1830 - secrets d'Etat de la Révolution belge

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Secrets d’Etat de la Révolution belge

 

D’après les mémoires du Major-Général Baron de Failly,

Ministre de la Guerre de Léopold Ier en 1831

 

de Damien Failly

 

éd. Mols, 2005

 

 

 

EXTRAITS

 

 

(p.15) /à propos du Major-Général Baron de Failly:/ Chevalier de la Légion d’Honneur le 7 février 1813

Sous le régime hollandais, il reçoit la distinction de chevalier du Lion Belgique le 4 juillet 1829.

 

 

(p.24) /25 ao√Ľt 1830/ La bourrasque du soul√®vement que la bourgeoisie regar¬≠dait avec sympathie, la veille au soir, se d√©cha√ģne brusquement contre la propri√©t√© priv√©e. De toutes parts, les ouvriers accourent pour rejoindre les √©meutiers, d√©truisent les ateliers, brisent les machines. De cette foule brusquement livr√©e aux exc√®s, des cris fusent: ¬ęVive Napol√©on! Vive le duc d’Orl√©ans! Vive la France!¬Ľ Cela donne une id√©e de l’origine de certains agitateurs qui entonnent la Marseillaise.

 

(p.25) Pendant tout un temps, c’est le drapeau fran√ßais qui flotte √† l’h√ītel de ville. Sans aucun doute, l’insurrection est dirig√©e par la France, donnant ainsi une coloration internationale au soul√®ve¬≠ment populaire. √Ä lui seul, ce fait r√©v√®le la pr√©sence sur le sol belge d’une forte communaut√© fran√ßaise en exil ayant fui les r√©pressions de la r√©volution de juillet √† Paris.

 

(p.27) De toutes parts, les Volontaires affluent (‚Ķ). /Ainsi/ en quelques jours, l‚Äô√©meute se termine. On n‚Äôentend plus crier ¬ę¬†Vive la France¬†¬Ľ et c‚Äôest le nouveau drapeau belge qui flotte sur l‚Äôh√ītel de ville de Bruxelles.

 

(p.28) Pour les Hollandais, il est difficile de lancer la troupe contre les r√©volutionnaires car les soldats sont belges en grande majorit√©. Ces derniers pourraient se retourner contre leurs officiers hollan¬≠dais mettant le feu aux poudres d’un conflit meurtrier, ou prendre en otage les chefs de Corps pour forcer Guillaume 1er √† c√©der. L’ar¬≠m√©e ne semble pas vouloir suivre l’exemple de Paris o√Ļ les soldats fran√ßais se sont couverts d’infamie en tirant sur les citoyens.

Dans chaque ville se constituent des ¬ęCommissions de S√Ľret√© ¬Ľ. Ce changement d’autorit√© a la faveur du public qui adopte les hommes nouveaux. L’objectif est de calmer les gens et surtout de se les concilier en faisant appel √† toutes les bonnes volont√©s sans distinction de classe, √† plus de civisme et √† coop√©rer √† la s√©curit√©. Un calme relatif r√®gne, entrecoup√© de brusques sursauts

 

(p.31) /8 septembre/ Des étrangers, aventuriers, mercenaires, agitateurs, agents politiques, jacobins oeuvrent ouvertement.

 

(p.39)

Chaos et anarchie / Octobre 1830

 

le jeune gouvernement provisoire s’installe et cr√©e plusieurs commissions qui sont les embryons des futurs minist√®res. La Belgique est en marche vers son ind√©pendance plus vite que ne l’avaient pr√©vu ses grands voisins qui consid√®rent la r√©volution belge comme un scandale.

Les troubles de Bruxelles cr√©ent une suspicion parmi les Cinq Puissances signataires des trait√©s de Vienne car chacune soup√ßonne la France d’√™tre √† l’origine de la situation. Cela d’autant plus qu’en Belgique, le rejet inconditionnel du Hollandais engendre un rejet de tout ce qui rappelle la culture n√©erlandaise en faveur de la culture et de la langue fran√ßaise. Nous en trouvons un √©cho dans la lettre que Max Veydt √©crivit √† sa sŇďur, en septembre 1831 : ¬ęJe vous l’avoue j’√©tais indign√© depuis 15 ans d’appartenir √† la race batave la plus vile et la plus astucieuse qui existe sur le globe. La Providence toujours juste nous rendra √† nous-m√™mes et malheur √† celui qui s’y opposerait. Avec le Roi qu’on nous a donn√©, on a fait un pacte ; nous ne permettrons jamais qu’on le d√©chire, toute la haute noblesse est de notre bord, tous portent le fusil, les Ligne, les Merode, le prince de Grimberge, les ducs d’Arenberg, les Robiano, les Chasteleers, tous sont aux corps de Gand ¬Ľl.

Personne n’oublie que c’est le drapeau fran√ßais qui avait flott√© sur le pignon de l’H√ītel de ville de Bruxelles et que c’√©tait

 

1 Veydt, Max, √† Madame Poggioli, sa sŇďur, r√©sidante √† Paris, le 4 septembre 1831.

 

(p.40) la Marseillaise et non le Wilhelmus que le peuple avait chant√©e en parcourant la ville. Pour les Cinq Puissances, cette r√©volte est contraire au trait√© de 1814. Elles craignent surtout que la Belgique ne choisisse le rattachement √† la France et que celle-ci ne prenne le territoire jusqu’√† Anvers.

 

(p.43) Lieutenant-colonel depuis le 15 octobre, Niellon est envoy√© √† travers le pays √† la poursuite des Hollandais. Il re√ßoit sous ses ordres la L√©gion belge de Paris (le Corps de Pont√©coulant – Merode) form√©e de deux bataillons totalisant 900 hommes, auxquels s’ajoutent les Volontaires de Louvain, Diest, Aerschot, Tirlemont qui constituent deux bataillons suppl√©mentaires. Il obtient aussi une artillerie, command√©e par Kessels second√© par le lieutenant Cohen, soit deux pi√®ces de 6, un obusier de 15, trois caissons et des chevaux de paysans. Il est finalement √† la t√™te d’une arm√©e de 2.110 combattants. Au cours de sa campagne, il augmente encore ses effectifs de 400 soldats apr√®s la reddition de Lierre, et d’officiers dont les capitaines Godard, Coussement et Parys10. Pendant ce temps, les escarmouches entre Belges et Hollandais n’arr√™tent pas n.

Le Gouvernement Provisoire et le Congr√®s re√ßoivent chaque jour des nouvelles des succ√®s militaires de Niellon et de Mellinet sur l’arri√®re des troupes hollandaises. √Ä la suite de ces

 

9 II est important de conna√ģtre cet √©tat d’esprit de Niellon pour comprendre son comportement par la suite.

10 Niellon, Ch., Histoire des √©v√©nements militaires…, p. 78.

11 Le comte Fr√©d√©ric de Merode est tu√© quelques jours apr√®s son arriv√©e, dans un accrochage entre les volontaires belges et les troupes hollandaises, le 24 octobre 1830 √† Berchem. Dans un dernier soupir, il demande que le major de La Gotellerie, ami de la famille, soit re√ßu dans les rangs de l’ann√©e.

 

(p.47) En fait, durant ces deux mois, l’union sacr√©e pour chas¬≠ser l’occupant explose en autant de partis qui s’opposent pour ravir le pouvoir. Les catholiques se dressent contre les lib√©raux, les orangistes contre les patriotes, les anarchistes contre ceux qui r√©clament ordre et s√©curit√©, les r√©volutionnaires contre les tra√ģtres, les monarchistes contre les r√©publicains, les promoteurs d’un rattachement √† la France contre les ind√©pendantistes natio¬≠nalistes, les Volontaires contre l’arm√©e. Tous contre tous. Chaque groupe, chaque groupuscule tente de rassembler l’opinion par des actions d’√©clat plus que douteuses et des discours qui rivalisent de d√©magogie. Dans le d√©sarroi g√©n√©ral, chacun tente son propre coup d’√Čtat.

 

(p.64) Gendebien, soutenu par le courant francophile ¬ęrattachiste¬Ľ, intrigue √† Paris en faveur du duc de Nemours comme roi des Belges. Le Congr√®s opte pour cette candidature malgr√© l’avis contraire de la France7. Avis d√©j√† exprim√© dans un courrier diplomatique suite √† la premi√®re visite de Gendebien. Le Palais Royal envisage cette possibilit√© avec ¬ęterreur¬Ľ.

 

7 Mus√©e de Mariemont, manuscrit autographe, 2 pages : cette proposition faite au Congr√®s d’√©lire le duc de Nemours est sign√©e de plus de cinquante noms, dont Surlet de Chokier (1769-1839), E.C. de Gerlache, J.B. Gendebien, le baron de Wo√ęlmont, de Brouck√®re, le comte F. de Meeus, Gendebien, p√®re, F√©lix de Merode, Werner de Merode. Bruxelles. 24 janvier 1831.

 

(p.67) Par son obstination aveugle et ses refus successifs aux pro¬≠positions de la Conf√©rence de Londres, la Belgique a cr√©√© les conditions de l’√©chec √† son ind√©pendance. La France n’accepte pas la restauration des Pays-Bas et l’Europe ne consent pas √† lui c√©der la Belgique. Par contre, la France souhaite, √† sa fronti√®re nord, un pays ami et si possible, souverain et ind√©pendant, avec lequel elle pourra traiter. La France a en vue la destruction des forteresses dirig√©es contre elle: ¬ęun cercle de fer¬Ľ13, selon Louis-Philippe. Aux mains des Pays-Bas et de la Sainte Alliance, ces forteresses sont un instrument de guerre dirig√© contre elle, tandis qu’aux mains d’un pays ami et pacifique, elles sont sans objet.

 

13 Discours du Roi Louis-Philippe au Conseil des ministres, le matin du 4 ao√Ľt 1831.

 

(p.68) La plupart des Fran√ßais en r√©sidence √† Bruxelles s’offrent √† diriger des op√©rations militaires. Ainsi les corps de Volontaires deviennent une ¬ę force politique ¬Ľ arm√©e et appr√©ci√©e dans les d√©bats en faveur d’une solution ¬ęfran√ßaise¬Ľ, soit l’ind√©¬≠pendance de la Belgique soit le rattachement √† la France.

Dans ses M√©moires, Niellon raconte comment, fin janvier, par l’entremise d’Alexandre Gendebien il entre en rapport avec le g√©n√©ral Belliard accouru de Paris14. Ce dernier √©coute avec int√©¬≠r√™t les propos de Niellon et il lui demande un rapport que le chef des Volontaires s’empresse de lui r√©diger. Il devient ainsi de fait l’agent de renseignement de Belliard.

