le front des autres patriarches, ni m√™me sur celui d’un Anne ou d’un Ca√Įphe. D’autre part, le chapeau pointu des Juifs, le pileum cornutum, tel qu’ils le por¬≠taient en Allemagne √† partir de la fin du xme si√®cle, a d√Ľ constituer une source d’inspiration suppl√©mentaire. En sorte que, sur les monuments et les tableaux des si√®cles suivants, on se heurte fr√©quemment √† des Juifs au chef orn√© de cornes : sur les vitraux de la cath√©drale d’Auch, sur la tour surmontant un vieux pont de Franc¬≠fort, sur Le Calvaire de V√©ron√®se du mus√©e du Louvre-Les cornes : l’attribut par excellence du Diable. Il a d√©j√† beaucoup √©t√© question du Diable, au cours des pages pr√©c√©dentes, de m√™me que, sans l’avoir cherch√©, nous avons √©t√© amen√© √† rapprocher l’obsc√®ne et le sacr√©. Peut-√™tre cela nous mettra-t-il sur la bonne piste, pour mieux saisir l’id√©e que, sur son d√©clin, le Moyen Age s’est faite des Juifs, et pour pouvoir de cette id√©e fouiller les soubassements ultimes ? Mais pour cela, il faut que nous nous arr√™tions un instant, et qu’abandonnant pour quel¬≠que temps les Juifs, nous nous occupions un peu du Diable. Car nous sommes √† l’√©poque o√Ļ, pour l’imagina¬≠tion chr√©tienne, le Prince des T√©n√®bres appara√ģt sur terre, s’y installe, s’y livre √† des activit√©s nombreuses et soute¬≠nues, o√Ļ l’on croit l’apercevoir partout…

 

  1. Exode, 34, 29 : ¬ę .. la peau de son visage rayonnait, parce qu’il avait parl√© √† l’Eternel ¬Ľ ; dont la Vulgate a donn√© la traduction erro¬≠n√©e : ¬ę … la peau de son visage avait des cornes… ¬Ľ

 

(p.314) Les superstitions ancestrales √©taient tenaces, et contre les jeteurs de mauvais sort, les sorciers et les sorci√®res, il usait souvent d’une justice sommaire et brutale, loi de Lynch sans aucune forme de proc√®s. Mais il s’agissait d’incidents sporadiques et isol√©s, tout comme l’√©taient les exc√®s antijuifs de cette √©poque.

Entre-temps, les scolastiques √©levaient leur grandiose √©difice d’interpr√©tation des mondes terrestre et c√©leste. Le Diable y occupait une place consid√©rable : √† partir des axiomes dogmatiques de base, ses attributs et ses pouvoirs √©taient d√©finis √† l’aide d’une subtile dialectique, dont certains proc√©d√©s ont une curieuse analogie avec les plus acrobatiques raisonnements du Talmud. C’est ainsi que saint Thomas d’Aquin √©tablissait que les d√©mons peuvent prendre figure charnelle, peuvent manger ‚ÄĒ I ceci n’√©tant qu’une apparence ‚ÄĒ mais ne peuvent se livrer √† la r√©alit√© de la digestion, ni, partant, √† celle de la pro¬≠cr√©ation. Cependant, prenant successivement figure de succube (femme) et d’incube (homme), ils peuvent, gr√Ęce √† leur √©tonnante rapidit√©, introduire dans une femme la semence d’homme qu’ils viennent de recevoir, les enfants ainsi procr√©√©s n’√©tant toutefois pas de la graine de Diable, puisque son r√īle s’est limit√© √† servir de simple interm√©¬≠diaire… Allant plus loin, saint Thomas affirmait encore que les Huns, eux, √©taient v√©ritablement issus de d√©mons ; de la sorte, un grand pas en avant √©tait fait vers la croyance en la corpor√©it√© du Diable.

Et cela permet de mieux saisir comment a pu s’effec¬≠tuer au si√®cle suivant, en l’espace de cinquante br√®ves ann√©es, un renversement complet des conceptions r√©gnant en la mati√®re. Les principaux auteurs des doctrines sco¬≠lastiques √©taient des dominicains ‚ÄĒ ces m√™mes domi¬≠nicains qui, depuis le d√©but du XIVe si√®cle, avaient √©t√© charg√©s d’extirper les h√©r√©sies, et qui avaient cr√©√© √† cet effet le redoutable et efficace appareil de l’Inquisition, un de ces organismes fonctionnellement destin√©s √† aper¬≠cevoir le crime partout. Or, la principale h√©r√©sie de l’√©poque √©tait le catharisme, doctrine qui enseignait que c’est Satan, et non le Dieu de mis√©ricorde, qui gouverne la terre : par cons√©quent, le crime par excellence qu’avaient √† pourchasser les inquisiteurs √©tait pr√©cis√©ment (p.315) le commerce avec le Diable. D√®s lors, th√©orie et pratique se conjugu√®rent, pour reprendre √† leur compte les fables populaires, surtout lorsque les calamit√©s qui, au XIVe si√®cle, s’abattirent sur la Chr√©tient√© sem√®rent la confusion dans les esprits. D’une part, se multipliait le nombre des croyants qui, las de supplier Dieu, d√©ses¬≠p√©raient de lui, et prenaient le parti d’invoquer le Diable (et le nombre de cas pathologiques allait en s’amplifiant) ; de l’autre, l’Eglise accordait son imprimatur officiel aux phantasmes m√™mes qu’elle avait combattus le long des si√®cles. Chronologiquement, le revirement d√©buta vers 1320, lorsque les nouvelles doctrines d√©monologiques re√ßu¬≠rent la premi√®re cons√©cration officielle du Saint-Si√®ge. Le pape Jean III publie alors la bulle Super illius sp√©cula, √† [‘encontre des faux Chr√©tiens qui ¬ę sacrifient aux d√©mons et les adorent, fabriquent ou se procurent des images, des anneaux, des fioles, des miroirs et autres choses encore o√Ļ ils attachent les d√©mons par leurs arts magiques, leur tirant des r√©ponses, leur demandant leur secours pour ex√©cuter leurs mauvais desseins, s’en¬≠gageant √† la plus honteuse servitude pour la plus honteuse des choses ¬Ľ…

 

(p.316) Ainsi que le constatait avec orgueil (‚Ķ) Paramo, en 1404, le Saint-Office avait d√©j√† br√Ľl√© plus de trente mille sorci√®res ‚ÄĒ lesquelles, si elles avaient; joui de l’impunit√©, auraient men√© √† sa ruine compl√®te le monde entier.

L’√©pid√©mie de la chasse aux sorci√®res s’amplifie au XVe si√®cle. Certaines contr√©es en deviennent le terrain d’√©lection ; elle s√©vit dans les r√©gions montagneuses de Savoie et de Suisse, mais surtout en Allemagne, o√Ļ sans doute les survivances pa√Įennes √©taient particuli√®rement tenaces. En 1484, le pape Innocent IV lui-m√™me constate avec douleur, dans sa bulle Summis Desiderantes, que tous les territoires teutoniques sont remplis d’agents du Diable. Les inquisiteurs allemands Sprenger et Institoris, th√©oriciens et hommes d’action √† la fois, r√©digent en cette ann√©e le Atalleus maleficarum (Maillet des sorci√®res), trait√© qui fit autorit√© jusqu’√† l’aube des temps modernes,; et, forts de l’appui pontifical, tiennent tribunal de ville en ville, laissant derri√®re eux un sillon de sang et de feu

Mais il y a plus. Quels sont les principaux attributs dii Diable ? Il a des cornes, des griffes, une queue ; il e| noir, il porte une barbe de bouc, son corps est recouvert de poils, il exhale une odeur forte ‚ÄĒ autant de symboles d’une lubricit√©, d’une virilit√© extr√™mes. Telle est la des¬≠cription qu’en font les sorci√®res, tel est le portrait que les inquisiteurs consignent dans leurs proc√®s-verbaux et dit fusent dans leurs manuels : portrait dont ils √©taient ai fait les principaux auteurs, car comme on le sait, dans ces sortes d’affaires les victimes ne font que se plier aux exigences d√©vergond√©es de l’imagination de leurs pers√©cuteurs, et leurs r√©cits n’en sont que le fid√®le reflet.

Quant √† l’agent principal du Diable sur terre, c’est li sorci√®re (et non le sorcier, qui n’est br√Ľl√© qu’exceptionnellement), c’est-√†-dire une femme, symbole de l’impuret√©, de la faiblesse, de la tentation. Certes, quelques malheureuses pouvaient effectivement r√™ver d’une union (‚Ķ)

(p.317) charnelle avec le Prince du Mal ; mais l√† encore la dis¬≠tribution des r√īles reste conforme √† l’esprit du si√®cle, au m√©pris de la femme, √† la crainte et l’horreur devant les tentations et blandices du sexe, faisant contraste avec la divinisation de la Vierge et avec le culte de la chastet√©.

Or, si l’on examine les l√©gendes qui, √† la m√™me √©poque, circulent sur les Juifs, l√©gendes que l’on voyait poindre ci et l√† au cours des si√®cles pr√©c√©dents, mais qui main¬≠tenant connaissent une diffusion universelle, on constate qu’ils r√©unissent simultan√©ment en leurs personnes les nouveaux attributs du Diable et ceux de la sorci√®re. Les , Juifs sont cornus, comme on l’a vu ; de plus, ils sont affubl√©s d’une queue, d’une barbe de bouc (inqui√©tant quadrup√®de, qui sert par excellence d’instrument d’√©mis¬≠sion √† tous les p√©ch√©s), et les odeurs m√©phitiques qu’on leur attribue sont tellement violentes qu’elles ont per¬≠sist√© le long des si√®cles, et incit√© des universitaires alle¬≠mands de l’√®re nazie √† enqu√™ter sur la nature et les origines du -fŇďtor juddicus. A ce point de vue, ils sont hypervirilis√©s : ce sont de v√©ritables surhommes, des magiciens que secr√®tement on craint et on r√©v√®re. Mais, en m√™me temps, ils sont faibles et maladifs, atteints de mille affections malignes, que seul le sang chr√©tien permet de gu√©rir (nous rejoignons ici le th√®me du meurtre rituel) ; ils naissent contrefaits, ils sont h√©morro√Įdaux et, hommes autant que femmes, ils sont afflig√©s de mens¬≠truations : √† ce point de vue, ils sont des femmes, c’est-√†-dire des sous-hommes, que l’on m√©prise, que l’on d√©teste, et tourne en ridicule. Parfois, la description se pr√©cise, et les maux dont souffrent les Juifs sont diff√©renci√©s suivant leurs tribus : les descendants de Sim√©on saignent pendant quatre jours tous les ans, ceux de Zebulon cra¬≠chent annuellement du sang, ceux d’Asscher ont le bras droit plus court que le bras gauche, ceux de Benjamin ont des vers vivants dans leurs bouches, et ainsi de suite. Ailleurs, les lois contre les sorciers font partie des statuts r√©gissant la condition des Juifs, tellement il para√ģt √©vident que ceux-ci sont en m√™me temps des magiciens. Du reste ne f√™tent-ils pas le sabbat, tout comme les sorci√®res et les diables ?

En bref, r√©unissant en leur personne l’enti√®re gamme des attributs du Mal, les Juifs perdent pour l’imagina¬≠tion chr√©tienne toute consistance humaine, et rel√®vent d√©sormais uniquement du domaine du Sacr√©. M√™me lors¬≠qu’ils ne sont pas rev√™tus d’attributs proprement diaboliques,

(p.318) ils sont de quelque mani√®re associ√©s aux diables, : qui souvent figurent sur le fond des gravures et des tableaux qui les repr√©sentent (de la sorte, les diables participent √† l’essence juive) ; ailleurs, les Juifs sont affubl√©s d’oreilles de cochon √† la place des cornes. Les superstitions populaires foisonnent des m√™mes associa¬≠tions : l’√©cole juive est une √©cole ¬ę noire ¬Ľ, le Juif est l’interm√©diaire entre le Diable et ceux qui veulent lui vendre son √Ęme ; le pacte maudit est scell√© avec son sang, et si un malade veut mourir, il suffit de demander √† un Juif de prier pour lui. Dans d’innombrables histoires de revenants, le Juif appara√ģt soit sous une forme humaine, soit sous l’aspect d’un feu follet. Nombre de ces croyances, et d’autres toutes pareilles, se sont perp√©tu√©es dans l’imagination populaire europ√©enne jusqu’au milieu du XXe si√®cle, et elles perdurent ailleurs.

 

(p.319) Peut-√™tre, reprenant ce qu’a √©crit √† propos du culte des saints le grand m√©di√©viste J. Huizinga, peut-on dire que la haine des Juifs, ¬ę en canalisant le trop-plein d’effusions religieuses et d’effroi sacr√©, a agi sur la pi√©t√© exub√©rante du Moyen Age √† la mani√®re d’un calmant salutaire ¬Ľ. Une fois de plus, si le Juif n’avait pas exist√©, il aurait fallu l’inventer.

 

(p.320) Il est impossible de pr√©tendre, en effet, que les struc¬≠tures √©conomiques en France et en Angleterre diff√©raient √† cette √©poque de celles d’Allemagne et qu’elles aient marqu√© un retard quelconque sur ces derni√®res. La pr√©¬≠sence ou l’absence des Juifs n’a donc influ√© en rien sur une √©volution conform√©ment √† laquelle, dans toute l’Eu¬≠rope, les villes se d√©veloppaient, le r√īle du commerce croissait en importance, et la fortune commen√ßait √† primer la naissance. D√®s lors, il faut bien convenir que, dans les chroniques en question, le terme de ¬ę Juifs ¬Ľ doit √™tre pris dans son sens √©largi ou imaginaire, englo¬≠bant ceux que certains d’entre les m√™mes √©crits traitaient na√Įvement de ¬ę Juifs chr√©tiens ¬Ľ, qu’il s’agisse d’usuriers tr√®s chr√©tiens ou des fondateurs de ces grandes compa¬≠gnies commerciales qui furent les anc√™tres des soci√©t√©s par actions. Et, en ce qui concerne les Juifs allemands en particulier, les ¬ę achkenazis ¬Ľ, leur d√©ch√©ance est pro¬≠fonde non seulement du point de vue social, mais aussi du point de vue financier. Nous avons vu que la redevance communautaire qu’ils versaient jadis √† l’empereur ou aux princes √©tait remplac√©e au xiv¬ę si√®cle par une ¬ę capita-tion ¬Ľ individuelle ; celle-ci a donn√© √† son tour naissance √† un p√©age corporel qui les assimile aux animaux : ¬ę Sur chaque bŇďuf et cochon et sur chaque Juif, un sol ¬Ľ, est-il dit dans un texte de l’√©poque. De temps en temps, quel¬≠ques individualit√©s √©mergent : √† la fin du xive si√®cle on rencontre encore quelques Juifs, un Mo√Įse Nurnberg √† Heidelberg, un Joseph Walch √† Vienne, qui sont collec¬≠teurs officiels d’imp√īts ; au d√©but du xvie, les Juifs alle¬≠mands trouveront un d√©fenseur habile et √©nergique en la personne de Josel de Rosheim, nomm√© par Charles Quint ¬ę chef supr√™me et r√©gent des Juifs ¬Ľ. Mais la grande majo¬≠rit√©, pr√™teurs √† la petite semaine ou fripiers, gagnent leur vie comme ils peuvent et quand ils peuvent et vivent dans une ins√©curit√© et une mis√®re perp√©tuelles. Etant donn√©s l’instabilit√© de leur genre de vie, leurs fr√©quents changements de r√©sidence, les camouflages obligatoires, il n’est pas invraisemblable qu’ils aient pris une part dans l’√©laboration de ce moyen commode de mobilisation et de dissimulation des avoirs qu’est la lettre de change, ainsi que raffirme Sombart : l√† encore, faute d’une documentation (p.321)¬† suffisante, on est oblig√© de s’en tenir √† des suppositions.

Tout cela reste secondaire devant le repliement d√©fi¬≠nitif des Juifs sur eux-m√™mes, conduisant √† la naissance d’une soci√©t√© herm√©tiquement close, au sein de laquelle les mŇďurs et les usages, l’ensemble des comportements que nous avons examin√©s dans les chapitres pr√©c√©dents, trouvent leur expression d√©finitive. Et tout d’abord l’atti¬≠tude sacrale devant l’argent, source de toute vie. Peu √† peu, chaque d√©marche et chaque acte de la vie quoti¬≠dienne d’un Juif sont assujettis au paiement d’une taxe : il doit payer pour aller et venir, payer pour vendre et pour acheter, payer pour avoir le droit de prier en commun, payer pour se marier, payer pour l’enfant qui na√ģt, payer m√™me pour le mort qu’il faut porter au cime¬≠ti√®re. Sans argent, la collectivit√© juive est in√©vitablement vou√©e √† dispara√ģtre. Aussi bien, les rabbins assimilent-ils d√©sormais les coups de sort financiers (par exemple l’annulation des dettes ordonn√©e par un prince) aux mas¬≠sacres et expulsions, y apercevant l’intervention divine, un ch√Ętiment venant d’en haut.

En ce sens, et en ce sens seulement, il peut appara√ģtre √† un observateur superficiel que les Juifs ont √©t√© les agents par excellence de la ¬ę mentalit√© capitaliste ¬Ľ. Mais cet argent, si convoit√© et si pr√©cieux, ils s’en d√©partaient avec une facilit√© extr√™me, √† la suite d’une simple injonc¬≠tion morale, si cela √©tait prescrit par le devoir de soli¬≠darit√©, s’il s’agissait de racheter des prisonniers ou d’inter¬≠venir en faveur des fr√®res accus√©s de meurtre rituel. En ce dernier cas, un talmudiste en renom ordonne m√™me aux communaut√©s des villes voisines de verser leur quote-part pour parer √† un danger qu’il compare, qu’on le note bien, √† une inondation √† une calamit√© naturelle, et sa consultation fait jurisprudence. (On en trouvera le texte en note : c’est un excellent exemple du style ‚ÄĒ et de la finesse ‚ÄĒ d’un raisonnement talmudique1.)

 

1 Il s’agit de la consultation (responsa) que le rabbin de Pavie, Joseph Kolon (Maharik), fit parvenir aux communaut√©s juives d’Alle¬≠magne lors de l’affaire de meurtre rituel de Ratisbonne (1476). (‚Ķ)

 

(p.322) Nous avons vu, au chapitre pr√©c√©dent, √† quel point ils furent d√©test√©s. Mais en m√™me temps la Chr√©tient√©, loin de m√©conna√ģtre ou de d√©daigner leur h√©ritage, le leur (p.323) disputait avec acharnement. Tout un syst√®me d’interpr√©¬≠tation, bas√© sur certains passages du Nouveau Testa¬≠ment et par-ci par-l√† encore suivi, fut √©labor√© afin de d√©montrer que l’Eglise √©tait le v√©ritable Isra√ęl √©lu ; les patriarches √©taient appel√©s √† la rescousse, et cit√©s √† titre de t√©moins : les Juifs, √©tait-il pr√©cis√©, sont bien de la race d’Abraham, mais ¬ę fils a√ģn√©s ¬Ľ, sont enfants de la servante Agar, d’o√Ļ leur ¬ę servitude perp√©tuelle ¬Ľ ; les Chr√©tiens, eux, descendent (spirituellement, s’entend) de Sara en ligne directe, ou bien (deux g√©n√©rations plus bas) les Juifs sont fils d’Esa√Ļ, les Chr√©tiens ceux de Jacob : ou bien (encore deux g√©n√©rations plus bas) les Juifs figurent-ils Manass√©, le fr√®re a√ģn√©, et les Chr√©tiens Ephra√Įm, le fr√®re cadet, auquel √©chut cependant la b√©n√©¬≠diction patriarcale. Ce jeu de symboles, qui tire principalement (p.324) son origine des √©p√ģtres de saint Paul, constitue assur√©ment un admirable terrain de chasse pour les psychanalystes, qui auront beau jeu pour d√©monter l’arch√©typal quadrille dans lequel le fr√®re cadet, de pr√©f√©¬≠rence assist√© par la m√®re, supplante le fr√®re a√ģn√© dans l’affection du p√®re, ou plut√īt s’empare de sa force; ils ajouteront que le fr√®re a√ģn√© n’est l√† que pour masquer le p√®re et, qu’en r√©alit√©, il s’agit d’une agression directe et r√©ussie contre le p√®re. Ainsi le juda√Įsme serait le p√®re √©vinc√©, √† l’√©gard duquel on √©prouve des sentiments extra-ordinairement violents et m√©lang√©s : haine, crainte, remords… Il y a sans doute beaucoup de vrai l√† dedans : mais il n’est pas besoin d’aller si loin pour comprendre non seulement l’√©tonnante surestimation dont b√©n√©ficiait l’h√©ritage juif, et partant, les Juifs en tant que tels, aupr√®s des Chr√©tiens, mais aussi la mani√®re dont cet h√©ritage si convoit√© pouvait √™tre de ce fait rehauss√© et valoris√© pour les Juifs eux-m√™mes.

 

(p.326) Tous les aspects de la vie des communaut√©s juives refl√®tent ce climat de p√©nitence et d’aust√©rit√©. Une fois par an seulement, √† Pourim, il √©tait permis et m√™me recommand√© de se livrer √† une franche liesse de carna¬≠val, de se d√©guiser et de s’enivrer, de se venger enfin des pers√©cuteurs, en br√Ľlant sur la place publique le mannequin de bois de Haman, ce prototype de tous les antis√©mites : mais m√™me cette unique d√©tente annuelle (p.327) fut interdite par la suite par les autorit√©s chr√©tiennes, en sorte que la c√©r√©monie fut limit√©e √† un pi√©tinement symbolique accompagn√© de bruits divers lors de la lec¬≠ture du Livre d’Esther dans la synagogue. Les autres jours, les distractions √©taient peu nombreuses, et sur¬≠tout s√©v√®rement r√©glement√©es. Le th√©√Ętre profane, assi¬≠mil√© √† la d√©bauche, √©tait rigoureusement interdit, de m√™me que les danses en commun des gar√ßons et des filles, m√™me √† l’occasion d’un mariage ; les jeux de cartes n’√©taient autoris√©s qu’exceptionnellement, en sorte qu’en fin de compte les √©checs et les jeux de soci√©t√© tels que les charades sur des th√®mes bibliques furent les seuls divertissements qui n’aient jamais suscit√© l’inqui√®te cen¬≠sure des rabbins. Toute ornementation, toute recherche de fantaisie dans les v√™tements √©taient proscrites : hommes et femmes portaient des habits noirs ou gris, √† une √©poque o√Ļ la couleur et la bigarrure vestimentaire r√©gnaient en ma√ģtresses ; ici, comme en maintes autres choses, une coutume juive qui s’institue d’elle-m√™me cor¬≠respond √† ce que le monde ambiant, apr√®s leur avoir impos√© le port de la rouelle, semble attendre d’eux. Les Chr√©tiens en vinrent √† croire qu’une prescription reli¬≠gieuse interdisait aux Juifs le port de couleurs vives et claires, ce qui n’√©tait aucunement le cas. Ce mim√©tisme √† l’envers va si loin que dans les miniatures ornant certains manuscrits juifs les personnages de l’Ancien Testament, v√™tus d’habits fonc√©s et coiff√©s du pileum cornutum, paraissent copi√©s sur les caricatures allemandes de l’√©poque.

 

(p.328) La fin du Moyen Age est l’√©poque o√Ļ l’ancien quartier juif se tranforme en ghetto, dont les portes sont ferm√©es le soir √† clef, et dont les habitants n’ont que le jour le droit de fr√©quenter les rues chr√©tiennes. Derri√®re cette enceinte, la communaut√© juive se replie d√©finitivement sur elle-m√™me ; ses membres m√®nent une vie frugale et d√©vote, minutieusement r√©gl√©e dans ses moindres d√©tails, et dont la monotone ordonnance forme un contraste sai¬≠sissant avec les coups du sort auxquels ils risquent chaque jour de faire face dans leur commerce avec les Chr√©tiens, Ainsi, √† un qui-vive continuel, s’oppose une voie toute trac√©e d’avance d√®s le berceau.

 

(p.330) D’autant plus frappante est la trace que les apostats ont laiss√©e dans l’histoire juive. Si les Juifs ont de tout temps pr√©occup√© les imaginations et jou√© un r√īle histo¬≠rique disproportionn√© √† leur nombre, √† quel point cette disproportion est-elle plus d√©concertante dans le cas de la poign√©e de ren√©gats juifs, cette infime minorit√© d’une minorit√© dont tant de repr√©sentants sont demeur√©s illus¬≠tres. Une boutade pr√©tend que, de saint Paul √† Karl Marx, ces ren√©gats furent les principaux artisans de l’histoire occidentale ; boutade √† part, on comprendra faci¬≠lement que, faisant le plus souvent de la conversion de Juifs et de la d√©nonciation de Juifs leur m√©tier principal, ils constituaient pour les communaut√©s juives un v√©ritable fl√©au. (p.331) De Th√©obald de Cambridge √† Nicolas Donin, nous avons d√©j√† rencontr√© quelques noms ; de Johann Pfefferkorn √† Michael le N√©ophyte, nous en rencontrerons bon nombre d’autres. En plus des calamit√©s qu’√©taient susceptibles de d√©clencher ces transfuges, le simple fait de leur d√©fection, sapant √† la base la tradition la plus sacr√©e, frappait les Juifs, nous l’avons vu, au plus intime de leur √™tre. Rien d’√©tonnant, dans ces conditions, qu’ils aient fait l’objet d’une haine et d’une horreur in√©gal√©es, dont de nos jours encore on rel√®ve quelque trace chez les Juifs les plus ¬ę assimil√©s ¬Ľ et les plus d√©tach√©s des choses de la religion. Rien d’√©tonnant aussi que les conversions sinc√®res fussent impossibles √† une √©poque o√Ļ, pratique¬≠ment autant que sentimentalement, familialement autant que socialement, le foss√© √©tait devenu infranchissable entre Juifs et Chr√©tiens. O√Ļ, quand, comment un contact humain entre les cat√©chistes et les cat√©chum√®nes pou¬≠vait-il √™tre √©tabli ? Et si d’aventure cela √©tait possible, la raison du Juif ‚ÄĒ cette simple, plate raison qui, aux esprits non pr√©venus d√®s leur prime enfance, rend si dif¬≠ficile toute discussion du myst√®re chr√©tien de la r√©v√©¬≠lation ‚ÄĒ venait faire l’office d’un frein ultime. Ce qui est parfaitement bien illustr√© par l’apologue juif suivant :

¬ę Un prince ami des lettres et des arts avait √† son service un m√©decin Juif avec lequel il se plaisait √† engager des dis¬≠cussions th√©ologiques. Un jour, le prenant par le bras, il le conduisit dans sa biblioth√®que, et lui dit : ¬ę Vois ! Tous ces ¬ęsavants volumes ont √©t√© √©crits pour d√©montrer la v√©racit√© ¬ę des dogmes Chr√©tiens. Et vous, de quoi disposez-vous pour ¬ę √©tayer les v√ītres ? ‚ÄĒ Assur√©ment, les treize dogmes de ¬ę Ma√Įmonide pourraient tenir sur une seule feuille de papier, ¬ę r√©pondit le Juif. Mais quels que soient le nombre et la valeur ¬ę des volumes que vous me pr√©sentez, Sire, je ne comprendrai ¬ę jamais pourquoi Dieu, afin de soulager l’humanit√©, n’ait ¬ę trouv√© rien de mieux que de passer par le corps d’une vierge, ¬ę de se faire homme, de souffrir mille tortures et la mort ‚ÄĒ ¬ę et tout cela sans aucun r√©sultat appr√©ciable ! ¬Ľ

 

L‚Äô√Ęge du ghetto

 

(p.332) L’antis√©mitisme √† l’√©tat pur

 

Nous entrons maintenant dans la p√©riode o√Ļ, √† partir de la Renaissance, le monde occidental s’engage dans des voies r√©solument nouvelles, o√Ļ, dans tous les domaines, s’annoncent des transformations lourdes de cons√©quences. Cependant, tandis que progressent sciences et techniques, et que s’institue le r√©gime capitaliste, les larges masses populaires ne changent gu√®re encore de conditions de vie, ni d’√©quipement mental. L’antis√©mitisme, tel qu’il s’est cristallis√© aux si√®cles pr√©c√©dents, semble en constituer une in√©vitable partie int√©grante. Les Juifs, eux aussi, vivent jusqu’aux approches de la R√©volution fran√ßaise sans changer quoi que ce soit aux us et aux coutumes de leurs anc√™tres, dans un √©tat de stagnation ou de ¬ę fossi¬≠lisation ¬Ľ. Et leurs modes si particuliers d’existence au sein d’une soci√©t√© hostile trouvent dans les ghettos de Pologne leurs formes les plus achev√©es et apparemment d√©finitives. D’autre part, des pays comme la France ou l’Angleterre continuent jusqu’au d√©but du xvuie si√®cle √† ne pas les tol√©rer sur leur territoire. Et cette, circons¬≠tance d√©termine d’elle-m√™me le plan de cette partie de notre √©tude.

 

L’antis√©mitisme √† l’√©tat pur : France

 

(p.333) Et d’abord, est-il certain qu’il ne resta pas de Juifs en France apr√®s l’expulsion de 1394 ? Quelques historiens, et en particulier Robert Anchel, ont formul√© l’hypoth√®se suivant laquelle certains d’entre eux ont continu√© √† vivre en France, soit en cachette, soit convertis ext√©rieurement seulement et en ¬ę marranes ¬Ľ. Des arguments ing√©nieux ont √©t√© avanc√©s √† son appui. Et nous verrons plus loin comment l’opinion publique accusait encore vers 1650 l’honorable corporation des fripiers de Paris de ¬ę juda√Į-ser ¬Ľ secr√®tement. Mais il est certain que lesdits fripiers, quoi qu’il en ait √©t√© au XVe si√®cle (on ne poss√®de aucun renseignement √† ce sujet) √©taient au xvne de bons et loyaux catholiques. Nous serions donc justement en pr√©¬≠sence de l’une de ces fixations collectives √† vide, si persis¬≠tantes et si caract√©ristiques de l’antis√©mitisme, dont les Judeus du Portugal, ou les Chuetas des √ģles Bal√©ares, nous offrent les saisissants exemples.

 

(p.338) Rares sont les cat√©chismes, pour nous en tenir aux manuels proprement dits, √† ne pas effleurer le sujet, ¬ę Pourquoi Dieu fit-il tous ces prodiges √† la mort de (p.339) son Fils ? ‚ÄĒ Ce fut en t√©moignage contre les Juifs. ‚ÄĒ N’est-ce pas aussi un t√©moignage contre nous ? ‚ÄĒ Oui, si nous ne profitons pas de cette mort. ¬Ľ Cette mise en garde est de Bossuet.

Le c√©l√®bre cat√©chisme de l’abb√© Fleury, qui en deux si√®cles connut cent soixante-douze √©ditions, est plus expli¬≠cite : ¬ę (J√©sus) eut-il des ennemis ? ‚ÄĒ Oui, les Juifs charnels. ‚ÄĒ Jusqu’o√Ļ alla la haine des ennemis de J√©sus ? ‚ÄĒ Jusqu’√† r√©soudre sa mort. ‚ÄĒ Qui fut celui qui promit de le livrer ? ‚ÄĒ Judas Iscariote. (…) Pourquoi cette ville (J√©rusalem) fut-elle trait√©e de la sorte ? ‚ÄĒ Pour avoir fait mourir J√©sus. ‚ÄĒ Que devinrent les Juifs ? ‚ÄĒ Ils furent r√©duits en servitude, et dispers√©s √† travers le monde. ‚ÄĒ Que leur est-il arriv√© depuis ? ‚ÄĒ Ils sont encore en m√™me √©tat. ‚ÄĒ Depuis combien de temps ? ‚ÄĒ Depuis dix-sept cents ans. ¬Ľ

Plus laconique, mais plus comminatoire encore, est le cat√©chisme d’Adrien Gambart, destin√©, nous dit express√©¬≠ment son auteur, ¬ę aux simples ¬Ľ, √† ceux qui ¬ę ne sont pas capables de grands discours ou de raisonnements ¬Ľ.

¬ę Est-ce un grand p√©ch√© de communier indignement ?

¬ę‚ÄĒ C’est le plus grand de tous les p√©ch√©s, parce qu’on se rend coupable du corps et du sang de J√©sus-Christ, aussi bien que Judas et les Juifs ; et l’on re√ßoit l’arr√™t de son jugement et de sa condamnation. ¬Ľ

Judas et les Juifs, cupidit√© et trahison : le rapproche¬≠ment reste toujours le m√™me, et l’on voit aussi que nos auteurs ne se mettent pas en frais d’imagination et qu’ils n’ont nul besoin de se livrer √† une ¬ę propagande anti¬≠juive ¬Ľ, √† une √©poque o√Ļ il est fermement re√ßu pour tous les croyants que Judas et les Juifs pass√©s et pr√©sents sont les ennemis jur√©s du Seigneur de par la volont√© insondable de la providence. C’est par une surnaturelle pr√©destination qu’ils sont devenus les supp√īts perma¬≠nents du Malin : ce en quoi ils s’opposent aux h√©r√©tiques et aux sorciers, qui en ont rejoint le camp individuelle¬≠ment et en vertu de leur libre arbitre…

M√™me tendance, enrichie de combien de d√©tails plus suggestifs encore, dans les nombreuses vies de J√©sus ou des saints, ainsi que dans les relations de p√®lerinages, qui, il est vrai, s’adressaient √† un auditoire relativement plus restreint.

Voici, par exemple, un passage extrait d’une vie de J√©sus :

(p.340) ¬ę Les uns le souffletaient, les autres, √† main renvers√©e, frap¬≠paient sa tr√®s noble et douce bouche, les autres lui crachaient √† la face (car c’√©tait la coutume des Juifs de cracher au visage de ceux qu’ils d√©boutaient et rejetaient d’avec eux), les autres lui arrachaient la barbe ou le tiraient par les cheveux, et aussi, comme je le pense, foulaient sous leurs maudits pieds le Sei¬≠gneur des anges (……). Et crachant encore √† son tr√®s noble visage, ils frappaient d’un b√Ęton sur son chef, tellement que les pointes d’√©pines de sa couronne s’y enfon√ßaient et faisaient couler son sang le long des joues et du front… Pilate com¬≠manda qu’en cet √©tat honteux et inhumain il f√Ľt amen√© devant tout le peuple des Juifs, qui √©tait demeur√© dehors afin de ne pas se souiller pour le jour du sabbat. Mais ces malheureux fils du Diable s’√©cri√®rent tous d’une voix : Ole, √īte-le, cru¬≠cifie-le… ¬Ľ

Aussi bien, la r√©tribution divine ne saurait tarder, et elle est annonc√©e par un chapitre : ¬ę De la vengeance de la mort de N.-S. J√©susjChrist sur Judas, sur Pilate et sur les Juifs en g√©n√©ral. ¬Ľ

¬ę On donna 30 Juifs pour un denier. On vendit 92 000 Juifs qui furent r√©pandus en diverses parties du monde et mis en perp√©tuelle servitude, o√Ļ leur race est encore et sera jusque vers la fin du monde… ¬Ľ

 

(p.341) VlLIPENDATION.

¬ęPeuple monstrueux, qui n’a ni feu ni lieu, sans pays, et de tous pays ; autrefois les plus heureux du monde, mainte¬≠nant la fable et la haine de tout le monde : mis√©rable, sans √™tre plaint de qui que ce soit, devenu, dans sa mis√®re, par une certaine mal√©diction, la ris√©e des plus mod√©r√©s… ¬Ľ

(BOSSUET.)

¬ę Le plus grand crime des Juifs n’est pas d’avoir fait mou¬≠rir le Sauveur. Cela vous √©tonne : je le pr√©voyais bien… Et comment cela ? Parce que Dieu, depuis la mort de son fils, les a laiss√©s encore quarante ans sans les punir… quand il a us√© d’une punition si soudaine, il y a eu quelque autre crime qu’il ne pouvait plus supporter, qui lui √©tait plus insuppor¬≠table que le meurtre de son propre fils. Quel est ce crime si noir, si abominable ? C’est l’endurcissement, c’est l’imp√©ni-tence… ¬Ľ

(BOSSUET.)

 

(p.353) L’antisémitisme à l’état pur : l’Angleterre

(…)

(p.358) Ce qui importe, c’est que d√©j√† la sagesse politique anglaise s’exprimait dans le style qui lui est propre. Sans √™tre officiellement admis, les Juifs furent d√©sormais officieusement tol√©r√©s, et la colonie marrane de Londres put √©difier une synagogue et cro√ģtre en nombre, cr√©ant ainsi un √©tat de fait qui contenait en germe l’√©panouissement futur d’un juda√Įsme anglo-saxon.

 

 

L‚Äô√Ęge du ghetto¬†

L’antisémitisme activé

 

(p.364) Ils √©taient bien rares √† cette √©poque, les auteurs √† prendre franchement fait et cause pour les Juifs. Luther, dans sa jeunesse, fut l’un de ceux-l√†, avec cette cons√©¬≠quence qu’il ne leur porta sur ses vieux jours qu’une haine bien plus farouche. Aussi bien nous importe-t-il de nous attarder sur la figure du grand R√©formateur, afin de mieux mettre en relief le premier et essentiel volet de l’infernal tryptique : religion, argent et race.

 

Luther.

En 1542, Martin Luther publiait son c√©l√®bre pamphlet : Contre les Juifs et leurs mensonges. Il y conseillait tout d’abord de ne jamais entrer en discussion avec un Juif. Tout au plus, s’il est impossible de faire autrement, faut-il se servir √† leur encontre de ce seul et unique argument : ¬ę Ecoute, Juif, ne sais-tu donc pas que J√©rusalem et votre r√®gne, le Temple et votre sacerdoce ont √©t√© d√©truits voici plus 1 460 ann√©es ?… Donne cette noix √† casser aux Juifs (p.365) et laisse-les mordre et se disputer tant qu’ils le veulent. Car une col√®re divine aussi cruelle montre trop claire¬≠ment qu’ils se trompent tr√®s certainement et sont sur le mauvais chemin : un enfant comprendrait cela… ¬Ľ

Ensuite le long de pr√®s de deux cents pages 1, le R√©for¬≠mateur s’acharne contre les Juifs dans cette langue mus¬≠cl√©e et puissante dont il avait le secret, avec un d√©borde¬≠ment torrentiel de passion qui fait para√ģtre bien fades les diatribes de ses pr√©d√©cesseurs, et que personne d’autre peut-√™tre n’a √©gal√© jusqu’√† ce jour. Reproches et sarcas¬≠mes √† l’√©gard des Juifs alternent avec les √©lans d’amour et de foi en le Christ : et en sourdine on croit percevoir une esp√®ce d’admiration angoiss√©e. Tant√īt Luther s’en prend aux usuriers et aux parasites venus de l’√©tranger, et l’on voit comment, en forgeant la langue allemande, il implantait en m√™me temps un certain style d’arguments et de pens√©e : ¬ę En v√©rit√©, les Juifs, √©tant √©trangers, ne devraient rien poss√©der, et ce qu’ils poss√®dent devrait √™tre √† nous. Car ils ne travaillent pas et nous ne leur faisons pas de cadeaux. Ils d√©tiennent n√©anmoins notre argent et nos biens, et sont devenus nos ma√ģtres dans notre propre pays et dans leur dispersion. Lorsqu’un voleur vole dix gulden on le pend ; mais lorsqu’un Juif vole dix tonneaux d’or gr√Ęce √† son usure, il est plus fier que le Seigneur lui-m√™me ! Ils s’en vantent et fortifient leur foi et leur haine envers nous, et se disent : ¬ę Voyez comme le Sei-¬ę gneur n’abandonne pas son peuple dans la dispersion. ¬ę Nous ne travaillons pas, nous paressons et nous nous ¬ę pr√©lassons agr√©ablement, les maudits goyim doivent ¬ę travailler pour nous, et nous avons leur argent : de la ¬ę sorte, nous sommes leurs seigneurs et eux, nos valets ! ¬Ľ

¬ę A ce jour encore nous ne savons pas quel diable les a amen√©s dans notre pays ; ce n’est pas nous qui sommes all√©s les chercher √† J√©rusalem !

¬ę Personne n’en veut ; la campagne et les routes leur sont ouvertes ; ils peuvent aller dans leur pays quand ils le veulent ; nous leur donnerons volontiers des cadeaux pour nous en d√©barrasser, car ils sont pour nous un pesant fardeau, un fl√©au, une pestilence et un malheur pour notre pays. A preuve qu’ils ont souvent √©t√© expuls√©s de force : de France (qu’ils appellent Tsarpath), o√Ļ ils avaient un nid moelleux ; r√©cem-

 

  1. Pages 100 √† 274 de l’√©dition compl√®te d’Erlangen (t. XXXII), d’o√Ļ sont traduites les citations qui suivent.

 

(p.366) ment d’Espagne (qu’ils appellent Sepharad) leur nid pr√©f√©r√©; et cette ann√©e encore de Boh√™me o√Ļ, √† Prague, ils avaient un autre nid de pr√©dilection. Enfin, de mon vivant, de Ratis-bonne, de Magdebourg, et de bien d’autres endroits,.. ¬Ľ

Parfois, il se sert de l’une de ces comparaisons imag√©es dont il avait le secret : ¬ę Ils n’ont pas v√©cu aussi bien dans leurs campagnes sous David et Salomon qu’ils vivent dans nos campagnes, o√Ļ ils volent et pillent tous les jours. Oui, nous les tenons captifs ‚ÄĒ tout comme je tiens captifs mon calcul, mes ulc√®res, ou toute autre maladie que j’ai attrap√©e et que je dois subir : je voudrais bien voir (ces mis√®res) √† J√©rusalem, avec les Juifs et leur suite !

¬ę Puisqu’il est certain que nous ne les tenons pas captifs, comment nous sommes-nous attir√©s de telles ini¬≠miti√©s de la part d’aussi nobles et saints personnages ? Nous ne traitons pas leurs femmes de putains, ainsi qu’ils le font pour Marie, la m√®re de J√©sus, nous ne les traitons pas d’enfants de putain, ainsi qu’ils le font pour notre Seigneur J√©sus-Christ.

¬ę Nous ne les maudissons pas, nous leur souhaitons tout le bien au monde, en chair et en esprit. Nous les h√©bergeons, nous les laissons manger et boire avec nous, nous n’enlevons et nous ne tuons pas leurs enfants, nous n’empoisonnons pas leurs fontaines, nous ne sommes pas alt√©r√©s de leur sang. Avons-nous donc m√©rit√© une col√®re aussi farouche, l’envie et la haine de ces grands et saints enfants de Dieu ? ¬Ľ

II passe ainsi sur le plan religieux : défense et illus­tration du Christ, la seule chose qui compte véritable­ment pour lui:

¬ę Sache, √ī Christ ador√©, et ne t’y trompe pas, qu’√† part le Diable tu n’as pas d’ennemi plus venimeux, plus acharn√©, plus amer, qu’un vrai Juif, qui cherche v√©ritablement √† √™tre Juif (a√Įs einen rechten Juden, der mit Ernst ein Jude sein will).

¬ę Maintenant, celui qui a envie d’accueillir ces serpents venimeux et ces ennemis acharn√©s du Seigneur et de les hono¬≠rer, de se laisser voler, piller, souiller et maudire par eux, celui-l√† n’a qu’√† prendre les Juifs en charge. Si cela ne lui suffit pas, il n’a qu’√† en faire davantage, √† ramper dans leurc… et adorer ce sanctuaire, √† se glorifier ensuite d’avoir √©t√© mis√©¬≠ricordieux, d’avoir fortifi√© le Diable et ses enfants, afin de blasph√©mer notre Seigneur ador√© et le sang pr√©cieux qui nous a rachet√©s. Il sera alors un Chr√©tien parfait, plein d’Ňďuvres de mis√©ricorde, ce dont Christ le r√©compensera le jour du (p.367) Jugement dernier par le feu √©ternel de l’Enfer [o√Ļ il r√ītira ensemble] avec les Juifs… ¬Ľ

En conclusion pratique, Luther propose une s√©rie de mesures contre les Juifs : qu’on br√Ľle leurs synagogues, qu’on confisque leurs livres, qu’on leur interdise de prier Dieu √† leur mani√®re, et qu’on les fasse travailler de leurs mains, ou, mieux encore, que les princes les expulsent de leurs terres, et que les autorit√©s, la ¬ę Obrigkeit ¬Ľ ainsi que les pasteurs, fassent partout leur devoir en ce sens. Quant √† lui, Luther, ayant fait le sien, il est ¬ę excus√© ¬Ľ. (Ich habe das meine gethan : ich bin entschuldigt ! )

Quelques mois apr√®s paraissait un autre pamphlet intitul√© Schem Hamephoras, dans lequel les impr√©cations de Luther s’√©levaient √† un diapason plus fr√©n√©tique encore. Il n’y est plus du tout question de l’usure et des rapines des Juifs, mais uniquement de leurs arguments captieux et de leurs sorcelleries : c’est donc un ouvrage de pol√©mique religieuse, mais poursuivie sur quel ton ! D√®s la pr√©face, Luther pr√©cise qu’il n’√©crit pas pour convertir les Juifs, mais uniquement pour √©difier les Allemands, ¬ę … afin que nous autres Allemands sachions ce que c’est qu’un Juif… Car il est aussi facile de convertir un Juif que de convertir le Diable. Car un Juif, un cŇďur juif sont durs comme un b√Ęton, comme la pierre, comme le fer, comme le Diable lui-m√™me. Bref, ils sont enfants du Diable, condamn√©s aux flammes de l’Enfer… ¬Ľ II oppose ensuite les √©vangiles apocryphes des Juifs, sp√©¬≠cieux et faux, aux quatre √©vangiles canoniques dont la v√©racit√© est √©vidente, et il entrecoupe son ex√©g√®se de commentaires du genre suivant :

¬ę Peut-√™tre quelque sainte √Ęme mis√©ricordieuse d’entre nous Chr√©tiens sera-t-elle d’avis que je suis trop grossier avec ces pauvres et pitoyables Juifs, en les tournant en moquerie et d√©rision. O Seigneur, je suis bien trop petit, pour me moquer de pareils diables : je voudrais bien le faire, mais ils sont bien plus forts que moi en raillerie, et ils ont un Dieu qui est pass√© ma√ģtre en l’art de raillerie, il s’appelle le Diable et le mauvais esprit… ¬Ľ

En d’autres passages, il se livre √† des pantalonnades obsc√®nes : ¬ę … Le goy maudit que je suis ne peut pas comprendre comment ils font pour √™tre tellement habiles, √† moins de penser que lorsque Judas Iscariote s’est pendu ses boyaux ont crev√©, et se sont vid√©s : et les Juifs ont peut-√™tre envoy√© leurs serviteurs, avec des plats (p.368) d’argent et des brocs d’or, pour recueillir la pisse de Judas avec les autres tr√©sors, et ensuite ils ont mang√© et ont bu cette merde, et ont de la sorte acquis des yeux tellement per√ßants qu’ils aper√ßoivent dans les Ecritures des gloses que n’y ont trouv√©es ni Matthieu ni Esa√Įe lui-m√™me, sans parler de nous autres, goyim maudits… ¬Ľ

 

(p.372) Ajoutons que les cons√©quences de la prise de position de Luther, en ce qui concerne la ¬ę question juive ¬Ľ, furent incalculables. Moins par l’effet direct de ses f√©roces √©crits ‚ÄĒ qui, de son vivant, ne connurent qu’une diffusion limit√©e, et qui, par la suite, furent jusqu’√† l’av√®nement de l’hitl√©risme pratiquement tenus sous le boisseau – qu’√† la suite d’une certaine logique interne du luth√©ranisme allemand. Dans cette esp√®ce de passion polyphonique qu’est l’antis√©mitisme, le motif religieux, la justification par la foi, entra√ģnait le rejet des Ňďuvres, d’essence indiscutablement juive (j√ľdischer Glauben, √©cri¬≠vait Luther ; et nous avons vu que pour lui est ¬ę ennemi du Christ ¬Ľ le ¬ę Juif qui cherche v√©ritablement √† √™tre Juif ¬Ľ) ; de son c√īt√©, le motif social d’ob√©issance inconditionnelle aux autorit√©s, se combinant avec un proph√©tisas national ‚ÄĒ car le R√©formateur avait pr√©cis√© √† maints reprises qu’il s’adressait aux seuls Allemands ‚ÄĒ am√©nageait le terrain qui a rendu possible, quatre si√®cles plus tard, l’h√©r√©sie hitl√©rienne. En tout cela, l’√Ęme ardente de Luther avait per√ßu les sourdes aspirations de son peuple, avait d√©clench√© une cristallisation progressive et une prise de conscience. L’essentiel restant que ¬ę le probl√®me juif est pour Luther l’envers du probl√®me du Christ¬†¬Ľ, ainsi que l’a r√©cemment rappel√© l’un de ses commentateurs allemands.

 

(p.373) teurs allemands. Redoutable contraste, et qui, pour des cerveaux non entra√ģn√©s aux subtiles distinctions dialec¬≠tiques, habitu√©s √† trancher des questions morales en blanc et en noir, rejoint in√©vitablement les oppositions du ¬ę Bien ¬Ľ et du ¬ę Mal ¬Ľ, de ¬ę Dieu ¬Ľ et du ¬ę Diable ¬Ľ, avec les cons√©quences que nous avons d√©j√† longuement d√©ve¬≠lopp√©es. ¬ę Si c’est √™tre bon Chr√©tien que de d√©tester les Juifs, alors nous sommes tous de bons Chr√©tiens ¬Ľ, ainsi que l’avait d√©j√† dit Erasme. Peut-√™tre qu’un v√©ritable Chr√©tien, qui adore son Dieu de la mani√®re dont un Martin Luther savait le faire, finit in√©vitablement par d√©tester les Juifs de toute son √Ęme, et les combattre de toutes ses forces ?

 

 

(p.383) /Le/ Dictionnaire allemand des fr√®res Grimm (ceux-l√† m√™mes dont les contes enchant√®rent tant d’enfances) :

¬ęJude (……….)

¬ę 3) Parmi leurs f√Ęcheuses propri√©t√©s on souligne en parti¬≠culier leur malpropret√© ainsi que leur soif de lucre et leur usure. Crasseux comme un vieux Juif ; il pue comme un Juif ; d’o√Ļ l’on tire : avoir un go√Ľt de Juif ; et, √† fortiori, avoir un go√Ľt de Juif mort : il faut se graisser d’abord la gorge, autre¬≠ment cette mangeaUte a un go√Ľt de Juif mort. fischart, Garg., 216 6 ; une herbe sans sel a un go√Ľt de Juif mort, lehmann, 149 ; faire l’usure, tromper, emprunter, pr√™ter comme un Juif : cela ne vaut rien, ni Juif ni cur√© ne pr√™teront rien l√†-dessus,

fischart, 92 b ; ….. Juif, une barbe piquante ; ainsi en Thuringe : j’ai un vrai Juif dans le visage, je dois me faire raser ; en Frise orientale, on appelle Juif un repas sans plat de viande, fromm., 4, 132, 82. En Rh√©nanie on appelle Juif une partie de la colonne dorsale d’un cochon ; au Tyrol, la colonne dorsale en g√©n√©ral, kehr, 212 ……¬Ľ

 

Les fr√®res Grimm nous apprennent aussi que de la racine Jude un verbe fut d√©riv√©, j√ľdeln, dont les diverses significations √©taient de parler comme un Juif¬†; de marchander comme un Juif¬†; enfin, de sentir comme un Juif, d‚Äôavoir l‚Äôodeur d‚Äôun Juif‚Ķ

 

(p.384) (‚Ķ) la premi√®re place revient √† ces pamphlets incen¬≠diaires dont Luther avait fourni le prototype, en ce qui concerne la forme aussi bien que le contenu. Ils sont g√©n√©ralement rev√™tus d’un titre sonore, tel que L’Ennemi des Juifs, Le Fl√©au des Juifs, Pratiques juives, rapport sur leur vie impie, D√©lices juives, Petit r√©pertoire des horribles blasph√®mes juifs, Sac √† serpents juifs, ou m√™me Poison enflamm√© des dragons et bile furieuse des couleuvres, ou encore Les Bains juifs, o√Ļ sont publique¬≠ment d√©montr√©es les secr√®tes pratiques et coquineries juives, comment ils boivent le sang des Chr√©tiens, ainsi que leur sueur am√®re… (ce dernier titre fait bien ressortir la connexion √©troite qui existe entre l’imputation de meurtre rituel et celle d’usure). Parfois, des sujets d’ac¬≠tualit√© suscitent une floraison particuli√®rement nom¬≠breuse : ainsi, la chute et l’ex√©cution du ¬ę Juif S√Ļss ¬Ľ furent c√©l√©br√©es en des dizaines de pamphlets, aux titres trop circonstanci√©s ou trop baroques pour qu’il soit pos¬≠sible de les traduire ici.

Le grand succ√®s de ces publications et l’imagination tr√®s sp√©ciale dont ils font preuve semblent bien corres¬≠pondre d√©j√† √† la titillation quasi erotique, √† l’imp√©¬≠rieux besoin psychologique qui caract√©risent l’antis√©mite moderne. Les th√®mes g√©n√©raux, est-il besoin de le dire, restent ceux des grands mythes d√©monologiques du Moyen Age, ceux dans lesquels l’effroi sacr√© donne spon¬≠tan√©ment naissance √† un libidineux d√©bordement Imagi¬≠natif. Il est toujours question des vices et des crimes secrets des Juifs, de leurs maladies honteuses, de leurs bizarres attributs sexuels, et, venant couronner le tout, de leur relation particuli√®re avec le Diable. Mais, d√©sor¬≠mais, ces th√®mes sont le plus souvent trait√©s d’une mani√®re livresque et p√©dante, parfois m√™me avec ces pr√©tentieuses r√©f√©rences √† l’histoire naturelle qui condui¬≠ront par la suite √† l’antis√©mitisme dit ¬ę racial ¬Ľ. Ils acqui√®rent de la sorte, √† une √©poque aux mŇďurs plus brid√©es et o√Ļ s’accentuent les interdits et les refoulements de toute esp√®ce, une touche vicieuse, une saveur fai¬≠sand√©e, qui √©taient sans doute totalement √©trang√®res √† l’√Ęme na√Įve et spontan√©e de l’homme du Moyen Age.,,

Plus nuanc√©s et plus po√©tiques sont les accents dont est empreinte une obscure et antique l√©gende, soudaine¬≠ment promue au d√©but du xvn¬ę si√®cle √† un prodigieux (p.385) succ√®s. Le Bref R√©cit et Description d’un Juif du nom d’Ahasv√©rus voit la premi√®re fois le jour en 1602, semble-t-il, et conna√ģt au cours de cette m√™me ann√©e huit √©ditions allemandesl. Rapidement, il est traduit dans toutes les langues europ√©ennes. Ainsi se propage le mythe du Juif errant, t√©moin de la crucifixion et condamn√© par J√©sus √† errer sans repos jusqu’√† sa deuxi√®me venue (c’est-√†-dire jusqu’au Jugement dernier) ; mythe si conforme aux conceptions traditionnelles de l’Eglise2, mais aussi au sort instable et vagabond auquel, sous l’emprise de ces conceptions, la Chr√©tient√© condamnait les Juifs. On conna√ģt la fortune litt√©raire de ce th√®me grandiose, repris dans tous les registres et sous tous les √©clairages par tant d’auteurs illustres, par un GŇďthe et par un Schlegel, par un Shelley et par un Andersen, par Edgar Quinet et par Eug√®ne Sue, et contribuant si forte¬≠ment √† r√©pandre dans tous les pays et dans tous les milieux la notion de la destin√©e myst√©rieuse et de la mission providentielle des Juifs.

 

1 La première édition connue a été publiée par Christoff Crutzer à Leyde en 1602.

2 Rappelons ici la Bulle d’Innocent III du 17 janvier 1208¬† :¬† ¬ę Dieu a fait Ca√Įn un errant et un fugitif sur terre, mais l’a marqu√©, faisant trembler sa t√™te, afin qu’il ne soit pas tu√©. Ainsi les Juifs, contre les¬≠quels crie le sang de J√©sus-Christ, bien qu’ils ne doivent pas √™tre tu√©s, afin que le peuple chr√©tien n’oublie pas la loi divine, doivent rester des errants sur terre, jusqu’√† ce que leur face soit couverte de honte, et qu’ils cherchent le nom de J√©sus-Christ, le Seigneur… ¬Ľ

 

(p.386) L’action des Juifs de cour s’exerce encore d’une autre mani√®re. Si les expulsions juives sont devenues plus rares, elles ont encore parfois lieu ; tout naturellement, les Juifs de cour s’efforcent alors de les d√©jouer, mettant en branle toutes les relations internationales. Un exemple typique est l’expulsion des Juifs de Boh√™me, ordonn√©e en 1744 par la tr√®s catholique imp√©ratrice Marie-Th√©r√®se, le pr√©texte √©tant cette fois leur espionnage en faveur des Prussiens, au cours de la guerre de succession d’Autriche. Aussit√īt, une action concentr√©e se dessine, dont le principal animateur est ce Wolf Wertheimer qui disposait de si excellentes relations chr√©tiennes. Les communaut√©s de Francfort, d’Amsterdam, de Londres, de Venise sont alert√©es ; celle de Rome est sollicit√©e d’intervenir aupr√®s du pape ; celles de Bordeaux et de Bayonne sont invit√©es √† faire des collectes en faveur des expuls√©s ; et effectivement, le roi d’Angleterre, les Etats g√©n√©raux des Pays-Bas font des repr√©sentations aupr√®s de Marie-Th√©r√®se, nombre de courtisans s’entremettant √† leur tour ‚ÄĒ en sorte que, quelle qu’ait √©t√© son obsti¬≠nation, l’imp√©ratrice finit par c√©der et par autoriser les Juifs √† r√©int√©grer leurs foyers ‚ÄĒ moyennant paiement de la somme √©norme de deux cent quarante mille florins, il est vrai.

Ainsi se termine la derni√®re grande expulsion de Juifs allemands, et ce d√©nouement est en m√™me temps un excellent exemple de leur naissante influence interna¬≠tionale. Quant aux expulsions spontan√©ment mises en Ňďuvre par les populations, la derni√®re d’entre elles eut lieu √† Francfort en ao√Ľt 1616, et elle s’ins√®re en m√™me temps dans le cadre de la derni√®re grande r√©bellion contre les autorit√©s constitu√©es. Sous la conduite d’un charcutier, Vicence Fettmilch, les artisans de la ville soumirent le ghetto √† un assaut r√©gl√© ; apr√®s une d√©fense (p.387) improvis√©e qui dura plusieurs heures, les portes c√©d√®rent √† la tomb√©e de la nuit, et la populace s’y engouffra, pillant et incendiant, s’acharnant √† br√Ľler les reconnais¬≠sances de dettes aussi bien que les rouleaux de la Thora. Les Juifs, cependant, laiss√©s indemnes apr√®s quelques horions, furent autoris√©s √† quitter la ville, ruin√©s mais sains et saufs, et se dissip√®rent dans les environs. Quel¬≠ques mois plus tard, la ville de Worms suivait l’exemple de Francfort, et expulsait √† son tour la communaut√© juive. Contre un tel d√©sordre, les autorit√©s provinciales, et par la suite imp√©riales, cherch√®rent √† s’interposer, mais longtemps sans succ√®s ; les fauteurs de trouble b√©n√©ficiaient de maintes sympathies, √† tel point que les facult√©s de droit allemandes, sollicit√©es de donner leur avis, d√©cr√©t√®rent que l’assaut, donn√© √† la fois de jour et √† la lumi√®re des flambeaux, n’entrait dans aucune des cat√©gories juridiques connues, et par cons√©quent n’√©tait pas punissable. Ce n’est que vingt mois plus tard que, sous la protection de l’arm√©e imp√©riale, les Juifs purent r√©int√©grer la ville, et leur retour, au son des fifres et des trompettes, en troupe par rangs de six, pr√©c√©d√©s par deux carrosses dont l’un √©tait destin√© √† un v√©n√©rable rabbin √† barbe blanche, et l’autre, aux armoiries imp√©¬≠riales, constituait une c√©r√©monie spectaculaire et sym¬≠bolique dont on sait que les ann√©es cons√©cutives aux massacres hitl√©riens en Europe n’ont nulle part connu la contrepartie.

 

Les Juifs en Pologne

 

(p.389) (‚Ķ) √† partir de la deuxi√®me moiti√© du XIIIe si√®cle, les autorit√©s eccl√©siastiques polonaises l√©gif√©reront contre les Juifs tout aussi activement que (p.390) celles de l’Europe occidentale. D√®s 1279, elles essaieront, sans succ√®s il est vrai, de leur imposer le port d’un insigne distinctif. A la fin du si√®cle suivant, surgissent en Pologne les premi√®res affaires de profanation d’hostie et de meurtre rituel ; en 1454, c√©dant, semble-t-il, aux insistances du l√©gat pontifical Jean de Capistran, le roi Casimir Jagellon abroge une partie des privil√®ges juifs; trente ans plus tard a lieu l’expulsion des Juifs de Var¬≠sovie, suivie de celle de Cracovie, et d’une tentative d’expulsion globale de Lituanie.

Si, de la sorte, avec un d√©calage de quelques si√®cles, et qui correspond au d√©calage dans le d√©veloppement intellectuel et √©conomique entre l’Est et l’Ouest de l’Europe, l’histoire semble se r√©p√©ter, elle prendra n√©an¬≠moins pour l’avenir des Juifs polonais un tour assez diff√©rent. Non que les sentiments hostiles des populations polonaises ou slaves, en g√©n√©ral, aient longuement tard√© √† na√ģtre et √† se donner libre cours ; au contraire, ils devinrent, si faire se peut, plus violents encore que dans les autres pays ; nous y viendrons plus loin. Mais les posi¬≠tions √©conomiques et m√™me administratives, dans les¬≠quelles les Juifs purent assez rapidement se retrancher, furent si solides, si enracin√©es au plus profond des fon¬≠dations sociales du pays, qu’il fut impossible jusqu’aux temps modernes de les √©vincer. Contrairement √† ce qui se produira √† l’Ouest, o√Ļ la faiblesse num√©rique des Juifs facilitera en fin de compte leur int√©gration √©cono¬≠mique et leur assimilation culturelle, l’existence, √† l’Est, d’une classe sociale juive culminera en l’apparition d’une v√©ritable nation sui generis.

 

(p.398) Le déluge.

 

En 1648 √©clatent les troubles et les conflits qui sont entr√©s dans l’histoire polonaise sous le nom de D√©luge, et qui annoncent la d√©cadence de la Pologne ; ils met¬≠tront fin √† l’√Ęge d’or des Juifs polonais, et ils auront de vastes cons√©quences pour le juda√Įsme en son entier.

Le D√©luge d√©bute par l’insurrection des paysans ukrai¬≠niens, serfs install√©s sur les vastes latifundia d’outre-Dniepr, appartenant aux magnats polonais : de religion grecque orthodoxe, ces paysans confondaient dans la m√™me haine leurs ma√ģtres catholiques, et les intendants et facteurs juifs. Ainsi que le notait un chroniqueur juif contemporain : ¬ęLe peuple grec (les cosaques)… √©tait m√©pris√© et abaiss√© par le peuple polonais et les Juifs… m√™me les humbles fils d’Isra√ęl, d’habitude eux-m√™mes asservis, exer√ßaient sur eux leur pouvoir. ¬Ľ II est carac¬≠t√©ristique que notre auteur appelle les rebelles les ¬ę Grecs ¬Ľ (et non les ¬ę Russes ¬Ľ ou les ¬ę Ukrainiens ¬Ľ) ; social et national, le conflit √©tait aussi religieux. Le dra¬≠peau de la r√©volte fut soulev√© par le fameux Bogdan Chmielnicki, qui sut provisoirement souder en un bloc les anarchiques compagnies cosaques, et passa alliance avec les Tatares de Crim√©e. ¬ę Souvenez-vous des injures des Polonais et des Juifs, de leurs intendants et facteurs pr√©f√©r√©s ! s’exclamait Chmielnicki dans ses ¬ę appels ¬Ľ √† ; la population ukrainienne. Souvenez-vous de leur oppres¬≠sion, de leurs m√©chancet√©s et exactions ! ¬Ľ Le ressenti¬≠ment des serfs devait √™tre f√©roce : une chronique ukrai¬≠nienne n’affirme-t-elle pas que certains pans affermaient aux facteurs juifs m√™me les √©glises sises sur leurs terres, en sorte que leur autorisation pr√©alable √©tait n√©cessaire pour les bapt√™mes, les mariages et les enterrements?

Les troupes de Chmielnicki d√©ferl√®rent sur toute la (p.399) Pologne du Sud-Est, et parvinrent jusqu’aux portes de Lwov, massacrant indiff√©remment sur leur passage Polo¬≠nais ou Juifs, faisant parfois quartier √† ceux qui se laissaient convertir. Il s’agissait d’un irr√©sistible soul√®¬≠vement populaire, et aussi d’exterminations massives dont nous rendent compte de nombreuses relations de survivants r√©dig√©es dans ce style hi√©ratique et tradi¬≠tionnel dont nous avons d√©j√† fourni maints exemples (l’une d’elles compare la catastrophe √† ¬ę la troisi√®me destruction du Temple ¬Ľ) ; mais leur contenu est r√©aliste et d√©taill√© 1. Au cours des ann√©es suivantes, troubles et massacres s’interrompaient et reprenaient √† plusieurs reprises jusqu’√† ce que Chmielnicki e√Ľt pris le parti de se ranger sous le protectorat moscovite. Une guerre polono-russe s’ensuivit, aggrav√©e par une intervention su√©doise, et le conflit d√©g√©n√©ra en guerre de tous contre tous, avec la malheureuse Pologne comme permanent th√©√Ętre. Les troupes du tzar envahirent la Russie Blan¬≠che et la Lituanie, et en us√®rent avec les Juifs de la m√™me fa√ßon que leurs alli√©s cosaques plus au Sud. L’ar¬≠m√©e su√©doise envahit la Pologne proprement dite, et occupa Varsovie et Cracovie ; il s’agissait d’une arm√©e mieux polic√©e, et ses chefs suivaient d’autres usages : plut√īt que de tuer les Juifs, ils se ravitaillaient chez eux ‚ÄĒ en cons√©quence de quoi, les Polonais, sit√īt reve¬≠nus, les accus√®rent en bloc de trahison, et exerc√®rent sur eux en maints endroits une justice sommaire. De la sorte, entre 1648 et 1658, il n’y eut gu√®re de commu¬≠naut√© √† rester enti√®rement indemne. Il ne demeurait plus aucun Juif sur la rive gauche du Dnieper (ceux qui avaient √©t√© √©pargn√©s √©taient vendus comme esclaves aux Turcs) et quelques poign√©es seulement de survivants sur la rive droite ; √† l’int√©rieur du pays les pertes avaient √©t√© moins graves ; n√©anmoins, le nombre total des vic¬≠times s’√©levait √† plusieurs dizaines de milliers, peut-√™tre √† cent mille. Certes, la population du pays eut √† souffrir du D√©luge en son entier, et la Pologne cessa d√©sormais

 

1 A c√īt√© des descriptions des sc√®nes d’horreur (¬ę … on √©gorgeait des nourrissons dans les bras de leurs m√®res, en les d√©chirant comme des poissons. On ouvrait les ventres des femmes enceintes et on extrayait l’enfant avec lequel on fouettait la m√®re au visage ; √† d’autres, on met¬≠tait dans le ventre un chat vivant, on cousait le ventre et on coupait les bras pour qu’elles ne pussent pas enlever le chat… ¬Ľ, etc.) certains passages de ces chroniques ont un incontestable caract√®re de choses vues et exactement not√©es.

 

(p.400) d’être une grande puissance : mais le coup porté aux Juifs fut encore plus fatal, à la fois parce qu’ils furent les premières victimes désignées des massacres et des pillages, et parce que les bases économiques de leur existence étaient plus fragiles que celles des autres classes sociales. Et ils ne s’en remettront jamais.

 

(p.409) La marée des meurtres rituels.

 

A cette m√™me √©poque, l’antis√©mitisme polonais trou¬≠vait ses expressions les plus caract√©ristiques en de fr√©¬≠quents massacres sporadiques perp√©tr√©s dans les confins troubl√©s de l’Est, foyer permanent de discordes ethniques et religieuses, ainsi qu’en d’innombrables affaires de meurtre rituel, qui surgissaient au cŇďur m√™me de la catholique Pologne.

 

(p.410) Quant aux affaires de meurtre rituel (et de profana¬≠tion d’hosties), leur nombre va en s’amplifiant √† partir du d√©but du xviii* si√®cle. Plus la croyance se r√©pandait, (p.411) plus elle trouvait d’aliments. Des preuves et d√©mons¬≠trations nouvelles surgissaient √† son appui. Il existe m√™me √† cette √©poque un t√©moin, Micha√ęl N√©ophyte, assur√©ment pr√™t √† se laisser √©gorger, puisqu’il affirmait avoir √©t√© lui-m√™me un √©gorgeur ! Ce demi-fou, Juif converti qui se pr√©tendait ancien grand rabbin de Litua¬≠nie, jurait en effet sur le crucifix non seulement que le meurtre rituel est un commandement imp√©ratif du juda√Įsme, mais que lui-m√™me l’avait jadis perp√©tr√© sur des enfants chr√©tiens. Fourmillant de d√©tails sadiques, ces √©lucubrations, intitul√©es R√©v√©lations des rites juifs devant Dieu et devant le monde ont √©t√© pendant deux si√®cles le cat√©chisme favori des maniaques de l’antis√©mi¬≠tisme, et avant que les nazis aient introduit une argu¬≠mentation et une terminologie nouvelles, de hauts pr√©lats, de graves professeurs d’universit√© y puisaient l’essentiel de leurs informations et de leurs convictions. D√®s le d√©but, les confessions de N√©ophyte et l’agitation de ses protecteurs trouv√®rent jusqu’√† l’approbation royale : ¬ęLe sang des enfants chr√©tiens, vers√© par les infid√®les et perfides Juifs, crie au ciel ! ¬Ľ s’exclama Auguste II, d’ordinaire si sceptique. Quant aux dignitaires de l’Eglise polonaise, ils restaient fid√®les √† leur r√īle traditionnel d’instigateurs et de propagandistes.

 

(p.420) Si Pierre le Grand, qui fut incontestablement un esprit fort ‚ÄĒ ¬ę Qu’on soit baptis√© ou qu’on soit circoncis, c’est pour moi tout un, pourvu qu’on soit un homme de bien et qu’on connaisse son affaire ¬Ľ, √©crivait-il √† une autre occasion ‚ÄĒ pr√©f√©rait ne pas admettre dans son empire les Juifs occidentaux, au moins ne se souciait-il pas de ceux qui r√©sidaient depuis des g√©n√©rations dans les ter¬≠ritoires nouvellement annex√©s ou conquis, en Ukraine et dans les pays baltes. Il en fut autrement sous ses successeurs. Deux ans apr√®s sa mort, sa veuve, l’imp√©¬≠ratrice Catherine F”, publia l’√©dit suivant :

¬ę Les Juifs du sexe masculin et ceux du sexe f√©minin qui se trouvent en Ukraine, et en d’autres villes russes, sont tous √† expulser imm√©diatement, hors des fronti√®res de la Russie. On ne les admettra dor√©navant en Russie sous aucun pr√©¬≠texte, et on y veillera s√©v√®rement en tous endroits. ¬Ľ

II s’agissait de ces commer√ßants et de ces artisans juifs dont j’ai d√©crit plus haut l’enracinement dans la vie √©conomique locale. Dans ces conditions, d√®s qu’on com¬≠men√ßa √† les expulser, de s√©rieuses complications sur¬≠girent, et les autorit√©s civiles ou militaires furent obli¬≠g√©es d’accorder de nombreux sursis, afin d’√©viter une d√©sorganisation plus grave. Au cours des ann√©es sui¬≠vantes, de nombreux conflits oppos√®rent les fonction¬≠naires et organes soucieux de la prosp√©rit√© nationale √† ceux qui avaient surtout le salut des √Ęmes en vue. En 1743, le S√©nat gouvernemental soumit √† Elisabeth Petrovna, fille de Pierre le Grand, un rapport circons¬≠tanci√© faisant valoir les profits que pourrait tirer la tr√©¬≠sorerie imp√©riale de l’admission des marchands juifs de (p.421) Pologne aux foires de Kiev et de Riga. La r√©ponse de l’imp√©ratrice fut br√®ve et p√©remptoire : ¬ę Des ennemis du Christ, je ne veux tirer ni int√©r√™t ni profit ¬Ľ, tra√ßa-t-elle de sa propre main en marge du rapport.

Telles sont, rapidement esquiss√©es, les origines de la fameuse ¬ę zone de r√©sidence ¬Ľ et de la l√©gislation qui, jusqu’√† la R√©volution de f√©vrier 1917, confinait dans la p√©riph√©rie occidentale de l’empire tsariste tous ses sujets juifs, devenus interdits de s√©jour h√©r√©ditaires ; leur nom¬≠bre s’accrut d√©mesur√©ment apr√®s les partages de la Pologne.

Dans l’histoire de l’antis√©mitisme, une certaine bigo¬≠terie sp√©cifiquement f√©minine a jou√© son r√īle. Tout comme la femme et la fille de Pierre le Grand, Isabelle de Castille, Marguerite-Th√©r√®se d’Autriche, Marie-Th√©¬≠r√®se d’Autriche * se sont illustr√©es en faisant basculer √† un moment donn√© un balancier d√©j√† fragile, et l’on pour¬≠rait observer √† ce propos que des d√©cisions absurdes et lourdes de cons√©quences furent le fait caract√©ris√© de la princesse. En l’esp√®ce, ces cons√©quences port√®rent parti¬≠culi√®rement loin. Car une autre politique, permettant aux immensit√©s de l’empire russe d’absorber le trop-plein des Juifs polonais, e√Ľt permis de rem√©dier √† leur concentration indescriptible sur un territoire exigu, dans le quadrilat√®re born√© par Varsovie, Odessa, Vienne et Berlin, et o√Ļ, √† partir de la fin du xixe si√®cle, les pas¬≠sions bouillaient comme dans la chaudi√®re, avec les cons√©quences que l’on sait.

 

 

(p.435) La conduite √† adopter pour concilier la raison d’Etat avec les exigences de la morale chr√©tienne √©tait ing√©nument d√©crite par le ¬ę roi-sergent ¬Ľ, Fr√©d√©ric-Guil¬≠laume, donnant des conseils de bon gouvernement √† son fils, le futur Fr√©d√©ric le Grand :

¬ę En ce qui concerne les Juifs, il y en a un trop grand nom¬≠bre dans nos pays qui n’ont pas re√ßu de moi des lettres de protection. Vous devez les expulser, car les Juifs sont les sauterelles d’un pays et la ruine des Chr√©tiens. Je vous prie de ne pas leur accorder de nouvelles lettres de protection, m√™me s’ils vous offrent beaucoup d’argent… Si vous avez besoin d’argent, taxez la juiverie en son entier pour 20 000-30-000 thalers tous les trois ou quatre ans, en sus de l’argent de protection qu’ils vous versent. Vous devez les pressurer, car ils ont trahi J√©sus-Christ et vous ne devez jamais leur faire confiance, car le Juif le plus honn√™te est un escroc et une fripouille, soyez-en persuad√©… ¬Ľ

R√©aliste tout comme son p√®re, mais aussi cynique que ce dernier √©tait bigot, Fr√©d√©ric le Grand n’eut pas de pr√©occupations morales de cet ordre et en revint √† la r√®gle d’or du Grand Electeur : un Juif est utile, dans la mesure o√Ļ il est riche. Il traquait donc et expulsait impi¬≠toyablement les enfants d’Isra√ęl sans ressources, les ¬ę petits Juifs ¬Ľ, tout en distribuant des privil√®ges √† ceux qui se montraient capables de cr√©er des industries, d’ou¬≠vrir des d√©bouch√©s commerciaux, de prendre √† ferme la monnaie, et surtout, de pr√™ter de l’argent. De tels proc√©d√©s de gouvernement, qui du reste √©taient observ√©s √† l’√©poque dans de nombreux Etats europ√©ens, ont contri¬≠bu√© jusqu’√† nos jours √† la persistance d’une certaine relation entre le juda√Įsme et l’argent (tant √† propos de la conception que le monde chr√©tien se faisait du juda√Įsme, qu’en ce qui concerne la vie int√©rieure de celui-ci) ; tant il est vrai que les sensibilit√©s survivent des g√©n√©rations durant aux structures dont elles sont issues, et ce faisant, font subsister certaines s√©quelles de ces structures.

Du point de vue √©conomique, les Juifs allemands jouaient aux xvif-xviii¬ę si√®cles un r√īle grandissant dans les grands centres commerciaux : √† Leipzig, o√Ļ leur parti¬≠cipation num√©rique aux c√©l√®bres foires finit par atteindre 25p. 100, √† la fin du xvme si√®cle; √† Hambourg, o√Ļ le S√©nat de la ville libre, qui les avait expuls√©s en 1648, et ne r√©admit que quelques familles quinze ans plus tard, (p.436) constatait en 1733 qu’ils √©taient devenus un ¬ę mal n√©ces¬≠saire ¬Ľ pour le commerce, du fait de l’entrelacement de leurs int√©r√™ts avec ceux des Chr√©tiens ; √† Francfort sur¬≠tout, o√Ļ un incendie du ghetto en 1711 fit trembler, dit-on, les finances de l’Empire, mais dont les remparts, devenus un lieu de promenade, s’ornaient de l’inscription : ¬ę Aucun Juif et aucun cochon ne peut p√©n√©trer en ce lieu. ¬Ľ A Francfort, principal centre financier de l’Alle¬≠magne, les Juifs √©taient particuli√®rement nombreux : plus de 3 000, 16 p. 100 de la population de la ville, vers 1711 ; et il va de soi que le ghetto dont sont sortis les Rothschild comptait, √† c√īt√© de quelques riches finan¬≠ciers, une nombreuse pl√®be, entass√©e dans quelques ruelles √©troites, se livrant √† mille mis√©rables trafics pour assurer sa subsistance.

Prêtant et troquant, ils savent attirer les gens dans leurs

[filets.

Celui qui s’y laisse prendre ne s’en sortira jamais. A travers ton pays tout entier, il ne reste plus personne Qui ne soit alli√© √† Isra√ęl d’une ou de l’autre fa√ßon.

C’est ainsi que GŇďthe, que ce spectacle fascinait d√®s sa jeunesse l, d√©crivait les trafics des Juifs (La -foire de Plundersweilern, 1778). Une chanson populaire fournit une description plus pr√©cise :

Quelqu’un veut-il acheter un habit,

Aussit√īt il court chez le Juif.

Vaisselle, étain, toile, bonnets,

Et toutes les choses dont il est démuni,

Il trouve tout cela chez le Juif

Qui a reçu des biens en gage

Et ce qu’on vole et ce qu’on pille

Tout cela aussi se trouve chez lui

 

1. Ainsi qu’on le sait, GŇďthe √©tait originaire de Francfort. Voici comment, sur ses vieux jours, il √©voquait ses impressions du ghetto :

¬ę Parmi les choses significatives qui pr√©occupaient l’enfant, et aussi le jeune homme, figurait surtout l’√©tat de la ville juive, qu’√† vrai dire on appelait la rue juive, car elle √©tait constitu√©e pour l’essentiel par une seule rue, qui sans doute avait √©t√© enserr√©e jadis entre le foss√© et le mur de la ville. L’√©troitesse, la salet√©, l’agitation, l’accent d’un idiome d√©plaisant √† l’oreille, tout cela produisait une impression fort d√©sagr√©a¬≠ble. Pendant longtemps, je ne m’y hasardais pas tout seul, et je n’y retournais pas de bon cŇďur, apr√®s avoir r√©ussi √† √©chapper aux insis¬≠tances de tant d’hommes inlassablement occup√©s √† solliciter le chaland et √† marchander… ¬Ľ

 

(p.437) … Manteaux, culottes, n’importe quoi

Le Juif le vend très bon marché

Les artisans ne vendent plus rien

Car tout le monde court chez le Juif…

 

Assur√©ment, le petit peuple des villes et des campagnes allemandes tirait de r√©els avantages de la pr√©sence des Juifs, contrairement aux commer√ßants et aux artisans ; mais les t√©moignages de tout ordre sont unanimes pour nous dire que les ¬ę classes silencieuses ¬Ľ, celles qui n’avaient pas de voix au chapitre, les m√©prisaient et les d√©testaient elles aussi. ¬ę Rouler le Juif ¬Ľ √©tait consid√©r√© comme un exploit supr√™me, ainsi que l’attestent divers contes populaires, tels que ¬ę Le Juif dans les √©pines ¬Ľ (Der Jude im Dorn), que les fr√®res Grimm ont inclus dans leur classique recueil.

L’identification chr√©tienne traditionnelle : juda√Įsme = mensonge, d’o√Ļ Juif = escroc, convenait on ne peut mieux √† une telle √©thique. Au xvii* si√®cle, la croyance en la fourberie cong√©nitale des Juifs semble avoir √©t√© partag√©e par toutes les classes de la soci√©t√©. Spener, le fondateur du pi√©tisme luth√©rien, qui fut l’un des premiers √† pren¬≠dre leur d√©fense, en fournissait m√™me une sorte d’expli¬≠cation naturelle :

¬ę … Les pauvres, qui tout comme chez les Chr√©tiens cons¬≠tituent chez eux le plus grand nombre, ne peuvent faire autre¬≠ment, ne poss√©dant que quelques thalers, que subvenir par l’escroquerie √† leurs besoins et √† ceux de leurs familles ; c’est pourquoi ces mis√©rables gens ne peuvent songer jour et nuit √† rien d’autre qu’√† la mani√®re d’assurer leur subsistance au moyen de la ruse, de l’intrigue, de la tromperie et du vol… ¬Ľ

Au si√®cle suivant, de telles vues commenc√®rent √† √™tre class√©es parmi les pr√©jug√©s par les gens √©clair√©s. D’apr√®s Christian-Wilhelm Dohm, un fonctionnaire prussien qui fut l’un des pr√©curseurs de l’√©mancipation des Juifs, ¬ę il n’y a que les gens du peuple, lesquels eux-m√™mes se croient permis de tromper un Juif, qui l’accusent d’ob¬≠server une loi permettant de frauder ceux d’une religion diff√©rente de la sienne ; et ce ne sont que les pr√™tres intol√©rants qui colportent les fables sur les pr√©jug√©s des Juifs, trahissant leurs propres pr√©jug√©s de la sorte… ¬Ľ. On peut dire que l’antis√©mitisme populaire reposait sur deux fondements, qui √©taient ses deux conditions n√©ces¬≠saires et suffisantes : aux enfants comme aux adultes, les pr√™tres des deux confessions enseignaient au cat√©chisme (p.438) et du haut des chaires que les Juifs √©taient un peuple d√©icide et perfide ; dans la vie r√©elle et √† l’√Ęge d’adulte, ces vues n’√©taient que rarement d√©menties, tirant leur justification quotidienne de la tension sui generis inh√©¬≠rente aux rapports d’affaires, au conflit larv√© ou ouvert qu’impliqu√© tout achat et toute vente, tout marchandage et tout troc ‚ÄĒ et le contact entre Chr√©tiens et Juifs se limitait pour l’essentiel √† des relations agressives de cet ordre.

 

(p.441) Au sein de la noblesse surtout, nombreux √©taient les Chr√©tiens avides de sp√©culer ou de pr√™ter √† usure en secret, sans perdre la face, pour lesquels le Juif serviable et discret, imperm√©able √† la honte de se conduire en Juif, constituait le pr√™te-nom id√©al. Fa√ßade qui d√©route encore nombre d’historiens contemporains ! Ce n’√©tait parfois qu’une marionnette dont le capitaliste chr√©tien tirait les ficelles ; plus sou¬≠vent, il s’agissait d’associations dans lesquelles le parte¬≠naire chr√©tien, partie invisible de l’iceberg, jouait un r√īle dominant. Ainsi, la carri√®re de Baruch Simon (un grand-p√®re de l’√©crivain Ludwig Borne) √† la cour du prince-archev√™que de Cologne √©tait due √† la protection du ministre comte Belderbusch, le partenaire principal de l’association, dont la fortune finit par atteindre un mil¬≠lion de ducats. Suivant la rumeur publique, le chapelain de la cour, le P√®re Paulin, participait √©galement √† leur association : sub vesperum cum ministro et Baruch spolia dividebet, disait-on de lui. En Saxe, sous le ministre Briihl (1733-1763), le comte Joseph Bolza √©tait devenu l’homme le plus riche du royaume. Il se servait de pr√™te-noms juifs, notamment du ¬ę facteur de cour ¬Ľ Samuel Ephra√Įm Levy, pour ses sp√©culations et pr√™ts usuraires √† la cou¬≠ronne ; ¬ę le profit qu’il en tire est un peu trop juif, et les services de cette Excellence nous co√Ľtent bien cher ¬Ľ, √©crivait en 1761 Briihl. La rapacit√© du comte Bolza finit par le faire soup√ßonner d’√™tre un Juif camoufl√©, en sorte qu’au temps du nazisme, ses descendants durent entre¬≠prendre des recherches g√©n√©alogiques pour se faire d√©li¬≠vrer des ¬ę certificats d’aryanit√© ¬Ľ. C’est encore en Saxe que se joua le dernier acte de la tragi-com√©die au cours (p.442) de laquelle Voltaire, qui avait charg√© le fils du joaillier Herschel d’acheter pour son compte des obligations saxonnes parvint √† duper magistralement le jeune homme ; le p√®re en mourut de chagrin. Le po√®te Lessing qui, √† l’√©poque, servait de secr√©taire au philosophe, r√©sume ces d√©m√™l√©s dans l’√©pigramme suivant :

Pour dire très brièvement

Pourquoi cette affaire

A mal tourné pour le Juif

La réponse est à peu près la suivante :

Monsieur V… fut un plus grand fripon que lui.

 

 

(p.443) France.

 

A la vivacit√© des couleurs pr√®s, on retrouve dans la France du XVIIIe si√®cle le m√™me tableau qu’en Allemagne. Les Juifs sont prot√©g√©s du bout des doigts par le pouvoir central, activement combattus par la bourgeoisie mon¬≠tante et chr√©tiennement ha√Įs par la population en son ensemble, √† l’exception relative des milieux √©clair√©s et privil√©gi√©s. L’antique √©dit de leur bannissement de France, r√©it√©r√© en 1615 par Louis XIII, n’ayant pas √©t√© abrog√©, c’est semi-clandestinement qu’ils se r√©pandent peu √† peu dans le royaume, √† partir de l’Alsace et de Metz, de l’enclave pontificale du Comtat-Venaissin et des villes portuaires. Ils ne b√©n√©ficient pas, en France, de l’appui sp√©cifique qu’ils trouvaient dans une Allemagne, morcel√©e aupr√®s de chaque prince, √† l’exasp√©ration de ses sujets ; mais peut-√™tre le climat humain d’un pays lar¬≠gement ouvert sur l’antique M√©diterran√©e contribue-t-il √† rendre moins vifs les contrastes et les haines.

 

(p.449) Grande-Bretagne.

 

L’originalit√© des mŇďurs anglaises se manifeste aux temps modernes parmi tant d’autres domaines, dans la condition faite aux Juifs.

Sous le titre : ¬ę L’antis√©mitisme √† l’√©tat pur ¬Ľ, nous avons √©voqu√© plus haut l’effroi soulev√© en 1656 par l’in¬≠tention de Cromwell de les r√©admettre dans les √ģles Britanniques (d’o√Ļ ils avaient √©t√© expuls√©s en 1294), et comment, face √† l’opposition populaire, il dut faire machine arri√®re, tout en autorisant tacitement une colo¬≠nie de riches marchands ex-marranes √† s’√©tablir √† Lon¬≠dres. Art britannique du compromis : par la suite, ces pr√©cieux contribuables surent se rendre utiles au pays d’accueil tant comme financiers que comme informateurs politiques (en ce qui concerne les affaires d’Espagne), et Londres devint l’un des principaux centres de la pros¬≠p√®re ¬ę dispersion marrane ¬Ľ. Nous avons vu aussi comment (p.450) leur histoire mouvement√©e avait conduit les Juifs originaires de la P√©ninsule ib√©rique √† se plier aux mŇďurs chr√©tiennes, √† ¬ę s’assimiler ¬Ľ avant la lettre. Au cours du XVIIIe si√®cle, des Juifs issus des ghettos allemands et polonais, tenus √† distance, s’agglom√©r√®rent autour d’eux et finirent par les d√©passer en nombre ; au total, la Grande-Bretagne comptait, vers 1800, vingt mille ou vingt-cinq mille Juifs.

 

(p.454) Cependant, une position bien assise des Juifs ne signi¬≠fiait pas n√©cessairement que le peuple, auquel on ne demandait pas son avis, s’accommodait de gaiet√© de cŇďur de leur pr√©sence. √Ä tout prendre, l’antis√©mitisme est un ph√©nom√®ne √† plusieurs niveaux, ou couches concentriques, dont la jalousie √©conomique n’est que la plus superficielle ou la plus tardive ; aussi bien, l’image du Juif dans les autres pays d’Europe pr√©sentait-elle √† la m√™me √©poque toute une gamme de tons, qui n’√©taient pas en rapport avec sa fonction socio-√©conomique.

C’est ainsi qu’en Italie toutes les conditions d’une jud√©ophobie intense paraissaient r√©unies. Les Juifs y jouaient un r√īle √©conomique de premier plan dans un pays au commerce alangui, o√Ļ les lointains descendants des marchands et financiers qui, jadis, avaient domin√© l’Europe, coulaient leurs jours dans une oisivet√© gran¬≠dissante. A c√īt√© des grands entrepreneurs juifs de Venise ou de Livourne, affranchis et parfois insolents, il existait aussi dans presque toutes les villes une mis√©rable pl√®be juive, entass√©e dans ses ghettos. Le mot, comme la chose, sont, pr√©cisons-le, d’origine italienne ; depuis la r√©forme catholique, le Saint-Si√®ge entendait illustrer ainsi, en m√™me temps que le triomphe du christianisme, la puret√© intransigeante de ses propres principes (¬ę un ghetto de Juifs est une meilleure preuve de la v√©rit√© de la religion de J√©sus-Christ qu’une √©cole de th√©ologiens ¬Ľ, proclamait, √† la fin du xvni¬Ľ si√®cle, le publiciste catholique G.B. Roberti). Mais, √† en juger par l’histoire paisible des enfants d’Isra√ęl et par l’indiff√©rence des litt√©rateurs √† leur √©gard, cette peu chr√©tienne le√ßon de choses restait en Italie sans grand effet ; qu’ils aient √©t√© pauvres ou riches, ils ne suscitaient pas dans ce pays de vieille et haute culture les pr√©occupations et les hantises qu’on constate de ce c√īt√© des Alpes. Aussi bien l’Italie fut-elle le seul grand pays d’Europe dans lequel les Juifs, apr√®s leur √©mancipation, s’int√©gr√®rent facilement et harmonieu¬≠sement √† la soci√©t√© chr√©tienne, et qui ignora pratiquement l’antis√©mitisme sous ses formes modernes 1. Pour l’homme

  1. Nous traitons ici, bien entendu, de la sensibilit√© populaire. Sur le plan politique, il y eut, en Italie, des campagnes antijuives dans la presse catholique, apr√®s la suppression de l’Etat de l’Eglise, et il y eut surtout le tragique interm√®de de l’antis√©mitisme d’Etat mussolinien, apr√®s la cr√©ation de ¬ę l’Axe ¬Ľ, en 1938.

 

(p.455) de la rue italien le Juif est un original qui attend encore le Messie et qui sait se d√©brouiller dans l’existence en l’attendant ; ni l’un ni l’autre de ces traits ne constituent √† ses yeux un vice r√©dhibitoire.

Si la population italienne b√©n√©ficiait d’une sorte d’im¬≠munit√© visc√©rale aux excitations antijuives, en Espagne, par contre, l’antis√©mitisme se perp√©tuait en l’absence des Juifs. Nous renvoyons √† ce propos au d√©but de ce volume, dans lequel nous avons cherch√© √† √©tablir la longue g√©n√©alogie d’un ph√©nom√®ne qui remonte, en der¬≠ni√®re analyse, √† des luttes socio-religieuses datant du Moyen Age et dont les racines plongent donc dans un pass√© lointain. A l’extr√©mit√© oppos√©e de l’Europe, la Rus¬≠sie ne connut rien de semblable √† ces luttes, sinon sous la forme de l’√©ph√©m√®re ¬ę h√©r√©sie des juda√Įsants ¬Ľ, au xv¬ę si√®cle ; cependant, la jud√©ophobie moscovite √©tait presque aussi intense que celle qui s√©vissait dans la P√©ninsule ib√©rique, et trouvait √©galement son expression concr√®te dans un cordon sanitaire √©lev√© contre les fid√®les de la loi de Mo√Įse, maintenu de si√®cle en si√®cle par tous les tsars successifs. Dans les deux cas, on peut √™tre tent√© de faire le lien entre le retard √©conomique et culturel, et l’horreur du Juif. L’horreur n’√©tait pas moins intense en Pologne et en Hongrie, mais le retard, du point de vue qui nous int√©resse, avait conduit √† de tout autres r√©sul¬≠tats, puisque les Juifs y √©taient nombreux et profond√©¬≠ment incrust√©s dans l’√©conomie de ces contr√©es. C’est en Hongrie qu’a √©t√© forg√©e au si√®cle dernier une d√©finition de l’antis√©mitisme qui peut-√™tre en vaut une autre : ¬ę L’an¬≠tis√©mite est un homme qui d√©teste les Juifs plus que de raison. ¬Ľ On voit que si presque tous les pays de la vieille Europe satisfaisaient √† cette d√©finition, les nuances, sinon les contradictions, n’en √©taient pas moins nom¬≠breuses.

 

Les Etats-Unis d’Amérique

 

(p.457) La fraternit√© des combats et le sang vers√© ont de tous temps √©t√© un puissant moteur de l’int√©gration des minorit√©s. La philosophie politique des Etats-Unis vint apporter √† cette int√©gration sa touche finale, et en r√©digeant les actes de naissance de la nation am√©ricaine, ses p√®res fondateurs ouvraient l’√Ęge des droits de l’homme, solennellement proclam√©s par la D√©claration d’Ind√©pendance. Dans un message de 1790, Georges Washington √©tendait express√©ment ces droits aux Juifs : ¬ę Puissent les enfants de la souche d’Abraham qui r√©sident dans ce pays continuer √† b√©n√©ficier de la faveur des autres habitants ; que chacun d’eux reste en s√©curit√© dans son propre vignoble et sous son propre figuier ; il ne se trouvera personne pour le menacer. ¬Ľ

Mais les plus g√©n√©reuses d√©clarations d’intention exi¬≠gent, pour leur application pratique, un climat propice, et celles que formulaient en Europe, √† la m√™me √©poque, des despotes √©clair√©s ou les constituants fran√ßais, cou¬≠ronn√©es par l’√©mancipation des Juifs de l’ancien conti¬≠nent, n’emp√™cheront pas les f√©roces explosions d’anti¬≠s√©mitisme du xixe et du xx¬ę si√®cles, et y contribueront peut-√™tre, ainsi que nous le verrons plus loin. Si le juda√Įsme trouva dans la R√©publique am√©ricaine la s√©cu¬≠rit√© et la paix que lui promettaient ses fondateurs, il y (p.458)

 

eut √† cela des raisons plus profondes qu’une id√©ologie.

