Histoire de l’antisémitisme: aucun autre pays n’a, avant l’Allemagne nazie, été aussi antisémite que la France…

 

Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, 1 L’âge de la foi, éd. Calmann-Lévy, 1981

 

(p.12) Les spécialistes tombent progressivement d’accord  pour dater du IIIe siècle avant notre ère la naissance d’une hostilité suffisamment intense et durable pour mériter le nom d’antisémitisme. De plus, cette passion, cultivée surtout par les intellectuels, possède un foyer d’origine, à savoir l’Egypte, et plus précisément Alexandrie, la métropole commerciale et intellectuelle du monde alors connu.

 

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Quand on ajou­tera que le zoroastrianisme est, de l’avis des historiens des religions, l’unique culte monothéiste apparu indé­pendamment du judaïsme, on mesurera tout l’intérêt du rapprochement, et sans que, bien entendu, nous puissions hasarder la moindre hypothèse au sujet des raisons histo­riques qui ont conduit les Parsis (et non les Juifs) à assumer le rôle des « Juifs de l’Inde »…

Venons-en maintenant au monde antique. En ce qui concerne les auteurs grecs, il est remarquable de cons­tater que les premiers récits semi-légendaires sur les sectateurs de Moïse, qui datent du me siècle, leur sont favorables, les décrivant comme « un peuple de philoso­phes », d’origine noble, pratiquant le culte du ciel ou des étoiles. Le ton commence à changer au siècle suivant, et d’autres récits confluent avec ces « fables égyptiennes » qui nous été transmises surtout par le prêtre Manéthon et par le grammairien Apion, des Egyptiens hellénisés tous les deux.

A quand remontent ces fables ? Il faut d’abord savoir que la constitution d’une diaspora juive en Egypte date au moins de la conquête perse, au vie siècle avant Jésus-Christ. Les conquérants se servaient volontiers de soldats ou mercenaires juifs, et avaient installé une garnison dans l’île d’Eléphantine, aux confins de la Nubie. De nombreux (p.15) papyrus font état de tensions entre Egyptiens et Juifs, de bagarres, de la destruction d’un temple. L’égyptologue français Jean Yoyotte a avancé vers 1960 l’hypothèse d’un « négatif » égyptien de la Bible, issu des propos peu amè­nes sur le compte des Egyptiens et de leurs pharaons qui abondent dans le livre de l’Exode, et auxquels la fête de la Pâque donne une place solennellement privilégiée. Les Egyptiens auraient donc voulu rendre aux Juifs la monnaie de leur pièce. Mais cette interprétation ingé­nieuse n’a pas trouvé le consensus des spécialistes.

Le fait est que la colonisation juive s’est intensifiée après la fondation d’Alexandrie (330 avant Jésus-Christ) : deux quartiers sur cinq auraient été des quartiers juifs, ou à majorité juive. Il y eut aussi un contrecoup de la révolte des Macchabées, au IIe siècle avant Jésus-Christ : d’après l’interprétation dominante, le livre d’Esther, qui date de la même époque, et qui débute sur un discours typiquement « antisémite », refléterait, en partie du moins, ces événements. Il est cependant à noter que culturelle-ment parlant, les Juifs d’Egypte étaient alors parfaite­ment hellénisés, en sorte qu’à la même époque à peu près, la Bible fut traduite en grec, pour les besoins du culte mosaïque (traduction dite « des Septante »). De nombreux indices, y compris la fréquence relative des apostasies ou le désir d’une « assimilation intégrale », permettent de mettre en regard la mentalité des Juifs alexandrins, et de maints autres, en Egypte ou hors d’Egypte, avec celle des Juifs occidentaux au xixe siècle, et avec leurs conflits. Le premier livre des Macchabées parle même des « hommes criminels » qui disaient : « Formons une alliance avec les Gentils qui nous entourent, car depuis que nous nous en sommes séparés, beaucoup de maux nous ont été infli­gés. » On peut attribuer à ces séductions de l’assimilation intégrale les dispositions plus systématiques et plus dures du traité talmudique « Avoda Zara » (Culte des Idoles), rédigé sans doute au n« siècle de notre ère, et allant jusqu’à l’interdiction d’aider à faire accoucher une femme païenne, puisqu’elle mettra au monde un enfant néces­sairement idolâtre. En ce qui concerne les « hommes criminels », n’a-t-on pas exhumé, dans les ruines du théâ­tre grec de Milet, des sièges dans la première rangée, portant une inscription qui se laisse traduire ainsi : « réservés aux Juifs très loyaux de Sa Majesté Impériale ». Encore ces Juifs s’avouaient-ils Juifs ; d’autres se fai­saient appliquer ou coudre une sorte de prépuce artificiel, (p.16) pour pouvoir participer, sans être hués, aux jeux du stade… On conçoit la haine que pouvaient leur porter les Juifs restés fidèles à la loi de Moïse.

L’antisémitisme de la population majoritaire égyp­tienne permet un autre rapprochement entre le passé antique et un passé très récent. Il s’exprima notamment par les troubles populaires qui sévirent à Alexandrie sous les empereurs Caligula et Claude, et qui trouvèrent une expression sanglante dans un terrible pogrom survenu en l’an 38 de notre ère.

 

(p.20) Une conclusion fort logique qu’en tirèrent quelques auteurs anciens — encore que surprenante pour notre entendement — était que les Juifs étaient un peuple athée. Leur franche horreur pour les autres divinités, leur éternel contemnere deos, leur refus de sacrifier aux empe­reurs, suffisaient déjà à les caractériser comme une race impie ; mais de plus, quel était donc leur Dieu ? Pompée, lorsqu’il avait audacieusement pénétré dans leur Temple en 63 avant Jésus-Christ, n’avait-il pas constaté « qu’il n’y avait à l’intérieur aucune image des dieux, que la place était vide et que les secrets du sanctuaire n’étaient rien » ?

Les autres accusations adressées aux Juifs, accusations parfois contradictoires — peuple obstiné, rebelle, auda­cieux, ou peuple lâche et méprisable, nation faite pour l’esclavage — procèdent toutes plus ou moins de celles que nous avons citées. Cependant, il importe de faire une place à part à l’indignation que manifestent certains auteurs anciens à propos du prosélytisme très actif des Juifs. Horace et Juvénal tournent en ridicule les néo­phytes juifs dans leurs satires : Valère Maxime accuse les Juifs « de corrompre les mœurs romaines par le culte de Jupiter Sabazios », et Sénèque assure que les « prati­ques de cette nation scélérate ont si bien prévalu qu’elles sont reçues dans tout l’univers ; les vaincus ont donné des lois aux vainqueurs ». Il importe de préciser à cet endroit que ce prosélytisme se poursuivait depuis fort longtemps déjà dans le monde antique, et on en trouve des signes avant-coureurs dès les temps prophétiques : Jonas n’avait-il pas été chargé par l’Eternel d’aller prê­cher la repentance à la ville de Ninive ? Les prosélytes parfaits, c’est-à-dire ceux qui se soumettaient aux bains de purification et à la circoncision, étaient acceptés par les congrégations juives sur un parfait pied d’égalité, et étaient considérés comme « fils d’Abraham ». Il n’en était pas de même des « demi-prosélytes », les metuentes ou « craignant Dieu », dits encore « prosélytes de la porte », qui, sans oser le pas décisif, observaient tel ou tel autre usage juif, le repos de sabbath, par exemple — mais dont (p.21) les fils devenaient souvent des prosélytes intégraux. Une des satires de Juvénal, tournant en ridicule les « parents dont les exemples corrompent les enfants », laisse enten­dre que le cas ne devait pas être rare1. Devançant de la sorte le succès triomphant de la propagande chré­tienne, la propagande juive faisait en ces temps d’innom­brables adeptes, reflétant l’attraction fascinée qu’exer­çait la loi de Moïse à une époque où la conversion, en règle générale, ne présentait pas de sérieux ou même mortels dangers. De plus, le peuple juif n’était-il pas le seul, après le peuple romain, auquel on pouvait s’intégrer depuis n’importe quel point de l’Empire ?

En bref, on voit que, fables mises à part, les auteurs anciens reprochaient aux Juifs certaines particularités de mœurs et de comportement expressément imposées dans l’Ancien Testament — ainsi que le constatait déjà l’auteur inconnu des Oracles de la Sibylle ( « Et vous rem­plirez toutes les terres et tous les océans ; et chacun sera irrité par vos coutumes.» III, 271). En contrepartie, ces auteurs ne manquaient pas de relever leurs vertus guer­rières et leur esprit familial : « Cette nation est terrible dans ses colères », écrit Dion Cassius, et même Tacite, qui leur est si hostile, constate : « Ils regardent comme un crime de tuer un seul des enfants qui naissent, ils croient immortelles les âmes de ceux qui meurent dans les combats ou les supplices ; de là, leur amour d’engen­drer et leur mépris de la mort. »

Ainsi donc, de ce rapide examen, nous pouvons conclure ce qui suit :

D’une part, on ne décèle que rarement, dans l’antiquité païenne, ces réactions passionnelles collectives qui, par la suite, rendront le sort des Juifs si dur et si précaire. Ajoutons qu’en règle générale l’Empire romain de l’épo­que païenne n’a pas connu « l’antisémitisme d’Etat »,

 

  1. Satire xvi. Juvénal continue ainsi : « Celui-ci a eu, par hasard, pour père un observateur du Sabbath : il n’adorera que les nuages et la divinité du ciel ; il ne fera aucune différence entre la chair humaine et celle du porc, dont s’est abstenu son père ; bientôt même il se fait circoncire. Elevé dans le mépris des lois romaines, il n’apprend, n’ob­serve, ne révère que la loi judaïque, tout ce que Moïse a transmis à ses adeptes dans un volume mystérieux : ne pas montrer la route au voyageur qui ne pratique point les mêmes cérémonies ; n’indiquer une fontaine qu’au seul circoncis. Et tout cela parce que son père passa dans l’inaction chaque septième jour, sans prendre aucune part aux devoirs de la vie ! »

 

(p.22) malgré la fréquence et la violence des insurrections juives (avec pour seule exception les édits antijuifs promulgués par Hadrien en 135 après la rébellion de Bar-Cochebas, édits rappelés par son successeur, Antonin, trois ans plus tard.) (…)

 

(p.24) Ne se trouve-t-il pas que les deux peuples les plus anciennement cultivés de notre continent, les Italiens et les Hollandais, ont depuis le xvne siècle ignoré les éclats antisémites, et entretenu des rapports de bon voisinage avec « leurs » Juifs ?

Dans la vaste aire anglo-saxonne, les catholiques ne furent-ils pas soumis, au moins jusqu’à la fin du XVIIIe siè­cle, à une condition assez « juive », avec la papauté et les jésuites pour inquiétants symboles ? En Amérique, c’est les Noirs qui servaient de boucs émissaires électifs. Les Anglais, pour leur part, préféraient que les Juifs, cultivés à l’occidentale ou non, soient d’abord… franche­ment Juifs.

A la fin des années 1930, enfin, les seigneurs de guerre japonais, informés et endoctrinés par leurs alliés nazis à propos de la virulence juive, n’en tirèrent-ils pas une conclusion radicalement contraire, en décidant de faire coloniser par un peuple dynamique et industrieux, dont une bonne moitié de l’Europe ne voulait plus, la Mand-chourie conquise ? Si ce « plan Fugu » ne se laissa pas réaliser, il n’y alla pas de la faute des dirigeants du Japon expansionniste 1.

 

1 Cf. M. Tokayer et M. Swartz, histoire inconnue des Juifs et des Japonais pendant la seconde guerre mondiale, Ed. Pygmalion, 1980.

 

(p.27) L’antisémitisme au cours des premiers siècles chrétiens

 

Voici qu’issu du judaïsme et se réclamant du Dieu d’Abraham, un nouvel enseignement fait son apparition, pour s’imposer triomphalement, après trois siècles de luttes, à l’ensemble du monde romain. Qu’un tel événe­ment restât sans influence sur la condition des Juifs demeurés fidèles à l’ancienne Loi est proprement impensa­ble : ses répercussions seront aussi rapides qu’elles seront importantes, et il convient d’étudier avec quelque détail une évolution dès le début excessivement complexe et parfois contradictoire.

Nous ne nous arrêterons pas, au cours de cette étude, à la question du degré exact de « l’historicité » des Evan­giles, et nous nous abstiendrons d’exprimer une opinion quelconque à propos de l’ensemble des questions si contro­versées qui s’y rattachent : biographie de Jésus, authen­ticité des propos qui lui sont attribués, contenu précis de son enseignement, et ainsi de suite. C’est qu’il semble que le terme objectivité perde de sa signification dès qu’on les aborde, chaque auteur les traitant avec quelque idée préconçue, et l’agnostique ne pouvant ne pas douter là où le croyant ne peut ne pas croire. Signalons toutefois, car le point est important, que le récit évangélique du procès de Jésus présente suffisamment d’invraisemblances et de contradictions pour que même la critique biblique chrétienne en ait mis divers points en doute. (C’est ainsi que l’historien protestant Hans Lietzmann écrivait :

(p.27)

«… il est fort peu vraisemblable que le récit que Marc nous fait de la délibération du sanhédrin pendant la nuit repose sur le témoignage de Pierre ; selon toute appa­rence, c’est une conjecture chrétienne ultérieure… On peut se demander si dans cet exposé se sont conservés quelques lointains souvenirs d’un passé réel… ». Quant aux historiens libres penseurs, ils ont plutôt tendance (s’ils ne concluent pas à l’inexistence de Jésus) à écrire crû­ment, comme par exemple Charles Guignebert :  « … ce procès paraît… n’être qu’un artifice, gauchement introduit, pour reporter la principale responsabilité de la mise à mort de Jésus sur les Juifs (…) ce qui reste vraisemblable, c’est que le Nazaréen a été arrêté par la police romaine, jugé et condamné par le procurateur romain, Pilate ou un autre ».  Et,  en effet,  rien  dans  l’enseignement  du Nazaréen (même s’il pouvait choquer maint docteur de la Loi) ne constituait du point de vue juif une hérésie formelle : à la fin du Ier siècle encore, un docteur de la Loi tel que Rabbi Eliézer considère que Jésus aura lui aussi une place dans le monde à venir, et la première communauté  chrétienne,  celle  de Jérusalem,  dont les membres étaient des Juifs de stricte observance, et vou­laient le rester, ne semble guère avoir connu des déboires ou des persécutions systématiques * ; elle ne s’exila de Jérusalem qu’après la chute  du Temple, en 70, et on retrouvera encore au siècle suivant des traces de ces « judéo-chrétiens »  comme on  les  appellera plus  tard. Aussi bien ces premiers Chrétiens respectaient les com­mandements de la Loi dans toute leur minutie, et n’enten­daient recruter des adeptes que parmi les seuls Juifs. Ce n’est que lorsque le rayonnement de la propagande chré­tienne, franchissant les limites de la Judée, commença à s’étendre à la Diaspora, et à s’exercer au sein des colo­nies juives de Syrie, d’Asie Mineure et  de Grèce, que naquit, on le sait, le véritable christianisme. Nous avons vu que ces colonies, fortement hellénisées, étaient entou­rées   comme   d’une   frange   de   « demi-prosélytes »,   de « sympathisants »,  dirions-nous  aujourd’hui,  considérés, parce que ne voulant pas se plier à toutes les observances,

 

  1. En effet, le célèbre épisode, de la lapidation d’Etienne, tel qu’il est relaté dans les Actes des Apôtres, semble bien n’avoir été que la conséquence d’un conflit d’ordre intérieur entre les « Hébreux » et les « Hellénistes » de la jeune communauté. Cf. Actes des Apôtres, 6, 1-6, ainsi que l’interprétation qu’en donne H. Lietzmann, Histoire de l’Eglise ancienne, vol. I, p. 70-71,

 

(p.28) comme des Juifs de classe très inférieure. Lorsque la prédication chrétienne commença à s’exercer dans ces milieux, dans cette ambiance si différente de celle de la Judée, saint Paul, nous apprend le Nouveau Testament, prit la décision capitale de dispenser les prosélytes chré­tiens des commandements de la Loi et de la circonci­sion — et du coup, changea le cours de l’histoire mon­diale.

Décision qui fut loin de s’imposer sans luttes au sein même des premières communautés chrétiennes, soulevant ces conflits entre les partisans orthodoxes de l’Eglise chrétienne de Jérusalem et les novateurs de la Diaspora dont les Actes des Apôtres et les épîtres pauliniennes nous font entendre maints échos. Décision qui transformait du coup les Chrétiens de sectateurs inoffensifs du judaïsme en hérétiques graves, et dont on croit apercevoir le contre­coup dans la solennelle malédiction des apostats, insérée dans la prière Schmone-Esré vers l’an 80, semble-t-il. Décision enfin qui, dispensant les nouveaux convertis des pénibles servitudes imposées par la Loi, abolissant toute distinction entre les prosélytes « fils d’Abraham » et les demi-prosélytes, accrut prodigieusement les perspectives ouvertes à la propagande chrétienne. Saint Paul s’en expli­que lui-même : «Avec les Juifs, j’ai été comme Juif, afin de gagner les Juifs ; avec ceux qui sont sous la loi, comme sous la loi… afin de gagner ceux qui sont sous la loi ; avec ceux qui sont sans loi, comme sans loi… afin de gagner ceux qui sont sans loi. J’ai été faible avec les faibles, afin de gagner les faibles… » Dès lors, les succès de la nouvelle prédication progressent à pas de géant.

Les colonies juives de la Diaspora en restent les foyers d’origine, mais le recrutement porte de plus en plus sur les Gentils. Or, Juif et Chrétien se réclament tous deux du Dieu d’Abraham, se prétendent tous deux être les seuls interprètes fidèles de ses volontés, révèrent tous deux le même livre sacré, mais l’interprètent chacun à sa manière. Ajoutons que les autorités romaines paraissent n’avoir fait au début que peu de distinction entre les uns et les autres (les textes romains les plus anciens que nous connaissions les confondent purement et simplement) 1.

 

  1. Ainsi Suétone, dans les Douze Césars : « II [Claude] chassa de Rome les Juifs qui avaient fait grand bruit à cause de Chrestus. » (Claude, 25.)

 

(p.29) Rarement vit-on, semble-t-il, un état de choses aussi pro­pice à susciter des animosités irréductibles.

Que les Juifs de la Diaspora, forts de leurs anciens privilèges, aient cherché à se distancer de leurs rivaux, qu’ils aient même à l’occasion dénoncé aux autorités ceux qu’ils considéraient comme de dangereux hérétiques, n’est guère invraisemblable. Les Chrétiens, de leur côté, ces dissidents du judaïsme, apercevaient avec dépit que leur propagande au sein du peuple élu ne portait pas grands fruits : dès lors, il leur importait de démontrer au monde que Dieu avait retiré à celui-ci le bénéfice de son élection, pour le reporter sur une nouvelle Israël. La guerre de Judée et la destruction du Temple leur four­nirent à ce point de vue un argument de choix : une catastrophe aussi épouvantable, qui ne peut être qu’un châtiment divin, ne prouve-t-elle pas que Dieu s’est défi­nitivement détourné de son peuple ? (Certains textes juifs de l’époque expriment la même pensée, mais interprètent tout autrement les motifs du châtiment : d’après le rabbin Ben Azzai, Israël fut précisément dispersé pour avoir renié le Dieu unique, la circoncision, les comman­dements et la Thoral.) D’autre part, en même temps, qu’elle s’adresse de plus en plus aux Gentils, et s’imprè­gne insensiblement d’influences païennes, l’Eglise nou­velle ne tarde pas à attribuer à Jésus une nature divine. A partir de ce moment, sa mort devenait nécessairement un déicide, le crime des crimes, et ce péché abominable, tout aussi nécessairement, retombait sur la tête des Juifs qui l’avaient renié : aussi la démonstration de leur déchéance devenait complète. (Peut-être était-il en même . temps de bonne politique d’exonérer les Romains, déten­teurs du pouvoir, de toute responsabilité.) Ainsi tout s’enchaîne et s’éclaire, faute et châtiment, rejet et nou­velle élection. Pour l’économie du christianisme, il fallait dorénavant que les Juifs fussent un peuple criminelle­ment coupable.

Ainsi, dès les premiers siècles, s’entrecroisent les divers motifs de l’antagonisme originel entre Juifs et Chrétiens, qu’il s’agisse de rivalités dans le prosélytisme, de l’effort pour concilier à sa propre cause les faveurs des pouvoirs publics, ou des exigences de la pensée théologique; ils

 

  1. Ekah Rabati (Uidrasch des Lamentations), I, 1,

 

(p.30) portent en germe l’antisémitisme proprement chrétien. Nous allons les passer rapidement en revue.

En ce qui concerne l’attitude des autorités romaines à l’égard des Juifs d’une part, des Chrétiens de l’autre, elle a varié à plusieurs reprises, au cours des trois pre­miers siècles. Des lettres de Tacite et de Pline le Jeune nous apprennent que Rome savait déjà faire la différence entre les uns et les autres, au début du IIe siècle. A l’épo­que où l’empereur Hadrien interdit la circoncision, et où éclata en Palestine la sanglante révolte de Bar-Cochebas (en 135), les efforts des premiers apologistes chrétiens tendaient à démontrer que les Chrétiens, n’ayant aucun lien avec Israël et la terre de Judée, étaient pour l’Empire des sujets irréprochables. Mais Antonin, successeur d’Ha­drien, rétablit la liberté du culte juif, et au me siècle, face aux succès croissants de la prédication chrétienne (des communautés nombreuses et actives existent déjà dans toutes les provinces de l’Empire), commence l’ère des grandes persécutions, doublées de la haine populaire qu’irrité l’exclusivisme chrétien. Aux yeux des intellec­tuels païens, les adorateurs de Jésus n’ont même pas l’excuse d’appartenir à une religion absurde certes, et exaspérante, mais qui au moins possède ces titres de noblesse que constitue une tradition nationale remontant à la nuit des temps. Ils sont d’inquiétants nouveaux venus, le genus tertium ; « Usque quo genus tertium ! » crie la foule au cirque. Aussi bien sont-ils victimes d’un véritable « transfert d’animosité » ; les fables d’un Mané-thon ou d’un Apion sur l’ignominie du culte juif, c’est au culte chrétien qu’on les applique désormais. Ainsi que l’écrit M. Lietzmann, « chaque fois que survient un malheur public, une peste ou une famine, la foule furieuse réclame à grands cris la mort des Chrétiens : « Qu’ils soient jetés aux lions ! » (Ces lignes rendent pour un auteur juif un son étrangement connu.) Rien d’étonnant si, dans ces conditions, les Juifs cherchaient à tirer leur épin­gle du jeu, et se rangeaient dans le camp païen — encore qu’on enregistre nombre de cas d’ensevelissement de mar­tyrs chrétiens dans les cimetières juifs, et qu’ainsi que nous le dit Tertullien, les Juifs offraient parfois aux Chrétiens menacés l’asile de leurs synagogues… Un nou­veau renversement se produit évidemment dès que le (p.31) christianisme devient une religion officiellement recon­nue : nous y reviendrons plus loin.

La rivalité dans le prosélytisme contribuait de son côté à dresser Juifs et Chrétiens les uns contre les autres. Si la prédication chrétienne se révéla rapidement plus efficace que la prédication juive, il ne s’ensuit pas que le judaïsme perdit de son propre attrait, et ses propa­gandistes ne baissèrent pas si rapidement pavillon. Au contraire, certains textes laissent entendre qu’ils furent, aux IIe et IIIe siècles, tout aussi actifs, sinon davantage, que précédemment. C’est vers 130 que Juvénal tourne en ridicule « les parents dont les exemples corrompent les enfants ». Lorsque, quelques années plus tard, l’em­pereur Antonin rétablit la liberté du culte juif, il prend soin, afin de s’opposer à la propagande du judaïsme, de maintenir l’interdiction de la circoncision des non-Juifs, sous peine de mort ou de bannissement. Des sources jui­ves nous apprennent que la tradition rabbinique considé­rait comme prosélytes plusieurs docteurs d’Israël, et non des moindres, de ce temps-là l. Elles nous parlent aussi de cérémonies solennelles de réception de prosélytes, au IIIe siècle, et de conférences publiques où la Thora était magnifiée. Ce prosélytisme, à qui s’adressait-il ? Il est vraisemblable d’admettre qu’il s’exerçait tout autant aux dépens des convertis du christianisme qu’aux dépens des païens. Et, en effet, les Juifs ne restent-ils pas le peuple de l’Ancien Testament, leurs docteurs n’en sont-ils pas les interprètes les plus qualifiés ? Ne voit-on pas les pre­miers exégètes du christianisme, et jusqu’à un saint Jérôme, aller s’instruire auprès des rabbins ? Pendant plus de deux siècles, les Chrétiens ne suivent-ils pas le calendrier juif ? Ainsi s’établissent des contacts parfois bien dangereux pour l’orthodoxie de la nouvelle foi. N’ou­blions pas que pendant les deux ou trois premiers siècles, l’Eglise chrétienne n’était pas hiérarchisée encore, et ne connaissait aucune institution suprême universellement reconnue : chaque communauté pouvait interpréter les textes sacrés à sa manière, d’innombrables sectes et hérésies faisaient leur apparition, souvent ‘plus ou moins « judaïsantes », et, de la sorte, le prestige du peuple du Livre pouvait trouver mainte occasion de s’exercer et influencer les esprits. La condition sociale

 

  1. En particulier R. Schemaïa, R. Abtalion, R. Meïr, ainsi que le célè­bre R. Akiba lui-même.

 

(p.32) des Juifs était loin encore d’être telle pour qu’ils aient pu servir de repoussoir. Et le dilemme restait toujours celui-ci : pour interpréter correctement l’Ancien Testament, qui donc est mieux qualifié, sinon le peuple auquel il fut donné, et qui l’a conservé à travers les siècles ? Si, par conséquent, Chrétiens et Juifs continuaient à se faire concurrence auprès des Gentils, le judaïsme pouvait aussi bien troubler et attirer à lui maint adepte du christia­nisme naissant. Et ceci nous ramène à la rivalité propre­ment doctrinale, trouvant son expression dernière dans ce qu’on a dénommé « l’antisémitisme théologique ».

 

(…) (p.33)  à partir du IXe siècle, certains sacramentaires de liturgie romaine indiquent expressément : « Pro Judaeis non flectant » (Pas de génu­flexion pour les Juifs).

Dans les Evangiles déjà, on décèle le début d’une telle évolution. L’Evangile selon Jean, le dernier en date, n’est-il pas en même temps le plus hostile aux Juifs ? Tiré des Evangiles, veut-on un autre exemple ? Que le nom de celui des apôtres qui trahira son Seigneur paraît philo-logiquement être dérivé de la Judée, patrie des Juifs, pour­rait évidemment n’être qu’une coïncidence : coïncidence trop remarquable pour qu’on ne puisse s’empêcher de constater qu’une volonté délibérée de symboliser l’oppro­bre qui désormais pèsera sur le peuple élu constitue une explication plus satisfaisante pour l’esprit…

Rien d’étonnant dans ces conditions que dès le IVe siè­cle, et surtout dans l’Orient, où les Juifs étaient plus nombreux, on entende des prédicateurs lancer contre eux des diatribes d’une violence inimaginable : « Meurtriers du Seigneur, assassins des prophètes, rebelles et haineux envers Dieu, ils outragent la Loi, résistent à la grâce, répudient la foi de leurs pères. Comparses du diable, race de vipères, délateurs, calomniateurs, obscurcis du cerveau, levain pharisaïque, sanhédrin de démons, mau­dits, exécrables, lapideurs, ennemis de tout ce qui est beau… » (Grégoire de Nysse.) « … Lupanar et théâtre, la synagogue est aussi caverne de brigands et repaire de bêtes fauves… Vivant pour leur ventre, la bouche toujours béante, les Juifs ne se conduisent pas mieux que les porcs et les boucs, dans leur lubrique grossièreté et l’excès de leur gloutonnerie. Ils ne savant faire qu’une chose : se gaver et se soûler… » (Saint Jean Chrysostome).

 

Espagne

 

(p.43) Les juiveries d’Espagne ont dû prospérer et se multiplier au cours des siècles suivants, puisque, vers l’an 300, le concile d’Elvire, « le plus ancien concile de l’Eglise dont il reste des canons disciplinaires » (Dictionnaire de théo­logie catholique) contient des stipulations nombreuses et variées mettant les Chrétiens en garde contre les Juifs. Il était interdit, sous peine d’être exclu de la communion, de manger avec eux (canon 50) et, sous peine d’excom­munication, de se marier avec eux, ou de faire bénir par eux les récoltes (canon 49) ; dispositions qui seront repri­ses par l’ensemble de l’Europe chrétienne aux siècles suivants.

Ni la promotion du christianisme au rang de religion officielle d’Etat, ni les bouleversements consécutifs à la désagrégation de l’Empire romain et aux invasions ger­maniques n’ont pu empêcher la diffusion du judaïsme en Espagne, puisque, trois siècles plus tard, celui-ci fait l’objet d’une législation bien autrement sévère et méti­culeuse — législation qui, elle aussi, constituera un pré­cédent et sera reprise en d’autres pays au cours des siècles à venir.

Les rois wisigoths qui gouvernaient l’Espagne à partir -du début du VIe siècle furent d’abord partisans de « l’hé­résie arienne », et assez tièdes en général en matière de religion. Mais en 589, l’un d’eux, Reccarède, se convertit au catholicisme, et entreprit d’édicter contre les Juifs — ainsi que contre ses anciens coreligionnaires ariens — de nombreuses lois, amplifiées par ses successeurs. Sur ces lois, Montesquieu, dans L’Esprit des lois, avait porté un jugement péremptoire : « Nous devons au code des Wisi­goths, écrivait-il, toutes les maximes, tous les principes et toutes les vues de l’inquisition d’aujourd’hui ; et les moines n’ont fait que copier contre les Juifs des lois faites autrefois… Les lois des Wisigoths sont puériles,

(p.44) gauches, idiotes ; elles n’atteignent point le but ; pleines de rhétorique et vides de sens, frivoles dans le fonds et gigantesques dans le style. » Quoi qu’il en soit de ce jugement dans son ensemble, il est certain que plusieurs siècles plus tard, l’Inquisition, loin de faire œuvre origi­nale, ne fit que puiser dans un arsenal de textes élaborés par des théologiens et des juristes du vne siècle, mais extraordinaires de méticulosité et d’ingéniosité absurdes. Il en sera question dans la suite de cet ouvrage, et pour le moment, elles ne nous intéressent que dans la mesure où elles ont suscité, mille années, ou peu s’en faut, avant Torquemada, des réactions de « marranisme » avant la lettre (c’est-à-dire des conversions feintes, tandis que le judaïsme continuait à être professé en cachette), et un ressentiment antichrétien d’autant plus violent.

Pour ce qui est des conversions simulées, leur fréquence ressort de l’examen des textes édictés pour dépister ces faux Chrétiens. En particulier, les ex-Juif s devaient se présenter à leur évêque chaque samedi et chaque fête juive, pour bien marquer qu’ils ne les respectaient plus. Mais s’ils étaient en voyage ? En ce cas, le converti devait se présenter à un ecclésiastique à chaque étape, et se faire délivrer un certificat de non-observance du sabbat, que le prêtre devait communiquer aux prêtres des parois­ses voisines, et dont le voyageur devait présenter la collection complète à son évêque dès son retour.

En cas de contravention, la peine prévue était celle de la decalvatio, châtiment dont de nos jours les érudits cherchent en vain à établir la nature exacte. De même, il est impossible de savoir si sous le roi Erwig, l’auteur de cette loi, l’Espagne du vne siècle comptait assez d’ecclé­siastiques instruits pour tenir à jour la paperasserie néces­saire… Il est assez probable que Montesquieu avait rai­son, en parlant de lois « vides de sens ».

Pour ce qui est du ressentiment, ses effets ne tardèrent pas. Cette question, elle aussi, fait l’objet de contesta­tions crudités, le débat ayant été jadis déclenché par ces quelques chroniques (Roderic de Toledo, Lucas de Tuy) qui affirment que les Juifs prirent l’initiative de « trahir », c’est-à-dire de faire connaître aux Arabes les voies et les moyens les plus sûrs pour leur faciliter, en 711, l’invasion de la Péninsule ibérique, et qu’ils leur accordèrent, lors de la conquête, un concours substantiel.

 

L’ islam

 

(p.47-48) /Arabie, début du 7e siècle/

Ce désert était peuplé de tribus bédouinnes, pratiquant /aussi/ la circoncision. Elles adoraient des idoles de pierre, dont la pierre noire de la Kaaba, à La Mecque, était la plus connue.

 

(p.49) D’après la tradition musulmane, l’apostolat de Maho­met s’exerça d’abord pendant dix années, de 612 à 622, à La Mecque ; le prophète n’y eut que peu de succès, ne recruta que quelques dizaines de fidèles et fut en butte aux risées et même aux persécutions des Mecquois. Il se décida alors à se transporter avec ses adhérents à Médine (Yathrib), ville située quelques centaines de kilo­mètres plus au nord, et peuplée en grande partie de tribus juives ou judaïsantes. Là, son succès s’affirma, et ses partisans crurent rapidement en nombre, sur un sol déjà labouré par l’enseignement monothéiste. (Bien que ces questions soient fort obscures, une comparaison avec les premiers succès de la prédication chrétienne, obtenus parmi les metuentes, les « prosélytes de la porte », serait peut-être de mise ici.)

Mais les Juifs de stricte obédience, les docteurs locaux de la Loi dont, les appels ardents du Coran en témoi­gnent, la caution et l’approbation morale lui apparais­saient tellement essentielles, se montrèrent sceptiques et dédaigneux. Des démêlés et des escarmouches s’en­suivirent ; suffisamment puissant déjà pour faire usage de la manière forte, le Prophète déçu expulsa une partie des Juifs, et massacra avec la bénédiction d’Allah le reste. Ainsi s’expliquent les contrastes du Coran, lorsqu’il traite des Juifs, les glorifiant dans certains passages (ce sont alors les « Fils d’Israël »), les vouant aux gémonies en d’autres plus tardifs (ce sont alors les yahud) ; ainsi s’expliquerait aussi la substitution de Jérusalem par La Mecque comme lieu d’orientation de la prière (kibla), (p.50) et le remplacement du jeûne de Yom Kippour par le Ramadan.

 

(p.50) Maître de Médine et de sa région, le Prophète s’em­ploya ensuite à amener à composition La Mecque, sa ville natale, et à devenir le chef théocratique de l’Arabie (du reste, maints accents du Coran permettent de con­clure  qu’il   n’était   guère   conscient   d’une   mission   de j caractère universaliste, et que c’est la collectivité arabe ‘ seule qu’il entendait faire bénéficier de son message), | Dans  cette entreprise,  qui s’étendit de 622 jusqu’à sa mort  en  632,  il  fit  preuve  d’étonnantes  capacités   de j meneur d’hommes et de stratège, frappant les Mecquois sur leurs lignes de communication avec l’extérieur, et les réduisant à sa merci en 630. Au cours de ces campagnes, il eut cette fois affaire à des tribus arabes chrétiennes et réussit à les soumettre ; ici encore, il se heurta à leur incompréhension, sinon à leurs railleries et, dans cette question également,  le  Coran reflète  sa  déception, et manifeste un changement graduel de ton.

Les dernières années de la vie du Prophète paraissent avoir été calmes et sereines. Khadija était morte depuis longtemps ; il contracta, pour des raisons politiques, plu­sieurs autres mariages. Il régissait paternellement sa communauté, simple, humain et de bon conseil, acces­sible au dernier de ses fidèles. Il préparait une expédition contre la Syrie lorsqu’il mourut subitement en 632.

Tels sont les éléments certains de la biographie du Prophète qu’il est possible de retirer de la lecture du Coran, ce livre tellement déroutant pour l’entendement occidental. Sa lecture est assurément rebutante pour nous, et le jugement qu’a jadis porté Carlyle : « Un fouillis confus, rude et indigeste. Seul le sens du devoir peut pousser un Européen à venir à bout du Coran », reste toujours vrai pour nous. Mais aussi vraie est la deuxième partie de la proposition : « Ce livre a des mérites tout autres que littéraires. Si un livre vient du plus profond du cœur, il atteindra d’autres cœurs ; l’art et le savoir-faire ne comptent guère. » Livre d’authen­tique inspiration religieuse, le Coran rappelle l’Ancien Testament par son aspect de guide universel, s’étendant à tous les domaines de l’existence. Il est vrai que sa composition est beaucoup plus confuse et ses répéti­tions proprement interminables. (Mais ainsi que faisaient observer ses commentateurs « Dieu ne se lasse jamais de se répéter».) Et tout comme l’Ancien Testament a

(p.51) été complété par la tradition, d’abord orale, de la Michna et du Talmud, le Coran l’a été par la tradition islamique du hadith, laquelle n’a été fixée par écrit que sur le tard (IXe siècle).

Si le génie de Mahomet fut de fondre et de transposer, afin de les rendre accessibles aux Arabes, les enseigne­ments des deux religions rivales (Jésus, auquel il accorde une place éminente, est pour lui le dernier en date des grands prophètes), il témoigne souvent, nous l’avons dit, de l’ignorance de leur teneur exacte. Ainsi il croit que les Juifs, partageant à leur manière l’erreur chrétienne, tiennent Ezra pour le fils de Dieu ; la Trinité chrétienne se compose pour lui de Dieu, le père, du Christ et de Marie (les Chrétiens sont pour lui des polythéistes), et il confond du reste Marie avec Myriam, la sœur d’Aaron (sourate XIX, 29) ; plus même, il confond parfois ensei­gnement juif et enseignement chrétien, et exhorte les Juifs de Médine à le suivre au nom des Evangiles. Igno­rance qui peut-être fit sa force ; peut-être le vieux Renan avait-il raison en écrivant : « Trop bien savoir est un obstacle pour créer… Si Mahomet avait étudié de près le judaïsme et le christianisme, il n’en eût pas tiré de religion nouvelle ; il se fût fait juif ou chrétien et eût été dans l’impossibilité de fondre ces deux religions d’une manière appropriée aux besoins de l’Arabie… »

Cherche-t-on par ailleurs à déterminer la part du judaïsme et celle du christianisme dans l’enseignement de Mahomet, on se convainc facilement de l’influence pré­pondérante du premier. Du point de vue transcendantal, le monothéisme rigide de l’Ancien Testament est main­tenu et, si possible, affirmé avec plus d’énergie encore. « II n’est de divinité qu’une Divinité unique. » « Impies sont ceux qui ont dit : « Allah est le troisième d’une « Trinité. » « Comment aurait-Il des enfants alors qu’il « n’a point de compagne, qu’il a créé toute chose et « qu’il est omniscient ? » Sans relâche, le Coran martèle ce thème. Du point de vue des rites, la loi de Moïse, depuis longtemps tombée en désuétude chez les Chré­tiens, tout en étant allégée par Mahomet, reste en vigueur dans la plupart des domaines, qu’il s’agisse de prescrip­tions alimentaires et de l’interdiction de la viande de porc, des ablutions et purifications et de la réglemen­tation de la vie sexuelle (considérée, tout comme par l’Ancien Testament, bonne et nécessaire), ou du rythme des prières quotidiennes et des jeûnes. Aux Chrétiens, (p.52)

il n’emprunte que le culte de Jésus et la foi en sa concep­tion virginale. Mais il nie résolument le fait de la Cruci­fixion 1.   D’ailleurs,   pourquoi   Jésus   se   serait-il   laissé immoler ? En effet, la notion de péché originel, à peine j esquissée dans l’Ancien Testament, et sur laquelle les Evangiles mettent si fortement l’accent, est pratiquement ignorée par le Coran. On voit donc que l’Islam a bien plus d’affinités avec le judaïsme qu’avec le christianisme. Il est vrai que sur maints points on perçoit l’influence de très  antiques  traditions   communes  aux Arabes et aux Juifs, ainsi que cela était le cas pour la circoncision (que le Coran ne mentionne explicitement nulle part !), Mais l’Islam se rapproche du  christianisme sur un autre point. En analogie avec un classique procédé des Pères de l’Eglise, qui cherchèrent et trouvèrent chez les prophètes  bibliques l’annonce de la  venue du Christ, Mahomet attribue à ces mêmes prophètes, mais surtout à Abraham et à Jésus, l’annonce de sa venue à lui. (Les théologiens musulmans perfectionneront la méthode, se référant parfois aux mêmes textes que les Chrétiens, qu’ils sauront lire d’une manière nouvelle2.) Et si les « détenteurs des Ecritures » (Chrétiens comme Juifs) ne trouvent dans ces textes rien de tel, c’est qu’ils sont, les uns   comme  les   autres,   des   témoins   infidèles,   déten­teurs d’une demi-vérité ; car, ils en ont « oublié une par­tie », ou, ce qui pire est, « ils veulent éteindre la lumière d’Allah avec le souffle de leurs bouches ». Ils sont donc des faussaires, « dissimulant une grande partie de l’Ecri­ture ». A ce point de vue, nulle différence entre Juifs et Chrétiens, même si à plusieurs reprises Mahomet souligne sa préférence pour les derniers ;  ils sont placés sur le même pied, et Allah, qui jusque-là a soutenu les Chré­tiens contre les Juifs, les châtiera maintenant de la même manière pour leur infidélité.

 

1 La Crucifixion est une fable juive, et les Juifs sont précisément blâmés « pour avoir dit » : « Nous avons tué le Messie, Jésus fils de Marie, « l’Apôtre d’Allah ! », alors qu’ils ne l’ont ni tué ni crucifié, mais que son sosie a été substitué à leurs yeux » (sourate IV, 156). Cette interprétation dénote l’influence du Nestorianisme, avec son enseignement sur les deux natures de Jésus-Christ, sinon celle d’autres anciennes hérésies orientales (Docètes, Corinthiens, Saturniens, etc.) comportant diverses variations sur le même sujet.

2 Ainsi Habakuk, III, 3-7 ; Daniel, II, 37-45 ; Isaïe, V, 26-30 et passim, et même Cantique des Cantiques, V, 10-16. Les Evangiles sont mis à contribution de la même manière.

 

(p.54) Et le « tuez les Infidèles quelque part que vous les trouviez ; prenez-les, assiégez-les » : en un mot, la Guerre sainte, le jihad ? demandera-t-on. Certes, cela aussi se trouve dans le Coran, mais ces imprécations et ces vio­lences sont expressément réservées aux polythéistes, aux idolâtres arabes qui ne veulent pas accepter l’ordre théocratique institué par le Prophète pour son peuple (ce n’est qu’à partir des croisades que la notion de Guerre sainte fut étendue à la lutte contre les Chrétiens). Pour ces trublions, dont l’opposition compromet son œuvre, Mahomet est sans merci : pour le reste, l’Islam est par excellence une religion de tolérance. Rien de plus faux que de le voir, conformément aux poncifs tradi­tionnels, brisant toute résistance par le fer et par le feu. Plus généralement, c’est une religion à la mesure de l’homme, sachant tenir compte de ses limites et de ses faiblesses. « Cette religion est facilité », dit la tradition musulmane ; « Allah veut pour vous de l’aise et ne veut point de gêne », dit encore le Coran. Religion qui n’exige ni le sublime ni l’impossible, moins ardente que le chris­tianisme à élever l’humanité vers des hauteurs inacces­sibles, moins portée aussi à la plonger dans des bains de sang.

 

(p.56) Et c’est ce qui explique que l’Islam à ses débuts a été considéré par les Chrétiens — et aussi par les païens — simplement comme une nouvelle secte chrétienne. Une telle conception persista en Europe à travers tout le Moyen Age : on en retrouve les échos dans La Divine Comédie de Dante, où Mahomet est traité de « seminator di scan-dalo e di scisma », ainsi que dans diverses légendes où il est présenté comme un cardinal hérésiarque, déçu de ne pas avoir été élu pape. On comprend mieux, dans ces conditions, l’accueil enthousiaste que les monophysites de Syrie, persécutés par Byzance, et les nestoriens de Mésopotamie, opprimés en Perse, réservèrent aux conqué­rants, qui étaient aussi leurs frères ou leurs cousins de race.

 

(p.59)  Est-ce de l’poque des Omayades que date le statut des ‘dhimmis’, des protégés chrétiens et juifs, tel que les (p.60) légistes musulmans le codifieront définitivement un ou I deux siècles plus tard ? Ces légistes aimaient à se référer à des répondants antiques et vénérables, et attribuaient le statut en question au Calife Omar, deuxième succes­seur de Mahomet ; en réalité, il lui est certainement bien postérieur ;  quoi qu’il en soit, voici les termes et les conditions,  au nombre  de  douze,  du célèbre   « pacte I d’Omar » :

Six conditions sont essentielles :

Les dhimmis ne se serviront point du Coran par raille­rie, ni n’en fausseront le texte,

Ils ne parleront pas du Prophète en termes menson-1 gers ou méprisants,

Ni du culte de l’Islam avec irrévérence ou dérision,

Ils ne toucheront pas une femme musulmane, ni ne chercheront à l’épouser,

Ils ne tâcheront point de détourner un Musulman de la foi, ni ne tenteront rien contre ses biens ou sa vie,

Ils ne secourront point l’ennemi, ni n’hébergeront d’espions.

La transgression d’une seule de ces six conditions anéan­tit le traité et enlève aux dhimmis la protection des Musulmans.

Six autres conditions sont seulement souhaitables ; leur violation est punissable d’amendes ou d’autres pénalités, mais n’anéantit pas le traité de protection :

Les dhimmis porteront le ghiyar, un signe distinctif, ordinairement de couleur jaune pour les Juifs, de couleur bleue pour les Chrétiens,

Ils ne bâtiront point de maisons plus hautes que celles des Musulmans,

Ils ne feront pas entendre leurs cloches et ne liront point à haute voix leurs livres, ni ce qu’ils racontent d’Ezra et du Messie Jésus,

Ils ne boiront pas de vin en public, ni ne montreront leurs croix et leurs pourceaux,

Ils enseveliront leurs morts en silence, et ne feront point entendre leurs lamentations ou leurs cris de deuil,

Ils ne se serviront point de chevaux, ni de race noble ni de race commune ; ils peuvent toutefois monter des mulets ou des ânes.

A ces douze conditions, si révélatrices du mélange de mépris et de bienveillance qui caractérisait l’attitude des Musulmans envers les Infidèles, il faut en ajouter une trei­zième, absolument fondamentale : les dhimmis paieront (p.61) tribut, sous deux formes différentes : le kharadj, impôt foncier, déjà mentionné, et la djizyia ou djaliya, capitation à acquitter par les hommes adultes, « portant la barbe ». De celle-là aussi, le célèbre légiste Mawerdi écrivait «qu’elle est demandée avec mépris, parce qu’il s’agit d’une rémunération due par les dhimmis en raison de leur infidélité, mais qu’elle est aussi demandée avec dou­ceur, parce qu’il s’agit d’une rémunération provenant du quartier que nous leur avons fait ».

De la sorte, une symbiose organique s’institue entre conquérants et conquis, qui, sauf exceptions passagères, a permis, tout le long du Moyen Age, l’existence de Chré­tientés et de Juiveries paisibles et prospères dans toutes les régions de l’Imperium islamique.

 

(p.63) Cette coexistence pacifique de religions rivales contribuait au respect de l’opinion d’autrui, et conduisait parfois aussi jusqu’au franc scepticisme. En particulier, les premières tentatives de critique biblique sont bien antérieures au « Siècle des Lumières » puis­qu’on les retrouve sous la plume de certains polémistes de l’Islam. Ainsi, au xie siècle, l’érudit poète Ibn Hazm mettait en doute l’âge des patriarches (Si Mathusalem avait vécu aussi longtemps que l’assure la Genèse, il aurait dû mourir dans l’arche de Noé, faisait-il observer), relevait maintes autres contradictions de l’Ancien Testa­ment et, tout comme plus tard un Voltaire, dressait le catalogue de ses obscénités.

Attaquer le Coran lui-même d’une manière aussi •> ouverte aurait équivalu à blasphémer le Prophète ; si les penseurs arabes ne l’ont pas osé, ou s’il ne reste plus trace de tels écrits, il a existé des auteurs, et non des moindres, qui se sont complu à composer des imitations du Coran, dont le caractère iconoclaste faisait les délices des initiés. C’est ce qu’a fait Mutanabbi, souvent consi­déré comme le plus grand des stylistes arabes, ainsi que le poète aveugle Abou’1-Ala, prince des sceptiques de l’Orient. On objectait à ce dernier, paraît-il, que son ouvrage était bien fait, mais qu’il ne produisait pas l’im­pression du vrai Coran. « Laissez-le lire pendant quatre cents ans dans les mosquées, répliqua-t-il, et vous m’en direz des nouvelles. » Ailleurs, Abou’1-Ala attaque toute religion en général en termes très violents : « Réveillez-vous, réveillez-vous, pauvres sots, vos religions ne sont qu’une ruse de vos ancêtres. » On voit que la formule  (p.64) « religion, opium du peuple » possède  des répondants antiques de qualité…

A cette originalité foncière de l’Islam de la grande époque, on peut facilement trouver des explications terre à terre, et invoquer les pressantes raisons qui pous­saient les conquérants arabes à protéger les existences et les cultes des dhimtnis, laborieux agriculteurs ou arti­sans, piliers de la vie économique du califat : état de choses qui a fini par recevoir une « consécration idéolo­gique ». Mais je préfère mettre l’accent sur l’autre aspect de la question, et qui, peut-être, recouvre une vérité plus profonde : à savoir, que les doux préceptes du Christ ont présidé à la naissance de la civilisation la plus combative, la plus intransigeante qu’ait connue l’histoire humaine, tandis que l’enseignement belliqueux de Maho­met a fait naître une société plus ouverte et plus conci­liante. Tant il est vrai, encore une fois, qu’à force de trop exiger des hommes, on les soumet à d’étonnantes tentations, et que qui veut trop faire l’ange fait la bête.

 

(p.66) Comment expliquer alors que le christianisme ait fini par I s’éteindre presque complètement, à travers le vaste Imperium islamique ?

 

(p.67) Des flambées de persécutions, déclenchées par des Califes peu tolérants tels que Moutawakkil, « le haïsseur de Chrétiens » (847-861), et surtout, un siècle et demi plus tard, par l’extravagant Calife d’Egypte Hakim (996-1021), entraînaient de leur côté des conversions en masse. Mais les coups définitifs ne furent portés aux Chrétientés orientales qu’à l’époque des Croisades. Avant celles-ci, la dégradation fut très lente, et marquée surtout par une baisse progressive du statut social des Chrétiens. Dès le Xe siècle, les observations de Jahiz sur les métiers respectifs des Chrétiens et des Juifs ne semblent plus valables. Cependant, la prépondérance des Chrétiens dans l’administration durera pendant des siècles. Leurs adver­saires assuraient que certains d’entre eux se posaient même ouvertement en « maîtres du pays » ; et qu’en pillant le trésor public ils prétendaient exercer une espèce de droit de récupération. Les ulémas se plai­gnaient amèrement de cet « envahissement chrétien » ; au XVe siècle encore, l’un d’eux rappelait que « l’exercice par ces Chrétiens de fonctions dans les bureaux officiels est un mal des plus grands, qui a pour conséquence l’exaltation de leur religion, vu que la plupart des Musul­mans ont besoin, pour le règlement de leurs affaires, de fréquenter ces fonctionnaires… (…)

 

(p.68) Voici, par exemple, une apologie de l’Islam, Le Livre-de la religion et de l’Empire, rédigée au IXe siècle par l’apostat chrétien Ali Tabari. Un de ses chapitres s’in­titule « La prophétie du Christ sur le Prophète — que Dieu les bénisse et les sauve tous les deux ». « II est évident — écrit Ali Tabari dans ce chapitre — que Dieu a accru sa colère contre les enfants d’Israël, les a mau­dits, les a abandonnés et leur a dit qu’il brûlerait le tronc à partir duquel ils se sont multipliés, qu’il les détruirait ou les chasserait dans le désert. Quel est mon étonne-ment de voir que les Juifs demeurent aveugles à ces choses et maintiennent des prétentions qui les rem­plissent d’illusions et d’erreurs. Car les Chrétiens portent (p.69)

témoignage contre les Juifs, matin et soir, comme quoi Dieu les a complètement détruits, a effacé leurs traces de la surface de la terre et annihilé l’image de leur nation. » Qu’un tel appel au témoignage des Chrétiens contre les Juifs ne dût pas être isolé est confirmé entre autres par Jahiz, qui conclut ainsi son écrit cité plus haut : « Les Chrétiens croient que les Mages, les Sabéens et les Manichéens, qui s’opposent au christianisme, doivent être pardonnes tant qu’ils n’ont pas recours au mensonge, et ne contestent pas la vraie foi, mais lorsqu’ils en viennent à parler des Juifs, ils les stigma­tisent comme des rebelles endurcis, et non seulement comme des gens vivant dans l’erreur et la confusion. » (Cette tradition ne s’est pas tarie, bien au contraire, puisque dans les pays arabes contemporains, la propa­gande anti-israélienne ou antijuive, faisant flèche de tout bois, invoque, aux côtés de certains versets du Coran et des vieux thèmes patristiques, non seulement des libelles pseudo-mystiques tels que les fameux « Proto­coles des Sages de Sion », mais aussi des arguments proprement racistes : les Juifs sont une race métissée, leurs vices sont innés, et Israël est appelé à disparaître « par la loi fondamentale de la lutte pour la vie ». On voit que la propagande mondiale hitlérienne est passée par là.)

 

(p.70) L’une des plus connues d’entre elles, celle de l’anna­liste  syriaque  Bar Hebraeus, évoque entre autres  un massacre qui eut lieu dans l’Irak en 1285. Une bande de Kurdes et   d’Arabes, forte de quelques milliers d’hommes, projetait  de tuer tous  les Chrétiens  de la région de Macosil. Ceux-ci alors  « rassemblèrent leurs femmes et leurs enfants, et allèrent chercher refuge dans un castel qui avait appartenu à l’oncle du Prophète, dit Nakib  Al-Alawiyin,  espérant  que  les  brigands  respec­teraient cet édifice, et que leurs vies resteraient sauves. Quant au reste des Chrétiens, qui ne savaient pas où se î cacher, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans ; le castel, ils tremblaient de peur, et pleuraient à chaudes larmes sur leur sort funeste, bien qu’en réalité ce sort frappât d’abord ceux qui s’étaient réfugiés dans le cas-tel ». En effet, continue notre chroniqueur, malgré la sainteté de l’endroit, les bandits le prirent d’assaut et \ passèrent au fil de l’épée les réfugiés, massacrant ensuite les Chrétiens  de la ville, et s’en prenant ensuite aux Juifs, et même aux Musulmans.

Ce récit de Bar Hebraeus, ses plaintes et ses impréca­tions rappellent par maint détail la chronique de Salomon bar Siméon, relatant comment, en 1096, des bandes de croisés massacrèrent les Juifs de Worms, qui avaient cherché abri dans le palais de l’évêque Adalbert (voir plus loin).

Mais, à part quelques épisodes isolés de cette espèce, on ne sait pas grand-chose des souffrances muettes de (p.71) ces chrétientés orientales, impossibles à relater sous forme d’histoire cohérente. Un chroniqueur plus ancien, le « pseudo »-Denys de Tell-Mahré, compilant les récits de ses prédécesseurs, constate :

« Quant aux temps durs et amers que nous-mêmes et nos pères avons vécus, nous n’avons trouvé aucune chronique à leur sujet, ni sur les persécutions et les souffrances qui nous ont frappés pour nos péchés… nous n’avons trouvé personne qui ait décrit ou commémoré cette époque cruelle, cette oppression qui continue à peser de nos jours encore sur notre terre… »

Somme toute, si on dispose de quelques éléments sur l’islamisation progressive des villes, on ignore les condi­tions dans lesquelles s’est poursuivie celle des campa­gnes. Parfois, on ne dispose que d’un point de départ et d’un point d’arrivée. Ainsi, dans l’Afrique du Nord actuelle, où florissaient jadis Tertullien, Cyprien et saint Augustin, où il y avait deux cents évêchés au vne siècle, il n’en restait plus que cinq en 1053 ; on croit que Abdel-mumin y détruisit vers 1160 les derniers vestiges de la chrétienté indigène. En Egypte, la déchristianisation fut plus lente, et ne s’accélère qu’en contre-coup à la poussée des croisés : de grandes persécutions de Chré­tiens, suivies de conversions en masse, y marquent en particulier la période du gouvernement des Mamluks, à partir de 1250. De nos jours, les Coptes monophysites y forment un dixième de la population. Une lente déca­dence du même genre s’est poursuivie en Syrie, où le nombre de Chrétiens de diverse obédience est actuel­lement du même ordre de grandeur (dans l’Irak, par contre, le christianisme nestorien s’est presque entière­ment effrité au cours du premier siècle de la domination arabe).

 

(p.73) Cependant, Charlemagne déjà, qui s’était fait cou­ronner empereur à Rome, avait fait évangéliser les Saxons non par la parole, mais par le fer et le feu. Lorsque le recours au « bras séculier » s’implante défi­nitivement dans les mœurs ecclésiastiques, lorsque, sur­tout après le triomphe de Canossa, la papauté prêche la croisade, et lance les troupes chrétiennes à l’assaut de la Terre sainte et de l’Orient, alors les progrès de l’évangé-lisation s’arrêtaient net. Les croisades furent-elles la grande trahison des clercs ? En fait, elles durcirent non seulement les cœurs des Juifs, massacrés par milliers par les bandes de croisés, mais aussi ceux des Musul­mans, pieux adorateurs de Jésus, attaqués par les contempteurs acharnés de Mahomet. Par répercussion, elles conduisirent à l’extinction presque complète du christianisme en pays d’Islam ; elles marquent un apogée à partir duquel l’expansion chrétienne a fait place à une contraction. Ce processus, qui lui aussi s’étend sur près d’un millénaire, semble irréversible, surtout depuis qu’aux reculs enregistrés sur les fronts extérieurs s’est ajoutée, depuis plus d’un siècle, la retraite sur le front intérieur, face à ce qu’il est convenu d’appeler la « paga-nisation » des Européens, intellectuels ou ouvriers. Sur le fond de ce mouvement de longue durée, les revivais religieux, d’une génération à l’autre, ne font l’effet que de retours de flamme. A l’offensive du communisme, qui, en Europe et en Asie, abat, sous nos yeux, des murs entiers de l’édifice chrétien, font pendant les incessants progrès de l’Islam en Afrique. Tout se passe donc bien comme si le reflux du christianisme coïncidait avec la prépondé­rance de la civilisation occidentale, comme si le paradoxe d’un message évangélique appuyé sur la force se révélait à la longue être ce qu’il est : une antinomie insoute­nable.

 

 

 

(p.75) (…) nombreux sont les versets du Coran consacrés à la glorification des patriarches et des prophètes, Moïse, Elie, Job ou le roi Salomon.

Par la suite, la théologie de l’Islam fut élaborée sur­tout à Bagdad, c’est-à-dire dans cette Mésopotamie qui, depuis des siècles, était la forteresse de la tradition juive. Des Juifs convertis à l’Islam, tels qu’Abdallah ben Salem et Kaab al-Ahbar, ont contribué à en déterminer la forme et les méthodes : nous avons déjà signalé les analogies de construction entre le Talmud et le hadith. Et le folklore religieux des premiers siècles de l’Islam s’est abondamment alimenté au fonds juif, aux histoires merveilleuses de la Haggada sur les patriarches et les prophètes ; ces légendes, connues sous le titre significatif de « Israyilli’at », ont conservé leur popularité jusqu’à nos jours.

 

(p.85) De tout ce qui précède, il serait erroné de conclure que le sort des Juifs en Islam fut toujours florissant. Dans la partie orientale de l’Empire, il y eut des persé­cutions sporadiques, lesquelles du reste visaient toujours les dhimmis juifs et les dhimmis chrétiens à la fois. La mieux connue, et peut-être la plus cruelle, fut celle du Calife fatimide Hakim, lequel, en 1012, fit détruire en Egypte et en Palestine toutes les églises et toutes les synagogues, et interdit la pratique des religions autres que l’Islam. Il est significatif que les historiens musul­mans n’ont su expliquer cette décision autrement qu’en l’attribuant à la folie qui subitement se serait emparée de ce Calife. Dans la partie occidentale, d’où dès le XIIe siècle le christianisme avait disparu, tandis que le judaïsme prospérait (disparité de sort qui nous rappelle combien le judaïsme était mieux outillé que le christia­nisme pour vivre sous une domination étrangère), il y eut, au xne siècle, sous la dynastie des Almoravides d’abord, sous celle des Almohades ensuite, des persécu­tions féroces, auxquelles, nous le verrons plus loin, les Juifs échappaient souvent en se réfugiant pour quelque temps en territoire chrétien (ce fut entre autres le cas pour Juda Halevi et pour la famille de Moïse Maïmo-nide). Il a été observé, à ce propos, qu’il ne s’agissait pas de dynasties arabes, puisque toutes deux étaient d’ori­gine berbère, et que leur intolérance n’était que l’expres­sion du zèle fervent de nouveaux convertis. L’explication vaut ce qu’elle vaut : des interprétations de ce genre me paraissent plus valables dans le cas de princes apparte­nant à la secte chiite, intolérante de tous temps et par doctrine. On constate, en effet, que nombre d’entre les persécutions connues ont été le fait de chiites : ainsi, celles du Yemen et celles qui furent endémiques en Perse dans un passé récent encore, ainsi que nous le verrons plus loin. Mais, surtout, ce que nous connaissons est sans doute bien plus maigre que ce que nous ignorons. Carac­téristique à cet égard est la phrase laconique qui suit du chroniqueur juif espagnol Ibn Verga : « Dans la grande ville de Fez, une grande persécution eut lieu ; mais comme je n’ai trouvé là-dessus rien de précis, je ne l’ai pas décrite plus amplement. »

II semble bien que les Juifs furent englobés dans les persécutions antichrétiennes d’Egypte mentionnées plus haut (d’après une chronique musulmane datant de cette époque, ils auraient même supplié le sultan : « Au (p.86) nom de Dieu, ne nous brûlez pas en compagnie de ces chiens de Chrétiens, nos ennemis tout comme les vôtres ; brûlez-nous à part, loin d’eux. »

 

(p.89) Voici encore le Al Mostatraf, vaste encyclopédie popu­laire, sorte de fourré-tout, correspondant, à la fois, aux « Mémentos pratiques », « Règles de savoir-vivre » et almanachs de nos parents. En divers endroits, il y est question des Infidèles et de leurs ruses, mais sans méchanceté excessive. Ainsi, on nous apprend que, pour jouer un tour aux Musulmans, un « roi de Roum » chré­tien décida d’abattre le célèbre phare d’Alexandrie, haut de mille coudées. Il s’y prit de la manière suivante : il envoya en Egypte des prêtres, qui prétendaient vouloir embrasser l’Islam : ceux-ci, de nuit, enfouissaient à proxi­mité du phare des trésors, qu’ils déterraient de jour ; tout le peuple d’Alexandrie courut creuser la terre tout autour, de sorte que le phare finit par s’écrouler. Ailleurs, il est question d’un Juif qui, pour perdre un vizir, contre­nt son écriture, et feignit d’entretenir avec les princes infidèles une correspondance préjudiciable aux intérêts de l’Islam ; démasqué, il fut décapité.

Le chapitre « De la fidélité à la foi jurée » donne en exemple le roi-poète juif Samawal, qui symbolisait déjà cette vertu dans la poésie arabe antéislamique. Des adages mettent en garde contre les dhimmis : « Ne con­fiez aucune fonction ni aux Juifs ni aux Chrétiens ; car, par leur religion, ce sont des gens à pots-de-vin… » (cha­pitre « De la perception des impôts »), ou les flétrissent : « En général, la malédiction est permise contre ceux qui possèdent des qualités méprisables, comme par exemple quand on dit : « Que Dieu maudisse les méchants ! Que « Dieu maudisse les Infidèles ! Que Dieu maudisse les «Juifs et les Chrétiens!…» (chapitre : «De savoir se taire »). Le chapitre traitant des épigrammes contient celui qui suit « … il arrive très souvent qu’une pièce de bois soit fendue en deux : la moitié pour servir à une mosquée, et ce qu’il en reste est employé aux latrines d’un Juif ! » On voit qu’il y a de tout, dans notre encyclo­pédie.

 

(p.98) « Ollé » : une translitération d’Allah

 

(p.104) En 1066, au cours d’une brève insurrection populaire, Joseph ibn Nagrela fut crucifié par la foule déchaînée, et un grand nombre de Juifs furent assassinés ; il semble que les survivantsz durent quitter pour quelque temps Grenade.

 

(p.112) En Andalousie, l’âge d’or ne devait plus durer longtemps. En 1147, elle fut envahie par les! Almohades du Maroc intolérants, sectaires, imposant l’Islam de force, et ceux des Juifs qui ne se résignèrent pas à la condition humiliée et dangereuse de l’Anoussiout durent la quitter pour les cieux plus cléments de la Castille, de l’Aragon et de la Provence. On est mal ren­seigné sur le sort de ceux qui restèrent ; aucun historien ne s’est encore penché sur leurs vicissitudes. D’une part, d’après une chronique arabe, ils jouèrent un rôle de premier plan, quinze ans plus tard, au cours d’une insurrection avortée contre le régime des Almohades. De l’autre, Ibn Aknin (le disciple préféré de Maïmonide) assure qu’ils faisaient de grands efforts pour complaire aux Almohades, et continuèrent même à suivre les rites de l’Islam lorsque la contrainte prit fin ; mais que malgré cela, méprisés, ils ne trouvèrent pas grâce aux yeux des Musulmans. Effectivement, à deux reprises, au début du xnie siècle, le port d’un insigne distinctif fut imposé à ces convertis. On peut supposer qu’ils ont constitué une sorte de communauté à la fois juive et musulmane, sem­blable aux sectes que nous avons décrites au chapitre précédent. Ce qui pourrait expliquer comment Ibrahim ou Abraham ibn Sahl, de Séville, ait pu être en même temps le chef de la communauté juive et l’un des poètes arabes les plus connus et les plus licencieux de son époque.

 

(p.114) Tandis que dans l’Europe proprement chrétienne les croisades marquent le début d’une dégradation des Juifs, et, d’une manière très immédiate, contribuent à cette dégradation, dans une Espagne fortement isla­misée, la Reconquista, au cours d’une première et longue période, favorise en effet un essor du judaïsme qui fut sans égal dans l’histoire de la dispersion. C’est que la Reconquista, qui fut une croisade permanente longue de huit siècles, fut, en même temps, surtout à ses débuts, tout autre chose que cela. Avant d’en venir à notre sujet proprement dit, il importe donc d’éclairer la toile de fond, d’évoquer brièvement l’épopée millénaire qui,| mêlée sourde et incohérente à son commencement, allait devenir la gesta Dei per Hispanos, la croisade réalisée dans tous ses buts (contrairement aux croisades d’Orient; mais c’est peut-être la logique interne d’une croisade menée à son aboutissement, c’est-à-dire le paradoxe d’une quête assouvie, qui conduisit alors à la persécution d’une partie de l’Espagne par l’autre, ainsi que nous le verrons plus loin).

Cependant, les Chrétiens d’Espagne combattent sous (p.115) l’égide d’un patron tutélaire, saint Jacques, dont la dépouille mortelle aurait été miraculeusement transpor­tée de Palestine à Saint-Jacques-de-Compostelle, à l’extré­mité nord-ouest de la Péninsule. Dans le réseau de légendes qui se tisse autour de la figure de ce doux apôtre, celui-ci devient à la fois le frère cadet ou même le double de Jésus, et un chevalier à la blanche armure, en imitation, peut-être, de la figure belliqueuse de Mahomet. Le sanctuaire de Saint-Jacques-de-Compostelle devient bientôt l’un des principaux lieux de pèlerinage pour toute l’Europe carolingienne, et, de la sorte, les influences de la jeune culture chrétienne commencent à contrebalancer celles du califat de Cordoue, aidant les populations de la Castille ou de l’Aragon à mieux prendre conscience de leur chrétienté. Ainsi s’amorce une lente évolution qui transformera la mêlée confuse en « guerre divine », conception qui sera alors rétroactivement pro­jetée sur l’entreprise en son entier, en même temps que son incarnation d’épopée, le Cid Campeador, est promu au rang de paladin de la Foi (ce que sa biographie ne semble guère confirmer). Evolution à laquelle ont forte­ment contribué les moines (clunisiens surtout) et les chevaliers d’outre-Pyrénées, qui, au xi^ siècle, en nombre toujours croissant, viennent, les uns, réformer la vie religieuse espagnole, les autres, prêter main-forte aux combattants («Les précroisades»). Mais leur influence fut lente à s’exercer en profondeur. Il est caractéristique que l’acte qui exprime par excellence l’esprit des croi­sades, le vœu et la prise de croix, ne pénétra que relati­vement tard dans les mœurs des chevaliers espagnols : il ne devint fréquent qu’au début du xme siècle. De même, ce n’est qu’en 1212 que les rois chrétiens d’Espa­gne, passant sur leurs vieilles discordes, surent conclure une alliance générale contre les Musulmans : la victoire décisive de Las Navas en résulta. Et il semble bien établi que les grands ordres militaires qui, plus tard, jouèrent dans l’histoire espagnole un rôle si important, ceux de Saint-Jacques, d’Alcantara et de Calatrava, ne furent aucunement une création originale, mais une imitation des ordres de Terre sainte.

 

(p.119) Le statut juridique de la « nation juive » était à l’épo­que sensiblement le même que celui de la « nation chré­tienne ». Dans les faits, les Juifs prenaient place sur l’échelle sociale aussitôt après les rois et les seigneurs, rang qui leur était assuré par la grande importance et variété de leurs fonctions socio-économiques. Commerce, industrie et artisanat se trouvaient entre leurs mains pour la plus large part. La Reconquista, avec ses dévas­tations, entraînait la ruine des manufactures, l’abandon des mines d’argent et de métaux ; ils les relevèrent. Dans les territoires conquis, ils donnèrent un grand essor à la viticulture, traditionnellement traitée avec défaveur en pays d’Islam. Propriétaires terriens, ils veillaient eux-mêmes à la mise en valeur de leurs terres.

 

(…) Voyons  maintenant ce que fut l’attitude de l’Eglise chrétienne à cette époque, face à une ascension juive aussi vertigineuse.

 

(p.120) Les ecclésiastiques espagnols prenaient donc leur parti d’une situation qu’ils justifiaient, comme le fit l’archevêque de Tolède, en exposant qu’il était essentiel de garder les Juifs dans les terres castillanes, pour pouvoir un jour les convertir, ainsi que prédit par les prophètes. Entre­temps, ils les faisaient participer jusqu’aux frais du culte tels que l’illumination des autels. Les délibérations conciliaires consacrées aux Juifs sont rares avant le xiv« siècle, et celles qui eurent lieu s’occupèrent surtout de la perception des dîmes sur les propriétés « que les Juifs détestés et perfides ont achetées ou vont acheter aux fidèles du Christ… car il serait injuste que l’Eglise perdît ces dîmes qu’elle percevait avant l’arrivée des Juifs… ».

