Comment le racisme fran√ßais s’est r√©pandu √† travers le monde…

1 Alain Ruscio, Le credo de l’homme blanc, éd. Complexe, 2002 (extraits)

 

(VIII) (‚Ķ) la mani√®re dont les Fran√ßais ont v√©cu les √©v√©nements coloniaux est aussi importante que les √©v√©nements eux-m√™mes. Si les Fran√ßais ont consenti √† l’aven¬≠ture coloniale, c’est qu’ils ont cru qu’elle co√Įncidait globale¬≠ment avec le meilleur de l’Histoire. Dans les bagages de leurs arm√©es, puis dans ceux des colons, se trouvaient aussi le pro¬≠gr√®s et la civilisation, dispens√©s √† des populations arri√©r√©es. Conviction d’autant plus pr√©gnante qu’elle relayait une ancienne et permanente illusion fran√ßaise. Les soldats de l’An II s’√©lan√ßaient √† travers l’Europe pour d√©fendre leur R√©volution, mais aussi pour en faire profiter les autres peuples, encore asservis √† la tyrannie des princes et des √©v√™ques. Cette folle ambition, g√©n√©reuse, mais aveugle √† ses effets pervers, puisqu’elle ignorait les vŇďux r√©els des popu¬≠lations, ne s’est plus jamais d√©mentie. A l’int√©rieur de l’hexa¬≠gone comme hors de la nation. Les Parisiens surtout, voulant lib√©rer les provinces de l’obscurantisme et de l’influence cl√©¬≠ricale, leur d√©niaient tout pouvoir local et finissaient par les (IX) contraindre √† coups de canon. Dans l’Europe occup√©e, des gouverneurs fran√ßais imposaient la loi fran√ßaise ; la m√™me ambigu√Įt√© se retrouvera plus tard dans les territoires d’Outre¬≠mer.

 

Le r√©sultat en est la d√©valorisation, sinon le gommage des traits culturels des populations colonis√©es certes pour leur bien, parce que consid√©r√©es comme inf√©rieures. N’a-t-on pas √©t√© jusqu’√† se demander si les merveilles des Temples d’Ank-gor n’ont pas √©t√© √©difi√©es sous l’influence italienne, tant il paraissait impossible que les ¬ę indig√®nes ¬Ľ puissent en √™tre capables? Le sottisier est largement aliment√© par cet aveu¬≠glement, plus ou moins volontaire, dont la finalit√© est √©vi¬≠dente; d√©valorisant le colonis√©, on fortifie sa propre image et on l√©gitime la colonisation. C’est un m√©canisme qui rap¬≠pelle de tr√®s pr√®s celui du racisme. Alain Ruscio a bien vu cette liaison intime entre racisme et colonisation, ce dont je lui suis particuli√®rement gr√©. J’ai cru devoir y insister sans¬† avoir¬† √©t√©¬† bien¬† entendu.¬†¬† C’est¬† pourtant¬† √©vident:¬†¬† le racisme est une utilisation profitable des diff√©rences, biolo¬≠giques d’abord, puis √©tendues √† tout l’√™tre de la victime. N’est-ce pas ce qui se passe ici? Le colonisateur met en lumi√®re les traits diff√©rentiels qui le distingue du colonis√© pour en faire la marque de sa sup√©riorit√© et l’alibi de sa pr√©¬≠√©minence. Il en inventera au besoin. Et pour faire bonne mesure, il les proclamera g√©n√©raux et d√©finitifs ; il y aurait ainsi une esp√®ce de nature du colonis√©, auquel nul individu ne peut √©chapper, sur laquelle le temps ne pourra rien ; la colonisation est pour l’√©ternit√©. On sait ce qu’il en advien¬≠dra, avec les d√©colonisations. Bien entendu, les colonis√©s et leurs chefs ne sont ni pires, ni meilleurs que leurs anciens ma√ģtres. En somme le racisme, comme l’id√©ologie coloniale, est¬† largement¬†¬† une¬†¬† illusion,¬†¬† qui¬†¬† repose¬†¬† sur¬† une¬†¬† double croyance. Non que les diff√©rences n’existent pas, elles peu¬≠vent exister ou √™tre imaginaires. L’important est ce que croit le colonisateur comme le raciste ; il est diff√©rent et il est donc sup√©rieur, il est sup√©rieur et il est donc l√©gitim√© √† r√©gner.

 

(p.15) Ce simple √©nonc√© donne le vertige. Des milliers, des dizaines de milliers de documents, pourraient √™tre, devraient √™tre consult√©s. Aucun recensement √† vocation exhaustive n’a √©t√© tent√©… sans doute parce que cet exercice est d√©finitive¬≠ment impossible.

 

Comment choisir, dans une telle masse ?

Nous¬†¬† ne¬†¬† pouvions¬†¬† oublier¬†¬† certaines¬†¬† signatures¬†¬† presti¬≠gieuses. Nulle √©tude sur la pens√©e coloniale ne peut se pas¬≠ser de citer les¬† opinions¬† politiques¬† de Jules¬† Ferry,¬† Paul Doumer, Jean Jaur√®s, Albert Sarraut ou Charles de Gaulle ; les cris d’alarme des journalistes Albert Londres et Andr√©e Viollis ; les notations des grands t√©moins Alexis de Tocque-ville, Guy de Maupassant, Victor Segalen ou Andr√© Malraux ; les opinions esth√©tiques de Delacroix sur le Maroc, de Gau¬≠guin sur Tahiti ou de Picasso sur l’art n√®gre ; les r√©cits de fic¬≠tion de Jules Verne, de Pierre Loti ou de Louis-Ferdinand C√©line… Certains noms devaient figurer, m√™me s’ils sont deve¬≠nus des classiques,¬† parce qu’ils sont devenus des classiques. Nous avons √©galement s√©lectionn√© certains textes, connus seule¬≠ment des sp√©cialistes,¬† d’auteurs¬† c√©l√®bres.¬† Qui¬† se¬† souvient qu’Arthur Rimbaud, jeune coll√©gien de Charleville, √©crivit ses premiers vers dans un po√®me demandant √† Abd el-Kader de s’incliner devant la magnificence de la civilisation fran√ßaise ? Qui se souvient du dialogue entre Victor Hugo et le mar√©¬≠chal Bugeaud, le po√®te rench√©rissant sur le militaire dans l’exaltation de la mission civilisatrice de la France en Alg√©¬≠rie ? Qui sait qu’√† l’inverse, Auguste Comte demandait que l’on¬†¬† restitu√Ęt¬†¬† l’Alg√©rie¬†¬† aux¬† Arabes ?¬†¬† Qui¬†¬† lit¬†¬† encore¬†¬† les quelques lignes – fort sens√©es – que Claude Debussy √©crivit nagu√®re sur la musique ¬ę annamite ¬Ľ ? Mais nous ne nous en sommes pas tenus √† ces noms. D’autres t√©moins, aujourd’hui m√©connus (parfois – mais pas toujours – ajuste titre), peu¬≠vent avoir un certain int√©r√™t pour l’histoire des id√©es. Qui lit encore¬†¬† actuellement¬†¬† les¬†¬† fr√®res¬†¬† Tharaud ?¬†¬† Pierre¬†¬† Mille ? Marius-Ary Leblond ?¬† Myriam¬† Harry ?¬† Qui¬† se¬† soucie¬† des auteurs de romans √† cinq sous comme Louis Noir ou le capi¬≠taine Danrit ? Qui s’int√©resse √† l’exotisme-√©rotisme de pacotille (p.16) de Louis-Charles Royer ? Qui lit les √©tudes, fort int√©res¬≠santes pourtant, de Jules Boissi√®re, de Maurice Delafosse ou de Robert Delavignette ? Qui ouvre les milliers de pages des revues de vulgarisation coloniale ? Les albums de vignettes du chocolat ¬ę C√©moi ¬Ľ exaltant ¬ę nos grands explorateurs ¬Ľ ? Qui a la curiosit√©, ou le temps, de recenser les paroles coloniales ou ¬ę exotiques ¬Ľ des chansons de Georges Mont√©hus (¬ę Pan Pan l’Arbi ¬Ľ), de Charles Trenet (¬ę Biguine √† Bongo ¬Ľ) ou de Maurice Chevalier (¬ę Ali Ben Baba ¬Ľ) ? Qui a la possibilit√© de visionner les 150 ou 200 films coloniaux recens√©s ? Qui √©tu¬≠die des pol√©miques parlementaires entre des hommes poli¬≠tiques de la IIIe R√©publique aujourd’hui oubli√©s ? Qui sait que les scientifiques de la renomm√©e Soci√©t√© d’Anthropologie de Paris, dans les ann√©es 1860-1880, extrayaient les cerveaux des Africains et des Asiatiques pour les peser, dans une optique comparative ?

Que les sp√©cialistes d’Histoire coloniale me pardonnent : ces noms, ces faits, leur sont connus. Ce qui n’est √©videm¬≠ment pas le cas de beaucoup de lecteurs.

La qualit√© litt√©raire ou artistique, la lucidit√© politique des documents n’ont donc pas forc√©ment √©t√© prises en consid√©¬≠ration. Evidemment, on peut encore vibrer en lisant, en reli¬≠sant les pages d’Andr√© Gide sur l’Afrique noire ou celles d’Albert Camus sur la Kabylie… Mais qui est certain qu’elles ont plus d’importance, toujours pour l’histoire des mentali¬≠t√©s, que des vers de mirliton d’un petit Blanc chantant les yeux de braise des filles de l’oc√©an Indien ? Ou, mieux, que des chansons populaires type ¬ę Travadjar la Mouk√®re ¬Ľ ou ¬ę √Ä la Cabane Bambou ¬Ľ ? Il est bien plus int√©ressant pour nous de relire Alexis de Tocqueville que Louis Veuillot, qui √©crivi¬≠rent √† la m√™me √©poque sur l’Alg√©rie. Oui. Mais sans oublier que Tocqueville avait le regard d’un intellectuel de haute vol√©e, alors que Veuillot transcrivait presque ing√©nument ce que devait penser alors le ¬ę Fran√ßais moyen ¬Ľ.

 

(p.26) De la difficult√© de classer les ¬ę races ¬Ľ

 

II existe presque autant de classifications raciales que de classificateurs, comme le notait malicieusement le grand géo­graphe Elisée Reclus en 1905 :

¬ę Tandis que Blumenbach distingue cinq races clas¬≠siques : blancs, jaunes, rouges, oliv√Ętres, noirs, et que Virey en compte seulement deux, Topinard en √©num√®re seize, puis dix-neuf, Nott et Gliddon en comptent huit, divis√©es en soixante-quatre familles, Haeckel d√©roule une s√©rie de trente-quatre races et Denicker, admirablement muni des mensurations qu’ont apport√©es de tous les coins du monde les savants voyageurs modernes, classe avec soin vingt-neuf races diverses, formant dix-sept groupes eth¬≠niques. ¬Ľ

(p.27) Les crit√®res et les recensements varient consid√©rablement d’un auteur √† un autre. ¬ę Nous savons maintenant que toutes ces constructions, si ing√©nieuses qu’elles soient, sont des √©di¬≠fices changeants ¬Ľ, concluait Reclus. Soit dit en passant, un tel constat devrait suffire √† discr√©diter d√©finitivement toute tentative de classification.

Le premier,¬† semble-t-il,¬† √†¬† utiliser¬† la¬† notion¬†¬† de¬†¬† ¬ę races humaines ¬Ľ dans son acception moderne, est le voyageur fran¬≠√ßais Fran√ßois Bernier. Le 24 avril 1684, dans le Journal des Scavans, il propose une r√©partition g√©ographique des ¬ę diff√©¬≠rentes esp√®ces ou races d’hommes ¬Ľ : Europe, Afrique, Am√©¬≠rique et Asie. Cependant, on peut estimer que le classement en quatre grandes familles, op√©r√© par Linn√© au XVIIIe si√®cle, recouvre les sch√©mas les plus g√©n√©ralement admis par la suite, jusqu’√† la remise en cause tardive de la notion m√™me de ¬ę race ¬Ľ. Charles de Linn√©,¬† m√©decin¬† et botaniste su√©dois, publie, en 1735, un Systema Naturae qui aura un immense retentissement. C’est dans la dixi√®me √©dition de son Ňďuvre (1758) qu’il remod√®le le chapitre consacr√© √† Yhomo sapiens. Il y diff√©rencie l’humanit√© en quatre grands groupes, qu’il appelle ¬ę types ¬Ľ, selon des crit√®res faisant appel, de fa√ßon inextricablement m√™l√©e, aux caract√®res physiques et moraux et aux us et coutumes. L’Am√©ricain¬† (on comprendra l’au¬≠tochtone) y est d√©crit ainsi: ¬ęRoux (rufus), bilieux, droit; cheveux noirs, droits, gros ; narines amples ; visage tachet√©, menton presque imberbe ; ent√™t√©, gai ; erre en libert√© ; se peint des lignes courbes rouges ; est r√©gi par des coutumes. ¬Ľ L’Asiatique : ¬ę Basan√© (luridus), glabre, m√©lancolique, grave ; cheveux fonc√©s ; yeux roux ; s√©v√®re, fastueux, avare ; porte des v√™tements larges ; est r√©gi par l’opinion. ¬Ľ L’Africain n’est pas mieux loti : ¬ę Noir, indolent, de mŇďurs dissolues ; cheveux noirs, cr√©pus ; peau huileuse ; nez simien ; l√®vres grosses ; femmes ont le repli de la pudeur, des mamelles pendantes ; vagabond, paresseux, n√©gligent ; s’enduit de graisse ; est r√©gi par l’arbitraire. ¬Ľ Par contre, l’Europ√©en est valoris√© : ¬ę Blanc, sanguin, ardent ; cheveux blonds, abondants ; yeux bleus ; (p.28) l√©ger, fin, ing√©nieux ; porte des v√™tements √©troits ; est r√©gi par les lois. ¬Ľ

Acceptant l’une et l’autre ces classifications simplistes, deux √©coles s’affrontent alors : la premi√®re affirme que l’humanit√©, une √† l’origine, s’est progressivement scind√©e en rameaux, d’aspects et de caract√®res diff√©rents, mais de nature identique (monog√©nisme) ; la seconde estime que divers foyers ont donn√© naissance √† des esp√®ces par nature diff√©rentes et hi√©rarchis√©es (polyg√©nisme).

C’est m√™me cette pol√©mique scientifique qui aurait assur√© le succ√®s du mot ¬ę race ¬Ľ, dans son acception biologique, si l’on en croit le plus c√©l√®bre anthropologue du milieu du XIXe si√®cle, Paul Broca. Les sp√©cialistes se sont longuement interrog√©s sur le terme √† employer, affirme Broca. Esp√®ces ? Cela ¬ę supposerait la question r√©solue dans le sens de la diver¬≠sit√© des origines ¬Ľ. Vari√©t√©s ? L’emploi de ce terme ¬ę impli¬≠querait, au contraire, que le groupe humain tout entier ne forme qu’une seule esp√®ce ¬Ľ. Comme, √† cette √©poque, aucune th√©orie ne l’a encore emport√©e sur l’autre, ¬ę le nom de races (pouvant) √™tre adopt√© par tout le monde ¬Ľ a finalement pr√©¬≠valu (1871).

√Ä l’apog√©e de l’Empire, en tout cas, il n’est pratiquement personne pour contester la division de l’humanit√© en groupes, quelles que soient les appellations. Les classifications changent. Mais, grosso modo, quatre grandes ¬ę races ¬Ľ sont mises en avant. Un manuel r√©sume ainsi, √† l’usage des enfants de l’√Čcole de la IIIe R√©publique, les caract√®res de chacune :

¬ę l/ La race blanche, √† laquelle vous appartenez et que vous connaissez bien, habite l’Europe, la plus grande par¬≠tie de l’Am√©rique et la moiti√© occidentale de l’Asie. 2/ La race jaune habite la partie orientale de l’Asie. Les Chi¬≠nois, les Japonais, les Annamites appartiennent √† cette race. Ils ont le teint jaune, les pommettes saillantes, les yeux brid√©s, et leurs longs cheveux forment une natte sur le dos. 3/ La race n√®gre habite l’Afrique, que l’on appelle, pour cette raison, le continent noir. Le n√®gre est couleur d’√©b√®ne, il a les l√®vres √©paisses et les cheveux cr√©pus. 4/ La (p.28) race rouge, √† la peau cuivr√©e, ne comprend plus que les quelques milliers d’Indiens qui habitent les for√™ts de la partie occidentale des √Čtats-Unis ¬Ľ

(Le Léap et Baudrillard, 1920).

 

L’Homme blanc : l’Humanit√© achev√©e

 

En 1853 para√ģt le premier volume d’un ouvrage pass√© alors relativement inaper√ßu, mais destin√© √† conna√ģtre un immense retentissement, L’Essai sur l’in√©galit√© des races humaines du comte Joseph-Arthur de Gobineau. Ouvrage puissant, forte¬≠ment document√©, appuy√© sur une r√©elle (quoiqu’√©clectique) culture livresque et une solide exp√©rience des voyages. Mais qui n’appara√ģt pas, dans l’histoire des id√©es au XIXe si√®cle, comme d’une originalit√© folle.

Bien des essayistes √† pr√©tention th√©orisante avaient, avant Gobineau, affirm√© que la ¬ę race ¬Ľ √©tait le facteur explicatif central du cours des √©v√©nements : le Dr Edwards (n√© √† la Jama√Įque mais vivant en France et y jouissant d’un grand pres¬≠tige), publiant en 1829 Des caract√®res physiologiques des races humaines, consid√©r√©s dans leurs rapports avec l’Histoire ; un penseur d’aujourd’hui oubli√©, Victor Courtet de l’Isle, √©crivant dix ans plus tard une √Čtude des races humaines sous le rapport philosophique, historique et social (1838)… On sait aussi que le concept de ¬ę races ¬Ľ a √©t√© consid√©r√© comme op√©rationnel (avec des variations d’un auteur √† l’autre) par toute l’Ecole historique fran√ßaise du temps. D√®s 1825, Augustin Thierry, dans son Histoire de la conqu√™te de l’Angleterre, avait insist√© sur la permanence des caract√®res raciaux dans l’Histoire, Nor¬≠mands et Saxons ¬ę violemment r√©unis sur le m√™me sol ¬Ľ res¬≠tant¬†¬† camp√©s¬†¬† depuis¬†¬† des¬†¬† si√®cles¬†¬† dans¬†¬† une¬†¬† ¬ę s√©paration obstin√©e ¬Ľ. En 1850, Hippolyte Taine, tout aussi cat√©gorique, avait r√©sum√© sa conception de l’Histoire par cette formule : ¬ę La race, le milieu, le moment (…), avec ces donn√©es, on peut reconstituer l’Histoire r√©elle compl√®te. ¬Ľ

 

(p.52) Pas de caricature repr√©sentant un Noir sans l√®vres √©normes, couvrant la moiti√© du visage. Observant les Kanak de Nouvelle-Cal√©donie, Charles Delon exprime son d√©go√Ľt pour ces ¬ę grosses vilaines l√®vres de N√®gres, saillantes et lippues ¬Ľ (1890). Ce n’est pas sans tristesse que l’on trouve, chez le grand historien de l’art Elie Faure, des expressions voisines : ¬ę Leurs l√®vres ourl√©es dans un mufle √©cras√© de b√™te¬Ľ (1923). Ou chez l’√©crivain Jean-Richard Bloch. Quels beaux corps sculpturaux, ces Noirs ! √©crit-il. H√©las ! ¬ę Rien d’aussi d√©concertant que de voir ces parfaites statues s’achever en mufle et en lippes. On se croit victime d’une m√©chante plaisanterie ¬Ľ (1929). La bouche de l’Arabe, comme ses yeux, trahit son caract√®re : ¬ę Chez l’Arabe, √©crit Jules Verne, la bouche a une rare expression de f√©rocit√© ¬Ľ (1868). En Indochine, la r√©pulsion atteint son paroxysme. On sait que les Vietnamiens se laquaient traditionnellement les dents en noir. Premi√®re atteinte aux r√®gles esth√©tiques admises par les Occidentaux que de mettre √† la place d’une jolie bouche aux dents √©clatantes ce sombre trou b√©ant. Tradition aggrav√©e encore par l’habitude de chiquer le b√©tel et de recracher le jus, rouge vif. Il n’est pas un ouvrage, jusqu’√† la veille de la guerre, qui ne signale cette coutume, cette addition contre nature, ce m√©lange ¬ę d√©go√Ľ¬≠tant ¬Ľ (Bineteau, 1862) du noir, couleur de mort, et du rouge, couleur de sang.