Il convient d’abord de rappeler un facteur adventice qui joua en faveur des Juifs : l’existence d’une collectivit√© noire, qui polarisait de la mani√®re qu’on sait les instincts agressifs de la collectivit√© blanche. Mais surtout, chaque g√©n√©ration am√©ricaine √©tait confront√©e avec une immi¬≠gration nouvelle, avec des pauvres h√®res aux mŇďurs diff√©rentes et, partant, choquantes, et au xix¬ę si√®cle, les Irlandais d’abord, les Italiens ensuite, n’√©taient pas mieux trait√©s ou vus que ne le furent les Juifs polono-russes qui afflu√®rent √† la fin du si√®cle, ou que ne le sont les Mexicains et les Portoricains de nos jours. Tous les groupes humains qui peupl√®rent successivement les Etats-Unis durent subir la m√™me transplantation et les m√™mes √©preuves ; d’o√Ļ une bien moindre ¬ę alt√©rit√© juive ¬Ľ. Ainsi donc, on peut parler d’une v√©ritable pr√©disposition histo¬≠rique, puisque les mŇďurs et coutumes qui r√©gissent la vie communautaire am√©ricaine proc√®dent, elles aussi, en derni√®re analyse, d’un grandiose d√©racinement collectif.

Aussi bien, la mobilit√© et le dynamisme qui caract√©ri¬≠sent les enfants d’Isra√ęl et font d’eux des objets d’envie n’offusquaient-ils gu√®re une majorit√© chr√©tienne qui fai¬≠sait preuve des m√™mes qualit√©s. Au cours du XIXe si√®cle, le mythe am√©ricain du ¬ę frontier ¬Ľ paraissait fa√ßonner un nouveau peuple errant, dont de Tocqueville nous a laiss√© la description suggestive :

¬ę Ces hommes ont quitt√© leur premi√®re patrie pour un bien, ils quittent la seconde pour √™tre mieux encore ; presque par¬≠tout ils rencontrent la fortune, mais non pas le bonheur. Chez eux, le d√©sir du bien-√™tre est devenu une passion inqui√®te et ardente qui s’accro√ģt en se satisfaisant. Ils ont jadis bris√© les liens qui les attachaient au sol natal ; depuis ils n’en ont point d’autres. Pour eux, l’√©migration a commenc√© par √™tre un besoin ; aujourd’hui, elle est devenue une sorte de jeu de hasard, dont ils aiment les √©motions autant que les gains… ¬Ľ

De tels traits, communs aux Juifs et aux Am√©ricains du pass√©, impliquent aussi un d√©sir ou un besoin d’inno¬≠vation qui sont, on le sait, le principal moteur de l’expan¬≠sion capitaliste. A ce m√™me propos, l’√©conomiste allemand Werner Sombart alla jusqu’√† √©crire, il y a un demi-si√®cle, que ¬ę l’Am√©rique est, dans toutes ses parties, un pays juif ¬Ľ.

C’est dans ces conditions, peut-on croire, que jusqu’√† une √©poque relativement r√©cente l’antis√©mitisme √©tait ignor√© aux Etats-Unis, tout comme bien d’autres ¬ę vieilles

opinions qui, depuis des si√®cles, ont dirig√© le monde (et qui) s‚Äôy √©vanouissent¬†¬Ľ pour citer une derni√®re fois Tocqueville. (‚Ķ)

(p.460) Et m√™me si au d√©but des ann√©es 1970, les porte-parole des mouvements contesta¬≠taires ¬ę Afro-Am√©ricains ¬Ľ d√©cidaient de prendre pour cible d’√©lection les Juifs (en r√©sonance avec une tendance bien plus inqui√©tante qui se manifeste de nos jours √† travers le tiers monde), ces attaques semblent avoir fait long feu.

 

 

L√©on Poliakov, Histoire de l‚Äôantis√©mitisme, 2. L‚Äô√Ęge de la science, √©d. Calmann-L√©vy, 1981

 

(p.19) Plus venimeux encore fut le fameux pasteur Woolston qui, condamn√© pour blasph√®me, mourut, dit-on, en pri¬≠son. Ses burlesques √©crits, dont s’inspirait Voltaire, cir¬≠culaient par dizaines de milliers d’exemplaires ; il s’y employait √† tourner en ridicule les m√©thodes tradition¬≠nelles d’ex√©g√®se biblique, sous couleur de les d√©fendre, et les Juifs ¬ę tumultueux et puants ¬Ľ offraient √† son persiflage une cible de choix. En voici un √©chantillon :

¬ę Conform√©ment au proverbe et √† la croyance commune du genre humain, le monde est infect√© par les Juifs. C’est pour¬≠quoi Ammien Marcelin, tr√®s heureusement pour notre propos, parlant des Juifs, les appelle Juifs tumultueux et puants. Comment cette marque d’infamie a √©t√© appos√©e sur eux ? Est-ce √† cause de la mauvaise odeur qu’ils d√©gagent suivant l’opinion commune, ou de quelque autre mani√®re ; cela importe peu √† notre proph√©tie et √† son type et m√™me si leurs corps ne puent pas et n’ont jamais pu√©, leurs blasph√®mes contre le Christ, les mal√©dictions qu’ils lancent contre son Eglise, et leurs fausses gloses de l’Ecriture, suffisent pour rendre leur nom odieux et abominable. Derni√®rement, je m’aper√ßus que saint Jean semble vouloir dire que les gre¬≠nouilles sont un symbole des personnes anim√©es d’un esprit mensonger et diabolique ; il parle de trois esprits particuli√®¬≠rement impurs, semblables aux grenouilles. Je suis convaincu qu’il parle de trois Juifs dont je connais bien les noms et les mensonges, et je sais aussi comment ils sont sortis de la bouche du Dragon, mais ce n’est pas mon affaire d’expliquer et de d√©voiler cette proph√©tie. ¬Ľ (The Old Apology for th√© Truth of th√© Christian Religion, 1732.)

On voit comment les Juifs, par leur seule existence, pouvaient t√©moigner indiff√©remment pour la fausset√© du christianisme, ou pour sa v√©rit√© ; jeux de l’esprit anim√©s par d’obscures passions √©l√©mentaires, en vertu desquelles un antis√©mitisme primaire peut servir d’√©tai aussi bien √† une foi de charbonnier qu’√† l’Ecrasez l’Inf√Ęme.

 

(p.20) Vers 1750, l’agitation d√©iste en Angleterre prit fin aussi subitement qu’elle avait commenc√© au d√©but du si√®cle. Peut-√™tre n’aurait-elle constitu√©, en ce qui concerne notre sujet, qu’une curiosit√© historique (d’autant que certains arguments de nos pol√©mistes se trouvent d√©j√† en germe chez Spinoza1), si elle n’avait pas servi de r√©servoir d’id√©es et m√™me de pr√™te-noms √† Voltaire, le grand pro¬≠ph√®te de l’antis√©mitisme anticl√©rical moderne.

 

La France des Lumières

 

(p.31) Voltaire.

 

Aux temps de la domination hitl√©rienne en Europe, un agr√©g√© d’histoire, Henri Lahroue, n’eut pas de peine √† composer un livre de deux cent cinquante pages √† l’aide des √©crits antijuifs de Voltaire 1. Dans leur monotonie, les textes ainsi r√©unis n’ajoutent rien √† la gloire du grand homme : c’est d’abord leur licence qui frappe. Par exemple, dans l’adaptation libre qu’il donne du cha¬≠pitre XXIII d’Ez√©chiel :

¬ę Les passages les plus essentiels d’Ez√©chiel, les plus confor¬≠mes √† la morale, √† l’honn√™tet√© publique, les plus capables d’inspirer la pudeur aux jeunes gar√ßons et aux jeunes filles, sont ceux o√Ļ le Seigneur parle d’Oolla et de sa sŇďur Ooliba. On ne peut trop r√©p√©ter ces textes admirables.

¬ę Le Seigneur dit √† Oolla : ¬ę Vous √™tes devenue grande ; ¬ę vos t√©tons se sont enfl√©s, votre poil a point√©… ; le temps ¬ę des amants est venu ; je me suis √©tendu sur vous… ; mais ¬ę ayant confiance dans votre beaut√© vous vous √™tes prostitu√©e ¬ę √† tous les passants, vous avez b√Ęti un bordel… ; vous avez ¬ę forniqu√© dans les carrefours… On donne de l’argent √† toutes ¬ę les putains, et c’est vous encore qui en avez donn√© √† vos ¬ę amants… ¬Ľ

¬ę Sa sŇďur Ooliba a fait encore pis : ¬ę Elle s’est abandonn√©e ¬ę avec fureur √† ceux dont les membres sont comme des ¬ę membres d’√Ęne, et dont la semence est comme la semence ¬ę des chevaux… Le terme de semence est beaucoup plus ¬ę expressif dans l’h√©breu… ¬Ľ

 

Dans sa Profession de foi… d√©iste, Voltaire se fait √©ga¬≠lement le gardien des bonnes mŇďurs :

¬ę Les mŇďurs des th√©istes sont n√©cessairement pures ; puis¬≠qu’ils ont toujours le Dieu de la justice et de la puret√© devant eux, le Dieu qui ne descend pas sur la terre pour ordonner qu’on vole les Egyptiens, pour commander √† Os√©e de prendre

 

  1. Henri labroue, Voltaire antijuif, Paris, 1942.

 

(p.32) une concubine √† prix d’argent et de coucher avec une femme adult√®re. Aussi ne nous voit-on pas vendre nos femmes comme Abraham. Nous ne nous enivrons pas comme No√©, et nos fils n’insultent pas au membre respectable qui les a fait na√ģtre… ¬Ľ

D’une mani√®re g√©n√©rale, c’est surtout l’organe sexuel m√Ęle qui, en cette mati√®re, excitait l’imagination de Voltaire : dans les seules pages 32 √† 35 du recueil de Labroue, les mots de ¬ę pr√©puce ¬Ľ, ¬ę d√©pr√©puc√© ¬Ľ, ¬ę gland ¬Ľ et ¬ę verge ¬Ľ reviennent plus de vingt fois. Mais en ch√ʬ≠trant ainsi les Juifs, le g√©nial √©l√®ve des d√©istes anglais n’ob√©issait-il pas √† une pr√©occupation sup√©rieure, celle de lutter contre l’obscurantisme eccl√©siastique, d’√©craser l’Inf√Ęme ?

Rien n’est plus r√©v√©lateur que le d√©pouillement du document capital, document voltairien qu’est le Diction¬≠naire philosophique. Sur ses cent dix-huit articles, une trentaine prennent √† partie les Juifs, nos ma√ģtres et nos ennemis, que nous croyons et que nous d√©testons (art. ¬ę Abraham ¬Ľ), le plus abominable peuple de la terre (art. ¬ę Anthropophage ¬Ľ), dont les lois ne disent pas un mot de la spiritualit√© et de l’immortalit√© de l’√Ęme (art. ¬ę Ame ¬Ľ), et ainsi de suite, jusqu’√† ¬ę Torture ¬Ľ, et jusqu’√† Z. ¬ę Job ¬Ľ, qui trouve gr√Ęce aux yeux de Voltaire, n’est point Juif ; il est Arabe. L’article ¬ę Juif ¬Ľ est l’article le plus long du Dictionnaire (30 pages). Sa premi√®re partie (r√©dig√©e vers 1745) s’ach√®ve ainsi : … vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice √† la plus d√©testable superstition et √† la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tol√®rent et qui les enrichissent ; suit la fameuse recom¬≠mandation qui dans un tel contexte produit l’effet d’une clause de style : // ne faut pourtant pas les br√Ľler. Plus significative encore est la derni√®re partie de cet article (¬ęSepti√®me Lettre¬Ľ), r√©dig√©e en 1770. Le patriarche de Ferney y harangue des Juifs imaginaires, au nom de la Chr√©tient√© : ¬ę Nous vous avons pendus entre deux chiens pendant des si√®cles ; nous vous avons arrach√© les dents pour vous forcer √† nous donner votre argent ; nous vous avons chass√© plusieurs fois par avarice, et nous vous avons rappel√©s par avarice et par b√™tise… ¬Ľ, et ainsi de suite ; mais, en d√©finitive, les Juifs sont tous aussi cou¬≠pables que leurs bourreaux chr√©tiens, sinon davantage : ¬ę Toute la diff√©rence est que nos pr√™tres vous ont fait br√Ľler par des la√Įcs, et que vos pr√™tres ont toujours (p.33) immol√© les victimes humaines de leurs mains sacr√©es… ¬Ľ (Nous reviendrons encore √† cette obsession voltairienne du meurtre rituel.) Suit cette recommandation : ¬ę Voulez-vous vivre paisibles ? imitez les Banians et les Gu√®bres ; ils sont beaucoup plus anciens que vous, ils sont dis¬≠pers√©s comme vous. Les Gu√®bres surtout, qui sont les anciens Persans, sont esclaves comme vous apr√®s avoir √©t√© longtemps vos ma√ģtres. Ils ne disent mot ; prenez ce parti. ¬Ľ En conclusion, enfin : Vous √™tes des animaux calculants, t√Ęchez d’√™tre des animaux pensants. Cette comparaison entre le Chr√©tien qui pense et le Juif qui calcule, anticipe l’a priori de l’antis√©mitisme raciste, d√©cr√©tant la sup√©riorit√© de l’intelligence cr√©atrice des Chr√©tiens, devenus des Aryens, sur le st√©rile intellect des Juifs. On retrouve le m√™me Voltaire moderne lorsqu’il affirme que les Juifs sont plagiaires en tout, ou lorsqu’il √©crit, dans l’Essai sur les mŇďurs : ¬ę On regardait les Juifs du m√™me Ňďil que nous voyons les N√®gres, comme une esp√®ce d’homme inf√©rieure. ¬Ľ

 

(p.43) De m√™me, √† diff√©rentes reprises, Jean-Jacques parle des Juifs de l’Antiquit√© de la mani√®re conventionnelle : ¬ę le plus vil des peuples ¬Ľ, ¬ę la bassesse de [ce] peuple incapable de toute vertu ¬Ľ, ¬ę le plus vil peuple qui peut-√™tre exist√Ęt alors ¬Ľ. Enfin la m√©diation th√©ologique g√™nait cet ap√ītre de la religion du cŇďur tout comme beaucoup de ses contemporains : d’o√Ļ la fameuse excla¬≠mation : ¬ę Que d’hommes entre Dieu et moi ! ¬Ľ

Mais √† Mo√Įse le l√©gislateur, Rousseau porte une admi¬≠ration infinie. Dans un √©crit peu connu, il lui attribue le m√©rite d’avoir institu√© d’embl√©e un syst√®me de gouver¬≠nement √† l’√©preuve du temps, et abstraction faite de la condensation anachronique, on ne peut pas dire que son jugement ait √©t√© d√©menti (‚Ķ)

¬†¬ę [Mo√Įse] forma et ex√©cuta l’√©tonnante entreprise d’insti¬≠tuer en corps de nation un essaim de malheureux fugitifs, sans arts, sans armes, sans talents, sans vertus, sans courage et qui, n’ayant pas en propre un seul pouce de terrain, fai¬≠saient une troupe √©trang√®re sur la face de la terre. Mo√Įse osa faire de cette troupe errante et servile un corps politique, un peuple libre, et, tandis qu’elle errait dans les d√©serts sans avoir une pierre pour y reposer sa t√™te, il lui donnait cette institution durable √† l’√©preuve du temps, de la fortune et des conqu√©rants, que cinq mille ans n’ont pu d√©truire et m√™me alt√©rer, et qui subsiste encore aujourd’hui dans toute sa force, lors m√™me que le corps de la nation ne subsiste plus.

¬ę Pour emp√™cher que son peuple ne fond√ģt parmi les peu¬≠ples √©trangers, il lui donna des mŇďurs et des usages inallia-bles avec ceux des autres nations ; il le surchargea de rites, de c√©r√©monies particuli√®res ; il le g√™na de mille fa√ßons pour se tenir sans cesse en haleine et le rendre toujours √©tranger parmi les autres hommes ; et tous les liens de fraternit√© qu’il mit entre les membres de sa r√©publique √©taient autant de bar¬≠ri√®res qui le tenaient s√©par√© de ses voisins et l’emp√™chaient de se m√™ler √† eux. C’est par l√† que cette singuli√®re nation, si (p.44) souvent subjugu√©e, si souvent dispers√©e et d√©truite en appa¬≠rence, mais toujours idol√Ętre de sa r√®gle, s’est pourtant conserv√©e jusqu’√† nos jours √©parse parmi les autres sans s’y confondre, et que ses mŇďurs, ses lois, ses rites, subsistent et dureront autant que le monde, malgr√© la haine et la pers√©¬≠cution du reste du genre humain… ¬Ľ (Consid√©rations sur le gouvernement de Pologne.)

 

(p.48) Mais, traitant de la m√©decine, le m√™me Jaucourt s’em¬≠portait contre les Juifs, au nom de la m√©decine somatique naissante, m√©fiante des gu√©risons par l’esprit :

¬ę Les anciens H√©breux, stupides, superstitieux, s√©par√©s des autres peuples, ignorants dans l’√©tude de la physique, incapa¬≠bles de recourir aux causes naturelles, attribuaient toutes leurs maladies aux mauvais esprits (…), en un mot, l’igno¬≠rance o√Ļ ils √©taient de la m√©decine faisait qu’ils s’adressaient aux devins, aux magiciens, aux enchanteurs, ou finalement aux proph√®tes. Lors m√™me que Notre Seigneur vint dans la Palestine, il para√ģt que les Juifs n’√©taient pas plus √©clair√©s qu’autrefois… ¬Ľ

Toujours Jaucourt, √† l’article ¬ę Menstruel ¬Ľ, se compla√ģt √† comparer les femmes juives, avec leur hantise de la souillure et leurs absurdes observances, aux N√©gresses de la C√īte d’Or et du royaume du Congo. A l’article ¬ę P√®res de l’Eglise ¬Ľ, ce ¬ę ma√ģtre Jacques de l’Encyclop√©¬≠die ¬Ľ ne manque pas de se rappeler l’immoralit√© du patriar¬≠che Abraham, ce qui lui permet de mieux critiquer saint Jean Chrysostome et saint Augustin. D’autres auteurs, traitant de tous autres sujets (par exemple, G√©ographie ou Astronomie), d√©niaient tout m√©rite √† Mo√Įse qui n’au¬≠rait fait que se mettre √† l’√©cole des Egyptiens ; d’une mani√®re g√©n√©rale, les encyclop√©distes eurent tendance √† glorifier l’histoire de l’Egypte, afin de mieux rabaisser l’histoire sacr√©e des Juifs. A l’article ¬ę Economie poli¬≠tique ¬Ľ, c’est d’une mani√®re plus traditionnelle, si l’on peut dire/ainsi, que son auteur, Nicolas Boulanger, criti¬≠quait la/¬ę superstition juda√Įque ¬Ľ :

 

(p.49) ¬ę Le monarque, chez les Juifs endurcis et chez toutes les autres nations, √©tait moins regard√© comme un p√®re et un Dieu de la paix, que comme un ange exterminateur. Le mobile de la th√©ocratie aurait donc √©t√© la crainte : elle le fut aussi du despotisme : le Dieu des Scythes √©tait repr√©sent√© par une √©p√©e. Le vrai Dieu chez les H√©breux √©tait aussi oblig√©, √† cause de leur caract√®re, de les menacer perp√©tuellement (…). La superstition juda√Įque qui s’√©tait imagin√©e qu’elle ne pou¬≠vait prononcer le nom terrible de Jehovah, qui √©tait le grand nom de son monarque, nous a transmis par l√† une des √©ti¬≠quettes de cette th√©ocratie primitive… ¬Ľ

Mais ces fl√®ches ou ces critiques, lors desquelles le d√©nigrement des Juifs ne servait le plus souvent que de paravent pour de tout autres attaques, sont bien peu de choses √† c√īt√© du grand article ¬ę Messie ¬Ľ, d√Ľ √† un disciple de Voltaire, le pasteur Polier de Bottens. Cet article avait √©t√© command√© par le ma√ģtre lui-m√™me, qui en fournit le plan et ensuite le retoucha de sa main ; on y reconna√ģt bien sa mani√®re, qui consiste √† faire longue¬≠ment sa p√Ęture de l’ignominie des Juifs, ce qui permet, en passant, de tourner en d√©rision l’Eglise √©tablie, sous couleur de la d√©fendre :

¬ę Si les Juifs ont contest√© √† J√©sus-Christ la qualit√© de Messie et la divinit√©, ils n’ont rien n√©glig√© aussi pour le ren¬≠dre m√©prisable, pour jeter sur sa naissance, sa vie et sa mort, tout le ridicule et tout l’opprobre qu’a pu imaginer leur cruel acharnement contre ce divin Sauveur et sa c√©leste doctrine ; mais de tous les ouvrages qu’a produit l’aveugle¬≠ment des Juifs, il n’en est sans doute point de plus odieux et de plus extravagant que le livre intitul√© Sepher Toldos Jeschut, tir√© de la poussi√®re par M. Wagenseil dans le second tome de son ouvrage intitul√© Tela Ignea, etc. ¬Ľ

(Suit un long r√©sum√© du Toldoth l√©chouth, un √©crit blasph√©matoire qui circulait dans les ghettos ; il date probablement des premiers si√®cles de l’√®re chr√©tienne. J√©sus s’y trouvait d√©crit comme le fils d’une femme de mauvaise vie et d’un l√©gionnaire romain ; sa biographie √©tait orn√©e de maint d√©tail obsc√®ne. D√Ľment attribu√© aux Juifs et accompagn√© d’invectives √† leur √©gard, le pam¬≠phlet pouvait passer la censure et faire les d√©lices des ennemis de l’Eglise. Dans cette affaire, le pasteur Polier semble avoir √©t√© un outil entre les mains de Voltaire. Un proc√©d√© semblable fut employ√© en 1770 par la ¬ę syna¬≠gogue holbachique ¬Ľ, publiant le trait√© antichr√©tien Isra√ęl veng√©…, du Marrane Orobio de Castro.)

 

(p.55) (‚Ķ) d√®s le d√©but du XVIIIe si√®cle, un curieux pr√©curseur du transformisme, Beno√ģt de Maillet, parle des races humaines, sorties, d’apr√®s lui, des mers.

Autre adepte du ¬ę polyg√©nisme ¬Ľ avant la lettre, Vol¬≠taire marque fortement la sup√©riorit√© raciale des Euro¬≠p√©ens, ¬ę hommes qui me paraissent sup√©rieurs aux n√®gres, comme ces n√®gres le sont aux singes et comme les singes le sont aux hu√ģtres… ¬Ľ.

Ensuite, des penseurs √† l’esprit plus m√©thodique jettent les bases de la future anthropologie, mais le rejet de la cosmogonie biblique leur laisse le champ libre pour des sp√©culations qui sont le plus souvent peu flatteuses sur le compte des ¬ę sauvages ¬Ľ. Les jugements de valeur port√©s de la sorte subissent l’empreinte du jeune orgueil bourgeois caract√©ristique de la soci√©t√© √©clair√©e du temps, et sans doute faut-il faire la part de la pens√©e mat√©rialiste des lumi√®res, appliqu√©e √† arracher au corps les secrets de l’√Ęme. Telle demeurera l’orientation g√©n√©rale de la recherche anthropologique : des g√©n√©rations durant, les savants s’√©vertueront √† chercher les preuves mat√©rielles et tangibles, inscrites dans le corps, de la sup√©riorit√© intel¬≠lectuelle et morale de l’homme blanc, ne se r√©signant pas √† ce que sa constitution biologique soit pareille √† celle du n√®gre, et semblable √† celle du singe. La rapide diffu¬≠sion du mot et du concept de race est fort √©clairante √† tous ces √©gards.

 

(p.56) Mais cette dignit√© et ces pr√©rogatives, Buffon ne les trouvait pleinement pr√©sents que chez l’homme blanc d’Europe, le seul √† incarner la pure nature humaine, dont toutes les autres races auraient d√©g√©n√©r√©. Une telle conception, dont le premier auteur semble avoir √©t√© le math√©maticien Maupertuis, dans sa V√©nus physique, est d√©velopp√©e par Buffon dans son discours De la d√©g√©n√©¬≠ration des animaux. Partisan de l’unit√© de l’esp√®ce humaine, il y suppose qu’en se r√©pandant √† travers le globe l’homme a subi des ¬ę alt√©rations ¬Ľ de caract√®re d√©g√©n√©rescent :

¬ę … elles ont √©t√© l√©g√®res dans les r√©gions temp√©r√©es, que nous supposons voisines du lieu de son origine ; mais elles ont augment√© √† mesure qu’il s’en est √©loign√©, et lorsque… il a voulu peupler les sables du Midi et les glaces du Nord, le changement est devenu si sensible qu’il y aurait lieu de croire que le N√®gre, le Lapon et le Blanc forment des esp√®ces diff√©¬≠rentes, s’il n’y a eu qu’un seul Homme de cr√©√©… ¬Ľ

 

(p.59) Ainsi donc, c’est dans la mesure m√™me o√Ļ le nouvel homme prom√©th√©en du Si√®cle des Lumi√®res, l’artisan de la science et du progr√®s, tend √† prendre au sommet de la Cr√©ation la place de Dieu, que s’√©largit l’√©cart qui le s√©pare des autres cr√©atures, des quadrup√®des, des singes et des sauvages. L’√©mancipation de la science de la tutelle eccl√©siastique, l’abandon de la cosmogonie biblique et le d√©laissement des valeurs chr√©tiennes laissait la voie libre aux sp√©culations racistes ; chez certains savants en renom du temps, elles rev√™taient d√©j√† un caract√®re mani-ch√©iste. Ainsi, chez le philosophe allemand Christophe Meiners, qui croyait avoir d√©couvert l’existence de deux races humaines : la race ¬ę claire et belle ¬Ľ, et la race ¬ę fonc√©e et laide ¬Ľ, contrastant entre elles comme la vertu et le vice. Cette th√©orie, assurait-il, permettait de percer (p.60) le secret des ¬ę hommes sup√©rieurs ¬Ľ qui ne surgissent que chez les peuples nobles :

¬ę Seuls les peuples blancs, surtout les peuples celtes, poss√®¬≠dent le vrai courage, l’amour de la libert√©, et les autres pas¬≠sions et vertus des grandes √Ęmes… les peuples noirs et laids en diff√®rent par une d√©plorable absence de vertus et par! plusieurs vices effroyables… ¬Ľ

 

(p.61) Il reste √† ajouter qu’√† l’√©chelle de l’Europe, le principal garant de la nouvelle anthropologie scientifique fut pro¬≠bablement Emmanuel Kant. Aussi universaliste qu’il se montr√Ęt dans ses grandes Ňďuvres philosophiques, il n’h√©sitait pas √† mettre √† n√©ant ce principe en traitant, dans ses cours d’anthropologie et dans diverses notes, de l’histoire du genre humain. En effet, il le subdivisait en races ou ¬ę souches ¬Ľ de valeur in√©gale, au point que leurs m√©langes lui paraissaient menacer le progr√®s spiri¬≠tuel de l’humanit√©. Dans une note consacr√©e √† ce th√®me, il √©crivait notamment que ¬ę les b√Ętardisations entre Am√©¬≠ricains et Europ√©ens, ou ces derniers et les Noirs, d√©gra¬≠dent la bonne race, sans √©lever en proportion la mau¬≠vaise ¬Ľ. Nous retrouverons ces idiosyncrasies du grand philosophe, marqu√©es, lorsqu’il √©tait question des Juifs, d’une sorte de fureur, en nous transportant, dans le cha¬≠pitre suivant, en Allemagne *.

 

Les régénérateurs.

C’est vers 1775-1780 que les milieux fran√ßais √©clair√©s commencent √† s’int√©resser √† la condition avilie des Juifs. Cet int√©r√™t co√Įncide avec la diffusion d’une sensibilit√© humanitaire qui vibre devant le sort de tous les d√©sh√©¬≠rit√©s, notamment des prisonniers et des fous.

 

  1. Pour plus de d√©tails sur l’anthropologie des Lumi√®res, voir notre travail Le Mythe aryen, Paris, 1971.

 

L’Allemagne

 

(p.82) Conform√©ment √† La religion dans les limites de la rai¬≠son de Kant, le juda√Įsme n’est m√™me pas une religion, puisque la loi de Mo√Įse n’est qu’une contraignante ¬ę cons¬≠titution civile ¬Ľ, qui ¬ę a exclu le genre humain entier de sa communion ¬Ľ, et qu’elle ignore la croyance √† une vie future. Kant est convaincu que sans une telle croyance, ¬ę nulle religion ne peut √™tre imagin√©e ; or, le juda√Įsme, comme tel, pris dans sa puret√©, ne contient absolument aucune croyance religieuse ¬Ľ.

Des g√©n√©rations de kantiens juifs ont critiqu√© et glos√© cette th√®se ; pour disculper quelque peu leur idole, ils ont cherch√© √† la rattacher soit √† la tradition luth√©rienne interne (Luther, et les th√©ologiens rationalistes de VAuf-kldrung), soit √† des sources externes (les d√©istes anglais que pratiquait Kant, ou m√™me la ¬ę J√©rusalem ¬Ľ de Men-delssohn). Mais lectures et sources, quelle qu’ait pu √™tre leur importance, ont peut-√™tre compt√© moins que l’hos¬≠tilit√© visc√©rale d’un penseur qui, dans divers √©crits et √† divers endroits, pr√©conisait l’euthanasie pour le juda√Įsme d’une fa√ßon qui pourrait n’avoir √©t√© que la mani√®re m√©ta¬≠physique de clamer : ¬ę Mort aux Juifs ! ¬Ľ Les qualifiant de ¬ę Palestiniens ¬Ľ, il les vitup√©rait dans son Anthropo¬≠logie avec une hargne puissante :

¬ę Les Palestiniens qui vivent parmi nous ont la r√©putation fort justifi√©e d’√™tre des escrocs, √†\cause de l’esprit d’usure qui r√®gne parmi la majeure partie d’entre eux. Il est vrai qu’il est √©trange de se repr√©senter une nation d’escrocs ; mais il est tout aussi √©trange de se repr√©senter une nation de commer√ßants, dont la patrie de loin la plus importante, reli√©s par une ancienne superstition, reconnue par l’Etat o√Ļ ils vivent, ne recherchent pas l’honneur bourgeois, et veulent compenser cette d√©faillance par l’avantage de tromper le peuple qui leur accorde sa protection ou m√™me de se tromper les uns les autres. Mais une nation qui n’est compos√©e que de commer¬≠√ßants, c’est-√†-dire de membres non productifs de la soci√©t√© (par exemple les Juifs en Pologne), ne peut √™tre autre chose que cela ; en sorte que son antique constitution, reconnue par nous (p.83) (qui avons en commun avec eux certains livres saints), m√™me si le principe supr√™me de sa morale, dans le commerce avec nous, est ¬ę acheteur, ouvre bien tes yeux ! ¬Ľ, ne peut √™tre abolie sans incons√©quence. ¬Ľ

 

(p.83) Pour son disciple Fichte, par contre, le probl√®me des Juifs ne pouvait √™tre r√©gl√© que par leur expulsion des terres allemandes. ¬ę Pour nous prot√©ger contre eux, je ne vois qu’un seul moyen : conqu√©rir pour eux leur terre promise, et les exp√©dier tous ¬Ľ, √©crivait-il dans sa pre¬≠mi√®re Ňďuvre importante1. Il affirmait avec la derni√®re

 

  1. J. G. fichte, Beitrage zur Berichtigung der Usrteile uber die fran-zbsische R√©volution (1793). CJ. Ch. andler, Le pangermanisme philo¬≠sophique, Paris, 1917, pp. 8-11.) Fichte, se fondant surtout sur l’id√©e du contrat social, d√©fendait le droit des Fran√ßais √† modifier leur constitu-

 

(p.84) √©nergie que leur cas √©tait sans espoir : ¬ę… leur donner des droits civiques, ce n’est possible qu’√† une condition : leur couper la t√™te √† tous la m√™me nuit et leur en donner I une nouvelle qui ne contienne plus une seule id√©e juive.¬Ľ I Que l’on note que ces lignes datent de l’√©poque (1793) oui Fichte se proclamait r√©volutionnaire et m√™me jacobin;! il √©voquait donc l’image d’une d√©capitation collective des I Juifs, avant m√™me de pr√™cher la croisade antifran√ßaise I et de promouvoir mystiquement les Allemands au rang! de seul peuple authentique (Urvolk), appel√© √† r√©g√©n√©rer! l’univers. Dans un autre √©crit, plus tardif (Les Traits fon-\ damentaux du si√®cle pr√©sent,¬† 1804), Fichte poussait √† leurs ultimes cons√©quences les vues des d√©istes anglais! les plus combatifs, tels que Tindal et Morgan. Identifiant! √† la ¬ę religion naturelle ¬Ľ le vrai christianisme, il ne le I trouvait √† l’√©tat pur que chez saint Jean, qui lui semble I mettre en doute les origines juives de J√©sus ; pour lai premi√®re fois dans l’histoire de la pens√©e europ√©enne, onl voit poindre de la sorte la notion d’un ¬ę Christ aryen ¬Ľ. I Aussi bien, non content de vitup√©rer, √† l’instar de ses! pr√©d√©cesseurs,¬†¬† l’Ancien¬† Testament,¬† critiquait-il¬† s√©v√®re-j ment la majeure¬† partie¬†¬† du Nouveau, notamment¬† les! √©p√ģtres de saint Paul. ¬ę Devenu Chr√©tien, √©crivait-il, Paul ne voulait cependant pas avoir √©t√© √† tort un Juif ; les I deux syst√®mes¬† devaient donc √™tre r√©unis et s’adapter l’un √† l’autre.¬Ľ C’est dire que pour Fichte, le christia¬≠nisme originel a √©t√© corrompu par son ap√ītre juif.

 

(p.85) On trouve dans certains √©crits de jeunesse de Hegel la m√™me violence. Il se mod√©ra quelque peu dans ses Ňďuvres de maturit√©, dans lesquelles il s’abstenait d’invec¬≠tiver franchement les enfants d’Isra√ęl, sans abandonner pour autant sa conception d’une ¬ę conscience juive ¬Ľ sp√©cifique, malheureuse et servile (Le√ßons sur la philo¬≠sophie de la religion). La proverbiale obscurit√© de son style masquait elle aussi la fureur avec laquelle il desti¬≠tuait les Juifs de leur √©lection, pour en faire b√©n√©ficier les Allemands :

¬ę Pour sortir de cette perte de soi-m√™me, et de son univers et de la souffrance infinie qui en r√©sulte, souffrance pour servir de support √† laquelle le peuple Isra√©lite √©tait maintenu tout pr√™t, l’Esprit refoul√© en lui-m√™me dans l’extr√™me de sa n√©gati¬≠vit√© absolue, saisit dans un renversement qui est en soi et pour soi, la positivit√© infinie de sa vie int√©rieure, le principe de l’unit√© des natures divine et humaine, la r√©conciliation comme v√©rit√© objective et libert√© apparaissant dans la conscience de soi et la subjectivit√©. C’est le principe des peuples germaniques qui a pour mission de la r√©aliser ¬Ľ (Principes de la philosophie du droit, 1821, ¬ß 354).

Mais quel qu’ait √©t√© le ton, il s’agit toujours de varia¬≠tions la√Įcis√©es sur le th√®me de la faute et de l’esclavage perp√©tuel des Juifs. On le lit clairement dans les √©crits de jeunesse :

¬ę Tous les √©tats du peuple juif, y compris l’√©tat mis√©rable, pouilleux et inf√Ęme dans lequel il se trouve aujourd’hui, ne sont rien d’autre que les cons√©quences et les d√©veloppements du destin originel ‚ÄĒ une puissance infinie qu’il cherchait d√©ses¬≠p√©r√©ment √† surmonter ‚ÄĒ destin qui l’a maltrait√© et qui ne cessera de le faire, jusqu’√† ce que ce peuple se le concilie par l’esprit de beaut√©, l’abolissant gr√Ęce √† cette conciliation. ¬Ľ

 

/France/

(p.111) (‚Ķ) on a l’impression tr√®s nette qu’√† leur √©gard le sectarisme du culte de la Raison redou¬≠blait de virulence, notamment dans les d√©partements de l’Est, s’alimentant √† la sensibilit√© antijuive traditionnelle. Symptomatique √† cet √©gard est une brochure populaire √† la gloire de Marat, le comparant √† J√©sus, ¬ę tomb√© lui aussi sous les coups du fanatisme, en travaillant de toutes ses forces √† op√©rer le salut du genre humain ¬Ľ. Dans les d√©partements de l’Est se poursuivait une propagande antijuive ouverte. Le conventionnel Baudot, commissaire aux arm√©es du Rhin et de la Moselle, proposait m√™me un nouveau genre de r√©g√©n√©ration des Juifs, la r√©g√©n√©ration guillotini√®re :

¬ę … partout, ils mettent la cupidit√© √† la place de l’amour de la patrie, et leurs ridicules superstitions √† la place de la raison. Je sais que quelques-uns d’entre eux servent dans nos arm√©es, mais en les exceptant de la discussion √† entamer sur leur conduite, ne serait-il pas convenant de s’occuper d’une r√©g√©n√©-tion guillotini√®re √† leur √©gard ? ¬Ľ

A la m√™me √©poque (brumaire an II), toutes les muni¬≠cipalit√©s du Bas-Rhin recevaient l’ordre ¬ę de r√©unir √† l’instant tous les livres h√©breux, notamment le Talmuth, ainsi que tous les signes quelconques de leur culte, afin qu’un autodaf√© f√Ľt fait √† la V√©rit√©, le d√©cadi de la seconde d√©cade, de tous ces livres et signes du culte de Mo√Įse ¬Ľ. Il semble que cet ordre ne fut pas suivi d’effet, car en pluvi√īse, c’est-√†-dire trois mois plus tard, une autre circulaire portait d√©fense aux ¬ę citoyens qui osent ternir le beau nom de citoyen et l’amalgamer avec celui de juif, de s’assembler dans leurs ci-devant synagogues et y c√©l√©¬≠brer leurs anciennes simagr√©es, dans une langue incon¬≠nue, avec laquelle on pourrait ais√©ment troubler la s√Ľret√© g√©n√©rale ¬Ľ. Le II thermidor, enfin, ce n’est plus leur superstition, mais leur agiotage qui √©tait reproch√© aux Juifs alsaciens, et l’ordre √©tait donn√© aux municipalit√©s du district ¬ę d’avoir sans cesse les yeux fix√©s sur ces √™tres dangereux, qui sont les sangsues d√©vorantes des citoyens ¬Ľ.

 

 

(p.113) A premi√®re vue, il semble bien que sur le chapitre des Juifs plus que sur tout autre, Napol√©on fut le fils fid√®le de la R√©volution, et plus sp√©cialement de la Montagne. Il chercha √† r√©g√©n√©rer les Juifs, c’est-√†-dire √† les d√©ju-da√Įser, et il y r√©ussit en partie. Ses jugements sur les enfants d’Isra√ęl, principalement inspir√©s par la pens√©e d√©iste de son temps, n’√©taient pas tendres, et cet ennemi des ¬ę id√©ologues ¬Ľ ne se souciait gu√®re du probl√®me responsabilit√©s que posait leur condition avilie, en sorte qu’assembl√©s bout √† bout ces jugements fourniraient la mati√®re d’un petit cat√©chisme antis√©mite. Ils combinaient (p.114) l’ancien pr√©jug√© th√©ologique √† la naissante supers¬≠tition scientiste : ¬ę Les Juifs sont un vilain peuple, poltron et cruel. ¬Ľ ¬ę Ce sont des chenilles, des saute¬≠relles, qui ravagent les campagnes. ¬Ľ ¬ę Le mal vient sur¬≠tout de cette compilation indigeste appel√©e le Talmud, o√Ļ se trouve, √† c√īt√© de leurs v√©ritables traditions bibli¬≠ques, la morale la plus corrompue, d√®s qu’il s’agit de leurs rapports avec les Chr√©tiens. ¬Ľ II n’en reste pas moins que les Juifs forment pour lui une race, et que cette race est maudite : ¬ę Je ne pr√©tends pas d√©rober √† la mal√©diction dont elle est frapp√©e cette race qui semble avoir √©t√© seule except√©e de la r√©demption, mais je vou¬≠drais la mettre hors d’√©tat de propager le mal… ¬Ľ

Le rem√®de, √† ses yeux, consiste dans la suppression de la race, qui doit se dissoudre dans celle des Chr√©tiens. La t√Ęche est ardue : ¬ę … le bien se fait lentement, et une masse de sang vici√© ne s’am√©liore qu’avec le temps ¬Ľ. ¬ę Lorsque sur trois mariages, il y en aura un entre Juif et Fran√ßais, le sang des Juifs cessera d’avoir un carac¬≠t√®re particulier. ¬Ľ

Dans les faits, Napol√©on r√©genta les Juifs d’une main ferme et efficace ; pourtant, ses desseins administratifs et politiques faisaient leur part √† des r√™ves visionnaires, et peut-√™tre aussi √† une peur superstitieuse.

D√®s l’exp√©dition d’Egypte, il lan√ßait une proclamation aux Juifs, leur proposant de s’enr√īler sous ses drapeaux pour reconqu√©rir la Terre promise. Mais ceux-ci res¬≠t√®rent sourds √† son appel, et le projet peut √™tre rang√© parmi ses ¬ę mirages orientaux ¬Ľ. Trois ou quatre ann√©es ensuite, une fois nomm√© Premier Consul, Bonaparte entreprenait de r√©gler les questions religieuses. Cepen¬≠dant, la loi du 18 germinal an X sur l’organisation des cultes catholique et protestant laissait le juda√Įsme √† l’√©cart : ¬ę … quant aux Juifs, aurait-il dit, c’est une nation √† part, dont la secte ne se m√™le avec aucune autre ; nous aurons donc le temps de nous occuper d’eux plus tard. ¬Ľ Ce temps vint sous l’Empire, au printemps 1806, et il semble bien que son intention premi√®re ait √©t√© de les priver de leurs droits civiques. Mais le Conseil d’Etat, peupl√© d’anciens juristes de la R√©volution (Regnault de Saint-Jean d’Angely, Beugnot, Berlier), sut exercer une influence mod√©ratrice sur lui. En fin de compte, il d√©ci¬≠dait de sonder auparavant les reins et les cŇďurs des Juifs, dont il r√©unissait √† Paris les repr√©sentants, en une ¬ę Assembl√©e g√©n√©rale ¬Ľ.

(p.115) Tenaient-ils √† √™tre Fran√ßais ? Etaient-ils pr√™ts √† jeter par-dessus bord, s’il le fallait, la loi de Mo√Įse ? Aux douze questions embarrassantes qui leur furent pos√©es, les d√©l√©gu√©s r√©pondirent d’une mani√®re on ne peut plus satisfaisante. ¬ę Les Juifs… regardent-ils la France comme leur patrie et se croient-ils oblig√©s de la d√©fendre ? ¬Ľ ¬ę Oui, jusqu’√† la mort ! ¬Ľ s’exclamait l’Assembl√©e una¬≠nime. Mais les nouveaux patriotes redevinrent le peuple √† la nuque dure lorsqu’il fut question des mariages mix¬≠tes, dont l’Empereur souhaitait que les rabbins les recom¬≠mandent express√©ment : sans heurter de front l’autocrate, l’Assembl√©e r√©ussissait √† esquiver la r√©ponse. Dans l’en¬≠semble, elle subit avec succ√®s l’examen, et produisit une impression favorable sur les commissaires (Pasquier, Portalis) d√©sign√©s par l’Empereur. Encore fallait-il trou¬≠ver le moyen de lier la population juive bigarr√©e de l’Empire, des Pays-Bas √† l’Italie, par les d√©cisions adop¬≠t√©es par l’Assembl√©e : les commissaires furent fort sur¬≠pris d’apprendre qu’il n’existait aucune autorit√© organis√©e, aucun gouvernement central, auquel tous les fid√®les de Mo√Įse pr√™taient all√©geance (un √©tonnement qui est encore parfois partag√©, de nos jours). C’est dans ces conditions que naquit l’id√©e de r√©unir √† Paris un Grand Sanh√©drin, qui, √† dix-huit si√®cles de distance, renouerait avec la tra¬≠dition d’un gouvernement d’Isra√ęl.

L’id√©e enflamma aussit√īt l’imagination de Napol√©on ; au-del√† d’un instrument de r√©g√©n√©ration et de police des Juifs, le g√©nial opportuniste crut pouvoir utiliser un tel organe pour les besoins de sa grande politique. Le projet fut mis au point par lui au cours des derniers mois de l’ann√©e 1806, en m√™me temps que celui du blocus conti¬≠nental ; sans doute comptait-il sur la pieuse all√©geance des hommes d’affaires juifs pour mieux affamer l’Angle¬≠terre. Le nouveau gouvernement d’Isra√ęl allait √™tre une r√©plique fid√®le de l’ancien, et compter le m√™me nombre de membres (soixante et onze), rev√™tus des m√™mes titres ; des invitations furent adress√©es, au-del√† des fronti√®res de l’Empire, √† toutes les juiveries de l’Europe. L’ouver¬≠ture s’effectua le 9 f√©vrier 1807, en grande pompe, dans la chapelle d√©saffect√©e Saint-Jean, rue des Piliers, qui fut d√©baptis√©e en rue du Grand-Sanh√©drin.

Mais une telle forme de r√©g√©n√©ration des Juifs √©tait riche d’associations f√Ęcheuses, voire provocatrices, pour la sensibilit√© chr√©tienne. Le Sanh√©drin n’√©tait-il pas le tribunal juif qui avait accept√© le march√© de Judas, et lui (p.116) compta les trente pi√®ces d’argent ? N’√©tait-ce pas l√† que ¬ę se passa cette sc√®ne d’outrages sans nom o√Ļ le Fils de Dieu fut soufflet√©, couvert de crachats et d’insultes ? ¬Ľ Ne fut-il pas, en un mot, l’organe m√™me du d√©icide? D√®s lors, les imaginations se donn√®rent libre cours. La propagande antinapol√©onienne √† l’√©tranger exploita vigou¬≠reusement et longuement ce th√®me, qui vint compl√©ter celui de Napol√©on l’ant√©christ, ainsi que nous allons le voir plus loin. En France, m√™me les catholiques ralli√©s ne manqu√®rent pas d’y faire des allusions. ¬ę Pour le christianisme, l’√©tat malheureux des Juifs est une preuve qu’on voudrait, avant le temps, faire dispara√ģtre… ¬Ľ, pro¬≠testait de Donald, comparant le Sanh√©drin des Juifs √† la Convention des philosophes. Un pamphlet anonyme, qui fut saisi par la police, repr√©sentait Napol√©on comme ¬ę l’oint du Seigneur, qui sauvera Isra√ęl ¬Ľ. Mais ce nou¬≠veau messie des Juifs ne serait-il pas lui-m√™me d’origine juive ? C’est ce que L’Ambigu, l’organe des √©migr√©s fran¬≠√ßais √† Londres, s’empressa d’affirmer, et cette imputation elle aussi a laiss√© sa trace dans la m√©moire des hommes.

Le rapide licenciement du Sanh√©drin peut laisser croire que ces campagnes impressionn√®rent Napol√©on, au point de susciter chez lui √©galement une sorte de peur super¬≠stitieuse. En effet, cette assembl√©e au nom mill√©naire ne tint que quelques s√©ances, au cours desquelles furent ent√©rin√©es les d√©cisions ant√©rieurement prises par 1′ ¬ę As¬≠sembl√©e g√©n√©rale ¬Ľ ; le 9 mars 1807, un mois apr√®s son ouverture solennelle, elle fut dissoute, et il ne fut plus jamais question de la r√©unir √† nouveau.

Par ailleurs, non seulement les Juifs des pays √©trangers, mais aussi ceux de l’Empire, ne manifestaient pas un enthousiasme excessif pour l’institution appel√©e √† les r√©gir, sous la surveillance imp√©riale. En r√©sultat, et quels qu’aient pu √™tre ses mobiles, Napol√©on renon√ßa √† son grand plan politico-messianique. En d√©finitive, il se con¬≠tenta de soumettre les Juifs, par le d√©cret dit ¬ę inf√Ęme¬Ľ du 17 mars 1808, √† des mesures d’exception partielles, d√©partement par d√©partement : ceux de la Seine et des d√©partements du Sud-Ouest (auxquels plusieurs autres vinrent se joindre par la suite) gard√®rent la pl√©nitude de leurs droits ; ceux des autres d√©partements furent assujettis √† des mesures de discrimination qui entra¬≠vaient leurs d√©placements, et l’exercice par eux du commerce. Le d√©cret du 17 mars, qui ruina bien des familles juives, √©tait motiv√© par la lutte anti-usuraire, (p.117) mais les laborieuses enqu√™tes sur ¬ę les abus des Juifs ¬Ľ prescrites √† cette occasion aux pr√©fets nous montrent une fois de plus comment leur mauvaise r√©putation tenait d’abord √† leur qualit√© de Juifs.

(…)

L√† o√Ļ les Juifs restaient effectivement nombreux √† exercer le m√©tier de Juifs, ainsi que cela √©tait le cas dans les d√©partements rh√©nans, ils servaient couramment de pr√™te-noms √† des Chr√©tiens qui n’osaient pas juddiser ouvertement. Les rapports des pr√©fets et des maires signalent √† de multiples reprises cet √©tat de choses, que le maire de Metz d√©crivait comme suit :

¬ę Les acqu√©reurs et les soumissionnaires des biens nationaux (p.118) cherch√®rent et trouv√®rent de l’argent chez les Juifs. Ils l’obtin¬≠rent √† tr√®s haut prix, parce que les Juifs, en ayant peu, se firent pour ces op√©rations les courtiers des particuliers non juifs, qui voulurent se procurer de gros b√©n√©fices, en conser¬≠vant les dehors honn√™tes sous lesquels ils √©taient connus dans la soci√©t√©. Ainsi, l’odieux √©tait pour les Juifs, et le profit reve¬≠nait √† d’autres. La libert√© du commerce de l’argent favorisa d’ailleurs l’usure ; on vit √† Metz des usuriers dans toutes les classes de la soci√©t√©… ¬Ľ

Pourtant, les commissaires de l’Empereur rejetaient le bl√Ęme sur les Juifs seuls :

¬ę On e√Ľt dit que [les Juifs] enseignaient √† ceux qu’ils d√©pouil¬≠laient l’oisivet√© et la corruption, tandis qu’ils √©taient leur mora¬≠lit√© √† ceux qu’ils ne d√©pouillaient pas. Des notaires publics, s√©duits par eux, employaient leur minist√®re √† cacher leur hon¬≠teux trafics, et des domestiques, des journaliers, leur appor¬≠taient le prix de leurs services ou de leurs journ√©es, afin qu’ils le fissent valoir comme leurs propres derniers. De cette] mani√®re, les professions utiles √©taient abandonn√©es par un certain nombre de Fran√ßais, qui s’accoutumaient √† vivre sans travail des profits de l’usure… ¬Ľ

 

(p.135) Pour entrer dans la grande soci√©t√©, il leur fallait pas¬≠ser d’abord par l’√©cole publique. Chemin de croix pour bien des enfants juifs, les marquant pour le reste de leurs jours. Arriv√© au fa√ģte des honneurs, Adolphe Cr√©-mieux √©voquait ce pass√© : ¬ę … je ne pouvais pas traverser les rues de ma ville natale sans recueillir quelques injures. Que de luttes j’ai soutenues avec mes poings ! ¬Ľ. (Pour corriger les effets de cette √©vocation, l’homme d’Etat ajoutait aussit√īt : ¬ę Eh bien, peu d’ann√©es je faisais mes √©tudes √† Paris, et quand je rentrais √† N√ģmes, en 1817, je prenais ma place au barreau et je n’√©tais plus juif pour personne ! ¬Ľ Ainsi donc, la soci√©t√© n√ģmoise eut le tact de ne pas voir le Juif en Cr√©mieux ; tel est peut-√™tre le secret de la tol√©rance fran√ßaise…) Se fondant, on peut le croire, sur ses souvenirs d’enfance, Fr√©d√©ric Mistral √©voquait dans Nerto ces guerres enfantines, √† cinquante contre un : ¬ę Lou pecihoun ! Lou capeu jaune ! A la jutari√© ! que s’encaune ! Cinquante enfant i√© soun darri√©1… ¬Ľ

Tout porte √† croire que dans l’est de la France, les brimades, aux rites semblables, √©taient tout aussi cou¬≠rantes. Le rabbin de Metz, J.-B. Drach, d√©crivait l’enfance de son fr√®re ¬ę … que ses camarades d’√©cole… poursui¬≠vaient au sortir de la classe, l’accablant d’injures, de coups de pierre, et, que pis est, lui frottant les l√®vres avec du lard. Malgr√© les chefs de l’√©cole, qui interpos√®¬≠rent plus d’une fois leur autorit√©, ces pers√©cutions continu√®rent jusqu’√† ce que mon fr√®re se f√Ľt distingu√© par ses progr√®s et les prix qu’il obtenait √† la fin de chaque ann√©e ; il est maintenant un des meilleurs minia¬≠turistes de sa province ¬Ľ.

 

1 ¬ę Le guenillon ! le chapeau jaune ! A la juiverie ! qu’il se cache ! Cinquante enfants apr√®s lui… ¬Ľ

 

 

(p.136) Karl Marx fut baptis√© sur le d√©sir de son p√®re, √† l‚Äô√Ęge de 7 ans.

 

(p.157) Pour transgresser l’ordre existant, le peuple a d’ordi¬≠naire besoin des encouragements prodigu√©s par des gens influents ou lettr√©s. En Allemagne, on trouve √† l’origine des pogromes de 1819 l’exaltation nationaliste des ¬ę guer¬≠res de lib√©ration ¬Ľ, cultiv√©e surtout par des professeurs et des √©tudiants. Aux c√īt√©s du philosophe Fichte, il con¬≠vient d’√©voquer des propagandistes tels qu’Ernst Moritz Arndt et Friedrich Jahn. Le premier, un gallophobe acharn√©, pr√©conisait un syst√®me de cloisons √©tanches entre les peuples d’Europe, que m√™me les doctrinaires racistes du IIIe Reich trouvaient trop rigide ; le second, le fameux ¬ę p√®re gymnaste ¬Ľ (Turnvater Jahn), assurait que les peuples m√©tiss√©s, tels que les animaux hybrides, perdent leur ¬ę force de reproduction nationale ¬Ľ. Il pro¬≠clamait aussi que les Polonais, les Fran√ßais, les cur√©s, les hobereaux et les Juifs √©taient le malheur de l’Alle¬≠magne, ce qui faisait beaucoup de malheurs pour un seul pays.

 

(p.159) Quoi qu’il en soit de la gen√®se de l’affaire, ces troubles commenc√®rent √† W√Ļrzburg, au d√©but d’ao√Ľt 1819, et se propag√®rent aussit√īt √† travers les villes et campagnes allemandes, √† l’exception du royaume de Prusse, dans lequel l’ordre proverbial fut maintenu, en sorte que les Juifs n’essuy√®rent que quelques horions. Dans les autres r√©gions, les d√©sordres furent plus graves, mais se limi¬≠t√®rent le plus souvent aux pillages et aux d√©molitions des synagogues : le sang coula peu. Il n’emp√™che que les victimes furent douloureusement surprises de voir les voisins cordiaux ou les clients de la veille se pr√©ci¬≠piter sur leurs magasins et sur leurs demeures, haches et leviers √† la main ; de voir, myst√®re des pogromes, des amis d’hier, ¬ę les faire danser d’une autre mani√®re ¬Ľ. Un mouvement d’√©migration s’ensuivit, en direction des Etats-Unis, et aussi de la France, qui accueillit √† bras ouverts les r√©fugi√©s. Le puissant Rothschild de Francfort, dont la banque faillit √™tre mise √† sac, songea lui aussi √† quitter l’Allemagne. Les ministres 4e la Sainte-Alliance s’√©murent et, devant la carence de nombreuses autorit√©s municipales, Metternich donna l’ordre aux troupes autri¬≠chiennes d’intervenir en cas de n√©cessit√©. En m√™me temps, il √©dicta des mesures s√©v√®res √† rencontre des corporations d’√©tudiants et des agitateurs r√©volution¬≠naires.

 

(p.165)

/Fr√©d√©ric Schlegel/ (1805) Dans le m√™me ouvrage (Essai sur la langue et la philosophie des Indiens) il inventait le terme d’¬ę Aryens¬Ľ pour d√©signer les conqu√©rants invin¬≠cibles descendus de l’Himalaya pour coloniser et civiliser l’Europe. August Wilhelm Schlegel, reprenant une id√©e de Leibnitz sur l’utilit√© de la philologie pour l’√©tude de l’origine des peuples, traitait √©galement de l’¬ę origine des Hindous ¬Ľ, et proclamait la sup√©riorit√© de leur langue sur les langues s√©mitiques. A la m√™me √©poque, le philo¬≠sophe Schelling critiquait les imperfections de la Sainte Ecriture qui, estimait-il, ne soutenait pas la comparaison ¬ę en contenu v√©ritablement religieux ¬Ľ avec les livres sacr√©s des Indiens.

 

(p.174) Nous avons dit pourtant que ceux-ci faisaient vibrer outre-Manche les m√™mes cordes sensibles qu’ailleurs. Pour les sentiments hostiles et m√©prisants de cet ordre, lors¬≠qu’ils ne s’ext√©riorisent pas, il n’est pas de meilleur r√©v√©¬≠lateur que la cr√©ation artistique : or, √† travers l’√©volution des modes d’expression et des styles litt√©raires, l’image du Juif, dans la patrie de Shakespeare, varie peu, et elle reste domin√©e par la grandiose figure de Shylock. Il est vrai que, comme ailleurs en Europe, la fin du xvme si√®cle y vit fleurir sur les sc√®nes th√©√Ętrales le type conventionnel du ¬ę bon Juif ¬Ľ ; mais cet artifice didactique ne fut utilis√© que par des auteurs mineurs, de nos jours oubli√©s.

Les grands cr√©ateurs restent fascin√©s par la figure de l’implacable Marchand de Venise, dont les ressentiments font place chez Dickens √† la malfaisance gratuite du bourreau d’enfants Fagin ; plus nuanc√©e, et plus remar¬≠quable, est la mani√®re dont Walter Scott traite le th√®me juif. Dans Ivanho√©, son roman le plus populaire, la race juive incarn√©e dans Isaac et sa fille R√©becca, s’oppose d’abord aux races chr√©tiennes, elles-m√™mes engag√©es dans un conflit s√©culaire au cours duquel se forge lentement le devenir anglais, puisque ¬ę quatre g√©n√©rations n’ont pas suffi pour fusionner les sangs hostiles des Normands et des Anglo-Saxons ¬Ľ. En sorte que ces deux races parais¬≠sent n’avoir en commun que leur animadversion pour les enfants d’Isra√ęl. Mais Isaac et R√©becca contrastent aussi entre eux : moins vindicatif que Shylock, le p√®re n’est qu’un pleutre m√©prisable, tandis que la fille joint √† une radieuse beaut√©

les vertus les plus sublimes, et sa perfec¬≠tion est encore soulign√©e par les √©preuves et les malheurs (p.175) auxquels la condamne Walter Scott. Un tel partage, qui ne faisait qu’accentuer les lumi√®res et les ombres¬† de l’image m√©di√©vale du Juif, convenait on ne peut mieux √† l’inspiration romantique, et tourna presque aussit√īt au poncif litt√©raire : durant la seule ann√©e 1820, pas moins de quatre auteurs dramatiques anglais portent les h√©ros juifs d’Ivanho√© √† la sc√®ne, tandis qu’en France Chateau¬≠briand, dans son essai sur Walter Scott et les Juives, cherche √† √©lucider ¬ę pourquoi, dans la race juive, les fem¬≠mes sont plus belles que les hommes ¬Ľ. Il trouve √† ce ph√©nom√®ne une explication int√©ressante : le Fils de Dieu fut reni√©, martyris√© et crucifi√© par des hommes seulement, tandis que ¬ę les femmes de Jud√©e crurent au Sauveur, l’aim√®rent, le suivirent, le soulag√®rent dans ses afflictions ¬Ľ. Une telle vue, que le r√©cit √©vang√©lique ne corrobore qu’imparfaitement, nous fait en revanche toucher du doigt la v√©rit√© psychologique ¬ę Ňďdipienne ¬Ľ, de l’antis√©mitisme, pour¬† lequel le Juif¬† m√Ęle seulement¬†¬† est¬† dangereux et hideux, et le p√®re castrateur ne peut √™tre en effet que viril ; d√©munie de p√©nis, la femme juive ne partage pas la ¬ę mal√©diction de la race ¬Ľ, et son innocence la rend m√™me sp√©cialement d√©sirable. A ce propos, Chateaubriand se faisait l’interpr√®te de la tradition chr√©tienne en √©vo¬≠quant la femme de B√©thanie, la bonne Samaritaine, et l’adorable Madeleine, gr√Ęce auxquelles, concluait-il,¬† ¬ę le reflet de quelque beau rayon sera rest√© sur le front des Juives ¬Ľ. Aussi bien la beaut√©, souvent qualifi√©e de divine, des Juives est-elle une id√©e re√ßue de l’√©poque romantique (¬ę beaut√© c√©leste ¬Ľ, √©crira le plus s√©rieusement du monde Michelet, et ¬ę perle d’Orient ¬Ľ), tandis que ses malheurs permettent encore mieux de rehausser ses attraits¬† de d√©esse viol√©e ou de ¬ę symbole sexuel ¬Ľ. Rarement, croyons-nous, le m√©lange explosif de religion, d’√©rotisme et d’an¬≠goisse archa√Įque sur lequel repose l’antis√©mitisme a √©t√© si clairement mis en √©vidence que dans le commentaire oubli√© de l’auteur du G√©nie du christianisme.

 

(p.179) (‚Ķ) Disraeli ne se contentait pas de peupler les cou¬≠vents espagnols et les universit√©s allemandes de Juifs camoufl√©s, c’est-√†-dire √† Marranes ; il annexait aussi √† leur race les plus grands personnages historiques, Kant, Mozart et m√™me Napol√©on, sans parler de h√©ros mineurs tels que Mass√©na ou Soult. Cette mystification √©tait natu¬≠rellement un argument √† double tranchant, qui pouvait servir aussi bien √† d√©montrer la puissance corruptrice des Juifs : une telle arme fut employ√©e par la suite par les antis√©mites de tous les pays de la mani√®re qu’on sait, et continue √† l’√™tre de nos jours, en sourdine √† l’Occident, √† grand fracas ailleurs1. D’autre part, le proc√©d√© des natu¬≠ralisations abusives fut utilis√© √† une √©chelle encore plus vaste par les thurif√©raires du pangermanisme, qui s’an¬≠nexaient, de Giotto √† Pasteur, tout le Panth√©on des grands hommes. Sur tous ces points, Disraeli fut un pr√©curseur, et peut-√™tre un ma√ģtre √† penser.

Dans Tancred, son Ňďuvre pr√©f√©r√©e, il poussait ses th√®ses provocatrices encore plus loin, sans m√™me s’embarrasser d’un pr√™te-nom ; car c’est l’auteur lui-m√™me qui y glorifie l’¬ę esprit s√©mitique ¬Ľ, et se gausse de la ¬ę civilisation des Francs ¬Ľ :

; ¬ę … quelques Francs au nez plat, outres sonores gonfl√©es de pr√©tention (race qui a peut-√™tre surgi dans les mar√©cages de quelque for√™t nordique √† peine d√©frich√©e) parlent de pro¬≠gr√®s !… L’Europ√©en parle de progr√®s parce que gr√Ęce √† l’appli¬≠cation ing√©nieuse de quelques acquisitions scientifiques il a √©tabli une soci√©t√© dans laquelle le confort tient lieu de civili¬≠sation ! ¬Ľ

Plus loin, c’est ¬ę Tancred ¬Ľ qui convient humblement √† son tour qu’il descend ¬ę d’une horde de pirates balti-ques ¬Ľ, race qui se serait sans doute ¬ę entre-d√©truite ¬Ľ si elle n’avait pas √©t√© √©clair√©e par la ¬ę spiritualit√© des S√©mites ¬Ľ.

 

  1. ¬ę Picasso est Juif ! comment, vous ne le saviez pas ? C√©zanne l’√©tait aussi. Et Kandinsky. Sans parler de Chagall, bien entendu. Celui-l√†, quand il √©tait commissaire du peuple √† Vitebsk, a tout fait pour tarir le renouveau de la peinture russe, commenc√© au XIXe si√®cle : il √©tait √† la t√™te de la grande conspiration ! ¬Ľ Ces propos sont tenus par un repr√©sentant de l’¬ę opposition stalinienne ¬Ľ. (Moscou 66, par Jean neuvecelle, ¬ę France-Soir ¬Ľ, 10 ao√Ľt 1966.)

 

(p.180) Ce racisme outrancier fut propag√© par Disraeli, sa vie durant, non seulement dans ses populaires Ňďuvres roman¬≠c√©es, mais aussi dans une profession de foi purement politique, Lord George Bentinck (1851), dont le chapi¬≠tre XXIV est consacr√© √† l’apologie des Juifs. Au lendemain de la r√©volution de 1848, le futur Lord Beaconsfield voit dans Isra√ęl la cause secr√®te et efficiente de la subversion europ√©enne, et les stupides oppresseurs chr√©tiens n’ont qu’√† s’en prendre √† eux-m√™mes : que n’ont-ils pas compris qu’il ne fallait pas pousser au d√©sespoir la race √©lue? En effet :

¬ę La destruction du principe s√©mite, l’extirpation de la reli¬≠gion juive, que ce soit sous sa forme mosa√Įque, ou sous forme chr√©tienne, l’√©galit√© naturelle de l’homme et l’abrogation de la propri√©t√© sont proclam√©es par les soci√©t√©s secr√®tes qui forment les gouvernements provisoires, et on trouve des hommes de la race juive √† la t√™te de chacune d’elles. Le peuple de Dieu coop√®re avec les ath√©es ; les habiles accumulateurs des richesses s’allient aux communistes ; la race particuli√®re et √©lue tend la main √† toute la racaille et aux viles castes de l’Europe ! Et tout cela, parce qu’ils veulent d√©truire le chris¬≠tianisme ingrat, qui leur doit jusqu’√† son nom, et dont ils ne peuvent plus endurer la tyrannie.

¬ę Lorsqu’en f√©vrier 1848 les soci√©t√©s secr√®tes ont surpris l’Europe, elles ont √©t√© elles-m√™mes surprises par leur succ√®s inattendu, et elles n’auraient pas √©t√© capables de profiter de l’occasion s’il n’y avait eu les Juifs, qui malheureusement s’√©taient li√©s depuis des ann√©es avec ces associations malfair sant√©s. Quelle qu’ait √©t√© la stupidit√© des gouvernements, le s√©isme politique n’aurait pas ravag√© l’Europe. Mais l’√©nergie et les innombrables ressources des enfants d’Isra√ęl ont gran¬≠dement prolong√© cette lutte inutile… ¬Ľ

¬ę Soci√©t√©s secr√®tes ¬Ľ, et ¬ę race s√©mite ¬Ľ ; ces id√©es, ch√®res au xixe si√®cle, se trouvaient cautionn√©es de la sorte par un √©pigone de l’ironie marrane. Pourtant, s’il est difficile de penser que Disraeli croyait tout ce qu’il √©crivait, son apolog√©tique t√©moigne d’une passion singuli√®rement forte, notamment lorsque dans Tancred il fustige les Juifs fai¬≠bles et honteux, ceux qui renient ou simulent leurs origi¬≠nes. Sa sinc√©rit√© est encore mieux mise en √©vidence par l’√©tonnant discours dans lequel, jouant sa carri√®re poli¬≠tique, il exigeait en 1847 l’admission des Juifs √† la Cham¬≠bre des Communes, non en vertu de quelque principe abstrait de tol√©rance ou d’√©galit√©, mais √† titre de privil√®ge d√Ľ au peuple de Dieu :

 

¬ęChaque jour sacr√©, vous proclamez en public les exploits des h√©ros juifs, les preuves de la ferveur juive, les brillantes annales de la splendeur juive pass√©e. L’Eglise a √©difi√© dans tous les pays des b√Ętiments consacr√©s au culte, et sur chaque autel, nous trouvons les tables de la loi juive. Le dimanche, lorsque vous voulez rendre gr√Ęce au Tout-Puissant, ou lorsque vous cherchez une consolation dans la d√©tresse, vous trouvez l’un et l’autre dans les strophes des po√®tes juifs… Tous les premiers Chr√©tiens furent des Juifs. La religion chr√©tienne fut d’abord pr√™ch√©e par des hommes qui avaient √©t√© juifs, avant de se convertir ; au premier √Ęge de l’Eglise, chacun des hommes dont le z√®le, la puissance ou le g√©nie propag√®rent la foi chr√©¬≠tienne fut un Juif… ¬Ľ

 

(p.197) Lamartine, √† premi√®re vue, semble s’opposer au jeune Hugo un peu comme Rousseau s’opposait √† Voltaire. Dans son Voyage d’Orient, il proclame son amour pour les Juifs, l’une de ces ¬ę nations po√®tes… qui ont id√©alis√© la politique et fait pr√©dominer dans la vie des peuples le principe divin ¬Ľ, et tout comme Rousseau, il affirme son espoir sioniste et providentiel :

¬ęUn tel pays, repeupl√© d’une nation jeune et juive, cultiv√© et arros√© par des mains intelligentes, f√©cond√© par le soleil du tropique… ‚ÄĒ un tel pays, dis-je, serait encore la terre de per¬≠mission aujourd’hui, si la Providence lui rendait un peuple, et la politique du repos et de la libert√©. ¬Ľ

Ce sont les accents du Vicaire savoyard et, peu apr√®s, Lamartine ajoute √† son Jocelyn l’√©pisode du colporteur juif :

Le pauvre colporteur est mort la nuit dernière.

Nul ne voulait donner des planches pour sa bière ;

Le forgeron lui-même a refusé son clou :

¬ę C’est un Juif, disait-il, venu je ne sais d’o√Ļ,

Un ennemi de Dieu que notre terre adore

Et qui, s’il revenait, l’outragerait encore… ¬Ľ

Et la femme du Juif et ses petits enfants

Imploraient vainement la pitié des passants.

 

Le pr√™tre Jocelyn fait la le√ßon √† ses paroissiens : ¬ę Je fis honte aux Chr√©tiens de la duret√© de leur √Ęme. ¬Ľ L’apologue qu’il leur raconte les fait revenir √† de meilleurs senti¬≠ments : ¬ę Cette morale du drame a retourn√© leur √Ęme, et l’on se disputait l’enfant et la femme. ¬Ľ

D’autres auteurs ne se prononcent pas sur les destin√©es d’Isra√ęl, et les Juifs qui paraissent √©pisodiquement dans leurs r√©cits ne permettent pas de conclure sur leurs sen¬≠timents personnels ; peut-√™tre n’en cultivent-ils pas. C’est le cas d’Alfred de Musset, qui campe, dans L’habit vert, un fripier juif, Munius ; mais ce vieux fripon est roul√© √† son tour par la grisette Marguerite et ses amis. C’est aussi (p.198) celui de Stendhal, dont Le Juif (Philippo Ebreo), est d’abord un homme, qui raconte √† l’auteur sa vie aven¬≠tureuse. On rel√®ve, dans le r√©cit, cet admirable raccourci stendhalien :

¬ę Voil√† la vie que j’ai men√©e de 1800 √† 1814. Je semblais avoir la b√©n√©diction de Dieu. ¬Ľ ¬ę Et le Juif se d√©couvrit avec un respect tendre. ¬Ľ

Chez George Sand, on trouve, dans les Mississipiens, un agioteur du temps de Law, Samuel Bourset, neveu imaginaire du c√©l√®bre financier Samuel Bernard, que la romanci√®re, tout comme des g√©n√©rations d’historiens, croyait √† tort avoir √©t√© un Juif.

Dans l’univers de Balzac, les Juifs foisonnent, croqu√©s sur le vif, et souvent identifiables (Nucingen = Rothschild, Nathan =; Gozlan, docteur Halpersohn = docteur Koreff ou = docteur Knoth√©). On en compte une trentaine au total. La courtisane √† la beaut√© ¬ę sublime ¬Ľ n’y manque pas, ni l’¬ę usurier des toiles¬Ľ Magus, ou l’usurier tout court Gobseck ; mais le cr√©ateur ne manifeste aucune pr√©¬≠vention √† leur √©gard. Il en va autrement de certains de ses personnages. Lady Dudley, recevant l’√©crivain Nathan, dit √† son amie : ¬ę II y a, mon ange, des plaisirs qui nous co√Ľtent bien cher ¬Ľ (Le Lys dans la vall√©e). L’√©tudiant Juste ¬ę a dit en 1831 ce qui devait arriver et ce qui est arriv√© : les assassinats, les conspirations, le r√®gne des Juifs ¬Ľ (Z. Marcas), Balzac lui-m√™me note la rigidit√© de l’ostracisme provincial : ¬ę L’origine de Mlle de Villenoix et les pr√©jug√©s que l’on conserve en province contre les Juifs ne lui permettaient pas, malgr√© sa fortune et celle de son tuteur, d’√™tre re√ßue dans cette soci√©t√© tout exclu¬≠sive qui s’appelait, √† tort ou √† raison, la noblesse ¬Ľ (Louis Lambert). La haute soci√©t√© parisienne savait, nous l’avons vu, √™tre moins traditionnaliste.

Nous avons d√©j√† eu l’occasion de citer, √† deux reprises, Chateaubriand. Ce gentilhomme breton avait vou√© aux Juifs une haine tenace, tant√īt se r√©jouissant de la d√©ch√©ance des immolateurs du Christ (¬ę le genre humain a mis la race juive au lazaret, et sa quarantaine proclam√©e du haut du calvaire ne finira qu’avec la fin du monde¬Ľ), tant√īt en jalousant leur prosp√©rit√© (¬ę Heureux Juifs, mar¬≠chands de crucifix, qui gouvernez aujourd’hui la Chr√©¬≠tient√©… Ah ! si vous vouliez changer de peau avec moi, si je pouvais au moins me glisser dans vos coffres-forts, vous voler ce que vous avez d√©rob√© aux fils de famille, (p.199) je serais le plus heureux des hommes ¬Ľ). La contradiction entre ces deux passages des M√©moires d’outre-tombe ne pouvait √™tre lev√©e qu’en pr√™tant aux Juifs des pouvoirs surnaturels ; c’est aux Rothschild que Chateaubriand attri¬≠buait, para√ģt-il, l’√©chec de sa carri√®re politique.

 

Allemagne

 

(p.212) Arndt, Jahn et les germanomanes.

 

Le culte de la race germanique, qui surgit en Allemagne au d√©but du xix¬ę si√®cle, est un ph√©nom√®ne sans analogie dans les autres pays : parmi les nationalismes europ√©ens qui commencent √† rivaliser en exaltation, aucun ne prend cette forme biologis√©e. C’est presque sans transition que les auteurs passent, entre 1790 et 1815, de l’id√©e d’une mission sp√©cifiquement allemande √† la glorification de la langue, et, de l√†, √† celle du sang allemand, dans le cadre d’un ¬ę contre-messianisme ¬Ľ particulariste qui se constitue en r√©plique au messianisme universaliste fran√ßais. C’est que le drame de la R√©volution fran√ßaise reste la donn√©e fondamentale de la trag√©die allemande du xxe si√®cle, tout, ou presque tout, ayant √©t√© dit outre-Rhin dans le domaine qui nous pr√©occupe plus d’un si√®cle avant la naissance du mouvement hitl√©rien.

 

(p.239) Ce monde grandiose qu’il cr√©a fut peupl√© par la suite d’Aryens et de S√©mites, une imposture √† l’√©chelle wagn√©rienne. Tout fut spectaculaire chez lui : l’√©veil de sa rage antis√©mite, qui a sa place dans l’histoire de la musique et dans l’histoire de l’Allemagne, en m√©riterait une autre dans les manuels de psychologie. Cette rage √©clata au grand jour en 1850, lorsque Wagner avait trente-sept ans ; auparavant, il nous l’apprend lui-m√™me, il avait milit√© pour l’√©mancipation compl√®te des Juifs.

 

(p.251) Mais peut-√™tre Wagner n’a-t-il pas eu de meilleur ex√©g√®te que Wagner lui-m√™me. Sa vie durant, il s’est expliqu√© sur une Ňďuvre dans laquelle il cherchait √† fondre en une unit√© indissoluble musique, action th√©matique et id√©ologie. Apr√®s la p√©riode de Zurich, c’est surtout √† Bayreuth, √† la fin de sa vie, qu’il multiplia les √©crits sur l’art, la politique et d’autres sujets. Son antis√©mitisme ne se d√©mentit pas ; avec le temps, il devint plus fun√®bre :¬† ¬ę Je tiens la race juive pour l’ennemi n√© de l’humanit√© et de tout ce qui est noble ; j il est certain que les Allemands notamment vont p√©rir par elle, et peut-√™tre suis-je encore le dernier Allemand j qui a su s’affirmer contre le juda√Įsme, qui tient d√©j√† tout sous sa coupe ¬Ľ, √©crivait-il¬† en 1881 au roi de Bavi√®re Louis IL (Ce qui ne l’emp√™che pas de r√©conforter la m√™me ann√©e son impr√©sario¬† Angelo Neumann, en butte aux troubles antis√©mites de Berlin, de critiquer √† cette occa¬≠sion les campagnes antis√©mites et de parler ¬ę d’absurdes malentendus ¬Ľ ;¬†¬† cela¬† aussi,¬† c’est Wagner.)¬†¬† Les¬† motifs | pessimistes de Schopenhauer s’enrichissent de ceux de ; Gobineau, relatifs √† la d√©cadence raciale. ¬ę D√©mon plas¬≠tique de la d√©cadence de l’humanit√© ¬Ľ : aussi qualifie-t-il le Juif dans un √©crit intitul√©, ce qui peut-√™tre n’est pas indiff√©rent, Connais-toi toi-m√™me (Erkenne dich selbst). Il y attribue au ¬ę Juif ¬Ľ une sup√©riorit√© malfaisante, et des succ√®s √©tonnants ; il lui impute l’invention de l’argent, et, pire, celle du papier-monnaie, ¬ę machination diaboli¬≠que ¬Ľ ; √† la limite, enfin, toute la civilisation occidentale, qui ¬ę est un p√™le-m√™le juda√Įco-barbare ¬Ľ, et nullement ¬ę une cr√©ation chr√©tienne ¬Ľ. Cette puissance du Juif lui para√ģt inh√©rente¬† √†¬† son¬†¬† sang,¬†¬† tellement¬† puissant¬† que ¬ę m√™me le m√©lange ne lui nuit pas ; homme ou femme, qu’il s’allie aux races les plus √©trang√®res √† la sienne,41 engendre toujours un Juif ¬Ľ.

 

(p.265) La fureur avec laquelle Schopenhauer s’emportait con¬≠tre l’omnipr√©sente ¬ę puanteur juive ¬Ľ (foetor judaicus), ce par quoi il entendait la croyance dans la bont√© du Cr√©a¬≠teur et dans le libre arbitre, sugg√®re que ce n’est pas d’id√©es pures qu’il s’agissait pour ce contempteur de la philosophie classique, mais que ¬ę les Juifs ¬Ľ d√©signaient (p.266) chez lui, comme chez les th√©ologiens m√©di√©vaux, tous ceux qui n’√©taient pas d’accord avec lui. Aussi bien s’em¬≠ployait-il par tous les moyens √† approfondir le foss√© entre les tenants de l’Ancienne et ceux de la Nouvelle Loi : ¬ę Les Juifs sont le peuple √©lu par leur Dieu, qui est le Dieu √©lu par son peuple, et cela ne concerne personne d’autre qu’eux et lui. ¬Ľ Et encore plus lapidairement : ¬ę La patrie du Juif, ce sont les autres Juifs. ¬Ľ

 

(p.268) Dans Humain, trop humain, Nietzsche justifiait la recon¬≠naissance que l’Europe devait porter aux Juifs d’une fa√ßon plus r√©fl√©chie et plus pr√©cise :

¬ę … ce furent des libres penseurs, des savants, des m√©decins juifs qui maintinrent le drapeau des lumi√®res et de l’ind√©pen¬≠dance d’esprit sous la contrainte personnelle la plus dure; c’est √† leurs efforts que nous devons en grande partie qu’une explication du monde plus naturelle, plus raisonnable, et en tout cas affranchie du mythe, ait enfin pu ressaisir la victoire, et que la cha√ģne de la civilisation qui nous rattache maintenant aux lumi√®res de la civilisation gr√©co-romaine soit rest√©e inin¬≠terrompue. Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l’Occident, c’est le juda√Įsme qui a surtout contribu√© √† l’occi-dentaliser √† nouveau : ce qui revient √† dire en un certain sens, √† rendre la mission et l’histoire de l’Europe une continuation de l’histoire grecque. ¬Ľ (Humain, trop humain, ¬ß 475, conclu¬≠sion.)

 

(p.270) Il n’est pas indiff√©rent de savoir qu’Otto Weininger avait vu le jour √† Vienne, le foyer germanique le plus chaud de l’agitation antijuive, et la seule ville europ√©enne dans laquelle le suffrage universel portait au pouvoir, en 1897, une liste municipale antis√©mite. Weininger avait alors dix-sept ans ; peu apr√®s, il s’attelait √† la composi¬≠tion d’un trait√© psycho-philosophique qui lui apporta la notori√©t√©, mais non le bonheur ; apr√®s avoir vainement cherch√© une consolation dans le bapt√™me, il se suicidait √† l’√Ęge de vingt-quatre ans. Son ouvrage s’intitulait Le Sexe et le Caract√®re (la traduction fran√ßaise date de 1975). Il y traitait, le long de cinq cents pages, de l’inf√©riorit√© morale et intellectuelle de la femme : pour finir, il y portait une condamnation encore plus cruelle contre le Juif, la diff√©rence √©tant que la femme, au moins, croyait √† quelque chose, √† savoir en l’homme, tandis que le Juif √©tait d√©muni de croyance d’une fa√ßon absolue. Si Weinin¬≠ger pr√©cisait bien que le juda√Įsme n’√©tait √† ses yeux ¬ę qu’une orientation de l’esprit, une constitution psychi¬≠que, qui pouvait se manifester chez tout homme, mais qui avait trouv√© dans le juda√Įsme historique sa manifes¬≠tation la plus grandiose ¬Ľ, cela n’√©branlait pas le principe du contraste qu’il posait entre l’infini des Germains et le z√©ro d’Isra√ęl. Son livre s’achevait sur une invocation apocalyptique :

¬ę Le genre humain attend un nouveau fondateur de religion, et la lutte approche de son √©tape d√©cisive, comme en l’an Un de notre √®re. A nouveau, l’humanit√© a le choix entre le juda√Įsme et le christianisme, entre le commerce et la culture, entre la femme et l’homme, entre l’esp√®ce et l’individu, entre la nullit√© et la valeur, entre le n√©ant et la divinit√© ; il n’y a pas de troisi√®me royaume… ¬Ľ

Le Messie qu’il annon√ßait ainsi lui t√©moigna de la reconnaissance. (p.271) ¬ę II fut le seul Juif digne de vivre ¬Ľ, disait de lui Hitler, aux temps de la¬† ¬ę solution finale ¬Ľ.

On peut encore citer le jeune germaniste Moritz Gold-stein, qui reprenait √©galement √† son compte ces concep¬≠tions courantes d’un conflit germano-juif, mais y r√©agis¬≠sait autrement, encore que d’une mani√®re √† peine moins suicidaire.

 

(p.272) Campagnes antis√©mites et n√©opa√Įennes.

 

Deux ouvrages, publi√©s respectivement en 1871 et en 1873, pr√©c√®dent les d√©buts de l’agitation antis√©mite en Allemagne et en Autriche ; l’un comme l’autre se ser¬≠vaient d’arguments d√©j√† connus, mais qui, repris par la presse, discut√©s dans les r√©unions publiques, purent b√©n√©¬≠ficier cette fois d’une audience autrement vaste que toutes les publications ant√©rieures du xx¬ę si√®cle.

Le ¬ę Juif du Talmud ¬Ľ (Talmudjude) du chanoine Auguste Rohling, centr√© notamment sur le th√®me du meurtre rituel, n’√©tait qu’un d√©marquage du classique ¬ę Juda√Įsme d√©masqu√© ¬Ľ (1700) d’Eisenmenger. Mais les titres de Rohling, professeur √† l’universit√© imp√©riale de Prague, conf√©raient √† son √©crit une meilleure autorit√©. Son ignorance m√™me du Talmud le servait, car ses gros¬≠si√®res erreurs ou ses faux, d√©nonc√©s par des th√©ologiens plus s√©rieux, multipliaient les pol√©miques et assur√®rent une grande publicit√© √† son livre. En 1885, il perdait un proc√®s en diffamation d’une mani√®re tellement scanda¬≠leuse qu’il dut quitter sa chaire universitaire ; il n’em¬≠p√™che qu’il garda des adeptes √† travers toute l’Europe catholique, au point qu’en France, trois traductions de son ¬ę Juif du Talmud ¬Ľ, dues √† trois traducteurs diff√©¬≠rents, voyaient le jour en 1889. Les douze proc√®s de meur¬≠tre rituel qui, entre 1867 et 1914, furent engag√©s contre

(p.273) des Juifs dans l’aire germanique (et qui, √† une exception pr√®s, se termin√®rent par des acquittements) pouvaient √™tre attribu√©s en grande partie √† son agitation, authentifi√©e √† Rome par l’organe officieux Civilit√† Cattolica.

Si le catholique Rohling, √©pigone de l’antijuda√Įsme chr√©¬≠tien sous sa forme la plus sanguinaire, repr√©sente le pass√©, l’ex-socialiste Wilhelm Marr, qui transposa le d√©bat sur le terrain racial, annonce l’avenir. On lui attribue l’invention du terme ¬ę antis√©mitisme ¬Ľ, qui s’imposa inter¬≠nationalement en quelques ann√©es ; il sut aussi faire vibrer la note apocalyptique qu’on d√©c√®le d√©j√† chez Gobineau ou chez Wagner ; mais son √©crit √† lui paraissait √† une heure plus propice.

Son petit livre, intitul√© La Victoire du juda√Įsme sur le germanisme, venait d’autant mieux √† son heure que le boum sp√©culatif d√©clench√© par l’unification de l’Allema¬≠gne fut suivi en 1873 par une d√©b√Ęcle qui ruina nombre de petits sp√©culateurs. Les nouvelles mŇďurs financi√®res √©taient donc sans conteste des mŇďurs juives ; et les Juifs, expliquait Marr, venaient de gagner la partie, gr√Ęce √† leurs ¬ę qualit√©s raciales ¬Ľ, qui leur avaient permis de r√©sister √† toutes les pers√©cutions. ¬ę Ils ne m√©ritent aucun repro¬≠che. Ils ont lutt√© dix-huit si√®cles durant contre le monde occidental. Ils ont vaincu ce monde, ils l’ont assujetti. Nous sommes les perdants, et il est naturel que le vain¬≠queur clame Vae victis… Nous sommes tellement enjuiv√©s que rien ne peut plus nous sauver, et qu’une brutale explosion antijuive ne peut que retarder l’effondrement de la soci√©t√© enjuiv√©e, sans pouvoir l’emp√™cher. ¬Ľ (Aucun antis√©mite ne s’est souci√© d’expliquer pourquoi les Aryens se laissaient si facilement enjuiver, tandis que les Juifs √©taient hors d’√©tat de s’aryaniser.) ¬ę Vous n’arr√™terez plus la grande mission du s√©mitisme. Le c√©sarisme juif ‚ÄĒ je le r√©p√®te avec la plus intime conviction ‚ÄĒ n’est plus qu’une question de temps, et ce n’est qu’apr√®s que ce c√©sarisme aura atteint son point culminant qu’un ¬ę dieu inconnu ¬Ľ viendra peut-√™tre nous aider… ¬Ľ

II y a √† la fois du Gobineau et du Marx dans une telle vision (rappelons que le dernier nomm√© annon√ßait lui aussi en 1844 que le juda√Įsme, qu’il identifiait √† la bour¬≠geoisie, avait atteint ¬ę la domination universelle ¬Ľ). ¬ę C’est la d√©tresse d’un peuple subjugu√© qui parle par ma plume, concluait Wilhelm Marr, en affectant de s’adresser aux Juifs ; d’un peuple qui g√©mit aujourd’hui sous votre joug, comme vous avez g√©mi sous le n√ītre, mais qu’avec le (p.274) cours du temps vous avez r√©ussi √† mettre sur vos deux √©paules. Le ¬ę cr√©puscule des dieux a commenc√© pour nous. Vous √™tes les ma√ģtres, nous sommes les serfs… Finis Germaniae. ¬Ľ En quelques ann√©es, le fun√®bre √©crit connut une douzaine d’√©ditions ; dans les faits, son auteur fit preuve d’un certain optimisme, puisqu’il fondait en 1879 une ¬ę Ligue antis√©mite ¬Ľ.

 

(p.275) En cons√©quence, Berlin devint en 1880-1881 le th√©√Ętre de sc√®nes de violence, d’autant plus que des agitateurs nullement chr√©tiens ‚ÄĒ Bernhard Forster, le beau-fr√®re de Nietzsche, ou le jeune instituteur Ernst Henrici ‚ÄĒ s’en m√™l√®rent¬† :¬† des bandes organis√©es assaillaient les Juifs dans les rues, les chassaient des caf√©s, brisaient les vitres de leurs magasins. En province, des synagogues furent br√Ľl√©es. Cet antis√©mitisme-l√†, l’antis√©mitisme dit 100 p. 100 ou raciste, tombait dans l’aire germanique sur un terrain sp√©cialement favorable, puisque, nous l’avons vu, l’inter¬≠pr√©tation raciale de l’histoire s’y √©tait bien mieux enra¬≠cin√©e qu’ailleurs ‚ÄĒ au point que m√™me les d√©fenseurs des Juifs voyaient dans le conflit un affrontement entre ¬ę sang √©tranger ¬Ľ et ¬ę sang s√©mite ¬Ľ, et pr√©conisaient les maria¬≠ges mixtes pour rem√®de,¬† en vue d’une fusion de¬† ces ¬ę sangs ¬Ľ. Et c’est pourquoi aussi le mouvement sioniste, qui (√† quelques exceptions pr√®s) laissait indiff√©rents les Juifs fran√ßais, ou m√™me leur faisait peur, trouva de nom¬≠breux partisans en Autriche o√Ļ il est n√© et en Allemagne. En 1880, Bernhard Forster, inspir√© par un s√©jour dans le Bayreuth wagn√©rien, lan√ßait l’id√©e d’une p√©tition anti¬≠s√©mite, qui r√©clamait un recensement sp√©cial des Juifs en Allemagne,¬† et leur¬† exclusion totale de la fonction publique et de l’enseignement ; en quelques semaines, pr√®s de 225 000 signatures furent recueillies ; mais si les √©tu¬≠diants s’y associ√®rent en grand nombre, un seul profes¬≠seur d’universit√©, l’astronome Johann Zollner, se risqua √† la signer. Pourtant, l’orgueilleux corps professoral alle¬≠mand, qui entendait demeurer au-dehors de la m√™l√©e, ne tarda pas lui aussi √† y √™tre entra√ģn√©. Le coup d’envoi fut donn√© par le ma√ģtre √† penser de la jeunesse nationaliste allemande, l’historien Heinrich Treitschke.

 

(p.277) L’antis√©mitisme ainsi int√©gr√© aux mŇďurs bourgeoises, les mouvements et les partis antis√©mites se multipli√®rent ; des congr√®s internationaux furent r√©unis (Dresde, 1882 ; Chemnitz, 1883) ; de nombreuses corporations d’√©tudiants d√©cidaient d’exclure les Juifs de leur sein ; de plus, un usage qui se laisse qualifier de sp√©cifiquement germanique (puisqu’il n’exista qu’en Autriche et en Allemagne) inter¬≠disait aux √©tudiants de se battre en duel avec les Juifs. Pour le Germain, le duel est une action morale, pour le Juif, il est un mensonge conventionnel, √©crivait en 1896 un commentateur ; ainsi, il ne fallait pas croire m√™me les t√©moins juifs dispos√©s √† se laisser √©gorger.

Un universitaire qui s’√©tait fait conna√ģtre par ses travaux philosophiques et sa critique de la religion, Eugen Di√Įh-ring, multiplia √† partir de 1880 ses trait√©s antis√©mites, aux titres pr√©tentieux et interminables (Die Judenfrage a√Įs Rassen‚ÄĒ, Sitten‚ÄĒ und Kulturfrage, 1881 ; Der Ersatz der Religion durch Vollkommeneres und die Ausscheidung des Judentums durch den modernen Volkergeist, 1885, et ainsi de suite). Ce social-d√©mocrate en rupture de ban assurait que les Juifs ne sauraient √™tre convenablement mat√©s que par un r√©gime socialiste ; son influence sur les masses incita Friedrich Engels √† lui consacrer sp√©ciale¬≠ment une volumineuse d√©fense et illustration du mat√©ria¬≠lisme dialectique ( ¬ę L’Anti-Diihring ¬Ľ, 1878). On pourrait aussi citer l’orientaliste Adolf Wahrmund, qui mettait les Allemands en garde contre le ¬ę nomadisme dominateur ¬Ľ et la ¬ę maturit√© raciale ¬Ľ des Juifs. Mais tous les √©crits pseudo-scientifiques de ce genre furent √©clips√©s en 1900 par la Gen√®se du XIXe si√®cle du wagn√©rien anglo-allemand Houston Stewart Chamberlain. Cette Bible raciste de haut vol, dans laquelle un chapitre de plus de cent pages √©tait consacr√© √† la d√©monstration de l’aryanit√© de J√©sus, eut, signe des temps, des admirateurs aussi divers que le pr√©sident Theodor Roosevelt, L√©on Tolsto√Į et Bernard Shaw, sans parler des enthousiasmes de l’empereur Guil¬≠laume II, que saluait Chamberlain comme un ¬ę lib√©ra¬≠teur ¬Ľ : ¬ę vous montrez la voie du salut aux Allemands et au reste du genre humain ¬Ľ.

 

(p.278) Le succ√®s √©lectoral de 1893 marque le z√©nith de l’agita¬≠tion antis√©mite en Allemagne (et √† y regarder de plus pr√®s, dans toute l’Europe occidentale). Ensuite, elle com¬≠men√ßa √† baisser, et le groupe antis√©mite du Reichstag se d√©banda peu √† peu (six si√®ges en 1907, trois en 1912). On peut admettre que l’action de l’¬ę Association de d√©fense ¬Ľ y fut pour quelque chose, mais les vraies rai¬≠sons du d√©clin apparent sont √† chercher ailleurs. En r√©alit√©, on constate d√©sormais une √©volution dichotomi¬≠que : dilution de l’antis√©mitisme, qui impr√®gne une grande partie du corps social allemand d’une part, concentration quasi √©sot√©rique de l’autre.

 

(p.282) En Autriche, les Wandervogel, le mouvement le plus important, se voulut pur-de-Juifs d√®s sa fondation en 1901 ; √† la veille de la premi√®re guerre mondiale, l’exclu¬≠sion fut √©tendue aux Slaves et aux ¬ę Latins ¬Ľ. En Alle¬≠magne, la question donnait lieu √† des discussions prolon¬≠g√©es ; finalement, il fut d√©cid√© que chaque section pourrait la trancher √† sa fa√ßon (comme ce fut le cas pour les corporations d’√©tudiants, au d√©but du xixe si√®cle). La Freideutsche Jugend admettait les Juifs mais avait tendance (p.283) √† les grouper en sections ou troupes particuli√®res. Dans les associations gymnastiques et sportives, l’exclu¬≠sion des Juifs date √©galement du d√©but du XXe si√®cle et, l√† encore, les premi√®res initiatives furent prises en Autri-‘che : du reste, en province, il n’y avait parfois personne √† exclure, mais le principe de la puret√© n’en √©tait proclam√© qu’avec davantage d’√©nergie, semble-t-il.

