Yves Benot, Massacres coloniaux, 1944-1950 : la IVe République et la mise au pas des colonies françaises, La Découverte, 2001

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Maspero François :

(p.II) Puisque, paraît-il, avec le temps les passions s’apaisent, il est dans l’ordre des choses que les temps soient venus de faire un bilan « dépassionné » de l’histoire de l’Empire français :  absence de passion étant ici synonyme d’indulgence, voire de sympathie.

Aucun Empire d’ailleurs, et pas seulement colonial, n’échappe à la mode des révisions nostalgiques. Nous avons vu ainsi fleurir la nostalgie de l’Empire austro-hongrois dont on a découvert qu ‘il savoit concilier et assogir sous son sceptre tant de peuples divers. Nous devons donc, en bonne logique et pour les mêmes raisons, nous attendre à voir réhabiliter l’Empire ottoman : car enfin les Turcs n ‘ont-ils pas été les seuls à avoir su maîtriser la poudrière balkanique ? La réhabilitation de l’Empire mussolinien est opérée depuis longtemps dans les esprits de nombre d’Italiens, si l’on en croit les récentes élections : pas seulement parce qu’il a su faire arriver les trains à l’heure, mais parce que, nous dit-on par exemple, le fascisme fut le seul à lutter efficacement contre la mafia. La révision de l’histoire du IIIe Reich est, on le sait, en bonne voie outre-Rhin : nombre d’historiens sérieux savent désormais faire le partage entre un projet visant à assurer la grandeur de la notion allemande et la folie (ou la maladresse) nazie qui l’a fait capoter par ses excès inutiles. S’il est trop tôt encore pour se livrer à la même estimation de l’Empire soviétique (que l’on crédite déjà communément, cependant, des défauts mais aussi des vertus de l’Empire tsariste), cela ne saurait tarder, et le bilan « globalement positif  » cher à Georges Marchois n’a pas dit son dernier mot. A ce train, génocide arménien, shoah ou goulag ne seront plus que des éléments parmi d’outres, odieux certes, mais dont on saura bien nous faire réévoluer le poids réel dons le contexte plus général d’une histoire décidément plus aveugle que la plus noire des pièces de Shakespeare.

(p.III) « Globalement positif « , en tout cas, c’est à peu près le jugement que l’on voit se profiler, depuis quelques années, à l’égard du bilan de la colonisation française. Un sondage réalisé en 1991 pour la revue L’Histoire révélait que 56 % des Français considéraient que la présence de la France en Algérie avait été une bonne chose… pour l’Algérie (36 % estimant le contraire}. On voit ainsi se reformer le consensus de la France profonde qui entourait l’Exposition coloniale. Aux tranquilles affirmations de « possession  » du Gallouédec et Maurette des années trente, le manuel d’histoire et de géographie à l’usage des classes de troisième de MM. Kafnou et Zanghellini (éd. Belin) répond en 1994, tout aussi tranquillement et succinctement, que la France ne sut pas opérer pacIfiquement une décolonisation rendue nécessaire… par la Charte de l’ONU de 1946et la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. « Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les colonies réclament leur indépendance. Les Français et leurs gouvernements refusent cette décolonisation : la guerre d’Indochine secoue la IVe République, la guerre d’Algérie la fait tomber… L ‘acharnement de la France à se maintenir en Algérie nuit à son prestige international. »

Heureusement, de Gaulle vient et tout s’arrange… Rien à redire à ce résumé elliptique. Après quoi, les auteurs peuvent passer à l’évocation, tout aussi succincte, de lafragilité des indépendances dans le tiers monde. Tout cela est déjà tellement loin qu’ils sont autorisés à porter dessus le regard indulgent que l’on réserve aux errements du passé.

En attendant, aujourd’hui, ce qu’exprime majoritairement l’opinion de droite ou de gauche, au sortir d’un certain silence, c’est une sorte de soupir de soulagement, voire un cri du cœur tel que le pousse un Jean Lacouture – lui-même témoin de première main et parfois acteur de cette décolonisation : oui, ça n’a pas été commode, ily a eu des erreurs, des lenteurs, mais, tout

bien pesé, la France a laissé une oeuvre magnifique, dont elle peut être fière. La France des routes, des ponts, des écoles et des hôpitaux. La France des droits de l’homme. On nous montre d’ailleurs ce qui est arrivé dans ses anciennes colonies depuis son départ . misère, guerres civiles, luttes tribales. Le retour de la violence. Bref, la revanche de Caliban après le départ d’Ariel.

La France a construit des routes, des écoles, des hôpitaux et beaucoup d’autres choses magnifiques. Tous les empires ont agi de même. (p.IV) Les Turcs ont couvert les Balkans de ponts et, jusqu’à il y a deux ans, la bibliothèque de Sarajevo était l’une des plus précieuses du monde,. même les Italiens ont doté Tirana – du temps où le Duce avait fait Victor-Emmanuel III roi d’Albanie – d’un urbanisme moderne. Nul ne nie 1’oeuvre immense et plus magnifique encore de l’Empire britannique, grand bâtisseur de ponts s’il en fut. Mais ce qui fait la particularité unique de l’Empire français par rapport à tous les autres, c’est qu’il s’est nimbé à partir de la IIIe République et jusqu’à son dernier jour, d’une justification morale majeure . celle de la mission civilisatrice de la France. Car cette nation colonisatrice n’était pas n’importe laquelle. Elle était celle qui entendait éclai rer le monde en y exportant les Lumières. Elle était celle des droits de l’homme. A u nom des principes mêmes de la Liberté

qu ‘elle incarnait, elle en appelait au droit d’un peuple à en civiliser d’autres et transformait ce droit en mission. (Seule l’Union soviétique s’est présentée comme porteuse d’une telle mission

émancipatrice – avec le résultat que l’on sait.) Georges Leygues, qui fut un grand ministre des Colonies, déclarait en 1906: « Coloniser… c’est accroître le capital national et le capital universel en allumant sur tous les points du globe de nouveaux foyers d’activité, d’espérance et de force; c’est accomplir l’oeuvre de solidarité la plus haute, car la colonisation qui n ‘aurait pas pour but et pour résultat d’élever en dignité, en moralité et en bien-être les peuples qu’elle pénètre, serait une oeuvre grossière, brutale, indigne d’une grande nation. »

L’oeuvre grossière, brutale et indigne ainsi désignée par dénégation, était bien entendu celle de la Grande-Bretagne. Il est vrai que l’Empire britannique, autrement pragmatique, n’avait

jamais nié la primauté de l’exportation des tissus sur celle des Lumières. C’est ce pragmatisme, justement, qui lui a permis de négocier de tout autre façon sa transformation en Commonwealth.

Cette constante contradiction de l’Empire français, cette intolérable distance entre les principes invoqués d’une part, les faits et la nature même de la colonisation qui les bafouaient d’autre part, l’affrontement, le choc qui ne pouvaient qu’en résulter, c’est bien ce que soulignait, avec l’ironie du désespoir, Kateb Yacine, quand il parlait de la reconnaissance qu’il devait aux Français. Et c’est bien ce qu’éclaire remarquablement le présent livre d’Yves Benot.

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(p.VI) (…) en 1845, les massacres systématiques depopulations civiles en Algérie par les colonnes de Bugeaud connus sous le nom d’ ‘enfumades’ firent l’objet d’un débat public à la Chambre des Pairs; et un siècle plus tard, comme le note Yves Benot, les polémiques sur le massacre du Constantinois, le bombardement d’Haïphong, les tueries de Madagascar ne portent pas sur leur réalité mais sur le nombre des victimes. Ici, pas de préméditation théorisée, pas de plan ourdi dans le plus grand secret. La violence, la négation du droit dont est porteuse la colonisation, peuvent être quotidiennes, au grand jour, elles glissent – justement pour cela ?  – sur une couche épaisse d’inaltérable bonhomie : le discours de la démocratie n’en est pas affecté. C’est le mérite d’un travail comme celui d’Yves Benot de mettre en évidence qu’au-delà du discours, c’est la démocratie tout entière qui en était, profondément et systématiquement, atteinte. Et ce n’est qu’en prenant en compte de telles mises en évidence que l’on pourra, enfin, écrire une histoire de la colonisation « dépassionnée ».

 

(p.VII)

Mission civilisatrice ? Il eût été difficile de l’invoquer dans un pays qui devra attendre 1848 pour abolir l’esclavage dans ses colonies – avec deux ans de retard sur l’empire ottoman.

(p.VIII)

Elle le garda donc, au prix d’un corps expéditionnaire sans cesse renforcé, porté au fil des ans de 30 000 à 120 000 hommes, au prix de plusieurs centaines de milliers de vies humaines du côté français – on n’a jamais comptabilisé les pertes de la population algérienne, mais on estime que celle-ci est passée, entre 1830 et 1856 de trois millions d’habitants à deux millions trois cent mille. (…)

 

Toute la phase militaire de la colonisation – une phase qui n ‘est en fait jamais complètement close – repose sur une notion (p.IX) majeure : la négation de l’autre. Même si les hommes qui débarquent à Sidi Ferruch ne se sentent pas investis d’une mission civilisatrice particulière, ils arrivent imbus de cette certitude innée, spécifiquement française : ils incarnent la civilisation,

puisqu’ils sont français. C’est simple et fruste. En conséquence, quiconque tire sur eux attente à la civilisation. Leur ennemi n ‘est donc pas seulement un ennemi classique, c’est un sauvage. Et surtout quand, une fois vaincue la défense désespérée et inatfendue des troupes du bey, ce sont des populations entières mobilisées qui résistent pour défendre leur terre et se vengent de façon atroce sur les envahisseurs qu’ils capturent : ces gens-là n’ont même pas d’État, de gouvernement, enfin tout ce qui fait d’un peuple qu’il existe en tant que tel, et ils continuent

pourtant à s’accrocher sur ce sol en prétendant qu’il est leur. Terrorisés, les conquérants répondent par la terreur. Une terreur plus grande encore que celle de l’adversaire, puisqu’elle a les moyens d’une armée moderne.

Il est significatif que les officiers vétérans des campagnes napoléoniennes à l’oeuvre en Algérie évoquent tous, obsessionnellement, la guerre d’Espagne. La seule leçon qu’ils en ont retenue est que, cette fois, ils ne doivent pas céder : les massacres auxquels se sont livrées les armées de 1’empereur n ‘ont pas suffi à assurer la victoire ? Cela prouve seulement qu’ils ne furent pas menés avec assez de sévérité. En 1832, quand Savary, duc de Rovigo, fait massacrer en représailles d’un vol la totalité de la tribu des Ouffas, il ordonne. « Des têtes… Apportez des fêtes, bouchez les conduites d’eau crevées avec la tête du premier Bédouin que vous rencontrerez. » Dix ans plus tard, quand Bugeaud décide d’appliquer la stratégie de la razzia, de brûler les villages et de réduire par la famine les populations de la région du Chélif, il donne pour consigne à ses hommes liges – Cavaignac, Saint-Arnaud, Canrobert, Pélissier – . « Enfumez-les comme des renards.  » Et quand Pélissier revient, mission accomplie, de son enfumade de la grotte du Dahra où sont morts plus d’un millier d’hommes, de femmes et d’enfants, il a ce mot, pour répondre à quelques bonnes consciences inquiètes : « La peau d’un seul de mes tambours avait plus de prix que la vie de tous ces misérables. »

 (p.XI)  La France des Lumières fut-elle donc totalement absente de la colonisation de l’Algérie ? Non. De jeunes officiers – La Moricière, Cavaignac – avaient été à Polytechnique les élèves et parfois les disciples d’Auguste Comte. Ils figurèrent à la tête des massacreurs : par leur formation, justement, ils avaient compris l’importance d’ériger le massacre en système. (En lui donnant, pour se conférer un alibi à toute épreuve, le nom d’une pratique ancestrale de l’ennemi lui-même: la razzia.} Ce système (p.XII) dont Primo Levi nous dit, dans ‘Si c’est un homme’, que lorsqu’il fait passer la négation de l’autre du stade des actes isolés, du dogme informulé, au rang de « prémisse majeure d’un syllogisme », alors, au bout de la chaîne logique, se profilent les camps nazis.

Et, surtout, il est juste de rappeler que, dès les premières années, les Saint-Simoniens débarquèrent nombreux à Alger. Le père Enfantin vint y créer un journal en attendant d(y ins-

taller des phalanstères fouriéristes. Les projets de communautés idéales, où régnerait l’harmonie du travail et des arts, y proliférèrent. D’autres, pluspragmatiques, mirent sur pied des sociétés modernes par actions pour installer des colonies modèles. Mais, pour tous, cette construction d’une humanité nouvelle avait la même caractéristique : elle excluait radicalement les populations locales. L’humanité était l’affaire des colonisateurs. Pas des autres.

C’est ainsi que, sur le terrain de la colonie, humanistes et massacreurs se rejoignirent dans un même rejet, dans une même négation de l’autre, l’indigène, le futur colonisé.

 

(p.XII)

En octobre 1945, RaymondAron, reprenantpresque les termes de son maître Tocqueville, assigne pour tâche urgente à la France la sauvegarde de l’Algérie française, « faute de laquelle

notre pays tomberait encore de plusieurs degrés dans l’échelle des nations « . Ce disant, il se fait le fIdèle écho des préoccupations de De Gaulle, qui ne conçoitpas la restauration de la grandeur de la France sons celle de son Empire colonial – c’est-à-dire non seulement la sauvegarde de l’Algérie mais la reconquête de l’Indochine . Yves Benot nous redonne ici le vrai visage du de Gaulle de la Conférence de Brazzaville et souligne ses « lourdes responsabilités dans les répressions coloniales survenues entrejanvier 1944 et octobre 1945 ». En cette occasion, Aron se montre un bien piètre analyste de la situation internationale, et de Gaulle devra, au nom même de la grandeur française, opérer, quand il reviendra aux affaires, le volte-face que l’on sait.

 

Yves Benot :

(p.6) Des massacres à partir desquels naît cette réflexion, c’est-à-dire ceux de Rabat-Salé et Fès en janvier-février 1944, de Sétif-Guelma en mai-juin 1945, de Haiphong en novembre 1946, de Madagascar en 1947-1948, de Casablanca en avril 1947, de Côte-d’Ivoire en janvier 1950, on ne s’étonnera pas que celui de Sétif tienne la plus grande place, de par le caractère typique que cette répression a revêtu, de même que par son importance quant aux réactions ou aux absences de réactions en France. Il y a en effet une sorte de schéma général de ces opérations, dont Ia justification met ensuite en oeuvre les mêmes types d’argumentation. En face de cette propagande le plus souvent répétitive, et malheureusement souvent issue de l’ enseignement reçu, la résistance anticolonialiste, ou simplement humaniste, doit, elle, pousser plus loin son élaboration.

 

SETIF, MAI-JUIN 1945

(p.10) Donc, à-Sétif, ville natale de Ferhat Abbas, la manifestation musulmane commence à se former très tôt, vers 7 h 30 ou 8 h du matin, du côté de la ville algérienne,. car, comme dans tout l’urbanisme colonial, il y a un centre européen et une ville ou des quartiers « indigènes », comme disent les coloniaux. La ville européenne est faite de rues à angle droit délimitant des rectangles d’immeubles, avec une ou deux places, comportant mairie, préfecture ou sous-préfecture, commissariat de police, église, sans oublier les monuments aux morts. Précisément, la manifestation algérienne va de la ville musulmane vers la ville européenne, au monument aux morts où une gerbe doit être déposée.

En tête se groupent les Scouts musulmans, organisation légale créée en fait par des militants du PPA; les autorités connaissent une grande part de leurs activités. C’est en tout cas le responsable des Scouts musulmans qui est convoqué par le sous-préfet Butterlin dès le début du rassemblement.

(…) Le défilé arrive dans le centre, à la hauteur du Café de France  il y a toujours un café ou un hôtel de France au centre des villes coloniales.

 

(p.12) bourg (…) – ou, comme on dit alors : centre de colonisation -,

 

(p.12) Ont été utilisés les noms de lieux tels qu’ils étaient en 1945. Voici 1es noms

qui ont été changés après l’indépendance’, Bône = Annaba; Bougie = Bejaia; Chevreul = Arbaoun; Djidjelli = Jijel; Gounod = Abdi; La Fayette = Bougaa; Pascal = Salah Bey. périgotville = Ain el Kebira; Philippeville = Skikda; Reibell = Ksar Chellala ~ Sillegue = Beni Fouda ; Villars = Oued Cheham ; Haussonvilliers = Naciria; Lapaine = Bensmih; Petit = Bou-Mahra Ahmed.

 

(p.14) Le ministre de l’Intérieur, le socialiste Adrien Tixier, annoncera le 18 juillet, à l’Assemblée consultative provisoire de Paris, que les victimes s’élèveraient à environ 1 500, alors qu’en Algérie les nationalistes parlent de dizaines de milliers de morts. Le 28 juin, Le

Populaire fera état de 6000 à 8000 morts algériens, tandis que peu à peu surgit le chiffre souvent répété depuis de 45 000 morts. Quant aux Européens – en fait, uniquement français,

à l’exception de trois « indigènes » tués dans les rangs de l’armée et de deux prisonniers de guerre italiens -, on sait, avec certitude, que 102 ont été tués, dont 14 militaires. Au-delà de

la mort, la précision des données concernant les colonisateurs en face du vague exaspérant de celles qui concernent les colonisés marque l’opposition radicale de ce que l’on appelle alors

les « communautés ».

 

(p.18) Mais a violence qui se manifeste alors du côté algérien par la mise à mort de 85 Français, pour la plupart tués les 8 et 9 mai, n’est pas née exclusivement d’un ardent désir de vengeance contre les répressions urbaines du jour. Dans cette explosion de colère se révèle au grand jour cette volonté de reconquête de l’indépendance que les dirigeants politiques algériens ont proclamée publiquement depuis décembre 1942. Si vengeance il y a, elle ne concerne pas les seules victimes récentes, mais tout ce qui a été subi depuis 1 15 ans de colonisation.

 

d

 

(p.34) Or,dans tous les massacres coloniaux de cette période, ce qui est en cause, c’est bien ce droit des peuples dominés à revendiquer par tous les moyens l’égalité et l’autodétermination. En somme, le droit à l’insurrection contre l’oppression, « le plus sacré des devoirs », disait La Fayette en juillet 1789. Au regard de ce que certains défenseurs de la colonisation qualifient d’universalisme apporté par la France, il y a là une contradiction flagrante et douloureuse. Douloureuse parce qu’on n’en sort, dans une telle perspective, que par des attitudes racistes qui finissent par se propager des colonies à la France hexagonale. Et comment justifier qu’au nom d’un pays dont les meilleurs défenseurs viennent de connaître la barbarie de la répression nazie et vichyste, on emploie ces mêmes procédés quand il s’agit des colonisés – et l’ on continuera jusqu’en 1962, comme on sait? Quel que soit le nombre des morts et blessés, il y a là un crime inexpiable, un déshonneur auquel n’échappe pas le gouvernement de la Libération qui, même s’il ne les avait pas ordonnés, les a couverts et en a assumé la responsabilité.

En effet, en ces jours sinistres de mai-juin 1945, la torture sévit partout en Algérie, à Alger aussi bien que dans le Constantinois. Il est vrai qu’ Achiary, commissaire de police avant d’être promu sous-préfet, a été défini, lors du débat à l’Assemblée consultative, comme quelqu’un « qui s’était jusque-là signalé par sa technique de l’électrocution et du gavage à l’eau. ».  Ajoutons : contre des résistants communistes, entre autres. Cela se passe de commentaires, hélas ! Deux cas atroces ont été mis en lumière par Hocine Aït Ahmed (l’un des fondateurs du FLN), et ceux-là ne sont pas situés dans les zones de Sétif ou Guelma, mais l’un à Alger, l’autre à Tizi-Ouzou et de nouveau à Alger. D’après son récit, Ahmed Ouaguenoun est arrêté à Alger à la suite de la manifestation du 1er mai. Il sera libéré trois semaines plus tard sans avoir parlé, mais mourant. Il aura seulement le temps de décrire à sa femme ce qu’il avait subi – l’électricité déjà. A Tizi-Ouzou, c’est le responsable PPA

de la Kabylie, Sid Ali Halit, qui est arrêté à la fin mai, torturé successivement sur place, puis à Alger à la Villa Sesini, pendant trois semaines. Lui réussit à s’évader. Ainsi, les pratiques

nazies – employées aussi contre les résistants algériens ou africains sur le territoire métropolitain – sont d’ores et déjà habituelles, pour ainsi dire institutionnalisées dans le régime colonial, bien qu’officiellement illégales – donc niées le plus souvent par les officiels.