 

Comparaisons animales

Sous la plume ou dans la bouche de l’Homme blanc, des comparaisons animales viennent tout naturellement, d√®s qu’il est question de d√©crire ses nouveaux ¬ę prot√©g√©s ¬Ľ. ¬ę Le lan¬≠gage du colon, quand il s’agit du colonis√©, est un langage zoologique ¬Ľ, remarquera, amer, l’Antillais Frantz Fanon (1961).

¬ę L’intervalle qui s√©pare le n√®gre du singe est difficile √† sai¬≠sir ¬Ľ, avait affirm√© Buffon dans son Histoire naturelle g√©n√©rale et (p.53) particuli√®re des animaux (1769). Un si√®cle plus tard, Pierre Larousse, dans l’article ¬ę Race ¬Ľ de son Grand Dictionnaire du XIX’ si√®cle, estime que le ¬ę N√®gre ¬Ľ est plus pr√®s du singe que de l’homme : ¬ę II y a plus de diff√©rences entre certaines races sauvages et certaines races civilis√©es qu’entre les races sau¬≠vages et les anthropo√Įdes ¬Ľ (1866). Dans un r√©cit de voyage publi√© en 1887, Edgar Boulangier fait part de ses premi√®res impressions, lors de son arriv√©e en Indochine. Il d√©crit ¬ę ces petits √™tres osseux, presque nus, repoussants de salet√© et d’une laideur, mais d’une laideur si drolatique que vous ne pouvez vous emp√™cher d’en rire. Sont-ce l√†, interroge-t-il, des hommes ou des animaux ? Ce sont des Annamites ¬Ľ.

Le singe arrive √©videmment bon premier au palmar√®s des comparaisons. Un recensement exhaustif dans la prose colo¬≠niale serait au-dessus des forces d’un seul chercheur. Et pas seulement chez les ¬ę petits √©crivains ¬Ľ. On se souvient peu, et c’est bien ainsi, de cette page de Jules Verne, dans un √©pi¬≠sode africain de Cinq semaines en ballon :

¬ę – Nous t’avions cru assi√©g√© par des indig√®nes.

–¬† Ce n’√©tait que des singes, heureusement, r√©pondit le doc¬≠teur.

–¬† De¬† loin,¬†¬† la¬† diff√©rence¬†¬† n’est¬† pas¬†¬† grande,¬†¬† mon¬†¬† cher Samuel.

–¬† Ni m√™me de pr√®s, r√©pliqua Joe ¬Ľ (1863).

Pierre Loti d√©crit, dans les premi√®res pages du Roman d’un Spahi ces ¬ę grands hercules maigres, admirables de formes et de muscles, avec des faces de gorilles¬Ľ (1881). Ren√© Van-lande compare gentiment sa compagne tahitienne √† un ¬ęouistiti¬Ľ (1938). Guy de Teramond n’est pas plus tendre avec Schm√Ęm’ah, sa dame de compagnie, qu’il appelle ¬ęjoli singe aux yeux caressants¬Ľ (1900). Crayssac, po√®te, ¬ę indochinois ¬Ľ, franchit un pas suppl√©mentaire : ¬ę Petit monstre simiesque ¬Ľ sont ses mots de tendresse √† une jeune femme ¬ę annamite ¬Ľ (1913). Myriam Harry, en reportage pour L’Illus¬≠tration, est t√©moin de la rencontre entre le pr√©sident Falli√®res et une jeune tunisienne qui tend sa ¬ę patte de singesse ¬Ľ (1911).

 

(p.59)

Un po√®te aujourd’hui oubli√©, Poiri√© Saint-Aur√®le, d√©crit ainsi les habitants des Antilles fran√ßaises :

¬ę L’indolent Cara√Įbe au banquet domestique

D√©ride en s’enivrant son front m√©lancolique.

Enfant capricieux, il passe tour à tour

De la joie aux douleurs, de la haine √† l’amour.

Irascible et léger, sa mobile inconstance

Précipite aux combats son oisive existence ;

Et, libre de soucis, ivre de sang humain,

II s’endort sur la foi du soleil de demain.

Le travail avilit sa main victorieuse ;

Or du fond du hamac sa paresse orgueilleuse

Condamne à la fatigue un sexe infortuné.

Ce despote jaloux n’a jamais pardonn√©.

Le Cara√Įbe heureux dans sa simple ignorance

Tra√ģne jusqu’au tombeau son √©ternelle enfance ¬Ľ

( Cyprès et palmistes).

Au ¬ęTonkin¬Ľ, Paul Bourde, envoy√© sp√©cial du Temps, √©crit:

¬ę Ce sont des esclaves qui sont pass√©s aux mains d’un nouveau ma√ģtre et qui l’interrogent du regard pour devi¬≠ner ce qu’ils doivent en attendre. Sourit-on, ils sourient ; s’informe-t-on sur quelque d√©tail qui vous frappe dans une case, les voil√† amus√©s comme des √©coliers et qui bavar¬≠dent comme de vieilles femmes. Race qui ignore les sen¬≠timents profonds et dont l’esprit s’est nou√© pendant la croissance. Ceux qui ont longtemps v√©cu parmi eux les comparent √† des enfants : ils en ont la douceur, l’humeur superficielle et aussi les courtes col√®res irraisonn√©es ¬Ľ (1885).

Au fond, affirme le R√©v√©rend-P√®re Louvet, le peuple ¬ę annamite ¬Ľ poss√®de ¬ę la mobilit√© et les caprices de l’enfant. Il faut donc le traiter comme tel, avec un m√©lange de s√©v√©rit√© et d’indulgence ¬Ľ (1885).

 

(p.61) Un colon de Dalat écrit en 1949 :

¬ę Amis fran√ßais qui nous lisez, consid√©rez qu’aucun moyen ne peut ici suppl√©er √† la fermet√©, √† l’√©nergie (…). On ne comble pas, on n’assouvit pas ces gens, surtout en se mettant √† leur port√©e toute d√©raisonnable, en les trai¬≠tant en enfants g√Ęt√©s. Veuillez noter, par contre, qu’ils acceptent toujours la contrainte et la coercition justifi√©e, appliqu√©es √† bon escient. Faute de les traiter comme il convient, ils ne viennent √† r√©sipiscence ; ils demeurent but√©s, intransigeants, insatiables¬Ľ (Barthouet).

De la fess√©e comme moyen de r√©pondre aux questions nou¬≠velles pos√©es par l’Histoire… C’est √©crit cinq ann√©es avant Bien Bien Ph√Ľ…

Un parall√®le vient √† l’esprit. Dans beaucoup de reportages de l’√©poque, les enfants des colonies sont pr√©sent√©s avec beaucoup de sympathie. Les observateurs conc√®dent m√™me volontiers qu’ils sont √©veill√©s, d’une intelligence √† la limite comparable √† celle des bambins de France. Mais tout se g√Ęte √† l’adolescence. Les promesses sont rarement tenues. Les explications du ph√©nom√®ne varient. Qu’import√©. En r√©alit√©, il est √©vident que l’entr√©e du colonis√© dans l’√Ęge adulte d√©ran¬≠geait le colonisateur. Un ¬ę indig√®ne ¬Ľ enfant pouvait se glis¬≠ser sans probl√®mes dans les sch√©mas de pens√©e du Blanc. Doublement enfant,¬† donc¬† doublement soumis.¬† Tout √©tait dans l’ordre. Un ¬ę indig√®ne ¬Ľ adulte √©tait une contradiction vivante. Face √† lui, la pens√©e coloniale est mal √† l’aise, en porte-√†-faux.

Car toute enfance a, en principe, une fin, toute matura¬≠tion, m√™me lente, est chemin vers l’√©mancipation. Est-on bien s√Ľr, dans le cas des peuples colonis√©s, que celle-ci viendra un jour?

Apr√®s tout, il en est des peuples comme des individus. Cer¬≠tains sont peut-√™tre incapables, d√©finitivement, d’entrer dans l’√®re de l’√Ęge adulte. Ils restent simples. De la constatation

(p.62) ¬ę d’√©vidence ¬Ľ au vŇďu secret, il n’y a qu’un pas… En tout cas, la th√©orie des peuples-enfants a de tous temps √©t√© la matrice de tous les blocages du syst√®me, a toujours solidement cade¬≠nass√© toute √©volution. Comme des parents abusifs, qui refu¬≠sent de voir grandir leur enfant, qui s’effraient de voir arriver le moment de leur autonomie pleine et enti√®re, beaucoup de colonisateurs ont repouss√© ind√©finiment le seuil de l’√©man¬≠cipation des peuples ¬ę prot√©g√©s ¬Ľ. Seuil dont ils d√©finissaient eux-m√™mes les crit√®res. Et les faisaient varier. Eternel argu¬≠ment des conservateurs : ¬ę II est trop t√īt, ces gens-l√† ne sont pas¬†¬† encore¬†¬† assez¬†¬† m√Ľrs ¬Ľ.¬†¬† L’ancien¬†¬† socialiste¬†¬† Alexandre Varenne, devenu gouverneur g√©n√©ral de l’Indochine, s’op¬≠posera √† la mise en place de la moindre r√©forme politique avec cet argument-massue : ¬ę On n’installe pas un moteur d’avion sur une charrette √† bŇďuf ¬Ľ (1927). Tout aussi ima¬≠g√©e, cette comparaison d’un obscur pamphl√©taire anti-arabe, Paul Reboux : ¬ę Nourrir les petits enfants avec du foie gras et du Chambertin, c’est leur nuire plus que leur rendre ser¬≠vice¬† (…). Ce peuple se forme, s’organise, grandit √† notre contact. Ce n’est pas une raison pour le charger d’ambitions trop substantielles et le griser de libert√©s trop fortes ¬Ľ (1946).

 

Caractéristiques morales

 

Galerie de portraits

 

Le Jaune est fourbe. C’est un fait acquis. Le personnage asiatique le plus c√©l√®bre de l’imaginaire occidental n’est-il pas le sinistre docteur Fu-Manchu ? Le Jaune inqui√®te, car il peut mettre son intelligence, qui est rarement contest√©e, au ser¬≠vice du Mal. C’est de lui, prioritairement, que l’Homme blanc peut attendre une remise en cause de son r√®gne. Les ¬ę Anna¬≠mites ¬Ľ, conc√®de Paul Bourde, sont ¬ę tr√®s rus√©s et tr√®s fins ¬Ľ (1885). Le r√©v√©rend-p√®re Charles-Emile Bouillevaux d√©crit (p.63) charitablement son vis-√†-vis √† peau jaune comme ¬ę dissimul√©, menteur, fourbe, hypocrite, sans probit√©, trompeur, voleur ¬Ľ (1874). Il est ¬ę obs√©quieux et hypocrite ¬Ľ, rench√©rit le nou¬≠velliste Marcel Pionnier (1906). Un autre observateur, Raoul Postel, accorde une sup√©riorit√© incontestable aux ¬ę Anna¬≠mites ¬Ľ dans un domaine au moins : ¬ę La science de la bas¬≠sesse, de l’intrigue, de la ruse ¬Ľ (1882).

Il y a pourtant, chez les coloniaux, une √©chelle de valeur entre nos ¬ęprot√©g√©s¬Ľ jaunes. L’¬ę Annamite¬Ľ poss√®de la palme de l’impopularit√©. Sans doute parce que la conqu√™te et la ¬ę pacification ¬Ľ du Vi√™t-nam ont √©t√© plus dures, bien plus dures, que dans le reste de l’Indochine, que le mouvement nationaliste n’y a jamais √©t√© √©radiqu√©. Par contre, le Cambodgien et le Laotien sont en g√©n√©ral observ√©s avec une cer¬≠taine bienveillance. Ils sont si doux, si accueillants, si souriants…

L’Arabe est, incontestablement, la b√™te noire de la pens√©e coloniale. Si des portraits positifs des Jaunes ou des Noirs √©mergent parfois, il faut bien reconna√ģtre qu’il en est rare¬≠ment, tr√®s rarement, de m√™me pour les Arabes. Comme l’√©crit le capitaine Charles Richard, au lendemain de la ¬ę pacifica¬≠tion ¬Ľ : ¬ę Le peuple arabe, on ne saurait trop le redire, est un peuple dans un √©tat de d√©gradation morale qui d√©passe toutes nos id√©es de civilis√©. Le vol et le meurtre dans l’ordre moral, la syphilis et la teigne dans l’ordre mat√©riel, sont les larges plaies qui le rongent jusqu’√† le rendre m√©connaissable dans la grande famille humaine ¬Ľ (1846). Donc, l’Arabe poss√®de toutes les tares. Il est mesquin, il est tra√ģtre. Camille Brunel, auteur, au d√©but du si√®cle, d’un pamphlet raciste, cite cette anecdote.¬† Un officier fran√ßais avait fait gr√Ęce √† un insurg√© arabe qui, pourtant, avait m√©rit√© cent fois la mort. L’autre lui tint ce langage : je suis ton d√©biteur ; pour te remercier, je te donne ce conseil, que tu ne devras jamais oublier, car il te sera toujours utile parmi les miens : ¬ę Ne te fie jamais √† un Arabe, pas m√™me √† moi ¬Ľ (1906). Les pr√©ju¬≠g√©s ont la vie dure. La lecture de l’article ¬ę Arabe ¬Ľ de deux versions du Dictionnaire Larousse, s√©par√©es par un demi-si√®cle (p.64) (1898 et 1948), le prouve : ¬ęRace batailleuse, superstitieuse et pillarde ¬Ľ, peut-on lire dans les deux √©ditions. Par paren¬≠th√®se, en 1948, dix millions de ces √™tres vivent dans des d√©par¬≠tements fran√ßais.

L’Arabe, donc, inqui√®te. Mais sa fourberie est d’une autre nature que celle de l’Asiatique. Elle manque de finesse, elle est plus animale. Elle est m√©prisable. Si le Jaune pouvait, un jour, menacer l’h√©g√©monie europ√©enne, l’Arabe en sera tou-1 jours incapable. Tout au plus peut-il commettre des actes mesquins, agir par tra√ģtrise. Son triomphe durable sur le Blanc n’est jamais envisag√©.

Par ailleurs, la qualit√© de voleur lui est g√©n√©ralement, et quasi unanimement, accord√©e. Un guide, destin√© √† instruire les candidats europ√©ens √† l’installation en Alg√©rie, pr√©f√®re pr√©venir : ¬ę L’Arabe est tr√®s chapardeur ; il faut, en cons√©¬≠quence, se m√©fier de lui, ne pas l’admettre chez soi et, par I pr√©caution,¬† tout fermer √† cl√© ¬Ľ¬†¬† (Agence Territoriale Alg√©¬≠rienne 1881). Guy de Maupassant en convient : ¬ęQui dit! Arabe dit voleur, sans exception ¬Ľ (1883). Enfin, l’Arabe ment en permanence. Il ne ment pas : il est le mensonge. Maupassant toujours, Maupassant h√©las :

¬ę C’est l√† un des signes les plus surprenants et les plus incompr√©hensibles du caract√®re indig√®ne : le mensonge. Ces hommes en qui l’islamisme s’est incarn√© jusqu’√† faire partie d’eux, jusqu’√† modeler leurs instincts, jusqu’√† modi¬≠fier la race enti√®re et √† la diff√©rencier des autres au moral autant que la couleur de la peau diff√©rencie le n√®gre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne peut se fier √† leurs dires. Est-ce √† leur religion qu’ils doivent cela ? Je l’ignore. Il faut avoir v√©cu parmi eux pour savoir combien le mensonge fait partie de leur √™tre, de leur cŇďur, de leur √Ęme, est devenu chez eux une seconde nature, une n√©cessit√© de la vie ¬Ľ (1889).

Le Noir n’est pas, ne peut pas √™tre pris au s√©rieux. Il est le mod√®le achev√© de l’¬ę indig√®ne-enfant ¬Ľ, rest√© pr√®s de la nature. Il sait rire de tout et de rien. Son sourire rayonne, (p.65) accentu√© par la grandeur de sa bouche et de sa dentition, soulign√© par son teint de cirage. Ce n’est pas pour rien que l’image la plus populaire de l’iconographie coloniale est celle du n√®gre ¬ęTa bon Banania ¬Ľ. Autres expressions de la joie de vivre : la musique et la danse. Le Noir a mis le rythme et l’expression corporelle au centre de son existence. Il passe son temps √† taper sur des morceaux de bois¬† (toujours la nature) et √† se d√©hancher. Oh ! Certes, il ignore l’harmonie, sa musique est syncop√©e. Mais le Noir prend tant de plaisir √† danser qu’on ne peut s’emp√™cher de sourire avec bien¬≠veillance devant sa¬† ¬ę joie¬† enfantine ¬Ľ.¬† Souvenons-nous¬† de Charles Trenet :

 

¬ę Connaissez-vous la Martinique ?

Connais-tu là-bas le Bango ?

D√®s qu’il entend jolie musique

Le voilà debout tout de go

Pour danser avec demoiselle

Ah ! C’est un galant damoiseau

Demoiselle, tu as des ailes

Quand tu fais Biguine à Bongo

Oh ! Ma mie, ma mie,

Biguine √† Bongo ¬Ľ (1938).

 

Mais si le Noir est le symbole du rire et de la joie, il conna√ģt √©galement la peur (toujours comme l’enfant). Il a m√™me peur de tout. Chaque instant de la vie quotidienne est pour lui objet de crainte. Les ¬ę yeux en boule de billard ¬Ľ du Noir effray√© (et l√©g√®rement grotesque), popularis√©s par le cin√©ma am√©ricain, existent √©galement dans l’iconographie coloniale fran√ßaise. Face aux dangers de la jungle, serpents, √©l√©phants ou mauvais esprits, le Noir prend ses jambes √† son cou, alors que le Blanc, serein, fait face.

 

(p.72) Que de décapitations ! En 1852, Victor Hugo décrit Abd el-Kader qui,

¬ę… r√™veur myst√©rieux

Assis sur des têtes coupées

Contemplait la beaut√© des cieux ¬Ľ.

Dans le film de Julien Duvivier La Bandera, d’apr√®s le roman de Pierre Mac Orlan, un personnage dit √† son copain: ¬†Si les salopards te prennent vivant, ils te coupent la t√™te, ils¬† donnent le reste √† la mouqu√®re ¬Ľ (1935).

Les Noirs (d’Afrique et du Pacifique) ont, eux, le privil√®ge de l’anthropophagie. Si le ph√©nom√®ne a effectivement exist√©, on peut s’√©tonner de sa pr√©sence permanente – et envahis¬≠sante – jusqu’√† une date r√©cente. Pas de r√©cit de voyage en ‘ Afrique centrale, en Nouvelle-Cal√©donie ou aux Nouvelles-H√©brides sans son clin d’ceil √† la persistance de ces pratiques, sans r√©cit plus ou moins d√©taill√©. En fait, il y a un ph√©no¬≠m√©nal m√©lange attrait/r√©pulsion dans les descriptions par le ¬ę menu ¬Ľ des repas des cannibales. Jules Verne d√©crit l’hor¬≠rible combat de deux peuplades africaines – qui se trouvent affubl√©es du nom si ad√©quat de ¬ę Nyam Nyam ¬Ľ – observ√© du haut de leur c√©l√®bre ballon par ses h√©ros. L’un des combat¬≠tants tranche le bras d’un adversaire bless√© et, tout en pour¬≠suivant le¬† combat,¬† mord¬† avec¬† app√©tit¬† la¬† sanglante¬† prise (1863). Quel besoin d’entrer √† ce point dans les d√©tails, si ce n’est une attirance morbide? Tel le Dr Tautain, d√©crivant les supplices endur√©s par les vaincu(e)s promis(e)s aux garde-manger des vainqueurs : ce ne sont que morceaux de chair d√©coup√©s √† vif, langues arrach√©es, pieux enfonc√©s dans l’anus ou le vagin des victimes encore vivantes… (1896). Tel un cer¬≠tain Leblanc (!) d√©crivant √† la ¬ę une ¬Ľ du Journal des Voyages le combat de deux ¬ę sauvages ¬Ľ : ¬ę le grand chef Thakambau, apr√®s avoir assomm√© un de ses camarades, lui arrachait les yeux qu’il avalait s√©ance tenante. ¬Ľ Le texte est agr√©ment√© d’un dessin fort r√©aliste¬† (1908).