 

Ce fait confirme bien ¬ęl’intelligence¬Ľ qui relie les corps de Volontaires et les agents de la France. Niellon, Gr√©goire et consorts ne tiennent aucun compte des mesures du Gouvernement Provi¬≠soire. Ils prennent leurs consignes aupr√®s de certains membres du Congr√®s particuli√®rement favorables √† la diplomatie fran√ßaise tel un Gendebien par exemple.

 

14 Sur le plan strictement militaire, Niellon √©tait sans doute un bon soldat, ses exploits le prouvent. Il manque cependant de discipline militaire. En ce qui concerne ses positions politiques, il y a de quoi exprimer de s√©rieux doutes. Il est fonci√®rement bona¬≠partiste et r√©publicain. Son parcours a de curieuses ressemblances avec celui de Napo¬≠l√©on sous le Directoire en 1795. Niellon veut aussi d√©fier l’Europe et exporter la guerre r√©volutionnaire √† l’√©tranger tout comme son a√ģn√©. En poussant une pointe jusqu’√† Raevels, pour d√©fier deux divisions avec sa maigre brigade contre l’avis de Tiecken, il s’est trouv√© envelopp√© par l’arm√©e hollandaise. Beaucoup lui ont reproch√© cette indiscipline sur le champ de bataille. Pr√©tentieux, il n’a pas toujours conscience ni de ses limites ni de son ignorance. Bon r√©dacteur, il a su exploiter ce talent pour r√©diger des faits d’armes √† son avantage et donner une image de sauveur de la Belgique.

 

(p.69) Les milieux militaires belges estiment qu’une solution ¬ęhol¬≠landaise ¬Ľ est pr√©f√©rable. Elle repr√©senterait pour eux un avantage sur le plan de leur carri√®re. L’arm√©e a pour consigne de n’ob√©ir qu’au Gouvernement Provisoire et √† son commissaire √† la Guerre. Sur le plan int√©rieur, cette position garantit le maintien de l’ordre public. Les milieux mod√©r√©s recherchent une solution pacifique.

Quant au parti orangiste, il s’empresse de recruter des adh√©¬≠sions dans les milieux d’affaires et d’opinion mod√©r√©e : industriels, banquiers et bourgeoisie ais√©e. Beaucoup adh√®rent √† cette posi¬≠tion qui semble, dans l’√©tat des choses, la plus sens√©e. M√™me Emmanuel d’Hoogvorst appara√ģt comme chef de file de cette option. Au sein du gouvernement, Van de Weyer et Merode ne sont pas hostiles √† cette solution qui se trouve √™tre celle du moindre mal et du pragmatisme.

Compte tenu des risques d’un conflit arm√© ou pire, d’une guerre civile, cette solution est largement admise par les Cinq Puissances et semble la plus rationnelle. D√©j√† en septembre, Charles de Brouck√®re15 √©tait un partisan de la s√©paration

 

15 de Brouck√®re, Charles (1796-1860). Il est n√© √† Bruges dans une famille bour¬≠geoise. La famille suivit le p√®re, gouverneur du Limbourg. Charles de Brouck√®re, au caract√®re instable et violent, est capable de volte-face d√©routantes. Les √©lecteurs de sa province du Limbourg l’envoient comme leur d√©l√©gu√© √† la d√©putation permanente aux √Čtats Provinciaux et, en 1826, √† la seconde Chambre o√Ļ il si√®ge au c√īt√© d’un autre lib√©ral qui ne cessera de le prot√©ger, Surlet de Chokier. Dans le cercle politique belge de cette premi√®re √©poque, il est connu comme intransigeant dans ses convictions fr√©quemment changeantes. Il a trente-quatre ans au moment o√Ļ √©clate la r√©volution. En ao√Ľt 1830, il ne participe pas √† la r√©volution ni aux journ√©es de septembre mais se prononce pour la s√©paration administrative, avec pour vice-roi pour la Belgique le prince d’Orange. √Ä Anvers, il retrouve le prince d’Orange et fait partie de la commission administrative mise en place par ce dernier pour organiser la s√©paration administrative tout en restant uni √† la Hollande. Orangiste convaincu dans un premier temps, il quitte le prince d’Orange pour devenir r√©volutionnaire et r√©publicain en s’investissant comme membre de la com¬≠mission charg√©e d’√©laborer un projet de constitution. Le 24 janvier 1831, il est au nombre des membres royalistes du Congr√®s, acquis √† la candidature au tr√īne de Belgique du duc de Nemours. Apr√®s avoir soutenu la s√©paration administrative, le voici soutenant la can¬≠didature du prince de Nemours afin de rattacher la Belgique √† la France. Il ne croit pas √† l’existence d’une Belgique ind√©pendante et souveraine. Le 20 mars, il d√©missionne et entre en conflit avec Van de Weyer parce que ce dernier souhaite reprendre contact avec la Conf√©rence de Londres. Le 26 mars, il entre dans la nouvelle √©quipe gouvernementale et adh√®re au mouvement national francophile et rattachiste. Le 16 mai, il entre en conflit avec Lebeau parce qu’il est contre l’arriv√©e du prince L√©opold et, avec fracas, il donne sa d√©mission qu’il dit irr√©vocable. Devenu subitement antiroyaliste et r√©publicain convaincu, il combat l’√©lection de L√©opold 1er et vote contre les Dix-Huit Articles. Il manifeste une antipathie envers de Failly et vote contre le budget de l’arm√©e. Fin juillet, il demande une audience au Roi et entre au gouvernement le 3 ao√Ľt suivant. H deviendra ministre de la Guerre de septembre 1831 √† 1832. Bourgmestre de Bruxelles, on le retrouve professeur √† l’ULB. Il d√©c√®de en 1860.

 

(p.70) administrative16 avec, pour chef d’√Čtat, le prince d’Orange. Le refus de ce dernier de se prononcer clairement √† Bruxelles fait ¬ębasculer¬Ľ de Brouck√®re dans le camp de ceux qui souhaitent le rattachement √† la France parce qu’il ne croit pas que la Belgique puisse exister comme √Čtat souverain.

Mais apr√®s le refus par Louis-Philippe de la couronne de Belgique pour son fils, le prince Fr√©d√©ric redouble d’effort et envoie des missions de conciliation aupr√®s des militaires belges rest√©s en place. Le colonel comte Dumonceau17, brillant officier au service de Guillaume 1er, ¬ę m√®ne plusieurs missions de conciliations aupr√®s des Belges appartenant aux r√©giments hollandais ¬Ľ18.

Les perspectives de la Belgique sont √† l’avantage de Fr√©d√©ric d’Orange. Les journaux orangistes : Le Courrier Belge, Le Lynx, Le Messager de Gand vont √™tre ses porte-parole. Les milieux favorables √† ses vis√©es forment un groupe important d’orangistes. La Belgique se divise en deux grands courants d’opinion oppo¬≠s√©e : les francophiles d√©sireux d’un rattachement √† la France et les orangistes favorables √† une restauration hollandaise. Entre les deux, une masse silencieuse souhaitant l’ind√©pendance et la souverainet√©. Malheureusement, les intellectuels et une partie de l’aristocratie ne croient pas non plus √† la viabilit√© d’une Belgique ind√©pendante et penchent pour la restauration19.

 

16 Leconte, J.R., Le g√©n√©ral Daine a-t-il trahi?, Bruxelles, 1938, p. 46. ¬ĽLa s√©paration administrative √©tait le principe de base largement admis par le Gouvernement Provisoire. La R√©gence avait un penchant coupable vers une restauration en faveur du prince d’Orange ¬Ľ. √Ä d√©faut de mieux et de trouver un souverain, c’√©tait la moins mauvaise solution √† ce moment-l√†.

17 Dumonceau, Jean-Fran√ßois, comte (1790-1884), hussard dans l’arm√©e des Pays-Bas. Il avait √©pous√© Th√©r√®se comtesse d’Aubrem√© (1797-1861) et habitait √† Vilvoorde.

18 Dumonceau, J.Fr., Souvenirs de 1830-1831, p. 18 n¬į 142. W. Brabant

19 Plusieurs familles de la noblesse belge ont l’un des leurs qui continue √† faire carri√®re dans les arm√©es de Guillaume 1er. Outre le colonel comte Dumonceau, on rel√®ve les noms suivants: Posson, Bellefroid, Limburg, d’Ursel, Waha… Honni soit qui mal y pense, c’est le propre des familles dont les racines sont europ√©ennes. M√™me le R√©gent re√ßoit, chez lui, des √©missaires et ne s’en cache pas. Dumonceau, J.Fr. Souvenirs de 1830-1831.

 

(p.71) Guillaume 1er continue sa pression aupr√®s des pl√©nipotentiaires √† Londres. Il le fait tellement bien que le projet de royaume s√©par√© a de s√©rieuses chances d’aboutir car l’Angleterre lui reste favorable et les autres pays ne s’y opposent que mol¬≠lement. Entre toutes les id√©es √©mises au sein de la Conf√©rence de Londres, une seule inqui√®te : c’est l’id√©e de partage de la Belgique entre ses puissants voisins.

¬ęLors de l’av√®nement du second minist√®re du R√©gent, un grand danger existait pour la Belgique. Le mot de partage avait √©t√© prononc√© dans le sein de la Conf√©rence, et le souvenir de (p.72) l’odieux partage de la Pologne n’y avait fait fr√©mir personne. Aucun document officiel n ‘a jamais √©tabli ce projet de partage, mais au milieu de tous les embarras d’une situation si compliqu√©e, c’est une id√©e qui se pr√©sente si naturellement qu ‘il est impossible de ne pas ajouter foi aux r√©v√©lations faites sur ce point par des hommes initi√©s aux secrets des cabinets¬Ľ20.

 

(p.80) Par une tendance naturelle comme par opposition, les natio¬≠nalistes et les partisans du rattachement √† la France se rallient autour de Bresson et de Belliard3. Ceux-ci cherchent un appui aupr√®s des corps francs des Volontaires. L’origine fran√ßaise de ses chefs, la proximit√© de la France et l’usage d’une langue commune sont des avantages sur l’Angleterre.

 

20 Belliard, Augustin, lieutenant g√©n√©ral (1769-1832). √Ä Bruxelles, il ach√®ve une carri√®re assez remplie comme g√©n√©ral d’Empire et ministre pl√©nipotentiaire. C’est certainement un homme remarquable avec beaucoup de qualit√©s vu ses √©tats de service. Titr√© comte et pair de France, il est major g√©n√©ral. Ambassadeur √† Vienne en 1830, il est envoy√© en Belgique en janvier 1831. Il a bien servi son pays et d√©shonor√© la Belgique.

 

(p.86) Au même moment, le Luxembourg se révoltait pour être réuni à la Belgique, alors que la Conférence de Londres avait confirmé son rattachement aux Pays-Bas.