On comprend pourquoi Léopold Sédar Senghor, dans un article daté du 1er mai 1945 mais certainement revu un peu plus tard, a pu écrire que, si l’ Allemagne avait été vaincue, le

nazisme ne l’avait pas été, ni en France ni – surtout – outre-mer. L’est-il d’ailleurs aujourd’hui ?

 

 

(p.37)

Le même rapport Tubert jette une certaine lumière sur la réalité de l’humiliation permanente en ces quelques lignes : « La commission a d’ailleurs constaté que souvent les Européens

répliquent par des termes de mépris, et que le vocable « Sale race ! » résonnait trop fréquemment à l’adresse des indigènes, (p.38) que ceux-ci n’étaient pas toujours traités, quel que soit leur rang social, avec un minimum d’égards, qu’ils étaient l’objet de moqueries ou de vexations. » Encore faut-il remarquer que ce passage atténue la vérité quotidienne en laissant supposer que c’est en réponse aux attitudes nationalistes des Algériens que les colons se laissent aller à ces débordements, alors que ce serait plutôt le contraire, sur le long terme; de même, les termes « souvent » ou « trop fréquemment » évitent d’admettre que c’est là la norme coloniale, ce mépris pour ceux que l’on nomme « indigènes » (dans le meilleur des cas) et que l’on tutoie obligatoirement, connus ou inconnus, la réciproque étant évidemment malvenue…

Plus direct, un capitaine anonyme, qui a participé à la répression de 1945 avec des goumiers marocains envoyés en renfort, dira des Algériens insurgés : « Ces gens-là se vengeaient. Oui,

ils lavaient dans le sang mille petites brimades, mille injustices. » On a déjà entendu le langage banal des colons qui prétendent pourtant être « respectés » par les colonisés, dans

l’ extrait du rapport Tubert, à titre d’ exemple de ces brimades et injustices.

Mais pour mieux percevoir cette longue et collective accumulation de la haine chez les colonisés, il sera peut-être plus parlant d’évoquer une série de menus événements dans une ferme française du Maroc, l’hiver 1949-1950, dans une période en somme tranquille, relativement sans grands drames. Qu’il soit ici question du Maroc sous protectorat au lieu de l’Algérie dite française n’introduit pas grande différence pour ce qui est de la vie quotidienne des colonisés. Peut-être les salaires dans la campagne étaient-ils encore plus bas au Maroc qu’ en Algérie puisque de la région d’Oudjda on partait souvent travailler de l’autre côté de la frontière.

C’était donc une vaste exploitation agricole au bord de l’oued Sebou, qui produisait des oranges, de mauvaise qualité le plus souvent, exportées sous la rubrique « usage industriel » (autrement dit : marmelade), et cependant mises sur le marché comme fruits, une fois arrivées en France. A vingt ou trente mètres de (p.39) la demeure du colon, à étage, se groupaient les gourbis des ouvriers marocains et de leurs familles, surveillés par la maison-prison du chef de village. Ils travaillaient dans la plantation des étoiles aux étoiles, comme on disait, et un peu plus comme on va le voir. Ils assuraient aussi le confort de la maison du maître, en ce sens que, si elle bénéficiait de l’eau courante, c’est que, de très bonne heure le matin, un Marocain allait actionner la pompe, toujours manuelle. Cela coûtait moins cher que d’entretenir un groupe électrogène. Pourtant, la nuit, souvent, des traînées de lueurs électriques trouaient la plaine. C’ étaient les tracteurs qui à cette saison étaient utilisés vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pour autant, leurs conducteurs marocains ne touchaient pas d’heures supplémentaires, ni d’indemnités pour Ie travail de nuit.

Ils étaient payés, certes, mais ils devaient accepter le calcul des heures tel qu’il était fait par le patron ou son comptable. Toutes sortes de retenues réduisaient le salaire réel. D’abord, le patron avançait aux ouvriers le paiement de l’impôt, le tertib, sorte d’impôt sur le capital de ceux qui n’en avaient pas; sans doute se rattrapait-il avec intérêt… Intervenaient ensuite toutes sortes d’amendes, par exemple pour une vache marocaine qui s’était égarée parmi les orangers… Et, sans nul doute, de singulières erreurs de calcul. Il était vain de protester, le colon, ou son comptable avait toujours raison. Et quand une protestation collective a fini par avoir lieu, tous rejetant leur enveloppe sur la table, c’est le comptable qui s’est fait menaçant,

tout prêt à ne plus rien payer du tout. Et si, à la différence des esclaves des plantations antillaises, ces ouvriers agricoles restaient « libres » de s’en aller ailleurs s’ils en avaient envie, ils en étaient dissuadés par la certitude qu’ en ce cas, le colon ne manquerait pas de découvrir qu’ils lui devaient encore de l’argent, amendes ou impôt, et qu’ils se feraient arrêter pour dettes. Le colon, lui, pouvait être largement endetté, il ne risquait pas, en tant que Français, d’être si facilement emprisonné…

Mais voici plus dramatique. Il advint que le colon avait acheté un terrain à un caïd du voisinage à un prix extraordinairement avantageux. Tout joyeux, il était allé se promener sur le territoire de sa nouvelle acquisition, vers le soir. Au milieu du chemin surgit brusquement un vieux fellah, fort courroucé, qui lui fit comprendre que ce terrain était le sien, et lui demanda de s’en retourner à son auto. L’autre s’obstinant, et ne voulant pas (p.40) reconnaître que le caïd avait vendu une terre qui ne lui appartenait pas, il reçut une gifle, tandis que les fils du vieux paysan accouraient et reconduisaient l’intrus à sa voiture, non sans quelque peine. Mais ensuite, ce fut la descente de la gendarmerie alertée par le colon, l’arrestation des fellahs et la torture à l’électricité qui se pratiquait, comme on l’a déjà vu avec Achiary, bien avant la guerre d’ Algérie, et dans tout le Maghreb. On en parlait peu, puisque c’était réservé aux « indigènes « , et d’ailleurs la censure, toujours en vigueur au Maroc, a empêché de le révéler dans le cas que je viens d’evoquer. Bref, le terrain est resté entre les mains de son acheteur illicite.

Pour ce qui est des acquisitions foncières, l’exemple n’est pas isolé. Dans cette même ferme, l’instituteur arabe du village (fkih) avait vendu en 1939 un bout de terrain au même colon,

alors associé avec un autre; les associés, en 1950, étaient depuis longtemps separés et brouilles. Le contrat de 1939 prevoyait un paiement sous forme d’une rente viagère au lettre, laquelle fut en effet payée la première année, peut-être la deuxième, et ensuite, plus rien. Une requête adressée au service du cadastre permit de savoir que, le contrat n’ ayant pas été rempli, le terrain etait toujours inscrit au nom de Si Bouchta. Bien entendu, il ne le recupera pas pour autant, ni la rente qui lui était due.

C’était trop tard… Il est bon de préciser que le caïd, que l’on aurait appelé en France, sous l’Occupation, un collabo, n’en était pas plus estimé par le colon qui en parlait comme d’ un quelconque imbécile. Le colon avait été avant guerre aux Terres Rouges d’Indochine, et il en gardait une nostalgie qui se traduisait par des remarques de ce genre : « Au moins, là-bas, il n’y avait pas de salopards parmi les Français » (textuel). Les « salopards » du Maroc se bornaient en fait à quelques centaines qui appartenaient au parti communiste marocain, plus quelques autres que l’on pourrait definir comme « libéraux », et dont nous aurons à reparler. Mais sa bête noire restait le responsable local du parti de l’Independance (Istiqlal), un commerçant de la ville alors nommée Petitjean du nom d’un obscur officier français tué pendant la conquête. I1 s’indignait de ne pas le voir encore en prison. Il a été emprisonné effectivement, mais plus tard, au temps où le sultan avait été déposé et exilé par les soins du général Guillaume. Le curé du coin partageait tous les bons sentiments du colon, et s’abstenait de tout rapport avec les Marocains, sauf pour avoir une domestique.

 

(p.41) Pensera-t-on qu’il en allait beaucoup mieux à la ville ? Il est de fait que dans une grosse bourgade comme l’était Petitjean, Français et Marocains avaient tout de même des contacts plus fréquents et plus humains, y compris dans les trois cafés européens où l’on rencontrait quelques Marocains aisés, et, par exemple, le responsable Istiqlal déjà mentionné. Restaient tous les autres. Et, par exemple, il y avait un jeune apprenti marocain dans un atelier de réparation d’ automobiles, auquel on n’apprenait d’ailleurs rien. Un jour, il ne parut pas. Quand il revint, il expliqua que la police avait fait une descente dans un café maure où il se trouvait, et l’avait arrêté, au hasard, pour rien – un café ou l’auteur de ce livre prenait parfois un thé à

la menthe. C’était ainsi, rien à expliquer. Et si l’on imagine que le colon cité était particulièrement mal embouché, on mettra en parallèle un jeune instituteur français de Petitjean qui se déclarait raciste et affirmait être plus ému par les souffrances d’un âne que par celles d’un Marocain. Sur quoi il voulait à toute force que tout Français arrivant au Maroc devienne nécessairement raciste à son tour, même s’il ne l’était pas en débarquant. A quelqu’un qui lui protestait sa certitude de ne pas le devenir, il finit par en trouver la clef. « Mais vous êtes peut-être anormal ? » En effet, et pourquoi pas ?

Quelques petits faits, en des jours où il ne se passe rien, rien qui mérite l’attention des historiens. Des petits faits, sans grande portée, mais qui suffisent à créer un climat déjà  invivable. Deux ou trois autres, du même niveau, à Casablanca. Un gendarme français passe un matin dans un hôtel marocain où habitaient deux ou trois de ces Français dits « salopards » par notre colon ; contrôle d’identité d’un des Français, et le gendarme se tourne vers le gardien marocain : « Je t’avais pourtant dit de ne pas prendre des gens comme ça f. » Dans un café de la ville européenne, un jeune Marocain, qui a commandé une bière, s’entend demander par le garçon s’il a la carte qui l’y autorise – car le protectorat a prévu des dérogations bureaucratique- ment enregistrées, dans son souci de « protéger » l’islam. Ville européenne, car la ville de Casablanca est divisée, on devrait dire ségrégée, en trois éléments bien distincts: la vieille ville, le centre historique abandonné aux Marocains ; la ville européenne, elle aussi le long de la mer ; la nouvelle médina, entourée de larges boulevards qui permettent de l’isoler et de faire circuler à leur aise des convois de blindés, sans parler des bidonvilles. Je le répète, cette ségrégation urbaine est la règle générale.

(p.42)

Encore ces brèves esquisses de vie quotidienne restent-elles en dessous de ce qui se passait plus loin» en Afrique noire ou en Indochine. Arrivant au Cameroun en 1944» l’instituteur communiste Gaston Donnat apprend tout de suite ce que sont les coutumes coloniales : « Une maîtresse de maison pouvait adresser une demande à la région ou à la subdivision et obtenir qu’un « police » vienne prendre livraison du boy dont elle avait à se plaindre. Celui-ci était conduit dans le lieu prévu pour cela et on lui administrait le nombre de coups de chicotte correspondant à sa faute. » Le même donne quelques exemples, plus tragiques encore : « Un transporteur qui dans un moment de colère avait tué son chauffeur à coups de cale de camion /…/ et qui, bien sûr, n’avait pas été inquiété… C’était un médecin, ivre aussi, qui avait abandonné son patient africain en pleine table d’opération… »

(Donnat gaston, Afin que nul n’oublie…, L’Harmattan, Paris, 1986, p.80, 83 not.)

 

(p.43) Faut-il encore rappeler que, auparavant, les quartiers européens des villes d’Afrique

étaient interdits aux Africains pendant la nuit sauf s’ils avaient un laissez-passer, et que la police les arrêtait s’ils s’y égaraient ? Le roman de Ferdinand Oyono, Le Vieux Nègre et la Médaille, l’apprenait en 1956 aux Français de l’Hexagone qui ne s’en doutaient guère.

 

(p.49) Dans les déclarations officielles sur Sétif, dès le premier communiqué, le gouvernement général mentionne des « éléments d’inspiration hitlérienne », ce qui a été admis un peu vite en France, y compris à gauche. Aujourd’hui, le recueil de documents publié par le Service historique de l’ armée de terre révèle des rapports secrets concernant la présence de petits groupes d’Allemands, sans doute restés sur place après la défaite de l’armée Rommel en Tunisie, ou débarqués par un sous-marin comme on semble le suggérer; du coup, il paraît que l’ on incite à faire revivre ces hantises. Des obsessions de ce genre ont pesé sur l’opinion française en mai-juin 1945, bien que la guerre fût déjà terminée. Il est pourtant certain que, pour nous en tenir à l’Algérie, pas plus Messali Hadj que Ferhat Abbas n’ avaient la moindre

 

(p.59) Ainsi, des rivalités entre impérialismes, qui subsistent en effet sans pour autant se traduire par des guerres ni par des annexions territoriales, fournissent à l’impérialisme français un argument d’apparent bon sens pour maintenir sa domination directe. Ce qui est fâcheux et introduit la confusion, c’est qu’on découvre l’expression la plus brutale de cet argument très gaullien lors du congrès du Parti communiste français de juin 1945. Le représentant du Parti communiste algérien, Caballero, déclare :

« Ceux qui réclament l’indépendance de l’ Algérie sont des agents conscients ou inconscients d’un autre impérialisme. Nous ne voulons pas changer un cheval borgne pour un cheval aveu-

gle. » D’après L’Humanité du 30 juin, le congrès applaudit juste à cette phrase… Nettement plus mesuré dans son style, Maurice Thorez avait affirmé que « les populations » d’ Afri-

que du Nord « savent que leur intérêt est dans leur union avec le peuple de France ». L’ennui, c’est que les Algériens ont affaire avec l’État français, sa police et son armée, et non avec

le peuple ; aussi ne savent-ils pas ce que Thorez affirme qu’ils savent. Le pluriel de Thorez est révélateur de son souci de tenir compte des intérêts de la population française d’ Algérie. De

toute façon, il projette cet objectif dans un futur qu’il croit proche, (…).

 

(p.60) Cela dit, et sur quoi on s’est souvent chargé d’attirer l’attention depuis nombre d’années, il faut aussi relever que L’Humanité tente très vite de parler clairement de la répression et de

la dénoncer, mais elle se heurte à la censure militaire, qu’elle prend soin de rendre visible aux lecteurs. Il faut aussi souligner qu’ elle s’ en prend essentiellement aux fonctionnaires vichystes, aux « Cent Seigneurs » de la colonisation agraire, et que les critiques contre certains éléments musulmans sont, en regard, relativement marginales. Le numéro daté des 13-14 mai reproche au gouvernement général d’ Alger de rejeter « l’entière responsabilité des troubles sur des éléments musulmans » alors que c’est au gouvernement général que sont les responsables. Le 15 mai, le journal proteste pour la première fois, et seul à cette date, contre les milices d’ordre armées à Constantine, qu’il qualifie de vichystes. Ce jour-là, huit lignes sont censurées. Le 16 mai. il proteste encore contre le récit officiel des événements où « on persiste […] à rejeter sur les musulmans la responsabilité des troubles ». Le 18 mai, un article de 165 lignes est «différé » par 1a censure. L’article du 19 mai comporte divers passages censurés, en tout quinze lignes. Il rappelle que le chiffre de cent victimes « est très loin de correspondre à la réa1ité ». Il mentionne le rôle de la Légion étrangère, des tirailleurs séné-

galais et marocains, et aussi de la marine et de l’aviation. Il demande que l’on cesse d’employer engins blindés, artillerie, marine et aviation pour des expéditions punitives. Le 25. puis le 26 mai, encore des articles « différés » par la censure. Le 28 mai, l’article « Où veut-on mener l’Algérie? » n’est pas celui qui a été censuré le 26 à la demande de Tixier. Le journal

annonce qu’« il nous faudra attendre la prochaine session de l’ Assemblée consultative pour faire connaître la politique pour le moins étrange pratiquée par le ministre de l’Intérieur en Algérie ». Cette discussion, à laquelle je me suis déjà référé, n’aura lieu qu’à partir du 10 juillet. En tout cas, l’article du 28 mai proteste contre les « opérations de représailles parfaitement (p.61) injustifiées » qui se poursuivent, alors que le gouvernement affirme que l’ordre est parfaitement rétabli. L’Humanité a donc tenté de lancer dès le mois de mai une campagne contre la répression du Constantinois ; celle-ci s’est heurtée à une censure qui n’est pas d’ordre exclusivement militaire, mais aussi politique. Il serait injuste de ne pas le souligner à son crédit, même s’il faut aussi analyser ses incompréhensions à l’égard du mou-

vement national algérien.

 

(p.62) Mais au-dessus de tous les autres plane le silence du président du gouvernement provisoire, celui de de Gaulle. En dehors de son message musclé du 11 mai, il ne dira rien, et pas davantage dans ses Mémoires (trois lignes). Pourtant, quand Chataigneau, (p.63) inquiet, envoie la commission Tubert enquêter sur la répression, c’ est de Gaulle lui-même qui ordonnera de la rappeler immédiatement. N’est-ce pas assumer la responsabilité d’une répression que le chef de l’État couvre de toute son autorité ? Plus tard, le général Tubert, devenu conseiller de la République, accusera le gouvernement qui a admis toutes les illégalités de la répression, sans cependant nommer directement de Gaulle (29 août 1947). Ainsi s’instaure une politique de double langage dont la IVe République recueillera l’héritage ; dans l’Hexagone, la République s’ affirme antifasciste, invoque les principes de 1789, tandis qu’aux colonies, eUe tolère le fascisme, fort bien identifié par Charles-André Julien, qui lui sert à maintenir, sous couvert d’Union française, l’ancienne domination coloniale.

 

(p.67) S’i1 s’agissait de provoquer des manifestations violentes, le but est atteint dès les premières heures de la matinée du 29 janvier 1944, à Rabat, puis dans la ville jumelle de Salé. A Rabat, des milliers de Marocains, furieux, marchent vers le palais du sultan. Au passage, comme à Sétif, leur colère se tourne contre quelques Français rencontrés par hasard. Gendarmes et blindés interviennent, d’abord à Rabat le matin, puis à Salé l’après-midi. La manifestation est encore plus massive dans cette dernière ville, mais la médina sera encerclée, puis occupée et les troupes et la police perquisitionnent et arrêtent. Il y a quatre morts français, quelques-uns du côté marocain. A Casablanca, autre tentative de manifestation : trois morts marocains. Mais le lendemain, le 30 janvier, comme pour faire contrepoint à l’ouverture de la conférence de Brazzaville, c’est Fès, l’ancienne capitale et centre religieux, la ville où le traité du protectorat de 1912 a été imposé, qui se soulève, et ici l’affaire sera de plus grande ampleur. Pour briser l’insurrection, il faudra un véritable siège d’une semaine. L’aviation survole la ville, contre laquelle des canons sont braqués. Il paraît que Gabriel Puaux, venu sur place le 2 février, se serait opposé à un bombardement d’ artillerie que le général Suffren s’apprêtait à ordonner. Ici aussi, les tirailleurs sénégalais sont envoyés en première ligne, et sont vivement pris à partie s’il s’ en trouve un d’isolé. Il y eut des dizaines de morts, entre plus de trente et soixante selon les estimations, des milliers d’arrestations. Des années après, le bruit courait toujours au Maroc que Fès avait été attaquée au canon. Chemin faisant, deux autres dirigeants de premier plan de l’Istiqlal, Lyazidi et Laghzaoui, ont été arrêtés : eux aussi resteront détenus de longs mois, sans jugement ni instruction.