 

(p.101) ¬ę¬†Ah, s’√©crie par exemple Paul Bert, ceci est ma marotte, comme celle des autres, dans l’√Čcole (…). Des √©coles ! Des √©coles ! Des chemins ! Des chemins! ¬Ľ (1885). Mais pas n’importe quelle √©cole : une √Čcole fran√ßaise. Par la langue qui y est uti¬≠lis√©e. Par les valeurs qui y sont enseign√©es. Ainsi, nous for¬≠merons les esprits. ¬ę Plus que la puissance, d√©clare Emile Combes devant le S√©nat, l’instruction indig√®ne, j’entends l’instruction primaire, celle de la masse du peuple, aura cette efficacit√© de combler la distance et, en les faisant vivre des m√™mes notions, de les habituer √† se consid√©rer et √† se trai¬≠ter comme des membres de la m√™me famille humaine, de la m√™me nation¬Ľ (1892). Paul Bert termine le discours d√©j√† cit√© par cette phrase qui r√©sume toute sa pens√©e : ¬ę Que l’esprit de la France p√©n√®tre et impr√®gne rapidement ce pays. ¬Ľ

La langue fran√ßaise, tout d’abord. Elle est explicitement con√ßue comme un instrument de conqu√™te des √Ęmes. ¬ę Le moyen le plus efficace pour un peuple europ√©en de com¬≠mencer la conqu√™te morale d’une race √©trang√®re est de lui enseigner sa langue (…). Nous ne serons absolument ma√ģtres de l’Alg√©rie que lorsqu’elle parlera fran√ßais ¬Ľ, affirme par exemple un Inspecteur g√©n√©ral de l’Instruction publique en 1890, M. Foncin. √Ä la m√™me √©poque, l’archev√™que de Hanoi, MgrPuginier, consid√®re l’extinction rapide des caract√®res chi¬≠nois, leur remplacement par l’√©criture romanis√©e (le Quoc Ngu), puis par le fran√ßais, comme ¬ę un moyen tr√®s politique, tr√®s pratique et tr√®s efficace pour fonder au Tonkin une petite France de l’Extr√™me-Orient¬Ľ (1887). La plupart du temps, l’arabe, le vietnamien, le cr√©ole… sont donc de fait interdits de s√©jour au sein de l’√Čcole. Un peu comme le furent, un si√®cle plus t√īt, le breton et l’occitan…

Mais √©galement un enseignement ax√© sur l’hexagone. L’√©tude des manuels scolaires en usage aux colonies montre que, le plus souvent, les r√©f√©rences historiques, g√©ogra¬≠phiques, litt√©raires et culturelles utilis√©es √©taient m√©tropoli¬≠taines. ¬ę Nos anc√™tres les Gaulois ¬Ľ : l’image c√©l√®bre des jeunes Noirs annon√ßant cette phrase, si elle est facile et r√©duc¬≠trice, illustre une partie, au moins, de la r√©alit√©. L’√©l√®ve ¬ę indig√®ne¬†¬Ľ, pour peu qu‚Äôil soit brillant, √©tait capable de conna√ģtre les fleuves et montagnes de France, pas ceux de son pays, de r√©citer Jean de la Fontaine, mais d‚Äôignorer Ibn Khaldoun ou Nguyen Trai‚Ķ

 

(p.113) L’√©chec radical de l’√©vang√©lisation

 

La p√©riode coloniale va accentuer cette¬† impression de malaise, d’√©chec.

La conqu√™te des √Ęmes aux valeurs chr√©tiennes avait √©t√©, sinon une cause premi√®re, du moins une motivation de l’ex¬≠pansion fran√ßaise dans le monde. Face aux religions tradi¬≠tionnelles d’Afrique noire ou d’Oc√©anie, le m√©pris pouvait √™tre de mise. Ces ¬ę superstitions ¬Ľ, s√©quelles du pass√©, mani¬≠festations √©clatantes de l’esprit ¬ę pr√©-logique ¬Ľ (L√©vy-Bruhl), allaient dispara√ģtre devant la religion des vainqueurs. Le ¬ę gri¬≠gri¬Ľ n’√©tait pas de taille, face √† la croix. En Asie, le choc n’avait pas √©t√© trop dur non plus. Certes, les premiers chr√©¬≠tiens y avaient √©t√© violemment pers√©cut√©s. Mais cela n’avait pas emp√™ch√© une communaut√© chr√©tienne, la seconde d’Asie, de s’implanter et de cro√ģtre au Vi√™t-nam. Le pouvoir colonial install√©, une sorte de modus vivendi s’√©tait impos√©. Confucia¬≠nisme et bouddhisme, r√®gles de comportement, sagesses, tout autant que religions, pouvaient finalement cohabiter sans dommages majeurs avec le christianisme.

Au contraire, en Afrique du Nord, la fid√©lit√© √† la religion coranique allait se r√©v√©ler sans faille. Le choc √©tait in√©vitable. De ce fait, tout un courant de la pens√©e coloniale va hon¬≠nir l’islam. En particulier le conservatisme catholique. Fran¬≠√ßois-Ren√© de Chateaubriand en est le symbole achev√©. Quoi d’√©tonnant que l’auteur exaltant le G√©nie du Christianisme soit, en m√™me temps et par cela m√™me, le pourfendeur de l’is¬≠lam, ce ¬ę culte ennemi de la Civilisation, favorable par sys¬≠t√®me √† l’ignorance, au despotisme, √† l’esclavage ¬Ľ (1811) ? Ce qui devrait √™tre port√© au cr√©dit des Arabes, une pi√©t√© sinc√®re (p.114) et profonde, des pratiques religieuses r√©guli√®res, devient sous la plume des observateurs coloniaux objet de r√©pulsion. L’ad-1 jectif ¬ę fanatique ¬Ľ, qui est alors r√©guli√®rement appliqu√© √† nos ¬ę prot√©g√©s ¬Ľ arabes, est en liaison directe avec leur attache¬≠ment au Coran. Guy de Maupassant constate : ¬ę Ceux-l√† des Arabes qu’on croyait civilis√©s, qui se montrent en temps ordi¬≠naire dispos√©s √† accepter nos mŇďurs, √† partager nos id√©es, √† seconder notre action, redeviennent tout √† coup, d√®s que le Ramadan commence, sauvagement fanatiques et stupidement fervents¬Ľ (1883). M√™mes mots chez Emile Zola: ¬ęSauvagerie exalt√©e par le fanatisme religieux ¬Ľ (1899). A la veille del√† guerre d’Alg√©rie encore, certains Fran√ßais en sont au m√™me point. Un certain Solus, instructeur militaire, enseigne en 1949 : ¬ę II est impossible de proscrire aux autochtones la pra¬≠tique de leur religion ou de leur imposer une religion autre que celle qu’ils pratiquent avec pi√©t√© et un fanatisme dont les Europ√©ens se font difficilement une id√©e exacte. ¬Ľ

 

Le combat sans merci

 

Que faire, face √† un tel culte ? Le combattre. L’esprit de croisade anti-islamiste est une constante de certains cercles coloniaux.¬† Chateaubriand,¬† par exemple.¬† Le¬† 9¬† avril¬† 1816, quinze ann√©es avant la prise d’Alger, devant ses coll√®gues de la Chambre des Pairs, il s’√©tonne et s’indigne de l’impunit√© dont b√©n√©ficient les ¬ę pirates barbaresques ¬Ľ. Et r√©clame une I exp√©dition punitive : ¬ę C’est en France que fut pr√™ch√©e la premi√®re Croisade, c’est en France qu’il faut lever l’√©tendard de¬†¬† la¬†¬† derni√®re. ¬Ľ¬†¬† Un¬†¬† certain¬†¬† traditionalisme¬†¬† catholique reprend ce ton fr√©n√©tique. Louis Veuillot, qui sera le porte-parole de ce courant durant trois d√©cennies, commence sa carri√®re¬† comme¬† Secr√©taire¬† du mar√©chal¬† Bugeaud.¬† √Ä son retour, il √©crit un ouvrage qui va √™tre un grand succ√®s de librairie. L’esprit de croisade s’y exprime avec une simplicit√© qui confine √† la na√Įvet√©. Dieu a choisi la France pour porter son message en terre africaine et pour y vaincre l’h√©r√©sie.

(p.115) Nous serons dignes de sa confiance. ¬ę Les derniers jours de l’islamisme sont venus, √©crit Veuillot. Alger, dans vingt ans, n’aura plus d’autre Dieu que le Christ. En ce moment m√™me, l’Ňďuvre divine est consomm√©e. Si l’on peut douter encore que le sol reste √† la France, il est √©vident du moins que l’is¬≠lamisme l’a perdu (…). Attaqu√© sur tous les points, le Crois¬≠sant se brise et s’efface. ¬Ľ Mais cette exaltation religieuse est solidement coupl√©e √† un sens aigu des int√©r√™ts fran√ßais : ¬ę Le retour g√©n√©ral vers Dieu sera le sympt√īme √† quoi je recon¬≠na√ģtrai que la France gardera l’Alg√©rie. Les Arabes ne seront √† la France que lorsqu’ils seront chr√©tiens ¬Ľ (1845).

 

Une g√©n√©ration plus tard, la haute figure de Mgr Lavigerie prend le relais. Forte personnalit√©, fondateur, en 1868, de la Soci√©t√© des Missionnaires d’Afrique (plus connue sous le nom de ¬ę P√®res Blancs ¬Ľ), il assimile la neutralit√©, en mati√®re de religion, √† de la trahison. Trahison vis-√†-vis de Rome, de la Vraie Foi, mais aussi vis-√†-vis du peuple arabe : ¬ę II faut relever ce peuple, il faut renoncer aux erreurs du pass√© : il faut cesser de le parquer dans son Coran, comme on l’a fait trop longtemps, comme on veut le faire encore, avec un Royaume arabe pr√©tendu ; il faut lui inspirer, dans ses enfants du moins, d’autres sentiments, d’autres principes. ¬Ľ Le pr√©¬≠lat est persuad√© qu’il n’y a qu’une alternative : ¬ę II faut que la France lui donne, je me trompe, lui laisse donner ceux de l’√Čvangile, en le m√™lant enfin √† notre vie, ou qu’elle le chasse dans les d√©serts, loin du monde civilis√© ¬Ľ (1867). Mgr Lavigerie est, en terre d’islam, en Mission divine permanente. Sa pratique de baptiser des enfants alg√©riens orphelins, en par¬≠ticulier lors de la grande famine de 1871, heurte profond√©¬≠ment les musulmans. Au point de menacer la Paix fran√ßaise si ch√®rement acquise. ¬ę Tous ceux, √©crit le g√©n√©ral Du Barail dans ses M√©moires, qui avaient fait la conqu√™te de l’Alg√©rie savaient qu’avec le fer on pouvait imposer bien des choses, m√™me injustes, √† l’Arabe, mais que les vaincus se feraient exterminer jusqu’au dernier avant de permettre qu’on tou¬≠ch√Ęt √† leur religion¬Ľ¬†¬† (1898). Le gouverneur g√©n√©ral Mac Mahon, s’inqui√®te donc des activit√©s de Lavigerie. Il s’en (p.116) remet √† l’Empereur. Celui-ci tranche nettement en faveur de l’autorit√©¬† politique¬† :¬†¬† ¬ę Vous¬† avez,¬† Monsieur l’Archev√™que, √©crit-il √† Lavigerie, une grande t√Ęche √† accomplir, celle de moraliser 200 000 colons catholiques qui sont en Alg√©rie, Quant aux Arabes, laissez au Gouverneur G√©n√©ral le soin de les discipliner et de les habituer √† notre domination ¬Ľ (1867). Si, au XXe si√®cle, ce courant n’est plus dominant dans l’√Čglise et dans le monde catholique, il est loin d’avoir tota¬≠lement disparu. En t√©moigne la s√©rie impressionnante d’ou¬≠vrages biographiques¬† consacr√©s √† Lavigerie.¬† Le pr√©lat est partout pr√©sent√© comme une sorte de surhomme, incompris de la plupart de ses contemporains, mais anim√© d’une foi bousculant les montagnes. Si la bureaucratie coloniale ne l’avait pas emp√™ch√© d’agir, qui sait si ce g√©ant n’aurait pas men√© sa t√Ęche d’√©vang√©lisation √† bien ? Le plus fervent, le I plus lyrique des biographes est l’√©crivain catholique Francis Jammes (1927). Un autre ouvrage, √©crit par le p√®re Cussac, √©galement de l’ordre des P√®res Blancs, se termine par ces lignes : ¬ę Sa puissante action a bris√© l’esclavage des hommes, elle n’a encore que partiellement bris√© l’esclavage de l’erreur, l’esclavage du paganisme et de l’islam. ¬Ľ Suit un nouvel appel √† la Croisade : ¬ę Qu’elle se l√®ve donc aujourd’hui plus nom¬≠breuse, qu’elle grandisse sans cesse, la pacifique arm√©e des Conqu√©rants ! Daigne la Providence, dont les bienfaits ont √©t√© si larges depuis cinquante ans envers les pauvres races africaines jamais d√©sh√©rit√©es, multiplier encore ses faveurs et susciter¬† sans¬† cesse¬† de¬† nouvelles¬† vocations¬† de¬† chercheurs d’√Ęmes pour marcher √† la conqu√™te de l’Afrique et la don¬≠ner tout enti√®re √† J√©sus-Christ ! ¬Ľ (1930). Dans la hi√©rarchie catholique, c’est l’archev√™que de Carthage, Mgr Lema√ģtre, cheville ouvri√®re de la tenue du Congr√®s eucharistique c√©l√©¬≠brant saint Augustin, qui devient le symbole d’un certain esprit de croisade. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard qu’il prend l’initiative de l’√©rection d’une statue de Mgr Lavigerie, √† Tunis, face √† la vieille ville arabe.

 

(p.123) Il n’y a pas que des vainqueurs dans la galerie des h√©ros coloniaux. La mort du commandant Rivi√®re, devant Hanoi, celle du sergent Bobillot, lors du si√®ge de Tuyen Quang, succombant sous le nombre, sont embl√©matiques. L’image vient d’ailleurs souvent relayer le texte. Nombreux sont les enfants de France qui appren¬≠nent la l√©gende dor√©e de Bobillot, par exemple, sur des pro¬≠t√®ge-cahiers en couleurs. Les ¬ę unes ¬Ľ du Petit Journal sont des chefs-d’Ňďuvre, de ce point de vue. Le 25 ao√Ľt 1895, on peut voir un Fran√ßais, M. Carr√®re, prisonnier des Pavillons noirs, attach√© √† un poteau. Autour de lui, six Asiatiques mena√ßants. Le 22 juin 1913, ce sont trois Blancs ensanglant√©s, sur un bateau, attaqu√©s par seize ¬ę pirates chinois ¬Ľ.

√Ä l’autre extr√©mit√© de la p√©riode, durant la guerre d’In¬≠dochine, on retrouve ces m√™mes th√®mes, quasi inchang√©s. √Ä Di√™n Bien Ph√Ľ, l’√Čtat-major fran√ßais, s√Ľr de sa sup√©riorit√© m√©canique, fit descendre ses meilleurs bataillons dans une cuvette entour√©e par les combattants Vi√™t-minh. On sait ce qu’il advint de ce calcul. Tr√®s vite, le complexe de sup√©rio¬≠rit√© des d√©buts de la bataille c√©da la place aux vieilles peurs. France-Soir titre alors, en lettres √©normes : ¬ę L’√©tau Vi√™t se res¬≠serre sur les d√©fenseurs de Di√™n Bien Ph√Ľ ¬Ľ (1er avril 1954). On √©voque la ¬ę ru√©e Vi√™t ¬Ľ (L’Aurore, 1er avril) ou ¬ę Les assauts forcen√©s des Viets dont les pertes sont √©normes ¬Ľ (L’Aurore, 3avril) mais qui sont tellement nombreux que rien ne para√ģt pouvoir les¬† arr√™ter¬† :¬† les¬†¬† ¬ę masses¬† fanatis√©es ¬Ľ¬†¬† (France-Soir, ler avril) progressent ¬ę par vagues hurlantes ¬Ľ¬† (Le Populaire, 1eravril). Le 7 mai 1954, Di√™n Bien Ph√Ľ tombe. Le Droit, la Civilisation, ont c√©d√© face au nombre.

 

(p.138) Combien de conversations ont √©t√© nourries, en m√©tropole et aux Colonies, par une lecture rapide de la prose du ma√ģtre du genre, Pierre Loti ! Combien de clich√©s ont √©t√© couch√©s sur papier ! M√™me Baudelaire : ¬ę La langoureuse Asie et la br√Ľlante Afrique ¬Ľ (1857). M√™me Francis Jammes : ¬ę L’odeur des patates cuites se m√™le √† celle du rhum, et j’entends le chant d√©sol√© des esclaves¬Ľ (1921). Combien de joueurs de tam-tams africains, de Vahin√©s polyn√©siennes, de fumeurs d’Opium asiatiques, de cavaliers marocains ! Combien phrases r√©solument creuses, comme cette notation de Myriam Harry, en voyage √† Madagascar : ¬ę Suavinandrine ! Que ce nom me pla√ģt ! Je le r√©p√®te sur la route corail, o√Ļ les mimo¬≠sas s√®ment leur pluie d’or et les agaves fleurissent en thyrses h√©raldiques ¬Ľ (1943). Combien de chansonnettes d√©solantes comme celle-ci :

¬ę Saigon

Dans un soleil d’or

C’est le plus joli port

Dans le plus beau décor

Saigon

C’est l’escale d’amour

O√Ļ l’on vient quelques jours

Et l’on reste toujours

Car les garçons savent si bien murmurer

Je t’aime

Et les mousmées ont dans leurs yeux bridés

Des poèmes

(p.139) Saigon

Dans tes vertes maisons

Na√ģt une floraison

D’amours et de chansons ¬Ľ (Marlotte, 1948).

Oui, Segalen avait raison : l’exotisme (compris ainsi) fut bien une forme de prostitution du sentiment du Divers.

√Čvidemment, ce genre litt√©raire a impos√© aupr√®s du grand public une image fauss√©e des pays d’outre-mer. Encore, s’il ne s’√©tait agi que d’un genre aimable, on pourrait aujour¬≠d’hui √† la rigueur en sourire. Ce qui est grave, c’est que cette forme d’exotisme a √©t√© un voile jet√© sur ces peuples ¬ę√©tranges ¬Ľ. Plus qu’un voile : ¬ę M√©fions-nous particuli√®re¬≠ment de certaine litt√©rature ! Ne prenons pas plus Aziyad√© pour un manuel de politique levantine que Notre-Dame de Paris pour un trait√© d’arch√©ologie m√©di√©vale ! ¬Ľ avait pourtant pr√©¬≠venu un universitaire de l’entre deux-guerres, Paul Huvelin (1924).

L’appel ne fut gu√®re entendu.

