La Françafrique ou l'oppression coloniale et post-coloniale de l'Afrique par la France

PLAN 

La Françafrique

 

1 Généralités

2 L’Afrique subsaharienne

3 Le génocide rwandais fomenté par la France

4 Les pays du Maghreb

1 La Françafrique: généralités

la Françafrique... (néo-)colonialisme

François-Xavier Verschave, La Françafrique, Le plus long scandale de la République, éd. Stock, 1999 (extraits)

 

 

(p.11) Au dĂ©but des annĂ©es quatre-vingt-dix, un capitaine français sĂ©journant aux Comores oĂč il avait Ă©tĂ©, Ă  l’origine, dĂ©tachĂ© au titre de la coopĂ©ration militaire, fut effarĂ© par les trucages Ă©lectoraux. Des Français Ă©taient au coeur de la manipulation qui avait permis l’Ă©lection du prĂ©sident Djohar. Le capitaine rĂ©digea un rapport. Il le remit Ă  Jean-Michel Belorgey, qui prĂ©sidait alors la commission des Affaires culturelles, familiales et sociales de l’ AssemblĂ©e nationale et, surtout, l’intergroupe des parlementaires membres de la Ligue des droits de l’homme. Le dĂ©putĂ© avait quelques entrĂ©es Ă  l’ÉlysĂ©e. Il y transmit le rapport, en ajoutant le

compte rendu de son entretien avec l’ officier. Quelques semaines plus tard, la famille du capitaine apprenait son assassinat dans des conditions particuliĂšrement sauvages, qu’il est impossible de dĂ©crire ici sans ajouter Ă  l’horreur du crime. Elle n’ a jamais pu obtenir le

rapport d’ autopsie, ni bien sĂ»r de suite judiciaire, que ce soit aux Comores ou en France.

Ce capitaine est mort d’ avoir Cru en la dĂ©mocratie. Il a rejoint celles et ceux qui ont appris, parfois dans leur chair, le prix du plus long scandale de la RĂ©publique.

 

/RWANDA/

 

(p.16) En 1990, le rĂ©gime du gĂ©nĂ©ral Habyarimana est dĂ©jĂ  mal en point. Une famine sĂ©vit. Le clan de l’épouse du prĂ©sident, Agathe, accapare les richesses du pays. Aux revendications tutsies s’ajoute l’opposition des Rwandais du Sud, exaspĂ©rĂ©s par ce clan familial, l’akazu, issu du Nord-Ouest. Le 1er octobre, le FPR engage la lute armĂ©e. Le pouvoir rwandais joue son va-tout : la carte ethnique. Il lance la lutte finale des Hutus, « peuple majoritaire » authentique, contre ces Ă©trangers » de Tutsis, ces « envahisseurs » qui, selon la (p.17) lĂ©gende, auraient remontĂ© le cours du Nil en des temps immĂ©moriaux (1). Le slogan « Hutu Power !» cristallise le racisme.

À cette Ă©poque, François Mitterrand est secondĂ© Ă  la « cellule africaine » de l’ÉlysĂ©e par son fils Jean-Christophe. L’un et l’autre ont nouĂ© d’Ă©troites relations avec la famille Habyarimana (le pĂšre, JuvĂ©nal, et le fils Jean-Pierre). DĂšs le 2 octobre 1990, le pĂšre Habyarimana tĂ©lĂ©phone au fils Mitterrand pour appeler la France Ă  la rescousse. L’ÉlysĂ©e dĂ©cide immĂ©diatement d’ envoyer plusieurs centaines de parachutistes au Rwanda : ils sont rapidement six cents, parfois plus d’un millier – sans compter les instructeurs militaires, un Ă©tat-major de substitution, et une profusion d’ agents secrets.

Les rĂ©giments français d’intervention « outre-mer ” (LĂ©gion et Infanterie de marine) sont passĂ©s sans transition des guerres d’Indochine et d’ AlgĂ©rie au maintien de l’ ordre post-

colonial. Leur histoire est parsemĂ©e d’ Ă©pisodes guerriers presque inconnus (3): aprĂšs 1962, seule Ă©merge la superproduction La LĂ©gion saute sur Kolwezi (4). En AlgĂ©rie, l’ armĂ©e

 

(1. Dominique Franche, dans GĂ©nĂ©alogie d’un gĂ©nocide (Mille et Une Nuits, 1997), a

dĂ©montĂ© la construction du mythe racial, Ă  laquelle contribua voici un siĂšcle la raciologie europĂ©enne, française et allemande. Il a montrĂ© que les premiers pĂšres blancs Ă©vangĂ©lisateurs du Rwanda avaient Ă©tĂ© formĂ©s par des manuels d’histoire qui faisaient une interprĂ©tation raciale de la RĂ©volution française : la revanche du peuple gaulois contre les nobles, descendants des Francs, des ” envahisseurs” renvoyĂ©s au-delĂ  du Rhin, Ă  Coblence… Cf. aussi Claudine V idal, Sociologie des p..ssions, Karthala, Paris, 199I.

  1. Sur les motivations de cette décision, cf. François-Xavier V erschave, Complicité

de génocide ? Lapolitique de la France au Rwanda, La Découverte, 1994, p. 10-19.

  1. Depuis les indĂ©pendances africaines, l’armĂ©e française a effectuĂ© une vingtaine

d’interventions d’envergure au sud du Sahara (cf. Observatoire permanent de la

CoopĂ©ration française, Rapport 1995, DesclĂ©e de Brouwer, 1995, p. 123-124) – sans

compter les interventions clandestines.

  1. Sorti en 1981, le film s’inspire (trĂšs librement) de l’intervention des parachutistes français, en 1978, sur la ville miniĂšre zaĂŻroise de Kulwezi (Katanga-Shaba), conquise par une rĂ©bellion ” katangaise ” venue de l’ Angola. On imputa aux rebelles un massacre d’EuropĂ©ens. Ceux-ci ont Ă©tĂ© en rĂ©alitĂ© assassinĂ©s par les troupes de Mobutu, qui voulait hĂąter la dĂ©cision, par le prĂ©sident Giscard d’Estaing, d’une intervention française salvatrice. Cf. France-ZaĂŻre-Congo, 1960-1997 Échec aux mercenaires, Agir ici et Survie/L’Harmattan, 1997, p. 30-38.)

 

(p.18) française dĂ©fendait « la France » contre « la guĂ©rilla subversive ». Depuis, la Ve RĂ©publique demande Ă  l’armĂ©e de dĂ©fendre ” les intĂ©rĂȘts français » et nos alliĂ©s contre une « guĂ©rilla subversive » Ă  l’ Ă©chelle continentale – entretenue bien sĂ»r par « les ennemis de la France “, États-Unis en tĂȘte. Au Rwanda, les militaires français adoptent naturellement les

prĂ©juges en noir et blanc des soldats et officiers auprĂšs desquels ils combattent. Ils diabolisent l’ennemi . Ils inventent le terme de « Khmers noirs ” pour dĂ©signer les rebelles du FPR.

Jean Carbonare a soixante-six ans, l’allure modeste et les cheveux blancs. Il revient du Rwanda, oĂč il a participĂ© Ă  une Commission internationale d’ enquĂȘte . Celle-ci a exhumĂ©

des charniers et constatĂ© de nombreux massacres de Tutsis – hommes, femmes et enfants. Son rapport dĂ©nonce les tueries systĂ©matiques organisĂ©es par la mouvance prĂ©sidentielle, voire par l’ entourage du gĂ©nĂ©ral Habyarimana. Un bref reportage prĂ©cĂšde l’interview de Jean Carbonare sur le plateau de France 2. Il montre la Commission d’enquĂȘte au travail, les

charniers, le regard narquois de certains villageois, l’air « Ă©tonnĂ©” d’un bourgmestre devant la fosse commune mise au jour dans son propre jardin, les parachutistes français qui, sur les routes du pays, « assurent un semblant de calme ».

L’interview commence.

 

(1. « Les militaires, reconnaĂźt-on en haut lieu, ont fait du Rwanda une affaire personnelle.” Citation d’un haut responsable – anonyme – par Patrick de Saint-ExupĂ©ry dans son enquĂȘte La France lĂąchĂ©e par l’Afrique (Le Figaro du 2210611994).

Le 22juin 1994, escortant deux Ă©missaires du FPR au ministĂšre de la DĂ©fense, GĂ©rard

Prunier y croise de ces officiers ” faucons “. ” Ilfallut la prĂ©sence ‘uun officier supĂ©rieur

pour Ă©viter une confrontation physique ” (Rwanda : le gĂ©nocide, Dagorno, 1997, p.344).

  1. La Commission internationale sur les violations des droits de l’homme au Rwanda a sĂ©journĂ© au Rwanda du 7 au 21 janvier 1993. Elle Ă©tait composĂ©e de quatre organisations humanitaires : la FĂ©dĂ©ration internationale des droits de l’homme (FIDH), Africa Watch (dĂ©partement de Human Rights Watch), le Centre international des droits de la personne et du dĂ©veloppement, et l’Union interafricaine des droits de l’homme. Elle a Ă©tabli un rapport de 124 pages (mars 1993).)

 

(p.19) Bruno Masure : « […] On vient de voir des images tout Ă  fait effrayantes, et vous avez d’autres tĂ©moignages Ă  donner sur ces violations des droits de l’homme assez terribles ».

 

Jean Carbonare : « Oui. Ce qui nous a beaucoup frappĂ©s au Rwanda, c’est Ă  la fois l’ampleur de ces violations, la systĂ©matisation, l’organisation mĂȘme de ces massacres.

On a parlĂ© d’affrontements ethniques, mais en rĂ©alitĂ© il s’agit de beaucoup plus […] : c’est une politique organisĂ©e que nous avons pu vĂ©rifier […]. On sent que, derriĂšre tout ça, il y a un mĂ©canisme qui se met en route. On a parlĂ© de purification ethnique, de gĂ©nocide, de crimes

contre l’humanitĂ© dans le rapport que notre Commission a Ă©tabli, et nous insistons beaucoup sur ces mots ».

 

Bruno Masure : « Alors, ce que vous dites, c’est qu’Ă  la diffĂ©rence de ce qui se passe actuellement dans l’ex-Yougoslavie oĂč on est un peu, malheureusement, spectateurs, lĂ  nous pouvons avoir un rĂŽle beaucoup plus actif nous pouvons agir sur l’Ă©vĂ©nement ? “

 

Jean Carbonare : « Oui. Deux choses m’ont frappĂ©. D’abord, l’implication du pouvoir [rwandais]. […] Tous les membres de la mission sont convaincus qu’il y a une responsabilitĂ© trĂšs grande, jusqu’Ă  un niveau Ă©levĂ© dans le pouvoir. Notre pays, qui supporte militairement et

financiĂšrement ce systĂšme, a aussi une responsabilitĂ©.”

AprĂšs avoir citĂ© le cas d’une femme qui a perdu ses quatre fils, il poursuit : «Les femmes de la minoritĂ© tutsie voient leurs maris, leurs frĂšres, leurs pĂšres tuĂ©s. Elles sont ensuite comme des bĂȘtes, abandonnĂ©es, violĂ©es, maltraitĂ©es. […] J’insiste beaucoup, nous sommes (p.20) responsables. Vous aussi, monsieur Masure, vous pouvez faire quelque chose, vous devez faire quelque chose… “

 

Jean Carbonare est trĂšs calme, sa voix est douce, mais elle se tord soudain en un sanglot – comme si, quatorze mois Ă  l’avance, il pressentait ce qui allait advenir du Rwanda. Sur le plateau, l’ Ă©quipe du journal tĂ©lĂ©visĂ© est saisie par cette charge d’ Ă©motion tout Ă  fait inhabituelle. L’interruption est trĂšs brĂšve. Ce n’est pas un Ă©panchement. Jean Carbonare se

reprend et achĂšve sa phrase :

« … pour que cette situation change, parce qu’on peut la changer si on veut. On a trouvĂ© des femmes terrĂ©es au fond de la forĂȘt depuis des semaines avec leurs enfants ». Il poursuit, mais on entend les larmes remonter Ă  fleur de voix. « On peut faire quelque chose pour elles. Notre

gouvernement, en pesant sur les autoritĂ©s de ce pays, qu’il assiste militairement et  financiĂšrement, peut trĂšs rapidement… En Yougoslavie, en Somalie, c’est un peu diffĂ©rent, c’est une situation qui nous Ă©chappe. Mais lĂ  on peut faire beaucoup. Nous-mĂȘmes, et en entraĂźnant aussi nos partenaires de la CommunautĂ© europĂ©enne et du monde occidental “.

 

Cette prophĂ©tie en direct n’aura pas de suite. Jean Carbonare croyait encore qu’il Ă©tait possible de convaincre l’exĂ©cutif français de changer de politique au Rwanda. Il n’a pas tout dit ce soir-lĂ . Peut-ĂȘtre aurait-il dĂ» dĂ©clarer tout cru devant les millions de tĂ©lĂ©spectateurs de la chaĂźne publique ce qu’il confiera en aoĂ»t 1994 au Nouvel Observateur (aprĂšs le gĂ©nocide) :

« J’ai eu deux grands chocs dans ma vie. Le premier, lorsque j’ai dĂ©couvert qu’en AlgĂ©rie on avait institutionnalisĂ© la torture. Le deuxiĂšme, en janvier 1993, quand (p.21) j’ai vu des instructeurs français dans le camp militaire de Bigogwe, situĂ© entre Gisenyi et Ruhengeri. C’est lĂ  qu’on amenait des civils par camions entiers. Ils Ă©taient torturĂ©s et tuĂ©s, puis enterrĂ©s dans une fosse commune que nous avons identifiĂ©e prĂšs du cimetiĂšre de Gisenyi  ».

 

Peut-ĂȘtre aussi la divulgation de cette dĂ©couverte « scandaleuse », qu’il rĂ©servait en 1993 Ă  ses interlocuteurs officiels, n’aurait-elle rien changĂ©. Il eĂ»t fallu que l’opinion publique se montrĂąt concernĂ©e… « On peut faire quelque chose, […/ beaucoup », avait suppliĂ© Jean Carbonare devant des millions de tĂ©moins. Mais le « on » tĂ©lĂ©spectateur, attablĂ© ou affalĂ© dans un fauteuil, pouvait-il, comme on l’y invitait, se sentir « responsable ” ? Était-il prĂȘt à  comprendre que son pays allait se rendre complice d’un gĂ©nocide ? Qu’il suffirait peut-ĂȘtre de quelques milliers de courriers indignĂ©s, relayĂ©s par la presse, pour enrayer cet engrenage ? . L’ÉlysĂ©e Ă©tait affaibli, et on Ă©tait Ă  quelques semaines des Ă©lections lĂ©gislatives…

Avec ses amis de l’ association Survie et l’ appui de Jean Lacouture, Jean Carbonare va mener durant le premier semestre 1993 un intense travail de couloir, jusqu’Ă  l’ÉlysĂ©e, pour aviser les pouvoirs publics de ce qui se fomente dans ces marches de la francophonie. Le « Monsieur Afrique » du prĂ©sident Mitterrand, Bruno Delaye, est rencontrĂ© Ă  plusieurs reprises. Jean Carbonare lui apporte un document vidĂ©o de six heures, comportant des accusations et un tĂ©moignageÂČ accablants Ă  l’encontre de 1″‘ ami Habyarimana” : Bruno Delaye ne voudra pas le visionner.

 

(1. Le Nouvel Observateur du 04/08/94.

  1. Ce tĂ©moignage d’un ancien responsable des « escadrons de la mort », Janvier Afrika, ne sortira dans la presse qu’Ă  la fin du gĂ©nocide (Stephen Smith, ” Rwanda : un ancien des escadrons de la mort accuse”, in LibĂ©ration du 21/06/1994 et Mark Huband, in The Weekly Mail and Guardian, repris par Courrier international du 30/06/1994.)

 

(p.23) La complicitĂ© française dans le gĂ©nocide de 1994 ne fait pas de doute, hors de l’Hexagone. En France, plusieurs annĂ©es aprĂšs, on persiste Ă  l’Ă©luder. ConcĂ©dons au ministre

de la CoopĂ©ration Charles Josselin « que ce ne sont pas les Français qui tenaient les machettes 1 “. Cela n’exonĂšre pas certains dĂ©cideurs français de leurs responsabilitĂ©s 2. Que Leguay ou Bousquet n’aient pas fermĂ© eux-mĂȘmes la porte des chambres Ă  gaz ne suffit pas tout Ă  fait Ă  les innocenter.

Certes, dans la rĂ©gion, la violence et le malheur ne se sont pas arrĂȘtĂ©s avec la fin du gĂ©nocide d’ avril-mai 1994 – un Ă©vĂ©nement qui ne pouvait qu’exacerber les passions. Huit cent mille tuĂ©s en un peu plus de sept semaines (un taux d’Ă©limination quotidienne cinq fois plus Ă©levĂ© qu’Ă  Auschwitz), cela signifie autant de dĂ©gĂąts qu’un tapis de bombes atomiques. S’ ajoutent aux morts les millions de blessĂ©s et mutilĂ©s, physiques et psychiques. Mais cela s’est passĂ© en

l’ absence quasi totale des camĂ©ras de tĂ©lĂ©vision, mobilisĂ©es (p.24) par le scrutin qui, en Afrique du Sud, signifiait la fin de l’ apartheid. Ce gĂ©nocide reste inouĂŻ, au sens littĂ©ral. Ses rares images ont Ă©tĂ© aussitĂŽt effacĂ©es par la couverture mĂ©diatique sans prĂ©cĂ©dent de l’Ă©pidĂ©mie de cholĂ©ra Ă  Goma, en juillet 1994 : cette fois, l’armĂ©e française omniprĂ©sente offrait aux journalistes du monde entier une logistique impeccable, et les compliments de son service de communication. Plus tard, la tragĂ©die des rĂ©fugiĂ©s hutus massacrĂ©s, Ă©puisĂ©s ou affamĂ©s lors de la guerre du ZaĂŻre (1996-1997) l a achevĂ© de brouiller les discours.

 

(p.25) La complicitĂ© dans l’horreur est le premier blocage. Les responsables français ont adhĂ©rĂ© sans recul ni remords aux slogans ethnistes du gĂ©nocide rwandais : le pouvoir absolu du « peuple majoritaire “, son droit illimitĂ© de « lĂ©gitime dĂ©fense » contre une « ethnie »  minoritaire dont une composante, exilĂ©e en Ouganda, a poussĂ© la fĂ©lonie jusqu’Ă  parler anglais! Le (p.26) catalogue des connivences avec les responsables du gĂ©nocide est si Ă©pais – j’en donnerai un bref aperçu – qu’il marque notre pays au fer rouge d’une complicitĂ© imprescriptible. Il n’est pas trĂšs agrĂ©able de raviver la plaie.

 

(p.28) Le 7 avril 1994, les extrĂ©mistes du Hutu Power prennent le pouvoir Ă  Kigali, avec l’appui de la garde prĂ©sidentielle, des milices, de la gendarmerie, formĂ©e par des Français, et d’une partie des Forces armĂ©es rwandaises (FAR). Le noyau dur de l’organisation du gĂ©nocide est un groupe d’officiers, dirigĂ© par le colonel ThĂ©oneste Bagosora .. Le 12 avril, le gĂ©nĂ©ral

Augustin Bizimungu, un extrĂ©miste, Ă©vince le chef d’ Ă©tat-major modĂ©rĂ© Marcel Gatsinzi. DĂšs lors, depuis le sommet de la hiĂ©rarchie, l’ armĂ©e s’ implique dans le gĂ©nocide : elle couvre les massacres, et vient en appoint des milices lorsqu’elles sont « dĂ©bordĂ©es ». Le 19 mai 1994, six semaines aprĂšs le dĂ©but du gĂ©nocide, Philippe Jehanne, membre du cabinet du ministre de la CoopĂ©ration Michel Roussin, avoue Ă  un visiteur  : « Nous livrons des munitions aux FAR en passant par Goma. Mais bien sĂ»r nous le dĂ©mentirons si vous le citez dans la presse. “

 

(L’expansion considĂ©rable de tous ces corps armĂ©s depuis le dĂ©but de la guerre contre le FPR – ee 5 000 Ă  plus de 100 000 hommes au total, milices comprises – a Ă©tĂ© entiĂšrement supervisĂ©e par la France (stratĂ©gie, encadrement, instruction, Ă©quipement). Cf. Patrick de Saint-ExupĂ©ry, articles citĂ©s.)

 

(p.29) Dix jours plus tĂŽt, le gĂ©nĂ©ral Jean-Pierre Huchon, qui commande alors depuis un an la coopĂ©ration militaire franco-africaine, a reçu dans son bureau parisien l’un des principaux

responsables des FAR, le lieutenant-colonel Ephrem Rwabalinda. Dans son compte rendu, celui-ci résume ainsi les «Avis et considérations du général Huchon » .

 

« a. Il faut sans tarder fournir toutes les preuves prouvant la lĂ©gitimitĂ© de la guerre que mĂšne le Rwanda de façon Ă  retourner l’ opinion internationale en faveur du Rwanda et pouvoir reprendre la coopĂ©ration bilatĂ©rale. Entretemps, la maison militaire de coopĂ©ration prĂ©pare les actions de secours Ă  mener Ă  notre faveur.

« Le tĂ©lĂ©phone sĂ©curisĂ© permettant au GĂ©nĂ©ral Bizimungu et au GĂ©nĂ©ral Huchon de converser sans ĂȘtre Ă©coutĂ© (cryptophonie) par une tierce personne a Ă©tĂ© acheminĂ© sur Kigali.

Dix-sept petits postes A sept fréquences chacun ont été également envoyés pour faciliter les communications entre les unités de la ville de Kigali.

« Ils sont en attente d’embarquement Ă  Ostende. Il urge de s’amĂ©nager une zone sous contrĂŽle des FAR oĂč les opĂ©rations d’atterrissage peuvent se faire en toute sĂ©curitĂ©. La piste de Kamembe a Ă©tĂ© reconnue convenable aux opĂ©rations Ă  condition de boucher les trous Ă©ventuels et d’Ă©carter les espions qui circulent aux alentours de cet aĂ©roport.

« b. Ne pas sous-estimer l’adversaire qui aujourd’hui dispose de grands moyens. Tenir compte de ses alliĂ©s puissants.

« c. Placer le contexte de cette guerre dans le temps. La guerre sera longue.

(p.30) « d. Lors des entretiens suivants au cours desquels j’ai insistĂ© sur les actions immĂ©diates et Ă  moyen terme, attendues de la France, le gĂ©nĂ©ral Huchon m’a clairement fait

comprendre que les militaires français ont les mains et les pieds liĂ©s pour faire une intervention quelconque en notre faveur Ă  cause de l’opinion des mĂ©dias que seul le FPR

semble piloter. Si rien n’est fait pour retourner l’image du pays Ă  l’ extĂ©rieur, les responsables militaires et politiques du Rwanda seront tenus responsables des massacres commis au Rwanda.

« Il est revenu sur ce point plusieurs fois. Le gouvernement français, a-t-il conclu, n’acceptera pas d’ ĂȘtre accusĂ© de soutenir les gens que l’opinion internationale condamne et qui ne se dĂ©fendent pas. Le combat des mĂ©dias constitue une urgence. Il conditionne d’autres opĂ©rations ultĂ©rieures /…/.»

 

Le gĂ©nĂ©ral Huchon, Ă  l’Ă©tat-major de l’ÉlysĂ©e, puis au ministĂšre de la CoopĂ©ration, dirigea avec le gĂ©nĂ©ral Christian Quesnot l’engagement militaire de la France au Rwanda. MĂȘme s’il est considĂ©rĂ© comme l’un des partisans les plus engagĂ©s de la guerre contre le FPR (1990-1993), il est probable qu’il n’imaginait pas l’horreur du gĂ©nocide. Quand celui-ci advient, suivi jour par jour par les services de renseignement français, il aurait pu avoir une rĂ©action de recul horrifiĂ© devant le crime inouĂŻ de ses « alliĂ©s » et « frĂšres d’armes ». Non. Il prĂ©fĂšre s’inquiĂ©ter de leur mauvaise presse. Les gros titres sur les massacres interdisent aux Français d’aider trop

ouvertement le camp du gĂ©nocide Ă  gagnerla guerre. Ils ne les empĂȘchent pas de pourvoir abondamment, par des canaux clandestins, Ă  son approvisionnement en armes et munitions .

 

(p.31) Car, sur fond de nĂ©gation du gĂ©nocide, « la guerre sera longue ». Ce propos prĂȘtĂ© au gĂ©nĂ©ral Huchon fait frĂ©mir. DĂšs juillet 1994, lorsque le service d’information des armĂ©es, le

Sirpa, aura gagnĂ© avec l’opĂ©ration Turquoise la bataille des mĂ©dias, l’armĂ©e française pourra favoriser le repli de tout l’ appareil du Hutu Power. Elle collaborera avec ClĂ©ment

Kayishema, le prĂ©fet-boucher de Kibuye, sous l’administration duquel le gĂ©nocide fit plus de 100 000 victimes. Elle transportera dans ses hĂ©licoptĂšres le « cerveau » prĂ©sumĂ© du gĂ©nocide, le colonel Bagosora, et le chef des milices Interahamwe, Jean-Baptiste Gatete . Etc.

 

L’opĂ©ration Turquoise fut ainsi un formidable trompe-l’ oeil. L’alibi humanitaire ne trompait que les camĂ©ras complaisantes. Le corps expĂ©ditionnaire français Ă©tait Ă©quipĂ© de vĂ©hicules blindĂ©s, pour le combat. Il s’avĂ©ra souvent incapable de transporter et sauver les survivants Tutsis qu’il dĂ©couvrait : drĂŽle d’ opĂ©ration humanitaire! Les organisateurs du gĂ©nocide

préparÚrent un accueil triomphal aux troupes françaises. Leur station de radio, RTLM

(« radio-machette »), avait mĂȘme pensĂ© aux dĂ©tails. Plusieurs jours avant l’arrivĂ©e des Français, elle diffusait des messages du genre : « Vous, les filles hutu, lavez-vous et mettez une belle robe pour accueillir nos alliĂ©s français. Toutes les filles tutsi sont mortes, vous avez vos chances . »

 

L’Ă©tat-major n’Ă©tait pas seul Ă  favoriser l’accomplissement du gĂ©nocide. L’ÉlysĂ©e cautionnait l’engagement des militaires. Il organisait aussi le soutien diplomatique (aux Nations unies notamment) du « gouvernement provisoire » mis en place par le Hutu Power. Au cours de la troisiĂšme semaine d’avril, il parvint avec Mobutu Ă  torpiller une rĂ©union des pays de la rĂ©gion, en Tanzanie, pour rĂ©agir au (p.32) drame rwandais. Le 9 mai (le jour mĂȘme oĂč le gĂ©nĂ©ral

Huchon recevait l’Ă©missaire des FAR), Bruno Delaye, le Monsieur Afrique de l’ÉlysĂ©e, confiait . « Nous ne voulons en aucun cas de ces rencontres en Tanzanie. La prochaine doit

avoir lieu Ă  Kinshasa [au ZaĂŻre]. Nous ne pouvons laisser les pays anglophones [de l’Est africain] dĂ©cider dufutur d’un pays francophone. Nous voulons que Mobutu revienne au premier plan, il est incontournable, et nous allons yparvenir avec cette histoire du Rwanda 1. » Le gĂ©nocide comme marchepied de la grande gĂ©opolitique française !. Une rĂ©action rapide des États de la rĂ©gion aurait pu Ă©viter des centaines de milliers de morts. Mais ces suppliciĂ©s ne comptaient pas face au «futur francophone du Rwanda. « Peut-on sĂ©rieusement imaginer,

s’insurge la journaliste belge Colette Braeckman, que la dĂ©fense de la francophonie puisse coĂŻncider avec la protection d’un rĂ©gime digne des nazis  ? »

 

Le 27 avril, au milieu du gĂ©nocide, Jean-Bosco Barayagziwa, leader du parti extrĂ©miste CDR – aiguillon du basculement d’une part importante des Ă©lites rwandaises dans l’idĂ©ologie raciste du Hutu Power -, Ă©tait reçu officiellement Ă  l’ÉlysĂ©e, Ă  Matignon et au Quai d’ Orsay, par François Mitterrand, Édouard Balladur et Alain JuppĂ© . Pourquoi s’ en offusquer ? « Dans ces

pays-lĂ , un gĂ©nocide, c’est pas trop important », confiera le PrĂ©sident Ă  des proches, durant l’Ă©tĂ© 1994 .

Un an plus tard, le ministre de la Justice belge a rĂ©digĂ© une lettre « indignĂ©e » Ă  son collĂšgue français Jacques Toubon Ă  propos des frĂ©quents sĂ©jours en France du colonel Bagosora , – accusĂ© d’ ĂȘtre, en quelque sorte, le Hitler du (p.33) gĂ©nocide rwandais. En 1997,1′ avocat Éric Gillet, coordonnateur pour le Rwanda et le Burundi Ă  la FĂ©dĂ©ration internationale des Droits de l’homme, constatait que, pour les coupables prĂ©sumĂ©s du gĂ©nocide, « le havre le plus sĂ»r reste la France. Une personne arrĂȘtĂ©e peut ĂȘtre libĂ©rĂ©e sous les prĂ©textes juridiques les plus invraisemblables ». Quant aux responsables du gĂ©nocide, comme le gĂ©nĂ©ral Augustin Bizimungu, ils viennent « pour consultation ». Leurs troupes demeurent si utiles aux grandes manoeuvres franco-africaines ! Durant l’ Ă©tĂ© 1997, elles ont aidĂ© le gĂ©nĂ©ral Denis Sassou Nguesso, un grand ami de Jacques Chirac, Ă  reconquĂ©rir le Congo et son pĂ©trole …

 

Au bout de cette logique, on trouve une rĂ©union interministĂ©rielle, mi-juillet 1996, Ă  l’hĂŽtel Matignon. Il s’ agit de dĂ©cider la position de la France sur la crĂ©ation d’une Cour criminelle internationale (CCI) permanente, capable de juger les crimes de gĂ©nocide et contre l’humanitĂ©. C’ est le grand enjeu juridique de cette fin de siĂšcle, le premier pas vers un minimum de prĂ©vention des forfaits les plus abominables. Certes, la pĂ©nalisation ne suffit pas (on l’ a vu au Cambodge, en Bosnie et au Rwanda), mais au moins elle dĂ©signe le mal. Dans son livre L’État criminel , Yves Ternon a racontĂ© ce qui s’ est rĂ©ellement passĂ© Ă  GenĂšve en 1948, lors de la discussion des conventions sur la prĂ©vention et la rĂ©pression des crimes de gĂ©nocide et des crimes contre l’humanitĂ© : les États ont demandĂ© Ă  leurs reprĂ©sentants de trouver les discrĂštes

dispositions qui rendraient ces conventions inapplicables.

Saisies Ă  propos de crimes commis au Rwanda et en Bosnie, (p.34) les juridictions françaises ont, Ă  plusieurs reprises, confirmĂ© cette inapplicabilitĂ© …

 

Ces failles tragiques avaient conduit les esprits lucides Ă  mener campagne pour la crĂ©ation d’une CCI. Jusqu’Ă  l’Ă©tĂ© 1996, la France ne s’opposait pas vraiment Ă  cette avancĂ©e institutionnelle. Certains la stimulaient : Louis Joinet, Robert Badinter, quelques diplomates. Mais, Ă  la rĂ©union de Matignon, le ministĂšre de la DĂ©fense a fait valoir qu’une telle institution pourrait mettre en cause des officiers français pour leur rĂŽle au Rwanda . L’ armĂ©e a imposĂ© un revirement 3, qui s’est confirmĂ© en aoĂ»t : Ă  l’ONU,la France a pris la tĂȘte de l’ obstruction Ă  la CCI, aux cĂŽtĂ©s de pays comme l’Irak, l’Iran, la Libye, la Birmanie…, au grand scandale de ses partenaires de l’Union europĂ©enne*. Ainsi, la « marge de manƓuvre » passĂ©e et future de certains galonnĂ©s en Afrique, couverts par

 

(* Cf. AfsanĂ© Bassir Pour,À l’ONU,la Frances’oppose a la crĂ©ation d’une Cour criminelle internationale, in Le Monde du 06/09/1996; Michel Forst, Du « Jamais plus » au,.. « Encore un peu », in La Chronique d’Amnesty d’octobre 1996. Les dĂ©lĂ©guĂ©s français demandaient par exemple de subordonner la saisine de la CCI Ă  l’accord de l’État dont ressort le coupable prĂ©sumĂ©, de celui oont ressort la victime, de celui oĂč s’est passĂ© le crime, et du Conseil de sĂ©curitĂ© de l’ONU. On ne pourraitjuger que les rĂ©gimes vaincus et dĂ©pourvus de tout parrain parmi les membres permanents du Conseil de sĂ©curitĂ©.)

 

(p.35) leurs mentors politiques, privera nos enfants d’une protection minimale contre le retour de l’abomination. Au mĂȘme moment, Jacques Chirac, entourĂ© de lycĂ©ens, allait Ă  Auschwitz cĂ©lĂ©brer « le devoir de mĂ©moire qui s’impose au monde. Et l’espĂ©rance que jamais, plus jamais, nulle part, ne s’accomplisse une telle horreur ». Prenons-le au mot, et allumons la lumiĂšre…

 

(p.61) Si s’ approche une Ă©chĂ©ance Ă©lectorale française, il n’ est plus guĂšre besoin pour le partenaire africain de tirer la sonnette : Paris devancera ses appels. On a pu constater une

forte augmentation des aides hors projets dans l’annĂ©e prĂ©cĂ©dant de telles Ă©chĂ©ances. Les remontĂ©es de cash irriguent tous les partis dits « de gouvernement». Le mĂ©canisme ne

concerne pas que les dictatures affichées. Les démocraties de façade, verrouillées par la fraude électorale, ne sont pas en reste. Un haut fonctionnaire du Trésor français, situé à un

poste-clef, me citait le SĂ©nĂ©gal comme l’ exemple caricatural de l’engloutissement des flux d’aide financiĂšre – avec un degrĂ© rare de sophistication, et toutes les bĂ©nĂ©dictions prĂ©sidentielles requises *.

 

(* Les prĂ©sidents sĂ©nĂ©galais et français suivaient de prĂšs (mais n’interrompaient pas, donc agrĂ©aient) le manĂšge des ” valises Ă  billets » . « RattachĂ© Ă  la prĂ©sidence [sĂ©nĂ©galaise], un cadre de la Banque de France informait non seulement Abdou Diouf mais le TrĂ©sorfrançais et mĂȘme la cellule africaine de l’ÉlysĂ©e desprincipaux “porteurs de valises” bourrĂ©es de CFA, qui Ă©taient souvent dans l’orbite de l’establishment politico-Ă©conomique” (Antoine Glaser et Stephen Smith, Les « Nouveaux Blancs » aux commandes de l’Afrique, in LibĂ©ration du 01/02/1994).)

 

(p.64) MĂȘme le Gabon, ce richissime protectorat pĂ©trolier d’un million d’habitants (dont une moitiĂ© de travailleurs Ă©trangers), bĂ©nĂ©ficie d’une importante « aide au dĂ©veloppement »

française. Certes, une grande partie de la population vit dans une grande pauvretĂ©, sans par exemple d’accĂšs aux soins ou Ă  l’Ă©ducation. Mais c’est parce que le prĂ©sident Omar Bongo,

(p.65) aprĂšs s’ ĂȘtre considĂ©rablement servi lui-mĂȘme, arrose tous azimuts ses nombreux amis de la politique ou des affaires, africains et français. Ces derniers se bousculent Ă  l’hĂŽtel Grillon, lors des frĂ©quents sĂ©jours parisiens du munificent Omar. Moyennant quoi, le Gabon Ă©tait en 1994, par habitant, le premier bĂ©nĂ©ficiaire de l’ APD française – sept fois plus que le Niger, dix fois plus que le Burkina !