¬ę C’est ainsi que, pour mater la r√©volution luxembourgeoise, le roi Guillaume 1erpropose d’y envoyer le duc de Saxe-Weimar comme gouverneur, mais aussi pour y organiser la d√©fense.

Au Congr√®s, Monsieur Gendebien propose de mettre l’arm√©e sur pied de guerre, d’augmenter les effectifs de 12 bataillons de tirailleurs, entra√ģnant un budget de 24 millions de francs. Monsieur de Brouck√®re, alors ministre des Finances, s’oppose √† cette mesure tout en cherchant √† amener √† lui la population du Luxembourg¬Ľ.

Mais, dit Lebeau : ¬ę L’obstacle principal √† cette intervention ne se trouve pas du c√īt√© de l’arm√©e belge, mais bien du c√īt√© des corps Volontaires, qui avaient gard√© leurs chefs de la r√©volution¬Ľ9.

Cette remarque nous apprend que les corps de Volontaires, dont le chef principal est Niellon, refusaient d’ob√©ir aux injonc¬≠tions du Gouvernement. Ils √©taient ¬ęind√©pendants¬Ľ et entendaient mener leur propre guerre ; l’ob√©issance √©tait donc conditionnelle. Ils ne r√©pondaient qu’aux injonctions de certains hommes politi¬≠ques pr√©sents au Congr√®s. Il est notoire que Niellon entretenait une relation privil√©gi√©e avec Gendebien, chef et fondateur du parti nationaliste Association Patriotique10.

 

9 Lebeau, J., Souvenirs personnels.

10 L’Association Patriotique ou Nationale n’h√©sitait pas √† d√©clarer la guerre comme on peut le lire dans son manifeste du 23 mars 1831 : ¬ęAvec un chef impos√©, ou seulement indiqu√©, par l’√©tranger, notre ind√©pendance ne serait qu’une chim√®re, et notre r√©volution, que du temps et du sang perdus. Soyons Belges, et terminons la r√©volution comme nous l’avons commenc√©e, par nous-m√™mes. Mais avant tout, soyons pr√™ts √† la guerre. La guerre, puisqu’il le faut, aux barbares qui occupent encore une partie de notre territoire. La guerre, pour mettre fin √† un ordre de choses qui, loin d’offrir les avantages mat√©riels de la paix, froisse, plus que k guerre, les int√©r√™ts du commerce, de l’industrie et de l’agriculture. La guerre, pour rejeter le fardeau de la dette hollandaise, pour √©chap¬≠per au morcellement de notre territoire, et √† l’opprobre europ√©en que nous r√©servent les complices de Guillaume. La guerre, pour couper court aux tentatives de corruption ; il est temps d’opposer le fer √† l’or. La guerre, puisqu’il le faut, pour faciliter toutes les solu¬≠tions. ¬Ľ Curieusement cette volont√© nationaliste s’est traduite par une volont√© politique ” de se rattacher √† la France et donc de renoncer √† cette ind√©pendance. Cette association dite nationale regroupait surtout les Volontaires de Bruxelles et le milieu francophile.

 

(p.113) Quelle est la politique de la France concernant la r√©volution belge? D’abord et surtout, elle veut pouvoir jouir de l’acc√®s aux ports d’Anvers et d’Ostende et ce, pour des raisons √©conomiques. Ensuite sur le plan strat√©gique, elle souhaite le d√©mant√®lement des places fortes 9 qui jouxtent sa fronti√®re nord, pour y √™tre bor¬≠d√©e par un pays alli√©. Et enfin sur le plan diplomatique, elle veut rompre la Sainte-Alliance entre les pays vainqueurs √† Waterloo qui lui sont hostiles et ainsi augmenter son influence europ√©enne10. Il faut donc briser l’√©tat tampon que repr√©sentent les Pays-Bas et cr√©er les conditions pour que la Belgique sollicite, sous la contrainte d’une agression hollandaise, la protection de la France. Voil√† ce que l’ambassadeur Belliard pr√©pare secr√®tement.

 

9 Philippeville, Dinant, Namur, Huy, Liège, Ypres, etc.

10 de Waresquiel, E., Talleyrand, p. 569: ¬ęLa r√©volution de Bruxelles est l’occasion r√™v√©e d’une nouvelle croisade en faveur des peuples opprim√©s par la Sainte-Alliance des rois. La reconqu√™te des anciens d√©partements fran√ßais de Belgique est √† la port√©e des fusils de la r√©volution de Juillet […].

 

(p.115) L’affaire de la citadelle d’Anvers est l’occasion, pour le g√©n√©ral Belliard, de cr√©er une ¬ębr√®che¬Ľ dans le dispositif belge, laissant litt√©ralement la ville d’Anvers √† la merci des canons hollandais. Cette manŇďuvre serait facilit√©e par l’aveuglement du Congr√®s qui ren√Ęcle √† doter la Belgique d’une puissance militaire cr√©dible pouvant appuyer ses revendications d’ind√©pendance et de souverainet√©. Trop de membres du Congr√®s et du Gouvernement11 souhaiteraient un ancrage de la Belgique √† la France. Les consta¬≠tations suivantes n’en sont-elles pas des preuves ?

En f√©vrier 1831, le Congr√®s avait vot√© en faveur du duc de Nemours, choix de Gendebien, comme futur roi des Belges. Il renon√ßait ainsi de fait √† la souverainet√© du pays. Maintenant, en mai 1831, le Congr√®s accepte l’intervention d’un diplomate fran√ßais, le g√©n√©ral Belliard, sans qu’un seul membre du Congr√®s ‘ ou du Gouvernement n’intervienne. Le Gouvernement ou le Con¬≠gr√®s renonce ainsi √† son ind√©pendance politique. Et surtout, en tergiversant sur l’organisation de sa force arm√©e, les dirigeants renoncent √† doter le pays d’une puissance n√©cessaire.

Il n’y a plus que deux tendances qui dominent les d√©bats du Congr√®s. Les partisans de la restauration – les orangistes – et ceux qui sont en faveur d’un rattachement √† la France – les rattachistes majoritairement francophiles. Il reste cependant des hommes int√®gres qui tentent par tous les moyens de trouver des solutions ¬ębelgo-belges¬Ľ sans aide ext√©rieure12.

Les agents anglais ont renonc√© √† soutenir le parti orangiste et les esprits sont si bien travaill√©s par les agents fran√ßais que la tendance politique dominante s’oriente en faveur de la France. Cette politique sera poursuivie longtemps par la Belgique. La conclusion de ce projet d√©bouchera sur l’entr√©e triomphante des troupes fran√ßaises en lib√©rateurs √† Bruxelles le 13 ao√Ľt 1831.

Dans¬†¬† leur¬† logique, les tenants de l’ancrage fran√ßais combattent le choix du prince L√©opold au tr√īne de Belgique, choix propos√© par Van de Weyer et Lebeau. Ils refusent toujours de

 

11 Le Gouvernement ne comportait que cinq ministères et ne faisait pas le poids contre les 196 membres du Congrès.

12 Ce sont Van de Weyer, Lebeau, l’abb√© de Foer, Merode, Failly, etc.

 

(p.116) signer les Protocoles dit des XVIII Articles et de traiter avec la Conférence de Londres.

Dans un courrier du 13 mai 1831, le roi Louis-Philippe exprime son inqui√©tude : ¬ę Ce qui m’afflige, c’est l’√©tat de la Belgique o√Ļ je vois arriver du grabuge. Je persiste dans mes regrets qu’il n’y ait pas encore de Prince choisi. Mais √† pr√©sent, il faut attendre ce qui se fera √† Londres et ce qui se passera √† Bruxelles ¬Ľ13.

Le seul pays voisin capable de fournir l’aide arm√©e n√©cessaire est la France. Depuis plusieurs mois, des troupes fran√ßaises sont mass√©es aux fronti√®res sud du pays, pr√™tes √† intervenir. Personne ne peut l’ignorer et encore moins les partisans du rattachement √† la France. Il est donc indispensable, dans la logique ¬ęrattachiste ¬Ľ que la Belgique ne puisse s’en sortir par ses seules forces. Il devient clair que le maintien en √©tat d’inf√©riorit√© des forces arm√©es belges est un dessein politique qui faciliterait l’intervention souhait√©e.

Si le g√©n√©ral Belliard avait √©t√© honn√™te, il aurait soutenu la contre-offensive belge et oblig√© le g√©n√©ral Chass√© √† √©vacuer la Lunette Saint-Laurent, voire plus. Mais il a pr√©f√©r√© laisser un avantage militaire √† l’arm√©e hollandaise.

Si l’on avait laiss√© faire le g√©n√©ral de Failly, la citadelle lui tombait dans les mains et la Campagne des Dix Jours aurait eu une autre dimension, car il ne fallait plus laisser de troupes en face de cette citadelle.

¬ęPar la lecture de toutes ces pi√®ces, on pourra ais√©ment d√©couvrir le secret de la diplomatie. La Belgique √©tait alors sous la tutelle de la Conf√©rence, et les deux puissances rivales, voulant √©viter √† tout prix une complication qui aurait pu ajouter des difficult√©s nouvelles √† la solution d’un arrangement d√©finitif et compromettre leurs int√©r√™ts oppos√©s, pr√©f√©r√®rent jeter le bl√Ęme sur la conduite de l’autorit√© militaire sup√©rieure d’Anvers et peser sur le gouvernement belge.

Le g√©n√©ral Belliard comprenait que mon p√®re aurait toujours √©t√© un obstacle √† la politique de la France, et l’incident d’Anvers ne fut pas √©tranger aux intrigues qui √©loign√®rent le g√©n√©ral de Failly de la personne du roi lors de la reprise des hostilit√©s, au mois d‚Äôao√Ľt.¬†¬Ľ

 

(p.115) (rem.)

Belliard, son exp√©rience et son √Ęge eurent certainement une influence aupr√®s de Niellon, de Brouck√®re, Gendebien et d‚Äôautres dans le milieu politique belge.

 

13 Collection privée Van der Elst.

 

(p.127) ¬ęLe mardi 4 juin, apr√®s un long d√©bat de plusieurs jours, le scrutin fut ouvert, et le prince L√©opold de Saxe-Cobourg fut √©lu roi des Belges par 152 membres contre 44. C’√©tait un premier pas d√©fait, mais rien n’√©tait termin√©11. D√©j√† des troubles √©clataient de toutes parts et ces troubles n√©cessitaient la diss√©mination de l’arm√©e dans les villes.

L’Association Patriotique, organis√©e sur de larges bases, ne restait pas en arri√®re. Par son √©nergie, elle avait contribu√© √† sauver le pays d’une restauration mais, comme adversaire de la diplomatie, elle √©tait aussi ennemie du Minist√®re. Ce qu’elle demandait, c’√©tait la guerre, la guerre dans laquelle elle comptait bien que la France serait entra√ģn√©e, sans songer que la guerre aurait entra√ģn√© l’an√©antissement de la Belgique, de quelque c√īt√© que la victoire se f√Ľt fix√©e.