Une constatation s’impose. La Connaissance vraie connut un permanent et fondamental √©chec face √† sa perversion, l’Exotique, le Pittoresque. ¬ę Aujourd’hui encore, √©crit en 1934 Louis Malleret, il n’est pas s√Ľr que les lecteurs fran√ßais ne se repr√©sentent pas l’Indochine comme le pays des bons sauvages chers √† Bernardin de Saint-Pierre, comme une contr√©e favoris√©e de tous les dons de la nature, aux arbres partout gigantesques, au ciel √©clatant, au soleil magicien.¬Ľ

 

/Expositions coloniales/

(p.142) Comme √† Rouen au XVIe si√®cle, des hommes, des femmes, des enfants, sont amen√©s l√† pour la circonstance, habill√©s (ou d√©shabill√©s) tels qu’ils devaient l’√™tre pour r√©pondre aux clich√©s des organisateurs et des spectateurs. Tout est soigneusement mis en sc√®ne. Toute fantaisie est √©vit√©e. Des contrats en bonne et due forme impo¬≠sent aux ¬ę indig√®nes ¬Ľ un type de comportement : ne pas se soucier des regards des Blancs, vivre comme si les spectateurs n’√©taient pas l√† ; ajouter cependant un zeste de pittoresque… On ne peut s’emp√™cher de rappeler que, le plus souvent, ces √™tres humains furent expos√©s en m√™me temps que les animaux, et dans des conditions appelant irr√©sistiblement, dans l’esprit des spectateurs, la mise en parall√®le avec ceux-ci. En 1887, par exemple, les Parisiens purent √† loisir observer les Achan-tis, peuple d’Afrique noire, au Jardin d’Acclimatation. Jules I Lema√ģtre, c√©l√®bre chroniqueur de l’√©poque, commence ainsi l’article qui rend compte de cette manifestation :

¬ę De spectacle nouveau, il n’y en a point cette semaine. Je ne vois gu√®re que les Achantis, au Jardin d’Acclimata¬≠tion. Il est charmant, ce jardin. Il ressemble √† un alpha¬≠bet en images o√Ļ √† une illustration vivante du Robinson suisse. Les petits enfants ont la joie d’y retrouver les b√™tes myst√©rieuses dont il est question dans les histoires de voyages. Ils peuvent se faire voiturer par l’autruche, jucher sur le chameau ou sur l’√©l√©phant. Et, pour que rien ne manque √† la f√™te, on leur montre des sauvages. ¬Ľ

 

(p.143) Mod√®le du genre, le Vincennes de 1931 vit l’ouverture simultan√©e de l’Exposition coloniale et du Zoo. Les lecteurs du Matin purent ainsi, d√©couvrir en ¬ę une ¬Ľ, le jour de l’inauguration, quatre photos, ainsi l√©gend√©es : ¬ę En haut, √† gauche, un indig√®ne de l’AOF ; √† droite, les lions font la sieste. En bas : les petites Cambodgiennes attendent leurs habits de gala; la girafe et l’autruche en conversation. ¬Ľ

Pas de ¬ę village n√®gre ¬Ľ, donc, sans ses habitants quasiment nus, quel que soit le climat du lieu ou du moment… Pas de rue de Tunis sans ses charmeurs de serpents… Pas de souk marocain sans ses artisans travaillant le cuir… Pas de section ¬ęindochinoise ¬Ľ sans ses danseuses cambodgiennes, ses man¬≠darins ¬ę annamites ¬Ľ… En 1887 toujours, Jules Lema√ģtre, pas dupe, d√©crit √† ses lecteurs les mises en sc√®ne con√ßues par des cerveaux blancs : ¬ę Les hommes, avec des cris gutturaux, des cris de sauvage (naturellement), jouent √† la guerre, simulent des combats et des massacres. De temps en temps, l’un d’eux feint de tomber mort, et les autres ex√©cutent autour de lui des danses d’une all√©gresse f√©roce. ¬Ľ Lors de la premi√®re grande Exposition coloniale, √† Lyon, en 1894, de beaux Noirs animent le ¬ę village s√©n√©galais ¬Ľ. Ils parcourent les eaux du lac central en pirogues. Excellents nageurs, ils font la joie de chacun en plongeant afin de ramener des pi√®ces de monnaie jet√©es par les spectateurs. √Ä Marseille, en 1906, ce sont les danseuses du Ballet royal de Phnom Penh, venues accompagner le souverain Sisowath, qui ont la vedette. Le Petit Jour¬≠nal en fait sa ¬ę une ¬Ľ, tr√®s color√©e. Auguste Rodin, pr√©sent, prend force croquis. √Ä Paris, en 1909, le Journal des Voyages a une id√©e publicitaire int√©ressante. Il organise une f√™te toua¬≠reg. Un ¬ę grand campement saharien ¬Ľ est dress√© boulevard de Clichy. Y sont propos√©s √† la curiosit√© des Parisiens artisans, guerriers, marabouts, ¬ęla sorci√®re Tamina et son talisman ¬Ľ, mais aussi les fameuses ¬ę Ouled-Na√Įl, dont la danse du D√©sert fera valoir le charme √©trange et captivant ¬Ľ. √Ä l’Exposition universelle de 1889, sur l’esplanade des Invalides, des ¬ę Anna¬≠mites ¬Ľ¬†¬† tirant¬†¬† des¬†¬† pousse-pousse¬†¬† attendent¬†¬† sagement¬†¬† les clients. Un dessin de L’Illustration repr√©sente une belle Parisienne, (p.144)¬† ombrelle √† l’√©paule, promen√©e par un tireur √† la face impassible. √Ä Marseille, en 1906, m√™me pratique. Un pros¬≠pectus vante ce moyen de locomotion original : ¬ę Trente pousse-pousse caoutchout√©s, semblables √† ceux qui sont en service √† Hanoi et √† Saigon, prom√®nent les visiteurs √† travers l’Exposition. Leur garage est situ√© √† l’entr√©e de l’Exposition, Les pousse-pousse sont tra√ģn√©s par de vigoureux coolies en uniforme semblable √† celui dont sont rev√™tus leurs cong√©¬≠n√®res dans ces deux villes. Ce mode de locomotion a obtenu un vif succ√®s aupr√®s des visiteurs. ¬Ľ Malgr√© ce ¬ę vif succ√®s ¬Ľ, cette pratique sera prohib√©e lors des Expositions suivantes… Un mini-scandale, d√Ľ √† cette mise en sc√®ne par trop sys¬≠t√©matique, √©clate m√™me en 1931. Un journaliste de Candie, Alain Laubreaux, assistant √† une repr√©sentation th√©√Ętrale de mauvais go√Ľt repr√©sentant des mangeurs d’hommes, a la surprise de reconna√ģtre parmi les ¬ę cannibales ¬Ľ un ami kanak, ancien √©l√®ve des Missions, qu’il a connu nagu√®re √† Noum√©a:

 

¬ę Et je le retrouve cannibale, douze ans plus tard, √† Paris. (…) Les Canaques qui se sont approch√©s depuis un moment assistent, curieux, √† notre entretien. Prosper fait les pr√©sentations (…). Ecoutez, je n’invente rien. On peut encore s’en assurer au pavillon de la Nouvelle-Cal√©donie, √† l’Exposition. Ces fauves bestiaux s’appellent Elis√©e, Jean, Maurice, Auguste, Germain et m√™me Marius. L’un √©tait, √† Noum√©a, cocher aux magasins Ballende, l’autre, employ√© √† la douane, celui-ci ma√ģtre d’h√ītel, celui-l√† timo¬≠nier √† bord d’un cargo c√ītier. Il y en a un qui √©tait dans la police, un autre bedeau (…). Le plus beau de l’affaire est que le Barnum de cette extravagante tourn√©e s’appelle l’Administration fran√ßaise. Car, si les Canaques ont conscience qu’ils participent √† une mascarade, il ne faut pas oublier qu’elle a √©t√© organis√©e, officiellement, sous le haut contr√īle du minist√®re des Colonies, dans un temps o√Ļ nos Ma√ģtres n’ont √† la bouche que les mots de pro¬≠gr√®s, d’√©mancipation sociale et de dignit√© humaine (…).¬Ľ

 

(p.160) Les noms des rues sont europ√©ens : rappels quelque peu humiliants pour les vaincus (rue d’Isly √† Alger, rue Catt nat √† Saigon, du nom de la corvette qui la premi√®re bom¬≠barda ¬ę Tourane ¬Ľ – Da Nang), noms de h√©ros de la conqu√™te, politiciens, militaires, eccl√©siastiques… Une obser¬≠vation attentive du plan de Hanoi des ann√©es d’apog√©e per¬≠met de trouver des rues Paul Bert ou Jean Dupuis, des boulevards Gambetta, F√©lix Faure ou Doudart de Lagr√©e, des avenues Paul Doumer ou Mgr Puginier, un quai Clemen¬≠ceau… Des statues, en g√©n√©ral hautement symboliques, sont √©rig√©es sur les places centrales : Mgr Lavigerie √† Tunis, Dupleix √† Pondich√©ry, L√©on Gambetta √† Saigon, Jules Ferrv √† Haiphong, des Gouverneurs g√©n√©raux un peu partout… Sur¬≠tout, l‘architecture est europ√©enne. Les b√Ętisses rappellent des monuments de m√©tropole. √Ä Saigon, la ville est domin√©e par la pointe de la cath√©drale, laide copie, en ros√© sale, de celle de Chartres. √Ä Hanoi, le th√©√Ętre est un mod√®le r√©duit, l√† aussi en plus laid, du Palais-Garnier.

Mais ce qui √©tait louange sous la plume de Loti et d’autres devient critique radicale sous celles d’√©crivains moins confor¬≠mistes. ¬ę Si l’architecture, surtout celle qu’on pourrait appe¬≠ler l’architecture officielle, n’a pas valu grand-chose en France, elle a √©t√© cent fois pire aux colonies ¬Ľ, peste un voya¬≠geur de passage √† Hanoi, Raymond Recouly. ¬ę Aucun effort d’invention, de cr√©ation vraiment artistique ne s’est manifest√© pour adapter cet art aux conditions toutes particuli√®res, toutes nouvelles du pays, des habitants, du climat. Il est √©jj dent cependant qu’une maison, un monument, doit √™tn con√ßu et r√©alis√© d’une mani√®re toute diff√©rente s’il s’√©l√®vi sur les bords de la Seine ou sur ceux du Fleuve Rouge, L plupart des architectes qui ont “s√©vi” ici (le mot n’est pas tro] fort) semblent avoir oubli√© totalement cette v√©rit√© essai tielle¬Ľ (1932). Dans les villes d’Afrique du Nord, le contrast est plus fort encore entre la magnifique architecture ¬ę indi g√®ne ¬Ľ et les r√©alisations europ√©ennes. Visitant Alger, Th√©c phile Gautier s’insurge. Tout comme √† Saigon, les Fran√ßais (p.161) ont construit des arcades type rue de Rivoli : ¬ę Oh ! Maudites arcades ! s’exclame Gautier. On retrouvera donc partout vos courbes disgracieuses et vos piliers sans proportion ? ¬Ľ Mais pourquoi diable nous mettre toujours sous les yeux ¬ę la bana¬≠lit√© bourgeoise des ces b√Ętisses modernes ¬Ľ ? (1845). Ernest Feydeau partage ce sentiment : ¬ę L’Alger fran√ßais, √† l’heure qu’il est, il faut avoir le courage de l’avouer, est une succur¬≠sale des Batignoles (…). Alger veut copier Paris, il parviendra tout au plus √† se transformer en un vilain Marseille ¬Ľ (1862). Il y a pis. On a parfois d√©truit des parties enti√®res des villes ¬ęindig√®nes ¬Ľ. L’hygi√®ne y a gagn√©, √©videmment. Mais le pay¬≠sage urbain ? Contemporain de Feydeau, un certain Charles Desprez proteste contre l’esprit qui a pr√©sid√© √† ces destruc-dons, esprit qu’il r√©sume par ce cri de guerre, pr√™t√© aux modernistes : ¬ę √Ä bas les maisons mauresques, √† bas les pas¬≠sages vo√Ľt√©s,¬† les¬† rampes,¬† les¬† rues¬† tortueuses !¬† Vivent¬† les casernes de cinq √©tages, vivent les escaliers, les rues droites, les larges places ¬Ľ (1868).

 

Le ¬ę bled ¬Ľ

 

Dans les petits centres isol√©s, que tous les coloniaux, s’ins¬≠pirant du vocabulaire arabe, vont bient√īt appeler des ¬ębleds¬Ľ, la situation est peut-√™tre pire encore. Les Europ√©ens vivent √† quelques-uns, communaut√© isol√©e au milieu de mil¬≠liers de kilom√®tres carr√©s de d√©sert ou de jungle. Les des¬≠criptions de la vie coloniale qui courent dans maints r√©cits de voyages ou romans sont assez effrayantes. On pense au C√©line du Voyage. L√†, encore moins de contacts avec le monde ¬ęindig√®ne ¬Ľ. Il n’y a m√™me pas, comme dans les villes, une ¬ę √©lite ¬Ľ francis√©e qui entretient une illusion de communica¬≠tion.

 

Un mot r√©sume mieux que tous les autres cette vie quoti¬≠dienne : l’ennui. Mais l’ennui, aux colonies, est un mal ter¬≠rible. Dans son Journal, Michel Leiris a bien d√©crit le ph√©nom√®ne. L’appr√©hension, au fur et √† mesure qu’avance (p.162) la journ√©e, de la venue du soir. Puis, celui-ci arriv√©, la longue veill√©e, seul, une porte d√©sesp√©r√©ment ouverte sur un couloir vide. Alors, √©crit Leiris, ¬ę le vrai cafard, le cafard colonial¬Ľ s’installe (1934). ¬ęC’est le grand cafard de la lumi√®re qui vous mange comme une b√™te √† vingt gueules ¬Ľ, confirme un autre auteur (Guillot, 1936). Mais nul, peut-√™tre, n’a mieux rendu compte de ce ph√©nom√®ne qu’Arthur Rimbaud, dans les lettres que, d’Harar, il exp√©diait √† sa famille. Le 4 ao√Ľt 1888 : ¬ę N’est-ce pas mis√©rable, cette existence sans famille, sans occupation intellectuelle, perdu au milieu des n√®gres dont on voudrait am√©liorer le sort et qui, eux, cherchent √† vous exploiter et vous mettent dans l’impossibilit√© de liqui¬≠der des affaires √† bref d√©lai ? Oblig√© de parler leurs bara¬≠gouins, de manger de leurs sales mets, de subir mille ennuis provenant de leur paresse, de leur trahison, de leur stupi¬≠dit√© ! ¬Ľ Le 25 f√©vrier 1890 : ¬ę Des d√©serts peupl√©s de N√®gres stupides, sans routes, sans courriers, sans voyageurs : que vou¬≠lez-vous qu’on vous √©crive l√† ? Qu’on s’ennuie, qu’on s’em¬≠b√™te, qu’on s’abrutit. ¬Ľ

 

Relations au travail

 

Lorsque Fran√ßais et ¬ę indig√®nes ¬Ľ se c√ītoient sur le lieu de travail, des relations d’une autre nature peuvent-elles na√ģtre?

Il faut d’abord noter que les places des uns et des autres dans la hi√©rarchie sociale sont strictement d√©finies – toujours i fait, non de droit. Les Fran√ßais (ou les Europ√©ens de souche) sont chefs de bureaux, chefs d’ateliers, contrema√ģtres, cadres,.. Ils dominent, ils ordonnent. Les ¬ę indig√®nes ¬Ľ sont employ√©s, ouvriers, manŇďuvres, coolies… Ils ob√©issent, ils obtemp√®renl Michel Leiris, charg√© par l’UNESCO, dans les ann√©es 50, d’une mission d’inspection aux Antilles, constate : ¬ę √Ä la hi√©¬≠rarchie selon laquelle s’ordonnent les classes, √† base essentiel¬≠lement √©conomique, une autre hi√©rarchie se superpose qui, sans co√Įncider rigoureusement avec la premi√®re, montre que l’√©volution qui s’est op√©r√©e en Martinique et en Guadeloupe,

 

 

(p.164) Sabir, petit nègre, pidgin

 

M√™me le langage est ici trahison. Les Fran√ßais, dans leur majorit√©, ignorent la langue des colonis√©s. Ces derniers sont bien oblig√©s d’apprendre celle des vainqueurs. Certains y par¬≠viennent admirablement. Chacun a √† l’esprit l’enrichissement de la langue fran√ßaise par des √©crivains de renom, √† com¬≠mencer par L√©opold S√©dar Senghor ou Aim√© C√©saire. Cha¬≠cun¬† conna√ģt,¬† ou¬† a¬† connu,¬† un¬†¬† colonis√©¬† du¬† Maghreb ou d’Indochine capable de parler des heures durant du th√©√Ętre classique, de Flaubert ou du nouveau roman. Mais la plupart des ¬ę indig√®nes ¬Ľ n’ont pas eu la chance d’√™tre scolaris√©s et sont souvent analphab√®tes dans leur propre langue. A fortiori en fran√ßais. En 1948, en Alg√©rie, apr√®s plus d’un si√®cle de colonisation, seuls 15 % des hommes et 6 % des femmes arabes parlent correctement le fran√ßais. Pour les autres, c’est un parler rudimentaire, truff√© d’erreurs de syntaxes, de pro¬≠nonciations impossibles, qui sert √† la communication avec les puissants,¬†¬† les¬† Europ√©ens.¬†¬† Cela¬† a¬† donn√©¬†¬† naissance √† des langues, certes color√©es et pittoresques, mais fort approxi¬≠matives : le ¬ę petit n√®gre ¬Ľ en Afrique noire, le ¬ę sabir ¬Ľ au! Maghreb, le ¬ę pidgin ¬Ľ en Indochine (par extension d’un par¬≠ler n√© en Asie anglaise).

 

En 1869, Alphonse Daudet fait jouer au Th√©√Ętre de Vau¬≠deville une courte pi√®ce, Le Sacrifice (qui n’ajoute rien √† sa gloire litt√©raire). Le jeune Arabe Namoun, serviteur dans une famille bourgeoise de Paris, fait partie des personnages (les instructions le concernant portent : ¬ę II a le costume des Maures d’Alger, ch√©chia, babouches, burnous, veston. ¬Ľ) Ses r√©pliques, tr√®s couleur locale, produisent sur le public un effet garanti : ¬ę Bourquoi mouci Inri rester la maison. Bour-quoi trabadjar, trabadjar bezef (…). No ! no, madama, macach

(p.165) andar demain. ¬Ľ Dans 1’entre-deux-guerres, des ¬ę Salons du rire¬Ľ ouvrent √† Alger (1924), puis √† Oran (1931). Des cari¬≠caturistes pieds-noirs s’y taillent un franc succ√®s par des des¬≠sins pr√©sentant des ¬ę indig√®nes ¬Ľ, s’exprimant en sabir. Une maison d’√©dition alg√©roise reprend ces dessins pour les repro¬≠duire en cartes postales. Sur l’une d’elles, par exemple, un jeune Arabe hilare pr√©sente ses vŇďux de nouvel an de cette fa√ßon : ¬ę Porquoi ci la fite di jor di l’an. Ji ti souhati oune boune annie vie la boune santi ! Ti gagni bocoup de l’ard-jane por ti mangi la couscous vie ton famill. Boune annie pour moi aussi. ¬Ľ

Mais le ma√ģtre incontest√© du genre est le Fran√ßais de Tunis Edmond Martin, qui signe du pseudonyme de Kaddour Ben Nitram. L’humoriste lit √† la Radio, puis publie en plaquettes, des dialogues comme celui-ci :

¬ę – C’est toi, le tirailleur 8892 ?

–¬† Brisent, moun Cabitine !

–¬† Comment t’appelles-tu ?

–¬† Kaddour, moun Cabitine ! … Kaddour ben Ali ben el hadj Mabrouk ben Zenfarlou ben el Ferchichi…

–¬† √áa suffit, √ßa suffit ! Kaddour, tout court. Que sais-tu faire ?

–¬† T√īt, moun Cabitine ! … Ji counni t√īt !

–¬† Tout ? … Oh ! Oh ! … C’est beaucoup √ßa ?

–¬† Oue√Į, mon Cabitine… Ji counni t√īt… t√īt…

–¬† Bigre ! … Tu sais lire ?

– Ji si lire, oue√Į, moun Cabitine… ji counni crire, oussi… encore on po ji brendre 1′ √ßarfaticat…

–¬† Alors, tu dois conna√ģtre l’arithm√©tique ?

–¬† Barfit’ment,¬† moun¬† Cabitine !¬†¬† … Ji¬† counni¬† l’arma-tique…

–¬† Et… la g√©om√©trie ?

–¬† I la joumitrique, oussi. Oue√Į, moun Cabitine…

–¬† Et… la g√©ographie ?

–¬† Hou ! … lajourgafie ? Hou ! la ! la ! Ji counni tri bian, moun Cabitine…

–¬† Sais-tu seulement, qu’il y a cinq parties du monde ?

  • Oue√Į, oue√Į, moun Cabitine… (‚Ķ)

 

(p.167) Caricature parue dans la principale revue de vul¬≠garisation coloniale de 1’entre-deux-guerres ? Titre : ¬ę Une cause du malaise ¬Ľ (Boireau, Le Monde colonial illustr√©, 1931). Comme l’√©crit Jacques Berque : l’analyse de la vogue du sabir doit d√©passer le premier degr√©, dit humoristique ; elle doit mettre √† nu l’effrayante absence de contact dont l’usage de cette langue n’est qu’un r√©v√©lateur. ¬ę Le dialogue d’homme √† homme s’est, en fait, espac√©. Chaque partenaire ne voit plus de l’autre qu’une gesticulation, domin√©e par l’√©conomie quo¬≠tidienne, et son sarcasme couvre en fait l’ignorance, la crainte¬Ľ (1956).

 

Scènes de la vexation quotidienne

Anecdotes

 

Comment se manifestait la cohabitation au jour le jour ? On l’a vu : par la raret√© des contacts vrais. Mais il y a pire. Les mille petits faits, apparemment insignifiants, de la vexa¬≠tion au quotidien. Le m√©tropolitain, fra√ģchement d√©barqu√©, voit d’abord cela¬† (puis, la plupart du temps, s’en accom¬≠mode). La place ¬ę naturellement ¬Ľ c√©d√©e √† l’Europ√©en dans les files d’attente, dans les transports, chez les commer√ßants… La course incompl√®tement pay√©e au pousse… La morgue du petit Blanc qui se fait cirer les chaussures… L’interpellation vulgaire qui se veut dr√īle… Andr√© Mandouze avait appel√© cela, nagu√®re, le ¬ę racisme quotidien, celui du tram et du march√©¬Ľ¬† (1947).¬† Celui-l√† a sans doute provoqu√© plus de d√©g√Ęts dans¬† les¬† m√©moires¬† que¬† bien¬† des¬† exactions¬† de¬† la conqu√™te et de la ¬ę pacification ¬Ľ.