On ne peut, aprĂšs cela, qu’ accorder quelque crĂ©dit Ă  la boutade de JosĂ© Artur . « L’aide au dĂ©veloppement consiste Ă  prendre l’argent des pauvres des pays riches pour le donner aux

riches des pays pauvres ». Il conviendrait d’ ajouter . « … parce que ces riches des pays pauvres en rendent une bonne part aux riches despays riches, qui organisent l’opĂ©ration ». Ni par pure bĂȘtise, ni par excĂšs de philanthropie. Comme le rĂ©sument deux journalistes trĂšs informĂ©s, Antoine Glaser et Stephen Smith :

” Les flots d’argent qui se dĂ©versaient dans les sables d’une Afrique nominalement indĂ©pendante, loin d’ assĂ©cher l’ ancienne mĂ©tropole, l’irriguaient, voire arrosaient du “beau

monde”. Une bonne partie des quartiers chics de Paris vivaient alors sur le miracle des liquiditĂ©s remontant, parfois souterrainement, aux sources. […] Pour les happy few, le taux de retour de l’aide au dĂ©veloppement “tartinĂ©e” sur la rente, dĂ©jĂ  bien onctueuse, du pĂ©trole et des produits tropicaux, Ă©tait mirifique. À la limite de l’Ă©coeurement. “

 

(p.67) Il n’Ă©tonne personne que l’on construise un hĂŽpital, un institut technologique ou une CitĂ© de l’information dont le coĂ»t d’entretien excĂšde le budget de la SantĂ©, de l’Éducation ou de la Communication du pays, une universitĂ© inaccessible aux Ă©tudiants, un central tĂ©lĂ©phonique sans rĂ©seau, etc. Il ne choque personne qu’avec l’argent de l’APD on offre un

MystĂšre 20 au richissime Bongo, puis que l’on rĂ©nove luxueusement son DC 8 personnel, qu’on achĂšte un autre MystĂšre 20 au prĂ©sident centrafricain Kolingba2 ou, pour quelque

100 millions de francs, un F alcon 50 au gĂ©nĂ©ral Habyarimana (p.38) l’Ă©quivalent du budget annuel de la coopĂ©ration civile franco-rwandaise (avant 1994). Avec le retard qui facilite la

prescription des dĂ©tournements, ressortent des listes d’Ă©lĂ©phants blancs. Antoine Glaser et Stephen Smith racontent ainsi l’universitĂ© Bouygues Ă  Yamoussoukro, la cimenterie de

l’ Ouest africain Ă  LomĂ©, la raffinerie du Togo, le projet d’usine de pĂąte Ă  papier au Congo, celui des six complexes sucriers ivoiriens (on s’ est rarement autant « sucrĂ© »), la shopping-list gabonaise , Ă  laquelle a aussi contribuĂ© le Conseil gĂ©nĂ©ral des Hauts-de-Seine, Ă  l’initiative de son prĂ©sident Charles Pasqua .

Depuis le bref retour de ce dernier au ministĂšre de l’IntĂ©rieur (1993-1995), les armes et Ă©quipements des forces de sĂ©curitĂ© intĂ©rieure peuvent bĂ©nĂ©ficier des crĂ©dits du Fonds d’aide et de coopĂ©ration (FAC), comptĂ©s en APD. Au nom du renforcement de l’État de droit… FrĂ©quemment d’ occasion, voire dĂ©classĂ©es, ces « marchandises » sont le support de prodigieuses commissions. Et elles sont trop souvent utilisĂ©es Ă  des exactions ou des tortures, par des rĂ©gimes dĂ©daigneux des droits de l’homme. En 1991, l’Union europĂ©enne a fixĂ© un «code de bonne conduite » des clients potentiels : 50 des 76 pays acheteurs de matĂ©riels français n’y satisfont pas .

 

(p.69) Avant que les taux d’endettement de nombreux pays d’ Afrique ne deviennent aussi catastrophiques, les prĂȘts bonifiĂ©s consentis au titre de l’APD bĂ©nĂ©ficiaient, comme en d’autres rĂ©gions du tiers monde, de la garantie de la Coface, l’assurance du commerce extĂ©rieur. Cet organisme bĂ©nĂ©ficie lui-mĂȘme, pour ses opĂ©rations avec les pays « Ă  risques », de la garantie de l’État français. C’est donc le contribuable français qui, par dizaines de milliards, s’ajoutant Ă  l’APD, a Ă©tĂ© conviĂ© Ă  Ă©ponger les naufrages financiers de nombreux (p.70) grands contrats aidĂ©s : de 1981 Ă  1994, le dĂ©ficit global de la Coface Ă  la charge de l’État s’Ă©lĂšve Ă  plus de 100 milliards, et le coĂ»t budgĂ©taire (intĂ©rĂȘts inclus) Ă  172 milliards . Un autre CrĂ©dit Lyonnais!

 Mais cela ne suffit pas. La plupart des pays « du champ » de la coopération française, ceux que notre pays a abondamment « aidés » depuis un tiers de siÚcle, sont désormais surendettés et comptent parmi les plus pauvres de la planÚte.

Les prĂȘts qui leur sont consentis ne relĂšvent donc plus de la Coface. Il faut cependant traiter la dette, c’est-Ă -dire, selon que les cas sont plus ou moins dĂ©sespĂ©rĂ©s, procĂ©der Ă  des annulations partielles ou Ă  des rĂ©Ă©chelonnements. Cela semble partir d’un bon sentiment, et rĂ©pondre en partie Ă  l’exigence « tiers-mondiste » d’une annulation du fardeau de la dette.

Mais il faut y regarder de plus prĂšs. Parmi les plus ardents dĂ©fenseurs d’une remise globale de la dette, il y a tous ceux qui ont dĂ©tournĂ© les sommes prĂȘtĂ©es (plus de 50 % en moyenne) et qui n’ont surtout pas envie d’un audit de l’utilisation des crĂ©dits. PlutĂŽt que de rĂ©pondre de l’endettement sur leurs fortunes personnelles, parfois gigantesques – celles des HouphouĂ«t-Boigny ou Mobutu ont approchĂ© ou atteint la dizaine de milliards de dollars -, ils prĂ©fĂšrent

qu’on tourne la page. Une discrĂšte amnistie, autorisant de nouvelles aventures…

L’hypocrisie s’installe aussi dans le calcul de l’ aide au dĂ©veloppement . l’ ensemble des opĂ©rations de traitement de la dette sont comptĂ©es en APD! Mais c’est de l’ argent qui ne

quitte pas Paris, et ne sert donc en rien au dĂ©veloppement : simplement, Bercy rĂšgle chaque annĂ©e aux crĂ©anciers, principalement la Caisse française de dĂ©veloppement, les (p.71) Ă©chĂ©ances annulĂ©es. Il y en a au moins jusqu’en 2018, et pour plusieurs milliards de francs par an . l’APD est en quelque sorte hypothĂ©quĂ©e pour vingt ans par ces remboursements

programmĂ©s. DrĂŽle de façon de remettre la dette : le coĂ»t de la remise est imputĂ© fictivement au bĂ©nĂ©ficiaire, et on lui rappellera ce cadeau chaque annĂ©e. Par ailleurs, ces opĂ©rations de rĂ©duction de la dette sont encore l’occasion de multiples dĂ©voiements ou corruptions. Il y a toutes les spĂ©culations, parfois trĂšs informĂ©es, sur la dĂ©prĂ©ciation de la dette : on rachĂšte pour presque rien une crĂ©ance sur un dĂ©biteur pas ou peu solvable, et tout d’un coup cette crĂ©ance reprend de la valeur, directement ou indirectement, grĂące Ă  une opĂ©ration de consolidation ou d’apurement dĂ©cidĂ©e au Club de Paris ou au Club de Londres – les consortiums de crĂ©anciers publics ou privĂ©s. Ou bien une remise spĂ©cifique, ponctuelle, est accordĂ©e par Paris Ă  un pays africain, Ă  condition de servir au rĂšglement immĂ©diat d’un crĂ©ancier français privĂ© – un marchand d’avions ou d’armes, une banque, un exportateur agricole. On imagine que le bĂ©nĂ©ficiaire hexagonal d’une telle initiative n’a pas Ă©tĂ© pingre… MĂȘme chose pour les groupes français qui pourraient bĂ©nĂ©ficier d’un concept admirable : la transformation de la dette en

participations dans les services publics africains privatisables (eau, électricité, téléphone, etc.).

 

L’État africain insolvable joue lui-mĂȘme de son insolvabilitĂ©, qui n’est jamais totale, puisqu’on lui accorde rĂ©guliĂšrement des bouffĂ©es d’ oxygĂšne financier : il rembourse qui il veut, quand il veut, moyennant chaque fois un bakchich. On peut ainsi bĂątir des fortunes sur la dĂ©crĂ©pitude d’un systĂšme, d’un État, d’un pays – le ZaĂŻre, le Cameroun, le Congo-Brazzaville, ou Madagascar, par exemple. Les entourages de l’ÉlysĂ©e ne sont pas forcĂ©ment les moins initiĂ©s.

(p.72) On en viendrait Ă  oublier que tout cela correspond Ă  la malnutrition de millions d’enfants, Ă  l’impossibilitĂ© d’ acheter des mĂ©dicaments, Ă  la ruine des hĂŽpitaux et du systĂšme

d’ Ă©ducation.

 

(p.74) Notre action au grand jour pourfaire parvenir Ă  destination une partie des 40 milliards de l’ APD aura progressivement rencontrĂ© les rĂ©seaux et circuits qui, dans 1’ombre, dĂ©naturent cette gĂ©nĂ©rositĂ© collective des Français et maintiennent (p.75) les relations franco-africaines hors la loi. Jusque dans une confusion criminelle : la criminalitĂ© Ă©conomique dĂ©bouche sur le crime politique. Au printemps 1994, la complicitĂ© de la France avec le Hutu Power nous ancrera dans cette conviction : sans un minimum d’assainissement politique du terrain

franco-africain, il n’est pas envisageable de refonder une coopĂ©ration crĂ©dible.

 

(p.76) Le 7 avril 1994, nous apprenons l’attentat qui a abattu l’ avion du prĂ©sident rwandais JuvĂ©nal Habyarimana. Peu aprĂšs nous arrivent les nouvelles des premiers massacres.

Nous sommes un moment stupĂ©faits par leur dĂ©chaĂźnement, et par la rĂ©action des autoritĂ©s françaises : elles se contentent en apparence de sauver les Français ou autres EuropĂ©ens; elles exfiltrent Ă  Paris une partie du clan Habyarimana et 34 Rwandais inconnus, sous couvert de l’Ă©vacuation d’un orphelinat. Certains reportages nous Ă©clairent cependant, dans la presse Ă©crite. Un gĂ©nocide est en cours, exĂ©cutĂ© par une armĂ©e et des milices Ă©quipĂ©es et entraĂźnĂ©es par la France. Loin de se reprendre, celle-ci ne cessera, pendant et aprĂšs ces massacres inouĂŻs, d’apporter son soutien au camp du gĂ©nocide.

 

(p.77) Il ne faut pas compter sur la tĂ©lĂ©vision. Au dĂ©part, on l’a vu, ses moyens sont en Afrique du Sud pour filmer la fin de l’ apartheid. Une forte autocensure s’ exercera ensuite, et

mĂȘme une censure. La consigne : on ne montre que les rĂ©fugiĂ©s hutus, pas les massacres. L’ÉlysĂ©e est trĂšs vigilant. Comme on dit dans les rĂ©dactions, il ne faut pas tacher le futur mausolĂ©e de Mitterrand (envisagĂ© alors prĂšs d’AlĂ©sia).

Comment arrĂȘter les massacres ? Le 19 avril, nous lançons avec d’ autres ONG un comitĂ© SolidaritĂ©s Rwanda-Grands Lacs. À partir de Montpellier, des chercheurs du CIRAD

(CoopĂ©ration internationale en recherche agronomique pour le dĂ©veloppement) mobilisent toute la communautĂ© scientifique. Nous proposons un appel aux parlementaires, demandant avec insistance une intervention de la communautĂ© internationale; demandant aussi « que les injonctions les plus fermes puissent ĂȘtre adressĂ©es aux instances politiques et militaires rwandaises ». Les parlementaires sont peu nombreux Ă  rĂ©agirl. Beaucoup de nos relations politiques sont hĂ©sitantes. Elles nous Ă©coutent exposer la tragĂ©die, opinent du chef, puis, lorsque nous nous apprĂȘtons Ă  repartir, avouent leur blocage mental : « Vous avez probablement raison… Mais on ne va quand mĂȘme pas se laisser marcher sur les pieds par les Anglo-Saxons ! »

La France reste scotchĂ©e au Hutu Power. Nous continuons de participer Ă  la mobilisation des ONG françaises, mais celle-ci est rapidement aimantĂ©e vers les urgences humanitaires, au dĂ©triment de l’urgence politique. DĂ©but juin, le mal est dĂ©jĂ  presque entiĂšrement accompli, le mal absolu.

Nous voulons rĂ©agir vivement Ă  l’ attitude de la France. Nous lançons une campagne de cartes postales Ă  destination du PrĂ©sident. Nous multiplions tracts et courriers, jusqu’Ă  faire (p.78)

rendre l’Ăąme Ă  notre photocopieur. Je veux engager une grĂšve de la faim contre la prolongation intolĂ©rable de cette politique franco-africaine – « le plus long scandale de la RĂ©publique “, vient d’Ă©crire Jacques Julliard . C’est un choix personnel, mais je suis minoritaire Ă  Survie sur cette façon de rĂ©agir. AprĂšs de difficiles dĂ©bats, nous optons pour une marche quotidienne aux Invalides, chaque aprĂšs-midi, jusqu’ au 14 juillet. Elle n’empĂȘchera pas la nĂ©buleuse opĂ©ration Turquoise.

Un Observatoire permanent de la coopĂ©ration française (OPCF) venait de se constituer au dĂ©but de 1994, rĂ©unissant une quarantaine d’ experts, d’ africanistes et de responsables d’ONG. Il me demande de rĂ©diger un rapport sur la politique de la France au Rwanda. J’y passe le milieu de l’ Ă©tĂ©, muni d’une documentation dĂ©jĂ  abondante. Le rapport, qui a la taille d’un livre, est diffusĂ© sous forme de polycopiĂ©. Le milieu africaniste me fait passer le message : « Ce rapport sauve l’honneur des africanistes. ” J’ apprĂ©cie le compliment. Mais, n’Ă©tant pas des leurs, j’eusse prĂ©fĂ©rĂ© que, montant plus hardiment au crĂ©neau, les africanistes le sauvent eux-mĂȘmes. La DĂ©couverte me propose de faire de ce rapport un ouvrage destinĂ© au grand public. RetravaillĂ©, il sort de l’imprimerie juste avant le Sommet franco-africain de Biarritz, dĂ©but

novembre 1994 : ComplicitĂ© de gĂ©nocide? La politique de la France au Rwanda. Le point d’interrogation est une prudence de l’ Ă©diteur. Je le juge pour ma part superflu.

 

Il m’a fallu ajouter un chapitre au rapport initial. Car au long de cet Ă©tĂ© 1994, il s’ est avĂ©rĂ© que les horreurs franco-rwandaises n’ avaient rien d’ accidentel. Loin de tirer les leçons du carnage rwandais, les brillants concepteurs de la politique franco-africaine ont, en toute hĂąte, revisitĂ© leur (p.79) discipline de prĂ©dilection : la « gĂ©opolitique ». S’inquiĂ©tant du « vide » causĂ© par l’effondrement du clan Habyarimana, ils ont multipliĂ© les sollicitations envers le marĂ©chal zaĂŻrois Mobutu, le priant de prendre le relais et « d’Ă©tendre son ombre protectrice et pacificatrice sur la rĂ©gion des Grands Lacs ». Celui qui ruinait consciencieusement le ZaĂŻre depuis plusieurs dĂ©cennies et l’enfonçait dans le chaos, celui qui autorisait le massacre des descendants de KasaĂŻens au Katanga et des rwandophones au Kivu, redevenait le meilleur champion du combat francophone contre le prĂ©sident ougandais Museveni, qualifiĂ© d’ «anglo-saxon ». Il fallait montrer Ă  tous les rĂ©gimes autoritaires africains protĂ©gĂ©s par des accords de

dĂ©fense avec la France que la garantie de cette derniĂšre ne s’arrĂȘtait pas Ă  une bavure, fĂ»t-elle dantesque.

SimultanĂ©ment, notre pays vendait aux intĂ©gristes soudanais, le mĂȘme paquet de « services militaires »  qu’Ă  l’ancien rĂ©gime rwandais, pour permettre Ă  Khartoum de mieux extermin .. er la rĂ©sistance sudiste… adossĂ©e Ă  l’Ouganda. Et l’on Ă©bauchait une alliance franco-zaĂŻro-soudanaise contre le « diable » ougandais et ses « suppĂŽts » rwandais ou sud-soudanais…

En juin 1994, vers la fin du gĂ©nocide, le prĂ©sident de la RĂ©publique François Mitterrand, chef des armĂ©es, imposa le passage de l’opĂ©ration Turquoise par le seul ZaĂŻre. Mobutu redevenait incontournable. On pouvait louer son « rĂŽle stabilisateur dans la rĂ©gion » et sa  « fidĂ©litĂ© francophone ». Tout cela en connivence avec Jacques Foccart, le revenant gaulliste. Et en parfaite intelligence avec Charles Pasqua. DerriĂšre les oppositions de façade, ce dernier a une conception trĂšs mitterrandienne des relations franco-africaines; il y (p.80) ajoute un sens des rĂ©seaux  Ă  faire pĂąlir Foccart. Depuis sa rĂ©installation au ministĂšre de l’IntĂ©rieur, il militait pour la rĂ©habilitation de Mobutu.

Le marĂ©chal mĂ©rite bien de Turquoise. Il laisse s’installer sur le territoire zaĂŻrois une impressionnante logistique française, puis compose avec l’exode de plus d’un million de rĂ©fugiĂ©s, provoquĂ© par son alliĂ© le Hutu Power. Celui-ci parvient Ă  transfĂ©rer au ZaĂŻre20 000 tonnes de cafĂ©, et les stocke dans des magasins appartenant Ă  la famille Mobutu : un pactole,

estimĂ© Ă  cinquante millions de dollars . Peu importe que la Garde prĂ©sidentielle et l’annĂ©e zaĂŻroises continuent leurs divagations anarchiques ou que Mobutu soutienne la perpĂ©tuation de l’effroyable guerre civile angolaise : il sera invitĂ© au sommet franco-africain de Biarritz.

Entre-temps, la logistique française a pu prendre ses marques et ses aises au ZaĂŻre. Et l’on a prĂ©parĂ© la prise en tenailles de l’ Ouganda et de ses alliĂ©s (le Front patriotique rwandais et la SPLA du Soudanais John Garang) entre le ZaĂŻre et le Soudan. La rĂ©elle collaboration entre les services spĂ©ciaux de ces deux pays 4 coĂŻncide avec l’ aboutissement d’un spectaculaire rapprochement franco-soudanais, pilotĂ© par Charles Pasqua .

 

Qu’un ministre de l’IntĂ©rieur ait pu mener, Ă  l’ aide de ses rĂ©seaux personnels, sa propre politique africaine et arabe,(p.81) nous en disait long sur le dĂ©membrement de la politique

franco-africaine. Et la rĂ©vĂ©lation des tractations qui permirent la capture de Carlos achevait de nous ouvrir les yeux sur l’ avilissement de cette politique.

Jean-Charles Marchiani, l’homme Ă  tout faire du rĂ©seau Pasqua, a ravivĂ© les contacts avec son « conscrit » le colonel Jean-Claude Mantion. Durant treize ans, cet officier de la DGSE, ancien mentor du prĂ©sident centrafricain Kolingba, avait gouvernĂ© de fait le Centrafrique, plaque tournante des Ă©volutions de l’ armĂ©e française sur le continent. Son activitĂ© et son influence rayonnaient jusqu’Ă  la mer Rouge. Il accepte d’ apporter son savoir-faire aux intrigues pasquaĂŻennes.

De Bangui, il avait dĂ©jĂ  resserrĂ© les liens avec les « services » soudanais, via son ami de longue date El Fatih Irwa, haut conseiller pour la sĂ©curitĂ© du rĂ©gime de Khartoum. Celui-ci deviendra le pivot des contacts franco-soudanais. Les deux amis proposeront Ă  leurs mandants, sur un plateau, un deal en or : un booster pour la popularitĂ© de Charles Pasqua, contre la rĂ©solution d’une sĂ©rie de « difficultĂ©s » du rĂ©gime soudanais. L’affaire est scellĂ©e

lors d’une rencontre secrĂšte Ă  Paris, fin juillet. Hassan el-Tourabi, « guide » d’une militaro-thĂ©ocratie qui ne se cache pas d’ entraĂźner de nombreux groupes terroristes, est reçu par le ministre français de l’IntĂ©rieur qui, en 1936, se faisait fort de « terroriser les terroristes”. Avec le succĂšs que l’on sait.

 

(p.82) À Khartoum, rappelons-le, l’alliance de l’armĂ©e et des islamistes conjugue les mĂ©faits d’un intĂ©grisme agressif et d’un racisme de fait. Ses tenants prĂ©tendent imposer Ă  tous leur

conception de l’islam, leur Charia, pratiquĂ©e par les populations de langue arabe de la vallĂ©e du Nil : non seulement aux populations chrĂ©tiennes et animistes du Sud-Soudan, mais Ă 

l’ensemble de la mosaĂŻque ethnique qui constitue la pĂ©riphĂ©rie soudanaise . Plusieurs rĂ©gions (dont les monts Nouba) et plusieurs ethnies (dont les Dinkas) ont Ă©tĂ© victimes – sous

l’effet conjoint de la guerre civile, de la famine et de 1′ Ă©viction – de destructions massives, Ă  caractĂšre parfois gĂ©nocidaire. C’est le cas dans les monts Nouba. Au Sud-Soudan, le rĂ©gime

mĂšne une atroce « guerre sainte », qui a fait plus d’un million de victimes.

Partisan de solutions radicales, le totalitarisme de Khartoum accumulait pourtant les problĂšmes. Le pays traversait une crise politique, sociale et Ă©conomique. PlacĂ© sur la liste noire des pays soutenant le terrorisme, il Ă©tait boycottĂ© par la plupart des investisseurs privĂ©s ou institutionnels. Qu’Ă  cela ne tienne. La France, promettent les nĂ©gociateurs, se placera Ă  l’avant-garde d’une campagne de rĂ©habilitation, en direction de l’Union europĂ©enne et des États-Unis. Elle influencera dans le mĂȘme sens la Banque mondiale et le FMI. Elle conseillera Ă©galement Ă  la banque Lazard d’accorder un prĂȘt de plusieurs dizaines de millions de dollars pour permettre au Soudan de payer les intĂ©rĂȘts de sa dette internationale.

Quant aux Ă©chĂ©ances de la dette soudanaise envers la France, elles seraient, pour l’essentiel, passĂ©es sur le compte pertes et profits de l’aide publique au dĂ©veloppement (APD).

 

(p.83) Une deuxiĂšme louche d’APD pourrait bonifier des prĂȘts Ă  moyen et court tenne. La Coface enfin, autre vache Ă  lait, garantirait une sĂ©rie d’investissements français au Soudan.

DeuxiĂšme problĂšme, la rĂ©bellion sud-soudanaise. Pour la prendre Ă  revers, on laissera aux troupes islamistes un droit de passage en Centrafrique, l’ ancien fief du colonel Mantion. En

gage de bonne volontĂ©, les services secrets français fournissent d’ailleurs des photos du satellite Spot identifiant les positions des « rebelles ». « C’est vrai que nous avons remis ces

photos aux Soudanais, avoue-t-on Ă  Paris. Cependant, nous croyions qu’ils n’Ă©taient pas capables de les exploiter, ce qui suppose des connaissances techniques assez poussĂ©es. Mais, en fait, ils se sont dĂ©pannĂ©s avec l’aide de leurs amis irakiens… »

(cf Stephen Smith, La France aux petits soins pour la junte islamiste au Soudan, in : Libération, 12/01/1995)

 

Question armes, Jean-Charles Marchiani est l’homme de la situation. Ancien de la division armement de Thomson, le marchĂ© et ses filiĂšres n’ont guĂšre de secrets pour lui. Il a carte

blanche pour rĂ©pondre aux besoins des Soudanais, Ă  condition de ne pas mouiller la place Beauvau. Cela ne ferait d’ ailleurs que renforcer un appui « de routine » aux campagnes militaires islamistes : la fourniture, Ă  des conditions trĂšs avantageuses, de munitions et piĂšces de rechange pour les armes françaises de l’ annĂ©e soudanaise (automitrailleuses AML 90, canons de 155, hĂ©licoptĂšres Puma).

Question « ressources humaines », les autoritĂ©s françaises accepteraient d’ accueillir un groupe d’officiers, de militaires et de policiers soudanais, pour les entraĂźner Ă  la lutte anti-

guĂ©rilla. À Khartoum, la France formera et Ă©quipera la « Gestapo » soudanaise .

Pour faire bonne mesure, la chaĂźne d’État France 2 passera au journal tĂ©lĂ©visĂ© – aprĂšs un trĂšs long entretien avec la prĂ©sidente de SOSAttentats, au sujet de l’arrestation de Carlos – (p.84)

un reportage « publicitaire » sur le Soudan, au terme duquel le Français moyen conviendra volontiers qu’il est urgent de dĂ©verser la manne de l’APD sur un pays si mĂ©ritant.

 

Contre la livraison du Sud-Soudan au rĂ©gime de Khartoum, la France a obtenu celle de Carlos. Plus « trente deniers » : la vente de trois Airbus, qui a gĂ©nĂ©rĂ© de copieuses commissions Ă  Paris, ainsi que des promesses de pĂ©trole pour Total, et de grands travaux pour l’ entreprise GTM.

L’Ă©ditorialiste du Nouvel Observateur Jacques Julliard est l’un des rares Ă  s’indigner de ce «marchĂ© de la honte ». Et cette indignation rejoint bien la nĂŽtre, Ă  l’Ă©poque :

« S’il s’ avĂ©rait que, pour des raisons Ă©lectorales, Charles Pasqua avait troquĂ© la livraison par le Soudan d’un assassin vieillissant contre la promesse de la complaisance, voire de la complicitĂ© française dans la guerre que mĂšne le criminel rĂ©gime islamiste de Khartoum contre les populations chrĂ©tiennes ou animistes du Sud-Soudan, alors il faudrait dĂ©noncer l’un des forfaits les plus abominables d’une diplomatie sans scrupules et sans honneur. Quoi, cette trop longue indulgence […] tĂ©moignĂ©e Ă  des dictateurs sanglants comme Milosevic en Serbie, Mobutu au ZaĂŻre, Habyarimana au Rwanda ne suffit donc pas ?Faut-il vraiment que nous nous

engagions maintenant dans le soutien, que dis-je, la rĂ©habilitation d’un des pires rĂ©gimes d’une Afrique toute poisseuse de sang […] ? Avant d’aider l’islam le plus intolĂ©rant Ă  massacrer quelques-uns des plus nobles peuples de la terre, pensez-y dimanche Ă  la messe, monsieur Balladur  ».

 

« M. Balladur » laisse agir MM. Pasqua et Mitterrand, qui invitent MM. Tourabi, Mobutu, et quelques autres, sans parler (p.85) des visites clandestines des chefs militaires du Hutu Power. Il est loin le temps oĂč M. Fabius s’offusquait de la rĂ©ception du gĂ©nĂ©ral Jaruzelski. Les ignominies franco-africaines ne sont ni confessĂ©es, ni rĂ©flĂ©chies. Elles relĂšvent de l’impensĂ©.

Pour tenter de les en sortir, nous dĂ©cidons d’organiser avec Agir ici, lors du sommet de  Biarritz, une « mise en examen de la politique africaine de la France ». Tout y passe, des dĂ©voiements de l’aide aux errements soudanais, togolais, zaĂŻrois et rwandais, avec une longue sĂ©rie de tĂ©moins. Le modeste hĂŽtel-restaurant Le Dahu, oĂč est organisĂ©e cette mise en

examen, ne désemplit pas. Nombre de journalistes trouvent là une information moins verrouillée que celle du sommet officiel, tout proche. Les organisateurs décident de lancer le

chantier des Dossiers noirs de la politique africaine de la France, dont les cinq premiers seront envoyĂ©s aux candidats Ă  l’Ă©lection prĂ©sidentielle (sauf Jean-Marie Le Pen).

Mais cela ne change rien au fond du problĂšme. D’une part, trop d’ argent est en jeu, trop de leaders politiques sont perfusĂ©s par la « pompe A’fric ». La premiĂšre valise Ă  billets a le goĂ»t

Ăącre de la premiĂšre cigarette… et puis on reste fumeur. D’ autre part, les mondes politique et militaire français communient dans un Ă©trange ressentiment sĂ©culaire contre les « visĂ©es

anglo-saxonnes » en Afrique. La genÚse et les avatars de ce « syndrome de F achoda », qui fait du régime de Khartoum, de Mobutu et du Hutu Power nos « alliés naturels », composent à

eux seuls un tableau clinique stupéfiant.

Peu aprĂšs l’Ă©lection de Jacques Chirac, Foccart impose ses façons de voir – contre Alain JuppĂ© En 1996, l’annĂ©e et la (p.86) coopĂ©ration françaises co-organisent une Ă©norme fraude  Ă©lectorale au Tchad. Puis Paris absout une escroquerie plus grande encore au Niger , et verrouille la dictature de Paul Biya au Cameroun : il s’agit, n’est-ce pas, d’accompagner ces

pays francophones vers la dĂ©mocratie… L’ancien patron de la DGSE, Claude Silberzahn, nous a d’ailleurs prĂ©venus : « Dans plusieurs pays africains, les services spĂ©ciaux français protĂšgent les hommes au pouvoir dont certains, c’est vrai, sont parfois des dictateurs mais c’est en faveur de ce que j’ appelle […] “la politique du moindre pire” ».

Mobutu est-il menacĂ© ? Le conseiller Ă©lysĂ©en Fernand Wibaux et le factotum de Charles Pasqua, Jean-Charles Marchiani, vont recruter des mercenaires parmi les miliciens de Karadzic, responsables du massacre de Srebrenica…

 

Comment est-on tombĂ© si bas ? Qui dĂ©cide de tout cela ? Ou plutĂŽt n’en dĂ©cide pas, dans un systĂšme franco-africain dĂ©cĂ©rĂ©brĂ© oĂč une quinzaine de rĂ©seaux et lobbies entrechoquent leurs stratĂ©gies en un chaos ravageur. Il s’agit en rĂ©alitĂ© de la dĂ©rive d’un systĂšme, le foccartisme, mis en place dĂšs 1958 par le plus proche collaborateur du gĂ©nĂ©ral de Gaulle. Les pays francophones au sud du Sahara ont Ă©tĂ©, Ă  leur indĂ©pendance, emmaillotĂ©s dans un ensemble d’accords de « coopĂ©ration » politique, militaire et financiĂšre qui les ont placĂ©s sous tutelle. Des « amis » de la France ont Ă©tĂ© installĂ©s Ă  leur tĂȘte, les autres ont Ă©tĂ© Ă©liminĂ©s. Les « amis » ont Ă©tĂ© conviĂ©s Ă  s’ enrichir, et Ă  enrichir leurs parrains français : un systĂšme corrupteur dans tous les sens du terme, c’est-Ă -dire destructeur de tout projet politique et de l’État. Ce dernier a

donc Ă©voluĂ© vers la criminalisation et le clanisme, avec le risque d’incendies ethniques.

 

(p.87) On pourrait penser qu’aprĂšs tant d’Ă©checs et d’infamies, puis la mort de son fondateur, le foccartisme serait remisĂ©. Mais l’ africaniste français le plus rĂ©putĂ©, Jean-François Bayart, nous enlĂšve nos illusions :

« La classe politique française, toutes familles politiques confondues, paraĂźt tenir pour lĂ©gitime le foccartisme comme conception des relations franco-africaines donnant la primautĂ© Ă  la politique des rĂ©seaux et Ă  la confusion entre l’action paradiplomatique et les affaires privĂ©es. Il est improbable que la France renonce au foccartisme, pourtant responsable du fiasco de la politique africaine de notre pays. Tous les partis continuent d’y trouver leur compte, notamment en matiĂšre de financement des campagnes Ă©lectorales . »

De plus, comme Bob Denard son corsaire, Jacques Foccart a pris en vieillissant une figure de papa gùteau, de « petit pÚre des peuples africains », encensé à ses funérailles par une grande partie des « responsables » français.

Alors, plutĂŽt qu’une critique historique ou gĂ©opolitique assez lointaine et trop peu Ă©vocatrice, il vaut mieux rĂ©vĂ©ler la vraie logique du foccartisme Ă  travers ses effets : des crimes, certains Ă©normes, la plupart . occultĂ©s ou mĂ©connus, ont ponctuĂ© depuis quarante ans l’histoire de l’Afrique foccartisĂ©e, celle des anciennes colonies françaises et de leurs voisins convoitĂ©s.

Nombre de ses hommes ou mouvements politiques les plus prometteurs ont Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©s, exterminĂ©s, justement parce qu’ils promettaient un avenir autre que la soumission. D’abominables guerres civiles ont Ă©tĂ© allumĂ©es, exacerbĂ©es ou prolongĂ©es pour Ă©largir le prĂ© carrĂ© francophone au dĂ©triment des Anglo-Saxons. La banniĂšre humanitaire a Ă©tĂ© utilisĂ©e pour couvrir des trafics d’ armes – l’ entachant dĂ©sormais de soupçon.

Criminelle Françafrique…

 

/CAMEROUN/

 

(p.91) « Ils ont massacrĂ© de 300 000 Ă  400 000 personnes. Un vrai gĂ©nocide. Ils ont pratiquement anĂ©anti la race. Sagaies contre armes automatiques. Les BamilĂ©kĂ©s n’avaient aucune chance. /—] Les villages avaient Ă©tĂ© rasĂ©s, un peu comme Attila “, tĂ©moigne le pilote d’hĂ©licoptĂšre Max Bardet . J’appris avec ces phrases le massacre littĂ©ralement inouĂŻ d’une population camerounaise au tournant des annĂ©es soixante. Je m’ attachai Ă  en savoir davantage. Ce ne fut pas facile, tant la terreur, lĂ -bas, produit encore son effet. Ce n’est pas terminĂ© .

En 1933, de jeunes Camerounais formĂ©s Ă  l’Ă©cole française crĂ©ent la Jeucafra, Jeunesse camerounaise française. Parmi eux, un certain Ruben Um NyobĂ©, commis-greffier au tribunal de YaoundĂ©. Nettement pro-français, ce mouvement 8e pique au jeu de la confĂ©rence de Brazzaville oĂč, en 1944, (p.92) le gĂ©nĂ©ral de Gaulle avait annoncĂ© des libertĂ©s politiques

nouvelles pour les peuples de l’Empire colonial .

Au mĂȘme moment dĂ©bouche le mouvement de syndicalisation suscitĂ© par des salariĂ©s français expatriĂ©s, travaillant dans l’ enseignement et les chemins de fer . Ce mouvement est proche de la CGT française, Ă  laquelle adhĂ©raient la plupart de ses initiateurs. Il aboutit en dĂ©cembre 1944 Ă  la crĂ©ation de l’Union des syndicats confĂ©dĂ©rĂ©s du Cameroun (USCC). Ruben Um NyobĂ© s’y inscrit, avec plusieurs de ses amis.

 

L’injustice sociale et politique est alors criante. Les colonies ont connu 1’« effort de guerre », l’austĂ©ritĂ© et une forte hausse des prix. A la LibĂ©ration, les salaires des fonctionnaires de

nationalitĂ© française sont augmentĂ©s, ceux des Camerounais restent bloquĂ©s : la sĂ©grĂ©gation continue! Anticipant sur les libertĂ©s promises, la Jeucafra exige l’impossible : la libertĂ© de

parole et de presse, la participation des autochtones Ă  la gestion des affaires publiques, etc. Comme en AlgĂ©rie, au SĂ©nĂ©gal, ou plus tard Ă  Madagascar, le refus est brutal : lors d’une grĂšve le 27 septembre 1945, une bande de colons armĂ©s tirent sur une manifestation d’ Africains. Il y a au minimum soixante morts . Ainsi restaurĂ©, l’ « ordre » colonial engendre des frustrations considĂ©rables.

 

(p.96) DĂšs la fin des annĂ©es quarante, Jacques Foccart tisse en Afrique ses rĂ©seaux gaullistes, si conservateurs qu’ils en agacent le gĂ©nĂ©ral de Gaulle lui-mĂȘme, pourtant trĂšs attachĂ© Ă 

l’Empire français. Au Cameroun, le parti gaulliste, le RPF (Rassemblement du peuple français), ne jure que par la rĂ©pression. Il est en concurrence avec la coalition au pouvoir Ă  Paris, la « troisiĂšme force » ni communiste, ni gaulliste. Mais celle-ci est tout aussi hostile que le RPF aux revendications de l’UPC.

Le haut-commissaire Soucadaux introduit les socialistes de la SFIO, tandis que Louis-Paul Aujoulat, secrĂ©taire d’État Ă  la France d’ outre-mer, missionne les dĂ©mocrate-chrĂ©tiens du MRP. Les deux partis suscitent ensemble un « Bloc des dĂ©mocrates camerounais ». Ils l’arriment aux structures coutumiĂšres conservatrices, aux rĂ©gions (le Nord, le Centre) ou aux ethnies (les Doualas par exemple) sensibles Ă  l’Ă©pouvantail bamilĂ©kĂ©* .. Le corps Ă©lectoral Ă©tant trĂšs restreint et la fraude systĂ©matique, le « Bloc ” devance l’UPC aux Ă©lections de 1951 et 1952.