 

(3/10) 

DE SAIGON A HAIPHONG

 

(p.72) Quant à de Gaulle, s’il a pris soin de se taire sur Sétif, il a lui-même hautement revendiqué son rôle dans la mise en route du conflit franco-vietnamien. Il l’a même encore redit quelques mois après les accords de Genève qui mettaient fin, le 21 juillet 1954, à la guerre française du Vietnam, tout en contenant les germes de la guerre américaine au Vietnam. Le résumé qu’il donne des événements survenus sous son premier règne, à cette

conférence de presse du 30 juin 1955, mérite d’être d’abord cité, (p.73) avec tout ce qu’il a de subjectif, mais aussi d’aveu dépouillé d’artifice : « Il y aura bientôt dix ans, le gouvernement provisoire ramena la France en Indochine. […/ En envoyant en Indochine le haut-commissaire de France et le corps expéditionnaire [80 000 hommes, a-t-il dit le 24 avril 1947, en fait, 30 0001, je donnai à d’ Argenlieu et à Leclerc des instructions qui consistaient en ceci : prenez pied dans le Sud, c’est-à-dire en Cochinchine et dans le Sud-Annam, ainsi qu’au Cambodge et au Laos. Ramenez l’ordre et la paix. A partir de là, prenez tous les contacts possibles avec toutes les tendances, quelles qu’ elles soient, qui se partagent le Nord de l’Indochine, Tonkin et

Annam du Nord. Mais n’y allez pas en force avant que je vous le prescrive. […/ Quand, quatre mois après, en janvier, je me retirai du pouvoir, nous étions, en effet, réinstallés à Saigon, à Hué, à Phnom Penh, à Luang Prabang. Le calme était revenu dans le Sud. A Hanoi, la mission Sainteny négociait avec le gouvernement de fait qui était celui d’Hô Chi Minh. Les Anglais

s’étaient retirés, sans avoir, d’ailleurs, aucunement cherché à nous nuire. Les Chinois juraient qu’ils allaient en faire autant. Les Américains mettaient une sourdine à leur méfiance. […] Il

y avait une politique française […] et tout le monde le savait. »

 

Tout ce qui a suivi, l’échec de la reconquête, c’est évidemment la faute du fameux « régime des partis » selon de Gaulle. Mais ce prétendu « régime » n’ a-t-il pas tout simplement continué l’entreprise gaulliste ? Dans l’exposé précédent, la proclamation de l’indépendance du Vietnam dans son unité, son intégralité, est passée sous silence comme une péripétie négligeable. Le vocable employé quand il faut bien parler de cet État, « gouvernement de fait », c’est celui que de Gaulle appliquait précédemment à… pétain et Vichy ; on ne saurait être plus insultant. Et quant à ces « tendances » qui se partageraient le Vietnam du Nord, il s’agit en fait des partis représentés à cette date dans le gouvernement de Hanoi, où le Vietminh n’est pas seul.

(p.74)

En tout cas, de 1947 à 1954, de Gaulle, censeur sourcilleux des gouvernants de la IVe République, n’a pas cessé de soutenir la guerre au Vietnam, y compris avec sa mythique solution Bao Dai, et il tire gloire d’avoir envoyé là-bas le premier des forces militaires importantes. Plus encore, le 12 novembre 1953, après l’armistice mettant fin à la guerre de Corée, il déclarait avec fierté : « Enfin, la France est la seule puissance du monde dont l’ armée combatte en ce moment contre les communistes. » Il n’y a donc, sur ce terrain, nulle différence entre la politique menée par les gouvernements issus de ce « régime des partis » honni par de Gaulle et celle qu’il a engagée et qu’il continue à prôner.

 

(p.77) Du temps où il était officiellement chef de l’État, de Gaulle avait déjà couvert d’autres tueries que celles du Constantinois. Mais celles-là avaient fait encore moins de bruit en France à l’époque. On a vu cependant qu’un esprit en éveil comme celui de Joseph Rovan avait mentionné les événements de Douala (septembre 1945) et Conakry (octobre 1945) dans sa protestation contre la reconquête du Vietnam. En revanche, le massacre de Thiaroye avait pu être étouffé par la censure militaire parce qu’il avait eu lieu le 1er décembre 1944, donc alors que la guerre durait encore.

Il s’ agissait là de tirailleurs sénégalais libérés des camps de prisonniers de guerre allemands, et démobilisés. Débarqués le 21 novembre à Dakar, ils avaient été rassemblés au camp de

Thiaroye, à quelques kilomètres de la capitale. Mais ils attendaient de recevoir les arriérés de leur solde et de pouvoir échanger leurs marks. En France, malgré leurs réclamations, on le

1eur avait refusé sous divers prétextes, et on leur avait promis que tout cela se ferait au Sénégal. Mais ici non plus rien ne venait; ils recevaient seulement un nouvel ordre de départ…

C’en était trop. Les tirailleurs protestèrent, manifestèrent sans doute. Aussitôt l’armée française intervint et ouvrit le feu. Combien de morts ? 25, 38, 60 ou plus ? En tout cas, encore un massacre, aisé de surplus puisque les tirailleurs n’avaient pas d’armes. Et pour la peine d’avoir réclamé leur dû, quelques-uns de ceux qui n’ avaient pas été tués passèrent en jugement et furent emprisonnés jusqu’à une grâce présidentielle en avril 1947, lors du voyage de Vincent Auriol en AOF. C’était le 1er décembre 1944. Or, Suret-Canale rappelle que, dès le 27 novembre, « on faisait courir en milieu européen le bruit d’une « révolte », d’un « soulèvement noir », d’un « massacre des Européens » ». Et il se demande si les chefs de l’armée n’ont pas voulu chercher un prétexte pour une répression préventives. De Gaulle, là aussi, couvrit tout.

 

(Grève à Douala / Cameroun)

(…) la foule marcha sur l’aéroport, en fut repoussée. C’est alors que les colons armés sont entrés en action et ont ouvert le feu sur les Africains. Il y aurait eu 60 à 80 tués. Gaston Donnat, à Yaoundé, a entendu parler de centaines de morts. Et comme il y avait, parmi les Français, quelques militants syndicaux, quelques communistes aussi, les mêmes milices coloniales vont s’en prendre à eux. Sa maison envahie, Lalaurie, secrétaire du syndicat des cheminots, ne peut sauver sa vie qu’en tuant le premier (p.79) des agresseurs. Arrêté, expulsé mais retenu par les colons qui veulent le lyncher, de nouveau emprisonné – « pour sa sécurité » -, Lalaurie passera en jugement et sera acquitté. A Yaoundé, des communistes français sont également séquestrés, en danger de mort, et finalement mutés ou expulsés. Il fallut tout de même rappeler le gouverneur Nicolas, envoyer des troupes et désarmer les milices. Un gouverneur libéral, Delavignette, remplaça Nicolas .

A quoi s’ ajoutent les événements de Conakry des 16 et 17 octobre 1945, à la veille des élections, où la répression a fait cinq morts. Ici, les manifestations initiales avaient pour cause

la découverte de pratiques frauduleuses dans la préparation du vote ; et l’on n’a plus guère de doute aujourd’hui sur les interventions constantes de l’ administration coloniale dans les élections. Le député socialiste Diallo Yacine, en Guinée, a bénéficié jusqu’à sa mort du soutien de cette administration, ce n’était pas un secret. Et jusqu’en 1956, il y a constamment eu de vives contestations en Guinée concernant la régularité des opérations électorales, avec d’autres manifestations – et d’autres morts…

 

(p.80) (…) de 1958 à 1969, de Gau1le a eu de lourdes responsabilités dans les répressions coloniales survenues entre janvier 1944 et octobre 1945.

(p.81) En couvrant ces massacres, de Gaulle a donné des habitudes, tracé une voie que les gouvernements suivants emprunteront à leur tour. Avec cette différence que de Gaulle disposait, par la force des choses, dans cette période, d’un pouvoir institutionnellement sans contrôle, tandis que les gouvernements de la IVe République peuvent être accusés d’avoir pris beaucoup de libertés avec la Constitution qu’ils avaient contribué à élaborer.

Entre le de Gaulle de 1944-1946 et celui de 1960-1962, il n’y a pourtant ni contradiction ni, en dépit de l’apparence, évolution. Le nationalisme, ou le patriotisme, si on juge l’autre mot (p.82) un peu agressif» de de Gaulle est une donnée immédiate» qui ne découle pas de grands principes à la manière de la défense nationale de l’ An II. Au contraire, il va de pair avec ce réalisme ou ce pragmatisme que les penseurs de droite d’ avant guerre n’ont cessé de vanter, quitte à scandaliser ultérieurement Bernanos, pourtant sorti de leur mouvance. C’est-à-dire que l’idée vague, mais permanente, de la grandeur de la France ne définit en rien quelle forme doit prendre cette grandeur, qu’ elle s’accommodera de toutes celles qui se présenteront selon les circonstances. En 1945, de Gaulle la pense liée à la préservation de l’Empire, quel que soit le nom qu’il va prendre et quelles que soient les réformes (octroyées) qui seront nécessaires. En 1958, la décolonisation lui apparaît comme une condition de la préservation de la grandeur française – au demeurant, la IVe République agonisante n’a-t-elle pas déjà reconnu l’indé-

pendance du Maroc et de la Tunisie, sans que de Gaulle y fasse opposition ?

 

DECEMBRE 1946 : le bombardement de HAIPHONG

LES 6000 MORTS DE HAIPHONG

(p.101) Debès, ainsi couvert, passe à l’action le matin du 23 novembre; à 9 h, il lance un ultimatum de trois quarts d’heure, puis l’attaque terrestre qui rencontre de la résistance. Aussitôt, il fait appel à la marine qui ouvre le feu avec les canons de trois vaisseaux de guerre. Sur quoi ? En fait, sur une foule de civils qui fuient la zone des combats, et que les officiers de marine, de loin, ont peut-être pris pour des fantassins à l’assaut (selon Paul Mus). Les obus démolissent des quartiers entiers, et tuent par milliers. Paul Mus révélera dans un article de Témoignage chrétien du 10 février 1950 que l’amiral Battet avait mené une enquête huit jours après, et en avait conclu que le bombardement avait fait 6 000 morts, estimation à laquelle on s’est généralement tenu.

 

(p.101) Mieux vaut citer ici ce qu’avait noté, peu de jours après, Jacques Raphaël-Leygues, alors commissaire de la marine : « La vision de Haiphong, après les bombardements du 23 novembre sur lesquels l’amiral Battet a été chargé de faire une enquête, est horrible. La ville est complètement détruite [il s’agit de ses quartiers chinois et vietnamiens, Y .B.]. Les murs tronqués (p.102) fument et la ville est sillonnée de jeeps conduites par des légionnaires allemands à barbe blonde qui font la loi. L’amiral Battet est arrivé à Haiphong huit jours après les massacres, et me dit : « Les Annamites, terrorisés, se jettent dans les fossés à l’arrivée des Français et quelquefois grattent la terre pour retrouver quelques poteries ou de vagues débris de leur maison. » Cependant, le général Valluy, qui a donné l’ordre d’ouvrir le feu, reste optimiste. Il a même délégué spécialement un colonel pour nous informer que les Tonkinois ont eu leur correction et qu’on peut être tranquille avec eux pour six mois… » .

(p.107)

Le commissaire de la marine Jacques Raphaël-Leygues ne publiera qu’en 1976 cette note datée du 31 mars 1946: « Un de mes camarades, officier de marine, a assisté cet après-midi sur une jonque armée par la marine nationale, à la torture et à l’assassinat d’un jeune Vietnamien, par un second-maître, qui voulait seulement montrer : « Les Nhac [paysan, autrement dit vietnamien, Y.B.], on n’en a pas peur… » Ce Vietnamien a été torturé devant dix matelots et l’officier pendant une heure, puis le second-maître lui a coupé la tête d’un coup de sabre. L’officier n’a rien dit. Nous avons appris la chose tard dans la soirée par un officier marinier qui ne pouvait pas dormir et qui nous (p.108) l’a dit. Certains officiers supérieurs du bord trouvent que Battet (1′ amiral) a eu tort de prendre des sanctions. » Plus inquiétant que tout est la dernière phrase. Elle montre que, très vite, il ne s’ agit plus d’ excès ou de « bavures » individuelles, mais de la responsabilité du commandement qui, s’il ne les ordonne pas, couvre résolument ces pratiques de type nazi – l’ amiral Battet faisant figure d’ exception.

 

(4/10) 

1947-1948 : INSURRECTION ET GUERRE A MADAGASCAR

(p.117) Un bataillon de tirailleurs sénégalais – qui, rappelons-le, ne proviennent pas nécessairement du Sénégal – occupe alors le camp, sous le commandement d’officiers français dont plusieurs dorment dans le bourg, où ils seront surpris. Ils n’ ont en effet pas été avertis de l’imminence de l’insurrection. De plus, il semble que quelques soldats malgaches, également présents dans le camp, se soient mutinés. En tout cas, les insurgés, qui sont déjà 2 000, surgissent d’abord dans le bourg, tuent les officiers français à leur hôtel – dont le commandant du camp -, enfin se ruent sur le camp lui-même. Le combat durera toute la nuit. Les tirailleurs, bien mieux armés, résistent et repoussent l’attaque ; les insurgés ne (p.118) parviendront pas à s’emparer de l’armement quileur fait défaut. Au petit matin, ils se retirent, mais en parcourant la campagne, ils entraînent avec eux toute la population rurale; s’ils ont échoué militairement, ils remportent un succès politique. Dans la région, les plantations européennes sont attaquées, les communications, par route ou par voie ferrée, ne sont bientôt plus possibles sans escorte militaire. En avril, il y aura même des combats aux abords immédiats de Tamatave et de Tananarive, les deux terminus de la ligne. Mais à Moramanga, au matin du dimanche 30 mars, les tirailleurs prennent leur revanche en envahissant le bourg dont ils massacrent toute la population malgache. C’est ce que Pierre Boiteau, agronome et haut fonctionnaire présent à Madagascar à cette date, ensuite conseiller de l’Union française tcommuniste), a appelé « l’Oradour malgache ».

Plus loin, dans le Sud, toujours vers 22 h ce samedi, les insurgés attaquent le terminus côtier de la voie ferrée qui va à Fianarantsoa. Ils s’emparent de quelques armes, se replient et se

répandent dans toute la région; ils repoussent dans la région  d’ Ambila une attaque de renforts envoyés de Manakara. La voie ferrée sera bloquée pendant quelque temps. Ici aussi, les paysans malgaches sont entraînés dans l’insurrection, et les villes ou bourgades où sont encore les Français sont pratiquement assiégées. Le 1er avril, l’insurrection s’empare d’un de ces bourgs, Vohipeno, et elle va l’occuper pendant plusieurs semaines. Dans une proclamation lancée le 30 mars, les insurgés du Sud annoncent : « C’est le jour où nous nous libérons du joug de la colonisation. 1…] Nous avons combattu cette nuit et nous continuerons à combattre. » Mais les insurgés entendent aussi se libérer des soutiens actifs de la colonisation que sont ces membres du Padesm qui ont agressé les nationalistes dans les semaines précédentes, qui ont aidé l’ administration et contribué à faciliter les nombreuses arrestations de militants du

 MDRM qui ont eu lieu ici comme dans toute l’île. Plusieurs centaines de membres du Padesm – on a dit 1 900 – seront en effet pourchassés et tués. Mais l’ampleur de l’insurrection dans  toute cette zone – dont la population insurgée a été estimée à près d’un million – montre suffisamment que le Padesm était bien loin d’y avoir cette majorité sur laquelle comptait le pouvoir colonial.

 

(p.120)

En attendant, et dès les premiers jours, il commence par armer les colons (dont beaucoup le sont déjà). Et c’est aussi par la terreur, les exécutions et les massacres que l’on va répondre

militaires, policiers et civils sans distinction – à la volonté d’indépendance dans les campagnes. On a déjà mentionné le massacre de Moramanga. A Fianarantsoa, on a fusillé des insurgés faits prisonniers dans la nuit même, sous prétexte de « tentative d’évasion ». Dans le Sud encore, à Mananjary, plus d’une cinquantaine de détenus sont abattus à la prison, d’autres dans un bâtiment des douanes, dès le 1er avril. Parmi eux, se trouvent d’anciens combattants de la guerre de 1914. Des exécutions ont lieu un peu partout, jusque dans les rues de Tananarive, ainsi que le signale un rapport demandé par Marius Moutet au député Gaston Defferre. Mais dans les campagnes, ces atrocités qui vont devenir la règle, loin de décourager les masses rurales – du moins dans un premier temps – ne font que les exaspérer et renforcer l’insurrection.

 

89 000 morts chez les insurgés

 

(p.121) Vers la fin avril, l’insurrection s’étendait de la région du lac Alaotra au nord de Tananarive jusque vers Manakara, plus bas que Fianarantsoa. Mais avec l’arrivée des renforts, la reconquête commence. La chronologie révèle ce qu’avait été l’extension des zones libérées. Vohipeno avait été évacué par les insurgés le 20 mai, mais ils restaient dans ses abords immédiats. En août cependant, les forces coloniales réoccupent successivement Fort-

Carnot le 1er, Beparasy le 2, Anosibé le 7, Lakato le 13, Ampasimanjeva le 25. Ces opérations sont menées conformémement aux traditions coloniales, avec incendies de villages, exécutions de non-combattants, viols…  

(p.122)

La guerre a été meurtrière et atroce. Il y aurait eu 550 morts du côté des occupants, dont 350 militaires de toutes origines. On admet généralement que la répression a fait quelque 89 000

morts malgaches chez les insurgés, estimation qui était celle de l’état-major à la fin de 19487. En 1950, un chiffre de 11 342, plus « modéré » sera avancé officiellement. Inutile de s’engager plus avant dans une polémique dont l’allure de statistique objective cache mal le désir de minimiser les horreurs de cette guerre coloniale. Mais les horreurs demeurent. A celles qui ont déjà été évoquées, il faut ajouter un autre massacre à Moramanga : du 5 au 8 mai, 166 Malgaches arrêtés sont enfermés dans des wagons à bestiaux; le train, arrêté en gare de Moramanga, est mitraillé la nuit sur ordre, il y a 95 tués. Des 71 survivants, 70 seront exécutés le 8 mai, sur ordre du commandant supérieur des troupes. Le soixante et onzième qui révélera le scandale échappe par hasard à la mort, n’ayant été que blessé lors de l’exécution collective.

(p.123)

Ainsi s’expliquent des pratiques comme celles du prétendu juge Vergoz qui sévit à Madagascar. I1 ignore qu’un inculpé doit être assisté d’un avocat de son choix. Il est vrai que les avocats de Tananarive ont pris la décision, non moins contraire à leur déontologie, de ne pas défendre les MDRM. De plus, Vergoz travaille la main dans la main avec la police dirigée par Baron, à qui il renvoie les inculpés qui n’avouent pas, sachant fort bien que Baron emploie la torture pour obtenir des aveux. Et ce que les accusés doivent avouer, c’est que Rabemananjara a donné l’ordre d’insurrection, en accord avec Ravoahangy et les autres

dirigeants du parti. Coups de nerf de boeuf, tête plongée dans un bidon d’urine, simulacre de tribunal militaire, enfermement dans des sortes de poulaillers… ce sont les moyens par lesquels la Sûreté de Tananarive et son complice Vergoz obtiennent des aveux. Résultat : toute la direction du MDRM est en prison, comme l’avait désiré Henri Teitgen. Reste le troisième député, Raseta, qui est à Paris. Vergoz lance un mandat d’arrêt contre lui, toujours sous couvert de « flagrant délit continu « .