√Ä la suite de l’√©lection du prince L√©opold, l’Association Patriotique12 tint de nombreuses r√©unions et fit, √† la politique du Gouvernement, une opposition vigoureuse qui paralysa l’action du pouvoir jusque dans les plus simples mesures d’administration.

Pour se faire une id√©e de la pr√©occupation dans laquelle l’√©lection du Prince mit les esprits jusqu’√† la fameuse discussion sur les XVIII Articles ouverte le 1er juillet, il faut lire les journaux du temps, et notamment l’√Čmancipation des 6,16, 21 et 27juin,

 

11 Les 44 voix contre repr√©sentent donc 22% d’opposants. Les bulletins de vote sont conserv√©s √† la biblioth√®que de la Chambre. On rel√®ve parmi les votes hostiles les noms de Defacq, Jottrand, Rodenbach, de Haerne, Ch. de Brouck√®re, Al. Gendebien et Forgeur. Charles de Brouck√®re pr√©cise son choix en disant: ¬ętenant son √©lection imm√©diate pour contraire aux int√©r√™ts de la Belgique ¬Ľ.

12 Nous avons vu que les cadres hollandais occupaient la majorit√© des fonctions dans l’administration. Ces cadres ont √©t√© assez vite remplac√©s par du personnel belge. L’Association Nationale avait comme pr√©sident Van Meenen, ex-ministre, comme vice-pr√©sident l√ģelemans et comme secr√©taire A. Gendebien, ex-ministre de la Justice. Elle avait aussi comme membres des personnalit√©s les plus en vue comme de Brouck√®re, Chazal, Rogier, Ducp√©tiaux ainsi que Niellon. Ces personnes ont aussi particip√© √† l’embauche du personnel de l’administration dans les divers rouages des minist√®res, comme de Brouck√®re, ministre depuis les premiers jours du Gouvernement Provisoire, l’a fait. En sorte que tout ce personnel leur √©tait d√©vou√© et r√©pondait aux mots d’ordre. ¬ę Un √©tat dans l’√©tat¬Ľ, √©crit de Failly.

 

(p.128) Le Prince s’√©tait exprim√© d’une mani√®re plus formelle encore dans une lettre au R√©gent, qui fut rendue publique. Il lui donnait le v√©ritable sens de son acceptation:

¬ęAussit√īt que le Congr√®s aura adopt√© les Articles que la Conf√©rence de Londres lui propose, je consid√©rerai les difficult√©s comme lev√©es pour moi, et je pourrai me rendre imm√©diatement en Belgique16.

La discussion desXVIIIArticles, communiqu√©s au Congr√®s le 28 juin, futjbc√©e au 1er juillet. Voici le tableau que fait Ch. White de la situation du pays √† ce moment11: √Ä cette √©poque on redou¬≠blait d’efforts, √† l’int√©rieur √©tal ‘ext√©rieur, pour jeter de la d√©fiance dans le minist√®re et exciter les pr√©jug√©s populaires contre les Pr√©¬≠liminaires. On d√©clarait qu ‘ils n ‘√©taient que le r√©sum√© des proto¬≠coles d√©test√©s, d√©guis√©s avec art. La presse fulminait les plus vio¬≠lents articles contre eux. L’opposition et l’Association Patriotique

 

13 Le Courrier Belge, Le Courrier de Gand, M√©phistoph√©l√®s sont, parmi d’autres, des publications orangistes.

14 Résidence du prince Léopold.

15 de Failly, A., Mémoire Explicatif, p. 48.

16 Mémoire Explicatif, p. 49.

17 White, Ch., Histoire de la Révolution belge, t. III, p. 55 et s. Cité dans le Mémoire Explicatif.

 

(p.129) ne mettaient pas de bornes √† l’expression de leur m√©contentement. Trente-neuf d√©put√©s, faisant partie de l’opposition extr√™me et la plus active, r√©dig√®rent une protestation violente au Congr√®s, dont les tribunes √©taient constamment remplies d’individus renou¬≠velant par leurs vocif√©rations et leurs clameurs le tableau des sc√®nes les plus effrayantes de la Convention. Des placards √©taient distribu√©s, des menaces anonymes √©taient adress√©es √† ceux qui soutenaient les propositions, les murs √©taient couverts d’appels incendiaires, les ministres √©taient assaillis de grossi√®res diatribes, et plus d’une fois ils furent l’objet d’insultes personnelles de la part des √©missaires de la propagande ou d’autres, dont la mission √©tait d’exciter l’anarchie. L’irr√©solution et le d√©sordre r√©gnaient dans la Chambre, la d√©fiance et l’√©meute au dehors. Des complots et des conspirations s’organisaient activement. Les orangistes et les r√©publicains livraient un dernier combat √† mort.

Que les vŇďux secrets de la majorit√© aient √©t√© pour l’accepta¬≠tion des Pr√©liminaires, cela n’√©tait pas douteux. Mais telle √©tait la crainte des haines populaires, telle √©tait leur timidit√© que, lorsque l’heure de la discussion arriva, la plupart √©taient dispos√©s √† abandonner leur t√Ęche, et pendant quelque temps, aucun n’eut le courage suffisant pour s’opposer √† ces pr√©liminaires odieux.

√Ä la fin, Monsieur Van Snick, de Mons, se leva et s’√©cria hardiment: “On a demand√© quel serait parmi les d√©put√©s celui qui oserait assumer la responsabilit√© morale de proposer l’adoption des XVIII Articles. Messieurs, je serai ce d√©put√©, et je le suis parce que je crois faire une bonne action18. ” (‚Ķ)¬†¬Ľ

 

18 White, Ch., La Révolution belge de 1830, t. III, pp. 113-114.

 

(p.144) Il est donc injuste de s’en prendre au g√©n√©ral de Failly ou aux autres ministres de la Guerre du Gouvernement Provisoire. Les budgets n√©cessaires n’existaient pas et la demande du 2 juin avait √©t√© boycott√©e et refus√©e par le Congr√®s. Comment, dans de telles conditions, les divers gouvernements auraient-ils pu mener une politique de restructuration de l’arm√©e? Agir avec tant d’impr√©¬≠voyance, c’√©tait emp√™cher que le pays puisse se doter d’une force arm√©e capable de ¬ęr√©sister¬Ľ √† une agression et laisser la popula¬≠tion sans d√©fense face aux exactions de troupes √©trang√®res.

Il devient de plus en plus clair que l’opposition du Congr√®s a particip√© √† la d√©b√Ęcle qui surviendra treize jours plus tard. En effet, revenons aux discussions violentes et orageuses, cit√©es par tous les t√©moins7, √† propos de l’√©lection du prince L√©opold et l’adoption des Dix-Huit Articles accept√©es le 9 juin. Un √©chec cui¬≠sant pour l’opposition r√©publicaine et francophile. La r√©action est √† l’√©chelle de la d√©ception. Le groupe des opposants tr√®s actif au sein du Congr√®s et dans la presse va tout tenter pour saboter l’ap¬≠plication des protocoles et l’arriv√©e du futur souverain. Il va semer la confusion, le d√©sordre dans le pays afin de d√©courager le Roi et le faire renoncer √† son engagement. Tout sera mis en Ňďuvre pour y

 

7 Nothomb, Lebeau, White.

 

(p.145) parvenir. Proclamer une guerre pour le 30 juin et refuser un budget pour l’arm√©e, par exemple, sont les plus s√Ľrs moyens de fragiliser le nouveau chef d’√Čtat. La majorit√©, favorable au Souverain et aux protocoles, a litt√©ralement d√©missionn√© face √† l’agressivit√© de l’opposition conduite par de Brouck√®re, Gendebien et les membres de l’Association Nationale et Patriotique.

“Pourquoi ces projets belliqueux ont-ils fait place √† des sen¬≠timents tout pacifiques ? Le ministre de la Guerre, dit encore le baron Victor de Failly, ne partageait pas cette illusion, puisqu’il recommandait une forte organisation militaire. Mais la majorit√© du Congr√®s, moins pr√©voyante, √©blouie par l’annonce d’une paix mal assur√©e encore, servait, sans s’en douter, les projets [secrets] des factieux. Ceux-l√†, par syst√®me et par calcul, s’opposaient √† toutes les mesures prises dans l’int√©r√™t de l’ordre, et servaient, de ce fait, la politique fran√ßaise¬Ľ.

Dans tout cet √©pisode, il y a d’abord un conflit d’autorit√© entre le Congr√®s et le Gouvernement Provisoire. Il appara√ģt de plus en plus que des membres du Congr√®s d√©tenaient des informations. Ces derni√®res intentionnellement non communiqu√©es aux minist√®res. Ces instructions √©taient distill√©es par les agents de la France qui entretenaient des relations privil√©gi√©es avec certains membres du Congr√®s. Il serait int√©ressant d’√©tudier le r√īle de Belliard et de relever ses relations et ses fr√©quentations au sein du Congr√®s.

Belliard d√©tenait avec certitude des informations en prove¬≠nance de la Conf√©rence de Londres et de Paris. Celles-ci auraient donn√© toute assurance qu’en cas d’attaque hollandaise ou des Puissances du Nord, le gouvernement fran√ßais aurait garanti l’intervention de ses forces mass√©es aux fronti√®res sud du pays. Pour la France, l’entr√©e en Belgique d’un seul soldat hollandais ou prussien aurait √©t√© consid√©r√©e comme une d√©claration de guerre. Le souhait secret de la France n’√©tait-il pas que cette faute soit commise ? Et le g√©n√©ral Belliard n’avait-il pas √©t√© charg√© d’organi¬≠ser des conditions favorables √† ce plan ?

La Belgique quant √† elle devait s’abstenir d’avoir une ann√©e suffisamment puissante. Ainsi mise d’office en position (p.146) d’inf√©riorit√©, elle aurait √©t√© oblig√©e de faire appel, par la voie offi¬≠cielle, √† un secours des arm√©es fran√ßaises. Une belle revanche sur la d√©b√Ęcle de 1815.

Ce ¬ęcontrat¬Ľ diplomatique semble de plus en plus √©vident lorsqu’on √©tudie les comportements politiques, les d√©clarations et les volte-face. Lorsque de Brouck√®re d√©cide de ne plus participer aux d√©bats, on le retrouve √† la tribune du Congr√®s. Au lendemain de chaque d√©mission ¬ęirr√©vocable¬Ľ, il repara√ģt, √† l’image de ces polichinelles des th√©√Ętres de marionnettes. Le Congr√®s lui-m√™me, apr√®s avoir sign√© la paix, proclame la guerre √† la Hollande pour le 30 juin et, quelques jours plus tard, chose curieuse, abandonne ce projet guerrier. Comment expliquer tous ces changements d’attitude?