 

(* Contre l’ ANC de Mandela, le rĂ©gime d’apartheid sud-africain dressera de mĂȘme l’Inkatha du chef zoulou Buthelezi – futur adhĂ©rent Ă … la filiale africaine de l’Internationale dĂ©mocrate-chrĂ©tienne.)

 

(p.97) Ce rĂ©sultat inique a pour effet de dĂ©goĂ»ter de la voie Ă©lectorale le parti d’Um NyobĂ©. Ce qui lui vaut un grief supplĂ©mentaire : le refus de la dĂ©mocratie ! Le 13 juillet 1955, le

haut-commissaire Roland PrĂ©, successeur de Soucadaux, dĂ©crĂšte l’interdiction de l’UPC sur l’ ensemble du territoire. Il lance un mandat d’arrĂȘt contre Um NyobĂ©, pour atteinte Ă  la

sĂ»retĂ© de l’État. Une seule issue est laissĂ©e aux indĂ©pendantistes : le maquis.

En 1957,le nouveau haut-commissaire Pierre Messmer, tout en rĂ©affirmant « le maintien de la tutelle confiĂ©e Ă  la France », tente une mĂ©diation via un prĂ©lat camerounais : Mgr Thomas Mongo rencontre Um NyobĂ©. La nĂ©gociation tourne court. L’UPC, ancrĂ©e dans le mouvement mondial de refus du colonialisme, n’ est pas prĂȘte Ă  cĂ©der sur l’ essentiel : l’indĂ©pendance. La position de l’Église catholique n’a pas facilitĂ© la tĂąche du mĂ©diateur : elle est vivement hostile Ă  l’UPC, dont le leader est de surcroĂźt un fidĂšle protestant. Dans une « lettre commune  », les Ă©vĂȘques du Cameroun avaient mis en garde leurs ouailles contre ce parti, en raison « de son attitude malveillante Ă  l’Ă©gard de la Mission catholique et de ses liens avec le communisme athĂ©e condamnĂ© par le Souverain Pontife ». Ancien sĂ©minariste, le Premier ministre et leader du Bloc des dĂ©mocrates, AndrĂ©-Marie Mbida, dĂ©nonce la « clique de menteurs et de dĂ©magogues » de l’UPC. À la mĂȘme Ă©poque, on observe une attitude tout Ă  fait similaire de l’Église au Rwanda, face aux partisans de l’indĂ©pendance.

 

(p.101) Contre ce qu’il appelle les « bandes rebelles », Jacques Foccart suit au jour le jour l’Ă©volution de la situation : il est le premier destinataire du rapport quotidien du Sdece (Service de documentation extĂ©rieure et de contre-espionnage, principal service secret français, rebaptisĂ© DGSE 2 en 1982) ; Ă  partir de 1960, son ami le colonel Maurice Robert crĂ©e le service Afrique du Sdece, Ă©troitement et exclusivement rattachĂ© Ă  Foccart. Il est ‘nĂ©cessaire, pour la suite de cette histoire, de garder en mĂ©moire cette constante : jusqu’en 1974, depuis l’ÉlysĂ©e et ses bureaux annexes, Foccart tient pratiquement tous les fils, officiels ou cachĂ©s, des relations franco-africaines; sous Giscard et Mitterrand, l’ Ă©cheveau sera devenu

tel et les relais africains si bien rodĂ©s que l’influence officieuse restera dĂ©terminante.

AussitĂŽt nĂ©, le Sdece-Afrique enfante et instruit une filiale camerounaise, le SĂ©doc : sous la direction de Jean FochivĂ©, elle sera vite rĂ©putĂ©e pour sa sinistre « efficacitĂ© “. On y torture Ă  tour de bras. CĂŽtĂ© police, un redoutable professionnel français, Georges Conan, dĂ©montre ses talents – dont celui de multiplier les aveux et dĂ©nonciations. Pour les affaires militaires, deux conseillers viennent encadrer le prĂ©sident Ahidjo : le colonel Noiret et le capitaine Leroy. L’ancien ministre des ArmĂ©es Pierre Guillaumat confirme : « Foccart a jouĂ© un rĂŽle dĂ©terminant dans cette affaire. Il a matĂ© la rĂ©volte (p.102) des BamilĂ©kĂ©s avec Ahidjo et les services spĂ©ciaux .» Au passage, on notera la prĂ©sentation ethnique d’une rĂ©volte politique…

Foccart expĂ©die au Cameroun une vĂ©ritable armĂ©e : cinq bataillons, un escadron blindĂ©, des chasseurs bombardiers T 26. À sa tĂȘte, un vĂ©tĂ©ran des guerres d’Indochine et d’ AlgĂ©rie, le gĂ©nĂ©ral Max Briand, surnommĂ© le « Viking ». Sa rĂ©putation le prĂ©cĂšde : en ExtrĂȘme-Orient, ce colosse blond a commandĂ© durant deux ans le 22e RIC – les casseurs de Viets . Georges Chaffard dĂ©crit ainsi l’ arrivĂ©e de Briand en pays bamilĂ©kĂ© : « Douze fois, le convoi de vĂ©hicules doit s’ arrĂȘter, et l’escorte mettre pied Ă  terre pour dĂ©gager la route. Ce sont de vĂ©ritables grappes humaines, sans armes, mais hostiles, qui barrent le passage et s’agrippent aux voitures. Rarement insurrection a Ă©tĂ© aussi populaire .. “

Le gĂ©nĂ©ral Briand se pose en rouleau-compresseur et le colonel Lamberton en stratĂšge. L’objectif, Ă©radiquer l’UPC, est poursuivi selon une double approche : d’un cĂŽtĂ©, les camps de regroupement, sous l’ autoritĂ© de « capitas » (une variĂ©tĂ© de kapos) ; de l’ autre, la politique de la terre brĂ»lĂ©e. La lutte antiguĂ©rilla menĂ©e par les commandos coloniaux  est d’une brutalitĂ© inouĂŻe. Vagues d’hĂ©licoptĂšres, napalm : c’est une prĂ©figuration de la guerre du Vietnam que se jouent les vĂ©tĂ©rans d’Indochine. Leur rage est d’autant plus grande que les maquisards, opĂ©rant presque Ă  mains nues – mais sur plusieurs fronts – remportent des succĂšs ponctuels.

Charles Van de Lanoitte, qui fut de longues annĂ©es correspondant de Reuter Ă  Douala, parle de 40 000 morts (p.103) en pays bassa, en 1960-1961 : 156 Oradour, autant de villages totalement dĂ©truits avec ceux qui n’ avaient pu les fuir .

(Lettre ouverte à Georges Pompidou, citée par Mongo Beti, Main basse sur le

Cameroun, Maspero, 1972. Jusqu’Ă  aujourd’hui, il a Ă©tĂ© impossible (Ă  ma connaissance)

de procĂ©der Ă  un dĂ©compte quelque peu prĂ©cis du nombre des victimes de l’Ă©radication

de l’UPC en pays bamilĂ©kĂ©. Dans l’Ă©vocation de cette tragĂ©die, Mongo Beti a Ă©tĂ© un

précurseur. Plusieurs des sources citées plus haut sont redevables de ses travaux.)

 

Le journaliste dĂ©crit aussi «le rĂ©gime effroyable des camps de tortures et d’extermination » dont il a Ă©tĂ© « le tĂ©moin horrifiĂ© » :

« Quelques exemples de tortures :

« LA BALANÇOIRE : les patients, tous menottĂ©s les mains derriĂšre le dos et entiĂšrement nus, dans une piĂšce Ă  peine Ă©clairĂ©e, sont tour Ă  tour attachĂ©s, la tĂȘte en bas, par les deux gros orteils, avec des fils de fer qu’ on serre avec des tenailles, et les cuisses largement Ă©cartĂ©es. On imprime alors un long mouvement de balançoire, sur une trajectoire de 8 Ă  10 mĂštres. À chaque bout, un policier ou un militaire, muni de la longue chicotte rigide d’un mĂštre, frappe, d’abord les fesses, puis le ventre, visant spĂ©cialement les parties sexuelles, puis le visage, la bouche, les yeux. […] Le sang gicle jusque sur les murs et se rĂ©pand de tous cĂŽtĂ©s. Si l’homme est Ă©vanoui, on le ranime avec un seau d’eau en plein visage. […] L’homme est mourant quand on le dĂ©tache. Et l’on passe au suivant…

« Vers 3 heures du matin, un camion militaire emmĂšne au cimetiĂšre les cadavres. […] Une Ă©quipe de prisonniers les enterre, nus et sanglants, dans un grand trou. […] Si un des malheureux respire encore, on l’enterre vivant…

« LE BAC EN CIMEN’T . les prisonniers, nus, sont enchaĂźnĂ©s accroupis dans des bacs en ciment avec de l’ eau glacĂ©e jusqu’aux narines, pendant des jours et des jours. […] Un systĂšme perfectionnĂ© de fils Ă©lectriques permet de faire passer des dĂ©charges de courant dans l’eau des bacs. […] Un certain nombre de fois dans la nuit, un des geĂŽliers, (p.104) “pour s’ amuser”, met le contact. On entend alors des hurlements de damnĂ©s, qui glacent de terreur les habitants loin Ă  la ronde. Les malheureux, dans leurs bacs de ciment, DEVIENNENT FOUS!…

« Oui, j’ affirme que cela se passe depuis des annĂ©es, notamment au camp de torture et d’extermination de Manengouba (Nkongsamba). »

 

Le fil conducteur est Ă©vident : l’Indochine, l’AlgĂ©rie, le Cameroun… jusqu’Ă  ces camps de torture au Rwanda d’ avant le gĂ©nocide, que dĂ©crit Jean Carbonare. L’impunitĂ© encourage la reconduction.

 

Pendant ce temps, les « services » camerounais et français font des ravages dans les milieux upĂ©cistes. Le SĂ©doc se charge du tout venant : il fait arrĂȘter des milliers de « suspects », et les conduit dans les camps ci-dessus Ă©voquĂ©s… Au Sdece reviennent les tĂȘtes pensantes : le 15 octobre 1960, Ă  GenĂšve, l’un des ses agents empoisonne au thallium le chef de l’UPC F Ă©lix MoumiĂ©. Constantin Melnik, responsable des Services secrets auprĂšs du Premier ministre Michel DebrĂ©, explique qu’une telle opĂ©ration « Homo” (comme homicide) ne pouvait ĂȘtre dĂ©clenchĂ©e que par l’ElysĂ©e, c’est-Ă -dire au moins par Jacques Foccart .

C’est Ă  un ami sexagĂ©naire, le Franco-Suisse William Bechtel, alias « Grand Bill », que Foccart confie l’opĂ©ration. William et Jacques se retrouvent rĂ©guliĂšrement Ă  Cercottes sur le terrain d’entraĂźnement des rĂ©servistes du Sdece. Bechtel est un anticommuniste de choc, ancien commando d’Indochine et chargĂ© du maintien de l’ordre chez Simca, (p.105) contre la CGT. On imagine les arguments que Foccart a trouvĂ©s pour le convaincre, du genre « l’UPC Ă©gale le Vietminh ».

Se faisant passer pour un journaliste suisse, Bechtel approche MoumiĂ© au Ghana, sympathise avec lui, puis le retrouve lors d’un dĂ©placement Ă  GenĂšve. Il le convie Ă  dĂźner au restaurant Le Plat d’ argent, la veille du jour oĂč le chef de l’UPC doit reprendre l’avion pour l’ Afrique : c’est lĂ -bas que la cible est censĂ©e mourir, loin de toute police scientifique et de la presse occidentale. Comme MoumiĂ© ne boit pas le pastis empoisonnĂ©, Bechtel verse du thallium dans un verre de vin. Mais, assoiffĂ© par la discussion qui suit le repas, MoumiĂ© finit par avaler le pastis d’un trait. La double dose accĂ©lĂšre l’effet du poison. Vers la fin de la nuit, le leader camerounais se fait transporter Ă  l’hĂŽpital, oĂč il meurt dans d’atroces souffrances, non sans avoir diagnostiquĂ© son propre empoisonnement et l’avoir dit au personnel soignant. .

Son assassin se rĂ©fugie sur la CĂŽte d’Azur, dans une villa louĂ©e par le Sdece. Durant quinze ans, il Ă©chappera au mandat d’arrĂȘt international tardivement lancĂ© par la Suisse. ArrĂȘtĂ© Ă  Bruxelles en 1975, extradĂ©, il sera acquittĂ© en 1980. Au bĂ©nĂ©fice du doute… et des extraordinaires pressions exercĂ©es par l’ÉlysĂ©e . En 1995, Foccart n’ avait toujours aucun regret de l’Ă©limination de MoumiĂ© : «Je ne crois pas que cela ait Ă©tĂ© une erreur . “

Le chef de l’UPC n’ a pu prĂ©parer sa succession. Une direction bicĂ©phale se met en place : Abel Kingue en exil (au Ghana), Ernest OuandiĂ© dans le maquis. Les combats, et les massacres de villageois par les troupes franco-camerounaises, durent jusqu’en 1963. OuandiĂ© conserve un noyau de (p.106) maquisards jusqu’en aoĂ»t 1970. Il est trahi Ă  son tour lors

d’un dĂ©placement organisĂ© par l’ Ă©vĂȘque de Nkongsamba en personne, Mgr Albert Ndongmo, qui l’a transportĂ© dans sa 404 Peugeot. ArrĂȘtĂ©, il est fusillĂ© sur la place publique de Bafoussam en janvier 1971. La guĂ©rilla d’une autre branche de l’UPC, installĂ©e dans les forĂȘts du Sud-Est camerounais Ă  partir du Congo voisin, n’ a pas eu meilleur sort : elle a Ă©tĂ© dĂ©cimĂ©e en 1966, son leader Afana OsendĂ© a Ă©tĂ© dĂ©capitĂ©, et sa tĂȘte ramenĂ©e Ă  YaoundĂ© .

 

CĂŽtĂ© français, le colonel Lamberton concevait cette guerre civile comme une façon de rĂ©soudre le « problĂšme bamilĂ©ké » .. À la lumiĂšre de ce qui s’est passĂ© au Rwanda de 1959 Ă  1994, il n’est vraiment pas inutile de relire ce qu’Ă©crivait de ce « problĂšme “, en 1960, l’officier français qui fut chargĂ© de le « traiter » :

« Le Cameroun s’engage sur les chemins de l’indĂ©pendance avec, dans sa chaussure, un caillou bien gĂȘnant. Ce caillou, c’est la prĂ©sence d’une minoritĂ© ethnique : les BamilĂ©kĂ©, en proie Ă  des convulsions dont l’origine ni les causes ne sont claires pour personne. […] Qu’un groupe de populations nĂšgres rĂ©unisse tant de facteurs de puissance et de cohĂ©sion n’est pas si banal en Afrique centrale […]. L’histoire obscure des BamilĂ©kĂ©s n’ aurait d’ autre intĂ©rĂȘt qu’anecdotique si elle ne montrait Ă  quel point ce peuple est Ă©tranger au Cameroun .»

 

(p.107) Cela ressemble furieusement Ă  la construction raciste de la menace tutsi! Il n’est pas question de laisser les « Camerounais authentiques ” (les non-BamilĂ©kĂ©s) se charger seuls de soumettre ces « Ă©trangers ” conscients et solidaires :

« Sans doute le Cameroun est-il dĂ©sormais libre de suivre une politique Ă  sa guise et les problĂšmes BamilĂ©kĂ© sont du ressort de son gouvernement. Mais la France ne saurait s’en

dĂ©sintĂ©resser : ne s’est-elle pas engagĂ©e Ă  guider les premiers pas du jeune État et ces  problĂšmes, ne les lui a-t-elle pas lĂ©guĂ©s non rĂ©solus  ?”.

 

Mais le pompier de ce problĂšme incandescent n’ est-il pas aussi le pyromane ? Selon le philosophe camerounais Sindjoun Pokam, « c’est la France qui produit, crĂ©e, invente le problĂšme bamilĂ©kĂ© et l’impose Ă  notre conscience historique. DerriĂšre le problĂšme bamilĂ©kĂ©, il y a en vĂ©ritĂ© le problĂšme français quis’exprime sous les espĂšces du conflit entre les intĂ©rĂȘts de l’État français et ceux du peuple camerounais “. De la mĂȘme maniĂšre, il y avait le problĂšme belge derriĂšre le problĂšme hutu-tutsi : les querelles Flamands-Wallons, entre autres, ainsi que des enjeux financiers et religieux.

C’est en tout cas le moment de rappeler la maxime du plus cĂ©lĂšbre des colonisateurs français, le marĂ©chal Lyautey : « S’il y a des moeurs et des coutumes Ă  respecter, il y a aussi des haines et des rivalitĂ©s qu’il faut dĂ©mĂȘler et utiliser Ă  notre profit, en opposant les unes aux autres, en nous appuyant sur les unes pour mieux vaincre les autres . “

(p.108) Depuis 1984, je compte parmi les Français plutĂŽt bien informĂ©s sur l’Afrique. C’est seulement en 1993 que j’ai pris connaissance des massacres français au Cameroun. Pourtant, ce crime de guerre Ă  relents racistes, si ample et si prolongĂ©, est proche du crime contre l’humanitĂ©. DĂ©crire et faire connaĂźtre ce premier grand crime foccartien est indispensable Ă  l’intĂ©gritĂ© d’une mĂ©moire française. Comprendre pourquoi la presse n’en a rien dit, et comment il a pu ĂȘtre si longtemps ignorĂ©, ne serait pas sans enseignements sur les contraintes et tentations des correspondants français en Afrique. L’Ă©tude reste Ă  faire…

Les massacres commis par l’ armĂ©e française ont aussi bĂ©nĂ©ficiĂ©, il faut le reconnaĂźtre, d’une conjoncture mĂ©diatique trĂšs propice : de 1960 Ă  la fin de 1962, l’attention de l’opinion hexagonale est captivĂ©e par l’issue mouvementĂ©e du conflit algĂ©rien. La proximitĂ© d’un drame qui concerne un million de nationaux, les Pieds-Noirs, occulte les cris d’horreur qui s’Ă©chappent difficilement d’une Afrique Ă©quatoriale Ă  faible immigration française. En mĂ©tropole, l’opinion n’a d’ailleurs jamais eu qu’un infime Ă©cho des massacres coloniaux. Depuis la LibĂ©ration, leurs auteurs poursuivaient leur besogne en toute quiĂ©tude : SĂ©tif, HanoĂŻ, Madagascar …

(cf Yves Benot, Massacres coloniaux, La découverte, 1994)

 

/TOGO/

 

(p.109) Le 27 avril 1960, le Togo accĂšde Ă  l’indĂ©pendance. Cette ancienne colonie allemande, sous mandat français depuis quatre dĂ©cennies, est un pays tout en longueur, dix fois moins

vaste que la France. TrĂšs ouvert sur l’extĂ©rieur, il l’est aussi au dĂ©bat politique. Ses habitants ont obtenu que soit organisĂ© en 1958, sous supervision des Nations unies, un scrutin

incontestable, largement remportĂ© par l’Union nationale togolaise. Le chef de ce parti, Sylvanus Olympio, est un cadre international de trĂšs haut niveau . C’est aussi un militant

chevronnĂ© de l’ Ă©mancipation africaine. À cinquante-huit ans, il touche au but de son existence.

(p.111) Mille jours n’ ont pas passĂ©, ce samedi 12 janvier 1963. Parlant six langues, Olympio est un de chef stature internationale. SexagĂ©naire, indĂ©pendantiste de longue date, il acquiert l’influence d’un sage et peut prĂ©tendre, au mĂȘme titre qu’HouphouĂ«t, au rĂŽ1e de juge de paix rĂ©gional. DiplĂŽmĂ© de la prestigieuse London School of Economics, il travaille sans relĂąche au dĂ©veloppement de son pays. L’exportation de phosphates, de toute premiĂšre qualitĂ©, alimente les caisses de l’État. On vit en dĂ©mocratie au Togo, ce qui est rare et va le rester. Le PrĂ©sident n’Ă©prouve pas le besoin d’une protection particuliĂšre. La France ne veille-t-elle pas aux humeurs des minuscules forces de sĂ©curitĂ© togolaises, qu’elle a formĂ©es et qu’elle encadre?

Il est prĂšs de minuit Ă  LomĂ©. Au premier Ă©tage de sa villa proche de l’OcĂ©an, gardĂ©e seulement par deux policiers, le PrĂ©sident dort du sommeil du juste . Toute la journĂ©e, il a

(p.112) travaillĂ© au projet de charte de l’Organisation de l’unitĂ© africaine (OU A), dont la rĂ©daction lui a Ă©tĂ© confiĂ©e. Dina, la femme de Sylvanus, est rĂ©veillĂ©e. Elle a entendu des bruits

bizarres devant l’entrĂ©e de la villa. Une altercation monte. Soudain, des coups de feu Ă©clatent. RĂ©veillĂ© Ă  son tour, Sylvanus Olympio se lĂšve. Il allume la lumiĂšre et regarde vers la rue. Des balles le visent. Vite, il Ă©teint. Lui et sa femme s’ aplatissent.

Quand la fusillade cesse, au bout d’une dizaine de minutes, le PrĂ©sident enfile un short kaki, une chemisette et des sandales lĂ©gĂšres. Il demande Ă  son Ă©pouse de l’ attendre et descend au rez-de-chaussĂ©e. Il cherche Ă  sortir par la salle Ă  manger, mais la porte est bloquĂ©e de l’extĂ©rieur. Il passe par une fenĂȘtre, traverse le jardin et franchit le mur de la propriĂ©tĂ© voisine – qui se trouve ĂȘtre l’ ambassade des États-Unis. Le centre de la cour est un parking. Olympio se cache dans une vieille Buick.

Pendant ce temps, la dizaine d’assaillants cherche Ă  dĂ©foncer la porte principale de la villa. Ils y parviennent et, vers 1 heure du matin, six d’ entre eux investissent la maison.

Manifestement, ces hommes en tenue de combat sont des militaires. Ils repoussent contre un mur Dina, ses enfants et les .domestiques, fouillent la maison, mitraillent les placards, s’acharnent sur la bibliothĂšque. À leurs questions, Dina Olympio ne peut rĂ©pondre que la vĂ©ritĂ© : elle ne sait pas oĂč est passĂ© son mari. Le chef du groupe dĂ©croche alors le tĂ©lĂ©phone : « AllΠ Monsieur Mazoyer .  Nous sommes chez lui ! Il a disparu. ” Henri Mazoyer est l’ ambassadeur de France Ă  LomĂ©…

(p.113) Le chef du commando qui pourchasse Olympio est un certain Étienne Gnassingbe EyadĂ©ma. Sergent de l’ armĂ©e française, ĂągĂ© d’ environ vingt-sept ans, il vient d’ ĂȘtre dĂ©mobilisĂ©au terme de la guerre d’AlgĂ©rie. Ils sont un certain nombre dans son cas Ă  traĂźner leur dĂ©soeuvrement au pays natal. Une milice idĂ©ale. Un autre ancien d’ AlgĂ©rie, l’ adjudant Emmanuel BodjollĂ©, a recrutĂ© une fine Ă©quipe dans la rĂ©gion de Kara, au nord du Togo. Chef apparent des opĂ©rations putschistes, il est basĂ© Ă  LomĂ©, au camp militaire de Tokoin. C’est le point de ralliement des insurgĂ©s, Ă  cinq kilomĂštres environ de la villa prĂ©sidentielle. Un second commando, dirigĂ© par le sergent Robert Adewi, a rĂ©ussi Ă  arrĂȘter la quasi-totalitĂ© des ministres et les a conduits au camp Tokoin. Étienne EyadĂ©ma, lui, rentre bredouille. BodjollĂ© le renvoie vers la villa d’ Olympio, avec mission de procĂ©der Ă  une fouille plus minutieuse. En vain.

La gendarmerie du Togo est commandĂ©e par un officier français, le commandant Georges MaĂźtrier – que l’on a vu plus haut « nettoyant » le pays bamilĂ©kĂ©. Il est aussi, choisi par l’ÉlysĂ©e, le conseiller militaire du prĂ©sident de la jeune RĂ©publique togolaise. Il appartient au Sdece, comme son adjoint le capitaine Henri Bescond . On avertit le lieutenant de gendarmerie Bodjona des menaces qui pĂšsent sur le prĂ©sident Olympio. À 3 heures du matin, cet officier togolais s’ en va, avec quelques hommes, demander armes et munitions Ă  Georges MaĂźtrier. AprĂšs un temps de rĂ©flexion, le (p.114) commandant leur remet des fusils-mitrailleurs et un carton de munitions. Les gendarmes filent en Jeep vers la villa d’Olympio. ArrivĂ©s sur les lieux, ils veulent charger leurs armes : les munitions ne correspondent pas. Le sergent EyadĂ©ma leur propose de se joindre aux putschistes. Les gendarmes refusent, et retournent vers MaĂźtrier : introuvable.

De son cĂŽtĂ©, EyadĂ©ma n’ arrive Ă  rien. Il fait plusieurs allers-retours Ă  Tokoin. Les mutins s’inquiĂštent. LĂ©on Poullada aussi, depuis l’Ă©trange coup de fil de son confrĂšre Mazoyer. Il quitte son domicile et va jusqu’Ă  son ambassade, Ă  trois kilomĂštres de lĂ . Il y arrive vers 5 heures, et doit longuement nĂ©gocier pour que les insurgĂ©s le laissent entrer. SitĂŽt franchi le portail, il emprunte une lampe-tempĂȘte au veilleur de nuit et inspecte la cour. Vers le parking, il entend l’appel chuchotĂ© d’Olympio. Il s’approche. Le prĂ©sident togolais lui rĂ©sume ce qu’il sait des Ă©vĂ©nements. LĂ©on Poullada veut l’abriter dans les bureaux de 1’ambassade, mais le

personnel n’est pas arrivĂ©, et lui-mĂȘme n’a pas pris les clefs.

Il retourne Ă  son domicile, non sans avoir Ă©tĂ© interpellĂ© par les mutins Ă  sa sortie de l’ambassade. Chez lui, il appelle son collĂšgue Mazoyer. Il lui raconte innocemment ce qu’il a vu et entendu. Henri Mazoyer lui dĂ©conseille vivement d’accorder l’asile au prĂ©sident Olympio et l’invite Ă  ne pas se mĂȘler d’une affaire purement togolaise. LĂ©on Poullada rĂ©veille alors par tĂ©lĂ©phone son vice-consul Richard Storch, qui habite juste en face du portail de 1’ambassade. Il lui demande de veiller au grain. En Ă©chec, les putschistes sont rĂ©unis chez le sergent Robert Adewi, prĂȘts Ă  laisser tomber. Vers 6 heures, ils voient arriver un Ă©missaire du commandant MaĂźtrier. InformĂ© par l’ambassadeur Mazoyer, ce dernier leur fait savoir oĂč est

Olympio, et leur demande d’« achever le travail commencé», au risque sinon d’ĂȘtre exĂ©cutĂ©s. Les plus « mouillĂ©s », dont EyadĂ©ma, BodjollĂ© et Adewi, dĂ©cident alors de repartir vers

l’ ambassade des États-Unis.

(p.115) Entre-temps, deux dĂ©putĂ©s du Nord-Togo, Moussa Kona et Jules Moustapha, sont allĂ©s porter Ă  Dina Olympio un message des insurgĂ©s : ils exigent la dĂ©mission du chef de l’État. La femme du PrĂ©sident ne sait toujours pas oĂč est son mari. Instinctivement, elle regarde par une fenĂȘtre donnant sur 1’ambassade voisine. Le jour se lĂšve. Elle aperçoit Sylvanus, qui, de la Buick, lui fait signe de venir. Et puis des militaires qui escaladent le mur d’enceinte. Elle s’empresse d’aller mettre un pagne pour sortir.

Le sergent EyadĂ©ma a racontĂ© la suite Ă  deux journalistes, le surlendemain : Chauvel, du Figaro et Pendergast, de Time-Life . « À l’ aube, nous sommes allĂ©s vers leparking de 1’ambassade amĂ©ricaine. L’homme, tout sali, Ă©tait blotti sous le volant d’une Plymouth de 1’ambassade, garĂ©e lĂ . On lui a dit : ‘Nous t’avons repĂ©rĂ©, sors de lĂ !” Olympio a rĂ©pliquĂ© . “D’accord, j’arrive. OĂč m’emmenez-vous ? – Au camp militaire”, avons-nous rĂ©pondu. Il est descendu de la voiture et a marchĂ© vers le portail de 1’ambassade. LĂ , il s’est arrĂȘtĂ© [rĂ©alisant sans doute que, s’il continuait, il perdait toute protection diplomatique], et nous a dit qu’il ne voulait pas aller plus loin. Je dĂ©cidai : c’est un homme important, et ilpourrait y avoir des manifestations de foule s’il restait ici. Aussi, je l’ai descendu. »

En face, le vice-consul amĂ©ricain de faction « n’a pas bien vu » : prenant l’homme en short et chemise pour un aide-cuisinier, il dit ĂȘtre allĂ© se restaurer Ă  la cuisine. C’ est Ă  ce moment que les coups de feu ont Ă©clatĂ©. EyadĂ©ma abrĂšge probablement ]’histoire. Il n’Ă©tait pas encore lĂ  quand quatre soldats sont allĂ©s dĂ©loger Olympio et l’ont conduit au portail : ne sachant pas conduire, il avait dĂ» chercher un vĂ©hicule et son chauffeur qui le ramĂšne du (p.116) camp Tokoin vers le quartier prĂ©sidentiel. Sortis de la cour de l’ ambassade, ses comparses sont perplexes : ils ont laissĂ© repartir leur Jeep , . eux aussi, il leur manque un vĂ©hicule pour

emmener leur prisonnier au camp Tokoin. Ils hĂšlent une Volkswagen de passage, croyant avoir affaire Ă  un EuropĂ©en. C’est en rĂ©alitĂ© un mĂ©tis togolais, Yves Brenner, rĂ©dacteur en

chef de Togo Presse. Il leur rĂ©pond en Ă©wĂ© (la langue du Sud). S’apercevant de leur mĂ©prise, les insurgĂ©s le chassent.

Survient le sergent EyadĂ©ma, en Jeep. « Qu’attendez-vous ? ” demande-t-il aux soldats. « La Jeep. – Pour quoi faire ? Descends-le!” crie-t-il au soldat Kara. Celui-ci tire aux pieds d’Olympio. Furieux, EyadĂ©ma lui arrache son arme et tire trois balles, Ă  la poitrine et l’ abdomen du PrĂ©sident, qui s’Ă©croule. Encore vivant, il se tord de douleur. Alors, EyadĂ©ma sort son poignard et lui coupe les veines. Pour finir, il lui taillade la cuisse gauche avec la baĂŻonnette. « C’est comme ça que je faisais en AlgĂ©rie, pour m’assurer que mes victimes Ă©taient bien mortes”, conclut-il en souriant, avant de rembarquer dans la Jeep avec ses complices. Il est 7 h 15. À son bulletin de 6 heures, France Inter avait dĂ©jĂ  annoncĂ© la

mort de Sylvanus Olympio…

Dina Olympio surgit au coin de la rue . « [Je] trouvai mon mari gisant au sol, criblé de balles et mutilé à coups de baïonnette. Me voyant arriver, les militaires se sauvÚrent. Une

Française qui avait suivi la scĂšne vint me raccompagner Ă  mon domicile. Ainsi mourut mon mari. Jusqu’Ă  l’ultime instant de son existence, i1 n’ajamaisfait preuve de violence; c’est ainsi

que je l’ai vu mourir en homme digne et courageux, rendant son dernier soupir pour un pays dont il avait toujours Ă©tĂ© fier et qu’il aimait de toute laforce de son Ăąme . “

(p.117) Ce meurtre fondateur, le premier d’un chef d’État de l’ex-Empire français, fera du sergent EyadĂ©ma l’indĂ©boulonnable PrĂ©sident-dictateur gĂ©nĂ©ral de son pays, aprĂšs quelques

pĂ©ripĂ©ties. Mais aussi un marĂ©chal en Françafrique – la nĂ©buleuse des rĂ©seaux franco-africains. Avant de chercher Ă  comprendre le pourquoi de ce crime, essayons d’ en cerner les

acteurs.

Le commandant Maßtrier est au coeur du complot. Chef de la gendarmerie nationale et conseiller du Président pour les affaires de sécurité, il tient en main la force publique, dans le

cadre de la coopĂ©ration militaire franco-togolaise. Son contrat arrivait Ă  terme en 1962. Sylvanus Olympio ne voulait pas prolonger sa mission, qu’il ne jugeait pas indispensable. Avec le recul, il avait raison : la PrĂ©sidence Ă©tait plutĂŽt mal conseillĂ©e en matiĂšre de sĂ©curitĂ©, et le lieutenant Bodjona aurait bien mieux commandĂ© la gendarmerie… Puisque le pays « aidĂ© » participe au coĂ»t de l’ assistance technique, on peut dire que le Togo n’en a pas eu pour son argent! Mais, en 1962, 1’ambassadeur Henri Mazoyer a mis le paquet : il a fait convaincre Olympio de garder encore un peu MaĂźtrier.

Ce dernier ne cessait de gonfler un problĂšme social, la difficile rĂ©insertion des sous-officiers rentrĂ©s de la guerre d’ AlgĂ©rie. DĂ©mobilisĂ©s de l’ armĂ©e française avec un modeste pĂ©cule, vite f1ambĂ©, ces demi-soldes rĂ©clamaient leur enrĂŽlement dans les forces de sĂ©curitĂ© togolaises. Olympio trouvait que l’effectif de ces forces, trois cents hommes, Ă©tait suffisant : ce n’Ă©tait pas pour lui un poste de dĂ©pense prioritaire. Sans jamais laisser les protestataires exposer  directement leurs requĂȘtes au PrĂ©sident, Georges MaĂźtrier les montait contre Olympio – cet « intellectuel ” qui, rĂ©pĂ©tait-il, les traitait de « mercenaires”. MaĂźtrier dressait la meute, caressant (p.118) dans le sens du poil un ressentiment ethnique latent : la plupart des

sous-officiers dĂ©mobilisĂ©s, Ă  commencer par EyadĂ©ma, Ă©taient originaires du Nord du pays, tandis que les Ă©lites du Sud, plus nombreuses, occupaient la majoritĂ© des postes de responsabilitĂ©. Olympio, d’origine sudiste et de mĂšre nordiste, s’ appliquait toutefois Ă  brider le rĂ©gionalisme.

En novembre 1962, l’opposant Antoine MĂ©atchi, rĂ©fugiĂ© au Ghana, avait prĂ©parĂ© un coup d’État avec le sergent Robert Adewi – l’un des mutins du 12 janvier 1963. DĂ©noncĂ© au ministre de l’IntĂ©rieur ThĂ©ophile Mally, Adewi fut arrĂȘtĂ©. Ses collĂšgues nordistes manifestĂšrent violemment. Le ministre Mally libĂ©ra Adewi… Ă  qui MaĂźtrier s’ empressa de confier les clĂ©s du magasin d’armes ! Les mutins n’avaient qu’Ă  se servir.

Leur chef, l’adjudant Emmanuel BodjollĂ©, fait porter le 12 janvier aprĂšs-midi un pli non cachetĂ© Ă  MaĂźtrier. En l’ absence du commandant, son cuisinier, le gendarme LollĂ©, ouvre l’ enveloppe : « Ce soir, nous passerons Ă  l’action “. Il court porter le message au ministre de l’IntĂ©rieur. ThĂ©ophile Mally photocopie la note, puis demande au gendarme de remettre le tout Ă  son patron, comme si de rien n’ Ă©tait. Le ministre n’alertera personne. Mais le gendarme sera, le soir mĂȘme, emprisonnĂ© par MaĂźtrier… Olympio n’avait aucune chance d’ en rĂ©chapper.

Dans la nuit du crime, le commandant MaĂźtrier fait la navette entre LomĂ© et KpĂ©mĂ©, siĂšge de la Compagnie togolaise des mines du BĂ©nin, le monopole des phosphates. Un autre opposant, Nicolas Grunitzky, en principe rĂ©fugiĂ© au Dahomey, est aperçu cette nuit-lĂ  Ă  KpĂ©mĂ©. Beau-frĂšre d’Olympio, mais nĂ©anmoins son ennemi, Grunitzky avait Ă©tĂ© dans les annĂ©es cinquante, Ă  l’ AssemblĂ©e de l’Union française, un autre des poulains de Foccart. C’est avec lui et pour

lui que Foccart avait prĂ©parĂ© l’ « indĂ©pendance » du Togo.