 

(p.124)  Soit dit en passant, un des grands travaux de la colonisation française au Maroc a consisté dans la construction de bordels grandioses en style pseudo-mauresque… Non loin du lieu de la rixe se trouve un garage dont les propriétaires, deux frères, sont connus pour être des militants actifs de l’Istiqlal. Peut-être est-ce un hasard, mais la rumeur publique au Maroc établit un rapprochement entre les deux faits. Les Sénégalais s’en vont, regagnent leur caserne, ameutent leurs camarades, se pourvoient d’armes de combat avec une facilité déconcertante. Après quoi, ils reviennent en ville en tenue de guerre et commencent à tirer dans le tas. C’est seulement le dimanche matin vers 8 h que le massacre prendra fin. Quelques années plus tard, un personnage fort respecté au Maroc, Si Mameri, indiquera au résident général Gilbert Grandval que les Sénégalais « avaient, selon lui, tué ou blessé 180 Marocains, dont des femmes et des enfants ».

 

Madagascar dans la presse parisienne

 

(p.125) Si l’ on se reporte à la presse quotidienne parisienne de ces semaines cruciales, on relèvera que de vigoureuses protestations et rappels aux principes ont été formulés par Franc- Tireur et L’Humanité notamment, par Combat aussi. Mais des journaux du soir, France-Soir et Le Monde, ont entrepris un (p.126) travail de désinformation, pour ne pas dire de décervelage. Le Monde daté du 2 avril demande si le MDRM va désavouer la violence ou « s’engager dans la dangereuse voie du Vietminh ». Mais quand il est obligé d’informer ses lecteurs du télégramme des députés à Moutet qui désapprouve les actes de violence, Le Monde n’est pas satisfait pour autant . vont-ils désavouer leurs propres partisans, demande-t-il ? Le lendemain, dans un long article signé Édouard Sablier – qui deviendra le spécialiste du Moyen-Orient de ce journal -, c’est une mise en demeure qui est adressée aux dirigeants du MDRM . « Or, le parti de la rénovation malgache est aujourd’hui devant ses responsabilités. Si dans les jours qui viennent, il s’affirme parti de gouvernement, en désapprouvant les violences commises par ses partisans, en manifestant son sincère désir de coopération, il faudrait sans hésiter l’associer à l’ oeuvre de réforme. Sinon il appartiendra aux autorités d’élargir le contact avec les populations, de rechercher les éléments véritablement représentatifs de ces dernières […] et, avec eux, de s’attaquer aux causes du malaise. » S’agirait-il d’un chantage ? Les deux députés, ce 4 avril, sont encore en liberté, pour une semaine, et l’on sait que Sablier a des relations avec divers services gouvernementaux. Son article n’aurait-il pas un caractère officieux ? Le seul mot de « coopération  » a de quoi inquiéter si l’ on songe au sens qu’il revêt dans le langage des polices et des services secrets. Les députés sont donc invités à se dissocier de la base de leur mouvement, à s’isoler du peuple malgache, et pas seulement à répudier l’action violente – ce qu’ils ont déjà fait. On imagine sans peine que, sur cette voie, il leur faudrait venir à dénoncer les patriotes malgaches. Pas plus Raseta à Paris que les deux autres ne l’entendent ainsi.  

 

(p.128) Ce n’est pas tout : « Les représailles sont effrayantes. Des prisonniers malgaches sont chargés en avion et lâchés vivants au-dessus des villages dissidents comme « bombes démonstratives ». A d’ autres endroits, les rebelles, enfermés dans des cases, sont brûlés vifs. » Ce paragraphe sera cité à l’ Assemblée le lendemain par Mezerna, député MTLD, et par Lamine Gueye, toujours membre de la SFIO, sans parvenir à ébranler une majorité parlementaire décidée à soutenir la répression et toutes ses horreurs et illégalités.

 

MASSACRES ET ENQUETES EN COTE-D’IVOIRE

 

(p.149) Entre Bouaflé et Dimbokro s’était placée la tentative d’arrestation de Houphouët lui-même, chez lui, à Yamoussoukro, le 27 janvier. Mais Houphouët, instruit par le précédent des députés malgaches, refuse de suivre ce juge Pautrat qui invoque à son tour un « flagrant délit » (de la veille…). D’Arboussier, secrétaire général du RDA, présent aux côtés de Houphouët,

parle de forfaiture, et, à ce qu’il semble, les policiers présents hésitent à exécuter les ordres de Pautrat. Celui-ci doit s’en aller, bredouille. A peine la nouvelle connue, des milliers et des mil-

liers d’Africains se mettent en marche pour venir défendre Houphouët à Yammoussoukro… C’est alors que se prépare le massacre de Dimbokro et un autre crime. Il faut noter que parmi les forces de l’ordre figurent en Côte-d’Ivoire ceux qu’on appelle les Alaouites, autrement dit des hommes employés autrefois dans la police française de Syrie-Liban, et qui ont suivi l’armée française dans sa retraite. A leur tête, un certain colonel Lacheroy, dont on entendra encore parler dans la guerre d’Algérie. C’est à eux qu’est attribué, avec toute vraisemblance,

le meurtre du sénateur RDA Biaka Boda, « disparu » à Bouaflé, alors qu’il se rendait à Abidjan, et dont les restes ne seront découverts qu’en juillet. Mais à Dimbokro, où le commandant de cercle fait tirer sur une foule qui manifestait devant la résidence, il apparaît que, en dehors des forces de l’ordre, ce sont des civils européens qui ont tiré’, parmi eux, on cite le juge Darras. Les moeurs de la magistrature coloniale sont décidément plus proches de celles de la police que de la justice.

 

(p.156) Néanmoins, les morts de Côte-d’Ivoire ne sont pas les seules victimes de la répression en AOF. Au Tchad, on compte vingt morts à Mondou le 18 avril 1952, au Dahomey (Bénin

aujourd’hui), deux morts à Porto-Novo en avril 1951 ; au Togo, dix morts à Vogan en 1951, d’autres morts à Conakry lors des manifestations contre les truquages électoraux en 1951 et 1954… La liste n’est pas exhaustive. On remarquera seulement que les massacres cités sont tous postérieurs au ralliement de Houphouët, preuve que la répression vise bien les masses, plus que les dirigeants. Parmi ces derniers, le virage à droite du 18 octobre 1950 n’ a pas été accepté par tous aussi aisément. Outre d’ Arboussier qui va rompre avec le RDA officiel (pour

un temps), la section camerounaise, l’Union des populations du Cameroun (UPC), se refuse à rentrer dans le rang, et continue à revendiquer l’indépendance et à s’adresser à l’ONU – puisqu’il s’agit d’un territoire sous tutelle. Conséquent avec sa nouvelle politique, Houphouët la fera exclure en juillet 1955, juste au moment où le pouvoir vient de la dissoudre 17 ! Il en

résultera la seule guerre de libération qui ait été tentée dans les colonies françaises au sud du Sahara, et qui se prolongera au-delà de l’indépendance truquée de 1960.

 

(p.157) Après cela, on peut sans doute juger que la décolonisation au sud du Sahara a été relativement moins sanglante qu’ailleurs – très relativement, comme on a vu. Encore faudrait-il insister sur cette donnée de fait que, outre les victimes africaines, les centaines de milliers de morts d’Algérie ont pesé d’un poids décisif pour que soient obtenues les concessions partielles de 1956 (loi-cadre) et 1958 (Communauté française) avant les indépendances de 1960. Plus encore, s’il est vrai qu’il n’y a pas eu ici des milliers de massacrés, en revanche, l’indépendance, tout comme à Madagascar, a été octroyée à des gouvernements sûrs, à des hommes déjà englués dans beaucoup de compromissions avec le pouvoir métropolitain. C’était déjà un mauvais départ. Quant aux deux exceptions, là où l’indépendance a été prise,

et non octroyée, Guinée en 1958 et Mali en 1959, la reconquête, en quelque sorte, est venue plus tard. . .

 

MAROC ET TUNISIE

(p.159) Cependant, de tels avertissements ne sont pas entendus à Paris. Les massacres ne s’arrêtent pas. Il y en aura d’autres, au Maroc, en décembre 1952, plus encore d’août 1953 à 1955, en Tunisie, de janvier 1952 à août 1954, avant que la IVe République, déjà engluée dans la guerre d’Algérie, ne reconnaisse leur indépendance – précisément pour pouvoir se concentrer sur cette guerre. Ce sont là des indépendances dont nous sommes bien placés, en 1994, pour mesurer à quel point elles se sont révélées profitables pour un certain nombre de capitalistes français. Or, dans ces deux protectorats, dès 1945, Paris avait affaire à des interlocuteurs tout prêts à cette indépendance dans l’interdépendance, selon la formule adoptée par Edgar Faure en octobre 1955 pour le Maroc. D’ ailleurs, Mohamed V et Bourguiba, à qui la France a fini par remettre le pouvoir, étaient déjà en 1945 des nationalistes modérés.

(p.165)

La torture aux colonies ne surgit pas brusquement au cours de la guerre d’Algérie aux heures sombres de Lacoste et Massu associés. Elle est, elle a été permanente. Bien entendu, la IVe République officiellement la désavoue; et cependant elle ne s’interrompt guère, même si les ministres s’efforcent de l’occulter ou de la nier. Si l’objectif était bien, comme l’a écrit plus

tard – et toujours avec fierté ! – Georges Bidault, d’« écarter toute menace de dislocation ou d’affaiblissement de la présence française en aucun des territoires dont le gouvernement

/celui de juin-novembre 1946] avait reçu le dépôt « , et qu’il (p.166) n’allait « pas sans peine)), comme le dit le même auteur, l’emploi massif de la torture a été un des principaux moyens

pour retarder une échéance dont le caractère inéluctable était déjà constaté en 1946.

Le scandale devient vite intolérable, parce que ces monstruosités, largement pratiquées au Vietnam, après l’Algérie de 1945, n’ont pas été ignorées du pouvoir, qui les couvre. Rappelons

qu’en 1947, on avait commémoré le cinquantenaire de l’affaire Dreyfus. Or si, en ces temps lointains, un ministre avait pu proclamer « Il n’y a pas d’affaire Dreyfus « , la version 1948 de

cette attitude devient, dans la bouche de Paul Coste-Floret, alors ministre de la France d’outre-mer : « Ne parlons pas de tortures par respect pour ceux qui les ont subies « , ces derniers ne

pouvant être que les résistants français, jamais les résistants malgaches ou vietnamiens. Mais en procédant ainsi, aux applaudissements de la majorité dont nous avons tracé les contours,

ne selivre-t-on pas à une entreprise de destruction du sens moral de toute la société française ? A cette date, divers journaux, L’Humanité, Franc-Tireur, La Défense, ont déjà publié des

photographies insoutenables. En 1949, les témoignages sur les horreurs commises au Vietnam se multiplient – après ceux concernant celles de Madagascar. Témoignage chrétien publie un

reportage très documenté, de Jacques Chégaray, et que son journal primitif, L’Aube (MRP), avait refusé. Le journaliste a vu dans un poste avancé une « machine à faire parler « , que lui montre un officier : c’est une dynamo, autrement dit ce que l’on appellera la « gégène  » pendant la guerre d’ Algérie. Chégaray ajoute : « Ce qui m’a frappé dans la découverte de cette

torture, c’est qu’elle est admise, reconnue, et que nul ne s’en formalise. Dans les trois cas cités plus haut, je me suis présenté comme journaliste de France. L’on savait donc que je venais

pour m’informer, pour noter les informations, pour les transmettre dans la presse. Mais chaque fois, on m’ a présenté la chose comme normale… Le colonel était bien étonné d’ailleurs que l’on se formalisât pour si peu…  » Le 12 août 1949, le premier des articles de Paul Mus, qui vont se succéder pendant plusieurs mois, porte en titre, et en gros caractères : « NON, PAS

ÇA. ! »

(p.167)

Mais ce qui frappe l’opinion de gauche, ce sont, (p.168) les méthodes dignes de la Gestapo employées une fois de plus pour arracher des aveux. Voici le témoignage d’un des avocats

français qui ont participé à la défense des nationalistes algériens, Pierre Braun. « L’usage de la torture était tout à fait systématique. A ce moment, le supplice à l’électricité n’était pas très

répandu. La torture la plus employée était celle de la « baignoire ». C’était également l’utilisation d’objets divers, bâtons et bouteilles enfoncés dans l’anus. J’avais appris que quelqu’un avait été arrêté et j’étais allé voir un juge d’instruction qui s’appelait Bavoillot. J’avais réussi à savoir que celui que je cherchais se trouvait dans les locaux de la Sûreté à Blida. Bavoillot me dit, très joyeux : « Vous savez ce qu’on est en train de faire à votre client ? On est en train de le faire asseoir sur une bouteille, il paraît qu’il aime ça. » » Ainsi, comme à Madagascar en 1947, justice et policiers tortionnaires travaillent la main dans la main, les premiers couvrant, parfois encourageant les seconds. C’est pourquoi, au procès de Blida, le dernier de la série, en novembre-décembre 1951, viennent témoigner pour les accusés, et contre la torture, non seulement Marcel Dufriche de la CGT, mais aussi Claude Bourdet et l’abbé Pierre, tandis que Jean-Marie Domenach et Albert Camus envoient des lettres de protestation au président du tribunal.

La torture est donc installée partout dans l’Union française telle qu’ elle existe réellement. Elle est en quelque sorte consacrée, car si tous ces crimes ont été révélés, si des tortionnaires

ont été identifiés, aucune sanction n’a jamais été prise sérieusement. Aucun de ces fonctionnaires n’est passé en justice, pas même devant une commission paritaire habilitée à juger de leur comportement professionnel. De temps à autre, on a déplacé ou muté l’un d’eux. Ainsi Marcel de Coppet a-t-il finalement révoqué Marcel Baron, le chef de la Sûreté à Madagascar en 1947, mais il lui reprochait surtout de ne pas l’ avoir averti en temps voulu de l’imminence de l’insurrection. Après quelques allers et retours, Baron s’est installé aux Comores (d’où il avait précédemment tiré quelques auxiliaires de police) et y est mort

tranquillement avant leur indépendance. Les policiers en fonction à Alger en l950, et qui le seront encore en l954, Costes, Havard, Touron, Forcioli, Carcenac, seront rappelés et mutés

par Mendès France en janvier l955, et ce sera un des chefs (p.169) d’accusation de la droite contre lui quand il sera renversé, peu après. Mais eux non plus n’auront jamais à rendre compte d’un comportement contraire aux principes de la Constitution. Tout cela était pourtant bien connu du pouvoir. Quand J.-M. Domenach écrivait dans Esprit en juillet 1949 : « Au sein du MRP et du parti socialiste, jusque parmi les indépendants de droite, nous connaissons des hommes qui pensent à peu près comme nous sur l’Union française, mais Qui n’osent le dire tout haut », il va de soi que ceux-là connaissaient les méthodes gestapistes en usage. –

 

(p.169)

Naissance d’un racisme d‘Etat

 

Dans la même période, et avec les mêmes complicités – à moins Qu’il ne s’agisse d’une impulsion -. on voit monter très vite le racisme antimaghrébin, plus exactement anti-algérien. Dès septembre 1952, sous le ministère de « ce bon M. Pinay ».,comme disent certains, Les Temps modernes sont en mesure de (p.170) dresser un premier bilan, auquel j’emprunte les précisions qui suivent; il est établi par Henri Moscat et Marcel Péju.

 

(p.171) Le gouvernement se préoccupe, lui, d’organiser les contrôles policiers, les rafles, l’interdiction de leurs manifestations : par exemple celle qui était prévue le 8 décembre 1951, en vue d’une réception au Vel’ d’Hiv’ des délégations arabes présentes à une session de l’ONU qui se tenait à Paris. Pour l’empêcher, il y aura pas moins de 6 000 arrestations ! Il est également significatif qu’ au lendemain de la manifestation contre le général Ridgway (le commandant des forces alliées en Europe), le 28 mai 1952, la préfecture de Police, dans son décompte des quelque 700 arrestations opérées, mette à part « 85 Nord-Africains ».

Les organisations politiques algériennes se retrouvent dans cette immigration ; mais c’ est le MTLD qui prédomine indiscutablement. La participation des ouvriers algériens aux syndicats CGT est massive et combative. Quelques-uns d’entre eux s’inscrivent aussi au PCF – parfois en pratiquant la double appartenance. L’illégalité des saisies de journaux, relevée par Jacques Fauvet à propos de celles de décembre 1947, prend une allure systématique quand il s’agit de la publication du MTLD, L’Algérie libre, saisie trois fois sur quatre à Paris, oU elle s’est transférée faute de pouvoir paraître en Algérie. De même, un livre comme celui de M.C. Sahli, L’Algérie accuse, est purement et simplement interdit.

 

La participation disciplinée des ouvriers algériens MTLD aux manifestations traditionnelles de la classe ouvrière française, les ler-Mai ou l4-Juillet, exaspère tout autant les pouvoirs publics. Enfin, le l4-Juillet l953, à l’issue du défilé, la police tire et tue six ouvriers algériens. Moyennant quoi, l’ année suivante, le ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, interdit le défilé, et le 14-Juillet commence à devenir un rite vidé de signification. C’est ainsi qu’avant la guerre d’Algérie prend naissance un racisme que l’on est en droit de qualifier de racisme d’État, comme on a parlé, à juste titre, dans l’Italie de l969, de « massacre d’État ». Il a pour raison profonde le fait que les travailleurs algériens ont fait leurs les valeurs révolutionnaires dont la France se vante si volontiers : en réponse, un pouvoir qui, certes, s’en revendique rhétoriquement, mais pratique l’inverse, (p.172) on l’a vu, s’acharne sur eux, notamment à l’occasion de la répression des grands mouvements ouvriers qui jalonnent cette période. Nombre de morts qui tombent alors sous les balles de la police sont des Algériens. On mentionnera seulement deux exemples hautement parlants, qui s’ajoutent aux six victimes du

14 juillet 1953. Le 28 mai 1952, lors de la manifestation déjà évoquée contre Ridgway, il y a un mort : c’est un ouvrier algérien. Le 1er juin 1958, lors de la dernière manifestation sous la

IVe République, que le Parlement enterre ce jour-là pour s’en remettre à de Gaulle, il y a aussi un mort parmi ceux qui se rassemblent contre le Général : c’est un ouvrier algérien de Saint-

Denis. Et combien d’ autres, tués ou blessés ? Il importe aujourd’hui de rappeler la part qui a été celle de l’immigration algérienne dans toutes les luttes, syndicales ou politiques, progressistes de la IVe République, ces luttes qui l’ont empêchée de dériver autant que certains – un Pinay, par exemple – l’auraient voulu…

 

CONCLUSION : CONTRE LA « REVISION » DE L’HISTOIRE COLONIALE

 

(p.173) I1 est aisé de dire, non sans quelque emphase du discours, que les sacrifices de tous ces milliers et milliers de morts n’ont pas été vains puisque la décolonisation a eu lieu, en fin de compte. Mais ici, nous sommes obligés d’insister sur l’autre aspect, c’est que toutes ces tueries n’ont pas non plus été sans résultat puisque l’impérialisme français (nous nous limitons à lui) a largement survécu aux indépendances, qu’elles aient été conquises ou – apparemment – octroyées. Et, pour commencer par le trait le plus visible, la France est aujourd’hui la seule puissance ex-colonisatrice de l’Afrique à disposer sur ce continent de bases militaires permanentes : Sénégal, Côte-d’Ivoire, Tchad, Centrafrique, Gabon, Djibouti, Mayotte, liste qui laisse à part l’encadrement de certaines armées par des « conseillers militaires » comme au Togo, hier à Madagascar dans les derniers temps de Ratsiraka, longtemps au Zaïre. Donnée archi-connue, tout autant que les interventions ponctuelles, à Kolwezi au profit de Mobutu en 1978, au Tchad, au Gabon il n’y a pas si longtemps, en Guinée au début de 1986, etc. Nous ne parlons pas à cet égard de la participation à des interventions collectives sous l’égide de l’ONU qui relèvent d’un tout autre chapitre.

 

 

Chronologie sommaire, 1942-1954

 

1942

8 novembre : débarquement anglo-américain au Maroc et en Algérie.