Face √† cet ostracisme, beaucoup de jeunes Juifs for¬≠maient, sur le mod√®le des associations germaniques, des associations juives, qui servirent de p√©pini√®re aux futurs cadres sionistes, et telle √©tait la contagion de l’exemple que le c√©l√®bre penseur religieux Martin Buber en vint alors lui aussi √† voir dans la ¬ę communaut√© de sang ¬Ľ le substrat indispensable de ¬ę l’identit√© spirituelle ¬Ľ. Faut-il s’√©tonner si les mouvements de jeunesse germaniques ser¬≠virent de leur c√īt√© de serre chaude aux activistes du national-socialisme ?

 

 

La France

 

Avant l’Affaire.

 

(p.284) Si on voulait mesurer la force de l’antis√©mitisme dans un pays √† la quantit√© d’encre r√©pandue √† propos des Juifs, c’est sans doute √† la France que reviendrait la palme, √† la fin du xixe si√®cle. L’affaire Dreyfus demeure en effet le proc√®s le plus retentissant de tous les temps ; mais entre autres cons√©quences, il donna √† l’antis√©mitisme fran¬≠√ßais une r√©sonance qu’on peut croire artificielle. Qu’on tienne cette affaire pour une honte nationale, ou pour une gloire nationale ‚ÄĒ sans doute fut-elle les deux √† la fois ‚ÄĒ elle ranima en la d√©cuplant, √† partir de 1894, une agitation qui commen√ßait √† se diluer tout comme dans les pays germaniques, et pour quelques ann√©es, la France devint effectivement la seconde patrie de tous les hommes qui se sentaient concern√©s, d’une mani√®re ou de l’autre, par le d√©bat international autour des Juifs. Les perspectives historiques s’en sont trouv√©es fauss√©es, au point que des philosophes ont pu voir dans l’Affaire une r√©p√©tition g√©n√©rale (heureusement avort√©e) du nazisme. Il reste qu’avant m√™me qu’elle n’√©clate, la France fut, dans le monde occidental, le second foyer des campagnes anti¬≠s√©mites du type moderne, et qu’il n’y en eut pas de troi¬≠si√®me : il y eut donc, √† ce propos, une sorte de dialogue franco-allemand, dont on est tent√© de se demander s’il ne fut pas l’indice, d’une certaine affinit√©, remontant peut-√™tre √† des temps tr√®s anciens, lorsque les descen¬≠dants de Charlemagne r√©gnaient des deux c√īt√©s du Rhin

(p.285) et que la future Allemagne s’appelait ¬ę Francie orien¬≠tale¬Ľ… Mais, en tout cas, si l’antis√©mitisme fran√ßais fut pour une partie calqu√© sur l’antis√©mitisme germanique, pour une autre partie il correspondait √† une tradition diff√©rente, et coulait de sources autochtones.

D’une mani√®re ou d’une autre, il s’agissait en France de certaines s√©quelles de la R√©volution. De ses prolonge¬≠ments id√©ologiques directs, d’abord : nous avons vu √† quel point les mouvements socialistes, qu’ils aient √©t√© ¬ę utopiques ¬Ľ ou ¬ę scientifiques ¬Ľ, √† la seule exception du saint-simonisme, √©taient entach√©s d’antis√©mitisme. Mais au cours des ann√©es 1880, le relais fut pris par les militants du camp adverse, surtout par des catholiques pour lesquels la R√©volution √©tait le Mal incarn√©, un Mal attribu√© √† un complot ourdi par des forces antichr√©tiennes et antifran√ßaises occultes.

C’est en effet en France que s’est form√©e, au lendemain du drame r√©volutionnaire, l’√©cole de pens√©e pour laquelle les complots mont√©s par des ennemis du genre humain constituent la clef majeure de l’histoire universelle. Cette √©cole, dont au xxe si√®cle les nazis furent les principaux, mais non les seuls adeptes, a la f√Ęcheuse tendance de tirer ses preuves les plus p√©remptoires de l’absence de preuves, puisque l’efficacit√© d’une soci√©t√© secr√®te se mesure le mieux par d√©finition, au secret dont elle sait entourer ses activit√©s. La plus grande ruse du Diable n’est-elle pas de faire croire qu’il n’existe pas ? Des convic¬≠tions de ce genre permettent au d√©nonciateur de gagner √† tous les coups. Pour ce qui est de la R√©volution de 1789, l’ennemi invisible fut d’abord figur√© par les protestants, mais d√®s 1807, il est question d’une conspiration juive ; par la suite, les protestants pass√®rent √† l’arri√®re-plan, tandis que les Juifs et les francs-ma√ßons occupaient alter¬≠nativement ou conjointement l’avant-sc√®ne. Au demeurant, les comploteurs √©taient le plus souvent cens√©s op√©rer pour le compte du Diable ou de l’Ant√©christ, qui (d’apr√®s les r√©v√©lations de L√©o Taxil, acclam√©es par l’ensemble de l’√©piscopat fran√ßais) leur donnait ses instructions par t√©l√©¬≠graphe ou par t√©l√©phone : en prenant connaissance de ces exploits de ¬ę Satan Franc-Ma√ßon ¬Ľ, on en vient √† se dire que c’est dans la France de Louis Pasteur et d’Ernest Renan que furent √©tablis les records absolus de la cr√©du¬≠lit√© humaine, du moins au xixe si√®cle.

 

(p.291) Le bestseller français de la deuxième moitié du XIXe siècle : La France Juive d’Edouard Drumont (1886).

(…)

Pourquoi ce subit triomphe ? Drumont √©tait un bon journaliste, et son √©norme volume, dont l’index comptait plus de trois mille noms, √©tait une chronique scandaleuse, dans laquelle √©taient d√©nonc√©s non seulement les in√©vi¬≠tables Rothschild et autres ¬ę fils d’Abraham ¬Ľ, mais aussi tout ce qui en France avait un nom, pour peu que ses porteurs aient cultiv√© des relations avec les Juifs. Il y avait l√† certes de quoi provoquer de l’int√©r√™t pour le livre : mais non de quoi entourer Drumont de l’aur√©ole de proph√®te, ¬ę r√©v√©lateur de la Race ¬Ľ (Alphonse Daudet), ¬ę le plus grand historien du xixe si√®cle ¬Ľ (Jules Lemaitre), ¬ęobservateur visionnaire ¬Ľ (Georges Bernanos).

 

(p.292) Faut-il s’√©tonner si La France juive trouva ses lecteurs les plus enthousiastes parmi ces ¬ę bons pr√™tres ¬Ľ que Drumont exhortait √† ¬ę expliquer que la pers√©cution reli¬≠gieuse n’est que la pr√©face du complot organis√© par la ruine de la France ¬Ľ ? Mais sans doute sa plus grande habilet√© fut-elle de ¬ę rajeunir la formule ¬Ľ (Barr√©s), en asseyant une partie de son argumentation sur les prestiges de la science. Tout son livre premier √©tait consacr√©, sur la foi de sommit√©s aussi peu cl√©ricales que Littr√© et Renan, au contraste entre ¬ę le S√©mite mercantile, cupide, intrigant, subtil, rus√© ¬Ľ et ¬ę l’Aryen enthousiaste, h√©ro√Į¬≠que, chevaleresque, d√©sint√©ress√©, franc, confiant jusqu’√† la na√Įvet√©. Le S√©mite est un terrien… l’Aryen est un fils du ciel (…) [Le S√©mite] vend des lorgnettes ou fabrique des verres de lunettes comme Spinoza, mais il ne d√©couvre pas d’√©toiles dans l’immensit√© des cieux comme Lever-rier ¬Ľ, et ainsi de suite. S’√©tant ainsi mis en r√®gle avec la science de son si√®cle, Drumont, une centaine de pages plus loin, commen√ßait √† r√©crire √† sa fa√ßon l’histoire de la France, √©voquant les Juifs √† travers les paroles ou les actes de Saint Louis et de Bossuet.

En fin de compte, c’est surtout √† ce syncr√©tisme th√©o-logico-raciste qu’on peut attribuer les triomphes de Dru-mont. Dans cette foul√©e, La Croix, une fois devenue ouver¬≠tement antis√©mite, opposait √† la ¬ę race juive ¬Ľ non pas une race chr√©tienne, mais la ¬ę race franque ¬Ľ, un autre jour elle √©crivait ¬ę qu’en dehors de toute id√©e religieuse¬Ľ, il serait absurde de penser qu’un Juif puisse devenir un Fran√ßais. En regard, l’abb√© L√©mann, un Juif converti, entendait assumer, avec une humilit√© plus que chr√©tienne, sa responsabilit√© de Juif pour le crime de la Crucifixion (¬ę Oui, le bourreau m√©ritait d’√™tre r√©habilit√© avant nous; car le bourreau ne fait mourir que les hommes, les cou¬≠pables, et nous, nous avions fait mourir le Fils de Dieu, l’innocent ! ¬Ľ).

II va de soi que le th√®me juif devint √† partir de 1886 un th√®me √† la mode, un vrai filon pour les journalistes aussi bien que pour les romanciers. Au total, la production (p.293) antis√©mite fran√ßaise de la Belle Epoque se compte par des centaines, voire des milliers de titres. Certains propos peuvent donner l’impression que l’antis√©mitisme √©tait en voie de devenir en France, vers 1890, une sorte de monopole catholique. En septembre 1890, La Croix se proclamait fi√®rement ¬ę le journal le plus antijuif de France ¬Ľ ; en mars 1891, le premier num√©ro d’une feuille √©ph√©m√®re qui s’intitula L’anti-Youtre d√©plorait que ¬ę jus¬≠qu’ici, les cl√©ricaux seuls se sont attaqu√©s √† la juiverie ¬Ľ, et au plus fort de l’affaire Dreyfus, Georges Clemenceau ne disait pas autre chose, en constatant que ¬ę l’antis√©mi¬≠tisme n’est qu’un nouveau cl√©ricalisme en train de repren¬≠dre l’avantage ¬Ľ, A peu pr√®s √† la m√™me √©poque, un r√©dac¬≠teur de La Croix √©crivait √† son directeur, le P. Vincent de Bailly : ¬ę L’affaire de la juiverie passionne de nouveau tous les Chr√©tiens… Un grand nombre de semi-incr√©dules commencent √† trouver qu’en France, il n’y a de vrais Fran√ßais que les catholiques ¬Ľ, constituant ainsi l’anti¬≠s√©mitisme en attribut exclusif de la catholicit√©. Mais tous les catholiques ne pensaient pas ainsi, et surtout, l’anti¬≠s√©mitisme la√Įque, scientiste et int√©gralement raciste, ne manquait pas de champions de son c√īt√©.

L’imp√©rissable inspiration voltairienne, par exemple, est manifeste dans les tr√®s populaires √©crits, si pris√©s par S. Freud, de l’essayiste et psychologue Gustave Le Bon : ¬ę Les Juifs n’ont poss√©d√© ni arts, ni sciences, ni industrie, ni rien de ce qui constitue une civilisation… Aucun peuple n’a laiss√©, d’ailleurs, de livre contenant des r√©cits aussi obsc√®nes que ceux que renferme la Bible √† chaque pas. ¬Ľ Le philosophe mat√©rialiste Jules Soury, l’ami et la caution scientifique de Maurice Barr√©s, s’exprimait pour sa part en termes plus mat√©rialistes : ¬ę Faites √©lever un Juif dans une famille aryenne d√®s sa naissance (…) ni la nationalit√© ni le langage n’auront modifi√© un atome des cellules germinales de ce Juif, par cons√©quent de la struc¬≠ture et de la texture h√©r√©ditaires de ses tissus et de ses organes. ¬Ľ

Ce n’est pas pour rien que Soury croyait avoir d√©cou¬≠vert ¬ę le substratum c√©r√©bral des op√©rations rationnelles ¬Ľ. On peut citer aussi l’anthropologue illumin√© Georges Vacher de Lapouge qui, redoutant l’extinction des Aryens, consignait en 1887 cette vision effectivement proph√©tique : ¬ęJe suis convaincu qu’au si√®cle prochain, on s’√©gorgera par milliers pour un ou deux degr√©s de plus ou de moins dans l’index c√©phalique… les derniers sentimentaux pourront (p.294) assister √† de copieuses exterminations de peuples.¬Ľ Dans la vie politique, le camp socialiste, tout en com¬≠men√ßant sur le tard √† se distancer d’une id√©ologie qui √©tait en voie de devenir l’apanage de la bourgeoisie catho¬≠lique, comptait encore dans ses rangs, vers 1900, c’est-√†-dire au lendemain de l’affaire Dreyfus, des antis√©mites convaincus comme le m√©decin Albert R√©gnard ou le c√©l√®¬≠bre avocat belge Edmond Picard, tandis que Ren√© Vivian! ou Alexandre Millerand, par exemple, adoptaient une atti¬≠tude ambigu√ę. Mais l’ambigu√Įt√© ‚ÄĒ ou ce que nous aurons tendance √† qualifier r√©trospectivement de ce nom ‚ÄĒ I paraissait r√©gner √† tous les niveaux : en 1892, Guesde et Lafargue eux-m√™mes ne d√©daignaient pas de se mesurer au cours d’une r√©union contradictoire avec deux lieute¬≠nants de Drumont, et en janvier 1898 encore, le parti socia¬≠liste, sous les signatures de Jaur√®s, de Sembat et de Guesde, renvoyait dreyfusards et antidreyfusards dos √† dos, en leurs qualit√©s respectives d’opportunistes et de cl√©ricaux : ¬ę Prol√©taires, ne vous enr√īlez dans aucun des clans de cette guerre civile bourgeoise ! ¬Ľ D’autres id√©o¬≠logues voulaient combiner, tout comme en Allemagne, socialisme et antis√©mitisme. Au d√©but de 1890, il s’√©tait form√© √† Paris, sous la pr√©sidence de Drumont, une ¬ę Ligue antis√©mitique nationale de France ¬Ľ, dont le vice-pr√©sident, Jacques de Biez, se qualifiait de ¬ę national-socialiste ¬Ľ. Ce mouvement descendit dans la rue et chercha √† se prol√©¬≠tariser, avec pour animateur l’aventureux marquis de Mores, chef d’une bande de forts des Halles et de bou¬≠chers de la Villette. Comme en Allemagne, un groupe antis√©mite se constitua alors √† la Chambre des d√©put√©s : en novembre 1891, une proposition de loi tendant √† l’ex¬≠pulsion g√©n√©rale des Juifs recueillit 32 voix. Comme en Allemagne, il se trouva des auteurs √† entreprendre la d√©monstration de l’aryam’t√© de J√©sus, que Jacques de Biez affiliait patriotiquement √† la race celte. Et cependant l’antis√©mitisme fran√ßais supporte mal la comparaison avec l’antis√©mitisme germanique.

 

(p.298) (‚Ķ) Si Proust a ainsi cruellement mis √† nu la psychologie de certains ¬ę Isra√©lites ¬Ľ, un artiste presque aussi grand que lui, Maurice Barr√®s, le premier ma√ģtre √† penser du g√©n√©ral de Gaulle et de tant d’autres Fran√ßais illustres, reste le meilleur t√©moin de la perception antis√©mite des Juifs, aux temps du Panama.

A lire Barr√®s, on retrouve l’ambivalence des antis√©mites fran√ßais, chez lesquels l’attirance ou m√™me l’admiration sont si clairement perceptibles, derri√®re la haine. D√®s 1890, il s’interrogeait sur ¬ę le caract√®re commun des intelligences juives ¬Ľ : ¬ę Le juif est un logicien incompa¬≠rable. Ses raisonnements sont nets et impersonnels, comme un compte en banque (…) Ainsi √©chappent-ils √† la plupart de nos causes d’erreurs. De l√† leur merveilleuse habilet√© √† conduire leur vie… ¬Ľ Dans le m√™me contexte, Barr√©s ne dissimulait pas son admiration pour Disraeli, et L√©on Blum, qui le connut √† l’√©poque, √©voquait en 1935 ¬ę la gr√Ęce fi√®re et charmante de son accueil, cette noblesse naturelle qui lui permettait de traiter en √©gal le d√©butant timide qui passait son seuil. Je suis s√Ľr qu’il avait pour moi de l’amiti√© vraie… ¬Ľ Ce n’est que pendant l’affaire Dreyfus que Barr√©s fut atteint de la manie de pers√©cution antis√©mite, qui empreint du d√©but jusqu’√† la fin son grand ¬ę Roman de l’Energie nationale ¬Ľ (1897-1902). R√©unis dans le salon du baron de Reinach, les financiers juifs ¬ę sont le gouvernement de notre pays, auxquels nos ministres demandent de diriger dans l’ombre et sans res¬≠ponsabilit√©s les finances de l’Etat ¬Ľ ; ils n’en sont pas moins des ¬ę laquais allemands ¬Ľ, mais ces laquais ¬ę se m√™laient de n√©gocier la France m√™me ¬Ľ.

 

L’Affaire.

 

De bonne heure, nombre de fils de famille juifs s’√©taient lanc√©s √† l’assaut des carri√®res militaires qui, en France, leur √©taient ouvertes : d√®s 1880, ils √©taient ¬ę proportion¬≠nellement ¬Ľ dix fois plus nombreux √† l’Ecole polytechnique que les Chr√©tiens ; en ce qui concerne l’ensemble du corps des officiers, il comptait, en 1894, pr√®s de 1 p. 100 de Juifs (plus de 300 sur 40000), et Drumont s’indignait de voir que les L√©vy y √©taient d√©j√† plus nombreux que les Martin. Aussi bien la toute premi√®re attaque de La Libre Parole, en mai 1892, visait-elle ces tra√ģtres en puissance, un offi¬≠cier juif √©tant par d√©finition ¬ę l’officier qui trafique sans pudeur des secrets de la d√©fense nationale ¬Ľ (de l√†, la s√©rie des duels que nous avons mentionn√©s). Sans doute un grand nombre d’officiers catholiques partageaient-ils ce jugement, et sans doute le quotidien de Drumont n’avait-il pas compl√®tement tort lorsqu’il ajoutait qu’il ¬ęexistait chez l’√©norme majorit√© des militaires un sen¬≠timent de r√©pulsion instinctive contre les fils d’Isra√ęl ¬Ľ. La m√©diocre sympathie, si souvent relev√©e, qu’inspirait le capitaine Alfred Dreyfus √† ses fr√®res d’armes, doit √™tre appr√©ci√©e aussi √† cette lumi√®re-l√†, et sa fa√ßon de parler de son ¬ę cŇďur alsacien ¬Ľ (jamais de son ¬ę cŇďur juif ¬Ľ) n’y pouvait rien changer.

Il est vrai qu’en ce qui concerne la gen√®se polici√®re du drame, ¬ę on ne pourrait, sans s’aventurer beaucoup, d√©ter¬≠miner dans quelle mesure exacte le fait que Dreyfus f√Ľt juif fit pencher du mauvais c√īt√© la balance ¬Ľ. Mais on peut le faire √† partir du moment o√Ļ, en novembre 1894, elle commen√ßa √† d√©frayer les journaux, et jusqu’√† la fin. L’essentiel a √©t√© dit en deux mots par Th√©odore Herzl, qui, en sa qualit√© de journaliste, avait assist√© au proc√®s et √† la d√©gradation : ¬ę Ils ne hurlaient pas ¬ę A bas Dreyfus ! ¬Ľ mais ¬ę A bas les Juifs ! ¬Ľ Mais s’ils, c’est-√†-dire les Fran√ßais pour une fois quasi unanimes, hurlaient de la sorte, c’est qu’ils √©taient patriotiquement excit√©s par l’ensemble de la presse, travaill√©e √† cette fin par l’√©tat-major, et qui par surcro√ģt avait √† se faire pardonner d’avoir √©t√© nagu√®re (p.300) stipendi√©e par Reinach, Corn√©lius Herz et Arton, ces corrupteurs juifs. C’est seulement ainsi qu’on peut s’ex¬≠pliquer ¬ę l’extraordinaire int√©r√™t passionnel ¬Ľ (Herzl) port√© au proc√®s. Peu nombreux √©taient les contemporains √† ne pas succomber √† la fr√©n√©sie antis√©mite de ces semaines. Citons parmi eux Saint-Genest, le chroniqueur militaire du Figaro :

¬ę Eh bien ! avant qu’on le juge, je d√©clare encore une fois que tout cela est fou. Dreyfus n’est rien, ce proc√®s n’est rien. Ce qui est grave, c’est le spectacle que nous avons donn√© √† l’Europe… ¬Ľ

 

(p.304) L’agitation antis√©mite en France ne prit nullement fin en √©t√© 1898, en m√™me temps que les tumultes de l’Affaire, comme on est souvent port√© √† le croire. Sous ces rap¬≠ports, l’ann√©e 1898 se laisse m√™me consid√©rer comme un point de d√©part tout comme un point d’arriv√©e. Certes, l’affaire Dreyfus fit √©clore une g√©n√©ration nouvelle de t√©moins chr√©tiens, d’√©crivains et de penseurs chez lesquels la justice rendue aux Juifs orienta d√©sormais leur Ňďuvre ‚ÄĒ et d’abord, Charles P√©guy, le proph√®te qui, le premier en Europe, d√©fendit, souvent contre les Juifs fran√ßais eux-m√™mes, ¬ę le droit d’Isra√ęl √† la diff√©rence ¬Ľ (comme on le dirait de nos jours). Mais cette m√™me ann√©e 1898 vit na√ģtre nombre d’organisations antis√©mites nouvelles, telles que la Ligue de la patrie fran√ßaise, pr√©sid√©e par le po√®te Fran√ßois Copp√©e, la Jeunesse nationale et antis√©mite, pr√©¬≠sid√©e par Drumont, et surtout L’Action fran√ßaise de Char¬≠les Maurras et L√©on Daudet. Si le premier nomm√© devint le th√©oricien le plus √©cout√© d’un nationalisme ¬ę int√©gral ¬Ľ, auquel l’antis√©mitisme servit jusqu’√† l’invasion nazie comme de pierre de touche, le second fut un pol√©miste particuli√®rement efficace, au ¬ę style charnel, olfactif ¬Ľ, n’√©pargnant ni son ami Marcel Schwob, avec ¬ę son extr√™me laideur ethnique, boursoufl√©e, ses grosses l√®vres de jambon ¬Ľ ni les Juifs accus√©s de meurtre rituel en Russie, ¬ę animaux √† face humaine qui oscillent avec mono¬≠tonie de l’or √† l’obsc√©nit√© ¬Ľ, et apercevant la main d’Isra√ęl m√™me dans les d√©r√®glements de la nature, tels que l’inon¬≠dation parisienne de 1910. Sur ce dernier point, son argu¬≠mentation refl√®te fort bien en quoi le style antis√©mite moderne diff√©rait du style m√©di√©val. Pour le fanatique du Moyen Age, c’est sciemment que, par exemple, le Juif propageait la peste ; pour son √©mule moderne, sa sp√©cu¬≠lation sur le bois entra√ģnait des d√©boisements, qui entra√ģ¬≠naient les inondations : ainsi donc, dans le premier cas, le Juif √©tait nocif d√©lib√©r√©ment et en vertu de son id√©o¬≠logie, dans le second, il pouvait l’√™tre √† son insu et en

 

  1. L’Europe suicidaire, Calmann-L√©vy, 1977, pp. 75-78.

 

(p.305) raison de sa nature ‚ÄĒ ce qui, du point de vue de la rationalit√©, n’√©tait gu√®re un progr√®s.

 

(p.306) /Clémenceau, essayiste en 1898 avec/

Au pied du Sina√Į, un recueil de nouvelles sur les Juifs de Galicie (qu’il avait eu l’occasion d’approcher lors de ses cures √† Carlsbad). Certes, le poncif n’en est pas absent ‚ÄĒ ¬ę Ce qui domine √† Busk, apr√®s le canard et l’oie, c’est le Juif crasseux (…) des nez crochus, des mains en griffes s’accrochant aux choses obscures, et ne les l√Ęchant que contre monnaie sonnante. ¬Ľ Mais c’est l’admiration qui l’emporte, et de loin, pour ¬ę cette race √©nergique, partout r√©pandue sur la terre, toujours combattue, toujours vivante (…) poss√©dant le plus pr√©cieux tr√©sor, le don de vouloir et de faire ¬Ľ. Pourtant, comment les Juifs employaient-ils ce capital ? A en entendre Clemenceau, gr√Ęce √† lui, ils esp√©raient devenir les ma√ģtres du monde : ¬ę M√©pris√©, ha√Į, pers√©cut√© pour nous avoir impos√© des dieux de son sang, [le S√©mite] a voulu se reprendre et s’achever par la domination de la terre. ¬Ľ S√©mite, ici, est synonyme de Juif ; ailleurs, s√©mitisme ou juda√Įsme d√©signent, chez Clemenceau, comme chez Karl Marx et tant d’autres, le r√®gne de l’argent en g√©n√©ral : ¬ę Le s√©mi¬≠tisme, tel que nous en voyons pr√©sentement tant d’exem¬≠ples chez les enfants de Sem et de Japhet… ¬Ľ Ailleurs encore, il se r√©clame de son id√©alisme aryen pour d√©plo¬≠rer la mont√©e de l’endurante race. Mais, √† sa mani√®re, il conclut sur des paroles d’espoir : ¬ę II suffit d’amender les Chr√©tiens, encore ma√ģtres du monde, pour n’avoir pas besoin d’exterminer les Juifs en vue de leur voler le tr√īne d’opulence jusqu’ici convoit√© des hommes de tous les temps et de tous les lieux. ¬Ľ C’est sur cette note conciliante que s’ach√®ve Au pied du Sindi.

Ainsi donc, tout comme un Wagner ou un Dosto√Įevski, encore que dans un esprit bien diff√©rent, Clemenceau admettait la proximit√© d’un ¬ę r√®gne juif ¬Ľ ! Vingt ans plus tard, en automne 1917, il t√©moigna d’une autre fa√ßon des pouvoirs qu’il pr√™tait aux enfants d’Isra√ęl, puisqu’il accu¬≠sait les Juifs allemands d’√™tre √† eux tout seuls les fauteurs de la R√©volution et de la d√©fection russes. Sans doute s’agissait-il d’une intoxication du 2e Bureau ou de quelque autre agence, comme on le verra plus loin.

Quelles conclusions tirer ? L’une serait banale : √† savoir, qu’un tr√®s grand homme, traitant d’un tr√®s grand sujet (grande race tragique, √©crivait encore Clemenceau), est port√© √† se contredire plus que quiconque. L’autre serait que jadis antis√©mitisme et sionisme n’√©taient gu√®re incom¬≠patibles, ainsi que l’attestent les propos ou les √©crits de Martin Luther, de Fichte, de H. Stewart Chamberlain (p.307) ou de Drumont, pour ne citer que quelques antis√©mites majeurs. A la r√©flexion, la proposition se laisserait √©tendre √† Clemenceau, qui n’intitula pas son recueil de nouvelles Au pied des Carpathes, ainsi que l’aurait command√© la g√©ographie.

 

(p.311) On estime √† plus de soixante mille le nombre de can-tonistes ainsi recrut√©s et form√©s. Pour la m√©moire collec¬≠tive juive, ils devinrent des √©mules des victimes des Croi¬≠sades, qui pr√©f√©r√®rent la mort au bapt√™me ; suivant une l√©gende populaire, quelques centaines d’entre eux, qui devaient √™tre baptis√©s √† Kazan, en pr√©sence de Nicolas Ier, conclurent un pacte de suicide collectif, et plong√®rent dans la Volga.

 

(p.313) ¬ę Nous descendons tous du Manteau de Gogol ¬Ľ, notait Dosto√Įevski. Le ¬ę Yankel ¬Ľ de Tarass Boulba devint en effet le Juif arch√©typal de la litt√©rature russe. Gogol le voulut exploiteur, l√Ęche et r√©pugnant √† souhait, encore qu’il le montre capable de reconnaissance ; mais que lui et ses cong√©n√®res soient noy√©s dans le Dniepr par les ¬ę seigneurs cosaques ¬Ľ est pr√©sent√© dans le r√©cit comme allant de soi. Yankel est surtout ridicule, et l’image du ¬ę poulet d√©plum√© ¬Ľ dont Gogol s’est servi a fait le tour de la grande litt√©rature russe : on la trouve dans les Souvenirs de la maison des morts de Dosto√Įevski, appli¬≠qu√©e au bagnard Issa√Į Bumstein, ce Juif qui ¬ę faisait rire tout le monde sans exception ¬Ľ ; on la retrouve dans le Journal d’un provincial √† P√©tersbourg de Saltykov, et, l√©g√®rement modifi√©e, dans La steppe de Tch√©khov ; sur¬≠vivant √† la R√©volution, les ¬ę Juifs, oiseaux plum√©s ¬Ľ figu¬≠rent encore dans La Cavalerie Rouge d’Isaac Babel. Non moins ridicule est le Hirschel d√©crit dans le Jid (1846) de Tourgueniev, mais cette fois, le rire est entrecoup√© d’an¬≠goisse, car c’est de l’ex√©cution capitale d’un espion (un de plus) qu’il s’agit :

¬ę Le malheureux Jid √©tait v√©ritablement ridicule √† voir, malgr√© l’horreur de sa situation ; l’affreuse certitude de quitter la vie, sa fille, sa famille, se peignait chez lui par des gestes si √©tranges, par des cris, des soubresauts si absurdes, que nous ne pouvions nous emp√™cher de sourire, quelque attristante que f√Ľt cette sc√®ne… ¬Ľ

 

(p.318) Ainsi, tout comme Dosto√Įevski, le patriarche de Iasna√Įa Poliana se laissait contaminer √† la fin de sa vie par la mythologie aryenne ; et tous les deux le faisaient sur l’autorit√© d’une science occidentale dans laquelle ils voyaient, chacun √† sa mani√®re, une fausse valeur, peut-√™tre m√™me la derni√®re ruse du Malin.

Cependant, √† la fin du xixe si√®cle, l’attitude des intellec¬≠tuels russes change √† nouveau : il devient g√™nant, presque ind√©cent d’attaquer les Juifs. Ce n’est pas que les r√©us¬≠sites financi√®res, qui, en 1870-1880, paraissaient si mena¬≠√ßantes, soient devenues exceptionnelles ; au contraire, ] Russie devient ¬ę le pays des possibilit√©s illimit√©es ¬Ľ, et les Juifs en tirent profit au m√™me titre que tant d’Alle¬≠mands, de Grecs, d’Arm√©niens, et aussi, de marchands autochtones. Mais voici qu’on les pille et les assassine en nombre croissant : dans les faits, les pogromes ne s’abattent que sur les prol√©taires juifs, et cependant, tout (p.319) se passe comme si les Rothschild ou les Poliakov avaient du coup √©t√© rendus inoffensifs, tant il est vrai que le peuple dispers√© d’Isra√ęl ne forme qu’un seul corps aux yeux des nations. On exag√©rera √† peine en √©crivant que d√©sormais, les √©crivains russes (du moins, ceux dont la post√©rit√© a retenu les noms) appliquent en la mati√®re le principe aut bene, aut nihil. Et c’est ainsi que les deux grands peintres de mŇďurs Saltykov et Leskov, qui avant les pogromes de 1881-1882 paraissaient rivaliser en f√©ro¬≠cit√©, se transmuent en d√©fenseurs passionn√©s. Seul parmi les grands √©crivains russes de la nouvelle g√©n√©ration, Tch√©khov se permettra dans de nombreux contes de railler les Juifs, sans fiel aucun, mais aussi, sans le moindre complexe. D’autres, par exemple Maxime Gorki, avoue¬≠ront que la seule id√©e du Juif les remplit ¬ę de confusion et de honte ¬Ľ : en cons√©quence, ce personnage est toujours ¬ę bon ¬Ľ chez eux. On reconna√ģtra dans cette √©volution la haute id√©e que les √©crivains russes se faisaient de leur mission.

 

(p.319) Le chemin des pogromes.

Depuis que la majeure partie de la Pologne avait √©t√© annex√©e √† la Russie, les nouvelles autorit√©s avaient √† affronter, entre beaucoup d’autres probl√®mes, celui des ¬ęmeurtres rituels juifs ¬Ľ, qui, au milieu du xviif si√®cle, avait beaucoup agit√© l’opinion polonaise. Dans sa grande enqu√™te de 1799-1800, Gabriel Derjavine opinait, en homme des Lumi√®res, que bien que la loi de Mo√Įse ne prescrive rien de tel, il √©tait hautement probable que des Juifs fanatiques commettent de temps en temps de tels crimes. Une trentaine d’ann√©es plus tard, Nicolas I” raisonnait d’une mani√®re assez semblable : ¬ę Sans penser que cet usage puisse √™tre commun √† tous les Juifs, je ne saurais repousser l’id√©e qu’il existe parmi eux des fanatiques aussi affreux que ceux qu’on trouve parmi nous autres Chr√©tiens. ¬Ľ En 1840, ¬ę l’affaire de Damas ¬Ľ avait ranim√© √† travers toute l’Europe l’antique soup√ßon. Pour en avoir le cŇďur net, le tsar chargea ses fonctionnaires, et notam¬≠ment le c√©l√®bre folkloriste et lexicographe Vladimir Dahl, (p.320) d’une nouvelle enqu√™te. Celui-ci, dans un travail de plus de cent pages, se rangeait pratiquement √† l’opinion de Nicolas Ier, en concluant que les meurtres rituels n’√©taient ni pratiqu√©s ni m√™me connus par la majorit√© des Juifs, mais qu’ils √©taient bel et bien d’usage chez ¬ę la fanatique secte des Hassids ¬Ľ (que leurs adversaires juifs eux aussi accusaient ¬ę d’horribles usages secrets ¬Ľ). Le travail de Dahl fut imprim√© en 1844 en dix exemplaires, r√©serv√©s, sans doute par souci de l’ordre public, √† quelques hauts fonctionnaires seulement, et le public, les Juifs y coin-¬≠pris, n’en eut jamais connaissance. Cependant, des proc√®s de meurtre rituel avaient lieu de temps en temps : ainsi, en 1879, √† Kouta√Įs dans le Caucase (c’est ce proc√®s qui √©veilla les soup√ßons de Dosto√Įevski). A la m√™me √©poque, l’ex-pr√™tre¬† polonais¬†¬† Hippolyte¬† Lutostanski,¬†¬† qui¬† s’√©tait converti √† l’orthodoxie, r√©digeait un long trait√© sur les meurtres rituels ; il en offrait un exemplaire au prince h√©ritier, le futur Alexandre III, qui, en r√©compense, lui fit pr√©sent d’une bague sertie de diamants ; d’o√Ļ l’on voit √† quel point, depuis l’√®re de son grand-p√®re Nicolas, les’ superstitions¬†¬† antijuives¬†¬† s’√©taient¬† √©paissies¬† au¬† sein de; la famille Romanov.¬† En m√™me temps, une discussion; publique s’engageait √† ce sujet, et le semi-officiel Novo√Įil Vr√©mia, le plus important quotidien russe, publiait une √©tude de l’historien Nicolas Kostomarov sur les crimes rituels que les Juifs auraient jadis commis en Ukraine, Mais il va de soi qu’√† l’exemple occidental, les Russes: lettr√©s de l’√©poque s’engouaient plus facilement pour les \ fantasmes¬† politico-√©conomiques ¬†du¬† jour¬† que¬† pour leS: d√©lires antiques. D√®s 1862, l’id√©ologue slavophile Ivan Aksa-kov s’√©tait √©lev√© contre l’√©mancipation des Juifs, et eii 1867, il revenait √† la charge, paraphrasant, le d√©tail est< √† noter, la fameuse formule de Karl Marx :¬† ¬ę La vraie question, √©crivait-il, n’est pas d’√©manciper les Juifs, mais d’√©manciper la population russe des Juifs, de lib√©rer les hommes russes du Sud-Ouest du joug juif. ¬Ľ Peu apr√®s, Aksakov trouvait un alli√© efficace en la personne de Jacob; Brafman.

 

(p.323) Effectivement, au cours de la Semaine sainte 1881, une semaine de tous temps propice aux exc√®s antijuifs, un pogrome √©clatait √† Elisavetgrad (le Kirovograd actuel), suivi d’autres, plus importants, √† Kiev et √† Odessa, et dans plusieurs dizaines d’autres localit√©s moyennes ou petites. Leur d√©roulement semble avoir √©t√© partout le m√™me : des agitateurs venus on ne sait d’o√Ļ distribuaient des tracts antis√©mites et assuraient que le nouveau tsar souhaitait venger son p√®re en faisant r√©gler leur compte aux Juifs. Les pillages des maisons juives, accom¬≠pagn√©s de voies de fait plus ou moins graves, se pour¬≠suivaient ensuite au grand jour ; la police et l’arm√©e, au d√©but du moins, laissaient faire. Aux douteurs, les agita¬≠teurs montraient des √©crits qu’ils pr√©tendaient officiels (ainsi, √† Poltava, une proclamation antis√©mite allemande, traduite et publi√©e dans le journal local !). Il y eut aussi des cas o√Ļ des paysans se faisaient certifier par √©crit qu’ils avaient le droit de ne pas assaillir les Juifs ; d’autre part, la notion de ¬ę juda√Įsme ¬Ľ et ses limites ne faisaient pas probl√®me, pour le peuple : √† Kiev, la foule se jetait sur les passants v√™tus √† l’europ√©enne et ne les rel√Ęchait qu’apr√®s qu’ils avaient fait le signe de la croix.

 

(p.324) Le 11 mai 1881, le tsar assurait √† une d√©l√©gation de notables juifs que les troubles √©taient le fait des ¬ę anar¬≠chistes ¬Ľ, et qu’il saurait y mettre fin ; mais il parlait aussi de l’exploitation par les Juifs des masses populaires, dans laquelle il voyait la cause profonde des pogromes. En m√™me temps, il faisait h√Ęter les enqu√™tes en cours. A mesure que celles-ci √©tablissaient le r√īle mineur jou√© par les r√©volutionnaires dans le d√©cha√ģnement des pogromes, il imputait aux Juifs une part de responsabilit√© croissante, et, apr√®s la derni√®re flamb√©e, en mai 1883, il tra√ßait de sa propre main la r√©solution : ¬ę Cela est fort affligeant, mais je n’en vois pas la fin, car ces Jids sont trop ha√Įs par les Russes et tant qu’ils continueront √† exploiter les Chr√©tiens cette haine ne d√©sarmera pas. ¬Ľ

Les victimes √©taient donc les coupables. Ant√©rieurement, le tsar avait pris deux d√©cisions. En mai 1882, il avait fait √©dicter des d√©crets ou ¬ę r√®glements provisoires ¬Ľ destin√©s dans son esprit √† soustraire les Chr√©tiens √† l’exploitation juive. En f√©vrier 1883, il avait institu√© une ¬ę Commission supr√™me pour la r√©vision des lois en vigueur sur les Juifs ¬Ľ. Cette commission, pr√©sid√©e par l’ancien ministre de la Justice Pahlen et compos√©e de hauts fonctionnaires, abou¬≠tit, au bout de cinq ann√©es de labeur, √† la conclusion qu’√† la racine du mal se trouvait la discrimination antijuive. Elle pr√©conisait donc l’abolition des lois d’exception, aux fins ¬ę d’une fusion aussi intime que possible des Juifs avec la population chr√©tienne g√©n√©rale ; le syst√®me des mesures r√©pressives et exceptionnelles doit c√©der la place √† un syst√®me de lois d’affranchissement √©galitaire pro¬≠gressif ¬Ľ.

 

(p.325) Pour commencer, les premiers ¬ę r√®glements provi¬≠soires ¬Ľ de 1882 r√©tr√©cirent la zone de r√©sidence, interdi¬≠sant aux Juifs de s’installer librement √† la campagne, ou ils √©taient cens√©s exploiter la paysannerie, ainsi que dans certaines villes (dont Kiev, la ¬ę m√®re des villes russes ¬Ľ, et Yalta, la r√©sidence imp√©riale en Crim√©e), et d√©classant au surplus de nombreuses ¬ę bourgades ¬Ľ (Mi√©stetchki) en ¬ę villages ¬Ľ. La notion d’exploitation √©tait entendue dans un sens tr√®s large : c’est ainsi qu’en 1884, le g√©n√©ral Dren-teln, gouverneur g√©n√©ral de la r√©gion du Sud-Ouest, ordon¬≠nait la fermeture d’une √©cole artisanale qui depuis 1861 fonctionnait √† Jitomir, avec la motivation suivante :

¬ę Compte tenu de ce que dans les villes et localit√©s de la r√©gion du Sud-Ouest, les Juifs constituent la majeure partie des artisans et emp√™chent ainsi le d√©veloppement de l’artisanat dans la population autochtone exploit√©e par eux, une √©cole artisanale, dont les Chr√©tiens ne poss√®dent pas l’√©quivalent, constitue entre les mains des Juifs une arme suppl√©mentaire pour l’exploitation de la population autochtone. ¬Ľ

Dans une telle optique, tout Juif, et quel que f√Ľt son m√©tier, devenait un exploiteur, cens√© priver de gagne-pain un Chr√©tien. Il est vrai que pour le g√©n√©ral Drenteln, la ¬ę sup√©riorit√© intellectuelle des Juifs ¬Ľ faisait d’eux des concurrents invincibles dans tous les domaines ; aussi bien conseillait-il de stimuler autant que possible leur √©migration. Les autorit√©s de Saint-P√©tersbourg, aussi l’es¬≠timaient d√©sormais souhaitable, tout en se gardant de le proclamer officiellement, et, d’apr√®s une c√©l√®bre formule surgie dans l’entourage d’Alexandre III, la question juive finirait pas se r√©soudre d’elle-m√™me : ¬ę Un tiers des Juifs √©migrera, un tiers se convertira, un tiers p√©rira. ¬Ľ

Entre-temps, cantonn√©s dans leur zone de r√©sidence, les Juifs se trouvaient de plus en plus concentr√©s dans les villes, o√Ļ ils √©taient parfois plus nombreux que les Chr√©¬≠tiens ; non seulement ils ne pouvaient plus √©lire domicile √† la campagne mais l’acquisition de terres et d’immeubles (p.326) leur y fut interdite. Hors de la zone, et notamment dans les deux capitales, o√Ļ quelques dizaines de Juifs privil√©¬≠gi√©s avaient pu s’installer sous le r√®gne d’Alexandre II, des rafles sp√©ciales √©taient destin√©es √† en diminuer le nombre par tous les moyens et sous tous les pr√©textes. A un haut fonctionnaire qui lui d√©crivait les f√©rocit√©s de sa police, Alexandre III aurait r√©pondu : ¬ę Nous ne devons jamais oublier que les Juifs ont crucifi√© notre Seigneur et vers√© son sang pr√©cieux. ¬Ľ Le propos rappelle que les souffrances des Juifs √©taient couramment imput√©es au l√©gendaire d√©icide, conform√©ment aux conceptions m√©di√©vales. Mais les techniques appliqu√©es lors des rafles √©taient des tech¬≠niques tr√®s modernes. Des fichiers sp√©ciaux furent insti¬≠tu√©s dans les commissariats de police ; parmi d’autres mesures anticipant sur les futurs proc√©d√©s nazis du contr√īle et d’identification des ¬ę non-Aryens ¬Ľ, citons l’in¬≠terdiction de modifier (notamment en les russifiant) les pr√©noms et l’obligation impos√©e aux commer√ßants juifs de Saint-P√©tersbourg d’afficher bien visiblement leurs noms et pr√©noms sur leurs magasins ; dans les passeports, la confession ¬ę juif ¬Ľ √©tait souvent indiqu√©e √† l’encre rouge. En pratique, l’effet de toutes ces mesures √©tait tem¬≠p√©r√© par la proverbiale v√©nalit√© de la police russe, ce qui √† son tour n’√©tait pas de nature √† fortifier chez les sujets juifs du tsar le respect de la l√©galit√© et de l’ordre √©tabli. Mais la mesure la plus lourde de cons√©quences, celle qui litt√©ralement condamna la jeunesse juive, ou du moins sa partie d√©j√† russifi√©e, √† militer dans le camp de la r√©volu¬≠tion, fut prise en √©t√© 1887, dans le cadre d’une r√©vision g√©n√©rale de la politique √©ducative, destin√©e √† juguler le recrutement r√©volutionnaire.

En juin 1887, le minist√®re de l’Education publiait, √† l’indignation de l’intelligentsia tout enti√®re, sa c√©l√®bre ¬ę circulaire des cuisiniers ¬Ľ, ordonnant de ¬ę d√©barrasser les lyc√©es et gymnases des enfants des cochers, domesti¬≠ques, cuisiniers, blanchisseuses, petits boutiquiers et enfants de ce genre. Car, exception faite pour ceux qui sont exceptionnellement bien dou√©s, il n’est pas indiqu√© pour les enfants de ces gens de changer de position dans l’exis¬≠tence ¬Ľ. Il s’agissait donc de freiner l’afflux dans les univer¬≠sit√©s des enfants issus des milieux populaires, qui du reste n’arrivaient pas le plus souvent √† achever leurs √©tudes, et se lan√ßaient d’autant plus ardemment dans l’activisme politique.

En juillet de la m√™me ann√©e, cette disposition fut compl√©t√©e (p.327) par une mesure sp√©ciale visant les Juifs, qui d√©sor¬≠mais ne devaient √™tre admis dans les √©tablissements d’enseignement secondaire qu’√† raison de 10 p. 100 du nombre total des √©l√®ves dans la ¬ę zone ¬Ľ, de 3 p. 100 dans les deux capitales, et de 5 p. 100 ailleurs ; en 1901, ces quotas √©taient r√©duits √† 7 p. 100, 2 p. 100 et 3 p. 100 respec¬≠tivement, mais ils furent port√©s, dans l’enseignement secondaire uniquement, √† 15 p. 100, 5 p. 100 et 10 p. 100 en 1909. Ce ¬ę numerus clausus ¬Ľ tendait en pratique vers un numerus nullus, puisque, si les Juifs ne constituaient que 3p. 100 de la population de l’empire, ils formaient 25 p. 100 des classes urbaines, dont √©tait issue la quasi-totalit√© des lyc√©ens. Du reste, m√™me les rares √©lus qui parvenaient √† obtenir un dipl√īme universitaire √©taient emp√™ch√©s d’en tirer grand profit, la fonction publique, le barreau, l’en¬≠seignement secondaire et bien d’autres carri√®res devenant progressivement inaccessibles aux Juifs. ¬ę Un Juif ne peut pas devenir juge dans un tribunal russe, comme il ne peut pas devenir pr√™tre dans une √©glise russe ! ¬Ľ s’exclamait le ministre de la Justice en 1912… on peut ajouter que toutes ces exclusions ne visaient que les enfants d’Isra√ęl du sexe masculin ; leurs compagnes, auxquelles l’imaginaire chr√©¬≠tien avait de tous temps fait gr√Ęce, en √©taient en principe exempt√©es.

L’irr√©sistible ascension des ¬ę Jids ¬Ľ, qui en 1877 faisait trembler les publicistes du Novdie Vr√©mia, se trouvait donc stopp√©e √† partir de 1887, en m√™me temps que celle du petit peuple des villes, et de la m√™me mani√®re. Ainsi √©tait ciment√©e une alliance qui, pour ambigu√ę qu’elle f√Ľt √† maints √©gards, s’av√©ra d’une efficacit√© exemplaire, et qui dura jusqu’√† la r√©volution de 1917, ou m√™me quelque temps au-del√†. Sans doute est-ce par la ¬ę circulaire des cuisiniers ¬Ľ (immortalis√©e par L√©nine dans son slogan sur ¬ęles cuisini√®res qui, chez nous, sauront diriger l’Etat¬Ľ), plus que par tout autre faux pas ou toute autre excen¬≠tricit√©, que le r√©gime tsariste avait creus√© sa propre tombe.

 

La révolte.

 

La vague des pogromes, mais surtout les conclusions qu’en tira le r√©gime, douloureusement ressenties par tous les sujets juifs du tsar, suscita un imm√©diat et spectaculaire (p.328) revirement dans le secteur d√©j√† russifi√© ou en voie de russification. D√®s l’√©t√© 1881, les grandes communaut√©s juives pr√©sentaient aux autorit√©s des p√©titions dans les¬≠quelles on rel√®ve maint commentaire acerbe. Les Juifs de Kiev comparaient ironiquement le juda√Įsme √† une maladie ingu√©rissable, contre laquelle il n’existait qu’un seul rem√®de, de nature miraculeuse : la conversion. Avec une pointe d’ironie plus discr√®te, les Juifs d’Odessa suppliaient, ¬ę si aucune autre solution n’est possible, de rendre l√©gale l’√©migration ¬Ľ ; ce √† quoi le nouveau ministre de l’Int√©¬≠rieur, le comte Ignatiev, r√©torquait que la fronti√®re occi¬≠dentale leur √©tait largement ouverte. Avant m√™me la promulgation des premiers r√®glements provisoires, les organes p√©riodiques juifs recevaient des lettres ou publiaient des articles d√©chirants :

¬ę Quand je pense comment on a proc√©d√© √† notre √©gard, comment on nous a appris √† aimer la Russie et les lettres russes, comment on s’y est pris pour nous faire introduire dans nos foyers la langue russe, de sorte que nos enfants n’en connaissent plus d’autre, et comment actuellement on nous fait la chasse et nous pers√©cute ‚ÄĒ mon cŇďur se remplit du d√©sespoir le plus corrosif… ¬Ľ

Mais l’identit√© ainsi affich√©e, et qui se voulait une identit√© retrouv√©e, ne se laissait plus satisfaire par les consolations et les promesses que depuis pr√®s de deux mill√©naires les rabbins avaient coutume de prodiguer aux enfants d’Isra√ęl. Une fois de plus dans l’histoire de la dispersion, des Juifs assimil√©s, des n√©o-marranes repentis, concevaient leur probl√©matique √† l’imitation des Chr√©tiens, dans les cat√©gories de la pens√©e politique occidentale; autrement dit, la notion d’un peuple, f√Ľt-il √©ternel, leur paraissait pratiquement indissociable d’une base g√©ogra¬≠phique, voire d’un Etat. D√®s 1882, le m√©decin L√©on Pinsker, apr√®s avoir d√©peint la condition tragique du ¬ę peuple-fant√īme ¬Ľ, un peuple de ¬ę revenants ¬Ľ craints et ha√Įs dans tous les pays du monde moderne, concluait son Auto¬≠√©mancipation sur le cri : ¬ę Nous devons enfin poss√©der notre propre pays, sinon notre propre patrie ! ¬Ľ En m√™me temps, un concept et un mot nouveaux, la ¬ę palestino-philie ¬Ľ, qu’il appartint √† Theodor Herzl de rebaptiser ¬ę sionisme ¬Ľ, enflammait nombre de jeunes esprits. Des dizaines d’associations ¬ę palestinophiles ¬Ľ se constitu√®rent, telles que les Bilou ou les Amants de Sion (Hovevei Tsion), (p.329) dont les membres les plus hardis partaient pour faire refleurir la Terre Promise, ¬ę pour y vivre, et non pas pour y mourir ¬Ľ. Ces id√©alistes n’√©taient √† l’√©poque que quelques centaines, mais des dizaines de milliers d’esprits plus rassis et plus prudents les approuvaient et les admiraient, sans se d√©cider pour autant de les suivre dans une contr√©e semi-d√©sertique et malsaine. Ils n’en militaient qu’avec une plus grande ardeur sur place, publiant des bulletins ou des livres, se prodiguant en discours, qu√™tant des fonds. Suivant un mot c√©l√®bre de l’√©poque, ¬ę un sioniste √©tait un Juif qui, aux frais d’un second Juif, en exp√©diait un troi¬≠si√®me en Palestine ¬Ľ.

 

(p.330) Mais, malgr√© l’indignation internationale, malgr√© le refus des Rothschild fran√ßais de souscrire des emprunts, ou la baisse des valeurs russes en Allemagne, les pers√©cu¬≠tions ne cessaient de s’aggraver. Aussi bien l’√©migration aux seuls Etats-Unis progressait-elle suivant une courbe exponentielle, centuplant entre 1860-1870 et 1900-1910, pour atteindre un chiffre total voisin d’un million et demi (cependant, l’accroissement naturel des Juifs compensait dans l’ensemble ce d√©ficit d√©mographique).

Un autre rem√®de √† la condition de Juif en Russie : la conversion (√† une religion bien-pensante, ce qui n’√©tait le cas ni de l’Islam, ni des sectes schismatiques russes), qui assurait ¬ę une gu√©rison miraculeuse et instantan√©e ¬Ľ, n’entra jamais dans les mŇďurs. Elle demeurait le fait d’isol√©s ; il n’y eut pas de vagues collectives de bapt√™mes, sans doute parce que le proc√©d√© √©tait r√©prouv√© non seule¬≠ment par les Juifs, mais aussi par tous les camps de la soci√©t√© russe, et notamment par l’intelligentsia. Le nombre total des conversions qui eurent lieu au xixe si√®cle est estim√© √† 85 000.

En revanche, sous le r√®gne des deux derniers tsars, un nombre croissant de jeunes gens et jeunes filles d√©cidaient, plut√īt que de se convertir ou d’√©migrer, de lutter sur lieu et place contre le r√©gime abhorr√©. A ce propos, l’historien Simon Doubnov √©crivait, non sans lyrisme, qu’en 1905, ¬ę les Juifs r√©pliquaient aux pogromes par l’intensification de la lutte r√©volutionnaire ; l’√©l√©ment juif fut actif dans tous les d√©tachements de l’arm√©e de lib√©ration : chez les d√©mocrates constitutionnels, chez les sociaux-d√©mocrates et chez les sociaux-r√©volutionnaires ¬Ľ.

 

(p.335) Quant au tsar, il avait au sujet des Juifs des vues bien arr√™t√©es, car il leur portait des sentiments simples et forts, opposant, d’une mani√®re d√©j√† proche de la mani√®re hitl√©rienne, son bon peuple chr√©tien, le narod, aux Jids corrupteurs et malfaisants, la diff√©rence √©tant que, contrai¬≠rement au F√Ļhrer, il croyait, ou feignait de croire, qu’il existait aussi des Juifs innocents.

Les historiens nous d√©crivent √† l’envi la faiblesse de caract√®re de ce malencontreux autocrate, fascin√© sa vie durant par l’image pesante de son p√®re. Il est aussi (p.336) d’usage de faire contraster ses qualit√©s de p√®re de famille et de chr√©tien scrupuleux avec sa totale incapacit√© √† faire face aux devoirs de sa charge. Non moins grand para√ģt le contraste entre sa suj√©tion aux influences de tout ordre ‚ÄĒ en premier lieu, √† celles du couple fatidique constitu√© par sa femme et Raspoutine ‚ÄĒ et l’in√©branlable fermet√© avec laquelle il refusait de changer le moindre iota √† la condi¬≠tion des Juifs. Ils restaient pour lui les grands respon¬≠sables de tous les troubles qui agitaient l’empire russe, et les pogromes n’√©taient √† ses yeux que la r√©action naturelle d’un peuple chr√©tien qu’il croyait ind√©fectiblement attach√© √† sa personne. La r√©volution de 1905 lui inspirait √† ce propos le commentaire suivant, peu apr√®s la promulgation du ¬ę Manifeste constitutionnel ¬Ľ du 17 octobre :

¬ę Au lendemain du Manifeste, √©crivait-il √† sa m√®re, les mau¬≠vais √©l√©ments lev√®rent la t√™te, mais une forte r√©action se pro¬≠duisit ensuite, et toute la masse des hommes fid√®les se redressa. Le r√©sultat fut bien entendu le m√™me que d’ordinaire, chez nous : le peuple fut exasp√©r√© par l’audace et l’insolence des r√©volutionnaires et des socialistes, et comme les neuf dixi√®mes d’entre eux sont des Jids, toute la col√®re s’est tourn√©e contre eux ‚ÄĒ d’o√Ļ les pogromes antijuifs. Il est √©tonnant de cons¬≠tater avec quelle unanimit√© ils ont aussit√īt √©clat√© dans toutes les villes de Russie… ¬Ľ

Deux mois apr√®s, Nicolas II donnait son assentiment au projet d’une ¬ę action commune internationale ¬Ľ contre les Juifs, √©labor√© peut-√™tre sur ses indications, en tout cas en fonction de ses d√©sirs, par le ministre des Affaires √©tran¬≠g√®res, le comte Lamsdorf. Au fond, ce projet n’√©tait que la traduction dans le langage des chancelleries de l’historio-sophie des Protocoles ou du Secret du juda√Įsme. On y lisait que Karl Marx et Ferdinand Lassalle √©taient ¬ę d’une origine juive av√©r√©e ¬Ľ, qu’il √©tait non moins av√©r√© que les mouvements r√©volutionnaires russes √©taient form√©s et financ√©s par ¬ę les milieux capitalistes juifs ¬Ľ, et que le supr√™me ¬ę organe nourricier de la lutte ¬Ľ √©tait ¬ę la c√©l√®bre ligue fond√©e en 1860 sous le nom d’Alliance Isra√©lite uni¬≠verselle dont le si√®ge central est √† Paris, et qui poss√®de des ressources p√©cuniaires colossales ¬Ľ. Pour faire conve¬≠nablement face au danger, il importait donc de s’entendre avec les deux autres grandes puissances menac√©es par la subversion juive, qui √©taient le Reich allemand et l’Eglise catholique :

¬ę On ne saurait douter qu’un √©change de vues confiant et cordial de notre part avec les sph√®res dirigeantes aussi bien (p.337) de Berlin que de Rome est au plus haut point n√©cessaire. Il pourrait √™tre le point de d√©part d’une action commune inter¬≠nationale des plus avantageuses, d’abord du point de vue de l’organisation d’une surveillance vigilante, ensuite de celui d’une lutte commune et active contre l’ennemi g√©n√©ral de l’ordre chr√©tien et monarchique en Europe. Comme premi√®re d√©marche dans la direction indiqu√©e, il para√ģt souhaitable de se limiter provisoirement √† un √©change de vues tout √† fait confiant avec le gouvernement allemand. ¬Ľ

 

(p.340) Le mode hi√©rarchique de transmission est suggestivement d√©crit dans les m√©moires d’Alexis Lopoukhine. Au lendemain de la grande vague de pogromes de l’automne 1905, Nicolas II recevait le g√©n√©ral Dratchevsky, le gou¬≠verneur de Rostov. Au cours de l’audience, il lui disait que le nombre des victimes juives avait √©t√© inf√©rieur √† celui auquel il se serait attendu. ¬ę Ces indications venues de haut lieu, expliquait Lopoukhine √† Witte, seront sans doute transmises oralement par Dratchevsky au chef de la police de Rostov, et seront r√©percut√©es de proche en pro¬≠che jusqu’aux brigadiers et simples agents qui, s√Ľrs d’√™tre dans le droit chemin, feront savoir sur les march√©s et dans les rues qu’il faut rosser les Jids, et qu’on peut y aller sans rien craindre. ¬Ľ Le IIIe Reich connut des fili√®res du m√™me genre, mais les Russes surent d’instinct exceller dans ces jeux de demi-mots et de sous-entendus, contrairement aux Allemands.

Corps par corps, l’arm√©e russe cultivait un antis√©mi¬≠tisme encore plus virulent que la police, ainsi que le cons¬≠tatait en 1908 un auteur. La constatation a du reste une port√©e g√©n√©rale, et l’on peut se reporter √† ce propos aux chapitres pr√©c√©dents : sous la ¬ę Belle Epoque ¬Ľ euro¬≠p√©enne, la malveillance √† l’√©gard du peuple cosmopolite se trouvait promue √† la dignit√© d’une vertu militaire dans presque tous les pays. Dans le cas russe, le devoir de r√©primer les d√©sordres engendrait tant chez les g√©n√©raux que chez les simples soldats un conflit sp√©cifique, qu’√©vo¬≠quait candidement en 1903 le vice-ministre de l’Int√©rieur, en disant ¬ę qu’il √©tait impossible de permettre aux soldats de tirer sur des Chr√©tiens, afin de prot√©ger des Juifs ¬Ľ. Le dilemme se comprend d’autant mieux que la f√™te de r√©con¬≠ciliation chr√©tienne de P√Ęques √©tait aussi la grande saison des pogromes ; l’impunit√© dont b√©n√©fici√®rent ceux de 1881-1883 s’√©claire mieux de la sorte elle aussi. Mais c’est sur¬≠tout au cours de la guerre russo-japonaise de 1904-1905 que l’arm√©e devint une serre chaude de l’antis√©mitisme, que des proclamations et brochures antijuives √©taient distri¬≠bu√©es aux jeunes recrues, et que fut inaugur√© l’usage moderne de constituer les Jids en boucs √©missaires des d√©faites. Il n’emp√™che que certains g√©n√©raux louaient dans leurs ordres du jour le courage des soldats juifs, dont les hauts faits en venaient √† √™tre glorifi√©s par les correspon¬≠dants militaires des journaux antis√©mites : fraternelle

(p.341) éthique des combats, mais aussi Russie, pays des grands contrastes.

 

(p.345) Il n’est pas facile de faire l’anatomie d’un pogrome, m√™me lorsqu’on dispose, ainsi que c’est le cas pour celui de Kichinev, d’un dossier tr√®s complet (dossier qui inci¬≠demment nous r√©v√®le la haute tenue et l’ind√©pendance de l’administration judiciaire, dans la Russie des contrastes). En 1903, Kichinev, chef-lieu de la Bessarabie et ville √† 45 p. 100 juive, paraissait vivre encore √† l’abri des troubles politiques ; mais le propri√©taire de l’unique quotidien local, Paul Krouchevane, ne cessait d’agiter dans sa feuille, ainsi que dans celle qu’il publiait √† P√©tersbourg, toute la gamme des sentiments antis√©mites (il fut aussi le premier √©diteur des Protocoles). Aussi bien le meurtre d’un ado¬≠lescent, en f√©vrier 1903, fut-il attribu√© par la rumeur publi¬≠que aux Juifs, et il en fut de m√™me pour quelques autres d√©c√®s jug√©s suspects, √† travers l’Ukraine.

A l’approche de P√Ęques, des appels √† la vengeance, sign√©s par un ¬ę Parti des travailleurs vrais Chr√©tiens ¬Ľ, furent distribu√©s dans les d√©bits de boisson de Kichinev. Les Juifs meurtriers du Seigneur y √©taient accus√©s de sucer le sang chr√©tien et d’exciter la population contre ¬ę notre p√®re le tsar, qui sait quel peuple ignoble, malicieux et cupide sont les Jids, et qui refuse de les affranchir (…) Venez √† notre secours, pr√©cipitez-vous sur les sales Jids. Nous sommes d√©j√† nombreux.

¬ę Faites lire cet appel par vos clients, ou nous mettrons en pi√®ces votre d√©bit ; nous le saurons, nos gens fr√©¬≠quentent votre d√©bit. ¬Ľ

A la veille de la f√™te, la ville enti√®re savait de science certaine que quelque chose de grave allait se passer, mais les autorit√©s civiles et militaires s’en tenaient √† une inac¬≠tion apparemment concert√©e. Lorsque le dimanche de P√Ęques (6 avril) le pogrome commen√ßa, rien ne fut chang√© aux festivit√©s et visites protocolaires, le gouverneur restait chez lui, le chef de police passait l’apr√®s-midi chez l’√©v√™que, l’orchestre militaire continuait √† jouer sur la place, tan¬≠dis que sur son pourtour, la foule assaillait les Juifs et commen√ßait √† incendier leurs maisons. L’arm√©e n’entra en action que le lundi soir, arr√™ta quelques centaines de pogromistes et r√©tablit le calme en quelques minutes, sans avoir tir√© un seul coup de feu. Le niveau des responsabi¬≠lit√©s, soit √† Kichinev, soit √† P√©tersbourg, resta obscur. (‚Ķ)

 

(p.346) Encore moins les autorit√©s russes avaient-elles pr√©vu l’immensit√© du scandale. Tous les journaux respectables d’Europe et d’Am√©rique clamaient leur indignation et fus¬≠tigeaient la barbarie russe ; certes, les journalistes juifs et leurs amis faisaient de leur mieux, mais ils √©taient loin d’√™tre les seuls √† crier au massacre. Ainsi, Guillaume II, tout en approuvant la racl√©e inflig√©e aux enfants d’Isra√ęl, s’emparait de l’occasion pour faire une crasse √† son ¬ę cher cousin Nicky ¬Ľ et ordonnait de diffuser la nouvelle que le tsar avait f√©licit√© les pogromistes. Le chancelier Bulow expliquait qu’il fallait s’y prendre ¬ę de mani√®re √† ce qu’on ne puisse pas remonter jusqu’√† nous ; il est surtout impor¬≠tant de faire publier la chose dans la presse anglaise, fran¬≠√ßaise, am√©ricaine et italienne ¬Ľ. Une fois de plus, les anti¬≠s√©mites russes pouvaient maudire la puissance et la perfidie de la juiverie internationale. En m√™me temps, les journaux du monde entier diffusaient une violente protes¬≠tation contre ¬ę les bestialit√©s commises par des hommes russes ¬Ľ, sign√©e par 317 √©crivains et artistes, dont L√©on Tolsto√Į. L’affaire tourna donc au d√©sastre pour le bon renom de la Russie, naturalisant dans toutes les langues le terme de pogrome.

 

(p.347) Il n’en reste pas moins que le nombre total des vic¬≠times : 810 tu√©s et 1 770 bless√©s demeurait inf√©rieur √† celui du d√©sastre de Tomsk. On ne peut s’emp√™cher d’avoir une pens√©e nostalgique pour un pass√© o√Ļ le massacre de 810 Juifs suscitait une r√©probation universelle, et o√Ļ l’au¬≠tocrate responsable refusait de ¬ę d√©fendre une cause pure avec des m√©thodes malpropres ¬Ľ. Il est vrai aussi qu’au lendemain de ces √©v√©nements, des nouvelles m√©thodes et de nouveaux arguments faisaient leur apparition en Russie.

 

(p.348) Mais c’est en discourant √† la tribune de la Douma sur les meurtres rituels que le d√©magogue Nicolas Markov annon¬≠√ßait, pour le jour o√Ļ le peuple russe y verrait enfin clair, le pogrome universel et final :

¬ę … Le jour o√Ļ avec votre complicit√©, messieurs de la gau¬≠che, le peuple russe se convaincra d√©finitivement que tout est truqu√©, qu’il n’y a plus de justice, qu’il n’est pas possible de d√©masquer devant un tribunal le Jud√©en qui √©gorge l’enfant russe et boit son sang, que ni la police, ni les gouverneurs, ni les ministres, ni les l√©gislateurs supr√™mes ne sont d’aucun secours ‚ÄĒ ce jour-l√†, messieurs, il y aura des pogromes de Juifs. Ce n’est pas moi qui l’aurai voulu, messieurs, ni l’Union du peuple russe : c’est vous qui aurez cr√©√© les pogromes, et ces pogromes ne ressembleront pas √† ceux qui ont eu lieu jusqu’ici, ce ne seront pas des pogromes d’√©dredons de Jids, mais tous les Jids seront proprement √©gorg√©s jusqu’au der¬≠nier ! ¬Ľ

 

(p.349) La l√©gislation tsariste elle aussi commen√ßait √† s’√©carter du principe conform√©ment auquel un Juif converti deve¬≠nait ¬ę un Chr√©tien comme les autres ¬Ľ. D√®s 1906, il √©tait question d’interdire aux fils des convertis l’acc√®s des √©coles militaires ; une loi promulgu√©e en 1912 interdisait d’une fa√ßon g√©n√©rale la promotion au rang d’officier tant des fils que des petits-fils. Le clerg√© de son c√īt√© en vint √† mettre en question la validit√© du bapt√™me, dans le cas des conversions de pure forme, et un avocat membre de la Douma, qui s’y √©tait sp√©cialis√© dans la d√©fense de ses anciens coreligionnaires, se vit interdire l’enterrement au cimeti√®re chr√©tien.

Mais c’est sur le terrain du meurtre rituel que le r√©gime livra sa derni√®re grande bataille contre les Juifs. On a sou¬≠vent compar√© l’affaire Beilis √† l’affaire Dreyfus, et il est de fait que le proc√®s de Kiev de 1913 fit couler √† peu pr√®s autant d’encre et fut √† peu pr√®s aussi long que le proc√®s de Rennes de 1898. En tant que proc√®s qui se voulut √©di¬≠fiant, il se laisserait aussi mettre en regard des ¬ę grands proc√®s de Moscou ¬Ľ, bien qu’il aille de soi que la mise en sc√®ne tsariste ne souffrait pas la comparaison avec la r√©gie stalinienne. Mais les affaires de meurtre rituel apparte¬≠naient √† une cat√©gorie bien √† part, surtout dans la pers¬≠pective juive : ainsi que l’√©crivait √† l’√©poque le penseur Ahad Ha’am, ¬ę cette accusation constitue le cas solitaire dans lequel l’adh√©sion g√©n√©rale √† une id√©e [que le monde nourrit] √† notre sujet ne nous pousse pas √† nous deman¬≠der si le monde n’a pas raison et si nous ne sommes pas dans le tort, car cette accusation est fond√©e sur un men¬≠songe absolu, et n’est m√™me pas √©tay√©e par une fausse inf√©rence du particulier au g√©n√©ral ¬Ľ.

Le 20 mars 1911, le cadavre exsangue d’un gar√ßonnet de treize ans, Andr√© louchtchinsky, fut d√©couvert dans la banlieue de Kiev. Aussit√īt, la presse antis√©mite cria au meurtre rituel, et tant √† Kiev qu’√† P√©tersbourg, l’Union du peuple russe s’effor√ßait de faire orienter l’enqu√™te en ce sens, tandis qu’√† la Douma, son porte-parole, Zamyslovsky, interpellait d√®s le 18 avril le gouvernement sur les lenteurs (p.350) de cette enqu√™te. C’est qu’au cours des premi√®res semaines, le coupable juif ne se laissait pas trouver, en raison de la conscience professionnelle de la magistrature et de la police criminelle de Kiev. Il fallut donc d’abord faire limoger ou d√©placer un juge d’instruction et deux ou trois policiers, ce √† quoi le ministre de la Justice, Chtche-glovitov, se pr√™ta volontiers. Un Juif √©gorgeur put alors √™tre procur√©, en la personne de Mendel Beilis, le contre¬≠ma√ģtre de la briqueterie pr√®s de laquelle avait √©t√© trouv√© le cadavre. On a pu comparer ce figurant √† Dreyfus, en ce sens qu’il √©tait aussi peu compr√©hensif des valeurs en jeu que le c√©l√®bre capitaine (au surplus, ce pr√©tendu sacrifi¬≠cateur n’√©tait pas un Juif pratiquant).

Mais il apparut peu √† peu que l’affaire se pr√©sentait aussi mal que possible. La presse lib√©rale ne restait pas non plus inactive. Un r√©dacteur du journal Kievska√Įa Mysl entreprit une enqu√™te pour son compte personnel et tomba sur la piste des vrais assassins, une bande de voleurs qui avaient √©gorg√© l’enfant par crainte de son t√©moignage, en maquillant leur crime de fa√ßon qu’il puisse √™tre mis sur le dos des Juifs. Un tout autre genre de souci √©taient les r√©actions internationales : ¬ę La presse √©tran¬≠g√®re harc√®le le gouvernement russe d’une mani√®re inou√Įe et sauvage ¬Ľ, se plaignait Beletsky, le directeur du d√©par¬≠tement de police. En d√©cembre 1911, les Etats-Unis en vinrent √† d√©noncer le trait√© de commerce russo-am√©ricain. Cherchant √† complaire √† son gouvernement, l’ambassa¬≠deur russe commentait : ¬ę Cet incident prouve surtout que les Am√©ricains se trouvent encore √† un stade assez primitif du d√©veloppement social ! ¬Ľ (Dans le m√™me style, l’ambassadeur nazi √† Sofia bl√Ęmera trente ans apr√®s les Bulgares, qui prot√©geaient les Juifs, ¬ę d’√™tre tout particu¬≠li√®rement d√©pourvus de la compr√©hension id√©ologique allemande ¬Ľ.)

 

(p.353) En effet, il posa deux questions au jury : le petit Andr√© avait-il √©t√© assassin√© dans une briqueterie appartenant aux Juifs, ¬ę de mani√®re √† provoquer d’atroces souffrances et une h√©morragie totale qui entra√ģna sa mort ¬Ľ ; et Beilis √©tait-il coupable d’avoir, de concert avec des inconnus et ¬ę pour des motifs de fanatisme religieux ¬Ľ, commis cet assassinat ? De la mani√®re dont les questions avaient √©t√© r√©dig√©es, le jury, tout en r√©pondant non √† la deuxi√®me question, ne pouvait dans sa simplicit√© que r√©pondre oui √† la premi√®re, dont toute r√©f√©rence explicite √† un meurtre rituel avait √©t√© √©vinc√©e. Mais ainsi qu’il fallait s’y attendre, les agences t√©l√©graphiques et une partie de la presse n’y regard√®rent pas de si pr√®s ; le oui du jury et la mention de la briqueterie juive paraissaient signifier qu’il s’√©tait ralli√© √† la th√®se antis√©mite.

En cons√©quence, les deux camps f√™t√®rent victoire.¬†A premi√®re vue, l‚Äôaccusation paraissait avoir triomph√©, ainsi (p.354) que l’assuraient La Croix √† Paris, ou la Reichspost √† Vienne : plus nuanc√©, un r√©dacteur du Daily News de Lon¬≠dres commentait ironiquement : ¬ę L’affaire de Kiev a sap√© l’int√©r√™t que je portais √† la puissance cosmopolite, finan¬≠ci√®re et politique du juda√Įsme. A quoi a abouti cette force internationale ? A un verdict qui confirme la vieille l√©gende des sacrifices sanglants. ¬Ľ En Russie, le tsar, qui avait fait pr√©sent au juge Boldyrev d’une montre en or, se d√©clarait satisfait sous tous les rapports : ¬ę II est certain qu’il y a eu un meurtre rituel, mais je suis heureux que Beilis ait √©t√© acquitt√©, car il est innocent. ¬Ľ Chtcheglovitov et d’autres personnalit√©s f√©licitaient t√©l√©graphiquement ¬ę les h√©ros du proc√®s de Kiev ¬Ľ, en leur qualit√© ¬ę d’hommes russes ind√©pendants et incorruptibles ¬Ľ. Le populaire auteur mystique Basile Rosanov publiait peu apr√®s une brochure bizarrement intitul√©e Le rapport olfactif et tactile des Juifs avec le sang, dans laquelle il croyait pouvoir produire le verset biblique, pass√© inaper√ßu de tous ses pr√©d√©ces¬≠seurs, qui prescrivait aux Juifs les meurtres rituels, √† savoir, un passage du L√©vitique relatif au bouc √©missaire (X, 16-18) : ¬ę N’est-il pas √©tonnant que personne n’ait relev√© ce passage… Tout est clair, trop clair. Sont-ils si aveugles qu’ils ne voient pas ? Pour moi, le petit Andr√© est un martyr chr√©tien. Que nos enfants prient pour lui, comme pour un juste martyris√©… ¬Ľ En effet, il fut question d’√©riger une chapelle √† proximit√© de la fameuse brique¬≠terie ; il semble que le projet fut d√©jou√© gr√Ęce √† une inter¬≠vention de Raspoutine aupr√®s du tsar.

Mais dans l’ensemble, l’acquittement de Beilis pesa beaucoup plus lourd que l’apparente condamnation des Juifs, tant il est vrai qu’un proc√®s s’incarne dans un homme, dont le sort demeure le symbole. C’est ainsi que le r√©sultat fut g√©n√©ralement compris en Russie, o√Ļ il y eut des explosions de joie dans les rues ; c’est ainsi que l’inter¬≠pr√©t√®rent dans leur ensemble des auteurs du temps, et il est de fait que, deux obscures tentatives des nazis mises √† part, les proc√®s de meurtre rituel, depuis 1913, ne font plus partie de l’arsenal antis√©mite occidental.

 

(p.361) A ce propos, il faut remarquer d’abord que si tous les pays bellig√©rants, une fois √©vanoui le r√™ve d’une guerre, fra√ģche et joyeuse, souffrirent les atroces r√©alit√©s de la guerre des tranch√©es, c’est en Allemagne que les masses populaires apprirent les premi√®res √† conna√ģtre les restric¬≠tions de tout ordre, les ersatz plus ou moins frelat√©s, le rationnement et la sous-alimentation. On a l’impression que ces √©preuves de la population civile se cherch√®rent d√®s l’hiver 1915-1916 quelque soulagement de la mani√®re classique. Mais surtout, au niveau articul√© ou id√©ologique, celui auquel sont d√©sign√©es nomm√©ment les entit√©s √† ha√Įr, on entrevoit une conjoncture particuli√®re qui, d’une fa√ßon plus accus√©e qu’ailleurs, d√©viait vers les fils d’Isra√ęl les recherches du bouc √©missaire.

En effet, puisqu’√† la catastrophe universelle on ne pou¬≠vait pas ne pas chercher de fauteur, le Boche remplissait ce r√īle pour les Fran√ßais, tout comme le Hun pour les Britanniques, et les masses russes avaient elles aussi un vieux compte √† r√©gler avec le Ni√©metz. Dans le cas des Allemands, la situation √©tait bien moins claire : une fois pass√©e l’explosion de fureur anti-anglaise, √† qui s’en pren¬≠dre, √† moins de mettre en accusation tous les ennemis de l’Allemagne, c’est-√†-dire la majeure partie des nations dites civilis√©es ? L’une des issues consistait √† admettre l’exis¬≠tence d’un ennemi ¬ę supranational ¬Ľ, dont le spectre pre¬≠nait d’autant mieux corps que, d’une certaine fa√ßon, l’Alle¬≠magne avait elle-m√™me tendance √† se consid√©rer comme telle. Une tradition europ√©enne remontant √† la Renais¬≠sance au moins, et dont j’ai retrac√© les avatars dans mon Mythe aryen, lui accordait le statut d’une nation quasi¬≠ment pan-europ√©enne. Un auteur aussi raffin√© que Thomas Mann qualifiait en 1916 le peuple allemand de √Ļbernatio-nales Volk, auquel incombait une responsabilit√© √©galement ¬ę supra-nationale ¬Ľ, et qui, face √† un monde d’ennemis, incarnait la conscience europ√©enne ; et il arguait, √† l’aide d’exemples assez probants, que les haineuses outrances de la propagande fran√ßaise, les √©crits malmenant les Boches (p.362) comme autant de ¬ę sous-hommes ¬Ľ, n’avaient pas leur pen¬≠dant en Allemagne. On voit comment dans ces conditions l’adversaire des Allemands lui aussi se laissait concevoir comme √† la fois int√©rieur et ¬ę supra-national ¬Ľ, comme une puissance invisible et secr√®te. Le sociologue juif Franz Oppenheimer rendait compte de cette situation en √©crivant, d√®s avant 1914, que ¬ę l’antis√©mitisme √©tait le visage, tourn√© vers l’int√©rieur, du nationalisme chauvin et agressif ¬Ľ. Pour de multiples raisons, dont certaines remontaient au Moyen Age, le chauvinisme germanique gardait m√™me pendant cette guerre les yeux fix√©s dans cette direction.

 

(p.365) On peut consid√©rer comme tournant d√©cisif de la pre¬≠mi√®re guerre mondiale ce m√™me mois d’ao√Ľt 1916, alors que le commandement supr√™me passait des mains du g√©n√©ral Falkenhayn entre celles du duumvirat Hinden-burg-Ludendorff, le premier couvrant de son autorit√© de h√©ros national de Tannenberg les d√©cisions du second, brillant strat√®ge et organisateur, ¬ę premier ma√ģtre du quartier g√©n√©ral ¬Ľ. Aussit√īt, la politique militaire alle¬≠mande prit un cours nouveau, plus dur, anticipant d√©j√† certaines mesures nazies. En octobre, le Grand Quartier g√©n√©ral approuvait le projet de Tirpitz d’une guerre sous-marine √† outrance et ordonnait la d√©portation de 400 000 travailleurs civils belges ; une troisi√®me mesure, promulgu√©e le 11 octobre par le minist√®re de la Guerre, prescrivait le recensement des Juifs mobilis√©s au front et √† l’arri√®re. Il semble que cette ¬ę Judenstatistik ¬Ľ avait √©t√© r√©clam√©e par le lieutenant-colonel Max Bauer, un officier d’√©tat-major rompu aux intrigues politiques, qui fut le principal artisan de la nomination de Ludendorff et qui devint l’homme de confiance de l’Alldeutscher Verband de Class aupr√®s du commandement supr√™me. Ludendorff assurait par la suite que ce n’est que pendant la guerre qu’il apprit √† conna√ģtre la ¬ę question juive ¬Ľ, notamment gr√Ęce √† Muller von Hausen, l’√©diteur allemand des ¬ę Proto¬≠coles ¬Ľ, qui lui avait √©t√© pr√©sent√© par Bauer. Le fait est qu’√† mesure que le conflit mondial approchait de sa fin, les dirigeants allemands succombaient en nombre crois¬≠sant √† l’id√©e fixe d’une Internationale juive dictant le cours des √©v√©nements.

Remarquons-le d’ores et d√©j√† (nous aurons √† y revenir) : |en sa qualit√© de fantasme, le Juif international semblait vouloir √©gorger la m√®re patrie dans tous les pays bellig√©¬≠rants ; chez aucun peuple chr√©tien, il ne pouvait faire figure d’Alli√© !

 

(p.371) Rentr√© au printemps 1919 en Allemagne, Ludendorff s’installa √† Munich, o√Ļ l’√©ph√©m√®re ¬ę R√©publique r√©volu¬≠tionnaire de Bavi√®re ¬Ľ venait d’√™tre renvers√©e et qui devint aussit√īt le principal centre allemand des men√©es r√©action¬≠naires et antis√©mites. C’est apparemment alors qu’il aper¬≠√ßut la lumi√®re et, √† l’instar de tant de ses fr√®res d’armes et anciens subordonn√©s, commen√ßa √† d√©noncer la grande tra¬≠hison des Juifs. En m√™me temps, il militait dans les mou¬≠vements v√īlkistes, et finit par s’associer au parti nazi (d’apr√®s J. Fest, le biographe de Hitler, ce dernier se r√©signait au d√©but √† n’√™tre que ¬ę l’annonciateur ¬Ľ du ¬ęsauveur¬Ľ Ludendorff). Il participa donc au putsch du 9 novembre 1923, et passa en jugement avec Hitler et ses lieutenants ; pour sa part, il fut acquitt√©, le tribunal ayant estim√© qu’intellectuellement surmen√©, il n’avait pas √©t√© en possession de toutes ses facult√©s. Cela ne l’emp√™cha pas de devenir d√©put√© (nazi) au Reichstag, de 1924 √† 1928, et de faire acte de candidature pour la pr√©sidence de la r√©publi¬≠que de Weimar, en 1925. Mais, de plus en plus, et surtout depuis qu’en secondes noces il avait √©pous√© la mystique germanomane Mathilde Kemnitz, il se plongeait dans l’√©tude de la philosophie de l’histoire, et sa parano√Įa se teintait d’un hyperd√©terminisme animiste ou magique.

 

L’Empire russe

 

(p.379) Au cours de la premi√®re ann√©e de la guerre, le comman¬≠dement supr√™me √©tait assur√© par le grand-duc Nicolas, assist√© du g√©n√©ral Yanouchkevitch, et leur √©tat-major √©tait peupl√© de ces extr√©mistes que nous avons vus √† l’Ňďuvre en 1905-1906. Lorsque commen√ßa la retraite des troupes rus¬≠ses, la tendance se dessina de recourir √† la parade ¬ę mos¬≠covite ¬Ľ de 1812, c’est-√†-dire √† la strat√©gie de la terre br√Ľl√©e, et d’√©vacuer en cons√©quence toute la population, mais il apparut rapidement qu’en l’occurrence, le proc√©d√© g√™nait les Russes plus qu’il ne g√™nait les Allemands. Il fut alors d√©cid√© de limiter les √©vacuations aux ¬ę Juifs et autres per¬≠sonnages suspects d’espionnage ¬Ľ, ainsi que s’exprimait une circulaire du 16 janvier 1915. Au cours de cette pre¬≠mi√®re ann√©e, plus d’un demi-million de Juifs fut ainsi d√©port√© √† l’int√©rieur de la Russie ; un moyen plus som¬≠maire, pr√©conis√© par le commandement du xvin¬ę corps d’arm√©e, consistait √† ¬ę expulser les Juifs vers les lignes ennemies, sans en laisser un seul dans le rayon des trou¬≠pes ¬Ľ. C’est dans ces conditions dramatiques que les masses juives purent enfin fouler le sol de la Russie tra¬≠ditionnelle, affam√©es et d√©munies de tout, r√©servoir de choix pour le recrutement r√©volutionnaire.

En automne 1915, Nicolas II prit la d√©cision d’assumer lui-m√™me le commandement en chef, et choisit le g√©n√©ral Alex√©ev pour chef d’√©tat-major. La pratique des d√©porta¬≠tions fut alors remplac√©e par celle des prises d’otages, et les arrestations et proc√®s all√®rent en se multipliant. Dans certains cas, il s’agissait d’une justice ultra-sommaire, sui¬≠vie de pendaisons ; dans d’autres, lorsqu’il s’agissait des tribunaux militaires r√©guliers des corps d’arm√©e, les d√©bats, le plus souvent suivis d’acquittements, confir¬≠maient que les Juifs avaient √©t√© bel et bien choisis pour boucs √©missaires. D’apr√®s une rumeur, ils dissimulaient (p.380) des appareils de t√©l√©graphie sans fil dans leurs longues barbes traditionnelles ; une autre coutume qui pr√™tait √† soup√ßon consistait √† garder √† la synagogue une corde ou un fil de fer suffisamment longs pour suffire √† encercler ¬ę la ville ¬Ľ, c’est-√†-dire le p√©rim√®tre qu’il fallait s’abstenir de franchir, le samedi. C’√©taient donc, aux termes des sentences port√©es par certains tribunaux militaires, des fils t√©l√©graphiques ou t√©l√©phoniques, qui permettaient de communiquer avec l’ennemi.

C’est ainsi que, sinon l’arm√©e tout enti√®re du moins une partie du corps des officiers, se fortifiait dans la croyance que les Juifs √©taient des espions quasiment par d√©finition, et l’on pourrait aussi rappeler qu’avant de servir aux pro¬≠vocations antis√©mites, cette croyance avait √©t√© cultiv√©e par quelques-uns des plus glorieux auteurs russes. On peut se demander aussi ce qu’il en √©tait en r√©alit√© : la connaissance de l’allemand, ou la vivacit√© d’esprit ou plus simplement l’exasp√©ration, n’incitaient-elles pas dans de nombreux cas les Juifs √† aider l’ennemi ? Sans pouvoir l’exclure enti√®rement, on peut remarquer √† ce propos qu’en r√®gle g√©n√©rale, les espions travaillent pour le plus offrant ; l’argent russe ayant aussi peu d’odeur que l’ar¬≠gent allemand, gardons-nous d’attribuer aux tra√ģtres juifs une trop forte dose d’id√©alisme.

 

(p.392) Si les bolcheviks avaient pu s’emparer, pratiquement sans coup f√©rir, des deux capitales et de la Russie d’Eu¬≠rope proprement dite, les r√©gions p√©riph√©riques, en pre¬≠mier lieu le Midi ukrainien et l’immense marche sib√©¬≠rienne, √©chappaient peu apr√®s √† leur pouvoir. Leurs adversaires les plus d√©termin√©s, notamment des dizaines de milliers d’officiers, prenaient le chemin de ces r√©gions ¬ę blanches ¬Ľ : la suite des √©v√©nements sugg√®re l’existence d’une corr√©lation entre leur combativit√© et leur jud√©opho bie. La corr√©lation ne put que s’accro√ģtre lorsqu’on apprit que le dernier tsar et sa famille avaient √©t√© massacr√©s √† Ekaterinbourg (Sverdlovsk), sur l’ordre, disait-on, du Juif Jacob Sverdlov, et sous la direction personnelle, disait-on encore, des Juifs Yourovski et Golochtchekine. Le drame ne tarda pas √† s’orner de d√©tails aussi impressionnants que fantaisistes : citons la version que l’attach√© militaire anglais, le g√©n√©ral Alfred Knox, c√Ęblait en f√©vrier 1919 √† son gouvernement :

¬ę II y avait deux camps dans le Soviet local : l’un voulait sauver la famille imp√©riale, l’autre √©tait dirig√© par cinq Juifs, dont deux √©taient des partisans acharn√©s de l’assassinat. Ces deux Juifs, Va√Įnen et Safarov, avaient accompagn√© L√©nine lors de son voyage √† travers l’Allemagne. ¬Ľ

Mais l’ex√©cution, qui aujourd’hui encore √©meut bien des cŇďurs, √©tait accompagn√©e par d’autres signes providen¬≠tiellement antijuifs. La croix gamm√©e n’√©tait-elle pas l’embl√®me (p.393) personnel de l’imp√©ratrice Alexandra ? et ne retrouva-t-on pas parmi les livres qu’elle avait lus pendant son emprisonnement, les Protocoles des Sages de Sion ? C’est du moins ce qu’annonc√®rent les enqu√™teurs de l’ar¬≠m√©e blanche sib√©rienne de Koltchak, le ¬ę r√©gent supr√™me ¬Ľ des forces antibolch√©viques, et on peut croire que ceux-l√† m√™mes qui nagu√®re tenaient en suspicion ¬ę l’Allemande ¬Ľ s’enflammaient d√©sormais √† l’id√©e de venger la martyre. C’est dans ces conditions que la propagande des arm√©es blanches en vint √† adopter les appels au massacre des Juifs pour l’un de ses grands th√®mes. Cette tendance pr√©¬≠valut notamment en Russie du Sud, au sein des troupes du g√©n√©ral Denikine qui, ne l’oublions pas, s’avanc√®rent au d√©but de l’automne 1919 jusqu’√† Toula, √† 200 kilom√®tres de Moscou, et qui parcouraient donc une partie des provinces de la ci-devant ¬ę zone de r√©sidence ¬Ľ des Juifs. Les Volon¬≠taires blancs pouvaient donc satisfaire √† loisir leur soif de vengeance, une soif de tout temps inextinguible, les meur¬≠tres, les viols et les pillages ne faisant qu’exasp√©rer, √† tra¬≠vers le fatal engrenage du remords et du crime, les fureurs antijuives. D’ailleurs, les pogromes n’√©taient que l’un des sympt√īmes de la d√©pravation g√©n√©rale des ci-devant ¬ę volontaires ¬Ľ, dont font si souvent √©tat les souvenirs et les chroniques de leurs g√©n√©raux. ¬ę Nos mŇďurs sont bes¬≠tiales ; nos cŇďurs sont remplis d’une vindicte et d’une haine mortelle ; notre justice sommaire est atroce, tout comme le sont les voluptueuses tueries auxquelles se complaisent nombre de nos volontaires. ¬Ľ ¬ę Une arm√©e habitu√©e √† l’arbitraire, aux pillages et aux saouleries, et conduite par des chefs qui lui donnaient l’exemple de ces pratiques ‚ÄĒ une telle arm√©e ne pouvait pas sauver la Rus¬≠sie¬Ľ (g√©n√©ral Wrangel). Plus saisissante encore est la condamnation port√©e par le g√©n√©ral Denikine lui-m√™me contre ses troupes : ¬ę Le peuple les accueillait joyeuse¬≠ment et avec des g√©nuflexions et il les raccompagnait avec des mal√©dictions. ¬Ľ D’o√Ļ l’on peut inf√©rer quelles devaient √™tre les √©preuves des Juifs ; ceux qui √©taient √©pargn√©s, c’est-√†-dire surtout les r√©sidents des grandes villes, n’en passaient pas moins, lors de l’entr√©e des Blancs, par tou¬≠tes les affres d’une ¬ę torture par la peur ¬Ľ, suivant la forte expression de Choulguine.

Tout comme aux temps du batiouchka-tsar, les pogro¬≠mes duraient souvent trois jours francs, au cours desquels le code militaire se trouvait suspendu de facto, et il va de soi qu’ils √©taient devenus autrement sanguinaires. Ajoutons (p.394) que les ¬ę Verts ¬Ľ et d’autres bandes ukrainiennes riva¬≠lisaient en cruaut√© avec l’arm√©e dite r√©guli√®re ; une pro¬≠clamation collective des principaux chefs de bande (¬ę ata-mans ¬Ľ) invoquait m√™me le souvenir des grands saints nationaux, exhortant en leur nom les Chr√©tiens √† en finir une fois pour toutes avec la diabolique engeance juive. Le nombre total des Juifs assassin√©s en Ukraine en 1918-1920 est estim√© √† plus de 60 000. En ce qui concerne les troupes blanches, le g√©n√©ral Denikine r√©prouvait pour sa part les pogromes et les autres exc√®s, mais √©tait incapable de les emp√™cher : du reste, il √©tait couramment accus√© de ¬ę s’√™tre vendu aux Juifs ¬Ľ. De ce fait, il √©tait encore moins capable de freiner la propagande antis√©mite ou de pr√©venir la publication de faux dont certains allaient faire le tour du monde, au cours des inqui√®tes ann√©es du premier apr√®s-guerre.

 

Le domaine anglo-saxon

 

L’Angleterre

 

(p.399) Ces passions montantes √©taient favoris√©es par un fac¬≠teur d’un tout autre ordre. Une colonie de plus de 100000 Juifs en provenance de l’Europe de l’Est s’√©tait constitu√©e √† l’√©poque √† Londres, dans les quartiers de Whitechapel et de Stepney, et les aborig√®nes ne consid√©¬≠raient pas d’un bon Ňďil cette main-d’Ňďuvre taillable et cor¬≠v√©able √† merci. En 1902, l’√©v√™que de Stepney comparait ces mis√©reux √† une arm√©e conqu√©rante, ¬ę qui mange le pain des Chr√©tiens et les chasse de leurs foyers ¬Ľ. Certai¬≠nes offres d’emploi sp√©cifiaient que les postes seraient r√©serv√©s aux Anglais de souche, et √† la veille de la guerre, le Times publiait, sous le titre de ¬ę London Ghettoes ¬Ľ, un article dans lequel il reprochait aux Juifs √©trangers de for¬≠mer un Etat dans l’Etat. Il est vrai qu’en r√®gle g√©n√©rale, la presse et les hommes politiques britanniques, coutumiers des l√©nifiantes p√©riphrases, ne parlaient pas d’une ¬ę Jewish question ¬Ľ, mais d’une ¬ę Alien question ¬Ľ, et il est vrai aussi que Londres abritait nombre d’autres prol√©taires √©tran¬≠gers, notamment des Allemands ; mais entre les deux cat√©gories de ¬ę germanophones ¬Ľ, les masses populaires ne se souciaient pas de faire le d√©part. Une apologie de la ¬ęrace juive ¬Ľ que Francis Galton, le fondateur de l’eug√©¬≠nisme, se crut oblig√© de publier en 1910 sugg√®re en tout cas que c’est les enfants d’Isra√ęl qui √©taient vis√©s au pre¬≠mier chef ; la race germanique n’avait pas besoin de plai¬≠doyers de cet ordre.

 

En mai 1915, le torpillage du Lusitania, un √©v√©nement qui √©mut plus que tout autre, et de loin, les cŇďurs anglais, aboutit √† la convergence de la x√©nophobie des masses populaires et de l’antis√©mitisme distingu√© des √©lites. Les journaux conservateurs imputaient ce crime de guerre √† Albert Ballin en personne, et une campagne se d√©clenchait pour faire d√©choir sir Ernst Cassel de ses titres, ou m√™me de la nationalit√© britannique (ces deux Juifs allemands n’avaient-ils pas deux fois tort, pour s’√™tre m√™l√©s des affai¬≠res chr√©tiennes en cherchant √† emp√™cher la guerre, et pour n’y avoir pas r√©ussi ?). Un article du Times assurait que les milieux juifs de Hambourg s’√©taient tout sp√©ciale¬≠ment r√©jouis de la perte du paquebot. Les journaux juifs de Londres reprochaient am√®rement au Times ¬ę de quali¬≠fier d’Allemands tous les Juifs ¬Ľ, ou ¬ę de pousser le peuple, jour apr√®s jour, √† identifier les Juifs aux Allemands ¬Ľ. Quel qu’en ait √©t√© le vrai responsable, telle fut en effet la conduite des foules qui, dans toutes les grandes villes anglaises, prenaient d’assaut et pillaient les commerces tenus par des √©trangers sans s’enqu√©rir de leurs origines.