 

(p.119) Grunitzky avait naturellement Ă©trennĂ© le fauteuil de Premier ministre, avant d’en ĂȘtre Ă©jectĂ© en 1958 par le triomphe Ă©lectoral du parti d’Olympio. Au grand dam de Foccart, de

Gaulle… et Mitterrand. Le triomphe Ă©tait tel que la puissance coloniale fut contrainte de s’incliner, remisant l’ astuce mĂ©diocre qu’elle avait concoctĂ©e : l’inĂ©ligibilitĂ© d’Olympio, Ă 

la suite d’une amende fiscale.

AprĂšs l’ assassinat de son rival, Grunitzky se laisse porter Ă  la PrĂ©sidence par ceux qu’il appelle dans sa dĂ©claration « nos amis quisont lespromoteurs du coup d’État ” : une dĂ©signation en forme d’aveu ! NommĂ© vice-PrĂ©sident, Antoine MĂ©atchi obtient aussi sa rĂ©compense . Jusqu’ au banco d’EyadĂ©ma…

Beaucoup plus tard, lorsqu’il se sera brouillĂ© avec son complice Etienne, Robert Adewi   racontera la transaction initiale : aprĂšs la rĂ©union qui prĂ©para le coup d’État, MaĂźtrier

aurait pris Ă  part EyadĂ©ma; il lui aurait demandĂ© d’abattre 0lympio, pour300 000 francs CFA (6 000 francs français).

Ni MaĂźtrier, ni 1’ambassadeur Mazoyer ne sont par hasard en poste Ă  LomĂ© : Foccart avait voix prĂ©pondĂ©rante dans le choix du personnel de dĂ©cision Ă  affecter en Afrique. Il n’est

pas pensable que MaĂźtrier ne l’ait pas fait informer du coup d’État qui se tramait : la carriĂšre du commandant en eĂ»t Ă©tĂ© brisĂ©e, alors qu’elle va s’accĂ©lĂ©rer. D’autre part, Foccart donnait pour consigne, en cas d’urgence, de le dĂ©ranger Ă  toute heure de la nuit. Si la prise au piĂšge d’Olympio avait Ă©tĂ© une surprise, il n’est pas concevable que Mazoyer n’ait pas tĂ©lĂ©phonĂ© Ă  Monsieur Afrique, avant ou juste aprĂšs son appel Ă  1’ambassadeur Poullada – soit quatre heures au moins (p.120 avant le meurtre. Visiblement, le reprĂ©sentant officiel de l’ex-mĂ©tropole n’a pas eu consigne de rĂ©agir. Ou il n’a pas eu besoin de solliciter de nouvelles instructions.

Le 13 janvier au matin, MaĂźtrier est Ă  l’ ambassade de France, auprĂšs de Mazoyer. Survient l’ ambassadeur amĂ©ricain Poullada, qui a trouvĂ© le corps d’Olympio devant son portail. Il suggĂšre Ă  MaĂźtrier de mettre en mouvement l’annĂ©e togolaise. Le commandant rĂ©pond que l’annĂ©e n’aime pas assez Olympio…

 

Les liens entre l’armĂ©e française et les armĂ©es aficaines qu’elle a formĂ©es, entraĂźnĂ©es, Ă©quipĂ©es, encadrĂ©es, sont d’une force considĂ©rable. Il est utile de le savoir. C’était encore plus manifeste en 1963. Aussi, quand le commandant MaĂźtrier dĂ©clare que l’armĂ©e togolaise n’aime pas Olympio, il pourrait bien aussi dire : l’armĂ©e française. Cele d’alors, du oins, qui sot Ă  peine des guerres d’Indochine et d’AlgĂ©rie, qui massacre au Cameroun – MaĂźtrier en sait quelque chose. Olympio a frĂ©quentĂ© l’universitĂ©. Il pense. Une certaine armĂ©e française prĂ©fĂšre EyadĂ©ma, renvoyĂ© de l’Ă©cole primaire Ă  seize ans pour “fainĂ©antise et voyoucratie ” aprĂšs avoir triplĂ©, en vain, le cours Ă©lĂ©mentaire premiĂšre annĂ©e . De la bonne matiĂšre premiĂšre pour les guerres coloniales, oĂč on l’ enverra : l’Indochine puis l’ AlgĂ©rie.

 

(p.122) Olympio voulait une vraie indĂ©pendance. En s’appuyant  sur l’Allemagne, la Grande-Bretagne et plusieurs pays africains, il voulait desserrer le carcan franco-togolais. Il prĂ©parait, crime inexpiable, le lancement d’une monnaie qui lui aurait permis de sortir de la zone franc. Une monnaie qui, espĂ©rait-il, serait gagĂ©e sur le deutschmark ! Il avait retardĂ© l’inauguration du Centre culturel français, de telle sorte qu’elle fĂ»t prĂ©cĂ©dĂ©e par celle du Goethe Institut. Il ne reniait pas sa vieille amitiĂ© envers SĂ©kou TourĂ©, l’homme Ă  qui jamais l’on ne pardonna d’avoir refusĂ© la ‘Communauté », lors du rĂ©fĂ©rendum de 1958.*

(* Le leader guinĂ©en n’avait pas encore sombrĂ© dans la paranoĂŻa sĂ©curitaire oĂč l’ont poussĂ© les innombrables agressesions des services secrets français. Cf Roger Faligot et Pascal Krop, La Piscine, p.245-249))

Il militait pour une union rĂ©gionale africaine avec le Dahomey (futur bĂ©nin) et 
 le Nigeria, ce gĂ©ant rĂ©gional devenu, nous le verrons, l’ennemi numĂ©ro un de la stratĂ©gie foccartienne.

 

Trente-cinq ans aprĂšs le putsch meurtrier de 1963, Gnassingbe EyadĂ©ma est toujours le dictateur du Togo. Le (p.123) 13 janvier, anniversaire conjoint de l’ assassinat d’Olympio et

du coup d’État de 1967, est « sa » fĂȘte nationale, rĂ©guliĂšrement honorĂ©e par les plus hautes personnalitĂ©s françaises. François Mitterrand s’y est abaissĂ© en 1983, lors du vingtiĂšme anniversaire de la mort d’Olympio : le PrĂ©sident français, ex-ministre anglophobe de la France d’outre-mer, continuait encore de reprocher Ă  Olympio d’avoir Ă©tĂ© trop proche des Anglo-Saxons… EyadĂ©ma n’ a pas manquĂ© d’exploiter cette visite hautement symbolique : « On ne pouvait mieux reconnaĂźtre la lĂ©gitimitĂ© de la politique conduite depuis cette date ” – le 13 janvier 1963. La longĂ©vitĂ© politique d’EyadĂ©ma se nourrit ainsi des secrets partagĂ©s avec les

plus hauts responsables civils et militaires parisiens. L’assassinat d’Olympio est le premier d’une longue sĂ©rie de mĂ©faits occultes, ponctuĂ©e par le pillage des phosphates et le manĂšge

des valises Ă  billets. .

Économiquement et politiquement, le Togo est un protectorat sinistrĂ©. EyadĂ©ma a pris Mobutu pour modĂšle. En 1987, la gestion de l’Office togolais des phosphates, qui commercialise la richesse la plus monnayable du pays, a Ă©tĂ© rendue plus opaque par la mise en rĂ©seau d’une vingtaine de sociĂ©tĂ©s-Ă©crans, domiciliĂ©es Ă  Jersey, au Panama, au Liberia, en

Suisse… Les finances de l’État, les entreprises publiques et le secteur privĂ© dit « moderne” sont presque exclusivement entre les mains du clan prĂ©sidentiel, centrĂ© sur le village

d’origine, Pya, et l’ethnie KabiyĂ©. MalgrĂ© une forte dose d”‘ aide ” extĂ©rieure (21 % du Produit national brut en 1995) (p.124) le pays est surendettĂ©. Les grands projets tels que la Cimenterie de l’Ouest africain (Cimao) ou la « raffinerie » nationale n’ont jamais marchĂ©. La Cimao est la plus magistrale ardoise de la Caisse française de dĂ©veloppement . OĂč  sont les milliards envolĂ©s ?

LomĂ© est une Ă©tape trĂšs prisĂ©e des dirigeants politiques français en pĂ©riode prĂ©-Ă©lectorale. L’ancien ministre de l’IntĂ©rieur Charles Pasqua est le plus assidu. En raison d’un contexte particulier, Ă©voquĂ© plus haut, la quasi-totalitĂ© du cadeautage franco-africain ne laisse pas de traces. D’ autant plus remarquable est cette commission de 10 % accordĂ©e Ă  l’ association pasquaĂŻenne Demain la France sur un contrat de communication de 4 800 000 francs, dĂ©crochĂ© auprĂšs de la prĂ©sidence togolaise par l’ agence BK2F d’ Alexis Beresnikoff.

Sylvanus Olympio ne voulait pas d’ armĂ©e ? Le Togo paye la garde prĂ©torienne d’EyadĂ©ma : quatorze mille hommes en armes, provenant Ă  80 % de la rĂ©gion du chef de l’État et commandĂ©s par des membres de sa famille. Cette armĂ©e, qui a brisĂ© par la terreur la revendication dĂ©mocratique, est Ă©quipĂ©e par la France, encadrĂ©e par une soixantaine d’instructeurs et de conseillers militaires français .

Le dictateur togolais est parvenu Ă  se faire « rĂ©Ă©lire » le 25 aoĂ»t 1993 sans trop d’embarras. Son rival le plus dangereux n’Ă©tait autre que Gilchrist Olympio, le fils de Sylvanus.

Les Ă©minents juristes français dont EyadĂ©ma cultive l’ amitiĂ©, Ă  commencer par le professeur Charles Debbasch et l’avocat, Jacques VergĂšs, ont trouvĂ© des astuces de procĂ©dure pour

Ă©carter ce rival : (p.125) son dossier mĂ©dical de candidat, par exemple, avait Ă©tĂ© Ă©tabli non Ă  LomĂ©, mais Ă  Paris. Effectivement, Gilchrist Olympio avait Ă©tĂ© soignĂ© au Val-de-GrĂące. Il avait  Ă©tĂ© blessĂ© en 1992 lors de l’agression de son petit convoi Ă©lectoral, en tournĂ©e dans le fief du gĂ©nĂ©ral EyadĂ©ma. L’attaque fit plusieurs morts. Selon des tĂ©moignages dignes de foi, elle Ă©tait commandĂ©e par… le capitaine Ernest Gnassingbe, le propre fils de l’ ex-sergent EyadĂ©ma .

Le jugement de Jacques Foccart sur son protĂ©gĂ© et la maniĂšre dont il rĂ©Ă©crit l’histoire du Togo, en 1995, n’en ont que plus de sel :

« [J’ai] beaucoup d’amitiĂ©, d’affection et d’admiration Ă  l’Ă©gard du gĂ©nĂ©ral EyadĂ©ma. […] La junte militaire qui a Ă©liminĂ© son prĂ©dĂ©cesseur Sylvanus Olympio, pour conduire Grunitzky au pouvoir, lui a ensuite fait confiance pour conduire le pays, dans l’ordre et la tolĂ©rance. Le gĂ©nĂ©ral EyadĂ©ma a, dĂšs lors, administrĂ© le Togo avec un sens remarquable de l’organisation qui lui a valu, aprĂšs les pĂ©ripĂ©ties de la dĂ©mocratisation, la reconnaissance internationale ».

Les parents de manifestants massacrĂ©s, les journalistes emprisonnĂ©s et les centaines de milliers d’ exilĂ©s apprĂ©cieront. Plus fort encore, Foccart fait parler de Gaulle :

« Les liens que le GĂ©nĂ©ral de Gaulle avait Ă©tablis avec le gĂ©nĂ©ral EyadĂ©ma dĂ©passaient de beaucoup l’ aspect purement politique. Il faut dire que dĂšs cette Ă©poque la gestion rigoureuse appliquĂ©e Ă  la direction du pays, son ouverture d’esprit au niveau panafricain et le fait qu’il ait permis au Togo, petit pays sans grands moyens, de devenir la Suisse de l’ Afrique faisaient du prĂ©sident EyadĂ©ma un modĂšle.

(p.126) « D’autre part, l’attachement profond qu’il manifestait Ă  l’Ă©gard de la France, l’ardeur et la conviction qu’il mettait au dĂ©veloppement de son pays Ă©taient des Ă©lĂ©ments auxquels le gĂ©nĂ©ral de Gaulle Ă©tait sensible, ce qui avait tissĂ© au fil des dans un mode relationnel, une estime mutuelle. On peut aller jusqu’Ă  dire, un lien filial de coeur et d’esprit . »

 

Commanditaire du sergent-boucher de 1963, via Georges MaĂźtrier, Jacques Foccart publie ce propos Ă©difiant dans une revue, LumiĂšres noires, financĂ©e par la belle-famille de Baby Doc Duvalier. Souvent, les sbires foccartiens n’ ont pas grand-chose Ă  envier aux tontons-macoutes haĂŻtiens. Nous n’avons pas fini de nous en apercevoir.

 

 

/CÔTE-D’IVOIRE/

 

(p.127) Les formidables fortunes de FĂ©lix HouphouĂ«t-Boigny et d’ Albert-Bernard Bongo sont connues. Leur rĂŽ1e d’agent d’influence Ă©galement. Avec eux, Abidjan et Libreville Sont

devenus des tourniquets de valises Ă  billets. S’y installent aussi parfois des norias de colis d’ armements – lors des complots ou conflits contre la GuinĂ©e, le Nigeria, le Liberia, le Congo, etc., quand ce n’ est pas le Moyen-Orient. Ce que l’ on sait moins, et qui mĂ©rite un dĂ©tour, c’est Ă  quel prix furent imposĂ©s, en CĂŽte-d’Ivoire et au Gabon, ces parrains inexpugnables.

 

C’est en 1950 que l’Ivoirien FĂ©lix HouphouĂ«t a changĂ© de camp , un retournement auquel oeuvra particuliĂšrement François Mitterrand, ministre de la France d’ outre-mer. On

nĂ©gligera le suffixe Boigny, Ă  peu prĂšs aussi dĂ©cisif que le d’Estaing de Giscard. Le jeune FĂ©lix est nĂ© autour de 1900. Il a Ă©tudiĂ© et briĂšvement exercĂ© la mĂ©decine. HĂ©ritier d’une

chefferie traditionnelle et d’un vaste domaine agricole Ă  Yamoussoukro, il s’est affirmĂ© peu Ă  peu comme le leader des  (p.128) planteurs ivoiriens. En 1944, il accĂšde Ă  la tĂȘte de leur

syndicat. En 1946, il fonde et prĂ©side le Rassemblement dĂ©mocratique africain (RDA), parti prĂ©curseur de l’anti-colonialisme panafricain. Il est Ă©lu Ă  la Chambre des dĂ©putĂ©s, Ă  Paris, oĂč il obtient l’ abolition du travail forcĂ©. Beau dĂ©but !

Mais la rĂ©pression dĂ©clenchĂ©e en 1949-1950 par le gouverneur pĂ©choux va changer la donne. De nombreux militants du Parti dĂ©mocratique de CĂŽte-d’Ivoire (PDCI), la section ivoirienne du RD A, sont emprisonnĂ©s et condamnĂ©s. Le sĂ©nateur Victor Biaka-Boda, de l’ aile intransigeante du PDCI, est torturĂ© et assassinĂ© par des supplĂ©tifs syriens de l’armĂ©e coloniale, le 28 janvier 1950. Il a Ă©tĂ© trahi par ceux qui, dans son parti, prĂŽnent la collaboration avec le

colonisateur . Leader dĂ©jĂ  cĂ©lĂšbre du RDA panafricain, chef d’un PDCI honni par les colons, HouphouĂ«t a peur pour sa vie . Ses intĂ©rĂȘts de gros planteur l’Ă©loignent des rĂ©voltes urbaines. Une plainte pour dĂ©tournement de mineure (une de ces trĂšs jeunes filles françaises qu’il affectionne) est Ă©touffĂ©e . Parce qu’il se sent menacĂ©, parce qu’il est tenu, parce que c’ est son avantage, et parce qu’il sera pris au piĂšge de son nouveau discours francophile, HouphouĂ«t devient l’homme des Français. Ce n’est pas seulement qu’il sert leurs intĂ©rĂȘts, et les siens au

passage. Son ascension politique, de 1952 au tournant de l’indĂ©pendance, ira de pair avec un consentement : ĂȘtre exclusivement entourĂ© de conseillers politiques, financiers et militaires français.

 

(p.131) Le docteur Houphouët assiste personnellement à la torture de ses principaux rivaux ou opposants potentiels : flagellation au nerf de boeuf, à la laniÚre tressée, au fouet de liane, à la

matraque p1ombĂ©e; cataplasmes de piment pilĂ© sur les plaies, onguents de mĂȘme composition dans les orifices ou chantage sur les proches. Les uns sont disqualifiĂ©s naturels; l’aveu de crimes imaginaires, les autres vont croupir trois ou quatre ans en prison  . Quelques-uns, comme Ernest Boka, pĂ©rissent sous la torture, ou de mauvais traitements. C’est  peu, diront certains, par rapport aux crimes commis en d’autres pays. Mais l’opposition est brisĂ©e. Toute rĂ©sistance, au pillage intĂ©rieur comme Ă  l’aventurisme extĂ©rieur, est dĂ©couragĂ©e pour plusieurs dĂ©cennies.

DĂšs lors, la richesse d’HouphouĂ«t ne va cesser d’ enfler, surpassant longtemps la plus grosse fortune française . Elle a Ă©tĂ© Ă©valuĂ©e Ă 60 milliards de francs français : plus que le produit national brut ivoirien. MĂȘme si ce chiffre est surestimĂ©, plusieurs indices Ă©tayent son ordre de grandeur – Ă  commencer par l’ ampleur des cagnottes concĂ©dĂ©es aux courtisans. HouphouĂ«t a mobilisĂ© sans peine, « sur sa cassette personnelle », le milliard de francs qu’ a coĂ»tĂ© la basilique de Yamoussoukro. À la fin de sa vie, i1 dĂ©tenait d’innombrables intĂ©rĂȘts et propriĂ©tĂ©s en CĂŽte-d’Ivoire, en France et en Suisse. Une voie d’accumulation parmi bien d’autres : HouphouĂ«t produisait plus de 30 000 tonnes d’ ananas par an, un tiers de la production ivoirienne, avec des ouvriers payĂ©s par le budget de l’État !

 

/GABON/

(p.132) Je ne m’ Ă©tendrai pas sur la dilapidation des exceptionnelles richesses du Gabon, oeuvre conjointe d’Omar Bongo et de ses nombreux amis français : il y faudrait plusieurs

ouvrages. Les juges Éva Joly et Laurence Vichnievsky, aidĂ©es par le procureur de GenĂšve Bernard Bertossa, sont en train d’ailleurs d’en Ă©crire quelques chapitres. Avec Affaires africaines , Pierre pĂ©an a commencĂ© Ă  lever le voile. Plus tard, dans L’Homme de 1’ombre, il a racontĂ© un Ă©pisode clef de l’ accession au pouvoir de Bongo – l’ Ă©vĂ©nement qui, dit-il, l’ a dĂ©cidĂ© Ă  se dresser contre le systĂšme Foccart. Il s’ agit encore d’un assassinat, tellement significatif qu’il n’ es pas possible, ici, de ne pas en faire mĂ©moire.

 

(p.135) Omar Bongo est peut-ĂȘtre l’auteur de la dĂ©finition la plus explicite du clientĂ©lisme nĂ©ocolonial : « L’Afrique sans la France, c’est une voiture sans chauffeur. La France sans

l’Afrique, c’est une voiture sans carburant . » Pour la France, le moteur gabonais est une merveille gĂ©opolitique, Ă  double injection : pĂ©trole et uranium. La politique d’indĂ©pendance

atomique du gĂ©nĂ©ral de Gaulle passait par l’organisation d’une filiĂšre ultra-protĂ©gĂ©e d’ approvisionnement en uranium. Pierre Guillaumat fonda le CEA (Commissariat Ă  l’ Ă©nergie atomique) et prĂ©sida Elf-Aquitaine. Le haut-commissaire Ă  l’Ă©nergie atomique de Giscard, Michel Pecqueur, devint prĂ©sident d’Elf sous le premier septennat de Mitterrand, avant d’ atterrir dans le nuclĂ©aire gabonais : la prĂ©sidence de la Compagnie des mines d’uranium de Franceville. La surveillance de cet ensemble ultra-sensible Ă©tait assurĂ©e par la Comilog, en principe vouĂ©e Ă  l’exploitation des mines de manganĂšse. DirigĂ©e par Delauney, homme lige de Foccart, cette sociĂ©tĂ© aux « pertes » vertigineuses  a su accueillir Jean-Christophe

Mitterrand au sein de son conseil d’ administration…

Bongo a jouĂ© un rĂŽle dĂ©cisif dans les nĂ©gociations franco-arabes sur le pĂ©trole. AdhĂ©rant Ă  l’Opep, l’organisation des pays exportateurs de pĂ©trole, il s’est converti dans le mĂȘme

mouvement Ă  l’islam, avec la bĂ©nĂ©diction de Foccart. Roland Dumas a jumelĂ© son fief de Sarlat avec Franceville, la ville natale de son ami Omar – qui paie gĂ©nĂ©reusement ses (p.136)

conseils . Dans le grand marchandage franco-iranien de l’ « affaire des otages du Liban », Libreville a discrĂštement accueilli les nĂ©gociations entre Charles Pasqua et Gorbanifar,

l’homme de l’Irangate. Foccart, Pasqua, Dumas, Jean-Christophe Mitterrand, Elf, le nuclĂ©aire, le pĂ©trole,… : comme la suite de Bongo Ă  l’hĂŽtel Crillon, la corne d’abondance gabonaise est un aimant surpuissant.

C’est aussi une sorte de SuperphĂ©nix des relations franco-africaines, un surgĂ©nĂ©rateur tous comptes faits ruineux pour l’intĂ©rĂȘt de la France, mais tout le monde. On tente d’y bĂ©tonner de lourds secrets y compris nuclĂ©aires , en s’inquiĂ©tant de la sismicitĂ© de l’ex-ZaĂŻre tout proche. On est dĂ©bordĂ© par ces dĂ©chets Ă  vie longue, que confinent de plus en plus mal les banques suisses ou l’assassinat de quelques gĂȘneurs. MalgrĂ© toute l’Ă©nergie qui s’y brasse, le coeur en

fusion ne parvient pas Ă  brĂ»ler toutes les traces des entreprises les plus dĂ©raisonnables, ou les plus dĂ©shonorantes, basĂ©es ou Ă©chafaudĂ©es Ă  l’abri de la forteresse gabonaise – avec souvent

le parrainage d’HouphouĂ«t. Ainsi la guerre du Biafra.

 

/BIAFRA-NIGERIA/

 

(p.137) En 1967, le Nigeria entrait dans une terrible tragĂ©die. La dĂ©colonisation avait laissĂ© une FĂ©dĂ©ration prĂ©caire, composĂ©e ‘de trois rĂ©gions et d’une multiplicitĂ© de peuples. Depuis un an, les luttes de pouvoir dĂ©gĂ©nĂ©raient en pogroms inter-ethniques. Certains leaders ibos, emmenĂ©s par le lieutenant-colonel Odumegu Emeka Ojukwu, dĂ©cidĂšrent la sĂ©cession du Sud-Est, leur rĂ©gion d’ origine, sous le nom de « Biafra ». Ils la dĂ©cidĂšrent, admet l’un des principaux collaborateurs d’Ojukwu, contre la volontĂ© de la majoritĂ© des habitants de cette rĂ©gion, « y compris les Ibos » : la population en aurait « rejetĂ© complĂštement l’idĂ©e si elle avait Ă©tĂ© consultĂ©e librement ». Mais la sĂ©cession av ait une forte odeur pĂ©troliĂšre : le « Biafra » Ă©tait la principale zone de production du Nigeria – alors sixiĂšme producteur mondial, avant l’AlgĂ©rie et la Libye.

Le tandem franco-ivoirien Foccart-Houphouët sauta sur ce qui lui parut une magnifique opportunité : on pouvait à la fois diviser le Nigeria, géant anglophone toisant des voisins

(p.139) francophones dix fois moins peuplés, et damer le pion aux majors pétroliÚres anglo-saxonnes en ouvrant un boulevard à une nouvelle venue : Elf, filiale pétroliÚre des services

secrets foccartisés.

(p.140) La scission du Nigeria sert ces perspectives. « MĂȘme sans parler en termes militaires, que pĂšserait une poussiĂšre d’États francophones devant ces deux puissances ? », le Nigeria et le Ghana, s’interroge le gaulliste Yves Guena. Jacques Foccart est aussi clair . « de mon point de vue, le Nigeria Ă©tait un pays dĂ©mesurĂ© par rapport Ă  ceux que nous connaissions bien et qui

faisait planer sur ceux-ci une ombre inquiĂ©tante  ». Pour de Gaulle lui-mĂȘme, « le morcellement du Nigeria est souhaitable  ». Par sa taille, ce pays est forcĂ©ment suspect d’impĂ©rialisme envers une Afrique francophone balkanisĂ©e – une balkanisation dĂ©libĂ©rĂ©e, qui relĂšgue cette Afrique sous la houlette de l’Empire français. (p.141) Le Nigeria, de surcroĂźt, avait  poussĂ© l’insolence jusqu’Ă  rompre les relations diplomatiques avec Paris pour protester contre les essais atomiques français au Sahara. Impardonnable! À la premiĂšre occasion, donc, l’Empire contre-attaque… Pour complĂ©ter l’ ambiance, on peut noter que la sĂ©cession du Biafra est proclamĂ©e onze jours aprĂšs le veto gaullien Ă  l’entrĂ©e de la Grande-Bretagne dans la CommunautĂ© europĂ©enne.

L’aubaine biafraise suscite en fait une vĂ©ritable « ligue latine » contre les Anglo-Saxons. Les visĂ©es françaises sont en effet soutenues par le Portugal de Salazar, qui conservait son empire africain contre l’ avis amĂ©ricain, et par l’Espagne de Franco, qui possĂ©dait encore la GuinĂ©e Ă©quatoriale. C’est de la partie insulaire de cette colonie, Fernando Po , que partira vers le Biafra une grande part des approvisionnements en armes. GrĂące aux excellents contacts de Mauricheau-BeauprĂ©, le rĂ©gime d’apartheid sud-africain et le pouvoir blanc rhodĂ©sien s’ allient Ă  cette coalition archĂ©o-impĂ©rialiste du Sud-Ouest europĂ©en .

 

 

(p.141) Alors que la sĂ©cession, proclamĂ©e le 27 mai 1967, Ă©tait en passe d’ĂȘtre rĂ©duite par le gouvernement nigĂ©rian, les mercenaires, les armes et les fonds secrets franco-africains ont

prolongé durant trente mois une effroyable guerre civile, qui fit deux à trois millions de morts.

 

(p.142) DĂšs aoĂ»t 1967, Le Canard enchaĂźnĂ©5 signale la prĂ©sence au Biafra de « conseillers » europĂ©ens « qui ressemblent Ă  s’y mĂ©prendre Ă  des barbouzes français dĂ©pendant de Jacques

Foccart, secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral Ă  la CommunautĂ© et Ă  l’ÉlysĂ©e ».

(p.143) Le Canard n’ a pas tort. On retrouve le colonel Roger Faulques, cet ancien officier du 11e Choc (le service Action du Sdece) qui, avec l’aval foccartien, avait commandĂ© sept ans plus tĂŽt les « affreux » du Congo. Aux cĂŽtĂ©s du leader de la sĂ©cession katangaise MoĂŻse Tshombe, ces anciens militaires français, Ă  peine sortis des guerres d’Indochine et d’ AlgĂ©rie, avaient constituĂ© l’ ossature de la « gendarmerie katangaise »* . Un cas de figure assez voisin de celui du Biafra : la France aidait une riche province miniĂšre Ă  se dĂ©tacher d’une ex-colonie vaste et fragile, Ă©mancipĂ©e par une mĂ©tropole europĂ©enne concurrente. Roger Faulques, qui n’avait encore que le grade de commandant, dirigeait les opĂ©rations militaires des sĂ©cessionnistes katangais contre les forces de l’ONU. Selon Le Monde , il « s’Ă©tait rendu tristement cĂ©lĂšbre par son rĂŽle lors des interrogatoires qui ont eu lieu Ă  la villa Susini pendant la guerre d’AlgĂ©rie.»

Un autre ancien mercenaire du Congo, le trĂšs mĂ©diatique Bob Denard, s’ agite autour du Biafra. BlessĂ©, il ne participe pas aux combats, mais il veille au recrutement et Ă  la logis-

tique. Il va s’ affirmer comme le chef d’une milice foccartisante, pour trois dĂ©cennies.

 

(*Cf. Roger Trinquier et Jacques Duchemin, Notre guerre au Katanga, témoi-

gnages présentés par J. Le Bailly, La Pensée moderne, 1963; France-Zaïre-Congo,

1960-1997 Échec aux mercenaires, Agir ici et Survie/L’Harmattan, 1997, p.22.)

 

(p.144) Les livraisons d’armes massives ont dĂ©jĂ  commencĂ© – dĂšs les premiers succĂšs de l’armĂ©e fĂ©dĂ©rale du Nigeria. (p.145) Le 13 juillet 1967, selon le mercenaire Rolf Steiner , un «premier avion français chargĂ© de munitions ” atterrit Ă  Uli, au Biafra, « venant du Gabon “. L’ambassade amĂ©ricaine Ă  Lagos signale la fourniture par l’ armĂ©e française d’un bombardier

B26, « illĂ©galement acheminĂ© Ă  Enugu, capitale du Biafra, par un Ă©quipage français  “.

À partir d’aoĂ»t 1968, des dizaines d’avions dĂ©versent sans arrĂȘt des tonnes de matĂ©riel militaire sur les deux aĂ©rodromes – deux morceaux de route droite – que les Biafrais peuvent

encore utiliser. L’avance fĂ©dĂ©rale est stoppĂ©e brutalement. À Lagos, on manifeste contre la France. Mille tonnes d’armes et de munitions sont livrĂ©es en deux mois ! Libreville, Abidjan et Fernando Po sont les points de dĂ©part d’un vĂ©ritable pont aĂ©rien. Ce que confirme Ojukwu : il y a «plus d’avions atterrissant au Biafra que sur n’importe quel aĂ©rodrome d’Afrique Ă  l’exception de celui de Johannesburg”. Une dĂ©pĂȘche d’ Associated Press prĂ©cise : « Chaque nuit, des pilotes mercenaires transportent de Libreville au Biafra une vingtaine de tonnes d’armes et de munitions de fabrication française et allemande. […] Les avions sont pilotĂ©s par des Ă©quipages français et l’entretien est aussi assurĂ© par des Français  . “

Le journaliste Michel Honorin a suivi des mercenaires au Biafra. Il achĂšve de tirer le portrait d’une France semi-officielle surprise en plein dĂ©lit de trafic d’armes. « De trois Ă  six avions [arrivent] chaque soir au Biafra. […] Une partie (p.146) des caisses, embarquĂ©es au Gabon, portent encore le drapeau tricolore et l’immatriculation du ministĂšre français de la Guerre ou celle du contingent français en CĂŽte-d’Ivoire . »

Il ne s’agit pas que d’armes lĂ©gĂšres. La France fournit Ă  l’ armĂ©e biafraise 20 automitrailleuses et 16 hĂ©licoptĂšres . En 1969, le pilote suĂ©dois Carl-Gustav von Rosen, qui mĂšne des attaques aĂ©riennes pour le compte des sĂ©cessionnistes, ne cache pas la provenance de son escadrille : il dispose, indique-t-il au Monde , de cinq avions Saab « Ă©quipĂ©s pour le combat, sur une base aĂ©rienne militaire proche de Paris ».

Cet afflux d’armes, cette noria d’avions-cargos et cet appui aĂ©rien installĂšrent durablement la guerre civile, dĂ©cuplant le nombre des victimes. Le soutien diplomatique apportĂ© au Biafra par le gĂ©nĂ©ral de Gaulle en personne contribua Ă  faire Ă©chouer les nĂ©gociations de paix d’Addis-Abeba, durant l’Ă©tĂ© 1968 : adossĂ©e Ă  ce personnage prestigieux, l’intransigeance biafraise Ă©carta, selon le New York Times, « la derniĂšre chance de mettre un terme Ă  un sanglant jeu militaire qui pourrait ĂȘtre un suicide pour les Biafrais». En 1969 encore, alors que

Foccart, conscient de l’impasse, songeait Ă  une relance des nĂ©gociations, de Gaulle estimait « que le moment n’Ă©tait pas venu, qu’il fallait aider les Biafrais Ă  marquer des points sur le

terrain, en sorte qu’ilspuissent nĂ©gocier en meilleureposition».

 

L’appui diplomatique n’est qu’un Ă©lĂ©ment, et pas le plus important, d’une campagne terriblement moderne, et Ă  bien des Ă©gards prophĂ©tique, visant Ă  capter la sympathie (p.147)

internationale. D’un cĂŽtĂ©, la misĂšre de plus en plus tragique causĂ©e par la prolongation de la guerre civile suscitait un sursaut de gĂ©nĂ©rositĂ© incontestable – celui des premiers French doctors, qui deviendront MĂ©decins sansfrontiĂšres -, de l’autre, une formidable intoxication mĂ©diatique et l’utilisation intensive du camouflage humanitaire aidaient Ă  prolonger la guerre… Ralph Uwechue, dĂ©lĂ©guĂ© du Biafra Ă  Paris parlait clairement d’ une « conquĂȘte de l’opinion publique » française.

L’action psychologique fut conçue et menĂ©e, magistralement, par la sociĂ©tĂ© Markpress, basĂ©e Ă  GenĂšve . En dix-sept mois (de fĂ©vrier 1968 Ă  juin 1969), cette agence de publicitĂ© lança une sĂ©rie d’actions de presse dont l’Ă©dition abrĂ©gĂ©e comprend, en deux volumes, quelque 500 pages de textes, d’ articles et de communiquĂ©s. Cette propagande permit aux thĂšses biafraises de tenir le haut du pavĂ©, Ă©touffant les arguments de Lagos. Le thĂšme le plus martelĂ© fut celui du «gĂ©nocide » par la faim.

Pour y couper court, le gouvernement nigĂ©rian accepte, dĂšs septembre 1968, qu’une Ă©quipe internationale de quatre observateurs, des officiers supĂ©rieurs canadien, suĂ©dois, polonais et anglais, vienne enquĂȘter sur ces accusations. À l’unanimitĂ©, la commission conclut que « le terme de gĂ©nocide est injustifié». En France, personne ne la croira. Personne ne ignalera le traitement correct des prisonniers de guerre biafrais, ni des groupes ibos vivant dans les zones reconquises par l’ annĂ©e fĂ©dĂ©rale.

(p.148) La propagande dĂ©veloppe aussi l’image d’une guerre de religion : une marĂ©e de musulmans s’apprĂȘterait Ă  exterminer 14 millions de chrĂ©tiens biafrais. On oublie que, sur quinze membres du Conseil exĂ©cutif fĂ©dĂ©ral de Lagos, neuf sont chrĂ©tiens, et que le clivage de dĂ©part ressortait plus d’une exacerbation ethnique que du fanatisme religieux; aprĂšs la capitulation du Biafra, l’ amnistie aussitĂŽt proclamĂ©e par Lagos viendra contredire les prĂ©dictions de « gĂ©nocide » encore rĂ©pĂ©tĂ©es par Ojukwu depuis son premier exil ivoirien.

Chevaliers blancs des chrétiens affamés, les mercenaires sont pleinement réhabilités. Leur chef, Bob Denard, retrouve (p.149) une virginité perdue au service de Mobutu : elle resservira

dans de futures aventures foccartiennes. La presse cĂ©lĂšbre les exploits de ces baroudeurs, encadrant un peuple de rĂ©sistants hĂ©roĂŻques . C’est tout juste si elle ne leur confĂšre pas l’aura des volontaires des Brigades internationales, trente ans plus tĂŽt – bien que Franco fasse partie de la coalition pro-biafraise.

En France, une grande campagne de collecte de fonds. est lancĂ©e avec l’appui de la tĂ©lĂ©vision publique, l’ORTF, et du gouvernement. Le prĂ©sentateur sollicitĂ© reçoit 30 000 francs «pour galvaniser la gĂ©nĂ©rositĂ© des Français en faveur du Biafra». Mais l’urgence humanitaire couvre le trafic d’armes. Significativement, Ă  Paris, le Conseil des ministres du 12 juin 1968 a dĂ©cidĂ© simultanĂ©ment l’ embargo sur les armes et l’intensification de l’aide humanitaire. Le commandant Bachman, un officier suisse, dĂ©clare tranquillement Ă  la Feuille d’Avis de Lausanne « ĂȘtre parti pour le Biafra sous le pavillon de la Croix-Rouge » et y avoir livrĂ© des armes.