22 décembre : message des représentants musulmans algériens aux autorités françaises.

 

1943

2 février : capitulation allemande à Stalingrad.

31 mars : remise au gouverneur Peyrouton du « Manifeste du peuple algérien « .

7 mai : entrée des Alliés à Tunis.

11 mai : à Tunis, Moncef bey est déposé par les autorités militaires françaises.

11 juin : remise au gouverneur Catroux de l’ additif au « Manifeste du peuple algérien ».

Juin : en AOF, le gouverneur vichyste Boisson est limogé.

23 décembre : au Maroc, fondation du parti de l’Istiqlal.

 

1944

11 janvier. remise au sultan du Maroc du Manifeste de l’Istiqlal, adressé aussi au résident général Gabriel Puaux.

28 janvier. Puaux et Massigli, commissaire aux Affaires étrangères du gouvernement d’Alger. rendent visite au sultan.

Nuit du 28 au 29janvier, arrestation de Balafredj et de plusieurs dirigeants nationalistes marocains.

29 janvier. manifestations réprimées à Rabat-Salé et Casablanca.

30 janvier-7 février. insurrection de Fès (50 morts ?).

30 janvier-8 février. conférence de Brazzaville.

7 mars : en Algérie, ordonnance sur 1’« élargissement » de la citoyenneté (permettant l’accès à la citoyenneté française d’environ 60 000Algériens).

14 mars : en Algérie. fondation des Amis du Manifeste et de la liberté (AML).

3 juin : naissance du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) sous la présidence de de Gaulle (col. : Pleven ; AE : Massigli).

6 juin : débarquement allié en Normandie.

10 juillet : création du syndicat agricole africain en Côte-d’lvoire.

28 août : de Gaulle à Paris.

2 septembre : nouveau gouvernement de Gaulle (col. : Pleven ; AE : Bidault).

14 novembre : remaniement du gouvernement de Gaulle (col. : F. Giaccobi).

1er-2 décembre : massacre de Thiaroye au Sénégal.

 

1945

22 février : Manifeste du peuple tunisien.

3-4 mars : conférence des AML à Alger.

9 mars : coup de force japonais en lndochine.

22 mars : fondation de la Ligue arabe au Caire.

24 mars : déclaration du GPRF sur l’.Indochine, première apparition de l’Union française.

26 mars : Bourguiba quitte la Tunisie.

23 avril : déportation de Messali Hadj.

25 avril : ouverture de la conférence de San Francisco qui va créer l’ONU.

28 avril : exécution de Mussolini.

30 avril : suicide de Hitler.

1er mai : manifestations nationalistes à Alger, Oran, Damas.

Beyrouth.

 

8 mai : capitulation de l’ Allemagne nazie. Manifestations nationalistes en Algérie, réprimées à Sétif, Guelma, Bône.

8 mai-15 juin : insurrection et répression militaire dans le Constantinois.

29-31 mai : tentative de reconquête de Damas par l’armée française, stoppée par l’ultimatum anglais, qui impose l’évacuation des troupes françaises.

Juin : Mohamed V , le sultan du Maroc, en visite en France.

6 et 9 août : explosion de bombes atomiques américaines sur Hiroshima et Nagasaki.

14 août : annonce de la capitulation japonaise.

17 août : l’amiral Thierry d’ Argenlieu est nommé haut commissaire en Indochine, et le général Leclerc commandant des troupes.

29 août : ordonnance sur la participation des colonies aux élections pour l’ Assemblée constituante en France.

2 septembre : signature de la capitulation japonaise à bord du cuirassé américain Missouri. A Hanoi, proclamation de l’indépendance du Vietnam.

9 septembre : les troupes chinoises entrent au Vietnam-Nord.

24 septembre : reprise des bâtiments administratifs de Saigon par les Français avec l’ aide des Anglais.

24-26 septembre : au Cameroun, grèves de Douala et tentatives de putsch des colons blancs (ils seront désarmés seulement le 9 octobre).

5 octobre : Leclerc à Saigon.

16-17 octobre : manifestations et morts à Conakry.

21 octobre : élections à la Constituante. La gauche obtient la majorité.

12 novembre : à Paris, meeting pour l’amitié entre les peuples français et vietnamiens avec l’écrivain Andrée Viollis.

21 novembre : nouveau gouvernement de Gaulle (col. : J. Soustelle; AE : G. Bidault).

 

1946

20 janvier : de Gaulle démissionne.

26 janvier. gouvernement Gouin (FOM : Moutet; AE : Bidault).

Février : fondation à Paris du Mouvement démocratique de rénovation malgache (MDRM).

6 mars : accords Hô Chi Minh-Sainteny à Hanoi. Leclerc débarque à Haiphong.

 

21 mars : les députés malgaches à la Constituante demandent l’indépendance de Madagascar dans le cadre de l’Union française.

11 avril : abolition du travail forcé dans les colonies françaises (loi Houphouët-Boigny).

12 avril : création du FIDES (Fonds d’investissement et de développement économique et social des territoires d’outre-mer).

25 avril : loi accordant la citoyenneté à tous les ressortissants de l’Union française (loi Lamine Gueye).

5 mai : la première Constitution est rejetée par référendum ; l’outre-mer a voté pour.

19 mai : arrivée à Tananarive du gouverneur Marcel de Coppet et manifestation nationaliste.

2 juin : élections à la seconde Constituante.

23 juin : gouvernement Bidault (FOM : Moutet; AE : Bidault).

1er juillet : création du Padesm à Madagascar.

6juillet-1er août : conférence franco-vietnamienne de Fontainebleau : c’est un échec.

20 juillet-3 août : états généraux de la colonisation à Paris, dominés par les ultra-conservateurs.

Août : retour des tirailleurs malgaches à Madagascar.

27 août : déclaration de de Gaulle et discours d’Herriot pour la défense de la colonisation française.

14 septembre : signature à Paris du modus vivendi Hô Chi Minh-Moutet.

21 septembre : vote de la deuxième Constitution qui crée l’Union française.

13 octobre : référendum ratifiant la Constitution.

17 octobre : Hô Chi Minh de retour à Hanoi.

18-21 octobre : congrès de Bamako qui fonde le Rassemblement démocratique africain (RDA).

10 novembre : élections législatives.

23-27 novembre : bataille de Haiphong et bombardement par la marine; 6 000 morts.

5 décembre : attaque française sur Da Nang.

16 décembre : gouvernement Blum (AE : Blum; FOM : Moutet).

19-24 décembre : bataille de Hanoi, le Vietminh échoue.

23 décembre : d’ Argenlieu de retour à Saigon.

 

1947

2 janvier : interview de d’ Argenlieu à France-Soir on ne peut plus traiter avec Hô Chi Minh.

Début janvier : Moutet et Leclerc en mission au Vietnam.

16janvier : Vincent Auriol est élu président de la République.

28 janvier : gouvernement Ramadier (AE : Bidault; FOM : Moutet).

5 mars : Bollaert est nommé haut-commissaire en Indochine à la place de d’ Argenlieu.

18 mars : appel de Stockholm contre la bombe atomique.

18-22 mars : débats à l’ Assemblée nationale sur les crédits

militaires pour la guerre au Vietnam : les communistes votent contre, leurs ministres s’abstenant.

29 mars (au soir) : début de l’insurrection à Madagascar.

30 mars : élections au Conseil de la République à Madagascar. A Moramanga, massacre de la population civile malgache par l’armée : 2 000 morts?

3 avril-20 mai: les insurgés malgaches occupent Vohipeno, dans le Sud.

7-8 avril : émeute des tirailleurs sénégalais à Casablanca : plus de 60 morts.

7 avril : à Strasbourg. fondation du Rassemblement du peuple français (RPF) par de Gaulle.

10 avril : discours du sultan du Maroc à Tanger.

12 avril. à Tananarive. arrestation des députés Joseph Ravoahangy et Jacques Rabemananjara. Le MDRM est dissous à Madagascar .

16 avril : à Paris. Conseil des ministres orageux sur Madagascar : la rupture est évitée cependant.

16-23 avril : arrivée de renforts à Madagascar.

20-30 avril. voyage de Vincent Auriol en Afrique (Dakar et Bamako).

5 mai : les ministres communistes sont exclus du gouvernement.

5-8 mai : à Madagascar. massacre de Moramanga : 165 morts.

12 mai : le MDRM est dissous en France.

14 mai: le général Juin est nommé résident général au Maroc.

15 mai : discours colonialiste de de Gaulle à Bordeaux.

31 mai : ramené de la Réunion en France. Abd el-Krim

s’évade à Suez et se réfugie au Caire.

6 juin : l’ Assemblée nationale lève l’immunité parlementaire du troisième député malgache. Joseph Raseta. aussitôt arrêté.

 

18 juin : à Madagascar» I’armée dégage Ies abords de Tamatave.

5 août : en Tunisie, grèves et manifestations à Sfax : 29 morts.

15 août : indépendance de I’Inde et du Pakistan.

20 septembre : vote du statut de I’ Algérie.

12 octobre : de Gaulle a Alger s’adresse aux « bons Français ».

19-26 octobre : élections municipales ; en Algérie» succès des nationalistes.

28 novembre : gouvernement Robert Schuman (AE : Georges Bidault; FOM : Paul Coste-Floret).

6 décembre. rencontre Bollaert-Bao Dai en baie d’Along.

 

1948

11 février : Marcel-Edmond Naegelen est nommé gouverneur de l’ Algérie.

4- 11 avril : élections truquées pour l’ Assemblée algérienne.

5 juin : signature des accords de la baie d’Along avec Bao Dai.

20 juillet : à Madagascar, le dirigeant des insurgés du Sud» Michel Radaoroson, est tué.

2 septembre : a Madagascar, le dirigeant des insurgés du Nord, Victorien Razafindrabe, est fait prisonnier (il mourra peu après en prison).

11 septembre : gouvernement Queuille (AE : Robert Schuman; FOM : Paul Coste-Floret).

3 octobre : à Madagascar, verdict dans le procès des parlementaires : Ravoahangy et Raseta sont condamnés a mort.

 

1949

2-6 janvier. deuxième congrès du RDA à Abidjan.

22 janvier. les communistes chinois entrent a pékin.

6 février : heurts a Treichville (Abidjan) entre RDA et partisans de Djaument.

7 février. à Abidjan, arrestation de huit membres du comité directeur du Parti démocratique de Côte-d’ Ivoire, section du RDA.

3 mars : en Côte-d’Ivoire, incidents de Ferkessédougou : cinq morts.

8 mars : à Paris, Auriol et Bao Dai signent les accords reconnaissant l’indépendance du Vietnam, sous la protection de l’armée française.

 

4 avril : signature du pacte atlantique.

20-25 avril : premier congrès des « partisans de la paix ».

Mai-juin : mission du général Revers au Vietnam et rapport pessimiste.

29 juin : publication de la lettre de Herriot à Auriol de janvier, lui signalant les irrégularités du procès des parlementaires malgaches.

7 juillet : la Cour de cassation confirme le verdict de Tananarive.

15 juillet : Auriol gracie les parlementaires malgaches.

9 septembre : Bourguiba de retour à Tunis.

1 er octobre : proclamation de la République populaire de Chine.

28 octobre : gouvernement Bidault (AE : Robert Schuman ; FOM : Letourneau).

12-29 décembre : grève de la faim des détenus RDA de Grand-Bassam.

21-24 décembre : marche des femmes sur la prison de Grand-Bassam.

 

1950

21 janvier.

. en Côte-d’Ivoire, fusillade de Bouaflé : trois morts.

27 janvier : tentative d’arrestation de Félix Houphouët-Boigny à Yamoussoukro.

28 janvier. en Côte-d’Ivoire, « disparition » du sénateur RDA Biaka Boda.

31 janvier. en Côte-d’Ivoire, fusillade de Dimbokro : quatorze morts.

2 février : en Côte-d’ Ivoire, fusillade de Séguéla : trois morts.

16 février : l’Assemblée nationale décide l’envoie d’une mission d’ enquête parlementaire en Côte-d’ Ivoire.

2-8 mars . violents débats à l’ Assemblée nationale pour le vote d’une loi contre le « sabotage », en fait contre les actions s’opposant à la guerre du Vietnam.

10 avril : discours de Robert Schuman à Thionville sur la Tunisie.

13 juin : le nouveau résident généra1 en Tunisie, périllier, annonce un programme de réformes.

25 juin : début de la guerre de Corée.

13 juillet : gouvernement Pleven (AE : Robert Schuman; FOM : François Mitterrand).

 

18juillet-25 août : la commission d’enquête parlementaire se rend en Côte-d’Ivoire.

17 août : en Tunisie, ministère Chenik avec participation du Néo-Destour.

9-10 octobre : au Vietnam, défaite française de Cao Bang.

18 octobre : désapparentement du RDA.

Octobre : voyage infructueux du sultan du Maroc en France.

20 novembre : grève d’Enfidaville en Tunisie : sept morts.

5 décembre. de Lattre de Tassigny est nommé haut-commissaire au Vietnam.

12 décembre : au Maroc, le général Juin expulse les membres nationalistes du Conseil du gouvernement.

 

1951

Janvier-février. agitation au Maroc organisée par la résidence générale, pour contraindre le sultan à abdiquer.

12 février : en Gold Coast (Ghana), Kwane Nkrumah prend la direction du gouvernement autonome.

24-25 février. au Maroc, le sultan cède aux exigences de Juin et désavoue l’Istiqlal.

9 mars : gouvernement Queuille (AE : Robert Schuman; FOM : François Mitterrand).

17 juin : élections législatives, truquées en Algérie et en Afrique noire.

8 août : gouvernement Pleven (AE : Robert Schuman ; FOM : Louis Jacquinot).

27 août : au Maroc, le général Juin est remplacé par le général Guillaume.

15 décembre. note française au gouvernement tunisien : fin de non-recevoir quant aux réformes demandées.

 

1952

11 janvier. mort de de Lattre de Tassigny.

13 janvier : arrivée à Tunis du résident de Hautecloque, qui remplace Périllier.

14 janvier : plainte tunisienne à l’ONU.

16 janvier. le congrès du Néo-Destour est interdit.

18 janvier. Habib Bourguiba est arrêté et déporté à Tabarka.

22 janvier. manifestations et grèves en Tunisie. Le colonel Durand est tué à Sousse. Au moins dix-sept morts tunisiens.

28 janvier-1er février. ratissages du cap Bon.

 

6 février : à l’ Assemblée nationale, les députés RDA s’ apparentent à l’UDSR de Pleven-Mitterrand.

6 mars : gouvernement Pinay (AE : Robert Schuman ; FOM : Pierre Pflimlin).

25-26 mars : à Tunis, M’hamed Chenik et les ministres présents sont arrêtés.

9 septembre : lettre du bey de Tunis à Vincent Auriol, sans résultat.

3 novembre : grève générale en AOF pour le code du travail.

22 novembre : le code du travail pour l’ outre-mer est enfin voté.

3 décembre : grève générale en Tunisie.

5 décembre : assassinat du dirigeant syndical tunisien Ferhat Hached par les terroristes de la « Main rouge ».

8-9 décembre : à Casablanca, manifestations de protestation contre l’assassinat de Ferhat Hached. Répression sanglante du général Guillaume, interdiction de l’Istiqlal, fermeture de la

Bourse du travail.

 

1953

7 janvier : gouvernement René Mayer (AE . Georges Bidault ; FOM : Louis Jacquinot).

5 mars : mort de Staline.

28 juin : gouvernement Laniel (AE : Georges Bidault ; FOM : Louis Jacquinot).

14 juillet : à Paris, la police tire à la fin du défilé populaire : six ouvriers algériens et un ouvrier français tués.

27 juillet : armistice de Panmunjon en Corée.

20 août : déposition du sultan du Maroc, déporté en Corse, par le général Guillaume.

21 août : Ben Arafa est proclamé sultan du Maroc.

11 septembre : premier attentat contre Ben Arafa (d’ autres suivront).

22 septembre : à Paris, démission de François Mitterrand, ministre d’État, en désaccord avec la politique marocaine.

26 septembre : en Tunisie, de Hautecloque est remplacé par Voizard.

22 décembre : René Coty est élu président de la République.

 

1954

26janvier : Mohamed V est déporté de Corse à Madagascar.

18 février. à Berlin, la conférence des Quatre décide une conférence à Genève sur les problèmes asiatiques.

13 mars-7 mai : défaite de l’armée française à Diên Biên Phû.

26 avril : ouverture de la conférence de Genève.

20 mai : au Maroc, le général Guillaume est remplacé par Francis Lacoste.

18 juin : gouvernement Mendès France (AE : Mendès France ; FOM. Robert Buron).

20 juillet : signature des accords de Genève, fin de la guerre du Vietnam.

31 juillet-3 août : Pierre Mendès France en Tunisie : annonce de la reconnaissance de l’autonomie interne.

1er novembre : début de la guerre d’Algérie.

Novembre : fin de la guérilla en Tunisie. .

 

http://e.rambel.free.fr/madagascar/history_between_brackets.html

The forgotten massacres of Madagasikara

 

One hundred thousand deads, this is the estimate of the number of victims of the French repression in Madagasikara in 47 x 48. A dirty war ignored in France, thirteen years before the proclamation of the independence of the « big Island « .

 

Fifty years ago, France repressed the Insurrection

 

 

On the night of the 29th of march 47, started the rebellion against the french presence. At Moramanga, on the Toamasina-Antananarivo railway, the insurgents attacked senegalese Snipers, through failing to take their camp.

Several officers were killed in their quarters. Further action took place close to Manakara against areas where the French lived, again with limited success.

This events were enough to spark the fight of the rural masses who were hostile to the French administration and the colonists, through it is true that since the end of the conquest of Madagasikara in 1896, Malagasy national sentiment stayed alive.

Like other colonies else where, the Second War had weakened the domination of France. From Vichy power passed to the English, them to the Free French. But if the latter granted some freedoms, they imposed on the population a war effort considered unbearable.

 

Colonial War

 

Added to discontent caused by the conscription of manual labor, shortages and inflation was the resentment of Malagasy ex-soldiers who had been repatriated despite their long years of service to a France they considered to be ungreatful . Finding leaders among this soldiers, the revolt spread, taking advantage of the small number of French soldiers in the colony at most 6 000 men.

However in mid-April, the first reinforcement, a total of 18 000 men -parachutists an African snipers – arrived. The Ramadier governement wanted to quickly get on the situation. Facing a modern army whose nombers rose to 30 000 men the insurgents were equiped with assegais, machetes and few rifles, the war continued, however, until the end of 1948 and was accompanied by a pityless repression. It struck first at the M.D.R. – Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache (Democratic movement for the Rebuilding of Malagasy) – a legal party who had three deputies in the Assembly that had been elected in november 1946. It sought independance through negotiations. Hostile to a revolt provokek by secret societies PANAMA – Patriotes Nationalistes Malgaches (Malagasy Nationalist Patriots) – and JINA (the name of a bird), it had openly warned its militants against armed struggle.

But for the holders of French politic power the opportunity to crush a popular naionalist party was to tempting. Militants, elected representatives of the M.D.R.M were hunted and tortured despite their parliamentary immunity, deputies Ravoahangy and Rabemananjara were arrested in Antananarivo on the 12th of April. The 6th of June, a third Raseta sufferd the same fate upon living the Palais Bourbon where the majority of his colleagues had just voted to take away his imunity, on which only the communist and overseas deputies had opposed.

In Madagascar, French troops waged a real colonial war of which the French press spoke very little. The French stayed ignorant of the reconquest and the atrocities that were committed. The cost was particularly heavy. 1 900 Malagasy having « collaborated with the French » were killed by the insurgents, as well as 500 soldiers and colonists. the number of independence activists is an another story: combats, massacres, the burning of villages, tortures, famine would have killed 100 000 people. At the end of 1948, General Garbey, the French chief of staff spoke of 86 000 victims, but in 1960, this official figure was 11 342 dead !…

 

« Terrifying » reprisals

 

 More revealing than figures is the exposition of the methods used two years after the end of the Nazi Barbarism. An extract from an article generally hostile to the rebels published in France-Soir, on the 8th of May 1947 and read in the french parliament by the socialist Lamine Gueye to the fury of his colleagues give us an idea : « The reprisals are terrifying. Malagasy prisoners have been put in planes and thrown out above rebel villages us « warning bombs ». In other places, the rebells were locked in cabins and burnt alive.