Les ecclésiastiques étrangers, français surtout, qui en ce temps affluaient en Espagne, avaient apparemment d’autres conceptions sur le traitement à réserver aux Infidèles. L’un d’eux, dom Bernard, un Clunisien qui fut le premier archevêque de Tolède, ne pouvant admettre que la grande mosquée restât consacrée au culte musul­man, ainsi que cela avait été stipulé lors de la capitu­lation de la ville, la transforma de son propre chef en cathédrale, contre le gré du roi. Il en était de même pour les chevaliers qui venaient combattre les Sarrasins. A plusieurs reprises (en 1066, en 1090, en 1147, en 1212), ils entreprirent en cours de route de mettre à sac, stimulés par leur sainte colère et par leur avidité, les riches juiveries espagnoles ; chaque fois, l’ordre fut rétabli par une population étrangère encore à l’esprit de croisade, qui obéit aux ordres royaux. Mais de la sorte, les Chrétiens espagnols apprirent qu’outre-Pyré­nées les vies juives ne valaient pas cher ; quant aux Juifs, ils reconnurent les menaces familières, « entre Edom et Ismaël ». En 1066, du reste, le pape Alexandre II félicita le comte Ramon Berenguer Ier de Barcelone « de la sagesse dont il avait fait preuve en préservant de la mort les Juifs de ses territoires, car Dieu ne se réjouit pas de l’effusion du sang, et ne trouve pas plaisir à la perdi­tion d’hommes même méchants ».

 

D’autres  massacres   de  Juifs  eurent  lieu  au  cours (p.121) d’émeutes populaires lors de la vacance du trône : ainsi, en Castille en 1109, après la mort d’Alfonse VI ; en Léon en 1230, après la mort d’Alfonse IX ; jacqueries dirigées contre le roi et le pouvoir et contre les hommes du pouvoir, dans lesquelles on ne décèle encore aucune pointe spécifiquement antijuive.

 

L’âge d’or.

 

(…) en  1215 le IVe concile du Latran avait prescrit le port d’un insigne distinctif par les Juifs (et par les « Sarra­sins ») vivant en terres chrétiennes, précisément pour qu’on pût les reconnaître comme tels, et puisque les Juifs cherchèrent à se dérober à cette mesure.

 

(p.129) Ailleurs les Juifs, sociologiquement parlant, constituaient un groupe errant et marginal par excel­lence ; en Espagne, ils constituaient une sorte d’épine dorsale de la vie économique et sociale. « A la fois, ils étaient l’Espagne, et ils ne l’étaient pas », fait observer d’une manière très suggestive Americo Castro.

 

(p.136) Surtout, le concubinat fut légalisé, et les rabbins en arrivèrent même à distinguer entre deux sortes de concubines : la hachoukah, la « désirée », concubine libre, et la pilgechet, la « maîtresse », à laquelle l’amant s’était lié par une promesse de fiançailles. Sur ces points, les mœurs des Juifs espagnols n’étaient pas très différentes des mœurs chrétiennes médiévales, au grand scandale des rabbins d’outre-Pyrénées.

 

(p.137) Cette familiarité stimulait en particulier la dénoncia­tion intéressée d’un Juif ou d’une communauté auprès des autorités chrétiennes pour les motifs les plus divers : fraude fiscale, intrigue politique, contravention à la loi divine (juive ou chrétienne) ou, au contraire, applica­tion trop zélée de la Loi de Moïse (heurtant le sentiment chrétien) ; les prétextes que fournissait la vie courante étaient nombreux. Les dénonciateurs, les malsins, apos­tats de fait, étaient légion ; la lutte contre eux fut une préoccupation permanente des communautés juives, elle constitue une trame essentielle de l’histoire du judaïsme espagnol. Les aljamas se faisaient accorder des privilèges royaux autorisant à fouetter les malsins, à leur couper les membres et la langue, à les mettre à mort. « Item, comme certains Juifs de mauvaise conduite et déréglés en leur parler, qui mêlent leur compagnie à celle des Chrétiens et des Maures, ceux qu’on appelle en hébreu des malsins causent de grands scandales et maux… », dit le texte d’un tel privilège du roi Martin d’Aragon, daté de 1400. Les rois veillaient d’autant plus volontiers à la moralité publique qu’ils étaient assurés de gagner sur tous les tableaux : l’exécution d’un malsin était taxée (1000 sueldos jacqueres dans le cas précité, par exemple) ; le privilège n’était accordé que moyennant présent substantiel ; une dénonciation fondée pouvait rapporter plus gros encore. Ces luttes ont laissé des traces jusque dans l’espagnol moderne (malsin = médisant, malsinar = rapporter, etc.).

 

(p.139) Cet impôt, et surtout son nom, sont un premier témoi­gnage de la façon dont l’Eglise commençait à se plier en la matière aux vues européennes dominantes. Mais c’est surtout dans l’Aragon que celles-ci parvinrent à s’impo­ser d’assez bonne heure. L’ordre des dominicains avait fondé à Barcelone un véritable institut missionnaire. Ramon Penaforte, leur ancien général et confesseur du roi, réussit à faire organiser dans la ville en 1263 une grande disputation publique judéo-chrétienne, à l’instar de celle qui avait eu lieu en 1240 à Paris. Au champion chrétien, le dominicain converti Pablo Christian!, fut opposé le savant rabbin de Barcelone, Moïse ben Nach-man. A l’issue des discussions, qui durèrent près d’une semaine, en la présence du roi, chaque camp criait victoire ; en conséquence de quoi, le Juif fut banni d’Aragon et partit en pèlerin en Palestine.

 

 

Vers l’unité de la foi

 

(p.142) Au cours du XIVe siècle, les haines antijuives s’affir­ment et vont en progressant dans la Péninsule ibéri­que : à la fin du siècle, des massacres à grande échelle sont perpétrés dans la plupart des villes espagnoles. Au pied des Pyrénées, la Catalogne et l’Aragon sont le pre­mier théâtre d’épisodes sanglants ; en Castille, l’explo­sion n’a lieu qu’en 1391, et le mouvement se propage alors à travers toute la Péninsule, sans toutefois attein­dre encore à son extrémité le Portugal ; preuve supplé­mentaire, s’il en fallait de l’importance qu’avaient en l’espèce les influences et les exemples d’outre-Pyrénées.

En 1321, c’est en Navarre et en Aragon que vint se terminer la folle croisade des « Pastoureaux » de France ; après avoir massacré les Juifs à Jaca, à Montclus et aussi à Pampelune, ils furent dispersés par les troupes aragonaises. En 1348, lors de la grande épidémie de peste noire, le peuple de Barcelone et des villes avoisinantes en rejeta la faute sur les Juifs et tenta de mettre les aljamas à feu et à sang, à l’instar de ce qui se passa en Allemagne et en France (tandis qu’en Castille il n’y eut aucun trouble de ce genre). Mais l’ordre fut rapidement rétabli par les autorités. La royauté protégeait les Juifs de son mieux contre les entreprises d’agitateurs qui deve­naient de plus en plus nombreux. D’obscurs documents d’archives permettent parfois de connaître dans le détail comment l’agitation antijuive se poursuivait, jusqu’à ce que l’incendie s’embrasât à la fin du siècle. Ainsi, des troubles ayant eu lieu au printemps 1331 à Gérone, le (p.143) roi ordonna au bailli général de Catalogne de faire une enquête et de châtier les coupables. Dans son rapport circonstancié, le bailli faisait savoir que, dès Carême, une bande de clercs tonsurés et de jeunes écoliers avaient tenté d’incendier l’aljama. Une semaine plus tard, « exci­tés par la musique d’un jongleur jouant du tambour », les écoliers avaient lapidé un enterrement juif. A Pâques, les choses s’étaient aggravées. Le Jeudi saint, une tren­taine de clercs et d’écoliers, conduits par les chanoines Vidal de Villanova et Dalmacio de Mont, avaient entre­pris de faire irruption dans l’aljama, et tenté de frac­turer le portail. Le bailli de Gérone, accompagné de quelques hommes d’armes, essaya de rétablir l’ordre. Attaqué à coups de pierres, il battit prudemment en retraite, et se posta à quelque distance. Les émeutiers amassèrent des fagots au pied du portail, les arrosèrent d’huile et y mirent le feu. Cependant, tandis que Juifs et gendarmes luttaient ensemble contre l’incendie nais­sant, un autre chanoine réussit à les ramener à la raison, et ils finirent par se disperser, en sorte qu’un massacre général put être évité. Le bailli général relatait dans son rapport que les bourgeois de Gérone qui assistaient à l’esclandre le désapprouvaient à haute voix ; il notait aussi que la bande des trublions comprenait plusieurs enfants de douze à quinze ans, sinon plus jeunes encore ; ils appartenaient tous au chapitre de Gérone.

Un tel instantané, qui rapporte fidèlement les faits et gestes des émeutiers, et jusqu’à leurs cris — leur mot d’ordre était d’interdire aux Juifs de circuler librement dans la ville — fait apparaître clairement l’antisémi­tisme quasi fonctionnel du bas clergé, ou, pour parler plus exactement, le rôle fondamental qui incombait, lors de l’agitation antijuive, au nombreux petit monde qui gravitait autour des églises et des couvents, jeunes éco­liers ou séminaristes, serviteurs et hommes de peine, sinon jongleurs et mendiants.

Le prétexte invoqué par les trublions — interdire aux Juifs de circuler dans la ville, et de se mêler aux Chré­tiens — correspondait à l’une des principales exigences formulées à l’époque par les conciles ecclésiastiques, exi­gences reprises ensuite par les porte-parole de la bour­geoisie pour des motifs rien moins que théologiques.

La relation entre l’épuration de la foi et l’intérêt de classe ou de caste est particulièrement nette en Castille, où, depuis la fin du xme, la bourgeoisie montante avait (p.144) acquis voix au chapitre, ayant été admise à déléguer des représentants au Parlement des Cartes, et à consentir les impôts. En 1313, le copcile de Zamora demandait qu’on imposât aux Juifs le port d’un insigne distinctif, qu’on leur interdît de circuler en public du mercredi soir au samedi matin, et pendant toute la semaine sainte, qu’on les empêchât de travailler le dimanche, etc. ; ces exigences étaient reprises par les Cortès de Palencia six mois plus tard, par ceux réunis à Burgos en 1315, ceux de Médina del Campo en 1318 et ainsi de suite, au cours des années. Les Cortès y ajoutaient des demandes d’un intérêt plus immédiatement pratique, réclamant un moratoire général pour les emprunts contractés auprès des Juifs et venus à échéance. Le roi, soit évitait de répondre à de telles demandes, soit promettait et ne tenait pas parole. Ainsi que nous l’avons dit, les grands argentiers juifs de Tolède et de Séville, qui contrôlaient tous les circuits financiers du royaume, restaient tout-puissants à la cour de Castille. Leurs noms défilent en succession rapide dans les chroniques ; certains connu­rent une fin tragique, car ils vivaient dans une atmo­sphère de sérail oriental, d’intrigues et de complots, luttant férocement contre des favoris chrétiens quand ils ne luttaient pas entre eux.

 

(p.145) En définitive, la promiscuité entre Chrétiens et Infi­dèles qui révoltait tellement le clergé espagnol facilitera désormais son œuvre missionnaire. Pour le moment, il s’agit encore de cas individuels plutôt que d’un mouve­ment de masse. Mais ces cas devenaient de plus en plus fréquents ; les convertisseurs, pour la plupart eux-mêmes des Juifs convertis, ne prêchaient plus dans le désert. Le plus efficace d’entre eux fut Abner de Burgos, méde­cin savant qui avait longuement pratiqué la mécréance philosophique, avant de devenir sacristain de la cathédrale de Valladolid.

 

(p.146) A l’extrémité de la Péninsule, seul le Portugal restait encore à l’écart de l’évolution générale. Au xive siècle, la situation des Juifs ainsi que leur organisation commu­nautaire restaient calquées sur les anciens modèles orientaux : nommé par le roi, le grand rabbin et juge suprême était aussi chargé d’encaisser les impôts ; véri­table prince des Juifs, il exerçait parfois, en même temps, les fonctions de trésorier général du royaume. Le clergé protestait contre la domination juive comme ailleurs, et la population commençait à murmurer, mais cette agita­tion restait très en deçà du niveau où elle se traduit par l’action directe.

Aussi bien, le Portugal était-il appelé à devenir, au cours des siècles à venir, le pays refuge par excellence pour les Juifs espagnols.

 

(p.147) Depuis 1378, l’archidiacre Ferrando Martinez d’Ecija, ancien confesseur de la reine-mère, prêchait à Séville contre les Juifs et ameutait contre eux le peuple chré­tien, « les mettant en horreur auprès des gens ». De son propre chef, il s’était également arrogé le droit de trancher, en juge ecclésiatique, les litiges entre Chrétiens et Juifs. Lorsque le roi, « redoutant des maux et des dommages pour les corps et les âmes », lui fit intimer l’ordre de cesser son agitation, il n’en tint aucun compte. Se comparant aux prophètes d’Israël, à Isaïe, à Jérémie, et même au plus grand de tous, Moïse, qui ne craignit point de braver la colère du Pharaon, il répli­quait : « … Je ne puis m’empêcher de prêcher et de dire des Juifs ce qu’en a dit mon Seigneur Jésus-Christ dans les Evangiles… » D’ailleurs, il était convaincu d’agir au mieux des intérêts royaux. Les Juifs ne narguaient-ils pas et ne trompaient-ils pas les rois et les princes de la terre, tout comme jadis ils avaient nargué Dieu et lui avaient menti ? A ces explications qu’il donnait au roi, Ferrando Martinez au cours de ses sermons ajoutait d’autres commentaires : « Un Chrétien qui mettrait à mal ou tuerait un Juif, assurait-il, n’allait causer nul déplaisir au roi et à la reine, tout au contraire : il le savait de source directe et sûre et, même, il s’en portait garant… ( « Vous qui fûtes notre familier, s’indignait le « roi, comment osez-vous affirmer des choses pareilles ? »)

Le fait est que, plus de douze années durant, Martinez continua impunément son agitation, demandant à ses ouailles d’expulser les Juifs des villes et des villages, et de démolir leurs synagogues. La renommée de l’agitateur commença à s’étendre à l’Espagne entière. Mais il ne semble pas qu’avant l’été 1391 sa prédication ait entraîné de sanglants excès. Il reste qu’il devait disposer de (p.148) puissantes protections, pour pouvoir braver à la fois son roi et son archevêque.

Tous les deux, Jean Ier, roi de Castille, et Barroso, archevêque de Séville, décédaient à quelques jours de distance à la fin de 1390. Le siège archiépiscopal demeura longtemps vacant ; le successeur au trône, Henri III, avait dix ans à peine. L’excitateur sévillan profita de l’interrègne de fait pour décupler la violence de sa pro­pagande. Les résultats ne se firent pas attendre : le 6 juin 1391, après quelques escarmouches, la foule déchaînée se précipita dans le quartier juif ; tous les Juifs qui ne purent se cacher à temps furent mis en demeure de se convertir ; la majorité s’empressa d’em­brasser la croix ; le reste fut massacré sur place.

Tel un feu de bois, l’incendie ravagea en quelques semaines de cet été l’Espagne entière, Castille et Aragon.

Partie de Séville au début de juin, l’émeute gagna au cours du même mois la plupart des autres villes anda-louses et castillanes ; le tour des villes de l’Aragon vint le mois suivant ; celui des îles Baléares et de la Cata­logne, en août. Comment la flamme se propageait-elle de proche en proche ? Tout laisse croire que des énergu-mènes stylés par Martinez allaient de ville en ville et excitaient le peuple. De Séville, une barque transportant une bande d’agitateurs s’était en effet successivement rendue à Valence et à Barcelone, pour donner le signal de l’émeute. A Sarragosse, le principal meneur était le propre neveu de l’archidiacre. Celui-ci sut aussi accré­diter le bruit suivant lequel les rois et même le pape étaient secrètement de cœur avec lui ; l’attitude ambiguë de Clément VII n’était pas pour le démentir. A Valence, la foule attaqua l’aljama aux cris de : « Martinez arrive ! Les Juifs, à mort ou à l’eau bénite ! » A Barcelone, on criait : « Vivent le roi et le peuple ! Les gros veulent détruire les petites gens ! »

 

(p.149) Par contre, l’émeute s’arrêtait le plus souvent d’elle-même lorsque les Juifs d’une aljama avaient apostasie. « Que les Juifs se fassent Chrétiens, et tout le tumulte prendra fin », écrivaient à Jean Ier d’Aragon les édiles de Perpignan. Aussi bien, c’est en vain que les rois adressaient à leurs villes des lettres comminatoires, s’efforçant de sauver les aljamas. Jean d’Aragon sur­tout, prince sage et ami des lettres, entouré d’excellents conseillers juifs et chrétiens, savait voir loin ; ses mes­sages témoignent non seulement d’un sens élevé de ses devoirs royaux, mais aussi d’une théologie bien meilleure que celle de la plupart des prélats espagnols de l’époque. Dans chaque message, il insistait sur le respect dû au « franc arbitre » des Juifs, et qualifiait les baptêmes forcés « de crime horrible » ; « s’ils ne se convertissent pas de leur plein gré, l’erreur sera pire qu’avant », écri­vait-il aux édiles de Lérida ; « ni le droit civil ni le droit canon n’admettent qu’on fasse quelqu’un chrétien de force, c’est un péril devant Dieu et devant le monde pour ceux qui y participent », écrivait-il à ceux de Per­pignan.

Mais tout cela fut en vain. Une sainte fureur avait saisi l’âme du peuple, les voisins et amis d’hier n’étaient plus que des Infidèles ; l’esprit de la Reconquista s’était déchaîné. Cependant, de nombreux Juifs trouvèrent abri dans les maisons de bourgeois chrétiens. De grands sei­gneurs les laissèrent se réfugier dans leurs châteaux, mais moyennant paiement, « les laissant très pauvres, notait Ayala, car ils durent faire de grands dons à ces seigneurs, pour être préservés d’une si grande tribula-tion ». Des dons importants furent également offerts par les Juifs au pape d’Avignon, Clément VII, afin de le dissuader de donner sa bénédiction publique à Martinez. Quant à faire condamner par lui des massacres, il n’en était même pas question, à l’époque où la chrétienté était déchirée par le grand schisme.

Des centaines de Juifs surent demeurer fermes face à l’épreuve et moururent « pour sanctifier le Nom », sui­vant la tradition millénaire : ce fut par exemple le cas, à Tolède, du talmudiste Juda ben Ascher, petit-fils du rabbin allemand, et de ses élèves ; à Barcelone, les Juifs se suicidèrent par dizaines ; comme un seul homme, ceux de Gérone refusèrent d’abjurer. Mais, dans la majorité des aljamas, le vent était à la panique et à l’apostasie.

Ceux qui ne parvenaient pas à se cacher ou à fuir (p.150) l’Espagne acceptaient un baptême dont de nombreux rabbins donnèrent eux-mêmes le premiéV exemple. Prises d’une panique moutonnière, les masses juives les sui­vaient. Cette trahison des clercs n’a rien pour nous surprendre. Des siècles de réflexion et de doute philo­sophique étaient passés par là, ouvrant les portes à des conversions dictées par l’ambition ou par le désespoir, par le calcul ou par la lâcheté. Mais des motifs indivi­duels d’une complexité souvent extrême conduisaient tous au même résultat brutal et simple.

 

(p.151) Après l’explosion populaire de 1391, les Juifs survi­vants connurent un temps de répit. Mais, désormais, la frénésie missionnaire était en Espagne dans la nature des choses. Depuis qu’elle avait reçu en charge les âmes déchirées ou rétives des conversas, l’Eglise était tour­mentée par le mauvais exemple que leur donnaient les Juifs francs et déclarés. Certains convertis, surtout ceux qui comme Pablo de Santa Maria étaient entrés dans l’Eglise et y avaient fait carrière, poussaient à la roue et multipliaient les avertissements. Aussi bien, vingt ans plus tard, ce fut le tour du clergé d’engager le combat. Et ceux-là mêmes d’entre les religieux qui, très chrétien­nement, condamnaient les massacres de 1391 suscitèrent bientôt d’autres massacres.

Tel fut le cas du plus grand prédicateur du temps, saint Vincent Ferrier, dont l’éloquence enflammée bou­leversait alors l’Occident tout entier. Au cours de ses sermons, auxquels tous les Juifs étaient contraints d’as­sister, le saint ne manquait pas de rappeler que Jésus avait été Juif, tout comme la Vierge Marie ; que rien ne pouvait autant déplaire à Dieu que les baptêmes obtenus par la violence ; qu’il était vital pour l’Eglise de convertir les Juifs, mais qu’il ne fallait le faire qu’à l’aide de la douce persuasion et des bonnes paroles. Il s’exclamait d’une façon imagée : « Les apôtres qui ont conquis le inonde ne portaient ni lance ni couteau ! Les Chrétiens ne doivent pas tuer les Juifs avec le couteau, mais avec leurs discours ! » Entre-temps, il importait toutefois de les tenir à distance, et de les isoler dans les ghettos, par crainte de leur exemple pernicieux.

En Castille, saint Vincent Ferrier parvint à imposer, au début de 1412, la publication d’un nouveau statut des Juifs, le statut de Valladolid, leur interdisant entre (p.152) autres de vendre ou d’offrir des produits alimentaires aux Chrétiens, de faire labourer par ceux-ci leurs champs, de faire précéder leurs noms du titre de Don, de changer de domicile, de couper leurs cheveux et de raser leurs barbes. Quant à leurs vêtements, trois articles du statut y étaient consacrés : leur mise devait être humble, en grossier tissu, et comporter naturellement un signe distinctif bien visible. Sur tous ces points, la Castille n’avait désormais rien à envier au reste de l’Europe.

 

(p.152) La démonstration prit près de deux ans. Le champion du christianisme fut l’érudit médecin du pape, le converti Josué de Lorca, mentionné plus haut. Les rabbins les plus savants de l’Aragon avaient été sommés de lui faire face, et de reconnaître que le Talmud, à condition d’être lu correctement et honnêtement, confirme que le Messie est déjà apparu, en la personne de Jésus. Josué de Lorca défendait ses gloses christologiques avec beaucoup de zèle ; les rabbins, au nombre de quatorze, lui firent front avec vaillance. Beaucoup de subtilité fut dépensée de part et d’autre, même si la discussion, relue de nos jours, déconcerte, car, dans une matière qui demeure sérieuse, elle fait songer aux débats sur le sexe des anges.

 

(p.161) L’Inquisition

 

L’Inquisition, faut-il le rappeler, ne fut pas une créa­tion espagnole. On en trouve déjà une sorte de justifi­cation anticipée chez saint Augustin, d’après lequel une «persécution modérée (tempereta severitas ») était licite pour ramener les hérétiques dans le droit chemin. En fait, elle fut fondée par le Saint-Siège au XIIIe siècle, et c’est surtout en France, lors de la lutte contre les Cathares, qu’elle développa une grande activité. En Espa­gne, elle fut instituée beaucoup plus tard, par Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, dont le mariage, en 1474, aboutit à l’unification de l’Espagne chrétienne. Ce sont ces Rois Catholiques qui reconquirent Grenade, la dernière enclave musulmane sur la Péninsule, et qui (p.162) rendirent possible la découverte et la colonisation du nouveau monde. Ce sont encore eux qui, en expulsant les Juifs, réalisèrent l’unification religieuse du pays, avec l’aide de l’Inquisition espagnole.

 

(p.162) (…) le tribunal invitait les bons catholiques à dénoncer les suspects de leur entourage : (…).

(p.163) De telles dénonciations permettaient de poursuivre » ceux qui, « suspects du deuxième et du troisième degré », n’avaient pas voulu se passer eux-mêmes la corde au cou. Il fallait donc les y contraindre ; comme toute police des âmes, l’Inquisition et toute sa procédure étaient conçues en fonction de ce moment suprême qu’est l’aveu (procédure inquisitoire, par opposition à la procédure accusatoire) ; « l’hérésie étant un péché de l’âme, la seule preuve possible en est la confession », écrivait Eymerich, l’auteur du manuel inquisitorial le plus connu. Celui qui avouait avait la vie sauve, celui qui niait jusqu’au bout allait au bûcher.

Pour arracher l’aveu, l’Inquisition appliquait la tor­ture, dont la question de l’eau était la plus usitée, mais il en existait un grand nombre d’autres, dont la privation du sommeil. La torture alternait avec les bonnes paroles, elles aussi destinées à convaincre l’accusé d’avouer et de dénoncer ses complices. Les catéchismes sui generis qu’étaient les manuels inquisitoriaux prescrivaient de dire : « J’ai pitié de vous, que je vois tellement abusé, et de qui l’âme se perd… N’assumez donc pas le péché des autres… confiez-moi la vérité, car, comme vous le voyez, je connais déjà toute l’affaire… Pour que je puisse bientôt vous pardonner et vous libérer, dites-moi qui vous a induit en cette erreur. » Si cela ne suffisait pas encore, si l’accusé tenait toujours bon, les juges faisaient intervenir des tiers, les éternels « moutons » des prisons, ou encore de « dignes gens » de l’extérieur, âmes chari­tables chargées de visiter les détenus et de les récon­forter, afin de capter leur confiance.

 

(p.164) Parmi ses justiciables, il fallait aussi compter les morts, quelle que fût la date de leur décès ; on faisait passer en jugement leurs squelettes, et l’on brûlait leurs osse­ments ; car s’ils ne pouvaient plus témoigner, leurs des­cendants le pouvaient pour eux — et être dépouillés de leur héritage, en cas de condamnation posthume. En l’espèce, le motif de lucre passait évidemment au premier plan ; pour justifier les dépouillements, les inquisiteurs se référaient à l’Ancien Testament : en châtiment de leur désobéissance, Adam et Eve, ces premiers hérétiques du genre humain, n’avaient-ils pas été chassés du Para­dis, ainsi que leurs descendants, et cela n’était-il pas une confiscation ? (Par ailleurs, le sambenito était com­paré aux peaux de bête dont ils se vêtirent après leur chute, quand ils surent qu’ils étaient nus ; d’où l’on voit que, pour les théoriciens de l’Inquisition, péché originel et hérésie finissaient par ne faire qu’un.)

 

(p.165) En 1483, Thomas Torquemada était nommé inquisi­teur général pour toute l’Espagne. Tandis que l’Inqui­sition sévillane poursuivait son œuvre, des tribunaux étaient établis dans d’autres provinces espagnoles. En Aragon, ses excès conduisirent à un commencement de soulèvement populaire à Valence et à Teruel, auquel participèrent de nombreux Vieux Chrétiens, et à une conspiration de conversos à Saragosse, qui assassinèrent le chanoine-juge Arbues d’Epila (canonisé par la suite). Une contre-terreur accrue s’ensuivit. A quelles extré­mités en arrivait l’Inquisition aragonaise peut-être illus­tré par le procès de Brianda de Bardaxi, une riche conversa de Saragosse, pieuse catholique s’il en fut, mais coupable d’avoir observé un jeûne juif étant enfant, de ne pas aimer le lard, et d’avoir fait une fois l’aumône de quatre sols à un mendiant juif, ce qui suffit pour jus­tifier une détention de sept années, d’innombrables tortures pour lui en faire avouer davantage, et la confis­cation du tiers de sa fortune.

Le tour de Tolède vint en 1486 ; en tout, 4 850 récon­ciliations y eurent lieu en quatre années ; le nombre des conversas brûlés n’y dépassa pas deux cents ; dans cette (p.166) capitale, l’Inquisition eut la main moins dure. Sans doute des considérations politiques et économiques inter­venaient-elles en l’espèce, car, à partir d’un certain niveau de richesse et d’influence, un conversa pouvait s’assurer de la protection des rois et du Saint-Siège, et devenait inattaquable. Un cas très caractéristique à cet égard fut celui d’Alfonso de la Caballeria, le vice-chan­celier du royaume d’Aragon, fils du haut fonctionnaire évoqué plus haut, et bien plus attaché au judaïsme et aux Juifs que son sceptique de père ; malgré les écra­sants témoignages recueillis contre lui par l’Inquisition de Saragosse, son procès, après avoir traîné près de vingt ans, se termina en 1501, par un acquittement, sur l’ordre du commissaire pontifical. Mais il ne s’agissait que de cas individuels, et tout comme Gœring s’exclamait qu’il lui appartenait de décider qui était Aryen, les Rois Catholiques s’arrogeaient le droit de dire qui était Chrétien. En tant qu’homme d’Etat, Ferdinand pour­suivait une politique ruineuse pour l’Espagne, et cela d’autant plus allègrement que les confiscations lui assu­raient l’argent nécessaire pour la guerre de Grenade. Ici intervient un tout autre aspect de l’Inquisition espa­gnole, l’aspect financier ou spoliateur, dans lequel nom­bre d’historiens ont voulu voir son moteur capital ; sans prendre position à ce propos, signalons seulement qu’ils sont à peu près tous d’accord pour convenir que c’est l’Inquisition qui a fait échec en Espagne à la « révolution bourgeoise ».

 

(p.177) Il semble bien que la grande majorité de la population chrétienne ne se soit pas beaucoup émue du départ des Juifs. Il est vrai que les témoignages à ce sujet sont rares ; une sorte de terreur silencieuse planait sur le pays ; le sort des Juifs était un thème sur lequel il était préférable de ne pas s’appesantir. A l’exception de Ber-naldez, qui, rappelons-le, était le chapelain de l’Inquisi­teur général, les chroniqueurs espagnols du temps men­tionnent à peine le sujet, et ne laissent pas transpercer leurs sentiments. Quatre ans plus tard, Juan del Encina, l’ancêtre du drame espagnol, écrivait dans un poème : « On ne sait déjà plus dans ce royaume ce que c’est que les Juifs (que casa séan judios)… »

 

 

(p.172) Le roi Jean II avait admis les exilés, moyennant une taxe de huit cruzados par tête, et à condition que dans huit mois ils quittent le pays, sur des vaisseaux qu’il s’engageait à mettre à leur disposition. Une partie par­vint effectivement à s’embarquer pour l’Afrique ; mais la majorité ne le put pas, ou ne s’y décida pas. Le délai écoulé, le roi commença à vendre comme esclaves ces Juifs. Son successeur, Manuel Ier, ordonna de les libérer ; mais, peu après, un projet de mariage entre le jeune roi et l’infante d’Espagne prit corps ; or, les Rois Catholiques y mettaient comme condition la christianisation totale du Portugal. Une expulsion aurait constitué un désastre immédiat pour la vie économique du petit pays. Le bap­tême forcé était la seule solution compatible avec les ambitions politiques portugaises. A Pâques 1497, les choses se précipitèrent. Les enfants furent arrachés à leurs parents et conduits vers les fonts baptismaux; ceux des parents qui ne les suivirent pas de leur plein gré y furent traînés de force, au nombre de plusieurs milliers (y compris les Juifs portugais indigènes), quelques semai­nes ensuite. Il s’agissait, dans le cas des immigrés d’Es­pagne, d’une sélection de fidèles de la Loi de Moïse. Les suicides furent donc nombreux, ainsi que d’autres inci­dents atroces. Certains ecclésiastiques portugais désap­prouvaient ces mesures. « J’ai vu, relatait trente ans après l’évêque d’Algarve, les gens traînés par les cheveux aux fonts baptismaux. J’ai vu de près des pères de famille, la tête couverte en signe de deuil, conduire leurs fils au baptême, protestant et prenant Dieu à témoin qu’ils voulaient mourir ensemble dans la Loi de Moïse. Des choses plus terribles encore ont été alors faites aux Juifs, que j’ai vues de mes propres yeux… » « Farce sacri­lège, motivée par les intérêts matériels les plus vils et les plus sordides » — tel fut au xixe siècle le jugement de Menendez y Pelayo.

Il n’existe, en effet, sans doute pas d’autre exemple (p.173) dans l’histoire chrétienne (à moins de remonter à Charlemagne et à la conversion des Saxons) d’un bafouement aussi complet du sacrement du baptême. Le pape Alexandre Borgia s’efforça de limiter les dégâts, et l’or des émissaires des Juifs portugais stimula son zèle. En conséquence, dernier hommage rendu au libre arbitre, un remarquable compromis fut adopté à Lisbonne : contrairement à la stratégie suivie en Espagne, les Juifs baptisés eurent au Portugal toute licence pour continuer à mener une vie de Juifs, au point de pouvoir se réunir pour célébrer leurs offices ; de pouvoir aussi s’enrichir, s’ils possédaient quelque génie commercial : solution on ne peut plus avantageuse pour le trésor royal, permet­tant de leur extorquer des contributions à toute occasion. Cet état de choses dura un demi-siècle, à la rage de toute la population portugaise ; de furieux pogromes avaient lieu de temps en temps ; celui de Lisbonne, en 1506, fit plus d’un millier de victimes. Finalement, une Inquisition copiée sur le modèle espagnol fut introduite au Portugal conformément à un bref pontifical de 1536, et commença à sévir avec la même implacabilité que son modèle.

Le paradoxal intermède des « Marranes publics » por­tugais eut diverses conséquences remarquables dont nous traiterons plus loin. Il permit aux communautés mar­ranes de s’adapter au masque chrétien, tant que ce masque fut léger à porter, et d’acquérir une vitalité sans pareille ; les longues années de pénombre durant les­quelles elles restèrent tolérées paraissent avoir constitué pour elles un tonifiant hors pair, au point que les tra­ditions crypto-juives persistent encore, on va le voir, dans le Portugal contemporain du XXe siècle.

 

/Espagne/

(p.175) Mais à l’époque, même des observateurs aussi réa­listes que Machiavel et Guichardin considéraient que les Rois Catholiques avaient fait œuvre éminemment utile pour leur pays. Désormais, près d’un siècle durant, l’Espagne (p.175) allait marcher de triomphe en triomphe ; l’or des Amériques allait affluer dans son trésor, à l’émerveille­ment de l’Europe ; Charles Quint allait ceindre la cou­ronne impériale ; et le soleil luire jour et nuit sur l’Em­pire espagnol, ainsi que le rappelait une orgueilleuse devise, 1492, l’année de l’expulsion des Juifs, marquait le seuil de la grandeur espagnole.

Parmi les institutions nationales qui datent de cette époque, l’Inquisition, chargée de réprimer toutes les formes possibles « d’hétérodoxie », allait devenir l’une des plus caractéristiques — et des plus populaires. Il y a un demi-siècle, ses historiens discutaient autour de la question de savoir si elle était un instrument royal, ou un instrument ecclésiastique. Elle ne fut ni ceci ni cela, ou elle fut les deux à la fois : elle fut avant tout profondé­ment espagnole. Elle fut une sorte de foyer de conver­gence des ambitions et des fanatismes, elle était un moyen de gouvernement et elle servait de règle morale. Elle inspirait la terreur, mais le commun des Espagnols tenait cette terreur pour bonne et salutaire ; grands et petits, nobles et mendiants se pressaient aux autodafés, et l’usage s’institua de faire coïncider ces dramatiques leçons de vraie foi chrétienne avec les solennités de la cour, avec les avènements au trône ou les mariages prin­ciers. Il faut remarquer à ce propos qu’on ne brûlait pas d’hérétiques, aux autodafés proprement dits : la céré­monie, parfois ouverte par le roi lui-même, consistait en un défilé de centaines de condamnés (de « pénitents ») armés d’un cierge, dans leurs grotesques sambenitos, vers le lieu de l’autodafé (à Madrid, la « Plaza Mayor»), où les verdicts étaient lus à haute voix : elle durait du matin au soir et continuait, si besoin était, les jours suivants. Les bûchers étaient dressés ailleurs, généra­lement dans un faubourg de la ville, dans un endroit nommé quemadero (de quemar = brûler) ; mais le sup­plice lui aussi était public, et attirait les foules, heureuses d’être édifiées. Il faut lire la description, dans un manus­crit du temps, de la consternation qui s’empara en 1604 du peuple de Séville lorsqu’un autodafé fut décommandé par le roi au dernier moment : « Un sentiment général s’empara de tous, une tristesse intérieure, comme si cha­cun était lésé ; car la cause de Dieu a une telle force que chacun voulait en prendre la défense ; on connut à cet événement l’amour, le respect et aussi la crainte qu’on porte à l’Inquisition. »

 

(p.176) Toutefois, le régime dépendait pour beaucoup de la gravité de l’accusation ou du délit, et les « judaïsants » devaient s’attendre au pire — tout comme, au xxe siècle, les Juifs dans les prisons ou les camps nazis.

Tous les inculpés n’étaient pas torturés. Il est vrai que lorsqu’ils l’étaient, le tourment des innocents était pire que celui des coupables, puisque tout le système inqui-sitorial reposait sur des aveux libres et spontanés ; d’où la détresse des innocents qui n’avaient rien à avouer. Nous avons déjà évoqué plus haut la singulière problé­matique de l’aveu, dont nous allons maintenant donner un exemple concret.

 

(p.178) Le symbole par excellence de l’Inquisition demeure ses bûchers ; les milliers d’êtres humains brûlés vifs, parce qu’ils niaient la divinité de Jésus, ou parce qu’ils s’écartaient d’un point quelconque du dogme catholique (ainsi, l’existence du purgatoire). Que les bûchers fussent dressés dans les faubourgs des villes et non sur la place centrale ne rendait pas le supplice moins cruel. Que la grande majorité des condamnés fussent étranglés (gar­rottés) avant d’être brûlés, faveur qu’ils devaient à une abjuration in extremis, est également, dans un débat d’ordre moral, un argument bien singulier — à moins de nous rappeler qu’il s’agissait, pour les bourreaux, d’épargner à leurs victimes, au-delà des flammes du bûcher, les flammes éternelles d’un enfer auquel eux-mêmes croyaient intensément. Mais quel fut, entre 1480 et 1834 (date à laquelle l’Inquisition fut définitivement abolie) le chiffre total des brûlements ? Llorente, l’in­quisiteur renégat qui là-dessus pouvait en savoir plus long que quiconque (car il eut sous sa garde les archives intactes de l’Inquisition) le chiffrait à trois cent quarante et un mille vingt et un. La précision du chiffre est suspecte ; effectivement, ainsi que l’a montré le luthé­rien Schâfer, dont l’érudition refusait de prendre parti, il s’agissait d’une extrapolation superficielle et, suivant Schâfer, il faut en rabattre les deux tiers au moins. Ainsi donc, le chiffre réel des suppliciés aurait été de l’ordre de cent mille, et leur nombre, après les héca­tombes du début, allait en décroissant ; la majeure par­tie, quel qu’ait été leur délit, furent des descendants de Juifs mal ou bien baptisés.

Le « crime contre la foi », tout comme le « crime poli­tique » de nos jours, se montra une notion très élas­tique, et l’Inquisition eut bientôt à connaître d’affaires très diverses. Avant d’y venir, relevons quelques autres aspects de la police des âmes espagnole.

Tout d’abord, les techniques de l’espionnage et du (p.179) renseignement. A cette fin, l’Inquisition établit un réseau de « familiers », hommes de bien, appartenant parfois aux plus grands noms de l’aristocratie espagnole, et dont le nombre total, au siècle suivant, était évalué à plus de vingt mille. Ils n’étaient pas rémunérés ; une médaille ou plaque leur servait de signe de reconnaissance ; cette distinction était très recherchée, car elle constituait en même temps une attestation de « race pure » espa­gnole ; de plus, les « familiers » se trouvaient placés au-dessus de la justice et de la police ordinaires, n’étant justiciables, quels que fussent leurs méfaits, que des tribunaux de l’Inquisition.

Mais l’essentiel, c’étaient les archives de l’Inquisition. Elle ne disposait évidemment pas de fichiers signalé-tiques, classeurs ou ordinateurs dont se servent les polices de notre temps. Mais elle se servait, en plus des dossiers de ses procès et des rapports de ses informa­teurs, des listes généalogiques des familles des conversas et familles alliées, toutes suspectes à priori. En principe, une visita del partido, ou révision de district, avait lieu chaque année : accompagné d’un notaire, un inquisi­teur devait visiter chaque localité, proclamer « l’édit de grâce », compléter les listes généalogiques, et vérifier l’état des sambenitos. En effet, le vêtement de honte, tout en servant à l’édification des foules, eut la singu­lière fortune de devenir une ^sorte d’instrument de tra­vail, de pièce d’archives sui generis.

Cette pièce de tissu grossier et solide, ornée d’em­blèmes divers (le plus souvent, la croix de Saint-André ; mais dans le cas des condamnés à mort, les diables de l’enfer), le pénitent « réconcilié » devait la revêtir cer­tains jours, ou la porter toute sa vie, selon sa peine. Elle le signalait à la vigilance des foules ; elle l’empêchait parfois de trouver pain et travail. Après la mort de son porteur, le sambenito était exposé à l’église de sa résidence, à titre d’avertissement perpétuel, afin que les enfants du lieu, et leurs enfants, sachent qu’il avait été infâme, et que sa lignée restait réprouvée et suspecte. Parfois, l’exposition n’était pas fixe mais ambulante : les sambenitos devaient faire le tour de toutes les églises du diocèse. Il faut dire qu’il y eut des villages à sup­plier qu’on arrêtât la ronde, ou qu’on laissât pourrir les sambenitos, au lieu de les rénover, car les familles supportaient pendant des siècles les conséquences des vues « hétérodoxes » d’un aïeul. Mais il en restait encore (p.180) à la fin du XVIIIe siècle ; l’Anglais Clarke » les vit exposés dans le cloître de la cathédrale de Ségovie.

 

(p.182) (…) vers 1530, faute de judaïsants, les autodafés s’espacèrent. Au cours de ce deuxième quart du siècle, de nouvelles catégories d’ennemis de la foi retiennent de plus en plus l’attention des inquisiteurs. Ce sont, au bas de l’échelle sociale, les Morisques de Gre­nade et d’ailleurs, baptisés au préalable de force ; ce sont, en haut, les « luthériens » et autres partisans de la Réforme. Ces derniers, bien que peu nombreux, sont tenus pour particulièrement dangereux ; l’Espagne devient à cette époque le bastion du catholicisme militant, et aux yeux de l’Inquisition les réformés ne sont pas loin de représenter une sorte de Juifs revêtus d’un masque nou­veau. Ce point vaut qu’on s’y arrête.

Il ne faut pas oublier les attaches de la Réforme avec le mouvement humaniste, le retour aux sources antiques, le premier essor de la philologie, et les traductions de la Bible. Avant le schisme protestant, les élites intellec­tuelles de l’Espagne participaient avec ardeur à ce mou­vement, et nul autre que le grand inquisiteur Cisneros réunit une équipe d’hébraïstes et d’hellénistes, qui, vers 1515, donnèrent le texte de la célèbre Bible polyglotte. Il s’agissait, aux dires de Cisneros lui-même, de « cor­riger les livres de l’Ancien Testament sur le texte hébreu, et ceux du Nouveau Testament sur le texte grec, de manière que chaque théologien pût puiser aux sources mêmes », ou, comme le disaient plus simplement d’autres humanistes, « rechercher les vérités hébraïques ». Mais bientôt, Luther allait montrer au monde les consé­quences que l’on pouvait tirer de l’interprétation de ces vérités ; il apparut aussi que certains judaïsants se ser­vaient des traductions castillanes de la Bible pour infor­mer leurs enfants sur la Loi de Moïse. Ces traductions furent donc interdites, et placées sur l’Index ; une rigou­reuse censure des livres devint l’une des tâches majeures de l’Inquisition ; sur ce point, elle fit preuve d’une telle efficacité que, selon un inquisiteur de la fin du xviii6 siècle, la Bible était devenue un objet d’horreur et de détestation pour les Espagnols 1.

Dans ces conditions, tout effort de réflexion sur les

 

  1. Cet inquisiteur, Villaneva, écrivait en 1791 : « Le zèle avec lequel le Saint-Office a cherché à retirer la Bible des mains du vulgaire est bien connu ; avec le résultat que le même peuple qui jadis la recherchait la regarde aujourd’hui avec horreur et la déteste ; nombreux sont ceux qui ne s’en soucient pas, la majorité ne la connaît pas. »

 

(p.183) textes sacrés fut interdit, et le simple désir de les lire pouvait à bon droit être considéré comme juif, puisque ces textes l’étaient ; d’où l’on voit une fois de plus com­ment la révélation faite au Sinaï, une fois devenue le patrimoine commun de tout l’Occident, contribuait aux persécutions et au dénigrement du nom juif. Et c’est ainsi que, lorsque les persécutions d’humanistes com­mencèrent en Espagne, le fils du grand inquisiteur Man-rique écrivait à son célèbre ami Luis Vives : « Désor­mais, il est bien entendu en Espagne qu’on ne peut posséder une certaine culture sans être plein d’hérésies, d’erreurs, de tares judaïques. Ainsi on impose silence aux doctes, leur inspirant une grande terreur… »

Mais c’est surtout avec l’avènement de Philippe II, en 1558, que les choses s’aggravèrent, et que l’Espagne devint une sorte de pays totalitaire. Des poursuites d’une sévérité terrible eurent alors lieu contre les pro­testants (deux petits conventicules avaient été décou­verts à Séville et à Valladolid). L’archevêque de Tolède, Carranza, fut poursuivi, et mourut en prison, parce qu’il avait publié un « commentaire au catéchisme », dont certains passages paraissaient discutables. L’importation et la détention de livres prohibés devinrent un crime passible de mort. Tous les étudiants espagnols furent rappelés des universités étrangères et durent se présenter devant l’Inquisition. Celle-ci fut également chargée de surveiller tous les étrangers vivant en Espagne, pour savoir s’ils allaient à la messe, s’ils se confessaient, s’ils savaient les prières et s’ils se conduisaient en bons catho­liques. « On dirait, a écrit Marcel Bataillon, que l’Es­pagne se rassemble tout entière derrière une sorte de cordon sanitaire pour échapper à quelque épidémie ter­rible » — dont le principal virus est le virus juif. L’illus­tre théologien Santotis défendit au concile de Trente, à la même époque, la thèse suivant laquelle le protes­tantisme n’était qu’un retour au judaïsme ; d’autres théo­logiens allaient plus loin, et affirmaient que le judaïsme se trouvait à la base de toutes les hérésies, y compris l’Islam. Ce dont les inquisiteurs tiraient les conséquen­ces en recherchant les ascendances juives des hérétiques luthériens et autres, et en le leur imputant à charge à titre de circonstance aggravante.

 

(p.185) Le culte de la pureté du sang, ou le racisme ibérique.

 

Les premiers décrets éliminant les conversas de la vie sociale avaient été pris lors d’une rébellion des Vieux Chrétiens de Tolède, en 1449. Cela est caractéristique : les statuts de « pureté du sang », si peu chrétiens en leur principe, furent conçus et imposés par l’opinion publique ; le pouvoir étatique se contentait de les ava­liser; l’Eglise en fit de même, non sans parfois y opposer des résistances. L’évolution sémantique reflète l’emprise progressive des conceptions racistes, avec l’ex­tension du terme « Nouveau Chrétien » ou conversa — qui à l’origine désignait très simplement le Juif converti ou le Maure converti — à tous ceux qui avaient un ancêtre juif. Disons tout de suite que les descendants des Musulmans, dans la pratique, n’avaient guère à pâtir (p.186) de la discrimination : d’une part ils étaient considérés comme étant de souche « païenne » et non de souche juive ; d’autre part, ils appartenaient pour la plus grande partie à la paysannerie, et ne prétendaient pas aux honneurs et aux charges.

 

  1. Dans Gargantua, Pantagruel ne reçoit pas d’armes espagnoles, parce que « son père haïssait tous ces hidalgos, marranisés comme diable ». Quant à Luther, il s’exclamait : « Je préfère avoir les Turcs pour enne­mis, que les Espagnols pour suzerains ; la plupart sont des Marannes, des Juifs convertis ».

 

(p.186) Vers le milieu du xvie siècle, les statuts de pureté du sang acquirent force de loi. Dès 1536, une querelle locale conduisit Charles Quint à prendre parti pour les Vieux (p.187)

Chrétiens, et à accorder sa sanction impériale aux sta­tuts. Mais l’épisode décisif fut l’épuration du chapitre de Tolède, au sein duquel les Nouveaux Chrétiens s’étaient puissamment retranchés.

 

(p.188) Le seul homme qui de son vivant sut ne tenir aucun compte du tabou de la limpieza fut Ignace de Loyola. Sa haute naissance tout comme son génie missionnaire immunisaient le fondateur de l’ordre des Jésuites contre la contagion raciste ; il s’exclama même un jour qu’il aurait considéré comme une grande faveur d’être du même sang que le Christ ; ne tenant aucun compte de l’opinion de son temps, il choisit un conversa, Diego de Lainez, pour lui succéder, et un autre, Juan de Polanco, pour lui servir de secrétaire. Après sa mort, la compagnie de Jésus, malgré toutes les pressions, main­tint cette position pendant plus de trente ans. Finale­ment, elle capitula en 1592, adopta les statuts, et expulsa tous les Nouveaux Chrétiens de son sein, allant jusqu’à truquer, (p.189) à titre posthume, la généalogie de Diego de Lainez ; les jésuites espagnols se distinguèrent désor­mais par leur rigueur lors de l’application des statuts.

La « pureté du sang » étant ainsi devenue article de foi, il restait à savoir qui était Vieux Chrétien et qui ne l’était pas. Ce n’était pas une mince besogne. Les gens de peu disposaient à cet égard de l’avantage de ne four­nir aucun élément d’investigation, faute de registres d’état civil et faute d’intérêt pour leur ascendance. Quant à la noblesse, son enjuivement avait été mis en évidence, l’année même où Siliceo engageait son combat, par le très fameux Tison de la noblesse espagnole, pamphlet attribué au cardinal Mendoza de Bobadilla, dont il res­sortait que toutes les grandes familles étaient métissées de Juifs ; cette chronique scandaleuse connut au XIXe siè­cle encore une dizaine de rééditions.

Quoi qu’il en soit de l’exactitude des généalogies du Tison, il n’est pas besoin de dire que le sang pur était un mythe, et qu’il n’y avait pas d’Espagnols à ne pas avoir quelque ancêtre circoncis. Etaient reconnus Vieux Chré­tiens ceux contre lesquels il n’existait pas d’éléments à charge, ou ceux dont la généalogie ne remontait pas assez loin, et l’affaire prenait souvent le tour d’un jeu à qui perd gagne, puisque les enfants de parents inconnus gagnaient à coup sûr1. En pratique, lors de l’admission dans un ordre ou un collège, une enquête était faite aux frais du postulant, en particulier au lieu de sa naissance, pour établir sa « non-appartenance à la race juive », et si cette enquête était très onéreuse, c’est qu’il fallait payer non seulement les enquêteurs, mais aussi les témoins, faire taire les mauvaises langues et les maîtres chanteurs professionnels. En fait, il y eut des Vieux Chrétiens à figurer parmi les réprouvés ; certains Collè­ges Majeurs écartaient même les postulants victimes de fausses rumeurs, qui, telle la femme de César, ne devaient pas être soupçonnés, comme il y eut des familles

 

1 Peut-être y eut-il un rapport entre les problèmes que posaient les investigations sur la « pureté du sang » et une coutume que la relation du voyage d’Espagne de Mme d’Aulnoy décrit ainsi : « Une chose assez singulière… c’est que les enfants trouvés sont nobles, et qu’ils jouissent du titre d’hidalgos, et de tous les privilèges attachés à la noblesse, mais il faut pour cela qu’ils prouvent qu’on les a trouvés et qu’ils ont été nourris et élevés dans l’hôpital où l’on met ces sortes d’enfants » (éd. Paris, 1699).

 

(p.190) de souche notoirement juive à se glisser parmi les élus. Le cas le plus singulier fut celui de la famille Santa Maria, admise au bénéfice du sang pur, parce que sup­posée être de la même famille que la Sainte Vierge, ainsi que le dit expressément la cédule de dispense royale.

En étudiant la procédure de ces enquêtes, on croit entrevoir toute une activité de coulisse, de subtiles pres­sions et d’impitoyables chantages. On ne croit pas se tromper en avançant que la puissance de certains inqui­siteurs, que bien d’illustres carrières et bien des chutes soudaines furent liées à la détention de certains docu­ments ou de certaines listes (et sur lesquelles d’ordinaire on évitait la publicité). Car bien des choses restent entou­rées d’une zone de silence ouaté. Sorte de noblesse de race, la limpieza était une affaire plus sérieuse encore que l’hidalguerie ou noblesse de classe.

 

(p.191) Certains anciens écrits font ressortir leur détresse avec encore plus de vigueur. « En Espagne, écrivait un franciscain en 1586, il n’y a pas autant d’infamie à être blasphéma­teur, voleur, vagabond, adultère, sacrilège, ou être infecté de quelque autre vice, que de descendre de la lignée des Juifs, même si les ancêtres se sont convertis il y a deux cents ou trois cents ans à la sainte foi catholique… » Et plus loin : « Qui peut être aveugle au point de ne pas voir qu’il n’est en Espagne aucun conversa qui ne préférerait descendre du paganisme plutôt que du judaïsme, et presque tous donneraient la moitié de leur vie pour posséder une telle ascendance. Car ils ont en horreur cette lignée qui leur vient de leurs parents… » Compte tenu du rôle culturel de premier plan joué par les Nouveaux Chrétiens, cette amertume et ces déchi­rements ont sans doute contribué à modeler le visage de «l’Espagne tragique». L’influence qu’ils ont exercée a de nos jours trouvé ses historiens (Marcel Bataillon et Dominguez Ortiz, Americo Castro et Salvador de Mada-riaga) ; des généalogies de gloires nationales telles que Luis de Léon, Luis Vives, et jusqu’à Cervantes, ont été dressées ou discutées. Mais une fois posée la relation entre le drame racial de l’Espagne et son état présent, l’esprit se trouve confronté avec des problèmes mal connus et d’une complexité extrême.

 

(p.192) Si, au lieu de considérer ces questions sous l’angle de la psychologie sociale, on les aborde sous celui de l’his­toire économique, le fait saillant est la concentration des Nouveaux Chrétiens dans certaines occupations, com­merce et artisanat, qui furent celles de leurs ancêtres juifs, et qui étaient donc entourées d’un double discrédit. Progressivement, ces métiers se trouvèrent désertés, car les Nouveaux Chrétiens avaient tendance à les aban­donner, dans l’espoir de faire oublier plus facilement leurs origines, tandis que les Vieux Chrétiens tenaient par-dessus tout à les éviter. Au xvie siècle, les Morisques et de nombreux étrangers s’engouffrèrent dans ce vide, mais tous les Morisques furent expulsés à leur tour en 1609. Nous verrons plus loin comment commerce et (p.192) impureté de sang finirent par devenir synonymes. Rien d’étonnant qu’un pays dans lequel les « arts mécaniques » étaient tenus en si piètre estime et où le commerce était un péché finît par entrer en décadence. Lorsque les Espagnols s’en avisèrent, il était trop tard. Le mirage de l’argent et de l’or des Amériques, sorte de malédiction supplémentaire, n’avait fait que masquer le processus de l’appauvrissement et l’aggraver.

C’est dans ces conditions que la Péninsule ibérique resta à l’écart de la marche du temps et du grand essor capitaliste. A ce point de vue, rien de plus frappant que le contraste entre l’Espagne de la contre-Réforme et l’Angleterre et les Pays-Bas, calvinistes ou puritains, foyers de la révolution industrielle et du monde moderne. Mais, tandis que toute une école d’érudits s’est attaquée au problème de la naissance de l’esprit capitaliste, sur les pourtours de la mer du Nord, au pôle opposé, la recherche historique est encore en friche ; il ne s’est pas encore trouvé de Max Weber pour creuser comme elle le mériterait la question des rapports entre l’éthique du catholicisme ibérique, le culte de la pureté de sang, l’absence de l’esprit mercantiliste ou capitaliste, et de la décadence qui en résulta.

 

Au xvne siècle, l’obsession de la limpieza de sangre atteint son paroxysme. C’est l’époque où « les routes de l’Espagne étaient sillonnées en tous les sens par les com­missaires chargés des informations, les archives locales consultées à différentes reprises et où les « anciens » des villages avaient l’occasion de mettre à l’épreuve leur mémoire et leur connaissance des liens de parenté ». Vers 1635, le polémiste Geronimo de Zevallos s’indignait du « nombre infini de gens occupés à faire les informations, procureurs de l’honneur et dévoreurs des fortunes, gas­pillant un argent qui aurait pu être mieux utilisé pour le travail des champs », tandis que « des hommes qui auraient dû s’occuper de leurs fils et leur laisser du bien consument par ces prétentions la fortune qu’ils auraient dû leur léguer, d’où vient en grande partie la dépopu­lation de l’Espagne, car dans une famille notée comme impure, les fils deviennent curés ou moines, et les filles, religieuses… » ; (…).

 

(p.196) « Ceux qui vivent dans le continent de l’Es­pagne et du Portugal, décrivait Montesquieu dans la soixante-dix-huitième lettre persane, se sentent le cœur extrêmement élevé lorsqu’ils sont ce qu’on appelle de Vieux Chrétiens, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas de l’ori­gine de ceux à qui l’Inquisition a persuadé, dans ces derniers siècles, d’embrasser la religion chrétienne. Ceux qui sont dans les Indes ne sont pas moins flattés lors­qu’ils considèrent qu’ils ont le sublime mérite d’être, comme ils le disent, hommes de chair blanche. Il n’y a jamais eu, dans le sérail du grand seigneur, de sultane si orgueilleuse de sa beauté que le plus vieux et le plus vilain mâtin ne l’est de la blancheur olivâtre de son teint, lorsqu’il est dans une ville du Mexique, assis sur le pas de sa porte, les bras croisés. Un homme de cette consé­quence, une créature si parfaite, ne travaillerait pas pour tous les trésors du monde, et ne se résoudrait jamais, par une vile et mécanique industrie, de compromettre l’honneur et la dignité de sa peau. »

Cet orgueil très hispanique se sustentait indéfiniment de l’horreur de la race maudite. Citons le père de Torrejoncillo qui, dans sa Sentinelle contres les Juifs, après avoir énuméré les divers péchés, tares héréditaires et crimes de cette race, précisait :

« Et pour qu’il en soit ainsi génération après généra­tion, comme si c’était un péché originel d’être ennemi des Chrétiens et du Christ, il n’est pas nécessaire d’être de père et de mère juifs ; un seul des parents suffit ; peu importe que le père ne le soit pas, il suffit que la mère le soit, peu importe si elle-même ne l’est pas entière­ment, une moitié suffit ; et moins même, un quart suffit, et un huitième suffit, et de nos jours la Sainte Inquisi­tion a découvert qu’on judaïsait à la vingt et unième génération. »

Le père Torrejoncillo décrivait ensuite la louable cou­tume que l’on observait au collège de Santa-Cruz de Valladolid. Tous les Vendredis saints après la Cène, les membres du collège se réunissaient pour discuter de la culpabilité des Juifs dans la Crucifixion. Ensuite, le doyen demandait à chacun son opinion sur les Juifs : « Commençant par le plus âgé, chacun est obligé de par­ler et de rapporter le cas d’une famille notée, le lieu où elle se trouve et comment tous s’en tiennent à l’écart; et ainsi, tous les collégiens ayant pris la parole pour dire (p.197)

ce qu’ils savaient et ayant ridiculisé les Juifs, ils mettent fin à la réunion et quittent le réfectoire. »

On voit comment l’obsession de la pureté du sang entretenait l’horreur du Juif, laquelle à son tour justi­fiait le maintien des lois raciales. Torrejoncillo écrivait à l’usage de tout le peuple chrétien ; mais voici, dans un commentaire juridique publié en 1729-1732, le Senatus Consulta Hispaniae d’Arredondo Carmona, ouvrage à l’usage des spécialistes, une rapide mention des Juifs : «Après la mort du Christ, les Juifs devinrent des escla­ves. Les esclaves peuvent être tués, vendus, et peuvent d’autant plus être expulsés et exterminés. Les Juifs sont infâmes, abjects, opprimés et d’une condition très vile. Les Juifs sont des gens malodorants et obscènes. Les Juifs sont odieux même à ceux qui ignorent le Christ. Les Juifs sont pareils aux chiens et aux loups. La malice des Juifs dépasse l’iniquité des diables. »

De génération en génération, les Juifs continuaient à être pour l’Espagne le symbole même de la subversion et du blasphème, et non seulement ils demeuraient rigou­reusement bannis de la Péninsule, mais ils furent en 1667 expulsés d’Oran, la tête de pont espagnole en Afri­que du Nord. Par la suite, les traités de paix de la fin du xvne siècle exemptèrent les grands commerçants anglais et hollandais de la juridiction inquisitoriale, et ces hérétiques privilégiés furent désormais tolérés sur le sol espagnol, mais à condition de ne pas être Juifs. Au cours du siècle suivant, la tolérance s’étendit aux arti­sans et aux ouvriers non catholiques, mais toujours à l’exception des Juifs, « gens qui sont en horreur au pur et immaculé catholicisme des Espagnols », disait un édit royal de 1797, prescrivant le maintien du cordon sani­taire en ce qui les concernait ; cet édit fut renouvelé en 1800, en 1802, et, pour la dernière fois, en 1816. Si ces interdictions furent souvent renouvelées, si, en 1804, Charles IV menaçait « de la rigueur de son indignation royale et souveraine» ceux qui soustrairaient un Juif à la surveillance du Saint-Office, c’est qu’il y eut tou­jours d’aventureux fidèles de Moïse à ne pas les respec­ter, et à pénétrer en fraude sur le territoire espagnol. Signalons un des derniers cas de ce genre, celui d’un commerçant de Bayonne, poursuivi en 1804 par l’Inqui­sition à Santander ; Beurnouville, l’ambassadeur de France, eut à s’employer pour le tirer de ce mauvais pas, inaugurant ainsi au xixe siècle l’action de la France en (p.198) faveur des Juifs, dont cet incident fut le premier exem­ple. Même après l’abolition de l’Inquisition en 1835, le cordon sanitaire fut maintenu ; en 1854, les démarches d’un rabbin allemand pour le faire supprimer furent vaines ; il ne fut levé que par la constitution espagnole de 1869. Mais il fallut attendre près d’un siècle encore pour que l’Espagne effaçât complètement, sous ce rap­port, les dernières traces de son passé judéo-islamique.

 

(p.205) La dispersion marrane.

 

L’expulsion de 1492, qui conduisit plusieurs dizaines de milliers de Juifs espagnols en Berbérie, en Turquie et dans les rares territoires chrétiens où ils pouvaient se faire admettre, fut suivie, deux siècles durant, par la lente et continuelle émigration des Marranes. Au Portu­gal, ces départs, tantôt autorisés et tantôt clandestins, étaient généralement l’objet de transactions financières. En Espagne, ils furent toujours périlleux, car ils aggra­vaient le soupçon de judaïsme. Mais certaines circons­tances pouvaient faciliter l’émigration clandestine. Ainsi, en 1609-1614, lors de l’expulsion des Morisques, un certain nombre de crypto-Juifs portugais et de conversas espa­gnols se glissèrent dans leurs rangs, et passèrent les Pyrénées ; il est intéressant de signaler que l’entrée des Morisques en France fut négociée par le Marrane Lopez, le futur confident de Richelieu ; peu de temps aupara­vant, il avait été question de laisser s’établir en France cinquante mille familles de Marranes portugais, « gens avisés et industrieux ».

Le pays d’accueil par excellence des Marranes était la Turquie, qui cherchait à attirer les Juifs ibériques depuis la conquête de Constantinople. Après l’expulsion d’Espa­gne, le sultan Bajazet se serait, dit-on, exclamé : « Vous appelez Ferdinand un roi sage, lui qui a appauvri son pays, et qui enrichit le nôtre ! » Selon l’ambassadeur français d’Aramon (1547), «Constantinople est habitée principalement de Turcs, puis de Juifs infinis, c’est assa­voir, de Marans qui ont été chassés d’Espagne, Portugal et Allemagne ; lesquels ont enseigné aux Turcs tout arti­fice de main ; et la plupart des boutiquiers sont des Juifs ». Son contemporain et compatriote Nicolas de Nicolay précise : « (Les Juifs) ont entre eux des ouvriers en tous arts et manufactures très excellents, spécialement des Marranes il n’y a pas longtemps bannis et chassés (p.206) d’Espagne et Portugal, lesquels, au grand détriment et dommage de la chrétienté, ont appris aux Turcs plusieurs inventions, artifices et machines de guerre, comme à faire artillerie, arquebuses, poudres à canon, boulets et autres armes. »

Mais plus encore que Constantinople, c’est Salonique qui devint au xvi« siècle le grand centre juif du Levant, et la principale ville d’accueil des Marranes. Les rabbins recommandaient de les aider à tout prix à redevenir de bons Juifs ; une consultation du célèbre Samuel de Médina justifiait même les tromperies et abus commis pour ce pieux motif ; d’autres docteurs n’hésitaient pas à proclamer les Marranes repentis comme de meilleurs Juifs que les plus pieux des Juifs ; lorsqu’en 1556, une vingtaine de Marranes furent brûlés à Ancône, les Juifs de Turquie y répliquèrent par une tentative de boycott international. Mais la rejudaïsation n’était pas toujours facile ; le commun des Juifs voyait les Marranes d’un mauvais œil, et les traitait, injure suprême, de Kista-nios * ; même en terre d’Islam, où cependant il était plus commode d’être Juif que d’être Chrétien, l’ambiguïté marrane n’était pas facile à lever.

 

(p.211) Joseph Nassi, qui avait été introduit à la cour ottomane par l’ambassadeur de France de Lansac, devint un ennemi juré de la France, à la suite d’un litige portant sur cent cinquante mille ducats que, vers 1549, il avait prêtés à Henri II. D’après les représentants français, on pouvait se dispenser de régler son dû à un Marrane, « car les lois du royaume ne permettent point que les Juifs, comme l’est ledit Joseph Nassi, y puissent rien négocier ni trafi­quer, mais ordonnent que tout ce qu’il y aurait y soit confisqué ». ‘Le raisonnement était donc : à trompeur, trompeur et demi ; puisque tu nous as roulés en cachant ta qualité de Juif, nous te roulons en ne te remboursant pas ; raisonnement, on en conviendra, qui avait de quoi exaspérer le créancier marrane. Après maintes péripéties, Nassi finit par connaître en 1568 une revanche triom­phante, en faisant confisquer par le Sultan les marchandises (p.212) transportées au Levant sous pavillon français, jus­qu’à concurrence de la dette. D’où on conflit passager entre la France et la Porte, qui fut réglé par le traité d’octobre 1569 ; traité dont l’original se trouvait rédigé en langue hébraïque ; qui sait si ce détail insolite ne reflète pas une vexation supplémentaire que le Juif cher­cha à infliger au Roi Très Chrétien ? En conséquence les diplomates français lui portèrent une rancune redoublée, et tentèrent de l’abattre, « de mettre Miques en Picque », « de lui faire perdre la tête et venger Sa Majesté », en révélant ses trahisons au Sultan, en faisant « prendre en son cabinet… une infinité de lettres qu’il écrit journelle­ment au pape, au roi d’Espagne, au duc de Florence». Mais le complot, dans lequel avait trempé un secrétaire juif de Nassi, fut facilement déjoué par ce virtuose des intrigues ottomanes.

Tout aussi constante que son hostilité envers la France semble avoir été sa sympathie pour la cause des protes­tants rebelles de Flandre. Les conseils et encouragements qu’il faisait parvenir aux calvinistes d’Anvers, parmi les­quels il comptait nombre de vieux amis, ont joué leur rôle dans les événements qui conduisirent à la mission du duc d’Albe, et à l’insurrection des « gueux » des Pays-Bas. Plus d’une fois, au cours de luttes religieuses au xvie siècle, les calvinistes furent aidés par des Juifs, et Guillaume d’Orange lui-même chercha leur assistance; du reste, en 1566, parmi les animateurs de la résistance flamande figuraient les influents Marranes Marcus Perez, Martin Lopez et Ferdinando Bernuy.

 

(p.213) A différentes reprises et sous des formes différentes, Philippe II s’était érigé en protecteur des Juifs. En 1556, le pape Paul IV fit brûler vingt-cinq Marranes à Ancône ; Gracia Nassi et lui tentèrent alors d’amener le Saint-Siège à résipiscence en organisant le boycott international du port d’Ancône. Cette tentative échoua, en des conditions qu’il serait trop long de rapporter ici ; elle marque la volonté de remédier à la condition marrane à la manière forte, c’est-à-dire à la manière chrétienne. Antérieure­ment, lors de son séjour en Italie, il avait sollicité de Venise qu’une île soit mise à la disposition des heimatlos marranes. En 1561, le Sultan lui fit cadeau de la ville de Tibériade et des terres avoisinantes, pour y créer une sorte de foyer ou de refuge juif ; il s’employa à restaurer la ville, l’entoura d’une muraille, tenta d’implanter des industries, malgré les protestations du délégué apostoli­que en Palestine, Boniface de Raguse, contre « l’arrivée de ces vipères, pires que celles qui hantent les ruines de la ville ». D’après l’ambassadeur français de Pétremol, c’est même cette coûteuse entreprise qui le poussait à réclamer son dû à la France ; « Miques, écrivait-il, a eu permission de bâtir une ville sur les rivages du lac de Tibériade, en laquelle ne pourront habiter autres que

Juifs, (…). »

 

(p.215) D’autre part, l’historiographie israélienne n’a pas tort, qui fait de Joseph Nassi le grand précurseur du sionisme. Mais le déracinement des Marranes ne pouvait encore conduire à une aventure collective, dont chaque partici­pant aurait pris la décision de changer son destin au nom d’un idéal purement terrestre. Coloniser la Palestine sans l’aide du Messie était un plan absurde et quasi sacrilège, aux yeux de la tradition rabbinique. Les Juifs continuèrent à aller en Palestine pour y mourir, non pour y vivre. L’aspiration des Marranes à la délivrance prit au siècle suivant la forme d’un puissant mouvement messianique, qui entraîna le judaïsme tout entier dans son tourbillon, et qui conduisit, entre autres séquelles, à une dramatique rechute : l’installation de certains Mar­ranes dans un marranisme délibéré et volontaire.

 

Les Sabbatéens.

A Safed en Palestine, non loin de Tibériade où Joseph Nassi avait tenté de créer une entité territoriale juive, s’était constitué à la même époque un cénacle de caba-listes, eux aussi pour la majeure partie des exilés d’Espa­gne, qui cherchaient à hâter la rédemption de l’univers à l’aide de la prière, de l’étude et des jeûnes. Leurs espoirs et leurs concepts mystiques se propagèrent dans tous les pays de la Dispersion, et de génération en géné­ration, la venue du Messie semblait aux Juifs plus proche et plus certaine ; les conditions requises se trouvèrent finalement réunies pour qu’un Messie se manifestât.