Divers hebdomadaires allaient plus loin. Dans The New Witness, G.K. Chesterton √©voquait les meurtres rituels commis par les Juifs ; dans The Clarion, un certain M. Thompson renseignait ses lecteurs sur les sources d’inspiration du militarisme prussien : ¬ę Les Prussiens,

(p.401) comme les Juifs, √©taient originaires d’un territoire exigu, rocheux et st√©rile, et eux aussi conquirent leur place au soleil en pratiquant le brigandage. Les Prussiens, comme les Juifs, poss√®dent un dieu tribal dont les principes de combat reposent sur l’effroi qu’il inspire ¬Ľ, etc. Dans The National Review, le parlementaire L√©o Maxse qui, en 1912, avait √©t√© l’un des principaux pers√©cuteurs de Rufus Isaacs et d’Herbert Samuel, √©levait en mars 1917 une accusation infiniment plus grave, encore qu’anonyme ; le ¬ę Juif inter¬≠national ¬Ľ, ayant eu vent du d√©part de lord Kitchener pour la Russie, en aurait fait part au haut commandement alle¬≠mand, pour faire torpiller le navire qui transportait le h√©ros national. Ce Juif-l√† √©tait souvent mis en cause de la sorte (au singulier plut√īt qu’au pluriel), en sa qualit√© de ¬ę mis√©rable cr√©ature calculatrice, sans roi ni patrie ¬Ľ et l’on voit qu’en Grande-Bretagne, la guerre stimulait la mont√©e de l’antis√©mitisme de bien des mani√®res, en atten¬≠dant que la r√©volution d’Octobre ne vienne lui fournir des armes autrement efficaces. Avant d’y venir, notons quel¬≠ques faits et quelques propos qui illustrent la persistance, en 1914-1918, de la tradition oppos√©e, cette tradition qui, comme l’√©crivait dans un livre intitul√© The Jews le pam¬≠phl√©taire catholique (d’origine fran√ßaise) Hilaire Belloc, faisait consid√©rer les Juifs comme ¬ę les h√©ros d’une √©po¬≠p√©e, les autels d’une religion ¬Ľ : une attitude, ajoutait-il, qui persistait surtout chez certains Britanniques provin¬≠ciaux, nourris par l’Ancien Testament.

 

(p.408) Le v√©ritable affrontement d√©buta √† la fin de l’ann√©e 1919. A la Chambre des commu¬≠nes, Winston Churchill, le ministre de la Guerre, justifiait avec son √©loquence coutumi√®re la croisade antibolch√©vique :

¬ę L√©nine avait √©t√© envoy√© en Russie par les Allemands de la m√™me mani√®re dont vous pouvez envoyer une fiole contenant (p.409) une culture de typhus ou du chol√©ra dans les r√©servoirs d’eau d’une grande ville, et l’effet fut d’une pr√©cision √©tonnante. Aussit√īt apr√®s son arriv√©e, L√©nine commen√ßa √† faire signe du doigt √ßa et l√† √† d’obscurs personnages, dans leurs retraites de New York, de Glasgow, de Berne et en d’autres pays, et il r√©unit les esprits dirigeants d’une secte formidable, la secte la plus formidable au monde, dont il √©tait le grand pr√™tre et le chef. Entour√© de ces esprits, il entreprit de tailler en pi√®ces, avec une habilet√© diabolique, toutes les institutions dont d√©pendaient l’Etat et la nation russes. La Russie gisait dans la poussi√®re… ¬Ľ

Mais qu’√©tait donc cette secte, et qu’√©taient ces esprits ? Deux mois plus tard, Churchill paraissait pr√©ciser ce point, lors d’un discours dans lequel il s’attaquait aux d√©faitistes, pacifistes et socialistes anglais : ¬ę … Ils veulent d√©truire toutes les croyances religieuses qui consolent et qui inspirent les √Ęmes humaines. Ils croient dans le Soviet international des Juifs russes et polonais. Nous conti¬≠nuons √† avoir confiance dans l’Empire britannique… ¬Ľ On peut admettre que ses amis juifs ou jud√©o-aristocratiques le press√®rent de pr√©ciser encore mieux son id√©e ; en tout cas, le 8 f√©vrier 1920, il publiait un grand article dans lequel il partageait les Juifs en trois cat√©gories : ceux qui se conduisent en loyaux citoyens de leurs pays respectifs et ceux qui veulent reconstruire leur propre patrie, ¬ę tem¬≠ple de la gloire juive ¬Ľ, d’une part ; les Juifs internatio¬≠naux, alias ¬ę Juifs terroristes ¬Ľ, de l’autre. La description que Churchill faisait de cette troisi√®me cat√©gorie frisait le d√©lire, et les antis√©mites les plus fr√©¬≠n√©tiques pouvaient en faire leur profit. En effet, elle √©tait accus√©e par lui de tramer depuis le xvm¬ę si√®cle une conju¬≠ration universelle ; √† l’appui, il citait l’ouvrage qu’une certaine Nesta Webster venait de publier sur les sources occultes de la R√©volution fran√ßaise. Il assurait aussi qu’en Russie ¬ę les int√©r√™ts juifs et les lieux du culte juif sont exempt√©s par les bolcheviks de leur hostilit√© univer¬≠selle ¬Ľ. Surtout, et laissant de c√īt√© les ternes Juifs assimi¬≠l√©s et loyaux, qui d’apr√®s lui ne pouvaient offrir au bolchevisme qu’une ¬ę r√©sistance n√©gative ¬Ľ, c’est le Dr Weizmann et ses partisans qu’il opposait en conclusion √† L√©on Trotski, ¬ę dont les projets d’un Etat communiste sous domination juive sont contrari√©s et compromis par le nou¬≠vel id√©al [sioniste] ¬Ľ. Les projets de Trotski √©taient donc purement juifs ; on voit que pour finir, le ministre de la Guerre se ralliait √† une th√®se dont les rumeurs attribuaient (p.410) l’√©laboration ou la propagation √† ses propres ser¬≠vices.

L’article √©tait intitul√© Le Sionisme contre le bolchevisme, La lutte pour l’√Ęme du peuple juif. Dans l’exorde, Churchill parlait de ce peuple avec r√©v√©rence, quasiment √† la mani√®re de Disraeli :

¬ę Les uns aiment les Juifs, les autres ne les aiment pas, mais nul homme dou√© de pens√©e ne peut nier qu’ils apparaissent sans contredit comme la race la plus remarquable de toutes celles connues jusqu’√† ce jour (…) Nulle part la dualit√© de la nature humaine ne s’exprime avec plus de force, d’une ma¬≠ni√®re plus terrible. Nous devons aux Juifs la r√©v√©lation chr√©¬≠tienne et le syst√®me de morale qui, m√™me compl√®tement s√©par√© du merveilleux, reste le tr√©sor le plus pr√©cieux de l’humanit√©, qui vaut √† lui seul plus que toutes les connaissances et toutes les doctrines. Et voil√† qu’√† mfre √©poque, cette √©tonnante race a cr√©√© un autre syst√®me de morale et de philosophie, celui-l√† satur√© d’autant de haine que le christianisme l’√©tait d’amour. ¬Ľ

Seuls des hommes d√©passant de plusieurs t√™tes le com¬≠mun des mortels se permettent d’ordinaire de parler de la sorte du ¬ę peuple d’√©lite, s√Ľr de lui-m√™me et dominateur ¬Ľ (on se prend √† songer aux propos qui ont pu √™tre √©chang√©s entre de Gaulle et Churchill sur ce peuple, en 1940-1945).

Le Times n’y mettait pas autant de mani√®res pour met¬≠tre en cause ¬ę les Juifs ¬Ľ et, lorsque Lloyd George annon√ßa sa d√©cision de traiter avec Moscou, il y r√©pliqua par une campagne en r√®gle. Pour commencer, il publiait, sous le titre Les horreurs du bolchevisme, une lettre adress√©e par un officier en poste aupr√®s de Denikine √† sa femme. L’offi¬≠cier, qui signait ¬ę X ¬Ľ, s’√©tendait longuement sur le r√īle dirigeant des commissaires juifs. Des lecteurs juifs criti¬≠qu√®rent les assertions de ¬ę X ¬Ľ, et furent critiqu√©s √† leur tour par des lecteurs chr√©tiens. En cons√©quence, le Times put inaugurer dans la page des lettres des lecteurs, la rubrique quotidienne ¬ę Les Juifs et le bolchevisme ¬Ľ ; et en profiter pour exprimer son propre avis, de la mani√®re la plus frappante qui soit. Le 27 novembre, le journal publiait, dans l’auguste page des √©ditoriaux et en gros caract√®res, une profession de foi sign√©e ¬ę Verax ¬Ľ, r√©dig√©e comme suit :

¬ę … En premier lieu, les Juifs sont une race, dont la religion est adapt√©e √† leur temp√©rament racial. Le temp√©rament et la religion ont agi et r√©agi l’un sur l’autre des mill√©naires durant, jusqu’√† ce qu’ils aient produit un type qu’on distingue du premier coup d’Ňďil de tout autre type racial.

 

(p.411) ¬ę Le trait le plus typique de l’esprit juif est son incapacit√© √† pardonner, ou en d’autres termes, sa fid√©lit√© √† la Loi de Mo√Įse en tant que celle-ci se distingue de la Loi du Christ. A la v√©rit√©, tirer vengeance de la Russie devait √™tre exquis pour les Juifs, et ils doivent avoir senti qu’aucun prix n’√©tait trop √©lev√© pour obtenir cette satisfaction… ¬Ľ

 

(p.412) Les agitateurs antis√©mites de l’√®re pr√©-hitl√©rienne ne s’y tromp√®rent pas, pour lesquels cet article marqua l’an z√©ro de leur h√©gire : ¬ę Quand le Times, en 1920, op√©ra le lancement mondial des “Protocoles” et les d√©non√ßa…¬Ľ √©crivait dans La Vieille France Urbain Gothier. De ce point de vue, la campagne aussit√īt engag√©e aux Etats-Unis par Henry Ford, le roi de l’automobile, parle le m√™me langage que la triomphale mont√©e en fl√®che de l’√©dition allemande des ¬ę Protocoles ¬Ľ d’abord pass√©e inaper√ßue. Mais en ce qui concerne Lloyd George, l’ultime manŇďuvre du Times, suivie d’une salve d’√©ditoriaux le visant nomm√©ment, n’eut pas plus de succ√®s que les pr√©c√©dentes : le 31 mai, Krassine se pr√©sentait devant le Premier britannique ( ¬ę M. Lloyd George l’a vu, et il est rest√© en vie ¬Ľ, ironisait le lendemain le Manchester Guardian). Le Times, comme s’il venait de tirer ses derni√®res cartouches, cessa alors de parler du complot juif. La rel√®ve fut aussit√īt prise par le Morning Post, dont les r√©dacteurs puis√®rent dans les offi¬≠cines des Russes blancs d’autres documents ( ¬ę Zunder ¬Ľ, ¬ę Rappoport ¬Ľ, etc.) sur la conspiration anti-chr√©tienne. Les dix-huit articles ainsi publi√©s en √©t√© 1920 furent ensuite r√©√©dit√©s en volume sous le titre de The Cause of th√© World Vnrest. A cette √©poque, nombreux semblent avoir √©t√© les (p.413) Anglais de bonne compagnie qui, tel ce gentleman inter¬≠view√© par un r√©dacteur de L’Ňíuvre, de Paris, attribuaient tous leurs malheurs, et notamment l’augmentation de l’imp√īt foncier, aux ¬ę Elders of Zion ¬Ľ.

Pour mieux juger des effets imm√©diats de l’article du Times, arr√™tons-nous √† un hebdomadaire tout aussi res¬≠pectable, le Spectator. Cet organe consacrait aux ¬ę Proto¬≠coles ¬Ľ une bonne partie de son num√©ro du 15 mai, et il parvenait aux conclusions suivantes :

En premier lieu, l’√©crit devait bien avoir pour auteur un e Juif, mais il ne s’agissait que ¬ę des r√™veries d’un conspira¬≠teur d√©ment qui avait √©labor√© un plan de campagne pour d√©truire la chr√©tient√© (…) Que de tels propos aient pu √™tre secr√®tement tenus par d’autres docteurs juifs √† moiti√© fous, ou consign√©s en d’autres √©crits, n’est aucunement improbable ¬Ľ. Les sp√©culations politiques effr√©n√©es √©taient chez eux chose courante : ¬ę C’est ici que se manifeste le c√īt√© oriental du Juif. ¬Ľ Mais la d√©mence m√™me du projet du Juif inconnu pouvait entra√ģner sa r√©alisation ; et c’est pourquoi ses coreligionnaires britanniques √©taient convi√©s, aux fins d’une pacification g√©n√©rale des esprits, √† se pr√™¬≠ter √† l’enqu√™te pr√©conis√©e par le Times, et m√™me de l’exi¬≠ger eux-m√™mes, ¬ę pour montrer qu’ils ne tentaient pas de terrasser la religion chr√©tienne, et d’√©tablir une domina¬≠tion juive mondiale ¬Ľ.

 

(p.414) D√©cid√©ment, en ces mois, l’antis√©mitisme devenait en Angleterre, tout au moins en ce qui concerne les classes sup√©rieures, une sorte de mode politique ou intellectuelle, procurant sans doute √† nombre d’adeptes d’agr√©ables fris¬≠sons. De cette mode, il subsiste un remarquable t√©moi¬≠gnage litt√©raire : au d√©but de 1922, John Galsworthy faisait repr√©senter sa pi√®ce ¬ę Loyalties ¬Ľ, consacr√©e √† la lutte et aux d√©boires d’un Juif riche et fier, boycott√© par la haute soci√©t√©. C’est dans ce climat que Hilaire Belloc, travaillant √† son livre sur les Juifs, pouvait annoncer une catastrophe imminente, de sanglantes pers√©cutions ‚ÄĒ √† moins qu’√† titre pr√©ventif, les Juifs n’acceptent, de gr√© ou de force, leur s√©gr√©gation, le retour au ghetto, auquel cas ¬ę la paix r√©gnera sur Isra√ęl ¬Ľ.

Tout se passait donc comme si le Times avait r√©ussi en Angleterre ce qu’avait fait Treitschke pour l’Allemagne des ann√©es 1880 : √† savoir, rendre l’antis√©mitisme respectable. Le retentissement du d√©bat √©tait devenu tel qu’√† l’√©tranger, certains donnaient d√©j√† la vieille Albion pour perdue, soit parce qu’irr√©m√©diablement enjuiv√©e (comme l’assuraient Le Matin et bien d’autres journaux fran√ßais), soit parce qu’en proie aux d√©mons antis√©mites (comme le pensait le journaliste am√©ricain John Spargo). Qui donc pouvait alors s’attendre √† ce que ¬ę Times le tonnant ¬Ľ, toujours lui, renverse la vapeur ? Et c’est pourtant ce qui arriva, lorsque son correspondant √† Constantinople, Philip Gra¬≠ves, eut d√©montr√© en ao√Ľt 1921 que les ¬ęProtocoles¬Ľ n’√©taient qu’un grossier plagiat.

 

Les Etats-Unis

 

(p.430) Ford expliquait ensuite qu’ayant ainsi perc√© √† jour la cause des guerres et des r√©volutions, il tint √† la faire conna√ģtre √† ses concitoyens. En fait, c’est tout naturelle¬≠ment dans le climat am√©ricain de 1920, et sous l’effet imm√©diat de l’article provocateur du Times, qu’il entreprit en mai de cette ann√©e sa croisade antis√©mite. On peut ajou¬≠ter que le porte-parole qu’il s’√©tait choisi, le journaliste canadien William Cameron, appartenait √† l’√©trange secte chr√©tienne des ¬ę British Isra√©lites ¬Ľ, mal dispos√©e au poS’ sible envers les fils d’Isra√ęl. (Par la suite, Cameron devint le pr√©sident de la pro-nazie ¬ę Anglo-Saxon F√©d√©ration of America ¬Ľ.)

(p.431) Le 22 mai 1920, le Dearborn Independent, l’hebdoma¬≠daire dont Ford avait fait l’acquisition en novembre 1918, publiait un premier article dans lequel il d√©non√ßait le pouvoir √©conomique des Juifs. L’article suivant d√©non√ßait la puissance politique d√©tenue par l’entit√© bizarrement d√©nomm√©e ¬ę All-Judaan ¬Ľ. Le tableau s’achevait sur une note tr√®s sombre :

¬ę All-Judaan a ses vice-gouvernements √† Londres et √† New York. Ayant tir√© vengeance de l’Allemagne, il est sur le point de conqu√©rir les autres nations. Il poss√®de d√©j√† la Grande-Bretagne. La Russie lutte encore, mais ses chances sont minces. Les Etats-Unis, tol√©rants comme ils le sont, offrent un champ prometteur. Le th√©√Ętre des op√©rations change, mais le Juif demeure le m√™me le long des si√®cles. ¬Ľ

 

(p.433) Un appel publi√© peu apr√®s (16 janvier 1921) r√©unissait √† peu pr√®s toutes les personnalit√©s qui comptaient dans la vie publique am√©ricaine. Trois pr√©sidents (Taft, Wilson, Harding), neuf secr√©taires d’Etat, un cardinal et de nom¬≠breux autres dignitaires eccl√©siastiques, des pr√©sidents d’universit√©s, des hommes d’affaires et des √©crivains ‚ÄĒ une centaine de signatures en tout ‚ÄĒ protestaient en ces termes :

¬ę Les citoyens soussign√©s d’origine non juive (gentile) et de foi chr√©tienne r√©prouvent et regrettent profond√©ment l’appari¬≠tion dans ce pays d’une campagne organis√©e d’antis√©mitisme conduite conform√©ment √† (et en coop√©ration avec) des campa¬≠gnes semblables en Europe… La citoyennet√© am√©ricaine et la d√©mocratie am√©ricaine sont de la sorte provoqu√©es et menac√©es. Nous protestons contre cette campagne organis√©e de pr√©jug√©s et de haine, non seulement parce qu’elle est manifestement injuste √† l’√©gard de ceux contre lesquels elle est dirig√©e, mais aussi, et surtout, parce que nous sommes convaincus qu’elle est absolument incompatible avec une citoyennet√© am√©ricaine loyale et intelligente… ¬Ľ

 

France

 

(p.447) Comme on le sait, la r√©volution de f√©vrier 1917 fut une surprise compl√®te pour tous les observateurs ; et les pre¬≠miers jours, elle fut favorablement comment√©e m√™me par L’Action -fran√ßaise et La Libre Parole; ailleurs, on peut parler d’un enthousiasme g√©n√©ral (ainsi Clemenceau : ¬ę Formidable coh√©sion du peuple tout entier ‚ÄĒ bourgeois, ouvriers, moujiks de toutes classes ‚ÄĒ de l’aristocratie et de la famille imp√©riale elle-m√™me, abdiquant toute autre consid√©ration que l’int√©r√™t de la grande patrie russe ¬Ľ). L’exception √©tait constitu√©e par son ancien compagnon, le d√©lirant antis√©mite Urbain Gohier qui, pr√©curseur √† sa mani√®re, proposait d√®s le d√©but d’avril 1917 une interpr√©ta¬≠tion de la r√©volution √† laquelle le Times allait donner en 1920 un retentissement universel. ¬ę A qui la r√©volution russe livre-t-elle la Russie ? Est-ce au peuple russe ? Est-ce aux six millions de Juifs ? s’exclamait Gohier. Entre la France asservie aux H√©breux et la Russie au pouvoir des H√©breux, l’Europe n’aurait-elle √©chapp√© au joug allemand que pour tomber dans une plus d√©gradante servitude ? ¬Ľ

Le Times, lui, allait comparer de m√™me la ¬ę pax germa-nica ¬Ľ √† la ¬ę pax judaica ¬Ľ.

Il reste que, sur le moment, personne ne prit Gohier au s√©rieux, Mais d√®s la fin de mars, les journaux, et d’abord bien entendu ceux de ¬ę droite ¬Ľ, commenc√®rent √† se poser des questions sur les incidences politiques et surtout mili¬≠taires de la chute du tsarisme, sans que les Juifs soient mis en cause pour autant. En avril, l’inqui√©tude se (p.448) r√©pand, d’autant plus que les appels de L√©nine pour une paix imm√©diate co√Įncident avec la vague des mutineries dans l’arm√©e fran√ßaise. En juillet, lorsqu’une premi√®re fois les bolcheviks tentent de s’emparer du pouvoir, les Juifs commencent √† √™tre impliqu√©s dans la d√©b√Ęcle russe. La Libre Parole r√©active aussit√īt les vieux fantasmes : ¬ę II est impossible de comprendre quoi que ce soit aux grandes secousses qui √©branlent les peuples… si l’on n√©glige le facteur juif… ¬Ľ Suit une liste des huit ¬ę v√©rita¬≠bles noms des principaux meneurs ¬Ľ. Mais les Juifs sont aussi impliqu√©s ‚ÄĒ allusivement ‚ÄĒ par l’acad√©mique Jour¬≠nal des d√©bats, qui d√©nonce ¬ę les √©quipes d’individus inter¬≠lopes, dont l’action et jusqu’au v√©ritable nom lui-m√™me ne sont pas russes ¬Ľ ; et ce qui para√ģt plus surprenant, ils le sont, vigoureusement, par Georges Clemenceau, qui, trois jours avant La Libre Parole, publiait dans son Homme encha√ģn√© la m√™me liste de huit noms, se r√©f√©rant au Novo√Į√© Vr√©mia du 3 (16) juillet ; or, le ci-devant journal officieux des tsars ne pouvait contenir rien de tel, pour la bonne raison qu’il avait √©t√© emp√™ch√© de para√ģtre, √† cette date.

 

(p.453) Et c’est ainsi que, pour en revenir √† la France, aux yeux des sp√©cialistes catholiques de l’antis√©mitisme, le danger sioniste en vint m√™me √† rel√©guer au second plan le danger bolchevik. Plus exactement, et √©tant entendu que sionisme et bolchevisme √©taient les deux facettes du m√™me projet diabolique, c’est le premier nomm√© qui en exprimait la quintessence. C’est ainsi que pour Mgr Jouin (dont la Revue internationale des soci√©t√©s secr√®tes s’√©tait cepen¬≠dant sp√©cialis√©e dans la d√©nonciation du complot des Sages de Sion), la finalit√© secr√®te du projet juif √©tait la mainmise sur la Palestine. Projet d’autant plus r√©voltant, √©crivait-il dans sa simplicit√©, que les Croisades d√©j√† avaient montr√© que ¬ę la Palestine est aux Fran√ßais, et l’at¬≠tribution que s’en est faite l’Angleterre est une forfai¬≠ture (…) Par essence, le sionisme ne peut plus √™tre juif, il est catholique ¬Ľ.

(…)

La jeune Documentation catholique se sp√©cialisait de son (p.454) c√īt√© dans une agitation antijuive √† la fois antisioniste et antibolchevique. D√®s mars 1919, elle avait consacr√© un cahier aux ¬ę Juifs en Europe ¬Ľ. ¬ę La pr√©tention √† la domi¬≠nation universelle, y lisait-on, n’emp√™che pas les Juifs de poursuivre la reconstitution de leur royaume particulier ¬Ľ. En janvier 1920, elle publiait un nouveau dossier sur Le sionisme dans lequel, sous la signature ¬ę Christianus ¬Ľ √©taient √©num√©r√©s les rem√®des :

¬ę II faut cr√©er une ¬ę opinion publique ¬Ľ dans les pays chr√©¬≠tiens (…) il faudrait faire √©cho √† l’√©mouvante plainte du sou¬≠verain pontife, il faudrait parler √† ces nations chr√©tiennes de l’id√©al chr√©tien, de la honte qu’il y aurait √† laisser tomber sous la domination politique, d√©guis√©e ou non, du juda√Įsme le berceau de leur religion…

¬ę Un second rem√®de… persuader aux paysans de ne pas vendre leurs terres aux Juifs, en faisant valoir que plus tard ces terrains auront acquis une valeur bien sup√©rieure. Une banque qui avancerait sur hypoth√®ques… rendrait de pr√©cieux services.

¬ę Enfin (je devrais dire par-dessus tout), l’union entre Chr√©¬≠tiens et entre Chr√©tiens et Musulmans s’impose comme une n√©cessit√© de salut… ¬Ľ

 

(p.456) (‚Ķ) Charles Maurras (‚Ķ) consacrant √† la toute-puissance des Juifs une douzaine d’articles, au cours du deuxi√®me semestre de 1920. C’est ainsi que le 27 septembre, sous le titre La question juive, un sch√©ma, il s’employait √† montrer que tous les √©v√©nements majeurs des derni√®res ann√©es se laissaient le mieux expliquer de cette mani√®re-l√†, pour conclure : ¬ę Sans doute, d’autres causes ont jou√© au cours de tous ces √©v√©nements, mais ce sch√©ma ne con¬≠tient-il pas une part de v√©rit√© confirm√© par les r√©sultats magnifiques, par les privil√®ges inou√Įs recueillis par les Juifs ? ¬Ľ Plus loin, dans le m√™me article, sous le sous-titre (p.457) ¬ę Nouveaut√©s et une voix de la raison ¬Ľ, il citait et approu¬≠vait la lettre d’un correspondant juif, qui lui proposait une sorte de plan de d√©juda√Įsation. Mais avant d’en venir √† ces ¬ę nouveaut√©s ¬Ľ, qui se laissent d√©crire comme la ¬ę phase III ¬Ľ des campagnes antis√©mites de l’√©poque, signalons encore l’entr√©e en lice de la Revue des Deux Mondes, ce bastion de la civilit√© fran√ßaise. Sa derni√®re livraison de 1920 contenait deux longs r√©quisitoires : l’un, sign√© Maurice Pernot, visait les Juifs de Pologne, l’autre, d√Ľ aux fr√®res Tharaud (sous le titre de Quand Isra√ęl est roi), mettait en accusation les Juifs de Hongrie. Le pli une fois pris, la Revue propagera certaines autres accusations en usage : il y sera question du Juif Aaron Kerenski, ou des haines antichr√©tiennes des jud√©o-bolcheviks, et les fr√®res Tharaud continueront √† d√©crire jusqu’au printemps 1924 les atrocit√©s ou la folie juives (sous le nouveau titre L’an prochain √† J√©rusalem). On ne saurait donner enti√®re¬≠ment tort √† Jean Drault, l’ancien lieutenant de Drumont, √©crivant en 1934 : ¬ę Les fr√®res Tharaud, sans s’en douter, ont servi de trait d’union entre ce que Drumont √† pro¬≠clam√© et ce qu’Hitler a accompli. ¬Ľ

On qualifiera de Phase III la conjonction des annonces d’un pogrome mondial imminent avec l’adh√©sion de cer¬≠tains Isra√©lites au programme antis√©mite (c’√©taient donc les nouveaut√©s annonc√©es par Maurras). Cette phase d√©coulait des deux premi√®res par la nature des choses : les Juifs √©tant sur le point de r√©ussir leur grand complot, comment les nations aryennes ne feraient-elles pas un effort d√©sesp√©r√© pour √©chapper √† leur joug ? A ce propos, et abstraction faite des ultras professionnels de l’antis√©mi¬≠tisme, il faut d’abord citer, une fois de plus, Charles Maur¬≠ras qui, bien avant de brandir son ¬ę couteau de cuisine ¬Ľ contre L√©on Blum et Abraham Schrameck, lan√ßait un ¬ę appel √† toutes les forces antijuives de l’univers ¬Ľ aux fins ¬ę d’une politique antijuive universelle ¬Ľ (12 mai 1921). Ensuite, son adepte et correspondant juif Ren√© Groos fai¬≠sait chorus, dans son Enqu√™te sur le probl√®me juif ‚ÄĒ 1922 ‚ÄĒ plac√©e ¬ę sous le signe de nos morts… sous le signe du noble et grand Pierre David ¬Ľ : ¬ę Nous assistons, paral¬≠l√®lement √† la progression de cette conspiration juive uni¬≠verselle, √† une renaissance de l’antis√©mitisme. Plus exacte¬≠ment peut-√™tre √† son extension. Autrefois, c’√©tait par assauts locaux, sans dur√©e, sans r√©percussions, que l’anti¬≠s√©mitisme se manifestait. Il est devenu universel, latent, permanent ¬Ľ, Et pour √©viter le pire, il proposait d’√©dicter (p.458) une l√©gislation sp√©ciale (¬ę Nous devons double service dans cette maison, puisque nous y sommes des h√ītes, nous ne l’avons point b√Ętie ¬Ľ). Paul L√©vy, le futur √©diteur de l’hebdomadaire Aux √©coutes, demandait √©galement √† ses cong√©n√®res de prendre les devants, mais d’une autre mani√®re : ¬ę que les Juifs fran√ßais r√©pudiassent les agisse¬≠ments abominables des financiers qui, autour de M. Lloyd George ou de la Maison-Blanche, organisent les pi√®ges suc¬≠cessifs qui sont tendus aux hommes d’Etat fran√ßais ¬Ľ (¬ę Lettre aux Juifs patriotes ¬Ľ, L’Eclair, 21 mai 1921).

Nous retrouvons ainsi les probl√®mes de la grande poli¬≠tique. Le l√Ęchage de la France par ses alli√©s anglo-saxons se laissait d’autant plus ais√©ment expliquer par une intri¬≠gue jud√©o-germanique que le th√®me de l’Angleterre enjui-v√©e, qui remontait √† Toussenel et √† Drumont, venait de recevoir une impulsion nouvelle gr√Ęce aux campagnes de L’Action fran√ßaise et de L’Ňíuvre. Le maurrassien Roger Lambelin, l’un des traducteurs fran√ßais des ¬ę Protocoles ¬Ľ, le propageait en 1921 sous le titre de Le r√®gne d’Isra√ęl chez les Anglo-Saxons. Faut-il s’√©tonner si de grands quotidiens qui, ne f√Ľt-ce qu’au nom de ¬ę l’union sacr√©e ¬Ľ, s’√©taient abstenus de parler de ¬ę l’entourage juif de Clemenceau ¬Ľ, s’en prenaient maintenant √† ¬ę l’entourage juif de Lloyd George ¬Ľ. Ainsi, le 1″ mai 1921, Le Matin accusait ¬ę certains banquiers de la Cit√© dont les attaches avec des maisons allemandes sont connues ¬Ľ. Le surlendemain, il mettait les points sur les i : ¬ę II est grand temps d’aviser M. Lloyd George qu’il y a des banquiers de sang anglais dans la Cit√© de Londres. ¬Ľ

La campagne fut reprise par des journaux de moindre importance qui jusque-l√† s’√©taient abstenus de toute agi¬≠tation antijuive. L’ann√©e suivante, un publiciste de renom, Andr√© Ch√©radame, r√©sumait la situation en des termes que Maurras ou les fr√®res Tharaud n’eussent pas d√©sa¬≠vou√©s :

¬ę Les peuples de l’Entente sont mis dans de formidables tenailles actionn√©es par les dirigeants pangermanistes. Les deux branches de cette tenaille sont repr√©sent√©es, la pre¬≠mi√®re, par l’action financi√®re internationale du syndicat jud√©o-allemand agissant sur les couches sociales dites √©le¬≠v√©es des pays de l’Entente pour y recruter des complices par la corruption ; la seconde branche est repr√©sent√©e par l’action des bolcheviks et des socialistes bolchevisants agissant sur les classes populaires des pays alli√©s. ¬Ľ

Mais les hommes de L’Action fran√ßaise et autres extr√©mistes (p.459) se seraient certainement distanc√©s du diagnostic de Ch√©radame :

¬ę Beaucoup en concluent : il existe un complot de tous les Juifs pour s’emparer de la domination universelle. Je tiens √† exposer tr√®s nettement pourquoi je ne me place pas sur ce terrain (…) Dans l’√©tat actuel des choses, je ne crois donc pas qu’on puisse affirmer l’existence d’un complot juif universel sans commettre une erreur et une injustice. ¬Ľ

En conséquence, il préconisait

¬ę la cr√©ation du groupe des Juifs antipangermanistes, loyaux sujets des pays de l’Entente (…) N’est-il pas √©vident que si les Juifs antipangermanistes ne se manifestaient pas bient√īt par une action √©nergique et soutenue, la notion d’un complot juif pour la domination universelle se propagerait partout ? Alors un mouvement antis√©mite formidable se d√©velopperait dans les prochaines ann√©es… ¬Ľ

R√©trospectivement, la pr√©diction para√ģt risible (peut-√™tre l’aurait-elle paru moins, si elle ne s’√©tait pas accomplie, plut√īt que de s’accomplir √† rebours). Il nous reste √† voir pourquoi il n’y eut pas en France de Phase IV, pourquoi au contraire l’antis√©mitisme y allait atteindre son √©tiage le plus bas vers 1925-1930, pour ne remonter qu’ensuite, sous l’influence combin√©e de la crise √©conomique et des encouragements venant d’outre-Rhin.

Car il faut bien le dire : sur bien des points, la tuerie de 1914-1918 eut en France des effets non moins calamiteux qu’en Allemagne. Elle pervertit notamment encore davan¬≠tage les mŇďurs de la presse (les grands corrupteurs se situant d√©sormais uniform√©ment ¬ę √† droite ¬Ľ) ; c’est-√†-peine si celle-ci sut se d√©faire des nouveaux proc√©d√©s de ¬ę bour¬≠rage des cr√Ęnes ¬Ľ et autres techniques de la haine ab√™tis¬≠sante qui trouveront leur ultime d√©veloppement sous les r√©gimes totalitaires. C’est dans cette conjoncture que la diversion antis√©mite ou raciste acquit un tour tout nou¬≠veau ‚ÄĒ d’autant qu’elle r√©pondait √† une sourde attente du public, ainsi qu’en t√©moigna en 1923 l’√©ventail des r√©ponses √† une enqu√™te sur la vogue subite de Gobineau et du ¬ę gobi-nisme ¬Ľ. (‚Ķ)

 

(p.460) R√©trospectivement, la pr√©diction para√ģt risible (peut-√™tre l’aurait-elle paru moins, si elle ne s’√©tait pas accomplie, plut√īt que de s’accomplir √† rebours). Il nous reste √† voir pourquoi il n’y eut pas en France de Phase IV, pourquoi au contraire l’antis√©mitisme y allait atteindre son √©tiage le plus bas vers 1925-1930, pour ne remonter qu’ensuite, sous l’influence combin√©e de la crise √©conomique et des encouragements venant d’outre-Rhin.

Car il faut bien le dire : sur bien des points, la tuerie de 1914-1918 eut en France des effets non moins calamiteux qu’en Allemagne. Elle pervertit notamment encore davan¬≠tage les mŇďurs de la presse (les grands corrupteurs se situant d√©sormais uniform√©ment ¬ę √† droite ¬Ľ) ; c’est-√†-peine si celle-ci sut se d√©faire des nouveaux proc√©d√©s de ¬ę bour¬≠rage des cr√Ęnes ¬Ľ et autres techniques de la haine ab√™tis¬≠sante qui trouveront leur ultime d√©veloppement sous les r√©gimes totalitaires. C’est dans cette conjoncture que la diversion antis√©mite ou raciste acquit un tour tout nou¬≠veau ‚ÄĒ d’autant qu’elle r√©pondait √† une sourde attente du public, ainsi qu’en t√©moigna en 1923 l’√©ventail des r√©ponses √† une enqu√™te sur la vogue subite de Gobineau et du ¬ę gobi-nisme ¬Ľ. On en retiendra les macabres vaticinations de Vacher de Lapouge, anticipant d√©j√† sur C√©line, et surtout le diagnostic de Romain Rolland : ¬ę Cette Ňďuvre flatte secr√®tement certaines dispositions actuelles (…) la jeu¬≠nesse d’aujourd’hui retrouvera sans peine, dans Gobineau, le m√™me d√©dain avou√© du progr√®s, du lib√©ralisme, de (p.460) l’opium humanitaire, des id√©es d√©mocratiques ‚ÄĒ la m√™me vision hautaine et tragique de la bataille des races… ¬Ľ.

D’autre part, il faut aussi tenir compte de cette autre s√©quelle de la guerre que fut l’affaiblissement de l’influence politique des journaux, tenus dans un m√©pris qui, depuis les temps de Panama, ne faisait que cro√ģtre ; et en fin de compte, d’un √©cart grandissant entre l’opinion r√©elle des Fran√ßais, et celle que sugg√®re une analyse de la presse. En 1936, le Front populaire ne 1’emportera-t-il pas malgr√© l’hostilit√© sinon de l’unanimit√©, du moins de l’√©crasante majorit√© des journaux ? Nous en venons ainsi √† constater une disparit√© qui peut-√™tre n’est pas sans rapport avec celle qui ressort des r√©cits de certains t√©moins de l’√©poque. D’ailleurs, bien d’autres indices semblent corroborer leurs t√©moignages : en premier lieu, l’absence, au cours des ann√©es 1920, d’organisations militantes ou ¬ę ligues ¬Ľ anti¬≠s√©mites, ainsi que d’incidents notables et de manifesta¬≠tions de la rue. En somme, rien de pareil √† ce que nous d√©crivions √† propos de l’affaire Dreyfus, ou √† ce que nous aurons √† d√©crire en traitant de l’Allemagne pr√©-nazie.

Un signe plus subtil est l’√©volution, d’abord √† peine per¬≠ceptible, de l’attitude des j√©suites. Nous avons vu le r√īle de premier plan jou√© par les j√©suites italiens dans le ral¬≠liement de l’Eglise catholique √† la propagande proprement antis√©mite, et comment √† la fin du xixe si√®cle, les campa¬≠gnes de la Civilit√† Cattolica paraissent avoir inspir√© ou sugg√©r√© le mythe des Sages de Sion. En revanche, les j√©suites fran√ßais ou francophones semblent avoir √©t√© les premiers √† percevoir, d√®s 1922, que rien de bon ne pouvait r√©sulter pour l’Eglise de cette mythologie-l√†. Le grelot fut attach√© dans la revue belge La Terre wallonne par le P√®re Pierre Charles, peu apr√®s le spectaculaire revirement du Times : il s’employa alors √† d√©montrer une fois pour tou¬≠tes, avec une minutie in√©gal√©e depuis, que les ¬ę Proto¬≠coles ¬Ľ avaient √©t√© copi√©s sur le pamphlet antibonapartiste de Maurice Joly. Sur cette lanc√©e, le P√®re du Passage publiait dans Les Etudes un long article tr√®s en retrait sur celui du P√®re Charles, mais suffisamment critique pour faire d√©lirer Urbain Gohier sur la collusion entre j√©suites, Juifs et Moscou. Vers 1927, les j√©suites fran√ßais d√©sertaient d√©finitivement le camp antis√©mite. A propos des ¬ę Proto¬≠coles ¬Ľ on peut encore observer que tout compte fait, ils n’eurent pas en France une audience aussi vaste qu’en Allemagne ou dans les pays anglo-saxons. Les grands quo¬≠tidiens d’information les pass√®rent compl√®tement sous (p.461) silence (ce en quoi on peut voir un t√©moignage de pru¬≠dence plut√īt que de probit√© ou de vertu). Et peu nombreux furent les auteurs ‚ÄĒ du moins parmi ceux dont le nom a gard√© une signification de nos jours ‚ÄĒ √† s’inspirer d’une mani√®re ou de l’autre de ce th√®me. Par ailleurs, par leur biais, nous touchons √† quelque chose d’essentiel : car c’est √† travers la production litt√©raire fran√ßaise de l’entre-deux-guerres que nous pourrons sans doute comprendre le sens de la disparit√© entre la condition de fait des Juifs et les suspicions de plus en plus graves et nombreuses dont ils faisaient l’objet, apr√®s la fin des hostilit√©s.

Certes, la veine du roman antijuif ne s’est pas tarie au cours de cette p√©riode si f√©conde. Aux c√īt√©s des fr√®res Tha-raud, qui r√©cidivaient en 1933 avec leur Jument errante, on peut placer Marcel Jouhandeau, lui aussi √† la fois pam¬≠phl√©taire (Le P√©ril juif, 1934) et romancier. Dans Chami-nadour (1934), les Juifs ont vendu au cur√© du vin de messe adult√©r√© :

¬ę A qui la faute ? ¬Ľ demande-t-on.

¬ę Aux Juifs qui me l’ont vendu ¬Ľ, r√©pond le cur√©.

¬ę Au cur√© qui nous l’a achet√© ¬Ľ, r√©torquent les Juifs.

Ainsi, avec les m√™mes complices, Judas sp√©cule toujours sur le sang du Christ. ¬Ľ

Et il y aurait beaucoup √† dire sur les ombres imm√©mo¬≠riales qui traversent maint roman de Georges Simenon. Mais avant de continuer dans cette direction, tournons-nous vers les plus grands, notamment les prix Nobel, pres¬≠que toujours favorablement dispos√©s envers les enfants d’Isra√ęl. Commen√ßons par Romain Rolland. Il a beaucoup parl√© des Juifs, plus souvent en bien qu’en mal ; mais nous nous contenterons de mentionner Dans la maison o√Ļ il est question de Tad√©e Mooch, le Juif autodidacte, aussi simple que bon, mais horriblement laid ‚ÄĒ ¬ę plus juif que de raison ¬Ľ

Retenons cette √©quation entre juda√Įsme et laideur. Ce n’est pas qu’elle soit in√©vitable. Chez Fran√ßois Mauriac, le Juif bordelais Jean Az√©vedo de Th√©r√®se Desqueroux (1927) n’est pas laid, ni du reste sp√©cialement ¬ę bon ¬Ľ ou ¬ę mau¬≠vais ¬Ľ, mais il reste physiquement reconnaissable gr√Ęce aux ¬ę yeux velout√©s de sa race… son beau regard br√Ľlait ¬Ľ.

En revanche, un troisi√®me prix Nobel, Roger Martin du Gard, √©tait litt√©ralement fascin√© par la laideur des Juifs, au physique ‚ÄĒ tout comme par leur sublimit√©, au moral.

 

(p.462) Dans l’Ňďuvre ma√ģtresse, Les Thibault (1922-1940), les deux h√©ros, Jacques et Antoine, arriv√©s √† l’√Ęge d’homme, trou¬≠vent chacun un ami ou un ¬ę a√ģn√© ¬Ľ juif ‚ÄĒ mais peut-√™tre convient-il mieux de parler d’un ¬ę double ¬Ľ, ou d’une ¬ę conscience ¬Ľ ? Pour Jacques le r√©volutionnaire, c’est Skada, le m√©ditatif Asiate :

¬ę Introduire toujours plus de justice autour de soi ¬Ľ, pr√™chait-il, avec sa douceur insinuante (…) ¬ę L’√©croule¬≠ment du monde bourgeois se fera de lui-m√™me… ¬Ľ

¬ę Skada √©tait un Isra√©lite d’Asie Mineure, d’une cinquan¬≠taine d’ann√©es. Tr√®s myope, il portait sur un nez busqu√©, oliv√Ętre, des lunettes dont les verres √©taient √©pais comme des lentilles de t√©lescope. Il √©tait laid : des cheveux cr√©pus, courts et coll√©s sur un cr√Ęne ovo√Įde ; d’√©normes oreilles ; mais un regard chaud, pensif, et d’une tendresse in√©pui¬≠sable. Il menait une existence d’asc√®te. ¬Ľ

La laideur est moins triomphante, mais le distancement biologique est tout aussi accus√© dans le cas du Dr Isaac Studler, un Isra√©lite fran√ßais qui tient lui aussi de l’Asiate, puisqu’il est surnom√© le Calife. Antoine Thibault, le m√©de¬≠cin, s’entoure de ses conseils, r√™ve √† lui avant de mourir ‚ÄĒ et, en douce, l’exploite. Faut-il ajouter que Studler est aussi sublime que Skada, encore que le patriotisme (fran¬≠√ßais) le dispute au pacifisme (juif) dans son cŇďur ? Quant √† son physique,

¬ę Studler… semblait √™tre l’a√ģn√© d’Antoine. Le pr√©nom d’Isaac convenait d’embl√©e √† son profil, √† sa barbe d’√©mir, √† ses yeux fi√©vreux de mage oriental (…) D√®s qu’il s’ani¬≠mait… le blanc de son grand Ňďil chevalin s’injectait d’un peu de sang… ¬Ľ

Ailleurs, il est question de ¬ę son grand Ňďil mouill√© ¬Ľ, ou m√™me de ¬ę son Ňďil de proph√®te ¬Ľ.

L’envo√Ľtement exerc√© par tant d’exotisme, ou par tant de laideur (presque toujours, comme il se doit, mascu¬≠line), et dont il serait facile de multiplier les exemples, avec une mention sp√©ciale pour Pierre Benoit *, fut suffi¬≠sant pour y faire succomber Jean-Paul Sartre, dans l’essai magistral m√™me dans lequel, au lendemain de la grande

 

1 En effet, cet académicien décrivait comme suit le principal person­nage masculin, Isaac cochbas, dans Le Puits de Jacob :

¬ę Priv√© du prestige de son magnifique regard, il n’√©tait plus qu’un pauvre avorton cagneux v√™tu d’un ridicule complet gris o√Ļ flottaient ses jambes gr√™les, ses bras termin√©s par d’osseuses mains de phtisique, toutes parsem√©es de taches de rousseur, ¬Ľ Pour ce qui est du ¬ę regard magnifique ¬Ľ, on lit un peu plus haut : ¬ę Parlant ainsi, il venait de retirer ses lunettes. Agar restait comme m√©dus√©e. Les yeux d’Isaac Cochbas venaient de lui appara√ģtre. Des yeux de myope, mais velout√©s et noirs, admirables de tristesse et de profondeur. Ils r√©pandaient sur cette face disgraci√©e une force lumineuse. ¬Ľ Le Puits de Jacob, Paris, 1925, pp. 59-60, p. 46.

Mais tout ce roman est à lire, qui se laisserait qualifier de brève encyclopédie des poncifs du premier après-guerre en ce qui concerne les images de la Juive et du Juif.

 

(p.463) pers√©cution nazie, il s’employait √† d√©noncer les mythes s√©culaires ‚ÄĒ puisqu’il est question, dans les ¬ę R√©flexions ¬Ľ, d’un ¬ę type s√©mite accentu√©… nez courbe… oreilles d√©col¬≠l√©es… l√®vres √©paisses ¬Ľ, et plus loin, des ¬ę caract√®res typi¬≠ques de l’Isra√©lite fran√ßais : nez recourb√©, √©cartement des oreilles, etc. ¬Ľ. Au moral, le passage ci-dessous refl√®te peut-√™tre √† sa mani√®re le climat du temps :

¬ę Les Juifs sont les plus doux des hommes. Ils sont passion¬≠n√©ment ennemis de la violence. Et cette douceur obstin√©e qu’ils conservent au milieu des pers√©cutions les plus atroces, ce sens de la justice et de la raison qu’ils opposent comme leur unique d√©fense √† une soci√©t√© hostile, brutale et injuste, c’est peut-√™tre le meilleur du message qu’ils nous d√©livrent et la vraie marque de leur grandeur. ¬Ľ

En tout cas, en 1946, il √©tait doublement difficile de ne pas forcer la note. Un cas encore plus extr√™me que celui de Martin du Gard fut celui de Georges Duhamel, chez lequel Laurent Pasquier et Justin [= le Juste !] Weill sont l’Oreste et le Pylade de sa chronique-fleuve des Pasquier. Non pas que ce Justin soit un personnage d√©sincarn√© (ni sp√©cialement laid) ; les caprices pu√©rils de cet id√©aliste sont d√©crits, avec le m√™me naturalisme que ses conflits de Juif. Mais il reste qu’√† partir de 1914, apr√®s qu’il s’est engag√©, il n’est plus question de lui, et qu’en 1925, Laurent Pasquier √©crit √† sa sŇďur : ¬ę Pense, C√©cile, qu’il y aura, le mois prochain 15 juillet, sept ans que Justin est mort, en Champagne, pendant la seconde bataille de la Marne, mort pour notre salut √† tous. ¬Ľ Or, √† la veille de son engagement, ce Sauveur ¬ę a l’air d’un vieux Juif compteur de sous… ¬Ľ.

Ainsi, tout se passe comme si tant de m√©rites, tant de perfection r√©clamaient, en attendant peut-√™tre de devenir insupportables, un contre-poids que d’ordinaire les roman¬≠ciers allaient chercher du c√īt√© du mythe aryen, et l’art mena√ßait de devenir plus vrai que la nature. Mais m√™me lorsqu’il n’en √©tait pas ainsi, ou que le Juif n’est qu’√©piso-dique (comme chez Mauriac), il reste reconnaissable √† ses (p.464) yeux ou √† son regard, signes r√©siduels mais infaillibles de son attent√©. Voici, soit dit en passant, une tr√®s admirable illustration des effets de ce narcissisme des petites diff√©¬≠rences sur lequel m√©ditait Freud, dans la derni√®re p√©riode de sa vie.

A ce propos, on peut aussi citer Drieu La Rochelle, l’un des rares auteurs √† avoir t√©moign√© (en tant que romancier, bien entendu) d’un meilleur discernement, parlant de ¬ę l’enfantine terreur des Chr√©tiens devant les Juifs ¬Ľ. A ses c√īt√©s, on peut placer Jules Romains, dont Les Hommes de bonne volont√© foisonnent de Juifs fictifs (Germaine Baader, Lucien Wormser, dit Mareil) et r√©els (Blum, Man-del, Jean Zay), d√©lib√©r√©ment d√©crits comme des √™tres humains pareils aux autres. Tout au plus arrive-t-il √† ¬ę Mareil ¬Ľ de s’interroger sur sa jud√©it√© ; ici, si le balancier est fauss√©, c’est exceptionnellement dans l’autre sens. Il est √† noter que Drieu et Romains avaient √©pous√© des Juives ; un d√©tail qui sugg√®re qu’ils se montraient plus sobres, ou plus p√©n√©trants parce que, gr√Ęce aux relations de famille ainsi nou√©es, ils s’inspiraient de ce qu’ils observaient ou voyaient, plus que de ce qu’ils s’imaginaient ou lisaient. Dans un troisi√®me cas bien connu de ¬ę mariage mixte ¬Ľ, on pr√™tera √† Andr√© Malraux un penchant prolongeant jusqu’au bout celui de Jules Romains, puisque aucun Juif n’appara√ģt dans son Ňďuvre, et que par surcro√ģt, un aven¬≠turier juif servit de prototype √† l’inimitable baron Clappi-que, qui a toujours ¬ę l’air d√©guis√© ¬Ľ, de La Condition humaine. Quel que soit, lors de la transmutation litt√©raire, le r√©sultat, rien n’est aussi propice √† la d√©mythisation que la connaissance directe, surtout lorsqu’elle s’exerce au sens biblique de ce mot.

Il nous reste √† compl√©ter ce survol par trois grands artistes qui t√©moign√®rent d’un antis√©mitisme virulent, encore que subreptice. Il s’agit de trois minoritaires, deux protestants et une Juive, tous les trois en rupture de ban.

Andr√© Gide ne campait des Juifs qu’√©pisodiquement, son Dhurmer (Les Faux-Monnayeurs) √©tant un personnage tout aussi d√©plaisant que son L√©vichon (Les Caves du Vati¬≠can). En 1911, il projetait de b√Ętir un roman autour d’un Juif ¬ę g√©n√©reux, chevaleresque m√™me, quelque peu utopi-que (qui) rivalise avec les sentiments chr√©tiens ¬Ľ, mais (tout comme Tolsto√Į) il n’y parvint pas. En sens inverse, si l’on peut dire, la doctoresse Sophie Morgenstern, qui dans les ann√©es 1930 pratiquait √† Paris la psychanalyse freudienne, devient dans Les Faux-Monnayeurs l’admirable (p.465) ¬ę doctoresse polonaise ¬Ľ Sophroniska, au nom bien catho¬≠lique. Par surcro√ģt, si Gide le romancier ou le conteur res¬≠tait apparemment interdit devant les Juifs, le th√©oricien et le puriste leur interdisait de jouer leur r√īle dans les lettres fran√ßaises. C’est en effet en France d’abord, √† la veille de la premi√®re guerre mondiale, que fut √©nonc√© par lui un principe repris en 1920 sous une forme elliptique par ¬ę l’ir¬≠r√©v√©rencieux ¬Ľ Am√©ricain Mencken : ¬ę Ils pensent en yiddish et ils √©crivent en anglais ¬Ľ, pour trouver sa forme d√©finitive chez Goebbels : ¬ę Quand un Juif parle en alle¬≠mand, il ment ! ¬Ľ Andr√© Gide s’exprimait dans un langage plus ch√Ęti√© :

¬ę … Il me suffit que les qualit√©s de la race juive ne soient pas des qualit√©s fran√ßaises ; et lorsque ceux-ci (les Fran√ßais) seraient moins intelligents, moins endurants, moins valeureux de tous points que les Juifs, encore est-il que ce qu’ils ont √† dire ne peut √™tre dit que par eux, et que l’apport des qualit√©s juives dans la litt√©rature, o√Ļ rien ne vaut que ce qui est per¬≠sonnel, apporte moins d’√©l√©ments nouveaux, c’est-√†-dire un enrichissement, qu’elle [la litt√©rature juive ? ‚ÄĒ L. P. i] ne coupe la parole a la lente explication d’une race et n’en fausse gravement, intol√©rablement la signification. ¬Ľ (Journal, 24 jan¬≠vier 1914.)

En janvier 1948, apr√®s avoir lu d’un Ňďil fort critique les R√©flexions sartriennes, Gide concluait, √† propos de ce pas¬≠sage et de son contexte : ¬ę Je ne puis (les) renier, car je continue de les croire parfaitement exacts. ¬Ľ

Jacques de Lacretelle, en revanche, consacra √† la condi¬≠tion des Juifs son roman le plus c√©l√®bre Silbermann (1922). Le clich√© bio-esth√©tique n’y manque pas, puisque la des¬≠cription du physique ingrat et de l’inqui√©tante ¬ę face un peu asiatique ¬Ľ de son ami de lyc√©e et prot√©g√© s’ach√®ve sur cette phrase : ¬ę L’ensemble √©veillait l’id√©e d’une pr√©cocit√© √©trange : il me fit songer aux petits prodiges qui ex√©cutent des tours dans les cirques. ¬Ľ Au moral, l’enfant juif, sans √™tre particuli√®rement sympathique, suscite notre piti√©, et gagne √† nous √™tre d√©crit sur le fond de la cruaut√© de ses condisciples catholiques, et de l’hypocrisie des parents protestants du narrateur, pench√© sur son pass√©. C’en √©tait encore trop pour notre homme, et le patricien huguenot

1.¬†¬†¬†¬†¬† L’incorrection syntaxique ou le lapsus sont frappants, √† cet endroit du texte. Le substantif f√©minin le plus proche √©tant ¬ęlitt√©rature¬Ľ, j’ai cru pouvoir compl√©ter en cons√©quence, apr√®s en avoir discut√© avec mon amie Lucette Finas.

 

 

(p.466) en lui prit sa revanche avec Le Retour de Silbermann (1930), devenu √† l’√Ęge adulte un personnage diabolique, et plus pr√©cis√©ment poss√©d√© par le Diable. Gravement malade et profond√©ment d√©prim√©, il n’accepte de mourir qu’apr√®s avoir symboliquement vomi cette culture fran√ßaise qu’il avait tant aim√©e : ¬ę Comme je consid√©rais cette figure d’un type si √©trange, je me pris √† songer que les diables qui avaient quitt√© le cerveau de Silbermann √† la minute supr√™me √©taient nos princesses raciniennes et tout un cor¬≠t√®ge de h√©ros l√©gendaires v√™tus √† la fran√ßaise. ¬Ľ

 

(p.467) Surtout, depuis 1933, le spectre du martyr pers√©cut√© d’outre-Rhin vint s’adjoin¬≠dre √† celui du pers√©cuteur-bourreau de Moscou, pour ouvrir des perspectives encore plus terribles. ¬ę Tout plu¬≠t√īt que la guerre ! ¬Ľ Or, √©tait-il concevable que, menac√© comme il l’√©tait par Hitler, le Juif international ne s’em¬≠ploie pas √† provoquer une mobilisation g√©n√©rale ? Par cons√©quent, sus au Juif ! C’est ainsi qu’entre beaucoup d’autres choses se laisse comprendre la conversion publi¬≠que √† l’antis√©mitisme de C√©line, apr√®s 1933. Certes faisant fl√®che de tout bois, C√©line ne manquait pas de honnir les Juifs √† l’aide d’arguments tant classiques ‚ÄĒ ¬ę une fois bien s√Ľrs qu’ils vous poss√®dent jusqu’aux derniers leuco-blastes, alors ils se transforment en despotes, les pires arrogants culott√©s qu’on a jamais vus dans l’Histoire ¬Ľ ‚ÄĒ que modernes ‚ÄĒ ¬ę Kif √† nos youtres, depuis que leur Bouddha Freud leur a livr√© les cl√©s de l’√Ęme. ¬Ľ Mais sa v√©ritable terreur, l’ancien combattant et l’√©mule de Vacher de Lapouge la hurlait d√©sormais comme suit :

¬ę Au point o√Ļ nous en sommes de l’extr√™me p√©ril racial, biologique, en pleine anarchie, canc√©risation fumi√®re, o√Ļ nous enfon√ßons √† vue d’Ňďil, stagnants, ce qui demeure, ce qui sub¬≠siste de la population fran√ßaise devrait √™tre pour tout r√©el patriote infiniment pr√©cieux, intangible, sacr√©. A pr√©server, √† maintenir au prix de n’importe quelles bassesses, compromis, ruses, machinations, bluffs, tractations, crimes. Le r√©sultat seul importe. On se fout du reste ! Raison d’Etat ! La plus sournoise, la plus astucieuse, la moins glorieuse, la moins flatteuse, mais qui nous √©vite une autre guerre. Rien ne co√Ľte du moment qu’il s’agit de durer, de maintenir. Eviter la guerre par-dessus tout. La guerre pour nous, tels que nous sommes, c’est la fin de la musique, c’est la bascule d√©finitive au char¬≠nier Juif.

¬ę Le m√™me ent√™tement √† r√©sister √† la guerre que d√©ploient les Juifs √† nous y pr√©cipiter. Ils sont anim√©s, les Juifs, d’une t√©nacit√© atroce, talmudique, unanime, d’un esprit de suite infernal, et nous ne leur opposons que des mugissements √©pars.

¬ę Nous irons √† la guerre des Juifs. Nous ne sommes bons qu’√† mourir… ¬Ľ

 

(p.468) ¬ę Les Juifs ainsi d√©finis r√©agissent t√īt ou tard en Juifs, et renouent, m√™me si c’est √† leur corps d√©fendant, leurs vieux liens (…) Une telle alliance, qui transcende toutes les fron¬≠ti√®res, s√®me des m√©fiances qui deviennent ¬ę aryennes ¬Ľ, en vertu du contraste, et isolent √† nouveau les Juifs ; tel est le cercle vicieux hitl√©rien 1. ¬Ľ

Et au-del√† de ces encha√ģnements psycho-historiques, la bourgeoisie, les nantis avaient d’autres motivations, d’au¬≠tres peurs, que nous venons d’√©voquer. Ainsi que l’√©crivait Fran√ßois Mauriac peu avant de mourir, ¬ę la g√©n√©ration d’aujourd’hui ne saurait concevoir ce que la Russie sovi√©¬≠tique de ces ann√©es-l√† et le Frente Popular de Madrid incarnaient pour la bourgeoisie fran√ßaise ¬Ľ.

C’est dans ces conditions que se comblait rapidement la faille entre l’imaginaire et le r√©el. La ¬ę disparit√© ¬Ľ sur laquelle nous nous sommes interrog√©s prenait fin. L’agita¬≠tion antijuive gagnait la rue, des meetings antis√©mites r√©pondaient aux meetings antihitl√©riens. La soci√©t√© fran¬≠√ßaise, une seconde fois, sortit de sa r√©serve et, surtout lorsque le sang commen√ßa √† couler outre-Pyr√©n√©es, oublia les conventions relatives aux Juifs.

On vit alors La Croix, qui pourtant en 1927 avait abjur√© l’antis√©mitisme, proposer sous la plume de son chroni¬≠queur, Pierre l’Ermite, une explication simple de la guerre d’Espagne :

¬ę Les Espagnols avaient tout pour √™tre heureux. Baign√©s d’azur, sans grands besoins, ils pouvaient r√™ver sous le soleil, vivre de leur industrie, se nourrir sur leur sol et jouer de la mandoline…

¬ę Un jour, soixante Juifs arrivent de Moscou. Ils sont char¬≠g√©s de montrer √† ce peuple qu’il est tr√®s malheureux : ¬ę Si vous saviez comme on est mieux chez nous. ¬Ľ Et voici cette nation chevaleresque qui se met, pieds et poings li√©s, √† la domesticit√© de la lointaine Russie, laquelle n’est pas de sa race… ¬Ľ

On vit alors l’hebdomadaire Je suis partout, qui en 1930-1935 s’√©tait tenu dans les limites de la d√©cence, tourner effectivement au ¬ę Juif partout ¬Ľ, publier deux num√©ros

 

  1. Cf.¬† L.¬† poliakov, De l’Antisionisme √† l’Antis√©mitisme,¬† Paris,¬† 1969, p.¬† 57.

 

(p.469) sp√©ciaux sur les Juifs qu’il fallut r√©imprimer, citer longue¬≠ment C√©line ‚ÄĒ ¬ę Nous le r√©citons, nous le clamons, nous en avons fait notre nouveau Baruch ¬Ľ ‚ÄĒ ; traiter Jacques Maritain de ¬ę souilleur de race ¬Ľ, et m√™me conc√©der quel¬≠que m√©rite √† Staline, lors des grandes purges : ¬ę Pour cet homme du peuple brutal et fruste, la patrie a un sens, un sens qu’elle n’a jamais eu et qu’elle ne pourra jamais avoir pour les Trotski, les Radek et les Yagoda. ¬Ľ

On vit Georges Bonnet, le ministre des Affaires √©tran¬≠g√®res, anticiper les discriminations raciales en infligeant un affront √† ses coll√®gues juifs Georges Mandel et Jean Zay, pour mieux faire honneur √† Joachim von Ribbentrop. Le suicide de la IIIe R√©publique ayant √©t√© signifi√© de la sorte, on vit enfin un autre de ses coll√®gues, mieux connu comme une gloire des lettres fran√ßaises, r√©clamer l’institu¬≠tion d’un minist√®re de la Race. Jean Giraudoux, car c’est de lui qu’il s’agissait, mettait en avant les consid√©rations que voici :

¬ę [Les Juifs √©trangers] apportent l√† o√Ļ ils passent l’a-peu-pr√®s, l’action clandestine, la concussion, la corruption, et sont des menaces constantes √† l’esprit de pr√©cision, de bonne foi, de perfection qui √©tait celui de l’artisanat fran¬≠√ßais. Horde qui s’arrange pour √™tre d√©chue de ses droits nationaux et braver ainsi toutes les expulsions, et que sa constitution physique, pr√©caire et anormale, am√®ne par milliers dans les h√īpitaux qu’elle encombre… ¬Ľ

On voit que l’argument biologique de rigueur n’avait pas √©t√© oubli√©.

 

 

Union soviétique

 

(p.479) En √©t√© 1941, la ru√©e germanique leur permit enfin de d√©signer √† haute voix le bouc √©missaire : les survivants sont d’accord pour nous dire qu’avec les premi√®res d√©fai¬≠tes et √©vacuations les langues se d√©li√®rent et que l’antis√©¬≠mitisme commen√ßa √† se manifester sans vergogne ni entrave. Ne cherchons pas √† d√©monter ici les m√©canismes lib√©rateurs ou compensateurs sous-jacents ; √©coutons plu¬≠t√īt un t√©moin d√©juda√Įs√© √† 100 p. 100, fils d’un colonel de l’arm√©e Rouge :

¬ę Mon p√®re fut envoy√© √† l’Acad√©mie militaire de Moscou. Il venait tout juste d’y terminer ses √©tudes lorsque la guerre √©clata, et qu’il partit pour le front, tandis que notre famille √©tait √©vacu√©e. Une nouvelle √©tape de notre vie venait de com¬≠mencer.

(p.480) ¬ę Et c’est pendant la guerre, dans l’Oural, que j’entendis la premi√®re fois, dans la bouche des gamins de la rue, le mot Jid. ¬ę Es-tu un Jid ? ¬Ľ me demand√®rent mes compagnons de jeux. Je r√©pondis aussit√īt n√©gativement, parce que premi√®rement, je ne savais pas ce que cela voulait dire, et deuxi√®mement, que le ton sur lequel la question fut pos√©e indiquait qu’il s’agissait de quelque chose de mauvais… ¬Ľ

¬ę Je me souviens qu’√† Tachkent, qui en vint √† d√©signer pour les antis√©mites l’endroit o√Ļ ¬ę les Juifs s’embusqu√®rent pendant la guerre ¬Ľ, nous avions pour voisin un policier du N.K.V.D., qui h√©bergeait son fr√®re, un d√©serteur. Craignant de sortir dans la rue, il passait son temps avec nous, les enfants, crayon¬≠nant des dessins pornographiques et racontant des histoires obsc√®nes. Calmement et pos√©ment, il se plaisait √† nous expli¬≠quer pourquoi les Juifs √©taient mauvais : ils √©taient paresseux et l√Ęches, ils ne voulaient ni travailler ni combattre, ils se procuraient des emplois avantageux et ils volaient tout ce qu’ils pouvaient. Je ne parvenais simplement pas √† lui dire que ma m√®re travaillait du matin au soir, que mon p√®re se trouvait au front depuis le premier jour de la guerre et que nous vivions dans le d√©nuement, tandis qu’il paressait dans un lointain arri√®re, bien nourri gr√Ęce aux rations sp√©ciales du N.K.V.D. Mais un beau jour, l’existence insouciante qu’il menait fut inopin√©ment troubl√©e lorsque mon p√®re, bless√© en premi√®re ligne, vint nous rejoindre, pour √™tre soign√© dans un h√īpital de Tachkent. Quelle m√©tamorphose ! ‚ÄĒ le pauvre d√©serteur ne quittait plus sa chambre, il se glissait dans la chambre de toilette commune comme une souris, et lorsqu’il nous rencontrait, il se r√©pandait en flagorneries et en courbet¬≠tes. Mais par la suite il put se venger. Lorsque mon p√®re repartit pour le front, il vola les conserves am√©ricaines que celui-ci nous avait laiss√©es, et lorsque ma grand-m√®re le lui reprocha, il lui montra une hache : ¬ę Ferme-la, gueule de jidovka, ou je te tuerai ! ¬Ľ

Et voil√† comment, entre ce d√©serteur et Staline, l’Union sovi√©tique s’engageait sur le chemin menant √† la chasse aux sorci√®res juives, dans le cadre d’une conception mys-tico-polici√®re du monde √©lev√©e √† la ni√®me puissance.

 

(p.484) Et d’abord, ph√©nom√®ne sans pr√©c√©dent dans les annales de l’agitation antijuive, tous les partis, ligues ou groupus¬≠cules qui s’y adonnaient surent coordonner patriotique-ment leurs activit√©s. La r√©union en f√©vrier 1919 √† Bam-berg d’une ¬ę Convention antir√©volutionnaire ¬Ľ aboutit √† la fondation du Deutschv√īlkischer Schutz-und Trutzbund (comment traduire ?… peut-√™tre simplement par La Ligue), charg√© des op√©rations par le front principal. Au cours des mois suivants, cette Ligue servit de noyau √† la ¬ę Commu¬≠naut√© des unions allemandes-racistes ¬Ľ, Gemeinschaft deutschv√īlkischer B√Ľnde qui Ňďuvr√®rent d√©sormais de concert, pour dessiller les yeux des masses populaires. On dispose de quelques chiffres : en 1920, la ¬ę communaut√© ¬Ľ comptait pr√®s de 300000 membres actifs, elle distribua 7,6 millions de tracts, 4,7 millions de prospectus, 7,8 mil¬≠lions de timbres-vignettes. Et bien s√Ľr, gr√Ęce √† elle, mais aussi spontan√©ment en dehors d’elle, une immense litt√©ra¬≠ture initiait les Allemands aux myst√®res juifs de leur des¬≠tin. Il est int√©ressant de noter qu’un premier √©crit, datant de mars 1919 et consid√©r√© comme un ¬ę √©crit-programme ¬Ľ, le Livre des dettes de Juda, faisait d√©j√† vibrer la corde sado-masochiste, en d√©crivant les artifices √† l’aide desquels les Juifs parviennent √† s√©duire ou √† hypnotiser les Aryen¬≠nes. Ce th√®me du ¬ę p√©ch√© contre le sang ¬Ľ fut repris et d√©velopp√© la m√™me ann√©e par le vieux ¬ę grand-ma√ģtre ¬Ľ Fritsch en personne sous le titre L’Enigme des bonnes -for¬≠tunes juives. Il signa ce trait√© d’un pseudonyme ; une cita¬≠tion permet peut-√™tre de comprendre pourquoi :

¬ę Une jeune fille de bonne famille, √† peine sortie de l’adolescence, sort dans la rue ; un Juif la fixe des yeux ou lui murmure quelque chose ; elle demeure tout interdite, s’arr√™te et ne peut d√©tacher son regard du Juif. Peu apr√®s, elle le suit dans sa boutique…

¬ę La question surgit : s’agit-il d’arts secrets talmudi-ques ? (…) Qui r√©soudra cette √©nigme ? Est-ce le regard (peut-√™tre ce que les Italiens appellent jettatura), ou l’extraordinaire intelligence et exp√©rience talmudiques connaissent-elles des r√©ciprocit√©s secr√®tes, en quelque sorte des forces sympathiques myst√©rieuses ? Ou faut-il tenir compte de l’√©nergie des Juifs… ¬Ľ

II s’agissait assur√©ment d’une propagande efficace ; ajoutons que ce genre de viol psychologique √† l’usage des petites gens, qui fit les d√©lices de Julius Streicher et (p.485)

d’Adolf Hitler, poss√®de de nos jours des adeptes en Union sovi√©tique, sous l’√©gide des autorit√©s militaires 1. Un tout autre th√®me qu’on rel√®ve dans l’Allemagne de 1919 √©tait celui du cannibalisme juif : un tract ¬ę √©ducatif ¬Ľ d√©crivait les saucisses fabriqu√©es avec la chair des enfants, et tablait donc sur le d√©sarroi des masses populaires ‚ÄĒ mais surtout, sur leur famine ; en effet, par la suite, la propa¬≠gande du IIIe Reich s’abstint de reprendre ce th√®me-l√†.

Le d√©sarroi de ces temps-l√† trouve aussi son reflet dans la propagande de haute vol√©e √† l’intention des milieux cultiv√©s : les philosophies parisiennes de l’absurde du second apr√®s-guerre √©taient d√©j√† famili√®res aux desperados intellectuels allemands du premier. Prenons un √©crit de Hans Bliiher, un ma√ģtre √† penser des mouvements de jeu¬≠nesse, auteur en 1912 d’un trait√© sur ces mouvements ¬ę en qualit√© de ph√©nom√®ne erotique ¬Ľ. Son long titre ‚ÄĒ Seces-sio juddica, Fondements philosophiques de la situation historique du juda√Įsme et le mouvement antis√©mite (1922) restait conforme aux studieuses traditions universitaires. Mais voici ce qu’on y lisait :

¬ę II ne sert plus √† rien de ¬ę r√©futer ¬Ľ la ¬ę fable du coup de poignard dans le dos ¬Ľ. On peut tout r√©futer et on peut tout d√©montrer. Mais chaque Allemand a d√©j√† dans le sang ce fait exp√©rimental : prussianisme et h√©ro√Įsme vont de pair, juda√Įsme et d√©faitisme vont de pair. Chaque Alle¬≠mand sait que l’esprit qui depuis notre d√©faite nous fait m√©priser est l’esprit juif… A cela, aucune preuve ¬ę pour ¬Ľ ou ¬ę contre ¬Ľ ne peut rien changer, m√™me si cent mille Juifs √©taient morts pour la patrie. L’Allemand saura bien¬≠t√īt que la question juive constitue le noyau de toutes les questions politiques… ¬Ľ

 

  1. En 1970, les Editions militaires de Moscou (Vo√Įenisdat) publiaient le long roman d’Ivan chevtsov, Lioubov i n√©navist, ¬ę Amour et Haine ¬Ľ, consacr√© surtout √† la description des techniques √† l’aide desquelles les Juifs s√©duisent les femmes russes. Dans la perspective de la production litt√©raire sovi√©tique, ce livre se laisse qualifier de hautement pornographique.

 

(p.486) Quels furent les r√©sultats de toutes ces propagandes ? Sur le plan politique imm√©diat, l’un d’eux fut d’√©tendre l’emprise hitl√©rienne √† l’Allemagne tout enti√®re. En effet, ¬ę presque tous les groupes du parti national-socialiste qui furent constitu√©s en dehors de la Bavi√®re avant le putsch de 1923 ont √©t√© fond√©s par des membres du Schutz-und Trutzbund ¬Ľ (Werner Jochmann). Un pr√™t√© pour un rendu, assur√©ment, puisque Hitler d√©buta dans la politique en √©t√© 1919 en qualit√© d’informateur du commandant Mayr, (p.487) l’officier charg√© d’√©purer la Bavi√®re reconquise, dans l’es¬≠prit ¬ę Schutz-und Trutz ¬Ľ de rigueur. Quant aux effets exerc√©s par la propagande antis√©mite sur le peuple alle¬≠mand dans son ensemble, les auteurs en parlent a poste¬≠riori en termes aussi impressionnants qu’impr√©cis. Le t√©moin Ernst von Salomon √©crivait en 1951 que ¬ę tout le mouvement nationaliste √©tait antis√©mite, √† des degr√©s variables ¬Ľ ; l’historien fran√ßais Pierre Sorlin parle de ¬ę la masse du public ¬Ľ (1969) ; l’historien allemand Werner Jochmann ‚ÄĒ d’une ¬ę grande partie de la population ¬Ľ (1971) ; Golo Mann (le fils de Thomas Mann) ‚ÄĒ de ¬ę nom¬≠breux millions ¬Ľ (1962). (Pourtant, n’oublions pas qu’il y eut aussi de nombreux millions allergiques au mythe de la race : la quasi-totalit√© de la classe ouvri√®re, les cen¬≠taines de milliers de Berlinois qui suivirent le cercueil de Walther Rathenau.)

D’autre part, Golo Mann mettait vigoureusement l’ac¬≠cent sur les premi√®res ann√©es de la r√©publique de Wei-mar : ¬ę La terrible confusion morale et la sauvagerie sous le signe de la d√©faite, la mis√®re totale et le d√©classement social de millions d’hommes en cons√©quence de l’inflation, ces √©v√©nements qui d√©passaient totalement l’entendement de l’homme moyen ont fourni pour la premi√®re fois au cri ¬ę les Juifs sont notre malheur ¬Ľ un √©cho puissant. J’oserai l’affirmer : jamais les passions antis√©mites n’ont fait autant rage en Allemagne qu’au cours des ann√©es 1919-1923. Elles furent alors bien plus furieuses que de 1930 √† 1933 ou de 1933 √† 1945 ¬Ľ.

Citons aussi √† ce propos la remarquable th√®se de Gabrielle Michalski, soutenue √† Paris en 1975. On y trouve des donn√©es sociologiques fort suggestives : en 1922 √† Munich, 51 p. 100 des √©tudiants √©taient issus de la ¬ę classe moyenne prol√©taris√©e ¬Ľ, et 25 p. 100 √©taient fils (ou filles) de ¬ę retrait√©s ¬Ľ ; il restait 21 p. 100 appartenant √† la ¬ę classe moyenne √©lev√©e ¬Ľ et 3 p. 100 d’enfants d’ouvriers. Mais il va de soi que ces chiffres, √©loquents en soi, n’ont de rapport que lointain avec un grand dessein que Mme Michalski r√©sume en ces termes : ¬ę Apr√®s la premi√®re guerre mondiale, on assiste √† des v√©ritables orgies anti¬≠s√©mites, qui dominent aussi les universit√©s. L’objectif : soumettre la jeunesse aux directives politiques de la classe dirigeante. La haine des Juifs devient ¬ę un devoir de cons¬≠cience ¬Ľ. Parmi les textes √©vocateurs qu’elle cite √† l’appui en grand nombre, en voici un, encore plus lapidaire, d√Ľ √† un professeur de philosophie √† l’universit√© de Greifswald : (p.488)

¬ę L’antis√©mitisme fait partie de la conscience allemande. ¬Ľ Voici donc, dix ann√©es avant le IIIe Reich, le surmoi collectif antis√©mite, et elles semblent loin, les machina¬≠tions de l’okhrana, ou les parano√Įas des seigneurs de guerre allemands. Pourtant, tout se tient : l’article provo¬≠cateur du Times, en mai 1920, sans lequel les ¬ę Proto¬≠coles ¬Ľ seraient sans doute demeur√©s lettre morte en Alle¬≠magne comme ailleurs, l’√©ducation politico-polici√®re de Hitler, prolong√©e par les le√ßons de ses ¬ę Baltes ¬Ľ germano-russes ¬Ľ ; et, surtout, le manich√©isme ou la causalit√© lin√©aire communs √† une conception polici√®re du monde et √† la manie de pers√©cution dont furent alors frapp√©s les germanomanes.

Si sous Weimar les Juifs ne connurent en g√©n√©ral de probl√®mes que psychologiques, ils durent quitter de bonne heure, nous l’avons vu, l’avant-sc√®ne politique. En m√™me temps, l’arm√©e et l’universit√©, les deux vieilles citadelles, renfor√ßaient leurs d√©fenses. Or, si en 1919 les jeunes Juifs n’aspiraient pas √† rester sous l’uniforme, ils continuaient √† faire le si√®ge des chaires et autres positions universitai¬≠res. Entreprise d√©sesp√©r√©e, nous apprend Max Weber, qui √©crivait au lendemain de la guerre, √† propos des ambi¬≠tions scientifiques de cet ordre : ¬ę S’il s’agit d’un Juif, on lui dit naturellement : lasciate ogni speranza. ¬Ľ Ces √©tu¬≠diants avaient d’autres motifs de d√©sespoir : citons le fils de Thomas Mann :

¬ę L’existence du ph√©nom√®ne antis√©mite m’a √©t√© r√©v√©l√©e, lors¬≠que j’√©tais encore un enfant, par le cas d’un √©tudiant juif qui, apr√®s √™tre revenu de la guerre, fut exclu de l’association patriotique dont il avait √©t√© l’un des fondateurs et qui, lors d’une f√™te comm√©morative, se suicida dans une chambre voi¬≠sine. ¬Ľ

Les passions revanchardes des √©tudiants allemands trouvaient diff√©rentes expressions. A Berlin, leurs protes¬≠tations ou menaces emp√™chaient les autorit√©s universi¬≠taires d’organiser une c√©r√©monie √† la m√©moire de Rathe-nau, le lendemain de son assassinat. Quelques mois apr√®s, ils d√©cr√©taient √† la majorit√© des deux tiers qu’un r√©publi¬≠cain allemand ne saurait √™tre un Allemand loyal. Dans les universit√©s de Munich (novembre 1921) et de Leipzig (sep¬≠tembre 1922) des proc√©d√©s similaires obligeaient Albert Einstein √† d√©commander ses conf√©rences sur la th√©orie de la relativit√©. Il est remarquable de voir ce g√©nie, homme libre s’il en fut, succomber √† son tour aux repr√©sentations (p.489) ambiantes : ¬ę Apr√®s tout, √©crivait-il √† son ami Max Born, il faut comprendre l’antis√©mitisme comme une chose r√©elle, reposant sur d’authentiques qualit√©s h√©r√©ditaires, m√™me si cela est souvent d√©sagr√©able pour nous autres Juifs ¬Ľ ‚ÄĒ et il pr√©conisait l’organisation de collectes pour permettre aux savants juifs de poursuivre leurs recher¬≠ches en dehors des universit√©s. De son c√īt√©, Max Born lui d√©crivait comment le directeur de son institut de physique avait rejet√© la candidature d’un troisi√®me futur prix Nobel, qu’il avait demand√© pour assistant : ¬ę J’appr√©cie beaucoup Otto Stern, mais son intellect juif est si destructif ! ¬Ľ Rap¬≠pelons qu’en 1919, ¬ę l’√©tat des connaissances ¬Ľ en biologie ne permettait pas de r√©futer ¬ę objectivement ¬Ľ ces juge¬≠ments, pour d√©noncer scientifiquement la prostitution naissante de la science. Mais aussit√īt, la physique, imp√©¬≠riale science-pilote, venait fournir des √©l√©ments d’appr√©¬≠ciation objectifs au d√©bat.

Cette affaire-l√† porte loin : en effet, pour la premi√®re fois dans l’histoire moderne, une faction politique allait se r√©clamer de la science pour codifier √† sa fa√ßon la v√©rit√© scientifique ; au surplus, de proche en proche, le d√©bat en vint √† s’incarner, un demi-si√®cle apr√®s, dans les deux figures de proue de la physique contemporaine, Albert Einstein et Werner Heisenberg. Et ce symbolisme est accru par le fait que si, moralement ou humainement, la post√©riorit√© tend √† donner raison √† Einstein le pacifiste et l’internationaliste, sur le plan scientifique, le consensus des savants penche en faveur de la laxit√© de Heisenberg, auteur des ¬ę relations d’incertitude ¬Ľ. De la sorte, nous abordons une derni√®re fois, sous un angle inattendu et pour ainsi dire dans leurs derniers retranchements, ces probl√®mes de la causalit√© qui sont le cadre fondamental de toute connaissance, dans lesquels s’enracine l’antis√©mi¬≠tisme sous ses formes d√©lirantes ou fortes, et qu’Einstein sut traiter avec une p√©n√©tration et une rigueur in√©gal√©es √† ce jour.

A vrai dire, il allait s’agir, historiquement parlant, d’un combat triangulaire. Ce n’est qu’√† ses d√©buts, dans le Ber¬≠lin de 1920, qu’il n’opposait que deux camps : d’une part, le triomphateur de la relativit√©, soutenu par la vieille garde des physiciens allemands, Planck, von Laue, Som-merfeld, et de l’autre, un obscur affairiste disposant de moyens importants, Paul Weyland, qui sut recruter d’au¬≠tres savants de renom, notamment les prix Nobel Philipp Lenard et Johannes Stark, pour combattre la th√©orie de (p.490) la relativit√© en qualit√© de bluff juif. Comme l’√©crit Ronald Clark, le biographe d’Einstein, ¬ę la constante mont√©e de l’antis√©mitisme au cours de l’entre-deux guerres √©tait due, en partie du moins, √† la facilit√© avec laquelle ses partisans pouvaient concentrer leurs attaques contre Einstein et contre la ¬ę nouvelle physique ¬Ľ. Pourtant, cette pol√©mique savante n’int√©ressait que m√©diocrement les masses popu¬≠laires : du reste, m√™me parmi les vieux membres du parti, les militants de la premi√®re heure, un tiers tout au plus √©taient fonci√®rement antis√©mites. Ce furent des jeunes intellectuels, lointains descendants des √©tudiants germa-nomanes de 1815-1848 qui, sur ce front tr√®s particulier, fournissaient des combattants pr√™ts √† tout. Doctrinale-ment, la campagne antirelativiste se r√©clamait d’une √©pis-t√©mologie ¬ę trinitaire ¬Ľ dont H.S. Chamberlain avait √©t√© le principal codificateur :

¬ę Toute connaissance humaine repose sur trois formes fon¬≠damentales ‚ÄĒ le Temps, l’Espace, la Causalit√© (…) ; bref, le triple formant unit√© nous entoure de toutes parts, constitue un ph√©nom√®ne primordial et se refl√®te jusque dans le d√©tail (…) Celui qui interpr√®te m√©caniquement la nature empirique per¬≠√ßue par les sens, celui-l√† a une religion id√©aliste, ou il n’en a pas du tout… Le Juif ne concevait aucune esp√®ce de m√©ca¬≠nisme ; depuis la cr√©ation ex nihilo jusqu’√† l’avenir messia¬≠nique r√™v√©, il n’apercevait que l’arbitraire, vaquant librement √† l’exercice d’une toute-puissance absolue. Ainsi n’a-t-il jamais d√©couvert quoi que ce soit. ¬Ľ

Et c’est pourquoi, concluait orgueilleusement Chamber¬≠lain, ¬ę nous avons acquis une quantit√© de connaissances et une souverainet√© sur la nature dont aucune autre race d’hommes ne disposa jamais. ¬Ľ

En 1933, avec l’av√®nement des nazis au pouvoir, le combat acquit toute son ampleur et devint effective¬≠ment triangulaire. On vit alors, face aux faciles triom¬≠phes de Lenard, Stark et autres champions de la ¬ę phy¬≠sique germanique ¬Ľ, se constituer le camp nouveau de la rel√®ve, c’est-√†-dire les jeunes physiciens allemands d√Ľment ¬ę aryens ¬Ľ, form√©s au cours des troubles ann√©es de la guerre et de Weimar, et patriotiquement ralli√©s √† Hitler, mais enclins √† livrer bataille au nom de l’int√©r√™t mieux compris de la science allemande ‚ÄĒ ceux, en somme, pour lesquels la relativit√© devint l’enfant √† garder, et les Juifs, l’eau du bain √† jeter.

Bon citoyen du IIIe Reich s’il en fut un, Werner Heisen-berg, qui devint leur chef de file, √©chappa de justesse en (p.491) 1937 au camp de concentration, en qualit√© d’un ¬ę Juif blanc ¬Ľ. Voici peut-√™tre la voie royale pour la compr√©hen¬≠sion totale du ph√©nom√®ne hitl√©rien : dans un Etat dont les dirigeants √©tendaient leurs lois raciales jusqu’aux √©toiles, n’importe quoi, y compris les abattoirs humains, se laissait justifier et r√©aliser.

 

 

La solution finale

 

(p.492) Il convient maintenant de parler un langage simple et clair.

D√®s le printemps 1933, le gouvernement du IIIe Reich promulguait des lois qui excluaient les Juifs de la fonc¬≠tion publique et du barreau, et prenait des mesures d√©magogiquement spectaculaires, telles qu’une journ√©e de boycott des commerces juifs, et les autodaf√©s des livres d’auteurs juifs, sur les places publiques. Mais ce n’est qu’en √©t√© 1935, lorsque l’Allemagne et les pays √©trangers aussi s’√©taient pour ainsi dire accoutum√©s √† l’id√©e d’une discrimination raciste au centre de l’Europe et que les facult√©s d’indignation s’√©taient √©mouss√©es, que Hitler fit √©dicter les fameuses ¬ę lois de Nuremberg ¬Ľ, qui insti¬≠tuaient de nouvelles barri√®res raciales, interdisant sous peine de prison, tant les mariages que les ¬ę rapports extra-maritaux ¬Ľ entre Juifs et ¬ę sujets de sang allemand ¬Ľ. C’√©tait mettre les Juifs hors la loi, donnant force l√©gale √† des tabous sexuels, ces tabous que Hitler √©voquait volon¬≠tiers dans ses discours et dans ses √©crits :

¬ę Le jeune Juif aux yeux noirs √©pie, pendant des heures, le visage illumin√© d’une joie satanique, la jeune fille incons¬≠ciente du danger, qu’il souille de son sang… ¬Ľ

(Mon Combat.)

Cependant, faute du moindre crit√®re biologique permet¬≠tant de distinguer entre ¬ę sang juif ¬Ľ et ¬ę sang allemand ¬Ľ, les l√©gistes du IIIe Reich durent se rabattre sur la religion (p.493) des ascendants ; furent d√©finis comme ¬ę non Aryens ¬Ľ (Nichtarier) les personnes ayant au moins deux grands-parents de religion juive. Par la suite, d’autres lois inter¬≠dirent aux Juifs de s’asseoir sur les bancs publics, aux enfants juifs de fr√©quenter les √©coles communales ; des papiers d’identit√© sp√©ciaux furent √©labor√©s, et des pr√©¬≠noms obligatoires furent impos√©s (Isra√ęl pour les hom¬≠mes, Sara pour les femmes).

Avant le d√©clenchement des hostilit√©s, le but avou√© des dirigeants nazis √©tait de purger l’Allemagne de tous les Juifs, de la rendre ¬ę judenrein ¬Ľ. Effectivement, le flot de l’√©migration ne cessait de cro√ģtre : entre 1933 et 1939, une bonne moiti√© des 600 000 Juifs allemands r√©ussirent √† s’ins¬≠taller √† l’√©tranger, bien que les pays dits civilis√©s n’aient dispens√© les visas qu’au compte-goutte.

Aussi bien, vit-on √† l’√©poque des bateaux sillonner les¬†¬† -mers, sans pouvoir d√©charger leurs cargaisons humaines ; l’odyss√©e du Saint-Louis, qui ne put d√©barquer ses passa¬≠gers ni √† Cuba, ni aux Etats-Unis, est rest√©e c√©l√®bre.

En novembre 1938, les autorit√©s du IIIe Reich organi- . s√®rent la fameuse ¬ę Nuit de cristal1 ¬Ľ, une explosion de brutalit√© contr√īl√©e au cours de laquelle des centaines de magasins appartenant √† des Juifs furent d√©molis et pill√©s et des dizaines de synagogues incendi√©es ; en m√™me temps, plus de vingt mille Juifs furent arr√™t√©s et intern√©s dans des camps de concentration. Ainsi s’ouvrait l’√®re des vio¬≠lences physiques. Dans la perspective hitl√©rienne, ces vio¬≠lences pr√©sentaient l’avantage suppl√©mentaire d’habituer les militants et les futurs combattants √† ob√©ir sans sour¬≠ciller, au nom du F√Ļhrer bien-aim√©, √† des ordres sadiques et insens√©s. Par ailleurs, √† ce stade, ni la population alle¬≠mande en son ensemble ni les grands corps constitu√©s tels que le corps judiciaire, l’arm√©e et les Eglises n’os√®rent protester contre ce d√©cha√ģnement du crime organis√©.

Le 30 janvier 1939, quelques mois avant le déclenche-

 

  1. Ainsi surnomm√©e en raison des innombrables d√©bris de verre √©parpill√©s dans les rues, apr√®s la mise √† sac des magasins. Le pr√©texte invoqu√© pour la ¬ę Nuit de cristal ¬Ľ fut l’assassinat par un adolescent juif, Herschel Grynspan, d’un fonctionnaire de l’ambassade allemande √† Paris, Ernst von Rath. A titre de repr√©saille suppl√©mentaire, les autorit√©s nazies inflig√®rent √† la communaut√© des Juifs allemands une amende d’un milliard de marks. Au surplus, elles firent encaisser par l’Etat allemand le montant d√Ľ par les compagnies d’assurances alle¬≠mandes et √©trang√®res aux propri√©taires juifs des immeubles, locaux et marchandises d√©truits ou endommag√©s.

 

(p.494) ment des hostilit√©s, Hitler en personne annon√ßait √† la face du monde le sort qu’il r√©servait √† l’ensemble des Juifs europ√©ens :

¬ę En ce jour d’aujourd’hui, qui peut-√™tre ne restera pas m√©morable pour les Allemands seulement, je voudrais ajouter ceci : dans ma vie, lors de ma lutte pour le pouvoir, j’ai sou¬≠vent √©t√© proph√®te, et j’ai souvent √©t√© tourn√© en ridicule, en tout premier lieu par le peuple juif. Je crois que ce rire retentissant des Juifs allemands leur est rest√© entre-temps dans la gorge. A nouveau, je vais √™tre un proph√®te aujour¬≠d’hui. Si la juiverie internationale r√©ussissait, en Europe ou ailleurs, √† pr√©cipiter les peuples dans une guerre mondiale, le r√©sultat n’en serait point une bolchevisation de l’Europe et une victoire du juda√Įsme, mais l’extermination de la race juive en Europe. ¬Ľ

Sept mois plus tard, le jour m√™me de la d√©claration de la guerre, Hitler d√©cr√©tait un premier g√©nocide. Mais d’une mani√®re infiniment caract√©ristique, c’√©tait, pour d√©buter, en vue de l’am√©lioration de la race sup√©rieure.

Il s’agissait pour lui de ¬ę supprimer les vies indignes d’√™tre v√©cues ¬Ľ, c’est-√†-dire les faibles d’esprit et les ali√©¬≠n√©s incurables allemands. A cette fin, six √©tablissements dits d’euthanasie furent install√©s en Allemagne, dans les¬≠quels √©taient envoy√©s, apr√®s un examen sommaire, ces porteurs de tares, qui √©taient en m√™me temps des bouches inutiles. Apr√®s quelques t√Ętonnements, le proc√©d√© adopt√© fut l’asphyxie √† l’oxyde de carbone. De l’automne 1939 √† ao√Ľt 1941, pr√®s de cent mille malades mentaux furent mis √† mort de la sorte, faisant office de banc d’essai pour les Juifs, ainsi que nous allons le voir.

Le ¬ę programme d’euthanasie ¬Ľ fut entour√© de secret, autant que faire se pouvait : aux familles, on envoyait de brefs avis, faisant √©tat de crises cardiaques, ou de quelque autre forme de mort subite naturelle. Mais les d√©c√®s de ce genre, dans les asiles, devinrent trop fr√©quents, et la v√©rit√© finit par √™tre connue. Des incidents eurent lieu, lors de l’√©vacuation des malades ; des attroupements se for¬≠maient, et surtout le clerg√© ne tarda pas √† √©lever sa voix. ¬ę O√Ļ est la limite ? s’exclamait un pasteur, dans une lettre circulaire ; qui est normal, asocial, quels sont les cas d√©sesp√©r√©s ? Quel sera le sort des soldats, qui en luttant pour leur patrie, risquent d’encourir des maux ingu√©ris¬≠sables ? Certains d’entre eux se posent d√©j√† de pareilles questions… ¬Ľ Saluons au passage le courage de ce pasteur (qui fut aussit√īt intern√© dans un camp de concentration), (p.495) et celui de nombreux autres protestataires chr√©tiens ‚ÄĒ tout en relevant que les Juifs, eux, ne trouv√®rent pas de tels avocats au sein du clerg√© allemand. Or, le fait est que, compte tenu de l’√©moi populaire, Hitler d√©cida de suspen¬≠dre le ¬ę programme d’euthanasie ¬Ľ, pour la dur√©e de la guerre. Rendu disponible, le personnel sp√©cialis√© fut alors envoy√© en Pologne, pour y installer des √©tablissements de mort autrement vastes, √† l’intention des Juifs.

 

La chasse aux Juifs en Pologne.

 

L’extermination globale et planifi√©e des Juifs europ√©ens d√©buta en √©t√© 1941, au lendemain de l’attaque contre la Russie, et nous allons voir dans quelles conditions. Mais les Juifs polonais, dont le nombre approchait de trois millions, connurent auparavant deux ann√©es de calvaire. Pour commencer, certaines unit√©s des troupes en campa¬≠gne, et plus sp√©cialement les d√©tachements SS, se livraient √† d’immondes fac√©ties, qui allaient bien plus loin que les brutalit√©s d√©j√† devenues monnaie courante en Allemagne.