G√©opolitiquement parlant, un pays √©mergeant ne peut consti¬≠tuer une puissance par rapport √† ses voisins. Si ceux-ci consentent √† sa souverainet√©, ils n’acceptent pas sa force. Cette id√©e de main¬≠tenir la Belgique en √©tat d’inf√©riorit√© trouve peut-√™tre son origine √† Londres. Si le nouvel √Čtat belge doit son ind√©pendance et sa sou¬≠verainet√© √† la diplomatie de Talleyrand8, c’est encore ce dernier qui refuse une Belgique trop puissante ou trop ¬ę conqu√©rante ¬Ľ au nord de la France. L√† se trouve peut-√™tre la cl√© d’√©tranges comportements belges, initi√©s et soutenus par les repr√©sentants fran√ßais sur notre territoire.

Plusieurs auteurs ont reproch√© au g√©n√©ral de Failly de ne point s’entendre avec Charles de Brouck√®re. Il est totalement erron√© et simpliste de limiter la dissension entre le Congr√®s et le Gouvernement √† un probl√®me de relations personnelles. Y avait-il une animosit√© de la part du g√©n√©ral de Failly envers de Brouc¬≠k√®re? Non. Y avait-il une animosit√© de ce dernier √† l’√©gard du Gouvernement et du minist√®re de la Guerre ? 9 Oui ! (‚Ķ)

 

8 La Belgique doit une reconnaissance √† Talleyrand. Sans l’intervention de ce grand diplomate, jamais la Belgique n’aurait acquis son ind√©pendance.

9 Charles de Brouckère éprouvait envers le général de Failly une véritable antipathie, considérant ce dernier comme peu crédible.

 

(p.187) avec l’√©lection du prince l√©opold comme roi des Belges par le Congr√®s, la r√©volution s’ach√®ve et le pays commence une nou¬≠velle tranche de son Histoire. Il s’agit d’une victoire de la raison sur les discordes des partis.

Il ne faut pas croire que ceux qui s’y √©taient oppos√©s avec tant de violence aient accept√© de gaiet√© de cŇďur leur d√©faite et se soient associ√©s √† la joie g√©n√©rale. En fait l’opposition, avec √† sa t√™te Charles de Brouck√®re, les Gendebien, les francophiles, les r√©pu¬≠blicains, les anarchistes, les orangistes, les fauteurs de guerre, change de tactique devant l’arriv√©e prochaine et in√©luctable du Roi. Dor√©navant tout sera mis en Ňďuvre pour d√©stabiliser celui-ci, l’isoler, l’entra√ģner √† commettre des erreurs et lui attribuer des √©checs politiques. Leur but est de faire tomber le nouveau Roi, de le faire renoncer √† son engagement. Ainsi pourront-ils ren√©gocier les Dix-Huit Articles, d√©clarer la guerre √† l’Europe, op√©rer le ratta¬≠chement de la Belgique √† la France.

 

(p.209) Un √©v√©nement important a d√Ľ se produire qui impose un rema¬≠niement complet du plan de bataille adopt√© en juin, au minist√®re. Ce changement de strat√©gie fait suite aux n√©gociations, deux jours durant, entre Belliard et Chass√© √† la citadelle. Ces discussions portaient sur la ¬ę non-intervention ¬Ľ de la garnison hollandaise et la neutralit√© de la ville d’Anvers plac√©e sous la protection de la France. Le gouverneur est ainsi rendu responsable du moindre acte d’hostilit√© envers la ville.

La citadelle d’Anvers est paralys√©e par ce nouvel accord. Le g√©n√©ral Belliard, fort de son succ√®s diplomatique, en informe le Roi. Sur ces entrefaites, le premier ordre de jonction venait de partir pour le g√©n√©ral Daine, √† la demande du Roi, imposant la manŇďuvre strat√©gique arr√™t√©e depuis juin. Entre-temps, un cour¬≠rier du g√©n√©ral Daine adress√© au ministre de la Guerre ad int√©rim annonce l’arriv√©e, dans son secteur et en direction de Maestricht, d’une tr√®s forte colonne hollandaise.

Belliard pense que le plan de jonction par l’avanc√©e vers la gau¬≠che du corps d’arm√©e de Daine, d√©j√† ordonn√©e par le Roi, devient inutile. Il se base primo sur la neutralit√© d’Anvers et secundo fort probablement sur des informations distill√©es dans ses discussions avec le g√©n√©ral Chass√©, dont on ne sait rien. (‚Ķ)

 

39 de Failly, V, Réponse au général Eenens, p. 54.

 

(p.211) ¬ęJe crois toujours¬Ľ, cela confirme que Belliard maintient une position contraire √† celle du Roi et du Conseil, malgr√© leurs entretiens. Il est de plus en plus probable que cette conviction lui a √©t√© communiqu√©e lors des n√©gociations qu’il eut avec le g√©n√©ral Chass√©. Car le g√©n√©ral Belliard revient avec un accord sur la neu¬≠tralit√© de la ville, mais aussi avec des ¬ęinformations¬Ľ intention¬≠nellement fausses sur les mouvements hollandais. Informations destin√©es, selon toute √©vidence, √† tromper le commandement de l’arm√©e belge et le Roi. Belliard est tomb√© dans un pi√®ge classique qu’il n’avouera jamais. La preuve de cette tromperie de Chass√© envers Belliard se trouve dans la r√©daction m√™me de ce message o√Ļ il est fait mention, pour la premi√®re fois, des g√©n√©raux Meyer et Cortheiligers qui effectivement marchaient en direction de Hasselt et donc de Maestricht. Qui pouvait donner une telle information √† Belliard sinon Chass√© lui-m√™me ?

Belliard entra√ģne-t-il le Roi dans le pi√®ge tendu par les Hollan¬≠dais ? Pousse-t-il √† l’erreur le g√©n√©ral de Failly ? Quel r√īle joue-t-il ? Quoi qu’il en soit, la r√©action de col√®re de Tiecken, la surprise du major-g√©n√©ral, la confusion de Daine ont certainement des cons√©¬≠quences au Q.G. royal.

Le pl√©nipotentiaire fran√ßais souhaite-t-il prendre en main la direction de cette campagne? Consid√©rant les autorit√©s belges incapables et ignorantes des v√©ritables intentions hollandaises, il √©crit dans le m√™me courrier que les Hollandais se retirent, et pr√©tend avoir dict√© au Roi les mesures √† prendre ! ¬ęJ’ai pri√© encore le Roi aujourd’hui d’exiger des reconnaissances dans toutes les directions, d’envoyer de tous les c√īt√©s des officiers d’√©tat-major, d’en faire prendre et d’avoir des habitants du pays qui se tiennent au courant de tout ce qu’il y a d’important √† faire conna√ģtre ¬Ľ40.

Le 5 ao√Ľt un ordre du jour interdit l’acc√®s du Q.G. royal √† ¬ę tout officier de quelque grade qu’il soit rev√™tu¬Ľ. Une mani√®re √©l√©gante de bouter le g√©n√©ral Belliard hors du quartier g√©n√©ral et d’√©viter son ing√©rence dans les affaires belges41.

 

40 Martinet, A., L√©opold 1er et l’intervention fran√ßaise en 1831, pp. 161-162. Courrier de Belliard au mar√©chal Soult, le 6 ao√Ľt.

41 Archives du Mus√©e Royal de l’Arm√©e. Inventaire n¬į 3, bo√ģte II, n¬į 8.

 

(p.272) Nonobstant les courriers successifs6 du Roi, le g√©n√©ral Belliard ne crut pas devoir arr√™ter le mouvement des troupes fran√ßaises comme le Roi le lui demandait; en effet l’avant-garde franchit la fronti√®re d√®s le 10 ao√Ľt. C’est la volont√© de la France qui l’emporte sur celle du Roi. D√©j√† le 9 ao√Ľt, √† Maubeuge, le mar√©¬≠chal G√©rard haranguait ses troupes : ¬ę L’Arm√©e est appel√©e √† prot√©¬≠ger l’ind√©pendance du peuple que la France place √† la t√™te de ses amis ¬Ľ7. Ceci prouve que la d√©termination de la France √† intervenir √©tait d√©j√† fix√©e avant le premier courrier du Roi.

 

6 II faut bien se rendre compte que l’unique moyen de communication se faisait par courrier √† cheval. Le Roi ne disposait ni de GSM, ni de radio, ni d’intemet.

7 Archives Générales du Royaume, Fonds de Stassart.

 

(p.273)¬† ¬ęLe 11 au soir, de Brouck√®re, ministre de l’Int√©rieur, devenu aide de camp du Roi, arriva avec des pleins pouvoirs. Le g√©n√©ral Daine devait ex√©cuter les ordres que l’envoy√© du Roi lui donnerait et r√©gler tous ses mouvements d’apr√®s des instructions verbales que ce dernier avait re√ßues et qu ‘il √©tait charg√© de communiquer.

Une d√©p√™che re√ßue dans le courant de la m√™me journ√©e du 11 faisait conna√ģtre que, le Roi se portant sur Ttrlemont, il aurait fallu se mettre en route imm√©diatement pour occuper l’ennemi d’un c√īt√©, tandis que le Roi l’aurait attaqu√© de l’autre10. En agis¬≠sant ainsi, non seulement on aurait jet√© la perturbation dans les dispositions de l’ennemi, d√©j√† affaibli par les garnisons qu ‘il avait laiss√©es sur sa ligne d’op√©ration et par l’envoi d’une division sur Tervueren et Bruxelles, mais encore on aurait divis√© ses forces, et facilit√© ainsi le succ√®s de l’entreprise. Une √©clatante revanche √©tait offerte et l’humiliation d’une intervention √©trang√®re pouvait √™tre √©pargn√©e √† la Belgique, explique le g√©n√©ral de Failly.

Quelque sage que par√Ľt ce plan, Monsieur de Brouck√®re, se retranchant derri√®re les “instructions verbales” qu ‘il avait re√ßues, fit rester l’arm√©e inactive √† Li√®ge jusqu’√† la d√©faite de l’arm√©e de l’Escaut et l’intervention fran√ßaise. La manŇďuvre est limpide, Charles de Brouck√®re, en retenant l’arm√©e de la Meuse, laissait le passage libre pour une rencontre entre la Hollande et la France. Ce faisant, il humiliait l’arm√©e belge et son chef [le Roi] ¬Ľ.