 

(p.220) Spinoza

 

Au XVIIe siècle, Amsterdam, la métropole commerciale de l’Occident, devint le siège de la plus importante colonie marrane d’Europe. Sans avoir joué le rôle décisif qu’on leur prête parfois dans l’essor économique des Pays-Bas, les « Portugais » excellaient dans certaines branches d’activité, telles que l’importation du sucre colonial, des épices, du tabac, et le commerce des pierres précieuses. Ils entretenaient des liens particulièrement étroits avec le nouveau monde, soit avec les colonies hollandaises, soit même avec les possessions espagnoles, où tant de leurs frères de sort tentaient à l’époque de se faire oublier. A Amsterdam même, ils avaient créé une indus­trie du livre juif sans rivale dans la dispersion et publiaient des traductions de la Bible à l’usage des pro­testants. A partir de 1675, une gazette juive, Gazeta de Amsterdam, vit le jour ; d’une manière caractéristique (p.221) pour ses lecteurs, ce journal traitait de tous les sujets, à l’exception de ceux d’intérêt juif. Nous avons dit que les « Portugais » traitaient de très haut les humbles Juifs tudesques, venus s’installer à Amsterdam dans leur sillage, et évitaient de se mêler à eux. Ceux-ci, en retour, mettaient en doute leur science et leur piété, assurant « qu’il était plus facile à un Sépharade de devenir malade, boiteux ou aveugle que de devenir un Juif érudit ». Il exagérait assurément, et d’excellents docteurs de la Loi furent formés dans la « Jérusalem hollandaise » ; mais les ex-Marranes durent mettre des générations pour se rejudaïser complètement.

 

(p.223) c’est à cette époque que Spinoza a dû rédiger son ‘Apologie’, aujourd’hui perdue, pleine d’attaques contre les Juifs et le judaïsme (il en inséra certains passages dans son ‘Traité théologico-politique’).

 

(p.224) Le système philosophique de Spinoza reste vivant et continue à faire des adeptes en tant « qu’édifice concep­tuel le plus imposant qui ait jamais été élaboré par un cerveau humain » (Windelband). Historiquement, sa grandeur est d’avoir révélé à l’Europe éclairée du XVIIe siècle, sous une forme adoptée à l’entendement du temps, la « sagesse juive », c’est-à-dire la science morale et la philosophie religieuse du Talmud, développées par les théologiens juifs du Moyen Age. Son trait de génie pédagogique fut de donner à ce message la forme d’une démonstration géométrique, même s’il s’agissait, à la vérité, d’un lit de Procuste. Il signa cette révélation de son nom, et se rendit immortel ainsi ; il est vrai qu’en reconnaissant sa dette envers les rabbins, de bien contes­tables répondants pour son auditoire, il eût discrédité son entreprise. La science de la vie morale reste la partie la plus vivante de son Ethique l. Dans le Traité théologico-

 

1 D’après H. A. Wolfson, Spinoza fut un continuateur de la philoso­phie médiévale, avant tout juive : « Si nous pouvions découper en bouts de papier toute la littérature philosophique à la disposition de Spinoza, les jeter en l’air, et les laisser retomber sur le sol, nous pourrions à

l’aide de ces fragments éparpillés reconstituer l’Ethique. » Wolfson ajoute que la concision très talmudique du style du philosophe est par endroits une source d’obscurité et de malentendus, et a facilité les inter­prétations très divergentes qui depuis trois siècles ont pu être faites de sa pensée. (H. A. Wolfson, The philosophy of Spinoza, Cambridge, 1932, p. 3 et suiv.).

 

(p.225) politique également, où il ébranle les fondements du monothéisme révélé, il n’est guère d’observation ou de critique des contradictions de l’Ecriture sainte qu’il n’ait empruntée à Abraham ibn Erza, à Rachi ou à ce Maïmo-nide qui servait de cible à son ironie. D’autre part, lors­qu’il s’attaque dans cet ouvrage à la notion de l’élection d’Israël, il se situe dans la lignée des anciens libres penseurs juifs (tels que Hayawaih de Balkh, qu’il a dû connaître par les polémiques des talmudistes). De toute évidence, l’étonnante prérogative accordée par la tradi­tion judéo-chrétienne au « Peuple élu » le choque et l’irrite. Ce sont les Juifs ses contemporains qu’il vise alors en écrivant : « La joie qu’on éprouve à se croire supérieur, si elle n’est pas tout enfantine, ne peut naître que de l’envie et du mauvais cœur » (et plus loin : « Qui donc se réjouit à ce propos, se réjouit du mal d’autrui, il est envieux et méchant, et ne connaît ni la vraie sagesse ni la tranquillité de la vraie vie. ») On remarquera qu’il s’agit justement d’un point qui le concerne vitalement lui-même : le dénigrement de sa propre lignée, condui­sant à un antisémitisme manifeste, semble avoir été le talon d’Achille du grand philosophe.

Il n’est que de lire les différents passages du Traité où, d’une manière arbitraire (car nullement commandée par la construction de l’ouvrage), il renverse les termes, et rend les Juifs responsables de la haine que leur portent les Chrétiens (lui qui écrivait dans l’Ethique : celui qui imagine qu’un autre est affecté de haine envers lui le hdira à son tour) :

« Quant à la longue existence des Juifs comme nation dispersée ne formant plus un Etat, elle n’a rien de sur­prenant, les Juifs ayant vécu à l’écart de toutes les nations jusqu’à s’attirer la haine universelle, et cela non seulement par l’observance de rites opposés à ceux des autres nations, mais par le signe de la circoncision auquel ils restent religieusement attachés » (chap. III). « L’amour des Hébreux pour leur patrie était donc plus qu’un amour, c’était une ferveur religieuse, provoquée et entretenue – en même temps que la haine des autres peuples – par le culte quotidien.

 

(p.227) Une telle ambivalence correspond bien à la situation d’un homme qui, après avoir rompu avec la communauté juive, continuait à être Juif aux yeux du monde, et ne pouvait ne pas rester Juif pour lui-même, même s’il parlait des « Hébreux » à la tierce personne ; et cette situation contradictoire brouillait son entendement au point de ne lui laisser apercevoir les choses « qu’à tra­vers un nuage ». Ce déchirement et cette intolérance envers sa propre lignée, qu’on retrouve chez tant d’illus­tres penseurs juifs des temps modernes, nous les voyons illustrés ici pour la première fois — et avec quel éclat ! – par le solitaire de La Haye, que Nietzsche, un jour, apostropha en ces termes (dans son poème : A Spinoza) :

« Tourné amoureusement vers « l’un dans tout »

« Amore dei », il fut bienheureux par la raison.

Déchaussons-nous ! C’est le sol trois fois béni !

Mais sous cet amour couvait

Un secret incendie de vengeance,

La haine pour les Juifs rongeait le Dieu juif…

T’ai-je deviné, ermite ? »

 

(p.228) Ailleurs, Nietzsche n’hésitait pas à comparer Spinoza à Jésus. Il est peu d’esprits illustres auxquels la postérité, surtout en Allemagne, ait voué un tel culte qu’à l’homme « qui a poli les lunettes à travers lesquelles l’âge moderne se contemple ». Et il en est peu, dans l’histoire des idées, qui aient autant contribué à légitimer l’antisémitisme métaphysique pour des générations de penseurs et de théologiens. Tout se passe comme si la conscience euro­péenne s’était en l’espèce livrée à une dichotomie som­maire, admirant le legs juif à travers une figure de proue, celle-là même qui lui servit de garant pour le dénigre­ment du judaïsme. Spinoza reste le héraut de la nouvelle foi en l’homme, il incarne « le parti de la paix et de la justice », que, d’après Alain, « vous vous garderez d’appe­ler le parti juif, mais qui n’en sera pas moins ce parti-là»; mais, par l’effet d’un ressentiment invincible, il n’a pas su rendre justice au peuple dont lui-même était issu. Sa polémique antijuive fraya les voies à l’antisémitisme rationaliste ou laïque des temps modernes, peut-être le plus redoutable qui soit. Ce qui autorisait un Hermann Cohen à mettre l’accent sur « l’ironie démoniaque » de Spinoza, résultant « du caractère tragique de son exis­tence… de la contradiction dans laquelle il se situe vis-à-vis des sources spirituelles et morales où s’enracinait sa puissance créatrice ». Cari Gebhardt, le meilleur éditeur et biographe moderne du philosophe, parlait du « dédou­blement de la conscience marrane, dont est issue la conscience moderne », et, en guise d’épitaphe, attribuait aux Marranes « qui entreprirent de chercher le sens du monde dans le monde, et non dans Dieu… la mission historique de produire un Uriel da Costa et un Spinoza».

 

(p.232) Rien de certain, en vérité, en ce qui concerne la période romaine, sinon quelques mentions relatives à des mar­chands juifs, à Marseille, à Arles ou à Narbonne. Dès la période franque, cependant, lorsque le clergé entre­prend d’écrire l’histoire, les contours commencent à se préciser. De nombreuses décisions conciliaires des Ve et vie siècles font état de Juifs et de leur influence : ils interdisent aux Chrétiens, clercs ou laïcs, de manger avec les Juifs, s’élèvent contre les mariages mixtes, mettent en garde contre l’observation, les dimanches, des innombrables interdictions sabbatiques, interdisent enfin aux Juifs de se mélanger aux foules chrétiennes, pendant la fête de Pâques. De telles dispositions, par leur nature même, sont destinées en premier lieu à pro­téger les croyants des séductions de la foi et des rites juifs, à lutter contre les dangers d’hérésies judaïsantes, hérésies que l’on voit apparaître si souvent, chez des populations évangélisées de fraîche date et dncore incer­taines dans leur foi. De même l’unique écrit de polé­mique antijuive de l’époque qui soit parvenu jusqu’à nous, celui du Gaulois Evagrius, constitue une mise en garde des Chrétiens bien plus qu’une tentative d’évan-gélisation des Juifs. Tout cela nous permet de conclure qu’à cette époque les Juifs de Gaule étaient nombreux, influents, et, vivant en bons termes avec les Chrétiens et se mélangeant librement à eux, causaient des soucis aux chefs de l’Eglise en raison même de cette bonne entente avec leurs ouailles. De plus amples renseigne­ments nous sont fournis, à la fin du vie siècle, par Gré­goire de Tours. Ses différents écrits nous permettent de nous faire une idée assez précise des Juifs de son temps. Nous apprenons ainsi qu’ils étaient commerçants, pro­priétaires fonciers, fonctionnaires, médecins ou artisans, et que, mélangés aux « Syriens » (que notre auteur men­tionne dans le même contexte), ils étaient nombreux dans les villes, où ces cosmopolites devaient tenir le haut du pavé, sur un fond de barbares mal dégrossis. Les Syriens, cependant, étaient chrétiens ; les Juifs repré­sentaient pour l’Eglise les ennemis par excellence, et cela ressort bien de certaines tournures de style qu’em-ploie le bon évêque à leur propos (« menteurs envers Dieu » ; « esprit dur, race toujours incrédule » ; « nation méchante et perfide »).

 

(p.234) L’archevêque Agobard (778-840), « l’homme le plus éclairé de son siècle » d’après Henri Martin, appartenait à la phalange des réformateurs instruits et actifs issus de ce qu’on a appelé « la renaissance carolingienne ». Grandement troublé par l’influence acquise sur ses ouailles par la colonie juive de Lyon, il fit appel à l’em­pereur Louis le Pieux, lui rappelant les décisions conci­liaires traditionnelles, et le suppliant de l’autoriser à baptiser les esclaves des Juifs. Loin de donner suite à cette demande, l’empereur confirma expressément les privilèges des Juifs et envoya à Lyon le magister judœo-rum ! Everard, afin d’en assurer l’application. Rapide­ment, la querelle s’envenima : tancé d’importance, exilé à Nantua, le fougueux prélat (qui, dans le conflit qui avait opposé Louis le Débonnaire à ses fils, avait pris le parti de ces derniers) ne se tint pas pour battu, et, année après année, continua de revenir à la charge.

 

  1. Magister judœorum : il semble qu’il s’agisse du fonctionnaire chargé des rapports avec les communautés juives et de l’observation de leurs droits.

 

 

(p.235) C’est dans ces conditions qu’on été rédigées les cinq épîtres antijuives d’Agobard qui nous sont connues, (…).

 

(p.236) On remarquera que de telles décisions, une fois appli­quées, entraîneront nécessairement une détérioration de la situation économique des Juifs. Nous n’en sommes pas encore là pour l’instant, et les interventions d’Ago-bard, d’Amolon ou de Hincmar auprès du pouvoir tem­porel ne semblent pas avoir été suivies d’effet. Du reste, les temps ne s’y prêtaient guère : nous en sommes à l’époque du traité de Verdun et du chaotique morcel­lement féodal qui s’ensuivit. Mais on ne peut éviter de mettre en relation avec ces exhortations une innovation qui sera lourde de conséquences. En effet, c’est au cours du IXe siècle (sans qu’il soit possible de préciser la date) que l’on constate pour la première fois une modification significative de la liturgie catholique romaine, dans sa partie relative aux Juifs. Si jusque-là, dans les prières (p.238) du Vendredi saint, l’usage était de prier successivement pour les catéchumènes, les Juifs et les païens, et dans les mêmes termes, s’agenouillant après chaque prière, dorénavant les missels portent : pro Judaels non flectant (on ne s’agenouille pas pour les Juifs). Ainsi est-il sou­ligné que le Juif appartient à une catégorie à part, qu’il est autre chose et davantage qu’un simple Infidèle, et que s’annonce une conception dont les pleins effets se feront sentir plusieurs siècles plus tard.

 

(p.237) la teneur même de la propagande antuijuive au IXe siècle (p.238) montre qu’il n’existe à l’époque nulle trace d’un antisémitisme populaire spécifique. Au contraire, il sem­ble bien que le judaïsme exerce encore sur les popula­tions chrétiennes une incontestable attirance. D’une manière générale, on peut dire que tant qu’un chris­tianisme solidement dogmatisé n’a pas établi sur les âmes son empire définitif, celles-ci restent facilement réceptives à la propagande juive. On retrouve, en effet, le même état de choses dans l’Orient des me et iv* siè­cles, dans l’Occident du haut Moyen Age et, on le verra, dans la Russie du xve : les premiers rudiments de l’Histoire sainte une fois inculqués à des populations fraîchement converties, maints esprits « voient dans les Juifs le seul peuple de Dieu », « chers à cause des patriarches dont ils descendent » (Agobard), et ce point de vue, qui, on en conviendra, n’est pas dépourvu d’une naïve logique, les conduit à prêter aux arguments des Juifs une oreille attentive. Dans la France carolingienne, les conversions au judaïsme devaient être d’autant plus fréquentes que leur situation économique privilégiée permettait aux Juifs de faire pression sur leurs esclaves et leurs serviteurs. Il n’existe évidemment pas de sta­tistiques : mais, même jusqu’à des hauts dignitaires de l’Eglise se laissaient gagner par la séduction juive, ainsi que le démontre le célèbre exemple du diacre Bodon, confesseur de Louis le Débonnaire, qui se fit Juif, et se réfugia en Espagne où, adoptant le nom d’Eléazar, il épousa une Juive (829). C’est à cette lumière qu’il faut voir les campagnes de ses contemporains Agobard et Amolon.

 

 

(p.240) Mais voici que, peu après l’an 1000, des rumeurs confuses agitent la Chrétienté. Sur l’instigation des Juifs, le « prince de Babylone » aurait fait détruire le sépulcre du Seigneur ; il aurait aussi déclenché contre les Chré­tiens de Terre sainte des persécutions innommables, et fait décapiter le patriarche de Jérusalem. Quoi qu’il en soit de la légende orientale (en réalité, l’intolérant émir Hakim s’acharna contre les-Juifs aussi bien que contre les Chrétiens), en Occident, princes, évêques ou manants entreprennent aussitôt de tirer vengeance des Juifs : à Rouen, à Orléans, à Limoges (1010), à Mayence (1012) et, sans doute, dans d’autres villes rhénanes et, semble-t-il, à Rome aussi, ils sont convertis de force, massacrés ou expulsés, et l’imaginatif moine Raoul Glaber nous assure même que, « dans le monde entier, tous les Chrétiens furent unanimes à décider qu’ils chasseraient tous les Juifs de leurs terres et de leurs cités ». Exagé­ration manifeste, et la vague s’apaisa aussi vite qu’elle était venue ; elle n’était que le signe avant-coureur de cette montée d’enthousiasmes religieux qui, s’ils servi­ront d’indispensable ciment à l’édifice de la Chrétienté moyenâgeuse, donneront aussi le signal des grandes persécutions. La condition des Juifs reste suffisamment enviable pour que des conversions retentissantes au judaïsme continuent à se produire1, et lorsqu’on 1084 Riidiger, l’évêque de Spire, leur délivre une charte, il spécifie que leur présence « accroît grandement la renommée de la ville », et les autorise, au mépris des interdictions traditionnelles, à tenir des serviteurs et des serfs chrétiens, à posséder champs et vignobles et à porter armes.

 

  1. Ainsi  celle  de Vécelin,  chapelain  du  duc  Konrad, un parent de l’empereur Henri II (1005) ou celle de Renant, duc de Sens (1015).

 

 

L’ ère des Croisades

 

(p.241) Le fatidique été 1096.

Peu de dates, certes, sont aussi importantes dans l’histoire de l’Occident que ce 27 novembre 1095 où, au concile de Clermont-Ferrand, le pape Urbain II entre­prit de prêcher la Ire croisade, sans se douter, peut-on croire, du prodigieux retentissement que connaîtrait à travers la Chrétienté son appel. Le rôle capital qu’eurent les croisades pour l’épanouissement de la civilisation médiévale est bien connu : réveil général des activités commerciales et intellectuelles, suivi de la montée de la bourgeoisie des villes, et surtout, cette prise de cons­cience de l’Europe chrétienne qui se reflète déjà dans les chroniques des premiers croisés. Mais on se rend moins bien compte généralement des conséquences que la grande entreprise eut pour la destinée des Juifs, dans ce qu’elle aura dorénavant de singulier et d’unique en Europe.

Et cependant, l’historien se trouve ici à un moment privilégié, tant les textes sont nombreux et éloquents. Essayons donc de nous transporter en esprit dans cette époque héroïque et désordonnée, où, au cri de « Dieu le veult », chevaliers, moines et gens du commun, ayant abandonné leurs foyers et leurs familles, poursuivent leur chemin vers une destination fabuleuse. Sur leurs vêtements, ils ont cousu le signe de la Croix ; quoi qu’ils fassent, une félicité éternelle leur est promise ; ils sont les vengeurs de Dieu, chargés de châtier tous les Infidèles, (p.242) quels qu’ils soient : les chroniqueurs nous le disent t expressément : « Omnes siquidem illi viatores, Judœos, hœretios, Sarracenos acqualiter habeant exosos, quos omnes Dei appelant inimicos. » Dès lors, quoi de plus naturel que de tirer vengeance en cours de route de quelques Infidèles qui vivent en pays chrétien ? En faire autrement, ne serait-ce pas « prendre toute l’affaire à rebours » ? (ainsi que le diront les croisés à Rouen). Rai­sonnement qui ne manque pas d’une cruelle logique et qu’on retrouve en d’autres temps et d’autres lieux, mais qui, surtout à la tourbe qui toujours surgit à la surface lors des grands élans révolutionnaires, servira de pré­texte à des pillages faciles et lucratifs. Aussi bien, les auteurs des principaux massacres des Juifs ne seront-ils pas les armées organisées des barons, mais les informes cohortes populaires qui les précèdent.

Certes, tous les détails ne nous sont pas parvenus. Pour ce qui est de la France, notamment, seul un mas­sacre perpétré à Rouen nous est connu avec certitude. Mais certaines chroniques font allusion à d’autres héca­tombes — ainsi Richard de Poitiers (« … avant de se rendre en ces lieux, ils [les croisés] exterminèrent par de nombreux massacres les Juifs dans presque toute la Gaule, à l’exception de ceux qui se laissèrent conver­tir. Ils disaient en effet qu’il était injuste de laisser vivre dans leur patrie des ennemis du Christ, alors qu’ils avaient pris les armes pour chasser les Infidèles ») — et cela est confirmé par les sources juives : par une lettre pressante, les communautés de France avertis­saient leurs coreligionnaires d’Allemagne du danger qui les menaçait. Nous connaissons aussi la réponse de ces derniers : tout en priant pour leurs frères en détresse, ils assuraient, pleins de confiance, que pour leur part ils n’avaient rien à craindre. Optimisme mal placé s’il en fut : c’est justement en Allemagne, dans cette vallée rhénane dont les communautés étaient peut-être les plus nombreuses d’Europe à l’époque, que furent per­pétrés les massacres les plus systématiques et les plus sanglants.

En ce qui concerne le fougueux prédicateur de la croisade populaire, Pierre l’Ermite, il semble avoir pro­cédé de manière réaliste, s’abstenant d’excès inutiles, et se contentant de mettre les Juifs à contribution pour assurer à ses troupes vivres et argent. Il en fut tout autrement de quelques bandes dirigées par des seigneurs (p.243) tant français qu’allemands, Guillaume le Charpentier, Thomas de Feria, et surtout Emicho de Leisingen («homme très noble et très puissant», assure Albert d’Aix) qui, descendant la vallée rhénane, procédaient de manière systématique et régulière.

L’esprit de pillage qui présidait à l’entreprise ressort bien des procédés d’Emicho, qui parfois, avant de mettre à mort les Juifs, les rançonnait afin de soi-disant les protéger ; l’aspect bien-pensant est mis en relief par l’alternative devant laquelle ceux-ci étaient inévitable­ment placés : le baptême — ou la mort. Une première tentative de massacre eut lieu à Spire le 3 mai 1096, mais grâce à l’intervention rapide de Jean, évêque de la ville, qui fit disperser les bandes d’Emicho, onze Juifs seulement furent tués. Il en fut tout autrement à Worms, deux semaines plus tard.

 

(p.244) Il importe de noter que, presque partout, comtes et évêques (Adalbert à Worms, l’archevêque Ruthard à Mayence, l’archevêque Hermann III à Cologne, le comte de Mörs, etc.) s’efforcèrent, parfois même au péril de leur vie, de protéger les Juifs, ne le cédant aux croisés que contraints et forcés. Quant au peuple, il semble bien que l’apitoiement et l’ébahissement fussent son premier mouvement, et l’on voit par l’exemple de Cologne qu’il apportait à l’occasion aux Juifs un concours agissant. (p.245) Seule, la lie de la population se joignait partout aux massacreurs.

Un dernier massacre eut lieu à Prague, malgré les efforts de l’évêque Cosmas. Le nombre total des victimes, fort diversement apprécié suivant les sources, s’éleva en tout cas à plusieurs milliers.

*

Mais ce chiffre ne fait rien à l’affaire.

Nous voici en effet placés devant un moment capital de notre histoire. Obstinés, héroïques (d’aucuns diront : fanatiques), les Juifs de la vallée rhénane, contraire­ment à ceux d’Espagne ou des pays d’Orient, préfèrent mourir que de se prêter au semblant même d’une conver­sion. Comment expliquer cette différence d’attitude ? Est-ce parce qu’ils méprisaient du fond de leur cœur les rustres et les bandits qui tentaient de leur prêcher un évangile abhorré, ou plus simplement parce que, placés devant une alternative brutale, ils n’eurent sim­plement pas le temps de ces concessions progressives, de ces secrets accommodements qui furent le fait des anoussim de l’Afrique du Nord ou des marranes d’Es­pagne ? Quoi qu’il en soit, de même qu’une lame d’acier incandescent, brusquement plongée dans l’eau glacée, acquiert une souplesse et une solidité à toute épreuve, de même la brusque épreuve de l’été 1096, éclat de tonnerre dans le ciel bleu, eut pour effet de forger la force de résistance dont témoignèrent dorénavant les Juifs européens. Peu importe même que sur certains points nos sources restent confuses, qu’on puisse dis­cuter à l’infini sur le chiffre exact des victimes, qui de toute manière, si on le compare aux holocaustes des siècles suivants, paraît insignifiant. Ce qui importe, c’est qu’au cours de ces mois une tradition surgit, celle d’un refus héroïque et total qu’une infime minorité opposa à la majorité, celle du don de -sa vie « pour sanctifier le Nom » — tradition qui servira d’exemple et d’inspi­ration aux générations futures.

 

(p.248) /1096/ Bernard de Clairvaux en personne rappelait les agitateurs popu­laires à la raison, leur montrant le danger théologique de l’entreprise (ne risquaient-ils pas, en provoquant l’extermination des Juifs, de mettre à néant le grand espoir de l’Eglise en leur conversion ?). La chronique ne signale des incidents et des massacres qu’à Colo­gne, Spire, Mayence et Wurzbourg en Allemagne, à Carentan, Ramerupt et Sully en France ; le nombre des victimes ne fut cette fois-ci que de quelques centaines tout au plus. Mais la chronique nous relate aussi autre chose : c’est précisément à cette époque que surgit pour la première fois, en deux endroits différents, sous une forme mal définie en Allemagne, sous une forme plus nette en Angleterre, l’accusation de meurtre rituel, sui­vie de l’accusation de profanation d’hosties (ces deux imputations n’en constituant en réalité qu’une seule, puisque le meurtre d’un enfant chrétien et l’attentat contre Christ substantialisé sont dominés par la même idée sacrilège). A ce point de vue aussi, 1146 est une date capitale : nous reviendrons à cette question plus tard.

Ainsi, chaque fois que l’Europe médiévale est entraî­née par un grand mouvement de foi, chaque fois que les Chrétiens partent affronter l’inconnu au nom de l’amour divin, les haines contre les Juifs s’attisent un peu partout. Et leur sort s’aggrave dans la mesure même où les pieux élans du cœur cherchent à s’assou­vir dans l’action.

Chaque prédication de croisade (ou peu s’en faut) connaîtra désormais les mêmes séquelles. Ce sont en 1188 (IIIe croisade), les grands massacres d’Angleterre, à Londres, à York, à Norwich, à Stamford, à Lynn, et, vingt ans plus tard, les persécutions dans le Midi de la France, lors de la croisade des Albigeois ; ce sont aussi, lors d’une croisade ineffectivement prêchée en 1236, des massacres dans l’Ouest de la France, en Angleterre, en Espagne, que le doux bénédictin Dom Lobineau évoque dans les termes suivants :

« II y avait peu de seigneurs qui, dans la première ferveur des prédications, ne trouvassent la Croix légère ; mais il s’en voïoit assez à qui elle estoit à charge dans la suite. Pour remà dier à ce degoust, on leur permit de racheter le vœu qu’ils avoient fait de servir contre les Infidèles… La plus grande et la première expédition de ces croisez fut de massacrer les Juifs, qui n’étoient pas la cause du mal que les Sarrasins (p.249) faisoient souffrir aux Chrestiens d’Orient. Les Bretons, les Angevins, les Poitevins, les Espagnols et les Anglois se signa­lèrent dans cette cruelle expédition de l’an 1236… »

Ce sont surtout, l’ère des croisades organisées des seigneurs une fois révolue, les hécatombes perpétrées lors des derniers sursauts du mysticisme populaire, sur le fond de la crise sociale du début du xiv* siècle : levée en masse du peuple en Allemagne, lors de la croisade avortée en 1309, et massacres à Cologne, aux Pays-Bas, dans le Brabant ; croisade des « Pastoureaux », dans le Midi de la France, en 1320, et massacres à Bordeaux, à Toulouse et à Albi. Les grandes lignes du drame res­tent toujours les mêmes : pillages, fuites éperdues, impuissance des princes à protéger les Juifs, à l’heure où « des multitudes inconsolables de l’affront au Dieu vivant se ruaient à leur tuerie », prises d’assaut des refuges ou des forteresses, suicides collectifs. Calvaire permanent, fort peu propice à susciter, dans le cœur de ces Juifs que théologiquement il importait tellement de convertir, l’amour de Notre Seigneur Jésus-Christ ; mais avant d’en venir au durcissement progressif de leurs réactions, tâchons donc de voir les conséquences qu’eurent ces événements pour l’attitude des Chrétiens à leur égard.

 

(p.254) Meurtre rituel.

 

On retrouve l’accusation de meurtre commis à des fins magiques ou maléfiques dans tous les pays et sous toutes les latitudes. C’est ainsi qu’en Chine les mission­naires chrétiens ont été accusés, dès le XIXe siècle, de voler des enfants et de leur arracher le cœur ou les yeux pour confectionner charmes et remèdes. En Indochine, c’est à la secte des Chettys que la population attribuait ce forfait. A Madagascar, au temps de Gallieni, le même reproche fut élevé contre les agents du gouvernement français. Aux temps antiques, ce grief fut adressé par les Grecs aux Juifs, par les Romains aux premiers Chré­tiens, par les Chrétiens aux gnostiques, aux montanistes ou à d’autres sectateurs. Il s’agit donc d’un thème quasi universel, d’un véritable archétype qui reparaît à la surface dès qu’une société est confrontée avec des étran­gers troublants et détestés.

Il faut bien croire qu’au début la société chrétienne ne nourrissait pas contre les Juifs une animosité de cette espèce, puisqu’on ne retrouve nulle trace d’une telle imputation à leur égard, avant le xne siècle. Il faut bien croire aussi que cette animosité prit naissance à la faveur des passions déchaînées par les croisades. Car, sponta­nément, entre 1141 et 1150, l’accusation surgit en trois endroits différents, et sous trois formes différentes, les­quelles, se combinant entre elles et donnant lieu à des variations infinies, jalonneront désormais jusqu’à nos jours l’histoire des persécutions antijuives.

Le thème, en effet, n’en est arrivé qu’au terme d’une longue évolution à sa version dernière — l’assassinat d’un enfant chrétien dans le but d’incorporer son sang au pain azyme. Au début, il se rapporte à une solennité chrétienne — la Passion — et non aux pâques juives, le sang ainsi gagné (ou bien le cœur ou le foie) étant destiné à des fins magiques aussi atroces que variées. Une idée de vengeance y préside, entremêlée aux visions d’une satanique pharmacopée. Il s’agit essentiellement de la répétition de l’assassinat de Christ (en chair ou en effigie), et le chanoine Thomas de Cantimpré s’étonne même de l’ignorance des Juifs : pour mettre fin à leurs tourments, seul le sang du véritable Christ pourrait leur être de quelque secours, et c’est en vain, par conséquent, qu’ils s’en prennent annuellement aux malheureux Chrétiens. (p.255) Par ailleurs, ce thème se combine rapidement avec la croyance en une société juive secrète et mystérieuse, conclave de sages tenant ses assises quelque part dans une contrée lointaine, et désignant par tirage au sort l’endroit où le sacrifice doit être consommé, ainsi que son auteur. C’est de la sorte que s’annonce, dès le XIIe siè­cle, le mythe des Sages de Sion.

Ainsi que nous l’avons vu, la première affaire de meur­tre rituel surgit en 1144 en Angleterre. Le corps d’un jeune apprenti ayant été découvert la veille du Vendredi saint dans un bois près de Norwich, le bruit courut que le garçon avait été assassiné par les Juifs, en dérision de la Passion du Sauveur. Les accusateurs précisaient que le meurtre avait été prémédité de longue date ; une conférence de rabbins, réunie à Narbonne, aurait désigné Norwich comme le lieu du sacrifice annuel. Les autorités n’ajoutèrent pas foi à l’accusation, et le shérif de la ville s’efforça de protéger les Juifs : il y eut cepen­dant des bagarres, et un des notables juifs de l’endroit fut assassiné par un chevalier impécunieux, qui par hasard se trouvait être son débiteur. L’affaire donna nais­sance à un culte local ; pendant plusieurs siècles, les reliques de saint William furent un objet de pèlerinage. Dès le départ, nous retrouvons ainsi certains éléments essentiels qui, à travers les siècles, seront caractéristi­ques de ces sortes d’affaires. Il faut y ajouter cet autre que nous rencontrons aussi à différentes reprises : l’un des principaux accusateurs, le moine Théobald de Cam­bridge, était un renégat juif, baptisé de fraîche date. C’est lui qui fournit, semble-t-il, toutes les rocambolesques données relatives aux motifs du crime et à son mode d’exécution.

L’affaire suivante paraît avoir été bien plus simpliste. En 1147, à Wiïrzburg, en Allemagne, lors de la prédi­cation de la IIe Croisade, on trouve dans le Main le cadavre d’un Chrétien : aussitôt les Juifs de la ville sont accusés du meurtre, on les poursuit, on en massacre quelques-uns. En revanche, l’imputation qui surgit trois années plus tard est d’une inspiration infiniment plus subtile. Il s’agit du thème de la profanation des hosties, thème à vrai dire déjà ancien — on le trouve chez Gré­goire de Tours — mais qui était traité comme une légende se passant dans quelque Orient lointain, Beyrouth ou Antioche. Voici que, pour la première fois, les faits nous sont relatés comme se passant tout près, sous les (p.255) yeux du narrateur, c’est un « fait divers » en quelque sorte : voici surtout que l’hostie meurtrie se transforme en cadavre d’un petit enfant… Mais laissons la parole au chroniqueur liégeois Jean d’Outremeuse, qui nous assure qu’en 1150 eut lieu le miracle qui suit :

« En cet an, il arriva à Cologne que le fils d’un Juif qui était converti alla le jour de Pâques à l’église pour prendre le corps de Dieu ainsi que les autres ; il le mit dans sa bouche et le porta en hâte à sa maison ; mais quand il rentra de l’église, il prit peur et se troubla ; il fit une fosse dans la terre et l’en­sevelit dedans ; mais un prêtre survint, ouvrit la fosse et y trouva la forme d’un enfant, qu’il voulut porter à l’église; mais il vint du ciel une grande lumière, l’enfant fut enlevé des mains du prêtre et porté au ciel. »

(…)

Au moins, la propagation de celui-ci ainsi que ses effets sont tien connus. Les affaires du meurtre rituel paraissent d’abord avoir été rares. La chronique signale quelques cas en Angleterre à la fin du siècle et, en même temps, la fable passe sur le continent : en 1171, à Blois, après un procès en bonne et due forme, trente-huit Juifs trouvèrent la mort sur un bûcher; en 1191 à Bray-sur-Seine, (p.257) le nombre de victimes fut d’une centaine. Mais c’est surtout au siècle suivant que la calomnie fait tache d’huile, cette fois surtout en Allemagne, où la seule année 1236 est illustrée par plusieurs affaires sanglantes de cette espèce. Le désordre devint tel que l’empereur Fré­déric II s’en émut, et chargea une commission de hauts dignitaires d’établir une fois pour toutes si la terrible accusation de faire usage de sang humain reposait sur quelque grain de vérité. Princes et prélats ne purent se mettre d’accord, tant la question leur paraissait ardue. En homme avisé, l’empereur s’adressa alors à de meil­leurs spécialistes, c’est-à-dire aux Juifs convertis, lesquels « ayant été Juifs et s’étant fait baptiser dans la foi chré­tienne, ne sauraient rien taire, en tant qu’ennemis des autres Juifs, de ce qu’ils auraient appris contre eux dans les livres mosaïques… ». Il en fit venir de toutes les villes de l’Empire, et demanda même « à tous les rois d’Occi­dent » de lui en dépêcher ; il retint ces experts à sa cour « un temps considérable », afin de leur permettre « de rechercher diligemment la vérité ».

 

(p.258) Tous ces efforts restaient sans résultat, et désormais, les affaires de meurtre rituel ou d’hosties profanées se substitueront graduellement aux croisades en tant que prétexte aux exterminations massives — telle l’affaire de l’hostie sanglante de Rôttingen, dont il sera question plus loin. Il ressort d’une autre bulle pontificale, datée de 1273, qu’une abominable industrie avait surgi à cette époque : des maîtres chanteurs cachaient leurs enfants et accusaient les Juifs de les avoir enlevés, ce qui leur permettait, suivant les cas, soit de faire irruption dans les maisons juives et de les piller de vive force, soit de se livrer à de non moins lucratifs chantages. En regard aux conséquences immédiates de ces sortes d’affaires, on peut placer leurs répercussions lointaines. En effet, certaines d’entre elles, se gravant profondément dans l’imagination populaire, donnèrent naissance à de véri­tables cultes, et propageaient ainsi à travers les âges le thème sanglant. A l’endroit du prétendu forfait, des mira­cles sont signalés : des canonisations ont lieu, des pèle­rinages se poursuivent pendant des siècles, donnant ample occasion de s’exercer à la naïve et pure foi des foules. Ainsi, une affaire de profanation d’hosties surgit à Bruxel­les en 1370, et une vingtaine de Juifs périssaient sur le bûcher, les autres étant bannis ; deux chapelles comme-moratives sont édifiées au siècle suivant, et la célébration finit par donner naissance à la principale fête religieuse de la capitale, célébrée de nos jours encore en grande pompe le troisième dimanche de juillet, ainsi qu’à une abondante et pieuse littérature. Ainsi, une affaire de meurtre rituel surgit à Trente, dans le Tyrol, en 1473 et neuf Juifs sont arrêtés, soumis à la question, et après de longues tortures finissent par avouer tout ce qu’on leur demande, en l’espèce l’assassinat d’un petit garçon nommé Simon ; les interventions du pape restent sans effet : ils sont exécutés. Etayée par les « aveux sponta­nés » des victimes, la calomnie se répand comme une traînée de poudre, puisque plusieurs cas semblables sur­gissent en Autriche et en Italie au cours de la même période, tous suivis d’autodafés et d’expulsions. Quant au foyer d’origine de l’affaire, il devient lieu de pèlerinage, une chapelle commémorative y est érigée, et les miracles (p.259) et guérisons qui se produisent sur le tombeau du petit Simon entraînent en 1582 sa béatification, bien que le Saint-Siège n’ait jamais consenti à en imputer le meurtre aux Juifs. Parfois les affaires de meurtre rituel donnent naissance à des monuments d’une autre espèce. C’est ainsi que l’affaire d’Endingen, en Bavière — où, qu’on le note bien, le meurtre est de 1462, et l’accusation n’est lancée qu’en 1470 — sert de base à l’Endinger Judenspiel, une des plus célèbres pièces du théâtre populaire alle­mand de la Renaissance. Plus tangible encore est la commémoration de l’affaire de Berne, d’où, sous prétexte de la disparition d’un petit garçon, les Juifs furent expul­sés en 1294, l’incident donnant naissance à une légende suffisamment tenace pour que deux cent cinquante années plus tard un monument, le Kinderfressenbrunnen (puits du mangeur d’enfants) soit érigé au centre de la ville, curiosité locale que le touriste peut contempler de nos jours encore. De tels exemples pourraient être produits en très grand nombre : des chroniqueurs diligents ont pu décompter plus de cent affaires de profanation d’hos­ties et plus de cent cinquante procès de « meurtre rituel », et le nombre de cas qui ne nous sont pas connus doit être infiniment plus élevé.

De la sorte, les forfaits attribués aux Juifs sont évo­qués périodiquement dans une atmosphère de grande ferveur religieuse, et cette répétition même enracine plus profondément la légende, l’alimentant à l’aide de ces pathétiques rappels. Cela seul suffit à expliquer le fait que nombre d’affaires de meurtre rituel surgiront au XIXe siècle et qu’il se trouve de nos jours encore quelques fanatiques, notamment au Moyen-Orient, pour y prêter foi.

 

La rouelle et le procès du Talmud.

 

Après avoir examiné les sombres légendes jaillies du tréfonds de l’imagination populaire, et qui, on l’a vu, furent combattues par les autorités ecclésiastiques, pas­sons-en à deux initiatives prises au xme siècle par ces autorités, et qui, à leur tour, donneront naissance à de nouvelles légendes, tout aussi tenaces. Il s’agit de l’impo­sition du port d’un signe distinctif aux Juifs et de la condamnation expresse de leurs livres sacrés.

La première mesure fut décidée par le IVe concile (p.260) du Latran qui, en 1215, marque l’apogée de la puissance pontificale. Pendant trois semaines, près de quinze cents prélats, venus de tous les points de l’horizon chrétien, avalisent les décisions souveraines prises par Inno­cent III. Certaines d’entre elles, adoptées à la dernière réunion du concile, concernent les Juifs. En voici un extrait :

« Dans les pays où les Chrétiens ne se distinguent pas des Juifs et des Sarrasins par leur habillement, des rapports ont eu lieu entre Chrétiens et Juives ou Sarrasines, ou vice-versa, Afin que de telles énormités ne puissent à l’avenir être excu­sées par l’erreur, il est décidé que dorénavant les Juifs des deux sexes se distingueront des autres peuples par leurs vête­ments, ainsi que d’ailleurs cela leur a été prescrit par Moïse. Ils ne se montreront pas en public pendant la Semaine sainte, car certains d’entre eux mettent ces jours-là leurs meilleurs atours et se moquent des Chrétiens endeuillés. Les contre­venants seront dûment punis par les pouvoirs séculiers, afin qu’ils n’osent plus railler le Christ en présence des Chrétiens. »

 

(…) Dès lors, les modes d’application de la mesure varie­ront considérablement suivant les pays. Fille aînée de l’Eglise, c’est la France qui s’y conforme le plus rapi­dement, d’autant plus que la croisade des Albigeois y renforce à cette époque la vigilance à l’égard des mécréants de toute espèce. C’est en France, en particulier, que semble avoir surgi à l’imitation du vieil usage musul­man 1, l’idée de traduire la différence par le port d’un insigne spécial. Dès le début, la forme de celui-ci sera circulaire (d’où le terme de rouelle) et jaune sera la

 

  1. Cf. plus haut, p. 60.

 

(p.261) couleur imposée. On perçoit ainsi dès le départ l’inten­tion de rendre la discrimination afflictive et humiliante. Dès lors, on comprendra que les Juifs aient déployé pour se soustraire à une mesure qui les désignait à la risée et la vindicte des foules de considérables efforts. Aussi bien, de 1215 à 1370, rien qu’en France, douze conciles et neuf ordonnances royales en prescrivaient-ils la stricte obser­vation, sous peine de fortes amendes ou de châtimerfts corporels. L’industrieux Philippe le Bel en fit même une source de revenus : les rouelles furent vendues, et leur vente, affermée : elle rapporta, en 1297, cinquante livres tournois pour les Juifs de Paris, et cent, pour ceux de Champagne. Lorsqu’en 1361 le roi Jean le Bon rappela les Juifs en France, il disposa que la couleur de l’insigne serait dorénavant mi-rouge, mi-blanc : sans doute les Juifs réclamèrent-ils ce changement de coloris en débat­tant des conditions de leur retour. Ils furent du reste dispensés du port de la rouelle lorsqu’ils étaient en voyage ; d’où l’on voit que les autorités avaient pleine­ment conscience du risque auquel étaient exposés les por­teurs de l’insigne.

En Allemagne, où il s’agira d’abord d’un couvre-chef d’un genre particulier, plutôt que d’un insigne, la mesure sera plus lente à s’imposer, ainsi qu’il ressort des dispo­sitions du concile de Vienne en 1267, qui déplorent que le port d’un chapeau conique, tel qu’il leur a été prescrit, n’est guère respecté par les Juifs. Et c’est encore d’un chapeau, jaune et rouge, qu’il est question dans de nombreux textes des xiv* et xve siècles ; ce n’est qu’aux siècles suivants qu’une rouelle viendra s’y substituer.

Chapeau pointu encore, vert cette fois-ci, pour les Juifs de Pologne, deux bandes d’étoffe, cousues sur la poitrine et affectant parfois l’aspect des tables de la Loi (Tabula) pour l’Angleterre, mais rouelle pour les Juifs d’Italie et d’Espagne, où du reste la mesure restera purement théorique le plus souvent. Par contre, il est curieux de signaler que, par un édit de 1435, le roi Alphonse prescrivait aux Juifs de Sicile d’apposer une rouelle non seulement sur leur poitrine, mais également au-dessus de leurs boutiques.

La gravité que revêtait, aux yeux des Chrétiens, cet infamant marquage ressort avec netteté à l’exemple des hérétiques. Au lieu de la rouelle, ceux-ci devaient porter deux croix cousues sur la poitrine, et cette peine était considérée par les inquisiteurs, aussi bien que par le

(p.262) peuple, comme le châtiment le plus humiliant qui pût être infligé. Avec la flagellation, il occupait le troisième degré dans l’échelle canonique des peines, venant après les œuvres pies et les amendes, et il n’y avait plus au-dessus que les « peines majeures », la prison ou le bûcher. Mais une fois réconcilié avec l’Eglise, le délinquant pouvait abandonner l’insigne, tandis que le Juif ne pouvait y échapper que grâce à la conversion. Les conséquences de cet état de choses ne se firent pas longtemps attendre. Rapidement, la flétrissure, rouelle ou chapeau, devint un nécessaire attribut du Juif non converti. A partir du XIVe siècle, les artistes, les enlumineurs, ne le représentent guère autrement, même s’il s’agit des Juifs bibliques, des patriarches de l’Ancien Testament, et par une remar­quable osmose, ces vues s’implantent parmi les Juifs dont certains manuscrits du xiv* et du xve siècle représentent Abraham, Jacob et Moïse sous le même accoutrement. Cette marque voyante qui désormais caractérise les cir­concis grave dans les esprits la notion que le Juif est un homme d’un autre aspect physique, radicalement différent des autres, et une telle conception a certainement contri­bué à la naissance de diverses légendes et diableries dont il sera question plus loin, et dont il découlera que le Juif est un être corporellement différent des autres hommes, qu’il appartient à quelque autre règne que celui du genre humain.

 

(p.264) Quelques années plus tard, à l’époque même où les experts ci-devant Juifs convoqués par Frédéric II lavaient le judaïsme de l’accu­sation de meurtre rituel, un autre Juif converti entre­prenait une action en sens contraire. Frère dominicain de la Rochelle, l’apostat Nicolas Donin se rendait à Rome et exposait à Grégoire IX que le Talmud était un livre immoral et offensant pour les Chrétiens. Le pape s’adressa aux rois de France, d’Angleterre, de Castille et d’Aragon, ainsi qu’à divers évêques, en leur enjoignant d’ouvrir une enquête pour vérifier le bien-fondé de l’accusation, Saint Louis fut le seul à y donner suite : dans toute la France, des exemplaires du Talmud furent saisis, et, en 1240, une grande controverse publique s’ouvrait à Paris, à laquelle prirent surtout part Eudes de Châteauroux, chancelier de la Sorbonne, et Nicolas Donin du côté chrétien, Yehiel de Paris et Moïse de Coucy du côté juif. Nous en possédons des relations circonstanciées, tant latines qu’hébraïques. Les thèmes traités furent groupés en trente-cinq articles, tels que les suivants :

 

 

(p.269). Il est vrai que, contrai­rement à ce qu’on croit généralement, la tradition talmudique elle aussi s’opposait à l’origine à l’usure, et à la veille de la Ire croisade encore le grand Rachi procla­mait : « Celui qui prête à intérêt à un étranger sera détruit. » Mais un siècle plus tard, les rabbins convien­nent déjà qu’il faut bien s’adapter aux circonstances : certes, « il ne faut pas prêter à intérêt aux Gentils, si on peut gagner sa vie d’une autre manière », mais « à l’heure qu’il est, où un Juif ne peut posséder ni champs ni vignes lui permettant de vivre, le prêt à intérêt aux non-Juifs est nécessaire et par conséquent autorisé ».

 

(p.280) (…) le bon trouvère Rutebeuf qui, dans ses œuvres majeures (ainsi dans Le Miracle de Théophile) campe le type déjà conventionnel du Juif aux maléfices, suppôt fidèle du Diable, nous entretient dans ses pièces mineures de son ami Chariot le Juif, un jon­gleur, un bohème comme lui ; certes, être Juif constitue aux yeux de Rutebeuf une tare grave, pire encore que d’être syphilitique, et « Chariot n’a ni croyance ni foi, pas plus qu’un chien qui ronge une charogne », mais tout taré qu’il est, ce Chariot est accepté par notre poète comme un égal ; s’il diffère des Chrétiens par son vice (qui précisément est d’être Juif), il n’en diffère pas par son essence. De ce Chariot, qui a certainement existé, nous ne savons que ce que Rutebeuf nous en a conté; mais à la même époque il existait en Flandre un autre trouvère juif, Mahieu de Gand (dit le Juif), qui avait embrassé la religion chrétienne pour la raison même pour laquelle la majorité des conversions ont lieu de notre temps : il s’agissait pour lui de plaire à une dame qu’il aimait avec passion. Il s’en explique fort honnête­ment dans ses vers :

« De sa biauté et délis Et del mont est la meillor Or n’en aist Jesu Cris Dont j’ai fait novel seynor. »

 

Le siècle du Diable

 

(p.283) Dans la petite ville de Röttingen, en Franconie, une affaire d’hostie qu’on prétendait profanée par les Juifs surgit au printemps 1298. Un habitant de la ville nommé Rindfleisch, gentilhomme d’après les uns, boucher d’après les autres (car Rindfleisch veut dire : chair de bœuf), ameuta la population, l’exhortant à la vengeance : sous sa conduite, une bande armée se précipita sur les Juifs de Rottingen qui furent massacrés et brûlés jusqu’au dernier. Ceci n’est pas nouveau, et nous avons vu qu’un grand nombre de pareilles affaires avaient déjà eu lieu auparavant : mais ce qui s’ensuivit est plus remarquable. La bande de Rindfleisch ne s’en tint pas là : loin de se disperser, ses Judenschächter (tueurs de Juifs) erraient de ville en ville, mettant à feu et à sac les quartiers juifs, et en massacrant les habitants, à l’exception de ceux qui se laissaient baptiser. Il en fut ainsi dans la plupart des villes de Franconie et de Bavière, exception faite pour Ratisbonne et pour Augsburg, et les campagnes  (p.283) de Rindfleisch durèrent plusieurs mois (avril. septembre 1298) ; un chroniqueur chrétien contemporain assure que près de cent mille Juifs furent massacrés à cette époque ; ce chiffre ne doit pas être tellement exa­géré, car on possède les listes nominatives de plusieurs milliers de victimes.

Ce qui dans l’affaire est nouveau, c’est que, pour la première fois, d’un crime imputé à un ou à quelques Juifs tous les Juifs du pays sont tenus pour responsables. Certes, il est très probable qu’ainsi que de coutume il s’agissait surtout en l’espèce d’un prétexte à de vastes pillages. Mais auparavant, les affaires de cette catégo­rie, aussi nombreuses qu’elles eussent été, restaient loca­lisées, en quelque sorte : celle-ci fait tache d’huile et nous pouvons dire, en notre langage moderne, que (les excès des croisés mis à part) il s’agit du premier cas de « génocide » de Juifs dans l’Europe chrétienne. Doréna­vant, le XIVe siècle sera émaillé d’incessantes tragédies de cette espèce : en fin de compte, c’est à peine s’il demeurera quelques poignées de Juifs, misérables et errants, dans l’Europe septentrionale, tandis que paral­lèlement se constitue, chez les populations, l’antisémi­tisme proprement dit. Avant d’entreprendre le récit de ce processus, il nous faut d’abord rappeler, dans ses grands traits, ce que fut ce siècle tourmenté, et illustrer  notre narration de quelques exemples.

 

(p.285) /XIVe siècle/

Luttes politiques d’abord : la guerre de Cent Ans épuise la France et l’Angleterre, tandis que l’Allemagne demeure en état d’anarchie permanent. Luttes sociales ensuite : les jacqueries de France, les insurrections paysannes des Pays-Bas et d’Angleterre, et surtout cette sanglante agi­tation urbaine, ces « révolutions démocratiques » qui, dans la plupart des villes allemandes, en Italie, en Flandre, opposent les ambitieuses corporations de métiers aux patriciens usés par le pouvoir, et dans le cadre des­quelles, nous le verrons, s’insèrent nombre de massacres et d’expulsions de Juifs. Calamités naturelles, enfin, telles que l’histoire du continent n’en avait, semble-t-il, encore jamais connu : la grande famine de 1315-1317 et, surtout, l’épidémie de peste noire de 1347-1349. Pour clore le tout, une autre épidémie, non moins redoutable, celle de la chasse aux sorcières, se déclenche dans la deuxième moitié de ce siècle maudit ; mais de cela, il sera question dans une autre partie de cette section.

Telle est la toile de fond. Les innombrables excès anti­juifs (même s’ils furent sporadiques) des siècles précé­dents avaient déjà suffisamment aménagé le terrain pour qu’au cas d’une crise grave, d’un malheur collectif, la voix publique eût facilement tendance à désigner le Juif comme responsable : mais pour voir dans le détail comment fonctionne ce mécanisme, et avec quelle rapi­dité il conduit à la fois à l’aggravation du sort des Juifs et à un redoublement des haines et des craintes à leur égard, nous allons examiner de plus près un cas d’espèce singulièrement instructif. La scène, cette fois-ci, se situe en France, et le drame, qui est en deux actes, se joue de 1315 à 1322.

 

 

(p.286) C’est alors qu’en 1320 les paysans du Nord de la France, excédés de misère, quittèrent leurs demeures isolées et se mirent en marche, dans l’espoir d’améliorer leur sort : où vont-ils ? Ils ne le savent pas trop eux-mêmes ; en fin de compte, ils se dirigent vers le Midi, de tout temps plus clément, et leur mouvement s’ampli­fie, il fait boule de neige ; des moines prêcheurs, tout aussi affamés que les manants, y introduisent des accents mystiques, une signification idéologique… Un jeune berger a des visions, un oiseau miraculeux s’est posé sur son épaule, s’est ensuite transformé en jeune fille et l’a exhorté à combattre les Infidèles ; il s’agira donc d’une croisade, et c’est ainsi que naît la croisade des « Pastou­reaux ». Chemin faisant, la troupe vit sur l’habitant, elle pille, et puisqu’il s’agit d’une croisade, c’est aux Juifs qu’elle s’en prend de préférence. Sans que l’on sache trop comment, les « Pastoureaux » parviennent jusqu’en Aquitaine, où l’histoire de leur entreprise s’éclaire : les chroniqueurs nous ont laissé des récits circonstanciés de leurs méfaits dans cette province. Le sang des Juifs coula à Auch, à Gimont, à Castelsarrasin, Rabastens, Gaillac, Albi, Verdun-sur-Garonne, Toulouse, sans que les fonctionnaires royaux cherchent à intervenir et, semble-t-il, avec la muette approbation du peuple ; en d’autres localités aussi (il existe encore de nos jours près de Moissac un endroit dénommé « Trou-aux-Juifs l »). Voici le vivant exposé qu’un chroniqueur chrétien contempo­rain fait des événements :

« Les « Pastoureaux » assiégeaient tous les Juifs qui de par­tout venaient se réfugier dans tout ce que le royaume de France avait de châteaux forts, dans la crainte de les voir arriver. A Verdun-sur-Garonne, les Juifs se défendaient héroï­quement et d’une manière inhumaine contre leurs assiégeants

 

  1. A rapprocher des nombreuses banlieues allemandes ou alsaciennes dites « Judenloch » (Trou-aux-Juif s) ou « Judenbûhl » (Colline auj Juifs) désignant les emplacements où furent massacrés les Juifs au cours de l’épidémie de peste noire de 1347-1349.

 

(p.287) en lançant du haut d’une tour d’innombrables pierres, poutres et même leurs propres enfants. Mais leur résistance ne leur servit à rien, car les « Pastoureaux » massacrèrent un grand nombre de Juifs assiégés par la fumée et par le feu en incen­diant les portes du château fort. Les Juifs se rendirent compte qu’ils n’échapperaient pas vivants et préférèrent se tuer plu­tôt que d’être massacrés par les incirconcis. Us choisirent alors l’un des leurs qui leur paraissait le plus vigoureux pour qu’il les égorgeât. Celui-ci en tua presque cinq cents avec leur consentement. Il descendit alors de la tour du château avec les quelques enfants Juifs qui restaient encore en vie. Il demanda aux « Pastoureaux » une entrevue et leur raconta son forfait, demandant à être baptisé avec les enfants qui res­taient. Les « Pastoureaux » lui répondirent : « Tu as commis «un tel crime dans ta propre race, et c’est ainsi que tu veux « échapper à la mort que tu mérites ? » Ils le tuèrent en l’écar-telant. Ils épargnèrent les enfants dont ils firent des catho­liques et des fidèles par le baptême. Ils continuèrent jusqu’aux environs de Carcassonne en agissant de la même manière, et ils multiplièrent leurs crimes sur leur route … »

Nous reconnaissons, dans ce récit, les accents du temps des croisades… D’après une source juive, cent quarante communautés juives furent exterminées par les « Pastoureaux » (ainsi qu’on le sait, les renseigne­ments statistiques fournis par les auteurs médiévaux sont fort sujets à caution : toujours est-il qu’ils nous indiquent un ordre de grandeur, et nous font entrevoir l’impression que les événements produisaient sur les contemporains). Finalement, les autorités se décidèrent à agir contre les « Pastoureaux », qui, du reste, après avoir sévi contre les Juifs, commençaient à s’en prendre aux clercs. D’Avignon, le pape Jean XXII fit prêcher contre eux ; de Paris, le roi Philippe V fit engager la troupe, qui dispersa assez facilement leurs bandes inor­ganisées. Dès la fin de 1320, on n’entend plus parler des « Pastoureaux » : on sait seulement que quelques groupes, franchissant les Pyrénées, parvinrent en Espagne où pen­dant quelque temps ils se livrèrent à d’autres massacres.

Tel fut le premier acte. Il faut croire que de pareilles hécatombes ne manquèrent pas de susciter chez les populations qui en furent témoins, sinon complices, quel­que trouble, quelque émoi superstitieux, la crainte d’une malédiction : les Juifs ne chercheront-ils pas à se venger ? Et ces appréhensions mêmes donnent naissance à une nouvelle légende, qui justifiera rétrospectivement les cri­mes commis. La coïncidence dans les dates est en effet (p.288) tellement frappante qu’il est impossible de ne pas conclure à une relation entre les massacres de 1320 et la nouvelle accusation élevée contre les Juifs quelques mois plus tard, sur les lieux mêmes de leur martyrologe, Au cours de l’été 1321, en effet, une rumeur surgit en Aquitaine, selon laquelle une conspiration atroce a été tramée entre les lépreux et les Juifs, ceux-là agents d’exécution, ceux-ci cerveaux dirigeants, afin de mettre à mort tous les Chrétiens, en empoisonnant leurs sources et leurs puits. Les horribles détails ne manquent pas : une drogue composée de sang humain, d’urine et de trois herbes secrètes, à laquelle, bien entendu, de la poudre d’hostie consacrée était additionnée, était mise en sachets et lancée dans les puits du pays ; comment pouvait-on en douter puisqu’un grand lépreux, capturé sur les terres du seigneur de Parthenai, avait tout avoué, et avait précisé que le poison lui avait été remis par un riche Juif qui lui avait donné dix livres pour sa peine, et qu’une somme bien plus forte lui avait été promise au cas où il arriverait à recruter d’autres lépreux pour la sinistre besogne ?… Suivant une autre version, la poudre était faite d’un mélange de pattes de crapaud, de têtes de serpent et de cheveux de femme, le tout imprégné d’un liquide « très noir et puant », horrible non seulement à l’odorat mais même à la vue ; là aussi, nul doute n’était permis sur les vertus magiques de la concoction, puisque, mise dans un grand feu, elle ne brûla point. Du reste, les Juifs n’étaient pas les seuls inspirateurs du complot : remontant plus haut, il fut possible aux enquêteurs d’éta­blir, grâce à des « lettres arabes », interceptées et dûment traduites par le savant « physicien » Pierre d’Acre, qu’en vérité, c’étaient les rois de Grenade et de Tunis qui se trouvaient à son origine ; dans une autre version encore, il n’était plus question de princes mahométans, mais purement et simplement du Diable…

C’est ainsi que pour la première fois nous nous trou­vons en présence d’imputations concrètes suivant les­quelles la juiverie complote la perdition de la chrétienté en son ensemble, à l’aide d’une très savante et très précise technique. Ceci, répétons-le, au lendemain d’une extermination de Juifs qui, elle, ne fut pas légendaire, mais très réelle. On peut, avec quelques auteurs, consi­dérer que certaines décisions conciliaires du siècle pré­cédent, telles que celles de Breslau et de Vienne (1267), interdisant aux Chrétiens d’acheter des victuailles chez

(p.289) les Juifs, de crainte que ceux-ci, « qui tiennent les Chré­tiens pour leurs ennemis, ne les empoisonnent perfide­ment», se trouvent à l’origine de l’éclosion de ce mythe nouveau, ou même lui chercher d’autres précédents ; mais ce qui n’était qu’une exhortation rhétorique, pronon­cée du haut de la chaire, acquiert dorénavant une tout autre consistance, et l’amalgame opéré entre les Juifs et les lépreux, ces parias par excellence, est par lui-même suffisamment significatif.

Cependant, si la légende des Juifs empoisonneurs par vocation sera promue quelques décennies plus tard à une singulière fortune, pour l’instant, ses effets restent encore limités. L’épouvante et la colère populaires s’exprimèrent en quelques lynchages : « Le commun peuple faisait cette justice sans appeler ni prévôt ni bailli », dit une chroni­que; surtout, le pouvoir royal (sans qu’il soit possible de savoir si le roi Philippe V personnellement croyait à la légende) se servit fort habilement des événements pour donner satisfaction à son peuple et enrichir en même temps le trésor royal. En ce qui concerne le premier point, des instructions détaillées furent envoyées à tous les sénéchaux et baillis, leur faisant connaître les crimi­nelles entreprises des lépreux et des Juifs, « si notoires qu’en nulle manière ne purent être celées », et leur enjoi­gnant d’enquêter sur les Juifs de leur ressort. Nombre d’arrestations  et de  procès  eurent  lieu dans toute la France, aussi bien en Aquitaine qu’en Champagne où 40 Juifs, nous  assure-t-on, se suicidèrent en prison, à Vitry-le-François, ou en Touraine, où 160 furent brûlés à Chinon. Les confiscations qui s’ensuivirent, et c’est le deuxième point, constituaient, peut-on croire, le but prin­cipal de l’opération ; elles furent étendues, en effet, même aux Juifs reconnus innocents : ceux de Paris durent payer pour leur part une amende de 5 300 livres, le total de l’amende fut de 150000 livres pour le pays entier. De ce point de vue, l’affaire s’insère dans le cadre de la poli­tique suivie au xive siècle en France par le pouvoir royal à l’égard des Juifs, véritables  « éponges à phynances », expulsés,  rappelés  et  arrêtés  en  bloc  à  de  multiples reprises, et nous y reviendrons plus loin ; mais du point de vue de la lumière crue qu’elle projette sur le chemi­nement des superstitions populaires, elle dépasse infini­ment ce cadre. Massacrer d’abord, et par crainte d’une vengeance accuser ensuite, prêter aux victimes ses pro­pres   intentions   agressives,   leur   imputer   sa   propre (p.290) cruauté : de pays en pays et de siècle en siècle, sous différents travestissements, nous retrouvons ce méca­nisme (ainsi a-t-on vu des tueurs nazis, pour se justifier d’avoir massacré des enfants juifs, parler de « vengeurs potentiels » ; ou, dix ans après, un conseil municipal de l’Allemagne de Bonn congédier un médecin juif, de crainte que ce praticien ne mette par vengeance à mal des mala­des allemands…).

Et c’est à la même chronologie des événements qu’on a affaire en Allemagne quinze ans plus tard, où, sur fond de l’anarchie permanente régnant alors dans ce pays, deux gentilshommes, les Armleder, ont des visions, et, renouvelant les exploits de Rindfleisch, entreprennent (Je venger Christ : en 1336, des massacres de Juifs ont lieu en Alsace et en Souabe, et ce n’est qu’après ces premiers massacres que les accusations se précisent : des affaires d’hosties profanées surgissent à Deggendorf, en Bavière, à Pulka, en Autriche, servant de prétexte à de nouveaux massacres… Le voudraient-ils même, les empereurs et les princes n’ont pas l’autorité nécessaire pour s’y opposer : du reste, en 1345, inaugurant une coutume nouvelle, le roi Jean autorise ses sujets de Liegnitz et de Breslau à démolir les cimetières juifs, afin de réparer l’enceinte de la ville à l’aide des pierres tombales : « sepulchra hostium religiosa nobis non sunt », dira-t-on plus tard, Mais nous voici à la veille d’événements cruciaux, qui, pour les Juifs, ne sont guère moins importants que ceux de 1096, et qui pèseront lourdement sur le destin de l’Europe en son entier…

 

La peste noire

 

(p.291)Rien d’étonnant, dans ces conditions, que, parachevant l’évolution dont nous avons traité dans les pages précé­dentes, la peste noire eût scellé le sort des Juifs d’Europe, dont l’image, aux yeux des Chrétiens, sera désormais ceinte d’un halo de soufre et de cendre. En un sens, (p.292) l’année 1347 peut être comparée à l’année 1096, car les répercussions de l’épidémie furent de deux sortes : effets immédiats, consistant dans la décimation des Juifs à travers l’Europe, et effets lointains, à savoir l’arrivée à maturation du phénomène spécifique que représente l’an­tisémitisme chrétien.

A travers l’Europe, anxieusement, les esprits s’inter­rogeaient : pourquoi ce fléau ? Quelle en est la raison ? Les gens cultivés, les médecins en particulier, rédigeaient de savants traités, dont il ressortait, suivant les meil­leures règles de la scolastique, qu’il y avait à l’épidémie deux espèces de causes : causes premières, d’ordre céleste (conjugaison défavorable des astres, tremblements de terre) et causes secondes ou terrestres (corruption de l’air, empoisonnement des eaux), et déjà l’hypothèse de la contagion était mentionnée par quelques précurseurs avisés. Les esprits plus simples ne s’embarrassaient pas de ces subtilités : pour eux, il s’agissait soit d’un châti­ment divin, soit des maléfices de Satan, soit de l’un et des autres à la fois, Dieu ayant donné licence entière à son antagoniste pour châtier la Chrétienté. Satan, dans ces conditions, opérait suivant son habitude à l’aide d’agents qui polluaient les eaux et empoisonnaient les airs, et où pouvait-il les recruter sinon au sein de la lie de l’humanité, parmi les miséreux de toute espèce, les lépreux — et surtout parmi les Juifs, peuple de Dieu et peuple du Diable à la fois ? Les voici promus, à grande échelle, à leur rôle de boucs émissaires…

Tantôt devançant la marche du fléau, tantôt le sui­vant, ces rumeurs ont surgi pour la première fois, semble-t-il, en Savoie : un personnage au nom évocateur de « Jacob Pascal » (Jacob a Pasche ou Jacob à Pascate : on aperçoit le lien avec la légende de meurtre rituel), venant de Toledo, aurait distribué à Chambéry des sachets de drogues maléfiques à ses coreligionnaires. Précisons que la technique attribuée aux empoisonneurs, ainsi que la composition du poison, étaient en tout point identiques à celles dont il avait été question trente ans auparavant, lors de l’affaire des « Pastoureaux ». Sur l’ordre du duc Amédée de Savoie, les Juifs sont arrêtés à Thonon, à Chilien, au Châtelard et, dûment torturés, avouent : l’un d’eux, Aquet de Ville-Neuve, confesse pour sa part d’avoir opéré à travers l’Europe entière, à Venise, en Calabre et

(p.293) en Apulie, à Toulouse… De Savoie, la fable passe en Suisse, où des procès, suivis d’exécutions, ont lieu à Berne, à Zurich, sur le pourtour du lac de Constance : les consuls de la bonne ville de Berne ont même à cœur d’écrire aux autres villes allemandes, à Baie, à Strasbourg, à Cologne, afin de les avertir du redoutable complot juif. En Allemagne, les événements prennent rapidement un autre tour. Dans nombre de villes, les princes et les éche-vins tentèrent de défendre les Juifs : du reste, en sep­tembre 1348, le pape Clément VI avait publié une bulle dans laquelle, fort posément, il expliquait que les Juifs mouraient de peste tout autant que les Chrétiens, que l’épidémie sévissait aussi dans les régions où il n’y avait pas de Juifs, et que, partant, il n’y avait aucune raison de la leur mettre en charge. Mais de tels efforts restaient le plus souvent sans résultat, car dans les villes alle­mandes, c’est la populace qui prenait l’initiative de ces massacres suivis de pillages, qui représentaient en même temps une rébellion contre les pouvoirs établis. C’est ainsi qu’à Strasbourg, où le souvenir des exploits des « Armleder » était encore vivant, ces luttes intestines durè­rent près de trois mois : la municipalité fit procéder à une enquête et conclut que les Juifs n’étaient pas cou­pables : elle fut renversée, et la nouvelle municipalité n’eut rien de plus pressé que de procéder à l’incarcération de tous les Juifs qui, au nombre de deux mille, furent brû­lés le lendemain dans leur cimetière (14 février 1349), tan­dis que leurs biens étaient distribués aux habitants : « Tel fut le poison qui fit périr les Juifs », épiloguait un chro­niqueur. De tels massacres, suivis de pillages, eurent lieu dans la grande majorité des villes allemandes, à Colmar, où un « Trou-aux-Juifs » (Judenloch) en perpétue encore le souvenir, à Worms et à Oppenheim, où les Juifs incen­dièrent eux-mêmes leurs quartiers et périrent dans les flammes, à Francfort et à Erfurt, où ils furent passés au fil de l’épée, à Cologne et à Hanovre, où certains furent massacrés, et d’autres expulsés…

D’autres fanatiques ne massacraient que pour des rai­sons purement religieuses. A la faveur de l’explosion de mysticisme suscitée par le fléau, des bandes de pénitents, les « Flagellants » erraient de ville en ville, se mortifiant pour apaiser et détourner la colère divine ; trente-quatre jours de flagellations suffisaient, paraît-il, pour obtenir de Jésus la rémission de tous les péchés : menant une vie austère et chantant des cantiques, les « Flagellants » (p.294) parcouraient l’Allemagne entière. Ils pénétrèrent même en France, et leurs exhibitions publiques, acclamées par la population, se terminaient généralement par un mas­sacre des Juifs. Le pape fit enquêter à leur sujet, et reçut de son légat, Jean de Feyt, un rapport fort défavorable. En France, la justice royale mit rapidement fin à leurs exploits. Mais en Allemagne et dans les Flandres, la trace laissée par leurs allées et venues fut beaucoup plus pro­fonde. En voici la vivante description, telle que l’a consi­gnée le chroniqueur Jean d’Outremeuse :

« Au temps où ces « Flagellants » allaient par les pays, il advint une grande merveille qu’il ne faut pas oublier, car quand on vit que cette mortalité et que cette pestilence ne cessaient pas après les pénitences que ces batteurs ( « Flagel­lants ») faisaient, une rumeur générale se répandit ; et on disait communément et on croyait certainement que cette épi­démie venait des Juifs, et que les Juifs avaient jeté des grands venins dans les fontaines et les puits à travers le monde, pour empester et pour empoisonner la chrétienté ; ce pour quoi les grands et les petits eurent beaucoup de colère contre les Juifs, qui furent pris partout où on put les tenir, et mis à mort et brûlés dans toutes les marches où les « Flagellants » allaient et venaient, par les seigneurs et par les baillis… »

En Allemagne, l’extermination des Juifs, que cela soit par lucre ou par piété, se généralisa à tel point que, dans les régions où ils étaient rares ou absents (ainsi dans les pays de l’Ordre teutonique), des Chrétiens qu’on supposait d’origine juive furent, semble-t-il, massacrés à leur place. Certains accusateurs, afin de mieux établir les responsabilités des Juifs, assuraient qu’ils étaient réfractaires à la peste, qu’ils n’en mouraient point, ou qu’ils mouraient en moins grand nombre, et cette fable s’enracina si profondément qu’elle fut reprise par certains historiens du XIXe siècle, qui voulurent expliquer ce fait par de meilleures conditions d’hygiène dans les demeures juives1. Cependant, à l’époque déjà, le chroniqueur Conrad von Megenberg notait :

« On trouva dans de nombreux puits des sachets remplis de poison, et un nombre incalculable de Juifs furent massa­crés en Rhénanie, en Franconie, et dans tous les pays alle­mands. A la vérité, j’ignore si certains Juifs l’ont fait. Eût-il été ainsi, cela aurait assurément fait empirer le mal. Mais je

 

  1. C’est en particulier l’opinion exprimée par des historiens juifs tels que Graetz, Doubnov, etc.

 

(p.295) sais bien d’autre part que nulle ville allemande ne comptait autant de Juifs que Vienne, et ils furent si nombreux à suc­comber au fléau qu’ils durent grandement élargir leur cime­tière et acheter deux immeubles. Ils auraient alors été bien sots de s’empoisonner eux-mêmes… »

 

(p.296) Prenons le cas de la France. Ni Philippe Auguste ni saint Louis n’étaient parvenus à expulser les Juifs (bien que le premier l’ait tenté, et le second y ait souvent songé), ni même à apporter des changements substantiels à leur condition. En 1306, Philippe le Bel y réussit mieux, et les expulse en bloc, encore qu’il retient pendant plusieurs mois les plus riches d’entre eux, afin d’encaisser jusqu’au dernier sou les sommes qui leur restaient dues, car dans l’esprit de ce prince éminemment pratique, il s’agissait avant tout de réaliser une opération avantageuse pour le trésor royal. Cédant à « la commune clameur du peu­ple », comme l’assure l’ordonnance, Louis X les rappelle en 1315, mais six années plus tard, après l’affaire des « Pastoureaux », ils sont expulsés de nouveau, et il semble que pendant quarante ans il n’y en eut point en France : en tout cas, nulle source, nulle chronique ne mentionne leur présence. Mais voici qu’en 1361 la situation finan­cière du royaume devient si désastreuse que la trésorerie est incapable de réunir les sommes nécessaires pour la rançon de Jean le Bon, fait prisonnier par les Anglais : entre autres mesures, le dauphin Charles se résout alors (p.297) à faire appel aux Juifs. Ils sont réadmis en France à des conditions toutes nouvelles : ils sont soumis à une lourde capitation individuelle de sept florins de Florence par an et par adulte, plus un florin par enfant, mais, en revanche, ils sont autorisés à acquérir maisons et ter­rains, et un « gardien des Juifs » spécial (Louis d’Etampes, cousin éloigné du roi) est désigné pour veiller à leurs intérêts ; surtout, ils sont autorisés à prélever un intérêt exorbitant de 87 p. 100 ; enfin, détail significatif, leur com­munauté est autorisée à mettre au ban un membre, sans avoir à solliciter l’autorisation du « gardien des Juifs », mais doit dans ce cas verser l’énorme somme de cent florins au trésor, en compensation du contribuable qui disparaissait de la sorte… Tout est donc mis en œuvre pour pomper par l’intermédiaire des Juifs autant d’argent que faire se peut.