 

Louis Roubaud raconte cette anecdote, ramen√©e d’Indo¬≠chine :

(p.168) ¬ę L’int√©rieur d’un bureau de poste dans une grande ville : le guichet du t√©l√©graphe est encombr√©.

Le premier √† la queue est un petit homme jaune. Il a attendu patiemment son tour. Il va tendre le texte de sa d√©p√™che √† l’employ√© lorsqu’il est saisi rudement √©paules et rejet√© loin du guichet.

–¬† Je suis press√© !

C’est un jeune Europ√©en qui vient d’entrer.

Le fait est courant et l’on y pr√™te d’habitude peu d’at¬≠tention. L’indig√®ne n’a qu’√† se remettre √† la file pour attendre une meilleure occasion d’exp√©dier son t√©l√©¬≠gramme. Mais cette fois, √† la stupeur g√©n√©rale, le petit jeune homme jaune revient sur l’homme blanc, le force √† sortir du rang √† son tour en le secouant par la veste et lui tend sa carte de visite :

MATSUOKO

capitaine de la Garde impériale

TOKIO Qapon)

Une affaire d’honneur fut engag√©e, mais les t√©moins de notre compatriote apport√®rent le soir m√™me aux t√©moins de M. Matsuoko les excuses de leur client.

–¬† C’est un ridicule incident, ajout√®rent-ils… Notre ami vous avait pris pour un Annamite !… ¬Ľ (1931).

 

À la même époque, dans les mêmes lieux, petite histoire simple racontée par Jean Dorsenne :

¬ę C’√©tait √† Saigon, dans les salons du gouvernement g√©n√©ral, o√Ļ une soir√©e officielle √©tait donn√©e en l’hon¬≠neur de M. Paul Reynaud. Toutes les personnalit√©s impor¬≠tantes de la capitale de la Cochinchine se trouvaient r√©unies ; quelques Annamites avaient √©t√© invit√©s. J’avisai un gros homme au teint fleuri, gonfl√© de son importance, qui dans l’embrasure d’une porte, bouscula un vieil Anna¬≠mite jouissant dans le monde indig√®ne d’une autorit√© par¬≠faitement justifi√©e. Tr√®s courtoisement, le vieillart protesta aupr√®s du malotru. Alors celui-ci, indign√© et stu p√©fait, leva les bras au ciel en s’√©criant :

(p.169) – Mais, d’abord, qu’est-ce que tu fiches ici, toi ?

Le gros homme, en toute bonne foi, se croyait seul et l√©gitime occupant de la terre cochinchinoise et consid√©¬≠rait que les indig√®nes avaient bien de l’audace de demeu¬≠rer dans leur propre pays ¬Ľ (1932).

 

Autre anecdote, en m√©tropole, cette fois. L’auteur d’un ouvrage d’histoires dites dr√īles raconte celle-ci. Un jour, lors d’une r√©ception mondaine en l’honneur d’Albert Sarraut, les d√©put√©s noirs (Gratien Candace, Biaise Diagne…) √©taient invi¬≠t√©s. ¬ę Midi et demi. ” Madame est servie ! ” Albert Sarraut entre dans la salle √† manger donnant le bras √† la ma√ģtresse de maison. La fillette de Mme V… aper√ßoit par la porte lar¬≠gement ouverte, dans la masse des invit√©s, un assez bon nombre de d√©put√©s noirs. Le sang de quatre ans de Jacque¬≠line ne fait qu’un tour. Elle bouscule tout, se jette au cou de sa m√®re en criant avec des sanglots : ” Maman ! Maman ! Les sauvages ! ” Candace a ri. Mais je crois me souvenir qu’il fut le seul¬Ľ (Gustave Sal√©, 1931).

 

En fait, c’est √† chaque instant, dans toutes les circonstances de la vie, que l’Occidental qui vit aux colonies est en porte-√†-faux. Puisqu’il s’installe en ma√ģtre, puisque, le plus souvent, il am√®ne avec lui ses pr√©jug√©s de race et de civilisation, il court le risque de choquer les id√©es, les coutumes des ¬ę indi¬≠g√®nes ¬Ľ chez qui il vit. Faut-il que les incompr√©hensions aient √©t√© fortes pour qu’un guide √† l’usage des Fran√ßais se rendant au Maroc f√Ľt oblig√© de prodiguer cette s√©rie de conseils :

¬ę Quand vous monterez dans un wagon ou dans un car automobile, ne manifestez pas de r√©pugnance √† vous pla¬≠cer pr√®s des indig√®nes.

Ne dites pas tout haut, ils sont pleins de poux ! m√™me si c’est vrai, ils seront vex√©s. Et il vaut mieux vous entendre avec le conducteur du v√©hicule qui vous placera pr√®s d’autres Europ√©ens.

Si vous passez √† cheval dans une rue √©troite, ne faites pas courir votre cheval, en criant : ” Attention chiens, que maudits soient vos p√®res ! “

(p.170) Les indigènes se garent lentement. Celui que vous bousculerez détestera les Français pendant toute sa vie.

Si vous √™tes dans une auto, ne faites pas marcher votre klaxon en passant pr√®s des mulets charg√©s, pour le plaisir I de les voir d’une ruade se d√©barrasser de leurs fardeauxet parfois d’une pauvre femme juch√©e sur le haut d’un barda.

N’√©crasez pas les poules. N’injuriez et ne frappez pas les bergers, lents √† faire traverser la route par leurs trou¬≠peaux indolents.

Si vous entrez dans un bureau de poste, ou un maga¬≠sin, n’exigez pas d’√™tre servis avant les indig√®nes qui vous ont pr√©c√©d√© en pestant que cette engeance envahit tout et sent mauvais.

Ces gens sont chez eux et c’est vous l’√©tranger. (…)

 

Pendant le repas, n’√©ructez pas en mani√®re de plaisan¬≠terie, en regardant du c√īt√© de vos voisins europ√©ens pour les faire rire. Les musulmans savent que ce n’est pas la coutume chez nous et que vous faites cela pour vous moquer d’eux.

Ne crachez pas par inadvertance en passant devant une mosquée, ne sifflez pas dans la rue, ne dévisagez pas les femmes avec insistance, etc.

Ne raillez pas leur religion. Ne dites pas de mots gros­siers.

Ne doutez pas de ce qu’ils vous disent, de leurs croyances, de leurs superstitions. (…)

 

√Čvitez enfin de vous laisser baiser la main d’un air b√©at comme un roi. Tous les indig√®nes riront si vous ne reti¬≠rez pas votre main rapidement en protestant ¬Ľ (Odinot, 1926).

 

Mots blessants, insultes racistes

 

Au premier rang des petites vexations figurent sans aucun doute le tutoiement quelque peu d√©daigneux, le mot bles¬≠sant, voire l’insulte raciste.

(p.171) Il faut avoir le courage de le reconna√ģtre : ils √©taient mon¬≠naie courante. Lyautey, grand colonial s’il en fut, mais aussi homme lucide et sensible, dut un jour critiquer ¬ę cet √©tat d’esprit d√©plorable qui se r√©sume dans l’expression de ” sale bicot” appliqu√©e uniform√©ment √† tous les indig√®nes, expres¬≠sion si profond√©ment choquante et p√©rilleuse, que ceux √† qui elle s’adresse n’entendent et ne comprennent que trop, avec tout ce qu’elle comporte de m√©pris et de menace, et dont ils gardent une amertume que rien n’efface ¬Ľ (1916).

En Afrique subsaharienne, le Noir, c’est le ¬ęn√®gre¬Ľ. Oh ! Le mot n’a pas, jusqu’aux ann√©es 1950, la forte connotation p√©jorative d’aujourd’hui. Il est tout juste vaguement m√©pri¬≠sant. Il n’emp√™che. Il ne pouvait pas ne pas √™tre vexant. Le ¬ęn√®gre¬Ľ, c’est l’Autre, √©trange, sans identit√© r√©elle : ¬ęAu fond, le n√®gre n’a pas de vie pleine et autonome : c’est un objet bizarre ¬Ľ, √©crit Roland Barthes dans ses Mythologies (1957). L’humoriste Boireau, qui dessine dans Le Monde colo¬≠nial illustr√©, fait dire √† l’un de ses personnages, une ¬ę brave femme ¬Ľ mise en pr√©sence d’un Noir : ¬ę Sans blague ! Vous, un S√©n√©galais ?… et moi qui vous avais pris pour un n√®gre ! ¬Ľ (1931). M√™me lorsqu’elles √©taient prof√©r√©es sans m√©chancet√© particuli√®re, ces expressions refl√©taient une sorte de seconde nature. Et c’est peut-√™tre, d’ailleurs, plus grave encore.

Lorsque le colonis√© se r√©volte, l’insulte, jusque-l√† vague¬≠ment (ou franchement) m√©prisante, se fait hargneuse. Car toute r√©volte est affirmation de dignit√©, d’humanit√©, et bat de ce fait en br√®che bien des sch√©mas. Vite, il faut ouvrir les contre-feux id√©ologiques. Nous aurons donc contre nous tout, sauf des patriotes. Les r√©volt√©s sont des ¬ę bandits ¬Ľ, des ¬ę bri¬≠gands ¬Ľ, des ¬ę pirates ¬Ľ, des ¬ę pillards ¬Ľ… Le mot ¬ę salopard ¬Ľ appara√ģt lors de la conqu√™te du Maroc et sert √† d√©signer les combattants adverses.

 

Durant l’√®re de la d√©colonisation, une partie de la presse fran√ßaise¬†¬† (cette¬† m√™me¬† presse¬† qui¬† se¬† proclame¬† fi√®rement issue de la R√©sistance ¬Ľ) n’observe plus aucune retenue. Les

nationalistes vietnamiens essuient les premiers assauts. Les Vi√™t-minh sont un ¬ę ramassis de bagnards ¬Ľ, des ¬ę gens de sac (p.172) et de corde ¬Ľ (Gacon, 1946). H√ī Chi Minh est un ¬ęchefde pirates r√©fugi√© dans les cavernes¬Ľ (Le Figaro, 1950). La bes-tialisation du colonis√©, d√©j√† pr√©sente dans les p√©riodes calmes, s’oriente alors vers des cr√©atures qui inspirent irr√©sistiblement la r√©pugnance. Les combattants arabes chant√©s par Marie Dubas et par Edith Piaf dans Le Fanion de la L√©gion sont des ¬ę hy√®nes ¬Ľ qui se glissent dans la nuit, par opposition √† nos soldats, qui affrontent en face le danger (Asso, 1945). L’Isti-qlal, parti nationaliste marocain, est, pour Fran√ßois Charles-Roux, une ¬ę sangsue ¬Ľ qui profite du bon peuple (1953). Les Vi√™t-minh sont de la ¬ę m√©chante vermine ¬Ľ¬† (Gacon, 1946), des ¬ę taupes ¬Ľ (Bodard, 1954), des ¬ę fourmis verd√Ętres¬Ľ (Le Tac, 1954). Leurs homologues alg√©riens du FLN sont assimi¬≠l√©s √† des ¬ę sauterelles ¬Ľ qui d√©truisent tout sur leur passage.., Signe √©tonnant de l’√©cho des campagnes de presse aupr√®s de¬†¬† l’opinion, les noms m√™mes de certains¬†¬† peuples, de certaines¬†¬† tribus,¬†¬† deviennent¬†¬† des¬†¬† insultes¬†¬† en¬†¬† m√©tropole. L’exemple le plus ancien qui nous soit parvenu est celui de ces ¬ę Iroquois ¬Ľ, redoutables adversaires de nos soldats au Canada au XVIIIe si√®cle. Un dictionnaire de l’√©poque en donne cette d√©finition : ¬ę Peuple cruel et f√©roce du Canada, On dit aussi d’un homme qu’il est un Iroquois pour dire qu’il est impoli, dur, grossier ou m√™me peu intelligent ¬Ľ (Richelet, 1759). Le mot ¬ę Kroumir ¬Ľ, qui d√©signe √† l’origine des tribus des confins alg√©ro-tunisiens, accus√©es de troubler la ¬ę Paix fran√ßaise ¬Ľ, conna√ģt un √©ph√©m√®re, mais foudroyant succ√®s lors de la conqu√™te de la Tunisie. ¬ę II y a un an, commente Le Temps, les Kroumirs √©taient absolument inconnus en France aujourd’hui, comme les Cosaques, comme les B√©douins, ils ont pris une place dans le vocabulaire populaire. Kroumir esl pass√© expression de m√©pris ¬Ľ (1882). Il n’est pas rare alors d’entendre un titi parisien l’utiliser dans le sens de ¬ę sale indi vidu ¬Ľ. √Ä la m√™me √©poque, l’expression ¬ę Pavillons Noirs (du ¬ęTonkin¬Ľ)¬† investit, tout aussi n√©gativement, le parler populaire. Un peu plus tard, c’est le mot ¬ę Chleuh ¬Ľ qui effet tue¬†¬† un¬†¬† parcours¬†¬† s√©mantique¬†¬† passionnant.¬† √Ĭ† l’origine, d√©signe les tribus berb√®res du Maroc.¬† Il est introduit en (p.173)

France durant la Premi√®re Guerre mondiale par des soldats qui, quelques ann√©es plus t√īt, ont ¬ę pacifi√© ¬Ľ le Maroc. Il faut croire qu’il n’√©tait pas utilis√© avec bienveillance, puisqu’il en arrive √† d√©signer, vingt ans plus tard, les… occupants alle¬≠mands de l’autre guerre.

 

¬ęUne tr√®s grande l√©g√®ret√© de main et de b√Ęton ¬Ľ (Th√©ophile Gautier)

 

Lorsque la situation l’exige, il faut savoir √©galement mon¬≠trer √† l’¬ę indig√®ne ¬Ľ sa force. Une forme tr√®s particuli√®re du contact colonial a √©t√© l’usage de la ¬ę petite ¬Ľ violence, celle de la claque, de la bourrade, voire de la bastonnade. Dire qu’elle a √©t√© g√©n√©ralis√©e serait forcer le trait. Mais ce serait un mensonge √©galement que de la nier, ou de la pr√©tendre exceptionnelle. Du reste, mille exemples, dans les textes contemporains, pr√©sentent le ch√Ętiment corporel comme allant de soi. Les colonis√©s sont de grands enfants. Quel parent rougirait d’avouer qu’il a d√Ľ, tel ou tel jour, gifler un enfant quelque peu √©nerv√© ou d√©sob√©issant ?

Th√©ophile Gautier, voyageant dans l’Alger de 1845, d√©plo¬≠rait d√©j√† la ¬ę tr√®s grande l√©g√®ret√© de main et de b√Ęton ¬Ľ des Europ√©ens vis-√†-vis des ¬ę indig√®nes ¬Ľ. Ernest Psichari avoue candidement, au d√©tour d’une phrase, que, lorsqu’il frappe Sama, son boy, celui-ci n’en t√©moigne ¬ę aucune col√®re ¬Ľ et, m√™me, qu’il l’en ¬ę estim(e) davantage ¬Ľ (1927). Puisque c’est pour son bien…¬† D’ailleurs,¬† les¬† ¬ę humanistes de France ¬Ľ, comme disait justement Psichari, deviennent vite comme les autres, lorsqu’ils se fixent aux colonies. ¬ę Le Fran√ßais, qui arrive avec ses id√©es, ses pr√©jug√©s, tr√®s arabophile, apr√®s qu’il a √©t√© bafou√©, tromp√©, trahi, apr√®s qu’on lui a menti et qu’on l’a vol√©, apr√®s qu’il a essuy√© tous les mensonges et qu’il a souffert d’une continue, astucieuse et victorieuse mauvaise foi, r√©agit : il r√©agit comme il peut, et souvent brutalement : de la matraque.

 

(p.190) On imagine que des auteurs m√©diocres ou faciles se sont saisis de ce filon pour produire une abondante litt√©rature. Louis-Charles Royer, par exemple, a pass√© la moiti√© de sa vie √† rechercher des exp√©riences sexuelles in√©dites et l’autre moi¬≠ti√© √† √©crire des romans ¬ę vrais ¬Ľ, propres √† √©bahir les lecteurs de France. Dans la m√™me veine, le c√©l√©brissime humoriste Mil ton cr√©e, en 1927, au Th√©√Ętre des Nouveaut√©s, une op√©¬≠rette, Comte Obligado! L’h√©ro√Įne de la chanson ¬ęLa fille du B√©douin ¬Ľ, clou du spectacle, est une jeune Arabe. Le der¬≠nier couplet permet de se faire une id√©e de l’affligeante vul¬≠garit√© de l’¬ę Ňďuvre ¬Ľ :

¬ę Ell’connut tour √† tour Les trois mill’ B√©douins De la caravane ; Douze cents chameliers Dix huit cents √Ęniers Plac√®r’nt des bananes Dans le petit couffin Qu’avait dans un coin La fille du B√©douin ¬Ľ (1927).

 

Et le Tout-paris de reprendre gaiement en chŇďur.

Ce symbole phallique est d’ailleurs omnipr√©sent. Sous-√©ro tisme √† base de v√©g√©tation tropicale, o√Ļ bananes et cannes √† sucre rivalisent. La Petite Tonkinoise ne demande √† son amant ¬ę qu’un’ banane, c’est peu co√Ľteux ¬Ľ, et l’homme lui r√©pond, non sans vantardise : ¬ę Moi, j’y en donne autant qu’elle veut¬Ľ (Christine, 1906). Dans la revue Colonies fran√ßaises du Casino de Paris, Jos√©phine Baker, √† demi nue, descend dans la salle pour distribuer des sucres d’orge en formes de cannes √† sucre que sucent les spectateurs. Pendant ce temps, la chanteuse fredonne :

¬ę La canne √† sucre, c’est fou C’est meilleur que la banane Chacun la trouve √† son go√Ľt¬Ľ (1931).

 

(p.191) Enfin, l’image permet √† chacun de mieux appr√©cier les ip√Ęts de ces dames. Alors que la France, durant toute la node, a √©t√© plut√īt prude, alors que la nudit√© f√©minine se r√©fugiait dans des revues sp√©cialis√©es, le corps de la femme foutre-mer a √©t√© expos√© aux regards de tous:

¬ę√Ä la M√Ętiniqu’, M√Ętiniqu’, M√Ętiniqu’ C’i √ßa qu’est chic ! C’i √ßa qu’est chic ! Les p’tit’s femm’s se mettent simplement Un’ feuille de bananier par devant Ven a du plaisir, du plaisir, du plaisir ¬Ľ

(Christine, 1912).

D s’est publi√© un nombre invraisemblable de cartes pos¬≠tales, des¬†¬† ¬ę Mauresques¬†¬† aux¬†¬† seins¬†¬† nus ¬Ľ¬†¬†¬† aux¬†¬† ¬ę Jeunes N√©gresses ¬Ľ. Et ces cartes √©taient envoy√©es aux familles, p√®re, m√®re, femme, enfants, avec de simples mots, le plus souvent sans lien aucun avec l’image. Le pire est que certains, en m√©tropole, pensaient que les femmes arabes servaient effec-nvement le th√© dans le plus simple appareil. Jusqu’aux dic¬≠tionnaires et √† certains manuels scolaires qui publiaient des tes de femmes noires aux formes plantureuses. M√™me les des villes exhibaient des nudit√©s. ¬ę Pour faire de beaux wages et¬† apprendre¬†¬† un¬†¬† m√©tier,¬†¬† engagez-vous¬†¬† dans¬†¬† la Marine¬Ľ, dit une affiche de Dormoy. Une jolie Noire, le sein d√©couvert et pro√©minent, illustre cette invite. Contradiction avec la pudibonderie ambiante dans la France de l’√©poque ? \on.La femme colonis√©e n’est pas vraiment femme. M√™me √† l’on ne d√©daigne pas se rincer l’Ňďil, il n’y a aucune g√™ne apparente √† exposer ainsi ces sauvageonnes si pr√®s de la nature…

C’est m√™me dans cet abandon au plaisir des sens, selon de nombreux auteurs, qu’il faut rechercher la cause du retard intellectuel des ¬ę races inf√©rieures ¬Ľ. ¬ę Qu’est-ce qui a immo¬≠bilis√© tant de races africaines et les a fait r√©trograder, si ce n’est le d√©s√©quilibre produit dans leur vie int√©rieure par l’ab¬≠dication devant la luxure ? ¬Ľ, s’interroge Raoul Allier (1927).