« Methods which were later use in Algeria were employed », stated J. Planchais, historian (1).

« All of this is still unknown : One 6th grade book out of two doesn’t even allude to the Malagasy rebellion in their chapter about decolonisation. However this event shows how the IVth Republiik couldn’t admit the emancipation of people in his colonial empire, dressed as « French Union ». the first independentist revendications, France always reacted with brutality. Scared of being weaked through the loss of her colonies she failed wanting keep them too much. »

Jean-Claude MUTEAU , historien

(1) L’Empire embrasé, Denöël Paris 1990

 

http://www.parkland.sd63.bc.ca:1084/world_conflicts.htm

1900-1940 FRENCH COLONIES

 

Rummel: Democidal deaths among forced laborers in all the French colonies: >200,000

Adam Hochschild, Leopold’s Ghost, (1998) estimates a 50% population loss in the rain forest due to colonial brutality. Robert July, A History of the African People, 1974, reports a 1926 population estimate of 3.1M in all of French Equatorial Africa. The 1946 Census found 25% of the French Equitorial African population (1054T/4131T) in Congo and Gabon, the forest territories. That indicates a 1926 forest population of 0.8M, and therefore, an earlier death toll of 800,000.

 

Worker deaths while building the Congo-Océan Railroad, French Equatorial Africa, 1921-32: Basil Davidson, Africa in History (1991): Official: 14,000 ; Coquéry-Vidrovitch: 20,000; Adam Hochschild, Leopold’s Ghost, (1998): 20,000.

 

Congo-Brazza: atrocités françaises

http://vospiresamis.com/PafpgEscal/PAFPointeNoire1.html   :

 

Dans ce contexte de ruine économique et politique interviennent les grandes explorations africaines au XIXe siècle. En 1875, Pierre Savorgnan de Brazza entreprend son premier voyage, à l’époque où Stanley explore le cours principal du Congo. Il atteint le fleuve en 1879 en remontant le cours de l’Ogooué, explore la rive droite et atteint le Stanley Pool. En 1880 il passe un traité de protectorat (au profit de la France) avec le souverain Téké, le roi Makoko, et fonde le poste de MFoa qui deviendra plus tard Brazzaville. Le Parlement français ratifie l’accord en 1882, et la conférence de Berlin (1884-1885) reconnaît les droits de la France sur la rive droite du Congo. Le Congo et le Gabon sont alors réunis et placés sous l’autorité de Pierre Savorgnan de Brazza, nommé commissaire général. Celui-ci étend encore les possessions françaises vers le nord.

 

Le premier drapeau français flotte à Loango En 1891, création de la colonie du Congo français. Une période sombre commence alors pour les peuples du Congo. Livrée aux compagnies concessionnaires, chargées d’exploiter ses ressources, en particulier le caoutchouc et, dans une moindre mesure, l’ivoire, la colonie est le siège de tous les excès : réquisitions, pillage systématique des ressources, travail forcé, brutalités. Les révoltes, largement suscitées, sont noyées dans le sang. En 1905, le procès de deux administrateurs convaincu d’abus, Gaud et Toqué, soulève l’indignation à la Chambre des députés. L’administration coloniale lance une enquête, rapidement étouffée. En 1910, Brazzaville devient la capitale de l’Afrique Équatoriale Française (AEF), et les régions explorées par Brazza sont partagées en deux territoires : le Gabon et le Moyen-Congo. Pendant la Première Guerre mondiale, les Français mobilisent de nombreux soldats dans le Moyen-Congo. Ils se battent en Afrique et en Europe, où ils se distinguent par leur bravoure et leur vaillance. La fin de la guerre ne voit pourtant aucun changement du régime colonial. La construction du chemin de fer Congo-Océan s’avère un enfer : sur les 125 000 hommes recrutés de force, 25 000 meurent d’épuisement, de maladie ou victimes de mauvais traitements.

 


Colonialisme ou Esclavagisme ? Les conditions d’exploitation de la colonie expliquent que le nationalisme se est très tôt développé au Congo. En 1926, André Matsoua fonde une amicale chargée de venir en aide aux anciens combattants. Amicale qui se transforme rapidement en un mouvement de protestation et suscite un tel engouement que l’administration coloniale prend peur et fait incarcérer Matsoua. Ce dernier meurt en prison en 1942, dans des conditions restées obscures. Le mouvement matsouaniste se transforme alors peu à peu en parti politico-religieux. Le soulèvement de Brazzaville en 1940 permet le ralliement du Moyen-Congo au général de Gaulle. Brazzaville est décrété capitale de la France libre. De Gaulle confie l’AEF à Félix Éboué, ancien gouverneur du Tchad et premier administrateur d’Afrique centrale rallié à sa cause. En 1944, de Gaulle et Éboué réunissent les administrateurs coloniaux à Brazzaville pour évoquer l’avenir des colonies françaises. La conférence rejette totalement l’idée d’une indépendance, même lointaine, mais promet davantage de participation des Africains aux affaires locales.

 

de Gaulle – Brazzaville 1944 Le nationalisme prend réellement corps après la guerre. En 1945, élection du premier député congolais, Félix Tchicaya, à l’Assemblée constituante à Paris. Celui-ci fonde en 1946 le Parti progressiste congolais (PPC), section congolaise du RDA (Rassemblement démocratique africain). Tchicaya s’oppose à Jacques Opangault. L’un et l’autre sont pris de vitesse par l’abbé Fulbert Youlou, fondateur de l’UDDIA (Union démocratique de défense des intérêts africains) qui remporte les élections municipales de 1956. En 1958, référendum sur la Communauté française, le « oui » obtient 99 % au Moyen-Congo. Le Congo devient une République autonome, avec Fulbert Youlou pour Premier ministre. En 1959, des troubles éclatent à Brazzaville et l’armée française intervient. Fulbert Youlou est élu président de la République. Le 15 août 1960, l’indépendance du Congo est proclamée.

 

Fulbert Youlou
1917-1972

 

RFI grand’Ma Le régime de Fulbert Youlou exacerbe les tensions ethniques, déjà fortes lors de la marche vers l’indépendance, et manifeste un anticommunisme virulent. En août 1963, un soulèvement populaire, « les Trois Glorieuses « , organisé par les syndicats contraint Fulbert Youlou à la démission. Alphonse Massamba-Débat constitue un gouvernement provisoire avant de remporter les élections présidentielles de 1963. En 1968, profitant des désaccords entre le président et son parti, le capitaine Marien Ngouabi prend le pouvoir par la force et fonde le PCT (Parti congolais du travail). Il met en place une politique de type marxiste-léniniste. Les conflits ethniques et idéologiques se poursuivent et, en 1977, Marien Ngouabi est assassiné. Le colonel Joachim Yhombi-Opango, après avoir pris sa succession, démissionne en 1979. Quelques mois plus tard, le colonel Denis Sassou-Nguesso est à la tête du parti et de l’État. Malgré un discours marxisant et une pratique dictatoriale du pouvoir, son régime évolue vers le libéralisme économique.

 

Pascal Lissouba
né en 1931

 

Denis
Sassou-Nguesso
né en 1943 En 1990, la population du Congo se soulève massivement. Le PCT renonce alors au marxisme-léninisme et, en 1991, le président Sassou-Nguesso réunit une conférence nationale. Celle-ci adopte une nouvelle Constitution (instauration d’un Conseil supérieur de la République encadrant les pouvoirs du président) La restauration du multipartisme politique conduit à l’élection à la tête de l’Etat, en 1992, de Pascal Lissouba dirigeant de l’Union panafricaine pour la démocratie sociale (UPADS). En juin 1993, l’UPADS remporta les élections législatives. L’expérience est loin d’être concluante. Recrutement des milices, mauvaise gestion des fonds de l’Etat, le pays tombe en déliquescence. Les désaccords politiques et ethniques, qui déchirent le pays depuis plus de trente ans, et les graves difficultés économiques provoquent des affrontements meurtriers entre l’opposition et l’armée. En juillet 1993, le président Lissouba décrète l’état d’urgence, ce qui soulève d’intenses protestations. L’existence même du Congo va être remise en question par une succession de trois guerres civiles, particulièrement dévastatrices (1993,1997 et 1998-1999). Les premiers affrontements vont mettre aux prises les partisans du nouveau Président Pascal Lissouba (milices cocoyes,mambas et zoulous) et ceux du maire de la capitale, Bernard Kolela (milice ninjas). Et ensuite, ayant fait alliance, ces deux groupes vont combattre les supporters de l’ancien Président Sassou Nguesso.

 

Réguliers, rebelles ou miliciens ? En mai juin 1997, l’armée régulière et les milices de Lissouba appuyés par l’UNITA (voir Angola) et les milices, les cobras, de Sassou-Nguesso s’affrontent, compromettant les élections prévues en juillet. Sassou-Ngesso prend le pouvoir par la force, renforcé par l’armée angolaise et discrètement appuyé par la France.

 

Ruines à Brazzaville
© Christopher Black

 

http://www.haisoratra.org/breve.php3?id_breve=85

Histoire : 29 mars 1947 : Qu’en reste-t-il ? Un devoir de vérité.

samedi 27 mars 2004

Histoire : 29 mars 1947

Qu’en reste-t-il ? Un devoir de vérité

 Après 57 ans, sans que quelqu’un compte lever enfin le voile sur les événements de 1947 à Madagascar (la prescription étant de 50 ans), Ramanantsoa Ramarcel Benjamina et Razafimbelo Célestin, Enseignants chercheurs à l’Ecole normale supérieure d’Antananarivo entendent ici, dépasser le devoir de mémoire attentiste pour s’engager à faire appliquer le « Devoir de vérité ». Larges extraits de leurs constats très bien fournis en documentation.   » (…) Recouverte d’un voile de silence au lendemain de la pacification, 1947 a fait l’objet d’une première commémoration tellement ambigüe que les observateurs de la vie nationale de l’époque, journalistes et historiens compris, ont été abasourdis devant le spectacle de cette insurrection en quête de statut ! Après 1972, et à la suite du choix de la révolution socialiste, 1947 acquiert le statut d’événement fondateur. L’histoire de l’insurrection est au service de la lutte populaire pour l’avènement d’une société socialiste. Un rapport dialectique entre passé, présent et futur, fait à la fois de continuité et de rupture, de cohésion et de lutte, constitue la trame même de cette histoire. 57 ans après, que reste-t-il alors de notre 1947 ? Volontairement provocateur, le titre de cette adresse pose le problème fondamental de la capacité chez les historiens et leur public, d’exercer une autocritique (…) Si Le Monde Diplomatique de mars 1997 continuait à parler de « la mémoire troublée de l’insurrection anticoloniale de 1947 », de « Madagascar, entre nationalisme et survie » en rappelant que cette commémoration se déroulait à une période de retour à l’ajustement structurel, et que la question fondamentale pour le Malgache continuait à être : « Existe-t-il un espoir de développement autocentré ? », les colloquants de Paris estimaient, eux, qu’ils avaient « bien rempli les deux fonctions distinctes, mais étroitement associées, qui leur étaient imparties : remplir un devoir de mémoire, prendre acte du progrès des connaissances sur le sujet et contribuer à ce progrès ». Dans notre contexte actuel de lutte contre la pauvreté, et après toutes ces années de réactivation de la mémoire collective sur 1947, quelles pistes de recherches priviligier ? Quelle histoire partager ?  »  – Des chiffres comme enjeu de mémoire ?   » Une des nombreuses pistes évoquées par les colloques de 1997 (année cinquantenaire), se trouve être la question du nombre des disparus. 1947 a été, en effet, l’une des premières manifestations nationalistes dans l’empire français, mais aussi l’un des plus grands massacres de l’après seconde guerre mondiale. Selon les comptes de l’Etat-major colonial de l’époque, la pacification a fait 89.000 morts avec tortures, exécutions sommaires, regroupements forcés, mises à feu de villages, déforestration… Le Haut-commissaire de Chevigné, à l’Assemblée nationale française, avait donné une fourchette plus large : 90.000 à 100.000. Si, pour beaucoup de Malgaches, la saignée a été plus massive encore, des études récentes d’historiens, à la suite de thèses minimalistes d’Hubert Deschamps -administrateur des colonies, fervent admirateur de Galliéni avant de devenir historien- dans son « Histoire générale de Madagascar », qui date de 1958, remettent en question ces chiffres « officiels » et ouvrent des chantiers pour un nouveau bilan (…) Les chiffres des disparus de 1947 seront-ils, ainsi demain, les nouveaux enjeux de mémoire sur 1947 ? (…) Françoise Raison, dans sa contribution au colloque de Paris avait fait une mise en garde : « Même solidement argumenté, cela sera difficilement reçu… » (…) L’histoire peut être, en effet, « détournée » par la négation des évidences historiques, par la falsification des faits, par l’omission. L’ignorance peut aussi entraîner une vision faussée de la réalité. Il faut aussi se méfier de ceux qui manipulent l’histoire à des fins diverses ? Si on est au clair avec l’asservissement de l’histoire par toutes les dictatures, si on admet volontiers que le pouvoir politique, fût-il démocratique, a toujours cherché à contrôler la production historique et l’enseignement de l’histoire, on est moins familiarisé avec les détournements « innocents » de l’histoire.  – Rôle des médias  La réflexion sur ce dernier point fait apparaître le rôle des médias qui, « par nature », contribuent à propager massivement les approximations, les erreurs ou les visions intentionnellement faussées de l’histoire. Précisément sur ce rôle de la presse, Serge Halimi, dans le Monde Diplomatique de mars 1997 notait, à propos de la presse française et des massacres coloniaux : « A vrai dire, personne en France ne se souciait de Madagascar. La grande presse ne se réveilla qu’au moment du procès des inculpés malgaches, pour les agonir d’injures ». L’ASSASSIN RASETA, titra, avec délicatesse, un quotidien du matin quand ce député fut jugé. Quant aux massacres des colonisés, il y en avait déjà eu beaucoup, il y en aurait tant d’autres… (…) Dans « Combat », le 10 mai 1947, Albert Camus écrivit : « Si des Français apprennent sans révolte les méthodes que d’autres français utilisent parfois contre des Algériens ou des Malgaches, c’est qu’ils vivent, de manière inconsciente, sur la certitude que nous sommes, en quelque manière, supérieurs à ces peuples et que le choix des moyens propres à illustrer cette supériorité importe peu ». La polémique s’ouvrira ainsi de facto, au sujet de ces chiffres, et elle s’ajoutera à la longue liste, déjà assez fournie, des controverses qui jalonnent l’histoire de 1947 et qui continuent à oblitérer son sens (…) Mais 1947 n’est pas qu’une confrontation franco-malgache uniquement. Il s’avère, en effet, que durant les premières semaines, il eut un affrontement entre les Malgaches, partisans de l’indépendance immédiate encadrée par le MDRM (Mouvement démocratique de la rénovation malgache) et certains Malgaches, partisans de l’indépendance par étapes, membres du PADESM (Parti des déshérités de Madagascar). Classée comme étant à la solde de l’administration coloniale, cette dernière formation politique, qui recrutait ses membres parmi les MAINTY (Noirs) et les descendants d’esclaves, sur les Hautes-Terres, ainsi que parmi les habitants des provinces côtières, accusait le MDRM d’avoir « fomenté la rébellion dans le but de restaurer l’ancienne monarchie et l’hégémonie hova ».  – L’histoire est une recherche de vérité  (…) Ce point sensible de l’histoire de 1947 a été éviqué publiquement, pour la première fois, à la suite des festivités du Cinquantenaire. Par la suite, les événements de 2002 à Madagascar ont fait mention de « la fin du temps des PADESM et de ses héritiers. D’ambigüe, au moment de l’indépendance, d’événement fondateur avec la 2è république, le statut de 1947 n’a donc cessé d’évoluer. Il aurait été, maintenant, « la matrice des luttes politiques du présent » (…)  Arrêtons ainsi de faire de 1947, un élément de gestion des passions politiques du présent ! Arrêtons de sacrifier la mémoire de 1947 sur l’autel de la fabrique politique de l’histoire ! Revenons à la recherche et à l’écriture historiennes de l’histoire, attelons-nous à un travail de compréhension selon les mots d’Henri Burguière. Laissons à la vraie critique historique le soin de dégager de ces événements grandioses mais douloureux, les circonstances et les passions qui les ont créés, d’y marquer les facteurs divers de leur développement ! il faudra laisser aux historiens faire leur travail. Il faudra aussi que les historiens fasse bien leur travail, sans oublier que, comme toute science, l’histoire est une recherche de vérité (…) Trop nombreux sont les problèmes de notre temps qui, pour être résolus ou même seulement posés, supposent une nouvelle approche sur cette période. Tout en posant le rapport collectif au passé comme base de la connaissance historique, essayons maintenant de ne pas mettre au poste de commandement cet axiome : « on a toujours besoin d’ancêtres quand le passé fait mal ! ».

Madagascar 1947 : Pour que l’on se souvienne  A la fin de la seconde guerre mondiale, la France de la Libération, confondatrice de l’ONU, proclame le droit des Peuples à disposer d’eux-mêmes, et fait savoir que le système colonial qu’elle a mis en place à vécu. Or, pendant plus de dix ans, elle va mener deux grandes guerres – Vietnam, Algérie -pour maintenir coûte que coûte une présence jamais acceptée- et, surtout, pas réellement bénéfique. Ces guerres et les atrocités commises (de part et d’autre) sont connues. Par contre, les massacres perpétrés par la France entre 1945 et 1950 (Sétif, 1945, Haiphong, 1946, Côte d’Ivoire, 1949, Casablanca, 1947, Madagascar, 1947) sont moins connus. Ce site porte plus précisément sur l’insurrection malgache de 1947 et la guerre qui s’ensuivit : intervention des troupes de l’Armée françaises qui devaient être envoyées au Vietnam, atrocités commises sur la population civile, absence totale de réaction de la Gauche non communiste en métropole, arrestation et condamnation illégale des députés malgaches.  

Jeannot Ramambazafy

Madagascar Tribune du 27/03/2004

 

http://www.histoires-litteraires.org/les%20articles/artfayt11.htm

Dans la pléiade d’écrivains français publiés avec succès à Bruxelles à la fin du XIXe siècle par l’éditeur Henry Kistemaeckers, se trouve un auteur aujourd’hui oublié, bien qu’il ait tenu son rôle dans nombre d’événements de son temps.

Membre de la phalange naturaliste, écrivain anticlérical, ancien communard exilé à Bruxelles puis à Londres pendant près d’un quart de siècle, journaliste engagé et auteur abondant, Hector France, né à Mirecourt (Vosges) le 5 juillet 1840 et mort à Rueil (Seine-et-Oise) le 18 août 1908, a aussi été un véhément dénonciateur des atrocités commises en Afrique du Nord par les armées françaises. Il avait, en ce domaine, de qui tenir : son père, Joseph France (1787-1869), ancien commandant de la compagnie de gendarmerie de la Martinique , s’en était pris violemment aux autorités de son pays à propos des exactions subies par les Noirs des Antilles françaises et avait lutté aux côtés de Victor Schœlcher pour obtenir, après la Révolution de 1848, l’adoption du décret sur l’abolition de l’esclavage : en témoignage de reconnaissance, les Antillais l’avaient envoyé siéger à l’Assemblée législative de 1849.

Après des études au Prytanée militaire de La Flèche, Hector France s’engagea à 19 ans au Troisième Régiment de spahis cantonné en Algérie. Il y poursuivit onze ans durant une carrière trépidante. Ce sont les souvenirs de cette période, fertile en événements rudes et parfois cruels, qui constituent le sujet du deuxième ouvrage publié en 1878 par France chez l’audacieux Kistemaeckers, sous le titre significatif de L’homme qui tue !