 

(p.298) Mais la France, qui même au xive siècle restait un pays régi par une autorité centrale, est bien moins caractéris­tique pour notre sujet que l’Allemagne, d’autant plus que ce sont les Juifs résidant sur le territoire du Saint-Empire germanique qui constitueront désormais le rameau principal du judaïsme. Le processus de leur dégradation sera dans ses grandes lignes sensiblement le même qu’en France, et leurs expulsions ne tarderont pas, avec cette différence que sur un territoire morcelé à l’infini le phénomène s’émiettera en une poussière de destinées particulières. C’est cet émiettement même qui, en fin de compte, permettra aux Juifs allemands de (p.299) subsister dans le pays : à l’époque, une expulsion géné­rale et simultanée était impossible en Allemagne.

On peut dater de 1343 la perte définitive par les Juifs allemands de leurs droits de citoyenneté. Cette année, l’empereur Louis le Bavarois, conduisant la théorie du « servage » des Juifs à son aboutissement logique, insti­tuait la capitation, taxe d’un florin que devait désormais verser au trésor impérial chaque Juif âgé de plus de douze ans. Or, d’après les conceptions médiévales, celui qui paie tribut sur son corps ne peut plus être considéré comme citoyen.

(…) Tout comme en France, les Juifs connaissent d’abord, pendant une génération ou deux, une période de paix relative. Mais dès 1384, une grosse affaire éclate dans l’Allemagne du Sud : à Augsburg, à Nuremberg, dans les (p.300) petites villes avoisinantes, les Juifs sont incarcérés et ne sont relâchés que contre une importante rançon : l’année suivante, les délégués de trente-huit villes, réunis à Ulm, proclament une remise générale des créances juives. Deux ans après, en 1388, première expulsion générale de Stras­bourg ; en 1394, expulsions du Palatinat. Dès lors, au XVe siècle, les expulsions ne discontinueront plus. En voici quelques-unes des plus marquantes : en 1420, expul­sion d’Autriche ; en 1424, expulsion de Fribourg et de Zurich, « à cause de leurs usures » ; en 1426, de Cologne, « en l’honneur de Dieu et de la sainte Vierge » ; en 1342, de Saxe ; en 1439, d’Augsburg ; en 1453, de Wiirzburg ; en 1454, de Breslau, et la liste, qui à la fin du siècle grossit en boule de neige, pourrait être allongée à l’infini. Cer­taines de ces expulsions devenaient définitives, tandis que d’autres étaient suivies de réadmissions, ce qui explique comment les Juifs de Mayence ont pu être expulsés à quatre reprises différentes en cinquante années ; en 1420, par l’archevêque ; en 1438, par les édiles ; en 1462, à la suite d’un conflit qui opposait deux candidats au t’ône archiépiscopal, et en 1471, de nouveau par l’archevêque, Les raisons invoquées pour les expulsions étaient tantôt d’ordre temporel : protéger le peuple des usures juives; tantôt d’ordre spirituel : se concilier la grâce divine; parfois elles étaient formulées d’une manière précise et détaillée : c’est ainsi qu’en demandant en 1401 au duc Léopold l’autorisation d’expulser les Juifs, les échevins de la ville de Fribourg invoquaient le fait bien connu que « tous les Juifs sont assoiffés du sang chrétien qui leur permet de prolonger leur existence ». Plus simplement, les villes d’Alsace se plaignaient en 1477 des troubles qu’entraînait leur présence ; les confédérés suisses se ren­dant en France les pillaient régulièrement, et cela causait du désordre : il fallait donc bien les expulser. En réalité, les luttes qui s’engageaient à leur propos opposaient en règle générale leurs possesseurs — princes ou municipa­lités, qui tiraient de leur présence un bénéfice certain — à la masse des citadins, qui n’en tiraient aucun, et qui espéraient bénéficier de leur disparition. Le plus souvent, les derniers nommés réussissaient en fin de compte à forcer la main aux autorités — ou recouraient à la manière forte sans en demander l’avis. C’est ainsi que les bour­geois de Riquevihr, en Alsace, sans même se soucier d’en référer à leur seigneur, décidaient un beau jour de 1420 d’expulser leurs Juifs, les traquant dans les rues et tuant (p.301) ceux qui à leur gré ne se décidaient pas suffisamment vite. Par contre, lorsque la municipalité de Ratisbonne, appuyée par son évêque, tenta en 1476 de les expulser, sous le prétexte classique d’un meurtre rituel, elle subit de prime abord un échec. La communauté juive de cette ville pas­sait pour avoir l’oreille de l’empereur Frédéric III : ses émissaires se présentèrent devant la cour avec une sup­plique dont il ressortait qu’établis dans l’antique cité dès avant la naissance de Jésus-Christ, les Juifs de Ratisbonne ne pouvaient aucunement être tenus pour responsables de sa crucifixion ; sans doute usèrent-ils aussi d’argu­ments d’un ordre plus pratique, en sorte que Frédéric III, par un jugement digne de Salomon, trancha le conflit en infligeant une amende de 8 000 gulden à la municipalité, une autre de 10 000 gulden aux Juifs, et en ordonnant le maintien du statut quo. Les bourgeois qui, rappelons-le, avaient protégé leurs Juifs lors des excès de Rindfleisch en 1298, aussi bien que pendant la peste noire, eurent alors recours à d’autres mesures : les boulangers ne vendaient plus de pain aux Juifs, les meuniers refusaient de moudre leur farine, les marchés ne leur étaient ouverts qu’à qua­tre heures de l’après-midi, après que les Chrétiens avaient fini de faire leurs emplettes… Finalement, les Juifs de Ratisbonne furent expulsés en l’an 1519.

 

(p.302) Moins ils deviennent nombreux, dira-t-on, et plus on s’occupe d’eux. Car là où ils ne sont pas expulsés, les Juifs font l’objet d’innombrables brimades d’un nouveau genre. Si les documents juridiques des siècles précédents reflétaient une condition somme toute satisfaisante, ceux de la fin du Moyen Age fourmillent de dispositions dégra­dantes.

En cas d’exécution capitale, l’usage s’établit dès la fin du XIVe siècle de pendre un Juif par les pieds, parfois aussi de suspendre à ses côtés un féroce chien-loup. En matière de litige civil, souvent, le serment d’un Juif n’est plus recevable ; l’est-il encore, la cérémonie, qui dès la fin du XIIIe siècle revêt par endroits un caractère humi­liant (suivant le Schwabenspiegel, le Juif devait prêter serment debout sur une peau de truie), tourne désormais à la farce ou au sacrilège pur et simple : suivant le droit silésien de 1422, le Juif devait monter sur un tabouret à trois pieds, et fixer le soleil en prononçant la formule traditionnelle ; tombait-il, il payait amende. En 1455, la municipalité de Breslau édictait qu’il devait jurer tête nue, en épelant à haute voix le tétragramme sacré… De leur côté, les autorités ecclésiastiques décrétaient au concile de Baie, en 1434, que les Juifs ne seraient pas admis aux études universitaires, mais qu’il importait par contre pour leur édification de les contraindre à assister aux sermons chrétiens. L’ordonnance de la cérémonie, telle qu’elle sera pratiquée à Prague, à Vienne ou à Rome au cours des siècles suivants, montre bien qu’il s’agissait d’une brimade bien plus que de véritable zèle mission­naire. A Rome, l’usage de cette predica coattiva ne sera aboli qu’en 1846.

 

La nouvelle image du Juif.

 

Témoins de leurs tribulations et de leur avilissement, que pouvait penser des Juifs la masse des Chrétiens, fus­sent-ils clercs, bourgeois ou simples manants ? Ainsi que nous l’avons déjà relevé, l’animosité à l’égard des Juifs se nourrit des massacres mêmes qu’elle a suscités : on les tue d’abord, et on les déteste ensuite. Ce principe (quelle qu’en soit la précise explication psychologique) se trouve assez régulièrement vérifié par l’expérience. A partir de la deuxième moitié du xiv» siècle, les haines (p.303) antijuives atteignent une telle acuité que nous pouvons hardiment dater de cette époque la cristallisation de l’antisémitisme sous sa forme classique, celle qui conduisait plus tard un Erasme à constater : « S’il est d’un bon Chrétien de détester les Juifs, alors nous som­mes tous de bons Chrétiens. »

Ce qu’il importe surtout de noter, c’est que, désormais, ces haines paraissent s’alimenter d’elles-mêmes, s’exerçant indépendamment du fait qu’il existe ou non des Juifs sur le territoire donné : car si le Juif n’y existe plus, on l’invente, et la population chrétienne, si elle se heurte de moins en moins aux Juifs dans sa vie quotidienne, est de plus en plus hantée par leur image, qu’elle retrouve dans ses lectures, qu’elle aperçoit sur ses monuments, et qu’elle contemple lors de ses jeux et spectacles. Ces Juifs ima­ginés sont évidemment surtout ceux qui sont censés avoir mis à mort Jésus, mais entre ces Juifs mythiques et les Juifs contemporains, les hommes du Moyen Age finissant ne savent plus faire de distinction, et les haines antijuives tirent tout au plus de leur présence effective un aliment supplémentaire. On les détestera en France et en Angle­terre, tout comme en Allemagne et en Italie ; et l’intensité des sentiments qu’on leur porte, si on cherche à les dif­férencier suivant les pays, semble dépendre plutôt du substrat sur lequel repose la culture nationale, et être plus accentuée dans les pays germaniques que dans les pays latins. De la sorte, tout concourt à faire de l’Alle­magne le pays d’élection de l’antisémitisme : nous y reviendrons plus loin.

 

(p.303) Une satire française du XIVe siècle, écrite en langue vulgaire, met en scène un Juif de Paris, fort renommé parmi ses coreligionnaires, qui tombe u jour dans les latrines publiques. Les autres Juifs se rassemblent pour lui venir en aide. « Gardez-vous bien, s’écrie-t-il, de me tirer d’ici, car c’est le jour de sabbat, mais attendez jusqu’à demain, pour ne pas violer notre loi. » Ils lui donnent raison et s’éloignent. Des Chrétiens qui étaient présents s’empressent d’annoncer la chose au roi Louis. Le roi donne alors ordre à ses hommes d’aller empêcher les Juifs de tirer leur coreligionnaire de la fosse le jour du Seigneur. « II a, dit-il, observé le sabbat ; il obser­vera aussi notre dimanche. » Ainsi fut-il fait, et lorsqu’on revint le lundi pour tirer l’infortuné de sa fâcheuse pos­ture, il était mort.

Ce même récit existe dans une version allemande, sous une forme peut-être plus caractéristique encore, puisque le pape, guide spirituel de la Chrétienté, s’y trouve subs­titué à saint Louis.

Il n’y avait pratiquement plus de Juifs dans les Pays-Bas après la peste noire, mais nombre d’œuvres littéraires leur étaient consacrées. Certains poèmes évoquaient la fameuse affaire des hosties de Sainte-Gudule de 1370; d’autres mettaient en scène des meurtres rituels.

Il n’y avait plus du tout de Juifs en Angleterre après l’expulsion de 1290 ; mais là aussi, le thème continuait à bénéficier d’une faveur extrême. Une histoire de meur­tre rituel surgie vers 1255 donna naissance au siècle suivant à vingt et une versions différentes d’une ballade intitulée Sir Hugh or the Jews’ daughter, et Geoffrey Chaucer, dans son Conte de la Prieure, écrit vers 1386, s’en est nettement inspiré :

« II était en Asie, en une grande cité Parmi peuple Chrétien, certaine Juiverie

Dès que l’enfant s’en vint à passer par ce lieu

Le maudit Juif le prit et le tint bien serré

Puis lui coupe la gorge et le jette en un trou

Je dis qu’il fut jeté en une garde-robe

Où ces Juifs-là soûlaient de purger leurs entrailles

O maudite nation ! O Hérodes nouveaux !

Jeune Hugh de Lincoln, ô toi qui fus aussi Tué par Juifs maudits, comme est notoire Car ce n’est qu’un tout petit temps passé Prie donc aussi pour nous … »

 

(p ;305) Mais c’est au drame religieux, ce véhicule incomparable des idées-forces du temps, que revient incontestablement la première place dans la culture intensive des émotions antijuives. Les thèmes du Nouveau Testament, traités en langue vulgaire, constituaient toujours le répertoire prin­cipal du théâtre du Moyen Age. Mais, depuis qu’il s’était émancipé de la tutelle de l’Eglise, il prenait avec l’histoire sacrée des licences de plus en plus grandes. Afin de com­plaire aux penchants du spectateur, tout en l’édifiant (car l’intention moralisatrice demeure l’essence de ce théâtre), afin de donner satisfaction à ses goûts primitifs et vio­lents, on multiplie les inventions et jeux de scène, destinés à mieux faire ressortir la grandeur et la sainteté du Sau­veur et de la sainte Vierge, sur le fond de l’insondable perfidie des Juifs. L’innombrable gamme des épithètes utilisées pour décrire ceux-ci peut déjà donner une idée de cette tendance : « faulx Juifs », « faulx larrons », « faulx mécréans », « mauvais et fêlions Juifs », « pervers Juifs », « desleaulx Juifs », « traistres Juifs », « faulce et perverse nacion », « fauce chenaille », « fauce moignye maudicte ». Est-il nécessaire d’ajouter que seuls les adver­saires de Jésus sont Juifs, ses apôtres et fidèles étant évidemment Chrétiens ?

 

(p.305) Mais il y avait plus encore. D’une manière générale, le théâtre du Moyen Age était d’un dynamisme extrême, et il faut bien convenir que l’appel au franc sadisme constituait l’un de ses principaux ressorts. Il fourmillait de ‘jeux’ d’une crudité brutale, jeux de tortures, jeux (p.306) de crucifixions et jeux de viols : certaines scènes sont telles qu’il est de nos jours malaisé de les décrire en termes décents. Ainsi que moralise le régisseur à la fin de l’une de ces représentations :

« Vous avez veu vierges depuceller Et femmes mariées violer. »

 

(p.307) C’est au xrve siècle que naissent ces Mystères de la Passion qui connaîtront au siècle suivant une vogue immense et qui, d’une manière assez caractéristique pour la sombre atmosphère du Moyen Age finissant, mettront par excellence l’accent sur les pages les plus pathétiques et les plus sanglantes de la biographie de Jésus, et lais­seront au deuxième plan l’histoire de sa naissance, de sa vie et de sa résurrection. Se poursuivant en un climat de communion et de foi totales, la représentation d’un mystère n’avait rien de commun avec un spectacle de nos jours ; pour donner une idée de l’étonnante vigueur des émotions qu’elle suscitait, une très lointaine compa­raison pourrait être tirée avec des matches sportifs contemporains, ou mieux, avec les cérémonies politiques en faveur chez les partis monolithiques : la vie de la cité s’interrompait, les boutiques et les ateliers étaient fermés, les couvents et les tribunaux se vidaient ; pendant plu­sieurs jours de suite, toute la population, quittant ses demeures, se rassemblait « aux jeux », en sorte qu’il fallait charger les sergents du guet de la surveillance des rues et des maisons désertées — et parfois aussi (nous le savons pour Francfort, pour Fribourg, pour Rome), de la protection du ghetto local.

 

(p.309) Dans l’Alsfelder Passionspiel, les Juifs se contentent du rôle de provocateurs ; dans le célèbre Mystère français dû à Jehan Michel, ils se chargent eux-mêmes des tortures. Cela débute dans le palais de Pilate (auquel le beau rôle est complaisamment accordé), et le manuscrit indique :

« Icy lui frapent sur les espaules et sur la teste des roseaulx.

roullart.

Regardez le sang ruisseler Qui le museau luy ensanglante.

malchus.

He faulce personne et senglante Je n’ay pitié de ta douleur. Non plus que d’un vil frivoleur Qui rien ne peut et si rebarbe.

bruyant.

Jouons-nous à plumer sa barbe Elle est par trop saillant.

dentart.

Celui sera le plus vaillant Qui en aura plus grant poignée. « Icy lui arrachent la barbe.

Plus loin, la scène de la mise en croix est plus intense. Les Juifs tirent au sort les parties du corps du Christ pour les attribuer aux coups de chacun. Ils crachent dessus, et l’un d’eux s’écrie :

« II est tout gasté

De crachas amont et aval. »

La violence de ces propos (que l’on se souvienne qu’il s’agit de théâtre !) reste pénible à accepter de nos jours : que l’on s’imagine l’effet qu’ils pouvaient avoir sur la (p.310) mentalité enfantine et spontanée des hommes du Moyen Age ! Dans une communion totale, les foules vivaient intensément l’agonie de Christ, reportant tout leur cour­roux sur ses tourmenteurs, et un massacre réel faisait bien souvent suite au massacre imaginé ; nécessaire com­promis, revanche des souffrances auxquelles ces foules s’identifiaient ; camouflage aussi, masquant l’indicible délectation d’avoir osé mettre en croix son propre Dieu

et Sauveur !

Il est généralement considéré que l’iconographie fut la fille fidèle du drame religieux, et en incarnait au fur et à mesure les principaux motifs ; quoi qu’il en soit, en ce qui concerne notre sujet, il est certain qu’elle a évolué dans le même sens que la littérature et le théâtre.

Nous avons vu comment était offerte aux yeux des Chrétiens, et cela dès le haut Moyen Age, l’édifiante opposition de l’Eglise, vierge resplendissante, et de la Synagogue, veuve déchue, ces deux figures, représentées sur les frontons et sur les vitraux des cathédrales, enca­drant parfois le Christ sur sa croix. Mais cette person­nification symbolique, si chargée de sens, obéissait aux règles d’une certaine symétrie. Les deux rivales restaient proches parentes par l’aspect qui leur était prêté : elles avaient la même pose, elles étaient revêtues du même costume, elles portaient le même équipement. Dès lors, certaines figures de la Synagogue sont d’une élégance, d’un charme incomparable (ainsi l’admirable tête aux yeux bandés qui orne le fronton de la cathédrale de Strasbourg et qui est de la fin du xm« siècle) — tout comme la plupart des têtes des prophètes sont d’une très grande noblesse. Mais voici que, de plus en plus, les artistes ont recours à une autre opposition symbolique, où l’on ne retrouve plus cette symétrie interne : d’un côté le Sauveur est flanqué d’un centurion romain, et c’est Longin qui, au pied du Calvaire a été ébloui par la vraie foi (parfois, le centurion aveugle a recouvré la vue) ; de l’autre côté, par un « porte-éponge » et c’est la Synagogue ; son éponge est imbibée de vinaigre, elle cherche à enve­nimer les plaies du Christ. Une telle figuration était en même temps conforme à la tendance qui, brodant sur le sobre récit des Evangiles, cherchait de plus en plus à exonérer les Gentils de toute parcelle de responsabilité pour le déicide, et d’en rejeter sur les Juifs l’entier opprobre. (p.311) D’une manière plus générale — et tout comme dans les mystères, tout comme dans les traités et les sermons — la représentation de la crucifixion, dépeinte avec une précision sanglante et souvent épouvantable, devient à partir du XIVe siècle la principale préoccupation des artistes. Obsession de la souffrance humaine ; obsession aussi de ses diverses séquelles, de la Mort, du règne du Diable, de l’Enfer et de ses mille supplices (thèmes qui avant cette époque étaient presque inconnus, ou étaient tout au plus traités avec une discrétion extrême), telles sont les notes dominantes de l’art du temps ; et la fervente imagination des peintres et des sculpteurs se donne libre cours.

En l’occurence aussi, on croit apercevoir un lien entre ces sombres engouements et les ravages de la peste noire. C’est ainsi qu’après 1400 surgit en Europe le thème de La Danse macabre : que l’on songe à l’étroite parenté entre ces infernales réjouissances et le thème du Festin au cours de la peste, folles ripailles où les convives cher­chent à noyer leur angoisse, pendant que dans la rue les tombereaux charroient les cadavres vers la fosse com­mune…

Tel est le fond apocalyptique sur lequel la figuration des Juifs s’enrichit d’inventions toujours nouvelles.

En Italie, à la fin du xiv« siècle, les artistes s’avisent de les assimiler aux scorpions : dans les peintures et dans les fresques, cette bête perfide par excellence est désor­mais souvent présente sur les étendards des Juifs, sur leurs boucliers et sur leurs tuniques ; figuration que l’on retrouve au siècle suivant en Savoie, en Allemagne, et jusque dans les Flandres. A cette subtile allégorie, due au génie méditerranéen, fait pendant du côté allemand une imagination plus fruste, plus grasse et pour tout dire plus ordurière : c’est la truie qui est associée aux Juifs, qui les allaite, qui fornique avec eux sur d’innombrables monuments de pierre, à Magdebourg, à Freising, à Ratis-bonne, à Kehlheim, à Salzbourg, à Francfort, sur cer­taines églises des Pays-Bas… L’un de ces hauts-reliefs (dont la plupart ont disparu) se trouve décrit par Martin Luther, dans son célèbre pamphlet Vom Schem Hame-phoras, en les termes suivants :

« Ici à Wittenberg, sur notre église, une truie est taillée en pierre : de jeunes pourceaux et des Juifs la tètent ; derrière la truie se trouve un rabbin, il lève la jambe droite de la truie, avec sa main gauche il tire sa queue, se penche et contemple (p.312) diligemment derrière la queue le Talmud, comme s’il voulait y apprendre quelque chose de très subtil et de très spécial… »

C’est en Allemagne aussi qu’apparaît, dans la deuxième moitié du xv« siècle, la représentation caricaturale du Juif au nez long et à la taille contrefaite, telle qu’elle fera les délices des antisémites aux siècles suivants. En l’es­pèce, le contraste entre le teint blond et rosé des Alle­mands et le teint plus foncé, la taille plus courte des Juifs a pu jouer un rôle déterminant. Mais c’est d’Alle­magne encore que semble provenir un autre attribut prêté aux Juifs, qui lui aussi connaîtra une fortune sin­gulière : les cornes. A la vérité, leur origine paraît avoir été double. D’une part, et dès les temps les plus reculés, Moïse, et lui seul, était représenté avec des cornes, à la suite, semble-t-il, de l’interprétation erronée d’un passage de l’Ancien Testament1, et sans aucune intention péjora­tive : jusqu’au xme siècle, on n’aperçoit pas ces cornes sur le front des autres patriarches, ni même sur celui d’un Anne ou d’un Caïphe. D’autre part, le chapeau pointu des Juifs, le pileum cornutum, tel qu’ils le por­taient en Allemagne à partir de la fin du xme siècle, a dû constituer une source d’inspiration supplémentaire. En sorte que, sur les monuments et les tableaux des siècles suivants, on se heurte fréquemment à des Juifs au chef orné de cornes : sur les vitraux de la cathédrale d’Auch, sur la tour surmontant un vieux pont de Franc­fort, sur Le Calvaire de Véronèse du musée du Louvre-Les cornes : l’attribut par excellence du Diable. Il a déjà beaucoup été question du Diable, au cours des pages précédentes, de même que, sans l’avoir cherché, nous avons été amené à rapprocher l’obscène et le sacré. Peut-être cela nous mettra-t-il sur la bonne piste, pour mieux saisir l’idée que, sur son déclin, le Moyen Age s’est faite des Juifs, et pour pouvoir de cette idée fouiller les soubassements ultimes ? Mais pour cela, il faut que nous nous arrêtions un instant, et qu’abandonnant pour quel­que temps les Juifs, nous nous occupions un peu du Diable. Car nous sommes à l’époque où, pour l’imagina­tion chrétienne, le Prince des Ténèbres apparaît sur terre, s’y installe, s’y livre à des activités nombreuses et soute­nues, où l’on croit l’apercevoir partout…

 

  1. Exode, 34, 29 : « .. la peau de son visage rayonnait, parce qu’il avait parlé à l’Eternel » ; dont la Vulgate a donné la traduction erro­née : « … la peau de son visage avait des cornes… »

 

(p.314) Les superstitions ancestrales étaient tenaces, et contre les jeteurs de mauvais sort, les sorciers et les sorcières, il usait souvent d’une justice sommaire et brutale, loi de Lynch sans aucune forme de procès. Mais il s’agissait d’incidents sporadiques et isolés, tout comme l’étaient les excès antijuifs de cette époque.

Entre-temps, les scolastiques élevaient leur grandiose édifice d’interprétation des mondes terrestre et céleste. Le Diable y occupait une place considérable : à partir des axiomes dogmatiques de base, ses attributs et ses pouvoirs étaient définis à l’aide d’une subtile dialectique, dont certains procédés ont une curieuse analogie avec les plus acrobatiques raisonnements du Talmud. C’est ainsi que saint Thomas d’Aquin établissait que les démons peuvent prendre figure charnelle, peuvent manger — I ceci n’étant qu’une apparence — mais ne peuvent se livrer à la réalité de la digestion, ni, partant, à celle de la pro­création. Cependant, prenant successivement figure de succube (femme) et d’incube (homme), ils peuvent, grâce à leur étonnante rapidité, introduire dans une femme la semence d’homme qu’ils viennent de recevoir, les enfants ainsi procréés n’étant toutefois pas de la graine de Diable, puisque son rôle s’est limité à servir de simple intermé­diaire… Allant plus loin, saint Thomas affirmait encore que les Huns, eux, étaient véritablement issus de démons ; de la sorte, un grand pas en avant était fait vers la croyance en la corporéité du Diable.

Et cela permet de mieux saisir comment a pu s’effec­tuer au siècle suivant, en l’espace de cinquante brèves années, un renversement complet des conceptions régnant en la matière. Les principaux auteurs des doctrines sco­lastiques étaient des dominicains — ces mêmes domi­nicains qui, depuis le début du XIVe siècle, avaient été chargés d’extirper les hérésies, et qui avaient créé à cet effet le redoutable et efficace appareil de l’Inquisition, un de ces organismes fonctionnellement destinés à aper­cevoir le crime partout. Or, la principale hérésie de l’époque était le catharisme, doctrine qui enseignait que c’est Satan, et non le Dieu de miséricorde, qui gouverne la terre : par conséquent, le crime par excellence qu’avaient à pourchasser les inquisiteurs était précisément (p.315) le commerce avec le Diable. Dès lors, théorie et pratique se conjuguèrent, pour reprendre à leur compte les fables populaires, surtout lorsque les calamités qui, au XIVe siècle, s’abattirent sur la Chrétienté semèrent la confusion dans les esprits. D’une part, se multipliait le nombre des croyants qui, las de supplier Dieu, déses­péraient de lui, et prenaient le parti d’invoquer le Diable (et le nombre de cas pathologiques allait en s’amplifiant) ; de l’autre, l’Eglise accordait son imprimatur officiel aux phantasmes mêmes qu’elle avait combattus le long des siècles. Chronologiquement, le revirement débuta vers 1320, lorsque les nouvelles doctrines démonologiques reçu­rent la première consécration officielle du Saint-Siège. Le pape Jean III publie alors la bulle Super illius spécula, à [‘encontre des faux Chrétiens qui « sacrifient aux démons et les adorent, fabriquent ou se procurent des images, des anneaux, des fioles, des miroirs et autres choses encore où ils attachent les démons par leurs arts magiques, leur tirant des réponses, leur demandant leur secours pour exécuter leurs mauvais desseins, s’en­gageant à la plus honteuse servitude pour la plus honteuse des choses »…

 

(p.316) Ainsi que le constatait avec orgueil (…) Paramo, en 1404, le Saint-Office avait déjà brûlé plus de trente mille sorcières — lesquelles, si elles avaient; joui de l’impunité, auraient mené à sa ruine complète le monde entier.

L’épidémie de la chasse aux sorcières s’amplifie au XVe siècle. Certaines contrées en deviennent le terrain d’élection ; elle sévit dans les régions montagneuses de Savoie et de Suisse, mais surtout en Allemagne, où sans doute les survivances païennes étaient particulièrement tenaces. En 1484, le pape Innocent IV lui-même constate avec douleur, dans sa bulle Summis Desiderantes, que tous les territoires teutoniques sont remplis d’agents du Diable. Les inquisiteurs allemands Sprenger et Institoris, théoriciens et hommes d’action à la fois, rédigent en cette année le Atalleus maleficarum (Maillet des sorcières), traité qui fit autorité jusqu’à l’aube des temps modernes,; et, forts de l’appui pontifical, tiennent tribunal de ville en ville, laissant derrière eux un sillon de sang et de feu

Mais il y a plus. Quels sont les principaux attributs dii Diable ? Il a des cornes, des griffes, une queue ; il e| noir, il porte une barbe de bouc, son corps est recouvert de poils, il exhale une odeur forte — autant de symboles d’une lubricité, d’une virilité extrêmes. Telle est la des­cription qu’en font les sorcières, tel est le portrait que les inquisiteurs consignent dans leurs procès-verbaux et dit fusent dans leurs manuels : portrait dont ils étaient ai fait les principaux auteurs, car comme on le sait, dans ces sortes d’affaires les victimes ne font que se plier aux exigences dévergondées de l’imagination de leurs persécuteurs, et leurs récits n’en sont que le fidèle reflet.

Quant à l’agent principal du Diable sur terre, c’est li sorcière (et non le sorcier, qui n’est brûlé qu’exceptionnellement), c’est-à-dire une femme, symbole de l’impureté, de la faiblesse, de la tentation. Certes, quelques malheureuses pouvaient effectivement rêver d’une union (…)

(p.317) charnelle avec le Prince du Mal ; mais là encore la dis­tribution des rôles reste conforme à l’esprit du siècle, au mépris de la femme, à la crainte et l’horreur devant les tentations et blandices du sexe, faisant contraste avec la divinisation de la Vierge et avec le culte de la chasteté.

Or, si l’on examine les légendes qui, à la même époque, circulent sur les Juifs, légendes que l’on voyait poindre ci et là au cours des siècles précédents, mais qui main­tenant connaissent une diffusion universelle, on constate qu’ils réunissent simultanément en leurs personnes les nouveaux attributs du Diable et ceux de la sorcière. Les , Juifs sont cornus, comme on l’a vu ; de plus, ils sont affublés d’une queue, d’une barbe de bouc (inquiétant quadrupède, qui sert par excellence d’instrument d’émis­sion à tous les péchés), et les odeurs méphitiques qu’on leur attribue sont tellement violentes qu’elles ont per­sisté le long des siècles, et incité des universitaires alle­mands de l’ère nazie à enquêter sur la nature et les origines du -fœtor juddicus. A ce point de vue, ils sont hypervirilisés : ce sont de véritables surhommes, des magiciens que secrètement on craint et on révère. Mais, en même temps, ils sont faibles et maladifs, atteints de mille affections malignes, que seul le sang chrétien permet de guérir (nous rejoignons ici le thème du meurtre rituel) ; ils naissent contrefaits, ils sont hémorroïdaux et, hommes autant que femmes, ils sont affligés de mens­truations : à ce point de vue, ils sont des femmes, c’est-à-dire des sous-hommes, que l’on méprise, que l’on déteste, et tourne en ridicule. Parfois, la description se précise, et les maux dont souffrent les Juifs sont différenciés suivant leurs tribus : les descendants de Siméon saignent pendant quatre jours tous les ans, ceux de Zebulon cra­chent annuellement du sang, ceux d’Asscher ont le bras droit plus court que le bras gauche, ceux de Benjamin ont des vers vivants dans leurs bouches, et ainsi de suite. Ailleurs, les lois contre les sorciers font partie des statuts régissant la condition des Juifs, tellement il paraît évident que ceux-ci sont en même temps des magiciens. Du reste ne fêtent-ils pas le sabbat, tout comme les sorcières et les diables ?

En bref, réunissant en leur personne l’entière gamme des attributs du Mal, les Juifs perdent pour l’imagina­tion chrétienne toute consistance humaine, et relèvent désormais uniquement du domaine du Sacré. Même lors­qu’ils ne sont pas revêtus d’attributs proprement diaboliques,

(p.318) ils sont de quelque manière associés aux diables, : qui souvent figurent sur le fond des gravures et des tableaux qui les représentent (de la sorte, les diables participent à l’essence juive) ; ailleurs, les Juifs sont affublés d’oreilles de cochon à la place des cornes. Les superstitions populaires foisonnent des mêmes associa­tions : l’école juive est une école « noire », le Juif est l’intermédiaire entre le Diable et ceux qui veulent lui vendre son âme ; le pacte maudit est scellé avec son sang, et si un malade veut mourir, il suffit de demander à un Juif de prier pour lui. Dans d’innombrables histoires de revenants, le Juif apparaît soit sous une forme humaine, soit sous l’aspect d’un feu follet. Nombre de ces croyances, et d’autres toutes pareilles, se sont perpétuées dans l’imagination populaire européenne jusqu’au milieu du XXe siècle, et elles perdurent ailleurs.

 

(p.319) Peut-être, reprenant ce qu’a écrit à propos du culte des saints le grand médiéviste J. Huizinga, peut-on dire que la haine des Juifs, « en canalisant le trop-plein d’effusions religieuses et d’effroi sacré, a agi sur la piété exubérante du Moyen Age à la manière d’un calmant salutaire ». Une fois de plus, si le Juif n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer.

 

(p.320) Il est impossible de prétendre, en effet, que les struc­tures économiques en France et en Angleterre différaient à cette époque de celles d’Allemagne et qu’elles aient marqué un retard quelconque sur ces dernières. La pré­sence ou l’absence des Juifs n’a donc influé en rien sur une évolution conformément à laquelle, dans toute l’Eu­rope, les villes se développaient, le rôle du commerce croissait en importance, et la fortune commençait à primer la naissance. Dès lors, il faut bien convenir que, dans les chroniques en question, le terme de « Juifs » doit être pris dans son sens élargi ou imaginaire, englo­bant ceux que certains d’entre les mêmes écrits traitaient naïvement de « Juifs chrétiens », qu’il s’agisse d’usuriers très chrétiens ou des fondateurs de ces grandes compa­gnies commerciales qui furent les ancêtres des sociétés par actions. Et, en ce qui concerne les Juifs allemands en particulier, les « achkenazis », leur déchéance est pro­fonde non seulement du point de vue social, mais aussi du point de vue financier. Nous avons vu que la redevance communautaire qu’ils versaient jadis à l’empereur ou aux princes était remplacée au xiv« siècle par une « capita-tion » individuelle ; celle-ci a donné à son tour naissance à un péage corporel qui les assimile aux animaux : « Sur chaque bœuf et cochon et sur chaque Juif, un sol », est-il dit dans un texte de l’époque. De temps en temps, quel­ques individualités émergent : à la fin du xive siècle on rencontre encore quelques Juifs, un Moïse Nurnberg à Heidelberg, un Joseph Walch à Vienne, qui sont collec­teurs officiels d’impôts ; au début du xvie, les Juifs alle­mands trouveront un défenseur habile et énergique en la personne de Josel de Rosheim, nommé par Charles Quint « chef suprême et régent des Juifs ». Mais la grande majo­rité, prêteurs à la petite semaine ou fripiers, gagnent leur vie comme ils peuvent et quand ils peuvent et vivent dans une insécurité et une misère perpétuelles. Etant donnés l’instabilité de leur genre de vie, leurs fréquents changements de résidence, les camouflages obligatoires, il n’est pas invraisemblable qu’ils aient pris une part dans l’élaboration de ce moyen commode de mobilisation et de dissimulation des avoirs qu’est la lettre de change, ainsi que raffirme Sombart : là encore, faute d’une documentation (p.321)  suffisante, on est obligé de s’en tenir à des suppositions.

Tout cela reste secondaire devant le repliement défi­nitif des Juifs sur eux-mêmes, conduisant à la naissance d’une société hermétiquement close, au sein de laquelle les mœurs et les usages, l’ensemble des comportements que nous avons examinés dans les chapitres précédents, trouvent leur expression définitive. Et tout d’abord l’atti­tude sacrale devant l’argent, source de toute vie. Peu à peu, chaque démarche et chaque acte de la vie quoti­dienne d’un Juif sont assujettis au paiement d’une taxe : il doit payer pour aller et venir, payer pour vendre et pour acheter, payer pour avoir le droit de prier en commun, payer pour se marier, payer pour l’enfant qui naît, payer même pour le mort qu’il faut porter au cime­tière. Sans argent, la collectivité juive est inévitablement vouée à disparaître. Aussi bien, les rabbins assimilent-ils désormais les coups de sort financiers (par exemple l’annulation des dettes ordonnée par un prince) aux mas­sacres et expulsions, y apercevant l’intervention divine, un châtiment venant d’en haut.

En ce sens, et en ce sens seulement, il peut apparaître à un observateur superficiel que les Juifs ont été les agents par excellence de la « mentalité capitaliste ». Mais cet argent, si convoité et si précieux, ils s’en départaient avec une facilité extrême, à la suite d’une simple injonc­tion morale, si cela était prescrit par le devoir de soli­darité, s’il s’agissait de racheter des prisonniers ou d’inter­venir en faveur des frères accusés de meurtre rituel. En ce dernier cas, un talmudiste en renom ordonne même aux communautés des villes voisines de verser leur quote-part pour parer à un danger qu’il compare, qu’on le note bien, à une inondation à une calamité naturelle, et sa consultation fait jurisprudence. (On en trouvera le texte en note : c’est un excellent exemple du style — et de la finesse — d’un raisonnement talmudique1.)

 

1 Il s’agit de la consultation (responsa) que le rabbin de Pavie, Joseph Kolon (Maharik), fit parvenir aux communautés juives d’Alle­magne lors de l’affaire de meurtre rituel de Ratisbonne (1476). (…)

 

(p.322) Nous avons vu, au chapitre précédent, à quel point ils furent détestés. Mais en même temps la Chrétienté, loin de méconnaître ou de dédaigner leur héritage, le leur (p.323) disputait avec acharnement. Tout un système d’interpré­tation, basé sur certains passages du Nouveau Testa­ment et par-ci par-là encore suivi, fut élaboré afin de démontrer que l’Eglise était le véritable Israël élu ; les patriarches étaient appelés à la rescousse, et cités à titre de témoins : les Juifs, était-il précisé, sont bien de la race d’Abraham, mais « fils aînés », sont enfants de la servante Agar, d’où leur « servitude perpétuelle » ; les Chrétiens, eux, descendent (spirituellement, s’entend) de Sara en ligne directe, ou bien (deux générations plus bas) les Juifs sont fils d’Esaù, les Chrétiens ceux de Jacob : ou bien (encore deux générations plus bas) les Juifs figurent-ils Manassé, le frère aîné, et les Chrétiens Ephraïm, le frère cadet, auquel échut cependant la béné­diction patriarcale. Ce jeu de symboles, qui tire principalement (p.324) son origine des épîtres de saint Paul, constitue assurément un admirable terrain de chasse pour les psychanalystes, qui auront beau jeu pour démonter l’archétypal quadrille dans lequel le frère cadet, de préfé­rence assisté par la mère, supplante le frère aîné dans l’affection du père, ou plutôt s’empare de sa force; ils ajouteront que le frère aîné n’est là que pour masquer le père et, qu’en réalité, il s’agit d’une agression directe et réussie contre le père. Ainsi le judaïsme serait le père évincé, à l’égard duquel on éprouve des sentiments extra-ordinairement violents et mélangés : haine, crainte, remords… Il y a sans doute beaucoup de vrai là dedans : mais il n’est pas besoin d’aller si loin pour comprendre non seulement l’étonnante surestimation dont bénéficiait l’héritage juif, et partant, les Juifs en tant que tels, auprès des Chrétiens, mais aussi la manière dont cet héritage si convoité pouvait être de ce fait rehaussé et valorisé pour les Juifs eux-mêmes.

 

(p.326) Tous les aspects de la vie des communautés juives reflètent ce climat de pénitence et d’austérité. Une fois par an seulement, à Pourim, il était permis et même recommandé de se livrer à une franche liesse de carna­val, de se déguiser et de s’enivrer, de se venger enfin des persécuteurs, en brûlant sur la place publique le mannequin de bois de Haman, ce prototype de tous les antisémites : mais même cette unique détente annuelle (p.327) fut interdite par la suite par les autorités chrétiennes, en sorte que la cérémonie fut limitée à un piétinement symbolique accompagné de bruits divers lors de la lec­ture du Livre d’Esther dans la synagogue. Les autres jours, les distractions étaient peu nombreuses, et sur­tout sévèrement réglementées. Le théâtre profane, assi­milé à la débauche, était rigoureusement interdit, de même que les danses en commun des garçons et des filles, même à l’occasion d’un mariage ; les jeux de cartes n’étaient autorisés qu’exceptionnellement, en sorte qu’en fin de compte les échecs et les jeux de société tels que les charades sur des thèmes bibliques furent les seuls divertissements qui n’aient jamais suscité l’inquiète cen­sure des rabbins. Toute ornementation, toute recherche de fantaisie dans les vêtements étaient proscrites : hommes et femmes portaient des habits noirs ou gris, à une époque où la couleur et la bigarrure vestimentaire régnaient en maîtresses ; ici, comme en maintes autres choses, une coutume juive qui s’institue d’elle-même cor­respond à ce que le monde ambiant, après leur avoir imposé le port de la rouelle, semble attendre d’eux. Les Chrétiens en vinrent à croire qu’une prescription reli­gieuse interdisait aux Juifs le port de couleurs vives et claires, ce qui n’était aucunement le cas. Ce mimétisme à l’envers va si loin que dans les miniatures ornant certains manuscrits juifs les personnages de l’Ancien Testament, vêtus d’habits foncés et coiffés du pileum cornutum, paraissent copiés sur les caricatures allemandes de l’époque.

 

(p.328) La fin du Moyen Age est l’époque où l’ancien quartier juif se tranforme en ghetto, dont les portes sont fermées le soir à clef, et dont les habitants n’ont que le jour le droit de fréquenter les rues chrétiennes. Derrière cette enceinte, la communauté juive se replie définitivement sur elle-même ; ses membres mènent une vie frugale et dévote, minutieusement réglée dans ses moindres détails, et dont la monotone ordonnance forme un contraste sai­sissant avec les coups du sort auxquels ils risquent chaque jour de faire face dans leur commerce avec les Chrétiens, Ainsi, à un qui-vive continuel, s’oppose une voie toute tracée d’avance dès le berceau.

 

(p.330) D’autant plus frappante est la trace que les apostats ont laissée dans l’histoire juive. Si les Juifs ont de tout temps préoccupé les imaginations et joué un rôle histo­rique disproportionné à leur nombre, à quel point cette disproportion est-elle plus déconcertante dans le cas de la poignée de renégats juifs, cette infime minorité d’une minorité dont tant de représentants sont demeurés illus­tres. Une boutade prétend que, de saint Paul à Karl Marx, ces renégats furent les principaux artisans de l’histoire occidentale ; boutade à part, on comprendra faci­lement que, faisant le plus souvent de la conversion de Juifs et de la dénonciation de Juifs leur métier principal, ils constituaient pour les communautés juives un véritable fléau. (p.331) De Théobald de Cambridge à Nicolas Donin, nous avons déjà rencontré quelques noms ; de Johann Pfefferkorn à Michael le Néophyte, nous en rencontrerons bon nombre d’autres. En plus des calamités qu’étaient susceptibles de déclencher ces transfuges, le simple fait de leur défection, sapant à la base la tradition la plus sacrée, frappait les Juifs, nous l’avons vu, au plus intime de leur être. Rien d’étonnant, dans ces conditions, qu’ils aient fait l’objet d’une haine et d’une horreur inégalées, dont de nos jours encore on relève quelque trace chez les Juifs les plus « assimilés » et les plus détachés des choses de la religion. Rien d’étonnant aussi que les conversions sincères fussent impossibles à une époque où, pratique­ment autant que sentimentalement, familialement autant que socialement, le fossé était devenu infranchissable entre Juifs et Chrétiens. Où, quand, comment un contact humain entre les catéchistes et les catéchumènes pou­vait-il être établi ? Et si d’aventure cela était possible, la raison du Juif — cette simple, plate raison qui, aux esprits non prévenus dès leur prime enfance, rend si dif­ficile toute discussion du mystère chrétien de la révé­lation — venait faire l’office d’un frein ultime. Ce qui est parfaitement bien illustré par l’apologue juif suivant :

« Un prince ami des lettres et des arts avait à son service un médecin Juif avec lequel il se plaisait à engager des dis­cussions théologiques. Un jour, le prenant par le bras, il le conduisit dans sa bibliothèque, et lui dit : « Vois ! Tous ces «savants volumes ont été écrits pour démontrer la véracité « des dogmes Chrétiens. Et vous, de quoi disposez-vous pour « étayer les vôtres ? — Assurément, les treize dogmes de « Maïmonide pourraient tenir sur une seule feuille de papier, « répondit le Juif. Mais quels que soient le nombre et la valeur « des volumes que vous me présentez, Sire, je ne comprendrai « jamais pourquoi Dieu, afin de soulager l’humanité, n’ait « trouvé rien de mieux que de passer par le corps d’une vierge, « de se faire homme, de souffrir mille tortures et la mort — « et tout cela sans aucun résultat appréciable ! »

 

L’âge du ghetto

 

(p.332) L’antisémitisme à l’état pur

 

Nous entrons maintenant dans la période où, à partir de la Renaissance, le monde occidental s’engage dans des voies résolument nouvelles, où, dans tous les domaines, s’annoncent des transformations lourdes de conséquences. Cependant, tandis que progressent sciences et techniques, et que s’institue le régime capitaliste, les larges masses populaires ne changent guère encore de conditions de vie, ni d’équipement mental. L’antisémitisme, tel qu’il s’est cristallisé aux siècles précédents, semble en constituer une inévitable partie intégrante. Les Juifs, eux aussi, vivent jusqu’aux approches de la Révolution française sans changer quoi que ce soit aux us et aux coutumes de leurs ancêtres, dans un état de stagnation ou de « fossi­lisation ». Et leurs modes si particuliers d’existence au sein d’une société hostile trouvent dans les ghettos de Pologne leurs formes les plus achevées et apparemment définitives. D’autre part, des pays comme la France ou l’Angleterre continuent jusqu’au début du xvuie siècle à ne pas les tolérer sur leur territoire. Et cette, circons­tance détermine d’elle-même le plan de cette partie de notre étude.

 

L’antisémitisme à l’état pur : France

 

(p.333) Et d’abord, est-il certain qu’il ne resta pas de Juifs en France après l’expulsion de 1394 ? Quelques historiens, et en particulier Robert Anchel, ont formulé l’hypothèse suivant laquelle certains d’entre eux ont continué à vivre en France, soit en cachette, soit convertis extérieurement seulement et en « marranes ». Des arguments ingénieux ont été avancés à son appui. Et nous verrons plus loin comment l’opinion publique accusait encore vers 1650 l’honorable corporation des fripiers de Paris de « judaï-ser » secrètement. Mais il est certain que lesdits fripiers, quoi qu’il en ait été au XVe siècle (on ne possède aucun renseignement à ce sujet) étaient au xvne de bons et loyaux catholiques. Nous serions donc justement en pré­sence de l’une de ces fixations collectives à vide, si persis­tantes et si caractéristiques de l’antisémitisme, dont les Judeus du Portugal, ou les Chuetas des îles Baléares, nous offrent les saisissants exemples.

 

(p.338) Rares sont les catéchismes, pour nous en tenir aux manuels proprement dits, à ne pas effleurer le sujet, « Pourquoi Dieu fit-il tous ces prodiges à la mort de (p.339) son Fils ? — Ce fut en témoignage contre les Juifs. — N’est-ce pas aussi un témoignage contre nous ? — Oui, si nous ne profitons pas de cette mort. » Cette mise en garde est de Bossuet.

Le célèbre catéchisme de l’abbé Fleury, qui en deux siècles connut cent soixante-douze éditions, est plus expli­cite : « (Jésus) eut-il des ennemis ? — Oui, les Juifs charnels. — Jusqu’où alla la haine des ennemis de Jésus ? — Jusqu’à résoudre sa mort. — Qui fut celui qui promit de le livrer ? — Judas Iscariote. (…) Pourquoi cette ville (Jérusalem) fut-elle traitée de la sorte ? — Pour avoir fait mourir Jésus. — Que devinrent les Juifs ? — Ils furent réduits en servitude, et dispersés à travers le monde. — Que leur est-il arrivé depuis ? — Ils sont encore en même état. — Depuis combien de temps ? — Depuis dix-sept cents ans. »

Plus laconique, mais plus comminatoire encore, est le catéchisme d’Adrien Gambart, destiné, nous dit expressé­ment son auteur, « aux simples », à ceux qui « ne sont pas capables de grands discours ou de raisonnements ».

« Est-ce un grand péché de communier indignement ?

«— C’est le plus grand de tous les péchés, parce qu’on se rend coupable du corps et du sang de Jésus-Christ, aussi bien que Judas et les Juifs ; et l’on reçoit l’arrêt de son jugement et de sa condamnation. »

Judas et les Juifs, cupidité et trahison : le rapproche­ment reste toujours le même, et l’on voit aussi que nos auteurs ne se mettent pas en frais d’imagination et qu’ils n’ont nul besoin de se livrer à une « propagande anti­juive », à une époque où il est fermement reçu pour tous les croyants que Judas et les Juifs passés et présents sont les ennemis jurés du Seigneur de par la volonté insondable de la providence. C’est par une surnaturelle prédestination qu’ils sont devenus les suppôts perma­nents du Malin : ce en quoi ils s’opposent aux hérétiques et aux sorciers, qui en ont rejoint le camp individuelle­ment et en vertu de leur libre arbitre…

Même tendance, enrichie de combien de détails plus suggestifs encore, dans les nombreuses vies de Jésus ou des saints, ainsi que dans les relations de pèlerinages, qui, il est vrai, s’adressaient à un auditoire relativement plus restreint.

Voici, par exemple, un passage extrait d’une vie de Jésus :

(p.340) « Les uns le souffletaient, les autres, à main renversée, frap­paient sa très noble et douce bouche, les autres lui crachaient à la face (car c’était la coutume des Juifs de cracher au visage de ceux qu’ils déboutaient et rejetaient d’avec eux), les autres lui arrachaient la barbe ou le tiraient par les cheveux, et aussi, comme je le pense, foulaient sous leurs maudits pieds le Sei­gneur des anges (……). Et crachant encore à son très noble visage, ils frappaient d’un bâton sur son chef, tellement que les pointes d’épines de sa couronne s’y enfonçaient et faisaient couler son sang le long des joues et du front… Pilate com­manda qu’en cet état honteux et inhumain il fût amené devant tout le peuple des Juifs, qui était demeuré dehors afin de ne pas se souiller pour le jour du sabbat. Mais ces malheureux fils du Diable s’écrièrent tous d’une voix : Ole, ôte-le, cru­cifie-le… »

Aussi bien, la rétribution divine ne saurait tarder, et elle est annoncée par un chapitre : « De la vengeance de la mort de N.-S. JésusjChrist sur Judas, sur Pilate et sur les Juifs en général. »

« On donna 30 Juifs pour un denier. On vendit 92 000 Juifs qui furent répandus en diverses parties du monde et mis en perpétuelle servitude, où leur race est encore et sera jusque vers la fin du monde… »

 

(p.341) VlLIPENDATION.

«Peuple monstrueux, qui n’a ni feu ni lieu, sans pays, et de tous pays ; autrefois les plus heureux du monde, mainte­nant la fable et la haine de tout le monde : misérable, sans être plaint de qui que ce soit, devenu, dans sa misère, par une certaine malédiction, la risée des plus modérés… »

(BOSSUET.)

« Le plus grand crime des Juifs n’est pas d’avoir fait mou­rir le Sauveur. Cela vous étonne : je le prévoyais bien… Et comment cela ? Parce que Dieu, depuis la mort de son fils, les a laissés encore quarante ans sans les punir… quand il a usé d’une punition si soudaine, il y a eu quelque autre crime qu’il ne pouvait plus supporter, qui lui était plus insuppor­table que le meurtre de son propre fils. Quel est ce crime si noir, si abominable ? C’est l’endurcissement, c’est l’impéni-tence… »

(BOSSUET.)

 

(p.353) L’antisémitisme à l’état pur : l’Angleterre

(…)

(p.358) Ce qui importe, c’est que déjà la sagesse politique anglaise s’exprimait dans le style qui lui est propre. Sans être officiellement admis, les Juifs furent désormais officieusement tolérés, et la colonie marrane de Londres put édifier une synagogue et croître en nombre, créant ainsi un état de fait qui contenait en germe l’épanouissement futur d’un judaïsme anglo-saxon.

 

 

L’âge du ghetto 

L’antisémitisme activé

 

(p.364) Ils étaient bien rares à cette époque, les auteurs à prendre franchement fait et cause pour les Juifs. Luther, dans sa jeunesse, fut l’un de ceux-là, avec cette consé­quence qu’il ne leur porta sur ses vieux jours qu’une haine bien plus farouche. Aussi bien nous importe-t-il de nous attarder sur la figure du grand Réformateur, afin de mieux mettre en relief le premier et essentiel volet de l’infernal tryptique : religion, argent et race.

 

Luther.

En 1542, Martin Luther publiait son célèbre pamphlet : Contre les Juifs et leurs mensonges. Il y conseillait tout d’abord de ne jamais entrer en discussion avec un Juif. Tout au plus, s’il est impossible de faire autrement, faut-il se servir à leur encontre de ce seul et unique argument : « Ecoute, Juif, ne sais-tu donc pas que Jérusalem et votre règne, le Temple et votre sacerdoce ont été détruits voici plus 1 460 années ?… Donne cette noix à casser aux Juifs (p.365) et laisse-les mordre et se disputer tant qu’ils le veulent. Car une colère divine aussi cruelle montre trop claire­ment qu’ils se trompent très certainement et sont sur le mauvais chemin : un enfant comprendrait cela… »

Ensuite le long de près de deux cents pages 1, le Réfor­mateur s’acharne contre les Juifs dans cette langue mus­clée et puissante dont il avait le secret, avec un déborde­ment torrentiel de passion qui fait paraître bien fades les diatribes de ses prédécesseurs, et que personne d’autre peut-être n’a égalé jusqu’à ce jour. Reproches et sarcas­mes à l’égard des Juifs alternent avec les élans d’amour et de foi en le Christ : et en sourdine on croit percevoir une espèce d’admiration angoissée. Tantôt Luther s’en prend aux usuriers et aux parasites venus de l’étranger, et l’on voit comment, en forgeant la langue allemande, il implantait en même temps un certain style d’arguments et de pensée : « En vérité, les Juifs, étant étrangers, ne devraient rien posséder, et ce qu’ils possèdent devrait être à nous. Car ils ne travaillent pas et nous ne leur faisons pas de cadeaux. Ils détiennent néanmoins notre argent et nos biens, et sont devenus nos maîtres dans notre propre pays et dans leur dispersion. Lorsqu’un voleur vole dix gulden on le pend ; mais lorsqu’un Juif vole dix tonneaux d’or grâce à son usure, il est plus fier que le Seigneur lui-même ! Ils s’en vantent et fortifient leur foi et leur haine envers nous, et se disent : « Voyez comme le Sei-« gneur n’abandonne pas son peuple dans la dispersion. « Nous ne travaillons pas, nous paressons et nous nous « prélassons agréablement, les maudits goyim doivent « travailler pour nous, et nous avons leur argent : de la « sorte, nous sommes leurs seigneurs et eux, nos valets ! »

« A ce jour encore nous ne savons pas quel diable les a amenés dans notre pays ; ce n’est pas nous qui sommes allés les chercher à Jérusalem !

« Personne n’en veut ; la campagne et les routes leur sont ouvertes ; ils peuvent aller dans leur pays quand ils le veulent ; nous leur donnerons volontiers des cadeaux pour nous en débarrasser, car ils sont pour nous un pesant fardeau, un fléau, une pestilence et un malheur pour notre pays. A preuve qu’ils ont souvent été expulsés de force : de France (qu’ils appellent Tsarpath), où ils avaient un nid moelleux ; récem-

 

  1. Pages 100 à 274 de l’édition complète d’Erlangen (t. XXXII), d’où sont traduites les citations qui suivent.

 

(p.366) ment d’Espagne (qu’ils appellent Sepharad) leur nid préféré; et cette année encore de Bohême où, à Prague, ils avaient un autre nid de prédilection. Enfin, de mon vivant, de Ratis-bonne, de Magdebourg, et de bien d’autres endroits,.. »

Parfois, il se sert de l’une de ces comparaisons imagées dont il avait le secret : « Ils n’ont pas vécu aussi bien dans leurs campagnes sous David et Salomon qu’ils vivent dans nos campagnes, où ils volent et pillent tous les jours. Oui, nous les tenons captifs — tout comme je tiens captifs mon calcul, mes ulcères, ou toute autre maladie que j’ai attrapée et que je dois subir : je voudrais bien voir (ces misères) à Jérusalem, avec les Juifs et leur suite !

« Puisqu’il est certain que nous ne les tenons pas captifs, comment nous sommes-nous attirés de telles ini­mitiés de la part d’aussi nobles et saints personnages ? Nous ne traitons pas leurs femmes de putains, ainsi qu’ils le font pour Marie, la mère de Jésus, nous ne les traitons pas d’enfants de putain, ainsi qu’ils le font pour notre Seigneur Jésus-Christ.

« Nous ne les maudissons pas, nous leur souhaitons tout le bien au monde, en chair et en esprit. Nous les hébergeons, nous les laissons manger et boire avec nous, nous n’enlevons et nous ne tuons pas leurs enfants, nous n’empoisonnons pas leurs fontaines, nous ne sommes pas altérés de leur sang. Avons-nous donc mérité une colère aussi farouche, l’envie et la haine de ces grands et saints enfants de Dieu ? »

II passe ainsi sur le plan religieux : défense et illus­tration du Christ, la seule chose qui compte véritable­ment pour lui:

« Sache, ô Christ adoré, et ne t’y trompe pas, qu’à part le Diable tu n’as pas d’ennemi plus venimeux, plus acharné, plus amer, qu’un vrai Juif, qui cherche véritablement à être Juif (aïs einen rechten Juden, der mit Ernst ein Jude sein will).

« Maintenant, celui qui a envie d’accueillir ces serpents venimeux et ces ennemis acharnés du Seigneur et de les hono­rer, de se laisser voler, piller, souiller et maudire par eux, celui-là n’a qu’à prendre les Juifs en charge. Si cela ne lui suffit pas, il n’a qu’à en faire davantage, à ramper dans leurc… et adorer ce sanctuaire, à se glorifier ensuite d’avoir été misé­ricordieux, d’avoir fortifié le Diable et ses enfants, afin de blasphémer notre Seigneur adoré et le sang précieux qui nous a rachetés. Il sera alors un Chrétien parfait, plein d’œuvres de miséricorde, ce dont Christ le récompensera le jour du (p.367) Jugement dernier par le feu éternel de l’Enfer [où il rôtira ensemble] avec les Juifs… »

En conclusion pratique, Luther propose une série de mesures contre les Juifs : qu’on brûle leurs synagogues, qu’on confisque leurs livres, qu’on leur interdise de prier Dieu à leur manière, et qu’on les fasse travailler de leurs mains, ou, mieux encore, que les princes les expulsent de leurs terres, et que les autorités, la « Obrigkeit » ainsi que les pasteurs, fassent partout leur devoir en ce sens. Quant à lui, Luther, ayant fait le sien, il est « excusé ». (Ich habe das meine gethan : ich bin entschuldigt ! )

Quelques mois après paraissait un autre pamphlet intitulé Schem Hamephoras, dans lequel les imprécations de Luther s’élevaient à un diapason plus frénétique encore. Il n’y est plus du tout question de l’usure et des rapines des Juifs, mais uniquement de leurs arguments captieux et de leurs sorcelleries : c’est donc un ouvrage de polémique religieuse, mais poursuivie sur quel ton ! Dès la préface, Luther précise qu’il n’écrit pas pour convertir les Juifs, mais uniquement pour édifier les Allemands, « … afin que nous autres Allemands sachions ce que c’est qu’un Juif… Car il est aussi facile de convertir un Juif que de convertir le Diable. Car un Juif, un cœur juif sont durs comme un bâton, comme la pierre, comme le fer, comme le Diable lui-même. Bref, ils sont enfants du Diable, condamnés aux flammes de l’Enfer… » II oppose ensuite les évangiles apocryphes des Juifs, spé­cieux et faux, aux quatre évangiles canoniques dont la véracité est évidente, et il entrecoupe son exégèse de commentaires du genre suivant :

« Peut-être quelque sainte âme miséricordieuse d’entre nous Chrétiens sera-t-elle d’avis que je suis trop grossier avec ces pauvres et pitoyables Juifs, en les tournant en moquerie et dérision. O Seigneur, je suis bien trop petit, pour me moquer de pareils diables : je voudrais bien le faire, mais ils sont bien plus forts que moi en raillerie, et ils ont un Dieu qui est passé maître en l’art de raillerie, il s’appelle le Diable et le mauvais esprit… »

En d’autres passages, il se livre à des pantalonnades obscènes : « … Le goy maudit que je suis ne peut pas comprendre comment ils font pour être tellement habiles, à moins de penser que lorsque Judas Iscariote s’est pendu ses boyaux ont crevé, et se sont vidés : et les Juifs ont peut-être envoyé leurs serviteurs, avec des plats (p.368) d’argent et des brocs d’or, pour recueillir la pisse de Judas avec les autres trésors, et ensuite ils ont mangé et ont bu cette merde, et ont de la sorte acquis des yeux tellement perçants qu’ils aperçoivent dans les Ecritures des gloses que n’y ont trouvées ni Matthieu ni Esaïe lui-même, sans parler de nous autres, goyim maudits… »

 

(p.372) Ajoutons que les conséquences de la prise de position de Luther, en ce qui concerne la « question juive », furent incalculables. Moins par l’effet direct de ses féroces écrits — qui, de son vivant, ne connurent qu’une diffusion limitée, et qui, par la suite, furent jusqu’à l’avènement de l’hitlérisme pratiquement tenus sous le boisseau – qu’à la suite d’une certaine logique interne du luthéranisme allemand. Dans cette espèce de passion polyphonique qu’est l’antisémitisme, le motif religieux, la justification par la foi, entraînait le rejet des œuvres, d’essence indiscutablement juive (jüdischer Glauben, écri­vait Luther ; et nous avons vu que pour lui est « ennemi du Christ » le « Juif qui cherche véritablement à être Juif ») ; de son côté, le motif social d’obéissance inconditionnelle aux autorités, se combinant avec un prophétisas national — car le Réformateur avait précisé à maints reprises qu’il s’adressait aux seuls Allemandsaménageait le terrain qui a rendu possible, quatre siècles plus tard, l’hérésie hitlérienne. En tout cela, l’âme ardente de Luther avait perçu les sourdes aspirations de son peuple, avait déclenché une cristallisation progressive et une prise de conscience. L’essentiel restant que « le problème juif est pour Luther l’envers du problème du Christ », ainsi que l’a récemment rappelé l’un de ses commentateurs allemands.

 

(p.373) teurs allemands. Redoutable contraste, et qui, pour des cerveaux non entraînés aux subtiles distinctions dialec­tiques, habitués à trancher des questions morales en blanc et en noir, rejoint inévitablement les oppositions du « Bien » et du « Mal », de « Dieu » et du « Diable », avec les conséquences que nous avons déjà longuement déve­loppées. « Si c’est être bon Chrétien que de détester les Juifs, alors nous sommes tous de bons Chrétiens », ainsi que l’avait déjà dit Erasme. Peut-être qu’un véritable Chrétien, qui adore son Dieu de la manière dont un Martin Luther savait le faire, finit inévitablement par détester les Juifs de toute son âme, et les combattre de toutes ses forces ?

 

 

(p.383) /Le/ Dictionnaire allemand des frères Grimm (ceux-là mêmes dont les contes enchantèrent tant d’enfances) :

«Jude (……….)

« 3) Parmi leurs fâcheuses propriétés on souligne en parti­culier leur malpropreté ainsi que leur soif de lucre et leur usure. Crasseux comme un vieux Juif ; il pue comme un Juif ; d’où l’on tire : avoir un goût de Juif ; et, à fortiori, avoir un goût de Juif mort : il faut se graisser d’abord la gorge, autre­ment cette mangeaUte a un goût de Juif mort. fischart, Garg., 216 6 ; une herbe sans sel a un goût de Juif mort, lehmann, 149 ; faire l’usure, tromper, emprunter, prêter comme un Juif : cela ne vaut rien, ni Juif ni curé ne prêteront rien là-dessus,

fischart, 92 b ; ….. Juif, une barbe piquante ; ainsi en Thuringe : j’ai un vrai Juif dans le visage, je dois me faire raser ; en Frise orientale, on appelle Juif un repas sans plat de viande, fromm., 4, 132, 82. En Rhénanie on appelle Juif une partie de la colonne dorsale d’un cochon ; au Tyrol, la colonne dorsale en général, kehr, 212 ……»

 

Les frères Grimm nous apprennent aussi que de la racine Jude un verbe fut dérivé, jüdeln, dont les diverses significations étaient de parler comme un Juif ; de marchander comme un Juif ; enfin, de sentir comme un Juif, d’avoir l’odeur d’un Juif…

 

(p.384) (…) la première place revient à ces pamphlets incen­diaires dont Luther avait fourni le prototype, en ce qui concerne la forme aussi bien que le contenu. Ils sont généralement revêtus d’un titre sonore, tel que L’Ennemi des Juifs, Le Fléau des Juifs, Pratiques juives, rapport sur leur vie impie, Délices juives, Petit répertoire des horribles blasphèmes juifs, Sac à serpents juifs, ou même Poison enflammé des dragons et bile furieuse des couleuvres, ou encore Les Bains juifs, où sont publique­ment démontrées les secrètes pratiques et coquineries juives, comment ils boivent le sang des Chrétiens, ainsi que leur sueur amère… (ce dernier titre fait bien ressortir la connexion étroite qui existe entre l’imputation de meurtre rituel et celle d’usure). Parfois, des sujets d’ac­tualité suscitent une floraison particulièrement nom­breuse : ainsi, la chute et l’exécution du « Juif Sùss » furent célébrées en des dizaines de pamphlets, aux titres trop circonstanciés ou trop baroques pour qu’il soit pos­sible de les traduire ici.

Le grand succès de ces publications et l’imagination très spéciale dont ils font preuve semblent bien corres­pondre déjà à la titillation quasi erotique, à l’impé­rieux besoin psychologique qui caractérisent l’antisémite moderne. Les thèmes généraux, est-il besoin de le dire, restent ceux des grands mythes démonologiques du Moyen Age, ceux dans lesquels l’effroi sacré donne spon­tanément naissance à un libidineux débordement Imagi­natif. Il est toujours question des vices et des crimes secrets des Juifs, de leurs maladies honteuses, de leurs bizarres attributs sexuels, et, venant couronner le tout, de leur relation particulière avec le Diable. Mais, désor­mais, ces thèmes sont le plus souvent traités d’une manière livresque et pédante, parfois même avec ces prétentieuses références à l’histoire naturelle qui condui­ront par la suite à l’antisémitisme dit « racial ». Ils acquièrent de la sorte, à une époque aux mœurs plus bridées et où s’accentuent les interdits et les refoulements de toute espèce, une touche vicieuse, une saveur fai­sandée, qui étaient sans doute totalement étrangères à l’âme naïve et spontanée de l’homme du Moyen Age.,,

Plus nuancés et plus poétiques sont les accents dont est empreinte une obscure et antique légende, soudaine­ment promue au début du xvn« siècle à un prodigieux (p.385) succès. Le Bref Récit et Description d’un Juif du nom d’Ahasvérus voit la première fois le jour en 1602, semble-t-il, et connaît au cours de cette même année huit éditions allemandesl. Rapidement, il est traduit dans toutes les langues européennes. Ainsi se propage le mythe du Juif errant, témoin de la crucifixion et condamné par Jésus à errer sans repos jusqu’à sa deuxième venue (c’est-à-dire jusqu’au Jugement dernier) ; mythe si conforme aux conceptions traditionnelles de l’Eglise2, mais aussi au sort instable et vagabond auquel, sous l’emprise de ces conceptions, la Chrétienté condamnait les Juifs. On connaît la fortune littéraire de ce thème grandiose, repris dans tous les registres et sous tous les éclairages par tant d’auteurs illustres, par un Gœthe et par un Schlegel, par un Shelley et par un Andersen, par Edgar Quinet et par Eugène Sue, et contribuant si forte­ment à répandre dans tous les pays et dans tous les milieux la notion de la destinée mystérieuse et de la mission providentielle des Juifs.