 

(p.192) Bien des Blancs l’affirment gravement: les ¬ę indig√®nes ¬Ľ se comportent remarquablement, √† l’√©cole, jusqu’√† l’√Ęge de 13, 14 ans. Jusqu’√† la pubert√© ! L√†, le sexe envahit – d√©finitive’ ment – leur vie, et chasse toute pr√©occupation intellectuelle. Ren√© La Bruy√®re en a √©t√© t√©moin en Polyn√©sie (1928), Mau¬≠rice Martin du Gard en Afrique (1943). Paul Morand rend son verdict : le ¬ę secret de l’inf√©riorit√© de la race noire (,‚Äě) h√©b√©t√©e par les exc√®s sexuels ¬Ľ se trouve l√† (1928).

On peut sur cette question s’interroger sur la capacit√© d’exag√©ration (ou d’auto-intoxication) des t√©moins occiden¬≠taux. Lorsqu’on sait que le confucianisme, en Indochine, √©tait souvent un √©cran devant le plaisir sexuel, on s’√©tonne d√©lire, sous la plume de nos coloniaux, que les femmes ¬ę anna¬≠mites ¬Ľ √©taient si d√©vergond√©es. Bouinais et Paulus, auteurs d’une somme fort document√©e sur l’Indochine fran√ßaise, notent, √† la fin du XIXe si√®cle :

¬ę On a souvent parl√© de la corruption des mŇďurs de¬Ľ femmes. Mais si, √† Saigon et √† Cholon, o√Ļ habite une population flottante d’√©trangers, l’on rencontre les abus de toutes les grandes villes, si l√† se trouvent de nom¬≠breuses conga√Įs, il en est autrement dans les provinces; l’Annamite vit avec sa femme dans sa paillette isol√©e, le p√™cheur r√©side en famille dans sa barque ; les femmes se montrent, au contraire, en g√©n√©ral, r√©serv√©es avec les √©trangers¬Ľ (1885).

 

Lorsqu’on conna√ģt les pr√©ventions des civilisations isla¬≠miques face √† la nudit√© du corps humain, on est forc√©ment dubitatif sur l’exposition syst√©matique des femmes nues maghr√©bines. Il est probable, par contre, que la valeur atta¬≠ch√©e √† l’amour physique ait √©t√© moindre dans d’autres soci√©¬≠t√©s colonis√©es. On pourrait, on devrait dire : et apr√®s ? Mais bien peu pens√®rent ainsi. Il fallait avoir un rare don d’abs¬≠traction de ses propres crit√®res, comme Paul Gauguin, pour oser √©crire : ¬ę En Europe, l’accouplement humain est une cons√©quence de l’amour. En Oc√©anie, l’amour est une cons√©¬≠quence du co√Įt. Qui a raison ? ¬Ľ (1893). Un certain Marcel (p.193) Peyrouton, qui t√©moigne par ailleurs d’une suffisance insup¬≠portable, a parfois quelques notations bien senties, quoique teint√©es de paternalisme : ¬ę Les Noirs sont dans le vrai. L’amour sexuel est, dans leur esprit, la fonction la plus noble √†laquelle puisse se hausser l’homme (…). Le Noir, en amour, est sain, naturel (…).!! n’apporte dans l’acte aucune com¬≠plication. √Čtant sans arri√®re-pens√©e, il n’a pas de pudeur ¬Ľ (1930).

 

La conclusion¬† qui¬† d√©coule¬† de¬† tout cela¬† s’impose.¬† Ces approches de la sexualit√© des ¬ę autochtones ¬Ľ sont fausses (ou plut√īt : falsifi√©es) de bout en bout. Elles sont plus du domaine de la prostitution par procuration que de la r√©alit√©. Il √©tait donc in√©vitable que, dans cette galerie de portraits de femmes si ¬ę chaudes ¬Ľ, la prostitu√©e occup√Ęt une place de choix. Il y a une litt√©rature du bordel colonial. Sans la rete¬≠nue qu’ils auraient peut-√™tre observ√©e en d√©crivant des aven¬≠tures identiques en m√©tropole, bien des auteurs font des r√©cits d’amours r√©mun√©r√©es. De Biskra, Andr√© Gide,¬† note dans son Journal, qu’il reproduira dans ¬ę Les nourritures ter-mtres¬Ľ (1917) :

¬ę Des femmes attendaient sur le pas des portes : der¬≠ri√®re elles un escalier droit grimpait. Elles √©taient assises, l√†, sur le pas des portes, graves, peintes comme des idoles, coiff√©es d’un diad√®me de pi√®ces de monnaie. La nuit, cette rue s’animait. Au haut des escaliers br√Ľlaient des lampes ; chaque femme restait assise dans cette niche de lumi√®re que la cage de l’escalier lui faisait ; leur visage restait dans l’ombre sous l’or du diad√®me qui brillait ; et chacune semblait m’attendre, m’attendre sp√©cialement ; pour monter, on ajoutait une pi√©cette d’or au diad√®me ; en passant, la courtisane √©teignait les lampes ; on entrait dans son √©troit appartement ; on buvait du caf√© dans de petites tasses ; puis on forniquait sur des esp√®ces de divans bas. ¬Ľ

 

Dans beaucoup de r√©cits de voyages,¬† la description du (quartier r√©serv√© ¬Ľ est un passage oblig√©. Pierre Mac Orlan (p.194) est le ma√ģtre du genre. En 1934, il d√©crit ¬ę Bousbir ¬Ľ, le quar¬≠tier de Casablanca qui est le mod√®le achev√© de ce type de lieux. Ses danseuses, √©crit-il, sont ¬ę les plus souples et les plus perverses du Maroc ¬Ľ. √Ä la m√™me √©poque, Maurice Dekobra signe, dans le m√™me registre, Rue des Bouches peintes (1933). Sous-√©rotisme, sous-exotisme. Quartiers louches, atmosph√®res glauques, plaisanteries grasses… Po√©sie de pacotille faite de filles trop fard√©es, souvent tatou√©es, √† la poitrine parfois expo¬≠s√©e aux yeux de tous, de prostitu√©es europ√©ennes fl√©tries, √©chou√©es l√† Dieu sait comment, de tenanciers avares et hypo¬≠crites, de marins et de l√©gionnaires ivres, tour √† tour hercules violents et enfants tristes… Ramassis de parias. Bagarres, ¬ę amours ¬Ľ, jeux…

 

Portraits de femmes

 

Comment les Europ√©ens ont-ils jug√© les qualit√©s – phy¬≠siques et morales – des femmes vivant sous les Tropiques? Sous forme de plaisanterie, l’analyste tr√®s fin qu’√©tait Eug√®ne Pujarniscle eut un jour ce mot qu’aurait aim√© Simone de Beauvoir : ¬ę Les femmes indig√®nes ont beaucoup de d√©fauts. Elles sont femmes d’abord ; indig√®nes ensuite ¬Ľ (1931).

Bien des auteurs coloniaux auraient pu reprendre cette for­mule. Mais, eux, le plus sérieusement du monde.

Un tr√®s vieux film muet fran√ßais, tourn√© en 1905 par Fer¬≠dinand Zecca, met en sc√®ne le comique Dranem. Celui-ci est allong√© dans le lit conjugal, pr√®s de sa femme, blanche comme il se doit. Il commence √† l’enlacer. Mais le sommeil l’emporte et il fait un r√™ve. R√™ve ? Non, cauchemar ! Il s’ima¬≠gine, quelques secondes, embrasser une ¬ę N√©gresse ¬Ľ. Tout son visage exprime la r√©pulsion. Heureusement, il se r√©veille et s’aper√ßoit que c’est bien son √©pouse, √ī combien plus atti¬≠rante, qui est allong√©e pr√®s de lui. La sc√®ne est r√©p√©t√©e deux ou trois fois : l’effet comique l’exige. Lorsque Dranem ouvre (p.195) les yeux, c’est sa femme qui partage sa couche. D√®s qu’il s’en¬≠dort, il enlace la Noire ce qui, √©videmment, provoque chez lui une secousse qui le r√©veille.

 

En fait, en esth√©tique f√©minine comme dans tous les autres domaines, bien des observateurs fran√ßais n’ont pu se passer de la manie de tout ramener aux crit√®res europ√©ens. En un raccourci saisissant, le Dr Bernard, qui entreprend de brosser un portrait d’une jeune femme vietnamienne, accumule tous les poncifs en une seule phrase : ¬ę Sans ses dents noires, ses yeux brid√©s et son nez √©pat√©, Mytho serait une femme pas-i√®k¬Ľ (1888). M√™me logique imperturbable dans Marianne-;, en 1939 : la coquetterie des femmes d’Indochine :, h√©las l qu’elles se laquent les dents : ¬ę Mais quand les l√®vres un peu grosses sont closes, malgr√© le nez √©cras√©, aux narines dilat√©es, les yeux noirs et vifs donnent √† ce jeune visage de femme une expression charmante. ¬Ľ Otez √† une femme tout ce qui fait qu’elle est asiatique, oubliez m√™me qu’elle a les l√®vres un peu grosses, le nez √©pat√©, les narines dilat√©es… et elle sera acceptable l

D√©crivant une jeune femme de Tahiti, Jean d’Esme, lui aussi auteur colonial √† succ√®s, a cette phrase : ¬ę Elle est plu¬≠t√īt jolie, un beau brin de fille, et d’un type presque europ√©en ¬Ľ (1948). En 1823, Mme de Duras √©crit un roman sensible dont l’h√©ro√Įne, Ourika, est une jeune S√©n√©galaise √©lev√©e dans une famille aristocrate fran√ßaise. Enfant, se regardant dans une glace, elle se trouve plut√īt jolie : ¬ęJe n’√©tais pas f√Ęch√©e d’√™tre une n√©gresse ; on me disait que j’√©tais charmante. ¬Ľ Ourika ajoute cette formule qui r√©sume tout : ¬ę D’ailleurs, rien ne m’avertissait que ce f√Ľt un d√©savantage ; je ne voyais presque pas d’autres enfants. ¬Ľ Un jour fatal, pourtant, elle entendra une conversation qui bouleversera sa vie. Sa protectrice, Mme de B., se lamente √† l’id√©e qu’Ourika ne sera jamais comme les autres, qu’il sera √† jamais impossible de la marier, par exemple : ¬ę Qui voudra jamais √©pouser une n√©gresse ? Et si, √† force d’argent, (on trouve) quelqu’un qui consente √† avoir des enfants n√®gres, ce sera un homme d’une condition inf√©¬≠rieure, et avec qui elle se trouvera malheureuse. ¬Ľ Ourika, (p.196) comprenant les sentiments qu’elle inspire aux autres, en arrive √† partager les pr√©jug√©s de son temps : ¬ę Ma figure me faisait horreur, je n’osais plus me regarder dans la glace; lorsque mes yeux se portaient sur mes mains noires, je croyais voir celles d’un singe ; je m’exag√©rais ma laideur, et cette cou¬≠leur me paraissait comme le signe de ma r√©probation. ¬Ľ

Plus la femme s’√©carte des crit√®res europ√©ens de la beaut√©, plus elle est d√©nigr√©e. Jamais, par exemple, on ne trouve de descriptions louangeuses des visages des femmes noires afri¬≠caines. Au contraire. Dans son enthousiasme devant la lib√©¬≠ration des Noirs d’Ha√Įti, Jules Michelet trouvera le moyen d’affirmer que ¬ę la libert√©, le bien-√™tre, la culture intellec¬≠tuelle ¬Ľ permettent progressivement √† la ¬ę N√©gresse ¬Ľ de dis¬≠para√ģtre et de devenir ¬ę la vraie femme noire, au nez fin, aux l√®vres minces ; m√™me les cheveux se modifient ¬Ľ (1860).

Quel contraste entre ces visages (bestiaux) et ces corps (sculpturaux) !

Car s’il est un domaine o√Ļ les Blancs reconnaissent sans h√©siter la sup√©riorit√© de la femme colonis√©e, en particulier la noire, sur sa rivale blanche, c’est bien celui des corps, d√©crits d’autant plus complaisamment qu’ils sont souvent expos√©s aux regards de tous. Aussi toutes les descriptions des femmes noires s’attardent-elles longuement – et positivement – sur les poitrines et sur les fessiers.

 

Faut-il voir dans l’exaltation quasi unanime des poitrines des femmes noires une revanche des m√Ęles blancs sur le r√®gne quelque peu frustrant des ¬ę gar√ßonnes ¬Ľ aux seins peu pro√©minents de l’entre-deux guerres ? Toujours est-il que les descriptions s’attardent d’abord sur cette partie des anato-mies des ¬ę n√©gresses ¬Ľ. Dans Le Coup de lune, de Georges Simenon, le r√©cit de la rencontre entre le h√©ros et une ¬ę indi¬≠g√®ne ¬Ľ crois√©e par hasard dans la brousse commence par cette phrase : ¬ę Elle avait des seins comme jamais Timar n’en avait vu, larges, √©pais, d’une pl√©nitude somptueuse ¬Ľ (1933). Guillaume Apollinaire fantasme quelque peu sur une jeune femme Noire qu’il imagine. √Čcrivant dans les tranch√©es, en 1915, il ose cette comparaison : des ¬ę seins durs… comme des (p.197) obus ¬Ľ. Henry¬† Bordeaux,¬†¬† v√©n√©rable¬†¬† Acad√©micien¬†¬† fran√ßais, s’√©meut pour sa part devant les¬† ¬ę jeunes filles aux seins droits¬Ľ qu’il voit dans ¬ę nos Indes Noires ¬Ľ (1936). Presque toujours, du moins lorsqu’il s’agit de descriptions de jeunes femmes, les seins sont ¬ę fermes ¬Ľ (C√©lari√©, 1932), ¬ę robustes ¬Ľ (M√©gret, 1937), et ¬ę pointus ¬Ľ (Marchand, 1929), en un mot, ¬ęroyaux¬Ľ (Demaison, 1923). Un peu d’exotisme n’est pas interdit. Les seins ¬ę indig√®nes ¬Ľ seront donc ¬ę en forme de citron¬Ľ (Sauvage, 1937), ¬ę avec deux fortes pointes couleur de safran ¬Ľ (Humbourg, 1928). Second triomphe de la plas¬≠tique des ¬ę n√©gresses ¬Ľ : les ¬ę fesses rondes ¬Ľ (Cavenne, 1834) m√©ritent tous les √©loges : ¬ę L’admirable cambrure des reins ¬Ľ (Demaison,¬† 1923)¬†¬† est¬† ¬ę¬† somptueuse¬Ľ¬†¬† (Peyrouton,¬†¬† 1930). H√©las ! Comment ne pas voir que, sous ces louanges, perce encore une forme de perfidie. De tels avantages sont plus du domaine de l’animalit√©, pour ne pas dire de la bestialit√©, que de l’humaine beaut√©. Les mots ¬ę mamelles ¬Ľ ou ¬ę croupes ¬Ľ courent dans toute la litt√©rature coloniale. Aussi la qualit√© humaine est-elle cruellement d√©ni√©e aux femmes des Tropiques. Lorsqu’elles √©chappent aux appella¬≠tions animales, elles sont objets. Dans nul autre domaine que celui-ci, l’√™tre¬† colonis√©¬† n’a¬† √©t√©¬† plus¬† chosifi√©. L’expression ¬ę statue ¬Ľ (de pr√©f√©rence ¬ę de bronze ¬Ľ pour les Africaines) pour les d√©signer, est omnipr√©sente. ¬ę De belles cr√©atures, les Tahitiennes ¬Ľ, convient Pierre Loti. Comment pourrait-il, lui, faire autrement ? Mais… il y ajustement un mais : ¬ę Au fond, des femmes incompl√®tes, qu’on aime √† l’√©gal des beaux fruits, de l’eau fra√ģche et des belles fleurs ¬Ľ (1880). ¬ę II ne faut accor¬≠der aux belles de ce pays que l’importance qu’on donne √† quelque bibelot¬† pr√©cieux,¬† dont¬† on jouit¬† et¬† dont¬† on¬† ne s’amuse qu’un moment ¬Ľ, rench√©rit P. Camo, en √©voquant les femmes malgaches (1926).

Heureusement, toutes les pages consacr√©es aux femmes ¬ę indig√®nes ¬Ľ ne se contentent pas de ces superficialit√©s. Il y a une forte dose de positivit√© dans bien des portraits. Parfois, les images sont des clich√©s, tels les omnipr√©sents ¬ę yeux de feu ¬Ľ de la femme arabe, telle la douceur de la peau de la (p.198) femme noire… D’autres fois, m√™me d√©bordant de tendresse, un portrait de la femme colonis√©e a de s√©rieux relents pater¬≠nalistes. Mais il faut lire √©galement les nombreuses pages exprimant un r√©el respect, une r√©elle √©motion, de bien des auteurs coloniaux. George Groslier, illustre savant de l’√Čcole fran√ßaise d’Extr√™me-Orient, a prouv√©, dans deux romans, qu’il pouvait √™tre √©galement un remarquable peintre de la vie quotidienne. Dans La Route du plus fort, il esquisse une comparaison entre la Fran√ßaise et la Cambodgienne, tout √† l’avantage de cette derni√®re : ¬ę La Fran√ßaise vous para√ģt lourde, √©paisse, vulgaire, bruyante, parce que vous avez sous vos yeux ce corps fluet, souple et passif. La toilette occiden¬≠tale devient compliqu√©e, ridicule, car vous vous accommodez mieux, maintenant, d’un pagne de soie toujours frais et d’une √©charpe. La Fran√ßaise souffre du climat, transpire, ses toisons vous r√©pugnent, tandis que cette indig√®ne demeure fra√ģche, s√®che et douce comme l’ivoire ¬Ľ (1925).

 

On peut √©galement lire, du m√™me auteur, dans un autre roman, ces lignes impr√©gn√©es de sensualit√©, d’attirance non masqu√©e :

¬ę L’on voit du sud au nord du pays d√©filer de belles filles robustes et complexes, m√Ľries dans la chaleur et dont la nudit√©, du temps de leur enfance, fut polie par l’air et par les eaux. Les charges port√©es sur la t√™te leur donnent ce port hautain, cambrent leurs reins. Le van journellement agit√© creuse le ventre et rend les hanches plus nerveuses. Une vie perp√©tuellement accroupie conf√®re aux jambes et au bassin une souplesse de jonc. On ne voit que gestes, attitudes, mouvements essentiels qui se composent avec tout ce qui les entoure, se servent de l’atmosph√®re pour s’all√©ger, de la lumi√®re comme unique parure et toujours si imm√©diats, si souples et faciles, si d√©pouill√©s… ¬Ľ (1928).

On ne peut non plus relire sans √©motion les belles pages de Biaise Cendrars sur les Africaines : ¬ę Aucune femme au monde ne poss√®de cette distinction, cette noblesse, cette

(p.199) allure, ce port, cette √©l√©gance, cette nonchalance, ce raffine¬≠ment, cette propret√©, cette hygi√®ne de sant√©, cet optimisme, cette inconscience, cette jeunesse de go√Ľt¬Ľ (1947). Ou de Victor Segalen sur les Tahitiennes :

¬ę Et les yeux ont des phosphorescences : et le cou est parfait de sveltesse et de rondeur : les seins doivent seu¬≠lement se d√©couvrir tr√®s jeunes, dans une premi√®re √©closion sans lendemain. Le ventre st√©rile est un bouclier de puret√© solide. (…). Nue et fra√ģche, d√©polie comme un cristal √©teint, cette peau est le plus beau des manteaux natu¬≠rels. De jour, et sous le soleil qui l’enrichit sans la br√Ľler ni la d√©composer, sa couleur propre est ambr√©e oliv√Ętre, avec ces reflets verts qui la caract√©risent. Cette peau est d√©licate et d√©licieuse √† la pulpe des doigts ; aussi douce que la pulpe des doigts qui se reconna√ģt en elle et ne sou¬≠haite ni plus de tact ni plus grande douceur – ce qui per¬≠met la caresse ind√©finie… ¬Ľ (1904).

Il faut surtout, il faut toujours, en ce domaine, se r√©f√©rer √† Paul Gauguin, qui a su rendre sensible la beaut√© des femmes de Tahiti par la plume presque aussi subtilement que par le pinceau. Evoquant le mod√®le de son c√©l√®bre tableau Vahin√© te tiare (¬ę La femme √† la fleur ¬Ľ), il √©crit :

¬ę Elle √©tait peu jolie, en somme, selon les r√®gles europ√©ennes de l’esth√©tique. Mais elle √©tait belle. Tous ses traits offraient une harmonie rapha√©lique dans la rencontre des courbes, et sa bouche avait √©t√© model√©e par un sculpteur qui parle toutes les langues de la pens√©e et du baiser, de la joie et de la souffrance (…). Son front tr√®s noble rappelait par des lignes sur√©lev√©es cette phrase d’Edgar Poe : “II n’y a pas de beaut√© parfaite sans une certaine singularit√© dans les proportions” ¬Ľ (1897).

Une fois de plus, le grand artiste avait dit l’essentiel.