 

http://perso.club-internet.fr/patrick/1947.html

Insurrection et guerre à Madagascar

Uprising and war in Madagascar

A la fin de la seconde guerre mondiale, la France de la Libération, confondatrice de l’ONU, proclame le droit des Peuples à disposer d’eux-mêmes, et fait savoir que le système colonial qu’elle a mis en place à vécu.

Or, pendant plus de dix ans, elle va mener deux grandes guerres – Vietnam, Algérie – pour maintenir coûte que coûte une présence jamais acceptée – et, surtout, pas réellement bénéfique. Ces guerres et les atrocités commises (de part et d’autre) sont connues.

Par contre, les massacres perpétrés par la France entre 1945 et 1950 (Sétif, 1945, Haiphong, 1946, Côte d’Ivoire, 1949, Casablanca, 1947, Madagascar, 1947) sont moins connus.

Ce site porte plus précisément sur l’insurrection malgache de 1947 et la guerre qui s’ensuivit : intervention des troupes de l’Armée françaises qui devaient être envoyées au Vietnam, atrocités commises sur la population civile, absence totale de réaction de la Gauche non communiste en métropole, arrestation et condamnation illégale des députés malgaches.

Pour que l’on se souvienne.

 

Skirmish…

la bataille du rail

  • Sam 29 mars, 1947, 20h

Près de deux mille insurgés ont attaqué ce soir un camp militaire tenu par l’armée d’occupation, près d’un noeud de communication ferroviaire à Moramanga. Ce camp aurait dû servir de relais pour les troupes envoyées en Indochine, où la France fait face à la guerilla du Vietminh. Les insurgés ont réussi à éliminer les officiers français, mais les tirailleurs sénégalais résistent.

  • Sam 29 mars, 1947, 22h

Dans le Sud, des insurgés s’emparent du terminus côtier de la voie qui va à Fianarantsoa.

  • Dim 30 mars, 1947

Au Nord, les tirailleurs ont repoussé les assaillants, qui se sont repliés mais ont soulevé toute la population. Victoire politique pour le peuple Malgache.

Ce matin, l’Armée Française a massacré toute la population malgache de Moramanga. Victoire militaire pour les colons :

« Au petit jour, le Sénégalais furieux du massacre de leur marabout et de leurs camarades envahissent […] Moramanga et exercent des représailles contre la population. Bientôt des centaines de cadavres jonchent les rues et les champs. Toutes les maisons sont incendiées et, en quelques jours, le bourg n’est plus qu’un amas de cendres. A midi, le haut commissaire arrive. Il ne trouve pas un survivant. »

Déclaration des insurgés du Sud : « C’est le jour où nous nous libérons du joug de la colonisation. Nous avons combattu cette nuit et nous continuerons à nous battre ». On compte près de un million de soulevés dans cette seule région.

Uprising…

Moramanga, l’Ouradour malgache

  • Lun 31 mars, 1947

Le corps expéditionaire français débarquant à TamataveDes renforts arrivent dans la région de Moramanga.

« […] les Sénégalais en fureur nettoient complètement la région, avec l’aide des renforts. Tout ce qui bouge est lardé de coups de baïonettes. En trois jours, des milliers d’indigènes sont tués… »

« Les représailles sont effrayantes. Des prisonniers malgaches sont chargés en avion et lâchés vivants au dessus des villages dissidents comme ‘bombes démonstratives’. A d’autres endroits, les rebelles, enfermés dans des cases, sont brûlés vifs. »

  • Mar 1 avril, 1947

Marcel Baron, chef de la sûreté, organise la terreur dans les villes, toujours tenues par les français. Il commence à armer militaires, policiers et colons.

A Fianarantsoa, on fusille des insurgés tous justes faits prisonniers sous pretexte d’une fausse tentative d’évasion.

A Mananjary, une cinquantaine de détenus malgaches (parmi lesquels se trouvaient des anciens combattants des 1914-1918) ont été abattus en prison ou dans le bâtiment des douanes.

  • Mer 2 avril, 1947

« [Le MDRM va-t-il désavouer la violence ou] s’engager dans la dangereuse voie du Viêt-minh ? », publie le Monde. « [Il s’agit d’une] campagne d’agitation généralisée », « les troubles ont lieu sur plusieurs points de l’île ».

Au conseil des ministres, Moutet a affirmé que le MDRM était un parti « raciste et nationaliste qui [n’a] en vue que l’oppression par les Hovas du reste de la population après élimination des Européens ».

  • Jeu 3 avril, 1947

Raseta et Ravoahangy, deux des députés malgaches

« Le calme est rétabli à Madagascar », titre France-Soir. « Les rebelles agiraient en liaison avec un parti politique ».

Sur l’île d’autres colons sont tués, des concessions brûlent. Les insurgés tentent de s’emparer de Fianarantsoa.

Le Franc-Tireur publie une interview de Raseta, le député malgache resté à Paris. Celui-ci dément toute implication du MDRM et démonte la thèse ridicule d’un complot ourdi par les Hovas contre les « côtiers », soulignant justement que beaucoup de « côtiers » se sont révoltés (il suffit de regarder la carte).

Les insurgés occupent Vohipeno, dans le Sud.

  • 4-12 avril, 1947

France-Soir parle le 10 avril de « mystérieux émissaires venus clandestinement d’Indochine » qui auraient provoqué les troubles.

Marcel Baron fait arrêter illégalement les deux députés malgaches présents à Tananarive, Joseph Ravoahangy et Jaques Rabemananjara. Il obtient d’eux des aveux – couvert par les magistrats français, il applique des méthodes que l’on ne dénoncera que plus tard, pour l’Algérie.

Le MDRM est dissous à Madagascar.

  • Mer 16 avril 1947

Conseil des Ministres houleux en France. Les ministres communistes ne suivent plus le reste du gouvernement sur les affaires du VietNam et de Madagascar, et Maurice Thorez quitte la scéance avec ses ministres.

Le PCF, dans l’Humanité, dénonce l’illégalité de l’arrestation des députés malgaches.

  • Ven 18 avril 1947

Les députés ont été inculpés, pour « flagrant délit continu ». France-Soir justifie, sous la plume de Pierre Thibault, l’inégalité de la procédure : dans son article intitulé « Nécessité fait loi », il invoque « la souveraineté française mise en péril » pour justifier les mesures nécessaires pour « protéger la vie [des français] ».

De fait, d’autres colons sont tués, les concessions brûlent. Les insurgés ont organisé des zones libérées.

MORE TO COME : follow the uprising day by day !

Repression

insurgés depuis le 29 mars 1997

 

http://www.elsass-frei.com/french/modules/tinycontent/index.php?id=21

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QUAND MARIANNE TORTURAIT AU VIETNAM !

 

L’affaire Bigeard aura permis de ressusciter les abominations Commises en Algérie par la France qui se refuse toujours à entamer l’indispensable travail de mémoire sur les crimes de guerre. les massacres collectifs et le recours quasi-systématique à la torture dont elle se rendit coupable là-bas. Au non du Sacro-saint dogme jacobin de la France « Une et Indivisible », la police et l’armée françaises, avec l’aval du pouvoir civil, usèrent, pour réprimer les révoltes des colonisés, de méthodes digues de la Gestapo ( pourtant jamais aucun français ne fut condamné pour crimes de guerre !).

Ce fut, on le sait, le cas en Algérie, mais aussi précédemment, et à plus grande échelle encore, en Indochine et notamment au Vietnam. Là­-bas. comme en Algérie ou au Madagascar, la « France-patrie-des-libertés » usa, de façon planifiée et méthodique, de procédés barbares qui constituèrent autant de crimes contre l’humanité passibles des tribunaux.

Avant l’Algérie les tortionnaires français avaient aiguisé leurs talents au Vietnam :

Ainsi, à Hanoi, l’ancienne prison de HOA- LO (construite par les Français en 1896), un authentique centre de torture comme il en existait des dizaines au Vietnam et à destination des prisonniers politiques, a été transformée, par les autorités vietnamiennes, en musée de la torture ouvert au public. Jusqu’à la fini de la colonisation française du pays, eu 1954. (les milliers de patriotes vietnamiens y moururent sous la torture ou des suites des conditions ignobles de détention : les pieds entravés dans des anneaux métalliques scellés dans les murs interdisant la station debout avec parfois la tête prise dans un carcan en bois pour limiter encore les mouvements : (deux promenades quotidiennes de quelques minutes seulement pour les besoins (et si l’envie d’uriner les prenait entre temps, ou pour les punir, les prisonniers, entravés eu permanence aux pieds, n’avaient d’autre choix que de se laisser aller sur leur Couche réduite à une natte infestée de vermine) : les prisonniers sont squelettiques par manque de nourriture et tous sont galeux du fait d’une absence totale d’hygiène (ils n’ont droit de se laver qu’une lois par semaine) etc… Le taux de mortalité est important. De 1931 à 1954, la « Maison Centrale » de HOA-LO compte en moyenne 2000 prisonniers dont des femmes avec leurs enfants en bas âge. Les séances de torture étaient quasi-quotidiennes et nombreux furent les patriotes vietnamiens qui moururent des supplices raffinés que leur firent endurer les tortionnaires français : suffocation. électricité, mutilations, noyades, coups etc. (après le départ de l’occupant français, les Vietnamiens trouvèrent. enfouis et disséminés aux alentour de la prison, les restes de nombreux résistants assassinés). D’autres en sortiront mutilés, Malades à vie ou traumatisés psychologiquement jusqu’à la fin de leurs jours. Durant l’instruction, qui pouvait durer 2 ans, le recours à la torture ­afin de faire avouer aux prisonniers politiques ce qu’ils savaient ou ce qu’il ne savaient pas, était systématique.

Deux guillotines avaient été Spécialement amenées de France pour régler définitivement leur compte, après une parodie de Procès, aux résistants de quelque importance qui avaient réussi à passer les terribles épreuves de la torture. (Les photos ci-contre qui Portent témoignage de ces pratiques abjectes ont été prises en juillet 2000 dans la prison de HOA-LO)­

A Saigon, le Musée des crimes de guerre américains (et français) est installé dans la prison construite, elle aussi en fin de siècle, par ­les Français. Là encore, avant l’arrivée des Américains, des milliers de résistants y furent torturés par les Français. Jean Vermeil dans son remarquable ouvrage « L’autre histoire de France » (p.221 à 228) évoque les tortures en usage à l’autre bout du pays, en se fondant sur les révélations contenues dans l’ouvrage de la journaliste Andrée Viollis qui, en 1931, enquêta sur Place et visita la prison centrale et certains locaux de la Sûreté de Thuduc, Saigon et Cholon. Andrée Viollis raconte les tortures qu’on y pratique et qui sont destinées aux prisonniers Politiques : « coups de rotin sur les chevilles, sur la plante des pieds, tenailles appliquées aux tempes pour faire jaillir les yeux des orbites, poteau auquel le patient est attaché par les bras et suspendu à quelque centimètres du sol, entonnoir à pétrole, presse de bois, épingles sous les ongles, etc….»

A Cholon, la sûreté a inventé des Supplices plus modernes pour les prisonniers politiques : « avec une lame de rasoir, couper la peau des jambes en longs sillons, combler la plaie avec du coton et brûler ce coton. Introduire du fil de fer dans le canal urinaire et le retirer brusquement etc… ». Les tortionnaires français avaient aussi leur spécialité : « Les bras étant solidement menottés derrière le dos, étendre le supplicié sur un lit de camp, ramener violemment, dans le sens de la flèche, les bras au-dessus de la tête jusqu’à la position horizontale, pincer les côtes afin qu’il se produise une réaction musculaire inconsciente (99 fois  sur cent on perd connaissance), qui fait sortir le sang du nez, la bouche, les oreilles, l’anus. Cette torture est connue des prisonniers sous le nom de « lan mé gia » ou « retourner le gésier ». Autres tortures pratiquées journellement en 1931 au commissariat de police de Binh-Donj (ville de Cholon) : celles à l’électricité …déjà ! mode d’emploi : « l°. attacher  un bout de fil au bras ou à une jambe introduire l’autre bout dans le sexe ; faire passer le courant.

Quelques instruments qui servirent à torturer On remarque les fils utilisés pour les tortures à l’électricité (gégène) ou la ceinture destinée à la strangulation etau blocage de la respiration.

Scènes relatant les supplices infligés aux patriotes Vietnamiens par les tortionnaires Français (fresque exposée dans le musée de Hoa-Lo).

Relier un fouet en fils de fer entrelacés à un courant électrique ; chaque coup de cet instrument cause au patient de si vives douleurs qu’il est réduit à demander grâce et à avouer ; etc… »

 Certains prisonniers politiques, très atteints mais qu’on veut « retaper » dans l’espoir de les faire Parler, sont parfois transportés â l’hôpital de Choquan : « Mais, écrit Jean Vermeil, il est souvent trop tard pour les sauver : paralysies diverses, surtout des bras et des

Jambes, amputations, méningites, épuisement nerveux, folie ». «Quand aux morts (morts nombreuses), relate la Journaliste, deux nattes et leur complet bleu comme linceul règlent définitivement leur compte ». Un fonctionnaire, employé de la sûreté publique (un camarade de faculté d’Andrée Viollis) confirme à la Journaliste les rumeurs de torture : « C’est vrai, reconnaîtra-t-il (…) Il se passe ici des choses abominables. Au commissariat de Cholon ? J’y ai été. Je garde encore certains hurlements dans les oreilles». Des Prisons sont improvisées un Peu partout pour y enfermer les Patriotes. Dans la petite province de Vinh, au centre du pays, il y a, en novembre 1931 près de 2000 prisonniers Politiques !

 

Les femmes n’échappent pas à la torture : «Le délégué administratif indigène le Phu Man de Cao Lang, province de Sadec (Cochinchine), est très ingénieux dans le choix des supplices pour les jeunes filles », écrit Jean Vermeil. Il cite Andrée Viollis : «  de jeunes Congaïes de seize à dix-huit ans sont amenées de nuit à la délégation ; viol, pendaison par les orteils, flagellation des cuisses et la plante des pieds, indrotuction de nids de fourmis dans les parties intimes, leurs bras et leurs jambes attachés, jusqu’à ce qu’elles avouent faire partie d’un groupement communiste ».

Mais il n’y a pas que les patriotes qu’on persécute et emprisonne. L’incarcération est aussi utilisée par les Français comme un moyen d’intimidation et de pression. C’est le règne de l’arbitraire. «Un garçon boy chez un fonctionnaire de la sûreté, raconte Andrée Viollis, recevait 12 piastres par mois, sans nourriture ni logement. Il a exigé le pris habituel : 16 piastres. Refusé. Il est reparti dans son village, et a été arrêté par un policier. Il est maintenant condamné à neuf mois de prison pour avoir refusé de servir un français ». C’est que les colons français, et en premier chef les fonctionnaires (dont les traitements atteignent 60% du budget total de l’Indochine), qui menaient grande vie, entendaient bien protéger leurs intérêts et leur statut de privilégiés, en usant de l’intimidation et de la répression systématiques, pour garder la population sous leur coupe et lui dicter leur loi.

 

«La guerre française du Vietnam fera 2.500.000 morts vietnamiens, dont 2.000.000 de civils», écrit Jean Vermeil (p.228).

 

93.000 militaires moururent encore peu avant la défaite française de Dien Bien Phu (1954) qui mit fin à la guerre coloniale de la France au Vietnam. On recensa également des milliers de blessés dont la majorité était composée d’autochtones (37 000), d’Africains et Nord-africains (21 000) et aussi de légionnaires (10 000) ; les Français, curieusement, avec le chiffre de 45 000, étaient moins nombreux que les autres, alors que l’enjeu de cette guerre était la défense de leurs intérêts coloniaux. C’est encore les colonisés qu’on envoyait de préférence au casse-pipe ! (Chiffres DNA-Régions 26.9.1999). • 

 

Le prisonnier mains attachés devait monter sur le jerricane. Une fois attaché au plafond à I aide de crochets, un coup de pied était donné au jerricane et le prisonnier restait suspendu les pieds dans le vide.

Tonneau métallique où était enfoncé le prisonnier Celui­ ci était vide ou rempli d’eau. Avec des barres, les tortion­naires frappaient ensuite sur le tonneau afin de rendre fou le prisonnier qui se trouvait à l’intérieur

Prisonnier politique dans sa cellule, le pied enserré dans un anneau de fer empêchant toute station debout.

Guillotine des colonialistes Français ayant guillotiné beaucoup de combattants patriotiques et de révolutionnaires.

 

Par:  Bernard WITTMANN

 

The Colonial Bastille- A History of Imprisonment in Vietnam, 1862-1940 Par Peter Zinoman

 

Peter Zinoman’s original and insightful study focuses on the colonial prison system in French Indochina and its role in fostering modern political consciousness among the Vietnamese. Using prison memoirs, newspaper articles,…

 

ISBN: 0520224124

University of California Press 4 mar 2001

 

La colonisation, du bagne à l’hôpital, LB 05/12/2005

 

« ON NE PEUT LAISSER TRAI­TER de la colonisation en termes simplistes (…) Il ne s’agit pas d’établir une équivalence, une comptabilité sinistre, mais de sai­sir qu’il faut prendre en compte toutes les réalités. Le bagne de Poulo Condor en Indochine et /’ins­titut Pasteur de Saigon…

Colonisation : la tentation de la péniten­ce », Max Gallo, dans « Le Figaro », 30/11/05 (www.lefigaro.fr)

 

César Bourgeois,  Nouvelle-Calédonie: le « malentendu », in: Intermédiaire, 3/23, 1989

 

(p.13)  Révolte générale en juin 1878:

200 colons tués sur 15.000

plusieurs milliers de Canaques massacrés sur 90.000, « les militaires français donnent des primes pour toute tête ou scalp de Canaque que l’ on apportera. »

 

Algérie: découverte d’un important charnier, LB 04/06/1992

 

« Après trois mois de recherche, 936 corps, dont des corps d’enfant, ont été exhumés.  Certains étaient atrocement mutilés. »

(À Kenchela = siège d’un camp fortifié de l’armée française pendant la guerre d’indépendance d’Algérie)

« Les combattants ‘rebelles’ étaient non seulement interrogés mais torturés par la police des renseignements généraux (P.R.G.). »

 

Alain Heyrendt, Les crimes de l’ homme blanc contre l’ humanité, LB 02/07/1987

 

(après le 8 mai 1945) Me Vergès (« inculpé par le Procureur de Paris (il y a 25 ans) pour sa défense des militants du FN algérien »)

(un des avocats de Klaus barbie)

a « En une semaine, dans le Constantinois, quinze mille Algériens furent tués, y compris les canonnades d’ un croiseur ancré à Bougie. » …

b « A Madagascar, 89000 personnes furent massacrées dans des conditions qui rappelaient parfois les crimes du nazisme.  Un magistrat envoyé de la métropole dans la Grande Ile eut le courage de l’ écrire; il fut chassé de la colonie et le souvenir de la fusillade qui frappa notamment des mutilés de guerre se perdit.  Se perdit aussi la mémoire des enfants de quatre ans abattus dans la rue, celui des opposants entassés dans des wagons à bestiaux – quel convoi, n’ est-ce pas – et mitraillés jusqu’ au dernier, des exécutions de condamnés, dont cellezs des trois députés malgaches à l’ Assemblée nationale, l’ un deux étant à Paris au moment des faits. »

 

Censure de son livre pour apologie de crimes de guerres.

 

Toutes les autres plaintes déposées contre le général Aussaresses  pour crime contre l’humanité, assassinat et séquestration n’ont pas abouti, au grand dam des familles des victimes mortes sous la torture en Algérie et des associations. « Ces plaintes ont invariablement été déclarées irrecevables, en vertu de l’amnistie de 1968 – qui passe l’éponge sur tous les crimes liés à la guerre d’Algérie – et de la jurisprudence française en matière de poursuite des crimes contre l’humanité. Très restrictive, celle-ci ne permet de juger comme tels que les crimes de ce types liés à la guerre 40-45 ou postérieurs à 1994.

 

ARTE 21 / LS 16/10/1993: Tabataba (00.00)

 

drame colonial de Raymond Rajaonarivelo.