Livraisons de vivres et de matĂ©riel de guerre sont intimement mĂȘlĂ©es sous ce pavillon protecteur, et trĂšs rĂ©munĂ©rateur (plus de 30 000 dollars par mois pour un chef de bord ) : (p.150) on fournit «pĂ©toires et munitions en caisses de baby-food et lait concentrĂ© de la Croix-Rouge », raconte le docteur Ducroquet, un Foccartien de Libreville . L’opĂ©ration est facilitĂ©e par une coĂŻncidence : le dĂ©lĂ©guĂ© de la Croix-Rouge dans la capitale gabonaise n’ est autre… que l’ attachĂ© militaire français, le colonel Merle.

MĂȘme l’ Agence France-Presse l’ admet, les avions-cargos chargĂ©s d’armes « atterrissent de nuit sur l’aĂ©rodrome d’Uliplus ou moins sous la protection des avions d’aide humanitaire4».

Ce qui n’empĂȘche pas ces derniers de se voir imposer des « droits d’atterrissage », qui serviront Ă  acheter des armes …

Laissons Jacques Foccart rĂ©sumer la mĂ©thode employĂ©e, avec le dĂ©tachement de l’age et d’une insensibilitĂ© raffinĂ©e :

« Les journalistes ont dĂ©couvert la grande misĂšre des Biafrais. C’est un bon sujet. L’opinion s’Ă©meut et le public en demande plus. Nous facilitions bien entendu le transport des reporters et des Ă©quipes de tĂ©lĂ©vision par des avions militaires jusqu’Ă  Libreville et, de lĂ , par les rĂ©seaux qui desservent le Biafra . »

 

Tout rapprochement avec la « couverture » d’Ă©vĂ©nements survenus un quart de siĂšcle plus tard, du cĂŽtĂ© de Goma, au dĂ©but de l’Ă©tĂ© 1994, ne saurait procĂ©der que d’esprits malpensants. En 1994, le convoyage passera plutĂŽt par Bangui, les mĂ©dias seront dirigĂ©s vers les colonnes de rĂ©fugiĂ©s hutus affluant vers les militaires français, au Kivu. (p.151) Et l’Ă©motion de l’opinion face Ă  l’Ă©pidĂ©mie de cholĂ©ra enfouira l’horreur du gĂ©nocide. En Afrique, la France des « coups tordus » sait admirablement mĂȘler les logistiques de la guerre et de la compassion. Cela ne date pas d’hier (le Rwanda) : dĂšs le Biafra, berceau de la rĂ©volte humanitaire française, nous avons Ă©tĂ© manipulĂ©s dans les grandes largeurs. S’ en souvenir fait partie du devoir de mĂ©moire.

 

/TCHAD/

 

(p.157) En mars 1963, un commissaire de police (français!) vient avec un dĂ©tachement tchadien arrĂȘter Outel Bono Ă  son domicile. Un autre commissaire français, « Pierre », conseiller technique au ministĂšre tchadien de l’IntĂ©rieur, pointe son  nez. L’interpellĂ© est accusĂ© de complot contre la sĂ©curitĂ© extĂ©rieure de l’État et de tentative d’assassinat du chef de

l’État. C’est l’Ă©poque de pseudo-complots similaires en CĂŽte-. d’Ivoire, oĂč le prĂ©sident HouphouĂ«t est Ă©galement cernĂ© de conseillers français. Un bon moyen de « faire le mĂ©nage ».Le commissaire Pierre a alourdi le dossier d’accusation : il a falsifiĂ© et post-datĂ© (en 1963) les courriers qu’ Outel Bono avait adressĂ©s en 1961 Ă  de jeunes militants . JugĂ© par une « Cour

de sĂ»retĂ© de l’État “, le mĂ©decin est condamnĂ© Ă  mort en juillet 1963. Me Pierre Kaldor, son avocat français a, a Ă©tĂ© (p.158) arrĂȘtĂ© au domicile des Bono par trois gendarmes français et

interdit de plaider par un dĂ©cret de circonstance, excluant opportunĂ©ment tout dĂ©fenseur « Ă©tranger “. Telle se maintient la prĂ©sence française : une police inique, la force sans le droit.

 

(p.159) Au bout d’un an, les Bono sont autorisĂ©s Ă  revenir Ă  Fort-Lamy. Tombalbaye propose de nouveau Ă  Outel Bono de devenir ministre. Nouveau refus. Le mĂ©decin veut continuer

de soigner la population. À la fin de 1968, il finit par accepter le poste de directeur de la SantĂ©.

Moins de six mois passent. En avril 1969, un groupe d’anciens militants Ă©tudiants de la FEANF a l’audace d’organiser une confĂ©rence sur la culture du coton – le pivot de l’Ă©conomie nĂ©ocoloniale dans le sud du pays. Cette culture de rente est entiĂšrement contrĂŽlĂ©e par la Cotontchad, filiale d’une sociĂ©tĂ© française, la CFDT (Compagnie française du textile). La rĂ©munĂ©ration des paysans producteurs est Ă©videmment trĂšs faible. Outel Bono est invitĂ© Ă  s’exprimer. On imagine qu’il ne bĂ©nit pas cette forme d’exploitation, au sens littĂ©ral. Il dĂ©plore la stagnation du prix d’achat du coton. Le lendemain soir, Bono et les organisateurs de la confĂ©rence sont arrĂȘtĂ©s, pour offense au chef de l’État. Il faut dire que l’atmosphĂšre politique est Ă©lectrique : on est Ă  un mois de l’Ă©lection prĂ©sidentielle, et certains voudraient pousser Outel Bono, dĂ©jĂ  trĂšs populaire, Ă  se prĂ©senter. On le condamne Ă  cinq ans de prison pour lui en ĂŽter toute envie.

Mais cette fois la réaction des habitants de Fort-Lamy est plus vive. AprÚs une série de manifestations, Outel Bono est libéré en août 1969. Il reprend son poste de directeur de la Santé. En un peu moins de trois ans, il aura le « malheur » de  trop bien réussir : il multiplie les dispensaires à travers le pays, il parvient à enrayer une épidémie de choléra. Son aura

est au zénith, tandis que celle de Tombalbaye continue de plonger.

Le colonel Camille Gourvenec, qui est depuis 1966 le conseiller trĂšs spĂ©cial de Tombalbaye (aprĂšs un passage par la guerre d’AlgĂ©rie), ne sait comment remonter la pente. Ce Franco-Tonkinois, mariĂ© Ă  un professeur d’ anglais, fait la pluie et le beau temps Ă  Fort-Lamy. Il commande la garde (p.160) nationale. Surtout, il dirige le CCER (Centre de coordination

et d’ exploitation des renseignements), une officine de services secrets et de basses oeuvres policiĂšres, oĂč l’ on torture volontiers. Une sorte d’ Ă©quivalent tchadien du SĂ©doc camerounais. Il y est secondĂ© par le capitaine Pierre Galopin qui sera plus tard exĂ©cutĂ© par le rebelle HissĂšne HabrĂ©, et par le gendarme GĂ©linon. Au titre de la coopĂ©ration militaire

franco-tchadienne.

 

(p.161) En février 1973, Djiguimbaye, directeur de la Banque de  développement du Tchad (aprÚs avoir été ministre du Plan), propose à Outel Bono de construire, en concertation avec

plusieurs figures politiques tchadiennes – Adoum Hel Bongo, Saleh Kebzaboh, Julien Maraby, l’ ambassadeur Toura Ngaba… -, une alternative politique au rĂ©gime discrĂ©ditĂ© de Tombalbaye : le « Mouvement dĂ©mocratique de rĂ©novation tchadienne » (MDRT). Djiguimbaye, franc-maçon affiliĂ© Ă  la Grande Loge nationale française (GLNF), profite d’un voyage Ă  Paris pour prĂ©senter Ă  Outel Bono son « frĂšre » (p.162) Henri Il est difficile d’imaginer que Bono ne ]’ait pas compris, Bayonne est en rĂ©alitĂ© un officier des services secrets : il y a rang de colonel, aprĂšs une longue carriĂšre commencĂ©e Ă  Londres, dans le BCRA (Bureau central de renseignement et d’ action) gaulliste, et poursuivie sous diffĂ©rentes couvertures, dont celle d’intermĂ©diaire en affaires et spĂ©cialiste en gisements de diamants; bref, une trajectoire typiquement foccartienne. Bono prĂ©sume sans doute que l’affabilitĂ© de Bayonne tĂ©moigne d’un feu vert ou orange de la cellule africaine de l’ÉlysĂ©e, excĂ©dĂ©e par la versatilitĂ© et l’inefficacitĂ© de Tombalbaye. Ou il estime que sa cuillĂšre est plus longue que celle du diable.

 

(p.164) Avec ses amis politiques, le docteur veut tenir une confĂ©rence de presse Ă  Paris le mardi 28 aoĂ»t pour lancer officiellement le MDRT. Une rencontre prĂ©paratoire est prĂ©vue le dimanche 26 Ă  10 heures. Peu avant 9 h 30, Outel quitte l’appartement de la rue Sedaine. Il rejoint sa voiture, une DS CitroĂ«n, garĂ©e face au80, rue de la Roquette. Il s’installe au volant, pose son porte-documents Ă  cĂŽtĂ© de lui, met la clef de contact et s’apprĂȘte Ă  dĂ©marrer quand un homme ouvre brutalement la portiĂšre et l’abat de deux balles de revolver. L’homme s’enfuit en 2 CV, par une rue en sens interdit. La police arrive. Plusieurs tĂ©moins fournissent un signa-

lement précis du meurtrier, qui attendait prÚs de sa 2 CV quarante minutes au moins avant le crime.

(p.165)  À L’Isle-Adam, chez les Bayonne, un « frĂšre » tchadien , procurĂ© par l’ ami Djiguimbaye, JĂ©rĂŽme Djimadoum, faisait office de serviteur non dĂ©clarĂ©. Il a assistĂ© aux six mois de relations Bayonne-Bono. Il manifeste une envie de parler. Il meurt d’une « diarrhĂ©e », moins d’un mois aprĂšs le meurtre du docteur Bono.

Le porte-documents de ce dernier a disparu. L’appartement a Ă©tĂ© perquisitionnĂ© dĂšs le 26 aoĂ»t, hors la prĂ©sence de Nadine Bono. Tous les papiers du dĂ©funt ont Ă©tĂ© escamotĂ©s.

Dans son Canard dĂ©chaĂźnĂ©, Tombalbaye a cessĂ© aussitĂŽt d’attaquer Foccart. Il avait pourtant trĂšs mal pris le message codĂ© du 28 juillet . « LĂąchages ». Ce titre de l’ article de Jeune

Afrique Ă©voquant l’ avenir politique d’Outel Bono ne pouvait que signifier sa propre disgrĂące. Via un numĂ©ro furibond de son Canard, il avait rĂ©pliquĂ© en menaçant Foccart de nouvelles rĂ©vĂ©lations. L’assassinat d’Outel Bono donne le signal de la trĂȘve.

Saisi du meurtre, le juge d’instruction Alain Bernard essaie de le faire passer pour un crime passionnel  tout comme, au mĂȘme moment, il Ă©gare l’ affaire des « p1ombiers » du Canard

enchaĂźnĂ© (le pĂ©riodique français, Ă  ne pas confondre avec son ersatz tchadien). Il esquive les Ă©vidences que lui met sous le nez Me Kaldor. Il dilue tant et si bien l’enquĂȘte qu’il est promu procureur gĂ©nĂ©ral Ă  Bastia, un poste oĂč il est recommandĂ© de s’assoupir. Il sera remplacĂ© par un collĂšgue de la mĂȘme veine artistique, le juge Pinsseau.

 

(p.166) Thierry Desjardin, du Figaro, dĂ©couvre que l’assassin d’Outel Bono serait un certain LĂ©on Hardy, ou Leonardi . Ce nom, en rĂ©alitĂ© un pseudonyme, suffit Ă  la police pour remon-

ter jusqu’ au tenancier d’un bar d’ Avignon, de son vrai nom Jacques Bocquel . C’est un sĂ©ide du Sdece, et un ami de Gourvenec, comme l’ attestent de nombreuses correspondances. Il avait montĂ© en Centrafrique une police politique au service de Bokassa, dans le genre du CCER de Fort-Lamy. Il s’y mĂȘlait aussi des oppositions et rĂ©bellions tchadiennes – tantĂŽt les soutenant, tantĂŽt « interrogeant » leurs militants exilĂ©s. BrouillĂ© avec Bokassa, il s’Ă©tait fait expulser de Bangui au dĂ©but de 1972. ArrĂȘtĂ© Ă  l’escale de Fort-Lamy par des policiers tchadiens soupçonneux, il avait Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ© par la fine Ă©quipe de son ami, le FouchĂ© de Tombalbaye. (p.167) Plus tard, interrogĂ© par la police dans le cadre de l’affaire Bono, Bocquel ne cachera pas que Gourvenec lui a proposĂ© plusieurs missions dĂ©licates, dont celle d’ enlever le leader rebelle tchadien Abba Siddick. Si on le lui avait demandĂ©, admet-il, il n’ aurait pas hĂ©sitĂ© Ă  abattre Outel Bono. Mais il nie l’avoir fait. Il n’est pas entendu par le juge d’instruction, et encore moins inculpĂ©.

Pourtant, son dossier est accablant. Il possĂšde une 2 CV Ă  six glaces latĂ©rales, semblable Ă  celle dans laquelle s’est enfui l’ assassin. Son signalement correspond aux tĂ©moignages. Entendue, la serveuse de son bar tĂ©moigne que Bocquel a reçu la veille du crime un coup de tĂ©lĂ©phone qui l’ a trĂšs perturbĂ©, et qu’il est parti aussitĂŽt. Elle-mĂȘme a Ă©tĂ© priĂ©e de se faire voir ailleurs. Il est Ă©tabli que, dĂ©but 1974, Bocquel a soudain sorti 200000 francs pour acheter une villa. .

Me Kaldor demande au juge d’ instruction de trancher l’affaire en comparant les empreintes digitales de Bocquel avec celles, trĂšs lisibles, relevĂ©es le jour mĂȘme sur les vitres de la DS d’Outel Bono (garĂ©e chez les Bayonne tout au long de l’instruction!). Le juge finit, en apparence, par cĂ©der Ă  la partie civile : il fait comparer les empreintes, non Ă  celles de Bocquel, mais Ă  celles des policiers qui ont extrait Bono de la voiture ! Il refuse les confrontations dĂ©cisives. Ses commissions d’enquĂȘte mettent jusqu’Ă  plus d’un an pour parvenir Ă  la police judiciaire, et leurs rĂ©sultats plus de quatre ans Ă  rentrer. PrĂšs de neuf ans aprĂšs le meurtre, le juge Pinsseau rend un non-lieu, le 20 avril 1982.

Nadine Bono se pourvoit en appel, puis en cassation. Le procureur de la Cour de cassation produit un rĂ©quisitoire qui convainc totalement de la culpabilitĂ© de Bocquel… mais conclut au rejet du pourvoi. Ce qui est fait, le 6 dĂ©cembre 1983. Le dossier est clos. Ultime mesquinerie : on demande Ă  Nadine Bono de payer les frais de justice – au prĂ©texte qu’ elle n’a pas pu prouver qu’il s’agissait d’un assassinat !

Un (p.168) peu comme en Chine, oĂč l’on demande aux familles des condamnĂ©s Ă  mort de payer la balle de l’exĂ©cution


(p.169) Un grief politique a pu servir de prĂ©texte. L’hebdomadaire allemand Der Spiegel avait rĂ©vĂ©lĂ© un accord secret entre Paris et Tripoli : la France laisserait Ă  la Libye la bande d’ Aouzou. Cette zone dĂ©sertique au nord du Tchad, revendiquĂ©e par Tripoli, paraissait dotĂ©e d’un trĂšs riche sous-sol. Les compagnies occidentales auraient prĂ©fĂ©rĂ© placer ce pactole sous la fĂ©rule d’un Kadhafi plutĂŽt que le laisser dormir en lisiĂšre d’un Tchad anarchique. Devant Bayonne, Outel Bono avait signifiĂ© sa ferme opposition Ă  ce marchandage – un nouveau

signe de son insuffisante flexibilité.

Le 15 janvier 1975, Ă  N’Djamena (le nouveau nom de Fort-Lamy), le fantasque Tombalbaye fait arrĂȘter Djiguimbaye et Mahamat Outmane, un entrepreneur qui fut en affaires avec Henri Bayonne pour des livraisons de fers Ă  bĂ©ton : on les accuse d’ avoir, avec Bayonne, commanditĂ© l’ assassinat d’Outel Bono ! Tombalbaye « cuisine ” lui-mĂȘme les deux prisonniers, qui en savaient sĂ»rement beaucoup. Mais il est (p.170) bientĂŽt renversĂ© et tuĂ© dans un coup d’État, que Gourvenec a pour le moins laissĂ© faire. Les deux accusĂ©s sont libĂ©rĂ©s.

En dĂ©cembre 1973, peu aprĂšs le dernier interrogatoire de son ami Jacques Bocquel, le colonel Gourvenec meurt d’une indigestion brutale aprĂšs avoir mangĂ© de la pĂątisserie. Dans ses « mĂ©moires », Foccart renie durement cet agent gĂȘnant. Si on l’en croit, le colonel aurait pu presque par hasard s’introduire auprĂšs de Tombalbaye et occuper durant neuf ans une position aussi l’ aval ni du Sdece, ni de la cellule africaine de . Foccart applique en cela la rĂšgle non Ă©crite des services secrets : le pouvoir politique lĂąche ceux dont l’ action, dĂ©couverte, les dessert. On peut quand mĂȘme rappeler cette rĂšgle Ă  tous ceux dont le ton patelin des souvenirs foccartiens endormirait la vigilance.

 

/BURKINA-FASO/

 

(p.173) Le 15 octobre 1987, un commando attaque les bĂątiments du Conseil de l’entente Ă  Ouagadougou, capitale du Burkina-Faso – le « pays des hommes intĂšgres “. Tel est le nom africain, d’une fiertĂ© modeste, qu’une rĂ©volution assez brĂšve a donnĂ© depuis trois ans Ă  un ex-territoire de l’Afrique occidentale française, la Haute-Volta. Haute par rapport Ă  quoi, si ce n’est en rĂ©fĂ©rence dĂ©suĂšte aux appellations fluviales des dĂ©partements français ? Cette rĂ©volution est animĂ©e, portĂ©e, par un jeune capitaine de trente-huit ans, intĂšgre et passionnĂ©, Thomas Sankara. Il a rĂ©uni son secrĂ©tariat dans ces bĂątiments sans faste. Il travaille sans protocole  et sans guĂšre de protection. Les assaillants, des soldats d’Ă©lite de l’ armĂ©e burkinabĂ©, viennent l’ abattre. Ils tuent aussi sept de ses proches collaborateurs et son infime garde personnelle. Un mĂ©decin dĂ©livre le permis d’inhumer : Sankara, (p.174) « mort naturelle ». Son corps est enterrĂ© Ă  la sauvette dans une tombe trop petite.

 

(p.180) En attendant, le nouveau pouvoir adopte un style conforme Ă  son souci du bien public: Sankara roule en Renault 5 et vend toutes les limousines de l’État, (p.181) il impose Ă  ses ministres le mĂȘme train de vie modeste qu’il s’applique Ă  lui-mĂȘme. Il parle frĂ©quemment en langue africaine  encore une incongruitĂ© en Françafrique. Et il instaure des modes de dĂ©cision

collective, qu’il prĂ©servera jusqu’Ă  la fin.

(p.182) DĂšs 1984, le dictateur du Mali voisin, Moussa TraorĂ© – un Françafricain cruel et richissime -, reçoit une grosse quantitĂ© d’ armes. Le Burkina n’ en a guĂšre. Rien de tel pour donner l’envie d’une nouvelle guerre, au prĂ©texte d’un litige frontalier pourtant en voie d’arbitrage. Sankara rĂ©siste tant qu’il peut aux provocations mais, minoritaire au sein des instances burkinabĂ©, il doit consentir Ă  un bref conflit fratricide . Le pays et la rĂ©volution tiennent le choc.

Contre l’intrus Sankara, HouphouĂ«t crĂ©e une quatriĂšme rĂ©gion militaire dans le nord du pays’ Ă  proximitĂ© du Burkina. La CĂŽte-d’Ivoire, rappelons-le, est liĂ©e Ă  la France par un accord de dĂ©fense : l’armĂ©e ivoirienne est quasiment un corps supplĂ©tif de son homologue française, qui la tient en Ă©troite tutelle. Sankara ne cesse de fustiger l’impĂ©rialisme et ses relais locaux : HouphouĂ«t ne peut pas ne pas se sentir visĂ©. Et l’ idĂ©alisme de la rĂ©volution burkinabĂ© sĂ©duit la jeunesse ivoirienne.

(p.183)  Malgré une brÚve réconciliation en février 1985, les escarmouches se multiplient entre Houphouët et Sankara. En septembre 1985, le second claque la porte du Conseil de

l’Entente : ce regroupement rĂ©gional des ex-colonies francophones, sous 1a houlette d’HouphouĂ«t, est depuis deux dĂ©cennies l’ apanage du PrĂ©sident ivoirien. Sankara accuse ce

rassemblement, d’ « origine rĂ©actionnaire, droitiĂšre, conservatrice, arriĂšre-gardiste », d’ĂȘtre un instrument de la « stratĂ©gie nĂ©ocoloniale française ». Les autres chefs d’État du Conseil de l’Entente sont dĂ©signĂ©s comme « des alliĂ©s locaux de l’impĂ©rialisme qui gambadent de sommet folklore en sommet folklore Ă  la recherche d’un soutien moral et logistique  ». C’ est ce qui s’ appelle secouer le cocotier !

(p.184) Le prĂ©sident togolais EyadĂ©ma se situe d’emblĂ©e, on l’imagine, dans le camp anti-sankariste. Au fil des annĂ©es, il est devenu trĂšs proche du vieil HouphouĂ«t, qui songe Ă  lui lĂ©guer la gĂ©rance rĂ©gionale des intĂ©rĂȘts françafricains. L’hostilitĂ© du gĂ©nĂ©ral togolais contre le capitaine burkinabĂ© s’ exacerbe quand, le 23 septembre 1986, un commando de soixante-dix

hommes venus du Ghana tente de renverser son régime :

EyadĂ©ma accuse son voisin rĂ©volutionnaire d’ avoir formĂ© et encadrĂ© les assaillants, et dĂ©nonce l’intervention imminente de deux cents parachutistes burkinabĂ©. Selon Foccart, c’est

une affabulation . L’Ă©pisode reste confus. La prĂ©paration d’une telle attaque ne pouvait Ă©chapper aux services français, et il Ă©tait inĂ©vitable que Paris envoie des troupes pour maintenir son pion togolais. Ce qui advint.

EyadĂ©ma est le premier Ă  reconnaĂźtre le rĂ©gime installĂ© par les assassins de Sankara, dĂšs le surlendemain du coup d’Etat. Deux mois aprĂšs, il rĂ©serve un accueil grandiose Ă  CompaorĂ©

en visite au Togo. À la grande satisfaction de leur ami commun, le ministre français de l’IntĂ©rieur Charles Pasqua.

À Paris, en mars 1986, Jacques Foccart est revenu dans les coulisses du pouvoir, aux cĂŽtĂ©s du Premier ministre de cohabitation Jacques Chirac. Les deux hommes, Ă  peine installĂ©s Ă  Matignon, se sont (p.185) prĂ©cipitĂ©s chez HouphouĂ«t, Ă  amassoukro, pour bĂ©tonner la Françafrique.

 

/France PRO-APARTHEID/

 

(p.190) La premiÚre cohabitation (1986-1988) restera dans les mémoires comme la belle époque de la Françafrique. Le réseau Mitterrand brasse à plein régime, grùce à ses pois

sons-pilotes : le fils du PrĂ©sident, Jean-Christophe, qui a reçu en bĂ©nĂ©fice la cellule Afrique de l’ElysĂ©e, son ami Jeanny Lorgeoux  et le conseiller de l’ombre François de Grossouvre.

Le rĂ©seau Pasqua se dĂ©ploie, autour du nouveau ministre de l’IntĂ©rieur et de son fils, Pierre. Jacques Foccart s’est installĂ© en face de Matignon, prĂšs de Jacques Chirac. Les affaires

souterraines marchent fort entre les deux continents. Jusqu’ en Afrique du Sud, oĂč les Ă©missaires françafricains vont littĂ©ralement au charbon.

Le rĂ©gime sud-africain, qui continue d’imposer l’ apartheid, est l’objet d’une rĂ©probation universelle et d’un boycott international. CĂŽtĂ© rĂ©probation, Foccart et HouphouĂ«t s’ activent

depuis seize ans déjà à réinsérer politiquement leurs amis de Pretoria, qui furent leurs alliés durant la guerre du Biafra; le président Pieter Botha, leur grand homme, a été invité en

(p.192) France à la fin de 1986 . CÎté boycott, la France des réseaux est la championne des contournements en tous genres : importations clandestines de charbon (via la Belgique, notamment. La France se met à raffoler du charbon « belge ».), coopération dans le

nuclĂ©aire, trafics d’ armes, etc.

Le Parti socialiste et la droite ont chacun leur « Monsieur Afrique du Sud “, Jeanny Lorgeoux et Jean-Yves Ollivier – devenus forcĂ©ment amis. Comme par hasard, tous deux ont Ă©tĂ© administrateurs d’une filiale de Charbonnages de France et se sont investis dans le nĂ©goce charbonnier. Jeanny Lorgeoux s’ entremet volontiers pour Alsthom, lourdement engagĂ©e dans le nuclĂ©aire sud-africain,. Le journaliste Yves Loiseau impute Ă  Jean-Yves Ollivier un coup plus audacieux entre TĂ©hĂ©ran, Pretoria et P aris : l’ Ă©change de  pĂ©trole contre des armes, sur fond de prise d’ otages au Liban. On aurait apaisĂ© les exigences des mollahs en dĂ©pannant le rĂ©gime d’apartheid! Acheteur thĂ©orique du pĂ©trole destinĂ© Ă  l’Afrique du sud, l’archipel des Comores aurait servi de support Ă  ce « grand troc  “.

Les mercenaires de Bob Denard gardent ces Ăźles de l’ocĂ©an Indien, devenues la base avancĂ©e des opĂ©rations occultes franco-sud-africaines : ventes et achats d’ armes, circuits financiers abritĂ©s par les casinos ou l’hĂŽtellerie, guĂ©rillas diverses contre les rĂ©gimes anti-apartheid, dont le Mozambique voisin. Assez naturellement, une forte proportion des affairistes et aventuriers français mĂȘlĂ©s Ă  ces opĂ©rations sont issus des diverses chapelles de l’ extrĂȘme droite française.

 

(p.193) À Paris, il /Nelson mandela/ a dĂ©lĂ©guĂ© une ancienne enseignante du Cap, Dulcie September. Dans un pays, la France, beaucoup moins mobilisĂ© que d’autres par le combat contre l’apartheid , l’aura mĂ©diatique de la dĂ©lĂ©guĂ©e de l’ANC ne peut ĂȘtre que limitĂ©e. Cela convient tout Ă  fait Ă  cette militante, accoutumĂ©e Ă  diffuser ses idĂ©es auprĂšs de ses semblables, les citoyens ordinaires. C’est une femme de conviction, que la sĂ©grĂ©gation Ă©ducative a rĂ©voltĂ©e. Surtout, c’ est quelqu’un d’obstinĂ©, qui n’admet pas les infractions au boycott et qui a

dĂ©cidĂ© de leur faire la chasse…

Au printemps 1986, l’ANC a dĂ©mĂ©nagĂ© son bureau parisien dans un immeuble du Xe arrondissement, 28, rue des Petites-Écuries, au quatriĂšme Ă©tage. Le mĂȘme jour, sur le mĂȘme palier, s’est installĂ©e une petite sociĂ©tĂ©, Sport Eco, Ă©ditrice d’un lettre bimensuelle sur l’ Ă©conomie du sport. CoĂŻncidence ? Son rĂ©dacteur en chef, Pierre Cazeel, est un ancien reporter de Radio-France, spĂ©cialiste de l’ Afrique du Sud. Il a rĂ©alisĂ© un long reportage sur l’ attentat Ă  la bombe, qui a saccagĂ© en 1982 le bureau londonien de l’ ANC. Sans savoir tout cela, Dulcie September se mĂ©fie de ce voisin : elle a l’impression qu’il l’ observe. Mais qu’y faire, Ă  part surveiller jalousement l’ arrivĂ©e du courrier ?

(p.194) Dulcie September, d’ailleurs, a d’autres soucis en tĂȘte. Elle recueille des informations sur les complicitĂ©s dont bĂ©nĂ©ficie le rĂ©gime d’apartheid. Via une source militaire, elle en sait

davantage sur les trafics d’armes entre Paris et Pretoria. Elle juge ces renseignements trĂšs importants. Elle n’est sans doute pas la seule de cet avis, mais ceux qui le partagent ne sont pas ses amis. Plusieurs fois, au dĂ©but de 1988, elle tĂ©lĂ©phone Ă  son supĂ©rieur londonien, Aziz Pahad : elle lui demande de venir la voir Ă  Paris; elle ne lui en dit pas plus sur ses dĂ©couvertes, mais Pahad a l’impression qu’elles touchent au nuclĂ©aire. Dulcie Septemberjoint Ă  Oslo un responsable de la Campagne mondiale contre la collaboration militaire et nuclĂ©aire avec l’ Afrique du Sud, Abdul Minty. Elle lui annonce un envoi de documents… qui n’ arrivera jamais. Relevons au passage l’extrait d’un article de Vincent Hugeux, paru dix ans plus tard dans L’Express : parmi les raisons de l’engagement français dans le camp du gĂ©nocide

rwandais, il signale la piste de « la “dette” contractĂ©e envers Kigali pour son rĂŽle de transit docile lors de livraisons secrĂštes d’armements destinĂ©s Ă  l’Afrique du Sud de l’apartheid. […] La commande aurait portĂ© […] sur de l’Ă©quipement nuclĂ©aire ».

Dulcie September dĂ©clare Ă  son chef Pahad qu’ elle se sent menacĂ©e. À l’ autre bout du fil, celui-ci trouve « paranoĂŻde » l’insistance inquiĂšte de son interlocutrice. Il ne donne pas suite. Dulcie September demande au gouvernement français de lui accorder une protection policiĂšre. Bien que le reprĂ©sentant de l’ANC Ă  Bruxelles vienne d’Ă©chapper Ă  un attentat, le ministĂšre de l’IntĂ©rieur refuse de protĂ©ger la dĂ©lĂ©guĂ©e parisienne.

 

(p.195) Selon « La Lettre de l’ocĂ©an indien » (07/04/1988), Jean-Dominique Taousson, journaliste de profession, ancien activiste de l’OAS recyclĂ© dans le rĂ©seau Pasqua, toujours rĂ©dacteur en chef du « Courrier austral parlementaire », l’organe du lobby pro-Pretoria,  « aurait donnĂ© l’ordre aux services compĂ©tents de ne pas renouveler le titre de sĂ©jour en France de Dulcie September, qui arrivait Ă  Ă©chĂ©ance en octobre 1897 ». mais la dĂ©lĂ©guĂ©e de l’ANC (p.196) rĂ©ussit Ă  contourner cette instruction en passant par la prĂ©fecture de Seine-Saint-Denis. Cet Ă©pisode, dĂ©menti bien sĂ»r par le ministĂšre de l’IntĂ©rieur, se situe en pleines grandes manoeuvres.

 

Vers la fin de l’ annĂ©e 1987, des Ă©chafaudages recouvrent les façades de l’immeuble qui abrite l’ANC : un chantier de ravalement commence. Durant trois mois, ce ne seront qu’ allĂ©es et venues dans les Ă©tages, les escaliers et les couloirs, bruits de raclages et de seaux. Le patron de l’entreprise de peinture insiste pour obtenir la clef du bureau de l’ ANC, ce que Dulcie September refuse. StĂ©phane, un jeune ouvrier, vient souvent bavarder avec elle. Il fait mine de s’intĂ©resser Ă  la cause de l’ ANC. Ses collĂšgues en sont passablement Ă©tonnĂ©s, vu les opinions d’extrĂȘme droite qu’il affiche auprĂšs d’eux. Un ami de StĂ©phane, Daniel, travaille aussi sur le

chantier. Ou plutÎt il bricole : manifestement, il ne connaßt pas grand-chose du métier.

(p.197) Le 29 mars 1988, Daniel et Stéphane sont étrangement seuls. Un seul autre ouvrier est à la tùche, loin du quatriÚme étage. On a demandé au contremaßtre, ce qui ne lui est encore

Jamais arrivĂ©, d’aller donner un coup de main sur un autre chantier. Dulcie September est assassinĂ©e de cinq balles, tirĂ©es de face, sur le palier. L’accoutumance est telle aux bruits du chantier que personne dans l’immeuble ne prĂȘte attention aux coups de feu. Durant une demi-heure, jusqu’Ă  l’arrivĂ©e de la police, Pierre Cazeel reste seul prĂšs du corps de la victime. Le courrier du jour et le sac Ă  main de Dulcie semblent, d’aprĂšs ses amis, avoir Ă©tĂ© fouillĂ©s.

 

L’enquĂȘte s’enlise rapidement. Pour la majeure partie de la presse, Dulcie September a Ă©tĂ© tuĂ©e par un commando sud-africain, aussitĂŽt reparti . (Pourtant, François Mitterrand comme jacques Chirac – le duo cohabitationniste – n’envisagent pas un instant de rompre les relations diplomatiques avec Pretoria). D’avance, la police se voit accusĂ©e de ne rien trouver. De bonnes Ăąmes lui suggĂšrent une sĂ©rie de fausses pistes , oĂč elle prend le temps de s’Ă©garer. La

(p.198) sociĂ©tĂ© Sport Eco a quittĂ© l’immeuble de l’ANC peu aprĂšs le meurtre. Selon les peintres de l’entreprise de ravalement, leur « collĂšgue » Daniel est parti pour la Suisse, dont il avait le passeport…

Plus grand monde ne s’intĂ©resse Ă  l’ assassinat de Dulcie, simple victime en apparence de rĂšglements de compte « interafricains ». Sauf quelques NĂ©erlandais, dont la journaliste Evelyn Groenink. Elle a repĂ©rĂ© des bizarreries, sur Sport Eco en particulier. Venue Ă  Paris, elle s’ en ouvre Ă  un confrĂšre, HervĂ© Delouche, qui s’ enthousiasme pour son investigation. Il la prĂ©sente Ă  l’Ă©quipe du mensuel qu’il vient de rejoindre, J’accuse. Ce pĂ©riodique en cours de lancement affiche un objectif tĂ©mĂ©raire : enquĂȘter sur les scandales du gouvernement et des services secrets. Le rĂ©dacteur en chef, De Bonis, et son adjoint Michel Briganti se montrent aussi emballĂ©s que Delouche. Evelyn Groenink reçoit une confortable avance pour l’exclusivitĂ© du reportage qu’ elle prĂ©pare. En prime, on lui offre le plus beau bureau, et trois assistants. La journaliste va pouvoir chercher Ă  loisir, et tenir en haleine la rĂ©daction de J’accuse sur la progression de son enquĂȘte.

Le rĂŽle de plusieurs sociĂ©tĂ©s françaises (Sport Eco, l’entreprise de ravalement) s’avĂšre de plus en plus Ă©trange. Subitement, on prie Evelyn Groenink d’arrĂȘter les frais et de rentrer Ă  Amsterdam. On lui promet une publication qui ne viendra jamais. J’accuse, d’ ailleurs, ne connaĂźtra qu’une existence Ă©phĂ©mĂšre…

La journaliste tente vainement de partager ses dĂ©couvertes avec la Brigade criminelle. Elle est accueillie par des visages consternĂ©s, mutiques. Seul un jeune inspecteur finit par lui lancer . « Vous ne pensez tout de mĂȘme pas que nous allons arrĂȘter nos propres collĂšgues ? »

(p.201) D’ aucuns objectent encore que « Dulcie September a Ă©tĂ© tuĂ©e parce qu’elle constituait une cible plus facile que d’autres reprĂ©sentants de l’ANC mieux protĂ©gĂ©s  “. supposer que ce

fĂ»t le cas, pourquoi la cible Ă©tait-elle si facile ? Parce que la Françafrique Ă©tait la meilleure alliĂ©e du rĂ©gime de l’apartheid, dont Dulcie September Ă©tait l’ ennemie! Accueillir Ă  Paris le bureau de l’ANC ne valait pas protection diplomatique – des maniĂšres que les rĂ©seaux ont toujours mĂ©prisĂ©es, d’ ailleurs.