 

Or, il appara√ģt que de Brouck√®re ne pouvait ignorer la situa¬≠tion d√©licate du Roi. Lorsqu’on reprend la lecture du courrier du Roi, il n’est pas croyable qu’il ait ordonn√© de laisser l’arm√©e de la Meuse inactive √† Li√®ge. Il s’agit d’une manŇďuvre (personnelle) de Charles de Brouck√®re pour exposer le Roi. Un courrier, lui adress√©

 

9 Hymans, L., Histoire Populaire du règne de Léopold 1er, Bruxelles 1865, pp. 93-95.

10 Cette disposition correspond au plan royal exprimé dans la lettre à Belliard.

 

(p.274) par un ami non identifi√©, donne des renseignements pr√©cieux sur la situation : ¬ę On se bat √† Louvain depuis cinq heures du matin et chaudement; les Hollandais sont arriv√©s jusqu’√† Tervueren et je ne vois pas qu’ici on e√Ľt les moyens de les repousser si surtout le combat de Louvain ne tourne pas √† notre avantage. Le g√©n√©ral Belliard nous a annonc√© cette nuit, √† deux heures, qu’une d√©p√™che venue de La Haye faisait conna√ģtre que le Roi Guillaume n’avait jamais entendu se mettre en hostilit√©s avec la France et qu’il transmettait l’ordre √† ses troupes de se retirer de tous les lieux o√Ļ para√ģtraient les soldats fran√ßais¬Ľ11. Ceci d√©montre aussi combien Belliard √©tait au courant de toutes ces d√©monstrations de forces militaires. Son objectif √©tait de convenir aux manŇďuvres diploma¬≠tiques de la France dont la Belgique √©tait la cl√©.

(…)

¬ęEncore une fois c’est √† la diplomatie, si puissante de nos jours, que la Belgique est redevable de n ‘avoir pu prendre la revanche sur l’ennemi. Le doigt de la diplomatie, veut-on le voir? Qu’on lise un discours prononc√© par Monsieur Lebeau le 18 mars 1839, lors de la discussion sur le trait√© de paix et qu ‘on y remarque cette phrase: “Les √©v√©nements de 1831 ont fait chan¬≠ger les XVIII Articles, car la cause du Limbourg a √©t√© perdue dans les plaines de Louvain. “Etplus loin: “Croyez-vous que la France n’a pas applaudi aux √©v√©nements de 1831, qui ont fait changer les XVIIIArticles en XXIVarticles ?Les XVIII Articles

 

(p.275) En ouvrant la session de la Chambre des députés à Paris, le 24 juillet 1831, le roi Louis-Philippe déclarait avec bonheur que la Belgique ne ferait pas partie de la confédération germanique14.

¬ęC’est le 13 ao√Ľt seulement que M. Ch. de Brouck√®re fit mettre l’arm√©e de la Meuse en mouvement et il lui fit traverser la Hesbaye. Arriv√©e √† Lumay, elle put voir l’arm√©e ennemie concen¬≠tr√©e √† Tirlemont op√©rant la retraite.

Qu ‘on ne bl√Ęme pas la France de son intervention, et que l’on reconnaisse qu ‘elle a rendu un grand service √† l’humanit√© en emp√™chant des combats sanglants dans les plaines de Louvain, nous le voulons bien, dit le g√©n√©ral de Failly. Mais pourquoi avoir cherch√© √† humilier notre nationalit√© en qualifiant nos offi¬≠ciers d’incapacit√©, et en tournant en ridicule la Garde Civique, tandis que ces braves et courageux citoyens, la plupart √©trangers aux mŇďurs de la guerre, s’√©taient port√©s avec tant de d√©vouement au secours de la patrie?

fl entrait probablement dans les combinaisons de la diplo¬≠matie que la Belgique n ‘us√Ęt pas des derni√®res ressources qui lui restaient, et ces ressources √©taient puissantes encore¬Ľ.

 

(p.280) Charles de Brouck√®re, pour des raisons personnelles, ne vouait aucune sympathie au g√©n√©ral de Failly. Ce n’est qu’avec cette grille de lecture qu’il est possible de d√©crypter les comportements √©tranges de ce personnage6. De l√† tous les moyens d√©velopp√©s pour infliger au g√©n√©ral de Failly un affront en refusant le budget demand√©. Quelques jours plus tard, dans la nuit du 3 ao√Ľt, c’est lui qui transmit √† la presse, avec des commentaires diffamants, la nomination d’Am√©d√©e de Failly au grade de major-g√©n√©ral et chef

 

6 C’est √©galement pour des raisons de relations personnelles que de Brouck√®re est entr√© en conflit avec Van de Weyer en mars disant: ¬ęJe ne pouvais pas rester au cabinet avec le pr√©opinant¬Ľ. Voir chap. VII, p. 89. Il en fut de m√™me, en mai, avec Lebeau qu’il menace du poing.

 

(p.281) d’√©tat-major de l’arm√©e. C’est encore lui qui r√©digea des arr√™t√©s et des courriers ambigus par les termes employ√©s pour en r√©duire la port√©e et le contenu. C’est toujours lui qui conseilla au Roi de ne pas accorder les pouvoirs n√©cessaires √† la mission du g√©n√©ral de Failly aupr√®s de Daine afin de cr√©er les conditions de l’√©chec de la Campagne des Dix Jours. Ce sont de Brouck√®re et Belliard qui exag√©r√®rent la d√©b√Ęcle de l’arm√©e de la Meuse. C’est de Brouck√®re aussi qui immobilisa l’arm√©e de la Meuse √† Li√®ge. C’est lui qui, avec Mellon, attisa la vindicte populaire. Alors qu’il √©tait arriv√© au fa√ģte de son pouvoir au minist√®re, il en abusa par ressentiment personnel envers les uns et les autres et pour r√©gler ses comptes. C’est par aversion irraisonn√©e qu’il tenta de transformer la d√©mis¬≠sion du major-g√©n√©ral en d√©gradation et, pour verrouiller cette d√©ci¬≠sion inique, il le fit par voie d’arr√™t√©. Par la suite, c’est lui encore qui laissa lettres mortes les courriers d’Am√©d√©e de Failly, retir√© de la vie active. C’est toujours lui qui, avec d’autres, d√©nigra l’action du g√©n√©ral de Failly aupr√®s de Huybrecht.

 

(p.283) Ce mot d’ordre ne concernait que les militaires et non les volontaires, encore moins les √©trangers. Les M√©moires de Belliard recueillis par Vinet sont la premi√®re publication qui sortit de presse √† Paris en 1842. Premier document concernant la R√©volu¬≠tion et la Campagne des Dix Jours, il eut un impact certain et une grande influence sur toutes les publications post√©rieures. Il fut donc la r√©f√©rence de beaucoup d’auteurs. Mais, se demande Victor de Failly, quel int√©r√™t Belliard a-t-il eu √† entretenir les rumeurs malveillantes ?

¬ę On se demande en vain pour quel motif et dans quel but le ministre de France reprend ainsi et apr√®s coup, pour les relater dans ses M√©moires, des rumeurs dont l’origine √©tait rest√©e incon¬≠nue. Je r√©ponds que le g√©n√©ral Belliard avait tout int√©r√™t, m√™me apr√®s les √©v√©nements du mois d’ao√Ľt, √† faire accr√©diter ces rumeurs et il pensait bien que, relat√©es par lui-m√™me, elles n’auraient pas manqu√© d’√™tre accueillies comme exposant la situation de l’arm√©e belge sous son v√©ritable jour. Il avait un double but: cacher le jeu¬† de son gouvernement √† l’Europe d’abord, et d√©montrer ensuite √† la Belgique que l’impossibilit√© dans laquelle elle se trouvait de repousser l’invasion avait √©t√© seule la cause de l’intervention de l’arm√©e fran√ßaise. Il √©loignait tout soup√ßon d’intrigues de sa part et se mettait √† l’abri de toute accusation de connivence.

Le g√©n√©ral Belliard pr√©sente aussi l’arm√©e de la Meuse arri¬≠vant √† Li√®ge dans la plus compl√®te d√©route. Or l’avant-garde de cette arm√©e, avec la cavalerie et l’artillerie presque ‘au complet, fit dans le plus grand ordre sa retraite sur Li√®ge et y arrivera le 9 ao√Ľt, √† une heure du matin; le lendemain, 10 ao√Ľt, toutes les dispositions avaient √©t√© prises pour mettre l’arm√©e en campagne √† l’effectif de 12.000 hommes.

(p.283) L’auteur des Conspirations Militaires de 1831 [Eenens] vient encore √† mon aide lorsqu ‘il dit: un fait curieux que nous croyons devoir mentionner, c’est que le g√©n√©ral Belliard demanda au commandant d√©place un rapport sur l’affaire de Louvain et que lui-m√™me lui dicta ce rapport. Nous lisons, en effet, dans une lettre adress√©e par ce g√©n√©ral √† son premier secr√©taire, M. A. Sol: “Envoyez le rapport au ministre, je l’ai sign√©. Le commandant de place a sign√©; je le lui ai dict√© comme rapport qu’il me faisait; vous n ‘en parlerez pas 8. “

Pourquoi, dit M. Eenens 9, le g√©n√©ral se donnait-il la peine de dicter lui-m√™me ce rapport qui ne le concernait pas ? C’√©tait sans doute afin d’avoir une r√©daction dans le sens le plus conve¬≠nable √† la politique de son gouvernement, qui avait tout int√©r√™t √† faire croire que la Belgique, trop faible pour r√©sister seule √† la Hollande, ne pouvait se passer de la tutelle de la France ¬Ľ.

 

Favoriser l’intervention de l’arm√©e fran√ßaise faisait partie des projets de Belliard depuis son arriv√©e en f√©vrier 1831 sur le terri¬≠toire belge. Pour le comprendre, il faut remonter √† la rencontre du 23 mars 1831 entre Gendebien, Belliard et Niellon. Ce dernier avait re√ßu des instructions pr√©cises de Belliard : ¬ę Si la colonne hollan¬≠daise n’a pas encore franchi le territoire belge, ne prenez surtout pas l’initiative de l’attaquer. Ce n’est que lorsqu’elle aura pass√© la fronti√®re que votre mission sera de la harceler pour retarder sa marche […]. Il est essentiel que l’arm√©e fran√ßaise qui viendra vous secourir trouve un moyen dont elle puisse constater l’existence. D√®s qu’une troupe hollandaise quelconque aura franchi la fronti√®re belge, vous m’en donnerez avis ¬Ľ10.

La Conf√©rence de Londres n’ignorait pas les intrigues qu’en¬≠tretenait Belliard dans le petit monde politique et francophile de Bruxelles ; c’est pourquoi, fin mai, elle pria Ponsonby et Belliard de quitter la Belgique, sans d√©lai. Trois semaines plus tard Belliard

 

8 Ceci autorise √† se d√©fier des informations que fournit Belliard dans son ouvrage et √† le classer √©galement parmi ceux qui manipul√®rent l’information.