Fin 1947.  l’ île de Madagascar est une colonie française depuis la fin du 19e siècle.  A l’ Est, dans les vallées du pays Tanala, des villageois apprennent qu’ un parti indépendantiste, le MDRM, s’ est créé pour obtenir l’ indépendance et chasser les Français.  L’ instituteur raomby espère des élections démocratiques. Lehidy, qui s’est battu dans les troupes françaises contre les Nazis, ne croit qu’ au pouvoir des armes.  Une rumeur court.  Comme le vent qui traverse la forêt, elle apporte le désordre.

 

ARTE / Les mercredis de l’Histoire, 17/10/2001

 

La violente répression d’une manifestation d’Algériens à Paris, en octobre 1961.

 

Film La bataille d’Alger (1965) (censuré en France) (musique d’Ennio Morricone)

 

1)      1960 : (sous Pierre Mesmer) formation d’Américains auprès d’instructeurs français envoyés aux USA, dont Aussaresses (alors commandant) à Fort Bragg.

Une copie de la bataille d’Alger : l’opération Phoenix au Vietnam : 20 000 civils tués.

2)      Brésil > Chili > Argentine :

       Aussaresses à Manaus.

Au Chili, il a aidé Pinochet (1973) > répression sur la gauche chilienne.

En Argentine, tous les généraux de la junte ont été formés par les Français, des anciens de l’OAS (dont un responsable de camps de concentration).

Utilisation de la gégène.

Collaboration POLITIQUE entre la France et le Chili (sous Giscard d’Estaing) : concernant les réfugiés politiques chiliens en France et … leur élimination !

 

Olivier Mouton, L’histoire secrète des escadrons de la mort, LB 04/01/2015

 

L’enquête de la journaliste Marie-Monique Robin visait l’opération Condor, qui a réprimé les  opposants en Amérique latine dans les années 70 et 80. Au final, elle révèle une guerre anti-subversive mondiale, au départ de la France.

La mémoire de l’Amérique la­tine se réveille. Lentement, dans les pays marqués au fer rouge par la dictature dans les années 1970 et 1980, on met fin à l’impunité. En Ar­gentine, le nouveau président Nestor Kirchner a annulé les lois d’amnistie en août 2003 et, depuis, les procès commen­cent à se multiplier. Au Brésil, le prési­dent Luiz Inacio Lula da Silva a enfin ac­cepté, au début du mois de décembre 2004, d’ouvrir les archives de la période noire.

Au Chili, une commission d’enquête a publié, en novembre de l’an dernier, un rapport minutieux reprenant les témoi­gnages de 35000 personnes ayant subi des mauvais traitements. Surtout, un procès ne semble plus inimaginable pour Augusto Pinochet, qui a dominé le pays d’une poigne de fer entre 1973 et 1991. Le juge Juan Guzman a inculpé,_pour une première affaire concernant des enlèvements et un homicide dans le cadre de l’opération Condor. D’autres dossiers pourraient bientôt suivre…

 

Condor, une page noire

 

L’opération Condor est une page noire de l’histoire latino-américaine. Ha­bituée du Cône sud, la réalisatrice fran­çaise Marie-Monique Robin nourrit, il y a quatre ans, le désir d’enquêter au su­jet de ce vaste plan de répression des op­positions mené de façon concertée entre les différentes dictatures latino-améri­caines de l’époque: Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Paraguay et Uruguay. Les informations commencent en effet à af­fluer. Pour cette journaliste, c’est le mo­ment ou jamais de braquer les projec­teurs sur ces événements encore mécon­nus. Selon l’enquête menée par le juge Guzman, l’opération Condor est née au cours d’une première réunion de travail des services de renseignement, réalisée à Santiago entre le 25 novembre et le lor décembre 1975. L’homme à l’origine de cette initiative est le fondateur de la po­lice secrète du général Pinochet, Ma­nuel Contreras. Le dossier du juge Guz­man prouve que le plan a bénéficié du soutien d’agents des Etats-Unis. Objet de l’opération Condor? Lutter contre le « terrorisme » et la « subversion ». Des cen­taines de personnes ont disparu au nom de cette mission sacrée. Martin Ahnada, un avocat paraguayen spécialiste .de cette opération, parle de « guerre sctinte » et de « mondialisation du terrorisme ». Des mots qui ont une drôle de conso­nance trente ans plus tard, à l’ère de la guerre contre le terrorisme islamiste. Mais à l’époque, en pleine guerre froide, il s’agit d’empêcher la tache rouge com­muniste de se répandre. Un mot anglais résume tout: « containment ».

« C’est la première fois qu’une sorte d’agence supra-nationale unissait les ef­forts de .différents services de renseigne­ment pour mener une politique de répres­sion », explique Marie-Monique Robin. (…)

 

La source des guerres coloniales

 

« J’ai été amenée à plonger dans les guerres coloniales françaises », com­mence la réalisatrice. Tout débute en In­dochine. Le corps expéditionnaire français, envoyé sur place peu après la Seconde Guerre mondiale, se demande ra­pidement pourquoi il ne parvient pas à venir à bout du Viêt-Minh. En février 1951, le colonel Charles Lacheroy prend, en Cochinchine, le commandement du secteur de Bien-Hoa et déve­loppe sur le terrain une nouvelle théorie

militaire qu’il sera appelé, par après, à conceptualiser à Paris. « En gros, il dé­crit à partir du Viet-Minh l’ennemi des nouvelles guerres modernes qui ne sont pas classiques et où il n-y a pas de front, résume Marie-Monique Robin. Cet en­nemi se trouve partout dans la société ét s’appuie sur un appareil idéologique im­portant. « 

En 1954, Diên Biên Phù est un désas­tre. Et l’Algérie se profile à l’horizon. Plus question, pour l’armée française, de se laisser humilier de la sorte. La théorie de la « guerre révolutionnaire » est réutilisée. Avec une efficacité redou­table, cette fois, même si la victoire mili­taire s’efface derrière une défaite politi­que: en 1961, la France doit reconnaître l’indépendance de son ancienne colonie. Des années plus tard, la « bataille d’Al­ger » fera couler beaucoup d’encre tant les méthodes utilisées étaient peu sou­cieuses des conventions. « Pour les mili­taires, tout est parfaitement logique, ex­plique pourtant l’auteur des « Escadrons de la mort ». Dès le moment où l’ennemi est interne, cela signifie que toute la po­pulation est suspecte. il faut donc avoir accès aux renseignements avec des inter­rogatoires musclés. La torture devient une .arme principale du conflit. Et lors­qu’un prisonnier torturé est trop mal en point, il faut bien s’en débarrasser… »

En 1961, dix ans après son homolo­gue Charles Lacheroy, le colonel Roger Trinquier affine la réflexion dans un li­vre intitulé « La Guerre moderne », ap­pelé à devenir un best-seller dans le monde. Il explique notamment dans ceet ouvrage à quoi sert la torture. Avec, à l’appui, une argumenta­tion qui fera école jusqu’au Guanta­namo américain: étant donné que le terrorisme, par son mode opéra­toire, ne respecte pas les lois de la , il n’y a aucune raison qu’on les respecte en retour, ni que l’on applique les

Conventions de Genève. La torture est d’autant plus « légitime » qu’elle per­met d’éviter la mort d’innocents dès lors que les personnes interrogées sont sus­ceptibles de disposer d’informations ca­pitales. « La transmission de cette théorie à l’étranger se fait de plusieurs maniè­res, conte la réalisatrice. Le canal princi­pal, c’est l’école de guerre à Paris, dont la réputation internationale est excel­lente. Mais la France enverra aussi des missions militaires dans certains pays. Et elle soutiendra politiquement les dic­tatures en Argentine et au Chili. »

 

Jusqu’au Congo et aux Etats-Unis…

 

L’école française voit défiler des Ar­gentins, des Chiliens, des Iraniens, des Portugais, des Sud-Africains… Des Bel­ges, aussi. « Pierre Messmer, alors ministre de la Défense, reçoit une demande des services secrets belges pour envoyer des spécialistes de la guerre anti-subver­sive au Congo après l’arrivée au pouvoir de Lumumba, raconte Marie-Monique Robin.

Il va prendre les meilleurs, dont Trinquier lui-même, en leur demandant de se mettre

en retrait de l’armée au cas où cela tournerait mal. Même Jean-Ma­rie Le Pen est sollicité, mais il finira par ne pas partir. Sur place, ces Français vont entraîner les gardes du corps et les milices de Tshombe, Président du Ka­tanga. Avec le soutien financier de l’Union minière belge.' » La suite est con­nue: en mars 1961, Patrice Lumumba est exécuté.

La théorie de la « guerre moderne » fait également son chemin vers les Etats-Unis. « Kennedy, quand il est en­core sénateur, est obsédé par la théorie des dominos selon laquelle les pays

pour­raient tomber les uns après les autres dans la sphère communiste. Il part en voyage en Algérie pendant la guerre et profite de l’occasion pour se faire briefer au sujet de la théorie anti-subversive.

Quand Kennedy est élu Président, il demande à son secrétaire à la Défense Ro­bert McNamara de contacter Pierre Mes­smer afin de faire venir des experts de cette guerre moderne dans les grands ins­tituts militaires américains. Là aussi, les meilleurs vont sy rendre, dont le géné­ral Paul Aussaresses. » Le livre de Trin­quier servira de base à l’opération Phœ­nix au Vietnam, au cours de laquelle 20000 civils auraient été tués.

 

La France fait l’autruche

 

En Argentine et au Chili, les esca­drons de la mort sont à la source d’une oppression féroce destinée à couper les ailes aux velléités progressistes dans la région. On a évoqué, sans toujours la prouver, une implication des services de renseignement américains. Mais la France, accuse Marie-Monique Robin, n’est pas en reste. « L’Argentine envoie très tôt des colonels à Paris. Ensuite, le. greffe transférée en Argentine est spectaculaire. Un accord est signé -entre les états-majors des deux pays pour établir une mission militaire française permanente à Buenos Aires, qui s’installera dans les locaux de l’état-major argentin de 1957 à 1981, c’est-à-dire cinq ans après le coup d’Etat de Jorge Rafael Vi­dela: » Au moment où les Argentins s’in­téressent à la théorie française, il n’y a pas véritablement de menace: pas de guérilla, un parti coJ’nmuniste embryon­naire… Mais la révolution cubaine sus­cite l’angoisse dans la région. Une con­viction paranoïaque voit le jour: la troi­sième guerre mondiale n’est pas loin. Lors de son enquête, la réalisatrice a eu l’occasion d’interroger longuement plu­sieurs généraux, dont Reynaldo Bi­gnone et Eduardo Albano Harguinde­guy. Leurs confessions ont contribué de façon décisive à la perspective d’une jus­tice enfin rendue.

 

« Le pays des droits de l’homme en- .., voyant des tortionnaires, c’est choquant, poursuit Marie-Monique Robin. Mais ce qui me choque davantage encore, c’est qu’ü y a eu une collaboration politique directe. » Michel Poniatowski, ministre de l’Intérieur du président Valéry Gis­card d’Estaing, se rend en voyage offi­ciel à Buenos Aires en pleine dictature. TI y rencontre le général Harguindeguy. « C’est tout à fait logique puisque celui-ci était le ministre de l’Intérieur, com­mente-t-elle. Mais il lui propose que les polices collaborent ensemble pour échan­ger des informations sur les subversifs. Et en consultant les journaux argentins de l’époque,j’ai retrouvé de longues inter­views dans lesquelles il soutient le ré­gime. » Au Chili, des collaborations ont là aussi été nouées entre services de ren­seignements. Manuel Contreras, ancien chef de la police secrète chilienne, confie que la DST l’informait « chaque fois qu’un Chilien prenait un avion » lors de l’opération « retour » entamée en 1978.

(…)

 

Lorsqu’il était mi­nistre des Affaires étrangères, Domini­que de Villepin minimisait: le soutien français aurait été limité à quelques félectrons libres » ou autres « groupuscu­les ». Ceci dit non sans insister sur l’ac­bIeil offert par la France aux opposants ‘des dictatures. « Il nie l’évidence », s’in­surge la journaliste.        

L’histoire continue en Irak

La théorie de la guerre anti-subver­sive a fait un sacré bout de chemin. Et l’histoire n’est pas finie. Tout l’intérêt de cette enquête réside aussi dans son actualité. « Cette doctrine française est toujours d’application. Le film « La ba­taille d’Alger » de Güles Pontecorvo, qui dénonce ces dérives, a été détourné pour servir d’instrument de formation, notam­ment en septembre 2003 devant un par­terre d’officiers américains prêts à partir en Afghanistan. En ce qui concerne l’Irak, des généraux américains faisant aujourd’hui partie d’un think tank con­tre la torture m’ont raconté en avril 2003 qu’ils avaient été invités à participer à un colloque spécial qui lui était consa­cré. » Aussi, la polémique née aux Etats-Unis après la diffusion des ima­ges d’Abou Ghraïb est-elle à ses yeux , « d’une incroyable hypocrisie ». Quant à Guantanamo, « ce camp applique stricte­ment la théorie de Trinquier: c’est un espace échappant à toutes les règles de droit international ». (…)

 

Un pays riche en femmes et en vin, in: R.E., 2008/2009, s.p

(…) C’est ainsi qu’à maintes reprises des unités françaises furent autorisées à commettre des viols massifs, notam­ment à Freudenstadt et à Stuttgart en 1945. Un viol de masse, dans sa forme la plus abjecte, a également eu lieu en Italie centrale en 1944.

Jusqu’au printemps 1944, le front allemand d’Italie te­nait, le long de la ligne Gustav à Monte Cassino, en res­pect les Alliés. Il y avait parmi eux le Corps Expédition­naire français. Placé sous le commandement du général Juin, il était composé de troupes majoritairement nord-africaines. Le 12 mai 1944, ils allaient percer les lignes de front allemandes à la rivière Garigliano, qu’ils passèrent, atteignant la montagne et ensuite la vallée du Liri ainsi que la Via Cessilina.

 

Leur commandant en chef, Alphonse Juin, né à Bône en Algérie, était parfaitement au fait des comportements propres à ses Marocains. Voici pourtant l’ordre, tota­lement impensable pour tout membre de la Wehrmacht, qu’il a lancé la veille de l’offensive, pour stimuler pour ses troupes : « Quand vous aurez exterminé l’enne­mi , ce soir, vous allez trouver au-delà des montagnes un pays riche en femmes et en vins. Votre général vous en fait le ser­ment : Après la défaite de l’ennemi, les maisons, les femmes et le vin seront à vous pour cinquante heures. Pendant cinquante heures vous allez pouvoir faire ce qui vous tient à cœur ! » C’est en effet ce qui allait se passer au détriment d’une population d’un pays qui était pourtant (à ce moment) passé du côté des Alliés.

Une phase d’occupation sans aucune retenue, parfaite­ment hors-la-loi, dura alors cinquante heures. Les Fran­çais avaient souhaité septante heures, qui ont été rédui­tes à cinquante par le haut commandement américain. Les Alliés avaient réussi à percer les lignes de défense allemandes et les troupes marocaines envahirent les val­lées situées derrière le front initial. Les deux jours qui suivirent allaient être l’enfer pour la population italienne des alentours de la ville de Cassino et de la région de Frosinone. Les comptes rendus officiels font état de 60.000 cas de viols dans les trente agglomérations de la zone.

 

Vingt ans plus tard, le magazine allemand Stern (n° 52, 1965) pouvait écrire :

« Les Marocains se ruèrent comme une horde de démons sur une population terrorisée et traumatisée par les combats. Ils violèrent jeunes filles et femmes de 22 a 80 ans sans s’occuper de leur état de santé. Ils violèrent même « des femmes malades, enceintes, ou démentes ». Seules quelques rares jeunes femmes échappèrent aux viols a répétition. Les Marocains les cher­chaient partout, de la cave au grenier… La femme la plus âgée de la ville d’Ausone mourut durant son viol… Dans une ville voisine deux fillettes de onze ans furent violées et en mouru­rent. Et deux sœurs qui avaient fui leur maison pour gagner la forêt y furent la assaillies par deux cents Marocains impitoya­bles. Une des deux mourut et l’autre dut être placée dans un asile. Des maris qui défendaient leurs épouses et leurs filles furent battus à mort ou attachés aux montants des lits et for­cés d’assister aux séances atroces de viols perpétrés par la soldatesque d’Alphonse Juin ».

Deux ans après les faits un journal important d’Italie écrivait : « Pendant quatre jours, les femmes ont subi la la violence décharnée des troupes de couleur. Beaucoup d’hommes furent aussi violés, notamment le vieux curé d’Esperia, qui mourut peu après de cette bestialité. Les religieuses de /’Ordre du Sang Très-sacré (Ordine des Priziosissimo Sangue) de Vallecorsa ne furent pas épargnées ».

Un autre journal rapporte l’affaire : « Qui savait a Rome ce qui s’était passé quelques jours avant, en cette seconde quinzaine de mai 1944, dans les villes d’Esperia, Pontecorvo, Auspenia, San Elia ? Cela avait été une chasse sauvage et sans pitié. Une après l’autre, les maisons avaient été mises sans dessus dessous, les forêts passées au peigne fin, les réfugiés assiégés, femmes et enfants jetés a terre et battus a mort, les uns après les autres ou tous ensemble, avec leurs bras levés, ces malheureux couverts d’horribles blessures. Les corps téta­nisés par les crampes, les visages méconnaissables et ensan­glantés par les coups. Par monts et par vaux retentissaient les cris et les hurlements. Dans les dépendances du camp d’un régiment, les cris des femmes violées et maltraitées troublaient le repos des officiers français… »

Voilà comment beaucoup d’Italiens ont vécu la libération de l’occupation allemande. Ces actes de bestialité furent rapportés en Conseil des ministres pour en débattre le 7 avril 1952. Le général Juin ne fut nullement inquiété pour ce crime de guerre délibéré, qui aurait valu à coup sûr la peine de mort pour tout officier allemand tombé aux mains des Alliés. Bien au contraire, Alphonse Juin allait devenir Maréchal de France et finalement un des Commandants en chef de l’OTAN.

 

Article extrait de Der grosse Wendig httv:ltwîm\theneîi’stiirmer:ComlTKS%20200SITraininv of thé German.htm

zone.

 

Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale, éd. Flammarion, 2006

(p.39) 2 Aux origines de la Shoah ?

Razzias, enfumades, exécutions de prisonniers de guerre et de civils, enfants embrochés par des baïonnettes : telles auraient été les méthodes de l’armée française pendant la conquête de l’Algérie. Ces méthodes, l’armée y aurait recouru avec un systématisme qui préfigure les horreurs perpétrées par les divisions SS en Europe au cours de la Seconde Guerre mondiale. Cette antienne des Repentants a-t-elle le moindre fondement ?

Qu’ils rappellent cette face noire de la colonisa­tion est évidemment nécessaire ; mais ce qui est inadmissible, c’est la volonté de présenter cette his­toire, depuis longtemps bien connue, comme « un secret bien gardé », volontairement dérobé aux yeux de l’opinion publique métropolitaine par « le silence et la dissimulation […] organisés par une censure officielle qui est une constante de toute la période » .

 

G. Manceron, Marianne et les colonies, p. 186 et 190.

 

Stéphane Courtois, éd., Le livre noir du communisme, Crimes, terreur, répression, éd. Robert Laffont, 1997

 

CONSIDERATIONS SUR LA FRANCE et la FRANCOPHONIE

(p.12) … la république française a pratiqué une colonisation qui, en dépit de certains apports, fut marquée par nombre d’épisodes répugnants, et ce jusqu’à sa fin.

(p.620) Quelque 9000 des 63000 prisonniers de guerre Viêt-minh avaient péri dans les camps français en Indochine, selon une lettre de mars 1955 du général de Beaufort, chef de la mission française auprès de la Commission internationale de contrôle de l’application des accords de Genève. 

 

Madagascar:

29 mars

commémoration des Martyrs de l’insurrection anti-coloniale de 1947

fahatsiarovana ny 29 mars 1947