Qu’avait donc dĂ©couvert Dulcie September? Un lourd secret touchant au nuclĂ©aire ? Ou peut-ĂȘtre rien d’ autre que ce que connaissaient dĂ©jĂ  tous les milieux bien informĂ©s : la massive collaboration franco-sud-africaine, gauche mitterrandienne et droite confondues. Mais il ne fallait surtout pas que l’ indignation militante fasse dĂ©border l’ information au-delĂ  du microcosme des initiĂ©s. Car alors tout le discours hypocritement bienveillant envers les Noirs africains eĂ»t Ă©tĂ© dĂ©valuĂ©. Le cynisme eĂ»t apparu sans masque, dans une nuditĂ© insupportable.

 

/LIBERIA/

 

(p.202) Presque vingt ans aprĂšs le Biafra, on retrouve en 1989 le zĂ©lĂ© foccartien Mauricheau-BeauprĂ© au secours d’une autre terrible guerre civile : l’invasion du Liberia par les milices de

Initial est le mĂȘme qu’au Biafra : Charles Taylor . L’objectif initial est le mĂȘme qu’au Biafra :  tailler des croupiĂšres aux « Anglo-Saxons ” – les AmĂ©ricains en l’ occurrence, « protecteurs” d’un pays fondĂ© par leurs anciens esclaves, et les Africains anglophones du trop puissant Nigeria. L’objet du conflit n’est pas nouveau : en 1904 dĂ©jĂ , Ernest Roume, gouverneur gĂ©nĂ©ral de l’Afrique occidentale française, avait profitĂ© des incursions des guerriers kissis pour intervenir au Liberia et tenter de l’annexer . Abidjan et Lagos, les mĂ©gapoles ivoirienne et nigĂ©riane, guignent toutes deux les Ă©normes ressources naturelles du Liberia. Toutes deux s’IntĂ©ressent au potentiel mafieux de la capitale libĂ©rienne – le port franc de Monrovia, avec ses pavillons de complaisance, ses entrepĂŽts de contrebande et ses commoditĂ©s pour le blanchiment de narco-dollars .

(p.203) Contre le Nigeria, le tandem Foccart-HouphouĂ«t et la galaxie françafricaine tiennent leur revanche de la faillite biafraise. Une revanche commerciale d’ abord, par l’ avantage donnĂ© aux rĂ©seaux libano-ivoiriens (trĂšs influents Ă  Paris) sur leurs rivaux nigĂ©rians dans le contrĂŽle de l’or, du bois, des pierres prĂ©cieuses et des trafics locaux. Une revanche militaire aussi, par la mise en Ă©chec de la force d’intervention interafricaine EcoMoG, Ă  dominante nigĂ©riane.

Comme champ de tir, le Liberia remplace le Biafra. Le Burkina de Blaise CompaorĂ© se substitue au Gabon d’Omar Bongo comme premier associĂ© du tandem Foccart-HouphouĂ«t.

La Libye se montre curieusement coopĂ©rative. Le rĂ©seau mitterrandien pointe son nez. Tous ces jeux d’intĂ©rĂȘts prolongent durant six annĂ©es le massacre : au minimum 150.000 civils

(1990-1996). Qui parmi les millions de tĂ©lĂ©spectateurs français s’ Ă©mouvant au spectacle des enfants libĂ©riens famĂ©liques, s’alarmant de la prolifĂ©ration des droguĂ©s de la kalachnikov, sav ait que les rĂ©seaux françafricains Ă©taient derriĂšre cet abominable conflit? Des centaines de milliers de personnes ont rĂ©pondu gĂ©nĂ©reusement aux sollicitations des associations humanitaires. françaises engagĂ©es au Liberia. Leur argent tentait vainement d’ Ă©teindre l’incendie qu’ attisaient des pyromanes français, que nourrissaient des trafics français. Qui s’en doutait parmi ces donateurs* ? Autre crime enfoui, autre exploration salutaire – mĂȘme si c’est la plus ardue, en raison de la multiplicitĂ© des acteurs, de la complexitĂ© des stratĂ©gies et de leurs dimensions occultes .

 

(* Fabrice Weissman, de la Fondation MĂ©decins sans frontiĂšres, admet cependant l’ «implication discrĂšte ” de la France « au travers de divers acteurs Ă©conomiques » dans un article paru Ă  la fin de la guerre civile (Liberia : DerriĂšre le chaos, crises et interventions internationales, in Relations internationales et stratĂ©giques, n° 23, automne 1997).

 

(p.205) Le Liberia passe pour ĂȘtre le seul pays d’ Afrique, avec l’Éthiopie, Ă  n’avoir pas Ă©tĂ© colonisĂ©. Certes, les Blancs n’y ont jamais dĂ©tenu officiellement le pouvoir. Mais la contrĂ©e a

Ă©tĂ© colonisĂ©e Ă  partir de 1822 par des Noirs affranchis venus d’AmĂ©rique, cherchant Ă  faire de la « cĂŽte des Graines ” un pays oĂč la libertĂ© serait exemplaire : le « Liberia”. Le nom

mĂȘme de la capitale, Monrovia, vient de Monroe – un prĂ©sident amĂ©ricain opposĂ© Ă  l’esclavage. Cette colonisation ne se fit pas sans violence. Le clivage a subsistĂ© entre les Ă©lites

cĂŽtiĂšres descendant des affranchis amĂ©ricains et les populations de l’arriĂšre-pays – entre mĂ©tis amĂ©ricano-libĂ©riens et natives   . 

(p.210) Non sans quelques concessions au Nigeria, Taylor et ses sponsors françafricains se sont donc emparĂ©s d’un Liberia exsangue, aprĂšs sept ans de sĂ©vices. Comment? Les armes

(p.211) n’ont jamais manquĂ©, ni les trafics permettant de les acheter . les rĂ©seaux et lobbies français s’y sont mĂȘlĂ©s. La CĂŽte-d’Ivoire houphouĂ«tienne, le Burkina normalisĂ© et la Libye amĂ©ricanophobe ont assurĂ© un appui indĂ©fectible, vital mĂȘme dans le cas ivoirien, avec la garantie d’une base arriĂšre. Taylor et Cie ont surenchĂ©ri dans la nuisance en Ă©tendant la guerre civile au Sierra Leone. Ils ont Ă©coeurĂ© le gendarme EcoMoG et, profitant de ses point faibles, ont poussĂ© Ă  un armistice l’ennemi rĂ©gional, le Nigeria. Aperçus de cette sombre histoire.

 

Il en a vite les moyens. DĂšs 1990 reprennent les exportations de l’un des meilleurs minerais de fer du monde, celui des monts Nimba, avec entre autres clients la Sollac, filiale du groupe sidĂ©rurgique français Usinor – pour 750 000 tonnes et 11,5 millions de dollars en 1991. L’argent allait Ă  des proches de Taylor, dans le consortium AMCL. En mars 1993, la perte du port de Buchanan compromet cette ressource. Mais au dĂ©but de 1994 un organisme parapublic

français, le BRGM (Bureau de recherche gĂ©ologique et miniĂšre), s’associe Ă  l’AMCL pour un Ă©norme projet : l’exploitation, via le Liberia, du prodigieux gisement de fer guinĂ©en de Mifergui (4 milliards de tonnes de rĂ©serves), guignĂ© par les NigĂ©rians .

 

(p.219) L’engagement libyen en faveur de Taylor (entraĂźnement et armes) repose en partie sur des considĂ©rations plus politiques : la double hostilitĂ© de Kadhafi contre les États-Unis et le Nigeria. C’ est un bonus aux yeux de la Françafrique. On ne s’Ă©tonnera donc pas qu’elle ait tissĂ© des liens mĂ©connus avec le rĂ©gime libyen. Le Nigeria, principale puissance rĂ©gionale,

est ressenti par Kadhafi comme un obstacle Ă  ses constantes ambitions. Le retrait des AmĂ©ricains n’a pas permis Ă  Kadhafi, comme il en avait l’intention, de profiter du conflit

libĂ©rien pour leur mettre le nez dans la boue – en restant poli. Par contre, l’implication du Nigeria dans l’EcoMoG offrait l’occasion de rĂ©gler des comptes Ă  ce grand rival. Le passif va

d’ailleurs s’alourdir en dĂ©cembre 1990 lorsque le Nigeria recueillera une sorte de lĂ©gion anti-Kadhafi : installĂ©e jusque-lĂ  au Tchad, elle en a Ă©tĂ© Ă©vacuĂ©e par les AmĂ©ricains lorsque le gĂ©nĂ©ral pro-libyen DĂ©by, propulsĂ© par la DGSE, a pris le pouvoir Ă  N’Djamena .

Mais l’engagement de la Libye dans le camp françafricain ne tient pas qu’Ă  une conjonction d’objectifs stratĂ©giques.

Parmi les artisans de connexions plus souterraines, il faut (p.220) mentionner l’homme d’affaires comorien SaĂŻd Hilali. Ce pivot des relations franco-comoriennes vit en France, mais a beaucoup investi dans son pays avec les groupes sud-africains. TrĂšs introduit en Libye, il fut en 1995, avec son partenaire français Jean-Yves Ollivier, l’un des tireurs de ficelles d’une

opĂ©ration conjointe Paris-Tripoli-Pretoria : la mise sur la touche du prĂ©sident comorien SaĂŻd Mohamed Djohar, qui avait cessĂ© de plaire. RenversĂ© par Bob Denard, Djohar a Ă©tĂ© remplacĂ© « dĂ©mocratiquement » par le candidat commun aux trois capitales, Mohamed Taki. L’affaire a bĂ©nĂ©ficiĂ© des sollicitudes, conjointes ou successives, d’une sĂ©rie de figures du RPR : Jean-François Charrier (vieux grognard des rĂ©seaux basĂ© Ă  la mairie de Paris), le dĂ©putĂ© pasquaĂŻen Jean-Jacques Guillet, Fernand Wibaux et Robert Bourgi (les duettistes foccartiens de la cellule africaine bis, au 14, rue de l’ÉlysĂ©e), le ministre Jacques Godfrain, etc. L’ÉvĂ©nement dujeudi ajoute : « La Libye et la nĂ©buleuse gaulliste ont des projets communs aux Comores. L’un d’eux est la crĂ©ation d’unpĂŽle bancaire off-shore, oĂč les gains de toutes sortes d’opĂ©rations pourraient ĂȘtre recyclĂ©s .” Si la nĂ©buleuse gaulliste et la Libye en sont Ă  mijoter un pĂŽle de recyclage commun de profits non dĂ©clarables, c’ est que leur complicitĂ© est vraiment trĂšs Ă©tablie. Les manoeuvres communes autour du Liberia ne sont donc pas accidentelles, elles n’ ont pu que conforter d’ anciennes connivences.

 

(p.221) Pour augmenter le chaos qui leur profitait tant, Taylor et ses amis ont rĂ©ussi l’ exploit d’ exporter la guerre civile dans le voisin occidental du Liberia, le Sierra Leone – encore un pays anglophone, comme son nom ne l’indique pas. DĂšs mars 1991, le NPFL y fait des raids. Il faut dire que le prĂ©sident sierra-lĂ©onais est alors un ami de feu Samuel Doe, le gĂ©nĂ©ral  Joseph Momoh. Taylor parvient un moment Ă  contrĂŽ1er l’est du pays. Mais il comprend trĂšs vite qu’il lui faut un prĂȘte-nom local. Il pousse l’un de ses combattants, le caporal sierra-lĂ©onais dissident Foday Sankoh – une sorte d’ associĂ© Ă©tranger  dans l’ entreprise NPFL – Ă  crĂ©er sa propre rĂ©bellion, le RUF (Revolutionary United Front). Sous cette banniĂšre « sierra-

léonaise », des employés détachés par la maison-mÚre NPFL plus aisément mettre à sac, à feu et à sang le Sierra Leone : un pays riche en diamants, qui est aussi la base logistique du gendarme EcoMoG, coincé à Monrovia. Cette extension stratégique a un avantage supplémentaire : elle permet à Taylor de poursuivre ses opérations sur un autre territoire

lorsqu’il lui arrive, au Liberia, de signer une trĂȘve ou un arrĂȘt des achats d’armes.

 

/LIBERIA , SIERRA LEONE/

 

(p.222) CoĂ»t de cette tentative d’OPA de la firme Taylor sur un second pays : des dizaines de milliers de morts, 400 000 affamĂ©s derriĂšre les lignes rebelles, et 500 000 rĂ©fugiĂ©s ou

dĂ©placĂ©s. AprĂšs le Liberia, c’est le Sierra Leone qui va ĂȘtre ruinĂ© – devenant en 1994 le pays le plus pauvre du monde. Mais le groupe NPFL-RUF peut contrĂŽler en mai 1991 les gisements diamantifĂšres sierra-lĂ©onais de Tongo Fields. La communautĂ© libanaise du Sierra Leone lui consent aussitĂŽt un don important.

 

(p.225) Entretemps, sous la botte du gĂ©nĂ©ral Sani Abacha, le Nigeria s’est enfoncĂ© dans la dictature. Sur fond d’exploitation pĂ©troliĂšre sauvage, la pendaison en 1995 du leader des populations Ogoni, Ken Saro-Wiwa, et de ses compagnons, a suscitĂ© une telle rĂ©probation que le rĂ©gime a Ă©tĂ© mis Ă  l’index du Commonwealth. ChoyĂ© par Elf, le dictateur s’ est cherchĂ© de nouveaux amis. Il a participĂ© au sommet franco-africain de Ouagadougou, les 6 et 7 dĂ©cembre 1996. Jacques Chirac a Ă©tĂ© le premier chef d’Etat occidental Ă  le rencontrer depuis l’exĂ©cution des chefs Ogoni. Le gĂ©nĂ©ral Abacha a fait transfĂ©rer de Londres Ă  Paris le siĂšge europĂ©en de la sociĂ©tĂ© nationale des pĂ©troles nigĂ©rians, la NNPC – un must de la corruption . Et il ne tarit plus d’Ă©loges sur l’attitude française envers l’Afrique, «profondĂ©ment enracinĂ©e » dans un respect et un intĂ©rĂȘt mutuels … Il est des Ă©loges moins funĂšbres.

Cet accĂšs de francophilie musclĂ©e va de pair avec le retour au premier plan de l’ancien prĂ©sident du « Biafra », l’ex-colonel Emeka Ojukwu. Leader imposĂ© aux populations du Sud-

Est nigĂ©rian, il a Ă©tĂ© le principal concepteur, en 1994, du programme politique du gĂ©nĂ©ral Abacha. En 1996, son fastueux (re) mariage dans la capitale fĂ©dĂ©rale Abuja a Ă©tĂ© sponsorisĂ© par le gouvernement fĂ©dĂ©ral. Puis il a entrepris une tournĂ©e mondiale de promotion de la junte nigĂ©riane. La gestion militaire des affaires pĂ©troliĂšres lui semble toujours la meilleure. Un point de vue entiĂšrement partagĂ© par Elf et l’Ă©tat-major français.

 

/France –SOUDAN/

 

(p.236) En France, l’alliance avec le peu recommandable rĂ©gime soudanais fut rĂ©vĂ©lĂ©e en aoĂ»t 1994, Ă  l’occasion de la livraison par Khartoum de l’ ancien terroriste Carlos. La presse publia alors les Ă©lĂ©ments du deal conclu, sous le Couvert de Charles Pasqua, par son « chargĂ© de mission ” Jean-Charles Marchiani et par celui qui, Ă  l’Ă©poque, jouait les proconsuls en Afrique centrale, le colonel Jean-Claude Mantion : on les a exposĂ©s plus haut. Si l’on finit par tant en savoir sur ces peu avouables relations franco-soudanaises, c’ est que s’y mĂȘle une guerre des services : la DST, vouĂ©e en principe Ă  la « sĂ»retĂ© du territoire » français, y a, au prĂ©texte de l’islamisme, dĂ©ployĂ© un activisme dĂ©bordant, marchant allĂšgrement sur les pieds de la DGSE. Elle a notamment inspirĂ© la rĂ©organisation de la SĂ©curitĂ© gĂ©nĂ©rale soudanaise. Elle a veillĂ© Ă  faire Ă©quiper la SĂ©curitĂ© extĂ©rieure d’un matĂ©riel français de communication et d’ Ă©coutes tĂ©lĂ©phoniques . Nous retrouverons plus loin la DST – dĂ©cidĂ©ment Ă  l’Ă©coute de cette rĂ©gion du monde -, Ă  propos des mercenaires.

Signalons enfin que les sympathies françafricaines envers le pouvoir soudanais ne sont pas Ă©trangĂšres au fait Washington l’a pris en grippe. Les États-Unis lui reproche son soutien au terrorisme jusque sur le sol amĂ©ricain et ses manoeuvres de dĂ©stabilisation chez ses nombreux voisins, par guĂ©rillas interposĂ©es. Ils ont fait du renversement de ce rĂ©gime leur objectif prioritaire en Afrique de l’Est . Ils ne se cachent pas d’ armer l’opposition soudanaise, via l’ÉrythrĂ©e, l’Éthiopie et l’Ouganda – qui rĂ©pliquent ainsi aux guĂ©rillas islamistes soutenues par Khartoum.

 

/CONGO-ZAÏRE, RWANDA/

 

(p.244-245) DĂšs septembre 1994, un autre journaliste, Simon Malley, avait parfaitement situĂ© les deux variantes du jeu français contre Kigali. Paver la voie de la reconquĂȘte du Rwanda par

le Hutu Power, ou s’engager plus concrĂštement Ă  ses cĂŽtĂ©s :

« Le problĂšme essentiel en ce qui concerne l’avenir Ă  court et moyen terme de la situation au Rwanda est bien de savoir ce que veut Paris, ce qu’il souhaite, quel jeu il joue. En fait, si la classe politique actuellement au pouvoir est divisĂ©e, ses objectifs sont identiques. Une forte tendance se dessine en faveur d’un pourrissement maximum de la situation rwandaise. Cela permettrait le retour des forces de l’ancien gouvernement et un partage du pouvoir sous une

forme ou une autre […/, Ă©ventualitĂ© que rejettent catĂ©goriquement les dirigeants hutus et tutsis du FPR, qui ne sauraient cohabiter avec les massacreurs d’un million de Rwandais.

« Une autre tendance, encore plus radicale, pense que le gouvernement devrait considĂ©rer le ZaĂŻre comme base arriĂšre permettant aux FAR de se rĂ©organiser, de s’entraĂźner avec le concours de la garde prĂ©sidentielle de Mobutu (et, pourquoi pas, avec des instructeurs français), de s’armer et de se refinancer afin d’envahir le Rwanda ou de provoquer les forces du FPR, de telle sorte qu’une riposte de ces derniĂšres contre les bases des FAR au ZaĂŻre pourrait ouvrir la voie Ă  une reconquĂȘte du pouvoir Ă  Kigali par les FAR et leurs alliĂ©s. Les milliards de francs qu’un tel plan pourrait coĂ»ter ne seraient-ils pas compensĂ©s par le retour du

Rwanda dans le giron français  ? »

 

Paris a effectivement oscillĂ© entre les deux attitudes : tout en misant sur le pourrissement de la situation provoquĂ© par la prĂ©sence d’un million de rĂ©fugiĂ©s partiellement militarisĂ©s aux portes du Rwanda, la France a aidĂ© indirectement le Hutu Power, par Mobutu interposĂ© – certains rĂ©seaux n’hĂ©sitant pas Ă  l’aider plus directement. Le rapport publiĂ© en mai 1995 par Human Rights Watch (HRW)  Ă©tait dĂ©jĂ  Ă©difiant. L’engagement franco-zaĂŻrois aux cĂŽtĂ©s du Hutu Power ne (p.246) s’est pas arrĂȘtĂ© aux livraisons françaises d’artillerie, de mitrailleuses, de fusils d’assaut et de munitions aux gĂ©nocideurs en action, en mai-juin 1994 :

« Pendant la durĂ©e de l’opĂ©ration Turquoise [23 juin-22 aoĂ»t 1994], les FAR ont continuĂ© de recevoir des armes Ă  l’intĂ©rieur de la zone sous contrĂŽle français, via l’aĂ©roport de Goma. Des soldats zaĂŻrois, alors dĂ©ployĂ©s Ă  Goma, ont aidĂ© au transfert de ces armes par-delĂ  la frontiĂšre. […] « Les forces françaises ont laissĂ© derriĂšre elles au moins une cache d’armes dans la ville rwandaise de KamembĂ©, dans la zone [Turquoise] […]. « Selon des officiels de l’ONU, les militaires français ont emmenĂ© par avion des chefs militaires de premier plan, dont le colonel ThĂ©oneste Bagosora et le chef des milices Interahamwe Jean-Baptiste Gatete, ainsi que des troupes d’Ă©lite des ex-FAR et des milices : une sĂ©rie de vols au dĂ©part de Goma les a menĂ©s vers des destinations non identifiĂ©es, entre juillet et septembre 1994.

« Selon des tĂ©moignages recueillis par HRW, des militaires et des miliciens hutus ont continuĂ© de recevoir un entraĂźnement militaire dans une base militaire française en Centrafrique aprĂšs la dĂ©faite des FAR. HRW a appris de leaders hutus qu’ au moins en une occasion, entre le 16 et le 18 octobre 1994, des membres des milices rwandaises et burundaises ont voyagĂ© sur un vol d’ Air-Cameroun de Nairobi Ă  Bangui, capitale de la Centrafrique (via Douala au Cameroun), pour y ĂȘtre entraĂźnĂ©s par des militaires français. […]

« Des compagnies d’avions-cargos […], enregistrĂ©es ou basĂ©es au ZaĂŻre, ont transportĂ© la plupart des armes fournies secrĂštement […/. Ces compagnies opĂšrent sous contrat avec

des officiels du gouvernement zaïrois et des officiers de haut rang des FAZ (Forces armées zaïroises), habituellement (p.247) alliés au président Mobutu. Elles ont transporté les armes de

plusieurs points d’Europe ou d’ Afrique . »

 

Amnesty International a confirmĂ© la poursuite des livraisons d’armes au Hutu Power, via Goma” une fois par semaine  – les mardi Ă  23 h locales […], jusqu’Ă  la mi-mai 1995″. En  janvier et juin 1996, deux avions-cargos russes, trop lourdement chargĂ©s, se sont Ă©crasĂ©s au dĂ©collage de Kinshasa : ils participaient Ă  la livraison de matĂ©riel militaire . Pour les  enquĂȘteurs des Nations unies, l’aĂ©roport de Kinshasa Ă©tait la « plate-forme ” de l’approvisionnement en armes des ex-FAR, organisĂ© Ă  partir du Kenya .

De plus, l’ ex-armĂ©e d’Habyarimana gardait la disposition d’une partie des armements (blindĂ©s AML 60 et AML 90, vĂ©hicules dotĂ©s de mortiers de 120 millimĂštres, armes anti-aĂ©riennes, lance-roquettes, obusiers, camions militaires,.etc.) que les forces françaises de Turquoise leur avaient permis de sortir du Rwanda  (l’autre partie a Ă©tĂ© revendue par des officiers zaĂŻrois).

 

(p.248) La France a conservĂ© des contacts avec le gĂ©nĂ©ral Augustin Bizimungu, le chef d’Ă©tat-major – inchangĂ© – des ex-FAR.

Selon plusieurs diplomates, il a Ă©tĂ© reçu Ă  Paris dĂ©but septembre 19951. Un vice-consul honoraire français l’aurait encore rencontrĂ© vers la fin de l’Ă©tĂ© 1996, au camp de rĂ©fugiĂ©s de Mugunga .

C’est lĂ  que seront retrouvĂ©es, dans un bus, les archives de l’Ă©tat-major du Hutu Power. On y a dĂ©couvert des factures et bordereaux de livraison de l’entreprise Luchaire – une filiale du groupe public français GIAT. Selon l’institut anversois Ipis, la Fabrique nationale belge d’Herstal aurait livrĂ© quelque  500 kalachnikovs chinoises et roumaines aux ex-FAR. Son actionnaire majoritaire n’est autre que le GIAT…

L’avalanche d’informations et de prĂ©somptions devenait telle, en novembre 1996, que Le Monde n’y tint plus. Soutenant alors fortement le projet français d’une intervention

militaire internationale, il crut bon de prĂ©ciser dans un Ă©ditorial. « La France doit […] diligenter une enquĂȘte pour dissiper enfin les graves soupçons pesant sur elle. C’est Ă  ce prix qu’elle peut prĂ©tendre intervenir Ă  nouveau en toute neutralitĂ© dans la rĂ©gion des Grands Lacs. » Ce prix n’ a pas Ă©tĂ© payĂ©. Le rĂ©armement dans les camps de rĂ©fugiĂ©s rwandais du Kivu a permis de rendre opĂ©rationnels au moins dix-sept mille hommes, sous le commandement des gĂ©nĂ©raux Augustin Bizimungu et Gratien Kabiligi : une machine Ă  bouffer du Tutsi. Mi-mars 1997, ces tirailleurs de la Françafrique seront six mille Ă  se battre en premiĂšre ligne pour la dĂ©fense de Kisangani .

(p.249) AprĂšs son Ă©lection en mai 1995, Jacques Chirac avait tergiversĂ© sur la conduite Ă  tenir dans la rĂ©gion des Grands Lacs africains : le temps qu’en matiĂšre de relations franco-africaines la ligne Foccart balaye la ligne rĂ©formatrice d’ Alain JuppĂ© . C’est fait en juillet 1995. Jacques Chirac choisit, en Afrique centrale, de chausser les bottes de son prĂ©dĂ©cesseur, astiquĂ©es par la hiĂ©rarchie militaire. De mĂȘme, il laisse le lobby militaro-africaniste continuer de choyer la junte soudanaise, aprĂšs une vellĂ©itĂ© de prise de distance . L’alliance France-ZaĂŻre-Soudan-Hutu Power peut donc prospĂ©rer. Le rĂ©gime islamiste de Khartoum affiche sa

volontĂ© d’ expansion en direction des rĂ©fugiĂ©s rwandais, venus d’un pays oĂč la population musulmane a nettement augmentĂ© depuis un siĂšcle. DĂšs la fin de l’Ă©tĂ© 1994, Mobutu avait autorisĂ© l’organisation caritative soudanaise, Dawa Islamyia, proche du Front national islamique soudanais (FNI), Ă  financer l’ envoi d’une Ă©quipe mĂ©dicale dans les camps de rĂ©fugiĂ©s du Kivu. Un coup de sonde, sans doute…

 

(p.251) Contre l’ Alliance de Kabila et la coalition qui la soutenait, la Françafrique a ainsi rameutĂ© :

  • des officiers et soldats zaĂŻrois que trente ans d’exemple mobutiste ont, pour beaucoup,

       mué en soudards pillards et violeurs ;

  • les militaires et miliciens du gĂ©nocide rwandais, et leurs alliĂ©s burundais;
  • des restes de l’armĂ©e de l’Ubu ougandais Idi Amin Dada;
  • la LRA (ArmĂ©e de la rĂ©sistance du Seigneur) de l’illuminĂ© Joseph Kony, qui enlĂšve les enfants du Nord-Ouganda pour en faire ses recrues;
  • des fondamentalistes musulmans, soutenus comme les deux groupes prĂ©cĂ©dents par le rĂ©gime de Khartoum (« net toyeur » des monts Nouba et autres contrĂ©es soudanaises);
  • et, on va le voir plus loin, la « crĂšme » des mercenaires blancs europĂ©ens : miliciens serbes fanatiques de l’ Ă©puration ethnique, vieux chevaux de retour des guerres nĂ©ocoloniales, «gros bras » proches du Front national. Etc.*

 

* On a signalĂ© la prĂ©sence sur laligne de front, en mars 1997, de soldats (ou mercenaires) marocains. Hassan II est un vieil ami de Mobutu. Cf. Sam Kiley et Ren Macintyre, French plan intervention force in developing struggle for Kisangani (La France prĂ©pare une force d’intervention tandis que s’intensifie la bataille de Kisangani), The Times, l3/03/l997 ; Jacques Isnard, Deux « conseillers amĂ©ricains » auraient Ă©tĂ© tuĂ©s aux cĂŽtĂ©s des rebelles, in Le Monde, 29/03/l997. Tant l’Ouganda et le Rwanda que le ZaĂŻre ont mentionnĂ©, pour la dĂ©noncer ou s’en fĂ©liciter, la participation aux combats de militaires togolais, aux cĂŽtĂ©s des Mobutistes. Au printemps l997 enfin, l’Unita – une rĂ©bellion angolaise fortement discrĂ©ditĂ©e – engagera plusieurs batailons : l’avancĂ©e des forces de l’AFDL (alliĂ©e au gouvernement anglolais) menace ses sanctuaires sud-zaĂŻrois.

 

Ce cocktail oecumĂ©nique marie curieusement certaines franges fanatisĂ©es du catholicisme, de l’orthodoxie et de l’islam.

 

 

LA CREME DES MERCENAIRES

 

(p.253) En septembre 1996, cela fait presque un que le Hutu Power alliĂ© Ă  la soldatesque de Mobutu pratique impunĂ©ment au Kivu l’ Ă©puration ethnique des Tutsis zaĂŻrois, Masisi au Nord, puis les Ă©leveurs banyamulenge au Sud. Les miliciens hutus accroissent leurs incursions au Rwanda. Les guĂ©rillas ougandaises multiplient les fronts. Soudain, c’est la contre-ffensive. En apparence, elle se limite Ă  une vive rĂ©action armĂ©e des Banyamulenge. Puis, «sorti du nĂ©ant de l’Histoire  », apparaĂźt Laurent-DĂ©sirĂ© Kabila, porte-parole d’une Alliance politique introuvable, l’ AFDL. Puis des armes lourdes, une stratĂ©gie, l’appui de pays voisins…

D’ abord prise au dĂ©pourvu par l’ ampleur de l’ attaque, la Françafrique se laisse vite emporter par une rhĂ©torique de la reconquĂȘte. Elle en escompte un jackpot politico-minier : en sautant sur Kolwezi, en 1973, les parachutistes français avaient durablement assurĂ© l’ influence militaire française sur le rĂ©gime Mobutu; cette fois, avec un Mobutu affaibli, Paris pourrait rafler la mise. L’armĂ©e zaĂŻroise, pillĂ©e par ses propres gĂ©nĂ©raux, dĂ©faillait. Il fallait ressortir la bonne vieille (p.254) recette : des conseillers pour l’Ă©tat-major zaĂŻroIs; un fort contingent de militaires baroudeurs, encartĂ©s ou non Ă  la DGSE, pour les « missions spĂ©cales »; un assortiment d’ armements; enfin un lot de mercenaIres pour manier les armes les plus sophisiIquĂ©es et entraĂźner les troupes « indigĂšnes “. EntrĂ© en maI 1995 dans le cabinet du  ministre foccariIen de la CoopĂ©ratIon Jacques Godfrain, l’ ancien du Katanga et du Biafra Philippe LettĂ©ron ne manquait pas de rĂ©fĂ©rences en ces domaines.

Les deux premiers IngrĂ©dIents (conseillers et baroudeurs militaires) posent moins de problĂšmes que les deux derniers (armes et mercenaires), qui risquent d’offusquer l’opinion

française. Ayant replacĂ© Ă  la tĂȘte de l’armĂ©e zaĂŻroise l’un des rares gĂ©nĂ©raux Ă  peu prĂšs fiables, le gĂ©nĂ©ral Mahele, on l’entoure de « coopĂ©rants” français, des officiers « dĂ©tachĂ©s”. Cela ne peut suffire : l’ armĂ©e zaĂŻroise est vraiment dĂ©liquescente. « DĂ©courageant, se plandra l’un de ces experts français . Le verrou de Bafwasende, l’aĂ©roport d’Isiro, le pont sur la riviĂšre Oso .. pas une ligne ne tient. “

Quant aux baroudeurs encartĂ©s, on dĂ©pĂȘche dans l’ est du ZaĂŻre une bonne part des commandos disponibles : ceux du 13e RDP (RĂ©gIment de dragons parachutistes), et les CRAP (Commandos de recherche et d’ actIon en profondeur).

“A priori pour des opĂ©rations de renseignement… Mais ils peuvent tout aussi bien mener des opĂ©rations derriĂšre les lignes ennemies, s’ils en reçoivent l’ordre.” Selon le colonel Yamba,

officier zaĂŻrois rĂ©fugiĂ© en Belgique, ces CRAP compteraient cinq cents hommes, venus de Bangui, et une partie d’entre eux seraient ” dĂ©guisĂ©s ” en mercenaires .

 

(p.255) Question armement, on signale l’escale Ă  Marseille, le 12janvier 1997, de deux gros porteurs Antonov 124 en provenance de BiĂ©lorussie, chargĂ©s de deux cents tonnes d’armes Ă  livrer Ă  Kisangani. La douane et la police françaises ont fermĂ© les yeux … Les militaires français prĂ©sents Ă  Faya-Largeau, au Tchad, ont fait de mĂȘme quand d’importantes quantitĂ©s d’armes venues de l’obligeante Libye ont transitĂ© par cet aĂ©roport stratĂ©gique .

A Ostende, par contre, les douaniers belges ont interceptĂ© fin dĂ©cembre un lot de onze vĂ©hicules militaires d’occasion, des camions Mercedes tout-terrain en provenance de France :

prĂ©tendument destinĂ©s Ă  des organisations humanitaires, ils Ă©taient en rĂ©alitĂ© promis Ă  l’armĂ©e zaĂŻroise, Ă  Kisangani. Ces vĂ©hicules se prĂȘtaient parfaitement au montage d’une mitrailleuse lourde, d’un mortier ou d’une arme anti-chars.

Mais il fallait davantage pour faire la dĂ©cision, et d’abord une supĂ©rioritĂ© aĂ©rienne (chasseurs-bombardiers, hĂ©licoptĂšres de combat). On entrait alors dans le domaine des mercenaires, donc de l’occulte, dont se rĂ©gale le pagailleux microcosme des rĂ©seaux.

 

Le 31 octobre 1996, deux types d’Ă©missaires français se rendent Ă  Lausanne, rencontrer Mobutu qui y soigne son cancer. L’ ancien ministre de l’IntĂ©rieur Charles Pasqua prĂ©cĂšde

un tandem qui s’entre-surveille : le SecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’ÉlysĂ©e, Dominique de Villepin, et le « Monsieur Afrique bis » de l’ÉlysĂ©e, Fernand Wibaux, reprĂ©sentant permanent de Jacques Foccart. Dans la logique chiraquienne, cela ouvre droit Ă  exercer des missions officieuses dans un cadre officiel, et Ă  disposer d’un Ă©tage dans 1’immeuble de l’ Ă©tat-major (p.256) prĂ©sidentiel, 14, rue de l’ÉlysĂ©e . Selon la TĂ©lĂ©vision suisse romande , Mobutu demande Ă  Charles Pasqua « qu’il l’aide Ă  recruter rapidement des mercenaires qui seraient immĂ©diatement engagĂ©s dans la rĂ©gion des Grands Lacs ». Il sollicite Ă©galement une aide logistique en avions gros porteurs et en camions. L’entrevue dureplus de deux heures. Le marĂ©chal Ă©tait bien placĂ© pour savoir que son armĂ©e, vidĂ©e de toute substance, ne tiendrait pas le choc sans appui extĂ©rieur contre des adversaires organisĂ©s.

 

Le duo Foccart-Wibaux commence par activer la clique de Bob Denard. Comme celui-ci souffre d’un excĂšs d’annĂ©es (soixante-sept) et de notoriĂ©tĂ©, il sera remplacĂ© par un vieil

ami, un familier comme lui du Congo-ZaĂŻre : le colonel-barbouze belge Christian Tavernier. Hasard ? Fernand Wibaux a rencontrĂ© celui-ci Ă  l’ÉlysĂ©e dĂšs juin 1996.

 

(p.257) On lorgne du cĂŽtĂ© de l’ex-Yougoslavie, qui dĂ©borde de guerriers dĂ©soeuvrĂ©s. Il se trouve que, fin 1995, Jean-Charles Marchiani a Ă©tĂ© le pivot d’une nĂ©gociation avec les chefs

politico-militaires serbes et bosno-serbes en vue de la libĂ©ration de deux pilotes français capturĂ©s en Bosnie. D’utiles contacts ont Ă©tĂ© nouĂ©s dans ce milieu trĂšs martial. Celui qui

deviendra le chef des mercenaires balkaniques au ZaĂŻre, le colonel franco-serbe (?) « Dominic Yugo “, ne cessera de rappeler’ aux journalistes cette tractation douteuse (1), oĂč il prĂ©tend

avoir jouĂ© un rÔle dĂ©cisif en relation avec Marchiani.