9 Eenens, Conspirations militaires, t. II, p. 221.

10 Niellon, Ch., Histoire des √©v√©nements militaires…

 

(p.284) revint. Il est de plus en plus clair que, pour la diplomatie fran√ßaise, il √©tait indispensable que les troupes hollandaises franchissent nos fronti√®res donnant ainsi pr√©texte √† une intervention de la France. Elle finit par y arriver gr√Ęce aux manŇďuvres conjointes de Charles de Brouckere et des membres de l’Association Nationale.

Les attaques √† rencontre du g√©n√©ral de Failly ont √©t√© une opportunit√© pour la diplomatie. Par la suite, ce climat diffamatoire a √©t√© intentionnellement entretenu pour d√©tourner l’attention du public et occulter les errements, les d√©fections, les comportements √©tranges de certains responsables politiques. Un √©cran derri√®re lequel pouvaient s’abriter et agir les vrais comploteurs n qui ten¬≠t√®rent de brader notre nationalit√© et l’honneur de la Belgique. En attribuant les causes de la d√©faite aux carences de l’arm√©e et √† son organisation d√©faillante, la presse, les romanciers historiographes et les m√©morialistes d√©tourn√®rent les esprits des v√©ritables causes de cette d√©faite et justifi√®rent les errements politiques. Une guerre trouve souvent son origine dans la faiblesse de la diplomatie et de la politique et ce sont les militaires qui sont charg√©s de changer le cours des choses afin de restaurer la diplomatie. La guerre est, dans bien des cas, un pr√©texte. La diplomatie se pare de la victoire tandis que les arm√©es sont accabl√©es de toutes les erreurs.

Le g√©n√©ral Belliard avait trouv√© dans notre pays des partisans de sa politique. Il ne serait pas √©tonnant qu’Alexandre Gendebien lui ait donn√© tous les moyens pour ce faire lorsqu’il intriguait, √† Paris, en faveur du choix d’un prince fran√ßais et qu’√† Bruxelles, il insistait pour faire √©lire le duc de Nemours par le Congr√®s. Belliard, profitant de ce courant en faveur de son pays, entretint des rela¬≠tions avec Niellon12, de Brouckere, Gendebien, Chazal, Rogier et autres, favorables √† un rattachement de la Belgique √† la France. Ainsi noyaut√©e, l’Association Nationale agissait en fonction des mots d’ordre qui lui √©taient transmis.

 

11 Ceux-ci se retrouvent dans le groupe de l’Association Nationale et des franco¬≠philes qui la fr√©quentaient.

12 Niellon repr√©sentait la force arm√©e de l’Association Nationale dont il √©tait membre. Il √©tait aussi tr√®s populaire. Ancien r√©gisseur de th√©√Ętre, ancien journaliste √† la plume leste, il b√©n√©ficiait de l’attention sympathique de la presse. Il √©tait puissamment soutenu par de Brouck√®re, Gendebien, Chazal et Rogier. Voir Mergnac, M.O. Charles Niellon…

 

(p.285) Lorsque la candidature du prince L√©opold est pr√©sent√©e au Congr√®s par Van de Weyer et Lebeau, √† la suite de plusieurs visites √† Marlborough House14 chez le Prince, de Brouck√®re s’y oppose avec violence. Il s’y oppose parce que le prince L√©opold est un ancien g√©n√©ral prussien et que la presse orangiste le pr√©sente comme un aventurier anglo-saxon. Pour lui, si le prince L√©opold est anglais comme le d√©crit la presse, il est certain qu’il suivra la ligne diplomatique anglaise et ob√©ira aux protocoles de Londres. Ce point de vue est √©galement d√©fendu par certains milieux en France. Le souvenir de la politique anglaise en faveur d’une res¬≠tauration des Pays-Bas reste vivace15. L’Association Nationale ainsi que de Brouck√®re craignent aussi un arrangement avec Guillaume d’Orange, comme le demande la Conf√©rence de Londres. Pareillement √† ses amis, il voit cette √©ventualit√© avec terreur. Voil√† pourquoi tous les ¬ę pro ¬Ľ fran√ßais deviennent des opposants au Roi L√©opold 1er. Curieusement les orangistes se joignent aux franco¬≠philes mais avec des objectifs diam√©tralement oppos√©s. Quant au g√©n√©ral de Failly, il est manifestement en faveur d’une monarchie et par cons√©quent de l’acceptation des Dix-Huit Articles, si c’est

 

14 D s’agit de la visite effectu√©e le 22 avril par le comte F√©lix de Merode, H. Vilain i, l’abb√© de Foer et Henri de Brouck√®re. Ils sont rejoints √† Londres le 10 mai par

Devaux, ministre d’√Čtat. Le 20 mai, cette commission rend compte au Congr√®s et, le 25 mai, la candidature du Prince est d√©pos√©e sur le bureau du Congr√®s et sign√©e par 87 membres sur 196. M√©moire Explicatif, pp. 46-47.

15 Sur cette question, le duc de Wellington reste fort sensible et son avis p√®se dans les d√©bats. M√™me s’il n’est plus √† la t√™te des Affaires √Čtrang√®res √† Londres, il est toujours consult√©.

 

(p.286) l√† le prix de la paix √† l’int√©rieur du pays, de la paix √† l’ext√©rieur, de notre ind√©pendance et de notre souverainet√©. Autant de raisons pour le menacer, m√™me de mort et l’accabler de toutes les injures √† la moindre occasion.

La Campagne des Dix Jours fut une opportunit√© pour les tenants de la diplomatie fran√ßaise qui nourrissaient l’espoir d’une guerre [et d’y entra√ģner la France] depuis la d√©claration de mars et celle de juin 1831. En prenant l’initiative de l’offensive, les Pays-Bas offraient √† la France toutes les chances d’intervenir16. Si une intervention √©tait favorable √† la France, elle pouvait l’√™tre aussi sur le plan int√©rieur belge. En effet ce conflit offrait l’occasion de mettre en difficult√© le nouveau roi et de le voir ridiculis√© aupr√®s de l’opinion par une d√©faite. Cr√©er un tel chaos pour reconstruire sur un autre programme politique. Pour y parvenir, il devenait indis¬≠pensable que de Brouck√®re entre au gouvernement afin de s’assu-rrer que le Roi, ancien g√©n√©ral, ne puisse pas √™tre victorieux sans le concours des forces fran√ßaises. Une d√©faite belge √©tait n√©cessaire. Le 3 ao√Ľt au matin, pendant la d√©lib√©ration du Conseil pr√©sid√© par le Roi, de Brouck√®re attendait dans les couloirs.

 

16 W√ľpermann, W.E., De geschiedenis van de Tiendaagse Veldtocht, p. 83 : ordre du Roi Guillaume 1er d’attaquer la Belgique en date du 31 juillet 1831, √† Breda: “Zijne Majesteit de Koning bevolen hebbende dat de vijandelijkheden een aanvang zouden nemen…”

 

NB Pour √™tre victorieuse, une arm√©e en offensive doit √™tre trois fois sup√©rieure √† l’arm√©e en d√©fensive. Les Hollandais formaient 4 bataillons totalisant 36.000 combattants, ce qui √©tait insuffisant pour battre les 60.000 combattants belges.

 

(p.287) Il devenait donc indispensable d’affaiblir le Roi en √©cartant le g√©n√©ral de Failly de son entourage. Ce qui r√©ussit. Et lorsque, avec une seule division et les Gardes Civiques qui l’entouraient, le Roi parvint √† repousser les ultimes avanc√©es hollandaises, il enjoignit Belliard de ne pas faire intervenir le mar√©chal G√©rard et ses troupes. Mais les deux intrigants, de Brouck√®re et Belliard, s’arrang√®rent malgr√© tout, le premier pour bloquer l’arm√©e de la Meuse √† Li√®ge, 12.000 hommes pr√™ts pourtant √† intervenir, et le second pour faire entrer les troupes fran√ßaises sur le sol belge. Leurs machinations r√©ussies, elles ne devaient pas √™tre connues. Il restait alors √† pr√©senter l’arm√©e de la Meuse comme an√©antie et les officiers comme des tra√ģtres19. Les rumeurs de complot et de trahison convenaient tr√®s bien au g√©n√©ral Belliard, √† Charles de Brouck√®re et √† tant d’autres √† leur suite. Ils ne se priv√®rent pas de les diffuser et d’occulter, par ce moyen, leur responsabilit√©.

¬ęLe t√©moignage de Niellon donne raison √† Monsieur Eenens, et cette explication de sa part d√©voile compl√®tement les agisse¬≠ments de la diplomatie fran√ßaise et justifie tout ce que nous avons expos√©¬Ľ, √©crit Victor de Failly.

Ceci rejoint ainsi l’opinion du lieutenant-g√©n√©ral Dumonceau20 : ¬ę Les moins √©clair√©s, les plus fumeux m√™me, commencent √† s’aper¬≠cevoir que la r√©volution belge n’a jamais √©t√© qu’une duperie dont le mouvement fran√ßais21 a √©t√© le principal auteur et acteur¬Ľ22.

 

18 Tout le groupe francophile du Congrès, à la suite de Charles de Brouckère, a certainement fait pression pour écarter de Failly.

19 Pour le g√©n√©ral de Failly, Daine n’est pas le tra√ģtre que l’on a pr√©sent√©.

20 Dumonceau est belge mais rest√© au service de la Hollande comme beaucoup d’autres belges.

21 ¬ęLe Mouvement fran√ßais ¬Ľ, il faut entendre le groupe profran√ßais de Gendebien de l’Association nationale.

22 Brabant, W. Lieutenant-général comte Jean François Dumonceau : Lettre à son épouse, 5 juin 1832, p. 33.

 

(p.288) ¬ę¬†Monsieur de Brouck√®re signala son d√©but au minist√®re de la Guerre par l’introduction dans l’arm√©e d’officiers fran√ßais de tous grades. Nouvelle preuve d’accords avec la politique fran√ßaise. Cette mesure, contre laquelle mon p√®re s’√©tait toujours √©lev√© pour des motifs longuement d√©velopp√©s, fut ex√©cut√©e avec la plus grande rigueur apr√®s les √©v√©nements du mois d’ao√Ľt 1831 ¬Ľ.

Les fortifications23 sur les fronti√®res sud du pays furent d√©mantel√©es √† la demande de la France d√®s septembre 1831 et l’accord de d√©militarisation sign√© √† Londres le 15 novembre suivant24. Il fallut encore plusieurs mois pour d√©loger les Hollandais de la citadelle d’Anvers. Quant au g√©n√©ral Chass√©, fait prisonnier, c’est en France qu’il fut jug√©. L’organisation de l’arm√©e belge fut calqu√©e sur celle de la France.