 

1 La première édition connue a été publiée par Christoff Crutzer à Leyde en 1602.

2 Rappelons ici la Bulle d’Innocent III du 17 janvier 1208  :  « Dieu a fait Caïn un errant et un fugitif sur terre, mais l’a marqué, faisant trembler sa tête, afin qu’il ne soit pas tué. Ainsi les Juifs, contre les­quels crie le sang de Jésus-Christ, bien qu’ils ne doivent pas être tués, afin que le peuple chrétien n’oublie pas la loi divine, doivent rester des errants sur terre, jusqu’à ce que leur face soit couverte de honte, et qu’ils cherchent le nom de Jésus-Christ, le Seigneur… »

 

(p.386) L’action des Juifs de cour s’exerce encore d’une autre manière. Si les expulsions juives sont devenues plus rares, elles ont encore parfois lieu ; tout naturellement, les Juifs de cour s’efforcent alors de les déjouer, mettant en branle toutes les relations internationales. Un exemple typique est l’expulsion des Juifs de Bohême, ordonnée en 1744 par la très catholique impératrice Marie-Thérèse, le prétexte étant cette fois leur espionnage en faveur des Prussiens, au cours de la guerre de succession d’Autriche. Aussitôt, une action concentrée se dessine, dont le principal animateur est ce Wolf Wertheimer qui disposait de si excellentes relations chrétiennes. Les communautés de Francfort, d’Amsterdam, de Londres, de Venise sont alertées ; celle de Rome est sollicitée d’intervenir auprès du pape ; celles de Bordeaux et de Bayonne sont invitées à faire des collectes en faveur des expulsés ; et effectivement, le roi d’Angleterre, les Etats généraux des Pays-Bas font des représentations auprès de Marie-Thérèse, nombre de courtisans s’entremettant à leur tour — en sorte que, quelle qu’ait été son obsti­nation, l’impératrice finit par céder et par autoriser les Juifs à réintégrer leurs foyers — moyennant paiement de la somme énorme de deux cent quarante mille florins, il est vrai.

Ainsi se termine la dernière grande expulsion de Juifs allemands, et ce dénouement est en même temps un excellent exemple de leur naissante influence interna­tionale. Quant aux expulsions spontanément mises en œuvre par les populations, la dernière d’entre elles eut lieu à Francfort en août 1616, et elle s’insère en même temps dans le cadre de la dernière grande rébellion contre les autorités constituées. Sous la conduite d’un charcutier, Vicence Fettmilch, les artisans de la ville soumirent le ghetto à un assaut réglé ; après une défense (p.387) improvisée qui dura plusieurs heures, les portes cédèrent à la tombée de la nuit, et la populace s’y engouffra, pillant et incendiant, s’acharnant à brûler les reconnais­sances de dettes aussi bien que les rouleaux de la Thora. Les Juifs, cependant, laissés indemnes après quelques horions, furent autorisés à quitter la ville, ruinés mais sains et saufs, et se dissipèrent dans les environs. Quel­ques mois plus tard, la ville de Worms suivait l’exemple de Francfort, et expulsait à son tour la communauté juive. Contre un tel désordre, les autorités provinciales, et par la suite impériales, cherchèrent à s’interposer, mais longtemps sans succès ; les fauteurs de trouble bénéficiaient de maintes sympathies, à tel point que les facultés de droit allemandes, sollicitées de donner leur avis, décrétèrent que l’assaut, donné à la fois de jour et à la lumière des flambeaux, n’entrait dans aucune des catégories juridiques connues, et par conséquent n’était pas punissable. Ce n’est que vingt mois plus tard que, sous la protection de l’armée impériale, les Juifs purent réintégrer la ville, et leur retour, au son des fifres et des trompettes, en troupe par rangs de six, précédés par deux carrosses dont l’un était destiné à un vénérable rabbin à barbe blanche, et l’autre, aux armoiries impé­riales, constituait une cérémonie spectaculaire et sym­bolique dont on sait que les années consécutives aux massacres hitlériens en Europe n’ont nulle part connu la contrepartie.

 

Les Juifs en Pologne

 

(p.389) (…) à partir de la deuxième moitié du XIIIe siècle, les autorités ecclésiastiques polonaises légiféreront contre les Juifs tout aussi activement que (p.390) celles de l’Europe occidentale. Dès 1279, elles essaieront, sans succès il est vrai, de leur imposer le port d’un insigne distinctif. A la fin du siècle suivant, surgissent en Pologne les premières affaires de profanation d’hostie et de meurtre rituel ; en 1454, cédant, semble-t-il, aux insistances du légat pontifical Jean de Capistran, le roi Casimir Jagellon abroge une partie des privilèges juifs; trente ans plus tard a lieu l’expulsion des Juifs de Var­sovie, suivie de celle de Cracovie, et d’une tentative d’expulsion globale de Lituanie.

Si, de la sorte, avec un décalage de quelques siècles, et qui correspond au décalage dans le développement intellectuel et économique entre l’Est et l’Ouest de l’Europe, l’histoire semble se répéter, elle prendra néan­moins pour l’avenir des Juifs polonais un tour assez différent. Non que les sentiments hostiles des populations polonaises ou slaves, en général, aient longuement tardé à naître et à se donner libre cours ; au contraire, ils devinrent, si faire se peut, plus violents encore que dans les autres pays ; nous y viendrons plus loin. Mais les posi­tions économiques et même administratives, dans les­quelles les Juifs purent assez rapidement se retrancher, furent si solides, si enracinées au plus profond des fon­dations sociales du pays, qu’il fut impossible jusqu’aux temps modernes de les évincer. Contrairement à ce qui se produira à l’Ouest, où la faiblesse numérique des Juifs facilitera en fin de compte leur intégration écono­mique et leur assimilation culturelle, l’existence, à l’Est, d’une classe sociale juive culminera en l’apparition d’une véritable nation sui generis.

 

(p.398) Le déluge.

 

En 1648 éclatent les troubles et les conflits qui sont entrés dans l’histoire polonaise sous le nom de Déluge, et qui annoncent la décadence de la Pologne ; ils met­tront fin à l’âge d’or des Juifs polonais, et ils auront de vastes conséquences pour le judaïsme en son entier.

Le Déluge débute par l’insurrection des paysans ukrai­niens, serfs installés sur les vastes latifundia d’outre-Dniepr, appartenant aux magnats polonais : de religion grecque orthodoxe, ces paysans confondaient dans la même haine leurs maîtres catholiques, et les intendants et facteurs juifs. Ainsi que le notait un chroniqueur juif contemporain : «Le peuple grec (les cosaques)… était méprisé et abaissé par le peuple polonais et les Juifs… même les humbles fils d’Israël, d’habitude eux-mêmes asservis, exerçaient sur eux leur pouvoir. » II est carac­téristique que notre auteur appelle les rebelles les « Grecs » (et non les « Russes » ou les « Ukrainiens ») ; social et national, le conflit était aussi religieux. Le dra­peau de la révolte fut soulevé par le fameux Bogdan Chmielnicki, qui sut provisoirement souder en un bloc les anarchiques compagnies cosaques, et passa alliance avec les Tatares de Crimée. « Souvenez-vous des injures des Polonais et des Juifs, de leurs intendants et facteurs préférés ! s’exclamait Chmielnicki dans ses « appels » à ; la population ukrainienne. Souvenez-vous de leur oppres­sion, de leurs méchancetés et exactions ! » Le ressenti­ment des serfs devait être féroce : une chronique ukrai­nienne n’affirme-t-elle pas que certains pans affermaient aux facteurs juifs même les églises sises sur leurs terres, en sorte que leur autorisation préalable était nécessaire pour les baptêmes, les mariages et les enterrements?

Les troupes de Chmielnicki déferlèrent sur toute la (p.399) Pologne du Sud-Est, et parvinrent jusqu’aux portes de Lwov, massacrant indifféremment sur leur passage Polo­nais ou Juifs, faisant parfois quartier à ceux qui se laissaient convertir. Il s’agissait d’un irrésistible soulè­vement populaire, et aussi d’exterminations massives dont nous rendent compte de nombreuses relations de survivants rédigées dans ce style hiératique et tradi­tionnel dont nous avons déjà fourni maints exemples (l’une d’elles compare la catastrophe à « la troisième destruction du Temple ») ; mais leur contenu est réaliste et détaillé 1. Au cours des années suivantes, troubles et massacres s’interrompaient et reprenaient à plusieurs reprises jusqu’à ce que Chmielnicki eût pris le parti de se ranger sous le protectorat moscovite. Une guerre polono-russe s’ensuivit, aggravée par une intervention suédoise, et le conflit dégénéra en guerre de tous contre tous, avec la malheureuse Pologne comme permanent théâtre. Les troupes du tzar envahirent la Russie Blan­che et la Lituanie, et en usèrent avec les Juifs de la même façon que leurs alliés cosaques plus au Sud. L’ar­mée suédoise envahit la Pologne proprement dite, et occupa Varsovie et Cracovie ; il s’agissait d’une armée mieux policée, et ses chefs suivaient d’autres usages : plutôt que de tuer les Juifs, ils se ravitaillaient chez eux — en conséquence de quoi, les Polonais, sitôt reve­nus, les accusèrent en bloc de trahison, et exercèrent sur eux en maints endroits une justice sommaire. De la sorte, entre 1648 et 1658, il n’y eut guère de commu­nauté à rester entièrement indemne. Il ne demeurait plus aucun Juif sur la rive gauche du Dnieper (ceux qui avaient été épargnés étaient vendus comme esclaves aux Turcs) et quelques poignées seulement de survivants sur la rive droite ; à l’intérieur du pays les pertes avaient été moins graves ; néanmoins, le nombre total des vic­times s’élevait à plusieurs dizaines de milliers, peut-être à cent mille. Certes, la population du pays eut à souffrir du Déluge en son entier, et la Pologne cessa désormais

 

1 A côté des descriptions des scènes d’horreur (« … on égorgeait des nourrissons dans les bras de leurs mères, en les déchirant comme des poissons. On ouvrait les ventres des femmes enceintes et on extrayait l’enfant avec lequel on fouettait la mère au visage ; à d’autres, on met­tait dans le ventre un chat vivant, on cousait le ventre et on coupait les bras pour qu’elles ne pussent pas enlever le chat… », etc.) certains passages de ces chroniques ont un incontestable caractère de choses vues et exactement notées.

 

(p.400) d’être une grande puissance : mais le coup porté aux Juifs fut encore plus fatal, à la fois parce qu’ils furent les premières victimes désignées des massacres et des pillages, et parce que les bases économiques de leur existence étaient plus fragiles que celles des autres classes sociales. Et ils ne s’en remettront jamais.

 

(p.409) La marée des meurtres rituels.

 

A cette même époque, l’antisémitisme polonais trou­vait ses expressions les plus caractéristiques en de fré­quents massacres sporadiques perpétrés dans les confins troublés de l’Est, foyer permanent de discordes ethniques et religieuses, ainsi qu’en d’innombrables affaires de meurtre rituel, qui surgissaient au cœur même de la catholique Pologne.

 

(p.410) Quant aux affaires de meurtre rituel (et de profana­tion d’hosties), leur nombre va en s’amplifiant à partir du début du xviii* siècle. Plus la croyance se répandait, (p.411) plus elle trouvait d’aliments. Des preuves et démons­trations nouvelles surgissaient à son appui. Il existe même à cette époque un témoin, Michaël Néophyte, assurément prêt à se laisser égorger, puisqu’il affirmait avoir été lui-même un égorgeur ! Ce demi-fou, Juif converti qui se prétendait ancien grand rabbin de Litua­nie, jurait en effet sur le crucifix non seulement que le meurtre rituel est un commandement impératif du judaïsme, mais que lui-même l’avait jadis perpétré sur des enfants chrétiens. Fourmillant de détails sadiques, ces élucubrations, intitulées Révélations des rites juifs devant Dieu et devant le monde ont été pendant deux siècles le catéchisme favori des maniaques de l’antisémi­tisme, et avant que les nazis aient introduit une argu­mentation et une terminologie nouvelles, de hauts prélats, de graves professeurs d’université y puisaient l’essentiel de leurs informations et de leurs convictions. Dès le début, les confessions de Néophyte et l’agitation de ses protecteurs trouvèrent jusqu’à l’approbation royale : «Le sang des enfants chrétiens, versé par les infidèles et perfides Juifs, crie au ciel ! » s’exclama Auguste II, d’ordinaire si sceptique. Quant aux dignitaires de l’Eglise polonaise, ils restaient fidèles à leur rôle traditionnel d’instigateurs et de propagandistes.

 

(p.420) Si Pierre le Grand, qui fut incontestablement un esprit fort — « Qu’on soit baptisé ou qu’on soit circoncis, c’est pour moi tout un, pourvu qu’on soit un homme de bien et qu’on connaisse son affaire », écrivait-il à une autre occasion — préférait ne pas admettre dans son empire les Juifs occidentaux, au moins ne se souciait-il pas de ceux qui résidaient depuis des générations dans les ter­ritoires nouvellement annexés ou conquis, en Ukraine et dans les pays baltes. Il en fut autrement sous ses successeurs. Deux ans après sa mort, sa veuve, l’impé­ratrice Catherine F », publia l’édit suivant :

« Les Juifs du sexe masculin et ceux du sexe féminin qui se trouvent en Ukraine, et en d’autres villes russes, sont tous à expulser immédiatement, hors des frontières de la Russie. On ne les admettra dorénavant en Russie sous aucun pré­texte, et on y veillera sévèrement en tous endroits. »

II s’agissait de ces commerçants et de ces artisans juifs dont j’ai décrit plus haut l’enracinement dans la vie économique locale. Dans ces conditions, dès qu’on com­mença à les expulser, de sérieuses complications sur­girent, et les autorités civiles ou militaires furent obli­gées d’accorder de nombreux sursis, afin d’éviter une désorganisation plus grave. Au cours des années sui­vantes, de nombreux conflits opposèrent les fonction­naires et organes soucieux de la prospérité nationale à ceux qui avaient surtout le salut des âmes en vue. En 1743, le Sénat gouvernemental soumit à Elisabeth Petrovna, fille de Pierre le Grand, un rapport circons­tancié faisant valoir les profits que pourrait tirer la tré­sorerie impériale de l’admission des marchands juifs de (p.421) Pologne aux foires de Kiev et de Riga. La réponse de l’impératrice fut brève et péremptoire : « Des ennemis du Christ, je ne veux tirer ni intérêt ni profit », traça-t-elle de sa propre main en marge du rapport.

Telles sont, rapidement esquissées, les origines de la fameuse « zone de résidence » et de la législation qui, jusqu’à la Révolution de février 1917, confinait dans la périphérie occidentale de l’empire tsariste tous ses sujets juifs, devenus interdits de séjour héréditaires ; leur nom­bre s’accrut démesurément après les partages de la Pologne.

Dans l’histoire de l’antisémitisme, une certaine bigo­terie spécifiquement féminine a joué son rôle. Tout comme la femme et la fille de Pierre le Grand, Isabelle de Castille, Marguerite-Thérèse d’Autriche, Marie-Thé­rèse d’Autriche * se sont illustrées en faisant basculer à un moment donné un balancier déjà fragile, et l’on pour­rait observer à ce propos que des décisions absurdes et lourdes de conséquences furent le fait caractérisé de la princesse. En l’espèce, ces conséquences portèrent parti­culièrement loin. Car une autre politique, permettant aux immensités de l’empire russe d’absorber le trop-plein des Juifs polonais, eût permis de remédier à leur concentration indescriptible sur un territoire exigu, dans le quadrilatère borné par Varsovie, Odessa, Vienne et Berlin, et où, à partir de la fin du xixe siècle, les pas­sions bouillaient comme dans la chaudière, avec les conséquences que l’on sait.

 

 

(p.435) La conduite à adopter pour concilier la raison d’Etat avec les exigences de la morale chrétienne était ingénument décrite par le « roi-sergent », Frédéric-Guil­laume, donnant des conseils de bon gouvernement à son fils, le futur Frédéric le Grand :

« En ce qui concerne les Juifs, il y en a un trop grand nom­bre dans nos pays qui n’ont pas reçu de moi des lettres de protection. Vous devez les expulser, car les Juifs sont les sauterelles d’un pays et la ruine des Chrétiens. Je vous prie de ne pas leur accorder de nouvelles lettres de protection, même s’ils vous offrent beaucoup d’argent… Si vous avez besoin d’argent, taxez la juiverie en son entier pour 20 000-30-000 thalers tous les trois ou quatre ans, en sus de l’argent de protection qu’ils vous versent. Vous devez les pressurer, car ils ont trahi Jésus-Christ et vous ne devez jamais leur faire confiance, car le Juif le plus honnête est un escroc et une fripouille, soyez-en persuadé… »

Réaliste tout comme son père, mais aussi cynique que ce dernier était bigot, Frédéric le Grand n’eut pas de préoccupations morales de cet ordre et en revint à la règle d’or du Grand Electeur : un Juif est utile, dans la mesure où il est riche. Il traquait donc et expulsait impi­toyablement les enfants d’Israël sans ressources, les « petits Juifs », tout en distribuant des privilèges à ceux qui se montraient capables de créer des industries, d’ou­vrir des débouchés commerciaux, de prendre à ferme la monnaie, et surtout, de prêter de l’argent. De tels procédés de gouvernement, qui du reste étaient observés à l’époque dans de nombreux Etats européens, ont contri­bué jusqu’à nos jours à la persistance d’une certaine relation entre le judaïsme et l’argent (tant à propos de la conception que le monde chrétien se faisait du judaïsme, qu’en ce qui concerne la vie intérieure de celui-ci) ; tant il est vrai que les sensibilités survivent des générations durant aux structures dont elles sont issues, et ce faisant, font subsister certaines séquelles de ces structures.

Du point de vue économique, les Juifs allemands jouaient aux xvif-xviii« siècles un rôle grandissant dans les grands centres commerciaux : à Leipzig, où leur parti­cipation numérique aux célèbres foires finit par atteindre 25p. 100, à la fin du xvme siècle; à Hambourg, où le Sénat de la ville libre, qui les avait expulsés en 1648, et ne réadmit que quelques familles quinze ans plus tard, (p.436) constatait en 1733 qu’ils étaient devenus un « mal néces­saire » pour le commerce, du fait de l’entrelacement de leurs intérêts avec ceux des Chrétiens ; à Francfort sur­tout, où un incendie du ghetto en 1711 fit trembler, dit-on, les finances de l’Empire, mais dont les remparts, devenus un lieu de promenade, s’ornaient de l’inscription : « Aucun Juif et aucun cochon ne peut pénétrer en ce lieu. » A Francfort, principal centre financier de l’Alle­magne, les Juifs étaient particulièrement nombreux : plus de 3 000, 16 p. 100 de la population de la ville, vers 1711 ; et il va de soi que le ghetto dont sont sortis les Rothschild comptait, à côté de quelques riches finan­ciers, une nombreuse plèbe, entassée dans quelques ruelles étroites, se livrant à mille misérables trafics pour assurer sa subsistance.

Prêtant et troquant, ils savent attirer les gens dans leurs

[filets.

Celui qui s’y laisse prendre ne s’en sortira jamais. A travers ton pays tout entier, il ne reste plus personne Qui ne soit allié à Israël d’une ou de l’autre façon.

C’est ainsi que Gœthe, que ce spectacle fascinait dès sa jeunesse l, décrivait les trafics des Juifs (La -foire de Plundersweilern, 1778). Une chanson populaire fournit une description plus précise :

Quelqu’un veut-il acheter un habit,

Aussitôt il court chez le Juif.

Vaisselle, étain, toile, bonnets,

Et toutes les choses dont il est démuni,

Il trouve tout cela chez le Juif

Qui a reçu des biens en gage

Et ce qu’on vole et ce qu’on pille

Tout cela aussi se trouve chez lui

 

  1. Ainsi qu’on le sait, Gœthe était originaire de Francfort. Voici comment, sur ses vieux jours, il évoquait ses impressions du ghetto :

« Parmi les choses significatives qui préoccupaient l’enfant, et aussi le jeune homme, figurait surtout l’état de la ville juive, qu’à vrai dire on appelait la rue juive, car elle était constituée pour l’essentiel par une seule rue, qui sans doute avait été enserrée jadis entre le fossé et le mur de la ville. L’étroitesse, la saleté, l’agitation, l’accent d’un idiome déplaisant à l’oreille, tout cela produisait une impression fort désagréa­ble. Pendant longtemps, je ne m’y hasardais pas tout seul, et je n’y retournais pas de bon cœur, après avoir réussi à échapper aux insis­tances de tant d’hommes inlassablement occupés à solliciter le chaland et à marchander… »

 

(p.437) … Manteaux, culottes, n’importe quoi

Le Juif le vend très bon marché

Les artisans ne vendent plus rien

Car tout le monde court chez le Juif…

 

Assurément, le petit peuple des villes et des campagnes allemandes tirait de réels avantages de la présence des Juifs, contrairement aux commerçants et aux artisans ; mais les témoignages de tout ordre sont unanimes pour nous dire que les « classes silencieuses », celles qui n’avaient pas de voix au chapitre, les méprisaient et les détestaient elles aussi. « Rouler le Juif » était considéré comme un exploit suprême, ainsi que l’attestent divers contes populaires, tels que « Le Juif dans les épines » (Der Jude im Dorn), que les frères Grimm ont inclus dans leur classique recueil.

L’identification chrétienne traditionnelle : judaïsme = mensonge, d’où Juif = escroc, convenait on ne peut mieux à une telle éthique. Au xvii* siècle, la croyance en la fourberie congénitale des Juifs semble avoir été partagée par toutes les classes de la société. Spener, le fondateur du piétisme luthérien, qui fut l’un des premiers à pren­dre leur défense, en fournissait même une sorte d’expli­cation naturelle :

« … Les pauvres, qui tout comme chez les Chrétiens cons­tituent chez eux le plus grand nombre, ne peuvent faire autre­ment, ne possédant que quelques thalers, que subvenir par l’escroquerie à leurs besoins et à ceux de leurs familles ; c’est pourquoi ces misérables gens ne peuvent songer jour et nuit à rien d’autre qu’à la manière d’assurer leur subsistance au moyen de la ruse, de l’intrigue, de la tromperie et du vol… »

Au siècle suivant, de telles vues commencèrent à être classées parmi les préjugés par les gens éclairés. D’après Christian-Wilhelm Dohm, un fonctionnaire prussien qui fut l’un des précurseurs de l’émancipation des Juifs, « il n’y a que les gens du peuple, lesquels eux-mêmes se croient permis de tromper un Juif, qui l’accusent d’ob­server une loi permettant de frauder ceux d’une religion différente de la sienne ; et ce ne sont que les prêtres intolérants qui colportent les fables sur les préjugés des Juifs, trahissant leurs propres préjugés de la sorte… ». On peut dire que l’antisémitisme populaire reposait sur deux fondements, qui étaient ses deux conditions néces­saires et suffisantes : aux enfants comme aux adultes, les prêtres des deux confessions enseignaient au catéchisme (p.438) et du haut des chaires que les Juifs étaient un peuple déicide et perfide ; dans la vie réelle et à l’âge d’adulte, ces vues n’étaient que rarement démenties, tirant leur justification quotidienne de la tension sui generis inhé­rente aux rapports d’affaires, au conflit larvé ou ouvert qu’impliqué tout achat et toute vente, tout marchandage et tout troc — et le contact entre Chrétiens et Juifs se limitait pour l’essentiel à des relations agressives de cet ordre.

 

(p.441) Au sein de la noblesse surtout, nombreux étaient les Chrétiens avides de spéculer ou de prêter à usure en secret, sans perdre la face, pour lesquels le Juif serviable et discret, imperméable à la honte de se conduire en Juif, constituait le prête-nom idéal. Façade qui déroute encore nombre d’historiens contemporains ! Ce n’était parfois qu’une marionnette dont le capitaliste chrétien tirait les ficelles ; plus sou­vent, il s’agissait d’associations dans lesquelles le parte­naire chrétien, partie invisible de l’iceberg, jouait un rôle dominant. Ainsi, la carrière de Baruch Simon (un grand-père de l’écrivain Ludwig Borne) à la cour du prince-archevêque de Cologne était due à la protection du ministre comte Belderbusch, le partenaire principal de l’association, dont la fortune finit par atteindre un mil­lion de ducats. Suivant la rumeur publique, le chapelain de la cour, le Père Paulin, participait également à leur association : sub vesperum cum ministro et Baruch spolia dividebet, disait-on de lui. En Saxe, sous le ministre Briihl (1733-1763), le comte Joseph Bolza était devenu l’homme le plus riche du royaume. Il se servait de prête-noms juifs, notamment du « facteur de cour » Samuel Ephraïm Levy, pour ses spéculations et prêts usuraires à la cou­ronne ; « le profit qu’il en tire est un peu trop juif, et les services de cette Excellence nous coûtent bien cher », écrivait en 1761 Briihl. La rapacité du comte Bolza finit par le faire soupçonner d’être un Juif camouflé, en sorte qu’au temps du nazisme, ses descendants durent entre­prendre des recherches généalogiques pour se faire déli­vrer des « certificats d’aryanité ». C’est encore en Saxe que se joua le dernier acte de la tragi-comédie au cours (p.442) de laquelle Voltaire, qui avait chargé le fils du joaillier Herschel d’acheter pour son compte des obligations saxonnes parvint à duper magistralement le jeune homme ; le père en mourut de chagrin. Le poète Lessing qui, à l’époque, servait de secrétaire au philosophe, résume ces démêlés dans l’épigramme suivant :

Pour dire très brièvement

Pourquoi cette affaire

A mal tourné pour le Juif

La réponse est à peu près la suivante :

Monsieur V… fut un plus grand fripon que lui.

 

 

(p.443) France.

 

A la vivacité des couleurs près, on retrouve dans la France du XVIIIe siècle le même tableau qu’en Allemagne. Les Juifs sont protégés du bout des doigts par le pouvoir central, activement combattus par la bourgeoisie mon­tante et chrétiennement haïs par la population en son ensemble, à l’exception relative des milieux éclairés et privilégiés. L’antique édit de leur bannissement de France, réitéré en 1615 par Louis XIII, n’ayant pas été abrogé, c’est semi-clandestinement qu’ils se répandent peu à peu dans le royaume, à partir de l’Alsace et de Metz, de l’enclave pontificale du Comtat-Venaissin et des villes portuaires. Ils ne bénéficient pas, en France, de l’appui spécifique qu’ils trouvaient dans une Allemagne, morcelée auprès de chaque prince, à l’exaspération de ses sujets ; mais peut-être le climat humain d’un pays lar­gement ouvert sur l’antique Méditerranée contribue-t-il à rendre moins vifs les contrastes et les haines.

 

(p.449) Grande-Bretagne.

 

L’originalité des mœurs anglaises se manifeste aux temps modernes parmi tant d’autres domaines, dans la condition faite aux Juifs.

Sous le titre : « L’antisémitisme à l’état pur », nous avons évoqué plus haut l’effroi soulevé en 1656 par l’in­tention de Cromwell de les réadmettre dans les îles Britanniques (d’où ils avaient été expulsés en 1294), et comment, face à l’opposition populaire, il dut faire machine arrière, tout en autorisant tacitement une colo­nie de riches marchands ex-marranes à s’établir à Lon­dres. Art britannique du compromis : par la suite, ces précieux contribuables surent se rendre utiles au pays d’accueil tant comme financiers que comme informateurs politiques (en ce qui concerne les affaires d’Espagne), et Londres devint l’un des principaux centres de la pros­père « dispersion marrane ». Nous avons vu aussi comment (p.450) leur histoire mouvementée avait conduit les Juifs originaires de la Péninsule ibérique à se plier aux mœurs chrétiennes, à « s’assimiler » avant la lettre. Au cours du XVIIIe siècle, des Juifs issus des ghettos allemands et polonais, tenus à distance, s’agglomérèrent autour d’eux et finirent par les dépasser en nombre ; au total, la Grande-Bretagne comptait, vers 1800, vingt mille ou vingt-cinq mille Juifs.

 

(p.454) Cependant, une position bien assise des Juifs ne signi­fiait pas nécessairement que le peuple, auquel on ne demandait pas son avis, s’accommodait de gaieté de cœur de leur présence. À tout prendre, l’antisémitisme est un phénomène à plusieurs niveaux, ou couches concentriques, dont la jalousie économique n’est que la plus superficielle ou la plus tardive ; aussi bien, l’image du Juif dans les autres pays d’Europe présentait-elle à la même époque toute une gamme de tons, qui n’étaient pas en rapport avec sa fonction socio-économique.

C’est ainsi qu’en Italie toutes les conditions d’une judéophobie intense paraissaient réunies. Les Juifs y jouaient un rôle économique de premier plan dans un pays au commerce alangui, où les lointains descendants des marchands et financiers qui, jadis, avaient dominé l’Europe, coulaient leurs jours dans une oisiveté gran­dissante. A côté des grands entrepreneurs juifs de Venise ou de Livourne, affranchis et parfois insolents, il existait aussi dans presque toutes les villes une misérable plèbe juive, entassée dans ses ghettos. Le mot, comme la chose, sont, précisons-le, d’origine italienne ; depuis la réforme catholique, le Saint-Siège entendait illustrer ainsi, en même temps que le triomphe du christianisme, la pureté intransigeante de ses propres principes (« un ghetto de Juifs est une meilleure preuve de la vérité de la religion de Jésus-Christ qu’une école de théologiens », proclamait, à la fin du xvni» siècle, le publiciste catholique G.B. Roberti). Mais, à en juger par l’histoire paisible des enfants d’Israël et par l’indifférence des littérateurs à leur égard, cette peu chrétienne leçon de choses restait en Italie sans grand effet ; qu’ils aient été pauvres ou riches, ils ne suscitaient pas dans ce pays de vieille et haute culture les préoccupations et les hantises qu’on constate de ce côté des Alpes. Aussi bien l’Italie fut-elle le seul grand pays d’Europe dans lequel les Juifs, après leur émancipation, s’intégrèrent facilement et harmonieu­sement à la société chrétienne, et qui ignora pratiquement l’antisémitisme sous ses formes modernes 1. Pour l’homme

  1. Nous traitons ici, bien entendu, de la sensibilité populaire. Sur le plan politique, il y eut, en Italie, des campagnes antijuives dans la presse catholique, après la suppression de l’Etat de l’Eglise, et il y eut surtout le tragique intermède de l’antisémitisme d’Etat mussolinien, après la création de « l’Axe », en 1938.

 

(p.455) de la rue italien le Juif est un original qui attend encore le Messie et qui sait se débrouiller dans l’existence en l’attendant ; ni l’un ni l’autre de ces traits ne constituent à ses yeux un vice rédhibitoire.

Si la population italienne bénéficiait d’une sorte d’im­munité viscérale aux excitations antijuives, en Espagne, par contre, l’antisémitisme se perpétuait en l’absence des Juifs. Nous renvoyons à ce propos au début de ce volume, dans lequel nous avons cherché à établir la longue généalogie d’un phénomène qui remonte, en der­nière analyse, à des luttes socio-religieuses datant du Moyen Age et dont les racines plongent donc dans un passé lointain. A l’extrémité opposée de l’Europe, la Rus­sie ne connut rien de semblable à ces luttes, sinon sous la forme de l’éphémère « hérésie des judaïsants », au xv« siècle ; cependant, la judéophobie moscovite était presque aussi intense que celle qui sévissait dans la Péninsule ibérique, et trouvait également son expression concrète dans un cordon sanitaire élevé contre les fidèles de la loi de Moïse, maintenu de siècle en siècle par tous les tsars successifs. Dans les deux cas, on peut être tenté de faire le lien entre le retard économique et culturel, et l’horreur du Juif. L’horreur n’était pas moins intense en Pologne et en Hongrie, mais le retard, du point de vue qui nous intéresse, avait conduit à de tout autres résul­tats, puisque les Juifs y étaient nombreux et profondé­ment incrustés dans l’économie de ces contrées. C’est en Hongrie qu’a été forgée au siècle dernier une définition de l’antisémitisme qui peut-être en vaut une autre : « L’an­tisémite est un homme qui déteste les Juifs plus que de raison. » On voit que si presque tous les pays de la vieille Europe satisfaisaient à cette définition, les nuances, sinon les contradictions, n’en étaient pas moins nom­breuses.

 

Les Etats-Unis d’Amérique

 

(p.457) La fraternité des combats et le sang versé ont de tous temps été un puissant moteur de l’intégration des minorités. La philosophie politique des Etats-Unis vint apporter à cette intégration sa touche finale, et en rédigeant les actes de naissance de la nation américaine, ses pères fondateurs ouvraient l’âge des droits de l’homme, solennellement proclamés par la Déclaration d’Indépendance. Dans un message de 1790, Georges Washington étendait expressément ces droits aux Juifs : « Puissent les enfants de la souche d’Abraham qui résident dans ce pays continuer à bénéficier de la faveur des autres habitants ; que chacun d’eux reste en sécurité dans son propre vignoble et sous son propre figuier ; il ne se trouvera personne pour le menacer. »

Mais les plus généreuses déclarations d’intention exi­gent, pour leur application pratique, un climat propice, et celles que formulaient en Europe, à la même époque, des despotes éclairés ou les constituants français, cou­ronnées par l’émancipation des Juifs de l’ancien conti­nent, n’empêcheront pas les féroces explosions d’anti­sémitisme du xixe et du xx« siècles, et y contribueront peut-être, ainsi que nous le verrons plus loin. Si le judaïsme trouva dans la République américaine la sécu­rité et la paix que lui promettaient ses fondateurs, il y (p.458)

 

eut à cela des raisons plus profondes qu’une idéologie.

Il convient d’abord de rappeler un facteur adventice qui joua en faveur des Juifs : l’existence d’une collectivité noire, qui polarisait de la manière qu’on sait les instincts agressifs de la collectivité blanche. Mais surtout, chaque génération américaine était confrontée avec une immi­gration nouvelle, avec des pauvres hères aux mœurs différentes et, partant, choquantes, et au xix« siècle, les Irlandais d’abord, les Italiens ensuite, n’étaient pas mieux traités ou vus que ne le furent les Juifs polono-russes qui affluèrent à la fin du siècle, ou que ne le sont les Mexicains et les Portoricains de nos jours. Tous les groupes humains qui peuplèrent successivement les Etats-Unis durent subir la même transplantation et les mêmes épreuves ; d’où une bien moindre « altérité juive ». Ainsi donc, on peut parler d’une véritable prédisposition histo­rique, puisque les mœurs et coutumes qui régissent la vie communautaire américaine procèdent, elles aussi, en dernière analyse, d’un grandiose déracinement collectif.

Aussi bien, la mobilité et le dynamisme qui caractéri­sent les enfants d’Israël et font d’eux des objets d’envie n’offusquaient-ils guère une majorité chrétienne qui fai­sait preuve des mêmes qualités. Au cours du XIXe siècle, le mythe américain du « frontier » paraissait façonner un nouveau peuple errant, dont de Tocqueville nous a laissé la description suggestive :

« Ces hommes ont quitté leur première patrie pour un bien, ils quittent la seconde pour être mieux encore ; presque par­tout ils rencontrent la fortune, mais non pas le bonheur. Chez eux, le désir du bien-être est devenu une passion inquiète et ardente qui s’accroît en se satisfaisant. Ils ont jadis brisé les liens qui les attachaient au sol natal ; depuis ils n’en ont point d’autres. Pour eux, l’émigration a commencé par être un besoin ; aujourd’hui, elle est devenue une sorte de jeu de hasard, dont ils aiment les émotions autant que les gains… »

De tels traits, communs aux Juifs et aux Américains du passé, impliquent aussi un désir ou un besoin d’inno­vation qui sont, on le sait, le principal moteur de l’expan­sion capitaliste. A ce même propos, l’économiste allemand Werner Sombart alla jusqu’à écrire, il y a un demi-siècle, que « l’Amérique est, dans toutes ses parties, un pays juif ».

C’est dans ces conditions, peut-on croire, que jusqu’à une époque relativement récente l’antisémitisme était ignoré aux Etats-Unis, tout comme bien d’autres « vieilles

opinions qui, depuis des siècles, ont dirigé le monde (et qui) s’y évanouissent » pour citer une dernière fois Tocqueville. (…)

(p.460) Et même si au début des années 1970, les porte-parole des mouvements contesta­taires « Afro-Américains » décidaient de prendre pour cible d’élection les Juifs (en résonance avec une tendance bien plus inquiétante qui se manifeste de nos jours à travers le tiers monde), ces attaques semblent avoir fait long feu.

 

 

Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, 2. L’âge de la science, éd. Calmann-Lévy, 1981

 

(p.19) Plus venimeux encore fut le fameux pasteur Woolston qui, condamné pour blasphème, mourut, dit-on, en pri­son. Ses burlesques écrits, dont s’inspirait Voltaire, cir­culaient par dizaines de milliers d’exemplaires ; il s’y employait à tourner en ridicule les méthodes tradition­nelles d’exégèse biblique, sous couleur de les défendre, et les Juifs « tumultueux et puants » offraient à son persiflage une cible de choix. En voici un échantillon :

« Conformément au proverbe et à la croyance commune du genre humain, le monde est infecté par les Juifs. C’est pour­quoi Ammien Marcelin, très heureusement pour notre propos, parlant des Juifs, les appelle Juifs tumultueux et puants. Comment cette marque d’infamie a été apposée sur eux ? Est-ce à cause de la mauvaise odeur qu’ils dégagent suivant l’opinion commune, ou de quelque autre manière ; cela importe peu à notre prophétie et à son type et même si leurs corps ne puent pas et n’ont jamais pué, leurs blasphèmes contre le Christ, les malédictions qu’ils lancent contre son Eglise, et leurs fausses gloses de l’Ecriture, suffisent pour rendre leur nom odieux et abominable. Dernièrement, je m’aperçus que saint Jean semble vouloir dire que les gre­nouilles sont un symbole des personnes animées d’un esprit mensonger et diabolique ; il parle de trois esprits particuliè­rement impurs, semblables aux grenouilles. Je suis convaincu qu’il parle de trois Juifs dont je connais bien les noms et les mensonges, et je sais aussi comment ils sont sortis de la bouche du Dragon, mais ce n’est pas mon affaire d’expliquer et de dévoiler cette prophétie. » (The Old Apology for thé Truth of thé Christian Religion, 1732.)

On voit comment les Juifs, par leur seule existence, pouvaient témoigner indifféremment pour la fausseté du christianisme, ou pour sa vérité ; jeux de l’esprit animés par d’obscures passions élémentaires, en vertu desquelles un antisémitisme primaire peut servir d’étai aussi bien à une foi de charbonnier qu’à l’Ecrasez l’Infâme.

 

(p.20) Vers 1750, l’agitation déiste en Angleterre prit fin aussi subitement qu’elle avait commencé au début du siècle. Peut-être n’aurait-elle constitué, en ce qui concerne notre sujet, qu’une curiosité historique (d’autant que certains arguments de nos polémistes se trouvent déjà en germe chez Spinoza1), si elle n’avait pas servi de réservoir d’idées et même de prête-noms à Voltaire, le grand pro­phète de l’antisémitisme anticlérical moderne.

 

La France des Lumières

 

(p.31) Voltaire.

 

Aux temps de la domination hitlérienne en Europe, un agrégé d’histoire, Henri Lahroue, n’eut pas de peine à composer un livre de deux cent cinquante pages à l’aide des écrits antijuifs de Voltaire 1. Dans leur monotonie, les textes ainsi réunis n’ajoutent rien à la gloire du grand homme : c’est d’abord leur licence qui frappe. Par exemple, dans l’adaptation libre qu’il donne du cha­pitre XXIII d’Ezéchiel :

« Les passages les plus essentiels d’Ezéchiel, les plus confor­mes à la morale, à l’honnêteté publique, les plus capables d’inspirer la pudeur aux jeunes garçons et aux jeunes filles, sont ceux où le Seigneur parle d’Oolla et de sa sœur Ooliba. On ne peut trop répéter ces textes admirables.

« Le Seigneur dit à Oolla : « Vous êtes devenue grande ; « vos tétons se sont enflés, votre poil a pointé… ; le temps « des amants est venu ; je me suis étendu sur vous… ; mais « ayant confiance dans votre beauté vous vous êtes prostituée « à tous les passants, vous avez bâti un bordel… ; vous avez « forniqué dans les carrefours… On donne de l’argent à toutes « les putains, et c’est vous encore qui en avez donné à vos « amants… »

« Sa sœur Ooliba a fait encore pis : « Elle s’est abandonnée « avec fureur à ceux dont les membres sont comme des « membres d’âne, et dont la semence est comme la semence « des chevaux… Le terme de semence est beaucoup plus « expressif dans l’hébreu… »

 

Dans sa Profession de foi… déiste, Voltaire se fait éga­lement le gardien des bonnes mœurs :

« Les mœurs des théistes sont nécessairement pures ; puis­qu’ils ont toujours le Dieu de la justice et de la pureté devant eux, le Dieu qui ne descend pas sur la terre pour ordonner qu’on vole les Egyptiens, pour commander à Osée de prendre

 

  1. Henri labroue, Voltaire antijuif, Paris, 1942.

 

(p.32) une concubine à prix d’argent et de coucher avec une femme adultère. Aussi ne nous voit-on pas vendre nos femmes comme Abraham. Nous ne nous enivrons pas comme Noé, et nos fils n’insultent pas au membre respectable qui les a fait naître… »

D’une manière générale, c’est surtout l’organe sexuel mâle qui, en cette matière, excitait l’imagination de Voltaire : dans les seules pages 32 à 35 du recueil de Labroue, les mots de « prépuce », « déprépucé », « gland » et « verge » reviennent plus de vingt fois. Mais en châ­trant ainsi les Juifs, le génial élève des déistes anglais n’obéissait-il pas à une préoccupation supérieure, celle de lutter contre l’obscurantisme ecclésiastique, d’écraser l’Infâme ?

Rien n’est plus révélateur que le dépouillement du document capital, document voltairien qu’est le Diction­naire philosophique. Sur ses cent dix-huit articles, une trentaine prennent à partie les Juifs, nos maîtres et nos ennemis, que nous croyons et que nous détestons (art. « Abraham »), le plus abominable peuple de la terre (art. « Anthropophage »), dont les lois ne disent pas un mot de la spiritualité et de l’immortalité de l’âme (art. « Ame »), et ainsi de suite, jusqu’à « Torture », et jusqu’à Z. « Job », qui trouve grâce aux yeux de Voltaire, n’est point Juif ; il est Arabe. L’article « Juif » est l’article le plus long du Dictionnaire (30 pages). Sa première partie (rédigée vers 1745) s’achève ainsi : … vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent ; suit la fameuse recom­mandation qui dans un tel contexte produit l’effet d’une clause de style : // ne faut pourtant pas les brûler. Plus significative encore est la dernière partie de cet article («Septième Lettre»), rédigée en 1770. Le patriarche de Ferney y harangue des Juifs imaginaires, au nom de la Chrétienté : « Nous vous avons pendus entre deux chiens pendant des siècles ; nous vous avons arraché les dents pour vous forcer à nous donner votre argent ; nous vous avons chassé plusieurs fois par avarice, et nous vous avons rappelés par avarice et par bêtise… », et ainsi de suite ; mais, en définitive, les Juifs sont tous aussi cou­pables que leurs bourreaux chrétiens, sinon davantage : « Toute la différence est que nos prêtres vous ont fait brûler par des laïcs, et que vos prêtres ont toujours (p.33) immolé les victimes humaines de leurs mains sacrées… » (Nous reviendrons encore à cette obsession voltairienne du meurtre rituel.) Suit cette recommandation : « Voulez-vous vivre paisibles ? imitez les Banians et les Guèbres ; ils sont beaucoup plus anciens que vous, ils sont dis­persés comme vous. Les Guèbres surtout, qui sont les anciens Persans, sont esclaves comme vous après avoir été longtemps vos maîtres. Ils ne disent mot ; prenez ce parti. » En conclusion, enfin : Vous êtes des animaux calculants, tâchez d’être des animaux pensants. Cette comparaison entre le Chrétien qui pense et le Juif qui calcule, anticipe l’a priori de l’antisémitisme raciste, décrétant la supériorité de l’intelligence créatrice des Chrétiens, devenus des Aryens, sur le stérile intellect des Juifs. On retrouve le même Voltaire moderne lorsqu’il affirme que les Juifs sont plagiaires en tout, ou lorsqu’il écrit, dans l’Essai sur les mœurs : « On regardait les Juifs du même œil que nous voyons les Nègres, comme une espèce d’homme inférieure. »

 

(p.43) De même, à différentes reprises, Jean-Jacques parle des Juifs de l’Antiquité de la manière conventionnelle : « le plus vil des peuples », « la bassesse de [ce] peuple incapable de toute vertu », « le plus vil peuple qui peut-être existât alors ». Enfin la médiation théologique gênait cet apôtre de la religion du cœur tout comme beaucoup de ses contemporains : d’où la fameuse excla­mation : « Que d’hommes entre Dieu et moi ! »

Mais à Moïse le législateur, Rousseau porte une admi­ration infinie. Dans un écrit peu connu, il lui attribue le mérite d’avoir institué d’emblée un système de gouver­nement à l’épreuve du temps, et abstraction faite de la condensation anachronique, on ne peut pas dire que son jugement ait été démenti (…)

 « [Moïse] forma et exécuta l’étonnante entreprise d’insti­tuer en corps de nation un essaim de malheureux fugitifs, sans arts, sans armes, sans talents, sans vertus, sans courage et qui, n’ayant pas en propre un seul pouce de terrain, fai­saient une troupe étrangère sur la face de la terre. Moïse osa faire de cette troupe errante et servile un corps politique, un peuple libre, et, tandis qu’elle errait dans les déserts sans avoir une pierre pour y reposer sa tête, il lui donnait cette institution durable à l’épreuve du temps, de la fortune et des conquérants, que cinq mille ans n’ont pu détruire et même altérer, et qui subsiste encore aujourd’hui dans toute sa force, lors même que le corps de la nation ne subsiste plus.

« Pour empêcher que son peuple ne fondît parmi les peu­ples étrangers, il lui donna des mœurs et des usages inallia-bles avec ceux des autres nations ; il le surchargea de rites, de cérémonies particulières ; il le gêna de mille façons pour se tenir sans cesse en haleine et le rendre toujours étranger parmi les autres hommes ; et tous les liens de fraternité qu’il mit entre les membres de sa république étaient autant de bar­rières qui le tenaient séparé de ses voisins et l’empêchaient de se mêler à eux. C’est par là que cette singulière nation, si (p.44) souvent subjuguée, si souvent dispersée et détruite en appa­rence, mais toujours idolâtre de sa règle, s’est pourtant conservée jusqu’à nos jours éparse parmi les autres sans s’y confondre, et que ses mœurs, ses lois, ses rites, subsistent et dureront autant que le monde, malgré la haine et la persé­cution du reste du genre humain… » (Considérations sur le gouvernement de Pologne.)

 

(p.48) Mais, traitant de la médecine, le même Jaucourt s’em­portait contre les Juifs, au nom de la médecine somatique naissante, méfiante des guérisons par l’esprit :

« Les anciens Hébreux, stupides, superstitieux, séparés des autres peuples, ignorants dans l’étude de la physique, incapa­bles de recourir aux causes naturelles, attribuaient toutes leurs maladies aux mauvais esprits (…), en un mot, l’igno­rance où ils étaient de la médecine faisait qu’ils s’adressaient aux devins, aux magiciens, aux enchanteurs, ou finalement aux prophètes. Lors même que Notre Seigneur vint dans la Palestine, il paraît que les Juifs n’étaient pas plus éclairés qu’autrefois… »

Toujours Jaucourt, à l’article « Menstruel », se complaît à comparer les femmes juives, avec leur hantise de la souillure et leurs absurdes observances, aux Négresses de la Côte d’Or et du royaume du Congo. A l’article « Pères de l’Eglise », ce « maître Jacques de l’Encyclopé­die » ne manque pas de se rappeler l’immoralité du patriar­che Abraham, ce qui lui permet de mieux critiquer saint Jean Chrysostome et saint Augustin. D’autres auteurs, traitant de tous autres sujets (par exemple, Géographie ou Astronomie), déniaient tout mérite à Moïse qui n’au­rait fait que se mettre à l’école des Egyptiens ; d’une manière générale, les encyclopédistes eurent tendance à glorifier l’histoire de l’Egypte, afin de mieux rabaisser l’histoire sacrée des Juifs. A l’article « Economie poli­tique », c’est d’une manière plus traditionnelle, si l’on peut dire/ainsi, que son auteur, Nicolas Boulanger, criti­quait la/« superstition judaïque » :

 

(p.49) « Le monarque, chez les Juifs endurcis et chez toutes les autres nations, était moins regardé comme un père et un Dieu de la paix, que comme un ange exterminateur. Le mobile de la théocratie aurait donc été la crainte : elle le fut aussi du despotisme : le Dieu des Scythes était représenté par une épée. Le vrai Dieu chez les Hébreux était aussi obligé, à cause de leur caractère, de les menacer perpétuellement (…). La superstition judaïque qui s’était imaginée qu’elle ne pou­vait prononcer le nom terrible de Jehovah, qui était le grand nom de son monarque, nous a transmis par là une des éti­quettes de cette théocratie primitive… »

Mais ces flèches ou ces critiques, lors desquelles le dénigrement des Juifs ne servait le plus souvent que de paravent pour de tout autres attaques, sont bien peu de choses à côté du grand article « Messie », dû à un disciple de Voltaire, le pasteur Polier de Bottens. Cet article avait été commandé par le maître lui-même, qui en fournit le plan et ensuite le retoucha de sa main ; on y reconnaît bien sa manière, qui consiste à faire longue­ment sa pâture de l’ignominie des Juifs, ce qui permet, en passant, de tourner en dérision l’Eglise établie, sous couleur de la défendre :

« Si les Juifs ont contesté à Jésus-Christ la qualité de Messie et la divinité, ils n’ont rien négligé aussi pour le ren­dre méprisable, pour jeter sur sa naissance, sa vie et sa mort, tout le ridicule et tout l’opprobre qu’a pu imaginer leur cruel acharnement contre ce divin Sauveur et sa céleste doctrine ; mais de tous les ouvrages qu’a produit l’aveugle­ment des Juifs, il n’en est sans doute point de plus odieux et de plus extravagant que le livre intitulé Sepher Toldos Jeschut, tiré de la poussière par M. Wagenseil dans le second tome de son ouvrage intitulé Tela Ignea, etc. »

(Suit un long résumé du Toldoth léchouth, un écrit blasphématoire qui circulait dans les ghettos ; il date probablement des premiers siècles de l’ère chrétienne. Jésus s’y trouvait décrit comme le fils d’une femme de mauvaise vie et d’un légionnaire romain ; sa biographie était ornée de maint détail obscène. Dûment attribué aux Juifs et accompagné d’invectives à leur égard, le pam­phlet pouvait passer la censure et faire les délices des ennemis de l’Eglise. Dans cette affaire, le pasteur Polier semble avoir été un outil entre les mains de Voltaire. Un procédé semblable fut employé en 1770 par la « syna­gogue holbachique », publiant le traité antichrétien Israël vengé…, du Marrane Orobio de Castro.)

 

(p.55) (…) dès le début du XVIIIe siècle, un curieux précurseur du transformisme, Benoît de Maillet, parle des races humaines, sorties, d’après lui, des mers.

Autre adepte du « polygénisme » avant la lettre, Vol­taire marque fortement la supériorité raciale des Euro­péens, « hommes qui me paraissent supérieurs aux nègres, comme ces nègres le sont aux singes et comme les singes le sont aux huîtres… ».

Ensuite, des penseurs à l’esprit plus méthodique jettent les bases de la future anthropologie, mais le rejet de la cosmogonie biblique leur laisse le champ libre pour des spéculations qui sont le plus souvent peu flatteuses sur le compte des « sauvages ». Les jugements de valeur portés de la sorte subissent l’empreinte du jeune orgueil bourgeois caractéristique de la société éclairée du temps, et sans doute faut-il faire la part de la pensée matérialiste des lumières, appliquée à arracher au corps les secrets de l’âme. Telle demeurera l’orientation générale de la recherche anthropologique : des générations durant, les savants s’évertueront à chercher les preuves matérielles et tangibles, inscrites dans le corps, de la supériorité intel­lectuelle et morale de l’homme blanc, ne se résignant pas à ce que sa constitution biologique soit pareille à celle du nègre, et semblable à celle du singe. La rapide diffu­sion du mot et du concept de race est fort éclairante à tous ces égards.

 

(p.56) Mais cette dignité et ces prérogatives, Buffon ne les trouvait pleinement présents que chez l’homme blanc d’Europe, le seul à incarner la pure nature humaine, dont toutes les autres races auraient dégénéré. Une telle conception, dont le premier auteur semble avoir été le mathématicien Maupertuis, dans sa Vénus physique, est développée par Buffon dans son discours De la dégéné­ration des animaux. Partisan de l’unité de l’espèce humaine, il y suppose qu’en se répandant à travers le globe l’homme a subi des « altérations » de caractère dégénérescent :

« … elles ont été légères dans les régions tempérées, que nous supposons voisines du lieu de son origine ; mais elles ont augmenté à mesure qu’il s’en est éloigné, et lorsque… il a voulu peupler les sables du Midi et les glaces du Nord, le changement est devenu si sensible qu’il y aurait lieu de croire que le Nègre, le Lapon et le Blanc forment des espèces diffé­rentes, s’il n’y a eu qu’un seul Homme de créé… »

 

(p.59) Ainsi donc, c’est dans la mesure même où le nouvel homme prométhéen du Siècle des Lumières, l’artisan de la science et du progrès, tend à prendre au sommet de la Création la place de Dieu, que s’élargit l’écart qui le sépare des autres créatures, des quadrupèdes, des singes et des sauvages. L’émancipation de la science de la tutelle ecclésiastique, l’abandon de la cosmogonie biblique et le délaissement des valeurs chrétiennes laissait la voie libre aux spéculations racistes ; chez certains savants en renom du temps, elles revêtaient déjà un caractère mani-chéiste. Ainsi, chez le philosophe allemand Christophe Meiners, qui croyait avoir découvert l’existence de deux races humaines : la race « claire et belle », et la race « foncée et laide », contrastant entre elles comme la vertu et le vice. Cette théorie, assurait-il, permettait de percer (p.60) le secret des « hommes supérieurs » qui ne surgissent que chez les peuples nobles :

« Seuls les peuples blancs, surtout les peuples celtes, possè­dent le vrai courage, l’amour de la liberté, et les autres pas­sions et vertus des grandes âmes… les peuples noirs et laids en diffèrent par une déplorable absence de vertus et par! plusieurs vices effroyables… »

 

(p.61) Il reste à ajouter qu’à l’échelle de l’Europe, le principal garant de la nouvelle anthropologie scientifique fut pro­bablement Emmanuel Kant. Aussi universaliste qu’il se montrât dans ses grandes œuvres philosophiques, il n’hésitait pas à mettre à néant ce principe en traitant, dans ses cours d’anthropologie et dans diverses notes, de l’histoire du genre humain. En effet, il le subdivisait en races ou « souches » de valeur inégale, au point que leurs mélanges lui paraissaient menacer le progrès spiri­tuel de l’humanité. Dans une note consacrée à ce thème, il écrivait notamment que « les bâtardisations entre Amé­ricains et Européens, ou ces derniers et les Noirs, dégra­dent la bonne race, sans élever en proportion la mau­vaise ». Nous retrouverons ces idiosyncrasies du grand philosophe, marquées, lorsqu’il était question des Juifs, d’une sorte de fureur, en nous transportant, dans le cha­pitre suivant, en Allemagne *.

 

Les régénérateurs.

C’est vers 1775-1780 que les milieux français éclairés commencent à s’intéresser à la condition avilie des Juifs. Cet intérêt coïncide avec la diffusion d’une sensibilité humanitaire qui vibre devant le sort de tous les déshé­rités, notamment des prisonniers et des fous.

 

  1. Pour plus de détails sur l’anthropologie des Lumières, voir notre travail Le Mythe aryen, Paris, 1971.

 

L’Allemagne

 

(p.82) Conformément à La religion dans les limites de la rai­son de Kant, le judaïsme n’est même pas une religion, puisque la loi de Moïse n’est qu’une contraignante « cons­titution civile », qui « a exclu le genre humain entier de sa communion », et qu’elle ignore la croyance à une vie future. Kant est convaincu que sans une telle croyance, « nulle religion ne peut être imaginée ; or, le judaïsme, comme tel, pris dans sa pureté, ne contient absolument aucune croyance religieuse ».

Des générations de kantiens juifs ont critiqué et glosé cette thèse ; pour disculper quelque peu leur idole, ils ont cherché à la rattacher soit à la tradition luthérienne interne (Luther, et les théologiens rationalistes de VAuf-kldrung), soit à des sources externes (les déistes anglais que pratiquait Kant, ou même la « Jérusalem » de Men-delssohn). Mais lectures et sources, quelle qu’ait pu être leur importance, ont peut-être compté moins que l’hos­tilité viscérale d’un penseur qui, dans divers écrits et à divers endroits, préconisait l’euthanasie pour le judaïsme d’une façon qui pourrait n’avoir été que la manière méta­physique de clamer : « Mort aux Juifs ! » Les qualifiant de « Palestiniens », il les vitupérait dans son Anthropo­logie avec une hargne puissante :

« Les Palestiniens qui vivent parmi nous ont la réputation fort justifiée d’être des escrocs, à\cause de l’esprit d’usure qui règne parmi la majeure partie d’entre eux. Il est vrai qu’il est étrange de se représenter une nation d’escrocs ; mais il est tout aussi étrange de se représenter une nation de commerçants, dont la patrie de loin la plus importante, reliés par une ancienne superstition, reconnue par l’Etat où ils vivent, ne recherchent pas l’honneur bourgeois, et veulent compenser cette défaillance par l’avantage de tromper le peuple qui leur accorde sa protection ou même de se tromper les uns les autres. Mais une nation qui n’est composée que de commer­çants, c’est-à-dire de membres non productifs de la société (par exemple les Juifs en Pologne), ne peut être autre chose que cela ; en sorte que son antique constitution, reconnue par nous (p.83) (qui avons en commun avec eux certains livres saints), même si le principe suprême de sa morale, dans le commerce avec nous, est « acheteur, ouvre bien tes yeux ! », ne peut être abolie sans inconséquence. »

 

(p.83) Pour son disciple Fichte, par contre, le problème des Juifs ne pouvait être réglé que par leur expulsion des terres allemandes. « Pour nous protéger contre eux, je ne vois qu’un seul moyen : conquérir pour eux leur terre promise, et les expédier tous », écrivait-il dans sa pre­mière œuvre importante1. Il affirmait avec la dernière

 

  1. J. G. fichte, Beitrage zur Berichtigung der Usrteile uber die fran-zbsische Révolution (1793). CJ. Ch. andler, Le pangermanisme philo­sophique, Paris, 1917, pp. 8-11.) Fichte, se fondant surtout sur l’idée du contrat social, défendait le droit des Français à modifier leur constitu-

 

(p.84) énergie que leur cas était sans espoir : «… leur donner des droits civiques, ce n’est possible qu’à une condition : leur couper la tête à tous la même nuit et leur en donner I une nouvelle qui ne contienne plus une seule idée juive.» I Que l’on note que ces lignes datent de l’époque (1793) oui Fichte se proclamait révolutionnaire et même jacobin;! il évoquait donc l’image d’une décapitation collective des I Juifs, avant même de prêcher la croisade antifrançaise I et de promouvoir mystiquement les Allemands au rang! de seul peuple authentique (Urvolk), appelé à régénérer! l’univers. Dans un autre écrit, plus tardif (Les Traits fon-\ damentaux du siècle présent,  1804), Fichte poussait à leurs ultimes conséquences les vues des déistes anglais! les plus combatifs, tels que Tindal et Morgan. Identifiant! à la « religion naturelle » le vrai christianisme, il ne le I trouvait à l’état pur que chez saint Jean, qui lui semble I mettre en doute les origines juives de Jésus ; pour lai première fois dans l’histoire de la pensée européenne, onl voit poindre de la sorte la notion d’un « Christ aryen ». I Aussi bien, non content de vitupérer, à l’instar de ses! prédécesseurs,   l’Ancien  Testament,  critiquait-il  sévère-j ment la majeure  partie   du Nouveau, notamment  les! épîtres de saint Paul. « Devenu Chrétien, écrivait-il, Paul ne voulait cependant pas avoir été à tort un Juif ; les I deux systèmes  devaient donc être réunis et s’adapter l’un à l’autre.» C’est dire que pour Fichte, le christia­nisme originel a été corrompu par son apôtre juif.

 

(p.85) On trouve dans certains écrits de jeunesse de Hegel la même violence. Il se modéra quelque peu dans ses œuvres de maturité, dans lesquelles il s’abstenait d’invec­tiver franchement les enfants d’Israël, sans abandonner pour autant sa conception d’une « conscience juive » spécifique, malheureuse et servile (Leçons sur la philo­sophie de la religion). La proverbiale obscurité de son style masquait elle aussi la fureur avec laquelle il desti­tuait les Juifs de leur élection, pour en faire bénéficier les Allemands :

« Pour sortir de cette perte de soi-même, et de son univers et de la souffrance infinie qui en résulte, souffrance pour servir de support à laquelle le peuple Israélite était maintenu tout prêt, l’Esprit refoulé en lui-même dans l’extrême de sa négati­vité absolue, saisit dans un renversement qui est en soi et pour soi, la positivité infinie de sa vie intérieure, le principe de l’unité des natures divine et humaine, la réconciliation comme vérité objective et liberté apparaissant dans la conscience de soi et la subjectivité. C’est le principe des peuples germaniques qui a pour mission de la réaliser » (Principes de la philosophie du droit, 1821, § 354).

Mais quel qu’ait été le ton, il s’agit toujours de varia­tions laïcisées sur le thème de la faute et de l’esclavage perpétuel des Juifs. On le lit clairement dans les écrits de jeunesse :

« Tous les états du peuple juif, y compris l’état misérable, pouilleux et infâme dans lequel il se trouve aujourd’hui, ne sont rien d’autre que les conséquences et les développements du destin originel — une puissance infinie qu’il cherchait déses­pérément à surmonter — destin qui l’a maltraité et qui ne cessera de le faire, jusqu’à ce que ce peuple se le concilie par l’esprit de beauté, l’abolissant grâce à cette conciliation. »

 

/France/

(p.111) (…) on a l’impression très nette qu’à leur égard le sectarisme du culte de la Raison redou­blait de virulence, notamment dans les départements de l’Est, s’alimentant à la sensibilité antijuive traditionnelle. Symptomatique à cet égard est une brochure populaire à la gloire de Marat, le comparant à Jésus, « tombé lui aussi sous les coups du fanatisme, en travaillant de toutes ses forces à opérer le salut du genre humain ». Dans les départements de l’Est se poursuivait une propagande antijuive ouverte. Le conventionnel Baudot, commissaire aux armées du Rhin et de la Moselle, proposait même un nouveau genre de régénération des Juifs, la régénération guillotinière :

« … partout, ils mettent la cupidité à la place de l’amour de la patrie, et leurs ridicules superstitions à la place de la raison. Je sais que quelques-uns d’entre eux servent dans nos armées, mais en les exceptant de la discussion à entamer sur leur conduite, ne serait-il pas convenant de s’occuper d’une régéné-tion guillotinière à leur égard ? »

A la même époque (brumaire an II), toutes les muni­cipalités du Bas-Rhin recevaient l’ordre « de réunir à l’instant tous les livres hébreux, notamment le Talmuth, ainsi que tous les signes quelconques de leur culte, afin qu’un autodafé fût fait à la Vérité, le décadi de la seconde décade, de tous ces livres et signes du culte de Moïse ». Il semble que cet ordre ne fut pas suivi d’effet, car en pluviôse, c’est-à-dire trois mois plus tard, une autre circulaire portait défense aux « citoyens qui osent ternir le beau nom de citoyen et l’amalgamer avec celui de juif, de s’assembler dans leurs ci-devant synagogues et y célé­brer leurs anciennes simagrées, dans une langue incon­nue, avec laquelle on pourrait aisément troubler la sûreté générale ». Le II thermidor, enfin, ce n’est plus leur superstition, mais leur agiotage qui était reproché aux Juifs alsaciens, et l’ordre était donné aux municipalités du district « d’avoir sans cesse les yeux fixés sur ces êtres dangereux, qui sont les sangsues dévorantes des citoyens ».

 

 

(p.113) A première vue, il semble bien que sur le chapitre des Juifs plus que sur tout autre, Napoléon fut le fils fidèle de la Révolution, et plus spécialement de la Montagne. Il chercha à régénérer les Juifs, c’est-à-dire à les déju-daïser, et il y réussit en partie. Ses jugements sur les enfants d’Israël, principalement inspirés par la pensée déiste de son temps, n’étaient pas tendres, et cet ennemi des « idéologues » ne se souciait guère du problème responsabilités que posait leur condition avilie, en sorte qu’assemblés bout à bout ces jugements fourniraient la matière d’un petit catéchisme antisémite. Ils combinaient (p.114) l’ancien préjugé théologique à la naissante supers­tition scientiste : « Les Juifs sont un vilain peuple, poltron et cruel. » « Ce sont des chenilles, des saute­relles, qui ravagent les campagnes. » « Le mal vient sur­tout de cette compilation indigeste appelée le Talmud, où se trouve, à côté de leurs véritables traditions bibli­ques, la morale la plus corrompue, dès qu’il s’agit de leurs rapports avec les Chrétiens. » II n’en reste pas moins que les Juifs forment pour lui une race, et que cette race est maudite : « Je ne prétends pas dérober à la malédiction dont elle est frappée cette race qui semble avoir été seule exceptée de la rédemption, mais je vou­drais la mettre hors d’état de propager le mal… »

Le remède, à ses yeux, consiste dans la suppression de la race, qui doit se dissoudre dans celle des Chrétiens. La tâche est ardue : « … le bien se fait lentement, et une masse de sang vicié ne s’améliore qu’avec le temps ». « Lorsque sur trois mariages, il y en aura un entre Juif et Français, le sang des Juifs cessera d’avoir un carac­tère particulier. »

Dans les faits, Napoléon régenta les Juifs d’une main ferme et efficace ; pourtant, ses desseins administratifs et politiques faisaient leur part à des rêves visionnaires, et peut-être aussi à une peur superstitieuse.

Dès l’expédition d’Egypte, il lançait une proclamation aux Juifs, leur proposant de s’enrôler sous ses drapeaux pour reconquérir la Terre promise. Mais ceux-ci res­tèrent sourds à son appel, et le projet peut être rangé parmi ses « mirages orientaux ». Trois ou quatre années ensuite, une fois nommé Premier Consul, Bonaparte entreprenait de régler les questions religieuses. Cepen­dant, la loi du 18 germinal an X sur l’organisation des cultes catholique et protestant laissait le judaïsme à l’écart : « … quant aux Juifs, aurait-il dit, c’est une nation à part, dont la secte ne se mêle avec aucune autre ; nous aurons donc le temps de nous occuper d’eux plus tard. » Ce temps vint sous l’Empire, au printemps 1806, et il semble bien que son intention première ait été de les priver de leurs droits civiques. Mais le Conseil d’Etat, peuplé d’anciens juristes de la Révolution (Regnault de Saint-Jean d’Angely, Beugnot, Berlier), sut exercer une influence modératrice sur lui. En fin de compte, il déci­dait de sonder auparavant les reins et les cœurs des Juifs, dont il réunissait à Paris les représentants, en une « Assemblée générale ».

(p.115) Tenaient-ils à être Français ? Etaient-ils prêts à jeter par-dessus bord, s’il le fallait, la loi de Moïse ? Aux douze questions embarrassantes qui leur furent posées, les délégués répondirent d’une manière on ne peut plus satisfaisante. « Les Juifs… regardent-ils la France comme leur patrie et se croient-ils obligés de la défendre ? » « Oui, jusqu’à la mort ! » s’exclamait l’Assemblée una­nime. Mais les nouveaux patriotes redevinrent le peuple à la nuque dure lorsqu’il fut question des mariages mix­tes, dont l’Empereur souhaitait que les rabbins les recom­mandent expressément : sans heurter de front l’autocrate, l’Assemblée réussissait à esquiver la réponse. Dans l’en­semble, elle subit avec succès l’examen, et produisit une impression favorable sur les commissaires (Pasquier, Portalis) désignés par l’Empereur. Encore fallait-il trou­ver le moyen de lier la population juive bigarrée de l’Empire, des Pays-Bas à l’Italie, par les décisions adop­tées par l’Assemblée : les commissaires furent fort sur­pris d’apprendre qu’il n’existait aucune autorité organisée, aucun gouvernement central, auquel tous les fidèles de Moïse prêtaient allégeance (un étonnement qui est encore parfois partagé, de nos jours). C’est dans ces conditions que naquit l’idée de réunir à Paris un Grand Sanhédrin, qui, à dix-huit siècles de distance, renouerait avec la tra­dition d’un gouvernement d’Israël.

L’idée enflamma aussitôt l’imagination de Napoléon ; au-delà d’un instrument de régénération et de police des Juifs, le génial opportuniste crut pouvoir utiliser un tel organe pour les besoins de sa grande politique. Le projet fut mis au point par lui au cours des derniers mois de l’année 1806, en même temps que celui du blocus conti­nental ; sans doute comptait-il sur la pieuse allégeance des hommes d’affaires juifs pour mieux affamer l’Angle­terre. Le nouveau gouvernement d’Israël allait être une réplique fidèle de l’ancien, et compter le même nombre de membres (soixante et onze), revêtus des mêmes titres ; des invitations furent adressées, au-delà des frontières de l’Empire, à toutes les juiveries de l’Europe. L’ouver­ture s’effectua le 9 février 1807, en grande pompe, dans la chapelle désaffectée Saint-Jean, rue des Piliers, qui fut débaptisée en rue du Grand-Sanhédrin.

Mais une telle forme de régénération des Juifs était riche d’associations fâcheuses, voire provocatrices, pour la sensibilité chrétienne. Le Sanhédrin n’était-il pas le tribunal juif qui avait accepté le marché de Judas, et lui (p.116) compta les trente pièces d’argent ? N’était-ce pas là que « se passa cette scène d’outrages sans nom où le Fils de Dieu fut souffleté, couvert de crachats et d’insultes ? » Ne fut-il pas, en un mot, l’organe même du déicide? Dès lors, les imaginations se donnèrent libre cours. La propagande antinapoléonienne à l’étranger exploita vigou­reusement et longuement ce thème, qui vint compléter celui de Napoléon l’antéchrist, ainsi que nous allons le voir plus loin. En France, même les catholiques ralliés ne manquèrent pas d’y faire des allusions. « Pour le christianisme, l’état malheureux des Juifs est une preuve qu’on voudrait, avant le temps, faire disparaître… », pro­testait de Donald, comparant le Sanhédrin des Juifs à la Convention des philosophes. Un pamphlet anonyme, qui fut saisi par la police, représentait Napoléon comme « l’oint du Seigneur, qui sauvera Israël ». Mais ce nou­veau messie des Juifs ne serait-il pas lui-même d’origine juive ? C’est ce que L’Ambigu, l’organe des émigrés fran­çais à Londres, s’empressa d’affirmer, et cette imputation elle aussi a laissé sa trace dans la mémoire des hommes.

Le rapide licenciement du Sanhédrin peut laisser croire que ces campagnes impressionnèrent Napoléon, au point de susciter chez lui également une sorte de peur super­stitieuse. En effet, cette assemblée au nom millénaire ne tint que quelques séances, au cours desquelles furent entérinées les décisions antérieurement prises par 1′ « As­semblée générale » ; le 9 mars 1807, un mois après son ouverture solennelle, elle fut dissoute, et il ne fut plus jamais question de la réunir à nouveau.