Il y eut des proc√©d√©s classiques, patent√©s en quelque sorte. Couper la barbe et les papillottes des Juifs √©tait un divertissement r√©pandu ; il √©tait de bon ton de se faire ensuite tra√ģner par la victime dans une charrette. Que d’Allemands ont envoy√© √† leur famille les photos √©terni¬≠sants ces hauts faits ! Un autre amusement en vogue consistait √† faire irruption dans un appartement ou une maison juifs, et √† contraindre jeunes et vieux √† se d√©sha¬≠biller et √† danser, ainsi enlac√©s, au son d’un phonographe : le viol cons√©cutif √©tait facultatif (√©tant donn√© les risques : poursuites pour ¬ę crime contre la race ¬Ľ). Des esprits plus rassis, joignant l’utile √† l’agr√©able, happaient dans la rue des passantes juives afin de leur faire nettoyer leurs can¬≠tonnements (l’utile) avec le linge de dessous des victimes (l’agr√©able).

La Pologne, une fois conquise et asservie, une mesure aussi simple que radicale fut prise √† l’encontre des Juifs, dans le cadre de la politique raciale du IIIe Reich : dans les villes et dans les bourgades, ils furent tous concentr√©s dans des quartiers sp√©ciaux ou ¬ę ghettos ¬Ľ, parfois entou¬≠r√©s d’un mur, afin de les isoler compl√®tement de la popu¬≠lation chr√©tienne polonaise, pourtant elle aussi trait√©e en ¬ę race inf√©rieure ¬Ľ (puisque slave). Au surplus, ils furent

(p.496) astreints au port d’un brassard, √† titre de signe distinctif et humiliant. Priv√©e de ses ressources et de ses emplois, la population des ghettos √©tait expos√©e √† toutes les souf¬≠frances de la mis√®re et de la faim, et paraissait destin√©e √† succomber √† la longue, globalement, aux maladies d’inani¬≠tion, avant que Hitler ne f√ģt acc√©l√©rer le processus, dans les camps de la mort imm√©diate. Par ailleurs, un semblant d’auto-administration fut institu√© dans les ghettos, ainsi qu’un service de travail obligatoire, pour les hommes de 16 √† 60 ans. En pratique, la population juive, pour une bonne part sp√©cialis√©e dans les m√©tiers d’habillement et autres branches de l’artisanat, servit de main-d’Ňďuvre quasi gratuite et exploitable √† merci aux fournisseurs de l’arm√©e, et aux dires des sp√©cialistes de l’√©conomie mili¬≠taire, il s’agissait m√™me ¬ę d’ouvriers absolument indispen¬≠sables ¬Ľ. Ce dont, l’heure une fois venue, les pr√©pos√©s SS au g√©nocide n’eurent aucunement cure.

 

Le cas particulier de la France

 

Dans les pays vaincus et occup√©s √† l’Ouest ‚ÄĒ je me con¬≠tenterai ici d’√©voquer le cas de la France ‚ÄĒ les √©v√©ne¬≠ments prirent d’abord un tout autre tour. Le souci de ¬ę correction ¬Ľ caract√©ristique pour les premiers mois de l’occupation interdisait les brutalit√©s publiques, et plus g√©n√©ralement tout exhibitionnisme antis√©mite : d’ailleurs les Nazis esp√©raient que la France finirait par y voir clair d’elle-m√™me ; en attendant, il s’agissait ¬ę d’√©viter, dans ce domaine, la r√©action du peuple fran√ßais contre tout ce qui vient d’Allemagne ¬Ľ, comme l’√©crivait le capitaine SS Lischka, en poste √† Paris. Il fallait donc que les mesures antijuives parussent bien fran√ßaises. Ce qui √©tait faisable, puisqu’un climat fascisant r√©gnait √† l’√©poque parmi les dirigeants de ¬ę l’Etat fran√ßais ¬Ľ du mar√©chal P√©tain, pour une bonne part les h√©ritiers ou les conservateurs des pas¬≠sions antidreyfusardes d’antan. C’est spontan√©ment qu’ils prirent les premi√®res mesures, qui du reste frappaient beaucoup plus durement les Juifs √©trangers que les Juifs fran√ßais ‚ÄĒ en ce sens, les hommes de Vichy furent plus x√©nophobes que vraiment racistes. D√®s l’√©t√© 1940, des dizaines de milliers d’√©trangers furent intern√©s dans les camps de Gurs, de Rivesaltes, de R√©c√©b√©dou, etc., ou astreints √† des travaux forc√©s dans des ¬ę compagnies de travailleurs ¬Ľ, tandis que, en ce qui concerne les Juifs (p.497) fran√ßais, le ¬ę Statut des Juifs ¬Ľ d’octobre 1940 se contentait pour commencer de les √©carter de l’arm√©e, de la fonction publique et de la presse et accordait m√™me dans certains cas des exemptions. Les contradictions de l’antis√©mitisme vichyssois sont on ne peut mieux illustr√©es par cette br√®ve correspondance :

 

Le 27 janvier 1941

¬ę Monsieur le mar√©chal P√©tain,

Je lis dans un journal de la r√©gion : ¬ę En application de la loi du 3 d√©cembre 1940, M. Peyrouton a r√©voqu√© (entre autres noms) Cahen, chef de cabinet de la Pr√©fecture de la C√īte-d’Or. ¬Ľ

M. Peyrouton aurait d√Ľ se renseigner avant de prendre cette mesure ; il aurait appris que l’aspirant Jacques Cahen a √©t√© tu√©, le 20 mai, et inhum√© √† Abbeville.

Il a suivi les glorieuses traditions de ses cousins, morts pour la France en 1914-1918, l’un comme chasseur alpin, l’au¬≠tre comme officier au 7e g√©nie, √† l’√Ęge de 24 et 25 ans, nos deux seuls fils et dont les m√Ęnes ont d√Ľ tressaillir d’horreur devant un pareil traitement.

Agr√©ez, etc. ¬Ľ

 

CABINET DU MARECHAL PETAIN

Vichy, le 31 janvier 1941

¬ę Madame,

Le maréchal a lu la lettre que vous lui avez adressée au sujet de votre neveu.

Il a √©t√© d’autant plus √©mu, que l’un de ses collaborateurs s’est trouv√© avec M. J. Cahen le 20 mai 1940, quelques heures avant qu’il soit frapp√©.

Le mar√©chal P√©tain va demander √† M. le Ministre de l’In¬≠t√©rieur de reconsid√©rer la mesure qu’il avait prise √† rencontre de votre neveu.

Veuillez agr√©er. Madame, mes hommages respectueux. ¬Ľ

D’o√Ļ l’on voit que, en ces temps-l√†, un Juif fran√ßais pouvait m√™me devenir un fran√ßais √† part enti√®re ‚ÄĒ √† condition d’√™tre mort

 

(p.504) Apr√®s les protestations de l’Eglise de France de l’√©t√© 1942, et a fortiori apr√®s la d√©faite de Sta¬≠lingrad, au printemps 1943, le double jeu, √† tous les niveaux, des politiciens et des fonctionnaires, conduisit les hommes d’Eichmann √† d√©sesp√©rer de l’aide de l’admi¬≠nistration et de la police fran√ßaise, dans la zone occup√©e √©galement *. C’est pourquoi, en partie du moins, le nombre des Juifs qui p√©rirent dans les chambres √† gaz demeura inf√©rieur √† cent mille, dans le cas fran√ßais.

 

(p.505) Italie.

 

Encore plus paradoxal fut le cas de l’Italie fasciste. En 1934, et encore en 1936, Mussolini se gaussait du racisme de Hitler ; le ¬ę Pacte d’acier ¬Ľ une fois sign√© en 1938, il embo√ģta le pas √† l’ex-caporal autrichien dans la question des Juifs √©galement, et fit introduire une l√©gislation anti¬≠s√©mite. Pourtant, tant que le Duce demeura au pouvoir, il ne pouvait pas y avoir de d√©portations (le prestige natio¬≠nal ou dictatorial fut souvent le principal facteur du salut des Juifs) ; par surcro√ģt, le commandement militaire ita¬≠lien entreprit en 1941-1942, dans les territoires √©trangers contr√īl√©s par lui (Gr√®ce m√©ridionale, Croatie, France du Sud-Est) une action de sauvetage syst√©matique, non seule¬≠ment en interdisant l’entr√©e √† Eichmann et √† ses sbires, mais allant jusqu’√† arracher des ¬ę non-Aryens ¬Ľ aux gen¬≠darmes fran√ßais ou aux tueurs croates. Ce paradoxe prit brutalement fin en automne 1943, apr√®s la chute du Duce et la capitulation italienne. Le temps de la revanche √©tait venu : sur le territoire de la factice ¬ę r√©publique sociale italienne ¬Ľ, le IV B 4 put op√©rer √† son aise, au point de faire rafler en un seul jour plus d’un millier de Juifs romains, pour ainsi dire sous les fen√™tres du pape Pie XII qui, rompant avec une tradition mill√©naire de protection du ¬ę peuple t√©moin ¬Ľ, s’abstint m√™me ce tragique jour-l√† de protester publiquement. Il ne s’expliqua pas sur son silence, sinon pour dire : (p.506)

¬ę N’oubliez pas que des milliers de catholiques servent dans les arm√©es allemandes : dois-je les pr√©cipiter dans des conflits de conscience ? ¬Ľ

 

Péninsule balkanique

(p.506)

Le sort des plus de sept cent mille Juifs roumains fut plus clément.

La Roumanie √©tait pourtant le seul pays balkanique √† cultiver une tradition antis√©mite autochtone, mais peut-√™tre est-ce justement dans le cadre de cette tradition que les dirigeants roumains mirent un point d’honneur √† r√©gler eux-m√™mes le sort de ¬ę leurs ¬Ľ Juifs. Il importe tou¬≠tefois de faire la distinction entre les trois cent mille Juifs (p.507) des provinces annex√©es en 1918, la Bessarabie et la Buko-vine, transf√©r√©s par les Roumains eux-m√™mes dans les ter¬≠ritoires sovi√©tiques occup√©s par leur arm√©e (¬ę Transnis-trie ¬Ľ), et dont la majeure partie succomba √† la faim, aux maladies et aux pogroms de la soldatesque, et ceux du ¬ę vieux royaume ¬Ľ qui, malgr√© toutes les pressions alle¬≠mandes et interventions locales qui s’exer√ßaient sur le ¬ę conductor ¬Ľ Antonescu, furent pr√©serv√©s de l’emprise du IV B 4 jusqu’au dernier jour.

 

Hongrie.

 

En Hongrie, au printemps 1944 en quelque sorte in extremis, Eichmann parvint √† enregistrer d’importants succ√®s.

Ce pays, qui √©tait gouvern√© depuis 1919 par l’amiral Horthy (√† titre de ¬ę r√©gent ¬Ľ), cultivait lui aussi certaines pra¬≠tiques antijuives, et des lois plus strictes y furent intro¬≠duites √† partir de 1938, √† l’exemple allemand.

 

(p.509) (‚Ķ) bien avant que Bismarck n‚Äôait recommand√© de faire saillir les ‚Äėjuments juives‚Äô par des ‚Äėpoulains chr√©tiens‚Äô, se promettant des bons r√©sultats de ces croisements¬† (‚Ķ)

 

(p.517) Mais revenons au camp d’Auschwitz. Les sursitaires juifs y connurent des destin√©es diverses, puisque d’une mani√®re g√©n√©rale, la soci√©t√© concentrationnaire √©tait singuli√®re¬≠ment hi√©rarchis√©e, de sorte que certains d√©tenus, en fonc¬≠tion de leur anciennet√© et de leur origine, mais surtout de leur entregent et de leur flair, parvenaient √† se hisser √† des postes d’un grand pouvoir. Ces kapos √©taient le plus sou¬≠vent des vieux routiers allemands, transf√©r√©s des camps remontant aux premi√®res ann√©es du IIIe Reich. Ils deve¬≠naient de la sorte des rouages du syst√®me SS, et en acqu√©¬≠raient d’ordinaire, en vertu d’un mim√©tisme √† la longue quasiment in√©vitable, les caract√®res typiques, la brutalit√©, le vocabulaire, l’allure g√©n√©rale, et d’une certaine fa√ßon la mise, √† commencer par les bottes.

 

(p.518) (‚Ķ) les musiciens qui r√©ussissaient √† complaire aux SS (car il exista dans l’univers d’Auschwitz plusieurs orchestres), √©chappaient gr√Ęce √† leurs talents aux ext√©nuants travaux de force en plein air. Ces derniers, compte tenu de la sous-alimentation, r√©duisaient ¬ę l’esp√©rance de vie ¬Ľ des for√ßats juifs ordinaires √† quelques mois √† peine.

A leur intention, des sélection dites partielles, toujours inattendues, avaient lieu dans les baraques. Un survivant, le docteur Georges Wellers, les a décrites :

¬ę Bloc par bloc, les Allemands faisaient d√©filer devant eux les gens compl√®tement nus, et un coup d’Ňďil sur les fesses d√©cidait du sort de chacun, car aucune autre partie du corps humain ne traduit aussi fid√®lement l’√©tat d’amaigrissement du sujet… Les squelettes et les demi-squelettes faisaient des efforts h√©ro√Įques d’une minute pour para√ģtre devant les Alle¬≠mands bravement, gaiement, la cage thoracique sans chair gonfl√©e, le pas tr√©buchant, mais d√©cid√©. Mais les impitoyables fesses n’admettaient aucun truquage ! ¬Ľ

Lorsque gr√Ęce √† quelque concours de circonstances, les for√ßats juifs de ce type parvenaient √† √©viter la s√©lection partielle et la chambre √† gaz, ils devenaient t√īt ou tard des √©paves humaines auxquels le jargon d’Auschwitz appliquait le nom de musulmans :

¬ę Quand ils marchaient encore, ils le faisaient comme des automates ; une fois arr√™t√©s, ils n’√©taient capables d’aucun autre mouvement. Ils tombaient par terre, ext√©nu√©s : tout leur √©tait √©gal. Leurs corps bouchaient le passage, on pouvait marcher sur eux, ils ne retiraient pas d’un centim√®tre leurs bras ou leurs jambes ; aucune protestation, aucun cri de dou¬≠leur ne sortaient de leurs bouches entrouvertes. Les kapos, les SS m√™me pouvaient les battre, les pousser, ils ne bou¬≠geaient pas, ils √©taient devenus insensibles √† tout. C’√©taient des √™tres sans pens√©e, sans r√©action, on aurait dit sans √Ęme… ¬Ľ

Joseph Wulf, un ancien d√©tenu juif relativement privi¬≠l√©gi√©, relate la discussion qu’il eut un jour √† Auschwitz avec un cod√©tenu allemand, √† propos de Gandhi (qui avant la guerre avait adress√© un appel aux Juifs d’Allemagne, leur conseillant la non-violence). Les deux hommes tom¬≠b√®rent d’accord : dans un camp nazi, Gandhi aurait √©t√© l’un des premiers d√©tenus √† devenir un ¬ę musulman ¬Ľ.

La r√©plique ad√©quate, d’innombrables Juifs ou non-Juifs surent la trouver, √† Auschwitz. La majeure partie de leurs actes de r√©sistance ne sera jamais connue ; de nombreux (p.519) autres font partie de la chronique du camp. L‚Äôacte le plus √©clatant fut, tout comme √† Sobibor et √† treblinka, la r√©bellion de l‚Äôun des commandos pemanents juifs qui desservaient les fours cr√©matoires. (‚Ķ)

 

 

(p.518) Avant la guerre, Gandhi avait adressé un appel aux Juifs d’Allemagne, leur conseillant la non-violence.

 

(p520) Les grands desseins nazis.

 

Dans une certaine mesure, le sort d√©volu par les diri¬≠geants du IIIe Reich aux Juifs et aux Tziganes ne faisait que pr√©figurer celui qui attendait l’ensemble des nations europ√©ennes, au cas d’une victoire de l’Allemagne, puisque celles de l’Est √©taient condamn√©es √† dispara√ģtre, tandis que les autres allaient √™tre d√©finitivement vassalis√©es par le IIIe Reich. On peut dire que biologique pour les uns, le g√©nocide allait √™tre culturel pour les autres. Il ne s’agit pas d’une vue de l’esprit : des projets tr√®s pr√©cis avaient √©t√© √©labor√©s par les experts attach√©s au haut commande¬≠ment militaire, au minist√®re des Territoires occup√©s de l’Est, et √† l’Office de la Race et de la Colonisation des SS. Certains de ces projets avaient d√©j√† re√ßu un commence¬≠ment d’ex√©cution. C’est ainsi qu’au printemps 1944, lors¬≠que les arm√©es allemandes avaient d√©j√† √©t√© repouss√©es au-del√† du Dniepr, le haut commandement faisait d√©por¬≠ter en Allemagne des milliers d’enfants ukrainiens et bi√©-lorussiens : de la sorte, il entendait faire d’une seule pierre plusieurs coups. A savoir :

¬ę 1. Le groupe d’arm√©es du Centre a l’intention de rassem¬≠bler et de transf√©rer vers le Reich 40 000 √† 50 000 enfants de 10 √† 14 ans dans les territoires qu’il tient sous son contr√īle. Cette mesure est prise sur la proposition de la IXe arm√©e. Elle devra √™tre appuy√©e d’une forte propagande et avoir pour mots d’ordre : Mesures d’assistance du Reich aux enfants bi√©lo-russiens, protection contre les bandes de partisans. Dans une zone de 5 kilom√®tres, cette action a d√©j√† commenc√©…

¬ę Cette action est destin√©e non seulement √† freiner l’accrois¬≠sement direct de la puissance de l’adversaire, mais √† entamer aussi pour un avenir lointain sa puissance biologique. Ce point de vue est partag√© aussi bien par le Reichsfiihrer SS que par le Fiihrer. Des ordres avaient √©t√© donn√©s en cons√©quence dans le Secteur Sud lors des mouvements de repli de l’ann√©e der¬≠ni√®re.

¬ę2. Une action analogue est actuellement entreprise dans (p.531) la r√©gion contr√īl√©e par le groupe d’arm√©es Ukraine-Nord (General-Feldmarschall Model) ; dans le secteur de Galicie, particuli√®rement privil√©gi√© du point de vue politique, ont √©t√© prises des mesures ayant pour but de r√©unir 135 000 travail¬≠leurs dans des bataillons de travail, tandis que les jeunes de plus de 17 ans seront incorpor√©s en divisions SS et que les jeunes d’au-dessous de 17 ans seront pris en charge par les assistantes SS. Cette action, qui est d√©j√† commenc√©e l√†-bas depuis quelques semaines, n’a donn√© lieu jusqu’ici √† aucune esp√®ce de trouble. ¬Ľ

Le principal expert du ministère des Territoires occupés, le docteur Alfred Wetzel, élaborait en novembre 1939, au lendemain de la conquête de la Pologne, un programme à longue échéance :

¬ę Pour le traitement de la population ‚ÄĒ et notamment des Polonais ‚ÄĒ il faut toujours partir du principe que toutes les mesures d’administration et de l√©gislation n’ont pour but que de germaniser la population non allemande par tous les moyens et aussi rapidement que possible. C’est la raison pour laquelle le maintien d’une vie culturelle populaire autonome devra √™tre absolument exclu en Pologne. Les corporations, les associations et les clubs polonais cesseront d’exister. Les restaurants et caf√©s polonais, centres de la vie nationale polo¬≠naise, devront √™tre ferm√©s. Les Polonais ne seront pas auto¬≠ris√©s √† fr√©quenter les th√©√Ętres et les cin√©mas allemands ; quant aux th√©√Ętres et cin√©mas polonais, ils devront √™tre ferm√©s. Il n’y aura pas de journaux polonais, aucun livre polonais ne sera publi√©, ni aucun magazine polonais. Pour la m√™me raison, les Polonais n’auront le droit de poss√©der ni radio, ni phono¬≠graphe. ¬Ľ

A rencontre des populations soviétiques, le docteur Wetzel préconisait en avril 1942 des mesures encore plus radicales :

¬ę II est de premi√®re importance de ne garder dans l’espace russe qu’une population compos√©e en majeure partie de la masse aux types europides primitifs. Elle n’opposera pas de r√©sistance appr√©ciable √† la population allemande. Cette masse obtuse et atone a besoin d’√™tre command√©e √©nergiquement, comme l’a bien prouv√© l’histoire s√©culaire de ces r√©gions. Si les couches dirigeantes allemandes parviennent, dans l’avenir, √† garder les distances n√©cessaires √† l’√©gard de cette popula¬≠tion, si par le canal des naissances ill√©gitimes le sang allemand ne la p√©n√®tre pas, la domination allemande pourrait se main¬≠tenir pendant longtemps dans l’espace en question, √† condi¬≠tion, bien entendu, d’endiguer les forces biologiques qui accroissent sans cesse la puissance num√©rique de cette masse primitive.

 

(p.527) Face √† la prolif√©ration, au cours des ann√©es 1980, des historiens dits ¬ę r√©visionnistes ¬Ľ, tant en France qu’en Allemagne (mais qui proc√®dent d’une fa√ßon tr√®s diff√©rente, car les Fran√ßais nient purement et simplement l’existence des chambres √† gaz, tandis que les allemands tendent √† (p.528) rejeter sur Staline la responsabilit√© des crimes nazis, et trouvent parfois des appuis en France1), un colloque sur ¬ę La politique nazie d’extermination ¬Ľ fut organis√© en d√©cembre 1987 √† Paris2. Son initiateur, le professeur Fran¬≠√ßois B√©darida, proposait, en ce qui concerne le nombre des victimes, une fourchette allant des 4,2 millions avanc√©s en 1953 par l’Anglais G. Reitlinger (¬ę chiffre qui ne saurait √™tre accept√© ¬Ľ, commentait-il) aux 6 millions indiqu√©s d√®s 1951 par moi. Un autre participant, le professeur Michael R. Marrus, proposait une fourchette allant de 5 √† 6 millions. En ce qui concerne les statistiques, on ne peut que s’en tenir l√†.

Quant √† la responsabilit√© de Staline, il faut savoir que Hitler donna l’ordre d’exterminer les Juifs (et les commu¬≠nistes) en mars 194l3 c’est-√†-dire trois mois avant la ru√©e allemande sur l’Union sovi√©tique, ordre qui n’avait donc aucun rapport avec les charniers qui y furent d√©couverts par la suite.

Cela dit, on ne sait que trop que les faussaires de tous les bords continuent leur agitation, et parviennent √† abuser une partie des jeunes g√©n√©rations. D’autant que, comme l’√©cri¬≠vait jadis Goebbels, ¬ę pour √™tre cru, un mensonge doit √™tre tr√®s gros ¬Ľ.

 

1.¬† Ainsi, le professeur Georges-Fran√ßois Dreyfus, de l’universit√© de Strasbourg, √©crivait en janvier 1988 : ¬ę Quant √† l’id√©e de la solution finale, elle n’appara√ģt v√©ritablement que dans la seconde moiti√© de 1941 : c’est-√†-dire apr√®s que les services allemands aient mis la main sur les archives de Smolensk. Et ils pouvaient y d√©couvrir que l’URSS avait extermin√© ses adversaires par centaines de milliers sans que personne dans le monde y trouve √† redire. ¬Ľ (La Presse fran√ßaise, 8 janvier 1988, p. 3).

2.¬† Cf. Les actes de ce colloque, La Politique nazie d’extermination, Albin Michel, 1989, p. 23 et p. 292.

Cf. H.  Krausnick et H.-H. Wilhelm, Die Truppen des Weltans-chaungkrieges, Stuttgart, 1984, p. 134-138.

 

Odon Vallet, Petit lexique des idées fausses sur les religions, éd. Albin Michel, 2002

(p. 92-95) Génocide

 

¬ę L’extermination des juifs est le crime du XXe si√®cle ¬Ľ

 

C’est un crime abominable mais il ne date pas du XXe si√®cle. Si le g√©nocide des juifs est une honte de l’√©poque moderne, il a au moins un √©quivalent dans l’histoire ancienne. L’oublier pour mieux pr√©server le caract√®re unique de la Shoah ou, au contraire, pour minimiser la haine des juifs est une grave erreur.

Car tous les clich√©s sur la barbarie du xxe si√®cle, le goulag stalinien et les camps hitl√©riens, laissent croire que le totalitarisme est une id√©e neuve et que le monde contemporain a le monopole de l’horreur. Mais les temps actuels n’ont rien invent√©. Ils ont seulement mis la technique au service de la mort. Les chambres √† gaz n’ existaient pas sous le r√®gne d’ Auguste mais des milliers d’√©p√©es ont produit le m√™me r√©sultat, moins planifi√© mais presque aussi efficace.

(p.93) Selon la Bible, l’hostilit√© √† l’√©gard des juifs est vieille comme l’histoire sainte. Elle commence avec la servitude des H√©breux en Egypte o√Ļ Pharaon les asservit avec brutalit√© et transforme les chantiers de travaux publics en camps de concentration. Elle se poursuit avec l’Exil √† Babylone, premi√®re d√©portation du peuple juif. Si, dans les deux cas, il ne s’agit pas de meurtres syst√©matiques, la Bible pr√©sente ces deux √©pisodes tragiques comme remplis de morts et de deuils. Le mot m√™me de shoah sert √† d√©crire ces destructions port√©es par la main de l’homme mais per√ßues comme venant de Dieu en ch√Ętiment des p√©ch√©s d’Isra√ęl. Si la raret√© des documents historiques (notamment √©gyptiens) invite √† la prudence dans l’interpr√©tation de ces faits, leur caract√®re douloureux et meurtrier ne fait gu√®re de doute.

Un pas de plus est franchi vers 170 avant J.-C. quand le roi hell√©nis√© Antiochus IV Epiphane veut supprimer le juda√Įsme en interdisant toute pratique cultuelle. La r√©sistance h√©ro√Įque des fr√®res Maccab√©es est si sanglante que leur nom devint, dans l’argot des carabins (√©tudiants en m√©decine), synonyme de cadavres.

Un degr√© suppl√©mentaire dans l’horreur est atteint au 1er si√®cle apr√®s J.-C. avec ce que l’historien Flavius Jos√®phe appelle la ¬ę guerre des Juifs”. Ceux-ci se r√©volt√®rent contre les occupants romains qu’ ils avaient imprudemment appel√©s en Palestine pour contrer l’ influence (p.94) grecque. La r√©pression des l√©gions romaines, assist√©es par des populations locales (notamment syriennes), s’av√©ra terrible : la chasse aux juifs fut lanc√©e et de v√©ritables pogroms firent des centaines de milliers de morts.

Si le chiffre total des pertes juives est controvers√©, il n’ est pas exag√©r√© d’√©voquer une tentative de g√©nocide qui avait d’ ailleurs un pr√©c√©dent romain avec la terrible guerre des Gaules. En 70 apr√®s J.-C., le Temple et la ville de J√©rusalem furent ras√©s et, en l’ an 132, la r√©volte de Bar Kokheba provoqua une nouvelle vague d’ex√©cutions de partisans et de destructions de villages au point que la Jud√©e devint un pays de ¬ę d√©solation “, en h√©breu de shoah. Et la majorit√© des juifs survivants quitta la terre d’Isra√ęl pour n’y revenir que dix-neuf si√®cles plus tard.

Durant cette p√©riode de ¬ę dispersion¬†¬Ľ (diaspora), les pers√©cutions ne manqu√®rent pas, de la part de musulmans ou, surtout, de chr√©tiens. Mais aucune n’ eut l’ intensit√© de la r√©pression romaine. Celle-ci est largement oubli√©e par les manuels d’histoire qui, c√©l√©brant les grandeurs de la civilisation gr√©co-romaine, ne mentionnent gu√®re le sort atroce de leurs victimes, promises aux oubliettes des vaincus de l’histoire.

Si l’antijuda√Įsme exterminateur a de si lointaines racines, c’est qu’il est indissociable des anti-

ques coutumes du peuple juif, incompatibles avec les pratiques ¬ę idol√Ętres ¬Ľ des autres nations

et les lois √©trang√®res des vastes empires. Celui de Rome eut √† combattre des r√©voltes de juifs en (p.95) Egypte, en Libye ou √† Chypre : du sabbat √† la circoncision et de la Torah au dieu unique, tout opposait les fils d’ Abraham aux enfants de Romulus.

 

Redonner au g√©nocide des juifs sa dimension ancienne, c’ est aussi rappeler les liens de l’id√©ologie et de l’esth√©tique fascistes avec l’ Antiquit√© gr√©co-romaine. Le Troisi√®me Reich se voulait une nouvelle Rome jusque dans l’ architecture pr√©tentieuse du ¬ę nouveau Berlin¬†¬Ľ d’Albert Speer. L’ archa√Įsme de l’art et de la pens√©e ne pouvait que renouer avec un conflit bimill√©naire, amplifi√© par les fractures id√©ologiques et les crises √©conomiques du xxe si√®cle. Ainsi furent raviv√©es les vieilles haines sous les braises chaudes de l’Histoire dont les br√Ľlures ont un large spectre. Car, d’apr√®s le Deut√©ronome (ch.20), Dieu ordonna √† Isra√ęl en guerre de frapper ¬ę tous les hommes au tranchant de l’√©p√©e ” voire de ¬ę ne laisser subsister aucun √™tre vivant “. C’√©tait d√©j√† un voeu de g√©nocide.

 

dans l’empire romain:¬†

Gérald Messadié, Histoire générale de l’antisémitisme, éd. J.C. Lattès, 1999

 

(p.44) On peut imaginer la rage et la douleur des juifs assis¬≠tant √† l’entr√©e de Pomp√©e et de son √©tat-major √† J√©rusalem, puis dans le Temple et, sacril√®ge des sacril√®ges, dans le Saint des saints, dont l’acc√®s √©tait jusqu’alors r√©serv√© au seul grand pr√™tre. Pis encore, les sanctions impos√©es par les Romains sont lourdes : Isra√ęl doit payer mille talents, somme √©norme, il doit rendre aux Syriens les territoires qu’il lui a pris, l’ethnarchie ou royaut√© est conf√©r√©e √† un la√Įc et le grand pr√™tre se voit retirer tout pouvoir temporel. Les structures m√™mes de la th√©ocratie juive sont d√©mante¬≠l√©es. Isra√ęl est tomb√© sous la tutelle romaine.

Mais il y a plus grave. Non seulement l’unit√© du peuple a √©t√© bris√©e, mais les compromissions et les abus du clerg√© royal et le d√©sespoir ont cr√©√© dans la nation juive un cou¬≠rant contestataire qui honnit le clerg√© de J√©rusalem, constitu√© de l’aristocratie des pr√™tres sadduc√©ens, descen¬≠dants de Sadoq et trop proches de la royaut√©. Ce courant arrache de fait la religion √† ses structures s√©culi√®res. Il comporte trois branches : d’abord, les Pharisiens^ Parushim, c’est-√†-dire les S√©paratistes, qui sont apparus sous Alexandre Jann√©e. Dissociant le royaume c√©leste du royaume terrestre, ils dissociaient √©galement la religion, qui ressortit au premier, du nationalisme, qui ressortit au second, ce qui leur valut l’hostilit√© du roi. Du moment o√Ļ ils ne consid√©raient plus qu’il √©tait le v√©ritable grand pr√™tre des juifs, ils le condamnaient √† la d√©ch√©ance.

Venaient ensuite les Sicaires, qui estimaient, eux, que devant l’horreur de l’injustice en cours l’av√®nement du royaume c√©leste ne saurait tarder et qui allaient s’em¬≠ployer √† le h√Ęter par la violence et la provocation. De ce dernier courant devaient surgir, au d√©but du Ier si√®cle, les Z√©lotes, v√©ritables associations de terroristes qui atta¬≠quaient aussi bien les Romains que les juifs ¬ę collabora¬≠teurs ¬Ľ lors des f√™tes. Ce n’est donc pas par pure malveillance que Jos√®phe les traite de ¬ę brigands ¬Ľ.

(p.45)

Enfin venait le courant compos√© de ceux qu’on appelle, par commodit√© de langage, les ¬ę Ess√©niens ¬Ľ 18, en fait les Hassinin ou les vertueux, des rigoristes ou int√©¬≠gristes qui avaient, depuis le temps o√Ļ Jonathan Maccha¬≠b√©e √©tait grand pr√™tre (152-142 avant notre √®re 19), d√©cid√© de se retirer de la vie communautaire juive. Contrairement √† ce que divers ouvrages ont laiss√© entendre depuis pr√®s d’un demi-si√®cle, les ¬ę Ess√©niens ¬Ľ n’√©taient nullement cantonn√©s √† Quoumr√Ęn, site riverain de la mer Morte et rendu c√©l√®bre par les manuscrits qu’on a trouv√©s dans les parages. Il existait des communaut√©s d’¬ę Ess√©niens ¬Ľ, connus sous les noms d’H√©m√©robaptistes ou de Th√©ra¬≠peutes, dans bien d’autres sites, notamment aux portes des villes o√Ļ l’on comptait de grandes colonies juives, comme sur les rives du lac Mar√©otis, pr√®s d’Alexandrie.

La distinction entre ces trois branches n’est sans doute pas aussi tranch√©e. Ainsi, Z√©lotes et Ess√©niens parta¬≠gent une conviction profonde, qu’on peut appeler \apocalyptisme. Pour eux, l’humiliation juive ne peut durer et le Seigneur y mettra bient√īt fin dans le fracas universel, en d√©p√™chant son Messie pour restaurer la royaut√© perdue. Car le mot Messie, Massih, dont le sens originel s’est adul¬≠t√©r√© dans les interpr√©tations chr√©tiennes, signifie ¬ę qui a re√ßu l’onction de roi et de grand pr√™tre ¬Ľ, double onction que J√©sus ne re√ßut jamais. Et si les Pharisiens continuent de participer √† la vie communautaire, ils ne sont pas fon¬≠ci√®rement hostiles √† la violence. Ce que J√©sus, qui est lui-m√™me un Pharisien, leur reprochera dans ses invectives c√©l√®bres, ce n’est pas tant cette hostilit√© que leur r√©serve dialectique √† l’√©gard de la violence.

C’est de ces trois courants, tant√īt confondus et tant√īt distincts, qu’√©man√© la plus grande partie de la litt√©rature intertestamentaire √©voqu√©e plus haut. Plusieurs auteurs contemporains prennent encore les ¬ę Ess√©niens ¬Ľ pour des contemplatifs tr√®s diff√©rents des Z√©lotes sanguinaires. Erreur d√©concertante : le Rouleau de la Guerre retrouv√© √† Quoumr√Ęn t√©moigne, d√®s ses premi√®res lignes, de la pr√©¬≠paration √† un conflit arm√© que d√©clencheront les ¬ę Fils de Lumi√®re ¬Ľ eux-m√™mes contre les ¬ę Fils des T√©n√®bres ¬Ľ 20. ¬ę Les fils de la Lumi√®re et la bande des T√©n√®bres se bat¬≠tront au nom de la puissance de Dieu, dans le vacarme d’une vaste multitude et les cris des hommes et des

(p.46) dieux2I, le jour de la calamit√©. ¬Ľ Ce sont d√©j√† les accents de l’Apocalypse de Jean.

Cette frange du peuple juif a donc d√©clar√© la guerre au reste du monde : guerre de lib√©ration nationaliste, elle s’enfle rapidement aux dimensions d’une r√©bellion cata-clysmique et suicidaire qui devrait, selon les espoirs de ses combattants, ramener Dieu sur la Terre. ¬ę Ess√©niens ¬Ľ et Z√©lotes veulent donc forcer la main √† Dieu. Ils pr√©cipite¬≠ront m√™me J√©rusalem dans la ruine en 70, lors de la plus effroyable guerre civile du monde m√©diterran√©en antique. Ils ignorent qu’une religion fond√©e au nom du plus illustre des leurs, J√©sus, va retourner cette guerre contre eux et cela pour de nombreux si√®cles. Elle a, en tout cas, bris√© l’unit√© de son peuple : d’un c√īt√© la majorit√© des juifs, qui consid√®re qu’il est possible de vivre en bons termes avec les √©trangers, de l’autre une minorit√© d’activistes, mys¬≠tiques exalt√©s ou terroristes, qui rejettent toute influence √©trang√®re.

Les juifs souffrent d√©sormais de l’image d’un peuple difficile et fanatique, comme l’indiquent Diodore de Sicile et Apollonius Molon, mais aussi Lysimaque et Apion, que nous connaissons tous deux par Flavius Jos√®phe22. Ces deux derniers m√©ritent l’attention en raison de l’influence qu’ils ont exerc√©e sur leur √©poque en tant qu’antis√©mites notoires.

Nous ne savons rien du Lysimaque en question : le nom est courant dans les milieux grecs et hell√©nistiques, et des √©crits de celui-l√† rien n’est demeur√©. Sans doute est-il contemporain de Jos√®phe ; c’√©tait probablement un sophiste et un grammairien. Un fait est certain : la version qu’il donne de l’Exode est r√©solument antijuive ; il pr√©tend notamment que Mo√Įse aurait ordonn√© aux juifs de ne montrer de bienveillance √† personne, ce qui est exacte¬≠ment le contraire de l’injonction de Mo√Įse : ¬ę Ne rejetez pas l’√©tranger, car vous avez √©t√© vous-m√™mes √©trangers en Egypte. ¬Ľ II qualifie les juifs de gens ¬ę impurs et impies ¬Ľ et pr√©tend qu’ils sont hostiles √† toute l’humanit√©. Son igno¬≠rance historique est compl√®te, car il date d’apr√®s l’Exode la construction de J√©rusalem. Tout ce qu’il faut en retenir est qu’il a exist√© et qu’il rev√™tait assez d’importance aux yeux de Flavius Jos√®phe pour m√©riter d’√™tre r√©fut√©.

Apion, lui, est mieux connu : c’est un Alexandrin d’ori-

(p.47) gine √©gyptienne qui v√©cut au d√©but du Ier si√®cle de notre √®re et qui r√©pandit un certain nombre de malveillances sur les juifs du type de celles qu’on trouvera dix-neuf si√®cles plus tard dans les fabrications inf√Ęmes de la police russe, connues sous le nom de Protocole des Sages de Sion. Apr√®s le d√©part des l√©preux, des aveugles et des infirmes d’Egypte sous la conduite de Mo√Įse, ceux-ci, affirme-t-il, souffrirent de bubons √† l’aine, ce qui les obligea √† prendre le repos dit du sabbat ‚ÄĒ et autres insanit√©s m√™l√©es d’ap¬≠proximations m√©prisables. C’est le m√™me Apion qui, sans doute pour faire pi√®ce √† Philon, lequel entreprenait la m√™me d√©marche en faveur des juifs, se rendit d’Alexandrie √† Rome en l’an 38 pour se plaindre des juifs aupr√®s de Caligula.

On retrouve ce genre de ragots ‚ÄĒ quel autre terme employer ? ‚ÄĒ chez le pamphl√©taire gr√©co-√©gyptien Chae-remon, et les m√™mes approximations chez l’auteur latin Pompeius Trogus (selon qui, par exemple, les juifs auraient √©t√© originaires de Damas, et Mo√Įse l’un des dix fils du roi Isra√ęl…). Encore s’agissait-il l√† de basse litt√©ra¬≠ture. Plus grave est le fait qu’elle ait trouv√© des √©chos chez un auteur de la r√©putation de Tacite. Lui aussi offre sa version de l’Exode, et elle ne vaut gu√®re mieux que celles de Lysimaque et d’Apion : la peste s√©vissant en Egypte, le pharaon Bocchoris se serait vu recommander par l’oracle d’Ammon d’expulser les juifs vers un autre pays, ¬ę car leur nation √©tait odieuse aux dieux ¬Ľ. Parvenus dans leur nou¬≠veau pays, leur chef Mo√Įse aurait introduit des pratiques religieuses allant √† l’encontre de celles des autres mortels. Puis ils auraient √©rig√© un sanctuaire pour y installer la sta¬≠tue d’un √Ęne, en hommage √† l’animal qui les avait guid√©s √† travers le d√©sert, et autres insanit√©s rivales de celles d’Apion et qu’on retrouve chez Diodore de Sicile23.

On a bien compris, au xxe si√®cle, que, styliste remar¬≠quable, Tacite est un m√©morialiste et non un historien au sens moderne du mot ‚ÄĒ l’histoire est d’ailleurs un concept qui remonte au xvine si√®cle. On a, par ailleurs, surpris Tacite en flagrant d√©lit de mauvaise foi √† propos de l’in¬≠cendie de Rome, dont il a insidieusement et injustement rejet√© la responsabilit√© sur N√©ron, cr√©ant ainsi un pr√©jug√© √† l’√©gard de cet empereur qui souffrait d√©j√† d’une assez mauvaise r√©putation pour qu’on n’en rajout√Ęt pas. Or,

(p.48) N√©ron n’√©tait pour rien dans cet incendie. Tacite apparte¬≠nait √† la classe s√©natoriale, pleine de m√©pris pour N√©ron, qu’elle tenait pour un histrion ; il ne s’est donc pas g√™n√© pour falsifier les faits. Il les falsifie d’ailleurs quand bon lui semble : a-t-il vraiment cru que l’Exode avait eu lieu sous le r√®gne de Bocchoris, pharaon sa√Įte de la XXIVe dynastie, qui r√©gna de 720 √† 715 avant notre √®re ? Si tel √©tait le cas, cela prouverait qu’il ne s’√©tait aucunement int√©ress√© √† l’histoire des juifs contre lesquels il d√©blat√©rait avec tant d’√©loquence.

Deux faits demeurent. D’abord, les folies de la royaut√© hasmon√©enne ont, depuis le ne si√®cle avant notre √®re, rendu les juifs m√©fiants √† l’√©gard des Grecs, puis des Romains, et ceux-ci √† leur tour ont consid√©r√© les juifs comme des gens inassimilables. Les penseurs du monde hell√©nistique, puis romain, ont engendr√© dans les classes dirigeantes un pr√©jug√© sp√©cifiquement antis√©mite qui ne va cesser de s’accuser.

Ensuite, les efforts des juifs hell√©nis√©s, tels que Philon et Jos√®phe, pour jeter un pont entre les deux cultures sont vou√©s √† l’√©chec sans r√©mission. L’un, Philon, dans une ten¬≠tative futile aussi bien qu’anachronique de r√©visionnisme culturel, avait expliqu√© que Mo√Įse avait renouvel√© la philo¬≠sophie et la morale des Grecs 24 ; l’autre, Jos√®phe, avait tent√© de dissocier les juifs patriciens de ceux qu’il appelait des ¬ę brigands ¬Ľ et des ennemis du peuple juif, mais il allait surtout s’attirer une r√©putation de tra√ģtre.

 

(p.53) 3. L’enracinement de l’antis√©mitisme romain et les effets pervers de la Septuaginte

 

ARROGANCE ROMAINE ET ORGUEIL JUIF : UN CONFLIT POLITIQUE QUI DEVIENT CULTUREL ‚ÄĒ PREMIERS EFFETS PERVERS DE LA SEPTUAGINTE – QUERELLES ET SOTTISES SUR LE SABBAT, LA CIRCONCISION ET L’IN¬≠TERDIT DU PORC ‚ÄĒ PREMI√ąRE EXPULSION DE JUIFS DE ROME EN 139 AVANT NOTRE √ąRE ‚ÄĒ L’INEXISTENCE DE L’HUMANISME √Ä ROME ET L’IN¬≠CULTURE DES ROMAINS ‚ÄĒ LA DOUTEUSE AFFAIRE JUPITER SABAZIUS ‚ÄĒ AUTRES SOTTISES SUR L’EXODE ET MO√ŹSE ‚ÄĒ LA MALVEILLANCE SIGNIFICATIVE DE TACITE.

 

Qu’est-ce qui peut expliquer qu’en trois si√®cles environ la bienveillance d’Alexandre ait c√©d√© le pas au ton nette¬≠ment injurieux de certains auteurs grecs et latins, et m√™me d’empereurs aussi mod√©r√©s que Claude, √† l’√©gard des juifs et de leur histoire ? La transition est alarmante, car c’est dans l’instauration de l’antis√©mitisme hell√©nistique, puis romain, que r√©sident les germes de l’antis√©mitisme des si√®cles ult√©rieurs, m√™me si les raisons s’en sont modifi√©es.

Plusieurs facteurs semblent s’√™tre combin√©s. Le pre¬≠mier est ind√©niablement l’arrogance romaine. Ce senti¬≠ment de sup√©riorit√© invincible est assis sur les armes : de la bataille d’Actium en 31 avant notre √®re √† l’an 116 de (p.54) notre √®re, dans une expansion foudroyante, stup√©fiante, Rome gagne et occupe durablement la totalit√© de la M√©di¬≠terran√©e et la plus grande partie de l’Occident connu : des fronti√®res de l’Ecosse √† la Mauritanie, en passant par la France et l’Espagne, de l’Egypte au royaume du Bosphore, la Germanie, la Norique, la Cappadoce, et la Jud√©e ‚ÄĒ le monde est romain ou va le devenir. Tous ces territoires permettent √† Rome d’importer des esclaves et de la main-d’Ňďuvre pour presque rien. Et, hors de la Fax romana, il n’y a que t√©n√®bres ext√©rieures, des peuples qui savent tout juste se servir du feu pour cuire leurs viandes : √† l’est, les Grande et Petite Hordes des Y√Ļeh-chih, les Parthes de ce qui deviendra l’Iran, les Surens de ce qui deviendra le Pakistan ; au nord, des Huns, jamais vus, des Finnois, mangeurs de renne cru, des Germains, Baltes, Slaves, Roxolans et assimil√©s, qui n’ont m√™me pas de bains, n’ont jamais go√Ľt√© aux vins de l’Apulie et ne comprendraient rien aux beaut√©s de Virgile ni √† la rh√©torique de Cic√©ron. L’imp√©rialisme romain n’est pas seulement politique, mais culturel.

Aux yeux des militaires romains, comme des s√©na¬≠teurs et du pouvoir imp√©rial, les juifs ne paraissent pas diff√©rents des Numides, des Sarmates, des Galates ou autres populations exotiques. La religion juive leur est inconnue, et les grand commis de Rome ne se g√™nent pas pour confisquer purement et simplement l’argent destin√© au culte. Ainsi, Flaccus, proconsul d’Asie en 62-61 avant notre √®re, saisit chez les juifs d’Apam√©e, de Laodic√©e, d’Adramytte et de Pergame des sommes destin√©es au Temple de J√©rusalem ‘, suivant en cela l’exemple de Mithridate qui avait √©galement fait confisquer sur l’√ģle de Cos l’argent destin√© au Temple2. Quia nominor leo.

L’arrogance romaine se heurte de front √† l’orgueil juif. Les juifs sont vaincus, soit, mais glorieux : ils ont par deux fois poss√©d√© un royaume ind√©pendant, au temps de David et de Salomon, puis au temps des rois hasmon√©ens. Leurs traditions sont bien plus anciennes que celles des Romains : leurs proph√®tes s’entretenaient avec le Seigneur alors que Romulus et R√©mus en √©taient r√©duits √† t√©ter une louve. Quant aux lois, la leur a √©t√© dict√©e par le Seigneur en personne et ne le c√®de en rien √† celles que les l√©gions porteuses d’aigles pr√©tendent appliquer √† l’univers au nom (p.55) d’une r√©publique d’aventuriers, de soudards et de bavards, puis d’un empire qui ne vaut gu√®re mieux. Et ne parlons pas de ces dieux et d√©esses romains qui, √† l’instar de leurs homologues grecs, se montrent nus et se cocufient √† qui mieux mieux.

L’orgueil juif, auquel un chef d’√Čtat d√©mocratique, le g√©n√©ral de Gaulle, se r√©f√©rera encore au xxe si√®cle, est doubl√© d’un ^irr√©dentisme politique, nationaliste et reli¬≠gieux qui ne peut qu’agacer Rome et les Romains. On l’a vu au chapitre pr√©c√©dent, les juifs de Palestine surtout n’arr√™tent pas de se livrer √† des guerres intestines, entrete¬≠nant l’agitation dans la r√©gion. Leur image est devenue franchement n√©gative depuis les derniers rois hasmo-n√©ens, le fou alcoolique Alexandre Jann√©e et ses deux fils sanguinaires, Hyrcan et Aristobule. Les juifs semblent ne pas comprendre que les Romains r√©gnent en ma√ģtres et sont d√©termin√©s √† maintenir leur suzerainet√© sur eux.

L’incompr√©hension s’avive du fait que, depuis le milieu du ne si√®cle avant notre √®re, les juifs sont diss√©¬≠min√©s dans toute la M√©diterran√©e orientale, de la Mac√©¬≠doine m√©ridionale et de l’√Čpire √† la Galatie, la Cappadoce et dans la totalit√© de l’Empire parthe, y compris l’Arm√©nie, l’Hyrcanie, la Babylonie, Elam. Ils ont des colonies en M√©sopotamie, en Syrie, en Egypte et sur la c√īte de Cyr√©-na√Įque ; enfin, ils sont r√©pandus √† Rome m√™me et au sud, √† Tarracina et Puteoli. Ils repr√©sentent une minorit√© avec laquelle il faut compter, sauf √† d√©clencher des √©chauffou-r√©es sans fin : deux √† trois millions d’obstin√©s. Les contacts entre juifs et Romains sont constants et l’incompr√©hension entretient les frictions.

Les Romains et les Hell√®nes de l’Empire, les lettr√©s du moins, n’ont r√©ellement d√©couvert le juda√Įsme que depuis la traduction de l’Ancien Testament en grec, r√©alis√©e √† Alexandrie au me si√®cle avant notre √®re et connue sous le nom de Septuaginte (√† l’√©poque, elle √©tait limit√©e au Penta-teuque). Faut-il le rappeler, les livres sont alors une denr√©e rare, r√©serv√©e aux m√©c√®nes et aux grands lettr√©s, d’o√Ļ le r√īle consid√©rable des biblioth√®ques d’Alexandrie, par exemple, dans la diffusion des id√©es. On ignore le nombre exact d’exemplaires de la Septuaginte qui circul√®rent dans le monde romain, √©tablissements juifs inclus, mais il ne devait pas exc√©der quelques dizaines. C’√©tait bien assez (p.56) pour surprendre les cercles des faiseurs d’opinion : ils d√©couvraient dans les textes sacr√©s des juifs des notions totalement √©trang√®res et m√™me antinomiques des leurs.

Et ce point est essentiel √† la compr√©hension de l’ali√©¬≠nation que les juifs devaient subir dans l’Empire d√®s le Ier si√®cle de notre √®re. Il n’a jamais, √† ma connaissance, √©t√© √©voqu√© dans les nombreuses recensions de l’antis√©mitisme dans l’histoire. Il exige donc d’√™tre approfondi.

Toutes les religions du monde m√©diterran√©en et d’au-del√† ‚ÄĒ Germanie, Dacie, Sarmates, Pont, Cappadoce, Arm√©nie ‚ÄĒ que les Romains avaient connues √©taient des ensembles de rites collectifs destin√©s √† entretenir la coh√©¬≠sion sociale ‚ÄĒ re-ligio, re-lier ‚ÄĒ de la cit√©. Les statues de dieux, celles qui irritaient si fort les juifs, n’√©taient pas de simples images destin√©es √† flatter l’imagination des fid√®les, mais des √©vocations et des invocations des divini¬≠t√©s ; √† la fa√ßon des dieux lares romains, elles fondaient le culte dans les lieux o√Ļ il s’accomplissait, ce qui constituait d’ailleurs un corollaire de la s√©dentarisation. Dans la reli¬≠gion romaine, le rite √©tait civique autant que religieux : il garantissait la loi morale et juridique de la cit√©. Or, la notion de cit√© √©tait et reste √† ce jour absente du juda√Įsme, dont les lois √©taient et demeurent sp√©cifiquement reli¬≠gieuses. Certes, les juifs se s√©dentarisent volontiers ou, plus exactement, ils s’implantent ; ils avaient bien des villes et une capitale, J√©rusalem, mais celle-ci √©tait une Ville sainte et un centre spirituel, comme le sont de nos jours la Cit√© du Vatican, La Mecque ou B√©nar√®s, plut√īt qu’une cit√© au sens gr√©co-latin du terme, qui est √©galement politique. Dans ¬ę politique ¬Ľ, en effet, il y a polis.

Mais l’int√©riorit√© du Dieu juif le rend indissociable de chaque individu de Son peuple. Partout o√Ļ celui-ci, est, II est. Le juif n’a pas besoin de s’enraciner : c’est la clef m√™me de la diaspora, √©voqu√©e plus haut. Le juif est pour le Romain civiquement insaisissable et politiquement irr√©¬≠dentiste.

Un autre aspect du juda√Įsme pouvait √™tre devin√© au moins intuitivement par le Romain, quand il le comparait aux religions qu’il avait connues. Toutes ces religions √©taient indo-europ√©ennes et √©taient organis√©es selon les m√™mes sch√©mas. En foi de quoi, toutes les cit√©s antiques et les peuples aux territoires plus ou moins d√©termin√©s (p.57) qu’elles r√©gissaient √©taient symboliquement gouvern√©s par la triade indo-europ√©enne roi-pr√™tre-guerrier ou pr√™tre-guerrier-cultivateur 3. Or, ce partage des fonctions dans la cit√© est introuvable dans le Pentateuque : les H√©breux ne connaissent qu’une seule fonction supr√™me, celle du pr√™¬≠tre 4. Ce qui revient √† dire que la structure de leur peuple est th√©ocratique.

Dans la hi√©rarchie du pouvoir, selon le sch√©ma roi-pr√™tre-guerrier, les fonctions de roi et de pr√™tre, souvent conjugu√©es, sont celles d’intercesseurs entre les puissances cosmiques et les humains. Le pouvoir royal et religieux se fonde sur le postulat selon lequel le bien-√™tre du peuple d√©pend du roi et du pr√™tre qui les d√©fendent devant les dieux. La victoire militaire et les bonnes moissons sont des retomb√©es de l’intercession des chefs.

Dans la religion h√©bra√Įque, en revanche, il n’y a pas d’intercesseur : il n’y a que la Loi et les rites qui l’accom¬≠plissent. L’√™tre humain est d√©muni devant un dieu impr√©¬≠visible. Le proph√®te, qui tient une si grande place dans la religion et la culture h√©bra√Įques, n’est qu’accessoirement intercesseur ou, plus exactement, il ne l’est que dans un seul sens : au titre de transmetteur de la volont√© divine. Sa fonction principale est d’√™tre le porte-parole de Yahweh/ Eloha et de rappeler les humains au respect de Sa Loi selon des rites d’une prescription sourcilleuse. Sa√Ļl, pre¬≠mier roi juif, ne d√©tient aucun pouvoir sacerdotal ; d’o√Ļ la col√®re terrible de Samuel quand Sa√Ļl accomplit un sacri¬≠fice sans l’attendre, parce qu’il s’arroge et usurpe ainsi un r√īle sacerdotal.

Quand Alexandre ou Rome occupaient l’Egypte, par exemple, les chefs politiques et militaires de part et d’autre signaient un trait√© et le ¬ę statu quo ¬Ľ cons√©cutif √©tablissait une mani√®re de vivre ensemble de mani√®re pacifique et durable. Les chefs religieux, eux, se pliaient aux faits des armes et tentaient de s’accorder avec les nouveaux cultes, comme on le vit √† Alexandrie ‚ÄĒ d’o√Ļ les syncr√©tismes d√©crits plus loin.

Mais avec les juifs, il en allait autrement : les chefs militaires grecs ou romains ne trouvaient pour interlocu¬≠teurs que des chefs religieux dont la religion √©tait intrins√®¬≠quement hostile aux conqu√©rants. On ne pouvait √©tablir avec eux que la tr√™ve, jamais la paix. Yahweh n’autorisait

(p.58) aucune d√©faite ni aucune suj√©tion de Son peuple, √† moins que ce ne f√Ľt au titre de punition. Le juif est, pour le Romain, impossible √† conqu√©rir ; soldat de Dieu, il n’ac¬≠ceptera jamais la d√©faite, car elle signifierait la d√©faite de Dieu, ce qui est impensable, ou bien alors il ne l’accepte¬≠rait qu’en apparence. On ne peut pas lui repr√©senter le rap¬≠port de forces militaires : il n’y croit pas, car Dieu peut tout. N’a-t-Il pas noy√© les arm√©es du pharaon pour sauver Son peuple ? Les Z√©lotes de Palestine savent bien que les arm√©es romaines d’occupation sont incomparablement plus puissantes que tous les hommes qu’Isra√ęl pourrait rassembler. N’importe : ils entretiennent une gu√©rilla ter¬≠roriste dans l’espoir d’allumer un incendie o√Ļ Dieu sera contraint d’intervenir. Et si Dieu n’intervient pas, on a recours √† la ruse. On le vit bien au si√®ge de Massada, en 70, lorsque les Z√©lotes d’√Čl√©azar attir√®rent les troupes du Romain M√©tilius dans une embuscade, feignant de se ren¬≠dre, et qu’ils les √©gorg√®rent.

La th√©ocratie inh√©rente au peuple juif, et indissociable de la religion qui forgeait son identit√©, fut ainsi la cause de ce qu’on peut appeler l’¬ę exception juive ¬Ľ dans l’√®re pr√©chr√©tienne.

Il s’en faut que les s√©nateurs, consuls et militaires, qui √©taient charg√©s de traiter avec les juifs aient effectu√© pareilles analyses, ni qu’ils aient per√ßu ces nuances. Aucune des disciplines qui permettent d’√©tablir une √©tude structurelle et comparative des religions et des cultures n’existait dans la Rome de l’√©poque. M√™me si certains diri¬≠geants romains, familiers d’H√©rodote et de Strabon, comparaient instinctivement les cultures des diff√©rents peuples sous leur domination, l’approche romaine des mondes √©trangers √©tait essentiellement pratique, militaire et administrative. Ce qu’ils pouvaient percevoir des notions esquiss√©es ici se r√©sumait au fait que les juifs √©taient vraiment tr√®s diff√©rents des √Čgyptiens, des Scythes ou des Sarmates.

Ces notions intuitives ou empiriques se trouv√®rent pr√©cis√©es en quelques ann√©es, au grand d√©savantage des juifs, par la traduction de la Septuaginte. Sous le r√®gne de Ptol√©m√©e II Philadelphe (288-247 avant notre √®re) et √† la demande de ce dernier, soixante-douze traducteurs furent envoy√©s par le grand-pr√™tre √Čl√©azar de J√©rusalem √† (p.59) Alexandrie pour mettre au point une version grecque de l’Ancien Testament ; ce rut celle qu’on appela la Septua-ginte. On ne sait pas vraiment ce qui motiva le monarque. Lettr√© aux go√Ľts √©clectiques, peut-√™tre voulait-il conna√ģtre les Livres sacr√©s des juifs, alors nombreux √† Alexandrie. Il ne put d’ailleurs prendre connaissance avant sa mort que du Pentateuque ; les Proph√®tes ne semblent avoir √©t√© tra¬≠duits qu’au ne si√®cle et Philon d’Alexandrie, en l’an 40, soit deux si√®cles plus tard, ne connaissait dans leur version grecque ni le Livre d’Esther, ni l’Eccl√©siaste, ni les Can¬≠tiques, ni le Livre de Daniel5. Les traducteurs n’√©taient pas press√©s.

Peut-√™tre aussi le monarque pensait-il que la traduc¬≠tion grecque permettrait d’ancrer la pratique linguistique des juifs, qui ne parlaient plus l’h√©breu et √† peine l’ara-m√©en, langue dans laquelle on enseignait la Loi √† J√©rusa¬≠lem, et dont le grec n’√©tait pas √† la hauteur des lettr√©s hell√©nistiques de la capitale de la M√©diterran√©e.

Toujours est-il que la Septuaginte s’inscrivait fort mal dans la tradition de raffinement hell√©nistique d’Alexan¬≠drie. Non seulement la langue de la traduction √©tait raide et emprunt√©e6, mais la violence et la rudesse du texte ne pouvaient que heurter une cit√© qui s’√©tait vou√©e au raffine¬≠ment, √† la rh√©torique et aux scintillements et chatoiements des cyniques autant que des sto√Įciens, et bien √©videmment aux prouesses id√©ologiques des platoniciens. Les lettr√©s alexandrins estim√®rent que c’√©tait l√† une litt√©rature ¬ę bar¬≠bare ¬Ľ7.

Le texte m√™me suscita chez les lettr√©s hell√©nis√©s, qui ignoraient tout ou presque tout des Livres sacr√©s des juifs, indignation et r√©volte. Que pouvaient-ils penser de ce Dieu de la Gen√®se qui avait d√©cid√© de noyer la quasi-totalit√© de l’humanit√© parce qu’elle copulait avec ¬ę les dieux ¬Ľ 8 ? Des dieux avaient donc fait aux humains l’honneur de leur semence et un autre dieu en avait con√ßu ombrage ? Et pourquoi ces gens faisaient-ils si grand cas d’une sombre histoire de famille, celle d’Isaac, pleine de trahisons, de viols et de vengeances ? Quel √©tait ce Dieu qui mena√ßait d’annihiler son peuple parce qu’il l’accusait d’√™tre ¬ę obsti¬≠n√© ¬Ľ 9 ? Qui mena√ßait aussi d’infecter d’une maladie myco-sique le peuple auquel les juifs allaient enlever leur territoire 10 ? N’√©tait-il donc pas aussi bien le cr√©ateur de (p.60) ces victimes ? Celui qui commandait √† Son peuple de d√©truire les autels des gens dans le pays desquels ils p√©n√©¬≠traient u ? Et quel √©tait ce peuple dont le Dieu m√™me disait qu’il √©tait ¬ę obstin√© ¬Ľ et qu’√† tout moment II pouvait l’anni¬≠hiler 12 ? Et ce chef, Mo√Įse, qui f√©licitait les siens d’avoir tu√© trois mille personnes de leur propre peuple n ? Et que dire de la ruse d’Abraham qui faisait passer sa femme pour sa sŇďur et la c√©dait au pharaon ? Ou bien de ce Jacob, qui d√©robait par ruse le droit d’a√ģnesse d’Esa√Ļ ?

Ces gens, d√©cida-t-on, n’√©taient d√©cid√©ment pas hon¬≠n√™tes. Le monde hell√©nistique avait d√©j√† d√©couvert avec consternation les pr√©dictions apocalyptiques des √Čcrits intertestamentaires et les catastrophes qu’ils appelaient sur tous les peuples non juifs. Les Alexandrins, eux, se scandalis√®rent de la Septuaginte. D’o√Ļ les innombrables accusations de x√©nophobie et d’¬ę impi√©t√© ¬Ľ adress√©es aux juifs, et qui d√©concertent le lecteur du xxe si√®cle. De m√™me que les citoyens des autres cit√©s de l’empire, les Alexan¬≠drins ne connaissaient ni les souffrances des juifs, ni l’hu¬≠miliation d’avoir par quatre fois √©t√© d√©poss√©d√©s du royaume de David, ni l’esp√©rance ardente qui les animait. Ils ne comprirent pas que l’astuce √©tait la fronde de David des juifs.

M√™me s’il √©tait d’un ton nettement moins agressif et alarmant que les pseud√©pigraphes cit√©s au chapitre pr√©c√©¬≠dent, l’ensemble de l’Ancien Testament contenait par ailleurs trop de commandements et d’interdictions antago¬≠nistes des cultures hell√©nistique et √©gyptienne pour ne pas aviver le sentiment que les juifs √©taient bien des √©trangers agressifs.

L’arrogance romaine ne s’accommodait pas non plus des coutumes juives, et notamment de la pratique du sab¬≠bat, de l’obligation de la circoncision et de l’interdit du porc. Des niasses d√©concertantes de commentaires d√©so¬≠bligeants grecs et latins ont brod√© sur ces trois coutumes.

La pratique du sabbat a aliment√© l’ironie ou la r√©pro¬≠bation de quelques auteurs romains mineurs et majeurs, qui s’en gaussent et pr√©tendent y voir un encouragement √† la paresse. Dans un texte perdu que nous ne connaissons que par la mention qu’en fait saint Augustin 14, De Super-stitione, S√©n√®que raconte ainsi que cette coutume est cause du fait que les juifs perdent le septi√®me de leur vie (p.61) √† ne rien faire. Qu’e√Ľt-il dit de la pratique moderne du week-end ? Dion Cassius, pour sa part, avance que la ¬ę ter¬≠reur superstitieuse 15 ¬Ľ des juifs fut cause de leur faiblesse devant les Romains, lors de la prise de J√©rusalem par Pom¬≠p√©e en 63 avant notre √®re. Jamais √† court d’amalgames, d’approximations et de ¬ę gr√©cocentrisme ¬Ľ, Plutarque croira y voir une forme d√©riv√©e des rites dionysiaques, √©tant donn√© que les juifs c√©l√®brent le d√©but du sabbat par l’√©change de b√©n√©dictions au-dessus d’une coupe de vin ! Aucun des auteurs latins ne prend la peine de s’informer sur l’objet de ce jour de repos, qui est de m√©diter sur les rapports de l’homme avec son Cr√©ateur et de s’enrichir spi¬≠rituellement par la m√©ditation.

La circoncision est un objet de surprise et d’indigna¬≠tion encore plus grand pour les Romains, qui ignorent l’objet et l’anciennet√© de cette pratique, et se laissent √©ga¬≠rer par le malentendu que les juifs eux-m√™mes entretien¬≠nent √† ce propos. Ceux-ci la tiennent, en effet, pour un rite sp√©cifiquement juif, accompli sur l’ordre du Seigneur, pour diff√©rencier le peuple √©lu des autres. Il n’en est rien, car d√®s la plus haute antiquit√© la circoncision √©tait quasi¬≠ment universelle : seuls les Indo-Germains, les Mongols et les peuples du groupe finno-ougrien l’ignoraient16. Les √Čgyptiens la pratiquaient deux mille quatre cents ans au moins avant notre √®re, c’est-√†-dire bien avant l’arriv√©e d’Abraham en Egypte ; le g√©ographe Strabon et le philo¬≠sophe Celse le savent et l’ont √©crit. Bien √©videmment, les Romains, qui ne la pratiquent pas, ne savent pas non plus que la circoncision a √©galement un objet hygi√©nique : pr√©¬≠venir l’infection du gland par la fermentation bact√©rienne du smegma que s√©cr√®te le pr√©puce.

Mais la circoncision a d√©j√† d√©plu aux rois s√©leucides et Antiochus IV √Čpiphane, puis Jean Hyrcan, l’ont inter¬≠dite. Les Romains ont repris le pr√©jug√© grec et Tacite, √©vo¬≠quant cette pratique ¬ę indigne et abominable ¬Ľ, pr√©tend que les juifs l’ont adopt√©e pour se distinguer des autres humains, ce qui est vrai pour eux, mais qui ne l’est certes pas des autres peuples qui ont adopt√© la circoncision. Il y avait d’ailleurs dans le monde romain, et √† Rome m√™me, bien d’autres circoncis que les juifs ; Pythagore avait jadis d√Ľ s’y soumettre avant d’√™tre autoris√© √† √©tudier dans les temples √©gyptiens. Mais comme tout ce qui touche aux (p.62) organes sexuels, le sujet de la circoncision suscite la verve des satiristes, tel Martial, qui sous-entend qu’elle excite l’app√©tence sexuelle et d√©veloppe la verge dans des propor¬≠tions monstrueuses 17. Apr√®s lui, d’autres satiristes s’aven¬≠turent donc dans des gaudrioles de salle de garde aux d√©pens des juifs.

En ce qui touche enfin √† l’interdit du porc, Tacite, par exemple, toujours en veine de ragots et d’interpr√©tations malveillantes, dira que les juifs n’en consomment pas parce qu’ils ont jadis souffert de la ¬ę peste ¬Ľ propag√©e par cet animal, sans doute la ladrerie, mais que, de toute fa√ßon, ce sont eux qui √©taient responsables de la propaga¬≠tion de cette plaie en Egypte 18. Radotages indignes : les juifs, comme plus tard les musulmans, auront observ√© que la ladrerie du porc se transmet √† l’homme et auront donc interdit la consommation de viande porcine pour des rai¬≠sons d’hygi√®ne encore une fois. Mais les Romains raffolent de la charcuterie et les faubourgs de Rome empestent les porcheries, car d√®s qu’ils poss√®dent un porc et une truie, les paysans se pr√©cipitent vers la grande ville pour y fonder un √©levage qui approvisionnera un commerce de saucis¬≠son et autres cochonnailles. En bref, le refus obstin√© de la consommation de porc se r√©sumerait ainsi, dans la bouche des Romains : pourquoi les juifs n’aiment-ils pas le saucis¬≠son ? Pour qui se prennent-ils ?

Sans doute s’en fussent-ils accommod√©s, bon gr√© mal gr√©, mais les traditions que les juifs d√©fendaient mordicus n’adoucissaient pas les angles. L’immense majorit√© des Romains et de leurs forces d’occupation n’avaient cure de ce qu’ils savaient ou entendaient dire de l’Ancien Testa¬≠ment, mais un point les irrita plus que les autres : le refus des juifs de rendre hommage aux dieux des occupants. Pour les juifs, les raisons en √©taient simples et claires : leur Dieu ne pouvait √™tre repr√©sent√© sous forme humaine, et Yahweh ou √Čloha n’√©tait ni Zeus, ni Baal, ni H√©lios, ni personne d’autre. Particuli√®rement blasph√©matoire pour eux √©tait la d√©ification des rois et empereurs, que ce f√Ľt celle d’Alexandre ou, plus tard, celle d’Auguste. Donc, les rites des √©trangers n’√©taient pas pour eux.

Imp√©riaux et imp√©rialistes, les Romains consid√©raient que ce qui √©tait bon pour eux l’√©tait pour le reste du monde. Ne disposant que de vagues aper√ßus sur la religion (p.63) des juifs, ils √©taient incapables de saisir les raisons pour lesquelles ceux-ci refusaient de la fondre dans la religion romaine, √† l’instar des peuples soumis, qui avaient plus ou moins assimil√© les dieux romains et syncr√©tis√© leurs religions avec celles de Rome. Les Romains avaient bien assimil√© le culte isiaque et le mithra√Įsme, par exemple ; pourquoi les juifs n’acceptaient-ils pas les dieux de leurs ma√ģtres ?

Dans le contexte de l’√©poque, cette r√©sistance sur¬≠prend, puis irrite. Tout le monde m√©diterran√©en, et m√™me oriental et extr√™me-oriental, est habitu√© aux syncr√©tismes. Asiates et Grecs, Asiates et √Čgyptiens, Grecs et Romains, Grecs et Scythes, Romains et Egyptiens, Romains et Ph√©¬≠niciens, Romains et Gaulois, ils ont tous √©chang√© des dieux. Non seulement Zeus est devenu Jupiter et Aphro¬≠dite, V√©nus, mais encore, le dieu hindou Siva est devenu le Dionysos grec, Jupiter est devenu l’Ammon √©gyptien, l’Adsmerius des Piet√©s est identifi√© au Mercure romain, l’Horus √©gyptien s’identifie √† Apollon grec pour devenir Horapollon, le Smertrios gaulois devient l’Hercule romain, les Romains adoreront le dieu perse Mithra. Un volume entier suffirait √† peine √† recenser les syncr√©tismes reli¬≠gieux antiques. Tout le monde semble y trouver son compte ; pourquoi pas les juifs ?

Ces syncr√©tismes s’expliquent sans peine. Pour les peuples anciens, il existe un dieu de la guerre, une d√©esse de la fertilit√©, un dieu des eaux, etc., et qu’import√© au fond le nom qu’on leur donne, puisque c’est toujours la m√™me divinit√©. Seuls dans le monde m√©diterran√©en, et peut-√™tre le monde entier, les Juifs refusent obstin√©ment ces croise¬≠ments. Ils introduisent pour la premi√®re fois dans l’his¬≠toire des religions la notion d’un Dieu unique et indescriptible. Or, cette notion est inassimilable pour des peuples indo-europ√©ens. Pour croire, ils doivent diff√©ren¬≠cier et, pour cela, ils doivent voir.

Tout cela est aussi incompr√©hensible pour les Romains des premiers si√®cles avant et apr√®s notre √®re que ce l’avait √©t√© pour les Grecs du me si√®cle avant notre √®re. Les Romains, gu√®re plus th√©ologiens ou ex√©g√®tes que les Grecs, n’ont retenu du mythe juif que ce qui leur paraissait pittoresque ou bizarre. Ils se sont ainsi exag√©r√©ment attach√©s √† l’histoire du Veau d’or pour en d√©duire que les (p.64) juifs √©taient des hypocrites qui pratiquaient l’idol√Ętrie ¬ę comme tout le monde ¬Ľ.

Reste le point de la ¬ę x√©nophobie ¬Ľ juive, confirm√© par plusieurs passages de la Septuaginte, notamment l’inter¬≠diction de mariage avec des √©trangers, particuli√®rement offensante pour les non-juifs. Ceux-ci estimaient donc que les juifs √©taient m√©fiants √† leur √©gard, et ce constat n’√©tait pas faux. Ils avaient d√©j√† fait l’exp√©rience sanglante du r√©formisme hell√©nique des Hasmon√©ens ; ils ne voulaient pas recommencer avec les Romains. Le reproche avait d√©j√† √©t√© formul√© en termes cinglants par le Grec H√©cat√©e d’Abd√®re √† la fin du IVe si√®cle avant notre √®re, quand il avait d√©crit les mŇďurs juives comme ¬ę inhospitali√®res et anti¬≠humaines 19 ¬Ľ.

La tradition perdura, puisque l’auteur juif Ben Sira, du d√©but du ne si√®cle avant notre √®re ou de la fin du me, et pourtant familier de l’hell√©nisme, √©crit dans son Eccl√©sias¬≠tique : ¬ę Accueille un √©tranger dans ta maison et il chan¬≠gera ta mani√®re de vivre et t’ali√©nera ta famille20. ¬Ľ

¬ę La tendance √† s√©parer ceux qui observaient fid√®le¬≠ment la Loi √©tait devenue un trait typique de la pi√©t√© jui¬≠ve ¬Ľ, √©crit √† ce propos Martin Hengel.

Voil√† donc les facteurs religieux qui, d√®s le me si√®cle avant notre √®re, entretiennent un climat d√©favorable aux juifs. Et l’on en rajoute : dans leur volont√© de rabaisser les juifs, beaucoup d’auteurs grecs et romains se r√©f√®rent, par exemple, √† la version de l’Exode du pr√™tre √©gyptien hell√©¬≠nis√© Man√©thon. Au me si√®cle avant notre √®re, ce dernier avait, dans son histoire de l’Egypte, pr√©tendu que l’Exode n’avait pas √©t√© l’h√©ro√Įque aventure racont√©e par le Penta-teuque, mais l’expulsion d’une colonie de l√©preux et de malades sous la direction, non de Mo√Įse, mais d’un pr√™tre ren√©gat nomm√© Osarseph. Il ne semble pas √™tre venu √† l’esprit de Man√©thon que ces l√©preux et malades avaient t√©moign√© d’une endurance remarquable dans leur traver¬≠s√©e du d√©sert et qu’ils avaient pu battre les Amal√©cites, entre autres exploits. Mais comme je l’ai observ√© plus haut, l’histoire au sens moderne n’est pas le fort des chro¬≠niqueurs et m√©morialistes du temps.

Irr√©dentisme politique juif en Palestine (province romaine depuis l’an 6), diffusion de la Septuaginte, arrogance (p.65) romaine, isolationnisme religieux et social des juifs, coutumes incompr√©hensibles ou condamnables aux yeux des Romains, le dossier est d√©j√† lourd. S’y ajoute l’in¬≠fluence de fait des juifs, que certains auteurs appellent ¬ę le pros√©lytisme juif ¬Ľ.

Des missionnaires juifs ont-ils vraiment tent√© de convertir les Romains ? On ne peut en exclure l’hypoth√®se, mais on ne poss√®de aucun fait qui le prouve. Des √©tablisse¬≠ments juifs existant √† M√©ro√©, dans l’actuel Soudan, √† Axoum, dans l’actuelle Ethiopie, et au nord d’Aden, chez les Himyarites, √† la pointe occidentale de la p√©ninsule ara¬≠bique, donnent √† penser que les juifs n’√©taient pas hostiles au pros√©lytisme. Ce qu’on appelle ¬ę pros√©lytisme ¬Ľ res¬≠semble bien plus √† la persuasion par l’exemple que purent exercer les juifs et √† l’influence tacite qu’avaient leurs colo¬≠nies dans le chaos de la r√©publique, √† l’√©poque o√Ļ ils y arriv√®rent et √† celle o√Ļ ils furent expuls√©s de Rome pour la premi√®re fois, en 139 avant notre √®re.

Car les repr√©sentations contemporaines de la Rome antique sont tout aussi id√©alistes et fausses que celles de la Gr√®ce antique, vue comme le site d’un √Ęge d’or o√Ļ des philosophes devisaient sans fin avec des hommes poli¬≠tiques √† l’ombre des oliviers. L’humanisme romain est une fiction : la r√©publique √©tait une foire d’empoigne. ¬ę Ne nous laissons pas duper par ce que les mots d’hier veulent dire aujourd’hui, pr√©vient l’historien Lucien Jerphagnon. Les structures politiques de la Rome r√©publicaine n’ont de d√©mocratique que l’apparence […] Il y a beau temps que la tentative courageuse des Gracques a √©chou√© devant l’√©go√Įsme adroit et f√©roce des classes poss√©dantes : leur projet de r√©forme agraire n’avait pas tenu. Le m√©contente¬≠ment latent de la pl√®be s’exprimait de fa√ßon explosive √† toute occasion […] Les affaires de sang se multiplient et les mŇďurs politiques prennent l’allure de r√®glements de comptes entre mafiosi21. ¬Ľ

L’absence de v√©ritable autorit√© centrale, politique ou morale, m√®nera d’ailleurs √† la dictature de C√©sar. La reli¬≠gion sert √† peine √† tenir un monde de coquins, davantage par le respect obligatoire des rites qui cimente superficiel¬≠lement la coh√©sion sociale, par l’hypocrisie ou la supersti¬≠tion aussi, que par ses valeurs √©lev√©es. Arrivent les juifs. D’abord, ils poss√®dent le charme de l’exotisme ; ensuite, (p.66) ils sont travailleurs, solidaires et apparemment prosp√®res. Quelle est donc leur religion ? Monoth√©iste. Id√©e surpre¬≠nante, mais qui ne peut manquer de s√©duire, elle aussi, dans une soci√©t√© chaotique o√Ļ la violence et l’impi√©t√© cri¬≠minelle dominent. Sans doute firent-ils des adeptes et les n√©ophytes en firent d’autres, et m√™me en haut lieu. La propre √©pouse de N√©ron, Popp√©e, aurait √©t√© convertie au juda√Įsme. Les juifs n’√©taient d’ailleurs pas les seuls √† compter des convertis ; les √Čgyptiens en faisaient aussi. Toujours est-il qu’en ce qui touche aux juifs, leur impor¬≠tance pouvait faire des jaloux.

Le pr√©texte de l’expulsion est connu ; un malentendu linguistique ‚ÄĒ l’introduction √† Rome du culte de Jupiter Sabazius22, confondu avec un ¬ę Jupiter du Sabbat ¬Ľ ‚ÄĒ mais le motif r√©el en est inconnu23 et la port√©e n’en est pas pr√©cis√©e. Le pr√©texte, lui, est douteux : il existait d√©j√† des cultes de Jupiter-Capitolin, Gardien, Pluton, Sauveur, Stator, etc. ; un de plus ne pouvait que renforcer les autres et n’e√Ľt pas d√Ľ indisposer les autorit√©s. Il semble plus pro¬≠bable que les juifs aient constitu√© √† Rome une minorit√© agissante qui d√©plut peut-√™tre √† certains des mafieux √©voqu√©s plus haut par Jerphagnon. Combien √©taient-ils ? Combien furent expuls√©s ? Combien de convertis auraient-ils faits ? On l’ignore.

Bannis sous la r√©publique, les juifs revinrent toutefois √† une date ind√©termin√©e sous l’empire. Cic√©ron les d√©crit, en 59 avant notre √®re, comme un peuple nombreux, constituant des assembl√©es informelles dont il est recom¬≠mand√© de ne pas s’attirer l’animosit√©24. Des assertions qu’on trouve sous la plume d’historiens contemporains voudraient qu’ils fussent √† nouveau chass√©s de Rome en l’an 19 par l’empereur Tib√®re. Trois textes antiques sur ce sujet ont fait l’objet d’ex√©g√®ses approfondies. Tacite (v. 55-120), qui est notre source la plus ancienne, semblerait aussi, mais √† premi√®re vue seulement, le plus pr√©cis sur la proscription :

¬ę… On d√©lib√©ra aussi pour savoir s’il fallait bannir les cultes √©gyptiens et juifs et les P√®res [les s√©nateurs] prirent un s√©natus-consulte ordonnant que quatre mille hommes d’origine servile [descendants d’esclaves] et affranchis, contamin√©s par ces superstititions [la religion √©gyptienne, sans doute le culte d’Isis, et le juda√Įsme] et ayant l’√Ęge (p.67) requis, soient emmen√©s en Sardaigne pour y r√©primer les brigandages ; s’ils p√©rissaient, en raison du climat malsain, ce ne serait pas une grande perte ; quant aux autres, ils devraient quitter l’Italie si, avant une date fix√©e, ils n’avaient pas renonc√© √† leurs rites ineptes25. ¬Ľ

En r√©alit√©, ce texte est bien difficile √† interpr√©ter, car l’empire garantissait la libert√© des cultes. Et qui √©taient ces quatre mille descendants d’esclaves affranchis ? Pourquoi √©taient-ils les seuls vis√©s par le s√©natus-consulte ? Seuls les hommes ¬ę d’√Ęge requis ¬Ľ, c’est-√†-dire aptes au service mili¬≠taire, √©taient-ils donc affili√©s aux cultes √©gyptien et juif ? Qu’en √©tait-il des hommes plus √Ęg√©s et des femmes ? Faut-il comprendre que les descendants d’esclaves affranchis √©taient les seuls qui fussent attir√©s par les cultes orien¬≠taux ? Combien comptait-on parmi eux d’adeptes du culte isiaque et combien du juda√Įsme ? √Čtaient-ce des convertis √† proprement parler, ou simplement des sympathisants ? Qui √©taient les ¬ę autres ¬Ľ qui devraient quitter l’Italie ? La c√©l√®bre concision de Tacite, bien illusoire ici, nous apprend seulement que quatre mille descendants d’affran¬≠chis convertis au juda√Įsme furent d√©port√©s en Sardaigne. Quant au climat de cette √ģle, relevons incidemment qu’il √©tait √† coup s√Ľr moins m√©phitique que celui de Rome, alors entour√©e de mar√©cages pestilentiels, v√©ritables foyers de paludisme.

En r√©sum√©, il n’est pas question ici de la d√©portation de juifs, mais d’une bouff√©e d’impatience du S√©nat √† l’√©gard des cultes orientaux.

Contemporain de Tacite, Su√©tone (v. 69-125), confirme que Tib√®re interdit les cultes √©trangers, sp√©ciale¬≠ment √©gyptien et juif26. La mesure ne vise donc pas les juifs, mais les cultes √©trangers dans leur ensemble. Il pr√©¬≠cise ce que sont ¬ę les autres ¬Ľ : ceux qui √©taient de ce m√™me peuple ou de croyances semblables (similia sec-tantes). On imagine sans peine que, dans cette capitale d√©j√† rong√©e par des intrigues et des rivalit√©s souvent san¬≠glantes, Tib√®re d√©cide d’en finir avec tous les Orientaux, mages chald√©ens, √Čgyptiens diseurs de myst√®res pythago¬≠riciens, devins de Syrie ou de Babylonie, juifs pratiquant des rites et sacrifices √©tranges. L’agitation inh√©rente aux Romains est d√©j√† assez grande sans qu’il faille recourir √† des piments exotiques. (‚Ķ)

(p.68) Le juif est d√®s lors banni de la cit√©. Certes, Tacite n’en est pas responsable : il n’est que le porte-parole, particuli√®¬≠rement v√©h√©ment, d’un √©tat d’esprit qui va se r√©pandre jus¬≠qu’√† la reprise de l’Empire romain par le christianisme. Le monoth√©isme garant de l’identit√© juive s’est heurt√© √† l’immense muraille du polyth√©isme romain. Or, le juif ne peut pas s’abstraire de ce monde hostile. La totalit√© du monde est romaine ; o√Ļ se r√©fugierait-il ?

√Ä ces deux raisons s’en ajoute une autre, qui est le statut fiscal particulier des juifs, et qui va d√©clencher une trag√©die atrocement pr√©monitoire.

 

(p.75) 4. Le massacre d’ao√Ľt 38 √† Alexandrie, premier pogrom de l’histoire

LES PRIVIL√ąGES FISCAUX DES JUIFS D’ALEXANDRIE ‚ÄĒ LA BRISURE ENTRE L’√ČLITE ET LA MASSE DES JUIFS ‚ÄĒ DES NOUVEAUX EFFETS PER¬≠VERS DE LA SEPTUAGINTE ET DE L’IMAGE FAUSSE DES JUIFS QU’ELLE RENFOR√áA CHEZ LES HELL√ąNES ‚ÄĒ L’AV√ąNEMENT DE CALIGULA, LE R√ĒLE D√ČSASTREUX DU PR√ČFET FLACCUS ET L’AFFAIRE DE LA ROYAUT√Č D’AGRIPPA ‚ÄĒ L’AFFAIRE DES STATUES DE CALIGULA DANS LES SYNA¬≠GOGUES ‚ÄĒ INSTAURATION DE L’ANTIS√ČMITISME √† ALEXANDRIE ‚ÄĒ LE POGROM DU QUARTIER DELTA ‚ÄĒ LES JUIFS DEVIENNENT DES CITOYENS DE SECONDE CLASSE ‚ÄĒ LEUR EXPULSION DE ROME PAR CLAUDE

Lors de sa visite √† J√©rusalem, Alexandre avait, on l’a vu, conc√©d√© aux juifs un statut fiscal particulier, en Pales¬≠tine aussi bien que dans les autres communaut√©s juives du monde hell√©nistique, et il les avait invit√©s √† s’installer dans les autres cit√©s de son empire. La colonie juive d’Alexan¬≠drie avait donc cr√Ľ dans des proportions consid√©rables : entre 200 000 et 400 000 √Ęmes.

Les conditions dans lesquelles les juifs √©taient venus √† Alexandrie ne semblent cependant pas avoir √©t√© aussi civiles, ni m√™me pacifiques l. La premi√®re inscription t√©moignant clairement de la pr√©sence de juifs √† Alexandrie remonte au premier des Ptol√©m√©es, rois d’Egypte, Ptol√©-

(p.76) m√©e Ier Soter (304-285 avant notre √®re)2. Il se serait agi de 100 000 prisonniers, ramen√©s de Jud√©e apr√®s la prise de J√©rusalem, et dont 30 000 auraient √©t√© en √©tat de porter les armes. Les 70 000 autres, vieillards et enfants, auraient √©t√© donn√©s comme esclaves aux soldats mac√©doniens. Ces sol¬≠dats auraient √©t√© affranchis par Ptol√©m√©e II Philadelphe (285-246 avant notre √®re). Aucune mention n’est faite des femmes, ni du fait que les 30 000 conscrits de force √©taient astreints √† ne pas respecter le sabbat. Rien n’est dit non plus de l’encadrement religieux de ces 100 000 juifs, ni des mariages forc√©ment mixtes qu’ils contract√®rent, ni des enfants ¬ę b√Ętards ¬Ľ n√©s de ces unions. Mais cela n’entre √©videmment pas dans les consid√©rations des chroniqueurs anciens. Tout au plus peut-on supposer que les anciens √©tablissements des juifs en Egypte avaient laiss√© √† Alexan¬≠drie quelques structures qui permirent √† ces immigr√©s de force de ne pas se trouver trop d√©pays√©s : apr√®s tout, tous les juifs ne parlaient pas grec ‚ÄĒ mais l’aram√©en ‚ÄĒ et, quels que fussent les charmes d’Alexandrie, ils ne pou¬≠vaient compenser l’arrachement √† leurs maisons et leurs familles.

Il faut observer ici que ce d√©placement impos√© de population ‚ÄĒ 100 000 personnes, c’√©tait beaucoup de monde √† l’√©poque ‚ÄĒ ne peut manquer d’√©veiller des souve¬≠nirs p√©nibles de l’√©poque moderne : en fait, il s’agissait d’une d√©portation en bonne et due forme.

Ce ne fut que progressivement que les juifs d’Alexan¬≠drie acquirent un statut comparable √† celui dont ils avaient b√©n√©fici√© sous les Perses : ils recouvr√®rent leurs finances autonomes et leur juridiction propre, le conseil des Anciens, soit un sanh√©drin de soixante et onze membres, dirig√© par un ethnarque qui √©tait leur chef et ministre des Finances, et ils eurent leurs lieux de culte l√©gitimes. Mais ils n’avaient pas droit de cit√© : ils ne pou¬≠vaient se revendiquer comme alexandrins. Import√©s de force, ils √©taient tout simplement tol√©r√©s et s’install√®rent √† l’est de la ville, entre la N√©cropole et la mer, au pied de la colline de Rhakotis, dans le Quartier Delta (Alexandrie comptait cinq quartiers, chacun d√©sign√© par une des pre¬≠mi√®res lettres de l’alphabet). La ville, dit Philon, avait deux classes de citoyens 3. Il e√Ľt pu ajouter : ¬ę Et deux classes de juifs. ¬Ľ

(p.77) Paradoxalement, en effet, certains juifs jouissaient d’un statut extraordinaire, ainsi de la famille de Philon, le c√©l√®bre philosophe juif, dont l’un des fr√®res, Ca√Įus Julius Alexander, √©tait alabarque, c’est-√†-dire percepteur g√©n√©ral des taxes et droits de douane et, de plus, jouissait excep¬≠tionnellement, comme son nom l’indique, de la citoyen¬≠net√© romaine. Les Alexander √©taient une famille de banquiers, ce qui doit, pour l’√©poque, s’entendre comme pr√™teurs, et qui t√©moigne que toutes les sph√®res de Rome n’√©taient pas hostiles aux juifs, en tout cas pas aux riches. N√©ron, victime d’une mauvaise propagande propag√©e par Tacite, et exploit√©e ult√©rieurement par des auteurs igno¬≠rants de la mauvaise foi visc√©rale de cet auteur, semble avoir √©t√© plut√īt favorable aux juifs, du moins √† ces juifs-la, et il n’est d’ailleurs pas exclu qu’il ait √©t√© influenc√© par sa femme Popp√©e, convertie au juda√Įsme comme on l’a vu plus haut.

Pour les juifs lettr√©s (et donc riches) de l’empire, hell√©¬≠nis√©s, mais fid√®les √† leur foi, de m√™me que pour les Phari¬≠siens de J√©rusalem et le haut-clerg√© sadduc√©en, la religion ne devait plus √™tre assimil√©e au nationalisme : entr√©s dans l’histoire, ils estimaient que la religion devait √™tre arrach√©e justement √† l’histoire, parce qu’elle √©tait immanente. Pour eux, le juda√Įsme avait tout √† perdre dans les convulsions des batailles, des guerres de succession et des intrigues men√©es avec ou contre les vainqueurs du moment. Le Dieu int√©rieur de Mo√Įse n’√©tait plus le Dieu des arm√©es. La reli¬≠gion juive √©tait transcendante, universelle et √©ternelle. Ils n’estimaient pas qu’ils trahissaient Dieu en servant les puissances du moment, en l’occurrence les Romains. Cer¬≠tains d’entre eux, tel Philon justement, ne s’effor√ßaient-ils pas de r√©aliser une vaste synth√®se du juda√Įsme et de la philosophie grecque ? Celui-ci n’avait-il pas repr√©sent√© dans sa Vie de Mo√Įse le proph√®te fondateur comme le parangon des vertus hell√©nistiques ? Avec une belle can¬≠deur, Philon feint d’ignorer le m√©pris dans lequel les intel¬≠lectuels du monde romain tiennent le juda√Įsme, pour toutes les raisons qu’on a vues plus haut. Il aspire √† une fusion entre le juda√Įsme et l’hell√©nisme, comme Ma√Įmo-nide en r√™vera plusieurs si√®cles plus tard ‚ÄĒ fusion qui ne s’op√©rera jamais.

Il y avait donc brisure entre l’√©lite et la masse des juifs.

(p.78) On mesurera dans les chapitres ult√©rieurs, et jusqu’au xxe si√®cle, le poids de cette brisure.

Le triple isolement, g√©ographique, civil et culturel de cette masse des juifs fut d√©terminant dans l’aversion crois¬≠sante des Hell√®nes et des √Čgyptiens √† son √©gard : ils ne distinguaient pas, ou feignaient de ne pas distinguer, entre la minorit√© de juifs lettr√©s pass√©s au service de Rome, comme Philon, Jos√®phe ou les rois juifs ; ces derniers √©taient des juifs d’exception, presque plus des juifs. Quant aux autres, non seulement ils ne faisaient pas partie de droit de la cit√©, mais ils en √©taient exclus de fait ; c’√©taient des √©trangers fondamentaux. ¬ę Les √Čgyptiens ont √©t√© les premiers √† nous calomnier ¬Ľ, √©crit Flavius Jos√®phe, reven¬≠diquant paradoxalement son appartenance √† une collecti¬≠vit√© dont il a d√©nonc√© avec v√©h√©mence les √©l√©ments les plus actifs. Incidemment, on ne sait ce que Jos√®phe entend par ¬ę √Čgyptiens ¬Ľ. Sont-ce les gens d’Egypte dans leur ensemble ? Cela d√©signerait les Hell√®nes et les natifs √©gyp¬≠tiens, car ces derniers n’avaient pas disparu : l’Egypte res¬≠tait quand m√™me peupl√©e d’√Čgyptiens. Et l’hostilit√© dont parle Jos√®phe existait, en effet, et elle √©tait particuli√®re¬≠ment aviv√©e par deux facteurs.

Le premier est le souvenir de l’attitude des juifs dans la guerre qui avait √©clat√© √† la fin du me si√®cle avant notre √®re entre les Ptol√©m√©es et les S√©leucides pour le contr√īle de la Palestine. Les troupes √©gyptiennes se battaient sous le commandement des Ptol√©m√©es, et elles avaient fait preuve de vaillance. De tant de vaillance, m√™me, qu’elles avaient pris conscience de leur valeur intrins√®que, ce qui devait conduire plus tard √† une s√©rie de r√©bellions √©gyp¬≠tiennes contre les Ptol√©m√©es. Or, la majorit√© des juifs de Palestine et d’Egypte √©taient, eux, favorables aux S√©leuci¬≠des ; ils constitu√®rent m√™me √† J√©rusalem un parti forte¬≠ment pro-s√©leucide. On les vit en Palestine courir au renfort des Syriens, qui se battaient dans les rangs des S√©leucides, et assi√©ger une garnison √©gyptienne4. Pour les √Čgyptiens, les juifs n’√©taient donc pas des alli√©s.

Le second facteur de l’animosit√© √©gyptienne √† l’√©gard des juifs √©tait le statut fiscal privil√©gi√© de ceux-ci : comme au temps des Perses, ils avaient, en effet, le droit de sous¬≠traire de leurs imp√īts les sommes vers√©es au Temple. Leur statut civil, de plus, les autorisait √† ne pas travailler le jour (p.79) du sabbat, et comme les juifs d√©tenaient un certain nombre de m√©tiers, leurs clients √©taient contraints ce jour-l√† √† l’inactivit√©. Non seulement les juifs n’√©taient pas des amis, mais de plus ils √©taient privil√©gi√©s par le pouvoir.

La situation, d√©j√† explosive, le devint encore plus quand, en 32, Tib√®re nomma un de ses familiers pr√©fet d’Egypte, titre √©quivalant √† celui de vice-roi. Celui-ci, Aulus Avilius Flaccus, √©tait un bureaucrate comp√©tent et rus√©, qui, selon son accusateur m√™me, Philon, mit de l’ordre dans l’administration √©gyptienne, civile et militaire et fut un excellent gouverneur. Quand Tib√®re mourut et que Caligula lui succ√©da, Flaccus tomba dans une pro¬≠fonde d√©pression : il avait perdu son plus puissant protec¬≠teur et il se trouvait soudain vuln√©rable. En effet, il avait particip√© √† la conspiration contre la m√®re de Caligula, √† la suite de quoi celle-ci avait √©t√© mise √† mort ; pareille faute allait √† coup s√Ľr lui attirer les s√©vices du nouvel empereur. Quand Flaccus apprit de surcro√ģt que Caligula avait fait ex√©cuter le propre petit-fils, puis le conseiller de Tib√®re, Macro, son angoisse atteignit le point culminant : sa propre disgr√Ęce n’allait plus tarder.