 

(p.205) Le¬† bourgeois moyen, qui ne conna√ģt des femmes des colonies que ce qu’une sous-litt√©rature dite ¬ę torride ¬Ľ veut bien lui indi¬≠quer, laisse aller son imagination. Aur√©lien Scholl √©crit, en 1894, une √©mouvante¬† nouvelle¬† qui¬† conte¬† les¬† malheurs d’une jeune Vietnamienne, √©videmment surnomm√©e ¬ę La Chinoise ¬Ľ, √©chou√©e dans un bordel de Draguignan. Sa r√©putation, sur fond d’exotisme putride, se r√©pand comme une tra√ģn√©e de poudre. Elle √©clipse ses compagnes d’in¬≠fortune. Ses¬† clients, ¬†¬†notables¬†¬† provinciaux¬† quelque¬†¬† peu refoul√©s √† la maison, font √† leurs amis des ¬ę r√©cits sardanapalesques ¬Ľ. Ses patrons, ravis, exigent d’elle toujours plus de¬† ¬ę¬† pr√©sence¬†¬† ¬Ľ. La¬† pauvre¬†¬† fille,¬† victime¬†¬† de¬†¬† cet engouement, n’a plus¬† aucun repos. Elle¬† meurt dans sa chambre de supplices.

Autre fantasme assouvi sans retenue sous les Tropiques : la possession de jeunes, de tr√®s jeunes femmes. Terres vierges, for√™ts vierges… Le vocabulaire de l’√©poque trahit na√Įvement la pens√©e de l’Homme blanc : nous avons la mission d’√©veiller √† la vie des territoires neufs. De l√† √† ima¬≠giner que la m√™me mission peut √™tre √©tendue √† la partie f√©minine de l’humanit√©…

Dans les romans ou r√©cits v√©cus qui √©voquent la consti¬≠tution de couples outre-mer, la r√©f√©rence √† des relations homme blanc/fillette¬† ¬ę indig√®ne ¬Ľ¬† est extr√™mement fr√©¬≠quente. De telles mises en situation, en France, eussent paru scandaleuses. On n’imagine gu√®re que la litt√©rature libertine pour √©voquer aussi cr√Ľment, sans aucune rete¬≠nue, avec m√™me une certaine fiert√©, de tels couples. Aux colonies, cela choquait semble-t-il bien peu de monde. Dans un roman √©crit peu apr√®s la conqu√™te, sans doute l’un des premiers qui met en sc√®ne ce genre de situation, le h√©ros du r√©cit de Marcellin de Bonal fait la conqu√™te de Sma√Įla, ¬ę petite b√©douine ¬Ľ de treize ans (1848). Plus tard, le beau capitaine imagin√© par Henry de Montherlant poss√®de une jeune fille vierge de quatorze ans, la belle (p.206) Ram (1932). Paul Gauguin avoue, au d√©tour d’une phrase, que la jeune fille dont il vient de faire l’acquisition (quel autre terme employer ?) n’a que treize ans (1897). Malgr√© la rudesse de l’√©pisode, il y a pourtant, chez l’artiste, du respect¬† et,¬† pourquoi¬† pas,¬† d√©j√†¬† de¬† l’amour, pour cette femme-enfant qui reste √† ses yeux un √™tre humain. On sera plus s√©v√®re pour toute¬† une¬† litt√©rature pseudo-√©ro¬≠tique, plus que m√©diocre, qui a fleuri √† cette √©poque. Ainsi, un certain Jean d’Estray qui conte avec d√©lectation de faciles conqu√™tes de fillettes : ¬ę Treize ans, quinze ? Oh, il ne faut pas s’indigner ! Une petite Annamite de treize ans est une femme depuis bien longtemps et son corps a d√©j√† tra√ģn√© sur bien des lits ou bien des herbes de brousse ! ¬Ľ Et de conclure : ¬ę Dans notre France, ce serait un grand crime peut-√™tre, mais ici, c’est tout naturel de les prendre alors qu’elles ne sont pas fl√©tries encore ! ¬Ľ Un autre √©cri¬≠vain ¬ę indochinois ¬Ľ, Graindor, consacre un po√®me √† ses ¬ę Plaisirs ¬Ľ d’exil :

¬ę Sous les bambous √©pais, dans l’ombre des falaises, J’ai senti palpiter le beau corps affolant Des filles de l’Annam et du Laos troublant, J’ai poss√©d√© la vierge en la fra√ģcheur des glaises ¬Ľ (1929).

 

Du fait de leur jeune √Ęge, certaines ¬ę indig√®nes ¬Ľ √©meu¬≠vent particuli√®rement les hommes blancs. La poitrine √† peine naissante de petites filles arabes est photographi√©e sans retenue par divers sp√©cialistes. Tel Rudolf Lehnert et Ernst Landrock qui sillonnent l’Afrique du Nord fran√ßaise dans les vingt premi√®res ann√©es du si√®cle, et qui en rap¬≠portent des clich√©s d’enfants nues, offrant des fleurs, dans des postures √©quivoques… Tel, encore Gauguin, qui d√©crit avec √©motion, non les seins, mais ¬ę les boutons ¬Ľ qu ¬ę point(ent) dru ¬Ľ de la petite sauvageonne qui vient de lui √™tre offerte par sa propre m√®re (1897). Tel Graindor d√©j√† cit√©, qui d√©crit la toilette matinale de Thi Nam :

(p.207) ¬ę La fillette descend l’escalier de la berge,

Quitte, loin des regards, son corsage de serge

Et pr√©sente ses seins au vent frais du matin ¬Ľ (1929).

Autre d√©tail scabreux,¬† l’absence¬† de¬† pilosit√©. Bien¬† des observateurs occidentaux sont simultan√©ment g√™n√©s et atti¬≠r√©s par leurs propres associations d’id√©es. Au Maghreb, la pratique de l’√©pilation, pour des raisons essentiellement hygi√©niques, devient progressivement ajout erotique. Cela est √©videmment connu des Europ√©ens. Lorsque Gustave Flaubert, que l’on sait port√© sur ¬ę la chose ¬Ľ, √©crit √† son ami Ernest Feydeau, en voyage en Alg√©rie, c’est toujours a m√™me id√©e fixe qui le guide : ¬ę Gamahuches-tu les c… sans poils ? ¬Ľ (4 juillet 1860) ; ¬ę Tu t’√©namoures des mŇďurs arabes ! Combien de temps tu perdras, par la suite, √† r√™ver au coin du feu √† des¬† c…¬† sans poils sous un ciel sans nuages!¬Ľ¬†¬† (21¬†¬† octobre¬†¬† 1860). En¬† Indochine,¬† un¬† Louis-Charles¬†¬† Royer,¬†¬† l’hypocrisie¬†¬† en¬†¬† plus,¬†¬† √©crit :¬†¬†¬† ¬ę¬†¬† Chose curieuse, le syst√®me pileux de ces femmes, qui ont g√©n√©¬≠ralement une belle chevelure, √©paisse et drue, est, sur leur corps, tr√®s peu d√©velopp√©, ce qui augmente leur ressem¬≠blance avec de petites filles. ¬Ľ Fantasmes, vous avez dit fantasmes ? Qu’est-ce qu’une compagne ¬ę indig√®ne ¬Ľ pour la plupart des hommes seuls vivant aux colonies ? Le plus souvent, un passe-temps, qui joint l’utile (l’entretien d’int√©rieur) √† l’agr√©able (le reste). Au mieux, le symbole de la recherche du myst√©rieux,¬† du peu ordinaire.¬† Une exp√©rience¬† exo¬≠tique. Au pire, un objet. Claude Farr√®re donne cette d√©fi¬≠nition de la ¬ę conga√Į ¬Ľ : ¬ę Fillette annamite moiti√© servante, moiti√© √©pouse, qui compl√®te indispensablement le mobilier d’un Europ√©en d’Indochine ¬Ľ (1905). Aussi ne faut-il pas s’indigner si, parfois, lorsque l’Europ√©en repart en m√©tro¬≠pole, son s√©jour achev√©, il ¬ę c√®de ¬Ľ sa compagne √† son rem¬≠pla√ßant. ¬ęJ’ai une mousso √† la maison. Je pourrai vous la laisser en partant (…) avec la batterie de cuisine ¬Ľ, (…).

 

(p.230) Le colonialisme français se croyait indispensable.

 

¬ę La Tunisie est un petit pays qui ne peut se passer du concours de la France ¬Ľ, d√©cr√®te, en 1950, le R√©sident g√©n√©¬≠ral Louis P√©rillier. Peu de temps auparavant, le d√©put√© socia¬≠liste du Tonkin, Bourgoin, s’√©tait publiquement interrog√© : ¬ę A-t-on r√©fl√©chi au non-sens implicite que comporte cette expression : ind√©pendance de l’Indochine ? Car l’Indochine, f√©d√©¬≠r√©e par l’arbitrage et le ciment de la civilisation fran√ßaise, cesserait d’exister le jour m√™me o√Ļ elle viendrait √† l’ind√©¬≠pendance ¬Ľ (1945). Beaucoup de coloniaux n’arrivaient pas du tout √† imaginer une existence autonome en dehors de la domination fran√ßaise. D’o√Ļ l’√©ternel argument : si nous par¬≠tions, nous serions remplac√©s par une autre domination √©trang√®re (√©videmment plus pesante, moins humaine).

 

L’existence d’un sentiment national a souvent √©t√© contes¬≠t√©e aux peuples conquis. Manifestation √©lev√©e d’une huma¬≠nit√© sup√©rieure, le patriotisme pouvait-il signifier quoi que ce f√Ľt pour ces populations ? Au point que le discours avait r√©a¬≠lis√© une spectaculaire inversion. Qui disait ¬ę Indochinois ¬Ľ, alors, disait Fran√ßais habitant en Indochine, ¬ę Alg√©rien ¬Ľ disait pied-noir. A l’inverse, les noms m√™mes des pays et de leurs habitants avaient progressivement disparu du vocabu¬≠laire colonial, comme si le fait m√™me d’accorder des appel¬≠lations nationales √† ces populations br√Ľlait les l√®vres ou la plume. Longtemps, on n’a appel√© les ¬ę autochtones ¬Ľ d’Al¬≠g√©rie qu’Arabes ou Maures, avant de passer √† Maghr√©bins ou Nord-Africains (pour ne rien dire des ¬ę Fran√ßais Musulmans ¬Ľ des tout derniers temps de l’Alg√©rie fran√ßaise…). Longtemps, on n’a su dire que ¬ę Cochinchinois ¬Ľ, ¬ę Annamites ¬Ľ ou ¬ę Ton¬≠kinois ¬Ľ pour d√©signer les Vietnamiens… Dans les p√©riodes de tension, le vocabulaire s’enrichit de mots nouveaux. La

(p.231) grande presse des ann√©es 1880 ne conna√ģt que des Kroumirs, celle des ann√©es 1950 que des Vi√™t-minh (ou Viets) ou des Fellaghas.

 

En Indochine

 

S’il est une partie de l’Empire o√Ļ le colonialisme a d√Ľ affronter un mouvement national, v√©cu comme tel par les combattants, c’est bien le Vi√™t-nam. Un nombre consid√©rable de Fran√ßais, m√™me parmi les partisans de la conqu√™te, l’a judicieusement not√©. Pourtant, d’autres se sont enferm√©s dans leurs sch√©mas de pens√©e, niant obstin√©ment tout fon¬≠dement patriotique √† la R√©sistance qui √©tait oppos√©e aux Fran√ßais. Jules Ferry, surnomm√© le Tonkinois par ses adversaires, n’avait-il pas donn√© l’exemple en utilisant le mot ¬ę pirates ¬Ľ pour d√©signer les maquisards ? ¬ę Ce qui permet de dire que la piraterie au Tonkin n’est en quelque sorte qu’un accident et qu’elle n’aura qu’une dur√©e relativement courte, c’est qu’elle n’est inspir√©e par aucun sentiment de patriotisme ou d’ind√©pendance. L’Annamite n’a presque pas le sentiment national ¬Ľ (1890). On aura admir√© au passage le ¬ę presque ¬Ľ.

 

√Ä la suite de Ferry, certains Fran√ßais vont s’appliquer √† d√©nier tout fondement national au combat de leurs adver¬≠saires. En pleine guerre du Tonkin, un certain monsieur de Coincy √©crit : ¬ę Les envahissements successifs des Siamois, des Cambodgiens, des Annamites, des Tongkinois, y ont donn√© naissance √† une population hybride qui n’a pas en elle-m√™me ces traditions s√©culaires de race qu’on appelle le patriotisme ¬Ľ (1866). Charles Delon, auteur d’un ouvrage de vulgarisation, Les Peuples de la terre, ne voit dans ces r√©gions que des Chinois ab√Ętardis : ¬ę Qui dit Cochinchinois, Annamite ou Ton¬≠kinois dit Chinois. ¬Ľ Voil√† qui a le m√©rite de la clart√©. Suit une √©num√©ration : ¬ę Le costume est chinois, la langue est chinoise ; les mŇďurs, les usages, les id√©es, l’administration, la religion aussi, pour peu qu’il y en a ; les superstitions et les (p.232) c√©r√©monies sont √† la chinoise. Les qualit√©s et les d√©fauts sont chinois ¬Ľ (1890). Il appartenait pourtant √† Paul Bonnetain, envoy√© sp√©cial du Figaro, toujours au moment de la conqu√™te du Tonkin, d’√©crire la synth√®se la plus d√©finitive sur la ques¬≠tion : ¬ę Etre superficiel aux vertus n√©gatives et aux vices vul¬≠gaires, l’Annamite n’a gu√®re plus de conscience politique que de conscience morale. L’abrutissement de ses traditionnels esclavages¬†¬† et¬† les¬† lois¬† d’h√©r√©dit√©¬†¬† sociale¬†¬† ont¬† obnubil√© la m√©moire de ce paria d’Asie ¬Ľ (1885). √Ä l’autre extr√©mit√© de la p√©riode, lorsque H√ī Chi Minh proclame l’ind√©pendance, une¬† partie du monde politique¬† et journalistique n’a pas boug√© d’un pouce. Au Figaro, James de Coquet occupe d√©sor¬≠mais la place de Bonnetain. Mais, comme son illustre a√ģn√©, il¬† manque¬† singuli√®rement de¬† clairvoyance.¬† H√ī Chi Minh s’illusionne, √©crit-il, s’il croit les ¬ę Annamites ¬Ľ capables de mourir pour l’ind√©pendance. ¬ę Pour beaucoup d’entre eux, il s’agit d’une nouveaut√©, d’une mode, qui a certes ses c√īt√©s plaisants, mais qui ne vaut pas qu’on verse son sang pour elle ¬Ľ (1945). Comment ces ¬ę Annamites ¬Ľ, interroge un autre journaliste, osent-ils ¬ę revendiquer la Cochinchine peupl√©e de Thais ¬Ľ ou ¬ę arracher √† la Chine une riche province, le Tonkin, peupl√© de Chinois et o√Ļ l’on parle surtout le chi¬≠nois ? ¬Ľ¬† (Givet,¬† 1945). En 1948 encore, trois ans apr√®s le d√©but de la guerre, un an apr√®s l’ind√©pendance de l’Inde, alors que l’Asie enti√®re est secou√©e par la mont√©e des natio¬≠nalismes, une Fran√ßaise de Saigon, Fran√ßoise Martin, imper¬≠turbable, soutient¬† toujours que¬† ¬ę¬†¬† pour¬† la¬† moyenne des Annamites, l’ind√©pendance, c’√©tait le sentiment des enfants, brusquement priv√©s de surveillance, qui peuvent b√Ęcler leurs devoirs sans craindre de punition, hurler √† tue-t√™te et se dis¬≠tribuer des horions sans qu’aucun ma√ģtre n’intervienne ¬Ľ. Pour conclure :¬† ¬ę Les Annamites veulent l’ind√©pendance, mais ils ignorent ce qu’est une nation. ¬Ľ

 

(p.233) Au Maghreb

 

Augustin Bernard, grand nom de l’intelligentsia coloniale, l’une des gloires de l’historiographie fran√ßaise sur le sujet, auteur du volume Alg√©rie de la prestigieuse Histoire des Colo¬≠nies fran√ßaises (1930) publi√©e sous la direction de Gabriel Hanotaux et d’Alfred Martineau, √©crit :

¬ę On peut dire sans exag√©ration que l’Alg√©rie n’existait pas avant l’arriv√©e des Fran√ßais ; elle n’avait m√™me pas de nom ; on disait : Alger, l’Etat d’Alger, la R√©gence barbaresque ; le terme m√™me d’Alg√©rie n’appara√ģt qu’apr√®s 1830. Non seulement nous l’avons pacifi√©e, organis√©e, outill√©e, mise en valeur, mais nous l’avons v√©ritablement tir√©e du n√©ant ; nous lui avons donn√© son nom et sa per¬≠sonnalit√©. Le centenaire de 1830 est le centenaire de la naissance d’un pays et d’un peuple. ¬Ľ

 

Comment, interroge Jules Steeg, une des figures du Parti colonial, l’Arabe serait-il r√©ceptif √† l’id√©e de collectivit√© natio¬≠nale ? ¬ę Son patriotisme ne franchit gu√®re l’horizon de ses entes, des plaines o√Ļ p√Ęturent les troupeaux ¬Ľ (1907). On ait que, lorsque commence la guerre d’Alg√©rie, il ne se trouve aucun parti politique fran√ßais d’importance pour por-er le d√©bat sur l’essentiel, l’√©mergence, apr√®s une longue maturation, du fait national alg√©rien. Trois ans apr√®s le d√©but de cette guerre, un pamphl√©taire √©crit : ¬ę L’on meurt chaque jour en Alg√©rie dans un combat obscur dont l’enjeu para√ģt √™tre un mot : ind√©pendance. √Ä ventre vide, cr√Ęne vide. Ce mot a r√©sonn√© dans quelques consciences maghr√©bines qui ont √©t√© remplies au point de cesser de raisonner ¬Ľ (Massenet, 1957).

Un autre angle d’attaque fut la n√©gation de l’arabit√© de la r√©gion. C’est ce que l’on a appel√© le mythe berb√®re (et/ou kabyle).

Le Berb√®re a, sur l’Arabe, deux avantages √©normes aux yeux de l’Europ√©en. Premi√®rement, il √©tait l√† avant tous les autres occupants actuels. Sa simple pr√©sence permet donc de

(p.234) mettre ces derniers sur un pied d’√©galit√© : l’Arabe devient un envahisseur parmi d’autres, sur cette terre d’Afrique. Parmi d’autres, c’est-√†-dire, fatalement, puisqu’il est charg√© de tant de tares, bien derri√®re les autres. Deuxi√®mement, la com¬≠munaut√© berb√®re est suppos√©e r√©tive √† l’islamisation. Elle a √©t√© oblig√©e, face √† la menace, de c√©der aux Mahom√©tains. Mais le vieux fonds chr√©tien r√©appara√ģt. Ant√©-islamique et anli-islamique, le Berb√®re est un merveilleux cadeau de l’Histoire au colonisateur.

Aussi, la distinction, pour ne pas √©crire l’opposition, entre lui et l’Arabe parcourt toute la prose coloniale. Le mythe ber¬≠b√®re na√ģt au lendemain m√™me de la conqu√™te, puis est en quelque sorte officialis√© par le mar√©chal Bugeaud qui publie, en 1845, un article fondateur, dans la Revue de l’Orient. Les I Berb√®res y sont d√©j√† pr√©sent√©s comme les seuls habitants l√©gitimes de la r√©gion. L’imaginaire fran√ßais r√©serve m√™me un √©tonnant destin √† la Kahina, Reine berb√®re qui a d√©fendu le pays contre les envahisseurs arabes aux VIIe et VIIIe si√®cles. Pas moins d’une dizaine de romans et de pi√®ces de th√©√Ętre lui sont consacr√©s. Alors que, partout ailleurs, on tente d’ef¬≠facer de l’Histoire les traces du moindre combat contre des envahisseurs, la lutte de la Kahina est exalt√©e. Le mot ¬ę patrie ¬Ľ, qui n’est jamais adjoint √† celui d’Alg√©rie (au sens: arabe), est a contrario souvent utilis√© dans les r√©cits √©piques sur la vie de cette ¬ę Jeanne d’Arc berb√®re ¬Ľ.