Par ailleurs, non seulement les Juifs des pays étrangers, mais aussi ceux de l’Empire, ne manifestaient pas un enthousiasme excessif pour l’institution appelée à les régir, sous la surveillance impériale. En résultat, et quels qu’aient pu être ses mobiles, Napoléon renonça à son grand plan politico-messianique. En définitive, il se con­tenta de soumettre les Juifs, par le décret dit « infâme» du 17 mars 1808, à des mesures d’exception partielles, département par département : ceux de la Seine et des départements du Sud-Ouest (auxquels plusieurs autres vinrent se joindre par la suite) gardèrent la plénitude de leurs droits ; ceux des autres départements furent assujettis à des mesures de discrimination qui entra­vaient leurs déplacements, et l’exercice par eux du commerce. Le décret du 17 mars, qui ruina bien des familles juives, était motivé par la lutte anti-usuraire, (p.117) mais les laborieuses enquêtes sur « les abus des Juifs » prescrites à cette occasion aux préfets nous montrent une fois de plus comment leur mauvaise réputation tenait d’abord à leur qualité de Juifs.

(…)

Là où les Juifs restaient effectivement nombreux à exercer le métier de Juifs, ainsi que cela était le cas dans les départements rhénans, ils servaient couramment de prête-noms à des Chrétiens qui n’osaient pas juddiser ouvertement. Les rapports des préfets et des maires signalent à de multiples reprises cet état de choses, que le maire de Metz décrivait comme suit :

« Les acquéreurs et les soumissionnaires des biens nationaux (p.118) cherchèrent et trouvèrent de l’argent chez les Juifs. Ils l’obtin­rent à très haut prix, parce que les Juifs, en ayant peu, se firent pour ces opérations les courtiers des particuliers non juifs, qui voulurent se procurer de gros bénéfices, en conser­vant les dehors honnêtes sous lesquels ils étaient connus dans la société. Ainsi, l’odieux était pour les Juifs, et le profit reve­nait à d’autres. La liberté du commerce de l’argent favorisa d’ailleurs l’usure ; on vit à Metz des usuriers dans toutes les classes de la société… »

Pourtant, les commissaires de l’Empereur rejetaient le blâme sur les Juifs seuls :

« On eût dit que [les Juifs] enseignaient à ceux qu’ils dépouil­laient l’oisiveté et la corruption, tandis qu’ils étaient leur mora­lité à ceux qu’ils ne dépouillaient pas. Des notaires publics, séduits par eux, employaient leur ministère à cacher leur hon­teux trafics, et des domestiques, des journaliers, leur appor­taient le prix de leurs services ou de leurs journées, afin qu’ils le fissent valoir comme leurs propres derniers. De cette] manière, les professions utiles étaient abandonnées par un certain nombre de Français, qui s’accoutumaient à vivre sans travail des profits de l’usure… »

 

(p.135) Pour entrer dans la grande société, il leur fallait pas­ser d’abord par l’école publique. Chemin de croix pour bien des enfants juifs, les marquant pour le reste de leurs jours. Arrivé au faîte des honneurs, Adolphe Cré-mieux évoquait ce passé : « … je ne pouvais pas traverser les rues de ma ville natale sans recueillir quelques injures. Que de luttes j’ai soutenues avec mes poings ! ». (Pour corriger les effets de cette évocation, l’homme d’Etat ajoutait aussitôt : « Eh bien, peu d’années je faisais mes études à Paris, et quand je rentrais à Nîmes, en 1817, je prenais ma place au barreau et je n’étais plus juif pour personne ! » Ainsi donc, la société nîmoise eut le tact de ne pas voir le Juif en Crémieux ; tel est peut-être le secret de la tolérance française…) Se fondant, on peut le croire, sur ses souvenirs d’enfance, Frédéric Mistral évoquait dans Nerto ces guerres enfantines, à cinquante contre un : « Lou pecihoun ! Lou capeu jaune ! A la jutarié ! que s’encaune ! Cinquante enfant ié soun darrié1… »

Tout porte à croire que dans l’est de la France, les brimades, aux rites semblables, étaient tout aussi cou­rantes. Le rabbin de Metz, J.-B. Drach, décrivait l’enfance de son frère « … que ses camarades d’école… poursui­vaient au sortir de la classe, l’accablant d’injures, de coups de pierre, et, que pis est, lui frottant les lèvres avec du lard. Malgré les chefs de l’école, qui interposè­rent plus d’une fois leur autorité, ces persécutions continuèrent jusqu’à ce que mon frère se fût distingué par ses progrès et les prix qu’il obtenait à la fin de chaque année ; il est maintenant un des meilleurs minia­turistes de sa province ».

 

1 « Le guenillon ! le chapeau jaune ! A la juiverie ! qu’il se cache ! Cinquante enfants après lui… »

 

 

(p.136) Karl Marx fut baptisé sur le désir de son père, à l’âge de 7 ans.

 

(p.157) Pour transgresser l’ordre existant, le peuple a d’ordi­naire besoin des encouragements prodigués par des gens influents ou lettrés. En Allemagne, on trouve à l’origine des pogromes de 1819 l’exaltation nationaliste des « guer­res de libération », cultivée surtout par des professeurs et des étudiants. Aux côtés du philosophe Fichte, il con­vient d’évoquer des propagandistes tels qu’Ernst Moritz Arndt et Friedrich Jahn. Le premier, un gallophobe acharné, préconisait un système de cloisons étanches entre les peuples d’Europe, que même les doctrinaires racistes du IIIe Reich trouvaient trop rigide ; le second, le fameux « père gymnaste » (Turnvater Jahn), assurait que les peuples métissés, tels que les animaux hybrides, perdent leur « force de reproduction nationale ». Il pro­clamait aussi que les Polonais, les Français, les curés, les hobereaux et les Juifs étaient le malheur de l’Alle­magne, ce qui faisait beaucoup de malheurs pour un seul pays.

 

(p.159) Quoi qu’il en soit de la genèse de l’affaire, ces troubles commencèrent à Wùrzburg, au début d’août 1819, et se propagèrent aussitôt à travers les villes et campagnes allemandes, à l’exception du royaume de Prusse, dans lequel l’ordre proverbial fut maintenu, en sorte que les Juifs n’essuyèrent que quelques horions. Dans les autres régions, les désordres furent plus graves, mais se limi­tèrent le plus souvent aux pillages et aux démolitions des synagogues : le sang coula peu. Il n’empêche que les victimes furent douloureusement surprises de voir les voisins cordiaux ou les clients de la veille se préci­piter sur leurs magasins et sur leurs demeures, haches et leviers à la main ; de voir, mystère des pogromes, des amis d’hier, « les faire danser d’une autre manière ». Un mouvement d’émigration s’ensuivit, en direction des Etats-Unis, et aussi de la France, qui accueillit à bras ouverts les réfugiés. Le puissant Rothschild de Francfort, dont la banque faillit être mise à sac, songea lui aussi à quitter l’Allemagne. Les ministres 4e la Sainte-Alliance s’émurent et, devant la carence de nombreuses autorités municipales, Metternich donna l’ordre aux troupes autri­chiennes d’intervenir en cas de nécessité. En même temps, il édicta des mesures sévères à rencontre des corporations d’étudiants et des agitateurs révolution­naires.

 

(p.165)

/Frédéric Schlegel/ (1805) Dans le même ouvrage (Essai sur la langue et la philosophie des Indiens) il inventait le terme d’« Aryens» pour désigner les conquérants invin­cibles descendus de l’Himalaya pour coloniser et civiliser l’Europe. August Wilhelm Schlegel, reprenant une idée de Leibnitz sur l’utilité de la philologie pour l’étude de l’origine des peuples, traitait également de l’« origine des Hindous », et proclamait la supériorité de leur langue sur les langues sémitiques. A la même époque, le philo­sophe Schelling critiquait les imperfections de la Sainte Ecriture qui, estimait-il, ne soutenait pas la comparaison « en contenu véritablement religieux » avec les livres sacrés des Indiens.

 

(p.174) Nous avons dit pourtant que ceux-ci faisaient vibrer outre-Manche les mêmes cordes sensibles qu’ailleurs. Pour les sentiments hostiles et méprisants de cet ordre, lors­qu’ils ne s’extériorisent pas, il n’est pas de meilleur révé­lateur que la création artistique : or, à travers l’évolution des modes d’expression et des styles littéraires, l’image du Juif, dans la patrie de Shakespeare, varie peu, et elle reste dominée par la grandiose figure de Shylock. Il est vrai que, comme ailleurs en Europe, la fin du xvme siècle y vit fleurir sur les scènes théâtrales le type conventionnel du « bon Juif » ; mais cet artifice didactique ne fut utilisé que par des auteurs mineurs, de nos jours oubliés.

Les grands créateurs restent fascinés par la figure de l’implacable Marchand de Venise, dont les ressentiments font place chez Dickens à la malfaisance gratuite du bourreau d’enfants Fagin ; plus nuancée, et plus remar­quable, est la manière dont Walter Scott traite le thème juif. Dans Ivanhoé, son roman le plus populaire, la race juive incarnée dans Isaac et sa fille Rébecca, s’oppose d’abord aux races chrétiennes, elles-mêmes engagées dans un conflit séculaire au cours duquel se forge lentement le devenir anglais, puisque « quatre générations n’ont pas suffi pour fusionner les sangs hostiles des Normands et des Anglo-Saxons ». En sorte que ces deux races parais­sent n’avoir en commun que leur animadversion pour les enfants d’Israël. Mais Isaac et Rébecca contrastent aussi entre eux : moins vindicatif que Shylock, le père n’est qu’un pleutre méprisable, tandis que la fille joint à une radieuse beauté

les vertus les plus sublimes, et sa perfec­tion est encore soulignée par les épreuves et les malheurs (p.175) auxquels la condamne Walter Scott. Un tel partage, qui ne faisait qu’accentuer les lumières et les ombres  de l’image médiévale du Juif, convenait on ne peut mieux à l’inspiration romantique, et tourna presque aussitôt au poncif littéraire : durant la seule année 1820, pas moins de quatre auteurs dramatiques anglais portent les héros juifs d’Ivanhoé à la scène, tandis qu’en France Chateau­briand, dans son essai sur Walter Scott et les Juives, cherche à élucider « pourquoi, dans la race juive, les fem­mes sont plus belles que les hommes ». Il trouve à ce phénomène une explication intéressante : le Fils de Dieu fut renié, martyrisé et crucifié par des hommes seulement, tandis que « les femmes de Judée crurent au Sauveur, l’aimèrent, le suivirent, le soulagèrent dans ses afflictions ». Une telle vue, que le récit évangélique ne corrobore qu’imparfaitement, nous fait en revanche toucher du doigt la vérité psychologique « œdipienne », de l’antisémitisme, pour  lequel le Juif  mâle seulement   est  dangereux et hideux, et le père castrateur ne peut être en effet que viril ; démunie de pénis, la femme juive ne partage pas la « malédiction de la race », et son innocence la rend même spécialement désirable. A ce propos, Chateaubriand se faisait l’interprète de la tradition chrétienne en évo­quant la femme de Béthanie, la bonne Samaritaine, et l’adorable Madeleine, grâce auxquelles, concluait-il,  « le reflet de quelque beau rayon sera resté sur le front des Juives ». Aussi bien la beauté, souvent qualifiée de divine, des Juives est-elle une idée reçue de l’époque romantique (« beauté céleste », écrira le plus sérieusement du monde Michelet, et « perle d’Orient »), tandis que ses malheurs permettent encore mieux de rehausser ses attraits  de déesse violée ou de « symbole sexuel ». Rarement, croyons-nous, le mélange explosif de religion, d’érotisme et d’an­goisse archaïque sur lequel repose l’antisémitisme a été si clairement mis en évidence que dans le commentaire oublié de l’auteur du Génie du christianisme.

 

(p.179) (…) Disraeli ne se contentait pas de peupler les cou­vents espagnols et les universités allemandes de Juifs camouflés, c’est-à-dire à Marranes ; il annexait aussi à leur race les plus grands personnages historiques, Kant, Mozart et même Napoléon, sans parler de héros mineurs tels que Masséna ou Soult. Cette mystification était natu­rellement un argument à double tranchant, qui pouvait servir aussi bien à démontrer la puissance corruptrice des Juifs : une telle arme fut employée par la suite par les antisémites de tous les pays de la manière qu’on sait, et continue à l’être de nos jours, en sourdine à l’Occident, à grand fracas ailleurs1. D’autre part, le procédé des natu­ralisations abusives fut utilisé à une échelle encore plus vaste par les thuriféraires du pangermanisme, qui s’an­nexaient, de Giotto à Pasteur, tout le Panthéon des grands hommes. Sur tous ces points, Disraeli fut un précurseur, et peut-être un maître à penser.

Dans Tancred, son œuvre préférée, il poussait ses thèses provocatrices encore plus loin, sans même s’embarrasser d’un prête-nom ; car c’est l’auteur lui-même qui y glorifie l’« esprit sémitique », et se gausse de la « civilisation des Francs » :

; « … quelques Francs au nez plat, outres sonores gonflées de prétention (race qui a peut-être surgi dans les marécages de quelque forêt nordique à peine défrichée) parlent de pro­grès !… L’Européen parle de progrès parce que grâce à l’appli­cation ingénieuse de quelques acquisitions scientifiques il a établi une société dans laquelle le confort tient lieu de civili­sation ! »

Plus loin, c’est « Tancred » qui convient humblement à son tour qu’il descend « d’une horde de pirates balti-ques », race qui se serait sans doute « entre-détruite » si elle n’avait pas été éclairée par la « spiritualité des Sémites ».

 

  1. « Picasso est Juif ! comment, vous ne le saviez pas ? Cézanne l’était aussi. Et Kandinsky. Sans parler de Chagall, bien entendu. Celui-là, quand il était commissaire du peuple à Vitebsk, a tout fait pour tarir le renouveau de la peinture russe, commencé au XIXe siècle : il était à la tête de la grande conspiration ! » Ces propos sont tenus par un représentant de l’« opposition stalinienne ». (Moscou 66, par Jean neuvecelle, « France-Soir », 10 août 1966.)

 

(p.180) Ce racisme outrancier fut propagé par Disraeli, sa vie durant, non seulement dans ses populaires œuvres roman­cées, mais aussi dans une profession de foi purement politique, Lord George Bentinck (1851), dont le chapi­tre XXIV est consacré à l’apologie des Juifs. Au lendemain de la révolution de 1848, le futur Lord Beaconsfield voit dans Israël la cause secrète et efficiente de la subversion européenne, et les stupides oppresseurs chrétiens n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes : que n’ont-ils pas compris qu’il ne fallait pas pousser au désespoir la race élue? En effet :

« La destruction du principe sémite, l’extirpation de la reli­gion juive, que ce soit sous sa forme mosaïque, ou sous forme chrétienne, l’égalité naturelle de l’homme et l’abrogation de la propriété sont proclamées par les sociétés secrètes qui forment les gouvernements provisoires, et on trouve des hommes de la race juive à la tête de chacune d’elles. Le peuple de Dieu coopère avec les athées ; les habiles accumulateurs des richesses s’allient aux communistes ; la race particulière et élue tend la main à toute la racaille et aux viles castes de l’Europe ! Et tout cela, parce qu’ils veulent détruire le chris­tianisme ingrat, qui leur doit jusqu’à son nom, et dont ils ne peuvent plus endurer la tyrannie.

« Lorsqu’en février 1848 les sociétés secrètes ont surpris l’Europe, elles ont été elles-mêmes surprises par leur succès inattendu, et elles n’auraient pas été capables de profiter de l’occasion s’il n’y avait eu les Juifs, qui malheureusement s’étaient liés depuis des années avec ces associations malfair santés. Quelle qu’ait été la stupidité des gouvernements, le séisme politique n’aurait pas ravagé l’Europe. Mais l’énergie et les innombrables ressources des enfants d’Israël ont gran­dement prolongé cette lutte inutile… »

« Sociétés secrètes », et « race sémite » ; ces idées, chères au xixe siècle, se trouvaient cautionnées de la sorte par un épigone de l’ironie marrane. Pourtant, s’il est difficile de penser que Disraeli croyait tout ce qu’il écrivait, son apologétique témoigne d’une passion singulièrement forte, notamment lorsque dans Tancred il fustige les Juifs fai­bles et honteux, ceux qui renient ou simulent leurs origi­nes. Sa sincérité est encore mieux mise en évidence par l’étonnant discours dans lequel, jouant sa carrière poli­tique, il exigeait en 1847 l’admission des Juifs à la Cham­bre des Communes, non en vertu de quelque principe abstrait de tolérance ou d’égalité, mais à titre de privilège dû au peuple de Dieu :

 

«Chaque jour sacré, vous proclamez en public les exploits des héros juifs, les preuves de la ferveur juive, les brillantes annales de la splendeur juive passée. L’Eglise a édifié dans tous les pays des bâtiments consacrés au culte, et sur chaque autel, nous trouvons les tables de la loi juive. Le dimanche, lorsque vous voulez rendre grâce au Tout-Puissant, ou lorsque vous cherchez une consolation dans la détresse, vous trouvez l’un et l’autre dans les strophes des poètes juifs… Tous les premiers Chrétiens furent des Juifs. La religion chrétienne fut d’abord prêchée par des hommes qui avaient été juifs, avant de se convertir ; au premier âge de l’Eglise, chacun des hommes dont le zèle, la puissance ou le génie propagèrent la foi chré­tienne fut un Juif… »

 

(p.197) Lamartine, à première vue, semble s’opposer au jeune Hugo un peu comme Rousseau s’opposait à Voltaire. Dans son Voyage d’Orient, il proclame son amour pour les Juifs, l’une de ces « nations poètes… qui ont idéalisé la politique et fait prédominer dans la vie des peuples le principe divin », et tout comme Rousseau, il affirme son espoir sioniste et providentiel :

«Un tel pays, repeuplé d’une nation jeune et juive, cultivé et arrosé par des mains intelligentes, fécondé par le soleil du tropique… — un tel pays, dis-je, serait encore la terre de per­mission aujourd’hui, si la Providence lui rendait un peuple, et la politique du repos et de la liberté. »

Ce sont les accents du Vicaire savoyard et, peu après, Lamartine ajoute à son Jocelyn l’épisode du colporteur juif :

Le pauvre colporteur est mort la nuit dernière.

Nul ne voulait donner des planches pour sa bière ;

Le forgeron lui-même a refusé son clou :

« C’est un Juif, disait-il, venu je ne sais d’où,

Un ennemi de Dieu que notre terre adore

Et qui, s’il revenait, l’outragerait encore… »

Et la femme du Juif et ses petits enfants

Imploraient vainement la pitié des passants.

 

Le prêtre Jocelyn fait la leçon à ses paroissiens : « Je fis honte aux Chrétiens de la dureté de leur âme. » L’apologue qu’il leur raconte les fait revenir à de meilleurs senti­ments : « Cette morale du drame a retourné leur âme, et l’on se disputait l’enfant et la femme. »

D’autres auteurs ne se prononcent pas sur les destinées d’Israël, et les Juifs qui paraissent épisodiquement dans leurs récits ne permettent pas de conclure sur leurs sen­timents personnels ; peut-être n’en cultivent-ils pas. C’est le cas d’Alfred de Musset, qui campe, dans L’habit vert, un fripier juif, Munius ; mais ce vieux fripon est roulé à son tour par la grisette Marguerite et ses amis. C’est aussi (p.198) celui de Stendhal, dont Le Juif (Philippo Ebreo), est d’abord un homme, qui raconte à l’auteur sa vie aven­tureuse. On relève, dans le récit, cet admirable raccourci stendhalien :

« Voilà la vie que j’ai menée de 1800 à 1814. Je semblais avoir la bénédiction de Dieu. » « Et le Juif se découvrit avec un respect tendre. »

Chez George Sand, on trouve, dans les Mississipiens, un agioteur du temps de Law, Samuel Bourset, neveu imaginaire du célèbre financier Samuel Bernard, que la romancière, tout comme des générations d’historiens, croyait à tort avoir été un Juif.

Dans l’univers de Balzac, les Juifs foisonnent, croqués sur le vif, et souvent identifiables (Nucingen = Rothschild, Nathan =; Gozlan, docteur Halpersohn = docteur Koreff ou = docteur Knothé). On en compte une trentaine au total. La courtisane à la beauté « sublime » n’y manque pas, ni l’« usurier des toiles» Magus, ou l’usurier tout court Gobseck ; mais le créateur ne manifeste aucune pré­vention à leur égard. Il en va autrement de certains de ses personnages. Lady Dudley, recevant l’écrivain Nathan, dit à son amie : « II y a, mon ange, des plaisirs qui nous coûtent bien cher » (Le Lys dans la vallée). L’étudiant Juste « a dit en 1831 ce qui devait arriver et ce qui est arrivé : les assassinats, les conspirations, le règne des Juifs » (Z. Marcas), Balzac lui-même note la rigidité de l’ostracisme provincial : « L’origine de Mlle de Villenoix et les préjugés que l’on conserve en province contre les Juifs ne lui permettaient pas, malgré sa fortune et celle de son tuteur, d’être reçue dans cette société tout exclu­sive qui s’appelait, à tort ou à raison, la noblesse » (Louis Lambert). La haute société parisienne savait, nous l’avons vu, être moins traditionnaliste.

Nous avons déjà eu l’occasion de citer, à deux reprises, Chateaubriand. Ce gentilhomme breton avait voué aux Juifs une haine tenace, tantôt se réjouissant de la déchéance des immolateurs du Christ (« le genre humain a mis la race juive au lazaret, et sa quarantaine proclamée du haut du calvaire ne finira qu’avec la fin du monde»), tantôt en jalousant leur prospérité (« Heureux Juifs, mar­chands de crucifix, qui gouvernez aujourd’hui la Chré­tienté… Ah ! si vous vouliez changer de peau avec moi, si je pouvais au moins me glisser dans vos coffres-forts, vous voler ce que vous avez dérobé aux fils de famille, (p.199) je serais le plus heureux des hommes »). La contradiction entre ces deux passages des Mémoires d’outre-tombe ne pouvait être levée qu’en prêtant aux Juifs des pouvoirs surnaturels ; c’est aux Rothschild que Chateaubriand attri­buait, paraît-il, l’échec de sa carrière politique.

 

Allemagne

 

(p.212) Arndt, Jahn et les germanomanes.

 

Le culte de la race germanique, qui surgit en Allemagne au début du xix« siècle, est un phénomène sans analogie dans les autres pays : parmi les nationalismes européens qui commencent à rivaliser en exaltation, aucun ne prend cette forme biologisée. C’est presque sans transition que les auteurs passent, entre 1790 et 1815, de l’idée d’une mission spécifiquement allemande à la glorification de la langue, et, de là, à celle du sang allemand, dans le cadre d’un « contre-messianisme » particulariste qui se constitue en réplique au messianisme universaliste français. C’est que le drame de la Révolution française reste la donnée fondamentale de la tragédie allemande du xxe siècle, tout, ou presque tout, ayant été dit outre-Rhin dans le domaine qui nous préoccupe plus d’un siècle avant la naissance du mouvement hitlérien.

 

(p.239) Ce monde grandiose qu’il créa fut peuplé par la suite d’Aryens et de Sémites, une imposture à l’échelle wagnérienne. Tout fut spectaculaire chez lui : l’éveil de sa rage antisémite, qui a sa place dans l’histoire de la musique et dans l’histoire de l’Allemagne, en mériterait une autre dans les manuels de psychologie. Cette rage éclata au grand jour en 1850, lorsque Wagner avait trente-sept ans ; auparavant, il nous l’apprend lui-même, il avait milité pour l’émancipation complète des Juifs.

 

(p.251) Mais peut-être Wagner n’a-t-il pas eu de meilleur exégète que Wagner lui-même. Sa vie durant, il s’est expliqué sur une œuvre dans laquelle il cherchait à fondre en une unité indissoluble musique, action thématique et idéologie. Après la période de Zurich, c’est surtout à Bayreuth, à la fin de sa vie, qu’il multiplia les écrits sur l’art, la politique et d’autres sujets. Son antisémitisme ne se démentit pas ; avec le temps, il devint plus funèbre :  « Je tiens la race juive pour l’ennemi né de l’humanité et de tout ce qui est noble ; j il est certain que les Allemands notamment vont périr par elle, et peut-être suis-je encore le dernier Allemand j qui a su s’affirmer contre le judaïsme, qui tient déjà tout sous sa coupe », écrivait-il  en 1881 au roi de Bavière Louis IL (Ce qui ne l’empêche pas de réconforter la même année son imprésario  Angelo Neumann, en butte aux troubles antisémites de Berlin, de critiquer à cette occa­sion les campagnes antisémites et de parler « d’absurdes malentendus » ;   cela  aussi,  c’est Wagner.)   Les  motifs | pessimistes de Schopenhauer s’enrichissent de ceux de ; Gobineau, relatifs à la décadence raciale. « Démon plas­tique de la décadence de l’humanité » : aussi qualifie-t-il le Juif dans un écrit intitulé, ce qui peut-être n’est pas indifférent, Connais-toi toi-même (Erkenne dich selbst). Il y attribue au « Juif » une supériorité malfaisante, et des succès étonnants ; il lui impute l’invention de l’argent, et, pire, celle du papier-monnaie, « machination diaboli­que » ; à la limite, enfin, toute la civilisation occidentale, qui « est un pêle-mêle judaïco-barbare », et nullement « une création chrétienne ». Cette puissance du Juif lui paraît inhérente  à  son   sang,   tellement  puissant  que « même le mélange ne lui nuit pas ; homme ou femme, qu’il s’allie aux races les plus étrangères à la sienne,41 engendre toujours un Juif ».

 

(p.265) La fureur avec laquelle Schopenhauer s’emportait con­tre l’omniprésente « puanteur juive » (foetor judaicus), ce par quoi il entendait la croyance dans la bonté du Créa­teur et dans le libre arbitre, suggère que ce n’est pas d’idées pures qu’il s’agissait pour ce contempteur de la philosophie classique, mais que « les Juifs » désignaient (p.266) chez lui, comme chez les théologiens médiévaux, tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui. Aussi bien s’em­ployait-il par tous les moyens à approfondir le fossé entre les tenants de l’Ancienne et ceux de la Nouvelle Loi : « Les Juifs sont le peuple élu par leur Dieu, qui est le Dieu élu par son peuple, et cela ne concerne personne d’autre qu’eux et lui. » Et encore plus lapidairement : « La patrie du Juif, ce sont les autres Juifs. »

 

(p.268) Dans Humain, trop humain, Nietzsche justifiait la recon­naissance que l’Europe devait porter aux Juifs d’une façon plus réfléchie et plus précise :

« … ce furent des libres penseurs, des savants, des médecins juifs qui maintinrent le drapeau des lumières et de l’indépen­dance d’esprit sous la contrainte personnelle la plus dure; c’est à leurs efforts que nous devons en grande partie qu’une explication du monde plus naturelle, plus raisonnable, et en tout cas affranchie du mythe, ait enfin pu ressaisir la victoire, et que la chaîne de la civilisation qui nous rattache maintenant aux lumières de la civilisation gréco-romaine soit restée inin­terrompue. Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l’Occident, c’est le judaïsme qui a surtout contribué à l’occi-dentaliser à nouveau : ce qui revient à dire en un certain sens, à rendre la mission et l’histoire de l’Europe une continuation de l’histoire grecque. » (Humain, trop humain, § 475, conclu­sion.)

 

(p.270) Il n’est pas indifférent de savoir qu’Otto Weininger avait vu le jour à Vienne, le foyer germanique le plus chaud de l’agitation antijuive, et la seule ville européenne dans laquelle le suffrage universel portait au pouvoir, en 1897, une liste municipale antisémite. Weininger avait alors dix-sept ans ; peu après, il s’attelait à la composi­tion d’un traité psycho-philosophique qui lui apporta la notoriété, mais non le bonheur ; après avoir vainement cherché une consolation dans le baptême, il se suicidait à l’âge de vingt-quatre ans. Son ouvrage s’intitulait Le Sexe et le Caractère (la traduction française date de 1975). Il y traitait, le long de cinq cents pages, de l’infériorité morale et intellectuelle de la femme : pour finir, il y portait une condamnation encore plus cruelle contre le Juif, la différence étant que la femme, au moins, croyait à quelque chose, à savoir en l’homme, tandis que le Juif était démuni de croyance d’une façon absolue. Si Weinin­ger précisait bien que le judaïsme n’était à ses yeux « qu’une orientation de l’esprit, une constitution psychi­que, qui pouvait se manifester chez tout homme, mais qui avait trouvé dans le judaïsme historique sa manifes­tation la plus grandiose », cela n’ébranlait pas le principe du contraste qu’il posait entre l’infini des Germains et le zéro d’Israël. Son livre s’achevait sur une invocation apocalyptique :

« Le genre humain attend un nouveau fondateur de religion, et la lutte approche de son étape décisive, comme en l’an Un de notre ère. A nouveau, l’humanité a le choix entre le judaïsme et le christianisme, entre le commerce et la culture, entre la femme et l’homme, entre l’espèce et l’individu, entre la nullité et la valeur, entre le néant et la divinité ; il n’y a pas de troisième royaume… »

Le Messie qu’il annonçait ainsi lui témoigna de la reconnaissance. (p.271) « II fut le seul Juif digne de vivre », disait de lui Hitler, aux temps de la  « solution finale ».

On peut encore citer le jeune germaniste Moritz Gold-stein, qui reprenait également à son compte ces concep­tions courantes d’un conflit germano-juif, mais y réagis­sait autrement, encore que d’une manière à peine moins suicidaire.

 

(p.272) Campagnes antisémites et néopaïennes.

 

Deux ouvrages, publiés respectivement en 1871 et en 1873, précèdent les débuts de l’agitation antisémite en Allemagne et en Autriche ; l’un comme l’autre se ser­vaient d’arguments déjà connus, mais qui, repris par la presse, discutés dans les réunions publiques, purent béné­ficier cette fois d’une audience autrement vaste que toutes les publications antérieures du xx« siècle.

Le « Juif du Talmud » (Talmudjude) du chanoine Auguste Rohling, centré notamment sur le thème du meurtre rituel, n’était qu’un démarquage du classique « Judaïsme démasqué » (1700) d’Eisenmenger. Mais les titres de Rohling, professeur à l’université impériale de Prague, conféraient à son écrit une meilleure autorité. Son ignorance même du Talmud le servait, car ses gros­sières erreurs ou ses faux, dénoncés par des théologiens plus sérieux, multipliaient les polémiques et assurèrent une grande publicité à son livre. En 1885, il perdait un procès en diffamation d’une manière tellement scanda­leuse qu’il dut quitter sa chaire universitaire ; il n’em­pêche qu’il garda des adeptes à travers toute l’Europe catholique, au point qu’en France, trois traductions de son « Juif du Talmud », dues à trois traducteurs diffé­rents, voyaient le jour en 1889. Les douze procès de meur­tre rituel qui, entre 1867 et 1914, furent engagés contre

(p.273) des Juifs dans l’aire germanique (et qui, à une exception près, se terminèrent par des acquittements) pouvaient être attribués en grande partie à son agitation, authentifiée à Rome par l’organe officieux Civilità Cattolica.

Si le catholique Rohling, épigone de l’antijudaïsme chré­tien sous sa forme la plus sanguinaire, représente le passé, l’ex-socialiste Wilhelm Marr, qui transposa le débat sur le terrain racial, annonce l’avenir. On lui attribue l’invention du terme « antisémitisme », qui s’imposa inter­nationalement en quelques années ; il sut aussi faire vibrer la note apocalyptique qu’on décèle déjà chez Gobineau ou chez Wagner ; mais son écrit à lui paraissait à une heure plus propice.

Son petit livre, intitulé La Victoire du judaïsme sur le germanisme, venait d’autant mieux à son heure que le boum spéculatif déclenché par l’unification de l’Allema­gne fut suivi en 1873 par une débâcle qui ruina nombre de petits spéculateurs. Les nouvelles mœurs financières étaient donc sans conteste des mœurs juives ; et les Juifs, expliquait Marr, venaient de gagner la partie, grâce à leurs « qualités raciales », qui leur avaient permis de résister à toutes les persécutions. « Ils ne méritent aucun repro­che. Ils ont lutté dix-huit siècles durant contre le monde occidental. Ils ont vaincu ce monde, ils l’ont assujetti. Nous sommes les perdants, et il est naturel que le vain­queur clame Vae victis… Nous sommes tellement enjuivés que rien ne peut plus nous sauver, et qu’une brutale explosion antijuive ne peut que retarder l’effondrement de la société enjuivée, sans pouvoir l’empêcher. » (Aucun antisémite ne s’est soucié d’expliquer pourquoi les Aryens se laissaient si facilement enjuiver, tandis que les Juifs étaient hors d’état de s’aryaniser.) « Vous n’arrêterez plus la grande mission du sémitisme. Le césarisme juif — je le répète avec la plus intime conviction — n’est plus qu’une question de temps, et ce n’est qu’après que ce césarisme aura atteint son point culminant qu’un « dieu inconnu » viendra peut-être nous aider… »

II y a à la fois du Gobineau et du Marx dans une telle vision (rappelons que le dernier nommé annonçait lui aussi en 1844 que le judaïsme, qu’il identifiait à la bour­geoisie, avait atteint « la domination universelle »). « C’est la détresse d’un peuple subjugué qui parle par ma plume, concluait Wilhelm Marr, en affectant de s’adresser aux Juifs ; d’un peuple qui gémit aujourd’hui sous votre joug, comme vous avez gémi sous le nôtre, mais qu’avec le (p.274) cours du temps vous avez réussi à mettre sur vos deux épaules. Le « crépuscule des dieux a commencé pour nous. Vous êtes les maîtres, nous sommes les serfs… Finis Germaniae. » En quelques années, le funèbre écrit connut une douzaine d’éditions ; dans les faits, son auteur fit preuve d’un certain optimisme, puisqu’il fondait en 1879 une « Ligue antisémite ».

 

(p.275) En conséquence, Berlin devint en 1880-1881 le théâtre de scènes de violence, d’autant plus que des agitateurs nullement chrétiens — Bernhard Forster, le beau-frère de Nietzsche, ou le jeune instituteur Ernst Henrici — s’en mêlèrent  :  des bandes organisées assaillaient les Juifs dans les rues, les chassaient des cafés, brisaient les vitres de leurs magasins. En province, des synagogues furent brûlées. Cet antisémitisme-là, l’antisémitisme dit 100 p. 100 ou raciste, tombait dans l’aire germanique sur un terrain spécialement favorable, puisque, nous l’avons vu, l’inter­prétation raciale de l’histoire s’y était bien mieux enra­cinée qu’ailleurs — au point que même les défenseurs des Juifs voyaient dans le conflit un affrontement entre « sang étranger » et « sang sémite », et préconisaient les maria­ges mixtes pour remède,  en vue d’une fusion de  ces « sangs ». Et c’est pourquoi aussi le mouvement sioniste, qui (à quelques exceptions près) laissait indifférents les Juifs français, ou même leur faisait peur, trouva de nom­breux partisans en Autriche où il est né et en Allemagne. En 1880, Bernhard Forster, inspiré par un séjour dans le Bayreuth wagnérien, lançait l’idée d’une pétition anti­sémite, qui réclamait un recensement spécial des Juifs en Allemagne,  et leur  exclusion totale de la fonction publique et de l’enseignement ; en quelques semaines, près de 225 000 signatures furent recueillies ; mais si les étu­diants s’y associèrent en grand nombre, un seul profes­seur d’université, l’astronome Johann Zollner, se risqua à la signer. Pourtant, l’orgueilleux corps professoral alle­mand, qui entendait demeurer au-dehors de la mêlée, ne tarda pas lui aussi à y être entraîné. Le coup d’envoi fut donné par le maître à penser de la jeunesse nationaliste allemande, l’historien Heinrich Treitschke.

 

(p.277) L’antisémitisme ainsi intégré aux mœurs bourgeoises, les mouvements et les partis antisémites se multiplièrent ; des congrès internationaux furent réunis (Dresde, 1882 ; Chemnitz, 1883) ; de nombreuses corporations d’étudiants décidaient d’exclure les Juifs de leur sein ; de plus, un usage qui se laisse qualifier de spécifiquement germanique (puisqu’il n’exista qu’en Autriche et en Allemagne) inter­disait aux étudiants de se battre en duel avec les Juifs. Pour le Germain, le duel est une action morale, pour le Juif, il est un mensonge conventionnel, écrivait en 1896 un commentateur ; ainsi, il ne fallait pas croire même les témoins juifs disposés à se laisser égorger.

Un universitaire qui s’était fait connaître par ses travaux philosophiques et sa critique de la religion, Eugen Diïh-ring, multiplia à partir de 1880 ses traités antisémites, aux titres prétentieux et interminables (Die Judenfrage aïs Rassen—, Sitten— und Kulturfrage, 1881 ; Der Ersatz der Religion durch Vollkommeneres und die Ausscheidung des Judentums durch den modernen Volkergeist, 1885, et ainsi de suite). Ce social-démocrate en rupture de ban assurait que les Juifs ne sauraient être convenablement matés que par un régime socialiste ; son influence sur les masses incita Friedrich Engels à lui consacrer spéciale­ment une volumineuse défense et illustration du matéria­lisme dialectique ( « L’Anti-Diihring », 1878). On pourrait aussi citer l’orientaliste Adolf Wahrmund, qui mettait les Allemands en garde contre le « nomadisme dominateur » et la « maturité raciale » des Juifs. Mais tous les écrits pseudo-scientifiques de ce genre furent éclipsés en 1900 par la Genèse du XIXe siècle du wagnérien anglo-allemand Houston Stewart Chamberlain. Cette Bible raciste de haut vol, dans laquelle un chapitre de plus de cent pages était consacré à la démonstration de l’aryanité de Jésus, eut, signe des temps, des admirateurs aussi divers que le président Theodor Roosevelt, Léon Tolstoï et Bernard Shaw, sans parler des enthousiasmes de l’empereur Guil­laume II, que saluait Chamberlain comme un « libéra­teur » : « vous montrez la voie du salut aux Allemands et au reste du genre humain ».

 

(p.278) Le succès électoral de 1893 marque le zénith de l’agita­tion antisémite en Allemagne (et à y regarder de plus près, dans toute l’Europe occidentale). Ensuite, elle com­mença à baisser, et le groupe antisémite du Reichstag se débanda peu à peu (six sièges en 1907, trois en 1912). On peut admettre que l’action de l’« Association de défense » y fut pour quelque chose, mais les vraies rai­sons du déclin apparent sont à chercher ailleurs. En réalité, on constate désormais une évolution dichotomi­que : dilution de l’antisémitisme, qui imprègne une grande partie du corps social allemand d’une part, concentration quasi ésotérique de l’autre.

 

(p.282) En Autriche, les Wandervogel, le mouvement le plus important, se voulut pur-de-Juifs dès sa fondation en 1901 ; à la veille de la première guerre mondiale, l’exclu­sion fut étendue aux Slaves et aux « Latins ». En Alle­magne, la question donnait lieu à des discussions prolon­gées ; finalement, il fut décidé que chaque section pourrait la trancher à sa façon (comme ce fut le cas pour les corporations d’étudiants, au début du xixe siècle). La Freideutsche Jugend admettait les Juifs mais avait tendance (p.283) à les grouper en sections ou troupes particulières. Dans les associations gymnastiques et sportives, l’exclu­sion des Juifs date également du début du XXe siècle et, là encore, les premières initiatives furent prises en Autri-‘che : du reste, en province, il n’y avait parfois personne à exclure, mais le principe de la pureté n’en était proclamé qu’avec davantage d’énergie, semble-t-il.

Face à cet ostracisme, beaucoup de jeunes Juifs for­maient, sur le modèle des associations germaniques, des associations juives, qui servirent de pépinière aux futurs cadres sionistes, et telle était la contagion de l’exemple que le célèbre penseur religieux Martin Buber en vint alors lui aussi à voir dans la « communauté de sang » le substrat indispensable de « l’identité spirituelle ». Faut-il s’étonner si les mouvements de jeunesse germaniques ser­virent de leur côté de serre chaude aux activistes du national-socialisme ?

 

 

La France

 

Avant l’Affaire.

 

(p.284) Si on voulait mesurer la force de l’antisémitisme dans un pays à la quantité d’encre répandue à propos des Juifs, c’est sans doute à la France que reviendrait la palme, à la fin du xixe siècle. L’affaire Dreyfus demeure en effet le procès le plus retentissant de tous les temps ; mais entre autres conséquences, il donna à l’antisémitisme fran­çais une résonance qu’on peut croire artificielle. Qu’on tienne cette affaire pour une honte nationale, ou pour une gloire nationale — sans doute fut-elle les deux à la fois — elle ranima en la décuplant, à partir de 1894, une agitation qui commençait à se diluer tout comme dans les pays germaniques, et pour quelques années, la France devint effectivement la seconde patrie de tous les hommes qui se sentaient concernés, d’une manière ou de l’autre, par le débat international autour des Juifs. Les perspectives historiques s’en sont trouvées faussées, au point que des philosophes ont pu voir dans l’Affaire une répétition générale (heureusement avortée) du nazisme. Il reste qu’avant même qu’elle n’éclate, la France fut, dans le monde occidental, le second foyer des campagnes anti­sémites du type moderne, et qu’il n’y en eut pas de troi­sième : il y eut donc, à ce propos, une sorte de dialogue franco-allemand, dont on est tenté de se demander s’il ne fut pas l’indice, d’une certaine affinité, remontant peut-être à des temps très anciens, lorsque les descen­dants de Charlemagne régnaient des deux côtés du Rhin

(p.285) et que la future Allemagne s’appelait « Francie orien­tale»… Mais, en tout cas, si l’antisémitisme français fut pour une partie calqué sur l’antisémitisme germanique, pour une autre partie il correspondait à une tradition différente, et coulait de sources autochtones.

D’une manière ou d’une autre, il s’agissait en France de certaines séquelles de la Révolution. De ses prolonge­ments idéologiques directs, d’abord : nous avons vu à quel point les mouvements socialistes, qu’ils aient été « utopiques » ou « scientifiques », à la seule exception du saint-simonisme, étaient entachés d’antisémitisme. Mais au cours des années 1880, le relais fut pris par les militants du camp adverse, surtout par des catholiques pour lesquels la Révolution était le Mal incarné, un Mal attribué à un complot ourdi par des forces antichrétiennes et antifrançaises occultes.

C’est en effet en France que s’est formée, au lendemain du drame révolutionnaire, l’école de pensée pour laquelle les complots montés par des ennemis du genre humain constituent la clef majeure de l’histoire universelle. Cette école, dont au xxe siècle les nazis furent les principaux, mais non les seuls adeptes, a la fâcheuse tendance de tirer ses preuves les plus péremptoires de l’absence de preuves, puisque l’efficacité d’une société secrète se mesure le mieux par définition, au secret dont elle sait entourer ses activités. La plus grande ruse du Diable n’est-elle pas de faire croire qu’il n’existe pas ? Des convic­tions de ce genre permettent au dénonciateur de gagner à tous les coups. Pour ce qui est de la Révolution de 1789, l’ennemi invisible fut d’abord figuré par les protestants, mais dès 1807, il est question d’une conspiration juive ; par la suite, les protestants passèrent à l’arrière-plan, tandis que les Juifs et les francs-maçons occupaient alter­nativement ou conjointement l’avant-scène. Au demeurant, les comploteurs étaient le plus souvent censés opérer pour le compte du Diable ou de l’Antéchrist, qui (d’après les révélations de Léo Taxil, acclamées par l’ensemble de l’épiscopat français) leur donnait ses instructions par télé­graphe ou par téléphone : en prenant connaissance de ces exploits de « Satan Franc-Maçon », on en vient à se dire que c’est dans la France de Louis Pasteur et d’Ernest Renan que furent établis les records absolus de la crédu­lité humaine, du moins au xixe siècle.

 

(p.291) Le bestseller français de la deuxième moitié du XIXe siècle : La France Juive d’Edouard Drumont (1886).

(…)

Pourquoi ce subit triomphe ? Drumont était un bon journaliste, et son énorme volume, dont l’index comptait plus de trois mille noms, était une chronique scandaleuse, dans laquelle étaient dénoncés non seulement les inévi­tables Rothschild et autres « fils d’Abraham », mais aussi tout ce qui en France avait un nom, pour peu que ses porteurs aient cultivé des relations avec les Juifs. Il y avait là certes de quoi provoquer de l’intérêt pour le livre : mais non de quoi entourer Drumont de l’auréole de prophète, « révélateur de la Race » (Alphonse Daudet), « le plus grand historien du xixe siècle » (Jules Lemaitre), «observateur visionnaire » (Georges Bernanos).

 

(p.292) Faut-il s’étonner si La France juive trouva ses lecteurs les plus enthousiastes parmi ces « bons prêtres » que Drumont exhortait à « expliquer que la persécution reli­gieuse n’est que la préface du complot organisé par la ruine de la France » ? Mais sans doute sa plus grande habileté fut-elle de « rajeunir la formule » (Barrés), en asseyant une partie de son argumentation sur les prestiges de la science. Tout son livre premier était consacré, sur la foi de sommités aussi peu cléricales que Littré et Renan, au contraste entre « le Sémite mercantile, cupide, intrigant, subtil, rusé » et « l’Aryen enthousiaste, héroï­que, chevaleresque, désintéressé, franc, confiant jusqu’à la naïveté. Le Sémite est un terrien… l’Aryen est un fils du ciel (…) [Le Sémite] vend des lorgnettes ou fabrique des verres de lunettes comme Spinoza, mais il ne découvre pas d’étoiles dans l’immensité des cieux comme Lever-rier », et ainsi de suite. S’étant ainsi mis en règle avec la science de son siècle, Drumont, une centaine de pages plus loin, commençait à récrire à sa façon l’histoire de la France, évoquant les Juifs à travers les paroles ou les actes de Saint Louis et de Bossuet.

En fin de compte, c’est surtout à ce syncrétisme théo-logico-raciste qu’on peut attribuer les triomphes de Dru-mont. Dans cette foulée, La Croix, une fois devenue ouver­tement antisémite, opposait à la « race juive » non pas une race chrétienne, mais la « race franque », un autre jour elle écrivait « qu’en dehors de toute idée religieuse», il serait absurde de penser qu’un Juif puisse devenir un Français. En regard, l’abbé Lémann, un Juif converti, entendait assumer, avec une humilité plus que chrétienne, sa responsabilité de Juif pour le crime de la Crucifixion (« Oui, le bourreau méritait d’être réhabilité avant nous; car le bourreau ne fait mourir que les hommes, les cou­pables, et nous, nous avions fait mourir le Fils de Dieu, l’innocent ! »).

II va de soi que le thème juif devint à partir de 1886 un thème à la mode, un vrai filon pour les journalistes aussi bien que pour les romanciers. Au total, la production (p.293) antisémite française de la Belle Epoque se compte par des centaines, voire des milliers de titres. Certains propos peuvent donner l’impression que l’antisémitisme était en voie de devenir en France, vers 1890, une sorte de monopole catholique. En septembre 1890, La Croix se proclamait fièrement « le journal le plus antijuif de France » ; en mars 1891, le premier numéro d’une feuille éphémère qui s’intitula L’anti-Youtre déplorait que « jus­qu’ici, les cléricaux seuls se sont attaqués à la juiverie », et au plus fort de l’affaire Dreyfus, Georges Clemenceau ne disait pas autre chose, en constatant que « l’antisémi­tisme n’est qu’un nouveau cléricalisme en train de repren­dre l’avantage », A peu près à la même époque, un rédac­teur de La Croix écrivait à son directeur, le P. Vincent de Bailly : « L’affaire de la juiverie passionne de nouveau tous les Chrétiens… Un grand nombre de semi-incrédules commencent à trouver qu’en France, il n’y a de vrais Français que les catholiques », constituant ainsi l’anti­sémitisme en attribut exclusif de la catholicité. Mais tous les catholiques ne pensaient pas ainsi, et surtout, l’anti­sémitisme laïque, scientiste et intégralement raciste, ne manquait pas de champions de son côté.

L’impérissable inspiration voltairienne, par exemple, est manifeste dans les très populaires écrits, si prisés par S. Freud, de l’essayiste et psychologue Gustave Le Bon : « Les Juifs n’ont possédé ni arts, ni sciences, ni industrie, ni rien de ce qui constitue une civilisation… Aucun peuple n’a laissé, d’ailleurs, de livre contenant des récits aussi obscènes que ceux que renferme la Bible à chaque pas. » Le philosophe matérialiste Jules Soury, l’ami et la caution scientifique de Maurice Barrés, s’exprimait pour sa part en termes plus matérialistes : « Faites élever un Juif dans une famille aryenne dès sa naissance (…) ni la nationalité ni le langage n’auront modifié un atome des cellules germinales de ce Juif, par conséquent de la struc­ture et de la texture héréditaires de ses tissus et de ses organes. »

Ce n’est pas pour rien que Soury croyait avoir décou­vert « le substratum cérébral des opérations rationnelles ». On peut citer aussi l’anthropologue illuminé Georges Vacher de Lapouge qui, redoutant l’extinction des Aryens, consignait en 1887 cette vision effectivement prophétique : «Je suis convaincu qu’au siècle prochain, on s’égorgera par milliers pour un ou deux degrés de plus ou de moins dans l’index céphalique… les derniers sentimentaux pourront (p.294) assister à de copieuses exterminations de peuples.» Dans la vie politique, le camp socialiste, tout en com­mençant sur le tard à se distancer d’une idéologie qui était en voie de devenir l’apanage de la bourgeoisie catho­lique, comptait encore dans ses rangs, vers 1900, c’est-à-dire au lendemain de l’affaire Dreyfus, des antisémites convaincus comme le médecin Albert Régnard ou le célè­bre avocat belge Edmond Picard, tandis que René Vivian! ou Alexandre Millerand, par exemple, adoptaient une atti­tude ambiguë. Mais l’ambiguïté — ou ce que nous aurons tendance à qualifier rétrospectivement de ce nom — I paraissait régner à tous les niveaux : en 1892, Guesde et Lafargue eux-mêmes ne dédaignaient pas de se mesurer au cours d’une réunion contradictoire avec deux lieute­nants de Drumont, et en janvier 1898 encore, le parti socia­liste, sous les signatures de Jaurès, de Sembat et de Guesde, renvoyait dreyfusards et antidreyfusards dos à dos, en leurs qualités respectives d’opportunistes et de cléricaux : « Prolétaires, ne vous enrôlez dans aucun des clans de cette guerre civile bourgeoise ! » D’autres idéo­logues voulaient combiner, tout comme en Allemagne, socialisme et antisémitisme. Au début de 1890, il s’était formé à Paris, sous la présidence de Drumont, une « Ligue antisémitique nationale de France », dont le vice-président, Jacques de Biez, se qualifiait de « national-socialiste ». Ce mouvement descendit dans la rue et chercha à se prolé­tariser, avec pour animateur l’aventureux marquis de Mores, chef d’une bande de forts des Halles et de bou­chers de la Villette. Comme en Allemagne, un groupe antisémite se constitua alors à la Chambre des députés : en novembre 1891, une proposition de loi tendant à l’ex­pulsion générale des Juifs recueillit 32 voix. Comme en Allemagne, il se trouva des auteurs à entreprendre la démonstration de l’aryam’té de Jésus, que Jacques de Biez affiliait patriotiquement à la race celte. Et cependant l’antisémitisme français supporte mal la comparaison avec l’antisémitisme germanique.

 

(p.298) (…) Si Proust a ainsi cruellement mis à nu la psychologie de certains « Israélites », un artiste presque aussi grand que lui, Maurice Barrès, le premier maître à penser du général de Gaulle et de tant d’autres Français illustres, reste le meilleur témoin de la perception antisémite des Juifs, aux temps du Panama.

A lire Barrès, on retrouve l’ambivalence des antisémites français, chez lesquels l’attirance ou même l’admiration sont si clairement perceptibles, derrière la haine. Dès 1890, il s’interrogeait sur « le caractère commun des intelligences juives » : « Le juif est un logicien incompa­rable. Ses raisonnements sont nets et impersonnels, comme un compte en banque (…) Ainsi échappent-ils à la plupart de nos causes d’erreurs. De là leur merveilleuse habileté à conduire leur vie… » Dans le même contexte, Barrés ne dissimulait pas son admiration pour Disraeli, et Léon Blum, qui le connut à l’époque, évoquait en 1935 « la grâce fière et charmante de son accueil, cette noblesse naturelle qui lui permettait de traiter en égal le débutant timide qui passait son seuil. Je suis sûr qu’il avait pour moi de l’amitié vraie… » Ce n’est que pendant l’affaire Dreyfus que Barrés fut atteint de la manie de persécution antisémite, qui empreint du début jusqu’à la fin son grand « Roman de l’Energie nationale » (1897-1902). Réunis dans le salon du baron de Reinach, les financiers juifs « sont le gouvernement de notre pays, auxquels nos ministres demandent de diriger dans l’ombre et sans res­ponsabilités les finances de l’Etat » ; ils n’en sont pas moins des « laquais allemands », mais ces laquais « se mêlaient de négocier la France même ».

 

L’Affaire.

 

De bonne heure, nombre de fils de famille juifs s’étaient lancés à l’assaut des carrières militaires qui, en France, leur étaient ouvertes : dès 1880, ils étaient « proportion­nellement » dix fois plus nombreux à l’Ecole polytechnique que les Chrétiens ; en ce qui concerne l’ensemble du corps des officiers, il comptait, en 1894, près de 1 p. 100 de Juifs (plus de 300 sur 40000), et Drumont s’indignait de voir que les Lévy y étaient déjà plus nombreux que les Martin. Aussi bien la toute première attaque de La Libre Parole, en mai 1892, visait-elle ces traîtres en puissance, un offi­cier juif étant par définition « l’officier qui trafique sans pudeur des secrets de la défense nationale » (de là, la série des duels que nous avons mentionnés). Sans doute un grand nombre d’officiers catholiques partageaient-ils ce jugement, et sans doute le quotidien de Drumont n’avait-il pas complètement tort lorsqu’il ajoutait qu’il «existait chez l’énorme majorité des militaires un sen­timent de répulsion instinctive contre les fils d’Israël ». La médiocre sympathie, si souvent relevée, qu’inspirait le capitaine Alfred Dreyfus à ses frères d’armes, doit être appréciée aussi à cette lumière-là, et sa façon de parler de son « cœur alsacien » (jamais de son « cœur juif ») n’y pouvait rien changer.

Il est vrai qu’en ce qui concerne la genèse policière du drame, « on ne pourrait, sans s’aventurer beaucoup, déter­miner dans quelle mesure exacte le fait que Dreyfus fût juif fit pencher du mauvais côté la balance ». Mais on peut le faire à partir du moment où, en novembre 1894, elle commença à défrayer les journaux, et jusqu’à la fin. L’essentiel a été dit en deux mots par Théodore Herzl, qui, en sa qualité de journaliste, avait assisté au procès et à la dégradation : « Ils ne hurlaient pas « A bas Dreyfus ! » mais « A bas les Juifs ! » Mais s’ils, c’est-à-dire les Français pour une fois quasi unanimes, hurlaient de la sorte, c’est qu’ils étaient patriotiquement excités par l’ensemble de la presse, travaillée à cette fin par l’état-major, et qui par surcroît avait à se faire pardonner d’avoir été naguère (p.300) stipendiée par Reinach, Cornélius Herz et Arton, ces corrupteurs juifs. C’est seulement ainsi qu’on peut s’ex­pliquer « l’extraordinaire intérêt passionnel » (Herzl) porté au procès. Peu nombreux étaient les contemporains à ne pas succomber à la frénésie antisémite de ces semaines. Citons parmi eux Saint-Genest, le chroniqueur militaire du Figaro :

« Eh bien ! avant qu’on le juge, je déclare encore une fois que tout cela est fou. Dreyfus n’est rien, ce procès n’est rien. Ce qui est grave, c’est le spectacle que nous avons donné à l’Europe… »

 

(p.304) L’agitation antisémite en France ne prit nullement fin en été 1898, en même temps que les tumultes de l’Affaire, comme on est souvent porté à le croire. Sous ces rap­ports, l’année 1898 se laisse même considérer comme un point de départ tout comme un point d’arrivée. Certes, l’affaire Dreyfus fit éclore une génération nouvelle de témoins chrétiens, d’écrivains et de penseurs chez lesquels la justice rendue aux Juifs orienta désormais leur œuvre — et d’abord, Charles Péguy, le prophète qui, le premier en Europe, défendit, souvent contre les Juifs français eux-mêmes, « le droit d’Israël à la différence » (comme on le dirait de nos jours). Mais cette même année 1898 vit naître nombre d’organisations antisémites nouvelles, telles que la Ligue de la patrie française, présidée par le poète François Coppée, la Jeunesse nationale et antisémite, pré­sidée par Drumont, et surtout L’Action française de Char­les Maurras et Léon Daudet. Si le premier nommé devint le théoricien le plus écouté d’un nationalisme « intégral », auquel l’antisémitisme servit jusqu’à l’invasion nazie comme de pierre de touche, le second fut un polémiste particulièrement efficace, au « style charnel, olfactif », n’épargnant ni son ami Marcel Schwob, avec « son extrême laideur ethnique, boursouflée, ses grosses lèvres de jambon » ni les Juifs accusés de meurtre rituel en Russie, « animaux à face humaine qui oscillent avec mono­tonie de l’or à l’obscénité », et apercevant la main d’Israël même dans les dérèglements de la nature, tels que l’inon­dation parisienne de 1910. Sur ce dernier point, son argu­mentation reflète fort bien en quoi le style antisémite moderne différait du style médiéval. Pour le fanatique du Moyen Age, c’est sciemment que, par exemple, le Juif propageait la peste ; pour son émule moderne, sa spécu­lation sur le bois entraînait des déboisements, qui entraî­naient les inondations : ainsi donc, dans le premier cas, le Juif était nocif délibérément et en vertu de son idéo­logie, dans le second, il pouvait l’être à son insu et en

 

  1. L’Europe suicidaire, Calmann-Lévy, 1977, pp. 75-78.

 

(p.305) raison de sa nature — ce qui, du point de vue de la rationalité, n’était guère un progrès.

 

(p.306) /Clémenceau, essayiste en 1898 avec/

Au pied du Sinaï, un recueil de nouvelles sur les Juifs de Galicie (qu’il avait eu l’occasion d’approcher lors de ses cures à Carlsbad). Certes, le poncif n’en est pas absent — « Ce qui domine à Busk, après le canard et l’oie, c’est le Juif crasseux (…) des nez crochus, des mains en griffes s’accrochant aux choses obscures, et ne les lâchant que contre monnaie sonnante. » Mais c’est l’admiration qui l’emporte, et de loin, pour « cette race énergique, partout répandue sur la terre, toujours combattue, toujours vivante (…) possédant le plus précieux trésor, le don de vouloir et de faire ». Pourtant, comment les Juifs employaient-ils ce capital ? A en entendre Clemenceau, grâce à lui, ils espéraient devenir les maîtres du monde : « Méprisé, haï, persécuté pour nous avoir imposé des dieux de son sang, [le Sémite] a voulu se reprendre et s’achever par la domination de la terre. » Sémite, ici, est synonyme de Juif ; ailleurs, sémitisme ou judaïsme désignent, chez Clemenceau, comme chez Karl Marx et tant d’autres, le règne de l’argent en général : « Le sémi­tisme, tel que nous en voyons présentement tant d’exem­ples chez les enfants de Sem et de Japhet… » Ailleurs encore, il se réclame de son idéalisme aryen pour déplo­rer la montée de l’endurante race. Mais, à sa manière, il conclut sur des paroles d’espoir : « II suffit d’amender les Chrétiens, encore maîtres du monde, pour n’avoir pas besoin d’exterminer les Juifs en vue de leur voler le trône d’opulence jusqu’ici convoité des hommes de tous les temps et de tous les lieux. » C’est sur cette note conciliante que s’achève Au pied du Sindi.

Ainsi donc, tout comme un Wagner ou un Dostoïevski, encore que dans un esprit bien différent, Clemenceau admettait la proximité d’un « règne juif » ! Vingt ans plus tard, en automne 1917, il témoigna d’une autre façon des pouvoirs qu’il prêtait aux enfants d’Israël, puisqu’il accu­sait les Juifs allemands d’être à eux tout seuls les fauteurs de la Révolution et de la défection russes. Sans doute s’agissait-il d’une intoxication du 2e Bureau ou de quelque autre agence, comme on le verra plus loin.

Quelles conclusions tirer ? L’une serait banale : à savoir, qu’un très grand homme, traitant d’un très grand sujet (grande race tragique, écrivait encore Clemenceau), est porté à se contredire plus que quiconque. L’autre serait que jadis antisémitisme et sionisme n’étaient guère incom­patibles, ainsi que l’attestent les propos ou les écrits de Martin Luther, de Fichte, de H. Stewart Chamberlain (p.307) ou de Drumont, pour ne citer que quelques antisémites majeurs. A la réflexion, la proposition se laisserait étendre à Clemenceau, qui n’intitula pas son recueil de nouvelles Au pied des Carpathes, ainsi que l’aurait commandé la géographie.

 

(p.311) On estime à plus de soixante mille le nombre de can-tonistes ainsi recrutés et formés. Pour la mémoire collec­tive juive, ils devinrent des émules des victimes des Croi­sades, qui préférèrent la mort au baptême ; suivant une légende populaire, quelques centaines d’entre eux, qui devaient être baptisés à Kazan, en présence de Nicolas Ier, conclurent un pacte de suicide collectif, et plongèrent dans la Volga.

 

(p.313) « Nous descendons tous du Manteau de Gogol », notait Dostoïevski. Le « Yankel » de Tarass Boulba devint en effet le Juif archétypal de la littérature russe. Gogol le voulut exploiteur, lâche et répugnant à souhait, encore qu’il le montre capable de reconnaissance ; mais que lui et ses congénères soient noyés dans le Dniepr par les « seigneurs cosaques » est présenté dans le récit comme allant de soi. Yankel est surtout ridicule, et l’image du « poulet déplumé » dont Gogol s’est servi a fait le tour de la grande littérature russe : on la trouve dans les Souvenirs de la maison des morts de Dostoïevski, appli­quée au bagnard Issaï Bumstein, ce Juif qui « faisait rire tout le monde sans exception » ; on la retrouve dans le Journal d’un provincial à Pétersbourg de Saltykov, et, légèrement modifiée, dans La steppe de Tchékhov ; sur­vivant à la Révolution, les « Juifs, oiseaux plumés » figu­rent encore dans La Cavalerie Rouge d’Isaac Babel. Non moins ridicule est le Hirschel décrit dans le Jid (1846) de Tourgueniev, mais cette fois, le rire est entrecoupé d’an­goisse, car c’est de l’exécution capitale d’un espion (un de plus) qu’il s’agit :

« Le malheureux Jid était véritablement ridicule à voir, malgré l’horreur de sa situation ; l’affreuse certitude de quitter la vie, sa fille, sa famille, se peignait chez lui par des gestes si étranges, par des cris, des soubresauts si absurdes, que nous ne pouvions nous empêcher de sourire, quelque attristante que fût cette scène… »

 

(p.318) Ainsi, tout comme Dostoïevski, le patriarche de Iasnaïa Poliana se laissait contaminer à la fin de sa vie par la mythologie aryenne ; et tous les deux le faisaient sur l’autorité d’une science occidentale dans laquelle ils voyaient, chacun à sa manière, une fausse valeur, peut-être même la dernière ruse du Malin.

Cependant, à la fin du xixe siècle, l’attitude des intellec­tuels russes change à nouveau : il devient gênant, presque indécent d’attaquer les Juifs. Ce n’est pas que les réus­sites financières, qui, en 1870-1880, paraissaient si mena­çantes, soient devenues exceptionnelles ; au contraire, ] Russie devient « le pays des possibilités illimitées », et les Juifs en tirent profit au même titre que tant d’Alle­mands, de Grecs, d’Arméniens, et aussi, de marchands autochtones. Mais voici qu’on les pille et les assassine en nombre croissant : dans les faits, les pogromes ne s’abattent que sur les prolétaires juifs, et cependant, tout (p.319) se passe comme si les Rothschild ou les Poliakov avaient du coup été rendus inoffensifs, tant il est vrai que le peuple dispersé d’Israël ne forme qu’un seul corps aux yeux des nations. On exagérera à peine en écrivant que désormais, les écrivains russes (du moins, ceux dont la postérité a retenu les noms) appliquent en la matière le principe aut bene, aut nihil. Et c’est ainsi que les deux grands peintres de mœurs Saltykov et Leskov, qui avant les pogromes de 1881-1882 paraissaient rivaliser en féro­cité, se transmuent en défenseurs passionnés. Seul parmi les grands écrivains russes de la nouvelle génération, Tchékhov se permettra dans de nombreux contes de railler les Juifs, sans fiel aucun, mais aussi, sans le moindre complexe. D’autres, par exemple Maxime Gorki, avoue­ront que la seule idée du Juif les remplit « de confusion et de honte » : en conséquence, ce personnage est toujours « bon » chez eux. On reconnaîtra dans cette évolution la haute idée que les écrivains russes se faisaient de leur mission.

 

(p.319) Le chemin des pogromes.

Depuis que la majeure partie de la Pologne avait été annexée à la Russie, les nouvelles autorités avaient à affronter, entre beaucoup d’autres problèmes, celui des «meurtres rituels juifs », qui, au milieu du xviif siècle, avait beaucoup agité l’opinion polonaise. Dans sa grande enquête de 1799-1800, Gabriel Derjavine opinait, en homme des Lumières, que bien que la loi de Moïse ne prescrive rien de tel, il était hautement probable que des Juifs fanatiques commettent de temps en temps de tels crimes. Une trentaine d’années plus tard, Nicolas I » raisonnait d’une manière assez semblable : « Sans penser que cet usage puisse être commun à tous les Juifs, je ne saurais repousser l’idée qu’il existe parmi eux des fanatiques aussi affreux que ceux qu’on trouve parmi nous autres Chrétiens. » En 1840, « l’affaire de Damas » avait ranimé à travers toute l’Europe l’antique soupçon. Pour en avoir le cœur net, le tsar chargea ses fonctionnaires, et notam­ment le célèbre folkloriste et lexicographe Vladimir Dahl, (p.320) d’une nouvelle enquête. Celui-ci, dans un travail de plus de cent pages, se rangeait pratiquement à l’opinion de Nicolas Ier, en concluant que les meurtres rituels n’étaient ni pratiqués ni même connus par la majorité des Juifs, mais qu’ils étaient bel et bien d’usage chez « la fanatique secte des Hassids » (que leurs adversaires juifs eux aussi accusaient « d’horribles usages secrets »). Le travail de Dahl fut imprimé en 1844 en dix exemplaires, réservés, sans doute par souci de l’ordre public, à quelques hauts fonctionnaires seulement, et le public, les Juifs y coin-­pris, n’en eut jamais connaissance. Cependant, des procès de meurtre rituel avaient lieu de temps en temps : ainsi, en 1879, à Koutaïs dans le Caucase (c’est ce procès qui éveilla les soupçons de Dostoïevski). A la même époque, l’ex-prêtre  polonais   Hippolyte  Lutostanski,   qui  s’était converti à l’orthodoxie, rédigeait un long traité sur les meurtres rituels ; il en offrait un exemplaire au prince héritier, le futur Alexandre III, qui, en récompense, lui fit présent d’une bague sertie de diamants ; d’où l’on voit à quel point, depuis l’ère de son grand-père Nicolas, les’ superstitions   antijuives   s’étaient  épaissies  au  sein de; la famille Romanov.  En même temps, une discussion; publique s’engageait à ce sujet, et le semi-officiel Novoïil Vrémia, le plus important quotidien russe, publiait une étude de l’historien Nicolas Kostomarov sur les crimes rituels que les Juifs auraient jadis commis en Ukraine, Mais il va de soi qu’à l’exemple occidental, les Russes: lettrés de l’époque s’engouaient plus facilement pour les \ fantasmes  politico-économiques  du  jour  que  pour leS: délires antiques. Dès 1862, l’idéologue slavophile Ivan Aksa-kov s’était élevé contre l’émancipation des Juifs, et eii 1867, il revenait à la charge, paraphrasant, le détail est< à noter, la fameuse formule de Karl Marx :  « La vraie question, écrivait-il, n’est pas d’émanciper les Juifs, mais d’émanciper la population russe des Juifs, de libérer les hommes russes du Sud-Ouest du joug juif. » Peu après, Aksakov trouvait un allié efficace en la personne de Jacob; Brafman.

 

(p.323) Effectivement, au cours de la Semaine sainte 1881, une semaine de tous temps propice aux excès antijuifs, un pogrome éclatait à Elisavetgrad (le Kirovograd actuel), suivi d’autres, plus importants, à Kiev et à Odessa, et dans plusieurs dizaines d’autres localités moyennes ou petites. Leur déroulement semble avoir été partout le même : des agitateurs venus on ne sait d’où distribuaient des tracts antisémites et assuraient que le nouveau tsar souhaitait venger son père en faisant régler leur compte aux Juifs. Les pillages des maisons juives, accom­pagnés de voies de fait plus ou moins graves, se pour­suivaient ensuite au grand jour ; la police et l’armée, au début du moins, laissaient faire. Aux douteurs, les agita­teurs montraient des écrits qu’ils prétendaient officiels (ainsi, à Poltava, une proclamation antisémite allemande, traduite et publiée dans le journal local !). Il y eut aussi des cas où des paysans se faisaient certifier par écrit qu’ils avaient le droit de ne pas assaillir les Juifs ; d’autre part, la notion de « judaïsme » et ses limites ne faisaient pas problème, pour le peuple : à Kiev, la foule se jetait sur les passants vêtus à l’européenne et ne les relâchait qu’après qu’ils avaient fait le signe de la croix.

 

(p.324) Le 11 mai 1881, le tsar assurait à une délégation de notables juifs que les troubles étaient le fait des « anar­chistes », et qu’il saurait y mettre fin ; mais il parlait aussi de l’exploitation par les Juifs des masses populaires, dans laquelle il voyait la cause profonde des pogromes. En même temps, il faisait hâter les enquêtes en cours. A mesure que celles-ci établissaient le rôle mineur joué par les révolutionnaires dans le déchaînement des pogromes, il imputait aux Juifs une part de responsabilité croissante, et, après la dernière flambée, en mai 1883, il traçait de sa propre main la résolution : « Cela est fort affligeant, mais je n’en vois pas la fin, car ces Jids sont trop haïs par les Russes et tant qu’ils continueront à exploiter les Chrétiens cette haine ne désarmera pas. »

Les victimes étaient donc les coupables. Antérieurement, le tsar avait pris deux décisions. En mai 1882, il avait fait édicter des décrets ou « règlements provisoires » destinés dans son esprit à soustraire les Chrétiens à l’exploitation juive. En février 1883, il avait institué une « Commission suprême pour la révision des lois en vigueur sur les Juifs ». Cette commission, présidée par l’ancien ministre de la Justice Pahlen et composée de hauts fonctionnaires, abou­tit, au bout de cinq années de labeur, à la conclusion qu’à la racine du mal se trouvait la discrimination antijuive. Elle préconisait donc l’abolition des lois d’exception, aux fins « d’une fusion aussi intime que possible des Juifs avec la population chrétienne générale ; le système des mesures répressives et exceptionnelles doit céder la place à un système de lois d’affranchissement égalitaire pro­gressif ».