On doit se poser la question de savoir comment tout cela a pu √™tre possible. Il fallait des complicit√©s. N’oublions pas la puissante Association Nationale, √Čtat dans l’√Čtat comme l’√©crit le g√©n√©ral de Failly, omnipr√©sente dans tous les rouages de l’administration. N’oublions pas que Charles de Brouck√®re prend place dans chaque gouvernement, malgr√© ses d√©missions r√©p√©t√©es et fracassantes. Il a donc eu le loisir d’y faire entrer des personnes d√©vou√©es √† sa cause, dispos√©es √† diffuser sa version des faits √† tous venants. On trouve en priorit√© dans l’administration des francophones bruxel¬≠lois. Par la suite, il a demand√© dans les administrations de rayer le nom de Failly, de le mettre sur la touche, comme on dit en jargon administratif25, et pour cela il fallait salir sa r√©putation. La presse et les √©crivassiers s’en occup√®rent.

 

23 Cet accord comprend les forteresses de Philippeville, Mariembourg, Mons, Ath et Menin. Le duc de Wellington, parrain des Pays-Bas en 1815, √©tait le plus farouche¬≠ment oppos√© √† cette d√©militarisation. C’est le g√©n√©ral Goblet qui a √©t√© charg√© de n√©gocier au nom du gouvernement belge.

24 √Ä la m√™me date, Van de Weyer signait l’accord sur le protocole des XXIV Articles.

25 Toutes r√©f√©rences, courriers ou notes rappelant l’existence m√™me du g√©n√©ral de Failly ou son passage au minist√®re de la Guerre ont √©t√© syst√©matiquement effac√©s.

 

(p.290) Peu de temps apr√®s la Campagne des Dix Jours, une Com¬≠mission Militaire d’Enqu√™te fut mise en place, √† la demande de la Chambre des Repr√©sentants.

Le comte de Lichtervelde, dans son ouvrage sur L√©opold 1er, fait le commentaire suivant concernant la Commission d’Enqu√™te. ¬ę C’est le 25 septembre 1831 que Monsieur Dumortier d√©posa une demande d’enqu√™te parlementaire sur les causes de la d√©faite. Monsieur de Brouck√®re fut le seul √† pr√©senter des objections. Mon¬≠sieur Gendebien formula un programme de 79 questions √† √©lucider. L’enqu√™te fut vot√©e par 63 voix et 3 abstentions. Le 6 novembre sui¬≠vant, la Chambre fut amen√©e √† constater que la t√Ęche d√©volue √† la commission d’enqu√™te √©tait singuli√®rement ardue ; pour la mener √† bien, celle-ci aurait d√Ľ √™tre investie de pouvoirs sp√©ciaux; de plus, un de ses membres avait pos√© 21 questions qui soulevaient des

 

26 Pour s’en rendre compte, il suffit de voir avec quelle c√©l√©rit√© et application, le minist√®re

s’occupa des cr√©ances de Niellon, durant plus de 30 ans. Mergnac, M.O., Charles Niellon…

27 La biographie du g√©n√©ral de Failly pourrait appara√ģtre dans le Dictionnaire des Belges ou dans les volumes des Biographies Nationales, l√† comme ailleurs c’est l’amn√©sie. Par contre, lorsqu’il s’agit de faire des commentaires d√©sobligeants, la souvenance avec sa logorrh√©e adapt√©e refait surface.

 

(p.291) probl√®mes techniques d√©licats et mettaient directement en cause le Roi, commandant en chef de l’arm√©e. Le 30 novembre, Ch. de Brouck√®re reprit l’offensive en d√©montrant le caract√®re anormal d’une enqu√™te de ce genre. Monsieur Lebeau intervint le lende¬≠main. La majorit√© sentit que ce serait vain de chercher un bouc √©missaire. Par 48 voix contre 31, la Chambre refusa √† la Commis¬≠sion les pouvoirs n√©cessaires. L’enqu√™te fut suspendue ¬Ľ28.

L’√©chec de la Campagne eut cependant un grand retentisse¬≠ment dans le public et l’on ne se priva pas de crier √† la trahison. (‚Ķ)

 

28 de Lichtervelde, L., L√©opold 1″, Bruxelles 1929.

 

(p.292) Afin de brouiller les informations, Charles de Brouck√®re n’h√©¬≠sita pas non plus √† les fausser √† la tribune du Parlement en d√©cla¬≠rant en janvier 1832 : ¬ęLors de l’invasion, l’arm√©e ne se composait que de 20.000 hommes de ligne¬Ľ.

¬ęMon p√®re protesta imm√©diatement par la lettre suivante¬Ľ, dit Victor de Failly:

 

(p.295) ¬ęAinsi Monsieur de Brouck√®re ne nie pas que les forces de l’arm√©e s’√©taient √©lev√©es √† 64.000 hommes, mais il soutient que l’arm√©e mobile plac√©e entre Anvers et Maestricht ne comportait que 20.000 hommes seulement¬Ľ.

Ce sujet a √©t√© suffisamment d√©velopp√© pour ne plus y reve¬≠nir. En affirmant cela, de Brouck√®re justifie l’entr√©e des troupes fran√ßaises sur le territoire belge. Il est imp√©ratif pour lui d’√©viter de faire conna√ģtre au grand jour qu’une arm√©e de la Meuse avec 12.000 hommes attendait l’arme au pied √† Li√®ge, sur son ordre.

La Commission Militaire supprim√©e, l’interdiction de publier des souvenirs proclam√©e, il y eut donc occultation totale de la v√©rit√©. Si l’interdiction de publier √©tait justifi√©e dans le but d’√©teindre les passions, ce sont des versions tendancieuses qui furent r√©pandues dans le public toujours avide de scandales. Contre ce flot de demi-v√©rit√©s, d’amalgames, de faux-vrais, √©tait-il possible de r√©sister?

 

(p.305) Cette Campagne de Dix Jours, qui en a dur√© onze, pr√©sente tant d’incidents, tant de singularit√©s, tant de faits rest√©s incom¬≠pr√©hensibles et apparemment inexplicables. Il y eut tant de n√©gligences et de d√©fections qu’on ne peut en attribuer la d√©faite √† un seul homme. Elle a surtout √©t√© suivie d’une intense campagne de d√©sinformation et de manipulation.

De son c√īt√©, le Roi rencontra beaucoup de difficult√©s √† ma√ģtri¬≠ser les arcanes et les manigances des partis qui s’affrontaient, au point que, de d√©ception, il songea s√©rieusement √† quitter le pays. Ce qui l’en emp√™cha ce fut l’attachement du peuple √† sa personne. Dans une lettre √† Louis-Philippe, son beau-p√®re, il √©crit les mots suivants : ¬ę Les seuls v√©ritables Belges de cŇďur et d’√Ęme sont nos bons catholiques, le reste est un salami de cosmopolites “fit for nothing”; eux peuvent donc exprimer leur all√©gresse au grand Op√©ra par des jeux et des danses “but I beg to be of the party” ; car d√©truire dans un pays aussi faible sa meilleure base d’existence sociale et politique est un malheur qu’on peut supporter mais dont √† coup s√Ľr on ne peut qu’√©prouver de bien grands regrets49¬Ľ.

Un puissant comit√© central orangiste s’activait √† Bruxelles. Une partie de la presse √©tait achet√©e par les orangistes : Le Courrier Belge, le Messager de Gand, le Lynx, etc. Dans certains milieux de la bourgeoisie et de l’aristocratie, il √©tait de bon ton de se montrer ouvertement grossier envers le Roi. √Ä Anvers, le pr√©sident d’une soci√©t√©, La Loyaut√©, conservait dans une fiole les larmes du prince d‚Äô d‚ÄôOrange.

 

49 Lettre du Roi √† Louis-Philippe, Roi des Fran√ßais, dans laquelle il parle de ses d√©m√™l√©s avec nos illustres radicaux en office au sujet du discours du Tr√īne. Laeken, 8 novembre 1847. Mus√©e de la Dynastie, Bruxelles.

 

(p.308) Il suffisait de se d√©clarer patriote et r√©volutionnaire pour devenir le justicier de son voisin. M√™me Niellon n’√©chappa pas aux rumeurs lorsqu’il fut gou¬≠verneur militaire des deux Flandres. √Ä cette √©poque, il ne r√©sidait plus √† Bruxelles avec ses amis. Quoique fort appr√©ci√© √† Gand, une rancŇďur sourde naquit en Flandre envers la coterie que forment les Volontaires de Bruxelles et les Fran√ßais jouissant de l’appui inconditionnel des politiques francophiles avec faveurs et petits privil√®ges. √Ä l’√©tat-major, Niellon n’√©tait plus en odeur de saintet√© et son esprit d’ind√©pendance lui est vivement reproch√© : ¬ę Relati¬≠vement aux observations que j’ai faites, lui √©crit en avril 1832 le chef d’√©tat-major, je dois convenu” qu’elles auraient √©t√© moins fr√©¬≠quentes si je n’avais remarqu√© chez vous de la disposition √† vous affranchir d’une autorit√© centrale ¬Ľ62.

 

62 Mergnac, M.O., Charles Niellon un aventurier bourguignon, p. 116.

 

 

(p.313) Conclusion

 

Pendant dix ans, Xerx√®s, successeur de Darius, pr√©pare sa revanche contre les Grecs. Pendant ce temps, la Gr√®ce, divis√©e, est inconsciente du danger. Certaines cit√©s se d√©clarent neutres, d’autres sont favorables aux Perses. Seules les villes d’Ath√®nes, Sparte et les cit√©s d’Eub√©e d√©cident de r√©sister. L’effort militaire le plus important est fourni par Ath√®nes qui, sur proposition de Th√©mistocle, d√©cide de construire cent navires de guerre bien √©quip√©s: les tri√®res.

 

TH√ČMISTOCLE FUT L‚ÄôOBJET DE VIOLENTES ATTAQUES de la part de ses ennemis, qui √©taient en nombre. Par son attitude, il donnait prise aux critiques et aux calomnies qu’accueillaient volontiers, selon Plutarque, ses concitoyens jaloux de sa gloire.

Les Ath√©niens, donc, pour rabattre la consid√©ration et l’auto¬≠rit√© dont il jouissait, le punirent par l’ostracisme, comme ils avaient coutume de le faire pour tous ceux qui les g√™naient et dont ils pensaient qu’ils s’√©levaient trop au-dessus de l’√©galit√© d√©mo¬≠cratique. Car l’ostracisme √©tait un moyen d’apaiser, de soulager cette jalousie qui se pla√ģt √† abaisser les hommes trop √©lev√©s et qui exhale sa malveillance en les frappant ainsi d’indignit√©, en les d√©gradant. Mais on ne d√©shonore pas un homme qui sait mourir.

La comparaison entre Th√©mistocle, g√©n√©ral d’Ath√®nes, et le major-g√©n√©ral Am√©d√©e baron de Failly est sans doute audacieuse. Mais, l’exemple du premier permet d’√©clairer le destin tragique du second.