Ce fut alors qu’il d√©cida de se rallier aux Alexandrins : ils avaient appr√©ci√© sa conduite des affaires, ils l’appr√©cie¬≠raient encore plus s’il c√©dait √† leur antis√©mitisme et pers√©¬≠cutait les juifs. Ces derniers feraient donc office de boucs √©missaires. L’occasion se pr√©senta bient√īt. Caligula venait de conc√©der √† son ami Agrippa, petit-fils d’H√©rode le Grand, la royaut√© d’un tiers des provinces de Palestine sur lesquelles ce dernier avait r√©gn√©, √† savoir la Galil√©e, la Batan√©e et la Trachonitide. De plus, Caligula avait d√©con¬≠seill√© √† Agrippa de gagner son nouveau royaume par la voie de mer la plus directe, soit Brindisi-Tyr. Ce trajet √©tait, en effet, long et p√©rilleux ; mieux valait rallier d’un trait Alexandrie et, l√†, attendre des vents propices pour se rendre √† Tyr.

Parvenu √† Alexandrie, Agrippa gagna discr√®tement sa r√©sidence, chez l’alabarque Lysimaque Alexandre, auquel il vouait une gratitude justifi√©e, ce dernier lui ayant jadis pr√™t√© de grosses sommes. Flaccus se trouva offens√© et outr√© que le favori de l’empereur ne lui e√Ľt pas rendu visite ; il se laissa gagner par l’agitation malveillante des Alexandrins, indign√©s, eux, de ce qu’on e√Ľt donn√© un roi aux juifs. Il (p.80) commen√ßa par interdire le sabbat, ce qui √©tait une pure pro¬≠vocation. Recourant aux services de trois pamphl√©taires antis√©mites, Denys, le greffier Lampon et le gymnasiarque Isidoros, il lan√ßa ensuite une campagne de calomnies contre Agrippa, ainsi que contre Philon et sa famille, pour discr√©diter les juifs les plus influents de la ville en attendant de pers√©cuter les autres. Puis, afin de se gagner les faveurs de l’empereur, il proposa de dresser des statues de Caligula dans les synagogues, autre provocation manifeste, les juifs √©tant farouchement hostiles √† l’idol√Ętrie.

Les juifs r√©torqu√®rent en fermant leurs synagogues. Flaccus publia un √©dit qui, pour la premi√®re fois, les d√©cla¬≠rait √©trangers √† Alexandrie, ce qui les privait du droit de r√©sidence. Excit√©s par les pamphl√©taires, les Alexandrins se lanc√®rent √† leur tour dans une campagne d’injures contre Agrippa. La cabale prit rapidement une ampleur inou√Įe. Les uns se mirent √† crier qu’Agrippa √©tait en fait venu prendre possession de la ville m√™me d’Alexandrie et s’indign√®rent de ce que le pr√©fet demeur√Ęt passif; les autres all√®rent chercher un idiot baveux qui s’appelait Carabbas, le couvrirent d’un manteau de pourpre, le cou¬≠ronn√®rent d’un diad√®me, lui donn√®rent un roseau pour sceptre, puis l’install√®rent sur un vieux char tir√© du Mus√©e et qui n’avait pas servi depuis Cl√©op√Ętre. L’ayant flanqu√© de gardes du corps de com√©die, ils le tir√®rent en cort√®ge jusqu’au Gymnase en emplissant les rues de lazzis et d’im¬≠pr√©cations,¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† w

Flaccus ne fit rien pour arr√™ter ces nomeries ; bien au contraire, il ordonna d’arr√™ter trente-huit membres du Conseil des Anciens, de les mettre nus, puis fouetter, et confisqua leurs biens. Ensuite, pr√©textant que les juifs conspiraient pour d√©clencher une guerre civile et cachaient des armes chez eux, il envoya l’arm√©e fouiller leurs maisons ; on n’y trouva pas une seule arme.

La populace ‚ÄĒ car, pr√©cise Philon, ce n’√©taient pas les gens ais√©s qui avaient organis√© ces d√©sordres, mais une pl√®be comme en comptent tous les ports du monde ‚ÄĒ d√©tourna alors sa vindicte contre les juifs : elle les enferma dans le quartier Delta, les r√©duisant ainsi √† la famine, puis elle se jeta sur leurs commerces et les pilla. Ceux des juifs qui √©taient sortis du quartier Delta pour aller acheter des vivres furent massacr√©s par la foule en d√©lire, certains

(p.81) furent tra√ģn√©s √† travers la ville par une corde attach√©e √† un pied, d’autres assomm√©s, tortur√©s, crucifi√©s, √©corch√©s vifs, leurs cadavres furent d√©membr√©s et foul√©s aux pieds, ou bien ils furent br√Ľl√©s vifs sur des b√Ľchers de bois vert, afin d’√™tre asphyxi√©s en m√™me temps que br√Ľl√©s (sinistre √©bauche de massacres ult√©rieurs). Des familles enti√®res furent ainsi extermin√©es, vieillards, femmes, enfants au sein, sans distinction d’√Ęge ni de condition. Ce fut le pre¬≠mier pogrom de l’histoire. Le nombre des victimes n’est cit√© par aucun auteur5. Ce d√©cha√ģnement insens√© de folie meurtri√®re cadre mal avec une certaine image du raffine¬≠ment hell√©nistique, surtout alexandrin, qui flatte les imagi¬≠nations contemporaines : plusieurs ouvrages sur l’antis√©mitisme antique ne lui consacrent que deux ou trois lignes.

Deux ans plus tard, au d√©but de l’an 40, alarm√©s par la campagne que des antis√©mites comme Apion menaient aupr√®s de Caligula pour les r√©duire quasiment en escla¬≠vage ou les chasser de la ville, et esp√©rant restaurer leur condition d’antan, les juifs envoy√®rent √† l’empereur une mission conduite par Philon. Caligula avait d√©cid√© de se faire √©riger une statue sur le parvis du Temple de J√©rusa¬≠lem. Agrippa Ier, venu √† Rome pour remercier l’empereur de la royaut√© qu’il lui avait donn√©e, eut le courage de plai¬≠der la cause des juifs, dont il √©tait le roi, mais n’obtint qu’un sursis √† l’√©rection de la statue.

Caligula fit lanterner la d√©l√©gation plusieurs mois, avant de la recevoir dans les jardins de M√©c√®ne, sur l’Es-quilin. Les juifs assist√®rent √† une explosion d’antis√©mi¬≠tisme de l’empereur. D’entr√©e de jeu, il les invectiva et les accusa d’√™tre des ennemis des dieux parce qu’ils refusaient de le reconna√ģtre lui-m√™me comme dieu. √Ä part cela, il semble s’√™tre surtout int√©ress√© aux raisons pour lesquelles les juifs refusaient de manger du porc, d√©cid√©ment une obsession romaine. Apion, qui √©tait pr√©sent, excita encore l’animosit√© de l’empereur et, lorsque Philon voulut lui r√©pondre, Caligula le lui interdit et lui ordonna de se reti¬≠rer de sa pr√©sence6.

L’assassinat de Caligula, le 21 janvier 41, aurait d√Ľ mettre fin √† la menace de s√©vices romains contre les juifs, qui auraient sans doute √©t√© √©pouvantables, √† Alexandrie, mais √©galement en Palestine et dans les autres grands (p.82) centres de l’empire. Mais il faillit avoir d’abord un effet inverse : quand les Alexandrins apprirent l’assassinat de Caligula, fin mars ou d√©but avril, la rumeur se r√©pandit que c’√©taient des juifs de Rome qui l’avaient tu√©, et les Hel¬≠l√®nes s’appr√™t√®rent √† reprendre leurs massacres. Cette fois, le pr√©fet y mit bon ordre. Peu apr√®s arrivait un √©dit de Claude, successeur heureusement plus mesur√© du mono-mane Caligula.

Dans cet √©dit aux Alexandrins, Claude r√©tablit la libert√© de culte des juifs, d√©j√† conc√©d√©e par Auguste, et annule tacitement le projet d’√©rection de statues imp√©¬≠riales dans les lieux de culte juifs : ces statues seront bien √©rig√©es, mais en ville, et ne donneront pas lieu √† un culte sp√©cial. Il cite √† deux reprises ¬ę la folie de Ga√Įus ¬Ľ [Cali¬≠gula], qu’il rend responsable des massacres et il met en garde les Alexandrins (entendons : les Hell√®nes, Mac√©do¬≠niens, Thraces, Chypriotes, Ioniens, et les √Čgyptiens) et les juifs contre le d√©clenchement de tout nouvel incident. Toutefois, il recommande aux juifs de ne plus demander de nouveaux privil√®ges (en l’occurrence, une citoyennet√© alexandrine particuli√®re 7), et de ne plus envoyer √† Rome d’ambassades distinctes de celle des Alexandrins. Enfin, il inverse les dispositions d’Alexandre le Grand : les juifs sont pri√©s √©galement de ne pas faire venir de coreligion¬≠naires de l’√©tranger. Sous-entendu : ¬ę Vous √™tes assez nom¬≠breux comme cela. ¬Ľ

Pour faire bonne mesure, Claude condamne √† mort Isidoros et Lampon, deux des agitateurs antis√©mites qui avaient, √† l’instigation de Flaccus ou peut-√™tre excitant ce dernier, contribu√© √† d√©clencher le massacre de 38. L’ins¬≠truction de leurs cas est men√©e tambour battant, les 30 avril et 1er mai 41 ‚ÄĒ ce qui prouve l’importance que l’empereur attribuait √† l’affaire ‚ÄĒ et l’ex√©cution de la sen¬≠tence suit de pr√®s. √Ä l’√©vidence, Claude agit rapidement afin de restaurer le calme. Il faut dire qu’Isidoros a aggrav√© son cas en essayant de discr√©diter l’empereur lui-m√™me : il l’a trait√© de fils de juive 8

Reste que les intentions de Claude ne furent pas, apparemment, interpr√©t√©es favorablement par les juifs. Les Actes des Ap√ītres, en effet, rapportent que Claude ren¬≠dit un √©dit qui ordonnait aux juifs de quitter Rome9.

M√™me si Claude restaura bien le statut des juifs, et (p.83) avec une certaine g√©n√©rosit√©, un point √©tait d√©sormais acquis : il existait dans l’empire, et jusqu’au palais imp√©¬≠rial, un v√©ritable antis√©mitisme, et celui-ci avait droit de cit√©. Tous les grands centres de l’empire √©taient le si√®ge de tensions plus ou moins vives entre les juifs et les non-juifs. Il √©tait admis qu’on p√Ľt d√©tester les juifs jusqu’√† les massa¬≠crer, pour la seule raison qu’ils √©taient juifs. Les murs de Rome, et sans doute d’autres cit√©s imp√©riales, se couvri¬≠rent de graffiti montrant une t√™te d’√Ęne, le dieu qu’ado¬≠raient les juifs selon les calomnies (certaines versions montrent un √Ęne crucifi√©, les Romains ne faisant pas de diff√©rence entre juifs et chr√©tiens)10.

Le christianisme n’y √©tait pour rien : dans les ann√©es quarante du Ier si√®cle, il √©tait inexistant, et une poign√©e de sectateurs de J√©sus e√Ľt √©t√© bien incapable d’influencer l’empire. Non, le sch√©ma de cet antis√©mitisme ¬ę de base ¬Ľ est simple : pour les Romains, la culture romaine √©tait la plus riche du monde et ceux qui refusaient d’y √™tre assujet¬≠tis ne pouvaient √™tre que des ennemis de l’empire et des barbares. Rome avait h√©rit√© du totalitarisme intellectuel des Grecs, et notamment de Platon : la cit√© devait √™tre homog√®ne ‚ÄĒ adjectif qui correspond √† ce qu’on appelle de nos jours le ¬ę politiquement correct ¬Ľ. Un √™tre humain n’√©tait pas consid√©r√© comme tel, mais d’abord comme f√©al de la civitas romana. S’ils ne l’√©taient pas, les juifs se ran¬≠geaient donc parmi les ennemis, les impies ou les barbares ‚ÄĒ ou les trois. Habitants de seconde classe de l’empire, ils √©taient en butte √† une suspicion constante. D√®s lors, on tol√©ra le recours √† la calomnie, √† la haine irraisonn√©e et au meurtre contre eux, sans s’aviser que cette bassesse cri¬≠minelle infectait ses propres auteurs. Ce sont des traits que l’on retrouvera, mais exacerb√©s, dans l’Empire romain d’Orient et qui m√®neront √† la cascade de schismes et d’h√©¬≠r√©sies n√©s de la rigidit√© morale et de l’arrogance. √Ä cette diff√©rence pr√®s que c’√©tait un antis√©mitisme culturel et politique, et non pas religieux.

Tout le prestige dont nous avons par la suite pieuse¬≠ment recouvert l’Empire romain ne saurait masquer le fait fondamental que la tol√©rance √©tait inconnue √† Rome, parce qu’il n’y avait pas d’humanisme romain : la philoso¬≠phie n’y avait pas v√©ritablement droit de cit√©, elle non plus. ¬ę Les philosophes passaient couramment pour des (p.84) citoyens peu s√Ľrs, voire subversifs, ce qui, √† Rome, ne fut jamais une recommandation ¬Ľ, √©crit Jerphagnon, qui ajoute : ¬ę Dion de Pruse, du temps qu’il √©tait encore rh√©¬≠teur, les voyait comme “les ennemis mortels de toute vie sociale” et souhaitait carr√©ment qu’on les m√ģt au ban de l’humanit√©. ¬Ľ Comme les juifs. L’exaltation de la polis, enfl√©e de l’assurance de d√©fendre la seule religion possible au monde, ne pouvait mener qu’√† celle du politique.

Nous confondons, √† l’√®re moderne, des auteurs res¬≠pect√©s (et souvent peu respectables) avec les philosophes, terme vague. Mais ¬ę ni Tacite, ni Su√©tone, ni Dion Cassius ne veulent de bien aux gens √† barbe et √† manteau ¬Ľ, rap¬≠pelle encore Jerphagnon. Si quelques Romains, comme l’empereur Claude, ont t√©moign√© d’une certaine humanit√© √† l’√©gard des juifs, ils ne l’ont pas fait par respect de l’indi¬≠vidu, mais par g√©n√©rosit√© personnelle (et aussi pour avoir la paix dans des provinces √©loign√©es de l’empire). Il n’y avait pas non plus de d√©mocratie √† Rome, et pas plus sous l’empire qu’aux temps des rois et de la r√©publique. Comme l’avait d’ailleurs √©crit Aristote : ¬ę Au-del√† de cent mille hommes, il n’y a pas de d√©mocratie. ¬Ľ Rome n’√©tait pas seulement h√©g√©monique, mais aussi h√©g√©moniste. La civi¬≠lisation dont l’Occident a fait un mod√®le est une fiction, et ce point est essentiel dans une √©tude g√©n√©rale de l’antis√©¬≠mitisme : l’essence m√™me de la romanit√© est tyrannique et l’analogie entre la culture romaine et la Kultur germanique est frappante ; l’une et l’autre sont des terreaux id√©aux pour la formation de mentalit√©s criminelles telles que l’an¬≠tis√©mitisme.

Le malheur est que cette disposition d’esprit allait contaminer justement ceux qui se d√©claraient ennemis du ¬ę paganisme ¬Ľ et qui pr√©tendaient renouveler l’histoire par la vertu de charit√©, au nom des valeurs du juif J√©sus.

 

(p.89) 5. Les massacres de 66, 70, 115 et 132

LA GUERRE DES DEUX NATIONS ‚ÄĒ LE PARADOXE DE TIB√ąRE ALEXANDRE, FONCTIONNAIRE JUIF ¬ę ANTIS√ČMITE ¬Ľ ‚ÄĒ CINQUANTE MILLE JUIFS MASSACR√ČS √Ä ALEXANDRIE EN 66 ‚ÄĒ LA CL√Č DU D√ČSASTRE JUIF DANS L’√ąRE PR√Č-CHR√ČTIENNE : LA DESTRUCTION DE J√ČRUSALEM – L’HORREUR APOCALYPTIQUE DU SI√ąGE : LES Z√ČLOTES JUIFS TUENT DES JUIFS ‚ÄĒ LES FLAQUES DE SANG DANS LES COURS SACR√ČES ‚ÄĒ 117 : NAISSANCE DU PREMIER GHETTO ‚ÄĒ LES CINQ CENT QUATRE-VINGT MILLE MORTS DE L’AN 132 ‚ÄĒ LA VILLE SAINTE DEVIENT LA ROMAINE AELIA CAPITOLINA : LES JUIFS Y SONT INTERDITS DE S√ČJOUR

Le pli √©tait pris : en un peu plus d’un demi-si√®cle, trois conflits sanglants devaient opposer les juifs aux Romains : en 66 sous N√©ron, en 115 sous Trajan et en 132 sous Hadrien. Toutefois, ce n’√©tait plus un affrontement pri¬≠maire et local entre deux communaut√©s culturelles, les Hell√®nes d’Alexandrie et les juifs venus d’un monde tr√®s ancien : les esprits avaient chang√©, mais pour le pire.

 

(p.151) /Rome/

Leurs propres tribulations n’incitaient certes pas les ck√©tiens √† la mansu√©tude √† l’√©gard des juifs. Bien au contraire, leur campagne antijuive prenait de l’ampleur. Au ne si√®cle, un texte intitul√© l’Ep√ģtre de Barnabe, √† laquelle deux auteurs de taille, Cl√©ment d’Alexandrie et Orig√®ne, pr√™taient une autorit√© canonique, se livrait √† des distor¬≠sions √©tonnantes dans l’interpr√©tation de la Torah :

¬ę Et quelle figure percevez-vous dans ce commande¬≠ment fait √† Isra√ęl qui veut que les hommes coupables des pires fautes am√®nent une g√©nisse, l’√©gorgent et la br√Ľlent ; que des enfants ramassant alors la cendre la versent dans des urnes, qu’ils enroulent autour d’un bois la laine √©car-late (encore une figure de la croix, avec la laine √©carlate) et l’hysope, et qu’ils aspergent ainsi le peuple pour le puri¬≠fier de ses p√©ch√©s ? Remarquez la simplicit√© de ce langage. La g√©nisse d√©signe J√©sus et les p√©cheurs qui viennent l’im¬≠moler sont les m√™mes qui l’ont conduit √† la mort. Et d√©sor¬≠mais, c’en est fait de ces hommes, c’en est fait de la gloire des p√©cheurs3… ¬Ľ

L’abolition de la Loi est la plus grande obsession des auteurs chr√©tiens primitifs : ¬ę Persister jusqu’√† ce jour √† vivre selon la Loi, c’est avouer n’avoir pas re√ßu la Gr√Ęce ¬Ľ, √©crit ainsi Ignace d’Antioche aux Magn√©siens 4.

Quelque deux si√®cles plus tard, l’antijuda√Įsme monte de plusieurs crans dans la violence. Le plus v√©h√©ment des antijuda√Įstes chr√©tiens (et sans doute le plus mal nomm√©) esta coup s√Ľr Jean Chrysostome (¬ę Bouche d’Or ¬Ľ), le plus r√©v√©r√© des P√®res de l’√Čglise d’Orient et saint de son √©tat posthume, celui dont on louait √† l’envi ¬ę la beaut√© spiri¬≠tuelle ¬Ľ des sermons. Au rv6 si√®cle donc, ce th√©ologien ins¬≠pir√© raconte que les juifs ¬ę avaient construit un bordel en Egypte, qu’ils faisaient furieusement l’amour avec les Bar¬≠bares et adoraient des dieux √©trangers5 ¬Ľ. ¬ę Ath√©es, idol√ʬ≠tres ¬Ľ (singuli√®re contradiction dans une bouche d’or), ¬ęinfanticides, lapidateurs de leurs propres proph√®tes et coupables de dix mille horreurs ¬Ľ, poursuit le m√™me Chry¬≠sostome. Apostats, d√©icides, pa√Įens, corrompus, et d√©sor¬≠mais tenanciers de bordels, tels seraient donc les juifs. Et les orateurs¬† chr√©tiens¬† rench√©rissent¬† sur¬† leur¬† ma√ģtre, jamais √† court d’insultes d√©gradantes quand ils veulent (p.152) rabaisser les juifs, et m√™me sous le feu des invectives pa√Įennes. Les plus venimeux des antis√©mites du xxe si√®cle n’ont, comme on le voit, rien invent√©.

On emplirait une encyclop√©die des discours des auto¬≠rit√©s morales et religieuses chr√©tiennes, accusations, injures et d√©blat√©rations diverses √©crites et publi√©es contre les juifs, qui √©taient lues aux fid√®les, diffus√©es, d√©form√©es, amplifi√©es, attisant la haine la plus bestiale, m√™me plus religieuse. Comme on l’a vu plus haut, la traduction de l’Ancien Testament en grec avait √©t√© un moment funeste de l’histoire du juda√Įsme, parce qu’elle fournissait constamment des armes aux chr√©tiens pour ¬ę prouver ¬Ľ la bassesse du peuple juif, qui avait essay√© d’assassiner Mo√Įse (ce qui √©tait une interpr√©tation pour le moins tendan¬≠cieuse du passage de l’Exode XVII, 4, o√Ļ Mo√Įse d√©clare √† Dieu qu’il craint de se faire lapider) et avec lequel Dieu avait rompu son alliance (ce qui √©tait faux). Les effets per¬≠vers de la Septuaginte n’en finissaient pas de se r√©percuter √† travers les si√®cles.

Sous ces avanies de charretiers et ces diatribes contourn√©es, prof√©r√©es du haut des chaires et √† l’ombre de la puissance imp√©riale, triomphait une rh√©torique particu¬≠li√®rement perverse qui consistait √† s’emparer des impr√©ca¬≠tions des proph√®tes juifs contre leur peuple (et elles ne manquent pas) pour prouver que le peuple juif avait failli √† son alliance avec Dieu et que c’√©tait le peuple des gentils qui l’avait remplac√© comme Peuple √©lu. L’√Čglise se substi¬≠tuait ainsi √† l’Isra√ęl historique pour devenir l’Isra√ęl c√©leste, et Eus√®be, √©v√™que de C√©sar√©e, auteur entre autres de la prolixe Pr√©paration √©vang√©lique (quinze volumes), pr√©ten¬≠dait ainsi, √† la fin du IVe si√®cle, qu’Abraham, Isaac et Jacob n’√©taient pas des juifs, mais qu’ils appartenaient comme les chr√©tiens √† une ¬ę race universelle ¬Ľ et √† l’√Čglise √©ter¬≠nelle et pr√©destin√©e. On enlevait donc aux juifs jusqu’√† leurs patriarches et √† leurs livres sacr√©s.

Pour compliquer les choses, un syncr√©tisme surpre¬≠nant, le jud√©o-christianisme, m√Ętin√© de gnosticisme, fleu¬≠rissait aux franges du christianisme, se nourrissant et diffusant des √©vangiles non canoniques6, √©garant les esprits chr√©tiens et juifs aussi bien, et suscitant la fureur des uns et des autres. Il existait d√©j√† du temps de Paul; c’√©tait √† ces chr√©tiens qui ne voulaient pas abandonner (p.153) compl√®tement le juda√Įsme que s’adressait l’admonition radicale de Y√Čp√ģtre aux Cal√Ętes (1,8) : ¬ę Si n’importe qui, si nous-m√™mes ou un ange du ciel venait pr√™cher un √©vangile diff√©rent de celui que nous vous avons pr√™ch√©, il sera ban¬≠ni. ¬Ľ Mais la dissidence √©tait tenace.

Cependant enfin le christianisme pr√©valait lentement contre le paganisme, et les juifs le v√©rifi√®rent √† la mitraille d’√©dits imp√©riaux qui, non seulement leur retir√®rent les privil√®ges conc√©d√©s par les pa√Įens, mais encore les rabais¬≠saient en termes injurieux au rang d’humains inf√©rieurs. Apr√®s le concile de Nic√©e, en 325, l’hyst√©rie antijuive redoubla de fureur. Le Christ ayant √©t√© d√©fini comme ¬ę Di¬≠vinit√© de la Divinit√©, Lumi√®re de la Lumi√®re, Vrai Dieu du Vrai Dieu, consubstantiel avec le P√®re ¬Ľ, le reproche le plus courant qu’on adressait aux juifs √©tait celui de ¬ę d√©icides ¬Ľ. On ne pouvait trouver meilleur pr√©texte √† leur pers√©¬≠cution.

Tout commen√ßa le 18 octobre 315, lorsque Constantin interdit aux juifs de prendre des mesures contre leurs coreligionnaires convertis au christianisme, et par la m√™me occasion prit lui-m√™me des mesures pour d√©coura¬≠ger les chr√©tiens de se convertir au juda√Įsme.

Le 7 mars 321, Constantin d√©cida que le dimanche serait le jour officiel de l’empire. Apparemment, ce n’√©tait pas une mesure sp√©cifiquement dirig√©e contre les juifs, mais Constantin n’√©tait pas assez sot pour ignorer qu’elle leur enl√®verait un jour de travail, car jusqu’alors, tout le monde avait travaill√© le dimanche ou le jour qui lui plai¬≠sait. Puisque les juifs s’abstenaient de toute activit√© le samedi, ils s’en abstiendraient aussi bien le lendemain.

On ne conna√ģt pas exactement la date √† laquelle la juridiction byzantine d√©cida que les juifs qui circonci¬≠saient leurs esclaves les affranchissaient du m√™me coup, si l’on peut dire. Les juifs, en effet, suivant les prescrip¬≠tions de la Torah, circoncisaient leurs esclaves, sans doute par pros√©lytisme, mais √©galement pour les faire participer plus √©troitement √† la vie de leurs foyers. Il devint progres¬≠sivement impossible pour les juifs d’avoir d’autres esclaves que des juifs. La mesure n’avait rien √† voir avec une quel¬≠conque mansu√©tude √† l’√©gard des esclaves, encore moins avec une entreprise anti-esclavagiste, puisque les chr√©tiens eux-m√™mes poss√©daient des esclaves. Elle visait √† affaiblir (p.154) √©conomiquement les juifs en les privant de la main-d’Ňďuvre gr√Ęce √† laquelle ils pouvaient maintenir leurs arti¬≠sanats et leurs commerces.

Le 3 ao√Ľt 339, Constance, fils du b√Ętard Constantin le Grand et d’une aubergiste serbe de hasard, et h√©ritier du tr√īne imp√©rial, d√©cida que, si un juif achetait un esclave juif, celui-ci √©tait automatiquement confisqu√© par le Tr√©¬≠sor imp√©rial. Les juifs, en effet, se seraient √©ventuellement accommod√©s d’avoir des esclaves non circoncis et, de fait, l’accept√®rent, mais il n’√©tait pas question de leur conc√©der plus longtemps le privil√®ge d’avoir des esclaves. De plus, la circoncision de l’esclave n’entra√ģnait plus seulement son affranchissement automatique, mais la confiscation de tous les biens de l’acheteur juif et la peine de mort.

Constance promulgua deux autres lois selon les­quelles un chrétien qui épousait une juive se voyait confis­quer la totalité de ses biens par le Trésor impérial, et une chrétienne des fabriques impériales qui épousait un juif se voyait de facto renvoyée à ces fabriques, cependant que son mari était mis à mort.

Ce fut sous le r√®gne de Gratien (375 √† 383), que le christianisme devint vraiment religion d’√Čtat. Les membres du clerg√© juif furent somm√©s de renoncer √† leurs fonctions tant qu’ils n’auraient pas accompli celle de col¬≠lecteurs des taxes imp√©riales, t√Ęche particuli√®rement odieuse au peuple.

Th√©odose le Grand, le glouton hydropique qui vit ou crut voir les spectres de saint Jean et de saint Philippe mont√©s sur des destriers blancs lui annoncer une victoire militaire, r√©gna de 363 √† 395. Il est cens√© avoir prot√©g√© les juifs. En fait, ce fut sous son r√®gne que furent promul¬≠gu√©es des lois contre les juifs en des termes insultants qu’aucun empereur n’avait jamais utilis√©s : secte bestiale, feralis secta, trempant dans la honte ou turpitudo, sacril√®ge quand elle se r√©unissait et, pis que tout, d√©crivant les convertis comme des gens qui se polluaient eux-m√™mes dans la contagion du juda√Įsme, Judaicis semet polluere contagiis. M√™me le IIIe Reich n’allait pas trouver de termes plus d√©gradants pour exprimer sa haine des juifs. L’igno¬≠minie que les auteurs chr√©tiens pr√™taient aux juifs fut √† coup s√Ľr √©gal√©e, sinon surpass√©e, par celle qu’ils expri¬≠maient dans leur haine.

(p.155) Th√©odose, essayant de maintenir ses pr√©rogatives de protecteur de tous les citoyens de l’empire, pr√©tendit d√©fendre les droits des juifs contre les pers√©cutions des officiers imp√©riaux. Il entra m√™me dans une querelle qui pourrait pr√©sumer d’une certaine bonne foi, contre l√©v√™que Ambroise de Milan, sorte d’ayatollah chr√©tien de son temps, qui soutenait le droit des chr√©tiens √† br√Ľler les synagogues7. Mais que signifiait d√©fendre les droits des juifs quand l’empire lui-m√™me promulguait des lois inter¬≠disant la construction de nouvelles synagogues et la res¬≠tauration des anciennes et qualifiant d’¬ę adult√®re ¬Ľ le mariage entre juifs et chr√©tiens ?

Ses fils Honorius et Arcadius, qui se partag√®rent son empire, rench√©rirent d’hostilit√©. Disons √† leur d√©charge que c’√©taient deux adolescents faibles, dont l’un, Arcadius, passe m√™me pour avoir √©t√© d√©bile. Ils √©taient les instru¬≠ments de r√©gents, ministres, g√©n√©raux et administrateurs. L’administration d’Honorius interdit aux juifs de d√©tenir des fonctions officielles, et celle d’Arcadius, contemporain de Jean Chrysostome, autorisa la violation des sanctuaires juifs jusqu’√† ce que les dettes des juifs responsables fussent pay√©es8 ; entre autres vexations, elle interdit aussi aux juifs le droit de t√©moigner devant des tribunaux chr√©tiens. Sans doute lass√©s de leur propre hypocrisie, les chr√©¬≠tiens de Byzance parachev√®rent la d√©gradation civique des juifs en retirant au patriarche juif le rang de pr√©fet pr√©to¬≠rien, jusqu’alors fonctionnaire de l’empire.

William Nicholls, dans son remarquable ouvrage Christian Antisemitism – A History ofHate 9, a trac√© un sai¬≠sissant parall√®le entre les mesures de l’Empire chr√©tien d’Orient et celles du IIP Reich. Il en ressort que ce dernier n’a rien invent√© dans sa pers√©cution des juifs, sinon l’Holo¬≠causte. L’√©tat d’esprit est identique. Toutes les mesures antis√©mites de la Loi canonique de 306 √† 1434 se retrou¬≠vent quasiment mot pour mot dans la juridiction du IIIe Reich, de 1933 √† 1941, de l’obligation de porter des insignes vestimentaires d√©signant les juifs, du IVe concile de Latran en 1215 (canon 68), √† l’interdiction faite aux chr√©tiens de vendre des biens aux juifs, d√©cr√©t√©e au synode d’Ofen en 1279. L’ind√©niable conclusion qui se d√©gage de ces mesures est que les juifs doivent √™tre √©limin√©s de la (p.156) soci√©t√© et que ceux qui resteront seront astreints √† des conditions de parias.

En √† peine plus d’un demi-si√®cle les juifs se trouvaient rabaiss√©s au dernier rang de l’humanit√©, qui devait rester le leur pendant quelque sept si√®cles, jusqu’√† la R√©volution fran√ßaise, c’est-√†-dire jusqu’√† la fin de la monarchie chr√©¬≠tienne de droit divin. Jusqu’√† la proclamation de l’√Čtat th√©iste (mais non ath√©e, contrairement √† un pr√©jug√© r√©pandu) en 1789, la charit√© ne fut chr√©tienne que pour les chr√©tiens. De l’antijuda√Įsme, la chr√©tient√© passa alors √† l’antis√©mitisme caract√©ris√©.

Les Empires chr√©tiens d’Orient et d’Occident ne pou¬≠vaient reprocher aux juifs la r√©bellion politique : il n’y en eut pas. Depuis le triomphe du christianisme √† Byzance, et jusqu’au xixe si√®cle, les juifs n’ont plus jamais t√©moign√© d’ambitions politiques. L’unique motif de la pers√©cution perp√©tr√©e avec une infatigable ardeur par les chr√©tiens est en principe religieux (mais on verra plus loin que ce pr√©¬≠texte va couvrir le pillage et l’accaparement des biens juifs). Tout se passe comme si les chr√©tiens avaient r√©ussi √† persuader les juifs de l’indignit√© qu’ils leur pr√™taient.

Les premi√®res entreprises de la pers√©cution furent officielles : elles visaient √† d√©truire les structures √©cono¬≠miques et juridiques de leurs √©tablissements. La petite et la moyenne bourgeoisie juives √©taient d√©j√† affaiblies par la quasi-interdiction de poss√©der des esclaves, la classe riche fut affaiblie par les charges consid√©rables du d√©cu-rionat10. Il s’agit donc bien d’une entreprise organis√©e de destruction des communaut√©s juives, dont le premier effet fut de pousser les moins vaillants des juifs √† se convertir pour survivre.

Celle-ci fut suivie d’une entreprise √©galement organi¬≠s√©e d’√©limination du juda√Įsme m√™me : le bapt√™me chr√©tien devint obligatoire pour tous les juifs dans plusieurs royaumes, Byzance √©videmment (d√©cret de 632), mais aussi la France (d√©cret de 633) et l’Espagne (d√©cret de 613). Ce durcissement √©tait d’ailleurs pr√©par√© par les mesures des autorit√©s √† l’√©gard des lieux de culte : √† Minorque en 418, la synagogue est d√©truite et les juifs contraints au bapt√™me, m√™me chose √† Ravenne en 495, √† G√™nes en 500, √† Clermont en 535… Les synagogues qui restent debout sont d√©truites en Palestine de 419 √† 422, les (p.157) autres sont confisqu√©es par les chr√©tiens, √† Antioche en 423, √† Rome et √† Amida (Diyarbakir) en 500, √† Caralis (Cagliari) et √† Panorme (Palerme) en 590 u.

Quatre s√©ries de lois imp√©riales peuvent r√©sumer cette volont√© d’annihilation spirituelle et sociale des juifs : les lois de Constantin, les lois de Constance, les lois de Th√©o¬≠dose et les lois de Justinien. Certes, d’autres minorit√©s se trouv√®rent astreintes aux m√™mes lois : les Samaritains, les Manich√©ens, les h√©r√©tiques et les pa√Įens. Mais m√™me s’ils √©taient des h√©r√©tiques pour les juifs,¬† les¬† Samaritains √©taient des juifs. Les manich√©ens ou disciples de Mani, un Perse qui v√©cut au ine si√®cle, pr√īnaient un syncr√©tisme des doctrines pythagoricienne et platonicienne et de l’ensei¬≠gnement de J√©sus et tenaient essentiellement que deux principes gouvernent le monde, le bien et le mal, qui ne peuvent tous deux √©maner du m√™me dieu. Incidemment, ils offraient de la sorte leur solution √† un probl√®me qu’au¬≠cune religion n’a r√©solu √† ce jour. Mais s’ils √©taient nom¬≠breux, les manich√©ens n’√©taient pas un peuple comme les juifs,¬†¬† encore¬†¬† moins¬†¬† un¬† peuple¬†¬† aux¬† traditions¬†¬† aussi anciennes et dont le christianisme m√™me √©tait issu. Quant aux h√©r√©tiques, ils abondaient et repr√©sentaient un danger beaucoup plus consid√©rable que les juifs, puisqu’ils propa¬≠geaient leurs h√©r√©sies au d√©triment de la doctrine domi¬≠nante, alors que le pros√©lytisme juif avait atteint le point z√©ro pour les raisons qu’on a vues plus haut. Mais les v√©ri¬≠tables ennemis √©taient bien les juifs, de m√™me que, dans les querelles de famille, les haines entre fr√®res sont beau¬≠coup plus intenses qu’√† l’√©gard des √©trangers.

Cette pers√©cution syst√©matique semblerait t√©moigner que les Empires chr√©tiens d’Orient et d’Occident avaient d√©finitivement forfait √† la culture hell√©nistique et avaient pris la succession directe de l’Empire romain. Mais ce n’est en fait qu’une apparence. Contrairement √† un concept moderne aussi id√©aliste qu’artificiel, la Gr√®ce, l’hell√©nistique autant que la classique, n’avait pas √©t√© le mod√®le de tol√©rance qu’on imagine : le totalitarisme intel¬≠lectuel, inh√©rent √† tout discours et d√©nonc√© au xxe si√®cle par Roland Barthes, s’y annon√ßait clairement dans le prin¬≠cipe d’Aristote selon lequel ¬ę il y a les Grecs et les Barba¬≠res ¬Ľ, qui impliquait que toute civilisation si√©geait en Gr√®ce exclusivement et que le reste n’√©tait que chaos. Dans

(p.158) sa Politique, Aristote pr√©cisait d’ailleurs le totalitarisme inh√©rent √† sa conception du monde : ¬ę Nous ne devons consid√©rer aucun des citoyens comme s’appartenant √† lui-m√™me, mais tous comme appartenant √† l’√ČtatI2. ¬Ľ La Gr√®ce avait difficilement tol√©r√© qu’on enseign√Ęt des philo-sophies diff√©rentes : l’exemple de Socrate en t√©moigne (ce m√™me Socrate dont Nietzsche demandait s’il n’aurait pas √©t√© juif…). Les cit√©s grecques avaient de justesse √©vit√© l’√©cueil d’une philosophie d’√Čtat. La Rome chr√©tienne y achoppa.

Une fois de plus, les juifs √©taient d√©munis de tout moyen de r√©sistance : trop peu nombreux, sans terre, sans arm√©e, ils se heurtaient partout √† la pr√©sence imp√©riale. S’ils fuyaient, il fallait que ce f√Ľt quasiment pour la Lune, l’Asie ou l’Afrique non romanis√©e. L’Am√©rique n’avait pas encore √©t√© d√©couverte. Ils √©taient condamn√©s √† la suj√©tion quasi universelle. Et de surcro√ģt, ils √©taient victimes de la plus grande spoliation culturelle de l’histoire du monde : le christianisme leur avait pris leurs Livres, l’Ancien Testa¬≠ment, en clamant avec fureur que tous les termes de ces Livres les condamnaient. Ces Livres n’√©taient plus √† eux. La Bible, la Torah m√™me des juifs, √©crite par des juifs, n’√©tait plus aux juifs, elle appartenait d√©sormais au chris¬≠tianisme. Les juifs ne pouvaient m√™me plus citer leurs saints Livres, on les taxait d’imposture.

Par ailleurs, en investissant Rome, le christianisme s’√©tait appropri√© le gigantesque h√©ritage gr√©co-romain (surtout le grec), Aristote, Platon, Virgile, tout en sacca¬≠geant √† l’occasion ses tr√©sors artistiques, temples et sta¬≠tues, sans parler des manuscrits, lors de ses pouss√©es de fi√®vre iconoclaste 13. En occupant les territoires o√Ļ l’hell√©¬≠nisme avait fleuri, les Romains, eux, en avaient tout sim¬≠plement adopt√© la culture et les Ňďuvres d’art, qui leur servaient de mod√®les supr√™mes. Le christianisme, lui, pr√©¬≠tendit surpasser l’h√©ritage gr√©co-romain et le revivifier par sa th√©ologie. Cette vaste entreprise de colonialisme cultu¬≠rel rejetait de fait le juda√Įsme, p√®re du christianisme, dans les t√©n√®bres ext√©rieures : n’avait-il pas, lui-m√™me, rejet√© jadis l’hell√©nisme ?

Le juda√Įsme est de nouveau d√©crit comme ¬ę archa√Į¬≠que ¬Ľ, reproche qui sera d√©clin√© sur tous les modes pen¬≠dant des si√®cles, jusqu’√† Voltaire et au-del√†. Le juif fera (p.159) d√©sormais figure d’attard√©, quasiment de sauvage qui s’ob¬≠stine dans ses croyances malsaines et ses mauvaises mani√®res, au lieu de confesser son erreur pour √™tre admis √† la Grande C√®ne du christianisme. Or, c’est un vicieux que celui qui s’ent√™te dans son erreur ; dans le meilleur des cas, c’est un sot et, dans les autres, un √™tre mauvais.

Culturellement spoli√©, le juif est de surcro√ģt, d√®s Byzance, un individu de second ordre, exclu de l’apo¬≠th√©ose spirituelle du christianisme. Ainsi s’est cr√©√© un pli qui perdurera deux mill√©naires.

En menant cette entreprise imp√©rialiste, l’√Čglise ne faisait qu’appliquer le syst√®me politique d√©fini par saint Augustin dans La Cit√© de Dieu. Dans la lign√©e directe de La R√©publique de Platon, et dans le culte de l’ordre divin qui impr√®gne toute son Ňďuvre, Augustin avait remplac√© le bien public par le culte de cet ordre. Pour Augustin, l’¬ę amour de soi jusqu’au m√©pris de Dieu ¬Ľ avait b√Ęti la Cit√© terrestre et l’amour de Dieu, ainsi que ¬ę la promesse de la R√©demption ¬Ľ devait b√Ętir la Cit√© c√©leste. D’o√Ļ la notion d√©velopp√©e ult√©rieurement d’un pontife supr√™me qui r√©gissait les deux Cit√©s. Notion qui, comme on sait, fut vou√©e √† l’√©chec, ¬ę le pape exer√ßant le pouvoir temporel et l’empereur cherchant √† participer au pouvoir spirituel14 ¬Ľ.

Le christianisme, lui, adoptait et imposait le mod√®le romain du centralisme √©tatique jusque dans le domaine philosophique. De fait, il n’√©tait m√™me plus besoin de phi¬≠losophie, puisque le christianisme r√©pondait √† toutes les questions. On retrouve l√† le rejet romain de l’humanisme d√©crit plus haut : l’√Čtat romain pa√Įen offrait au christia¬≠nisme un moule id√©al dans lequel il pouvait se couler avec aisance. Ainsi naquit la premi√®re tyrannie intellectuelle du monde. Beaucoup trop proche du christianisme auquel il avait fourni sa g√©n√©alogie et ses lettres de cr√©ance, le juda√Įsme ne pouvait pas plus √™tre tol√©r√© dans l’Empire chr√©tien que les grandes h√©r√©sies chr√©tiennes telles que l’arianisme et le gnosticisme.

Ce n’√©tait pas le seul juda√Įsme qui √©tait en cause, mais la totalit√© des communaut√©s non chr√©tiennes, schisma-tiques, h√©r√©tiques, pa√Įennes et autres, juifs compris bien entendu. La persistance des pers√©cutions contre les juifs tint √† leur √©tonnante r√©sistance. Les schismes et les h√©r√©¬≠sies √©taient soumis √† l’√©preuve du feu. Ou bien ils √©taient (p.160) assez forts pour r√©sister, comme on le vit avec l’Ortho¬≠doxie, et ils se taillaient alors des territoires inexpu¬≠gnables, ou bien ils √©taient √©cras√©s (et le ¬ę Pluquet ¬Ľ, fameux Dictionnaire des h√©r√©sies, montre le vaste nombre de ceux qui furent, en effet, √©cras√©s). Les juifs n’√©taient pas schismatiques : ils le paraissaient. Ce fut assez pour les jeter dans le troupeau des pers√©cut√©s.

Toutefois, s’il y a un proc√®s √† faire en mati√®re d’antis√©¬≠mitisme, ce n’est pas en dernier recours celui de l’√Čglise, mais celui de l’h√©ritage gr√©co-romain, qui demeure jusqu’√† nos jours bien plus un territoire sacr√© qu’un lieu d’√©tudes v√©ritablement critiques. Il est vain d’opposer Aristote et Platon aux papes au nom d’un humanisme qui fut forg√© tardivement : ils participent tous au m√™me totalitarisme de la pens√©e. √Ä ceci pr√®s qu’Aristote ne d√©tint pas le pou¬≠voir (il fut le pr√©cepteur d’Alexandre) et que Platon, qui d√©campa prudemment apr√®s le proc√®s de Socrate, ne fut que le conseiller du tyran Denys de Syracuse.

L’histoire ne peut pas s’√©crire seulement d’un point de vue moderne : comme le rel√®ve Jean B. Neveux, ¬ę les historiens √©vitent mal une vision t√©l√©ologique des √©v√©ne¬≠ments, la “fin derni√®re”, la meta, √©tant leur propre temps 15 ¬Ľ.

On e√Ľt certes pu plaider la tol√©rance. C’est oublier que, telle que nous l’entendons (et la pratiquons si peu) au xxe si√®cle, c’est une notion essentiellement moderne, admise virtuellement, gr√Ęce √† un universalisme m√©diati¬≠que 16. Elle √©tait difficilement d√©fendable dans une √©poque de convulsions incessantes comme celle qui suivit la chute de l’Empire romain et dans les si√®cles suivants : tol√©rer les arianistes, marcionites et autres montanistes, ainsi que les juifs, exposait √† des insurrections sans fin. Augustin l’avait √©crit haut et clair dans La Cit√© de Dieu : l’√Čtat pa√Įen avait eu le tort de tol√©rer toutes les philosophies. ¬ę Le vrai s’y enseigne avec le faux, et peu importe au diable, son roi, quelle erreur triomphe, puisque toutes conduisent pareil¬≠lement √† l’impi√©t√© ¬Ľ, √©crit Etienne Gilson 17. ¬ę Le peuple de Dieu n’a jamais connu pareille licence, car ses philosophes et ses sages sont les proph√®tes qui parlent au nom de la sagesse de Dieu. ¬Ľ Anim√© de l’√©ternel et effroyable opti¬≠misme de ceux qui d√©frichent les avenues de l’√āge d’or, Augustin chargea m√™me l’historien Orose de faire l’inven-

(p.161) taire des tribulations subies par les peuples pa√Įens, parce qu’ils √©taient √©loign√©s de la V√©rit√© de la Cit√© de Dieu. D√©sormais, le monde chr√©tien allait vivre dans la paix bienheureuse de la lumi√®re c√©leste. Apr√®s de telles pr√©¬≠misses, il ne pouvait √©videmment rien en √™tre.

De l’√©poque romaine au xixe si√®cle, toutes les civilisa¬≠tions, toutes les cultures et toutes les religions n’ont connu que la loi du glaive : elles ne s’y sont pas r√©sign√©es, elles l’ont choisie et l’ont √©rig√©e en principe l√©gitime. Toutes ont ainsi jug√©¬† l’esclavage¬†¬† √©quitable ;¬†¬† toutes¬†¬† ‚ÄĒ¬† juda√Įsme compris ‚ÄĒ ont estim√© qu’il √©tait normal de priver un √™tre humain de sa libert√© physique et morale, et de l’assujettir √† ses volont√©s et √† ses coutumes. Le juda√Įsme a ainsi impos√© la circoncision √† des esclaves qui n’√©taient pas juifs. La tol√©rance au sens moderne du mot, le respect d’autrui tel qu’il avait √©t√© enseign√© par J√©sus au Ier si√®cle, √©tait inconcevable : ce furent des √Čtats chr√©tiens qui prati¬≠qu√®rent la traite des noirs jusqu’au xixe si√®cle, en toute impunit√© et la conscience tranquille.

Faut-il exon√©rer toutes les injustices et les horreurs du pass√© parce que les coupables ont √©t√© eux-m√™mes victimes d’un √©tat d’esprit irr√©sistible ? Certes non, mais nous ne disposons pas de toutes les pi√®ces et ce genre de proc√®s s’instruit toujours selon des lois r√©troactives. Les erreurs de la chr√©tient√© qui ont fait l’objet de ce chapitre et feront l’objet du suivant comportent n√©anmoins une le√ßon : le totalitarisme¬†¬† id√©ologique¬†¬† entra√ģne¬†¬† immanquablement l’abaissement intellectuel parce qu’il mutile le coupable autant que la victime. Nous en avons connu des exemples √©loquents au cours de ce xxe si√®cle : les soixante-dix ans de l’empire¬†¬† communiste¬†¬† d’URSS,¬†¬† les¬† douze¬† ans¬†¬† du IIIe Reich et le demi-si√®cle d√©j√† √©coul√© de l’empire commu¬≠niste forg√© par Mao Zedong. L’Empire chr√©tien d’Orient et d’Occident en √©tait le pr√©curseur ; il repr√©sente l’un des moments les plus t√©n√©breux de l’histoire des civilisations. L’int√©r√™t en est que sa le√ßon d√©passe le probl√®me de l’anti¬≠s√©mitisme.

Mais l’antis√©mitisme chr√©tien se distingue entre toutes les pers√©cutions par la dur√©e d’un mensonge qui s’est servi de l’image d’un Dieu de charit√© pour mettre en Ňďuvre l’inhumanit√©. Une inhumanit√© d’autant plus obsti¬≠n√©e qu’elle se croyait porteuse d’une parole r√©v√©l√©e. Il est

(p.162) certain que, sans totalitarisme, le christianisme e√Ľt dis¬≠paru. Reste √† savoir si sa survie n’a pas √©t√© entach√©e juste¬≠ment par son totalitarisme. Reste √† savoir, √† l’aube d’un autre si√®cle, s’il est possible que la foi puisse exister et ne pas √™tre totalitaire. Reste √† savoir si l’amour de Dieu exclut celui du prochain.

La chr√©tient√© n’allait cependant pas avoir le loisir d’en d√©battre : la grande nuit du Moyen Age √©tait proche.

 

(p.275) /L‚Äôabb√© Gr√©goire dans son ¬ę¬†Essai sur la r√©g√©n√©ration physique, morale et politique des juifs¬†¬Ľ:/

(p.276) ¬ę on pr√©tend parfois que les Juifs exhalent constam¬≠ment une mauvaise odeur ¬Ľ, et l’auteur en sait la cause : ¬ę la malpropret√©, leur genre de nourriture ¬Ľ et des ali¬≠ments qui sont √©videmment ¬ę mal choisis ¬Ľ. On peut sup¬≠poser, √† la lecture de ce texte, que si les juifs mangeaient du porc, ils sentiraient moins mauvais. Il ne vient gu√®re √† l’esprit de l’abb√© Gr√©goire que l’aversion des juifs pour les autres peuples pourrait √™tre largement justifi√©e pour les m√™mes raisons ; que Louis XIV ne prit qu’un seul bain dans sa vie, que la noblesse de Versailles abritait des poux dans ses perruques et d√©f√©quait dans les bosquets ; et sur¬≠tout que, s’ils vivaient dans des conditions plus tol√©rables, l’hygi√®ne des juifs en serait am√©lior√©e. Mais nous avons, en France, et dans des √©poques tout √† fait proches, entendu d’autres discours de cette farine sur les odeurs de merguez √† l’√©tage. L’abb√© Gr√©goire tient les propos d’un raciste ordi¬≠naire. L’int√©r√™t de sa plaidoirie r√©side dans les circons¬≠tances o√Ļ il la prononce.

Plus graves que ces √Ęneries d√©sobligeantes sont les accusations que l’abb√© Gr√©goire porte contre le Talmud, ¬ę cause de l’arri√©ration morale du peuple juif ¬Ľ : ¬ę Ce vaste r√©servoir, j’ai presque dit ce cloaque o√Ļ sont accumul√©s les d√©bris de l’esprit humain… ¬Ľ Le Talmud est ¬ę la cause de l’infertilit√© du peuple juif ¬Ľ, et la raison pour laquelle ¬ę ils n’ont que des id√©es emprunt√©es ; et quelles id√©es… ¬Ľ6. L’abb√© n’avait donc pas lu Spinoza, et, on ne lui en tiendra pas rigueur, ne pouvait pr√©voir ni Karl Marx, ni Max Weber, ni Alfred Einstein, ni Ludwig Wittgenstein, ni Gustav Mah-ler, esprits d’une grande banalit√© comme chacun sait.

L’Essai appelle donc √† la r√©conciliation dans une sorte d’¬ę Embrassons-nous Folleville ¬Ľ qui donnerait √† rire si le sujet n’√©tait aussi s√©rieux. En bref, pour peu que les juifs renoncent √† leur religion, √† leurs rabbins et se fassent bap¬≠tiser, ce seront d’excellents Fran√ßais, originaux, rieurs, propres et bien-odorants. Comme dit le dicton, avec des amis pareils, qui a besoin d’ennemis ? Pourtant, le plai¬≠doyer que Gr√©goire pronon√ßa devant la Constituante eut des effets extr√™mement positifs. D’autant que ce n’√©tait pas le seul, dans une atmosph√®re qui n’√©tait pourtant pas phi¬≠los√©mite. Il modifia les esprits. Ce n’√©tait pas facile.

Une illusion optimiste voudrait que les Encyclop√©¬≠distes aient √©t√© hostiles √† l’antis√©mitisme, comme √† toute (p.276) forme de discrimination raciale ; elle appellerait de fortes nuances. Voltaire, par exemple, fut carr√©ment et ouverte¬≠ment raciste. Dans son Trait√© de m√©taphysique, il √©crit que les Blancs lui ¬ę semblent sup√©rieurs aux N√®gres, tout comme les N√®gres sont sup√©rieurs aux singes et les singes, aux hu√ģtres ¬Ľ. Etrange syst√®me d’interpr√©tation du monde. Il est vrai que son commerce de n√©grier, bas√© √† Nantes, fit de lui ¬ę l’un des vingt hommes les mieux nantis du royau¬≠me 7 ¬Ľ. Car il √©tait n√©grier.

Mais il √©crit bien pire, √† l’article Anthropophages (rien de moins !) de son Dictionnaire philosophique : c’est que les juifs sont ¬ę le peuple le plus abominable de la terre ¬Ľ. Il leur consacre d’ailleurs un article ind√©pendant, Juifs, pour que nul n’en ignore : ¬ę Vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis long¬≠temps la plus sordide avarice √† la plus d√©testable supersti¬≠tion et √† la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tol√®rent et qui les enrichissent. ¬Ľ On savait d√©j√† Vol¬≠taire antichr√©tien. Dans ses m√©moires, le prince de Ligne, qui passa huit jours √† Ferney en compagnie de Voltaire, √©crit : ¬ę La seule raison pour laquelle M. de Voltaire s’est lanc√© dans de telles diatribes contre J√©sus-Christ est qu’il est n√© dans une nation qu’il d√©teste. ¬Ľ Autant dire que Vol¬≠taire n’√©tait antichr√©tien que parce qu’il √©tait antis√©mite. Si l’on v√©rifie d’un peu plus pr√®s les opinion de Fran√ßois-Marie Arouet, gloire de la culture fran√ßaise, on risque d’y trouver les pr√©misses de Charles Maurras.

Un autre avocat ardent de l’√©mancipation v√©ritable fut Maximilien de Robespierre : ¬ę Les vices des juifs d√©rivent de la d√©gradation dans laquelle vous les avez plong√©s ; ils seront bons quand ils trouveront quelque avantage √† √™tre bons. ¬Ľ

Passons sur ¬ę les vices des juifs ¬Ľ et la ¬ę bont√© ¬Ľ qu’ils n’ont pas ; l’accent est pos√© pour la premi√®re fois de l’his¬≠toire sur la responsabilit√© de la soci√©t√© √† l’√©gard des juifs. La d√©claration de Robespierre aura de longs √©chos. Le pre¬≠mier scrutin de l’Assembl√©e sur la citoyennet√© des juifs, fin 1789, fut n√©gatif : 403 ¬ę pour ¬Ľ et 408 ¬ę contre ¬Ľ. Mais en janvier 1790, le statut de ¬ę citoyens actifs ¬Ľ fut accord√© √† la communaut√© des juifs s√©pharades de Bordeaux, Dax et Bayonne, et refus√© √† celle des juifs ashk√©nazes d’Alsace, de Lorraine et des Trois-√Čv√™ch√©s. Apr√®s l’arrestation de (p.277) Louis XVI, les esprits gagn√®rent en audace : le 27 sep¬≠tembre 1791, l’Assembl√©e nationale vota l’affranchisse¬≠ment de tous les juifs de France : ceux des r√©gions qu’on vient de citer et ceux du Comtat Venaissin, √©tablis princi¬≠palement √† Avignon et Garpentras. La population fran¬≠√ßaise officielle s’enrichissait de quarante mille √Ęmes.

L’√©mancipation¬†¬†¬† politique¬†¬†¬†¬† suivit¬†¬†¬†¬† l’√©mancipation civique et les arm√©es fran√ßaises. Peu apr√®s la conqu√™te de Padoue par les troupes fran√ßaises, en 1797, et la chute de hpodest√† v√©nitienne, le nouveau gouvernement central de la ville, impos√© par les Fran√ßais, d√©cr√©ta que le quartier juif ne serait plus d√©sign√© par ¬ę le nom barbare et d√©nu√© de sens de ghetto ¬Ľ, mais par celui de Via Lib√©ra, ¬ę Rue Libre ¬Ľ. Immense symbole. Deux semaines plus tard, sur d√©cret dat√© de ¬ę Fructidor, an V de la R√©publique Fran¬≠√ßaise et an I de la Libert√© Italienne ¬Ľ, les murailles du ghetto furent ras√©es, de telle sorte qu’il ne resta plus de trace de cette ancienne s√©paration des rues avoisinantes 8. L’ann√©e suivante, Bonaparte lan√ßait un appel aux juifs, les invitait √† se joindre √† lui dans l’exp√©dition d’Egypte pour l’aider √† reconqu√©rir la Terre promise. Cet appel a √©t√© occult√© par la suite, car il t√©moigne aussi bien de la duplicit√© opportuniste, ¬ę dialectique ¬Ľ diraient cer¬≠tains contemporains, de Napol√©on, que de son g√©nie.

L’appel ne nous est connu de fa√ßon certaine que par six lignes du journal officiel de l’√©poque, La Gazette Natio¬≠nale ou le Moniteur Universel du 22 mai 1799 ‚ÄĒ dans le jargon utopiste de l’√©poque, le 3 Prairial de l’an VII. On peut le consulter √† la Biblioth√®que nationale, ou du moins ce qu’il en reste, dans sa fantastique et sans doute pr√©mo¬≠nitoire √©tranget√© :

 

Politique Turquie

Constantinople, le 28 Germinal

Bonaparte a fait publier une proclamation, dans laquelle il invite tous les Juifs de l’Asie et de l’Afrique √† venir se ranger sous ses drapeaux pour r√©tablir l’Ancienne J√©rusa¬≠lem. Il en a d√©j√† arm√© un grand nombre, et leurs bataillons menacent Alep.

(p.278)

On croit r√™ver. Bonaparte aurait-il √©t√© le premier sio¬≠niste ? Car le projet sioniste n’existait pas alors. L’informa¬≠tion ne passa pas inaper√ßue ; elle fut reprise par d’autres journaux, comme La D√©cade du 29 mai 1799, qui publia un commentaire se concluant ainsi : ¬ę II est tr√®s probable que le Temple de Salomon sera reb√Ęti. ¬Ľ Le Temple de Salomon reb√Ęti par un g√©n√©ral de la R√©publique fran√ßai¬≠se ! Ce n’√©tait pas un canard, puisque Le Moniteur revint sur l’information deux mois plus tard, le 29 juillet : ¬ę Ce n’est pas seulement pour rendre J√©rusalem aux Juifs que Bonaparte a conquis la Syrie. ¬Ľ II en ressortait que Bona¬≠parte envisageait de marcher sur Constantinople afin de d√©tenir une position cl√© √† partir de laquelle il pouvait menacer Vienne et Saint-P√©tersbourg.

Un document perdu pendant la Seconde Guerre mon­diale ne nous est parvenu que dans une version traduite, patiemment reconstituée. Il se lit ainsi :

Quartier général, Jérusalem, 1 Floréal an VII de la Répu­blique française.

Bonaparte, commandant en chef des arm√©es de la R√©pu¬≠blique fran√ßaise d’Afrique et d’Asie, aux h√©ritiers l√©gitimes de la Palestine.

Isra√©lites, nation unique que, durant des mill√©naires, la soif de conqu√™te et la tyrannie ont pu d√©pouiller de sa terre ances-trale, mais non point de son nom ni de son existence nationale ! […] Alors debout dans la joie, vous les exil√©s ! Par une guerre sans exemple dans les annales de l’histoire, guerre engag√©e pour son auto-d√©fense par une nation dont les territoires h√©r√©di¬≠taires √©taient consid√©r√©s par l’ennemi comme un butin √† parta¬≠ger arbitrairement et selon leur bon plaisir par un trait de plume des chancelleries, cette nation venge sa propre honte, ainsi que la honte des peuples les plus lointains, oubli√©s depuis long¬≠temps sous le joug de l’esclavage ; elle venge aussi l’ignominie qui p√®se sur vous depuis pr√®s de deux mille ans… […]

Héritiers légitimes de David !

La grande nation qui ne fait pas de trafic d’hommes ni de territoires √† la diff√©rence de ceux qui ont vendu vos anc√™tres √†

(p.279) tous les peuples (Jo√ęl, IV, 6) fait ici appel √† vous, non pas, certes, pour que vous fassiez la conqu√™te de votre patrimoine ; mais simplement pour que vous preniez possession de ce qui a √©t√© conquis, et qu’avec la garantie et l’aide de cette nation, vous en restiez les ma√ģtres… ¬Ľ

Le document est long ; on nous permettra de ne pas le citer ici dans son int√©gralit√©. Le ton est napol√©onien. Le cal¬≠cul √©galement, et c’est ce qui pr√™te quelque vraisemblance √† ce texte d√©concertant. Dans un r√™ve digne d’Alexandre, Napol√©on envisage de mettre en √©chec l’Empire ottoman par la cr√©ation d’un √Čtat juif dans la Palestine qu’il lui aura arrach√©e, et d√®s lors, de tenir en respect, par des alli√©s fon¬≠damentaux ‚ÄĒ les juifs souverains ‚ÄĒ l’Autriche et la Russie. La g√©n√©rosit√© r√©volutionnaire se double d’une strat√©gie politique parfaitement coh√©rente avec le personnage du g√©n√©ral Bonaparte.

Que se passa-t-il ensuite ? Simplement, Napol√©on ne put prendre Saint-Jean-d’Acre. La conqu√™te de la Palestine se r√©v√©lait impossible. Il avait pr√©jug√© de ses forces et publi√© l’appel aux juifs avant de mettre le si√®ge. Il ne disposait pas de la Palestine et ne pouvait l’offrir aux juifs dans sa magna¬≠nimit√© calculatrice. Ultime indignit√© : les juifs avaient servi de pions9.

N√©anmoins, une main avait √©t√© tendue et les juifs ne pouvaient la refuser. Les sanctions √©ventuelles √©taient d√©j√† √©videntes ; l’√©mancipation accord√©e en 1791 avait d√©j√† sus¬≠cit√© une r√©action non plus antis√©mite au sens strict du mot, mais anti-jud√©o-chr√©tienne. Le th√©isme lib√©ral des Lumi√®res r√©pugnait, en effet, √† voir n’importe quelle reli¬≠gion franchir les enceintes sacr√©es de la R√©publique. Les id√©es d’un autre philosophe anglais, Thomas Hobbes (1588-1679), jadis exil√© √† Paris, y avaient port√© des fruits nom¬≠breux. Pour Hobbes, l’id√©al politique √©tait un √Čtat s√©culier qui tenait dans une main le glaive politique et dans l’autre le sceptre d’une √Čglise nationale, ce qui, il faut le souligner, convenait d√©j√† aux tendances gallicanes et antipapistes de la chr√©tient√© fran√ßaise, mais ne pr√©sageait pas de l’√©volution des id√©es r√©publicaines.

 

(p.302)

L’histoire des juifs au Canada ressemble beaucoup à la précédente. La royauté française leur avait interdit l’installation en Nouvelle-France et ce fut seulement quand les Anglais conquirent le pays en 1759 qu’ils purent s’y rendre.

(‚Ķ) (p.303) Les effets ult√©rieurs de cet antis√©mitisme furent plus d√©testables encore qu’aux √Čtats-Unis : ¬ę Le sentiment antijuif au sein de la popu¬≠lation verrouilla l’entr√©e des juifs au Canada. Ainsi, de 1933 √† 1945, tandis que les Etats-Unis et de nombreux pays d’Am√©rique latine acceptaient chacun plus de 100 000 r√©fugi√©s, le Canada en recueillera moins de 5 000, malgr√© les campagnes du Congr√®s juif canadien. ¬Ľ

Le choc de la d√©couverte des camps nazis √† la fin de la guerre, les premiers d√©comptes des morts juifs qui avaient p√©ri atrocement, et notamment les preuves que les nazis avaient √©galement pers√©cut√© des chr√©tiens eurent le m√™me effet international : l’antis√©mitisme d√©clar√© ou tacite offensait d√©sormais la d√©cence. En 1962, le gouver¬≠nement canadien cessa de s√©lectionner les √©migr√©s selon des crit√®res ¬ę raciaux ¬Ľ. C’est la politique qui se poursuit actuellement.

√Ä l’exception de la p√©riode d’occupation espagnole de l’Am√©rique du Sud, qui prolongeait les exactions chr√©¬≠tiennes contre les juifs en Europe, les Am√©riques ne connurent donc presque pas de d√©ferlements de violence antis√©mites entra√ģnant morts d’hommes et spoliations. L’exception est repr√©sent√©e par l’√©pisode sanglant qui advint en Argentine, apr√®s la r√©volution bolchevique de 1917. Les √©lites argentines, fortement hostiles au bolche-visme, s’en prirent aux juifs originaires de Russie, √† la suite d’une gr√®ve g√©n√©rale o√Ļ l’on crut discerner des men√©es communistes. Des juifs furent malmen√©s et d√©pouill√©s ¬ę au vu et au su de la police ¬Ľ 19. L’Argentine, comme le Br√©sil, avait accueilli apr√®s 1945 un tr√®s grand nombre de juifs et l’importance de leurs communaut√©s suscita √©videmment l’antagonisme des nazis r√©fugi√©s dans le premier de ces deux pays. L’antis√©mitisme argentin devait perdurer de nombreuses ann√©es, en d√©pit des tenta¬≠tives de Per√īn pour le contr√īler d√®s 1949 : lors de la dicta¬≠ture militaire instaur√©e en 1976, le sentiment antijuif flamba et quelque 20 000 juifs figurent actuellement parmi les ¬ę personnes disparues ¬Ľ sous les r√©gimes des g√©n√©raux Viola et Gualtieri20.

L’antis√©mitisme des Am√©riques constituerait donc un p√Ęle reflet de l’antis√©mitisme europ√©en.

 

in : Didier Luciani, Question de sciences religieuses, Lectures bibliques, LLN 2007

 

(p.36) La Palestine joue un important r√īle g√©opolitique de pont entre la M√©sopotamie et l’Egypte.

(…) Le seul inconv√©nient, c’est qu’Isra√ęl se trouve dans ce couloir. (…) Etat-tampon entre les grandes puissances, il servira de bastion avanc√© tant√īt √† l’une, tant√īt √† l’autre.¬† Et il sera tent√© de jouer les alliances avec l’un ou l’autre.

de Rome en passant par le Moyen-Age...

Pierre Salmon, Le racisme devant l’histoire, Labor-Nathan, 1973

 

 

(p.25) (‚Ķ) les Romains consid√®rent com¬≠me Barbares ceux qui n’appartiennent pas au monde culturel gr√©co-romain. Certains auteurs latins insistent sur la sauvagerie des peuples barbares de Gaule et de Germanie ; ils mani¬≠festent parfois une attitude intol√©rante en soulignant les diff√©rences des modes de vie entre Romains et barbares.

Par ailleurs, le m√©pris de la loi romaine et la x√©nophobie des Juifs provoquent dans l‚ÄôEmpire de vilentes r√©actions antis√©mites. Tacite, dans ses ‚ÄėHistoires‚Äô, attaque els principes religieux et les mŇďurs des juifs¬†: ¬ę¬†(‚Ķ). (p.26) Ceux qui adoptent leur reli¬≠gion suivent la m√™me pratique, et les premiers principes qu’on leur inculque sont le m√©pris des dieux, le reniement de leur patrie et l’id√©e que parents, enfants, fr√®res et sŇďurs sont des cho¬≠ses sans valeur… Les pratiques des Juifs sont bizarres et sordides (ludaeorum mos absurdus sordidusque) (33). ¬Ľ

Le mode de vie des Juifs, bas√© sur un monoth√©isme absolu et l’observance de la Loi, tend √† les isoler du milieu romain. On constate parfois chez les Romains des pouss√©es d’anti¬≠s√©mitisme virulent et chez les Juifs des manifestations de nationalisme x√©nophobe.

 

De part et d’autre, on fait alors preuve d’un acharnement atroce : si Titus ordonne la des¬≠truction compl√®te de J√©rusalem en 70, lors de la r√©volte de Cyr√®ne, sous le r√®gne de Trajan, Dion Cassius raconte que les Juifs ¬ę √©gorg√®rent les Romains et les Grecs, mang√®rent leur chair, se ceignirent de leurs entrailles, se frott√®rent de leur sang et se couvrirent de leur peau ; ils en sci√®rent plusieurs par le milieu du corps, en expos√®rent d’autres aux b√™tes et en contraignirent quelques-uns √† se battre comme gladiateurs.¬†¬Ľ

 

(p.28) Au IXe si√®cle, les Juifs, assur√©s de l’appui des autorit√©s musulmanes, se transforment de pers√©cut√©s en pers√©cuteurs : ils obtiennent que les chr√©tiens d’Espagne soient plac√©s devant l’alternative du choix entre la mort et la conver¬≠sion au juda√Įsme ou √† l’Islam (40).

Dans les autres Etats chr√©tiens de l’Europe du haut moyen √Ęge, l’Eglise catholique cherche √† enrayer l’extension du juda√Įsme : elle se pr√©¬≠occupe surtout des Juifs titulaires de fonctions publiques qui pourraient exercer des pressions pour obtenir la conversion de chr√©tiens √† la religion juive. C’est pourquoi le 5e concile de Paris (614 ou 615) impose le bapt√™me aux Juifs qui occupent des fonctions publiques ainsi qu’aux membres de leurs familles. De nombreu¬≠ses lois sont √©galement √©dict√©es pour emp√™cher les Juifs d’amener au juda√Įsme les esclaves et les serviteurs se trouvant sous leur domination.

(p.29) (‚Ķ) en dehors de l‚ÄôEspagne, la cohabitation demeure √©troite, durant le haut moyen √Ęge, entre uifs et chr√©tiens.

Tout change au d√©but du XIe si√®cle. Des rumeurs concernant la responsabilit√© des uifs (p.33) dans la destruction de l’Eglise du Saint-S√©pulcre √† J√©rusalem par les Musulmans en 1009 circu¬≠lent en Occident. La pers√©cution √©clate en Fran¬≠ce o√Ļ les autorit√©s civiles et religieuses d√©cident d’expulser les Juifs de leurs cit√©s. A Rouen, Or¬≠l√©ans et Limoges, la foule d√©cha√ģn√©e se charge elle-m√™me de faire justice! ¬ęVou√©s √† la haine universelle, ils furent donc les uns expuls√©s, les autres pass√©s au fil de l’√©p√©e ou bien noy√©s dans les fleuves ou tu√©s d’autres mani√®res en¬≠core, sans parler de ceux qui se donn√®rent eux-m√™mes la mort. Les √©v√™ques interdirent aux chr√©tiens d’entretenir aucun rapport avec eux, sauf s’ils acceptaient le bapt√™me et promettaient de r√©pudier toutes les mŇďurs et coutumes jui¬≠ves : en effet, beaucoup se convertirent, nous dit Raoul Glaber, mais bien plus par peur de la mort que par l’attrait de la vie √©ternelle. Car, souvent ils accept√®rent le bapt√™me pour la forme uniquement et retourn√®rent assez vite, une fois la tourmente pass√©e, √† leur ancienne foi (42). ¬Ľ Cette pers√©cution devait conna√ģtre d’atroces prolongements en Rh√©nanie, principa¬≠lement √† Mayence.

D√®s le milieu du XIe si√®cle, le concile de Coyaza (1050), dans le dioc√®se d’Oviedo, inter¬≠dit aux chr√©tiens d’Espagne d’habiter les m√™mes maisons que les Juifs. Cette s√©gr√©gation impos√©e dans les lieux d‚Äôhabitation est une lointaine pr√©figuration du ghetto.

(p.34) Les Croisades amenèrent la déterioration progressive de la condition des Juifs. Durant l’été 1096, on massacre des Juifs dans toute l’Europe . Pour eux, le choix est clair : le baptême ou la mort ! Et beaucoup préfèrent la mort ! (…)

Au XIIIe si√®cle, le Concile de Latran (1215) impose aux Juifs une discrimination vestimentaire par le pot d‚Äôun signe distinctif. En France, en Italie et en Espagne, tout Juif est contraint sous peine de fortes amendes ou de ch√Ętiments corporels de coudre sur son v√™tement la rouelle (marque de forme circulaire et g√©n√©ralement de (p.35) couleur jaune). En Allemagne et en Pologne, tout Juif est contraint de porter un couvre-chef sp√©cial, le chapeau pointu. Dans toute l’Europe, la condition des Juifs devient semblable √† celle des serfs. ¬ę Les meubles m√™mes du Juif sont au baron ¬Ľ, dit un adage de l’√©poque. En 1235, un comte de Bourgogne sur le point de mourir n’h√©site pas √† distribuer √† ses sujets les biens de ses Juifs (45).

La papaut√© s’efforce de faire respecter la vie et les biens des Juifs. Dans sa bulle du 17 janvier 1208, le pape Innocent III d√©clare : ¬ę Dieu a fait Ca√Įn un errant et un fugitif sur terre, mais l’a marqu√©, faisant trembler sa t√™te, afin qu’il ne soit pas tu√©. Ainsi les Juifs, contre lesquels crie le sang de J√©sus-Christ, bien qu’ils ne doivent pas √™tre tu√©s, afin que le peuple chr√©tien n’oublie pas la loi divine, doivent rester des errants sur terre, jusqu’√† ce que leur face soit couverte de honte, et qu’ils cherchent le nom de J√©sus-Christ, le Seigneur… (46). ¬Ľ

 

(45) Cfr  B. BLUMENKRANZ,  op.  cit.,  p.  387.

(46) MIGNE,¬†¬† P.L,¬† 215,¬†¬† 1291,¬†¬† n¬į¬† 190.¬† (Traduction¬† de¬†¬† L.¬†¬† POLIAKOV,¬† op.¬† cit., t.¬†¬† I,¬†¬† p. 262)¬† –¬† Cfr aussi¬†¬† le¬† pr√©ambule qui¬†¬† pr√©c√®de la¬† bulle¬† de¬† protection Sicut Judeis¬† du¬†¬† pape¬†¬† Innocent¬†¬† III :¬†¬† ¬ę Bien que l’infid√©lit√©¬† des¬† Juifs ¬†soit¬†¬† infiniment¬† condamnable,¬†¬† n√©anmoins, ils¬†¬† ne¬†¬† doivent¬† pas¬†¬† √™tre¬†¬† trop¬†¬† pers√©cut√©s¬†¬† par¬†¬† les¬†¬† fid√®les.¬†¬† Car¬†¬† le
psalmiste¬† a¬† dit :¬† Ne¬† les¬† tue¬† pas¬† de¬† peur que¬† mon¬† peuple¬† ne l’oublie ;¬† autrement¬† dit,¬†¬† il¬†¬† ne¬† faut¬† pas¬† d√©truire¬†¬† compl√®tement¬†¬† les Juifs, pour que les Chr√©tiens ne risquent pas d’oublier la Loi, que (ces Juifs)¬†¬† inintelligents¬†¬† portent¬†¬† dans¬†¬† leurs¬†¬† livres¬†¬† intelligents… ¬Ľ
Texte cit√© par L. POLIAKOV, Histoire de l’antis√©mitisme,¬† t.¬† Il,¬† De Mahomet aux Marranes (Paris, 1966), p. 306.

 

(p.37) En 1320, les paysans du nord de la France ‚ÄĒ les ¬ę Pastoureaux ¬Ľ ‚ÄĒ partent en ¬ę Croisade ¬Ľ dans le sud du pays pour y exterminer les com¬≠munaut√©s juives. Entre 1347 et 1350, on accuse les Juifs d’avoir provoqu√© la peste noire en empoisonnant les eaux et on les massacre par milliers. En 1394, les Juifs sont d√©finitivement expuls√©s de France.

L’antis√©mitisme chr√©tien se cristallise en Occident √† partir de la deuxi√®me moiti√© du XIVe si√®cle. La r√©putation d’usuriers faite aux Juifs accro√ģt encore leur impopularit√©. Toute la fin du moyen √Ęge est remplie de massacres, de conversions forc√©es et d’expulsions de Juifs. Parqu√©s dans des ghettos, dont les portes sont ferm√©es le soir √† cl√©, en marge de la soci√©t√©, trait√©s en √™tres inf√©rieurs, soumis √† la capitation, les Juifs sont pers√©cut√©s dans toute l’Europe. Comme l’√©crit Erasme, au d√©but du XVIe si√®cle, ¬ę s’il est d’un bon chr√©tien de d√©tester les Juifs, alors nous sommes tous de bons chr√©tiens ¬Ľ (50). Et Luther, en 1542, en publiant

Contre les Juifs et leurs mensonges, t√©moigne du m√™me √©tat d’esprit.

A la fin du XIVe si√®cle, des massacres de Juifs sont perp√©tr√©s dans la plupart des villes de l’Espagne. (‚Ķ)

(p.39) Le pr√©jug√© de race et de couleur s’accro√ģt consid√©rablement avec la d√©couverte de l’Am√©¬≠rique et celle de la route maritime des Indes par !e Pacifique.

(p.40) Une bulle du pape Nicolas V, en 1455, autorise ‚Äėles Portugais √† r√©duire en esclavage les sarrasins, pa√Įens et autres ennemis du christ et au sud des cas Bogador et Nen, y compris les c√ītes de Guin√©e, sous r√©serve bien entendu de convertir les captifs au christianisme.¬†¬Ľ On voit que le facteur religieux continue √† √™tre un des caract√®res essentiels du racisme europ√©en. ¬ę¬†Les Espagnols donnaient pour excuse des mauvais traitements inflig√©s aux originaires d‚ÄôAm√©rique et des Antilles le fait que ces derniers n‚Äô√©taient pas des descendants d‚ÄôAdam et Eve.¬†¬Ľ

Espagnols et Portugais exterminaient dès lors sans scrupules les Indiens qui refusaient de se convertir. (…)

 

(p.49) Urbain VIII (P. 1623-1644), un si√®cle plus tard, s’√©l√®ve contre les mauvais traitements inflig√©s aux Indiens d’Am√©rique et condamne √† nouveau l’esclavage et le travail forc√©.

Alexandre VII (P. 1655-1667), dans son Ins¬≠truction √† l’usage des vicaires apostoliques en partance pour les royaumes chinois de Tonkin et de Cochinchine d√©livr√©e en 1659, recomman¬≠de aux missionnaires catholiques de se consa¬≠crer √† leurs fonctions religieuses et de ne pas s’occuper des affaires politiques et de l’adminis¬≠tration civile. Par ailleurs, le pontife prescrit le respect des usages du pays : ¬ę Ne mettez aucun z√®le, n’avancez aucun argument pour convain¬≠cre ces peuples de changer leurs rites, leurs coutumes et leurs mŇďurs, √† moins qu’ils ne soient √©videmment contraires √† la religion et √† la morale. (‚Ķ)

 

(p.56) Comme l‚Äôa d√©montr√© le professeur Toynbee, les protestants anglo-saxons, qui prennent la t√™te du mouvement colonisateur √† partir du XVIIe si√®cle et dont la religion est directement inspir√©e par l‚ÄôAncien Testament, s‚Äôidentifient avec Isra√ęl, le ‚Äėpeuple √©lu‚Äô, et exterminent impitoyablement les indig√®nes am√©ricains et australiens.

 

(p.61) En 1715, Emmanuel Kant, dans son M√©moire sur les diff√©rentes races humaines, pense que le m√©lange des races provoque la diminution graduelle des qualit√©s de l’esp√®ce humaine. Il attaque √©galement le n√©faste ¬ę esprit juda√Įque ¬Ľ.

 

(p.64) Voltaire, dans son ‚ÄėTrait√© de m√©taphysique¬†¬Ľ (1734) se montre partisan de la sup√©riorit√© des Europ√©ens, ¬ę¬†hommes, √©crit-il, qui me paraissent sup√©rieurs aux n√®gres, comme ces n√®gres le sont aux singes et comme les singes le sont aux hu√ģtres ‚Ķ¬†¬Ľ

Cet homme, qui n‚Äôa pas h√©sit√© √† prendre des parts dans une entreprise nantaise de traite des Noirs ‚Äď placement tr√®s r√©mun√©rateur √† l‚Äė√©poque ‚Äď d√©nonce, n√©anmoins, dans ‚ÄėCandide‚Äô (1759), les abus de l‚Äôesclavage chez les colons hollandais de Surinam¬†: (‚Ķ).

(p.66) Voltaire se r√©v√®le violemment antis√©mite dans son ‚ÄėDictionnaire philosophique‚Äô. L‚Äôarticle ¬ę Juif ¬Ľ est, avec ses trente pages, le plus long du Dictionnaire. ¬ę Sa premi√®re partie (r√©dig√©e vers 1745) s’ach√®ve ainsi : … vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice √† la plus d√©testable superstition et √† la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tol√®rent et qui les enrichissent ; suit la fameuse recommandation qui dans un tel contexte pro¬≠duit l’effet d’une clause de style : // ne faut pourtant pas les br√Ľler (83). ¬Ľ

La correspondance de Voltaire confirme ses positions racistes. Relevons ce passage sugges¬≠tif d’une lettre de Voltaire au chevalier de Lisle dat√©e du 15 d√©cembre 1773 : ¬ę … Mais que ces d√©pr√©puc√©s d’Isra√ęl, qui vendent de vieilles culottes aux sauvages, se disent de la tribu de Nephtali ou d’Issachar, cela est fort peu impor¬≠tant ; ils n’en sont pas moins les plus grands gueux qui aient jamais souill√© la face du globe (84).

 

(83) Cité  par L.   POLIAKOV,  op.  cit.,  t.   III,  pp.  105-106.

Cit√© par L. POLIAKOV, op. cit., t.¬† III, pp. 106-107. – Profi¬≠tons de l’occasion pour rappeler que Voltaire estime que la hi√©rar¬≠chie des classes sociales est bienfaisante et qu’il faut se garder de d√©velopper l’enseignement des¬† classes¬† populaires :¬† ¬ę Il¬† me¬† para√ģt essentiel¬† qu’il¬† y ait des gueux¬† ignorants…¬† Ce¬† n’est¬† pas le ma¬≠nŇďuvre qu’il¬† faut¬† instruire,¬†¬† c’est¬† le¬† bon¬† bourgeois,¬†¬† c’est¬†¬† l’habi¬≠tant des villes… Quand¬† la¬† populace¬† se¬† m√™le de¬† raisonner,¬† tout est perdu… Il est √† propos que le peuple soit guid√© et non pas qu’il¬†¬† soit¬†¬† instruit. ¬Ľ¬†¬† (Lettre¬†¬† de¬†¬† Voltaire¬† √†¬†¬† Damilaville¬† dat√©e¬†¬† du 1er¬† avril 1766).

 

(p.75) L‚ÄôEncyclop√©die de Diderot et d‚ÄôAlembert revendique l‚Äô√©galit√© de tous les hommes, l‚Äôabolition de l‚Äôesclavage, de la tyrannie arbitraire du pouvoir judiciaire et de toute forme de contrainte. Il faut toutefois remarquer que ces revendications s‚Äôidentifient avec les int√©r√™ts de la bourgeoisie. D‚Äôo√Ļ leur caract√®re limit√© et parfois contradictoire. (‚Ķ)

Ainsi, certains des leurs 200 collaborateurs ne professent pas toujours l’esprit de tolérance de Diderot et conservent souvent une attitude raciste envers les Noirs.

 

LES DOCTRINAIRES DU RACISME

 

(p.96) Le philosophe J.G. Fichte glorifie la race germanique, quintessence de la race blanche¬†:; en estimant que saint Jean doute des origines juives de j√©sus, il cr√©e le mythe d‚Äôun ¬ę¬†Christ aryen¬†¬Ľ.

Le grand philosophe allemand, Georg Wilhelm Friedrich Hegel, consid√®re les races de couleur comme inf√©rieures et non √©volutives¬†; il pr√īne la sup√©riorit√© des Germains sur les Slaves et les Latins¬†; (‚Ķ). Il attaque les Juifs avec f√©rocit√©¬†: (‚Ķ).

Vers 1845, Christian Lassen oppose les Aryens sp√©rieurs aux s√©mites ingf√©rieurs. ¬ę¬†L‚Äôethnocentrisme europ√©en (p.97) qui d√®s le Si√®cle des des lumi√®res avait fauss√© l’anthropologie naissante, s’exalte prodigieuse¬≠ment √† l’√®re du romantisme et des nationalis¬≠mes : il oriente la pens√©e des savants, et pr√©¬≠side √† la gestation de leurs hypoth√®ses et de leurs classifications. C’est dans cette ambiance que s’√©labore une tri-partition mystique : l’Aryen, ou le vrai homme, se d√©finit aussi bien par rap¬≠port au fr√®re Sem, le Juif mi-homme, mi-d√©mon, que par rapport au fr√®re Cham, le Noir mi-b√™te, mi-homme (2). ¬Ľ

Le culte de la race germanique fait √©gale¬≠ment son apparition en Allemagne au d√©but du XIXe si√®cle. Ernst Moritz Arndt c√©l√®bre la race germanique ‚ÄĒ peuple √©lu de la Nouvelle Allian¬≠ce ‚ÄĒ et la met en garde contre le m√©lange des sangs. Friedrich Ludwig Jahn se fait √©galement le chantre du culte de la race germanique.

En 1850, Robert Knox, docteur en m√©decine, publie √† Londres The Races of Men. Il estime que la race, c’est-√†-dire la descendance h√©r√©¬≠ditaire, marque l’homme. ¬ę Que la race d√©cide de tout dans les affaires humaines, d√©clare-t-il, est simplement un fait, le fait le plus remarqua¬≠ble, le plus g√©n√©ral, que la philosophie ait jamais annonc√©. La race est tout : la litt√©rature, la

(2) L. POLIAKOV, Histoire de l’antis√©mitisme, t.¬† III, ftp. 330-331.

 

(p.105) En France, Pierre-Joseph Proudhon, dans C√©sarisme et christianisme, attaque les Juifs avec violence : ¬ę Le Juif est par temp√©rament antiproducteur, ni agriculteur, ni industriel, pas m√™me vraiment commer√ßant. C’est un entre¬≠metteur, toujours frauduleux et parasite, qui op√®re, en affaires comme en philosophie, par la fabrication, la contrefa√ßon, le maquignonnage. Il ne sait que la hausse et la baisse, les risques de transport, les incertitudes de la r√©colte, les hasards de l’offre et la demande. (‚Ķ)

 

(p.106) Karl Marx, dans ‚ÄėLa question juive‚Äô, cherche √† cerner le fond profane du juda√Įsme¬†: ¬ę¬†(‚Ķ) Le Juif s‚Äôest √©mancip√© √† la mani√®re juive, non seulement en se rendant ma√ģtre du march√© financier, mais parce que, gr√Ęce √† lui et par lui, l‚Äôargent est devenu une puissance mondiale, (‚Ķ).¬†¬Ľ

(p.108) Richard Wagner oriente le racisme aryen vers le nationalisme. Son antis√©mitisme devient d√©lirant¬†: ¬ę¬†Je tiens la race juive, (‚Ķ) pour l‚Äôennemi n√© de l‚Äôhumanit√© et de tout ce qui est noble¬†; (‚Ķ)¬†¬Ľ.

 

(p.109) Fr√©d√©ric Nietzsche pr√īne la volont√© de puis¬≠sance qui aboutira au mythe du surhomme ! D√©j√† Guillaume II, d√©sireux de mettre la main sur les march√©s d’Extr√™me-Orient, lance le mythe du ¬ę p√©ril jaune ¬Ľ.

En France, les colonialistes proclament ou¬≠vertement leur m√©pris √† l’√©gard des peuples de ‘ couleur. ¬ę Je vous d√©fie, dit Jules Ferry √† la tribune de la Chambre en 1885, de soutenir jusqu’au bout votre th√®se qui repose sur l’√©ga¬≠lit√©, la libert√©, l’ind√©pendance des races inf√©¬≠rieures. Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement que les races sup√©rieures ont un droit vis-√†-vis des races inf√©rieures (17). ¬Ľ

(p.180) La D√©claration Universelle des Droits de l’Homme, adopt√©e en 1948 par l’Assembl√©e G√©¬≠n√©rale des Nations Unies, stipule que ¬ę chacun peut se pr√©valoir de tous les droits et de toutes les libert√©s proclam√©es dans la pr√©sente d√©cla¬≠ration sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de reli¬≠gion, d’opinion politique ou de toute autre opi¬≠nion, d’origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation ¬Ľ.

 

7e siècle chez les musulmans: 

Marie-Rose Bonte (BXL), Afghanistan / Quand l’histoire se répète, LB 11/06/2001

 

Au 7e siècle, le Calife Omar imposait aux juifs et aux chrétiens le port de ceintures de couleur spécifique.

Antisemitismus im Mittelalter

Friedich Niewöhner, Erst kam der Pogrom, dann die Pest, FAZ 05/01/2004

 

Alfred Haverkamp hat die Geschichte der Juden im Mittelalter kartographiert.

‚ÄěAls Z√§sur jedes Artikels kann die Zeit von 1348 bis 1350 angesehen werden, der Judenverfolgung zur Zeit der grossen europ√§ischen Pest. In dieser Zeit sind nach groben Sch√§tzungen etwa zwei Drittel der Juden im Untersuchungsraum durch Pogrome und Pestpandemie umgekommen. Zwischen 1348 und 1350 geschah die gr√∂sste Judenverfolgung und Mordaktion gegen die Juden in der Geschichte der Juden vor der Schoa.‚Äú

The long roots of anti-Semitism

(in: IHT, 17/02/2010)

Luther, een antisemiet

in: Piet Piryns, Hubert Van Humbeeck, in: Knack, 23/10/2017

 

(p.121) Anders dan Calvijn na hem erkende Luther het recht op rebellie tegen een tirannieke overheid niet. Hij steunde daarvoor op de woor- den van Christus: “Wie het zwaard neemt, zal door het zwaard omkomen.” Als het protestantisme in de Nederlanden luthers was geweest in plaats van calvinistisch, waren we er nooit in geslaagd het Spaanse juk af te werpen. Luther zorgde ook niet voor een gedecentraliseerde kerkstructuur met gemeentes, ouderlingen, diakens en synodes, zoals je die in het calvinistische systeem wel hebt. Het reorganiseren van de kerk liet hij aan politici over.’

 

(p.122) Toch blijf ik erbij dat al die factoren geen roi zouden hebben gespeeld als hij niet ook met een nieuwe theologische visie was gekomen waardoor mensen op een andere manier met God konden omgaan, en niet langer bang hoefden te zijn voor het vagevuur. Daardoor werd religie minder stresserend.’

 

(p.123) LEUVEN VERSUS LUTHER

Een van de eerste plekken buiten Duitsland waar de lutherse leer wortel schoot, was het augustijnerklooster in Antwerpen. En de eerste katholieke universiteit die Luther veroordeclde, was die van Leuven. Elistorica Violet Soen van de KU Leuven is daar niet trots op.

 

(p.125) Met het klimmen van de jaren werd Luther er ook niet bepaald milder op. In zijn nadagen schreef hij nog het inf√Ęme pamflet Von der J√ľden und ihren L√ľgen, waarin hij opriep om Joodse bezittingen te confisqueren en aile synagogen in brand te steken: de Joden hadden Christus vermoord en verdienden het als honden behandeld te worden. Het pamflet vormt een lelijke vlek op het blazoen van Luther, en Selderhuis vindt niet dat ze in dit protestantse jubeljaar moet worden wegge- poetst. ‘Er zijn Lutheronderzoekers die proberen uit te leggen dat er bij Luther geen sprake was van antis√©mitisme maar van anti-juda√Įsme, omdat zijn afkeer niet op Joodse mensen gericht was maar op de joodse religie. Daar geloof ik helemaal niets van. Het was puur antis√©mitisme, punt uit, en het is verbijste- rend dat het in de geschiedschrijving van de Reformatie zo lang toegedekt kon blijven. Een kerkhistoricus hield onlangs nog vol dat de nationaalsocialisten zich voor hun antis√©mitisme niet op Luther beriepen, maar dat klopt niet. In bijna elk Duits schoolboekje uit de jaren dertig werden de anti-Joodse geschriften van Luther geciteerd. Ik vind dat jonge mensen van nu dat mogen weten. Het antisemitisme van Luther is een onderdeel / van de christelijke traditie waarover we ons moeten schamen.’ Maar anderzijds: ‘Luther heeft niet alleen de nationaalsocialisten geinspireerd, ook Johann S√©bastian Bach was een lutheraan. Weimar en Buchenwald, het hoogtepunt en het dieptepunt van de Duitse cultuur, liggen per slot van rekening ook maar vijftien kilometer van elkaar. Luther vond dat de bevrijdende kracht van de genade van het Evangelie moest worden bezongen en bracht muziek in de liturgie. Hij musiceerde zelf ook met zijn studenten en met zijn gezin, en schreef tientallen liederen. Zonder Luther geen Bach, en zonder Luther dus ook geen Mattheuspassie.’

Antisemitismus: Luther

(Albert Kraus, Der Stern der Dem√ľtigung, in: Luxemburger Wort, 22/09/2016)

Voltaire: antisémite

http://www.contreculture.org/AG%20Voltaire.htmlVoltaire

“Mais qu’est-ce donc que Voltaire ? Voltaire, disons-le avec joie et tristesse, c’est l’esprit fran√ßais”.

(Victor Hugo. “Shakespeare”)


Il est commun de consid√©rer que l’antis√©mitisme moderne prend sa source dans le christianisme. Les chr√©tiens accusent le peuple juif d’√™tre responsable de la mort de J√©sus-Christ. Cet antis√©mitisme trouve √©videmment sa limite en lui-m√™me. Le christianisme est issu du juda√Įsme, et l’antis√©mitisme chr√©tien ne peut donc √™tre absolu. Sinon il se retournerait contre lui-m√™me.
A propos de la Shoah, certains auteurs ont d’ailleurs montr√© que l’antis√©mitisme nazi est d’une autre nature que l’antis√©mitisme europ√©en traditionnel. L√©on Poliakoff a point√© l’origine de l’antis√©mitisme nazi dans la philosophie des Lumi√®res.

Le racisme des Lumières

Le texte le plus √©clairant √† ce sujet est l’Essai sur les MŇďurs et l’esprit des Nations, de Voltaire (1756). Par rapport au Trait√© sur la Tol√©rance qui est un texte tr√®s court, cet ouvrage est monumental. Il occupe des centaines de pages, ce qui r√©v√®le son importance dans la pens√©e, dans l’Ňďuvre et dans les pr√©occupations du philosophe.