 

(p.325) Pour commencer, les premiers « règlements provi­soires » de 1882 rétrécirent la zone de résidence, interdi­sant aux Juifs de s’installer librement à la campagne, ou ils étaient censés exploiter la paysannerie, ainsi que dans certaines villes (dont Kiev, la « mère des villes russes », et Yalta, la résidence impériale en Crimée), et déclassant au surplus de nombreuses « bourgades » (Miéstetchki) en « villages ». La notion d’exploitation était entendue dans un sens très large : c’est ainsi qu’en 1884, le général Dren-teln, gouverneur général de la région du Sud-Ouest, ordon­nait la fermeture d’une école artisanale qui depuis 1861 fonctionnait à Jitomir, avec la motivation suivante :

« Compte tenu de ce que dans les villes et localités de la région du Sud-Ouest, les Juifs constituent la majeure partie des artisans et empêchent ainsi le développement de l’artisanat dans la population autochtone exploitée par eux, une école artisanale, dont les Chrétiens ne possèdent pas l’équivalent, constitue entre les mains des Juifs une arme supplémentaire pour l’exploitation de la population autochtone. »

Dans une telle optique, tout Juif, et quel que fût son métier, devenait un exploiteur, censé priver de gagne-pain un Chrétien. Il est vrai que pour le général Drenteln, la « supériorité intellectuelle des Juifs » faisait d’eux des concurrents invincibles dans tous les domaines ; aussi bien conseillait-il de stimuler autant que possible leur émigration. Les autorités de Saint-Pétersbourg, aussi l’es­timaient désormais souhaitable, tout en se gardant de le proclamer officiellement, et, d’après une célèbre formule surgie dans l’entourage d’Alexandre III, la question juive finirait pas se résoudre d’elle-même : « Un tiers des Juifs émigrera, un tiers se convertira, un tiers périra. »

Entre-temps, cantonnés dans leur zone de résidence, les Juifs se trouvaient de plus en plus concentrés dans les villes, où ils étaient parfois plus nombreux que les Chré­tiens ; non seulement ils ne pouvaient plus élire domicile à la campagne mais l’acquisition de terres et d’immeubles (p.326) leur y fut interdite. Hors de la zone, et notamment dans les deux capitales, où quelques dizaines de Juifs privilé­giés avaient pu s’installer sous le règne d’Alexandre II, des rafles spéciales étaient destinées à en diminuer le nombre par tous les moyens et sous tous les prétextes. A un haut fonctionnaire qui lui décrivait les férocités de sa police, Alexandre III aurait répondu : « Nous ne devons jamais oublier que les Juifs ont crucifié notre Seigneur et versé son sang précieux. » Le propos rappelle que les souffrances des Juifs étaient couramment imputées au légendaire déicide, conformément aux conceptions médiévales. Mais les techniques appliquées lors des rafles étaient des tech­niques très modernes. Des fichiers spéciaux furent insti­tués dans les commissariats de police ; parmi d’autres mesures anticipant sur les futurs procédés nazis du contrôle et d’identification des « non-Aryens », citons l’in­terdiction de modifier (notamment en les russifiant) les prénoms et l’obligation imposée aux commerçants juifs de Saint-Pétersbourg d’afficher bien visiblement leurs noms et prénoms sur leurs magasins ; dans les passeports, la confession « juif » était souvent indiquée à l’encre rouge. En pratique, l’effet de toutes ces mesures était tem­péré par la proverbiale vénalité de la police russe, ce qui à son tour n’était pas de nature à fortifier chez les sujets juifs du tsar le respect de la légalité et de l’ordre établi. Mais la mesure la plus lourde de conséquences, celle qui littéralement condamna la jeunesse juive, ou du moins sa partie déjà russifiée, à militer dans le camp de la révolu­tion, fut prise en été 1887, dans le cadre d’une révision générale de la politique éducative, destinée à juguler le recrutement révolutionnaire.

En juin 1887, le ministère de l’Education publiait, à l’indignation de l’intelligentsia tout entière, sa célèbre « circulaire des cuisiniers », ordonnant de « débarrasser les lycées et gymnases des enfants des cochers, domesti­ques, cuisiniers, blanchisseuses, petits boutiquiers et enfants de ce genre. Car, exception faite pour ceux qui sont exceptionnellement bien doués, il n’est pas indiqué pour les enfants de ces gens de changer de position dans l’exis­tence ». Il s’agissait donc de freiner l’afflux dans les univer­sités des enfants issus des milieux populaires, qui du reste n’arrivaient pas le plus souvent à achever leurs études, et se lançaient d’autant plus ardemment dans l’activisme politique.

En juillet de la même année, cette disposition fut complétée (p.327) par une mesure spéciale visant les Juifs, qui désor­mais ne devaient être admis dans les établissements d’enseignement secondaire qu’à raison de 10 p. 100 du nombre total des élèves dans la « zone », de 3 p. 100 dans les deux capitales, et de 5 p. 100 ailleurs ; en 1901, ces quotas étaient réduits à 7 p. 100, 2 p. 100 et 3 p. 100 respec­tivement, mais ils furent portés, dans l’enseignement secondaire uniquement, à 15 p. 100, 5 p. 100 et 10 p. 100 en 1909. Ce « numerus clausus » tendait en pratique vers un numerus nullus, puisque, si les Juifs ne constituaient que 3p. 100 de la population de l’empire, ils formaient 25 p. 100 des classes urbaines, dont était issue la quasi-totalité des lycéens. Du reste, même les rares élus qui parvenaient à obtenir un diplôme universitaire étaient empêchés d’en tirer grand profit, la fonction publique, le barreau, l’en­seignement secondaire et bien d’autres carrières devenant progressivement inaccessibles aux Juifs. « Un Juif ne peut pas devenir juge dans un tribunal russe, comme il ne peut pas devenir prêtre dans une église russe ! » s’exclamait le ministre de la Justice en 1912… on peut ajouter que toutes ces exclusions ne visaient que les enfants d’Israël du sexe masculin ; leurs compagnes, auxquelles l’imaginaire chré­tien avait de tous temps fait grâce, en étaient en principe exemptées.

L’irrésistible ascension des « Jids », qui en 1877 faisait trembler les publicistes du Novdie Vrémia, se trouvait donc stoppée à partir de 1887, en même temps que celle du petit peuple des villes, et de la même manière. Ainsi était cimentée une alliance qui, pour ambiguë qu’elle fût à maints égards, s’avéra d’une efficacité exemplaire, et qui dura jusqu’à la révolution de 1917, ou même quelque temps au-delà. Sans doute est-ce par la « circulaire des cuisiniers » (immortalisée par Lénine dans son slogan sur «les cuisinières qui, chez nous, sauront diriger l’Etat»), plus que par tout autre faux pas ou toute autre excen­tricité, que le régime tsariste avait creusé sa propre tombe.

 

La révolte.

 

La vague des pogromes, mais surtout les conclusions qu’en tira le régime, douloureusement ressenties par tous les sujets juifs du tsar, suscita un immédiat et spectaculaire (p.328) revirement dans le secteur déjà russifié ou en voie de russification. Dès l’été 1881, les grandes communautés juives présentaient aux autorités des pétitions dans les­quelles on relève maint commentaire acerbe. Les Juifs de Kiev comparaient ironiquement le judaïsme à une maladie inguérissable, contre laquelle il n’existait qu’un seul remède, de nature miraculeuse : la conversion. Avec une pointe d’ironie plus discrète, les Juifs d’Odessa suppliaient, « si aucune autre solution n’est possible, de rendre légale l’émigration » ; ce à quoi le nouveau ministre de l’Inté­rieur, le comte Ignatiev, rétorquait que la frontière occi­dentale leur était largement ouverte. Avant même la promulgation des premiers règlements provisoires, les organes périodiques juifs recevaient des lettres ou publiaient des articles déchirants :

« Quand je pense comment on a procédé à notre égard, comment on nous a appris à aimer la Russie et les lettres russes, comment on s’y est pris pour nous faire introduire dans nos foyers la langue russe, de sorte que nos enfants n’en connaissent plus d’autre, et comment actuellement on nous fait la chasse et nous persécute — mon cœur se remplit du désespoir le plus corrosif… »

Mais l’identité ainsi affichée, et qui se voulait une identité retrouvée, ne se laissait plus satisfaire par les consolations et les promesses que depuis près de deux millénaires les rabbins avaient coutume de prodiguer aux enfants d’Israël. Une fois de plus dans l’histoire de la dispersion, des Juifs assimilés, des néo-marranes repentis, concevaient leur problématique à l’imitation des Chrétiens, dans les catégories de la pensée politique occidentale; autrement dit, la notion d’un peuple, fût-il éternel, leur paraissait pratiquement indissociable d’une base géogra­phique, voire d’un Etat. Dès 1882, le médecin Léon Pinsker, après avoir dépeint la condition tragique du « peuple-fantôme », un peuple de « revenants » craints et haïs dans tous les pays du monde moderne, concluait son Auto­émancipation sur le cri : « Nous devons enfin posséder notre propre pays, sinon notre propre patrie ! » En même temps, un concept et un mot nouveaux, la « palestino-philie », qu’il appartint à Theodor Herzl de rebaptiser « sionisme », enflammait nombre de jeunes esprits. Des dizaines d’associations « palestinophiles » se constituèrent, telles que les Bilou ou les Amants de Sion (Hovevei Tsion), (p.329) dont les membres les plus hardis partaient pour faire refleurir la Terre Promise, « pour y vivre, et non pas pour y mourir ». Ces idéalistes n’étaient à l’époque que quelques centaines, mais des dizaines de milliers d’esprits plus rassis et plus prudents les approuvaient et les admiraient, sans se décider pour autant de les suivre dans une contrée semi-désertique et malsaine. Ils n’en militaient qu’avec une plus grande ardeur sur place, publiant des bulletins ou des livres, se prodiguant en discours, quêtant des fonds. Suivant un mot célèbre de l’époque, « un sioniste était un Juif qui, aux frais d’un second Juif, en expédiait un troi­sième en Palestine ».

 

(p.330) Mais, malgré l’indignation internationale, malgré le refus des Rothschild français de souscrire des emprunts, ou la baisse des valeurs russes en Allemagne, les persécu­tions ne cessaient de s’aggraver. Aussi bien l’émigration aux seuls Etats-Unis progressait-elle suivant une courbe exponentielle, centuplant entre 1860-1870 et 1900-1910, pour atteindre un chiffre total voisin d’un million et demi (cependant, l’accroissement naturel des Juifs compensait dans l’ensemble ce déficit démographique).

Un autre remède à la condition de Juif en Russie : la conversion (à une religion bien-pensante, ce qui n’était le cas ni de l’Islam, ni des sectes schismatiques russes), qui assurait « une guérison miraculeuse et instantanée », n’entra jamais dans les mœurs. Elle demeurait le fait d’isolés ; il n’y eut pas de vagues collectives de baptêmes, sans doute parce que le procédé était réprouvé non seule­ment par les Juifs, mais aussi par tous les camps de la société russe, et notamment par l’intelligentsia. Le nombre total des conversions qui eurent lieu au xixe siècle est estimé à 85 000.

En revanche, sous le règne des deux derniers tsars, un nombre croissant de jeunes gens et jeunes filles décidaient, plutôt que de se convertir ou d’émigrer, de lutter sur lieu et place contre le régime abhorré. A ce propos, l’historien Simon Doubnov écrivait, non sans lyrisme, qu’en 1905, « les Juifs répliquaient aux pogromes par l’intensification de la lutte révolutionnaire ; l’élément juif fut actif dans tous les détachements de l’armée de libération : chez les démocrates constitutionnels, chez les sociaux-démocrates et chez les sociaux-révolutionnaires ».

 

(p.335) Quant au tsar, il avait au sujet des Juifs des vues bien arrêtées, car il leur portait des sentiments simples et forts, opposant, d’une manière déjà proche de la manière hitlérienne, son bon peuple chrétien, le narod, aux Jids corrupteurs et malfaisants, la différence étant que, contrai­rement au Fùhrer, il croyait, ou feignait de croire, qu’il existait aussi des Juifs innocents.

Les historiens nous décrivent à l’envi la faiblesse de caractère de ce malencontreux autocrate, fasciné sa vie durant par l’image pesante de son père. Il est aussi (p.336) d’usage de faire contraster ses qualités de père de famille et de chrétien scrupuleux avec sa totale incapacité à faire face aux devoirs de sa charge. Non moins grand paraît le contraste entre sa sujétion aux influences de tout ordre — en premier lieu, à celles du couple fatidique constitué par sa femme et Raspoutine — et l’inébranlable fermeté avec laquelle il refusait de changer le moindre iota à la condi­tion des Juifs. Ils restaient pour lui les grands respon­sables de tous les troubles qui agitaient l’empire russe, et les pogromes n’étaient à ses yeux que la réaction naturelle d’un peuple chrétien qu’il croyait indéfectiblement attaché à sa personne. La révolution de 1905 lui inspirait à ce propos le commentaire suivant, peu après la promulgation du « Manifeste constitutionnel » du 17 octobre :

« Au lendemain du Manifeste, écrivait-il à sa mère, les mau­vais éléments levèrent la tête, mais une forte réaction se pro­duisit ensuite, et toute la masse des hommes fidèles se redressa. Le résultat fut bien entendu le même que d’ordinaire, chez nous : le peuple fut exaspéré par l’audace et l’insolence des révolutionnaires et des socialistes, et comme les neuf dixièmes d’entre eux sont des Jids, toute la colère s’est tournée contre eux — d’où les pogromes antijuifs. Il est étonnant de cons­tater avec quelle unanimité ils ont aussitôt éclaté dans toutes les villes de Russie… »

Deux mois après, Nicolas II donnait son assentiment au projet d’une « action commune internationale » contre les Juifs, élaboré peut-être sur ses indications, en tout cas en fonction de ses désirs, par le ministre des Affaires étran­gères, le comte Lamsdorf. Au fond, ce projet n’était que la traduction dans le langage des chancelleries de l’historio-sophie des Protocoles ou du Secret du judaïsme. On y lisait que Karl Marx et Ferdinand Lassalle étaient « d’une origine juive avérée », qu’il était non moins avéré que les mouvements révolutionnaires russes étaient formés et financés par « les milieux capitalistes juifs », et que le suprême « organe nourricier de la lutte » était « la célèbre ligue fondée en 1860 sous le nom d’Alliance Israélite uni­verselle dont le siège central est à Paris, et qui possède des ressources pécuniaires colossales ». Pour faire conve­nablement face au danger, il importait donc de s’entendre avec les deux autres grandes puissances menacées par la subversion juive, qui étaient le Reich allemand et l’Eglise catholique :

« On ne saurait douter qu’un échange de vues confiant et cordial de notre part avec les sphères dirigeantes aussi bien (p.337) de Berlin que de Rome est au plus haut point nécessaire. Il pourrait être le point de départ d’une action commune inter­nationale des plus avantageuses, d’abord du point de vue de l’organisation d’une surveillance vigilante, ensuite de celui d’une lutte commune et active contre l’ennemi général de l’ordre chrétien et monarchique en Europe. Comme première démarche dans la direction indiquée, il paraît souhaitable de se limiter provisoirement à un échange de vues tout à fait confiant avec le gouvernement allemand. »

 

(p.340) Le mode hiérarchique de transmission est suggestivement décrit dans les mémoires d’Alexis Lopoukhine. Au lendemain de la grande vague de pogromes de l’automne 1905, Nicolas II recevait le général Dratchevsky, le gou­verneur de Rostov. Au cours de l’audience, il lui disait que le nombre des victimes juives avait été inférieur à celui auquel il se serait attendu. « Ces indications venues de haut lieu, expliquait Lopoukhine à Witte, seront sans doute transmises oralement par Dratchevsky au chef de la police de Rostov, et seront répercutées de proche en pro­che jusqu’aux brigadiers et simples agents qui, sûrs d’être dans le droit chemin, feront savoir sur les marchés et dans les rues qu’il faut rosser les Jids, et qu’on peut y aller sans rien craindre. » Le IIIe Reich connut des filières du même genre, mais les Russes surent d’instinct exceller dans ces jeux de demi-mots et de sous-entendus, contrairement aux Allemands.

Corps par corps, l’armée russe cultivait un antisémi­tisme encore plus virulent que la police, ainsi que le cons­tatait en 1908 un auteur. La constatation a du reste une portée générale, et l’on peut se reporter à ce propos aux chapitres précédents : sous la « Belle Epoque » euro­péenne, la malveillance à l’égard du peuple cosmopolite se trouvait promue à la dignité d’une vertu militaire dans presque tous les pays. Dans le cas russe, le devoir de réprimer les désordres engendrait tant chez les généraux que chez les simples soldats un conflit spécifique, qu’évo­quait candidement en 1903 le vice-ministre de l’Intérieur, en disant « qu’il était impossible de permettre aux soldats de tirer sur des Chrétiens, afin de protéger des Juifs ». Le dilemme se comprend d’autant mieux que la fête de récon­ciliation chrétienne de Pâques était aussi la grande saison des pogromes ; l’impunité dont bénéficièrent ceux de 1881-1883 s’éclaire mieux de la sorte elle aussi. Mais c’est sur­tout au cours de la guerre russo-japonaise de 1904-1905 que l’armée devint une serre chaude de l’antisémitisme, que des proclamations et brochures antijuives étaient distri­buées aux jeunes recrues, et que fut inauguré l’usage moderne de constituer les Jids en boucs émissaires des défaites. Il n’empêche que certains généraux louaient dans leurs ordres du jour le courage des soldats juifs, dont les hauts faits en venaient à être glorifiés par les correspon­dants militaires des journaux antisémites : fraternelle

(p.341) éthique des combats, mais aussi Russie, pays des grands contrastes.

 

(p.345) Il n’est pas facile de faire l’anatomie d’un pogrome, même lorsqu’on dispose, ainsi que c’est le cas pour celui de Kichinev, d’un dossier très complet (dossier qui inci­demment nous révèle la haute tenue et l’indépendance de l’administration judiciaire, dans la Russie des contrastes). En 1903, Kichinev, chef-lieu de la Bessarabie et ville à 45 p. 100 juive, paraissait vivre encore à l’abri des troubles politiques ; mais le propriétaire de l’unique quotidien local, Paul Krouchevane, ne cessait d’agiter dans sa feuille, ainsi que dans celle qu’il publiait à Pétersbourg, toute la gamme des sentiments antisémites (il fut aussi le premier éditeur des Protocoles). Aussi bien le meurtre d’un ado­lescent, en février 1903, fut-il attribué par la rumeur publi­que aux Juifs, et il en fut de même pour quelques autres décès jugés suspects, à travers l’Ukraine.

A l’approche de Pâques, des appels à la vengeance, signés par un « Parti des travailleurs vrais Chrétiens », furent distribués dans les débits de boisson de Kichinev. Les Juifs meurtriers du Seigneur y étaient accusés de sucer le sang chrétien et d’exciter la population contre « notre père le tsar, qui sait quel peuple ignoble, malicieux et cupide sont les Jids, et qui refuse de les affranchir (…) Venez à notre secours, précipitez-vous sur les sales Jids. Nous sommes déjà nombreux.

« Faites lire cet appel par vos clients, ou nous mettrons en pièces votre débit ; nous le saurons, nos gens fré­quentent votre débit. »

A la veille de la fête, la ville entière savait de science certaine que quelque chose de grave allait se passer, mais les autorités civiles et militaires s’en tenaient à une inac­tion apparemment concertée. Lorsque le dimanche de Pâques (6 avril) le pogrome commença, rien ne fut changé aux festivités et visites protocolaires, le gouverneur restait chez lui, le chef de police passait l’après-midi chez l’évêque, l’orchestre militaire continuait à jouer sur la place, tan­dis que sur son pourtour, la foule assaillait les Juifs et commençait à incendier leurs maisons. L’armée n’entra en action que le lundi soir, arrêta quelques centaines de pogromistes et rétablit le calme en quelques minutes, sans avoir tiré un seul coup de feu. Le niveau des responsabi­lités, soit à Kichinev, soit à Pétersbourg, resta obscur. (…)

 

(p.346) Encore moins les autorités russes avaient-elles prévu l’immensité du scandale. Tous les journaux respectables d’Europe et d’Amérique clamaient leur indignation et fus­tigeaient la barbarie russe ; certes, les journalistes juifs et leurs amis faisaient de leur mieux, mais ils étaient loin d’être les seuls à crier au massacre. Ainsi, Guillaume II, tout en approuvant la raclée infligée aux enfants d’Israël, s’emparait de l’occasion pour faire une crasse à son « cher cousin Nicky » et ordonnait de diffuser la nouvelle que le tsar avait félicité les pogromistes. Le chancelier Bulow expliquait qu’il fallait s’y prendre « de manière à ce qu’on ne puisse pas remonter jusqu’à nous ; il est surtout impor­tant de faire publier la chose dans la presse anglaise, fran­çaise, américaine et italienne ». Une fois de plus, les anti­sémites russes pouvaient maudire la puissance et la perfidie de la juiverie internationale. En même temps, les journaux du monde entier diffusaient une violente protes­tation contre « les bestialités commises par des hommes russes », signée par 317 écrivains et artistes, dont Léon Tolstoï. L’affaire tourna donc au désastre pour le bon renom de la Russie, naturalisant dans toutes les langues le terme de pogrome.

 

(p.347) Il n’en reste pas moins que le nombre total des vic­times : 810 tués et 1 770 blessés demeurait inférieur à celui du désastre de Tomsk. On ne peut s’empêcher d’avoir une pensée nostalgique pour un passé où le massacre de 810 Juifs suscitait une réprobation universelle, et où l’au­tocrate responsable refusait de « défendre une cause pure avec des méthodes malpropres ». Il est vrai aussi qu’au lendemain de ces événements, des nouvelles méthodes et de nouveaux arguments faisaient leur apparition en Russie.

 

(p.348) Mais c’est en discourant à la tribune de la Douma sur les meurtres rituels que le démagogue Nicolas Markov annon­çait, pour le jour où le peuple russe y verrait enfin clair, le pogrome universel et final :

« … Le jour où avec votre complicité, messieurs de la gau­che, le peuple russe se convaincra définitivement que tout est truqué, qu’il n’y a plus de justice, qu’il n’est pas possible de démasquer devant un tribunal le Judéen qui égorge l’enfant russe et boit son sang, que ni la police, ni les gouverneurs, ni les ministres, ni les législateurs suprêmes ne sont d’aucun secours — ce jour-là, messieurs, il y aura des pogromes de Juifs. Ce n’est pas moi qui l’aurai voulu, messieurs, ni l’Union du peuple russe : c’est vous qui aurez créé les pogromes, et ces pogromes ne ressembleront pas à ceux qui ont eu lieu jusqu’ici, ce ne seront pas des pogromes d’édredons de Jids, mais tous les Jids seront proprement égorgés jusqu’au der­nier ! »

 

(p.349) La législation tsariste elle aussi commençait à s’écarter du principe conformément auquel un Juif converti deve­nait « un Chrétien comme les autres ». Dès 1906, il était question d’interdire aux fils des convertis l’accès des écoles militaires ; une loi promulguée en 1912 interdisait d’une façon générale la promotion au rang d’officier tant des fils que des petits-fils. Le clergé de son côté en vint à mettre en question la validité du baptême, dans le cas des conversions de pure forme, et un avocat membre de la Douma, qui s’y était spécialisé dans la défense de ses anciens coreligionnaires, se vit interdire l’enterrement au cimetière chrétien.

Mais c’est sur le terrain du meurtre rituel que le régime livra sa dernière grande bataille contre les Juifs. On a sou­vent comparé l’affaire Beilis à l’affaire Dreyfus, et il est de fait que le procès de Kiev de 1913 fit couler à peu près autant d’encre et fut à peu près aussi long que le procès de Rennes de 1898. En tant que procès qui se voulut édi­fiant, il se laisserait aussi mettre en regard des « grands procès de Moscou », bien qu’il aille de soi que la mise en scène tsariste ne souffrait pas la comparaison avec la régie stalinienne. Mais les affaires de meurtre rituel apparte­naient à une catégorie bien à part, surtout dans la pers­pective juive : ainsi que l’écrivait à l’époque le penseur Ahad Ha’am, « cette accusation constitue le cas solitaire dans lequel l’adhésion générale à une idée [que le monde nourrit] à notre sujet ne nous pousse pas à nous deman­der si le monde n’a pas raison et si nous ne sommes pas dans le tort, car cette accusation est fondée sur un men­songe absolu, et n’est même pas étayée par une fausse inférence du particulier au général ».

Le 20 mars 1911, le cadavre exsangue d’un garçonnet de treize ans, André louchtchinsky, fut découvert dans la banlieue de Kiev. Aussitôt, la presse antisémite cria au meurtre rituel, et tant à Kiev qu’à Pétersbourg, l’Union du peuple russe s’efforçait de faire orienter l’enquête en ce sens, tandis qu’à la Douma, son porte-parole, Zamyslovsky, interpellait dès le 18 avril le gouvernement sur les lenteurs (p.350) de cette enquête. C’est qu’au cours des premières semaines, le coupable juif ne se laissait pas trouver, en raison de la conscience professionnelle de la magistrature et de la police criminelle de Kiev. Il fallut donc d’abord faire limoger ou déplacer un juge d’instruction et deux ou trois policiers, ce à quoi le ministre de la Justice, Chtche-glovitov, se prêta volontiers. Un Juif égorgeur put alors être procuré, en la personne de Mendel Beilis, le contre­maître de la briqueterie près de laquelle avait été trouvé le cadavre. On a pu comparer ce figurant à Dreyfus, en ce sens qu’il était aussi peu compréhensif des valeurs en jeu que le célèbre capitaine (au surplus, ce prétendu sacrifi­cateur n’était pas un Juif pratiquant).

Mais il apparut peu à peu que l’affaire se présentait aussi mal que possible. La presse libérale ne restait pas non plus inactive. Un rédacteur du journal Kievskaïa Mysl entreprit une enquête pour son compte personnel et tomba sur la piste des vrais assassins, une bande de voleurs qui avaient égorgé l’enfant par crainte de son témoignage, en maquillant leur crime de façon qu’il puisse être mis sur le dos des Juifs. Un tout autre genre de souci étaient les réactions internationales : « La presse étran­gère harcèle le gouvernement russe d’une manière inouïe et sauvage », se plaignait Beletsky, le directeur du dépar­tement de police. En décembre 1911, les Etats-Unis en vinrent à dénoncer le traité de commerce russo-américain. Cherchant à complaire à son gouvernement, l’ambassa­deur russe commentait : « Cet incident prouve surtout que les Américains se trouvent encore à un stade assez primitif du développement social ! » (Dans le même style, l’ambassadeur nazi à Sofia blâmera trente ans après les Bulgares, qui protégeaient les Juifs, « d’être tout particu­lièrement dépourvus de la compréhension idéologique allemande ».)

 

(p.353) En effet, il posa deux questions au jury : le petit André avait-il été assassiné dans une briqueterie appartenant aux Juifs, « de manière à provoquer d’atroces souffrances et une hémorragie totale qui entraîna sa mort » ; et Beilis était-il coupable d’avoir, de concert avec des inconnus et « pour des motifs de fanatisme religieux », commis cet assassinat ? De la manière dont les questions avaient été rédigées, le jury, tout en répondant non à la deuxième question, ne pouvait dans sa simplicité que répondre oui à la première, dont toute référence explicite à un meurtre rituel avait été évincée. Mais ainsi qu’il fallait s’y attendre, les agences télégraphiques et une partie de la presse n’y regardèrent pas de si près ; le oui du jury et la mention de la briqueterie juive paraissaient signifier qu’il s’était rallié à la thèse antisémite.

En conséquence, les deux camps fêtèrent victoire. A première vue, l’accusation paraissait avoir triomphé, ainsi (p.354) que l’assuraient La Croix à Paris, ou la Reichspost à Vienne : plus nuancé, un rédacteur du Daily News de Lon­dres commentait ironiquement : « L’affaire de Kiev a sapé l’intérêt que je portais à la puissance cosmopolite, finan­cière et politique du judaïsme. A quoi a abouti cette force internationale ? A un verdict qui confirme la vieille légende des sacrifices sanglants. » En Russie, le tsar, qui avait fait présent au juge Boldyrev d’une montre en or, se déclarait satisfait sous tous les rapports : « II est certain qu’il y a eu un meurtre rituel, mais je suis heureux que Beilis ait été acquitté, car il est innocent. » Chtcheglovitov et d’autres personnalités félicitaient télégraphiquement « les héros du procès de Kiev », en leur qualité « d’hommes russes indépendants et incorruptibles ». Le populaire auteur mystique Basile Rosanov publiait peu après une brochure bizarrement intitulée Le rapport olfactif et tactile des Juifs avec le sang, dans laquelle il croyait pouvoir produire le verset biblique, passé inaperçu de tous ses prédéces­seurs, qui prescrivait aux Juifs les meurtres rituels, à savoir, un passage du Lévitique relatif au bouc émissaire (X, 16-18) : « N’est-il pas étonnant que personne n’ait relevé ce passage… Tout est clair, trop clair. Sont-ils si aveugles qu’ils ne voient pas ? Pour moi, le petit André est un martyr chrétien. Que nos enfants prient pour lui, comme pour un juste martyrisé… » En effet, il fut question d’ériger une chapelle à proximité de la fameuse brique­terie ; il semble que le projet fut déjoué grâce à une inter­vention de Raspoutine auprès du tsar.

Mais dans l’ensemble, l’acquittement de Beilis pesa beaucoup plus lourd que l’apparente condamnation des Juifs, tant il est vrai qu’un procès s’incarne dans un homme, dont le sort demeure le symbole. C’est ainsi que le résultat fut généralement compris en Russie, où il y eut des explosions de joie dans les rues ; c’est ainsi que l’inter­prétèrent dans leur ensemble des auteurs du temps, et il est de fait que, deux obscures tentatives des nazis mises à part, les procès de meurtre rituel, depuis 1913, ne font plus partie de l’arsenal antisémite occidental.

 

(p.361) A ce propos, il faut remarquer d’abord que si tous les pays belligérants, une fois évanoui le rêve d’une guerre, fraîche et joyeuse, souffrirent les atroces réalités de la guerre des tranchées, c’est en Allemagne que les masses populaires apprirent les premières à connaître les restric­tions de tout ordre, les ersatz plus ou moins frelatés, le rationnement et la sous-alimentation. On a l’impression que ces épreuves de la population civile se cherchèrent dès l’hiver 1915-1916 quelque soulagement de la manière classique. Mais surtout, au niveau articulé ou idéologique, celui auquel sont désignées nommément les entités à haïr, on entrevoit une conjoncture particulière qui, d’une façon plus accusée qu’ailleurs, déviait vers les fils d’Israël les recherches du bouc émissaire.

En effet, puisqu’à la catastrophe universelle on ne pou­vait pas ne pas chercher de fauteur, le Boche remplissait ce rôle pour les Français, tout comme le Hun pour les Britanniques, et les masses russes avaient elles aussi un vieux compte à régler avec le Niémetz. Dans le cas des Allemands, la situation était bien moins claire : une fois passée l’explosion de fureur anti-anglaise, à qui s’en pren­dre, à moins de mettre en accusation tous les ennemis de l’Allemagne, c’est-à-dire la majeure partie des nations dites civilisées ? L’une des issues consistait à admettre l’exis­tence d’un ennemi « supranational », dont le spectre pre­nait d’autant mieux corps que, d’une certaine façon, l’Alle­magne avait elle-même tendance à se considérer comme telle. Une tradition européenne remontant à la Renais­sance au moins, et dont j’ai retracé les avatars dans mon Mythe aryen, lui accordait le statut d’une nation quasi­ment pan-européenne. Un auteur aussi raffiné que Thomas Mann qualifiait en 1916 le peuple allemand de ùbernatio-nales Volk, auquel incombait une responsabilité également « supra-nationale », et qui, face à un monde d’ennemis, incarnait la conscience européenne ; et il arguait, à l’aide d’exemples assez probants, que les haineuses outrances de la propagande française, les écrits malmenant les Boches (p.362) comme autant de « sous-hommes », n’avaient pas leur pen­dant en Allemagne. On voit comment dans ces conditions l’adversaire des Allemands lui aussi se laissait concevoir comme à la fois intérieur et « supra-national », comme une puissance invisible et secrète. Le sociologue juif Franz Oppenheimer rendait compte de cette situation en écrivant, dès avant 1914, que « l’antisémitisme était le visage, tourné vers l’intérieur, du nationalisme chauvin et agressif ». Pour de multiples raisons, dont certaines remontaient au Moyen Age, le chauvinisme germanique gardait même pendant cette guerre les yeux fixés dans cette direction.

 

(p.365) On peut considérer comme tournant décisif de la pre­mière guerre mondiale ce même mois d’août 1916, alors que le commandement suprême passait des mains du général Falkenhayn entre celles du duumvirat Hinden-burg-Ludendorff, le premier couvrant de son autorité de héros national de Tannenberg les décisions du second, brillant stratège et organisateur, « premier maître du quartier général ». Aussitôt, la politique militaire alle­mande prit un cours nouveau, plus dur, anticipant déjà certaines mesures nazies. En octobre, le Grand Quartier général approuvait le projet de Tirpitz d’une guerre sous-marine à outrance et ordonnait la déportation de 400 000 travailleurs civils belges ; une troisième mesure, promulguée le 11 octobre par le ministère de la Guerre, prescrivait le recensement des Juifs mobilisés au front et à l’arrière. Il semble que cette « Judenstatistik » avait été réclamée par le lieutenant-colonel Max Bauer, un officier d’état-major rompu aux intrigues politiques, qui fut le principal artisan de la nomination de Ludendorff et qui devint l’homme de confiance de l’Alldeutscher Verband de Class auprès du commandement suprême. Ludendorff assurait par la suite que ce n’est que pendant la guerre qu’il apprit à connaître la « question juive », notamment grâce à Muller von Hausen, l’éditeur allemand des « Proto­coles », qui lui avait été présenté par Bauer. Le fait est qu’à mesure que le conflit mondial approchait de sa fin, les dirigeants allemands succombaient en nombre crois­sant à l’idée fixe d’une Internationale juive dictant le cours des événements.

Remarquons-le d’ores et déjà (nous aurons à y revenir) : |en sa qualité de fantasme, le Juif international semblait vouloir égorger la mère patrie dans tous les pays belligé­rants ; chez aucun peuple chrétien, il ne pouvait faire figure d’Allié !

 

(p.371) Rentré au printemps 1919 en Allemagne, Ludendorff s’installa à Munich, où l’éphémère « République révolu­tionnaire de Bavière » venait d’être renversée et qui devint aussitôt le principal centre allemand des menées réaction­naires et antisémites. C’est apparemment alors qu’il aper­çut la lumière et, à l’instar de tant de ses frères d’armes et anciens subordonnés, commença à dénoncer la grande tra­hison des Juifs. En même temps, il militait dans les mou­vements vôlkistes, et finit par s’associer au parti nazi (d’après J. Fest, le biographe de Hitler, ce dernier se résignait au début à n’être que « l’annonciateur » du «sauveur» Ludendorff). Il participa donc au putsch du 9 novembre 1923, et passa en jugement avec Hitler et ses lieutenants ; pour sa part, il fut acquitté, le tribunal ayant estimé qu’intellectuellement surmené, il n’avait pas été en possession de toutes ses facultés. Cela ne l’empêcha pas de devenir député (nazi) au Reichstag, de 1924 à 1928, et de faire acte de candidature pour la présidence de la républi­que de Weimar, en 1925. Mais, de plus en plus, et surtout depuis qu’en secondes noces il avait épousé la mystique germanomane Mathilde Kemnitz, il se plongeait dans l’étude de la philosophie de l’histoire, et sa paranoïa se teintait d’un hyperdéterminisme animiste ou magique.

 

L’Empire russe

 

(p.379) Au cours de la première année de la guerre, le comman­dement suprême était assuré par le grand-duc Nicolas, assisté du général Yanouchkevitch, et leur état-major était peuplé de ces extrémistes que nous avons vus à l’œuvre en 1905-1906. Lorsque commença la retraite des troupes rus­ses, la tendance se dessina de recourir à la parade « mos­covite » de 1812, c’est-à-dire à la stratégie de la terre brûlée, et d’évacuer en conséquence toute la population, mais il apparut rapidement qu’en l’occurrence, le procédé gênait les Russes plus qu’il ne gênait les Allemands. Il fut alors décidé de limiter les évacuations aux « Juifs et autres per­sonnages suspects d’espionnage », ainsi que s’exprimait une circulaire du 16 janvier 1915. Au cours de cette pre­mière année, plus d’un demi-million de Juifs fut ainsi déporté à l’intérieur de la Russie ; un moyen plus som­maire, préconisé par le commandement du xvin« corps d’armée, consistait à « expulser les Juifs vers les lignes ennemies, sans en laisser un seul dans le rayon des trou­pes ». C’est dans ces conditions dramatiques que les masses juives purent enfin fouler le sol de la Russie tra­ditionnelle, affamées et démunies de tout, réservoir de choix pour le recrutement révolutionnaire.

En automne 1915, Nicolas II prit la décision d’assumer lui-même le commandement en chef, et choisit le général Alexéev pour chef d’état-major. La pratique des déporta­tions fut alors remplacée par celle des prises d’otages, et les arrestations et procès allèrent en se multipliant. Dans certains cas, il s’agissait d’une justice ultra-sommaire, sui­vie de pendaisons ; dans d’autres, lorsqu’il s’agissait des tribunaux militaires réguliers des corps d’armée, les débats, le plus souvent suivis d’acquittements, confir­maient que les Juifs avaient été bel et bien choisis pour boucs émissaires. D’après une rumeur, ils dissimulaient (p.380) des appareils de télégraphie sans fil dans leurs longues barbes traditionnelles ; une autre coutume qui prêtait à soupçon consistait à garder à la synagogue une corde ou un fil de fer suffisamment longs pour suffire à encercler « la ville », c’est-à-dire le périmètre qu’il fallait s’abstenir de franchir, le samedi. C’étaient donc, aux termes des sentences portées par certains tribunaux militaires, des fils télégraphiques ou téléphoniques, qui permettaient de communiquer avec l’ennemi.

C’est ainsi que, sinon l’armée tout entière du moins une partie du corps des officiers, se fortifiait dans la croyance que les Juifs étaient des espions quasiment par définition, et l’on pourrait aussi rappeler qu’avant de servir aux pro­vocations antisémites, cette croyance avait été cultivée par quelques-uns des plus glorieux auteurs russes. On peut se demander aussi ce qu’il en était en réalité : la connaissance de l’allemand, ou la vivacité d’esprit ou plus simplement l’exaspération, n’incitaient-elles pas dans de nombreux cas les Juifs à aider l’ennemi ? Sans pouvoir l’exclure entièrement, on peut remarquer à ce propos qu’en règle générale, les espions travaillent pour le plus offrant ; l’argent russe ayant aussi peu d’odeur que l’ar­gent allemand, gardons-nous d’attribuer aux traîtres juifs une trop forte dose d’idéalisme.

 

(p.392) Si les bolcheviks avaient pu s’emparer, pratiquement sans coup férir, des deux capitales et de la Russie d’Eu­rope proprement dite, les régions périphériques, en pre­mier lieu le Midi ukrainien et l’immense marche sibé­rienne, échappaient peu après à leur pouvoir. Leurs adversaires les plus déterminés, notamment des dizaines de milliers d’officiers, prenaient le chemin de ces régions « blanches » : la suite des événements suggère l’existence d’une corrélation entre leur combativité et leur judéopho bie. La corrélation ne put que s’accroître lorsqu’on apprit que le dernier tsar et sa famille avaient été massacrés à Ekaterinbourg (Sverdlovsk), sur l’ordre, disait-on, du Juif Jacob Sverdlov, et sous la direction personnelle, disait-on encore, des Juifs Yourovski et Golochtchekine. Le drame ne tarda pas à s’orner de détails aussi impressionnants que fantaisistes : citons la version que l’attaché militaire anglais, le général Alfred Knox, câblait en février 1919 à son gouvernement :

« II y avait deux camps dans le Soviet local : l’un voulait sauver la famille impériale, l’autre était dirigé par cinq Juifs, dont deux étaient des partisans acharnés de l’assassinat. Ces deux Juifs, Vaïnen et Safarov, avaient accompagné Lénine lors de son voyage à travers l’Allemagne. »

Mais l’exécution, qui aujourd’hui encore émeut bien des cœurs, était accompagnée par d’autres signes providen­tiellement antijuifs. La croix gammée n’était-elle pas l’emblème (p.393) personnel de l’impératrice Alexandra ? et ne retrouva-t-on pas parmi les livres qu’elle avait lus pendant son emprisonnement, les Protocoles des Sages de Sion ? C’est du moins ce qu’annoncèrent les enquêteurs de l’ar­mée blanche sibérienne de Koltchak, le « régent suprême » des forces antibolchéviques, et on peut croire que ceux-là mêmes qui naguère tenaient en suspicion « l’Allemande » s’enflammaient désormais à l’idée de venger la martyre. C’est dans ces conditions que la propagande des armées blanches en vint à adopter les appels au massacre des Juifs pour l’un de ses grands thèmes. Cette tendance pré­valut notamment en Russie du Sud, au sein des troupes du général Denikine qui, ne l’oublions pas, s’avancèrent au début de l’automne 1919 jusqu’à Toula, à 200 kilomètres de Moscou, et qui parcouraient donc une partie des provinces de la ci-devant « zone de résidence » des Juifs. Les Volon­taires blancs pouvaient donc satisfaire à loisir leur soif de vengeance, une soif de tout temps inextinguible, les meur­tres, les viols et les pillages ne faisant qu’exaspérer, à tra­vers le fatal engrenage du remords et du crime, les fureurs antijuives. D’ailleurs, les pogromes n’étaient que l’un des symptômes de la dépravation générale des ci-devant « volontaires », dont font si souvent état les souvenirs et les chroniques de leurs généraux. « Nos mœurs sont bes­tiales ; nos cœurs sont remplis d’une vindicte et d’une haine mortelle ; notre justice sommaire est atroce, tout comme le sont les voluptueuses tueries auxquelles se complaisent nombre de nos volontaires. » « Une armée habituée à l’arbitraire, aux pillages et aux saouleries, et conduite par des chefs qui lui donnaient l’exemple de ces pratiques — une telle armée ne pouvait pas sauver la Rus­sie» (général Wrangel). Plus saisissante encore est la condamnation portée par le général Denikine lui-même contre ses troupes : « Le peuple les accueillait joyeuse­ment et avec des génuflexions et il les raccompagnait avec des malédictions. » D’où l’on peut inférer quelles devaient être les épreuves des Juifs ; ceux qui étaient épargnés, c’est-à-dire surtout les résidents des grandes villes, n’en passaient pas moins, lors de l’entrée des Blancs, par tou­tes les affres d’une « torture par la peur », suivant la forte expression de Choulguine.

Tout comme aux temps du batiouchka-tsar, les pogro­mes duraient souvent trois jours francs, au cours desquels le code militaire se trouvait suspendu de facto, et il va de soi qu’ils étaient devenus autrement sanguinaires. Ajoutons (p.394) que les « Verts » et d’autres bandes ukrainiennes riva­lisaient en cruauté avec l’armée dite régulière ; une pro­clamation collective des principaux chefs de bande (« ata-mans ») invoquait même le souvenir des grands saints nationaux, exhortant en leur nom les Chrétiens à en finir une fois pour toutes avec la diabolique engeance juive. Le nombre total des Juifs assassinés en Ukraine en 1918-1920 est estimé à plus de 60 000. En ce qui concerne les troupes blanches, le général Denikine réprouvait pour sa part les pogromes et les autres excès, mais était incapable de les empêcher : du reste, il était couramment accusé de « s’être vendu aux Juifs ». De ce fait, il était encore moins capable de freiner la propagande antisémite ou de prévenir la publication de faux dont certains allaient faire le tour du monde, au cours des inquiètes années du premier après-guerre.

 

Le domaine anglo-saxon

 

L’Angleterre

 

(p.399) Ces passions montantes étaient favorisées par un fac­teur d’un tout autre ordre. Une colonie de plus de 100000 Juifs en provenance de l’Europe de l’Est s’était constituée à l’époque à Londres, dans les quartiers de Whitechapel et de Stepney, et les aborigènes ne considé­raient pas d’un bon œil cette main-d’œuvre taillable et cor­véable à merci. En 1902, l’évêque de Stepney comparait ces miséreux à une armée conquérante, « qui mange le pain des Chrétiens et les chasse de leurs foyers ». Certai­nes offres d’emploi spécifiaient que les postes seraient réservés aux Anglais de souche, et à la veille de la guerre, le Times publiait, sous le titre de « London Ghettoes », un article dans lequel il reprochait aux Juifs étrangers de for­mer un Etat dans l’Etat. Il est vrai qu’en règle générale, la presse et les hommes politiques britanniques, coutumiers des lénifiantes périphrases, ne parlaient pas d’une « Jewish question », mais d’une « Alien question », et il est vrai aussi que Londres abritait nombre d’autres prolétaires étran­gers, notamment des Allemands ; mais entre les deux catégories de « germanophones », les masses populaires ne se souciaient pas de faire le départ. Une apologie de la «race juive » que Francis Galton, le fondateur de l’eugé­nisme, se crut obligé de publier en 1910 suggère en tout cas que c’est les enfants d’Israël qui étaient visés au pre­mier chef ; la race germanique n’avait pas besoin de plai­doyers de cet ordre.

 

En mai 1915, le torpillage du Lusitania, un événement qui émut plus que tout autre, et de loin, les cœurs anglais, aboutit à la convergence de la xénophobie des masses populaires et de l’antisémitisme distingué des élites. Les journaux conservateurs imputaient ce crime de guerre à Albert Ballin en personne, et une campagne se déclenchait pour faire déchoir sir Ernst Cassel de ses titres, ou même de la nationalité britannique (ces deux Juifs allemands n’avaient-ils pas deux fois tort, pour s’être mêlés des affai­res chrétiennes en cherchant à empêcher la guerre, et pour n’y avoir pas réussi ?). Un article du Times assurait que les milieux juifs de Hambourg s’étaient tout spéciale­ment réjouis de la perte du paquebot. Les journaux juifs de Londres reprochaient amèrement au Times « de quali­fier d’Allemands tous les Juifs », ou « de pousser le peuple, jour après jour, à identifier les Juifs aux Allemands ». Quel qu’en ait été le vrai responsable, telle fut en effet la conduite des foules qui, dans toutes les grandes villes anglaises, prenaient d’assaut et pillaient les commerces tenus par des étrangers sans s’enquérir de leurs origines.

Divers hebdomadaires allaient plus loin. Dans The New Witness, G.K. Chesterton évoquait les meurtres rituels commis par les Juifs ; dans The Clarion, un certain M. Thompson renseignait ses lecteurs sur les sources d’inspiration du militarisme prussien : « Les Prussiens,

(p.401) comme les Juifs, étaient originaires d’un territoire exigu, rocheux et stérile, et eux aussi conquirent leur place au soleil en pratiquant le brigandage. Les Prussiens, comme les Juifs, possèdent un dieu tribal dont les principes de combat reposent sur l’effroi qu’il inspire », etc. Dans The National Review, le parlementaire Léo Maxse qui, en 1912, avait été l’un des principaux persécuteurs de Rufus Isaacs et d’Herbert Samuel, élevait en mars 1917 une accusation infiniment plus grave, encore qu’anonyme ; le « Juif inter­national », ayant eu vent du départ de lord Kitchener pour la Russie, en aurait fait part au haut commandement alle­mand, pour faire torpiller le navire qui transportait le héros national. Ce Juif-là était souvent mis en cause de la sorte (au singulier plutôt qu’au pluriel), en sa qualité de « misérable créature calculatrice, sans roi ni patrie » et l’on voit qu’en Grande-Bretagne, la guerre stimulait la montée de l’antisémitisme de bien des manières, en atten­dant que la révolution d’Octobre ne vienne lui fournir des armes autrement efficaces. Avant d’y venir, notons quel­ques faits et quelques propos qui illustrent la persistance, en 1914-1918, de la tradition opposée, cette tradition qui, comme l’écrivait dans un livre intitulé The Jews le pam­phlétaire catholique (d’origine française) Hilaire Belloc, faisait considérer les Juifs comme « les héros d’une épo­pée, les autels d’une religion » : une attitude, ajoutait-il, qui persistait surtout chez certains Britanniques provin­ciaux, nourris par l’Ancien Testament.

 

(p.408) Le véritable affrontement débuta à la fin de l’année 1919. A la Chambre des commu­nes, Winston Churchill, le ministre de la Guerre, justifiait avec son éloquence coutumière la croisade antibolchévique :

« Lénine avait été envoyé en Russie par les Allemands de la même manière dont vous pouvez envoyer une fiole contenant (p.409) une culture de typhus ou du choléra dans les réservoirs d’eau d’une grande ville, et l’effet fut d’une précision étonnante. Aussitôt après son arrivée, Lénine commença à faire signe du doigt ça et là à d’obscurs personnages, dans leurs retraites de New York, de Glasgow, de Berne et en d’autres pays, et il réunit les esprits dirigeants d’une secte formidable, la secte la plus formidable au monde, dont il était le grand prêtre et le chef. Entouré de ces esprits, il entreprit de tailler en pièces, avec une habileté diabolique, toutes les institutions dont dépendaient l’Etat et la nation russes. La Russie gisait dans la poussière… »

Mais qu’était donc cette secte, et qu’étaient ces esprits ? Deux mois plus tard, Churchill paraissait préciser ce point, lors d’un discours dans lequel il s’attaquait aux défaitistes, pacifistes et socialistes anglais : « … Ils veulent détruire toutes les croyances religieuses qui consolent et qui inspirent les âmes humaines. Ils croient dans le Soviet international des Juifs russes et polonais. Nous conti­nuons à avoir confiance dans l’Empire britannique… » On peut admettre que ses amis juifs ou judéo-aristocratiques le pressèrent de préciser encore mieux son idée ; en tout cas, le 8 février 1920, il publiait un grand article dans lequel il partageait les Juifs en trois catégories : ceux qui se conduisent en loyaux citoyens de leurs pays respectifs et ceux qui veulent reconstruire leur propre patrie, « tem­ple de la gloire juive », d’une part ; les Juifs internatio­naux, alias « Juifs terroristes », de l’autre. La description que Churchill faisait de cette troisième catégorie frisait le délire, et les antisémites les plus fré­nétiques pouvaient en faire leur profit. En effet, elle était accusée par lui de tramer depuis le xvm« siècle une conju­ration universelle ; à l’appui, il citait l’ouvrage qu’une certaine Nesta Webster venait de publier sur les sources occultes de la Révolution française. Il assurait aussi qu’en Russie « les intérêts juifs et les lieux du culte juif sont exemptés par les bolcheviks de leur hostilité univer­selle ». Surtout, et laissant de côté les ternes Juifs assimi­lés et loyaux, qui d’après lui ne pouvaient offrir au bolchevisme qu’une « résistance négative », c’est le Dr Weizmann et ses partisans qu’il opposait en conclusion à Léon Trotski, « dont les projets d’un Etat communiste sous domination juive sont contrariés et compromis par le nou­vel idéal [sioniste] ». Les projets de Trotski étaient donc purement juifs ; on voit que pour finir, le ministre de la Guerre se ralliait à une thèse dont les rumeurs attribuaient (p.410) l’élaboration ou la propagation à ses propres ser­vices.

L’article était intitulé Le Sionisme contre le bolchevisme, La lutte pour l’âme du peuple juif. Dans l’exorde, Churchill parlait de ce peuple avec révérence, quasiment à la manière de Disraeli :

« Les uns aiment les Juifs, les autres ne les aiment pas, mais nul homme doué de pensée ne peut nier qu’ils apparaissent sans contredit comme la race la plus remarquable de toutes celles connues jusqu’à ce jour (…) Nulle part la dualité de la nature humaine ne s’exprime avec plus de force, d’une ma­nière plus terrible. Nous devons aux Juifs la révélation chré­tienne et le système de morale qui, même complètement séparé du merveilleux, reste le trésor le plus précieux de l’humanité, qui vaut à lui seul plus que toutes les connaissances et toutes les doctrines. Et voilà qu’à mfre époque, cette étonnante race a créé un autre système de morale et de philosophie, celui-là saturé d’autant de haine que le christianisme l’était d’amour. »

Seuls des hommes dépassant de plusieurs têtes le com­mun des mortels se permettent d’ordinaire de parler de la sorte du « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur » (on se prend à songer aux propos qui ont pu être échangés entre de Gaulle et Churchill sur ce peuple, en 1940-1945).

Le Times n’y mettait pas autant de manières pour met­tre en cause « les Juifs » et, lorsque Lloyd George annonça sa décision de traiter avec Moscou, il y répliqua par une campagne en règle. Pour commencer, il publiait, sous le titre Les horreurs du bolchevisme, une lettre adressée par un officier en poste auprès de Denikine à sa femme. L’offi­cier, qui signait « X », s’étendait longuement sur le rôle dirigeant des commissaires juifs. Des lecteurs juifs criti­quèrent les assertions de « X », et furent critiqués à leur tour par des lecteurs chrétiens. En conséquence, le Times put inaugurer dans la page des lettres des lecteurs, la rubrique quotidienne « Les Juifs et le bolchevisme » ; et en profiter pour exprimer son propre avis, de la manière la plus frappante qui soit. Le 27 novembre, le journal publiait, dans l’auguste page des éditoriaux et en gros caractères, une profession de foi signée « Verax », rédigée comme suit :

« … En premier lieu, les Juifs sont une race, dont la religion est adaptée à leur tempérament racial. Le tempérament et la religion ont agi et réagi l’un sur l’autre des millénaires durant, jusqu’à ce qu’ils aient produit un type qu’on distingue du premier coup d’œil de tout autre type racial.

 

(p.411) « Le trait le plus typique de l’esprit juif est son incapacité à pardonner, ou en d’autres termes, sa fidélité à la Loi de Moïse en tant que celle-ci se distingue de la Loi du Christ. A la vérité, tirer vengeance de la Russie devait être exquis pour les Juifs, et ils doivent avoir senti qu’aucun prix n’était trop élevé pour obtenir cette satisfaction… »

 

(p.412) Les agitateurs antisémites de l’ère pré-hitlérienne ne s’y trompèrent pas, pour lesquels cet article marqua l’an zéro de leur hégire : « Quand le Times, en 1920, opéra le lancement mondial des « Protocoles » et les dénonça…» écrivait dans La Vieille France Urbain Gothier. De ce point de vue, la campagne aussitôt engagée aux Etats-Unis par Henry Ford, le roi de l’automobile, parle le même langage que la triomphale montée en flèche de l’édition allemande des « Protocoles » d’abord passée inaperçue. Mais en ce qui concerne Lloyd George, l’ultime manœuvre du Times, suivie d’une salve d’éditoriaux le visant nommément, n’eut pas plus de succès que les précédentes : le 31 mai, Krassine se présentait devant le Premier britannique ( « M. Lloyd George l’a vu, et il est resté en vie », ironisait le lendemain le Manchester Guardian). Le Times, comme s’il venait de tirer ses dernières cartouches, cessa alors de parler du complot juif. La relève fut aussitôt prise par le Morning Post, dont les rédacteurs puisèrent dans les offi­cines des Russes blancs d’autres documents ( « Zunder », « Rappoport », etc.) sur la conspiration anti-chrétienne. Les dix-huit articles ainsi publiés en été 1920 furent ensuite réédités en volume sous le titre de The Cause of thé World Vnrest. A cette époque, nombreux semblent avoir été les (p.413) Anglais de bonne compagnie qui, tel ce gentleman inter­viewé par un rédacteur de L’Œuvre, de Paris, attribuaient tous leurs malheurs, et notamment l’augmentation de l’impôt foncier, aux « Elders of Zion ».

Pour mieux juger des effets immédiats de l’article du Times, arrêtons-nous à un hebdomadaire tout aussi res­pectable, le Spectator. Cet organe consacrait aux « Proto­coles » une bonne partie de son numéro du 15 mai, et il parvenait aux conclusions suivantes :

En premier lieu, l’écrit devait bien avoir pour auteur un e Juif, mais il ne s’agissait que « des rêveries d’un conspira­teur dément qui avait élaboré un plan de campagne pour détruire la chrétienté (…) Que de tels propos aient pu être secrètement tenus par d’autres docteurs juifs à moitié fous, ou consignés en d’autres écrits, n’est aucunement improbable ». Les spéculations politiques effrénées étaient chez eux chose courante : « C’est ici que se manifeste le côté oriental du Juif. » Mais la démence même du projet du Juif inconnu pouvait entraîner sa réalisation ; et c’est pourquoi ses coreligionnaires britanniques étaient conviés, aux fins d’une pacification générale des esprits, à se prê­ter à l’enquête préconisée par le Times, et même de l’exi­ger eux-mêmes, « pour montrer qu’ils ne tentaient pas de terrasser la religion chrétienne, et d’établir une domina­tion juive mondiale ».

 

(p.414) Décidément, en ces mois, l’antisémitisme devenait en Angleterre, tout au moins en ce qui concerne les classes supérieures, une sorte de mode politique ou intellectuelle, procurant sans doute à nombre d’adeptes d’agréables fris­sons. De cette mode, il subsiste un remarquable témoi­gnage littéraire : au début de 1922, John Galsworthy faisait représenter sa pièce « Loyalties », consacrée à la lutte et aux déboires d’un Juif riche et fier, boycotté par la haute société. C’est dans ce climat que Hilaire Belloc, travaillant à son livre sur les Juifs, pouvait annoncer une catastrophe imminente, de sanglantes persécutions — à moins qu’à titre préventif, les Juifs n’acceptent, de gré ou de force, leur ségrégation, le retour au ghetto, auquel cas « la paix régnera sur Israël ».

Tout se passait donc comme si le Times avait réussi en Angleterre ce qu’avait fait Treitschke pour l’Allemagne des années 1880 : à savoir, rendre l’antisémitisme respectable. Le retentissement du débat était devenu tel qu’à l’étranger, certains donnaient déjà la vieille Albion pour perdue, soit parce qu’irrémédiablement enjuivée (comme l’assuraient Le Matin et bien d’autres journaux français), soit parce qu’en proie aux démons antisémites (comme le pensait le journaliste américain John Spargo). Qui donc pouvait alors s’attendre à ce que « Times le tonnant », toujours lui, renverse la vapeur ? Et c’est pourtant ce qui arriva, lorsque son correspondant à Constantinople, Philip Gra­ves, eut démontré en août 1921 que les «Protocoles» n’étaient qu’un grossier plagiat.

 

Les Etats-Unis

 

(p.430) Ford expliquait ensuite qu’ayant ainsi percé à jour la cause des guerres et des révolutions, il tint à la faire connaître à ses concitoyens. En fait, c’est tout naturelle­ment dans le climat américain de 1920, et sous l’effet immédiat de l’article provocateur du Times, qu’il entreprit en mai de cette année sa croisade antisémite. On peut ajou­ter que le porte-parole qu’il s’était choisi, le journaliste canadien William Cameron, appartenait à l’étrange secte chrétienne des « British Israélites », mal disposée au poS’ sible envers les fils d’Israël. (Par la suite, Cameron devint le président de la pro-nazie « Anglo-Saxon Fédération of America ».)

(p.431) Le 22 mai 1920, le Dearborn Independent, l’hebdoma­daire dont Ford avait fait l’acquisition en novembre 1918, publiait un premier article dans lequel il dénonçait le pouvoir économique des Juifs. L’article suivant dénonçait la puissance politique détenue par l’entité bizarrement dénommée « All-Judaan ». Le tableau s’achevait sur une note très sombre :

« All-Judaan a ses vice-gouvernements à Londres et à New York. Ayant tiré vengeance de l’Allemagne, il est sur le point de conquérir les autres nations. Il possède déjà la Grande-Bretagne. La Russie lutte encore, mais ses chances sont minces. Les Etats-Unis, tolérants comme ils le sont, offrent un champ prometteur. Le théâtre des opérations change, mais le Juif demeure le même le long des siècles. »

 

(p.433) Un appel publié peu après (16 janvier 1921) réunissait à peu près toutes les personnalités qui comptaient dans la vie publique américaine. Trois présidents (Taft, Wilson, Harding), neuf secrétaires d’Etat, un cardinal et de nom­breux autres dignitaires ecclésiastiques, des présidents d’universités, des hommes d’affaires et des écrivains — une centaine de signatures en tout — protestaient en ces termes :

« Les citoyens soussignés d’origine non juive (gentile) et de foi chrétienne réprouvent et regrettent profondément l’appari­tion dans ce pays d’une campagne organisée d’antisémitisme conduite conformément à (et en coopération avec) des campa­gnes semblables en Europe… La citoyenneté américaine et la démocratie américaine sont de la sorte provoquées et menacées. Nous protestons contre cette campagne organisée de préjugés et de haine, non seulement parce qu’elle est manifestement injuste à l’égard de ceux contre lesquels elle est dirigée, mais aussi, et surtout, parce que nous sommes convaincus qu’elle est absolument incompatible avec une citoyenneté américaine loyale et intelligente… »

 

France

 

(p.447) Comme on le sait, la révolution de février 1917 fut une surprise complète pour tous les observateurs ; et les pre­miers jours, elle fut favorablement commentée même par L’Action -française et La Libre Parole; ailleurs, on peut parler d’un enthousiasme général (ainsi Clemenceau : « Formidable cohésion du peuple tout entier — bourgeois, ouvriers, moujiks de toutes classes — de l’aristocratie et de la famille impériale elle-même, abdiquant toute autre considération que l’intérêt de la grande patrie russe »). L’exception était constituée par son ancien compagnon, le délirant antisémite Urbain Gohier qui, précurseur à sa manière, proposait dès le début d’avril 1917 une interpréta­tion de la révolution à laquelle le Times allait donner en 1920 un retentissement universel. « A qui la révolution russe livre-t-elle la Russie ? Est-ce au peuple russe ? Est-ce aux six millions de Juifs ? s’exclamait Gohier. Entre la France asservie aux Hébreux et la Russie au pouvoir des Hébreux, l’Europe n’aurait-elle échappé au joug allemand que pour tomber dans une plus dégradante servitude ? »

Le Times, lui, allait comparer de même la « pax germa-nica » à la « pax judaica ».

Il reste que, sur le moment, personne ne prit Gohier au sérieux, Mais dès la fin de mars, les journaux, et d’abord bien entendu ceux de « droite », commencèrent à se poser des questions sur les incidences politiques et surtout mili­taires de la chute du tsarisme, sans que les Juifs soient mis en cause pour autant. En avril, l’inquiétude se (p.448) répand, d’autant plus que les appels de Lénine pour une paix immédiate coïncident avec la vague des mutineries dans l’armée française. En juillet, lorsqu’une première fois les bolcheviks tentent de s’emparer du pouvoir, les Juifs commencent à être impliqués dans la débâcle russe. La Libre Parole réactive aussitôt les vieux fantasmes : « II est impossible de comprendre quoi que ce soit aux grandes secousses qui ébranlent les peuples… si l’on néglige le facteur juif… » Suit une liste des huit « vérita­bles noms des principaux meneurs ». Mais les Juifs sont aussi impliqués — allusivement — par l’académique Jour­nal des débats, qui dénonce « les équipes d’individus inter­lopes, dont l’action et jusqu’au véritable nom lui-même ne sont pas russes » ; et ce qui paraît plus surprenant, ils le sont, vigoureusement, par Georges Clemenceau, qui, trois jours avant La Libre Parole, publiait dans son Homme enchaîné la même liste de huit noms, se référant au Novoïé Vrémia du 3 (16) juillet ; or, le ci-devant journal officieux des tsars ne pouvait contenir rien de tel, pour la bonne raison qu’il avait été empêché de paraître, à cette date.

 

(p.453) Et c’est ainsi que, pour en revenir à la France, aux yeux des spécialistes catholiques de l’antisémitisme, le danger sioniste en vint même à reléguer au second plan le danger bolchevik. Plus exactement, et étant entendu que sionisme et bolchevisme étaient les deux facettes du même projet diabolique, c’est le premier nommé qui en exprimait la quintessence. C’est ainsi que pour Mgr Jouin (dont la Revue internationale des sociétés secrètes s’était cepen­dant spécialisée dans la dénonciation du complot des Sages de Sion), la finalité secrète du projet juif était la mainmise sur la Palestine. Projet d’autant plus révoltant, écrivait-il dans sa simplicité, que les Croisades déjà avaient montré que « la Palestine est aux Français, et l’at­tribution que s’en est faite l’Angleterre est une forfai­ture (…) Par essence, le sionisme ne peut plus être juif, il est catholique ».

(…)

La jeune Documentation catholique se spécialisait de son (p.454) côté dans une agitation antijuive à la fois antisioniste et antibolchevique. Dès mars 1919, elle avait consacré un cahier aux « Juifs en Europe ». « La prétention à la domi­nation universelle, y lisait-on, n’empêche pas les Juifs de poursuivre la reconstitution de leur royaume particulier ». En janvier 1920, elle publiait un nouveau dossier sur Le sionisme dans lequel, sous la signature « Christianus » étaient énumérés les remèdes :

« II faut créer une « opinion publique » dans les pays chré­tiens (…) il faudrait faire écho à l’émouvante plainte du sou­verain pontife, il faudrait parler à ces nations chrétiennes de l’idéal chrétien, de la honte qu’il y aurait à laisser tomber sous la domination politique, déguisée ou non, du judaïsme le berceau de leur religion…

« Un second remède… persuader aux paysans de ne pas vendre leurs terres aux Juifs, en faisant valoir que plus tard ces terrains auront acquis une valeur bien supérieure. Une banque qui avancerait sur hypothèques… rendrait de précieux services.

« Enfin (je devrais dire par-dessus tout), l’union entre Chré­tiens et entre Chrétiens et Musulmans s’impose comme une nécessité de salut… »

 

(p.456) (…) Charles Maurras (…) consacrant à la toute-puissance des Juifs une douzaine d’articles, au cours du deuxième semestre de 1920. C’est ainsi que le 27 septembre, sous le titre La question juive, un schéma, il s’employait à montrer que tous les événements majeurs des dernières années se laissaient le mieux expliquer de cette manière-là, pour conclure : « Sans doute, d’autres causes ont joué au cours de tous ces événements, mais ce schéma ne con­tient-il pas une part de vérité confirmé par les résultats magnifiques, par les privilèges inouïs recueillis par les Juifs ? » Plus loin, dans le même article, sous le sous-titre (p.457) « Nouveautés et une voix de la raison », il citait et approu­vait la lettre d’un correspondant juif, qui lui proposait une sorte de plan de déjudaïsation. Mais avant d’en venir à ces « nouveautés », qui se laissent décrire comme la « phase III » des campagnes antisémites de l’époque, signalons encore l’entrée en lice de la Revue des Deux Mondes, ce bastion de la civilité française. Sa dernière livraison de 1920 contenait deux longs réquisitoires : l’un, signé Maurice Pernot, visait les Juifs de Pologne, l’autre, dû aux frères Tharaud (sous le titre de Quand Israël est roi), mettait en accusation les Juifs de Hongrie. Le pli une fois pris, la Revue propagera certaines autres accusations en usage : il y sera question du Juif Aaron Kerenski, ou des haines antichrétiennes des judéo-bolcheviks, et les frères Tharaud continueront à décrire jusqu’au printemps 1924 les atrocités ou la folie juives (sous le nouveau titre L’an prochain à Jérusalem). On ne saurait donner entière­ment tort à Jean Drault, l’ancien lieutenant de Drumont, écrivant en 1934 : « Les frères Tharaud, sans s’en douter, ont servi de trait d’union entre ce que Drumont à pro­clamé et ce qu’Hitler a accompli. »

On qualifiera de Phase III la conjonction des annonces d’un pogrome mondial imminent avec l’adhésion de cer­tains Israélites au programme antisémite (c’étaient donc les nouveautés annoncées par Maurras). Cette phase découlait des deux premières par la nature des choses : les Juifs étant sur le point de réussir leur grand complot, comment les nations aryennes ne feraient-elles pas un effort désespéré pour échapper à leur joug ? A ce propos, et abstraction faite des ultras professionnels de l’antisémi­tisme, il faut d’abord citer, une fois de plus, Charles Maur­ras qui, bien avant de brandir son « couteau de cuisine » contre Léon Blum et Abraham Schrameck, lançait un « appel à toutes les forces antijuives de l’univers » aux fins « d’une politique antijuive universelle » (12 mai 1921). Ensuite, son adepte et correspondant juif René Groos fai­sait chorus, dans son Enquête sur le problème juif — 1922 — placée « sous le signe de nos morts… sous le signe du noble et grand Pierre David » : « Nous assistons, paral­lèlement à la progression de cette conspiration juive uni­verselle, à une renaissance de l’antisémitisme. Plus exacte­ment peut-être à son extension. Autrefois, c’était par assauts locaux, sans durée, sans répercussions, que l’anti­sémitisme se manifestait. Il est devenu universel, latent, permanent », Et pour éviter le pire, il proposait d’édicter (p.458) une législation spéciale (« Nous devons double service dans cette maison, puisque nous y sommes des hôtes, nous ne l’avons point bâtie »). Paul Lévy, le futur éditeur de l’hebdomadaire Aux écoutes, demandait également à ses congénères de prendre les devants, mais d’une autre manière : « que les Juifs français répudiassent les agisse­ments abominables des financiers qui, autour de M. Lloyd George ou de la Maison-Blanche, organisent les pièges suc­cessifs qui sont tendus aux hommes d’Etat français » (« Lettre aux Juifs patriotes », L’Eclair, 21 mai 1921).