« Dominic Ă©tait sous contrĂŽle de la DST”, nous dit une source branchĂ©e (2). Donc mal vu de la maison rivale, la DGSE. Il prĂ©fĂšre « assurer »  en signalant, Ă  tout hasard, le deal secret dont

 

il fut tĂ©moin en compagnie de l’indĂ©boulonnable Marchiani (3) . CĂŽtĂ© français, deux intermĂ©diaires interviendront avec la DST dans le montage de cette filiĂšre serbe. Un certain

Patrick F., et une trÚs curieuse PME, Geolink, sise à Paris et Roquevaire, prÚs de Marseille. Geolink est spécialisée dans le commerce de gros de matériel de télécommunication. Elle

s’employait Ă  fournir en tĂ©lĂ©phones satellites (Ă©coutables ?)

 

(1. Avec le général Mladic, notamment, bourreau de Srebrenica.

  1. ” Un spĂ©cialiste du dossier ” , citĂ© par Arnaud de la Grange, ZaĂŻre : la dĂ©bĂącle des

chiens de guerre, in Le Figaro, 07/04/1997.

  1. MĂȘme le Premier ministre Alain JuppĂ© se fit dĂ©savouer lorsqu’il voulut le dĂ©mettre de ses fonctions de prĂ©fet du Var – aprĂšs, entre autres, l’affaire du Centre culturel de ChĂąteauvallon. Jacques Foccart s’Ă©tait fait son avocat. Devenu Premier ministre aprĂšs la mort de ce dernier, Lionel Jospin a obtenu la mutation de Jean-Charles Marchiani au poste de secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la zone de dĂ©fense de Paris. Encore moins de reprĂ©sentations officielles, encore plus prĂšs des aĂ©roports !)

 

(p.258) les journalistes couvrant les Ă©vĂ©nements d’ Afrique centrale, et en tĂ©lĂ©phonie de campagne l’ armĂ©e zaĂŻroise . OpportunĂ©ment, elle affiche de bonnes relations tant avec le clan

Mobutu – notamment SĂ©ti Yale, le « financier ” – qu’ avec les nationalistes serbes. Elle se propose de faire le joint entre les deux.

Selon Arnaud de la Grange, du Figaro, Geolink aurait envoyĂ© le 12 novembre 1996 une note confidentielle Ă  F ernand Wibaux, lui proposant de recruter « 100 commandos serbes pour dĂ©stabiliser” le Rwanda et ses protĂ©gĂ©s, les rebelles zaĂŻrois. Le tout pour la modique somme de 25 millions de francs .

Le feu vert – ou tout au moins le feu orange – fut donnĂ© depuis le 14, rue de l’ÉlysĂ©e a. Il le fut malgrĂ© les fortes rĂ©ticences d’un certain nombre de diplomates et de militaires, estimant que la France traĂźnait dĂ©jĂ  assez de « casseroles ” Ă  propos du Rwanda. Comme dans l’affaire du Biafra, les hiĂ©rarchies occultes l’ emportent sur les officielles. Pour quel bĂ©nĂ©fice ?

Le 2 mai 1997,le New York Times révÚle ces actions parallÚles et affirme que leur coût, 5 millions de dollars pour le (p.259) seul mois de janvier, a été réglé par la France . Cela fait

grand bruit . Les dirigeants de Geolink, AndrĂ© Martini et Philippe Perrette, doivent affronter les questions des journalistes. Ils se contredisent. Au New York Times, Martini prĂ©tend avoir dĂ©couvert sur le tard que Perrette – qui reprĂ©sentait Geolink au ZaĂŻre -, travaillait pour les services secrets français. Il s’en serait alors sĂ©parĂ©, fin avril 1997.

Accusation aussitĂŽt rĂ©tractĂ©e : Martini confie au Monde, .dans la plus parfaite langue de bois, que Perrette « a Ă©tĂ© priĂ© de quitter la sociĂ©tĂ© au motif qu’il Ă©tait soupçonnĂ© d’avoir dĂ©passĂ© la dĂ©ontologie des affaires dans des activitĂ©s incompatibles avec ses fonctions “… Perrette, de son cĂŽtĂ©, dĂ©ment travailler pour les services secrets français, mais admet avoir mis en relation des autoritĂ©s zaĂŻroises avec des mercenaires serbes par l’intermĂ©diaire d’un mercenaire français prĂ©sent Ă  Kinshasa : une conception assez large des tĂ©lĂ©communications.

 

Le Quai d’Orsay, bien entendu, dĂ©ment toute implication de la France dans cette affaire de mercenaires et d’avions serbes. Mais les dĂ©mentis deviennent lourds Ă  prononcer, car (p.260)

c’est la deuxiĂšme fois que l’affaire des mercenaires envoyĂ©s par la France au ZaĂŻre se rĂ©pand dans les mĂ©dias. Le 7 janvier 1997 en effet, Le Monde (datĂ© du 8) titrait : « D’anciens militaires français encadreraient des mercenaires au service du pouvoir zaĂŻrois . ” Était ainsi rĂ©vĂ©lĂ©e la prĂ©sence au ZaĂŻre d’ une « lĂ©gion blanche ” forte de deux Ă  trois cents hommes, recrutĂ©e par d’ anciens officiers français. On vĂ©rifiera ensuite que la majoritĂ© de ces hommes sont des Français. L’identitĂ© de leur chef, le colonel belge Christian Tavernier, n’est pas encore dĂ©voilĂ©e. Mais l’article deux « sergents recruteurs” : les « ex-gendarmes de

sĂ©e ” Alain Le Caro et Robert Montoya. Ceux-ci s’en dĂ©fendent si Ă©nergiquement : que l’on en vient Ă  se demander si, effectivement, la fuite de leurs deux noms n’est pas un rĂšglement de comptes dans le milieu françafricain , ou un leurre destinĂ© Ă  masquer le vĂ©ritable recruteur : le rĂ©seau Foccart.

Quoi qu’ il en soit, le commanditaire politique de la « lĂ©gion blanche” est connu. L’homme lige de Jacques Foccart, Fernand Wibaux, a reçu Ă  quatre reprises Christian Tavernier, (p.261)

le chef de cette cohorte de quelque deux cent quatre-vingts mercenaires : en juin 29 novembre 1996 dans 8on bureau du 14 rue de le 2 dĂ©cembre Ă  l’hĂŽtel Bristol et le 23 mars 1997 Ă  l’hÔtel Vigny . S’il fallait un indice supplĂ©mentaire de la responsabilitĂ© foccartienne, il suffit de remarquer les liens Ă©troits entre Tavernier et Bob Denard, d’une part, et ceux qui existent depuis trente-six ans au moins entre Denard et Foccart. Pas seulement via l’ entreprenant Mauricheau-BeauprĂ© ou l’ ami commun Maurice Robert, chef du Sdece-Afrique : Foccart a toujours tutoyĂ© Denard .

Ajoutons que Mobutu, repliĂ© en France au moment du recrutement des mercenaires, Ă©tait en contact tĂ©lĂ©phonique permanent avec Foccart, et la boucle est bouclĂ©e. La boucle historique aussi : dĂ©jĂ  en 1960, Foccart avait Ă©tĂ© l’initiateur de l’envoi de mercenaires français au Katanga, contre le gouvernement de Lumumba, et il avait poursuivi ces jeux troubles jusqu’en 1967, via Bob Denard et l’inĂ©vitable Mauricheau-BeauprĂ© .

« Aucune autoritĂ© française ne doit ĂȘtre mĂȘlĂ©e Ă  cette affaire de mercenaires pour le ZaĂŻre », faisait savoir l’ÉlysĂ©e Ă  la fin de 1996. Complaisamment distillĂ©es, ces « consignes trĂšs

strictes » ne trompaient plus grand monde en fĂ©vrier 1997. L’origine et la constitution du dispositif mercenaire Ă©taient Ă©lucidĂ©es, et les responsabilitĂ©s identifiĂ©es : la DST,le rĂ©seau

de Charles Pasqua et celui de Jacques Foccart .

 

(p.262) Foccart, c’est la ligne directe avec Chirac. En 1967, lorsqu’il commanda le soutien massif de la France Ă  la sĂ©cession biafraise par mercenaires interposĂ©s, Jacques Foccart Ă©tait, aprĂšs de Gaulle, l’homme le plus influent de la Ve RĂ©publique. Or il en impose plus Ă  Chirac qu’Ă  de Gaulle. Certains jours, le PrĂ©sident l’appellerait jusqu’Ă  dix fois ! ! L’impĂ©ratif catĂ©gorique « aucune autoritĂ©,française ne doit ĂȘtre mĂȘlĂ©e… “, joue sur les mots. Il y a « autoritĂ©” et autoritĂ© celle des organes officiels de la RĂ©publique ; celle des hommes de 1’ombre d’une monarchie Ă©lysĂ©enne dĂ©cadente, qui tient l’ Afrique francophone pour son « domaine rĂ©servĂ© » – comme jadis le roi des Belges possĂ©dait personnellement le Congo. Prince de 1’ombre, Jacques Foccart faisait figure de Deng Xiaoping du nĂ©o-gaullisme…

 

Il est dĂ©cĂ©dĂ© en mĂȘme temps que se consommait, Ă  Kisangani, la dĂ©route des mercenaires. Commence alors un Ă©tonnant exercice de camouflage rĂ©trospectif.

Le 20 fĂ©vrier1997, L’ÉvĂ©nement dujeudi avait livrĂ© toutes les clefs du recrutement de mercenaires serbes pour le ZaĂŻre : « sous la houlette de Jacques Foccart”, « Ă  l’initiative de

Fernand Wibaux”. « la connexion avec les Serbes aurait Ă©tĂ© l’oeuvre d’un membre important de la DST”, «au grand dam de la DGSE “. Le 27 fĂ©vrier, L’Express avait dressĂ© le portrait du chef serbe, un certain « colonel Dominique ” ou Malko.

(p.263) Aussi fut-on stupĂ©fait de lire un mois plus tard, dans Le Monde du 29 mars, ce papier inspirĂ© « de sources militaires françaises ” :

« AuprĂšs des forces armĂ©es zaĂŻroises restĂ©es fidĂšles au marĂ©chal Mobutu, il existe aussi des mercenaires Ă©trangers, singuliĂšrement des Serbes […/. La prĂ©sence de l’un d’entre eux, qui s’est fait appeler “colonel Dominic Yugo”, a Ă©tĂ© dĂ©tectĂ©e durant les derniers jours des combats qui ont, Ă  la mi-mars, marquĂ© la chute de Kisangani. […/

« Les services français ont cherchĂ© Ă  identifier le “colonel Dominic Yugo” avec davantage de prĂ©cision. Il pourrait s’ agir – sous un autre pseudonyme – de l’un des Serbes qui ont servi d’intermĂ©diaires lors de la mission que Jean-Charles Marchiani, prĂ©fet du Var, a menĂ©e en Bosnie pour faciliter la restitution, en dĂ©cembre 1995, de deux pilotes français .»

 

Pas question des commanditaires français. Et le conditionnel (« il pourrait s’agir ,,) suggĂšre que la DGSE n’ en est encore qu’au stade des hypothĂšses – sur un sujet labourĂ© depuis un

mois par la presse internationale, Ă  la suite de L’ÉvĂ©nement du jeudi. D’oĂč l’alternative : soit la DGSE ne lit pas les journaux, elle n’a rien compris au film Mercenaires serbes au ZaĂŻre; soit

elle se moque du Monde et de ses lecteurs.

La premiĂšre hypothĂšse paraĂźt a priori incroyable. Il faut donc trouver la finalitĂ© des histoires diffusĂ©es aux journalistes par des « sources bien informĂ©es”. Ces sources dĂ©veloppent la version (crĂ©dible) d’une « guerre des services ” et soulignent (p.264) le rĂŽle personnel, dĂ©terminant, jouĂ© dans cette affaire par Fernand Wibaux, en lien avec Geolink :

« Le relais est pris par le “colonel Dominic”. Un personnage trouble que la DGSE mettra un certain temps Ă  identifier. L’homme – d’origine yougoslave – aurait pourtant Ă©tĂ© au mieux avec un autre “service”. “Dominic Ă©tait sous contrĂŽle de la DST”, assure un spĂ©cialiste du dossier .» (Arnaud de la Grange, in : Le Figaro, 07/04/1997)

Les rĂ©seaux Foccart et Pasqua ayant recouru Ă  la DST, voilĂ  comment la DGSE, court-circuitĂ©e en « son » Afrique, aurait pris un mois de retard sur le lecteur de L’ÉvĂ©nement du jeudi! Plus fort encore dans le nous conte la fureur des gens raisonnables de le diplomate

Dominique de Villepin et Jacques Chirac soi-mĂȘme, en Janus face Villepin (la face Foccart est soudain momifiĂ©e). On nom fait savoir que le conseiller Ă©lysĂ©en Fernand Wibaux est

placĂ© sous surveillance! Il aurait mĂȘme Ă©tĂ© filĂ© lorsque, le 23 mars, il rencontre pour la quatriĂšme fois le chef mercenaire Christian Tavernier, dans un hĂŽtel parisien. Lorsque le

« conseiller spĂ©cial ” de Mobutu, HonorĂ© N gbanda, vient dĂ©but mai Ă  Paris chercher des armes pour son patron, la DGSE fait savoir qu’elle a mis le holĂ . Ainsi, l’idĂ©e peut s’installer que le recours aux « affreux» n’est l’oeuvre que du rĂ©seau Pasqua, et d’un Wibaux dĂ©valuĂ©

par la mort de Foccart  Bon pour le sacrifice.

(p.265) Il en faudra quand mĂȘme davantage pour faire oublier que Fernand Wibaux Ă©tait installĂ© au rez-de-chaussĂ©e de l’ Ă©tat-major particulier du prĂ©sident de’la RĂ©publique… C’ est

comme pour l’affaire Greenpeace, en plus grave : soit Jacques Chirac a donnĂ© son aval au recrutement de mercenaires, soit l’ÉlysĂ©e est une pĂ©taudiĂšre ; soit les deux propositions

cohabitent.

 

(p.266) Bob Denard a commencĂ© sa carriĂšre de mercenaire dans l’ex-Congo belge, en 1960. Il a contribuĂ©, en 1965, Ă  mater la vaste rĂ©bellion anti-mobutiste des Mulele, Gizenga, Soumialot, Ă  laquelle participait dĂ©jĂ  Laurent-DĂ©sirĂ© Kabila.

Il a tirĂ© sa rĂ©vĂ©rence aux Comores fin 1995. Dans ce pays brutalisĂ©, il a installĂ© deux prĂ©sidents, Ali Soilihi et Ahmed Abdallah; il en a Ă©cartĂ© ou Ă©liminĂ© trois : les deux prĂ©cĂ©dents, plus SaĂŻd Mohamed Djohar en 1995. Vice-roi des Comores de 1978 Ă  1989, il put Ă©marger aux multiples trafics dont cet archipel est le havre. Un grand foccartien, l’ex-ambassadeur au Gabon Maurice Delauney, trouve Bob Denard « ni affreux, ni assassin ». Il lui a dĂ©cernĂ© un brevet de patriotisme, pour avoir exĂ©cutĂ© nombre d’interventions non officielles, « le plus souvent dans les meilleures conditions, toujours dans l’honneur  ».

 Christian Tavernier, prĂ©sentĂ© comme un officier des services secrets belges , est comme Bob Denard un multirĂ©cidiviste des guerres par procuration. DĂšs 1961, il a opĂ©rĂ© au Congo comme chef mercenaire : aux cĂŽtĂ©s de Denard, il a combattu pour la sĂ©cession katangaise de MoĂŻse TshombĂ©, puis pour l’armĂ©e de Mobutu contre la rĂ©bellion nĂ©o-lumumbiste de 1964-65. Ensuite, il n’a jamais vraiment quittĂ© le ZaĂŻre . il assistait au Conseil de sĂ©curitĂ© de Mobutu et accomplissait pour lui des missions de confiance. Il dirige la revue Fire, spĂ©cialisĂ©e dans les armes, qui fait aussi office de bourse pour l’emploi d’ex-militaires en disponibilitĂ© . Le rĂ©dacteur en chef n’ est autre que… Bob Denard.

 

(p.267) Lorsque le colonel Tavernier se rend Ă  l’ÉlysĂ©e en juin 1996, parrainĂ© par l’homme politique belge LĂ©o Tindemans, c’est pour s’enquĂ©rir auprĂšs de Fernand Wibaux de la mala-

die de Mobutu et de la maniĂšre dont « on pourrait tenir le pays  ». La question n’ a pas dĂ» rester indĂ©finiment en suspens. « Comme Denard n’est plus opĂ©rationnel depuis la dĂ©bĂącle des Comores, un Belge a pris la tĂȘte du groupe qu’il aurait autrement commandĂ© », explique un diplomate français~. Le 15 novembre (deux semaines avant la deuxiĂšme rencontre Tavernier-Wibaux), la lettre confidentielle sud-africaine Southscan mentionne dĂ©jĂ  la possibilitĂ© que Christian Tavernier soit chargĂ© de mener la contre-offensive. Selon des proches du milieu mercenaire, ce sont les hommes de la nĂ©buleuse Denard qui, sitĂŽt le feu vert de Fernand Wibaux, « ont recrutĂ© l’Ă©quipe française pour le compte du Belge Christian Tavernier  “.

Le 1er dĂ©cembre 1996, Arnaud de la Grange, signale dans Le Figaro « le retour des « affreux » “, avec « l’arrivĂ©e de trois cents Ă  cinq cents mercenaires  “. Le 3janvier 1997, Tavernier s’installe Ă  Kisangani avec l’ Ă©tat-major des mercenaires, composĂ© Ă  80 % d’« instructeurs” français. Dans le tout venant de la « lĂ©gion blanche” (276 hommes Ă  la mi-janvier), on compte aussi nombre de baroudeurs français. Tavernier fait croire qu’il est en colonie de vacances : « Nous n’avons pas encore tirĂ© un seul coup defeu”, dit-il au Soir de Bruxelles, (p.268) fin janvier. Puis, gagnĂ© par la mode militaro-humanitaire : « En ce moment, je me contente de distribuer du sel aux populations civiles … “

La revue Raids a enquĂȘtĂ© auprĂšs des hommes de Tavernier. Elle a repĂ©rĂ© trente-trois mercenaires français et autres (italien, chilien, portugais, amĂ©ricain et belge), constituĂ©s en deux groupes d’intervention, Ă  cĂŽtĂ© d’une centaine de Serbes. Ils ont Ă©tĂ© recrutĂ©s pour 30 000 francs par mois et par homme, trois mois payables d’ avance. Ce sont d’ anciens des Comores , mais ils ont oeuvrĂ© dans le passĂ© en Birmanie, au Cambodge, au BĂ©nin et en RhodĂ©sie. Tavernier, le chef des mercenaires non-serbes, Ă©tait secondĂ© par des anciens commandos de Bob Denard. Leurs armes provenaient en partie de Serbie, d’Ukraine et d’Égypte.

 

Chez les mercenaires français, « la cheville ouvriĂšre [du recrutement] a Ă©tĂ© François-Xavier Sidos, aujourd’hui permanent du Front nationa1». Candidat aux lĂ©gislatives de mai 1997 sous l’Ă©tiquette de ce parti, Ă  Épinay-sur-Seine, il a obtenu 32 % des voix au second tour…

François-Xavier Sidos fut, aux cÔtĂ©s de Bob Denard, le lieutenant Allix lors de l’expĂ©dition de 1995 aux Comores. La prĂ©sence d’un adjoint d’extrĂȘme droite ne semble pas avoir chagrinĂ© Denard, ni l’ avoir Ă©loignĂ© des rĂ©seaux « rĂ©publicains » de dĂ©cideurs, civils et militaires. CĂŽtĂ© civils, signalons l’ avis d’un connaisseur sur l’ absence de carriĂšre (p.269) politique de Pierre Pasqua, fils unique de Charles : il affiche une telle «ferveur pour l’extrĂȘme droite » qu’il n’est «politiquement pas prĂ©sentable  “. Il est pourtant au coeur du rĂ©seau africain de son pĂšre, auquel Mobutu adressa en premier sa demande de mercenaires. Autre pivot du rĂ©seau, le prĂ©fet Jean-Charles Marchiani s’est montrĂ© dans le Var d’une grande complaisance envers le Front nationa1. Charles Pasqua lui-mĂȘme, selon son biographe non officiel, « n’a jamais non plus rechignĂ© Ă  prĂ©server des passerelles avec tous les anciens mercenaires, partisans de l’AlgĂ©rie française, ex-militants de l’extrĂȘme-droite qui se sont dispersĂ©s dans toute

l’Afrique francophone au milieu des annĂ©es soixante » .

 

Du cĂŽtĂ© des militaires, l’ amiral Antoine Sanguinetti rappelle la persistance dans l’armĂ©e française d’une vigoureuse tradition d’ extrĂȘme-droite, marquĂ©e par la colonisation et l’insurrection de l’OAS (Organisation de l’ armĂ©e secrĂšte) contre l’indĂ©pendance de l’ AlgĂ©rie . Elle influe dans la formation des cadres militaires africains francophones (47 000

depuis 1960). Cette chapelle reste en mesure « de contrĂŽler la coopĂ©ration militaire, et d’occuper, pour le compte de l’ÉlysĂ©e – en l’adaptant Ă  ses propres concepts – une position stratĂ©gique sur le continent africain “.

Le tĂ©moignage suivant n’est pas Ă©tranger Ă  l’affaire. Il vient d’un membre repenti du DPS (DĂ©partement protection-sĂ©curitĂ©), le service d’ ordre du FN, surnommĂ© la « petite lĂ©gion “

de Le Pen :

(p.270) « Je vote FN depuis longtemps. Je n’avais pas de boulot. […/ Comme j’ai servi dans l’armĂ©e, on m’a intĂ©grĂ© dans un groupe un peu spĂ©cial : une Ă©quipe lĂ©gĂšre d’intervention

[…/, 25 types, tous des anciens bĂ©rets rouges ou bĂ©rets verts, c’est-Ă -dire anciens paras ou lĂ©gionnaires. […/ La  plupart ont participĂ© Ă  des conflits, au Tchad, au Centrafrique ou au Liban. […] Entre nous, on s’amuse Ă  se surnommer les “Pompiers du Reich” et on se salue par de petits “Sieg Heil!” .»

 

Le DPS est dirigĂ© par Bernard Courcelle, ancien capitaine du 6e RPIMa – l’ infanterie de marine, l’ ex-” coloniale ». Son frĂšre, Nicolas Courcelle, dirige la sociĂ©tĂ© de sĂ©curitĂ© Groupe

  1. Dans la mouvance de cette sociĂ©tĂ©, une quinzaine de vieux routiers du mercenariat ont Ă©tĂ© recrutĂ©s pour l’ expĂ©dition zaĂŻroise par François-Xavier Sidos .

ContactĂ©s, beaucoup d’anciens de Denard, trop vieux ou trop avisĂ©s, ont boudĂ© l’opĂ©ration. Alors, ” les recruteurs ont fait leur marchĂ© au sein de groupuscules d’extrĂȘme-droite comme le GUD [
/. Des jeunes sans grande expĂ©rience militaire. “Une annĂ©e de Service national

pour les mieux formĂ©s, prĂ©cise un ancien mercenaire reconverti dans la sĂ©curitĂ© industrielle. Des colleurs d’ affiche trĂšs aguerris au maniement du manche depioche dam les rues de Paris, moins rompus Ă  celui du mortier”. […] Les ZaĂŻrois n’ont pas apprĂ©ciĂ© de se voir fourguer des mercenaires “incompĂ©tents militairement et dĂ©pourvus de professionnalisme”

Le jugement est du gĂ©nĂ©ral Mahele, le patron de l’armĂ©e de Mobutu. Un homme qui en a pourtant vu d’autres en matiĂšre d’inaptitude militaire .»

 

/BIRMANIE, 
/

 

(p.271) Il ne faut pas généraliser. Le passage en Birmanie de certaines recrues est une référence. En ce pays, la junte au pouvoir (le Slorc) « réduit » les ethnies minoritaires. Elle les

« dĂ©blaye » notamment, autour du gazoduc construit par Total. Le groupe a engagĂ© des «consultants en sĂ©curitĂ© “, qui collaborent avec l’ armĂ©e birmane. Anciens militaires ou mercenaires, ils seraient issus des milieux d’ extrĂȘme droite .Au ZaĂŻre, ils vont se retrouver en bonne compagnie fasciste, pour venger Jeanne d’ Arc et Fachoda.

« Deux ans aprĂšs s’ĂȘtre trouvĂ©e malĂ©e Ă  un gĂ©nocide en 1994, la France parraine l’envoi de criminels de guerre serbes coupables de purification ethnique aux cĂŽtĂ©s des ex-FAR pour sou-

tenir Mobutu… C’est le bouquet  », s’exclame Jean-François Bayart.

Cette filiĂšre serbe, on l’ a vu, a Ă©tĂ© montĂ©e par la DST et un certain Patrick F., sous la houlette de Jacques Foccart et de son adjoint Fernand Wibaux. De Belgrade, une sĂ©rie de vols ont Ă©tĂ© organisĂ©s pour transporter plusieurs centaines d’hommes, mais aussi de l’Ă©quipement et des armes, la part la plus juteuse du contrat : quelques avions de combat, quantitĂ© de lance-roquettes, des uniformes, etc. Une base avancĂ©e a Ă©tĂ© Ă©tablie au Caire (l’Égypte est un partenaire habituel des opĂ©rations françafricaines). De tels marchĂ©s sont, pour l’ex-

Yougoslavie , le moyen de se procurer les liquidités dont elle a désespérément besoin.

 

(p.272) Le premier contingent de cent quatre-vingt mercenaires, principalement des Bosno-Serbes, est parti au ZaĂŻre pour un contrat de trois mois (en gros, le premier trimestre 1997). ,

Puis un autre contingent l’a relayĂ© . D’autres sources parlent d’un premier envoi de trois cents mercenaires. Le premier objectif Ă©tait de dĂ©fendre l’angle nord-est du ZaĂŻre, ses mines d’or et ses guĂ©rillas anti-ougandaises. Puis il fallut dĂ©fendre Kisangani.

Le gouvernement ex-yougoslave dĂ©ment toute implication Ă©tatique, mais il tolĂšre cette exportation – Ă  cause probablement des commissions sur les ventes d’armement. Un reportage tĂ©lĂ©visĂ© a montrĂ© des recrues zaĂŻroises vĂȘtues d’uniformes yougoslaves, et des avions de fabrication yougoslave portant encore des inscriptions en serbo-croate sur leurs fuselages. En principe, l’ ex-Yougoslavie continue d’ ĂȘtre soumise Ă  un embargo sur les achats et ventes d’ armes, mais il faut supposer que certains des officiers de l’Otan chargĂ©s de surveiller l’application de cet embargo ont fermĂ© les yeux.

On compte bon nombre de Français parmi eux… Le deal avec les Serbes aurait Ă©tĂ© amorcĂ© Ă  l’occasion d’une visite au ZaĂŻre du prĂ©sident de l’ex-Yougoslavie, Zoran Lilic, durant l’Ă©tĂ© 1996. Un officier de la dĂ©lĂ©gation aurait promis mille hommes.

Le chiffre de cinq mille mercenaires serbes combattant au Zaïre, avancé par le quotidien belgradois Dnevni Telegraf, est sûrement exagéré. Un intermédiaire affirme en avoir convoyé

173 le 6 janvier Ă  l’aĂ©roport de Surcin-Belgrade : cela semble tout Ă  fait vraisemblable. Parmi les engagĂ©s, on trouve d’ anciens officiers d’ Ă©lite de l’ ex-armĂ©e yougoslave. L’un d’ eux « a clairement fait savoir qu’il travaillait pour l’État » (p.273) yougoslave, ce qui accrĂ©dite l’idĂ©e d’un montage Belgrade-Paris-Kinshasa  .

L’un des hommes clefs du recrutement a Ă©tĂ© Milorad Palemic, alias « Misa », qui commanda un groupe de quatre-vingts Bosno-Serbes impliquĂ© dans le massacre de Srebrenica. Il aurait recrutĂ© pour le ZaĂŻre nombre de miliciens bosno-serbes, dont plusieurs suspectĂ©s d’ avoir participĂ© Ă  ce massacre. Beaucoup de recrues sont originaires de la vallĂ©e de la Drina, oĂč le nettoyage ethnique fut le plus fĂ©roce.

 

(p.274) DĂ©but mars, Kabila dĂ©clare Ă  la radio que la ville est « infiltrĂ©e par ses hommes “.

« Alors, les mercenaires sont devenus paranoĂŻaques, ils voulaient tuer et arrĂȘter tous ceux qu’ils soupçonnaient », reprend Adamo. Pour la seule raison qu’ils sont originaires de la rĂ©gion du Kivu, place forte des insurgĂ©s de Kabila, les quatre frĂšres sont enlevĂ©s une nuit de fĂ©vrier. “Nous avons Ă©tĂ© mis dam une maison au bout de la piste de l’aĂ©roport. Nous Ă©tions avec une centaine d’ autres personnes qu’on accusait d’aider la rĂ©bellionparce qu’ils allaient aux champs, parlaient politique, ou se rassemblaient Ă  plus de cinq sur le trottoir”, poursuit Adamo. TorturĂ© une semaine sous la garde de l’armĂ©e zaĂŻroise, il a vu une vingtaine de ses camarades exĂ©cutĂ©s. “Celui des mercenaires qui le voulait, pouvait entrer dans la maison etfaire de nous tout ce qu’il souhaitait, nous donner lefouet, des tabassages, nous couper les oreilles. Nous

Ă©tions ses animaux”.[…/ La “bande des Serbes”, comme on les a baptisĂ©s, a fui avant le dĂ©but des combats, vendredi soir dernier [14 mars/ .»

 

(p.275) Ce témoignage est corroboré par un autre, de source ecclésiastique, parvenu à La Croix . Le témoin ajoute :

« L’interrogatoire est souvent menĂ© par le terrible Yougo, chef incontestĂ© des mercenaires. Tout cela se passe en plein air. Ce colonel, revolver au poing, appuie chaque question avec un coup de feu tirĂ© prĂšs du prisonnier, pour le terroriser. AprĂšs cette horrible session, tout le groupe, rĂ©signĂ© et silencieux, est conduit par Yougo et ses hommes derriĂšre les hangars, bien loin, dans la partie est de l’aĂ©roport. Et c’est la fin! Ils sont abattus avec une mitrailleuse munie de silencieux, puis jetĂ©s dans une grande fosse creusĂ©e avec une pelle mĂ©canique. »

D’ autres tĂ©moins encore confirment ces tortures et exĂ©cutions : ceux interrogĂ©s le 18 mars 1997 par le correspondant de Reuter. Benjamin Auta, directeur mĂ©dical de l’hĂŽpital catholique de Kabonda . un journaliste de Newsweek International, qui a vu les charniers laissĂ©s par les

mercenaires .

Passons maintenant aux hauts faits militaires. Les Mig 21 procurĂ©s par Geolink et transfĂ©rĂ©s d’ ex-Yougoslavie avec pilotes et mĂ©caniciens Ă©taient dĂ©pourvus des cartes et instruments qui

leur auraient permis de s’ orienter autour de la forĂȘt tropicale .

En janvier, le gĂ©nĂ©ral Mahele, chef de l’ armĂ©e zaĂŻroise, admit que des mercenaires d’Europe de l’Est (des Serbes, en fait) pilotaient les hĂ©licoptĂšres Mi 24 Hind rĂ©cemment acquis en GĂ©orgie par le ZaĂŻre . Devant Kisangani, ils ont (p.276) accompli de nombreuses actions par le moyen des missiles, voire des bombes au napalm et au phosphore dont ils Ă©taient dotĂ©s  .

Ce sont encore des mercenaires serbes qui, avec des avions de fabrication yougoslave, bombardĂšrent le 17 fĂ©vrier les villes de Bukavu, Shabunda et ‘Walikale . Ces raids, visant

les marchés et les quartiers résidentiels, firent de nombreuses victimes civiles (au moins 19 morts et 50 blessés à Bukavu). « Frappes chirurgicales », affirmaient les officiels.

« Ici, rétorque un Belge, ça signifie que le chasseur ne se trompe pas de ville . »

 Le 14 mars Ă  Kisangani, sentant le vent tourner, les mercenaires serbes dĂ©cidĂšrent de fuir par la voie des airs. Ils rejoignirent un aĂ©roport sĂ©curisĂ© par des commandos français, officiellement chargĂ©s de protĂ©ger l’ Ă©vacuation des humanitaires, et profitĂšrent des appareils de l’ armĂ©e française… Ceux-ci Ă©vacuĂšrent aussi les hauts gradĂ©s zaĂŻrois. Mais la piĂ©taille des Forces armĂ©es zaĂŻroises ne voulait pas se laisser abandonner : durant plusieurs heures, les Serbes firent feu sur leurs « alliĂ©s » zaĂŻrois, causant de nombreux morts .Un ancien du groupe Denard n’est pas tendre :

« Massacrer des petites vieilles dans les Balkans ne prĂ©pare pas Ă  tenir tĂȘte Ă  l’une des guĂ©rillas les plus combattives du continent africain. À la dĂ©charge des mercenaires, […] leur mission de combat est vite devenue secondaire. Ils ont surtout dĂ» faire du maintien de l’ordre auseind es FAZ (Forces armĂ©es zaĂŻroises) pour empĂȘcher la dĂ©bandade. »

 

(p.278) A la trappe, d’abord, les ressortissants serbes, et autres Est-europĂ©ens. La centaine de mercenaires français est renvoyĂ©e (p.279) au « titre privĂ© », ce qui sauvegarde la virginitĂ© de la « politique de la France ». Au regard de cette noble politique, est-il fĂ©al ou fĂ©lon le militaire français de haut rang qui confie : « Cette aide est providentielle [—/ elle permettrait de redonner du souffle et du temps au rĂ©gime du marĂ©chal Mobutu  » ?

S’ il s’ avĂšre que les mercenaires « ressortissants français » ont Ă©tĂ© dĂ©pĂȘchĂ©s au ZaĂŻre Ă  l’instigation d’un conseiller du prĂ©sident de la RĂ©publique, ne devrait-on pas le condamner d’une façon «plus nette » encore ? Ou doit-on admettre que l’ÉlysĂ©e est un domaine extra-territorial, non concernĂ© par les dĂ©clarations du Quai d’Orsay, et qui peut se permettre de mener une double «politique de la France », parfaitement contradictoire ?Si oui, peut-on s’Ă©tonner que plus grand monde ne comprenne cette politique, et que la France, lorsqu’ elle la propose, se trouve totalement isolĂ©e sur la scĂšne internationale ?

 

(p.282) Il aurait fallu parler aussi de l’élimination du marocain Mehdi Ben Barka (1965), du gabonais Germain M’Ba (1971), des tentatives de coups d’Etat en GuinĂ©e qui ont radicalisĂ© le rĂ©gime de SĂ©kou TourĂ©, etc.

 

/LA DECOMPOSITION D’UN SYSTEME/

 

(p.285) 15 mars 1997 : Kisangani tombe comme un fruit mĂ»r. Les rebelles de Laurent-DĂ©sirĂ© Kabila et ses alliĂ©s africains bousculent la coalition hĂ©tĂ©roclite qu’ avaient tentĂ© de leur opposer le clan Mobutu et les rĂ©seaux français – ceux de Jacques Foccart et Charles Pasqua, alliĂ©s sur ce coup.

Kabila et ses troupes sont accueillis en libĂ©rateurs : les ZaĂŻrois hĂ©sitaient Ă  reconnaĂźtre cette rĂ©surgence improbable du lumumbisme, mais le dĂ©sir est plus fort de se dĂ©barrasser enfin du systĂšme Mobutu, leur ruine personnifiĂ©e, chaque fois remis en selle par les interventions occidentales – françaises, surtout.

Le signe zaĂŻrois est vaincu : des Africains ont triomphĂ© des mercenaires, et non l’inverse. À l’image de Bob Denard, les recruteurs vieillis ont montrĂ© leurs limites. Kisangani sera peut-ĂȘtre au nĂ©ocolonialisme de la France ce que DiĂȘn BiĂȘn Phu fut Ă  son colonialisme : le commencement de la fin. Comme les symboles mĂšnent l’histoire, on peut s’attendre Ă  (p.266)

des ondes de choc dans tout le « prĂ© carrĂ© ” francophone, Ă  commencer par le Centrafrique .