La th√®se centrale de Voltaire est la perversit√© de la religion chr√©tienne √† travers l’histoire, et plus particuli√®rement du catholicisme. Cette th√®se passe par plusieurs d√©monstrations, mais en particulier les deux suivantes :

1 – L’enseignement chr√©tien est fond√© sur des erreurs. Ainsi, l’id√©e que tous les hommes sont issus d’un m√™me p√®re et d’une m√™me m√®re, Adam et Eve, est fausse. Les races humaines n’ont rien √† voir entre elles. Elles ont des origines diff√©rentes.
2 – La religion chr√©tienne est mauvaise d√®s le d√©part. En effet, elle prolonge la religion juive, qui est celle d’une nation odieuse et ennemie du genre humain. La religion chr√©tienne a h√©rit√© des tares du juda√Įsme.

 

L’adh√©sion au christianisme fixait les limites de l’antis√©mitisme, et la th√©orie de l’anc√™tre commun fixait les limites du racisme. Voltaire brise les limites, et donne √† la x√©nophobie une puissance nouvelle, se revendiquant de la Raison.
Pressentant n√©anmoins la catastrophe √† laquelle pouvait mener une telle logique, Voltaire √©laborera l’antidote sept ans plus tard, dans son Trait√© sur la Tol√©rance, sans revenir r√©ellement sur sa haine du catholicisme et du juda√Įsme. De toutes fa√ßons le mal √©tait fait. Il s’√©panouira dans le totalitarisme du XX√®me si√®cle et se prolonge aujourd’hui.

 

Plut√īt que de commenter l’Essai sur les MŇďurs, je conseille √† chacun de lire l’ouvrage. Il n’est pas facile √† trouver, sauf dans des versions expurg√©es, les √©diteurs rectifiant sans scrupule les √©crits d’un personnage embl√©matique de la culture fran√ßaise. M√™me la biblioth√®que nationale fran√ßaise publie, sur Internet, une version expurg√©e de l’Essai sur les mŇďurs (site bnf.gallica.fr). Si l’on veut √©chapper √† ceux qui recomposent le pass√©, il faut chercher des √©ditions anciennes dans les biblioth√®ques, chez les bouquinistes ou sur les sites d’ench√®res.

Les quelques citations ci-dessous donnent une id√©e de la violence et de la conviction du propos. Des consid√©rations du m√™me calibre √©maillent l’ouvrage par centaines. Celles qui sont livr√©es ici sont extraites de l’√©dition de 1805 (Imprimerie Didot). Pour ceux qui souhaitent effectuer des v√©rifications, j’ai indiqu√© le tome et la page. J’ai conserv√© l’orthographe et la ponctuation de l’√©dition.

 

A propos des races humaines :

Des diff√©rentes races d’hommes

Ce qui est plus int√©ressant pour nous, c’est la diff√©rence sensible des esp√®ces d’hommes qui peuplent les quatre parties connues de notre monde.

Il n’est permis qu’√† un aveugle de douter que les blancs, les n√®gres, les Albinos, les Hottentots, les Lappons, les Chinois, les Am√©ricains soient des races enti√®rement diff√©rentes.

Il n’y a point de voyageur instruit qui, en passant par Leyde, n’ait vu une partie du reticulum mucosum d’un N√®gre diss√©qu√© par le c√©l√®bre Ruysch. Tout le reste de cette membrane fut transport√© par Pierre-le-Grand dans le cabinet des raret√©s, √† Petersbourg. Cette membrane est noire, et c’est elle qui communique aux N√®gres cette noirceur inh√©rente qu’ils ne perdent que dans les maladies qui peuvent d√©chirer ce tissu, et permettre √† la graisse, √©chapp√©e de ses cellules, de faire des t√Ęches blanches sous la peau.

Leurs yeux ronds, leur nez √©pat√©, leurs l√®vres toujours grosses, leurs oreilles diff√©remment figur√©es, la laine de leur t√™te, la mesure m√™me de leur intelligence, mettent entre eux et les autres esp√®ces d’hommes des diff√©rences prodigieuses. Et ce qui d√©montre qu’ils ne doivent point cette diff√©rence √† leur climat, c’est que des n√®gres et des n√©gresses transport√©s dans les pays les plus froids y produisent toujours des animaux de leur esp√®ce, et que les mul√Ętres ne sont qu’une race b√Ętarde d’un noir et d’une blanche, ou d’un blanc et d’une noire.

Les Albinos sont, √† la v√©rit√©, une nation tr√®s petite et tr√®s rare ; ils habitent au milieu de l’Afrique : leur faiblesse ne leur permet gu√®re de s’√©carter des cavernes o√Ļ ils demeurent ; Cependant les N√®gres en attrapent quelquefois, et nous les achetons d’eux par curiosit√©. Pr√©tendre que ce sont des N√®gres nains, dont une esp√®ce de l√®pre a blanchi la peau, c’est comme si l’on disait que les noirs eux-m√™mes sont des blancs que la l√®pre a noircis. Un Albinos ne ressemble pas plus √† un N√®gre de Guin√©e qu’√† un Anglais ou √† un Espagnol. Leur blancheur n’est pas la n√ītre : rien d’incarnat, nul m√©lange de blanc et de brun ; c’est une couleur de linge ou plut√īt de cire blanchie ; leurs cheveux, leurs sourcils, sont de la plus belle et de la plus douce soie ; leurs yeux ne ressemblent en rien √† ceux des autres hommes, mais ils approchent beaucoup des yeux de perdrix. Ils ressemblent aux Lappons par la taille, √† aucune nation par la t√™te, puisqu’ils ont une autre chevelure, d’autres yeux, d’autres oreilles; et ils n’ont d’homme que la stature du corps, avec la facult√© de la parole et de la pens√©e dans un degr√© tr√®s √©loign√© du n√ītre. Tels sont ceux que j’ai vus et examin√©s. ”

(Tome 1, pages 6 à 8)

“Les Samo√Į√®des, les Lappons, les habitants du nord de la Sib√©rie, ceux du Kamshatka, sont encore moins avanc√©s que les peuples de l’Am√©rique. La plupart des N√®gres, tous les Cafres, sont plong√©s dans la m√™me stupidit√©, et y croupiront longtemps.”

(Tome 1, page 11)

 

“La m√™me providence qui a produit l’√©l√©phant, le rhinoc√©ros et les N√®gres, a fait na√ģtre dans un autre monde des orignaux, des condors, des animaux a qui on a cru longtemps le nombril sur le dos, et des hommes d’un caract√®re qui n’est pas le notre.”

(Tome 1, page 38)

 

” Les blancs et les n√®gres, et les rouges, et les Lappons, et les Samo√Į√®des, et les Albinos, ne viennent certainement pas du m√™me sol. La diff√©rence entre toutes ces esp√®ces est aussi marqu√©e qu’entre un l√©vrier et un barbet.”

(Tome2, page 49)


A propos des Juifs :

“Si nous lisions l’histoire des Juifs √©crite par un auteur d’une autre nation, nous aurions peine √† croire qu’il y ait eu en effet un peuple fugitif d’Egypte qui soit venu par ordre expr√®s de Dieu immoler sept ou huit petites nations qu’il ne connaissait pas ; √©gorger sans mis√©ricorde les femmes, les vieillards et les enfants √† la mamelle, et ne r√©server que les petites filles ; que ce peuple saint ait √©t√© puni de son Dieu quand il avait √©t√© assez criminel pour √©pargner un seul homme d√©vou√© √† l’anath√®me. Nous ne croirions pas qu’un peuple si abominable (les Juifs) eut pu exister sur la terre. Mais comme cette nation elle-m√™me nous rapporte tous ses faits dans ses livres saints, il faut la croire.”

(Tome 1, page 158-159)

¬†“Toujours superstitieuse, toujours avide du bien d’autrui, toujours barbare, rampante dans le malheur, et insolente dans la prosp√©rit√©, voil√† ce que furent les Juifs aux yeux des Grecs et des Romains qui purent lire leurs livres.”

(Tome 1, page 186)

“Si Dieu avait exauc√© toutes les pri√®res de son peuple, il ne serait rest√©s que des Juifs sur la terre ; car ils d√©testaient toutes les nations, ils en √©taient d√©test√©s ; et, en demandant sans cesse que Dieu extermin√Ęt tous ceux qu’ils ha√Įssaient, ils semblaient demander la ruine de la terre enti√®re.”

(Tome 1, page 197)

 

N’est-il pas clair (humainement parlant, en ne consid√©rant que les causes secondes) que si les Juifs, qui esp√©raient la conqu√™te du monde, ont √©t√© presque toujours asservis, ce fut leur faute ? Et si les Romains domin√®rent, ne le m√©rit√®rent-ils pas par leur courage et par leur prudence ? Je demande tr√®s humblement pardon aux Romains de les comparer un moment avec les Juifs.”

(Tome 1, page 226)

 

“Si ces Isma√©lites [les Arabes] ressemblaient aux Juifs par l’enthousiasme et la soif du pillage, ils √©taient prodigieusement sup√©rieurs par le courage, par la grandeur d’√Ęme, par la magnanimit√© : leur histoire, ou vraie ou fabuleuse, avant Mahomet, est remplie d’exemples d’amiti√©, tels que la Gr√®ce en inventa dans les fables de Pilade et d’Oreste, de Th√©s√©e et de Pirithous. L’histoire des Barm√©cides n’est qu’une suite de g√©n√©rosit√©s inou√Įes qui √©l√®vent l’√Ęme. Ces traits caract√©risent une nation.

On ne voit au contraire, dans toutes les annales du peuple h√©breu, aucune action g√©n√©reuse. Ils ne connaissent ni l’hospitalit√©, ni la lib√©ralit√©, ni la cl√©mence. Leur souverain bonheur est d’exercer l’usure avec les √©trangers ; et cet esprit d’usure, principe de toute l√Ęchet√©, est tellement enracin√©e dans leurs coeurs, que c’est l’objet continuel des figures qu’ils emploient dans l’esp√®ce d’√©loquence qui leur est propre. Leur gloire est de mettre √† feu et √† sang les petits villages dont ils peuvent s’emparer. Ils √©gorgent les vieillards et les enfants ; ils ne r√©servent que les filles nubiles ; ils assassinent leurs ma√ģtres quand ils sont esclaves ;ils ne savent jamais pardonner quand ils sont vainqueurs : ils sont ennemis du genre humain. Nulle politesse, nulle science, nul art perfectionn√© dans aucun temps, chez cette nation atroce.”

(Tome 2, page 83)

 

” Lorsque, vers la fin du quinzi√®me si√®cle, on voulut rechercher la source de la mis√®re espagnole, on trouva que les Juifs avaient attir√© √† eux tout l’argent du pays par le commerce et par l’usure. On comptait en Espagne plus de cent cinquante mille hommes de cette nation √©trang√®re si odieuse et si n√©cessaire. (…)

Les Juifs seuls sont en horreur √† tous les peuples chez lesquels ils sont admis (…).

On feignait de s’alarmer que la vanit√© que tiraient les Juifs d’√™tre √©tablis sur les c√ītes m√©ridionales de ce royaume long-temps avant les chr√©tiens : il est vrai qu’ils avaient pass√© en Andalousie de temps imm√©morial ; ils enveloppaient cette v√©rit√© de fables ridicules, telles qu’en a toujours d√©bit√© ce peuple, chez qui les gens de bon sens ne s’appliquent qu’au n√©goce, et o√Ļ le rabbinisme est abandonn√© √† ceux qui ne peuvent mieux faire. Les rabbins espagnols avaient beaucoup √©crit pour prouver qu’une colonie de Juifs avait fleuri sur les c√ītes du temps de Salomon, et que l’ancienne B√©tique payait un tribut √† ce troisi√®me roi de Palestine ; il est tr√®s vraisemblable que les Ph√©niciens, en d√©couvrant l’Andalousie, et en y fondant des colonies, y avaient √©tabli des Juifs qui servirent de courtiers, comme ils en ont servi partout ; mais de tout temps les Juifs ont d√©figur√© la v√©rit√© par des fables absurdes. Ils mirent en Ňďuvre de fausses m√©dailles, de fausses inscriptions ; cette esp√®ce de fourberie, jointe aux autres plus essentielles qu’on leur reprochait, ne contribua pas peu √† leur disgr√Ęce.”

(Tome 5, page 74-76)

 

” Ils ont m√™me √©t√© sur le point d’obtenir le droit de bourgeoisie en Angleterre vers l’an 1750 et l’acte du parlement allait d√©j√† passer en leur faveur. Mais enfin le cri de la nation, et l’exc√®s du ridicule jet√© sur cette entreprise la fit √©chouer. Il courut cent pasquinades repr√©sentant mylord Aaron et mylord Judas s√©ants dans la chambre des pairs. On rit, et les Juifs se content√®rent d’√™tre riches et libres ; (…)
Vous √™tes frapp√©s de cette haine et de ce m√©pris que toutes les nations ont toujours eus pour les Juifs. C’est la suite in√©vitable de leur l√©gislation : Il fallait, ou qu’ils subjugassent tout, ou qu’ils fussent √©cras√©s. Il leur fut ordonn√© d’avoir les nations en horreur, et de se croire souill√©s s’ils avaient mang√© dans un plat qui e√Ľt appartenu √† un homme d’une autre loi. Ils appelaient les nations vingt √† trente bourgades leurs voisines qu’ils voulaient exterminer, et ils crurent qu’il fallait n’avoir rien de commun avec elles. Quand leurs yeux furent un peu ouverts par d’autre nations victorieuses qui leur apprirent que le monde √©tait plus grand qu’ils ne croyaient, ils se trouv√®rent, par leur loi m√™me, ennemis naturels de ces nations, et enfin du genre humain. Leur politique absurde subsista quand elle devait changer ; leur superstition augmenta avec leurs malheurs : leurs vainqueurs √©taient incirconcis ; il ne parut pas plus permis √† un Juif de manger dans un plat qui avait servi √† un Romain que dans le plat d’un Amorrh√©en ; ils gard√®rent tous leurs usages, qui sont pr√©cis√©ment le contraire des usages sociables. Ils furent donc avec raison trait√©s comme une nation oppos√©e en tout aux autres ; les servant par avarice, les d√©testant par fanatisme, se faisant de l’usure un devoir sacr√©. Et ce sont nos p√®res ! “

(Tome5, page 82-83)

 

 


A propos des Tziganes :

” Il y avait alors une petite nation, aussi vagabonde, aussi m√©pris√©e que les Juifs, et adonn√©e √† une autre esp√®ce de rapine ; c’√©tait un ramas de gens inconnus, qu’on nommait Boh√®mes en France, et ailleurs Egyptiens, Giptes ou Gipsis, ou Syriens (…). Cette race a commenc√© √† dispara√ģtre de la face de la terre depuis que, dans nos derniers temps, les hommes ont √©t√© d√©sinfatu√©s des sortil√®ges, des talismans, des pr√©dictions et des possessions.”

(Tome 5, page 83-84)

A propos de l’esclavage ; Voltaire homme d’affaires

 

Tous les √©l√®ves fran√ßais du secondaire sont persuad√©s que Voltaire √©tait antiesclavagiste, et on leur fait lire sa compassion pour l’esclave du Surinam. Notre philosophe est un bel hypocrite : il a en effet sp√©cul√© en association avec les armateurs nantais, et avec la compagnie des Indes, dans les op√©rations de traite des esclaves (par exemple dans l’armement du bateau n√©grier Le Congo). Dans la citation ci-apr√®s, il est plus sinc√®re ; il d√©fend ses int√©r√™ts.

” Nous n’achetons des esclaves domestiques que chez les N√®gres ; on nous reproche ce commerce. Un peuple qui trafique de ses enfants est encore plus condamnable que l’acheteur.
Ce n√©goce d√©montre notre sup√©riorit√© ; celui qui se donne un ma√ģtre √©tait n√© pour en avoir.”

(tome 8, page 187)

 

Lettre √† Michaud de Nantes, son associ√© dans l’armement du Congo (Cit√© par C√©sar Cantu, Histoire universelle, 3√®me √©dition, Tome XIII, p 148. Accessible sur Google books)
“Je me f√©licite avec vous de l’heureux succ√®s du navire le Congo, arriv√© si √† propos sur la c√īte d’Afrique pour soustraire √† la mort tant de malheureux n√®gres… Je me r√©jouis d’avoir fait une bonne affaire en m√™me temps qu’une bonne action.”

“Il y a une trag√©die anglaise qui commence par ces mots : mets de l’argent dans ta poche et moque-toi du reste. Cel√† n’est pas tragique, mais cel√† est fort sens√©” (lettre de Voltaire au P. de Menoux, 11 juillet 1960).

Voltaire a sp√©cul√© pendant toute sa vie, ce qui explique son immense fortune. Pour se faire une id√©e de son app√©tit pour l’argent et les manoeuvres financi√®res, des pr√™ts qu’il consentait √† des taux exhorbitants, en dehors de toute √©thique, le livre M√©nage et finances de Voltaire (1854), de Louis Nicolardot est tr√®s √©clairant. L’ouvrage est t√©l√©chargeable sur Google-books.

 

 

Le racisme : un thème récurrent chez Voltaire

En 1734, vingt-deux ans avant l’Essai sur les moeurs, Voltaire publie le Trait√© de M√©taphysique. La th√®se de l’origine diff√©rente et de l’in√©galit√© des races humaines est d√©j√† pr√©sente, dans toute sa nudit√© et toute sa violence.

Descendu sur ce petit amas de boue, et n’ayant pas plus de notion de l’homme que l’homme n’en a des habitants de Mars ou de Jupiter, je d√©barque vers les c√ītes de l’Oc√©an, dans le pays de la Cafrerie, et d’abord je me mets √† chercher un homme. Je vois des singes, des √©l√©phants, des n√®gres, qui semblent tous avoir quelque lueur d’une raison imparfaite. Les uns et les autres ont un langage que je n’entends point, et toutes leurs actions paraissent se rapporter √©galement √† une certaine fin. Si je jugeais des choses par le premier effet qu’elles font sur moi, j’aurais du penchant √† croire d’abord que de tous ces √™tres c’est l’√©l√©phant qui est l’animal raisonnable. Mais, pour ne rien d√©cider trop l√©g√®rement, je prends des petits de ces diff√©rentes b√™tes; j’examine un enfant n√®gre de six mois, un petit √©l√©phant, un petit singe, un petit lion, un petit chien: je vois, √† n’en pouvoir douter, que ces jeunes animaux ont incomparablement plus de force et d’adresse; qu’ils ont plus d’id√©es, plus de passions, plus de m√©moire, que le petit n√®gre; qu’ils expriment bien plus sensiblement tous leurs d√©sirs; mais, au bout de quelque temps, le petit n√®gre a tout autant d’id√©es qu’eux tous. Je m’aper√ßois m√™me que ces animaux n√®gres ont entre eux un langage bien mieux articul√© encore, et bien plus variable que celui des autres b√™tes. J’ai eu le temps d’apprendre ce langage, et enfin, √† force de consid√©rer le petit degr√© de sup√©riorit√© qu’ils ont √† la longue sur les singes et sur les √©l√©phants, j’ai hasard√© de juger qu’en effet c’est l√† l’homme; et je me suis fait √† moi-m√™me cette d√©finition:

L’homme est un animal noir qui a de la laine sur la t√™te, marchant sur deux pattes, presque aussi adroit qu’un singe, moins fort que les autres animaux de sa taille, ayant un peu plus d’id√©es qu’eux, et plus de facilit√© pour les exprimer; sujet d’ailleurs √† toutes les m√™mes n√©cessit√©s; naissant, vivant, et mourant tout comme eux.

Apr√®s avoir pass√© quelque temps parmi cette esp√®ce, je passe dans les r√©gions maritimes des Indes orientales. Je suis surpris de ce que je vois: les √©l√©phants, les lions, les singes, les perroquets, n’y sont pas tout √† fait les m√™mes que dans la Cafrerie, mais l’homme y para√ģt absolument diff√©rent; ils sont d’un beau jaune, n’ont point de laine; leur t√™te est couverte de grands crins noirs. Ils paraissent avoir sur toutes les choses des id√©es contraires √† celles des n√®gres. Je suis donc forc√© de changer ma d√©finition et de ranger la nature humaine sous deux esp√®ces la jaune avec des crins, et la noire avec de la laine.

Mais √† Batavia, Goa, et Surate, qui sont les rendez-vous de toutes les nations, je vois un grande multitude d’Europ√©ens, qui sont blancs et qui n’ont ni crins ni laine, mais des cheveux blonds fort d√©li√©s avec de la barbe au menton., On m’y montre aussi beaucoup d’Am√©ricains qui n’ont point de barbe: voil√† ma d√©finition et mes esp√®ces d’hommes bien augment√©es.

Je rencontre √† Goa une esp√®ce encore plus singuli√®re que toutes celles-ci: c’est un homme v√™tu d’une longue soutane noire, et qui se dit fait pour instruire les autres. Tous ces diff√©rents hommes, me dit-il, que vous voyez sont tous n√©s d’un m√™me p√®re; et de l√† il me conte une longue histoire. Mais ce que me dit cet animal me para√ģt fort suspect. Je m’informe si un n√®gre et une n√©gresse, √† la laine noire et au nez √©pat√©, font quelquefois des enfants blancs, portant cheveux blonds, et ayant un nez aquilin et des yeux bleus; si des nations sans barbe sont sorties des peuples barbus, et si les blancs et les blanches n’ont jamais produit des peuples jaunes. On me r√©pond que non; que les n√®gres transplant√©s, par exemple en Allemagne, ne font que des n√®gres, √† moins que les Allemands ne se chargent de changer l’esp√®ce, et ainsi du reste. On m’ajoute que jamais homme un peu instruit n’a avanc√© que les esp√®ces non m√©lang√©es d√©g√©n√©rassent, et qu’il n’y a gu√®re que l’abb√© Dubos qui ait dit cette sottise dans un livre intitul√© R√©flexions sur la peinture et sur la po√©sie, etc.

Il me semble alors que je suis assez bien fond√© √† croire qu’il en est des hommes comme des arbres; que les poiriers, les sapins, les ch√™nes et les abricotiers, ne viennent point d’un m√™me arbre, et que les blancs barbus, les n√®gres portant laine, les jaunes portant crins, et les hommes sans barbe, ne viennent pas du m√™me homme.(…)

Je me suppose donc arriv√© en Afrique, et entour√© de n√®gres, de Hottentots, et d’autres animaux. Je remarque d’abord que les organes de la vie sont les m√™mes chez eux tous; les op√©rations de leurs corps partent toutes des m√™mes principes de vie; ils ont tous √† mes yeux m√™mes d√©sirs, m√™mes passions, m√™mes besoins; ils les expriment tous, chacun dans leurs langues. La langue que j’entends la premi√®re est celle des animaux, cela ne peut √™tre autrement; les sons par lesquels ils s’expriment ne semblent point arbitraires, ce sont des caract√®res vivants de leurs passions; ces signes portent l’empreinte de ce qu’ils expriment: le cri d’un chien qui demande √† manger, joint √† toutes ses attitudes, a une relation sensible √† son objet; je le distingue incontinent des cris et des mouvements par lesquels il flatte un autre animal, de ceux avec lesquels il chasse, et de ceux par lesquels il se plaint; je discerne encore si sa plainte exprime l’anxi√©t√© de la solitude, ou la douleur d’une blessure, ou les impatiences de l’amour. Ainsi, avec un peu d’attention, j’entends le langage de tous les animaux ; ils n’ont aucun sentiment qu’ils n’expriment : peut-√™tre n’en est-il pas de m√™me de leurs id√©es ; mais comme il para√ģt que la nature ne leur a donn√© que peu d’id√©es, il me semble aussi qu’il √©tait naturel qu’ils eussent un langage born√©, proportionn√© √† leurs perceptions.

Que rencontr√©-je de diff√©rent dans les animaux n√®gres? Que puis-je y voir, sinon quelques id√©es et quelques combinaisons de plus dans leur t√™te, exprim√©es par un langage diff√©remment articul√©? Plus j’examine tous ces √™tres, plus je dois soup√ßonner que ce sont des esp√®ces diff√©rentes d’un m√™me genre. Cette admirable facult√© de retenir des id√©es leur est commune √† tous ; ils ont tous des songes et des images faibles, pendant le sommeil, des id√©es qu’ils ont re√ßues en veillant ; leur facult√© sentante et pensante cro√ģt avec leurs organes, et s’affaiblit avec eux, p√©rit avec eux. Que l’on verse le sang d’un singe et d’un n√®gre, il y aura bient√īt dans l’un et dans l’autre un degr√© d’√©puisement qui les mettra hors d’√©tat de me reconna√ģtre ; bient√īt apr√®s leurs sens ext√©rieurs n’agissent plus, et enfin ils meurent. (…)

Enfin je vois des hommes qui me paraissent sup√©rieurs √† ces n√®gres, comme ces n√®gres le sont aux singes, et comme les singes le sont aux hu√ģtres et aux autres animaux de cette esp√®ce.


Dix ans apr√®s le Trait√© de M√©taphysique, et douze ans avant l’Essai sur les moeurs, Voltaire publie sa Relation touchant un Maure blanc amen√© d’Afrique √† Paris en 1744.
Voici la partie la plus int√©ressante de ce texte. L’observation voltairienne que la diff√©rence entre les races humaines est “aussi profonde que la diff√©rence entre un l√©vrier et un barbet” se retrouvera dans l’Essai sur les moeurs. Voltaire devait trouver cette comparaison suffisamment puissante, ou piquante, pour qu’il se donne la peine de la r√©p√©ter.

“J’ai vu, il n’y a pas longtemps, √† Paris un petit animal blanc comme du lait, avec un muffle taill√© comme celui des Lapons, ayant, comme les n√®gres, de la laine fris√©e sur la t√™te, mais une laine beaucoup plus fine, et qui est de la blancheur la plus √©clatante; ses cils et ses sourcils sont de cette m√™me laine, mais non fris√©e; ses paupi√®res, d’une longueur qui ne leur permet pas en s’√©levant de d√©couvrir toute l’orbite de l’oeil, lequel est un rond parfait.(…).
Cet animal s’appelle un homme, parce qu’il a le don de la parole, de la m√©moire, un peu de ce qu’on appelle raison, et une esp√®ce de visage.
La race de ces hommes habite au milieu de l’Afrique: les Espagnols les appellent Albinos (…). Cette esp√®ce est m√©pris√©e des n√®gres, plus que les n√®gres ne le sont de nous.
Voici enfin une nouvelle richesse de la nature, une esp√®ce qui ne ressemble pas tant √† la n√ītre que les barbets aux l√©vriers. Il y a encore probablement quelque autre esp√®ce vers les terres australes. Voil√† le genre humain plus favoris√© qu’on n’a cru d’abord. Il e√Ľt √©t√© bien triste qu’il y e√Ľt tant d’esp√®ces de singes, et une seule d’hommes. C’est seulement grand dommage qu’un animal aussi parfait soit si peu diversifi√©, et que nous ne comptions encore que cinq ou six esp√®ces absolument diff√©rentes, tandis qu’il y a parmi les chiens une diversit√© si belle.

 

Le Dictionnaire philosophique (1769)

L’obsession antis√©mite de Voltaire ne s’endort jamais.
Dans son Dictionnaire philosophique, il revient r√©guli√®rement sur la question des Juifs, m√™me quand il n’existe aucun lien avec la philosophie ou avec le titre de l’article.

 

 

Article “Abraham” :
“Il est √©vident que tous les royaumes de l‚ÄôAsie √©taient tr√®s florissants avant que la horde vagabonde des Arabes appel√©s Juifs poss√©d√Ęt un petit coin de terre en propre, avant qu‚Äôelle e√Ľt une ville, des lois et une religion fixe. Lors donc qu‚Äôon voit un rite, une ancienne opinion √©tablie en √Čgypte ou en Asie, et chez les Juifs, il est bien naturel de penser que le petit peuple nouveau, ignorant, grossier, toujours priv√© des arts, a copi√©, comme il a pu, la nation antique, florissante et industrieuse.”

Article “Anthropophage” :
“Pourquoi les Juifs n‚Äôauraient-ils pas √©t√© anthropophages ? C‚Äôe√Ľt √©t√© la seule chose qui e√Ľt manqu√© au peuple de Dieu pour √™tre le plus abominable peuple de la terre.”

Article ¬ęJuifs¬Ľ :
“Vous ne trouverez en eux qu‚Äôun peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice √† la plus d√©testable superstition et √† la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tol√®rent et qui les enrichissent. Il ne faut pourtant pas les br√Ľler.”

Article ¬ęJob¬Ľ :
“Leur profession fut le brigandage et le courtage ; ils ne furent √©crivains que par hasard.”

Article ¬ęTol√©rance¬Ľ :
“Le peuple juif √©tait, je l‚Äôavoue, un peuple bien barbare. Il √©gorgeait sans piti√© tous les habitants d‚Äôun malheureux petit pays sur lequel il n‚Äôavait pas plus de droit qu‚Äôil n‚Äôen a sur Paris et sur Londres.”

 

 

 

La fiert√© de Voltaire d’√™tre devenu un vrai seigneur f√©odal

Voltaire, dans sa lettre √† M. de Brenles du 27 d√©cembre 1758, se vante de poss√©der un droit de haute justice. Ce droit permet au seigneur f√©odal de juger et prononcer toutes les peines sur son domaine, y compris la peine de mort. Le philosophe en parle √† propos d’un certain Grasset, avec qui il devait √™tre en conflit :
“Il ne me reste plus que de le prier √† diner dans un de mes castels et de le faire pendre au fruit. J’ai heureusement haute justice chez moi, et si M. Grasset veut √™tre pendu, il faut qu’il ait la bont√© de faire chez moi un petit voyage.”

Dans une lettre à Thibouville du 28 mai 1760, il revient sur son droit de haute justice, en particulier de mettre quiconque au pilori.
” On me reproche d’√™tre comte de Ferney. Que ces Jean f… l√† viennent donc dans la terre de Ferney, je les mettrai au pilori. “

Dans sa lettre √† d’Argental du 29 janvier 1764, Voltaire se pr√©occupe des imp√īts f√©odaux, les d√ģmes, qu’il pr√©l√®ve dans ses domaines :

“Je crois que l’affaire des Calas sera finie avant celle des d√ģmes de Ferney. Les trag√©dies, les histoires et les contes n’emp√™chent pas qu’on songe √† ces d√ģmes, attendu qu’un homme de lettres ne doit pas √™tre un sot qui abandonne ses affaires pour barbouiller des choses inutiles.”

 

Dans sa lettre √† d’Argental du 1er f√©vrier 1764, Voltaire se vante d’avoir droit de mainmorte, coutume li√©e au servage et qui avait heureusement disparu un peu partout. La mainmorte fut officiellement abolie en 1790 par un d√©cret de Louis XVI.

“Je remercie tendrement mes anges de toutes leurs bont√©s ; c’est √† eux que je dois celles de M. le duc de Praslin, qui me conservera mes d√ģmes en d√©pit du concile de Latran… Figurez-vous quel plaisir ce sera pour un aveugle d’avoir entre les Alpes et le mont Jura une terre grande comme la main, ne payant rien au roi ni √† l’√©glise, et ayant d’ailleurs le droit de mainmorte sur plusieurs petites possessions.”

Voltaire se pr√©tendit ennemi du servage, comme il s’√©tait dit ennemi de l’esclavage. Il a √©crit un texte √† propos des serfs de Saint-Claude et du mont Jura, en pr√©ambule au Discours aux Welches. Par une lettre du 7 novembre 1764, un habitant de Saint-Claude, Joseph Romain Joly, fr√®re du maire, lui r√©pondit qu’il se trompait et qu’il n’y avait pas de serfs dans son petit pays. Il d√©montra par citation de documents anciens que Saint Claude √©tait “ville franche” depuis longtemps et que le droit de mainmorte n’y avait jamais exist√©.
Lorsque les droits f√©odaux furent abolis, dans la nuit du 4 ao√Ľt 1789, on s’aper√ßut que le d√©fenseur des serfs virtuels de Saint Claude avait refus√© d’√©manciper les siens, qui pourtant √©taient bien r√©els. La preuve se trouverait dans les proc√®s-verbaux de l’Assembl√©e constituante. Avis aux chercheurs.

Pierre Salmon, Le racisme devant l’histoire, Labor-Nathan, 1973

 

(p.64) Voltaire, dans son ‚ÄėTrait√© de m√©taphysique ¬Ľ (1734) se montre partisan de la sup√©riorit√© des Europ√©ens, ¬ę hommes, √©crit-il, qui me paraissent sup√©rieurs aux n√®gres, comme ces n√®gres le sont aux singes et comme les singes le sont aux hu√ģtres ‚Ķ ¬Ľ

Cet homme, qui n‚Äôa pas h√©sit√© √† prendre des parts dans une entreprise nantaise de traite des Noirs ‚Äď placement tr√®s r√©mun√©rateur √† l‚Äė√©poque ‚Äď d√©nonce, n√©anmoins, dans ‚ÄėCandide‚Äô (1759), les abus de l‚Äôesclavage chez les colons hollandais de Surinam : (‚Ķ).

(p.66) Voltaire se r√©v√®le violemment antis√©mite dans son ‚ÄėDictionnaire philosophique‚Äô. L‚Äôarticle ¬ę Juif ¬Ľ est, avec ses trente pages, le plus long du Dictionnaire. ¬ę Sa premi√®re partie (r√©dig√©e vers 1745) s’ach√®ve ainsi : … vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice √† la plus d√©testable superstition et √† la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tol√®rent et qui les enrichissent ; suit la fameuse recommandation qui dans un tel contexte pro¬≠duit l’effet d’une clause de style : // ne faut pourtant pas les br√Ľler (83). ¬Ľ

La correspondance de Voltaire confirme ses positions racistes. Relevons ce passage sugges¬≠tif d’une lettre de Voltaire au chevalier de Lisle dat√©e du 15 d√©cembre 1773 : ¬ę … Mais que ces d√©pr√©puc√©s d’Isra√ęl, qui vendent de vieilles culottes aux sauvages, se disent de la tribu de Nephtali ou d’Issachar, cela est fort peu impor¬≠tant ; ils n’en sont pas moins les plus grands gueux qui aient jamais souill√© la face du globe (84).

(83) Cité par L. POLIAKOV, op. cit., t. III, pp. 105-106.

Cit√© par L. POLIAKOV, op. cit., t. III, pp. 106-107. – Profi¬≠tons de l’occasion pour rappeler que Voltaire estime que la hi√©rar¬≠chie des classes sociales est bienfaisante et qu’il faut se garder de d√©velopper l’enseignement des classes populaires : ¬ę Il me para√ģt essentiel qu’il y ait des gueux ignorants… Ce n’est pas le ma¬≠nŇďuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habi¬≠tant des villes… Quand la populace se m√™le de raisonner, tout est perdu… Il est √† propos que le peuple soit guid√© et non pas qu’il soit instruit. ¬Ľ (Lettre de Voltaire √† Damilaville dat√©e du 1er avril 1766).

(p.75) L‚ÄôEncyclop√©die de Diderot et d‚ÄôAlembert revendique l‚Äô√©galit√© de tous les hommes, l‚Äôabolition de l‚Äôesclavage, de la tyrannie arbitraire du pouvoir judiciaire et de toute forme de contrainte. Il faut toutefois remarquer que ces revendications s‚Äôidentifient avec les int√©r√™ts de la bourgeoisie. D‚Äôo√Ļ leur caract√®re limit√© et parfois contradictoire. (‚Ķ)

Ainsi, certains des leurs 200 collaborateurs ne professent pas toujours l’esprit de tolérance de Diderot et conservent souvent une attitude raciste envers les Noirs.

Hannah Arendt, Sur l'antisémitisme

Hannah Arendt, Sur l’antisémitisme, Calmann-Lévy, 1973

 

‚Äú(…) l‚Äôhistoire elle-m√™me est d√©truite, et sa compr√©hension – fond√©e sur le fait qu‚Äôelle est l‚Äôoeuvre des hommes et peut √™tre comprise par eux – est menac√©e, si les faits ne sont plus regard√©s comme des composants du monde pass√© et pr√©sent, mais sont utilis√©s √† tort comme modes de preuve de telle ou telle opinion.‚ÄĚ (p.36)

 

(p.63) ‚ÄúDiderot, le seul des philosophes fran√ßais qui ne fut pas hostile aux Juifs (…)‚ÄĚ

 

(p.101) Le meilleur terrain d‚Äô√©tude de l‚Äôantis√©mitisme en tant que mouvement politique, au 19e si√®cle, est la France, o√Ļ, pendant pr√®s de dix ans, il domina la sc√®ne politique.‚ÄĚ

 

(p.110) ‚ÄúL‚Äôantis√©mitisme fran√ßais, en outre, est plus ancien que ses homologues europ√©ens, de m√™me que l‚Äô√©mancipation des Juifs remonte en France √† la fin du 18e si√®cle.¬† Les hommes des Lumi√®res qui pr√©par√®rent la R√©volution fran√ßaise m√©prisaient tout naturellement les Juifs: ils voyaient en eux les survivants du Moyen Age, les odieux agents financiers de l‚Äôaristocratie.‚ÄĚ

 

(p.111) ‚ÄúLes cl√©ricaux se trouvant dans le camp antis√©mite, les socialistes fran√ßais se d√©clar√®rent finalement contre la propagande antis√©mite au moment de l‚Äôaffaire Dreyfus.¬† Jusque l√†, les mouvements de gauche fran√ßais du 19e si√®cle avaient √©t√© ouvertement antis√©mites.¬† Ils ne faisaient que suivre en cela la tradition des philosophes du 18e si√®cle, √† l‚Äôorigine du lib√©ralisme et du radicalisme fran√ßais, et ils consid√©raient leur attitude √† l‚Äô√©gard des Juifs comme partie int√©grante de leur anticl√©ricalisme.‚ÄĚ

 

(p.240) L‚Äôantis√©mitisme avait certainement gagn√© du terrain pendant les trois ann√©es qui suivirent l‚Äôarrestation de Dreyfus.¬† ‚ÄúLa presse antis√©mite avait atteint un tirage comparable √† celui des grands journaux (…).‚ÄĚ

Zola publie alors J’accuse et Clémenceau des articles dans L’Aurore.

Le tribunal de Rennes ouvre la kyrielle de proc√®s en cha√ģne.

La populace entre alors en action. (p.241) ‚ÄúLe cri de ‚ÄúMort aux Juifs‚ÄĚ se propagea dans le pays tout entier.¬† A Lyon, √† Rennes, √† nantes, √† Tours, √† Bordeaux, √† Clermont-Ferrand, √† Marseille, partout, en fait, des √©meutes antis√©mites √©clat√®rent, (…).‚ÄĚ

 

(p.243) Max R√©gis, l‚Äôinstigateur du pogrome d‚ÄôAlger, s‚Äô√©tait fait acclamer √† Paris dans sa jeunesse par la racaille qu‚Äôil invitait √† ‚Äúarroser l‚Äôarbre de la libert√© avec le sang des Juifs‚ÄĚ.¬† Esp√©rant arriver au pouvoir par la voie l√©gale et parlementaire, il se fit √©lire maire d‚ÄôAlger et se servit de ce poste pour d√©clencher les ‚Äúpogromes au cours desquels plusieurs Juifs furent tu√©s, des femmes attaqu√©es et des magasins juifs pill√©s.‚ÄĚ

19e siècle:

Am Rande, in : Geschichte, 1, 2004, S.30-31

¬†Eine weitere im gesellschaftlichen Aus stehende Gruppe sind die Juden. Die Mitglieder dieser Religionsgemeinschaft finden sich zwar in allen Gesellschaftsschichten, aber sie sp√ľren im Zweiten Kaiserreich bereits jenen kalten Wind der Ablehnung, der sich dann nach 1933 in einen Sturm des Hasses verwandeln wird.

Einer der wildesten antisemitischen Agitatoren ist ein Vertrauter des jungen Kaisers, dessen Predigten gegen die Juden zu Tausenden in ganz Deutschland verteilt werden : der Hofprediger Adolf Stoecker. F√ľr ihn sind die Juden ¬ę¬†ein Volk des Mammons, in die Welt zerstreut, von Gott entfremdet… und zu einem Werkzeug des Welt- und Geldverkehrs

entartet¬†¬Ľ. Nach Stoecker arbeiten sie an der Zerst√∂rung der Kirche, wiegeln die

Arbeitermassen auf und versuchen, die Deutschen zu beherrschen. 1883 schon erkl√§rt der Prediger: ¬ę¬†Das aber glaube ich, dass die Existenz von einer halben Million Juden, welche den Kapitalismus in seiner schneidendsten Gestalt auf die Spitze treiben, der st√§ndig kreissende

Mutterschoss ist f√ľr die Unzufriedenheit, f√ľr die g√§renden M√§chte, welche aus den unteren Volksklassen zum Licht empordr√§ngen.¬†¬Ľ (‚Ķ)

Die tief verwurzelten Feindbilder der wilhelminischen Epoche gegen√ľber Juden und Sozialisten √ľberlebten den Kollaps des Regimes am Ende des Ersten Weltkriegs. Sie bildeten den unheilvollen N√§hrboden f√ľr politische Wahnvorstellungen wie die ” Dolchstosslegende ” oder die “j√ľdische Weltverschw√∂rung”, die den Aufstieg Hitlers beg√ľnstigten.

 

19e siècle : Léon Poliakov, Le mythe aryen

Léon Poliakov, Le mythe aryen, éd. Calmann-Lévy, 1971

 

(p.285) On pourrait citer aussi, dans le cas de la science fran√ßaise, l‚Äôesprit original que fut Gustave Le Bon. Ses diatribes antijuives manquaient pourtant compl√®tement d‚Äôoriginalit√©, en ce sens que tout ce qu‚Äôil disait avait d√©j√† √©t√© dit, et avec davantage de brio, par Voltaire ‚ÄĒ au terme pr√®s d‚ÄôAryen.¬†¬†¬†¬†¬†

Il a √©t√© souvent observ√© que l‚Äôantis√©mitisme fran√ßais servit de d√©rivatif √† l‚Äôhumiliation nationale de 1871. En 1883, un banal article du Figaro illustrait remarquablement ce m√©canisme. Son auteur, Ren√© Lagrange, entreprenait d‚Äô√©voquer l‚Äôentr√©e triomphale des troupes prussiennes √† Paris. Loin d‚Äôen contester 1‚Äô ¬ę aryanisme ¬Ľ, il paraissait rendre hommage, en les d√©crivant, aux m√Ęnes de Clovis et de ses compagnons :

¬ę Ils portaient pour la plupart, l‚Äôuniforme brillant des cuirassiers. Coiff√©s de casques dont le cimier portait des animaux chim√©riques, rev√™tus de cuirasses orn√©es d‚Äôarmoiries en relief ou d‚Äô√©cussons en m√©tal, ces cavaliers √©tincelaient sous les premiers rayons d‚Äôun soleil de mars.

La physionomie de ces soudards aristocratiques √©tait en harmonie avec leurs m√Ęles armures. (…) ¬Ľ

(p.286) Ses ressentiments de vaincu, René Lagrange les manifestait un peu plus loin, dans sa description :

¬ę Ce groupe militaire √©tait imm√©diatement suivi d‚Äôun autre, mais civil, celui-l√†. Le second groupe √©tait, assur√©ment, plus curieux encore que le premier. Derri√®re ces Centaures tout bard√©s de fer et √©tince¬≠lants d‚Äôacier, s‚Äôavan√ßaient, enfourch√©s sur leurs chevaux comme des pincettes, des personnages bizarres v√™tus de longues houppelandes brunes et ouat√©es. Mines allong√©es, lunettes d‚Äôor, cheveux longs, barbes rousses et sales, vermicul√©es en tire-bouchons, chapeaux √† larges bords, c‚Äô√©taient autant de banquiers isra√©lites, autant d‚ÄôIsaac Laquedem, suivant l‚Äôarm√©e allemande comme les vautours. A cet accoutrement, il n‚Äô√©tait pas difficile de reconna√ģtre leur profession. C‚Äô√©taient, √©videmment, les comptables ou financiers juifs charg√©s de l‚Äôencaissement de nos milliards… ¬Ľ

 

(p.296) L‚Äô√©cole de Paris s‚Äôen tenait plus classiquement √† la physiologie; et son c√©l√®bre chef, le docteur J.-M. Charcot (1825-1893) en vint √† penser que les Juifs √©taient racialement pr√©dispos√©s √† la ¬ę n√©vropathie ¬Ľ des voyages ou du nomadisme; le l√©gendaire Juif errant ne faisait que typifier ce ¬ę besoin irr√©sistible de se d√©placer, de voyager sans pouvoir se fixer nulle part ¬Ľ. En cons√©quence, Charcot chargeait l‚Äôun de ses assistants, le docteur Henry Meige, d‚Äô√©tudier syst√©matiquement et sous sa direction le ph√©nom√®ne du Juif Errant.

(p.297) Dans sa th√®se de doctorat, le docteur Meige qualifiait celui-ci de ¬ę prototype des Isra√©lites n√©vropathes p√©r√©grinant √† travers je monde ¬Ľ. ¬ę N‚Äôoublions pas, continuait-il, qu‚Äôils sont Juifs, et qu‚Äôil est dans le caract√®re de leur race de se d√©placer… ¬Ľ D√©crivant ensuite les cas cliniques observ√©s par lui et ses confr√®res, il cherchait √† distinguer entre ce terrain caract√©riel et l‚Äô√©tiologie :

¬ę Quelles ont √©t√© les causes occasionnelles de cette maladie du voyage? Des traumatismes comme dans le cas de K… Des √©motions violentes comme chez S… C‚Äôest l‚Äô√©tiologie m√™me de leurs attaques. N‚Äôest-ce pas √† la suite d‚Äôune √©motion violente, la vue de J√©sus-Christ sous la torture du calvaire, que Cartophilus s‚Äôenfuit de sa demeure et se mit √† p√©r√©griner? ¬Ľ

 

(p.305) Dans l‚Äôensemble Darwin partageait cet optimisme, et de m√™me, le partage du genre humain en ¬ę races sup√©rieures ¬Ľ et ¬ę races inf√©rieures ¬Ľ allait de soi pour lui. √Čparses dans la Descendance de l‚Äôhomme, ces id√©es, sans figurer au premier plan, en formaient en quelque sorte un leitmotiv : c‚Äôest ainsi qu‚Äôil estimait que la diff√©rence de niveau mental entre les diff√©rentes races √©tait plus grande que celle qui pouvait s√©parer entre eux les hommes d‚Äôune m√™me race. Dans un curieux passage, consacr√© √† l‚Äô√©nergie des colonisateurs anglais, il se ralliait m√™me √† l‚Äôid√©e d‚Äôun obscur eccl√©¬≠siastique, le r√©v√©rend Zincke, d‚Äôapr√®s lequel l‚Äôhistoire de l‚ÄôOccident semblait se poursuivre en vue d‚Äôune certaine fin ‚ÄĒ qui √©tait l‚Äôessor mondial de la race anglo-saxonne.

 

(p.309) Le public allemand avait r√©serv√© √† la doctrine de la s√©lection naturelle un accueil enthousiaste, au point que divers partis politiques cher¬≠chaient √† en tirer argument. La social-d√©mocratie s‚Äôen r√©clamait, et Engels voulait l‚Äôinterpr√©ter dialectiquement1; ce √† quoi l‚Äôillustre darwinien Haeckel, qui ne se souciait pas de la dialectique, objec¬≠tait que la s√©lection naturelle n‚Äô√©tait ni socialiste, ni d√©mocrate, mais aristocrate 2. A peine la Descendance de l’homme venait-elle de para√ģtre, que le darwinisme se trouvait invoqu√© par la propa¬≠gande antis√©mite : sous le titre de Darwin, Deutschland und die Juden (1876), un certain O. Beta demandait aux autorit√©s de prendre en consid√©ration ¬ę les r√©v√©lations de la doctrine darwi¬≠nienne ¬Ľ, de constater qu‚Äôune ¬ę lutte pour l‚Äôexistence ¬Ľ se poursui¬≠vait entre une race germano-aryenne productive, et une race s√©mite parasitaire, et de promulguer en cons√©quence une l√©gislation anti¬≠juive, scientifiquement justifi√©e. Un agitateur plus connu, le pro¬≠fesseur Eugen D√ľhring, estimait que le probl√®me juif √©tait inso¬≠luble au sein de la soci√©t√© bourgeoise, et mettait ses espoirs dans le r√©gime socialiste, le seul r√©gime, √©crivait-il en paraphrasant Karl Marx, capable ¬ę d‚Äô√©manciper la soci√©t√© du Juif ¬Ľ. (…)

C‚Äôest ainsi que le fondateur du mouvement eug√©nique en Allemagne, le docteur Alfred Ploetz (1860-1940), qui reprochait au christianisme et √† la d√©mocratie d‚Äôavoir √©mouss√© chez le peuple ¬ę le sens de la race ¬Ľ, classait en haut de son √©chelle raciale ¬ę les Aryens occidentaux ¬Ľ – et les Juifs, auxquels il attribuait √©galement une origine aryenne (1895). Il est vrai qu’il √©volua par la suite, restreignant, dans la revue qu’il publiait, son int√©r√™t aux seuls Germains, et fondant m√™me une secr√®te “Soci√©t√© nordique”. Hitler assouvissait en 1936 l’ambition de sa vie, en le nommant professeur d’universit√©.

L‚Äôessor de l‚Äôeug√©nique ‚ÄĒ qui, en Allemagne, re√ßut de Ploetz le nom d‚Äô ¬ę hygi√®ne de la race ¬Ľ ‚ÄĒ fut grandement stimul√© par la famille Krupp, qui, ¬ę dans l‚Äôint√©r√™t de la patrie et pour promou¬≠voir la science ¬Ľ, lan√ßa en 1900 un concours sur le th√®me : ¬ę Que nous enseignent les principes de la th√©orie de la descendance, en ce qui concerne l‚Äô√©volution politique int√©rieure, et la l√©gislation de l‚Äô√Čtat? ¬Ľ Un prix de 50 000 marks devait r√©compenser le laur√©at; le jury √©tait constitu√© par six savants renomm√©s, dont Ernst Haeckel; les travaux afflu√®rent, atteignant le nombre de soixante, dont les meilleurs furent publi√©s, aux frais de Krupp.

 

(p.311) Un autre ouvrage prim√©, celui du docteur Ludwig Woltmann (1871-1907), √©tait r√©dig√© dans un esprit tout diff√©rent. Cet adepte de Vacher de Lapouge poussait √† l‚Äôextr√™me la foi dans la supr√©¬≠matie des ¬ę Nordiques ¬Ľ, ou dolichoc√©phales blonds, parmi lesquels il n‚Äôh√©sitait pas √† ranger tous les grands hommes du pass√© et du pr√©sent, de Dante √† Napol√©on et de Renan √† Wagner (il consacrait √† cette d√©monstration deux autres livres 2). Les m√©langes avec des races de valeur moindre, telles que l‚Äôalpine, la m√©diterran√©enne et la s√©mite, sans parler de n√©fastes croisements avec des Mongols ou m√™me des Noirs, alt√©raient la qualit√© de la race sup√©rieure. L‚Äôavenir paraissait sombre √† Woltmann pour une autre raison encore : leur nature combative poussait les Germains √† guerroyer constamment entre eux, ¬ę car le Germain est le pire ennemi du Germain ¬Ľ, et √† s‚Äôentre-d√©truire. Ce massacre ne pouvait que conti¬≠nuer, puisque la loi du progr√®s l‚Äôexigeait : ¬ę Supprimer cette hosti¬≠lit√© serait supprimer une condition fondamentale du d√©veloppe¬≠ment culturel : et ce serait une pu√©rile tentative d‚Äôopposer des songes creux aux lois de la nature. ¬Ľ (Cette antinomie entre ¬ę les lois s√©lectives ¬Ľ et ¬ę les lois du progr√®s ¬Ľ pr√©occupait de nombreux esprits. En d√©finitive, quel jugement porter sur la guerre? ¬ę Sans guerre, tout le monde deviendrait rus√©, dur et l√Ęche comme les Juifs d‚Äôaujourd‚Äôhui ¬Ľ, √©crivait un autre eug√©niste allemand, le docteur Steinmetz.)

 

(p.312) C’est surtout de Woltmann et de Ploetz que se réclamaient les eugénistes-généticiens de la génération suivante, celle qui fleurit sous le IIIe Reich, les Eugen Fischer, les Fritz Lenz, les Otmar von Verschuer.

 

(p.313) En 1905, l‚Äôinfatigable Ploetz fondait une ¬ę Soci√©t√© internationale ¬†pour l‚Äôhygi√®ne raciale ¬Ľ, destin√©e √† promouvoir la qualit√© de la race blanche : son comit√© d‚Äôhonneur s‚Äôorna bient√īt de noms tels que E. Haeckel, A. Weismann, Fr. Galton et les membres se comptaient par centaines. En comparaison, la ¬ę Eugenics Education Society ¬Ľ de Grande-Bretagne (1908) ou le ¬ę Eugenics Record Office ¬Ľ des √Čtats-Unis (1910), les deux seules organisations de ce genre cr√©√©es hors d‚ÄôAllemagne, faisaient plut√īt pauvre figure. En 1908, Ploetz 7 annon√ßait la fondation d‚Äôune soci√©t√©-sŇďur, anim√©e par l‚Äôagitateur antis√©mite Theodor Fritsch, la ¬ę Communaut√© du renouvellement allemand ¬Ľ (Deutsche Erneuerungsgemeinde), qui pr√©conisait le retour √† la terre comme principal moyen de r√©g√©n√©ration, et dont l‚Äôacc√®s √©tait r√©serv√©, cela va de soi, aux seuls Aryens. En 1913 surgissait (p.314) une troisi√®me soci√©t√©, 1‚Äô ¬ęUnion allemande¬Ľ (Deutschbund), qui voulait se consacrer plus sp√©cialement √† ¬ę l‚Äôextirpation des √©l√©¬≠ments inf√©rieurs de la population ¬Ľ et √† ¬ę la lutte contre les sangs ^ juif et slave ¬Ľ.

Ainsi, née en Grande-Bretagne, l’eugénique avait trouvé en Allemagne, et d’abord du point de vue idéologique, sa patrie d’élection.

 

(p.320) Les pères spirituels possibles du national-socialisme étant innom­brables, venons-en, pour conclure, à deux personnages dont l’influence s’exerça par l’organisation et l’action politique bien plus que par la plume.

En √©t√© 1890, Guillaume II c√©dait √† la Grande-Bretagne, en √©change de l‚Äô√ģle de Heligoland, Zanzibar et son arri√®re-pays. Cette op√©ration de repli renfor√ßa la flamb√©e d‚Äôindignation provoqu√©e par le r√©cent limogeage de Bismarck, et incita un jeune collaborateur de Krupp, Alfred Hugenberg, √† cr√©er la fameuse ¬ę Association pan-allemande ¬Ľ (Alldeutscher Verband).

 

(p.321) Dans la r√©publique de Weimar, le Alldeutscher Verband, fort des liens de Class et de Hugenberg avec la grande industrie, devint le principal bailleur de fonds des officines de propagande antis√©mite et de diffusion de ¬ę Protocoles des Sages de Sion ¬Ľ. On trouvera la description de ces activit√©s dans le beau livre de Norman Cohn x; mais comment ne pas √©voquer, √† ce propos, le rendez-vous accord√© en 1920 par Class √† Hitler, le respectueux baise-mains du jeune agitateur, et ses protestations embarrass√©es sur les inconv√©nients d‚Äôune propagande antis√©mite trop agressive et trop franche?

 

 

(p.321-322) LA MYSTIQUE ARYENNE

(…) L‚Äôex√©g√®se th√©ologique s‚Äôing√©niait √† solliciter √† cet effet la Bible, et plus sp√©cia¬≠lement la mal√©diction de Cham; du reste, √† l‚Äôapog√©e de l‚Äôeurop√©o¬≠centrisme racial, c‚Äôest-√†-dire dans la seconde moiti√© du XIXe si√®cle, le concile du Vatican lui aussi refusait de lever cet anath√®me, et le cardinal Lavigerie, l‚Äôap√ītre de l‚Äôanti-esclavagisme, pensait que seule la conversion de la race noire lui permettrait d‚Äôy √©chapper. Il reste que le sectarisme protestant permettait de s‚Äôengager infiniment plus loin dans les th√©ologies de ce genre.

 

(p.325) Paul de Lagarde (1827-1891) devenait le proph√®te, d√Ľment canonis√© sous le IIIe Reich, d‚Äôune nouvelle ¬ę religion allemande ¬Ľ.

 

(p.326) En proclamant ainsi l‚Äôinauthenticit√© de l‚ÄôAllemagne de son temps, et en l‚Äôexhortant √† retrouver sa vraie nature, Lagarde se laissait parfois aller √† de singuliers aveux. Apr√®s avoir r√©clam√©, une fois de plus, une ¬ę destruction du juda√Įsme ¬Ľ √† l‚Äô√©chelle europ√©enne, faute de quoi l‚ÄôEurope se transformerait en un vaste cimeti√®re, il conti¬≠nuait : ¬ę C‚Äôest dans la mesure o√Ļ nous deviendrons nous-m√™mes que les Juifs cesseront d‚Äô√™tre juifs 8. ¬Ľ L‚Äôappel au massacre voisine ici avec le constat d‚Äôune carence spirituelle ou morale, voisinage qu‚Äôon retrouve dans cette autre formule : ¬ę Chaque Juif est une preuve (p.327) de la faiblesse de notre vie nationale et du peu de valeur de ce que nous appelons religion chr√©tienne.¬Ľ

Aussi bien Lagarde r√™vait-il d’xiler les Juifs √† Madagascar, √©crivant encore qu’on ne parlemente pas avec les bacilles et les trichines, mais qu’on les extermine. (…)

Il reste à préciser qu’avant Hitler et Rosenberg, Lagarde eut bien d’autres admirateurs, de Thomas Carlyle à Thomas Mann (qui le qualifiait de praeceptor Germaniae), et de Paul Natorp à Thomas Masaryk (qui, pourtant, n’était pas d’accord avec le juge­ment que Lagarde portait sur les Tchèques). On entrevoit ainsi un certain climat mental de la fin du xixe siècle, qui mériterait d’être mieux connu.

 

(p.331) l‚ÄôŇďuvre de Marcel Proust, (…) wagn√©rien, contient maint t√©moignage et (…) est illustr√©e par un discours d‚ÄôAlfred Naquet, devant la Chambre des D√©put√©s : ¬ę Moi qui suis Juif et non antis√©mite, je crois… qu‚Äôil y avait chez les Juifs, relativement √† la race aryenne, une inf√©rio¬≠rit√©… Il y a eu, par rapport aux Juifs, une f√©condation intellectuelle par l‚ÄôAryen… ¬Ľ (1895). (NB La conduite et les d√©convenues du “Juif honteux” Albert Bloch, dans la ‘Recherche du temps perdu’, sont particuli√®rement instructives √† cet √©gard.)

En Allemagne, Wagner se chargeait lui-même d’expliciter son message, ou sa religion, dont les grands fondements étaient l’anthropodicée de Schlegel, et la métaphysique antijuive de Schopenhauer, complétées, au fil des années, par d’autres lectures, en dernier lieu, par Gobineau. 

im 19. Jahrhundert - Gustav Stilles Rassismus

(FAZ, 02/02/2009)

Kibbuzim, Araber und Juden: 

Ludger Heid, Mit Marx in die W√ľste, Die Zeit, 03/12/2009

Die ber√ľhmten israelischen Kibbuzim, bemerkte der Satiriker Ephraim Kishon einmal in den sechziger Jahren, ¬Ľsind ein Unikum in der Geschichte: die einzigen landwirtschaftlichen Kollektive, die auf freiwilliger Basis errichtet wurden und die ohne Geheimpolizei, Schnellgerichte und Hinrichtungskommandos weiter bestehen. Die Sowjetunion hat gegen diese Provokation wiederholt Einspruch erhoben.¬ę Kishons Scherz ist von der Realit√§t lange schon √ľberholt: Der Kibbuz hat den Sozialismus sowjetischer Pr√§gung bereits um zwei Jahrzehnte √ľberlebt, gleichwohl hat er sich von seinen urspr√ľnglichen sozialistischen Ideen l√§ngst entfernt.

Kibbuzim sind, vereinfacht gesagt, genossenschaftliche Einrichtungen ohne Privateigentum und privatwirtschaftliche T√§tigkeit, mit gemeinsamer Kasse, gemeinsamer Arbeit und Produktion sowie gemeinsamen Einrichtungen des Konsums und der Lebensf√ľhrung. Die Kinder werden in Kinderh√§usern erzogen. Die Verwaltung der Kibbuzim ist demokratisch, gew√§hlte Aussch√ľsse sind fur die verschiedenen Belange verantwortlich: fur Wirtschaft und Finanzen, f√ľr die Arbeitsverteilung, der zumeist ein Rotationsprinzip zugrunde liegt, f√ľr Erziehung und Kulturelles. Regelm√§ssige Versammlungen der Mitglieder entscheiden √ľber alle wichtigen Fragen. Die Idee stammt aus einer Zeit, als in Europa, das gerade die Hochphase der Industrialisierung durchlief, viel √ľber ‚ÄěLebensreform‚Äú, √ľber eine Erneuerung des Handwerks und der Landwirtschaft, √ľber Schmiede und Scholle diskutiert wurde. So schien auch zu Beginn der zionistischen Bewegung das Leitbild vom kolonisierenden Bauern und handarbeitenden Juden auf: Auf dem 1. Zionistenkongress 1897 in Basel sprach Alterspr√§sident Karpel Lippe wortreich davon, ¬Ľlebenskr√§ftige, arbeitslustige junge Leute¬ę nach Pal√§stina ¬Ľhinzubef√∂rdern¬ę, die ¬Ľdurch Arbeit und Fleiss das verw√ľstete Land in ein Eden verwandeln¬ę sollten. Von Genossenschaften war aber noch nicht die Rede. – In seiner programmatischen Schrift Altneuland avisierte Theodor Herzl, der Begr√ľnder des politischen Zionismus, 1902 ein Eldorado der Sozialreform, ein Projekt, von dem es hiess: ¬ĽWir sind kein Staat […], wir sind einfach eine Genossenschaft, innerhalb deren es wieder eine Anzahl kleinerer Zweckgenossenschaften gibt.¬ę Herzl entwarf eine Gesellschaftsordnung, die keine ¬ęeisernen Regeln, keine unbeugsamen Grundgesetze, √ľberhaupt nichts Hartes, Steifes, Doktrin√§res kennen sollte, vor allem ¬ękeine etablierte Herrschaftsordnung¬ę. Die Zionisten, die Herzl im Auge hatte, sollten ein v√∂llig neues Gemeinwesen schaffen, eine Gesellschaftsform zwischen Kapitalismus und Kommunismus, zwischen Individualismus und Kollektivismus.

Die erste, Alija (Aufstieg) genannte Einwanderung nach Pal√§stina brachte von 1882 bis 1904 etwa 25 000 Juden ins Land. Die Pioniere stammten vorwiegend aus Russland, Rum√§nien und Galizien. Sic wollten nicht nur die zaristische Tyrannei hinter sich lassen und den immer w√ľtender werdenden Pogrom-Antisemitismus, sondern zugleich die strengen, einschr√§nkenden Religionsgesetze des Schtetl. Ein guter Schuss Abenteuerlust war wohl mit dabei. Dass man Arbeiter und Bauer werden wollte, war indes nicht zuletzt eine Reaktion auf Jahrhunderte des Ausschlusses der Juden von jeder landwirtschaftlichen und gewerblichen Bet√§tigung in der europ√§ischen Diaspora.

 

(…) Viele junge Deutsche ans der Bundesrepublik zieht es in die Kibbuzim

(…)

Im Herbst 1914 wurde in Degania die erste Hochzeit gefeiert. Am 20. Mai 1915 bekam das junge Paar einen Sohn. Ein echter Kibbuznik, der den Namen Mosche erhielt. Sein Nachname: Dajan.

(…)

Der Kibbuz war fur viele Fl√ľchtlinge der dreissiger, vierziger Jahre ein erstes Zuhause nach der Zeit der Verfolgung. Die Mehrheit der Zuwanderer von damals, auch der sp√§teren, betrachtete Pal√§stina zun√§chst als Asyl und erst in zweiter Linie als Ort, an dem der zionistische Sozialismus aufgebaut werden sollte. Mitunter stiessen die Neueinwanderer auf Vorurteile der ans√§ssigen j√ľdischen Bev√∂lkerung, kreidete man ihnen doch an, ¬Ľnur wegen Hitler¬ę gekommen zu sein.

(…)

Der Widerstand der Araber gegen ihre unwillkommenen Nachbarn wuchs. 1936 stand die j√ľdische Bev√∂lkerung in den St√§dten vor einer Hungersnot, als die Araber die Verbindungen zwischen Stadt und Land unterbrochen hatten. Der Konflikt versch√§rfte sich. Die Juden bauten neue Siedlungen an strategischen Punkten, um die Strassen sch√ľtzen zu k√∂nnen. Brachliegendes Land wurde besetzt. Bald schon, zu Beginn der vierziger Jahre, enrwickelte der Kibbuz einen besonderen Typus – die Wehrsiedlung. Mauern und Wachtturm dieser kleinen Festungen mussten in einem Tag errichtet sein, sodass man schon in der ersten Nacht imstande war, arabische √õberf√§lle abzuwehren. Die Wehrsiedlungen trugen zur Militarisierung der Bewegung bei, ihre Mitglieder f√īrderten die expansionistische nationale Siedlungspolitik. In den Kibbuzim lagerten die Waffen der Hagana, der Untergrundorganisation der pal√§stinensischen Juden.¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†

Mit dem Einwanderungsstrom nach dem Krieg erreichte die Bewegung ihren H√∂hepunkt. Monat um Monat entstanden neue Siedlungen. In der ¬ęOpera¬≠tion Negev¬ę 1946 wurden an einem Tag elf Kibbuzim im w√ľstenreichen S√ľden des Landes gegr√ľndet, der kaum besiedelt war. In solchen ¬ĽOperationen¬ę legte man die Grenzen des werdenden Staates fest.

Das Alltagsleben spiegelte die unterschiedlichen Mentalit√§ten und kulturellen Temperamente wider: Man pfl√ľckte Oliven und stritt dabei √ľber Tolstoj und Bakunin, √ľber Gustav Landauers Sozialismus und las ewige Spannungsverhaltnis zwischen Gleichheit und Freiheit. Man sortierte Eier im H√ľhnerstall und √ľberlegte, wie den alten Festen Israels ihr b√§uerlicher Charakter wiedergegeben werden k√∂nnte. Beim Schneiden der Rebst√∂cke diskutierte man die moder¬≠ne Kunst. So jedenfalls erinnert sich der Schriftsteller Amos Oz in seinem autobiografischen Roman Eine Geschichte von Liebe und Finsternis an seine Kibbuzjahre in den sp√§ten F√ľnfzigern, als man die Gemeinschaften auch im Ausland gern als ¬Ľsozialistische Oasen in rauher kapitalistischer Welt¬ę verkl√§rte.

(…)

Trotz dieser Umbr√ľche geht es weiter. Heute gibt es √ľber 270 Kibbuzim unterschiedlicher Gr√∂sse in Israel, mit jeweils 200 bis 2000 Mitgliedern. Insgesamt leben etwa drei Prozent der Gesamtbev√∂lkerung in den Kollektiven.

 

1898- Le pogrom d'Alger

www.ldh-toulon.net/spip.php?article284

 

1898 : l’embrasement antijuif en Algérie

 

article¬†de la rubrique les deux rives de la M√©diterran√©e > les ¬ę¬†populations¬†¬Ľ de l‚ÄôAlg√©rie coloniale
date de publication : mercredi 29 octobre 2003

Extrait de Alger 1860-1939 – Le mod√®le ambigu du triomphe colonial, √©d. Autrement, collection M√©moires n¬į55, mars 1999.

 

par Geneviève Dermenjian

L’antisémitisme des Européens d’Algérie fut parfois spectaculaire. Fièvre bénigne, aux manifestations essentiellement électorales, ou caractéristique plus profonde ?

Trois avril 1898, quatorze heures. Le G√©n√©ral-Chanzy, qui fait la navette avec Marseille, entre dans le port d‚ÄôAlger et se range le long du quai o√Ļ se pressent officiels et membres de d√©l√©gations d‚Äôassociations. Le d√©barcad√®re est noir de monde, la foule est descendue par la rampe de l‚ÄôAmiraut√© et par les escaliers face au square Bresson. Hommes et femmes ont les bras charg√©s de fleurs, de couronnes de palmes, de bouquets li√©s par des rubans tricolores. Lorsque √Čdouard Drumont se pr√©sente enfin, la foule applaudit, crie sa joie, entonne La Marseillaise anti¬≠juive et lance sporadiquement des¬†: ¬ę¬†√Ä bas les Juifs¬†!¬†¬Ľ Drumont, qui vient d‚Äôannoncer sa participation aux √©lections l√©gislatives √† Alger sous l‚Äô√©tiquette ¬ę¬†candidat antijuif¬†¬Ľ, reste un instant incr√©dule devant cet accueil, alors que la foule br√Ľle des effigies d‚ÄôAlfred Dreyfus sous les bravos.

Apr√®s quelques mots de bienvenue, Drumont descend la passerelle et s‚Äôinstalle dans une voiture. Le cort√®ge qui se forme aussit√īt remonte la rampe Chasseloup-Laubat, traverse le boulevard du Front-de-Mer, prend le boulevard de la R√©publique jusqu‚Äô√† Mustapha o√Ļ un arr√™t est pr√©vu devant la mairie, puis fait route vers le boulevard Bon-Accueil o√Ļ se trouve la villa Jeanne-d‚ÄôArc (sic) qui doit l‚Äôaccueillir. Tout au long du parcours, on acclame ce leader. ¬ę¬†Ce fut pendant une demi-heure une acclamation ininterrompue, rapporte le journaliste de la Revue alg√©rienne, des hommes se brisaient la voix √† force de crier¬†: “Vive Drumont¬†!” Des femmes jetaient des bouquets et, au risque de se faire √©craser, fendaient la foule pour s‚Äôapprocher de lui¬†; des fleurs tombaient des balcons¬†; la voiture √©tait par instants soulev√©e et les chevaux ne la tra√ģnaient plus. Lui, debout dans la voiture, entre R√©jou et Louis R√©gis, souriait √† la foule.¬†¬Ľ¬†[1]

Cet accueil triomphal, Alger le r√©servait √† celui qui s‚Äô√©tait rendu c√©l√®bre dans les ann√©es 1880 avec la publication de La France juive, pamphlet qui d√©passait le millier de pages et qui s‚Äô√©tait vendu √† des dizaines de milliers d‚Äôexemplaires. Convaincu par le jeune leader antijuif Max R√©gis de se pr√©senter √† Alger, Drumont allait y remporter un v√©ritable triomphe qui d√©passa le cadre de la ville. Les √©lections du 8 mai 1898 donn√®rent en Alg√©rie 4 si√®ges sur 6 aux ¬ę¬†candidats antijuifs¬†¬Ľ¬†: Drumont et Marchal sont √©lus √† Alger, √Čmile Morinaud √† Constantine et Firmin Faure √† Oran. Seuls Thompson et √Čtienne conservaient leur si√®ge. Apr√®s cette victoire, les ¬ę¬†quatre mousquetaires gris¬†¬Ľ¬†[2] quittent Alger le 29 mai, dans l‚Äôapoth√©ose que l‚Äôon devine, bien d√©cid√©s √† en d√©coudre √† l‚ÄôAssembl√©e nationale. Soucieux de prouver leur bonne foi, et de justifier leur bon choix, les √©lecteurs de Drumont suivent les ¬ę¬†exploits¬†¬Ľ de leur ma√ģtre √† penser et n‚Äôh√©sitent pas √† couvrir les murs d‚Äôaffiches reproduisant le discours du 23 d√©cembre 1898 de Drumont √† la Chambre des d√©put√©s. Cet affichage sauvage en entra√ģnera un autre, hostile cette fois √† Drumont, repr√©sent√© en p√®lerin, en pr√™tre, en singe et affubl√© du surnom de ¬ę¬†Barbapoux¬†¬Ľ¬†[3]. Les partisans de Drumont parcouraient la ville pour d√©coller ou lac√©rer ces affiches. Mais ce fut l√† une des rares oppositions √† cet homme politique.

L’antisémitisme en Algérie n’est pas une création spontanée de la fin du XIXème siècle, surgie pour assouvir une passion passagère ou pour imiter la métropole en proie aux convulsions de l’affaire Dreyfus. C’est au début de la présence française qu’il faut le faire remonter chez les Européens, tant civils que militaires. Ce courant avait des racines raciales, économiques, religieuses, sociales, ou proprement locales même, si l’on considère que de nombreux militaires étaient hostiles aux Juifs dans l’espoir de plaire aux Musulmans. Cependant, la France déploya une politique d’assimilation des Juifs d’Algérie et leur statut se rapprocha progressivement de celui des Français. Le décret Crémieux du 24 octobre 1870, qui les naturalisa en masse, ne fut ni une divine surprise ni un coup de tonnerre dans un ciel serein, il venait achever une politique d’assimilation mise en oeuvre depuis une trentaine d’années.

D√®s lors, l‚Äôantis√©mitisme larv√© des Fran√ßais d‚ÄôAlg√©rie se radicalisa. D√©sormais, les Juifs devenaient assez nombreux pour d√©cider du r√©sultat des √©lections en votant ensemble pour un candidat, et c‚Äôest avec eux qu‚Äôil fallait donc partager les fruits de la conqu√™te. Malgr√© quelques consignes de vote, les Juifs partag√®rent leurs voix entre les diff√©rentes formations politiques, selon les villes, avec une pr√©f√©rence toutefois pour les r√©publicains opportunistes. Ils obtinrent ainsi la sympathie de tous. Ces pratiques √©lectorales √©taient courantes en Alg√©rie, mais elles devaient choquer les Fran√ßais, qui attendaient davantage de r√©publicanisme de la part de ces nouveaux venus en politique. D‚Äôann√©e en ann√©e, la question revint au centre des discussions. On n‚Äôh√©site pas √† flatter les Juifs avant les √©lections, pour les maudire ensuite en cas de d√©faite et r√©clamer l‚Äôabrogation du ¬ę¬†funeste d√©cret¬†¬Ľ. Au tournant des ann√©es 1890, l‚Äôantis√©mitisme fit un nouveau bond. Il permet l‚Äô√©lection de la liste antijuive d‚Äô√Čmile Morinaud √† la mairie de Constantine en 1896, puis √† Oran l‚Äôann√©e suivante. De graves √©meutes secouent les principales villes d‚ÄôOranie cette ann√©e-l√†.

Alger n‚Äôest pas en reste. La premi√®re ligue antijuive s‚Äôy cr√©e en 1892 √† l‚Äôinitiative de personnes tr√®s diff√©rentes mais se r√©clamant toutes du ¬ę¬†parti socialiste r√©volutionnaire en lutte contre le pouvoir orl√©aniste et de l‚Äôargent¬†¬Ľ. Peu de temps apr√®s, la ligue prend le nom de Ligue socialiste antijuive. Dans ses r√©unions, on y c√ītoie,selon un rapport de police, ¬ę¬†toutes sortes de personnes, y compris des anarchistes pour qui les grandes mondaines sont les prostitu√©es de la haute soci√©t√©¬†¬Ľ¬†!¬†[4] Incidents, violences et √©chauffour√©es se multiplient √† partir de 1895. L‚Äôantis√©mitisme recrute sans mal parmi les N√©os¬†[5], Maltais, Italiens, Espagnols que l‚Äôon naturalise √† partir de 1889. Des Alg√©riens se m√™leront √† eux au moment des pillages. Ce petit peuple europ√©en d‚ÄôAlger trouve son porte-parole en Cagayous, le personnage cr√©√© par l‚Äô√©crivain Musette et qui devint l‚Äôarch√©type des antijuifs alg√©rois. Moins de deux ans plus tard, Alger d√©couvre son h√©ros antijuif, Max R√©gis, √©tudiant d‚Äôorigine italienne expuls√© pour deux ans de l‚Äôuniversit√© d‚ÄôAlger. Ce dernier construit sa carri√®re politique autour de la ¬ę¬†question juive¬†¬Ľ et du s√©paratisme avec la m√©tropole. √Ä deux reprises, R√©gis est port√© quasi triomphalement √† la mairie d‚ÄôAlger¬†: il y reste deux mois la premi√®re fois avant d‚Äô√™tre suspendu et il d√©missionne la seconde fois afin de pr√©venir une nouvelle suspension. Adul√© par la foule alg√©roise pendant trois ans environ, Max R√©gis est le symbole de la crise antijuive alg√©roise, agressive et populaire. Le maire d√©chu multiplie les violences verbales contre les Juifs et les autorit√©s, presse l‚ÄôAlg√©rie de se s√©parer de la France pour devenir un ¬ę¬†nouveau Cuba¬†¬Ľ¬†[6], prend des mesures discriminatoires contre les Juifs. Cette attitude le m√®ne en prison, devant les tribunaux, puis sur le chemin provisoire de l‚Äôexil.

Max Régis porté en triomphe à Alger en 1898

L‚Äôann√©e 1898 voit le triomphe des antis√©mites √† Alger et dans toute l‚ÄôAlg√©rie. Partout, la m√™me ferveur, les m√™mes agressions verbales et physiques, la m√™me atmosph√®re de f√™te m√™l√©e de r√©volte. Les Juifs d‚ÄôAlger, toutefois, sont plus molest√©s, humili√©s qu‚Äôailleurs. Au d√©but de janvier ont lieu des √©meutes d‚Äôune rare violence √† Bab el-Oued et √† Bab Azoun. Du 20 au 25 janvier, partout en ville, la rue appartient aux fauteurs de troubles¬†; la police laisse faire et les zouaves n‚Äôinterviennent qu‚Äô√† contre coeur. Ces ¬ę¬†youpinades¬†¬Ľ font une centaine de bless√©s. Deux Juifs sont assassin√©s. √Ä la suite de ces √©v√©nements, le d√©partement entier s‚Äôembrase et la plupart des villes (Blida, Boufarik…) sont le si√®ge d‚Äô√©meutes antijuives.

Peu apr√®s, pendant la campagne √©lectorale, l‚Äôexcitation et les violences s‚Äôintensifient. Le journal de Max R√©gis, L‚ÄôAntijuif, d√©nonce les entrepreneurs employant des Juifs, faisant perdre leur pauvre travail √† des cigari√®res ou √† de simples cochers. Les Juifs voient leurs magasins boycott√©s, leurs clientes ¬ę¬†fran√ßaises¬†¬Ľ surveill√©es et d√©nonc√©es, voire molest√©es par d‚Äôautres femmes quand elles sortent des boutiques, les caf√©s refusent de servir des clients juifs. Tous les jours, les organes antis√©mites demandent aux ¬ę¬†Fran√ßais¬†¬Ľ de ¬ę¬†ne rien acheter chez les Juifs¬†¬Ľ, de n‚Äôavoir recours ni aux avocats ni aux m√©decins juifs. Ce r√©gime de pression et de violences, les Juifs d‚ÄôAlger le subissent pendant plus de trois ans, partag√©s entre la crainte de la r√©pression et la volont√© de riposte. Du c√īt√© des autorit√©s, par tactique ou conviction, un certain silence s‚Äô√©tablit. Les gouverneurs g√©n√©raux et les pr√©fets assurent certes l‚Äôordre public, mais avec plus ou moins de s√©v√©rit√©. Personne ne d√©fend r√©ellement les victimes. On regrette que le d√©cret Cr√©mieux ait √©t√© promulgu√©, on s‚Äôabstient de parler des Juifs ou on regrette qu‚Äôils aient commis des erreurs expliquant les troubles.

Hors d’Alger, le calme revient dans les rues dès 1899 et les journaux s’agacent à rapporter les excès antijuifs et les criailleries séparatistes de la capitale. À partir des élections municipales de mars 1900, la question juive redevient un peu partout un simple enjeu électoral qui permet de remporter encore quelque succès. Mais aux législatives de 1902, Drumont est battu dès le premier tour à Alger, alors que les municipales de 1900 viennent d’être annulées ; Faure, Morinaud, Marchal partagent la même déconfiture. La date des législatives de 1902 passe généralement pour marquer la fin de la crise antijuive, bien que la municipalité anti­juive perdure à Oran jusqu’à octobre 1905. L’antisémitisme cesse ensuite d’être un levier politique jusqu’à la Grande Guerre.

La fin de la crise s‚Äôexplique par de nombreuses raisons. √Ä Paris, les hommes au pouvoir comme Barthou et Waldeck-Rousseau repoussent fermement les exigences des antis√©mites concernant l‚Äôabrogation du d√©cret Cr√©mieux et les mesures discriminatoires prises √† l‚Äôencontre des Juifs. √Ä Alger, le pr√©fet Lutaud (d√©cembre 1898 – juillet 1901 ) , lui aussi tr√®s ferme, joue un r√īle important dans le retour √† l‚Äôordre. Il endigue les manifestations, arr√™te les casseurs, refuse les budgets antijuifs. Paris entreprend de son c√īt√© de diviser les antis√©mites. En 1898, l‚ÄôAlg√©rie obtient une autonomie financi√®re et une assembl√©e financi√®re locale, les D√©l√©gations financi√®res, si√©geant √† Alger. Cette mesure contente les antijuifs r√©publicains et les √©loigne du groupe de Max R√©gis, dont les men√©es s√©paratistes d√©plaisent de plus en plus. Isol√©, R√©gis se rapproche plus encore des r√©actionnaires, ce qui ach√®ve de le brouiller avec ses anciens amis. √Ä Paris, les d√©put√©s antijuifs s‚Äô√©loignent les uns des autres pour les m√™mes raisons, Drumont et Faure d‚Äôun c√īt√©, Marchal et Morinaud de l‚Äôautre.

Ensuite, les antijuifs d‚ÄôAlger en arrivent √† se discr√©diter. Des dissensions les opposent et la personnalit√© de Max R√©gis finit par lasser jusqu‚Äô√† ses admirateurs. √Ä la fin de 1901, il quitte d√©finitivement l‚ÄôAlg√©rie. Sans gloire. √Ä l‚ÄôAssembl√©e, les ¬ę¬†mousquetaires gris¬†¬Ľ ne sont plus d‚Äôaucune efficacit√© pour leurs √©lecteurs et Drumont se disqualifie par ses violences verbales. Enfin, le 26 avril 1901, √† Margueritte-A√Įn Turki, pr√®s de Miliana, une √©meute men√©e par un groupe d‚ÄôAlg√©riens co√Ľte la vie √† 5 Europ√©ens. Certains y voient une cons√©quence des troubles alg√©rois. Et pour beaucoup, le ¬ę¬†p√©ril arabe¬†¬Ľ appara√ģt brusquement plus important que le ¬ę¬†p√©ril juif¬†¬Ľ.

Alger et l’Algérie renouent avec le calme et comptent bien tirer profit des nouveaux pouvoirs que Paris a octroyés. Délégations financières et autonomie financière leur donnent plus d’assurance et de superbe. Dès lors, le séparatisme se noie dans la déconvenue des amis de Max Régis, les Arabes semblent redevenus dociles après la mise au pas des insurgés de Margueritte, et il n’est plus question de toucher au décret Crémieux.

Quant aux Juifs, l‚Äôostracisme subtil qui les tenait √† l‚Äô√©cart du reste de la soci√©t√© devait subsister, prenant les formes du simple m√©pris ou de la porte ferm√©e. Apr√®s la Premi√®re Guerre mondiale, l‚Äôantis√©mitisme politique revient √† la mode. Les slogans, les chansons et les journaux antijuifs reparaissent √† Alger dans les ann√©es 1932-1934. √Ä Oran, en 1925, le docteur Molle fit √©lire sa liste antijuive gr√Ęce √† une campagne antis√©mite marqu√©e par de nombreux incidents. En 1936, l‚Äôabb√© Lambert, maire d‚ÄôOran, renoua lui aussi avec les m√©thodes des antijuifs apr√®s avoir pr√™ch√© la paix intercommunautaire. En ao√Ľt 1934 eut lieu un pogrom √† Constantine, et en 1938, le Parti populaire fran√ßais, parti de Doriot, remporta partout en Alg√©rie un grand succ√®s sur le th√®me de l‚Äôabrogation du d√©cret Cr√©mieux. On pourrait multiplier les exemples.

La politique de Vichy devait r√©aliser les attentes des antis√©mites en abrogeant le d√©cret Cr√©mieux et en promulguant les lois d‚Äôexception appliqu√©es en Alg√©rie avec une grande rigueur. Quarante ans apr√®s l‚Äôembrasement antijuif, √Čmile Morinaud allait √©crire dans ses M√©moires¬†[7]¬†: ¬ę¬†Heureusement pour nous Fran√ßais, un gouvernement r√©solu, celui du mar√©chal P√©tain, est venu qui, par l‚Äôacte courageux et indiqu√© que fut de sa part, en octobre 1940, l‚Äôabrogation du fameux d√©cret Cr√©mieux, nous a d√©livr√©s √† jamais de l‚Äô√©lectorat juif. Par l√†, il a d√©finitivement assur√© la pr√©dominance fran√ßaise dans notre ch√®re Alg√©rie. C‚Äôen est donc fini de la domi¬≠nation juive dans notre pays. Nous n‚Äôaurons pas lutt√© contre elle en vain.¬†¬Ľ

Mais les temps avaient changé : à la Libération, après la restauration du décret Crémieux, l’antisémitisme n’est plus un thème politique. Dès les premiers remous de la guerre d’Algérie, le péril est ailleurs.

Notes

[1] Revue algérienne, tome XXXV, 1er semestre 1898.

[2] Les députés antisémites élus furent surnommés ainsi parce qu’ils portaient un chapeau gris semblable à celui que portait le marquis de Morès, créateur d’une des premières ligues anti­juives, qui venait de décéder.

[3] CAOM, 7G17.

[4] CAOM F80 1684.

[5] Néos, pour nouveaux français. D’origine européenne, ils viennent d’être naturalisés par la loi de naturalisation automatique de 1889.

[6] En 1898, Cuba, fort de l‚Äôappui des √Čtats-Unis d‚ÄôAm√©rique, se soul√®ve contre la m√®re patrie, l‚ÄôEspagne, et conquiert son ¬ę¬†ind√©pendance¬†¬Ľ.

[7] Morinaud Emile, Mes mémoires, premiers combats contre le décret Crémieux, Alger, Baconnier , 1938, 392 p. (rééd. en 1941 avec une modification du titre, premiers combats devenant premières campagnes !).

 

1900 - Shylock

Antisémitisme en Allemagne et en France avant 1914

(Alfred Jungen (Autelbas-Barnich), VA, 12/03/2014)

im 1. Weltkrieg: 

Christopher Jahr, S√ľndenb√∂cke der Niederlage, S.88-89,¬†in: Die Ur-Katastrophe des 20. Jahrhunderts, in: Spiegel Special, 1, 2004

Als Deutschland 1914 in den Krieg die Juden die gleiche aus Entschlossenheit und¬† Unsicherheit, aus Kriegsbegeisterung und Friedenssehnsucht wie ihre nicht-j√ľdischen Mitb√ľrger. So demonstrierten auch sie die f√ľr jene Tage typische Kampfbereitschaft.

“Glaubensgenossen! Wir rufen Euch auf, √ľber das Ma√ü der Pflicht hinaus Eure

Kr√§fte dem Vaterland zu widmen!”, gab der “Centralverein deutscher Staatsb√ľrger j√ľdischen Glaubens” den ausr√ľckenden Soldaten mit auf den Weg.

Kaum eine Bev√∂lkerungsgruppe in Deutschland hat das Versprechen Wilhelms 11., “keine Parteien mehr” zu kennen, h√§ufiger beschworen als die Juden. Denn obwohl sie seit √ľber vier Jahrzehnten gleichberechtigte Staatsb√ľrger gewesen waren, blieben Vorurteile und Abneigung, von skrupellosen Agitatoren gesch√ľrt, in der Gesellschaft gegenw√§rtig. Nun aber schien das alles vergessen. Die antisemitische Hetzpresse schwieg, und erstmals seit Jahrzehnten wurden sogar wieder Juden zu preu√üischen Offizieren bef√∂rdert.

Die Hoffnung, sich durch demonstrativen Patriotismus aus ihrer Au√üenseiterrolle befreien zu k√∂nnen, teilten die deutschen Juden mit den Sozialdemokraten. Und so war es der j√ľdische SPD-Reichstagsabgeordnete Ludwig Frank, der als Kriegsfreiwilliger bereits am 3. September

1914 fiel – als einziges Mitglied dieses an Stammtischpatrioten reichen Parlaments.

Und noch eines verband beide: ihre von der Reichsregierung geschickt ausgenutzte Abneigung gegen das zaristische Russland, die Heimat der Pogrome und der Unterdr√ľckung, den Inbegriff der R√ľckst√§ndigkeit. Die zionistische “J√ľdische Rundschau” etwa schrieb, “dass der Sieg des Moskowitertums j√ľdische und zionistische Hoffnungen … vernichtet … Denn

auf deutscher Seite ist Fortschritt, Freiheit und Kultur”.

Ungeachtet solch patriotischer T√∂ne brachen jedoch die Antisemiten den emphatisch verk√ľndeten “Burgfrieden” sehr schnell. Houston Stewart Chamberlain etwa, Schwiegersohn Richard Wagners und antisemitischer Theoretiker, zeigte sich im September 1914 reum√ľtig, weil die Juden “ihre Pflicht vor dem Feinde und daheim” getan hatten. Doch bald schon hatte er zu seinem alten Hass gegen das “Teufelsgez√ľcht” zur√ľckgefunden. √Ąhnlich hielt es der Leipziger Antisemit Theodor Fritsch, dessen “Reichshammerbund” bereits seit Ende August 1914 wieder “Belastungs- material” gegen die Juden sammelte.

 

Die schlimmsten Ausw√ľchse antisemitischer Propaganda wurden jedoch von der Milit√§rzensur unterdr√ľckt, so dass die Judenfeinde zum Mittel der Denunziation griffen. Ihre erste Kampagne richtete sich gegen die angeblich “wie ein Heuschreckenschwarm √ľber das Deutsche Reich” herfallenden Juden aus dem deutsch besetzten Osteuropa.

Etwa 50 000 ostj√ľdische Arbeiter lebten bereits vor dem Krieg in Deutschland, nach 1914 kamen rund 30 000 hinzu, die H√§lfte davon als Zwangsarbeiter. Sie waren f√ľr die Kriegswirtschaft ebenso unverzichtbar wie der Chemiker Fritz Haber, der Reeder Albert Ballin oder der Gro√üindustrielle und sp√§tere Reichsau√üenminister Walther Rathenau. Haber war der Initiator und Organisator des Giftgaskrieges auf deutscher Seite, Ballin organisier-

te im Herbst 1914 die deutsche Getreideversorgung. Doch es war vor allem Rathenau, der die deutsche Kriegswirtschaft 1914/15 als erster Leiter der auf seinen Vorschlag hin gegr√ľndeten Kriegsrohstoffabteilung im Preu√üischen Kriegsministerium pr√§gte.

Juden in einigen leitenden Positionen der von Mangel und Verteilungsk√§mpfen gepr√§gten Kriegswirtschaft, in der viele Menschen um ihr t√§glich Brot k√§mpfen mussten – das war ein gefundenes Fressen f√ľr die Antisemiten, die das alte Klischee vom “j√ľdischen Wucherer”

begierig aufwärmten. Auch im Heer wuchs bald wieder der Antisemitismus.

Desillusioniert vertraute etwa im September 1916 der Vize-Feldwebel Julius Marx seinem

Tagebuch an: “Ich m√∂chte hier nichts sein als ein deutscher Soldat – aber man sorgt nach – gerade daf√ľr, dass ich ders wei√ü.” Schlimmer als der Vorwurf der ‚ÄěKriegsgewinnlerei‚Äú war in diesem menschenverschlingenden Krieg die heimt√ľckische Behauptung, viele Juden entz√∂gen sich dem Frontdienst.

 

Seit Ende 1915 schwemmten die Antisemiten das Preu√üische Kriegsministerium mit anonymen Eingaben. Am 11. Oktober 1916 ordnete der Preu√üische Kriegsminister Wild von Hohenborn schlie√ülich unter dem aktenstaubtrockenen Titel “Nachweisung der beim Heere befindlichen wehrpflichtigen Juden” eine von den Zeitgenossen schlicht “Judenz√§hlung” genannte Statistik an. Zwar lautete deren offizielle Begr√ľndung, man wolle den Vorwurf der “Dr√ľckebergerei” lediglich nachpr√ľfen, um ihm “gegebenenfalls entgegentreten zu k√∂nnen”. Doch alle gegenteiligen. Beteuerungen halfen nichts: Mit diesem Erlass √ľbernahm das Ministerium antisemitische Stereotypen. Die Ergebnisse der “Judenz√§hlung” wurden nie ver√∂ffentlicht, worin die Antisemiten eine Best√§tigung ihrer Vorw√ľrfe erblickten. Nach Kriegsende wurden dem radikalv√∂lkischen Autor Alfred Roth die amtlichen Quellen zugespielt, aus denen er den angeblichen Beweis f√ľr die Wahrheit jenes Spruches erbrachte, der 1918 an der Front kursierte: “√úberall grinst ihr Gesicht, nur im Sch√ľtzengraben nicht!” Der Soziologe und National√∂konom Franz Oppenheimer und andere entlarvten die Taschenspielertricks, mit denen Roth und Konsorten die an sich schon fragw√ľrdige Statistik weiter verf√§lscht hatten. Seri√∂se Hochrechnungen zeigten, dass unter rund 550 000 deutschen Staatsb√ľrgern j√ľdischer Religionszugeh√∂rigkeit knapp l00 000 Kriegsteilnehmer waren, von denen 77 Prozent an der Front standen. Allein die Zahl von 30000 Kriegsauszeichnungen und l2 000 Gefallenen beweist ihre Opferbereitschaft. Nach l933 wurden die “Frontk√§mpfer” daher zun√§chst noch von einigen antij√ľdischen Ma√ünahmen des Nazi-Regimes ausgenommen, doch sp√§testens l935 war es auch damit vorbei. Kein im Weltkrieg erworbenes Eisernes Kreuz sch√ľtzte sie sp√§ter vor der Deportation in den Tod.

Die “Judenz√§hlung” kann nicht allein durch den Antisemitismus erkl√§rt werden. Sie stand vielmehr im Zusammenhang mit der Ausbildung der “verdeckten Milit√§rdiktatur” unter Generalstabschef Paul von Hindenburg und seinem Adlatus Erich Ludendorff, der totalen Mobilmachung aller menschlichen und industriellen Ressourcen sowie der aggressiven Agitation gegen den Reichskanzler Theobald von Bethmann Hollweg. Der war gewiss kein Liberaler oder gar Demokrat. Aber er war doch Realist genug, um zu erkennen, dass innenpolitische Reformen notwendig waren und der Krieg notfalls auch ohne milit√§rischen Sieg beendet werden musste.

Das gen√ľgte, um ihn als “Flaumacher” zu diffamieren und das Schreckbild einer Regierung unter “allj√ľdischer” Leitung zu malen. Angesichts der Niederlage rief Heinrich Cla√ü, F√ľhrer des antisemitischen und ultranationalistischen “Alldeutschen Verbandes”, im Oktober l9l8 dazu auf, die katastr0phale Lage Deutschlands “zu Fanfaren gegen das Judentum und die

Juden als Blitzableiter” zu benutzen. Die “Dolchsto√ülegende” war geboren, der zufolge Deutschland nicht milit√§rischer √úberlegenheit, sondern einer internationalen Verschw√∂rung von Sozialisten, Pazifisten und Juden erlegen war, obwohl beispielsweise Walther Rathenau bis zuletzt zum “Durchhalten” aufrief.

Seit der Oktoberrevolution in Russland gewann auch die Behauptung der Identit√§t von Revolution und Judentum durch den Hinweis auf f√ľhrende Revolution√§re j√ľdischer Herkunft wie Leo Trotzki eine scheinbare Plausibilit√§t im verunsicherten B√ľrgertum. l94l diente der “Kampf gegen den j√ľdischen Bolschewismus” als Propagandafanfare f√ľr den √úberfall auf

die Sowjetunion und half, Hemmungen vor dem systematischen Judenmord abzubauen. Die Hohmann-Affäre hat gezeigt, dass die Gleichsetzung der Juden mit den Verbrechen des Bolschewismus bis heute herumgeistert.