Nous retrouvons ainsi les problèmes de la grande poli­tique. Le lâchage de la France par ses alliés anglo-saxons se laissait d’autant plus aisément expliquer par une intri­gue judéo-germanique que le thème de l’Angleterre enjui-vée, qui remontait à Toussenel et à Drumont, venait de recevoir une impulsion nouvelle grâce aux campagnes de L’Action française et de L’Œuvre. Le maurrassien Roger Lambelin, l’un des traducteurs français des « Protocoles », le propageait en 1921 sous le titre de Le règne d’Israël chez les Anglo-Saxons. Faut-il s’étonner si de grands quotidiens qui, ne fût-ce qu’au nom de « l’union sacrée », s’étaient abstenus de parler de « l’entourage juif de Clemenceau », s’en prenaient maintenant à « l’entourage juif de Lloyd George ». Ainsi, le 1″ mai 1921, Le Matin accusait « certains banquiers de la Cité dont les attaches avec des maisons allemandes sont connues ». Le surlendemain, il mettait les points sur les i : « II est grand temps d’aviser M. Lloyd George qu’il y a des banquiers de sang anglais dans la Cité de Londres. »

La campagne fut reprise par des journaux de moindre importance qui jusque-là s’étaient abstenus de toute agi­tation antijuive. L’année suivante, un publiciste de renom, André Chéradame, résumait la situation en des termes que Maurras ou les frères Tharaud n’eussent pas désa­voués :

« Les peuples de l’Entente sont mis dans de formidables tenailles actionnées par les dirigeants pangermanistes. Les deux branches de cette tenaille sont représentées, la pre­mière, par l’action financière internationale du syndicat judéo-allemand agissant sur les couches sociales dites éle­vées des pays de l’Entente pour y recruter des complices par la corruption ; la seconde branche est représentée par l’action des bolcheviks et des socialistes bolchevisants agissant sur les classes populaires des pays alliés. »

Mais les hommes de L’Action française et autres extrémistes (p.459) se seraient certainement distancés du diagnostic de Chéradame :

« Beaucoup en concluent : il existe un complot de tous les Juifs pour s’emparer de la domination universelle. Je tiens à exposer très nettement pourquoi je ne me place pas sur ce terrain (…) Dans l’état actuel des choses, je ne crois donc pas qu’on puisse affirmer l’existence d’un complot juif universel sans commettre une erreur et une injustice. »

En conséquence, il préconisait

« la création du groupe des Juifs antipangermanistes, loyaux sujets des pays de l’Entente (…) N’est-il pas évident que si les Juifs antipangermanistes ne se manifestaient pas bientôt par une action énergique et soutenue, la notion d’un complot juif pour la domination universelle se propagerait partout ? Alors un mouvement antisémite formidable se développerait dans les prochaines années… »

Rétrospectivement, la prédiction paraît risible (peut-être l’aurait-elle paru moins, si elle ne s’était pas accomplie, plutôt que de s’accomplir à rebours). Il nous reste à voir pourquoi il n’y eut pas en France de Phase IV, pourquoi au contraire l’antisémitisme y allait atteindre son étiage le plus bas vers 1925-1930, pour ne remonter qu’ensuite, sous l’influence combinée de la crise économique et des encouragements venant d’outre-Rhin.

Car il faut bien le dire : sur bien des points, la tuerie de 1914-1918 eut en France des effets non moins calamiteux qu’en Allemagne. Elle pervertit notamment encore davan­tage les mœurs de la presse (les grands corrupteurs se situant désormais uniformément « à droite ») ; c’est-à-peine si celle-ci sut se défaire des nouveaux procédés de « bour­rage des crânes » et autres techniques de la haine abêtis­sante qui trouveront leur ultime développement sous les régimes totalitaires. C’est dans cette conjoncture que la diversion antisémite ou raciste acquit un tour tout nou­veau — d’autant qu’elle répondait à une sourde attente du public, ainsi qu’en témoigna en 1923 l’éventail des réponses à une enquête sur la vogue subite de Gobineau et du « gobi-nisme ». (…)

 

(p.460) Rétrospectivement, la prédiction paraît risible (peut-être l’aurait-elle paru moins, si elle ne s’était pas accomplie, plutôt que de s’accomplir à rebours). Il nous reste à voir pourquoi il n’y eut pas en France de Phase IV, pourquoi au contraire l’antisémitisme y allait atteindre son étiage le plus bas vers 1925-1930, pour ne remonter qu’ensuite, sous l’influence combinée de la crise économique et des encouragements venant d’outre-Rhin.

Car il faut bien le dire : sur bien des points, la tuerie de 1914-1918 eut en France des effets non moins calamiteux qu’en Allemagne. Elle pervertit notamment encore davan­tage les mœurs de la presse (les grands corrupteurs se situant désormais uniformément « à droite ») ; c’est-à-peine si celle-ci sut se défaire des nouveaux procédés de « bour­rage des crânes » et autres techniques de la haine abêtis­sante qui trouveront leur ultime développement sous les régimes totalitaires. C’est dans cette conjoncture que la diversion antisémite ou raciste acquit un tour tout nou­veau — d’autant qu’elle répondait à une sourde attente du public, ainsi qu’en témoigna en 1923 l’éventail des réponses à une enquête sur la vogue subite de Gobineau et du « gobi-nisme ». On en retiendra les macabres vaticinations de Vacher de Lapouge, anticipant déjà sur Céline, et surtout le diagnostic de Romain Rolland : « Cette œuvre flatte secrètement certaines dispositions actuelles (…) la jeu­nesse d’aujourd’hui retrouvera sans peine, dans Gobineau, le même dédain avoué du progrès, du libéralisme, de (p.460) l’opium humanitaire, des idées démocratiques — la même vision hautaine et tragique de la bataille des races… ».

D’autre part, il faut aussi tenir compte de cette autre séquelle de la guerre que fut l’affaiblissement de l’influence politique des journaux, tenus dans un mépris qui, depuis les temps de Panama, ne faisait que croître ; et en fin de compte, d’un écart grandissant entre l’opinion réelle des Français, et celle que suggère une analyse de la presse. En 1936, le Front populaire ne 1’emportera-t-il pas malgré l’hostilité sinon de l’unanimité, du moins de l’écrasante majorité des journaux ? Nous en venons ainsi à constater une disparité qui peut-être n’est pas sans rapport avec celle qui ressort des récits de certains témoins de l’époque. D’ailleurs, bien d’autres indices semblent corroborer leurs témoignages : en premier lieu, l’absence, au cours des années 1920, d’organisations militantes ou « ligues » anti­sémites, ainsi que d’incidents notables et de manifesta­tions de la rue. En somme, rien de pareil à ce que nous décrivions à propos de l’affaire Dreyfus, ou à ce que nous aurons à décrire en traitant de l’Allemagne pré-nazie.

Un signe plus subtil est l’évolution, d’abord à peine per­ceptible, de l’attitude des jésuites. Nous avons vu le rôle de premier plan joué par les jésuites italiens dans le ral­liement de l’Eglise catholique à la propagande proprement antisémite, et comment à la fin du xixe siècle, les campa­gnes de la Civilità Cattolica paraissent avoir inspiré ou suggéré le mythe des Sages de Sion. En revanche, les jésuites français ou francophones semblent avoir été les premiers à percevoir, dès 1922, que rien de bon ne pouvait résulter pour l’Eglise de cette mythologie-là. Le grelot fut attaché dans la revue belge La Terre wallonne par le Père Pierre Charles, peu après le spectaculaire revirement du Times : il s’employa alors à démontrer une fois pour tou­tes, avec une minutie inégalée depuis, que les « Proto­coles » avaient été copiés sur le pamphlet antibonapartiste de Maurice Joly. Sur cette lancée, le Père du Passage publiait dans Les Etudes un long article très en retrait sur celui du Père Charles, mais suffisamment critique pour faire délirer Urbain Gohier sur la collusion entre jésuites, Juifs et Moscou. Vers 1927, les jésuites français désertaient définitivement le camp antisémite. A propos des « Proto­coles » on peut encore observer que tout compte fait, ils n’eurent pas en France une audience aussi vaste qu’en Allemagne ou dans les pays anglo-saxons. Les grands quo­tidiens d’information les passèrent complètement sous (p.461) silence (ce en quoi on peut voir un témoignage de pru­dence plutôt que de probité ou de vertu). Et peu nombreux furent les auteurs — du moins parmi ceux dont le nom a gardé une signification de nos jours — à s’inspirer d’une manière ou de l’autre de ce thème. Par ailleurs, par leur biais, nous touchons à quelque chose d’essentiel : car c’est à travers la production littéraire française de l’entre-deux-guerres que nous pourrons sans doute comprendre le sens de la disparité entre la condition de fait des Juifs et les suspicions de plus en plus graves et nombreuses dont ils faisaient l’objet, après la fin des hostilités.

Certes, la veine du roman antijuif ne s’est pas tarie au cours de cette période si féconde. Aux côtés des frères Tha-raud, qui récidivaient en 1933 avec leur Jument errante, on peut placer Marcel Jouhandeau, lui aussi à la fois pam­phlétaire (Le Péril juif, 1934) et romancier. Dans Chami-nadour (1934), les Juifs ont vendu au curé du vin de messe adultéré :

« A qui la faute ? » demande-t-on.

« Aux Juifs qui me l’ont vendu », répond le curé.

« Au curé qui nous l’a acheté », rétorquent les Juifs.

Ainsi, avec les mêmes complices, Judas spécule toujours sur le sang du Christ. »

Et il y aurait beaucoup à dire sur les ombres immémo­riales qui traversent maint roman de Georges Simenon. Mais avant de continuer dans cette direction, tournons-nous vers les plus grands, notamment les prix Nobel, pres­que toujours favorablement disposés envers les enfants d’Israël. Commençons par Romain Rolland. Il a beaucoup parlé des Juifs, plus souvent en bien qu’en mal ; mais nous nous contenterons de mentionner Dans la maison où il est question de Tadée Mooch, le Juif autodidacte, aussi simple que bon, mais horriblement laid — « plus juif que de raison »

Retenons cette équation entre judaïsme et laideur. Ce n’est pas qu’elle soit inévitable. Chez François Mauriac, le Juif bordelais Jean Azévedo de Thérèse Desqueroux (1927) n’est pas laid, ni du reste spécialement « bon » ou « mau­vais », mais il reste physiquement reconnaissable grâce aux « yeux veloutés de sa race… son beau regard brûlait ».

En revanche, un troisième prix Nobel, Roger Martin du Gard, était littéralement fasciné par la laideur des Juifs, au physique — tout comme par leur sublimité, au moral.

 

(p.462) Dans l’œuvre maîtresse, Les Thibault (1922-1940), les deux héros, Jacques et Antoine, arrivés à l’âge d’homme, trou­vent chacun un ami ou un « aîné » juif — mais peut-être convient-il mieux de parler d’un « double », ou d’une « conscience » ? Pour Jacques le révolutionnaire, c’est Skada, le méditatif Asiate :

« Introduire toujours plus de justice autour de soi », prêchait-il, avec sa douceur insinuante (…) « L’écroule­ment du monde bourgeois se fera de lui-même… »

« Skada était un Israélite d’Asie Mineure, d’une cinquan­taine d’années. Très myope, il portait sur un nez busqué, olivâtre, des lunettes dont les verres étaient épais comme des lentilles de télescope. Il était laid : des cheveux crépus, courts et collés sur un crâne ovoïde ; d’énormes oreilles ; mais un regard chaud, pensif, et d’une tendresse inépui­sable. Il menait une existence d’ascète. »

La laideur est moins triomphante, mais le distancement biologique est tout aussi accusé dans le cas du Dr Isaac Studler, un Israélite français qui tient lui aussi de l’Asiate, puisqu’il est surnomé le Calife. Antoine Thibault, le méde­cin, s’entoure de ses conseils, rêve à lui avant de mourir — et, en douce, l’exploite. Faut-il ajouter que Studler est aussi sublime que Skada, encore que le patriotisme (fran­çais) le dispute au pacifisme (juif) dans son cœur ? Quant à son physique,

« Studler… semblait être l’aîné d’Antoine. Le prénom d’Isaac convenait d’emblée à son profil, à sa barbe d’émir, à ses yeux fiévreux de mage oriental (…) Dès qu’il s’ani­mait… le blanc de son grand œil chevalin s’injectait d’un peu de sang… »

Ailleurs, il est question de « son grand œil mouillé », ou même de « son œil de prophète ».

L’envoûtement exercé par tant d’exotisme, ou par tant de laideur (presque toujours, comme il se doit, mascu­line), et dont il serait facile de multiplier les exemples, avec une mention spéciale pour Pierre Benoit *, fut suffi­sant pour y faire succomber Jean-Paul Sartre, dans l’essai magistral même dans lequel, au lendemain de la grande

 

1 En effet, cet académicien décrivait comme suit le principal person­nage masculin, Isaac cochbas, dans Le Puits de Jacob :

« Privé du prestige de son magnifique regard, il n’était plus qu’un pauvre avorton cagneux vêtu d’un ridicule complet gris où flottaient ses jambes grêles, ses bras terminés par d’osseuses mains de phtisique, toutes parsemées de taches de rousseur, » Pour ce qui est du « regard magnifique », on lit un peu plus haut : « Parlant ainsi, il venait de retirer ses lunettes. Agar restait comme médusée. Les yeux d’Isaac Cochbas venaient de lui apparaître. Des yeux de myope, mais veloutés et noirs, admirables de tristesse et de profondeur. Ils répandaient sur cette face disgraciée une force lumineuse. » Le Puits de Jacob, Paris, 1925, pp. 59-60, p. 46.

Mais tout ce roman est à lire, qui se laisserait qualifier de brève encyclopédie des poncifs du premier après-guerre en ce qui concerne les images de la Juive et du Juif.

 

(p.463) persécution nazie, il s’employait à dénoncer les mythes séculaires — puisqu’il est question, dans les « Réflexions », d’un « type sémite accentué… nez courbe… oreilles décol­lées… lèvres épaisses », et plus loin, des « caractères typi­ques de l’Israélite français : nez recourbé, écartement des oreilles, etc. ». Au moral, le passage ci-dessous reflète peut-être à sa manière le climat du temps :

« Les Juifs sont les plus doux des hommes. Ils sont passion­nément ennemis de la violence. Et cette douceur obstinée qu’ils conservent au milieu des persécutions les plus atroces, ce sens de la justice et de la raison qu’ils opposent comme leur unique défense à une société hostile, brutale et injuste, c’est peut-être le meilleur du message qu’ils nous délivrent et la vraie marque de leur grandeur. »

En tout cas, en 1946, il était doublement difficile de ne pas forcer la note. Un cas encore plus extrême que celui de Martin du Gard fut celui de Georges Duhamel, chez lequel Laurent Pasquier et Justin [= le Juste !] Weill sont l’Oreste et le Pylade de sa chronique-fleuve des Pasquier. Non pas que ce Justin soit un personnage désincarné (ni spécialement laid) ; les caprices puérils de cet idéaliste sont décrits, avec le même naturalisme que ses conflits de Juif. Mais il reste qu’à partir de 1914, après qu’il s’est engagé, il n’est plus question de lui, et qu’en 1925, Laurent Pasquier écrit à sa sœur : « Pense, Cécile, qu’il y aura, le mois prochain 15 juillet, sept ans que Justin est mort, en Champagne, pendant la seconde bataille de la Marne, mort pour notre salut à tous. » Or, à la veille de son engagement, ce Sauveur « a l’air d’un vieux Juif compteur de sous… ».

Ainsi, tout se passe comme si tant de mérites, tant de perfection réclamaient, en attendant peut-être de devenir insupportables, un contre-poids que d’ordinaire les roman­ciers allaient chercher du côté du mythe aryen, et l’art menaçait de devenir plus vrai que la nature. Mais même lorsqu’il n’en était pas ainsi, ou que le Juif n’est qu’épiso-dique (comme chez Mauriac), il reste reconnaissable à ses (p.464) yeux ou à son regard, signes résiduels mais infaillibles de son attenté. Voici, soit dit en passant, une très admirable illustration des effets de ce narcissisme des petites diffé­rences sur lequel méditait Freud, dans la dernière période de sa vie.

A ce propos, on peut aussi citer Drieu La Rochelle, l’un des rares auteurs à avoir témoigné (en tant que romancier, bien entendu) d’un meilleur discernement, parlant de « l’enfantine terreur des Chrétiens devant les Juifs ». A ses côtés, on peut placer Jules Romains, dont Les Hommes de bonne volonté foisonnent de Juifs fictifs (Germaine Baader, Lucien Wormser, dit Mareil) et réels (Blum, Man-del, Jean Zay), délibérément décrits comme des êtres humains pareils aux autres. Tout au plus arrive-t-il à « Mareil » de s’interroger sur sa judéité ; ici, si le balancier est faussé, c’est exceptionnellement dans l’autre sens. Il est à noter que Drieu et Romains avaient épousé des Juives ; un détail qui suggère qu’ils se montraient plus sobres, ou plus pénétrants parce que, grâce aux relations de famille ainsi nouées, ils s’inspiraient de ce qu’ils observaient ou voyaient, plus que de ce qu’ils s’imaginaient ou lisaient. Dans un troisième cas bien connu de « mariage mixte », on prêtera à André Malraux un penchant prolongeant jusqu’au bout celui de Jules Romains, puisque aucun Juif n’apparaît dans son œuvre, et que par surcroît, un aven­turier juif servit de prototype à l’inimitable baron Clappi-que, qui a toujours « l’air déguisé », de La Condition humaine. Quel que soit, lors de la transmutation littéraire, le résultat, rien n’est aussi propice à la démythisation que la connaissance directe, surtout lorsqu’elle s’exerce au sens biblique de ce mot.

Il nous reste à compléter ce survol par trois grands artistes qui témoignèrent d’un antisémitisme virulent, encore que subreptice. Il s’agit de trois minoritaires, deux protestants et une Juive, tous les trois en rupture de ban.

André Gide ne campait des Juifs qu’épisodiquement, son Dhurmer (Les Faux-Monnayeurs) étant un personnage tout aussi déplaisant que son Lévichon (Les Caves du Vati­can). En 1911, il projetait de bâtir un roman autour d’un Juif « généreux, chevaleresque même, quelque peu utopi-que (qui) rivalise avec les sentiments chrétiens », mais (tout comme Tolstoï) il n’y parvint pas. En sens inverse, si l’on peut dire, la doctoresse Sophie Morgenstern, qui dans les années 1930 pratiquait à Paris la psychanalyse freudienne, devient dans Les Faux-Monnayeurs l’admirable (p.465) « doctoresse polonaise » Sophroniska, au nom bien catho­lique. Par surcroît, si Gide le romancier ou le conteur res­tait apparemment interdit devant les Juifs, le théoricien et le puriste leur interdisait de jouer leur rôle dans les lettres françaises. C’est en effet en France d’abord, à la veille de la première guerre mondiale, que fut énoncé par lui un principe repris en 1920 sous une forme elliptique par « l’ir­révérencieux » Américain Mencken : « Ils pensent en yiddish et ils écrivent en anglais », pour trouver sa forme définitive chez Goebbels : « Quand un Juif parle en alle­mand, il ment ! » André Gide s’exprimait dans un langage plus châtié :

« … Il me suffit que les qualités de la race juive ne soient pas des qualités françaises ; et lorsque ceux-ci (les Français) seraient moins intelligents, moins endurants, moins valeureux de tous points que les Juifs, encore est-il que ce qu’ils ont à dire ne peut être dit que par eux, et que l’apport des qualités juives dans la littérature, où rien ne vaut que ce qui est per­sonnel, apporte moins d’éléments nouveaux, c’est-à-dire un enrichissement, qu’elle [la littérature juive ? — L. P. i] ne coupe la parole a la lente explication d’une race et n’en fausse gravement, intolérablement la signification. » (Journal, 24 jan­vier 1914.)

En janvier 1948, après avoir lu d’un œil fort critique les Réflexions sartriennes, Gide concluait, à propos de ce pas­sage et de son contexte : « Je ne puis (les) renier, car je continue de les croire parfaitement exacts. »

Jacques de Lacretelle, en revanche, consacra à la condi­tion des Juifs son roman le plus célèbre Silbermann (1922). Le cliché bio-esthétique n’y manque pas, puisque la des­cription du physique ingrat et de l’inquiétante « face un peu asiatique » de son ami de lycée et protégé s’achève sur cette phrase : « L’ensemble éveillait l’idée d’une précocité étrange : il me fit songer aux petits prodiges qui exécutent des tours dans les cirques. » Au moral, l’enfant juif, sans être particulièrement sympathique, suscite notre pitié, et gagne à nous être décrit sur le fond de la cruauté de ses condisciples catholiques, et de l’hypocrisie des parents protestants du narrateur, penché sur son passé. C’en était encore trop pour notre homme, et le patricien huguenot

  1. L’incorrection syntaxique ou le lapsus sont frappants, à cet endroit du texte. Le substantif féminin le plus proche étant «littérature», j’ai cru pouvoir compléter en conséquence, après en avoir discuté avec mon amie Lucette Finas.

 

 

(p.466) en lui prit sa revanche avec Le Retour de Silbermann (1930), devenu à l’âge adulte un personnage diabolique, et plus précisément possédé par le Diable. Gravement malade et profondément déprimé, il n’accepte de mourir qu’après avoir symboliquement vomi cette culture française qu’il avait tant aimée : « Comme je considérais cette figure d’un type si étrange, je me pris à songer que les diables qui avaient quitté le cerveau de Silbermann à la minute suprême étaient nos princesses raciniennes et tout un cor­tège de héros légendaires vêtus à la française. »

 

(p.467) Surtout, depuis 1933, le spectre du martyr persécuté d’outre-Rhin vint s’adjoin­dre à celui du persécuteur-bourreau de Moscou, pour ouvrir des perspectives encore plus terribles. « Tout plu­tôt que la guerre ! » Or, était-il concevable que, menacé comme il l’était par Hitler, le Juif international ne s’em­ploie pas à provoquer une mobilisation générale ? Par conséquent, sus au Juif ! C’est ainsi qu’entre beaucoup d’autres choses se laisse comprendre la conversion publi­que à l’antisémitisme de Céline, après 1933. Certes faisant flèche de tout bois, Céline ne manquait pas de honnir les Juifs à l’aide d’arguments tant classiques — « une fois bien sûrs qu’ils vous possèdent jusqu’aux derniers leuco-blastes, alors ils se transforment en despotes, les pires arrogants culottés qu’on a jamais vus dans l’Histoire » — que modernes — « Kif à nos youtres, depuis que leur Bouddha Freud leur a livré les clés de l’âme. » Mais sa véritable terreur, l’ancien combattant et l’émule de Vacher de Lapouge la hurlait désormais comme suit :

« Au point où nous en sommes de l’extrême péril racial, biologique, en pleine anarchie, cancérisation fumière, où nous enfonçons à vue d’œil, stagnants, ce qui demeure, ce qui sub­siste de la population française devrait être pour tout réel patriote infiniment précieux, intangible, sacré. A préserver, à maintenir au prix de n’importe quelles bassesses, compromis, ruses, machinations, bluffs, tractations, crimes. Le résultat seul importe. On se fout du reste ! Raison d’Etat ! La plus sournoise, la plus astucieuse, la moins glorieuse, la moins flatteuse, mais qui nous évite une autre guerre. Rien ne coûte du moment qu’il s’agit de durer, de maintenir. Eviter la guerre par-dessus tout. La guerre pour nous, tels que nous sommes, c’est la fin de la musique, c’est la bascule définitive au char­nier Juif.

« Le même entêtement à résister à la guerre que déploient les Juifs à nous y précipiter. Ils sont animés, les Juifs, d’une ténacité atroce, talmudique, unanime, d’un esprit de suite infernal, et nous ne leur opposons que des mugissements épars.

« Nous irons à la guerre des Juifs. Nous ne sommes bons qu’à mourir… »

 

(p.468) « Les Juifs ainsi définis réagissent tôt ou tard en Juifs, et renouent, même si c’est à leur corps défendant, leurs vieux liens (…) Une telle alliance, qui transcende toutes les fron­tières, sème des méfiances qui deviennent « aryennes », en vertu du contraste, et isolent à nouveau les Juifs ; tel est le cercle vicieux hitlérien 1. »

Et au-delà de ces enchaînements psycho-historiques, la bourgeoisie, les nantis avaient d’autres motivations, d’au­tres peurs, que nous venons d’évoquer. Ainsi que l’écrivait François Mauriac peu avant de mourir, « la génération d’aujourd’hui ne saurait concevoir ce que la Russie sovié­tique de ces années-là et le Frente Popular de Madrid incarnaient pour la bourgeoisie française ».

C’est dans ces conditions que se comblait rapidement la faille entre l’imaginaire et le réel. La « disparité » sur laquelle nous nous sommes interrogés prenait fin. L’agita­tion antijuive gagnait la rue, des meetings antisémites répondaient aux meetings antihitlériens. La société fran­çaise, une seconde fois, sortit de sa réserve et, surtout lorsque le sang commença à couler outre-Pyrénées, oublia les conventions relatives aux Juifs.

On vit alors La Croix, qui pourtant en 1927 avait abjuré l’antisémitisme, proposer sous la plume de son chroni­queur, Pierre l’Ermite, une explication simple de la guerre d’Espagne :

« Les Espagnols avaient tout pour être heureux. Baignés d’azur, sans grands besoins, ils pouvaient rêver sous le soleil, vivre de leur industrie, se nourrir sur leur sol et jouer de la mandoline…

« Un jour, soixante Juifs arrivent de Moscou. Ils sont char­gés de montrer à ce peuple qu’il est très malheureux : « Si vous saviez comme on est mieux chez nous. » Et voici cette nation chevaleresque qui se met, pieds et poings liés, à la domesticité de la lointaine Russie, laquelle n’est pas de sa race… »

On vit alors l’hebdomadaire Je suis partout, qui en 1930-1935 s’était tenu dans les limites de la décence, tourner effectivement au « Juif partout », publier deux numéros

 

  1. Cf.  L.  poliakov, De l’Antisionisme à l’Antisémitisme,  Paris,  1969, p.  57.

 

(p.469) spéciaux sur les Juifs qu’il fallut réimprimer, citer longue­ment Céline — « Nous le récitons, nous le clamons, nous en avons fait notre nouveau Baruch » — ; traiter Jacques Maritain de « souilleur de race », et même concéder quel­que mérite à Staline, lors des grandes purges : « Pour cet homme du peuple brutal et fruste, la patrie a un sens, un sens qu’elle n’a jamais eu et qu’elle ne pourra jamais avoir pour les Trotski, les Radek et les Yagoda. »

On vit Georges Bonnet, le ministre des Affaires étran­gères, anticiper les discriminations raciales en infligeant un affront à ses collègues juifs Georges Mandel et Jean Zay, pour mieux faire honneur à Joachim von Ribbentrop. Le suicide de la IIIe République ayant été signifié de la sorte, on vit enfin un autre de ses collègues, mieux connu comme une gloire des lettres françaises, réclamer l’institu­tion d’un ministère de la Race. Jean Giraudoux, car c’est de lui qu’il s’agissait, mettait en avant les considérations que voici :

« [Les Juifs étrangers] apportent là où ils passent l’a-peu-près, l’action clandestine, la concussion, la corruption, et sont des menaces constantes à l’esprit de précision, de bonne foi, de perfection qui était celui de l’artisanat fran­çais. Horde qui s’arrange pour être déchue de ses droits nationaux et braver ainsi toutes les expulsions, et que sa constitution physique, précaire et anormale, amène par milliers dans les hôpitaux qu’elle encombre… »

On voit que l’argument biologique de rigueur n’avait pas été oublié.

 

 

Union soviétique

 

(p.479) En été 1941, la ruée germanique leur permit enfin de désigner à haute voix le bouc émissaire : les survivants sont d’accord pour nous dire qu’avec les premières défai­tes et évacuations les langues se délièrent et que l’antisé­mitisme commença à se manifester sans vergogne ni entrave. Ne cherchons pas à démonter ici les mécanismes libérateurs ou compensateurs sous-jacents ; écoutons plu­tôt un témoin déjudaïsé à 100 p. 100, fils d’un colonel de l’armée Rouge :

« Mon père fut envoyé à l’Académie militaire de Moscou. Il venait tout juste d’y terminer ses études lorsque la guerre éclata, et qu’il partit pour le front, tandis que notre famille était évacuée. Une nouvelle étape de notre vie venait de com­mencer.

(p.480) « Et c’est pendant la guerre, dans l’Oural, que j’entendis la première fois, dans la bouche des gamins de la rue, le mot Jid. « Es-tu un Jid ? » me demandèrent mes compagnons de jeux. Je répondis aussitôt négativement, parce que premièrement, je ne savais pas ce que cela voulait dire, et deuxièmement, que le ton sur lequel la question fut posée indiquait qu’il s’agissait de quelque chose de mauvais… »

« Je me souviens qu’à Tachkent, qui en vint à désigner pour les antisémites l’endroit où « les Juifs s’embusquèrent pendant la guerre », nous avions pour voisin un policier du N.K.V.D., qui hébergeait son frère, un déserteur. Craignant de sortir dans la rue, il passait son temps avec nous, les enfants, crayon­nant des dessins pornographiques et racontant des histoires obscènes. Calmement et posément, il se plaisait à nous expli­quer pourquoi les Juifs étaient mauvais : ils étaient paresseux et lâches, ils ne voulaient ni travailler ni combattre, ils se procuraient des emplois avantageux et ils volaient tout ce qu’ils pouvaient. Je ne parvenais simplement pas à lui dire que ma mère travaillait du matin au soir, que mon père se trouvait au front depuis le premier jour de la guerre et que nous vivions dans le dénuement, tandis qu’il paressait dans un lointain arrière, bien nourri grâce aux rations spéciales du N.K.V.D. Mais un beau jour, l’existence insouciante qu’il menait fut inopinément troublée lorsque mon père, blessé en première ligne, vint nous rejoindre, pour être soigné dans un hôpital de Tachkent. Quelle métamorphose ! — le pauvre déserteur ne quittait plus sa chambre, il se glissait dans la chambre de toilette commune comme une souris, et lorsqu’il nous rencontrait, il se répandait en flagorneries et en courbet­tes. Mais par la suite il put se venger. Lorsque mon père repartit pour le front, il vola les conserves américaines que celui-ci nous avait laissées, et lorsque ma grand-mère le lui reprocha, il lui montra une hache : « Ferme-la, gueule de jidovka, ou je te tuerai ! »

Et voilà comment, entre ce déserteur et Staline, l’Union soviétique s’engageait sur le chemin menant à la chasse aux sorcières juives, dans le cadre d’une conception mys-tico-policière du monde élevée à la nième puissance.

 

(p.484) Et d’abord, phénomène sans précédent dans les annales de l’agitation antijuive, tous les partis, ligues ou groupus­cules qui s’y adonnaient surent coordonner patriotique-ment leurs activités. La réunion en février 1919 à Bam-berg d’une « Convention antirévolutionnaire » aboutit à la fondation du Deutschvôlkischer Schutz-und Trutzbund (comment traduire ?… peut-être simplement par La Ligue), chargé des opérations par le front principal. Au cours des mois suivants, cette Ligue servit de noyau à la « Commu­nauté des unions allemandes-racistes », Gemeinschaft deutschvôlkischer Bûnde qui œuvrèrent désormais de concert, pour dessiller les yeux des masses populaires. On dispose de quelques chiffres : en 1920, la « communauté » comptait près de 300000 membres actifs, elle distribua 7,6 millions de tracts, 4,7 millions de prospectus, 7,8 mil­lions de timbres-vignettes. Et bien sûr, grâce à elle, mais aussi spontanément en dehors d’elle, une immense littéra­ture initiait les Allemands aux mystères juifs de leur des­tin. Il est intéressant de noter qu’un premier écrit, datant de mars 1919 et considéré comme un « écrit-programme », le Livre des dettes de Juda, faisait déjà vibrer la corde sado-masochiste, en décrivant les artifices à l’aide desquels les Juifs parviennent à séduire ou à hypnotiser les Aryen­nes. Ce thème du « péché contre le sang » fut repris et développé la même année par le vieux « grand-maître » Fritsch en personne sous le titre L’Enigme des bonnes -for­tunes juives. Il signa ce traité d’un pseudonyme ; une cita­tion permet peut-être de comprendre pourquoi :

« Une jeune fille de bonne famille, à peine sortie de l’adolescence, sort dans la rue ; un Juif la fixe des yeux ou lui murmure quelque chose ; elle demeure tout interdite, s’arrête et ne peut détacher son regard du Juif. Peu après, elle le suit dans sa boutique…

« La question surgit : s’agit-il d’arts secrets talmudi-ques ? (…) Qui résoudra cette énigme ? Est-ce le regard (peut-être ce que les Italiens appellent jettatura), ou l’extraordinaire intelligence et expérience talmudiques connaissent-elles des réciprocités secrètes, en quelque sorte des forces sympathiques mystérieuses ? Ou faut-il tenir compte de l’énergie des Juifs… »

II s’agissait assurément d’une propagande efficace ; ajoutons que ce genre de viol psychologique à l’usage des petites gens, qui fit les délices de Julius Streicher et (p.485)

d’Adolf Hitler, possède de nos jours des adeptes en Union soviétique, sous l’égide des autorités militaires 1. Un tout autre thème qu’on relève dans l’Allemagne de 1919 était celui du cannibalisme juif : un tract « éducatif » décrivait les saucisses fabriquées avec la chair des enfants, et tablait donc sur le désarroi des masses populaires — mais surtout, sur leur famine ; en effet, par la suite, la propa­gande du IIIe Reich s’abstint de reprendre ce thème-là.

Le désarroi de ces temps-là trouve aussi son reflet dans la propagande de haute volée à l’intention des milieux cultivés : les philosophies parisiennes de l’absurde du second après-guerre étaient déjà familières aux desperados intellectuels allemands du premier. Prenons un écrit de Hans Bliiher, un maître à penser des mouvements de jeu­nesse, auteur en 1912 d’un traité sur ces mouvements « en qualité de phénomène erotique ». Son long titre — Seces-sio juddica, Fondements philosophiques de la situation historique du judaïsme et le mouvement antisémite (1922) restait conforme aux studieuses traditions universitaires. Mais voici ce qu’on y lisait :

« II ne sert plus à rien de « réfuter » la « fable du coup de poignard dans le dos ». On peut tout réfuter et on peut tout démontrer. Mais chaque Allemand a déjà dans le sang ce fait expérimental : prussianisme et héroïsme vont de pair, judaïsme et défaitisme vont de pair. Chaque Alle­mand sait que l’esprit qui depuis notre défaite nous fait mépriser est l’esprit juif… A cela, aucune preuve « pour » ou « contre » ne peut rien changer, même si cent mille Juifs étaient morts pour la patrie. L’Allemand saura bien­tôt que la question juive constitue le noyau de toutes les questions politiques… »

 

  1. En 1970, les Editions militaires de Moscou (Voïenisdat) publiaient le long roman d’Ivan chevtsov, Lioubov i nénavist, « Amour et Haine », consacré surtout à la description des techniques à l’aide desquelles les Juifs séduisent les femmes russes. Dans la perspective de la production littéraire soviétique, ce livre se laisse qualifier de hautement pornographique.

 

(p.486) Quels furent les résultats de toutes ces propagandes ? Sur le plan politique immédiat, l’un d’eux fut d’étendre l’emprise hitlérienne à l’Allemagne tout entière. En effet, « presque tous les groupes du parti national-socialiste qui furent constitués en dehors de la Bavière avant le putsch de 1923 ont été fondés par des membres du Schutz-und Trutzbund » (Werner Jochmann). Un prêté pour un rendu, assurément, puisque Hitler débuta dans la politique en été 1919 en qualité d’informateur du commandant Mayr, (p.487) l’officier chargé d’épurer la Bavière reconquise, dans l’es­prit « Schutz-und Trutz » de rigueur. Quant aux effets exercés par la propagande antisémite sur le peuple alle­mand dans son ensemble, les auteurs en parlent a poste­riori en termes aussi impressionnants qu’imprécis. Le témoin Ernst von Salomon écrivait en 1951 que « tout le mouvement nationaliste était antisémite, à des degrés variables » ; l’historien français Pierre Sorlin parle de « la masse du public » (1969) ; l’historien allemand Werner Jochmann — d’une « grande partie de la population » (1971) ; Golo Mann (le fils de Thomas Mann) — de « nom­breux millions » (1962). (Pourtant, n’oublions pas qu’il y eut aussi de nombreux millions allergiques au mythe de la race : la quasi-totalité de la classe ouvrière, les cen­taines de milliers de Berlinois qui suivirent le cercueil de Walther Rathenau.)

D’autre part, Golo Mann mettait vigoureusement l’ac­cent sur les premières années de la république de Wei-mar : « La terrible confusion morale et la sauvagerie sous le signe de la défaite, la misère totale et le déclassement social de millions d’hommes en conséquence de l’inflation, ces événements qui dépassaient totalement l’entendement de l’homme moyen ont fourni pour la première fois au cri « les Juifs sont notre malheur » un écho puissant. J’oserai l’affirmer : jamais les passions antisémites n’ont fait autant rage en Allemagne qu’au cours des années 1919-1923. Elles furent alors bien plus furieuses que de 1930 à 1933 ou de 1933 à 1945 ».

Citons aussi à ce propos la remarquable thèse de Gabrielle Michalski, soutenue à Paris en 1975. On y trouve des données sociologiques fort suggestives : en 1922 à Munich, 51 p. 100 des étudiants étaient issus de la « classe moyenne prolétarisée », et 25 p. 100 étaient fils (ou filles) de « retraités » ; il restait 21 p. 100 appartenant à la « classe moyenne élevée » et 3 p. 100 d’enfants d’ouvriers. Mais il va de soi que ces chiffres, éloquents en soi, n’ont de rapport que lointain avec un grand dessein que Mme Michalski résume en ces termes : « Après la première guerre mondiale, on assiste à des véritables orgies anti­sémites, qui dominent aussi les universités. L’objectif : soumettre la jeunesse aux directives politiques de la classe dirigeante. La haine des Juifs devient « un devoir de cons­cience ». Parmi les textes évocateurs qu’elle cite à l’appui en grand nombre, en voici un, encore plus lapidaire, dû à un professeur de philosophie à l’université de Greifswald : (p.488)

« L’antisémitisme fait partie de la conscience allemande. » Voici donc, dix années avant le IIIe Reich, le surmoi collectif antisémite, et elles semblent loin, les machina­tions de l’okhrana, ou les paranoïas des seigneurs de guerre allemands. Pourtant, tout se tient : l’article provo­cateur du Times, en mai 1920, sans lequel les « Proto­coles » seraient sans doute demeurés lettre morte en Alle­magne comme ailleurs, l’éducation politico-policière de Hitler, prolongée par les leçons de ses « Baltes » germano-russes » ; et, surtout, le manichéisme ou la causalité linéaire communs à une conception policière du monde et à la manie de persécution dont furent alors frappés les germanomanes.

Si sous Weimar les Juifs ne connurent en général de problèmes que psychologiques, ils durent quitter de bonne heure, nous l’avons vu, l’avant-scène politique. En même temps, l’armée et l’université, les deux vieilles citadelles, renforçaient leurs défenses. Or, si en 1919 les jeunes Juifs n’aspiraient pas à rester sous l’uniforme, ils continuaient à faire le siège des chaires et autres positions universitai­res. Entreprise désespérée, nous apprend Max Weber, qui écrivait au lendemain de la guerre, à propos des ambi­tions scientifiques de cet ordre : « S’il s’agit d’un Juif, on lui dit naturellement : lasciate ogni speranza. » Ces étu­diants avaient d’autres motifs de désespoir : citons le fils de Thomas Mann :

« L’existence du phénomène antisémite m’a été révélée, lors­que j’étais encore un enfant, par le cas d’un étudiant juif qui, après être revenu de la guerre, fut exclu de l’association patriotique dont il avait été l’un des fondateurs et qui, lors d’une fête commémorative, se suicida dans une chambre voi­sine. »

Les passions revanchardes des étudiants allemands trouvaient différentes expressions. A Berlin, leurs protes­tations ou menaces empêchaient les autorités universi­taires d’organiser une cérémonie à la mémoire de Rathe-nau, le lendemain de son assassinat. Quelques mois après, ils décrétaient à la majorité des deux tiers qu’un républi­cain allemand ne saurait être un Allemand loyal. Dans les universités de Munich (novembre 1921) et de Leipzig (sep­tembre 1922) des procédés similaires obligeaient Albert Einstein à décommander ses conférences sur la théorie de la relativité. Il est remarquable de voir ce génie, homme libre s’il en fut, succomber à son tour aux représentations (p.489) ambiantes : « Après tout, écrivait-il à son ami Max Born, il faut comprendre l’antisémitisme comme une chose réelle, reposant sur d’authentiques qualités héréditaires, même si cela est souvent désagréable pour nous autres Juifs » — et il préconisait l’organisation de collectes pour permettre aux savants juifs de poursuivre leurs recher­ches en dehors des universités. De son côté, Max Born lui décrivait comment le directeur de son institut de physique avait rejeté la candidature d’un troisième futur prix Nobel, qu’il avait demandé pour assistant : « J’apprécie beaucoup Otto Stern, mais son intellect juif est si destructif ! » Rap­pelons qu’en 1919, « l’état des connaissances » en biologie ne permettait pas de réfuter « objectivement » ces juge­ments, pour dénoncer scientifiquement la prostitution naissante de la science. Mais aussitôt, la physique, impé­riale science-pilote, venait fournir des éléments d’appré­ciation objectifs au débat.

Cette affaire-là porte loin : en effet, pour la première fois dans l’histoire moderne, une faction politique allait se réclamer de la science pour codifier à sa façon la vérité scientifique ; au surplus, de proche en proche, le débat en vint à s’incarner, un demi-siècle après, dans les deux figures de proue de la physique contemporaine, Albert Einstein et Werner Heisenberg. Et ce symbolisme est accru par le fait que si, moralement ou humainement, la postériorité tend à donner raison à Einstein le pacifiste et l’internationaliste, sur le plan scientifique, le consensus des savants penche en faveur de la laxité de Heisenberg, auteur des « relations d’incertitude ». De la sorte, nous abordons une dernière fois, sous un angle inattendu et pour ainsi dire dans leurs derniers retranchements, ces problèmes de la causalité qui sont le cadre fondamental de toute connaissance, dans lesquels s’enracine l’antisémi­tisme sous ses formes délirantes ou fortes, et qu’Einstein sut traiter avec une pénétration et une rigueur inégalées à ce jour.

A vrai dire, il allait s’agir, historiquement parlant, d’un combat triangulaire. Ce n’est qu’à ses débuts, dans le Ber­lin de 1920, qu’il n’opposait que deux camps : d’une part, le triomphateur de la relativité, soutenu par la vieille garde des physiciens allemands, Planck, von Laue, Som-merfeld, et de l’autre, un obscur affairiste disposant de moyens importants, Paul Weyland, qui sut recruter d’au­tres savants de renom, notamment les prix Nobel Philipp Lenard et Johannes Stark, pour combattre la théorie de (p.490) la relativité en qualité de bluff juif. Comme l’écrit Ronald Clark, le biographe d’Einstein, « la constante montée de l’antisémitisme au cours de l’entre-deux guerres était due, en partie du moins, à la facilité avec laquelle ses partisans pouvaient concentrer leurs attaques contre Einstein et contre la « nouvelle physique ». Pourtant, cette polémique savante n’intéressait que médiocrement les masses popu­laires : du reste, même parmi les vieux membres du parti, les militants de la première heure, un tiers tout au plus étaient foncièrement antisémites. Ce furent des jeunes intellectuels, lointains descendants des étudiants germa-nomanes de 1815-1848 qui, sur ce front très particulier, fournissaient des combattants prêts à tout. Doctrinale-ment, la campagne antirelativiste se réclamait d’une épis-témologie « trinitaire » dont H.S. Chamberlain avait été le principal codificateur :

« Toute connaissance humaine repose sur trois formes fon­damentales — le Temps, l’Espace, la Causalité (…) ; bref, le triple formant unité nous entoure de toutes parts, constitue un phénomène primordial et se reflète jusque dans le détail (…) Celui qui interprète mécaniquement la nature empirique per­çue par les sens, celui-là a une religion idéaliste, ou il n’en a pas du tout… Le Juif ne concevait aucune espèce de méca­nisme ; depuis la création ex nihilo jusqu’à l’avenir messia­nique rêvé, il n’apercevait que l’arbitraire, vaquant librement à l’exercice d’une toute-puissance absolue. Ainsi n’a-t-il jamais découvert quoi que ce soit. »

Et c’est pourquoi, concluait orgueilleusement Chamber­lain, « nous avons acquis une quantité de connaissances et une souveraineté sur la nature dont aucune autre race d’hommes ne disposa jamais. »

En 1933, avec l’avènement des nazis au pouvoir, le combat acquit toute son ampleur et devint effective­ment triangulaire. On vit alors, face aux faciles triom­phes de Lenard, Stark et autres champions de la « phy­sique germanique », se constituer le camp nouveau de la relève, c’est-à-dire les jeunes physiciens allemands dûment « aryens », formés au cours des troubles années de la guerre et de Weimar, et patriotiquement ralliés à Hitler, mais enclins à livrer bataille au nom de l’intérêt mieux compris de la science allemande — ceux, en somme, pour lesquels la relativité devint l’enfant à garder, et les Juifs, l’eau du bain à jeter.

Bon citoyen du IIIe Reich s’il en fut un, Werner Heisen-berg, qui devint leur chef de file, échappa de justesse en (p.491) 1937 au camp de concentration, en qualité d’un « Juif blanc ». Voici peut-être la voie royale pour la compréhen­sion totale du phénomène hitlérien : dans un Etat dont les dirigeants étendaient leurs lois raciales jusqu’aux étoiles, n’importe quoi, y compris les abattoirs humains, se laissait justifier et réaliser.

 

 

La solution finale

 

(p.492) Il convient maintenant de parler un langage simple et clair.

Dès le printemps 1933, le gouvernement du IIIe Reich promulguait des lois qui excluaient les Juifs de la fonc­tion publique et du barreau, et prenait des mesures démagogiquement spectaculaires, telles qu’une journée de boycott des commerces juifs, et les autodafés des livres d’auteurs juifs, sur les places publiques. Mais ce n’est qu’en été 1935, lorsque l’Allemagne et les pays étrangers aussi s’étaient pour ainsi dire accoutumés à l’idée d’une discrimination raciste au centre de l’Europe et que les facultés d’indignation s’étaient émoussées, que Hitler fit édicter les fameuses « lois de Nuremberg », qui insti­tuaient de nouvelles barrières raciales, interdisant sous peine de prison, tant les mariages que les « rapports extra-maritaux » entre Juifs et « sujets de sang allemand ». C’était mettre les Juifs hors la loi, donnant force légale à des tabous sexuels, ces tabous que Hitler évoquait volon­tiers dans ses discours et dans ses écrits :

« Le jeune Juif aux yeux noirs épie, pendant des heures, le visage illuminé d’une joie satanique, la jeune fille incons­ciente du danger, qu’il souille de son sang… »

(Mon Combat.)

Cependant, faute du moindre critère biologique permet­tant de distinguer entre « sang juif » et « sang allemand », les légistes du IIIe Reich durent se rabattre sur la religion (p.493) des ascendants ; furent définis comme « non Aryens » (Nichtarier) les personnes ayant au moins deux grands-parents de religion juive. Par la suite, d’autres lois inter­dirent aux Juifs de s’asseoir sur les bancs publics, aux enfants juifs de fréquenter les écoles communales ; des papiers d’identité spéciaux furent élaborés, et des pré­noms obligatoires furent imposés (Israël pour les hom­mes, Sara pour les femmes).

Avant le déclenchement des hostilités, le but avoué des dirigeants nazis était de purger l’Allemagne de tous les Juifs, de la rendre « judenrein ». Effectivement, le flot de l’émigration ne cessait de croître : entre 1933 et 1939, une bonne moitié des 600 000 Juifs allemands réussirent à s’ins­taller à l’étranger, bien que les pays dits civilisés n’aient dispensé les visas qu’au compte-goutte.

Aussi bien, vit-on à l’époque des bateaux sillonner les   -mers, sans pouvoir décharger leurs cargaisons humaines ; l’odyssée du Saint-Louis, qui ne put débarquer ses passa­gers ni à Cuba, ni aux Etats-Unis, est restée célèbre.

En novembre 1938, les autorités du IIIe Reich organi- . sèrent la fameuse « Nuit de cristal1 », une explosion de brutalité contrôlée au cours de laquelle des centaines de magasins appartenant à des Juifs furent démolis et pillés et des dizaines de synagogues incendiées ; en même temps, plus de vingt mille Juifs furent arrêtés et internés dans des camps de concentration. Ainsi s’ouvrait l’ère des vio­lences physiques. Dans la perspective hitlérienne, ces vio­lences présentaient l’avantage supplémentaire d’habituer les militants et les futurs combattants à obéir sans sour­ciller, au nom du Fùhrer bien-aimé, à des ordres sadiques et insensés. Par ailleurs, à ce stade, ni la population alle­mande en son ensemble ni les grands corps constitués tels que le corps judiciaire, l’armée et les Eglises n’osèrent protester contre ce déchaînement du crime organisé.

Le 30 janvier 1939, quelques mois avant le déclenche-

 

  1. Ainsi surnommée en raison des innombrables débris de verre éparpillés dans les rues, après la mise à sac des magasins. Le prétexte invoqué pour la « Nuit de cristal » fut l’assassinat par un adolescent juif, Herschel Grynspan, d’un fonctionnaire de l’ambassade allemande à Paris, Ernst von Rath. A titre de représaille supplémentaire, les autorités nazies infligèrent à la communauté des Juifs allemands une amende d’un milliard de marks. Au surplus, elles firent encaisser par l’Etat allemand le montant dû par les compagnies d’assurances alle­mandes et étrangères aux propriétaires juifs des immeubles, locaux et marchandises détruits ou endommagés.

 

(p.494) ment des hostilités, Hitler en personne annonçait à la face du monde le sort qu’il réservait à l’ensemble des Juifs européens :

« En ce jour d’aujourd’hui, qui peut-être ne restera pas mémorable pour les Allemands seulement, je voudrais ajouter ceci : dans ma vie, lors de ma lutte pour le pouvoir, j’ai sou­vent été prophète, et j’ai souvent été tourné en ridicule, en tout premier lieu par le peuple juif. Je crois que ce rire retentissant des Juifs allemands leur est resté entre-temps dans la gorge. A nouveau, je vais être un prophète aujour­d’hui. Si la juiverie internationale réussissait, en Europe ou ailleurs, à précipiter les peuples dans une guerre mondiale, le résultat n’en serait point une bolchevisation de l’Europe et une victoire du judaïsme, mais l’extermination de la race juive en Europe. »

Sept mois plus tard, le jour même de la déclaration de la guerre, Hitler décrétait un premier génocide. Mais d’une manière infiniment caractéristique, c’était, pour débuter, en vue de l’amélioration de la race supérieure.

Il s’agissait pour lui de « supprimer les vies indignes d’être vécues », c’est-à-dire les faibles d’esprit et les alié­nés incurables allemands. A cette fin, six établissements dits d’euthanasie furent installés en Allemagne, dans les­quels étaient envoyés, après un examen sommaire, ces porteurs de tares, qui étaient en même temps des bouches inutiles. Après quelques tâtonnements, le procédé adopté fut l’asphyxie à l’oxyde de carbone. De l’automne 1939 à août 1941, près de cent mille malades mentaux furent mis à mort de la sorte, faisant office de banc d’essai pour les Juifs, ainsi que nous allons le voir.

Le « programme d’euthanasie » fut entouré de secret, autant que faire se pouvait : aux familles, on envoyait de brefs avis, faisant état de crises cardiaques, ou de quelque autre forme de mort subite naturelle. Mais les décès de ce genre, dans les asiles, devinrent trop fréquents, et la vérité finit par être connue. Des incidents eurent lieu, lors de l’évacuation des malades ; des attroupements se for­maient, et surtout le clergé ne tarda pas à élever sa voix. « Où est la limite ? s’exclamait un pasteur, dans une lettre circulaire ; qui est normal, asocial, quels sont les cas désespérés ? Quel sera le sort des soldats, qui en luttant pour leur patrie, risquent d’encourir des maux inguéris­sables ? Certains d’entre eux se posent déjà de pareilles questions… » Saluons au passage le courage de ce pasteur (qui fut aussitôt interné dans un camp de concentration), (p.495) et celui de nombreux autres protestataires chrétiens — tout en relevant que les Juifs, eux, ne trouvèrent pas de tels avocats au sein du clergé allemand. Or, le fait est que, compte tenu de l’émoi populaire, Hitler décida de suspen­dre le « programme d’euthanasie », pour la durée de la guerre. Rendu disponible, le personnel spécialisé fut alors envoyé en Pologne, pour y installer des établissements de mort autrement vastes, à l’intention des Juifs.

 

La chasse aux Juifs en Pologne.

 

L’extermination globale et planifiée des Juifs européens débuta en été 1941, au lendemain de l’attaque contre la Russie, et nous allons voir dans quelles conditions. Mais les Juifs polonais, dont le nombre approchait de trois millions, connurent auparavant deux années de calvaire. Pour commencer, certaines unités des troupes en campa­gne, et plus spécialement les détachements SS, se livraient à d’immondes facéties, qui allaient bien plus loin que les brutalités déjà devenues monnaie courante en Allemagne.

Il y eut des procédés classiques, patentés en quelque sorte. Couper la barbe et les papillottes des Juifs était un divertissement répandu ; il était de bon ton de se faire ensuite traîner par la victime dans une charrette. Que d’Allemands ont envoyé à leur famille les photos éterni­sants ces hauts faits ! Un autre amusement en vogue consistait à faire irruption dans un appartement ou une maison juifs, et à contraindre jeunes et vieux à se désha­biller et à danser, ainsi enlacés, au son d’un phonographe : le viol consécutif était facultatif (étant donné les risques : poursuites pour « crime contre la race »). Des esprits plus rassis, joignant l’utile à l’agréable, happaient dans la rue des passantes juives afin de leur faire nettoyer leurs can­tonnements (l’utile) avec le linge de dessous des victimes (l’agréable).

La Pologne, une fois conquise et asservie, une mesure aussi simple que radicale fut prise à l’encontre des Juifs, dans le cadre de la politique raciale du IIIe Reich : dans les villes et dans les bourgades, ils furent tous concentrés dans des quartiers spéciaux ou « ghettos », parfois entou­rés d’un mur, afin de les isoler complètement de la popu­lation chrétienne polonaise, pourtant elle aussi traitée en « race inférieure » (puisque slave). Au surplus, ils furent

(p.496) astreints au port d’un brassard, à titre de signe distinctif et humiliant. Privée de ses ressources et de ses emplois, la population des ghettos était exposée à toutes les souf­frances de la misère et de la faim, et paraissait destinée à succomber à la longue, globalement, aux maladies d’inani­tion, avant que Hitler ne fît accélérer le processus, dans les camps de la mort immédiate. Par ailleurs, un semblant d’auto-administration fut institué dans les ghettos, ainsi qu’un service de travail obligatoire, pour les hommes de 16 à 60 ans. En pratique, la population juive, pour une bonne part spécialisée dans les métiers d’habillement et autres branches de l’artisanat, servit de main-d’œuvre quasi gratuite et exploitable à merci aux fournisseurs de l’armée, et aux dires des spécialistes de l’économie mili­taire, il s’agissait même « d’ouvriers absolument indispen­sables ». Ce dont, l’heure une fois venue, les préposés SS au génocide n’eurent aucunement cure.

 

Le cas particulier de la France

 

Dans les pays vaincus et occupés à l’Ouest — je me con­tenterai ici d’évoquer le cas de la France — les événe­ments prirent d’abord un tout autre tour. Le souci de « correction » caractéristique pour les premiers mois de l’occupation interdisait les brutalités publiques, et plus généralement tout exhibitionnisme antisémite : d’ailleurs les Nazis espéraient que la France finirait par y voir clair d’elle-même ; en attendant, il s’agissait « d’éviter, dans ce domaine, la réaction du peuple français contre tout ce qui vient d’Allemagne », comme l’écrivait le capitaine SS Lischka, en poste à Paris. Il fallait donc que les mesures antijuives parussent bien françaises. Ce qui était faisable, puisqu’un climat fascisant régnait à l’époque parmi les dirigeants de « l’Etat français » du maréchal Pétain, pour une bonne part les héritiers ou les conservateurs des pas­sions antidreyfusardes d’antan. C’est spontanément qu’ils prirent les premières mesures, qui du reste frappaient beaucoup plus durement les Juifs étrangers que les Juifs français — en ce sens, les hommes de Vichy furent plus xénophobes que vraiment racistes. Dès l’été 1940, des dizaines de milliers d’étrangers furent internés dans les camps de Gurs, de Rivesaltes, de Récébédou, etc., ou astreints à des travaux forcés dans des « compagnies de travailleurs », tandis que, en ce qui concerne les Juifs (p.497) français, le « Statut des Juifs » d’octobre 1940 se contentait pour commencer de les écarter de l’armée, de la fonction publique et de la presse et accordait même dans certains cas des exemptions. Les contradictions de l’antisémitisme vichyssois sont on ne peut mieux illustrées par cette brève correspondance :

 

Le 27 janvier 1941

« Monsieur le maréchal Pétain,

Je lis dans un journal de la région : « En application de la loi du 3 décembre 1940, M. Peyrouton a révoqué (entre autres noms) Cahen, chef de cabinet de la Préfecture de la Côte-d’Or. »

  1. Peyrouton aurait dû se renseigner avant de prendre cette mesure ; il aurait appris que l’aspirant Jacques Cahen a été tué, le 20 mai, et inhumé à Abbeville.

Il a suivi les glorieuses traditions de ses cousins, morts pour la France en 1914-1918, l’un comme chasseur alpin, l’au­tre comme officier au 7e génie, à l’âge de 24 et 25 ans, nos deux seuls fils et dont les mânes ont dû tressaillir d’horreur devant un pareil traitement.

Agréez, etc. »

 

CABINET DU MARECHAL PETAIN

Vichy, le 31 janvier 1941

« Madame,

Le maréchal a lu la lettre que vous lui avez adressée au sujet de votre neveu.

Il a été d’autant plus ému, que l’un de ses collaborateurs s’est trouvé avec M. J. Cahen le 20 mai 1940, quelques heures avant qu’il soit frappé.

Le maréchal Pétain va demander à M. le Ministre de l’In­térieur de reconsidérer la mesure qu’il avait prise à rencontre de votre neveu.

Veuillez agréer. Madame, mes hommages respectueux. »

D’où l’on voit que, en ces temps-là, un Juif français pouvait même devenir un français à part entière — à condition d’être mort

 

(p.504) Après les protestations de l’Eglise de France de l’été 1942, et a fortiori après la défaite de Sta­lingrad, au printemps 1943, le double jeu, à tous les niveaux, des politiciens et des fonctionnaires, conduisit les hommes d’Eichmann à désespérer de l’aide de l’admi­nistration et de la police française, dans la zone occupée également *. C’est pourquoi, en partie du moins, le nombre des Juifs qui périrent dans les chambres à gaz demeura inférieur à cent mille, dans le cas français.

 

(p.505) Italie.

 

Encore plus paradoxal fut le cas de l’Italie fasciste. En 1934, et encore en 1936, Mussolini se gaussait du racisme de Hitler ; le « Pacte d’acier » une fois signé en 1938, il emboîta le pas à l’ex-caporal autrichien dans la question des Juifs également, et fit introduire une législation anti­sémite. Pourtant, tant que le Duce demeura au pouvoir, il ne pouvait pas y avoir de déportations (le prestige natio­nal ou dictatorial fut souvent le principal facteur du salut des Juifs) ; par surcroît, le commandement militaire ita­lien entreprit en 1941-1942, dans les territoires étrangers contrôlés par lui (Grèce méridionale, Croatie, France du Sud-Est) une action de sauvetage systématique, non seule­ment en interdisant l’entrée à Eichmann et à ses sbires, mais allant jusqu’à arracher des « non-Aryens » aux gen­darmes français ou aux tueurs croates. Ce paradoxe prit brutalement fin en automne 1943, après la chute du Duce et la capitulation italienne. Le temps de la revanche était venu : sur le territoire de la factice « république sociale italienne », le IV B 4 put opérer à son aise, au point de faire rafler en un seul jour plus d’un millier de Juifs romains, pour ainsi dire sous les fenêtres du pape Pie XII qui, rompant avec une tradition millénaire de protection du « peuple témoin », s’abstint même ce tragique jour-là de protester publiquement. Il ne s’expliqua pas sur son silence, sinon pour dire : (p.506)

« N’oubliez pas que des milliers de catholiques servent dans les armées allemandes : dois-je les précipiter dans des conflits de conscience ? »

 

Péninsule balkanique

(p.506)

Le sort des plus de sept cent mille Juifs roumains fut plus clément.

La Roumanie était pourtant le seul pays balkanique à cultiver une tradition antisémite autochtone, mais peut-être est-ce justement dans le cadre de cette tradition que les dirigeants roumains mirent un point d’honneur à régler eux-mêmes le sort de « leurs » Juifs. Il importe tou­tefois de faire la distinction entre les trois cent mille Juifs (p.507) des provinces annexées en 1918, la Bessarabie et la Buko-vine, transférés par les Roumains eux-mêmes dans les ter­ritoires soviétiques occupés par leur armée (« Transnis-trie »), et dont la majeure partie succomba à la faim, aux maladies et aux pogroms de la soldatesque, et ceux du « vieux royaume » qui, malgré toutes les pressions alle­mandes et interventions locales qui s’exerçaient sur le « conductor » Antonescu, furent préservés de l’emprise du IV B 4 jusqu’au dernier jour.

 

Hongrie.

 

En Hongrie, au printemps 1944 en quelque sorte in extremis, Eichmann parvint à enregistrer d’importants succès.

Ce pays, qui était gouverné depuis 1919 par l’amiral Horthy (à titre de « régent »), cultivait lui aussi certaines pra­tiques antijuives, et des lois plus strictes y furent intro­duites à partir de 1938, à l’exemple allemand.

 

(p.509) (…) bien avant que Bismarck n’ait recommandé de faire saillir les ‘juments juives’ par des ‘poulains chrétiens’, se promettant des bons résultats de ces croisements  (…)

 

(p.517) Mais revenons au camp d’Auschwitz. Les sursitaires juifs y connurent des destinées diverses, puisque d’une manière générale, la société concentrationnaire était singulière­ment hiérarchisée, de sorte que certains détenus, en fonc­tion de leur ancienneté et de leur origine, mais surtout de leur entregent et de leur flair, parvenaient à se hisser à des postes d’un grand pouvoir. Ces kapos étaient le plus sou­vent des vieux routiers allemands, transférés des camps remontant aux premières années du IIIe Reich. Ils deve­naient de la sorte des rouages du système SS, et en acqué­raient d’ordinaire, en vertu d’un mimétisme à la longue quasiment inévitable, les caractères typiques, la brutalité, le vocabulaire, l’allure générale, et d’une certaine façon la mise, à commencer par les bottes.

 

(p.518) (…) les musiciens qui réussissaient à complaire aux SS (car il exista dans l’univers d’Auschwitz plusieurs orchestres), échappaient grâce à leurs talents aux exténuants travaux de force en plein air. Ces derniers, compte tenu de la sous-alimentation, réduisaient « l’espérance de vie » des forçats juifs ordinaires à quelques mois à peine.

A leur intention, des sélection dites partielles, toujours inattendues, avaient lieu dans les baraques. Un survivant, le docteur Georges Wellers, les a décrites :

« Bloc par bloc, les Allemands faisaient défiler devant eux les gens complètement nus, et un coup d’œil sur les fesses décidait du sort de chacun, car aucune autre partie du corps humain ne traduit aussi fidèlement l’état d’amaigrissement du sujet… Les squelettes et les demi-squelettes faisaient des efforts héroïques d’une minute pour paraître devant les Alle­mands bravement, gaiement, la cage thoracique sans chair gonflée, le pas trébuchant, mais décidé. Mais les impitoyables fesses n’admettaient aucun truquage ! »

Lorsque grâce à quelque concours de circonstances, les forçats juifs de ce type parvenaient à éviter la sélection partielle et la chambre à gaz, ils devenaient tôt ou tard des épaves humaines auxquels le jargon d’Auschwitz appliquait le nom de musulmans :

« Quand ils marchaient encore, ils le faisaient comme des automates ; une fois arrêtés, ils n’étaient capables d’aucun autre mouvement. Ils tombaient par terre, exténués : tout leur était égal. Leurs corps bouchaient le passage, on pouvait marcher sur eux, ils ne retiraient pas d’un centimètre leurs bras ou leurs jambes ; aucune protestation, aucun cri de dou­leur ne sortaient de leurs bouches entrouvertes. Les kapos, les SS même pouvaient les battre, les pousser, ils ne bou­geaient pas, ils étaient devenus insensibles à tout. C’étaient des êtres sans pensée, sans réaction, on aurait dit sans âme… »

Joseph Wulf, un ancien détenu juif relativement privi­légié, relate la discussion qu’il eut un jour à Auschwitz avec un codétenu allemand, à propos de Gandhi (qui avant la guerre avait adressé un appel aux Juifs d’Allemagne, leur conseillant la non-violence). Les deux hommes tom­bèrent d’accord : dans un camp nazi, Gandhi aurait été l’un des premiers détenus à devenir un « musulman ».

La réplique adéquate, d’innombrables Juifs ou non-Juifs surent la trouver, à Auschwitz. La majeure partie de leurs actes de résistance ne sera jamais connue ; de nombreux (p.519) autres font partie de la chronique du camp. L’acte le plus éclatant fut, tout comme à Sobibor et à treblinka, la rébellion de l’un des commandos pemanents juifs qui desservaient les fours crématoires. (…)

 

 

(p.518) Avant la guerre, Gandhi avait adressé un appel aux Juifs d’Allemagne, leur conseillant la non-violence.

 

(p520) Les grands desseins nazis.

 

Dans une certaine mesure, le sort dévolu par les diri­geants du IIIe Reich aux Juifs et aux Tziganes ne faisait que préfigurer celui qui attendait l’ensemble des nations européennes, au cas d’une victoire de l’Allemagne, puisque celles de l’Est étaient condamnées à disparaître, tandis que les autres allaient être définitivement vassalisées par le IIIe Reich. On peut dire que biologique pour les uns, le génocide allait être culturel pour les autres. Il ne s’agit pas d’une vue de l’esprit : des projets très précis avaient été élaborés par les experts attachés au haut commande­ment militaire, au ministère des Territoires occupés de l’Est, et à l’Office de la Race et de la Colonisation des SS. Certains de ces projets avaient déjà reçu un commence­ment d’exécution. C’est ainsi qu’au printemps 1944, lors­que les armées allemandes avaient déjà été repoussées au-delà du Dniepr, le haut commandement faisait dépor­ter en Allemagne des milliers d’enfants ukrainiens et bié-lorussiens : de la sorte, il entendait faire d’une seule pierre plusieurs coups. A savoir :

« 1. Le groupe d’armées du Centre a l’intention de rassem­bler et de transférer vers le Reich 40 000 à 50 000 enfants de 10 à 14 ans dans les territoires qu’il tient sous son contrôle. Cette mesure est prise sur la proposition de la IXe armée. Elle devra être appuyée d’une forte propagande et avoir pour mots d’ordre : Mesures d’assistance du Reich aux enfants biélo-russiens, protection contre les bandes de partisans. Dans une zone de 5 kilomètres, cette action a déjà commencé…

« Cette action est destinée non seulement à freiner l’accrois­sement direct de la puissance de l’adversaire, mais à entamer aussi pour un avenir lointain sa puissance biologique. Ce point de vue est partagé aussi bien par le Reichsfiihrer SS que par le Fiihrer. Des ordres avaient été donnés en conséquence dans le Secteur Sud lors des mouvements de repli de l’année der­nière.

«2. Une action analogue est actuellement entreprise dans (p.531) la région contrôlée par le groupe d’armées Ukraine-Nord (General-Feldmarschall Model) ; dans le secteur de Galicie, particulièrement privilégié du point de vue politique, ont été prises des mesures ayant pour but de réunir 135 000 travail­leurs dans des bataillons de travail, tandis que les jeunes de plus de 17 ans seront incorporés en divisions SS et que les jeunes d’au-dessous de 17 ans seront pris en charge par les assistantes SS. Cette action, qui est déjà commencée là-bas depuis quelques semaines, n’a donné lieu jusqu’ici à aucune espèce de trouble. »

Le principal expert du ministère des Territoires occupés, le docteur Alfred Wetzel, élaborait en novembre 1939, au lendemain de la conquête de la Pologne, un programme à longue échéance :

« Pour le traitement de la population — et notamment des Polonais — il faut toujours partir du principe que toutes les mesures d’administration et de législation n’ont pour but que de germaniser la population non allemande par tous les moyens et aussi rapidement que possible. C’est la raison pour laquelle le maintien d’une vie culturelle populaire autonome devra être absolument exclu en Pologne. Les corporations, les associations et les clubs polonais cesseront d’exister. Les restaurants et cafés polonais, centres de la vie nationale polo­naise, devront être fermés. Les Polonais ne seront pas auto­risés à fréquenter les théâtres et les cinémas allemands ; quant aux théâtres et cinémas polonais, ils devront être fermés. Il n’y aura pas de journaux polonais, aucun livre polonais ne sera publié, ni aucun magazine polonais. Pour la même raison, les Polonais n’auront le droit de posséder ni radio, ni phono­graphe. »

A rencontre des populations soviétiques, le docteur Wetzel préconisait en avril 1942 des mesures encore plus radicales :

« II est de première importance de ne garder dans l’espace russe qu’une population composée en majeure partie de la masse aux types europides primitifs. Elle n’opposera pas de résistance appréciable à la population allemande. Cette masse obtuse et atone a besoin d’être commandée énergiquement, comme l’a bien prouvé l’histoire séculaire de ces régions. Si les couches dirigeantes allemandes parviennent, dans l’avenir, à garder les distances nécessaires à l’égard de cette popula­tion, si par le canal des naissances illégitimes le sang allemand ne la pénètre pas, la domination allemande pourrait se main­tenir pendant longtemps dans l’espace en question, à condi­tion, bien entendu, d’endiguer les forces biologiques qui accroissent sans cesse la puissance numérique de cette masse primitive.

 

(p.527) Face à la prolifération, au cours des années 1980, des historiens dits « révisionnistes », tant en France qu’en Allemagne (mais qui procèdent d’une façon très différente, car les Français nient purement et simplement l’existence des chambres à gaz, tandis que les allemands tendent à (p.528) rejeter sur Staline la responsabilité des crimes nazis, et trouvent parfois des appuis en France1), un colloque sur « La politique nazie d’extermination » fut organisé en décembre 1987 à Paris2. Son initiateur, le professeur Fran­çois Bédarida, proposait, en ce qui concerne le nombre des victimes, une fourchette allant des 4,2 millions avancés en 1953 par l’Anglais G. Reitlinger (« chiffre qui ne saurait être accepté », commentait-il) aux 6 millions indiqués dès 1951 par moi. Un autre participant, le professeur Michael R. Marrus, proposait une fourchette allant de 5 à 6 millions. En ce qui concerne les statistiques, on ne peut que s’en tenir là.

Quant à la responsabilité de Staline, il faut savoir que Hitler donna l’ordre d’exterminer les Juifs (et les commu­nistes) en mars 194l3 c’est-à-dire trois mois avant la ruée allemande sur l’Union soviétique, ordre qui n’avait donc aucun rapport avec les charniers qui y furent découverts par la suite.

Cela dit, on ne sait que trop que les faussaires de tous les bords continuent leur agitation, et parviennent à abuser une partie des jeunes générations. D’autant que, comme l’écri­vait jadis Goebbels, « pour être cru, un mensonge doit être très gros ».

 

  1. Ainsi, le professeur Georges-François Dreyfus, de l’université de Strasbourg, écrivait en janvier 1988 : « Quant à l’idée de la solution finale, elle n’apparaît véritablement que dans la seconde moitié de 1941 : c’est-à-dire après que les services allemands aient mis la main sur les archives de Smolensk. Et ils pouvaient y découvrir que l’URSS avait exterminé ses adversaires par centaines de milliers sans que personne dans le monde y trouve à redire. » (La Presse française, 8 janvier 1988, p. 3).
  2. Cf. Les actes de ce colloque, La Politique nazie d’extermination, Albin Michel, 1989, p. 23 et p. 292.

Cf. H.  Krausnick et H.-H. Wilhelm, Die Truppen des Weltans-chaungkrieges, Stuttgart, 1984, p. 134-138.