 

17 mars 1997 : Jacques Foccart s’Ă©teint. Le concepteur d’un systĂšme transfusionnel de relations franco-africaines, la « Françafrique “, en Ă©tait redevenu la clef de voĂ»te. Certes, sa

maladie rĂ©duisait de plus en plus les fils de son rĂ©seau Ă  ceux du tĂ©lĂ©phone (eux-mĂȘmes remplacĂ©s, souvent, par les liaisons satellite), mais quel magnĂ©tisme ! Il exerçait sur Jacques

Chirac un ascendant extraordinaire :

« Rares sont ses soirs oĂč, vers 23 heures, presque comme un rite, Jacques Chirac ne lui tĂ©lĂ©phone pas. Rares aussi sont les dimanches oĂč, Ă  l’ÉlysĂ©e, le vieil homme ne vient

pas partager quelques confidences avec le PrĂ©sident. Depuis longtemps, Foccart est /—] pour Chirac une sorte de pĂšre, se tuteur, de sage, de sorcier peut-ĂȘtre. /—] “On a l’impression,  tĂ©moigne un de ses rĂ©cents visiteurs, qu’Ă  l’autre bout du fil Chirac est Ă  genoux  “‘ (Daniel Carton, Foccart, l’homme des court-circuits, in : Le Nouvel Observateur, 09/05/1996)

 

Revenu au pouvoir en 1953, le gĂ©nĂ©ral de Gaulle avait perçu l’inĂ©luctabilitĂ© des  indĂ©pendances africaines. Jacques (p.267) Foccart devient son plus proche collaborateur. Patron d’une entreprise d’import-export, la Safiex (de 1944 Ă  1991), il organisait aussi depuis onze ans l’ arriĂšre-cuisine gaulliste : renseignement, financement , « services d’ordre », placement et coordination des amis en mĂ©tropole et outre-mer,  dans la politique, les affaires et les services secrets. Il installe Ă  l’ÉlysĂ©e un « domaine rĂ©servĂ© » franco-africain, avec une

double obsession : assurer une succession stable Ă  l’Empire, en le plaçant entre les mains d’ « amis de la France » , pourvoir aux financements secrets dont la vie politique est fort nĂ©cessiteuse (rappelons que le financement officiel des partis et des campagnes politiques n’apparaĂźtra que trente ans plus tard, aprĂšs une sĂ©rie de scandales en mĂ©tropole).

D’oĂč le choix, stratĂ©gique, d’un systĂšme clientĂ©liste, le patrimonialisme , mĂȘlant intĂ©rĂȘts publics et privĂ©s dans l’exploitation conjointe de deux rentes . celle des matiĂšres premiĂšres, agricoles et miniĂšres, et celle de l’ aide publique au dĂ©veloppement (APD). Il fut jugĂ© naturel que cette double captation construise lĂ -bas des fortunes inouĂŻes (HouphouĂ«t, Moussa TraorĂ©, EyadĂ©ma, Mobutu,… ), puisque le taux de retour en France Ă©tait, lui aussi, faramineux. Mais, aurait-on pu prĂ©voir, un tel processus Ă©tait tout, sauf durable : il (p.288) stĂ©rilisait le dĂ©veloppement, car l’ Ă©conomie rentiĂšre redoute et sabote souvent l’ apparition de secteurs productifs autonomes  . il lĂ©gitimait la corruption; il stimulait la course Ă  l’ endettement, sans guĂšre d’autre contrepartie que les investissements de prestige, les « Ă©lĂ©phants blancs » et les comptes en Suisse; enfin, il a fait le lit de l’ethnisme. Avec la chute des cours des matiĂšres premiĂšres et l’inĂ©luctable « ajustement structurel », la rente s’est faite plus rare, donc plus violemment contestĂ©e. En pĂ©riode d’abondance, les miettes du gĂąteau nourrissaient tout le monde; avec la crise, les luttes politiques, se distinguant de moins en moins de la course Ă  la

rente, sont devenues des luttes au couteau .

(p.289) ParallĂšlement Ă  la criminalisation de nombre de pouvoirs africains, s’ est manifestĂ© l’ Ă©clatement du systĂšme pyramidal foccartien, centralisĂ© Ă  l’ÉlysĂ©e jusqu’Ă  la mort de Georges

Pompidou, en 19742. Ce systĂšme a Ă©tĂ© sapĂ©, entre autres, par le familialisme : le nĂ©potisme d’abord (rĂŽles africains accordĂ©s Ă  la parentĂ© du prĂ©sident Giscard d’Estaing), puis le

filialisme. Pierre Pasqua cogĂšre le rĂ©seau paternel. Plus dangereusement, François Mitterrand a placĂ© son fils Jean-Christophe Ă  la tĂȘte de la cellule africaine de l’ÉlysĂ©e, l’autorisant Ă  nouer d’inextricables relations avec quantitĂ© de fils et filles d’autocrates africains. Profitant de cette rĂ©duction de la CommunautĂ© gaullienne Ă  une entreprise familiale, les groupes d’intĂ©rĂȘts que le pouvoir exĂ©cutif avait utilisĂ©s, tolĂ©rĂ©s, ou laissĂ© prospĂ©rer, se sont Ă©mancipĂ©s.

Ainsi, le rĂ©seau Foccart , dominant jusqu’ au milieu des annĂ©es soixante-dix, s’est trouvĂ© concurrencĂ© par une dizaine de clans, rĂ©seaux et lobbies politico-affairistes, militaires ou

corporatistes : les rĂ©seaux Mitterrand et Pasqua; quelques grandes entreprises (Elf, Bouygues, BollorĂ©-Rivaud, Castel…); les composantes trĂšs divisĂ©es de la coopĂ©ration militaire et policiĂšre, les multiples services de renseignements, ainsi que des officiers plus ou moins retraitĂ©s ou dĂ©tachĂ©s, qui fonctionnent en Ă©lectrons libres (tels Paul Barril, Jeannou Lacaze, Paul Fontbonne, Pierre-Yves Gilleron, Robert Montoya,… ). On peut y ajouter, en vrac, le lobby de la francophonie, le TrĂ©sor (qui gĂšre l’essentiel de l’aide au dĂ©veloppement dans une superbe mĂ©connaissance de ses effets), certaines fraternelles franc-maçonnes, une secte

mystico-politique (les Rose-Croix) et, un peu perdus, un ensemble d’acteurs plutĂŽt gĂ©nĂ©reux – parmi les ONG, les coopĂ©rants, les villes jumelĂ©es, etc. Les micro-stratĂ©gies de tous ces groupes s’enchevĂȘtrent. DĂ©sordonnĂ©es, leurs manoeuvres tactiques entrent frĂ©quemment en collision, comme dans un manĂšge d’ autos tamponneuses.

(p.291) On pourrait dire aussi que le rĂ©seau pyramidal de Foccart s’est dĂ©gradĂ© en une sorte de trame, de grille de mots croisĂ©s. Pour comprendre l’action – de plus en plus alĂ©atoire et  contradictoire – de la France en tel ou tel pays d’Afrique, il faut deviner les croisements chaque fois diffĂ©rents (les cases noires), entre cette sĂ©rie d’intervenants (verticalement) et une

Ă©chelle horizontale de motivations. On ne peut en exclure, chez certains acteurs plutĂŽt dĂ©sintĂ©ressĂ©s, la conscience ou l’humanisme. Mais il faut accorder tout leur poids aux schĂ©mas gĂ©opolitiques primitifs cultivĂ©s par les services secrets. Ils dĂ©monisent les « hordes hamites » ou les « pions des Anglo-Saxons » : le prĂ©sident ougandais Museveni et ses alliĂ©s rwandais et sud-soudanais sont ainsi leurs ennemis jurĂ©s. Ces schĂ©mas sont renforcĂ©s par une vieille tradition coloniale de manipulation de l’ ethnicitĂ©, encore trĂšs prĂ©sente chez les officiers de l’ infanterie de marine . Ils se mĂȘlent Ă  une conception trĂšs myope des intĂ©rĂȘts commerciaux de la France, et de la dĂ©fense de la francophonie. Il faut encore  dĂ©cliner les variantes de 1″‘ amitiĂ© », qui dĂ©gĂ©nĂšrent en prises de participation dans les dispositifs mafieux de certaines familles prĂ©sidentielles africaines (trafics multiformes, blanchiment de narcodollars, rĂ©seaux de prostitution, etc.). Il convient enfin de ne pas oublier les multiples moyens de chantage accumulĂ©s par les prĂ©sidents ” amis » (Ă  l’occasion, entre autres, de remises d’ espĂšces ou de pierres prĂ©cieuses, ou lors de ” parties fines »)…

 

(p.296) Pendant prĂšs de quarante ans, il s’est abritĂ©, aux frais du contribuable français, derriĂšre deux assurances tous risques : financiĂšre (la zone Franc) et politique (les accords de dĂ©fense ou de coopĂ©ration militaire). Des garanties en voie d’ obsolescence accĂ©lĂ©rĂ©e.

 

(Cf. François-Xavier Verschave, Complicité de génocide ? La politique de la France au Rwanda, La Découverte, 1996, chap. 1, 3, 5 et6.)

 

(p.297) En tous ces Ă©pisodes, on retrouve la phobie des Anglo-Saxons, et la volontĂ© de leur tailler des croupiĂšres, gĂ©opolitiques et commerciales. À propos du rĂŽ1e de la France au Rwanda, nous citions cette question de Colette Braeckman :

« Peut-on sĂ©rieusement imaginer que la dĂ©fense de la francophonie puisse coĂŻncider avec la protection d’un rĂ©gime digne des nazis  ? » On pourrait, Ă  propos de Jacques Foccart, Ă©largir l’interrogation : en promouvant comme hĂ©rauts de la grandeur française en Afrique les EyadĂ©ma et Mobutu, entre autres, en se fourvoyant avec l’ « exemplaire » CĂŽte-d’Ivoire

dans les guerres civiles nigĂ©riane et libĂ©rienne, Jacques Foccart n’a-t-il pas outragĂ© pour trĂšs longtemps l’image de la France au sud du Sahara ?

 

(p.300) La vieille garde françafricaine est lĂ , ou de retour, avec ses entourages insatiables : le Gabonais Omar Bongo, le Togolais Gnassingbe EyadĂ©ma, le Camerounais Paul Biya, l’Ivoirien Henri Konan-BĂ©diĂ©, le SĂ©nĂ©galais Abdou Diouf, le Mauritanien Maaouya Ould Taya, l’Équato-GuinĂ©en Teodoro Obiang, le Congolais Denis Sassou Nguesso, le BĂ©ninois

Mathieu Kerekou, le Malgache Didier Ratsiraka, le Djiboutien Hassan Gouled, le Comorien Mohamed Taki, le Marocain Hassan II, le Tunisien Ali Ben Ali, l’Égyptien Hosni Moubarak. Au coeur du Sahel, lajeune garde des gĂ©nĂ©raux monte au crĂ©neau : le BurkinabĂ© Blaise CompaorĂ©, le NigĂ©rien Ibrahim BarĂ© MaĂŻnassara, le Tchadien Idriss DĂ©by. Le NigĂ©rian Sani Abacha est aussi preneur de relations françafricaines, comme l’ Angolais JosuĂ© Eduardo Dos Santos, le KĂ©nyan Daniel Arap MoĂŻ, le tandem soudanais BĂ©chir-Tourabi et les gĂ©nĂ©raux algĂ©riens, sans parler du LibĂ©rien Charles Taylor. On en passe…

 

(p.309) La guerre civile au Congo-Brazzaville, de juin Ă  octobre 1997, et la victoire par KO de l’ ancien prĂ©sident Denis Sassou Nguesso sont un bon indice de la vitalitĂ© persistante de l’hydre françafricaine aprĂšs la mort de Foccart, et des plongĂ©es qu’elle opĂšre. Dans le conflit meurtrier opposant les milices de Sassou Nguesso et de son successeur Pascal Lissouba, la France a affichĂ© dĂšs le dĂ©part une neutralitĂ© officielle, au nom d’une nouvelle virginitĂ© : finie l’ingĂ©rence dans (p.310) les affaires intĂ©rieures des États africains; on se contente d’un « service minimum », l’ Ă©vacuation des Français et autres EuropĂ©ens. On pouvait comprendre cette posture. Les deux vĂ©tĂ©rans de la politique congolaise, aux premiĂšres loges depuis un tiers de siĂšcle, ne luttaient manifestement pour le gros lot : les royalties pĂ©troliĂšres et l’ appropriation clientĂ©liste du budget de l’État.

Au tournant de 1990, le mécontentement populaire et une Conférence nationale souveraine avaient chassé le dictateur Sassou Nguesso et rétabli les élections, portant Lissouba à la

PrĂ©sidence en 1992. Depuis, les deux hommes n’ont cessĂ© de se battre, alternativement par les armes et dans les urnes. Celles-ci ne peuvent plus les choisir sans ĂȘtre bourrĂ©es, tant la population est lasse de ces compradores, ces prĂ©dateurs branchĂ©s sur les circuits françafricains: Elf bien sĂ»r, mais aussi les rĂ©seaux Foccart et Pasqua, des filiĂšres corses , des

excroissances maçonniques , etc.

Le pays est en faillite. Sa dette extĂ©rieure est le triple de son Produit intĂ©rieur brut. Pour parer les coups de l’adversaire et Ă©viter les alĂ©as du scrutin prĂ©sidentiel, prĂ©vu en juillet 1997,les rivaux dĂ©gainent leurs milices, sans Ă©pargner les civils. Ils ont assez volĂ© pour faire la joie des marchands d’armes. La drogue s’en mĂȘle, disjonctant un peu plus les miliciens. Il est difficile de prendre parti. Mais il se confirme rapidement que la Françafrique penche massivement pour son vieil affiliĂ© Sassou Nguesso. Le 3 juin, deux jours avant le dĂ©but du conflit , une curieuse livraison de 25 tonnes de fret aĂ©rien part du Bourget sous label « prĂ©sidence du Gabon », puis est transfĂ©rĂ©e aux partisans de Sassou Nguesso via l’ aĂ©roport gabonais de Franceville. Utile prĂ©cision, le prĂ©sident du Gabon Omar Bongo est le gendre de Sassou Nguesso.

(p.311) On voit rĂ©apparaĂźtre la trĂšs serviable PME Geolink, qui monta l’intervention des mercenaires et avions serbes au ZaĂŻre : elle procurerait cette fois une centaine de mercenaires

Ă  Sassou . Selon La Lettre du Continent (19/6/1997), mĂȘme des conseillers Ă©lysĂ©ens recherchent des « instmcteurs » pour le beau Denis. Lequel s’allie ouvertement Ă  d’autres alliĂ©s de la  Françafrique :une partie des forces du Hutu Power (les ex-FAR) et la Division spĂ©ciale prĂ©sidentielle de Mobutu, repliĂ©es au Congo-Brazza.

Mais on va faire plus fort. « Avions français au Congo ? ” fait mine de s’interroger Le Nouvel Observateur du 25 septembre. Citant l’opposition tchadienne, l’hebdomadaire indique que l’armĂ©e de l’air française mettrait des avions de transport militaire Ă  la disposition de soldats tchadiens, envoyĂ©s au Congo pour combattre aux cĂŽtĂ©s de Sassou Nguesso. Les appareils dĂ©colleraient d’AbĂ©chĂ© (Tchad), oĂč la France a ses aises. On peut sans doute ĂŽter le point d’interrogation. MĂȘme si l’ armĂ©e française au Tchad pratique volontiers l’autogestion, il est impensable que Jacques Chirac n’ait pas donnĂ© son feu vert Ă  cet engagement d’appareils français.

(p.312) Ainsi, sous une neutralitĂ© de façade, une Françafrique branchĂ©e sur le bureau prĂ©sidentiel se range aux cĂŽtĂ©s de l’une des factions qui dĂ©chirent le Congo. Dans ce combat,

elle se retrouve avec l’armĂ©e tribale du prĂ©sident tchadien Idriss DĂ©by, une partie de la garde mobutiste, un morceau du Hutu Powerrwandais, et des mercenaires recrutĂ©s parles services secrets français. Au ministĂšre de la DĂ©fense, on a de la suite dans les « idĂ©es ». Le Monde le confirmera aprĂšs coup :

« Dans les Ă©tats-majors français, on a du mal Ă  cacher le parti pris en faveur de Denis Sassou Nguesso. […/

« Selon les services de renseignement français, les “Cobras” de M. Nguesso […1 ont pu disposer d’armements lourds et individuels en provenance de plusieurs États africains proches de la France, comme le Gabon. Les mĂȘmes sources françaises laissent entendre que ces milices ont pu, grĂące Ă  des circuits de financement occultes frĂ©quents dans les milieux pĂ©troliers, acheter des matĂ©riels en Europe . »

Pendant ce temps Omar Bongo, ami de Chirac et obligĂ© d’Elf, prĂ©side le ComitĂ© international de mĂ©diation chargĂ© de dĂ©nouer la crise congolaise…

Mi-octobre, la guerre de position entre milices cĂšde Ă  une conquĂȘte-Ă©clair du pays par le camp Nguesso. Aux considĂ©rables apports en hommes et en armes dĂ©jĂ  mentionnĂ©s s’ajoute un Ă©lĂ©ment plus dĂ©cisif encore : l’intervention de (p.313) l’ armĂ©e angolaise depuis l’ enclave pĂ©troliĂšre voisine de Cabinda  .

Pourquoi l’ Angola est-il montĂ© au front ? La vieille amitiĂ© entre le prĂ©sident angolais Dos Santos et l’ex-prĂ©sident congolais Nguesso n’est pas une explication suffisante. En interrogeant les gĂ©nĂ©raux qui dĂ©tiennent la rĂ©alitĂ© du pouvoir Ă  Luanda, on perçoit deux niveaux de motivations. Il s’est agi d’ abord de frapper deux rĂ©bellions angolaises que Lissouba ne cessait de favoriser : l’Unita de Savimbi et les sĂ©cessionnistes du FLEC-RĂ©novĂ© (Front de libĂ©ration de l’enclave de Cabinda). Les gĂ©nĂ©raux de Luanda ne cachent pas non plus leurs ambitions. Ils entendent faire de l’Angola une puissance rĂ©gionale, ce qui suppose d’endiguer les visĂ©es de deux grands « voisins ” : l’ Afrique du Sud (qui serait alors canton-

nĂ©e dans l’Est africain) et l’ex-ZaĂŻre, renvoyĂ© Ă  la difficile gestion de l’aprĂšs-Mobutu. L’Angola, lui, pourrait devenir le «parrain” d’une longue cĂŽte gorgĂ©e de pĂ©trole, allant de ses

propres gisements off-shore jusqu’ au Cameroun, en passant par Cabinda, Pointe-Noire au Congo, le Gabon et la GuinĂ©e Ă©quatoriale.

Il n’est pas surprenant que ces ambitions angolaises rejoignent un corps expĂ©ditionnaire venu du Tchad : ce protectorat français Ă  fortes promesses pĂ©troliĂšres s’est vu confirmer un rĂŽle de verrou stratĂ©gique par le ministre de la DĂ©fense socialiste Alain Richard .

Mais plus que du ministre français de la DĂ©fense, i1 faut parler de la Tour Elf Ă  la DĂ©fense… Car il est clair qu’ en toute (p.314) cette affaire la stratĂ©gie du groupe pĂ©trolier a Ă©tĂ© dĂ©terminante. Alors qu’il vient d’enchaĂźner les dĂ©couvertes de champs pĂ©troliers majeurs au large des cĂŽtes angolaise et congolaise, il voyait cet eldorado marin exposĂ© Ă  la vague rĂ©volutionnaire issue de la rĂ©gion des Grands Lacs. Les rĂ©gimes corrompus du Gabon, du Cameroun et de GuinĂ©e-Équatoriale Ă©taient menacĂ©s. Celui de Brazzaville sombrait… Il y avait le feu au lac… de pĂ©trole! Des bateaux-navettes ordinairement utilisĂ©s par Elf ont dĂ©barquĂ© des unitĂ©s angolaises et des « Cobras » de Nguesso pour s’emparer du port de Pointe-Noire, centre nĂ©vralgique de l’exploitation pĂ©troliĂšre et clef de la conquĂȘte du Congo .

OpportunĂ©ment, en 1996, le rĂ©seau Pasqua-Marchiani avait gavĂ© d’armements russes les troupes angolaises. En avril 1997, le PDG d’Elf Philippe JaffrĂ© avait fait un sĂ©jour remarquĂ© Ă  Luanda. À l’ÉlysĂ©e, Jacques Chirac n’ avait donc plus, en ligne directe avec l’ami Bongo, qu’Ă  sceller la coalition anti-Lissouba, sans lĂ©siner sur les moyens proprement français : l’ armĂ©e de l’ air et les « services » spĂ©cialisĂ©s dans les trafics d’ armes. Les services secrets de l’État et ceux d’Elf, rappelons-le, ont beaucoup d’ agents en commun. Depuis le temps du Biafra, ils savent organiser conjointement des livraisons occultes d’ armements.

 

La neutralitĂ© française dans le conflit congolais n’ Ă©tait donc qu’une fiction. Les mĂ©dias ont vendu la mĂšche. On a vu François Blanchard, le « Monsieur Afrique ” de Thierry Saussez – homme-protĂ©e de la communication politique françafricaine -, ĂȘtre le premier Occidental Ă  embrasser devant une camĂ©ra de tĂ©lĂ©vision le gĂ©nĂ©ral vainqueur Sassou Nguesso a. Moins d’un mois aprĂšs cette victoire, la (p.315) Françafrique, emmenĂ©e par Thierry Saussez, a affichĂ© son amour du rĂ©gime angolais : Elf, Castel, et compagnie, se sont payĂ© dans L’Express du 13 novembre vingt pages de publireportage en quadrichromie, « Angola tournĂ© vers l’avenir ». Des fleurs au bout des fusils…

 

Un axe Elf-ÉlysĂ©e-N’Dj amena-Brazza-Luanda se dessine. Il pourrait, accessoirement, faire le mĂ©nage en Centrafrique, Ă©touffer dans l’ oeuf des turbulences contestataires au Cameroun, et couver ceux qui rĂȘvent d’une reconquĂȘte de l’ex-ZaĂŻre.

Jospin a-t-il eu son mot Ă  dire dans tout cela  ? A-t-il ou non aquiescĂ© Ă  ce Kriegspiel, Ă  cette Ă©niĂšme variante du dĂ©coupage de l’ Afrique, Ă  ces manoeuvres de consolidation d’un chapelet de rĂ©gimes prĂ©dateurs, au triomphe, peut-ĂȘtre Ă©phĂ©mĂšre, de la compagnie Elf? Selon La Croix, le trio Nguesso-Bongo-Dos Santos a « de bonnes relations avec l’ÉlysĂ©e et nombre de responsables du Parti socialiste français “. Selon Le Canard enchaĂźnĂ© , «le gouvernement Jospin a suivi, sans trop d’enthousiasme ».

L’affaire se conclut par une sĂ©rie de plaintes. ChassĂ© de Brazzaville, l’ ex-PrĂ©sident Lissouba a portĂ© plainte contre Elf au tribunal de grande instance de Paris pour complicitĂ© de destructions et d’homicides (5 000 Ă  15 000 civils), actes de terrorisme et association de malfaiteurs. Il accuse Elf d’avoir financĂ© une guerre civile dont il estime le coĂ»t, pour le camp Nguesso, Ă  plus de 100 millions de dollars. Il demande l’ examen de la comptabilitĂ© d’Elf, et notamment de sa banque trĂšs privĂ©e, la Fiba. Une plainte bien Ă©pineuse, dont le parquet s’emploie Ă  dĂ©montrer l’irrecevabilitĂ©.

Lissouba ne manque pas de documents compromettants. Lui aussi arrosé par Elf, il connaßt parfaitement les circuits (p.316) financiers de la corruption . Il rengainera probablement ses

piĂšces Ă  conviction contre un gros pactole.

Cela fera encore ça de moins pour les Congolais, qui ne voient guĂšre la couleur des revenus pĂ©troliers. La guerre des concessionnaires de la rente leur aura, au contraire, laissĂ© une capitale en mine. L’Ă©tat de Brazzaville Ă©voque Grozny, ou Berlin en 1945. La premiĂšre capitale de la « France libre » fait honneur Ă  un demi-siĂšcle de politique franco-africaine !

(
)

À dĂ©faut d’ĂȘtre citoyens, nous pouvions en spectateurs assister mi-dĂ©cembre 1997 Ă  un remarquable dĂ©filĂ©. Deux mois Ă  peine aprĂšs la fin du carnage, Sassou Nguesso recevait

dans le fastueux hÎtel Grillon une grande partie de la distribution parisienne du présent ouvrage : Vincent Bolloré, Robert Feliciaggi, Philippe Jaffré, Jean-Christophe Mitterrand,

Charles Pasqua, Guy Penne, Fernand Wibaux, etc. Il Ă©tait reçu en tĂȘte Ă  tĂȘte par Jacques Chirac Ă  l’ÉlysĂ©e, moins intimement par Lionel Jospin Ă  Matignon. Le tout sous la haute

protection des hommes de main de Paul Barril…

 

(cf La Lettre du Continent, 0110111998. On peut s’Ă©tonner Ă  ce propos que le gouvernement Jospin laisse opĂ©rer Ă  l’hĂŽtel Grillon, haut lieu de la diplomatie parisienne officieuse, la milice d’un personnage aussi ” incontrĂŽlable ” et sulfureux que Paul Barril, qui se flatte par exemple d’avoir combattu aux cĂŽtĂ©s du Hutu Power.)

 

 

/DENARD/

 

(p.320) (
) ce genre de milice denardienne peut Ă  l’ occasion intervenir dans la politique française, par patriotisme autoproclamĂ©, pour en «finir avec ce bazar ». Manifestement, si

la partie n’avait pas Ă©tĂ© gagnĂ©e, Foccart n’aurait pas hĂ©sitĂ© Ă  (p.321) faire intervenir les porte-flingues de Denard. Pas plus en mĂ©tropole qu’au ZaĂŻre ou au Biafra. Rien d’Ă©tonnant chez

1’ « homme-orchestre » des complots du 13 mai 1958, celui qui fit planer sur la RĂ©publique la menace des 7 800 rĂ©servistes du Sservice Action du Sdece , qui fonda le SAC, puis un syndicat d’ Ă©tudiants pas vraiment non-violent, l’UNI (Union nationale interuniversitaire).

En mai 1968, d’ailleurs, Denard n’avait pas attendu l’Ă©difiante entrevue racontĂ©e par Foccart pour emmener ses troupes faire le coup de poing dans les facs, en compagnie d’excitĂ©s d’extrĂȘme droite rameutĂ©s par le SAC . Rappelons-le aussi, cet ancien des commandos de marine en Indochine a participĂ© le 17 juin 1954 Ă  une tentative d’assassinat contre le prĂ©sident du conseil Pierre MendĂšs France – accusĂ© de brader l’Empire .

 

(p.322) Le 13 mai 1978 (anniversaire remarquable), ils dĂ©barquent aux Comores et renversent le prĂ©sident Ali Soilihi, au profit de son prĂ©dĂ©cesseur Ahmed Abdallah. Cette fois, Foccart admet avoir Ă©tĂ© informĂ© . L’expĂ©dition Ă©tait commanditĂ©e par Paris et Pretoria. Le rĂ©gime d’ apartheid cherchait Ă  dĂ©stabiliser les pays voisins, en particulier le Mozambique oĂč il entretint, comme en Angola, une terrible guerre civile. Les Comores devinrent une base idĂ©ale pour les raids anti-mozambicains.

Foccart raconte : « Denard Ă©tait l’hommefort des Comores, Ă  la tĂȘte d’une garde prĂ©sidentielle de six cents hommes dont trente EuropĂ©ens, sans compter la centaine de civils qu’il employait Ă  sa ferme, tout cela payĂ© par l’Afrique du Sud . » Ses mercenaires ne se contentaient pas de torturer les opposants comoriens . AprĂšs un accident de la circulation consĂ©cutif Ă  un rĂ©veillon trop arrosĂ©, l’un des adjoints de Denard n’ a pas hĂ©sitĂ©, le 1er janvier 1937 Ă  deux heures du matin, Ă  casser la figure au mĂ©decin coopĂ©rant français qui, Ă  l’hĂŽpital de Moroni, tentait de soigner sa maĂźtresse. La plainte a Ă©videmment Ă©tĂ© classĂ©e sans suite .

 

(p.323) Dans la nuit du 25 au 26 novembre 1989, le prĂ©sident comorien Abdallah ne sort pas vivant d’un entretien avec Bob Denard. Les sponsors sud-africains et français de ce « Sanders” Ă  la dĂ©tente trop facile le rapatrient le plus discrĂštement possible. Ils installent SaĂŻd Mohamed Djohar Ă  la place d’ Abdallah.

 

(p.324) En rĂ©alitĂ©, les chefs d’Etat en question savent pertinemment, depuis l’assassinat de leur collĂšgue togolais Olympio en 1963, qu’en Françafrique la « loyautĂ© » se mesure d’abord Ă  l’Ă©paisseur des liens d’affaires, ou des dossiers de chantage.

L’armĂ©e française finit par dĂ©barquer et arrĂȘter Denard. Au vu de sa « douloureuse reddition », on pourrait en dĂ©duire que, dans le couple Denard-DGSE, la seconde a doublĂ© le premier : la « Piscine ” aurait ferrĂ© son brochet. Mais il s’ agit plutĂŽt d’une savante comĂ©die. Le scĂ©nario a Ă©tĂ© Ă©crit conjointement jusqu’Ă  son terme : un bref emprisonnement « Ă  la SantĂ©”, et l’assistance de Me Soulez-LariviĂšre, qui fut Ă  Auckland l’avocat des faux Ă©poux Turenge dans l’affaire DGSE contre Rainbow-Warrior.

 

(p.325) En tout cas, l’acteur qui a si magistralement bluffĂ© journalistes et tĂ©lĂ©spectateurs mĂ©ritera d’ ĂȘtre rapidement libĂ©rĂ© : le vieux corsaire boite, avez-vous vu ? GrĂące Ă  ses loyaux services, Paris semble avoir gagnĂ© sur tous les tableaux : Djohar est remplacĂ© par une Ă©quipe plus prĂ©sentable – mais non moins dĂ©pendante; tel un shĂ©rif triomphant des outlaws, le corps expĂ©ditionnaire tricolore raye les mercenaires de la carte d’Afrique, s’imposant en garant de la loi et de l’ordre.

 

 

(p.327) Au fil de ses missions, qui s’ Ă©tendent au Moyen-Orient, Barril a accumulĂ© un matĂ©riel de chantage extraordinaire, tout comme son avocat et ami Jacques VergĂšs, prodigue en conseils aux dictateurs françafricains.

 

(p.328) Les livraisons d’armes clandestines au Hutu Power rwandais sont passĂ©es en partie par une sociĂ©tĂ© « couverte », DYL-Invest, basĂ©e Ă  Cran-Gevrier – prĂšs d’ Annecy et de la Suisse. Il est impossible que le commerce massifet illĂ©gal de matĂ©riels de guerre auxquels cette PME s’est adonnĂ©e ait Ă©chappĂ© aux services français, surinvestis en tout ce qui touche au Rwanda. Le dirigeant de DYL, Dominique Lemonnier, Ă©tait donc pour le moins un honorable (p.329)

correspondant, soumis aux rÚgles de la discrétion.

Malencontreusement, Ă  la suite d’ embrouilles financiĂšres, son commerce clandestin a Ă©tĂ© Ă©voquĂ© en justice sur plainte de… Paul Barril, un concurrent dans le business pro-Hutu Power.

ÉcrouĂ©, puis libĂ©rĂ© sur un non-lieu, Lemonnier a eu la fĂącheuse idĂ©e de porter plainte Ă  son tour contre Barril et de faire savoir qu’il solliciterait un dĂ©dommagement de l’État français. Il meurt opportunĂ©ment d’une crise cardiaque le 11 avril 1997 , en sortant d’un dĂ©jeuner d’affaires Ă  Annecy .

 

Alors mĂȘme qu’elle embauchait pourle ZaĂŻre des cadres du Front national ou des massacreurs de Srebrenica, un rapport des Nations unies constatait que les mercenaires sont, le plus souvent, des criminels aux idĂ©ologies fasciste et raciste, associĂ©s aux trafics illicites d’ armes, de stupĂ©fiants, voire aux prises d’otages. Ce qui devrait conduire Ă  « chĂątier de maniĂšre

sĂ©vĂšre ” les gouvernements et les mouvements qui les engagent. Le rapport cite les Comores, oĂč s’illustrĂšrent Ă  maintes reprises les Denard et compagnie …

 

(p.330) La France n’ a toujours pas signĂ© la convention internationale contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction des mercenaires, adoptĂ©e en 1989 par l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de l’ONU . Trop d’apprentis-Foccart ne s’imaginent pas sans Ă©lĂšves de Denard. Trop d’adeptes d’une fausse grandeur de la France ne la conçoivent pas sans toutes ces opĂ©rations clandestines, tous ces « coups tordus » qui, depuis un demi-siĂšcle, de l’Indochine au Rwanda et au ZaĂŻre, en passant par l’AlgĂ©rie , ont si lourdement contribuĂ© Ă  dĂ©shonorer notre pays.

 

(p.331) A l’automne 1997, l’une des responsables de Survie, en mission dans la rĂ©gion des Grands Lacs, passe par Butare, la capitale universitaire du Rwanda. Elle accepte l’invitation du recteur de la facultĂ© des lettres, qui lui propose de rencontrer ses Ă©tudiants. Face Ă  une salle bondĂ©e, elle propose Ă  l”auditoire de renverser les rĂŽles convenus : au lieu de faire un

exposĂ© de ses propres vues, elle suggĂšre que ce soient plutĂŽt les Ă©tudiants qui l’interrogent.

Elle est vite mitraillĂ©e par une sĂ©rie de questions impitoyables sur le rĂŽle jouĂ© par la France en Afrique, durant et aprĂšs la colonisation. Elle rĂ©pond sans faux-fuyants. La discussion dĂ©borde sur les aberrations de la Françafrique – pas le mot, mais le contenu, largement expĂ©rimentĂ© Ă  travers le continent, et qui a pris lĂ -bas une tournure catastrophique. Toute la relation Nord-Sud, les jeux et les conflits d’intĂ©rĂȘts entre nations, le monde tel qu’il va et ne va pas, sont au rendez-vous.

Subitement, une jeune Ă©tudiante fait taire ses condisciples et lance : «Je ne savais pas qu’il y avait des Français comme vous, je les mettais tous dans le mĂȘme panier. Il faut que vous

restiez, que vous rencontriez tout le monde Ă  l’UniversitĂ©, pour que ça se sache. Il n’y a pas de raison que nous soyons les seuls Ă  pouvoir discuter avec vous. »

 

(p.332) Vouloir corriger les torts commis en notre nom n’est ni un acte dĂ©sespĂ©rĂ©, ni un acte de courage. C’ est une maniĂšre de vivre pour ce que l’ on croit, de faire vivre le meilleur du pays auquel on appartient.

 

(p.335) DĂšs juin-juillet 1997, Elf et l’armĂ©e ont fait tranquillement avaliser par le  gouvernement de gauche leurs options stratĂ©giques au Gabon, au Tchad, au Niger, au Cameroun, etc. Ou plutĂŽt leur pilotage automatique… Ainsi, la sismicitĂ© politique qui affecte le continent africain n’aura pas libĂ©rĂ© une nouvelle conception de la relation franco-africaine. Elf continue de mettre son pĂ©trole en Ă©quation avec les autocraties corrompues du Gabon, du Cameroun, du Tchad, du Nigeria, etc.; l’armĂ©e française croit qu’elle a besoin d’exotisme pour affirmer sa grandeur et attirer des recrues. Elf et l’armĂ©e inoculent leurs raisonnements aux

ministres, qui ne peuvent qu’ Ă©chouer dans l’habillage politique d’ aussi pauvres arguments.

 

(p.337) La rĂ©volte ne peut ĂȘtre que collective. Le magistrat qui prĂ©fĂšre la justice Ă  sa carriĂšre, le journaliste qui ignore les innombrables sĂ©ductions qu’on lui tend, le fonctionnaire, la femme ou l’homme politique qui rejettent la corruption, le tĂ©moin qui parle (tant de choses essentielles restent scellĂ©es), l’Ă©lecteur qui soutient les hommes et les femmes libres qui se prĂ©sentent Ă  lui, font reculer d’un pas le mensonge. Dans cet ordre de choses, rien n’est vain. C’est pourquoi, si un seul lecteur pouvait rejoindre les rangs de cette rĂ©sistance invisible et quotidienne, au nom de l’ Afrique, ce livre n’aura pas Ă©tĂ© Ă©crit pour rien.