 

Pour avoir tant de traits positifs, il fallait bien que les Ber¬≠b√®res eussent des origines non africaines. Id√©e centrale : le Maghreb est g√©ologiquement, humainement, historiquement et culturellement rattach√© √† l’Europe, alors que la vaste √©ten¬≠due du Sahara, v√©ritable barri√®re, l’isole de l’Afrique. Tel est le sens, par exemple, de l’ouvrage fort √©pais et fort docu¬≠ment√© que le g√©n√©ral Edouard Br√©mond, de l’Acad√©mie des Sciences Coloniales, publie en 1950. La conclusion est sans appel : ¬ę En r√©alit√©, l’Afrique du Nord, le Maghreb, la Ber-b√©rie, de quelque nom qu’on la d√©signe, est un pays europ√©en. ¬Ľ

L’aspect physique plaide pour les Berb√®res. Puisqu’il est d√©finitivement acquis que des habitants de nos colonies ne (p.235) peuvent √™tre que bruns et basan√©s, les diff√©rences constat√©es avec ce mod√®le am√®nent les Fran√ßais √† √©chafauder des th√©o¬≠ries sur les origines de ces ¬ę prot√©g√©s ¬Ľ si particuliers. Paul Broca voit en eux les ¬ę hommes blonds de l’Afrique septen¬≠trionale ¬Ľ (1860). Alfred Rambaud insiste sur le fait qu’ils ont une ¬ę t√™te presque europ√©enne ¬Ľ, une ¬ę barbe rousse ¬Ľ et I des ¬ę yeux bleus ¬Ľ (1892). Nul doute, une telle ¬ę race ¬Ľ n’a pu prendre naissance qu’en Europe. Deux th√®ses s’opposent d’ailleurs (mais sur un aspect secondaire) : la Nordique (Ger¬≠manie ? Scandinavie ?) et la M√©diterran√©enne. En r√©sum√©, note Paul Topinard lors d’une s√©ance de la Soci√©t√© d’Anthropologie de Paris, ¬ę tout les rapproche de nous : les int√©r√™ts, la similitude des sentiments, des caract√®res et des aptitudes, et peut-√™tre une communaut√© d’origine ¬Ľ (1873). Pourquoi, d√®s lors, ne pas b√Ętir toute la politique nord-africaine sur une telle communaut√© d’int√©r√™ts ?

 

Aussi la comparaison Berb√®re/Arabe tourne-t-elle toujours √† l’avantage du premier. Topinard, toujours, accorde au Ber¬≠b√®re les qualificatifs les plus √©logieux : ¬ę actif (…), entrepre¬≠nant (…), pr√©voyant (…), industrieux (…), fier (…), digne. ¬Ľ Sa t√™te porte ¬ę le cachet de l’intelligence ¬Ľ. Conclusion : ¬ę Sa pr√©sence est une source de richesse pour notre colonie. ¬Ľ L’Arabe, au contraire, est charg√© de tous les vices : ¬ę pares-[ seux (…), indolent (…), humble et arrogant tour √† tour ¬Ľ, vivant au jour le jour, sans soin de sa terre… Entre ces deux ¬ę races ¬Ľ, si dissemblables, le choix ne fait pas de doute : ¬ę Les Arabes ne se rallieront pas de sit√īt (sic) √† notre mode de civilisation. Les Berbers (sic), au contraire, y sont pr√©pa¬≠r√©s¬Ľ (1873).

Lorsque les Fran√ßais imposent, en 1912, leur domination au Maroc, ils reproduisent tout naturellement les sch√©mas alg√©riens, rod√©s par un demi-si√®cle de pratique. Le r√©sident g√©n√©ral Lyautey met en place une ¬ę politique berb√®re, bas√©e sur la diff√©rence de mŇďurs, de traditions, d’organisation sociale, de langue ¬Ľ, comme il l’√©crivait en 1914 au ministre des Affaires √©trang√®res, Gaston Doumergue. D√®s le 11 sep¬≠tembre de cette m√™me ann√©e, un dahir promet aux Berb√®res (p.236) le respect de leurs lois et de leurs coutumes, sous la protec¬≠tion de la France. Comme dans toutes les colonies, l’√©cole et la justice furent les principaux instruments de cette politique, On cr√©a, par exemple, des √©coles ¬ę franco-berb√®res ¬Ľ. Les programmes privil√©giaient l’apprentissage de la langue fran¬≠√ßaise et mettaient en valeur les traditions purement berb√®res, ¬ę Nous n’avons pas, √©crivait Lyautey dans une circulaire de 1925, √† enseigner l’arabe √† des populations qui s’en sont tou¬≠jours pass√©. L’arabe est un facteur d’islamisation, puisqu’il est la langue du Coran, et notre int√©r√™t nous commande de faire √©voluer les Berb√®res hors du cadre de l’islam ¬Ľ. Du moins Lyautey, qui connaissait bien le pays, respectait-il les appa¬≠rences. Ses successeurs n’eurent pas sa prudence. On sait que c’est sur le ¬ę conseil ¬Ľ du r√©sident Lucien Saint que le Sul¬≠tan √©dicta, le 16 mai 1930, le fameux ¬ę dahir berb√®re ¬Ľ, ins¬≠taurant de fait deux l√©gislations au Maroc, enlevant au haut Tribunal ch√©rifien tout contr√īle judiciaire en territoire ber¬≠b√®re. Plus tard encore, √† la veille de la d√©colonisation, le mar√©chal Juin tenta d’utiliser les Berb√®res du sud, group√©s autour du Glaoui, contre la Monarchie. Avec le succ√®s que l’on sait. Le r√©sident Gilbert Grandval, appel√© tardivement pour r√©parer les irr√©parables d√©g√Ęts de la politique de Juin, devait reconna√ģtre lucidement : ¬ę √Ä vouloir jouer du Maroc berb√®re contre le Maroc arabe, la politique fran√ßaise n’a r√©ussi paradoxalement qu’√† affirmer ou cristalliser l’unit√© nationale symbolis√©e depuis deux ans par le nom du Sultan d√©chu ¬Ľ (1956).

 

(p.248) En 1954, encore, le reporter de Paris-Match au Maroc, Michel Clerc, affirme que ces id√©es du XVIIIe si√®cle provo¬≠quent des ravages dans des esprits non pr√©par√©s √† tant de lumi√®re(s). C’est la lecture de Voltaire et de Rousseau quia empli le cerveau du sultan Mohamed V (alors d√©chu) d’id√©es fumeuses et qui l’a amen√© √† prendre son r√īle au s√©rieux. La lecture de ces classiques se faisait d’ailleurs souvent sous le manteau ou √† l’occasion de voyages en m√©tropole. Sait-on, par exemple, que, dans l’Indochine fran√ßaise, bien des Viet¬≠namiens cultiv√©s les d√©couvrirent dans des traductions chi¬≠noises ?

Selon cette logique, les humanistes de m√©tropole (ou de la communaut√© europ√©enne vivant aux colonies) sont les pre¬≠miers responsables des divers mouvements de protestation. Les grands principes ne sont pas exportables : ¬ę Les philo¬≠sophes ont enfant√© les philanthropes, qui ont procr√©√© les n√©grophiles, qui produisent les mangeurs de blancs, ainsi nomm√©s en attendant qu’on leur trouve un nom grec ou latin. Ces pr√©tendues id√©es lib√©rales dont on s’enivre en France sont un poison sous les Tropiques ¬Ľ, fait dire Victor Hugo √† l’un des personnages de Bug Jargal (1818).

 

(p.265) M√™me pour les militants de gauche, la population arabe de m√©tropole est devenue ¬ę absolument imperm√©able ¬Ľ¬† (1955). Peu de temps apr√®s, en 1959, une controverse¬†¬† riche¬†¬† en¬†¬†¬† enseignements¬†¬† oppose,¬†¬†¬† dans¬†¬† les colonnes de la revue marxiste La Pens√©e, Andr√©e Michel, d√©ci¬≠d√©ment prolixe sur la question, au tout jeune secr√©taire de la F√©d√©ration CGT des M√©tallurgistes, Henri Krasucki. √Ä l’ar¬≠gumentation du chercheur, fort d’une enqu√™te sur le terrain, constatant la persistance de pratiques discriminatoires au sein de la classe ouvri√®re, le militant oppose un internationalisme qui, selon lui, est en germes, mais qui ne peut que se d√©ve¬≠lopper, avec l’aide des appareils… Les ouvriers tels qu’ils sont contre les ouvriers tels qu’ils devraient √™tre… H√©las, les √©v√©¬≠nements ult√©rieurs montreront que la sociologue avait en grande partie raison. Chacun pour soi √† l’usine : l’incom¬≠pr√©hension entre ouvriers fran√ßais et arabes est attest√©e par bien des t√©moignages ; on se parle peu, on ne mange pas ensemble √† la cantine… Chacun chez soi dans les logements : les Fran√ßais dans les HLM que les ¬ę trente glorieuses ¬Ľ sont en train de leur permettre d’habiter, les Nord-Africains dans leurs tristes ¬ę bistrots ¬Ľ et ¬ę garnis ¬Ľ. Plus aucune voie de tra¬≠verse, d√©sormais, pour aller d’une communaut√© √† l’autre. Chacun chez soi, chacun pour soi.

 

Une telle situation explique qu’il ait √©t√© possible de pro¬≠c√©der, dix ann√©es durant, √† tant de r√©pressions sans susciter de protestations venant des profondeurs de la population m√©tropolitaine. En octobre 1961, il sera m√™me possible aux forces de police, dirig√©es par un certain Maurice Papon, de liquider physiquement, en plein Paris, plusieurs centaines d’Alg√©riens sans susciter de r√©actions massives. Quelques appels indign√©s, des articles de T√©moignage chr√©tien, des Temps modernes, de L’Humanit√©, d’Esprit, un d√©bat escamot√© √† l’As¬≠sembl√©e nationale… Puis, les Fran√ßais pass√®rent √† autre chose.

 

(p.330-331) En novembre 1954 commence donc le dernier conflit (et le plus¬†¬† sanglant)¬†¬† de¬†¬† la¬†¬† d√©colonisation¬†¬† fran√ßaise.¬†¬† Quels contemporains des faits, en cette Toussaint et dans les temps I qui suivent, prennent conscience de la port√©e de l’√©v√©ne¬≠ment ? Bien peu. La faillite¬† (ou la ti√©deur ? ou l’impuis¬≠sance ?) de l’anticolonialisme des grandes organisations de la gauche fran√ßaise √©clate au grand jour. Jamais, peut-√™tre, le contraste entre l’activit√© de ces partis et les engagements indi¬≠viduels¬† (ou faiblement structur√©s)¬† ne fut plus criant. Les grands journaux de gauche (L’Humanit√©, le premier Lib√©ra¬≠tion, T√©moignage chr√©tien), tr√®s r√©guli√®rement censur√©s, √©tant tenus √† une certaine prudence, c’est dans une presse clan¬≠destine¬† (V√©rit√©-Libert√©,¬†¬† T√©moignages et Documents)¬†¬† qu’√©crivent ceux qui veulent faire conna√ģtre toutes les facettes de cette guerre. Les Francis Jeanson, Robert Davezies, Robert Bonnaud, Pierre Vidal-Naquet, Robert Barr√Ęt… font entendre, avec peu de moyens, les cris les plus aigus de la protestation, tentent d’alerter l’opinion sur les pratiques de tortures, de d√©portations,¬† de¬† repr√©sailles,¬† au nom de la Raison d’√Čtat. Henri Alleg, directeur d’Alger r√©publicain, militant communiste europ√©en¬† d’Alg√©rie,¬†¬† affreusement¬† tortur√©,¬†¬† √©crit¬† un¬†¬† livre-t√©moignage, La Question (1958). Jean-Paul Sartre ouvre ses colonnes des Temps modernes au courant le plus racidal. Un an apr√®s le d√©but du conflit, la position du mensuel est acquise : ¬ę L’Alg√©rie n’est pas la France ¬Ľ (novembre 1955). En septembre 1960, 121 intellectuels de renom signent une D√©claration sur le Droit de l’Insoumission dans la Guerre d’Alg√©rie ¬Ľ qui a un r√©el retentissement. Toutefois, face √† la force de la grande presse (qui restera ¬ę Alg√©rie fran√ßaise ¬Ľ bien apr√®s les √©volutions gouvernementales gaullistes), face √† l’indiff√©rence ou √† l’hostilit√© d’une partie non n√©gligeable de l’opinion, ces actions et ces protestations sont toujours res¬≠t√©es extr√™mement minoritaires.

 

(p.340) Limites et impuissance de l’anticolonialisme

 

On a finalement le sentiment tr√®s net que, la plupart du temps, les protestataires ont pr√™ch√© dans le d√©sert. Certes, leur timidit√© est en cause. Certes, ils n’ont jamais su consti¬≠tuer un efficace groupe de pression, mettant en place des relais pr√®s des d√©cideurs, planifiant une v√©ritable √©ducation anticolonialiste de la population. Certes, √† l’oppos√©, l’activit√© multiforme du lobby colonial, qui poss√©dait mille fois plus de canaux d’expression, qui avait l’oreille de tous les puissants de la m√©tropole, qui avait dans ses rangs tout ce qui comp¬≠tait dans l’appareil √©tatique, dans la Presse, dans l’Eglise, dans l’Arm√©e, permet d’expliquer que les d√©nonciations aient √©t√© peu √©cout√©es, peu entendues. Que pesait un opuscule, m√™me sign√© Andr√© Gide, face aux milliers de publications exaltant l’Ňďuvre bienfaisante de nos administrateurs coloniaux, de nos missionnaires ? Que pouvait la petite voix discordante d’An¬≠dr√©e Viollis contre le concert de louanges dans l’entourage du ministre Paul Reynaud, en visite officielle en Indochine, en 1931 ? En 1900, L’Assiette au beurre et Le Petit Journal lut¬≠taient-ils √† armes √©gales ? En 1930, La R√©volution prol√©tarienne et L’Illustration ? En 1950, T√©moignage chr√©tien et France-Soir’} En 1960, V√©rit√©s sur l’Alg√©rie et Paris-Match ?

 

Mais, surtout, il appara√ģt que ces rares et insuffisantes cam¬≠pagnes se sont heurt√©es √† un manque d’int√©r√™t de la part de l’immense majorit√© de la population fran√ßaise. Il y a pire. On peut sans h√©siter parler d’une int√©riorisation des valeurs colo¬≠niales et du racisme qu’elles v√©hiculaient dans toutes les couches de la population fran√ßaise.

¬ę Peuple de gauche ¬Ľ y compris.

Apr√®s l’√©chec de la Commune de Paris, la r√©pression frappe les insurg√©s. Parmi les peines qui sont prononc√©es figure la d√©portation en Nouvelle-Cal√©donie. Quatre-mille deux cent cinquante Communards font alors le voyage vers ces bagnes du bout du monde. Ces parias de la soci√©t√© fran√ßaise, arriv√©s sur place, ont-ils observ√© leurs fr√®res noirs d’infortune avec

(p.341) sympathie ou, au moins, compr√©hension ? La plupart du temps, non. On retrouve, dans leurs r√©actions, les m√™mes cli¬≠ch√©s que chez les autres Fran√ßais. Jean Alemane, dirigeant de la Commune et futur membre fondateur du Parti socialiste SFIO, d√©crit cette terre cal√©donienne atteinte de tant de mal√©dictions. Il cite, p√™le-m√™le, parmi celles-ci, les invasions de sauterelles, la famine, les cyclones, les insurrections ¬ę indi¬≠g√®nes ¬Ľ (M√©moires d’un Communard, 1910). Car en 1878 √©clate dans la Grande Ile du Pacifique une r√©volte contre les expro¬≠priations fonci√®res. Les autorit√©s fran√ßaises n’h√©sitent pas √† armer certains Communards. Elles n’auront pas √† le regret¬≠ter. Plusieurs condamn√©s politiques participeront activement √† la r√©pression. Henri Rivi√®re, le futur ¬ę Tonkinois ¬Ľ, alors en poste en Nouvelle-Cal√©donie, note dans ses M√©moires : ¬ę Ces hommes avaient l’Ňďil vif, la barbe longue qui obliquait auvent, la poitrine nue sous la chemise entr’ouverte (…). Sans tristes haines au cŇďur, ils n’avaient un fusil dans les mains que pour d√©fendre cette terre lointaine o√Ļ leurs des¬≠tin√©es les avaient jet√©s. Bien qu’elle f√Ľt leur sol d’exil, pour eux, √† cette heure, elle √©tait la France ¬Ľ (1881).

 

Il est vrai qu’une attitude, alors, a tranch√©. Celle d’une femme. Et quelle femme. Louise Michel. L’une des seules, elle √©coute les colonis√©s, elle essaie de les comprendre, elle partage leurs peines, leurs espoirs. Elle fait fonction, aupr√®s de certains, d’institutrice. Elle utilise l’expression ¬ę mes amis Noirs ¬Ľ pour d√©signer les Kanak. Plus, elle approuve, en 1878, leur r√©volte. Dans une page de ses M√©moires, elle raconte que, la veille de l’insurrection, les chefs kanak, dont elle avait conquis la confiance, vinrent lui faire des adieux. Alors, dans un geste th√©√Ętral, mais √©mouvant, elle d√©chire en deux l’√©charpe rouge, relique de la Commune, qui ne la quittait jamais, pour faire don de la moiti√© aux nouveaux insurg√©s. Elle explique son geste : les Kanak luttaient ¬ę pour leur ind√©¬≠pendance, pour leur vie, pour leur libert√© ¬Ľ ; je ne pouvais √™tre qu’avec eux, ¬ę comme j’√©tais avec le peuple de Paris, r√©volt√©, √©cras√©, vaincu ¬Ľ (1898).

Cet épisode est symbolique.

 

(p.342) Durant toute l’histoire du colonialisme, les protestataires ont connu, avec des variations dans le degr√© d’isolement, le m√™me sort que Louise Michel. ¬ę Le bon peuple fran√ßais, qui utilise ses loisirs entre le bistro et les courses de chevaux, applaudit √† la conqu√™te militaire et approuve les atroces exp√©ditions coloniales, d√©plore Victor M√©ric au d√©but du si√®cle. Et que faire ? S’indigner v√©h√©mentement ? D√©noncer les crimes et les abus ? Fl√©trir les canailleries ? √áa ne change rien. Le bon peuple n’a pas le temps de pr√™ter l’oreille ¬Ľ (1911). Les organisateurs (PCF et CGTU) de la gr√®ve contre la guerre du Rif, en 1925, sont bien oblig√©s de constater qu’en dehors d’un noyau dur, l’√©cho de l’appel √† l’interna¬≠tionalisme est faible. Les activistes de gauche qui, en 1931, comparent les huit millions de visiteurs de Vincennes et les trav√©es vides de leur petite Contre-Exposition, ne sont pas loin de penser la m√™me chose. Vingt ans plus tard, Fran√ßois Mauriac, principal animateur du Comit√© France-Maghreb, se lamente du peu d’√©chos de son action : ¬ę Personne, en dehors de cette petite poign√©e que nous sommes pour pro¬≠tester, pour faire entendre la voix de l’entente ¬Ľ (1953). Et quel militant contre les guerres d’Indochine ou d’Alg√©rie n’a pas ressenti quelqu’amertume en voyant ses appels √† l’action se heurter au silence et √† une certaine indiff√©rence ?

Seul un certain sentiment de sup√©riorit√©, pour ne pas √©crire un certain racisme, m√™me inavou√© ou inconscient, permet d’expliquer que les protestations indign√©es des anticolonia¬≠listes aient finalement si peu mobilis√© l’opinion de m√©tro¬≠pole.

Car, enfin, imagine-t-on que les faits d√©nonc√©s par les Gide, Malraux, Albert Londres, par des centaines d’autres, auraient pu dispara√ģtre si facilement des m√©moires – ou n’y jamais p√©n√©trer ‚ÄĒ si les victimes avaient √©t√© europ√©ennes ? Imagine-t-on que les dizaines de milliers de morts du Rif 1925, du Nghe Tinh 1931, de S√©tif 1945, de Madagascar 1947 (¬ę une affaire Dreyfus √† l’√©chelle d’un peuple ¬Ľ, disaient alors cer¬≠tains), que les ¬ę Viets ¬Ľ ou les ¬ę Fellaghas ¬Ľ morts sous le napalm ou sous la torture seraient pass√©s inaper√ßus s’ils (p.343) avaient √©t√© Blancs, ¬ę normaux ¬Ľ, comme avait dit l’humoriste ? Et que dire du dramatique foss√© entre l’√©norme (et justifi√©e) protestation contre les assassinats de Charonne de f√©vrier 1962 et le quasi-silence lors des chasses √† l’homme sanglantes d’octobre 1961 ? Il est vrai que les premiers morts √©taient Fran√ßais et les seconds Alg√©riens.

L’appel √† l’humanisme, lorsqu’il s’est agi des √™tres ¬ę inf√©¬≠rieurs ¬Ľ, diff√©rents, a en permanence √©chou√©. Voil√† la r√©alit√© incontournable de l’histoire de l’anticolonialisme fran√ßais.