So kamen im Krieg all jene Zutaten zusammen, aus denen die Antisemiten nach l9l8 einen neuen Giftcocktail mischten. Das uralte Motiv des “j√ľdischen Schmarotzers” erstand in Gestalt des “Kriegsgewinnlers” neu. Der vermeintlich “zersetzende” , liberalindividualistische Jude des l9. Jahrhunderts wandelte sich in den “bolschewistischen Revolution√§r”. Und einmal mehr galten die Juden als national illoyale, “wurzellose Kosmopoliten” . Die deutsch-nationalen Kr√§fte verh√∂hnten die erste deutsche Demokratie daher als angeblich “undeutsch” und als “Judenrepublik” .

Viele Deutsche akzeptierten diesen Wahn als Realit√§t. Der Schriftsteller Jakob Wassermann schrieb l92l verbittert √ľber seine Mitb√ľrger: “Es ist vergeblich, in das tobs√ľchtige Geschrei Worte der vernunft zu wefen…¬† Es ist vergeblich, f√ľr sie zu leben und f√ľr sie azu sterben.

Sie sagen: Er ist ein Jude.”

Der Patriotismus und die Opferbereitschaft der deutschen Juden wurden im Ersten Weltkrieg bitter verhöhnt. Doch staatlicher Diskriminierung hatten andere Bevölkerungsgruppen womöglich noch mehr gelitten, vor allem die nationalen Minderheiten im polnisch geprägten Osten Preußens, in Elsass-Lothringen sowie in Nordschleswig. Und Opfer eines Völkermords in diesem Krieg wurden nicht die Juden, sondern die Armenier im Osmanischen Reich. Dieser

nach wie vor von der T√ľrkei geleugnete Genozid erscheint heute als ein Probelauf zu der noch gr√∂√üeren Katastrophe, die einen Weltkrieg sp√§ter √ľber die europ√§ischen Juden hereinbrach. Die zwischen l9l4 und l9l8 erbrachten Opfer waren umsonst gewesen.

 

CHRISTOPH JAHR

 

Christoph Jahr ist wissenschaftlicher Assistent an der Humboldt- Universität zu Berlin.

Wilhelm II, Kaiser - German emperor, anti-Semitic

(The Economist, 25/10/2014)

Des tas d’intellectuels, favorables au nazisme, √† ses th√©ories raciales:

Raul Hilberg, Sur la catastrophe juive et le nazisme, propos recueillis par Michel Grodent, LS, 04/03/1994

 

Sur la participation des intellectuels au génocide.

‚ÄúLe parti nazi compta une foule d‚Äô intellectuels dont certains occupaient le sommet de la hi√©rarchie.¬† Ce sont les m√©decins, d√©fenseurs de l‚Äôeuthanasie, et les juristes, habiles √† donner aux mesures les plus folles une apparence de l‚Äô√©galit√©, qui ont le plus gravement cautionn√© le r√©gime.‚ÄĚ

Juristen als NAZI-Helfer: 

Juristen als NS-Helfer, Focus, 44/2001, S. 12

¬†Der Titel garantiert Z√ľndstoff: “Berliner Rechtsanw√§lte w√§hrend des Nationalsozialismus” hei√üt die 500-Seiten-Studie, die der Berliner Anwaltsverein in dieser Woche ver√∂ffentlicht. Sie beleuchtet erstmals die aktive Rolle der Juristen bei der Verfolgung j√ľdischer Kollegen, Die ” gro√üe Mehrheit der Anwaltschaft hat damals versagt”, so der Vorsitzende des Berliner Anwaltsvereins, Uwe K√§rgel, zu FOCUS. Statt ihre j√ľdischen Kollegen vor dem Terror zu sch√ľtzen, h√§tten ” viele aus Hass und Konkurrenzneid daran mitgewirkt ” .

Verfolgt und vertrieben: 54 Prozent der 1933 in der Hauptstadt zugelassenen 3400 Anw√§lte waren Juden, Sie wurden aus den Gerichten gepr√ľgelt, mit Berufsverboten belegt, in die Emigration getrieben oder ermordet. K√§rgel: “Ich bef√ľrchte, dass nicht wenige Berliner Kanzleien Wurzeln in Soziet√§ten haben, die damals nicht gerade Vorbilder waren.”

1930s - France - Le Parti Socialiste National, antisémite

Laure Adler, Dans les pas de Hannah Arendt, éd. Gallimard, 2005

 

(p.16) Le rapport de Hannah √† la jud√©it√© va constituer le fil rouge de sa vie, tant personnelle qu’intellectuelle. ¬ę C’est par le biais de r√©flexions antis√©mites prof√©r√©es par des enfants dans la rue et qui ne valent pas la peine d’√™tre rapport√©es que ce mot m’a pour la premi√®re fois √©t√© r√©v√©l√©. C’est √† partir de ce moment-l√† que j’ai √©t√© pour ainsi dire “√©clair√©e12“. ¬Ľ Juive, elle l’est dans le regard des autres. Juive, elle s’assumera, d√®s son enfance, sans pathos : ¬ę Je me disais, tr√®s bien, c’est comme √ßa13. ¬Ľ L’histoire mettra √† mal cette √©vidence.

Max souhaite lui donner quelques √©l√©ments d’instruction religieuse au moment de son entr√©e √† l’√©cole primaire, et demande √† son ami, le rabbin Vogelstein, de venir lui faire des lectures comment√©es de la Bible plusieurs fois par semaine. Elle lui d√©clare un jour : ¬ę Je ne crois plus en Dieu. ‚ÄĒ Et qui te le demande ? ¬Ľ lui r√©pond Vogelstein14.

¬ę La question juive ne joua aucun r√īle pour ma m√®re, confirmera Hannah. Elle √©tait √©videmment juive et ne m’aurait jamais baptis√©e. Je suppose qu’elle m’aurait assen√© une paire de gifles si jamais elle avait d√©couvert que j’avais d√©savou√© mon juda√Įsme. […] voyez-vous, tous les enfants juifs ont ren¬≠contr√© l’antis√©mitisme, et il a empoisonn√© les √Ęmes de nom¬≠breux enfants, mais la diff√©rence chez nous consistait en ce que ma m√®re adoptait toujours le point de vue suivant : on ne doit pas baisser la t√™te ! On doit se d√©fendre15. ¬Ľ Plusieurs fois, Hannah quitte l’√©cole quand elle est insult√©e par certains pro¬≠fesseurs. La m√®re va se plaindre aupr√®s du proviseur. Sans cons√©quences. Affaire banale. Affaire vite class√©e en ces temps d’antis√©mitisme.

 

(p.117) Le 21 avril, Heidegger est √©lu recteur de l’universit√© de Fribourg dans le cadre du dispositif g√©n√©ral de la ¬ę mise au pas ¬Ľ (Gleichs-chaltung). Il s’agit d’√©carter les ¬ę non-aryens ¬Ľ de la fonction publique, et notamment de l’Universit√©, pour assurer ¬ę l’ho¬≠mog√©n√©it√© raciale ¬Ľ. Heidegger est donc √©lu par un corps en¬≠seignant qui vient de subir l’exclusion de tous ses membres juifs. Les universit√©s du Reich ont en effet mis en application, le 7 avril, la loi ¬ę pour la reconstitution de la fonction publi¬≠que ¬Ľ. Le 14 avril, Edmund Husserl, professeur √©m√©rite √† l’universit√© de Fribourg, est r√©voqu√©, moins de dix jours avant l’√©lection de Heidegger au rectorat. L’assistant de ce dernier, Werner Brock, est √©galement r√©voqu√© parce que demi-juif98.

Heidegger a toujours dit ‚ÄĒ et son fils Hermann le confirme aujourd’hui, qui se souvient tr√®s bien des h√©sitations paternelles ‚ÄĒ qu’il s’√©tait fait prier pour accepter. Peu im¬≠porte. Ses √©tats d’√Ęme paraissent d√©risoires quand on sait les d√©cisions sc√©l√©rates qui viennent d’√™tre mises en vigueur. Hei¬≠degger accepte donc ce poste en toute connaissance de cause, dans une universit√© d’o√Ļ treize de ses coll√®gues sur quatre-vingt-treize viennent d’√™tre chass√©s parce qu’ils sont juifs. Il est √©lu √† l’unanimit√© moins une voix, et sa nomination est annonc√©e officiellement le 22 avril 1933.

Le lendemain, les √©tudiants adressent au nouveau recteur un message exprimant leur fid√©lit√© et leur d√©vouement. Jaspers le f√©licite. Son √©l√®ve Karl L√īwith, lui aussi, se r√©jouit. Pour ce brillant intellectuel juif, √† l’instant d√©cisif de la r√©vo¬≠lution nationale, l’accession au poste supr√™me de recteur d’un professeur au z√©nith de sa renomm√©e, qui ne doit son poste qu’√† ses qualit√©s intellectuelles et non √† l’insigne du parti nazi, est un √©v√©nement prometteur…

Dans toute l’Allemagne, la d√©cision de Martin Heidegger de prendre la t√™te de l’universit√© trouve un √©cho extraordi¬≠naire, et les √©tudiants de Berlin exigent que toutes les facult√©s suivent l’exemple de la mise au pas r√©alis√©e √† Fribourg”.

 

(p.165) VI PARIA Les camps de la honte

 

Ils tenaient la France pour le pays de la justice, de l’√©ga¬≠lit√©, de la fraternit√©. Ils avaient v√©cu l’exil comme une obliga¬≠tion de survie, une possibilit√© de lutte et de r√©sistance contre le nazisme, un d√©chirement aussi. Brecht l’a exprim√©, au nom de tous, dans un de ses po√®mes :

Nous sommes expulsés, nous sommes des proscrits

Et le pays qui nous re√ßut ne sera pas un foyer mais l’exil1.

Le traitement inflig√© aux r√©fugi√©s allemands en France figure depuis peu dans les livres d’histoire. Il constitue une sorte de trou noir, une zone d’effacement de la m√©moire col¬≠lective. Une fois la guerre d√©clar√©e, le 3 septembre, ces √©mi¬≠gr√©s deviennent du jour au lendemain des ressortissants d’une puissance ennemie. Ils ont vingt jours pour se pr√©senter au commissariat de leur r√©sidence. Sur les colonnes Morris, de grandes affiches les invitent √† le faire au plus vite. Ceux qui tardent seront arr√™t√©s.

Deux policiers arrivent ainsi chez un r√©fugi√© antinazi. ¬ę Suivez-nous, c’est pour une v√©rification. […] Prenez donc un pull-over. Les nuits sont fra√ģches. Emportez aussi une couverture, une fourchette, une cuill√®re. ¬Ľ Cet homme a d√©j√† entendu ce genre de conseils. Ce sont ceux dont on a gratifi√© son p√®re quand les nazis sont venus le chercher √† Berlin2. Il

(p.166) s’appelle Claude Vernier. Sans nouvelle de son p√®re, face √† la mont√©e du p√©ril nazi, il a choisi la France comme terre d’asile et havre de paix. Il sera embarqu√© manu militari pour le stade de Colombes, o√Ļ Heinrich Bl√Ľcher se trouve d√©j√† en compa¬≠gnie de Walter Benjamin et de plus de vingt mille autres r√©fu¬≠gi√©s. Ils ont droit √† une fourchette et un couteau. La plupart pensent qu’ils vont y rester quelques heures.

√Ä Hannah, Heinrich √©crit : ¬ę J’ai trouv√© ici tous les copains y compris le malheureux Benji. ¬Ľ Certes les nuits sont fra√ģches, mais il pense √† elle en regardant les √©toiles. Il se montre rassurant : ¬ę Tous les militaires et les agents sont pleins de gentillesse. Il ne manque rien sauf mon couteau, mon bri¬≠quet et toutes mes allumettes. ¬Ľ II ne sait rien : Y aura-t-il per¬≠mission de visite, possibilit√© d’envois de paquets ? ¬ę […] foule √©norme, conditions pr√©caires, ma petite, fais de ton mieux, je vais le faire aussi3. ¬Ľ

La solidarit√© s’installe. Les plus vaillants s’occupent des plus faibles, leur donnent des couvertures, se chargent de la corv√©e d’eau, parlent sans s’arr√™ter pour leur remonter le moral. Si Heinrich est port√© par la force de son amour et son d√©sir de se marier ‚ÄĒ ils viennent de d√©poser aux autorit√©s fran√ßaises leur demande ‚ÄĒ, Benjamin, fatigu√©, d√©prim√©, r√©a¬≠git mal psychologiquement et physiquement.

√Ä Adrienne Monnier, son amie qui l’a toujours soutenu et l’a h√©berg√© dans sa librairie, il √©crit : ¬ę Nous tous, nous nous trouvons frapp√©s avec la m√™me vigueur par l’horrible catas¬≠trophe. Esp√©rons que les t√©moins et les t√©moignages de la civilisation europ√©enne et de l’esprit fran√ßais survivent √† la fu¬≠reur sanglante de Hitler4. ¬Ľ

Dans le stade de Colombes, plus de vingt mille personnes vivent dans des conditions difficiles. Certains sont entass√©s debout, dans les virages, d’autres campent dans les tribunes. Les chanceux, comme Heinrich et Benji, se font une place sur la pelouse. Matin, midi et soir, on leur donne du pain et du p√Ęt√©. Les installations sanitaires du stade √©tant ferm√©es √† clef, il faut se mettre √† deux pour permettre aux plus √Ęg√©s de mon¬≠ter sur des tonneaux √† bord tranchant pour satisfaire leurs besoins. Interdiction de se laver. Impossible de se changer puisque les colis ne sont pas remis.

(p.167) Seuls les hommes, parmi les r√©fugi√©s, ont √©t√© arr√™t√©s. Par des camarades d’exil, Hannah apprend o√Ļ est enferm√© Hein-rich. Elle apporte des lainages, des bo√ģtes de sardines, et reste des heures enti√®res avec ses camarades. Des milliers de conserves et de tablettes de chocolat, des centaines d’√©charpes de laine seront d√©pos√©es aux portes du stade et jamais distri¬≠bu√©es. Le soir, pour se r√©chauffer, Heinrich chante avec les copains La Marseillaise dans les all√©es cendr√©es. Interdiction est faite aux m√©decins r√©fugi√©s de soigner leurs compagnons de d√©tention. La nuit, ils tentent de dormir, surveill√©s √† la lampe torche par des gardes mobiles qui les frappent √† coups de crosse √† la moindre protestation.

Le 18 septembre, Heinrich est envoy√© dans le Loir-et-Cher dans le camp de rassemblement de Villemalard, avec entre autres ses amis Peter Huber et Erich Cohn-Bendit. Il peut √©crire √† Hannah. ¬ę C’est pas pour le grand voyage. Pour une fois √ßa ira. ¬Ľ II a le droit de recevoir un paquet. Elle lui enverra une malle de chandails, de livres et deux pipes. Elle s’inqui√®te de l’√©tat de sant√© de Heinrich, lequel tente, dans son mauvais fran√ßais, de la rassurer : ¬ę Je ne suis pas bavard parce ce qu’il n’y a pas lieu en temps de guerre pour la bavar-derie. Surtout il ne faut pas faire tant de bruit de soi-m√™me5. ¬Ľ II ne lui parle ni de son s√©jour √† Blois et de leur installation pr√©caire dans les roulottes du cirque Amar, ni des nuits sous la pluie dans les bottes de foin. Il ne lui raconte pas sa rage d’√™tre enferm√© dans ce camp o√Ļ ils vivent dans un √©tat de compl√®te passivit√©. Il n’√©voque pas les insultes de ses gar¬≠diens, qui consid√®rent ces r√©fugi√©s allemands comme des en¬≠nemis vaincus. Il lui cache le d√©sespoir qui le saisit, lui et ses camarades, √©migr√©s politiques, Juifs, antifascistes sans parti, combattants de la guerre d’Espagne, √©vad√©s de Dachau, de¬≠vant l’attitude de la France. Il ne s’√©tend pas sur ce froid qui commence √† habiter son corps, sa fatigue √† aller, chaque ma¬≠tin, dans des champs gel√©s, encadr√© par des militaires, arra¬≠cher les betteraves. Il pr√©f√®re √©voquer la beaut√© du paysage, lui dire qu’il travaille sur Descartes, sur Kant. Malgr√© tous ses efforts, Hannah ne peut obtenir de droit de visite, au contraire d’Anne Weil, sa meilleure amie, qui vient d’obtenir la nationalit√© fran√ßaise. Mais elle se bat avec tant d’obstination (p.168) qu’elle finit elle aussi par obtenir l’autorisation de le voir. Le dimanche 15 octobre, elle prend le train pour Blois, puis arrive √† Villemalard. Enfin. Hannah et Heinrich tombent dans les bras l’un de l’autre.

Cette visite donne des forces √† Heinrich, de plus en plus malade, en proie √† des crises de coliques n√©phr√©tiques. Ses lettres, empreintes de courage et de fatalit√©, impressionnent par leur modestie et leur profondeur. Au lieu de g√©mir, il se porte au secours des plus d√©munis, soigne son ami Alfred Cohn, se plonge dans les Ňďuvres de Kant sur la morale, conforte ses camarades.

Arthur Koestler est intern√© au camp du Vernet, en Ari√®ge, Walter Benjamin au camp de Saint-Joseph, pr√®s de Nevers, les √©crivains Alfred Kantorowicz et Lion Feuchtwanger au camp des Milles, d’autres exil√©s allemands antifascistes √† Saint-Cyprien, Angles, Gurs, Rieucrois, Villerbon, Montargis, Mont-bard, Saint-Julien… En novembre 1939, dix-huit √† vingt mille hommes sont enferm√©s dans des camps fran√ßais au seul pr√©¬≠texte de leur nationalit√© allemande. Les ennemis les plus farouches de Hitler et du nazisme sont intern√©s parce que la guerre a √©t√© d√©clar√©e… au dictateur. Tous veulent pourtant le combattre, mais la France ne les autorisera pas √† rejoindre les rangs de son arm√©e. R√©quisitionn√©s dans l’urgence, les camps rel√®vent d’ailleurs du minist√®re de la Guerre. Aucun n’est des¬≠tin√© √† accueillir pendant si longtemps autant de personnes arriv√©es dans un √©tat de d√©nuement extr√™me.

√Ä Villemalard, il n’y a ni √©lectricit√© ni chauffage. Hein¬≠rich, toujours aussi digne, n’√©voque pas la d√©gradation de ses conditions de vie. Tout juste dit-il qu’il fait froid. Avec un peu de chance, √©crit-il √† Hannah, le beau temps reviendra avec la lune croissante. Il trouve de la force dans leur amour : ¬ę Je vois encore dans la lumi√®re de tes yeux le reflet de ce temps et je le sais aussi dans les miens6. ¬Ľ L’hiver arrive. Les mala¬≠dies se multiplient : tuberculose, fi√®vres, troubles cardiaques. On ne sait pas encore aujourd’hui combien de r√©fugi√©s, hommes, femmes, enfants, sont morts dans ces camps. Les recherches, initi√©es par Gilbert Badia et Denis Peschanski, ne font que commencer7. Elles r√©v√®lent d√©j√† les conditions dramatiques (p.169) qui √©taient celles de ces camps de la honte qui, pour les plus importants comme ceux du Vernet, de Gurs ou de Saint-Cyprien, avaient √©t√© cr√©√©s pour recevoir les combattants et les r√©fugi√©s de l’Espagne r√©publicaine vaincue. Ils dorment √† deux cents dans des baraquements insalubres, sans cou¬≠verture, sur de la paille humide infest√©e de vermine. Les ¬ę intellectuels ¬Ľ sont plus particuli√®rement affect√©s aux cor¬≠v√©es de latrines. Dans leurs M√©moires, certains affirmeront que ces camps supportaient la comparaison avec Dachau et Buchenwald8.

Heinrich attend l’arriv√©e d’une commission de criblage, qui doit r√©partir les √©trangers en plusieurs cat√©gories, et es¬≠p√®re pouvoir sortir. √Ä Paris, Jules Romains, Paul Val√©ry, Adrienne Monnier, entre autres, s’agitent pour essayer de les faire sortir. Le Pen Club aussi, qui r√©ussit √† faire lib√©rer Alfred Cohn pour cause de maladie. Par d√©cision minist√©¬≠rielle, et gr√Ęce √† l’opini√Ętret√© d’Adrienne Monnier, Benji quitte le camp des ¬ę travailleurs volontaires ¬Ľ de Nevers fin novem¬≠bre. Cach√© √† Lourdes, il se r√©fugie dans ses r√™ves et aspire √† √™tre enterr√© dans un sarcophage de mousse9. Comme tant d’autres, il enrage de ne pas √™tre plus utile aux adversaires de Hitler. Le Congr√®s juif mondial s’organise √† son tour pour porter secours aux prisonniers, alors que Hannah n’a plus le droit de voir Heinrich. D√©but novembre, elle obtient n√©an¬≠moins, par un passe-droit, qu’une de ses amies, Juliette Stern, lui rende visite. Celle-ci lui apporte un sac de couchage et une pleine malle de nourritures. Heinrich partage tout avec ses camarades. Il demande √† Juliette de dire √† Hannah que tout va bien, alors qu’il souffre terriblement des reins et traverse une p√©riode de grave d√©sarroi.

Hannah s’efforce toujours de le faire lib√©rer. Elle d√©bar¬≠que √† son tour √† Villemalard dans la seconde semaine de no¬≠vembre, et tente d’interc√©der aupr√®s des autorit√©s. D√©ception. Seuls sont autoris√©s √† sortir les Allemands mari√©s √† des Fran¬≠√ßaises. Hannah essaie alors d’inscrire Heinrich sur la liste des malades, mais ce dernier s’y oppose. Il veut combattre. √Ä cinq reprises, il a sign√© des papiers attestant sa volont√© de rem¬≠plir ses devoirs militaires envers la France. Il en a le droit (p.170) puisqu’il b√©n√©ficie du droit d’asile. ¬ę J’esp√®re que notre sort sera d√©cid√© par le gouvernement. ¬Ľ II calme l’impatience et l’angoisse de Hannah. ¬ę Je t’aime, mon cŇďur, je t’aime, je ne sais plus dire comment10. ¬Ľ Hannah va de faux espoirs en d√©ceptions. Le commandant du camp lib√®re les mutil√©s, pas les malades. De plus en plus faible, Heinrich est hospitalis√© √† l’infirmerie alors que les rumeurs les plus folles circulent dans les baraquements. L’une d’elles rapporte que les hom¬≠mes de plus de quarante ans pourraient √™tre lib√©r√©s et affect√©s √† des travaux d’utilit√© publique pour le minist√®re de la D√©fense nationale. Heinrich croise les doigts. Il a quarante ans depuis dix mois et cela le sauvera.

Le 15 janvier 1940, une minorit√© de r√©fugi√©s allemands et autrichiens sont lib√©r√©s pour cause d’¬ę inaptitude m√©dicale aux camps ¬Ľ. Mais la lib√©ration d’un r√©fugi√© ne signifie pas forc√©ment sa mise en libert√©. Certains, qui ne sont pas consi¬≠d√©r√©s comme des civils par le gouvernement fran√ßais en guerre, sont renvoy√©s dans d’autres camps en tant qu’¬ę √©tran¬≠gers dangereux et ind√©sirables ¬Ľ.

Gr√Ęce √† une √©tude portant sur les camps d’internement11 de septembre 1939 √† mai 1940, on sait que, sur les deux cent cinquante-quatre Allemands intern√©s √† Villemalard en d√©¬≠cembre 1939, quatorze seulement furent lib√©r√©s d√©but 1940. Heinrich est l’un d’eux. En principe, ces ¬ę lib√©r√©s ¬Ľ pouvaient rejoindre leur lieu de r√©sidence ant√©rieure. En principe seule¬≠ment, car les militants communistes, les suspects du point de vue national et les ¬ę √©trangers dangereux et ind√©sirables ¬Ľ sont transf√©r√©s dans un autre camp. Heinrich, pourtant passi¬≠ble de ces trois chefs d’accusation, √©chappe √† un nouvel emprisonnement et arrive sain et sauf √† Paris o√Ļ l’attendent Hannah et Martha.

La premi√®re sortie de Heinrich est pour la mairie. Ac¬≠compagn√© de Hannah, il pr√©sente ses papiers attestant son divorce et demande l’autorisation de se marier. La c√©r√©monie a lieu le 16 janvier 1940 √† la mairie du XVe arrondissement. Sans chichis, et avec une certaine gravit√©, Hannah et Hein¬≠rich se marient juste √† temps pour b√©n√©ficier du certificat de mariage des r√©fugi√©s. Deux mois plus tard, l’administration parisienne refusera de le leur d√©livrer. Un drame puisque ce (p.171) document √©tait indispensable pour obtenir ensuite le pr√©cieux emergency visa, le ¬ę visa d’urgence ¬Ľ am√©ricain.

Hannah et Heinrich reprennent ensemble leur vie faite d’incertitude et de pr√©carit√©, et courent √† chaque instant le risque d’√™tre de nouveau arr√™t√©s. Pour tenter de l’√©viter, ils d√©¬≠cident de se mettre sous la protection du Joint Committee, qui finance en France la plupart des organisations de secours juives, et s’est fix√© comme but de secourir les populations jui¬≠ves en Europe. Ils esp√®rent, gr√Ęce √† l’intervention d’Adrienne Monnier, qui conna√ģt un fonctionnaire important au Quai d’Orsay, quitter le territoire fran√ßais et partir pour les √Čtats-Unis.

D√®s la fin janvier, en vue de leur prochain d√©part, Han¬≠nah prend avec Heinrich et Benji des cours particuliers d’an¬≠glais. Ils s’inscrivent √©galement sur la liste de l’Emergency Rescue Committee qui s’efforce de venir en aide √† des intellec¬≠tuels antifascistes en tentant l’obtention d’un visa d’urgence. D√©sormais, il ne suffit plus de franchir les chicanes adminis¬≠tratives pour l’obtenir ; il faut encore b√©n√©ficier de lettres de recommandation, d’une attestation de ressources, et de la chance d’√™tre inscrit sur la liste des visas hors quota ou d’ap¬≠partenir √† la cat√©gorie des ¬ę non-immigrants ¬Ľ ! Heinrich et Hannah lisent Lumi√®re d’ao√Ľt de Faulkner et le Journal de Gide. Ils esp√®rent chaque jour pouvoir partir et quitter la France o√Ļ ils sont de plus en plus ind√©sirables, et o√Ļ leur si¬≠tuation ne cesse de s’aggraver.

 

La fuite

Le 5 mai 1940, cinq jours avant l’offensive allemande contre la France, ils apprennent par les journaux que le gou¬≠verneur g√©n√©ral de Paris ordonne √† tous les r√©fugi√©s alle¬≠mands de dix-sept √† cinquante-cinq ans, hommes et femmes, originaires d’Allemagne ou de Dantzig, de se faire conna√ģtre. Les hommes sont conduits √† la caserne des Invalides pour √™tre emmen√©s, le 14 mai, au stade Buffalo. Les femmes le len¬≠demain au V√©lodrome d’Hiver.

(p.172) Hannah laisse sa m√®re, qui a d√©pass√© l’√Ęge limite, dans l’appartement de la rue de la Convention et prend le m√©tro pour se rendre au Vel’ d’Hiv. Elle y restera une semaine, dor¬≠mant sur une paillasse dans les gradins, aupr√®s de la ma√ģ¬≠tresse de Fritz Fr√†nkel, Franze Neumann, et de deux autres femmes : on isole les d√©tenues par groupes de quatre pour √©viter les mouvements de foule. Parfois, un avion militaire survole la verri√®re du b√Ętiment. Des femmes deviennent hys¬≠t√©riques. Avec deux cent cinquante intern√©es, Hannah choisit Lotte Eisner comme d√©l√©gu√©e pour parlementer avec les offi¬≠ciers fran√ßais des probl√®mes de nourriture et d’hygi√®ne. Han¬≠nah se porte au secours de toutes ces femmes qui pleurent, sans nouvelles de leurs amis, de leurs maris. Kaethe Hirsch, une de ses amies, confirmera la nervosit√© collective, l’absence d’informations de l’ext√©rieur. Le 23 mai, des soldats fran√ßais les transportent en autobus jusqu’√† la gare de Lyon. On les insulte : ¬ę Ah ! La cinqui√®me colonne. Hitler vous paye bien12?¬Ľ

Au stade parisien de Buffalo, Heinrich se retrouve en-fertn√© avec trois mille r√©fugi√©s. Des tracts, introduits clandes¬≠tinement, les informent que le gouvernement fran√ßais veut les transf√©rer dans des camps du sud de la France. Quelques jours plus tard, par groupes de cent, ils sont emmen√©s en camion hors de la capitale, sous une s√©v√®re surveillance poli¬≠ci√®re. Bl√Ļcher se retrouve dans un camp d’internement qui sera √©vacu√© quand les Allemands entreront dans Paris.

De son c√īt√©, Hannah est embarqu√©e dans un train, en direction de Gurs. Il fait horriblement chaud. Les femmes ont soif. √Ä leur arriv√©e, un scout veut leur donner de l’eau. Une sŇďur de la Croix-Rouge intervient : ¬ę Ne donnez pas d’eau √† ces gens-l√†. Ce sont des gens de la cinqui√®me colonne13. ¬Ľ

Hannah arrive √† Gurs le 23 juin 1940, le lendemain de l’armistice. Le camp compte alors neuf mille deux cent qua¬≠tre-vingt-trois d√©tenues. Les conditions d’h√©bergement sont rudes et les baraques d√©j√† d√©grad√©es. Le camp se transforme en bourbier √† la premi√®re pluie. Condamn√©es √† vivre dans cet environnement, des d√©tenues s’organisent et cr√©ent des co¬≠op√©ratives d’entraide pour √©changer leurs vivres, leurs v√™te¬≠ments et leurs savoir-faire. Hannah participe √† cet √©lan de (p.173) courage et de solidarit√© et donne toutes ses forces √† ce combat collectif des prisonni√®res. Elle lutte, comme elle le peut, contre la salet√©, la mis√®re, l’humiliation. Les d√©tenues sont parqu√©es dans des √ģlots par groupe de soixante. Son amie Lotte Eisner se trouve dans l’√ģlot 3, o√Ļ tous les soirs l’of¬≠ficier responsable vient, avec un fouet, chercher la plus jolie fille. En √©change de ses faveurs, il lui donne √† manger.

Les responsables de cantine obtiennent bient√īt une auto¬≠risation quotidienne de sortie par √ģlot pour aller acheter du lait chez des paysans des environs. Hannah fait partie de cel¬≠les qui se battent pour de meilleures conditions mat√©rielles et luttent aupr√®s de leurs gardiens pour obtenir un minimum d’hygi√®ne. Elle rejoint un collectif de femmes qui organise des cours d’histoire et de langue. Dans les baraques, chacune am√©nage son coin du mieux qu’elle peut : elles n’ont pas le droit de se changer et la paille qui sert de liti√®re, vite sale et humide, n’est pas renouvel√©e. La salet√© r√©gnant dans le camp oblige les femmes √† conserver la nuit leurs v√™tements de jour. De toute fa√ßon, elles sont arriv√©es sans rien et ne peuvent rien se procurer √† l’int√©rieur du camp. Elles ont droit √† une dou¬≠che tous les quinze jours. Dans cet enfer de Gurs, qui l’habi¬≠tera √† tout jamais, Hannah estimera plus tard, en 1941, dans une correspondance in√©dite14, avoir tous les jours c√ītoy√© la mort et s√©rieusement song√© √† se suicider. Vingt-cinq per¬≠sonnes mouraient l√† quotidiennement, quatre mille enfants tentaient d’y subsister aux c√īt√©s des neuf mille femmes et des mille cinq cents hommes de plus de soixante-dix ans, eux aussi soumis √† des conditions effroyables.

Confront√©e √† cet enfer quotidien, Hannah ne c√©dera pas au d√©sespoir. Au contraire, elle s’engage de plus en plus dans l’action collective et proteste avec ses compagnes d’infortune aupr√®s des soldats fran√ßais, post√©s devant la double barri√®re de barbel√©s qui les dissuade de toute vell√©it√© de fuite, contre cet internement abusif. Elle continue √† lutter, malgr√© la certi¬≠tude qui l’habite : la France les a enferm√©s pour les laisser mourir. Comme l’√©crira une de ses cod√©tenues, Hanna Schramm : ¬ę Nous avions perdu notre pass√©, nous n’avions plus de patrie, sur notre avenir √©tait suspendu un nuage noir : / l’ombre mena√ßante de la victoire de Hitler15. ¬Ľ La lutte collective (p.174) se transformera en un violent courage de vivre, et don¬≠nera √† Hannah un optimisme insens√© qui renforcera son d√©sir de chercher √† s’enfuir du cloaque16.

La Gestapo entre d√©but juillet 1940 dans le camp. Elle vient y chercher les rares intern√©es nazies. Une Allemande d’origine juive prend √† part un officier pour lui demander des nouvelles de sa ch√®re Allemagne, et se plaint aupr√®s de lui de la mauvaise nourriture fran√ßaise. La Gestapo n’emmena ce jour-l√† que celles qui demandaient √† retourner en Allemagne, mais elle revint chaque jour chercher des √©migr√©es pour les emprisonner.

Hannah convainc ses camarades de rester mobilis√©es. Le pire pi√®ge est de s’asseoir par terre et de ne plus rien faire, de s’apitoyer sur son sort et de ne pas garder l’espoir de fuir. L’occasion va se pr√©senter, en effet, apr√®s le 20 juillet, comme elle le racontera en 1962 au magazine am√©ricain Midstream : ¬ę Quelques semaines apr√®s notre arriv√©e au camp, la France √©tait battue et toutes les communications interrompues. Dans le chaos qui suivit, nous parv√ģnmes √† mettre la main sur des papiers de lib√©ration gr√Ęce auxquels nous f√Ľmes en mesure de quitter le camp17. ¬Ľ Ce moment de battement ne dura que quelques jours. Ensuite, tout redevint comme avant, et les possibilit√©s d’√©vasion quasi impossibles.

Hannah, qui avait pr√©vu ce retour √† la normale, supplia ses camarades de saisir leur chance et de s’enfuir avec elle. ¬ę C’√©tait une chance unique, mais qui signifiait qu’il fallait partir avec pour seul bagage une brosse √† dents. ¬Ľ En compa¬≠gnie de deux cents femmes, Hannah Arendt choisit la libert√©.

Quelques mois plus tard, sous l’administration de P√©tain, les camps deviennent infiniment plus dangereux que sous Daladier. Les opposants √† l’Allemagne hitl√©rienne sont livr√©s √† la Gestapo puis assassin√©s. √Ä partir du 27 septembre 1940, les autorit√©s allemandes √©dictent la premi√®re ordonnance sur le recensement des Juifs en zone occup√©e quelques jours avant la loi du 3 octobre 1940 du gouvernement de Vichy portant sur le statut des Juifs et d√©finissant ¬ę la race juive ¬Ľ, ce que ne faisait pas l’ordonnance allemande. Pleins pouvoirs sont don¬≠n√©s aux pr√©fets pour interner les Juifs √©trangers. Le 22 octobre, (p.175) six mille cinq cent quatre Juifs sont exp√©di√©s √† Gurs avec le concours des autorit√©s fran√ßaises. Le camp d’internement, devenu camp de concentration, verra la majorit√© de ses inter¬≠n√©s envoy√©s en camp d’extermination o√Ļ ils mourront entre 1942 et 1943.

Hannah s’enfuit donc de Gurs √† pied avec sa brosse √† dents et l’intention de rejoindre son amie Lotte Klenbort, qui avait r√©ussi √† s’√©chapper de Paris occup√© et vivait dans une petite maison pr√®s de Montauban. La voil√† sur les routes, dans cette atmosph√®re de d√©b√Ęcle, seule, sans nouvelles de son mari. Des centaines de femmes sont dans son cas. On les appelle, dans la r√©gion du Sud-Ouest, les ¬ę gursiennes ¬Ľ. Han¬≠nah envoie des t√©l√©grammes dans tous les camps de la France non occup√©e pour retrouver Heinrich, elle marche des heures, dort dans des fermes o√Ļ, en √©change d’un lit ‚ÄĒ elle n’a pas un sou ‚ÄĒ, elle travaille le jour dans les champs. Elle est √©puis√©e, affol√©e. Toute la r√©gion vit dans un √©tat de grande confusion : un d√©cret pr√©fectoral enjoint tous les anciens intern√©s de Gurs de quitter le d√©partement des Basses-Pyr√©n√©es dans les vingt-quatre heures, sous peine d’√™tre √† nouveau emprisonn√©s, pen¬≠dant qu’un d√©cret de Vichy interdit √† tout √©tranger de voyager et de quitter son domicile. Hannah est une sans-logis, une sans-papiers, une sans-argent.

Elle parvient finalement √† Montauban o√Ļ elle retrouve Lotte qui la soigne et la nourrit dans sa petite maison de deux pi√®ces, √† une dizaine de kilom√®tres de la ville, o√Ļ se cachent d√©j√† Ren√©e Barth et sa fille, ainsi que le petit Gaby Cohn-Bendit18. Hannah souffre pendant quelques jours d’un fort rhumatisme dans les jambes, cons√©quence de sa longue mar¬≠che, qui la tient alit√©e. D√®s que ses forces reviennent, Hannah part en v√©lo √† Montauban pour tenter d’avoir des nouvelles de Heinrich. La ville est devenue le point de convergence de tous les √©vad√©s des camps. Son maire, socialiste, oppos√© au gou¬≠vernement de Vichy, a d√©cid√© d’en faire une ville ouverte √† tous les r√©fugi√©s, √† qui il affecte tous les logements laiss√©s vides apr√®s la d√©b√Ęcle.

 

(p.185) Hannah donne alors l’impression de vivre dans un √©tat d’angoisse profonde et de violente r√©volte contre la France. Comme Heinrich, elle se consid√®re comme une miracul√©e et √©voque d’abord les conditions de son voyage : ¬ę √áa s’est pass√© relativement bien et nous n’avons presque jamais √©t√© battus32. ¬Ľ On notera le ¬ę presque ¬Ľ. Un m√™me sentiment de culpabilit√© √©treint la petite communaut√© allemande antifasciste de Lis¬≠bonne. La capitale portugaise est devenue le goulet de l’Eu¬≠rope, la derni√®re porte d’un immense camp de concentration qui s‚Äô√©tend sur tout le Vieux Continent.

 

(p.201) D√©j√† en germe, cette id√©e qu’elle soutiendra lors du pro¬≠c√®s Eichmann : √™tre juif, c’est √™tre libre, et √™tre libre, c’est mourir les armes √† la main. √ätre juif, c’est ne pas accepter la moindre compromission, ni avec les autorit√©s nazies ni avec les conseils juifs, encore moins avec soi-m√™me, en effa√ßant sa propre identit√© par l’assimilation. D√©j√†, chez elle, la r√©volte contre les puissants, les riches, les influents, qu’ils soient juifs ou non, ainsi que la certitude que le combat pour la Palestine passe d’abord et avant tout par un combat pour la libert√© du peuple juif : ¬ę Ce n’est que si le peuple juif est pr√™t √† se livrer √† ce combat que l’on pourra √©galement d√©fendre la Palestine33. ¬Ľ Elle veut que les Juifs europ√©ens combattent mais n’indique pas comment ils pourraient le faire dans une Europe domin√©e par les lois nazies. Les Juifs de Palestine tenteront de cr√©er leur propre arm√©e : cela leur prendra trois ans. Apr√®s la d√©faite de la France, la Jewish Agency et la Haganah passent des accords avec le haut commandement britannique et des unit√©s palestiniennes de volontaires se constituent. Mais il n’y a pas de commandement unique et les volontaires sont diss√©¬≠min√©s. Il faudra attendre septembre 1944 et la d√©cision de Churchill pour que soit reconnue, en une seule formation mi¬≠litaire, le Jewish Brigade Group. Hans Jonas fera partie de cette arm√©e juive et portera ses insignes : bleu et blanc, avec une √©toile de David brod√©e d’or.

 

(p.224) La force n’a jamais √©t√© le viatique de la libert√©. Le r√™ve de Hannah vole en √©clats. Elle est aussi d√©√ßue par la gauche du sionisme, et reproche notamment √† ceux qui avaient invent√© l’id√©al pionnier des kibboutzim de n’avoir eu aucune influence politique sur la nature du mouvement, inconscients qu’ils √©taient du destin g√©n√©ral de leur peuple. Elle les juge sectai¬≠res, autosatisfaits, plus soucieux de faire entendre leur propa¬≠gande que d’inculquer une morale √† la politique, devenue la sph√®re des politiciens de la pire esp√®ce, qui font r√©gner le rap¬≠port de forces au lieu d’appliquer les r√®gles les plus √©l√©mentai¬≠res de la d√©mocratie.

Au nom du tribunal de la m√©moire et de la dignit√© humaine, Hannah Arendt poursuit les sionistes et les rend responsables et coupables d’avoir fait des affaires avec Hitler d√®s 1933. L’accord entre les sionistes et les nazis demeure en¬≠core une part maudite de notre histoire. Hannah Arendt a le courage de rappeler cette n√©gociation qui commen√ßa quel¬≠ques mois seulement apr√®s l’accession de Hitler au pouvoir10. S’il para√ģt ind√©cent aujourd’hui de rapprocher le nazisme du sionisme, il faut n√©anmoins rappeler que Ben Gourion sou¬≠haitait que le nazisme provoque une immigration massive en Palestine. Et qu’un dirigeant sioniste, du nom de Ruppin, est bien all√© trouver des responsables nazis pour leur proposer une n√©gociation. Le contrat dit de la Haavara-transfert fut conclu d√®s avril 1933. Il √©tait fond√© sur les int√©r√™ts compl√©¬≠mentaires des deux parties : les nazis voulaient les Juifs hors d’Allemagne, les sionistes les Juifs “en Palestine. Chaque Juif (p.225) allemand qui √©migrait en Palestine √©tait autoris√© √† emporter mille livres sterling ‚ÄĒ le prix demand√© par la Grande-Bretagne pour s’installer ¬ę en tant que capitaliste ¬Ľ ‚ÄĒ, en devises √©tran¬≠g√®res, et pouvait se faire envoyer par bateau des marchandi¬≠ses pour un montant de vingt mille marks et davantage. Des compagnies d’assurance, juives et allemandes, contr√īlaient les transferts financiers. Une partie des b√©n√©fices alla √† l’acquisi¬≠tion des terres et √† l’implantation des colonies. Le syst√®me fonctionna jusqu’au milieu de la guerre. Il permit l’√©migration de quelque vingt mille Juifs allemands. Mais les efforts de sauvetage furent tr√®s insuffisants, et les rescap√©s des camps furent re√ßus avec rudesse11.

Cet accord d√©chira les sionistes. Les r√©visionnistes le stig¬≠matis√®rent ‚ÄĒ la nation juive se vend √† Hitler pour le salaire d’une putain, disaient-ils. Les dirigeants le justifi√®rent pour des raisons d’ordre pratique. Pour elle, le sionisme change alors de nature et d’essence. Il a pour unique but la r√©ali¬≠sation en Palestine de l’ind√©pendance du peuple juif. ¬ę Si je savais qu’il √©tait possible de sauver tous les enfants d’Allema¬≠gne en les installant en Angleterre ou juste leur moiti√© en les installant en Eretz Isra√ęl, je choisirais cette deuxi√®me solution, car nous devons prendre en compte non seulement la vie de ces enfants mais aussi l’histoire enti√®re du peuple juif ¬Ľ, avait d√©clar√© devant le comit√© central du Mapai son chef Ben Gourion, le 7 d√©cembre 193812.

La plupart des Juifs allemands qui viendront se r√©fugier en Palestine gr√Ęce √† cet accord le feront pour sauver leur peau. Ils auront des difficult√©s √† int√©grer les valeurs fonda¬≠mentales du sionisme des dirigeants et se r√©fugieront dans leurs codes occidentaux. On les appellera, jusqu’apr√®s la guerre, ¬ę les sionistes de Hitler ¬Ľ.

C’est en rappelant cela que Hannah remet en cause la nature m√™me du mouvement sioniste. Pour elle, le fait que l’avant-garde r√©volutionnaire juive en Palestine ne se soit pas oppos√©e √† l’accord nazi-sioniste signe l’√©chec du sionisme en tant que mouvement de lib√©ration. D√©sormais, √† ses yeux, le mouvement a perdu son id√©al et peut m√™me devenir dange¬≠reux car il laisse le champ libre √† tous les fanatismes.

 

(p.322) Hannah Arendt rendait les Juifs responsa¬≠bles de se distinguer, non par une divergence en mati√®re de foi ou de croyance, mais par une diff√©rence de ¬ę nature pro¬≠fonde ¬Ľ, et o√Ļ elle accusait les th√©ologiens du juda√Įsme de souffler sur les braises de la haine dans une ¬ę intention pol√©¬≠mique et apolog√©tique ¬Ľ. Pour Hannah, en effet, ils auraient construit un mythe de la sup√©riorit√© de leur religion. ¬ę Cette th√©orie sp√©cieuse, pour laquelle les Juifs se trompaient eux-m√™mes, accompagn√©e de la conviction qu’ils n’avaient jamais cess√© d’√™tre l’objet passif, souffrant, des pers√©cutions chr√©tien¬≠nes, revenait en fait √† prolonger et √† moderniser l’ancien mythe du peuple √©lu30. ¬Ľ

 

(p.457) Pour Hannah, la seule soumission n’aurait pas suffi √† aplanir les √©normes difficult√©s d’une telle op√©ration… ni √† apaiser la conscience des ex√©cutants. Eichmann le d√©clare √† la barre : le facteur le plus d√©cisif pour sa conscience fut qu’il ne rencontra personne, absolument personne, qui s’op¬≠pos√Ęt √† la Solution finale. Seule exception, le docteur Rudolf Kastner, dont il fit la connaissance en Hongrie, et avec qui il n√©gocia l’offre de Himmler de rel√Ęcher un million de Juifs en √©change de dix mille camions. Lui, Kastner, lui avait demand√© d’arr√™ter ¬ę les moulins de la mort √† Auschwitz57 ¬Ľ. Et c’est √† propos du m√™me Kastner que Hannah √©crit : ¬ę Eichmann avait r√©pondu qu’il le ferait “avec le plus grand plaisir” mais que, h√©las ! cela ne relevait ni de ses comp√©tences, ni de celles de ses sup√©rieurs ‚ÄĒ ce qui du reste √©tait vrai. Il ne s’attendait √©videmment pas que les Juifs partagent l’enthousiasme g√©n√©¬≠ral pour leur destruction ; mais il attendait effectivement d’eux plus que de la soumission, il attendait ‚ÄĒ et re√ßut, √† un degr√© absolument extraordinaire ‚ÄĒ leur coop√©ration. Comme nagu√®re √† Vienne, cette coop√©ration fut naturellement la pierre angulaire m√™me de tout ce qu’il fit. Si les Juifs n’avaient pas aid√© au travail de la police et de l’administra¬≠tion ‚ÄĒ j’ai d√©j√† mentionn√© comment la rafle ultime des Juifs √† Berlin fut l’Ňďuvre exclusive de la police juive ‚ÄĒ, il y aurait eu un chaos complet, ou il aurait fallu mobiliser une main-d’Ňďuvre dont l’Allemagne ne pouvait se passer ailleurs58. ¬Ľ

Elle cite les travaux de Robert Pendorf et surtout ceux de Raul Hilberg. Elle affirme : ¬ę Pour un Juif, le r√īle que jou√®rent les Juifs dans la destruction de leur propre peuple est, sans aucun doute, le plus sombre chapitre de cette histoire59. ¬Ľ Elle ajoute : ¬ę On le savait d√©j√† mais maintenant et pour la pre¬≠mi√®re fois Raul Hilberg en a expos√© tous les d√©tails, path√©ti¬≠ques et sordides, dans La Destruction des Juifs d’Europe60, ouvrage de r√©f√©rence dont j’ai d√©j√† parl√©61. ¬Ľ

 

(p.460-461) Raul Hilberg se souvient de l’√©motion ressentie d√®s qu’il put avoir acc√®s aux documents de Nuremberg, dans lesquels il se plongea jour et nuit. Puis il soumit ses deux cents pre¬≠mi√®res pages √† Neumann, le cŇďur battant. La seule objection de Neumann porta sur une partie de la conclusion. Hilberg y avan√ßait que, sur le plan administratif, les Allemands avaient compt√© sur les Juifs pour leur sens de l’ordre, et que les Juifs avaient coop√©r√© √† leur propre destruction. Neumann ne lui dit pas que c’√©tait faux, mais lui conseilla : ¬ę C’est trop gros √† avaler, coupez. ¬Ľ Hilberg accepta, mais en √©change, plus que jamais d√©termin√© √† le d√©montrer, il demanda √† Neumann l’autorisation de se lancer, sous sa direction, dans une th√®se intitul√©e La Destruction des Juifs d’Europe. Neumann accepta en le pr√©venant : ¬ę Vous aurez des ennuis, vous l’aurez voulu. ¬Ľ

(p.462-463)

Ce qu’il ignore encore, c’est la nature des r√©actions. Comme Hannah Arendt, et avant elle, il sera poursuivi pour avoir mis en cause la communaut√© juive allemande en prenant en compte un fait bien r√©el : ce qu’il nommait, avant Arendt, ¬ę la coop√©ration des Juifs ¬Ľ. ¬ę J’avais d√Ľ examiner la tradition qui poussait les Juifs √† faire confiance en Dieu, aux princes,

aux lois et aux contrats. Il m’avait fallu enfin prendre la me¬≠sure du calcul des Juifs selon lequel le pers√©cuteur ne d√©trui¬≠sait pas ce qu’il pouvait exploiter sur le plan √©conomique. C’est pr√©cis√©ment cette strat√©gie des Juifs qui dictait les compromis et bridait la r√©sistance64. ¬Ľ

 

(p.464-466) La loi du mal

 

Martine Leibovici a raison de souligner que la syntaxe du livre consacr√© √† Eichmann, ces phrases si longues, avec des √©chapp√©es, nous donne l’impression d’√™tre face √† une parti¬≠tion √† deux voix. En ce qui concerne les conseils juifs, Hannah Arendt n’utilise qu’une seule de ces voix : celle de l’accusation. De mani√®re ironique, elle insiste lourdement sur la responsa¬≠bilit√© de ces conseils : ¬ę On pouvait faire confiance aux res¬≠ponsables juifs pour dresser les listes de personnes et des biens […]¬Ľ, et elle les caract√©rise psychologiquement: ¬ęLe nouveau pouvoir leur plaisait66. ¬Ľ Elle qui d√©teste ordinaire¬≠ment faire appel √† la psychanalyse fouaille les √Ęmes de ces hommes et affirme : ¬ę Nous savons comment se sentaient les responsables juifs lorsqu’ils devinrent des instruments de meurtre67. ¬Ľ Elle leur reproche d’avoir gard√© le secret et, ce faisant, d’avoir menti, comme L√©o Baeck, ancien grand rab¬≠bin de Berlin, qui √©tait parfaitement au courant qu’on gazait les Juifs et pr√©f√©ra le taire. R√©sultat : on se portait volontaire pour Auschwitz et ceux qui tentaient de dire la v√©rit√© √©taient

consid√©r√©s comme des fous. Elle note cependant l’exception du pr√©sident du conseil de Varsovie, Adam Czerniakow, qui pr√©f√©ra se suicider. Elle les accuse d’avoir r√©dig√© les listes de transport de ceux qui partaient dans les camps, notamment √† Theresienstadt. Elle √©crit : ¬ę L’argumentation de l’accusation aurait √©t√© affaiblie s’il avait fallu reconna√ģtre que la d√©signa¬≠tion des individus dont on courait la perte √©tait, √† quelques exceptions pr√®s, le travail de l’administration juive68. ¬Ľ Elle se pr√©vaut d’un ouvrage de Hans G√Ļnther Adler, Theresienstadt 1941, o√Ļ tous ces faits sont consign√©s, et s’emporte contre le tribunal de J√©rusalem qui ne l’a pas cit√©.

Cette insistance √† d√©signer est, je crois, centrale pour comprendre pourquoi Hannah s’acharne sur le r√īle des conseils. D√©signer un individu, c’est le distinguer. Le distin¬≠guer, c’est le choisir. Or les conseils juifs ont choisi d’√©pargner les plus riches, ceux qui avaient du pouvoir, des Juifs √©mi-nents. C’est au nom de l’√©galit√© entre les individus que Han¬≠nah se place ; c’est au nom de la recherche de la v√©rit√© ‚ÄĒ une hypoth√©tique v√©rit√© qui, par essence, serait encore cach√©e et de nature scandaleuse ‚ÄĒ qu’elle entend √™tre, elle la philosophe, la sp√©cialiste de l’antis√©mitisme, l’accusatrice du procureur. Elle en vient m√™me √† reprocher √† l’avocat d’Eichmann de ne pas avoir utilis√© l’arme de l’att√©nuation de sa responsabilit√©. Eichmann fut aid√©, dans ses sinistres t√Ęches, par le travail de l’administration juive : ¬ę Plus que tous les bavardages d√©¬≠plaisants et souvent carr√©ment choquants sur les serments, la loyaut√© et les vertus de l’ob√©issance aveugle, de tels documents auraient contribu√© √† d√©crire l’atmosph√®re dans laquelle Eich¬≠mann travaillait69. ¬Ľ

Hannah va jusqu’√† affirmer que, avec la responsabilit√© des conseils juifs, c’est la distinction entre les bourreaux et les victimes qui n’est pas si claire ! Elle affirme que le proc√®s veut occulter la coop√©ration entre dirigeants nazis et autorit√©s jui¬≠ves, ce qui est faux : trente-sept d√©positions tournent autour de cette question. Partout o√Ļ les Juifs vivaient, il y avait des dirigeants juifs, affirme-t-elle, ce qui est faux historiquement. Les dirigeants ‚ÄĒ presque tous sans exception ‚ÄĒ ajoute-t-elle, coop√©reront pour une raison ou une autre avec les nazis ‚ÄĒ ce qui est √©galement faux. Pourquoi raisonne-t-elle ainsi et pourquoi n’utilise-t-elle pas des √©l√©ments historiques pioches dans une documentation o√Ļ elle ne choisit que ce qui sert sa th√®se ? Elle croit faire preuve de courage intellectuel en tenant de tels propos, faisant mine d’oublier que, depuis les ann√©es 1950, le sujet de la collaboration juive et de la d√©nonciation des conseils juifs √©tait l’objet d’une multitude de publications, journaux intimes, m√©moires… ¬ę La condamnation implacable des conseils juifs fut un th√®me majeur du parti Herout de Menahem Begin. En fait, la loi m√™me qui permit de juger Eich-mann avait √©t√© adopt√©e en Isra√ęl pour ch√Ętier les collabo¬≠rateurs juifs70. ¬Ľ Elle a toujours √©t√© une intellectuelle instinc¬≠tive plus qu’une philosophe √† la t√™te froide qui se barde de bibliographie et r√©fl√©chit cinquante fois avant d’√©crire une phrase.

On le sait, le texte fut √©crit dans la fi√®vre et l’emportement. Comme une nageuse qui avance √† contre-courant au beau mi¬≠lieu de la houle d√©cha√ģn√©e, elle attaque les certitudes et s’af¬≠fronte au cach√©, √† l’obsc√®ne, √† l’indicible. Ainsi affirme-t-elle, et cette phrase sera retenue contre elle pendant de longues ann√©es : ¬ę Toute la v√©rit√©, c’est que si le peuple juif avait √©t√© vraiment non organis√© et d√©pourvu de direction, le chaos aurait r√©gn√©, il y aurait eu beaucoup de mis√®re, mais le nombre total de victimes n’aurait pas atteint quatre et demi √† six mil¬≠lions de victimes71. ¬Ľ

Sur les responsabilit√©s des conseils juifs, les recherches men√©es depuis ne lui donnent pas raison. Comme le r√©sume l’historien Saul Friedl√†nder : ¬ę Objectivement, le Judenrat a probablement √©t√© un instrument de la destruction des Juifs d’Europe, mais, subjectivement, les acteurs n’ont pas eu cons¬≠cience de cette fonction, et, m√™me s’ils en avaient conscience, certains d’entre eux ‚ÄĒ voire la plupart ‚ÄĒ ont essay√© de faire de leur mieux dans le cadre de leurs possibilit√©s strat√©giques fort limit√©es afin de retarder la destruction. ¬Ľ

 

(p.477) Si on la poursuit et si on la harc√®le ainsi, c’est parce qu’elle a dit la v√©rit√©, la v√©rit√© nue, sans l’enjoliver de remarques √©rudites. Elle semble persuad√©e qu’une v√©ritable campagne politique s’organise, qui concerne, non un livre qui n’a jamais √©t√© √©crit, mais sa propre personne. Elle se dit pi√©g√©e par ce qu’elle nomme une campagne de diffamation m√©diatique o√Ļ ses adversaires essaient de cr√©er une ¬ę image ¬Ľ qui vient recouvrir celle de son livre. Elle se sent d√©sarm√©e par rapport √† ces gens qui ont tout : pouvoir, argent, relations, temps… Elle avoue donc son impuissance et continue √† r√©p√©ter qu’elle a √©crit un reportage, juste un reportage, et non un livre politique. En d√©pit de ses d√©n√©gations, la campagne s’emballe.

Le Conseil des Juifs d’Allemagne, organisation des √©mi¬≠gr√©s juifs allemands, se r√©unit et d√©cide de s’opposer √† la conception historique de Hannah Arendt en pr√©parant une s√©rie de publications destin√©es √† montrer ¬ę comment les Juifs allemands ont d√©ploy√© le maximum de forces tant sur le plan moral que mat√©riel pour s’entraider et pour maintenir dans les circonstances les plus difficiles l’estime et le respect qu’ils se devaient √† eux-m√™mes.¬Ľ.

 

(p.534) Le lecteur peut s’en rendre compte dans ses notes du Journal de pens√©e : Hannah est de nouveau plong√©e dans l’Ňďu¬≠vre de Heidegger. Elle r√©fl√©chit au retrait, au voilement, √† la notion d’√©v√©nement comme d√©voilement de la finitude8. Elle note : ¬ę L’affaire de la pens√©e consiste √† rendre pr√©sent ce qui est absent ¬Ľ ; et elle ajoute : ¬ę Heidegger : la temp√™te dans la¬≠quelle il s’est trouv√© n’√©tait pas la temp√™te du si√®cle. Il n’a √©t√© pris dans cette temp√™te qu’une seule fois, probablement parce que le calme dominait en lui. ¬Ľ

 

(p.472-473) Lettres d’insultes

 

En rentrant √† New York, dans l’oc√©an de lettres d’injures qu’elle commence √† recevoir, Hannah ne trouve aucun courrier de son avocat, Me Moloshok, √† qui elle demande depuis plusieurs mois de poursuivre la compagnie de taxis respon¬≠sable de l’accident dont elle fut victime pour obtenir des dom¬≠mages et int√©r√™ts. Elle le relance donc et lui sugg√®re de r√©clamer quarante-cinq mille dollars. Puis elle prend rendez-vous pour Heinrich chez le dentiste. Il souffre beaucoup, ce qui ne l’emp√™che pas de temp√™ter toute la journ√©e contre les auteurs de lettres d’insultes, pour la plupart des survivants ou des parents de survivants, qui s’attaquent √† sa femme, c’est-√†-dire, pour lui, les Juifs, la presse juive, les organisa¬≠tions juives, les associations juives, les rabbins.

De son c√īt√©, Hannah n’en revient pas non plus et reste stup√©faite devant tant de violence. Elle se sent encercl√©e, af¬≠faiblie, apeur√©e. Elle ne s’attendait pas √† d√©clencher de telles r√©actions. Elle se montre, comme son mari, indign√©e par cer¬≠tains proc√©d√©s, certaines accusations, qu’elle voit comme autant de proc√®s d’intention. Pendant cette p√©riode difficile, elle n’est gu√®re aid√©e par son amie Mary McCarthy qui, au lieu de lui expliquer les raisons de cette violence, et de la cal¬≠mer, attise ses tendances parano√Įaques en comparant ce qu’elle subit √† l’affaire Dreyfus. Heinrich, lui non plus, ne fait pas dans la subtilit√©. Pour lui donner raison, il insulte m√©¬≠chamment ceux qui osent l’attaquer et surench√©rit. M√™me Hannah s’en montre g√™n√©e et avoue √† Jaspers : ¬ę[…] et ce qu’il pense du peuple juif n’est pas toujours ce qu’on souhai¬≠terait (ceci pour rire seulement)8. ¬Ľ Est-ce pour rire seulement que, se plaignant am√®rement aupr√®s de lui de l’attitude de certains de ses contempteurs, qui passent des semaines √† fouiller dans sa vie pour tenter de ruiner sa r√©putation, elle ajoute : ¬ę Si j’avais su, j’aurais sans doute pris soin de faire la m√™me chose. Et √† la longue,¬†il sera peut-√™tre tout de m√™me utile de nettoyer un peu cette fange juive. ¬Ľ

 

Fascisme italien et antisémitisme: 

Pierre Milza, Mussolini, , Libr. Arthème Fayard 1999

(p.752) (‚Ķ) la conversion du Duce au racisme et √† l’antis√©mitisme qui a entra√ģn√© la d√©rive du fascisme vers les rivages troubles de la ¬ę politique de la race ¬Ľ.

Les contraintes de la politique √©trang√®re et le changement radi¬≠cal qui s’est op√©r√© sur ce terrain en 1935-1936 ont fortement pes√©, semble-t-il, sur l’attitude de Mussolini √† l’√©gard des Juifs. Ceux-ci ont pourtant √©t√© partie prenante dans le consensus qui a connu, on l’a vu, son apog√©e lors de la guerre d’Ethiopie. Nombreux furent parmi eux les volontaires pour l’Afrique, au point que le minist√®re de la Guerre et l’Union de la communaut√© se mirent d’accord pour la cr√©ation d’un rabbinat militaire. Tr√®s large √©galement fut l’adh√©¬≠sion √† la ¬ę Journ√©e de la foi ¬Ľ et √† l’offre d’or pour le financement de la guerre. La victoire et la proclamation de l’Empire furent salu√©es par la presse juive avec enthousiasme et furent c√©l√©br√©es dans les synagogues comme dans les √©glises. En revanche – et c’est le fait nouveau ‚ÄĒ, les relations jusqu’alors tr√®s bonnes entre le sionisme et le gouvernement fasciste commenc√®rent √† se d√©t√©rio¬≠rer, et ce pour trois raisons concomitantes : le rapprochement avec l’Allemagne, la recherche d’un gentlemen’s agreement avec la Grande-Bretagne, fond√© sur la reconnaissance des int√©r√™ts des deux puissances en M√©diterran√©e et sur l’abandon par l’Italie de sa politique de p√©n√©tration en Egypte et en Palestine, enfin le rap¬≠prochement de l’Italie, comme d’ailleurs de l’Allemagne, avec le monde arabe. Orientation symbolis√©e par le geste de Mussolini, brandissant le 18 mars 1937 √† Tripoli ¬ę l’√©p√©e de l’Islam ¬Ľ.

La carte sioniste, que Mussolini avait conserv√©e dans son jeu √† seule fin d’embarrasser les Britanniques, avait en somme cess√© de pr√©senter la moindre valeur pour lui, au moment o√Ļ il s’appr√™tait √† jouer conjointement celle de l’alliance allemande et celle du rap¬≠prochement avec les Arabes. √Ä partir de l√†, le Duce – qui se cher¬≠chait de bonnes raisons de justifier son alignement sur la politique hitl√©rienne – n’allait pas manquer de g√©n√©raliser certaines prises de position antifascistes √©manant, √† l’occasion de la guerre d’Ethiopie et de la guerre d’Espagne, de personnalit√©s et d’organi¬≠sations juives √©trang√®res, au demeurant assez isol√©es, et de procla¬≠mer que ¬ę l’internationale juive ¬Ľ, alli√©e aux ennemis du fascisme, √©tait partie en guerre contre lui.

Il est clair que d’autres mobiles ont jou√© dans le choix par Mus¬≠solini et par le groupe dirigeant fasciste d’une politique de ¬ę d√©fense de la race ¬Ľ. Il faut noter tout d’abord que celle-ci n’a pas commenc√© avec les mesures antis√©mites adopt√©es en 1938 par le gouvernement fasciste. Les premi√®res cibles en ont √©t√© les popu¬≠lations d’Afrique orientale : √Črythr√©ens, Somaliens et surtout √Čthiopiens, et cela d√®s le d√©but de la campagne d’Abyssinie.

(p.754) /massacres/ lors des chasses √† l’homme dans les rues de la capitale √©thiopienne, des dizaines de repr√©sentants de l’intelligentsia abyssine tu√©s, jet√©s dans le fleuve qui traverse la ville ou dans des puits o√Ļ leurs cadavres furent br√Ľl√©s au p√©trole : au total entre 5 000 et 6 000 victimes selon les sources italiennes, 30 000 selon les sources √©thiopiennes examin√©es par Fabienne Le Hou√©rou dans le livre qu’elle a tir√© de sa th√®se, L’√Čpop√©e des sol¬≠dats de Mussolini en Abyssinie, 1936-1938n. Quatre jours apr√®s l’attentat, Mussolini avait t√©l√©graphi√© √† Graziani : ¬ę √Čliminer tous les suspects sans faire d’enqu√™tes44. ¬Ľ

¬ę D√©fense de la race ¬Ľ, ¬ę hygi√®ne de la race ¬Ľ, ¬ę prestige de la race ¬Ľ : voil√† donc des formules qui avaient cours au plus haut niveau de la hi√©rarchie fasciste, bien avant que ne soit adopt√©e la l√©gislation antis√©mite. Ce qui veut dire que le terrain avait √©t√© pr√©¬≠par√© pour que l’opinion ne f√Ľt pas trop surprise par le revirement effectu√© par le pouvoir fasciste √† l’√©gard des Juifs d’Italie, une petite communaut√© de quelque 47 000 personnes, essentiellement rassembl√©es dans des villes comme Livourne, Ancone, Ferrare et Rome. Le discours raciste, tel qu’il avait fonctionn√© depuis deux ans √† rencontre des populations indig√®nes de l’Empire, avec son argumentaire ax√© sur l’in√©galit√© des peuples, sur la relation suppo¬≠s√©e entre le m√©tissage et la d√©cadence des soci√©t√©s humaines, sur la n√©cessit√© de pr√©server la ¬ę puret√© ¬Ľ de la race, ne pouvait que s’accorder avec les principes √©nonc√©s par les promoteurs de la ¬ę r√©volution culturelle fasciste ¬Ľ. Il suffisait de remplacer le Noir par le Juif pour que, dans l’esprit d’une partie de la population transalpine, s’impose l’id√©e d’une s√©gr√©gation dirig√©e contre le monde isra√©lite.

1938 - Kristallnacht (Deutschland / Germany)

(Horst Selbiger, in: Der Spiegel, 10/11/2018)

in : Delta 8 / okt. 2007, p.22

 

* Men kan verkeeren…, Brederode wist het al

‘Iedereen die W.O.2 meegemaakt heeft, weet nog dat Groot-Brittanni√ę en nazi-Duitsland vijanden waren. Terecht zouden wij zeggen, geen haar op ons hoofd dat er aan denkt dit ‘Rijk van de Antichrist’ (Egon Friedell) te verdedigen. Maar valt mij daar toch niet toevallig een oud nummer van The Saturday Review uit de jaren dertig van vorige eeuw in handen! En wat zie ik op de voorpagina? Een vet opgemaakte kop met, jawel u leest goed…, “Heil Hitler”! Ach, beste lezer, in die jaren kon men ook in The Times en de Daily Mail artikels lezen die overliepen van sympathie voor de Duitse dictator. Trouwens als hij dan al een afkeer had van nazi-Duitsland, dit belette de Britse beau monde niet om zijn vakantie door te brengen in de Beierse Alpen. En dit niet alleen toen de F√ľhrer aller Germanen pas aan de macht gekomen was, neen, tot en met de winter van 1938-1939, toen de oorlog voor de deur stond. Chamberlain vond Hitler trouwens best iemand waar mee te praten viel en de oppositie tegen hem leek hem m√©√©r dan verdacht toe. In Engeland waren Churchill en Lord Baldwin nagenoeg de enige politicus die er een andere mening op na hield. En in Frankrijk was het nauwelijks beter. Nog in de late jaren dertig gingen Franse oud-strijders op vriendschappelijk bezoek in Duitsland en de Franse auteur Jean Giraudoux, die een hoge functie had aan het ministerie van Buitenlandse Zaken, en die bijgevolg inzage had in uiterst vertrouwelijke rapporten, wist in 1939, nauwelijks enkele maanden voor de oorlog uitbrak, nog te vertellen dat de Joden in zijn land niets te vrezen hadden “omdat Duitsland Frankrijk toch nooit zou binnen vallen”. Tot de val dichtklapte natuurlijk.

 

*¬† Kirchliche Druckerlaubnis. Niet alleen in Engeland waren er die zich op het fenomeen Hitler verkeken. Voor ons ligt een klein boekje “Der Fahnenschwinger”, geschreven door een zekere Marga M√ľller en in 1935 uitgegeven bij Verlag Ars Sacra in M√ľnchen, dus na de machtsovername.¬† De inhoud en vooral de illustraties liegen er niet om. Anti-nazi kan met dit geschrift, dat duidelijk tot een katholiek publiek gericht is (Ars Sacra !), bezwaarlijk noemen . De bisschop van M√ľnchen heeft er trouwens uitdrukkelijk zijn toestemming toe gegeven: Kirchliche Druckerlaubnis!¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†

1940-1945: Simenon, antisémite

Léon Poliakov, Bréviaire de la haine, Le IIIe Reich et les Juifs

(éd. Calmann-Lévy, 1951)

(p.8) / François Mauriac /

 

Mais ce br√©viaire a √©t√© √©crit pour nous aussi Fran¬≠√ßais,¬† dont l’antis√©mitisme¬† traditionnel a surv√©cu √† ces exc√®s d’horreur dans lesquels Vichy a eu sa timide et¬† ignoble¬† part, pour nous¬† surtout, catholiques fran√ßais, qui devons certes √† l’h√©ro√Įsme et √† la charit√© de tant d’√©v√™ques, de pr√™tres et de religieux √† l’√©gard des Juifs traqu√©s, d’avoir sauv√© notre honneur, mais qui n’avons pas eu la consolation d’entendre le suc¬≠cesseur du Galil√©en, Simon-Pierre, condamner claire¬≠ment, nettement et non par des allusions diplomati¬≠ques, la mise en croix de ces innombrables ¬ę fr√®res du Seigneur ¬Ľ. Au v√©n√©rable cardinal Suhard qui a d’ailleurs tant fait dans l’ombre pour eux, je deman¬≠dai un jour, pendant l’occupation : ¬ę Eminence, ordon¬≠nez-vous de prier pour les Juifs… ¬Ľ, il leva les bras au ciel : nul doute que l’occupant n’ait eu des moyens de pression irr√©sistibles, et que le silence du pape et¬† de la hi√©rarchie n’ait¬† √©t√© un affreux devoir;¬†¬† il s’agissait d’√©viter de pires malheurs. Il reste qu’un crime de cette envergure retombe pour une part non m√©diocre sur tous les t√©moins qui n’ont pas cri√© et quelles qu aient √©t√© les raisons de leur silence.

(p.9) Surtout que ce livre ne nous d√©sesp√®re pas : il y a ceux qui ont tu√© mais il y a aussi ceux qui ont su mourir. Nous n’avions pas attendu Hitler et les nazis pour savoir que l’homme n’est pas n√© innocent et que le mal est en lui et que la nature est bless√©e. Mais un h√©ros et un saint demeurent en germe au plus secret de nos mis√©rables cŇďurs.

Il d√©pend de nous que les martyrs n’aient pas √©t√© tortur√©s en vain. Il d√©pend de nous de ne pas √©carter cette multitude qui, bien loin de crier vengeance, nous crie inlassablement ce que le premier d’entre eux, le fils de David, nous a enseign√© sur la montagne : ¬ę Bienheureux les doux car ils poss√®dent la terre. Bienheureux ceux qui pleurent car ils seront conso¬≠l√©s. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de jus¬≠tice, car ils seront rassasi√©s. Bienheureux les mis√©ri¬≠cordieux car ils obtiendront eux-m√™mes mis√©ricorde. Bienheureux ceux qui souffrent pers√©cution pour la justice… ¬Ľ

 

———

(p.35) Le jour m√™me o√Ļ le gouvernement hitl√©rien ordon¬≠nait le tamponnage des passeports des Juifs, le gou¬≠vernement polonais prescrivait √† ses nationaux habitant √† l’√©tranger un tamponnage d’un autre genre. Faute de faire rev√™tir leurs passeports par un cachet sp√©cial appos√© par les consulats, ils allaient √™tre d√©chus de la nationalit√© polonaise. De leur c√īt√©, les consulats polonais avaient re√ßu l’ins¬≠truction de ne pas renouveler les passeports des Juifs vivant √† l’√©tranger depuis plus de cinq ann√©es. Plus de 20 000 Juifs polonais r√©sidant en Allemagne depuis de longues ann√©es allaient se trouver apa¬≠trides du jour au lendemain. Cette fois-ci, la Ges¬≠tapo le soulignait ironiquement, c’est sur la sugges¬≠tion du minist√®re des Affaires √©trang√®res que Himm-ler ordonna l’arrestation imm√©diate et l’expulsion de tous les Juifs polonais habitant en Allemagne. Dans la seule ville de Vienne, 3 135 Juifs furent arr√™t√©s et envoy√©s en Pologne.

Mais le gouvernement de Varsovie refusa de les laisser entrer en territoire polonais. C’est ainsi que dans la r√©gion de Zbonszyn, des milliers d’hommes, femmes et enfants, premi√®res personnes d√©plac√©es de notre √©poque, durent camper de longues se¬≠maines dans un no maris land sur la fronti√®re, par un froid rigoureux, en attendant que les gouver¬≠nements se missent d’accord sur leur sort.

 

(p.38) Le jour suivant, √† une conf√©rence convoqu√©e par GŇďring dont il sera question plus loin, Heydrich parle d√©j√† de 7 500 magasins d√©truits. Les archives du camp de Buchenwald indiquent que ce seul camp recevait entre le 10 et le 13 novembre livraison de 10 454 Juifs, o√Ļ ils √©taient re√ßus et trait√©s avec les sadiques raffinements d’usage, couch√©s en plein air hivernal, battus et tortur√©s √† longueur de journ√©e, tandis qu’un haut-parleur proclamait : ¬ę Tout Juif qui veut se pendre est pri√© d’avoir l’amabilit√© de mettre un morceau de papier portant son nom dans sa bouche, afin que nous sachions de qui il s’agit. ¬Ľ Cette orgie d√©vastatrice n’√©mut pas outre mesure le peuple allemand, qui en √©tait le t√©moin global. Elle se poursuivait devant une indiff√©rence quasi g√©n√©rale. ¬ę La r√©action du peuple allemand aux pogromes de l’automne 1938 montre jusqu’o√Ļ Hitler l’a men√© en cinq ans et jusqu’√† quel point il l’a avili ¬Ľ, √©crivait Rauschning en 1939(18). Et Karl Jaspers observe : ¬ę Lorsqu’en novembre 1938 les synagogues br√Ľlaient et que les Juifs √©taient d√©por¬≠t√©s pour la premi√®re fois… les g√©n√©raux √©taient pr√©sents; dans chaque ville, le commandant avait la possibilit√© d’intervenir… ils n’ont rien fait (19). ¬Ľ

 

(p.75)

/ Varsovie/¬† le jour du Vendredi Saint 1940 (‚Ķ): c’est le jour o√Ļ on disait dans les √©glises catholiques la messe dans laquelle il √©tait question de la ¬ę perfidia juda√Įca ¬Ľ et o√Ļ les fid√®les tapaient du b√Ęton, maudissant les ennemis du Seigneur. On voit comment les enseignements de l’Eglise catho¬≠lique pouvaient contribuer, eux aussi, √† l’acharne¬≠ment des fid√®les du F√ľhrer.

 

(p.82) L’impulsion¬† est donn√©e par l’expulsion des¬† Juifs d’Alsace-Lorraine,¬† pratiquement¬† termin√©e¬† au¬† d√©but d’octobre 1940.

 

(p.84) Aux Pays-Bas et au Luxembourg, la situation est quelque peu diff√©rente, puisqu’il s’agit de ¬ę peuples de souche germanique ¬Ľ, aux¬≠quels t√īt ou tard on esp√®re inculquer l’√©vangile raciste, apr√®s quoi ils seront incorpor√©s dans les rangs de la Race des Ma√ģtres ‚ÄĒ tandis qu’on a affaire en France (et en Belgique wallonne) √† des sous-hommes quelque peu exotiques, de toute √©vi¬≠dence d√©g√©n√©r√©s, mais √† l’√©gard desquels on res¬≠sent confus√©ment un complexe d’inf√©riorit√© inavouable mais tenace. Politiquement, on aspire √† les mainte¬≠nir dans un √©tat de division et de faiblesse, sien d√©sint√©ressant pour le reste et les laissant cuire dans leur mauvais jus de sous-natalit√© biologique. Mais humainement on craint parfois de trop les choquer.

 

(p.85) L’antis√©mitisme de Vichy √©tait le produit d’un croisement de la x√©nophobie si caract√©ristique d’une certaine bour¬≠geoisie fran√ßaise avec une vieille doctrine antis√©¬≠mite traditionnellement r√©actionnaire et cl√©ricale, qui pr√©tendait puiser ses inspirations chez les doc¬≠teurs de l’Eglise moyen√Ęgeux, et se r√©clamait de la Somme de saint Thomas d’Aquin. Les Allemands n’imposent rien de force √† Vichy : ils conseillent, ¬ę ils font des suggestions ¬Ľ, allant m√™me jusqu’√† ¬ę laisser entrevoir aux Fran√ßais l’abrogation des mesures allemandes, afin de stimuler leur initiative dans le domaine de la question juive (47) ¬Ľ. Vichy s’y pr√™te de bonne gr√Ęce, et m√™me ‚ÄĒ dans la mesure o√Ļ la politique allemande √©tait conforme √† sa doctrine ‚ÄĒ avec un z√®le convaincu. De cette politique, P√©tain et Xavier Vallat (le premier commissaire g√©n√©ral aux Questions juives) sont les protagonistes attitr√©s : P√©tain prend m√™me la pr√©caution de se renseigner aupr√®s du Saint-Si√®ge sur l’opportunit√© des mesures vichyssoises, et la r√©ponse tr√®s pr√©cise de son ambassadeur : ¬ę Jamais il ne m’avait rien √©t√© dit au Vatican qui suppos√Ęt, de la part du Saint-Si√®ge, une critique ou une d√©sapprobation des actes l√©gislatifs et r√©glementaires dont il s’agitl ¬Ľ apaise sans doute d√©finitivement sa conscience.

 

  1. Rapport du 7 septembre 1941 de L√©on B√©rard, ambassadeur de France pr√®s du Saint-Si√®ge, au mar√©chal P√©tain, sur les ¬ę questions et difficult√©s que pouvaient soulever les mesures prises √† l’√©gard des Juifs ¬Ľ. A propos de l’attitude du Vatican, voir pp. 433 et suiv.

 

(p.175) Jodl¬†: ¬ę¬†Rompre tous les ponts ‚Ķ afin d‚Äôexciter le peuple √† une combativit√© plus forte encore‚Ķ¬†¬Ľ

 

(p.206) Lors du proc√®s des principaux membres des groupes, qui eut lieu √† Nuremberg plusieurs ann√©es plus tard, leur attitude mit √† jour l’√©tonnante confusion men¬≠tale r√©gnant dans les cervelles nazies. Parmi les vingt-deux accus√©s, se trouvaient un professeur d’uni¬≠versit√©, huit avocats, un chirurgien dentiste, un archi¬≠tecte, un expert d’art, et m√™me un th√©ologien, ancien pasteur1. Tous plaid√®rent non coupables; aucun n’exprima le moindre regret; tout au plus se r√©f√©¬≠raient-ils aux ordres re√ßus et aux dures n√©cessit√©s de la guerre. Et cependant, lors de leur d√©fense, ils se r√©f√©raient aux m√™mes valeurs de la civilisation occidentale qu’ils avaient, des ann√©es durant, fou¬≠l√©es aux pieds : leurs t√©moins, leurs avocats, c√©l√©¬≠braient √† l’envi leur honn√™tet√©, leurs vertus fami¬≠liales, leurs sentiments chr√©tiens, et m√™me la dou¬≠ceur de leur caract√®re…

 

  1. Biberstein-Szymanovski. Citons cette incroyable r√©plique de ce dernier, auquel le pr√©sident du tribunal demandait si, en sa qualit√© d’ancien eccl√©siastique, il n’estimait pas utile d’adresser des paroles de consolation, voire de confesser les Juifs immol√©s.

¬ę Monsieur le Pr√©sident, on ne jette pas des perles devant les pourceaux. ¬Ľ (Audience du 21 novembre 1947.)

 

 

(p.278-279) Plusieurs psychiatres allemands de renom, tels que les professeurs Heyde,

  1. L’association des m√©decins charg√©s d’administrer l’eutha¬≠nasie portait le nom de ¬ę Reichsarbeitsgemeinschaft Heil-und Pflegeanstalten (Association du Reich, √©tablissements th√©rapeuthiques et hospitaliers).

 

 

Nietzsche, Pfannm√Ļller, apport√®rent au T-4un concours actif et enthousiaste. Une autre autorit√© scientifique, le professeur Kranz, √©valuait √† un million le nombre d’Allemands dont ¬ę l’extirpation ¬Ľ lui paraissait souhai¬≠table (280).

 

(p.315) Peut-√™tre le lecteur trouvera-t-il tout de m√™me quel¬≠que int√©r√™t √† jeter un regard dans la conscience de ces techniciens ? Voici un extrait du journal intime de l’un d’eux, un intellectuel celui-l√†, le m√©decin docteur Kremer :

¬ę 1.IX.1942. J’ai √©crit √† Berlin pour comman¬≠der une ceinture en cuir et des bretelles. J’ai assist√© l’apr√®s-midi √† la d√©sinfection d’un bloc avec du Cyclone B, afin de d√©truire les poux.

¬ę 2.IX.1942. Ce matin √† trois heures, j’ai assist√© pour la premi√®re fois √† une action sp√©ciale. En comparaison, l’enfer de Dante me para√ģt une com√©¬≠die. Ce n’est pas pour rien qu’Auschwitz est appel√© un camp d’extermination.

¬ę 5.IX.1942. J’ai assist√© cet apr√®s-midi √† une action sp√©ciale appliqu√©e √† des d√©tenues de camp f√©minin (Musulmanes *), les pires que j’aie jamais vues. Le docteur Thilo avait raison ce matin en me disant que nous nous trouvons dans l’anus du monde 2.

 

  1. Ainsi qu’on le verra plus loin, on d√©signait √† Auschwitz sous le terme de ¬ę Musulmans¬†¬† ¬Ľ les d√©tenus arriv√©s au degr√© limite d’usure physique.
  2. A cet endroit,   le  texte  porte  en  latin   :  anus mundi.

 

(p.315) Ce soir vers huit heures j’ai assist√© √† une action sp√©¬≠ciale de Hollandais. Tous les hommes tiennent √† prendre part √† ces actions, √† cause des rations sp√©¬≠ciales qu’ils touchent √† cette occasion, consistant en 1/5 de litre de schnaps, 5 cigarettes, 100 grammes de saucisson et pain.

¬ę 6-7.IX.1942. Aujourd’hui, mardi, d√©jeuner excel¬≠lent : soupe de tomates, un demi-poulet avec des pommes et du chou rouge, petits fours, une merveil¬≠leuse glace √† la vanille. J’ai √©t√© pr√©sent√© apr√®s d√©jeu¬≠ner √† 1… Parti √† huit heures du soir pour une action sp√©ciale, pour la quatri√®me fois…

¬ę 23.IX.1942. Assist√© la nuit derni√®re aux sixi√®me et septi√®me actions sp√©ciales. Le matin, l’Obergruppen-fiihrer Pohl est arriv√© avec son √©tat-major √† la maison des Waffen-SS. La sentinelle pr√®s de la porte a √©t√© la premi√®re √† me saluer. Le soir, √† vingt heures, d√ģner dans la maison des chefs avec le g√©n√©ral Pohl, un v√©ri¬≠table banquet. Nous e√Ľmes de la tarte aux pommes, servie √† volont√©, du bon caf√©, une excellente bi√®re et des g√Ęteaux.

¬ę 7.X.1942. Assist√© √† la neuvi√®me action sp√©ciale. Etrangers et femmes.

¬ę 11.X.1942. Aujourd’hui dimanche, li√®vre, une belle cuisse, pour d√©jeuner, avec du chou rouge et du pudding, le tout pour 1.25 RM.

¬ę12.X.1942. Inoculation contre le typhus. A la suite de quoi, √©tat f√©brile dans la soir√©e; ai assist√© n√©an¬≠moins √† une action sp√©ciale dans la nuit (1 600 per¬≠sonnes de Hollande). Sc√®nes terribles pr√®s du der¬≠nier bunker. C’√©tait la dixi√®me action sp√©ciale (348). ¬Ľ

 

  1. Mot illisible.

 

(p.370) /Himmler/

Le culte du passé germanique était l’un de ses objets de préocuppation les plus graves.

(p.371) (‚Ķ) dans le Jutland une vieille Danoise, seule au monde, lui avait-on assur√©, √† conna√ģtre encore les m√©tho¬≠des de tricot en usage chez les anciens Vikings (395). En de pareilles questions, il ne l√©sinait ni avec le temps ni avec l’argent : dans tous les recoins de l’Europe occup√©e, dans la Russie √† feu et √† sang, et jusque dans le lointain Tibet, de co√Ľteuses exp√©ditions avaient mission de retrouver les traces des passages des tribus germaniques (396). Parmi d’autres indices, la couleur des cheveux et des yeux lui paraissait particuli√®rement convaincante dans cet ordre d’id√©es : et un r√©cit nous montre Himmler, complimentant le Grand Mufti de J√©rusalem pour ses yeux bleus, cette preuve formelle d’une ascendance nordique. (C’√©tait leur premi√®re ren¬≠contre : au cours du th√© qu’il offrit √† quelques chefs SS √† cette occasion, les convives furent una¬≠nimes √† d√©plorer que l’aveugle Histoire, en per¬≠mettant au XVIIe si√®cle au Saint-Empire de triom¬≠pher sur les Turcs, retarda d’autant l’√©crasement d√©finitif du christianisme enjuiv√© . )

 

(p.380-381) /L’Europa-Plan visant à déporter les Juifs à Madagascar/

Il est caract√©ristique que Himmler h√©sita lon¬≠guement avant de donner √† Wisliceny des instruc¬≠tions pr√©cises. Sa premi√®re r√©action para√ģt avoir √©t√© favorable : il semble bien qu’une √©migration massive d’enfants figurait parmi les premi√®res mesures envisag√©es. Mais Eichmann, solidement install√© dans sa position-clef, s’effor√ßait de son mieux √† torpiller un accord de cette nature; il trouva un alli√© inattendu et influent en la personne du Grand Mufti de J√©rusalem (r√©fugi√© en Allemagne depuis l’√©t√© 1941), qui veillait jalousement √† ce qu’aucun Juif ne p√Ľt quitter vivant le continent europ√©en. D’autres SS importants, en premier lieu Walter Schellenberg, le chef du service de ren¬≠seignements de la SS, s’effor√ßaient d’influencer Himmler en sens contraire : pendant de longs mois, sa r√©ponse d√©finitive se fit attendre.

 

(p.386) D’autres n√©gociations de cette esp√®ce eurent lieu cependant, et furent men√©es √† bien. Ainsi, celles rela¬≠tives aux grands bless√©s de guerre, qui au cours des hostilit√©s furent √©chang√©s √† plusieurs reprises entre la Grande-Bretagne et le IIP Reich. Il en fut de m√™me en ce qui concernait les intern√©s civils. C’est que, et quelle qu’ait √©t√© la sauvagerie du conflit, certains grands accords internationaux, tels que la Conven¬≠tion de Gen√®ve sur les prisonniers de guerre, rest√®¬≠rent en vigueur tout au long des hostilit√©s, sans jamais √™tre d√©nonc√©s. Les Juifs des pays conquis n’√©taient pas prot√©g√©s par ces textes : ainsi que nous l’avons d√©j√† not√©, seuls ceux qui appartenaient √† une nation bellig√©rante ou neutre √©chappaient au sort commun. De cette mani√®re, et ¬ę fond√©s en droit ¬Ľ, les Allemands avaient beau jeu de refuser aux d√©l√©gu√©s de la Croix-Rouge internationale ou aux missions neutres l’acc√®s des camps de concentration. Signa¬≠lons √† ce propos que lorsqu’en 1939, d√®s la d√©claration de la guerre, le Comit√© de la Croix-Rouge proposa aux bellig√©rants d’√©tendre aux populations civiles, ¬ę sans distinction de race, de confession ou d’opinions politiques ¬Ľ, le b√©n√©fice de la Convention de Gen√®ve, ce fut ‚ÄĒ par une tr√®s cruelle ironie ‚ÄĒ la Grande-Bretagne qui manifesta le plus de r√©ticence √† l’√©gard d’un projet que le IIIe Reich, √† l’√©poque, ¬ę se d√©cla¬≠rait pr√™t √† discuter 1 ¬Ľ (Certes, e√Ľt-il m√™me √©t√© accept√©,

 

  1. Par sa lettre circulaire du 4 septembre 1939, le Comit√© international de la Croix-Rouge proposait aux bellig√©rants, entre autres, ¬ę …l’adoption anticip√©e et au moins provisoire, pour le seul conflit actuel et pour sa seule dur√©e, des dispositions du projet de Convention sus-mentionn√©… ¬Ľ (II s’agissait du projet dit ¬ę de Tokio ¬Ľ √©tendant aux civils les b√©n√©fices de la Conven¬≠tion de Gen√®ve.)

Par lettre du 30 novembre 1939, le minist√®re des Affaires √©trang√®res du Reich confirmait que, ¬ę du c√īt√© allemand, on estimait que le ¬ę projet de Tokio ¬Ľ pourrait servir de base √† la conclu¬≠sion d’un accord international sur le traitement et la protection des civils se trouvant en territoire ennemi ou occup√© ¬Ľ…

Le 23 novembre 1939, le gouvernement de la IIIe R√©publique √©crivait : ¬ę Le gouvernement fran√ßais reconna√ģt pleinement 1 in¬≠t√©r√™t… du projet dit de Tokio. Il estime, cependant, que le texte dont il s’agit n√©cessiterait encore une √©tude attentive… qui ris¬≠querait de demander un assez long d√©lai et de retarder d autant la solution des probl√®mes… ¬Ľ

Quant au gouvernement britannique, ce n’est que le 30 avril 1940 qu’il donnait une r√©ponse √† la lettre-circulaire, indiquant qu’il pr√©f√©rait avoir recours √† un accord bilat√©ral avec le gouver¬≠nement du IIF Reich. (Cf. Comit√© international de la Croix-Rouge; documents sur l’activit√© du Comit√© en faveur des civils d√©tenus dans les camps de concentration d’Allemagne, Gen√®ve, 1946.)

 

 

(p.387) un pareil texte n’aurait pas emp√™ch√© les Nazis d’y passer outre : mais la question se serait trouv√©e pla¬≠c√©e sur un nouveau terrain, mettant √† la disposition de la Croix-Rouge, des neutres et des Alli√©s de meil¬≠leurs moyens d’action. Le privil√®ge dont b√©n√©fi¬≠ci√®rent jusqu’√† la fin les prisonniers de guerre juifs est √† cet √©gard bien significatif.) D√®s lors n’e√Ľt-il pas fallu, dans le camp alli√©, faire un puissant effort d’imagination, afin de tenter de mettre un terme √† l’agonie des premi√®res victimes d√©sign√©es de l’enne¬≠mi ? Rien de pareil ne fut fait, ou trop peu et trop tard : un organisme sp√©cialement cr√©√© dans ce but par le pr√©sident Roosevelt, le ¬ę War Refugees Board ¬Ľ, ne surgit qu’en 1944, et son activit√© fut ligot√©e jusqu’√† la fin par de mesquines entraves administratives. Le gouvernement britannique pour¬≠suivait sa politique palestinienne (celle du ¬ę Livre Blanc ¬Ľ de 1939) avec une obstination implacable, et rejetait syst√©matiquement dans la mer les quelques rares bateaux transportant des r√©fugi√©s √©chapp√©s √† l’enfer hitl√©rien. Des accusations s√©v√®res, venant par¬≠fois de bouches tr√®s autoris√©es, furent √©lev√©es √† ce propos contre les chancelleries alli√©es, et un t√©moin tel que Henry Morgenthau, secr√©taire au Tr√©sor du cabinet am√©ricain, a pu parler de ¬ę combinaison

 

(p.388) satanique d’ambigu√Įt√© et de glaciale froideur britan¬≠niques, √©quivalant √† une sentence de mort (418) ¬Ľ. Le m√™me Morgenthau accusait, dans un document of¬≠ficiel, les hauts fonctionnaires du State Department :

¬ę 1¬į D’avoir enti√®rement √©chou√© √† emp√™cher l’ex¬≠termination des Juifs dans l’Europe contr√īl√©e par les Allemands.

¬ę 2¬į D’avoir camoufl√© leur mauvaise volont√© par la constitution d’organisations factices, telles que les organisations intergouvernementales pour contr√ī¬≠ler le probl√®me des r√©fugi√©s.

¬ę f D’avoir supprim√© pendant deux mois les rap¬≠ports adress√©s au State Department sur les atrocit√©s allemandes, apr√®s que la publication de rapports analogues eut intensifi√© la pression de l’opinion publique (419). ¬Ľ

Quant √† des moyens d’action plus puissants, telles de vastes mesures de repr√©sailles, que la supr√©matie a√©rienne des Alli√©s rendait possibles, ils ne furent jamais envisag√©s. Et le bombardement des usines de la mort ‚ÄĒ op√©ration militairement facile, qui aurait d√©r√©gl√© le processus exterminatoire et qui aurait √©t√© grosse d’effets psychologiques ‚ÄĒ bien que maintes fois r√©clam√© par les organisations juives, leur fut toujours refus√©.

Divers auteurs, des historiens juifs en particulier, en commentant la somme de toutes ces carences, ont ouvertement parl√© d’antis√©mitisme syst√©matique : une phrase terrible a √©t√© cit√©e, venant de la bouche d’un homme d’Etat alli√© √† l’√©poque o√Ļ, au prin¬≠temps 1944, des diplomates allemands avaient lanc√© le bruit d’un prochain refoulement massif des Juifs sur un territoire alli√© ou neutre l : ¬ę Mais o√Ļ allons-

 

  1. Il semble qu’il s’est agi d’une id√©e de Ribbentrop, n√©e dans son esprit √† l’√©poque o√Ļ, √† la veille du d√©barquement alli√© en Normandie, la propagande allemande se livrait √† diverses ma¬≠nŇďuvres psychologiques.

 

(p.389) nous les mettre 1 ? ¬Ľ Sans doute un tel facteur peut-il expliquer maintes r√©ticences; mais peut-√™tre n’est-il pas n√©cessaire de chercher dans une hostilit√© consciente la raison essentielle de l’inactivit√© presque totale du monde en face du martyrologe juif. Plut√īt s’agissait-il d’un √©tat de choses √©tabli; et l’absence de textes ou de conventions prot√©geant les Juifs ne faisait que consacrer leur faiblesse s√©culaire. Si leurs souffrances ne trouvaient pas d’√©cho, c’est que le monde prenait facilement son parti de leurs plaintes. Et ils n’avaient rien d’autre √† jeter dans la