La France a inspiré le fascisme et le national-socialisme ou comment Hitler et Mussolini se sont inspirés du jacobinisme français

Emilio Gentile, La religion fasciste, éd. Perrin, 2002

 

(p.14) La conception de l’Etat comme éducateur du peuple par le biais du culte de la nation se développa à partir de cette idée de la patrie, en particulier avec la Révolution française. Pour les patriotes français, disciples de Rousseau, un Etat national sans religion n’était pas concevable parce que ce n’est que sur la foi religieuse qu’ils pouvaient fonder l’unité morale des citoyens et le dévouement de l’individu au bien commun.

 

L’Etat national, avait écrit Rousseau, devait réunir « les deux têtes de l’aigle “, pouvoir politique et pouvoir religieux, en instaurant sa propre « religion civile ” pour « tout ramener à l’unité politique, sans laquelle jamais Etat ni gouvernement ne sera bien constitué “. (in : Du contrat social ou principes du droit politique, livre IV, chap. VIII – « De la religion civile ») Et le devoir fondamental de l’Etat était donc de jouer le rôle de gardien suprême de la morale et de la religion, être avant tout un Etat éducateur ayant pour mission de restaurer (p.15) l’ unité du corps politique et de former des citoyens vertueux en leur inculquant, en plus des dogmes de la « religion civile “, le sens du devoir civique et de l’ obéissance envers l’Etat. L’Etat éducateur « doit donner aux âmes la forme nationale, et diriger tellement leurs opinions et leurs goûts, qu’elles soient patriotes par inclination, par passion, par nécessité. Un enfant, en ouvrant les yeux, doit voir la patrie, et jusqu’à la mort ne doit plus voir qu’elle. Tout vrai républicain suça avec le lait de sa mère l’amour de sa patrie : c’est-à-dire, des lois et de la liberté. Cet amour fait toute son existence ; il ne voit que la patrie, il ne vit que pour elle ; sitôt qu’il est seul, il est nul; sitôt qu’il n’ a plus de patrie, il n’ est plus ; et s’il n’ est pas mort, il est pis ». (in : Considérations sue le gouvern. de Pologne, et sur sa réformation rejetée ( 1772), chap. IV, par. 435-436)

 

Pour cela, Rousseau jugeait utile de remettre au goût du jour les usages des Grecs et des Romains en instituant des fêtes collectives afin d’inculquer au peuple le sentiment de l’unité morale et de l’ amour absolu de la patrie.

 

La sacralisation de la nation, qui débuta en Europe avec la Révolution française, plaça les rapports entre la politique et la religion dans une nouvelle perspective, en conférant un caractère religieux à la politique et une mission éducatrice à l’Etat. S’ouvrait alors une nouvelle époque de rivalité et de conflits entre les « religions civiles » et les religions traditionnelles. Cette rivalité impliqua tout particulièrement le mouvement national en Italie, où la présence de l’Eglise catholique rendit la recherche d’une « religion de la patrie » sur laquelle fonder l’unité morale de la Troisième Italie plus difficile et plus complexe. Le problème de la religion civile obséda (p.16) tragiquement l’ esprit des patriotes italiens dès le début du Risorgimento et resta, même après l’unification, l’un des problèmes centraux de l’Etat national, influençant en permanence, et parfois de façon décisive, l’histoire italienne jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

 

(p.37) Pour Mussolini, le socialisme ne devait pas seulement être un concept scientifique, mais également une culture à part entière, destinée à former la conscience de l’homme nouveau par la force de la « foi » : « Nous voulons le croire, nous devons le croire, l’humanité a besoin d’un credo. C’est la foi qui déplace les montagnes puisqu’elle donne l’illusion que les montagnes se déplacent. L’illusion est, peut-être, la seule réalité de la vie . ” (in : Da Guicciardini a … Sorel, in : Avanti !, 18/07/1912) Le futur Duce n’ attribuait alors pas beaucoup d’importance au rituel, le considérant comme un aspect secondaire de la religion, mais il empruntait souvent des métaphores à la tradition chrétienne pour définir sa conception du parti révolutionnaire, comme une ecclesia de croyants et de militants .

 

(p.38) Corradini, le fondateur du mouvement fasciste, proposait d’instituer une religion de la nation fortement paganisante, imitant la tradition des cultes nationaux de la Révolution française (…).

 

(p.46) « La milice fasciste abhorre les impurs, les indignes, les traîtres. » (Règlement de la milice fasciste – 03/10/1922)

 

(p.48) La religion nationale (…) eut un accueil favorable (…) auprès des intellectuels en quête de foi, des jeunes assoiffés de mythes et désireux de se dévouer et d’agir pour une cause (…)

 

(p.51) Le fascisme, en raison de sa nature de parti-milice, constituait une nouveauté dans la recherche de la religion nationale : cette religion devint pour la première fois le credo d’un mouvement de masse, décidé à imposer le culte de sa religion à tous les Italiens, à ne pas tolérer l’ existence de cultes antagonistes, à traiter les adversaires, qui n’ étaient pas disposés à se convertir, comme des réprouvés et des damnés qui devaient être pourchassés, punis et mis au an de la communauté de la nation.

 

(p.54) « La vérité est une. Celui qui croit la posséder doit la défendre avec sa vie. »

(I. Balbo, Diario 1922, Milan 1932, p.19)

 

(p.150) Le mythe de Rome fut, avec celui du Duce, la croyance mythologique la plus répandue de tout l’univers symbolique fasciste. Lorsqu’ il célébra le « Natale di Roma ” comme fête du fascisme, Mussolini exalta la romanité comme le mythe qui devait animer le fascisme :

« Rome est notre point de départ et de repère; Elle est notre symbole, ou, si l’ on veut, notre mythe . ” Le culte fasciste de la romanité n’était pas conditionné par l’amour et le respect archéologique pour une identité passée à retrouver. La passion fasciste pour l’archéologie n’ était pas animée par un souci scientifique et n’ en respectait pas toujours les exigences. Elle se laissait aller à toutes sortes de destruction de restaurations arbitraires et d’innovations comme dans le cas de la construction du piazzale Auguste imperatore , pour  (p.151) « créer la Rome monumentale du XXe siècle “. Inspiré par le mythe du « centre sacré “, le fascisme s’applique à fouiller les vestiges antiques, dans une « archéologie symbolique “, pour révéler la romanité et entrer en communion avec sa « puissance magique “. Les fascistes cherchèrent à créer, même de façon arbitraire, un décor urbain et monumental susceptible de montrer la symbiose entre la romanité et le fascisme, héritier et apogée de la tradition romaine. Ces nouveaux « espaces sacrés “, mélangeant antiquité et modernité, étaient destinés à la célébration du culte du littorio dans la ville éternelle.

On en verra un exemple dans l’exposition réalisée en 1937 dans le cadre des célébrations pour le bimillénaire d’Auguste, inaugurée par Mussolini le 23 septembre, et qui coïncidait avec la réouverture de l’exposition consacrée à la révolution fasciste , comme pour souligner la symbiose entre la romanité et le fascisme. L’intention politique de l’exposition consacrée à Auguste, par-delà sa soigneuse organisation scientifique, était la célébration de l’ éternité et de l’universalité de Rome « qui, sous la conduite du Duce,… a repris sa mission fatale de civilisation du monde moderne . « Votre travail de civis romanus est présent et actif sur toute l’exposition”, expliqua le professeur Giulio Quirino Giglioli, créateur et organisateur de l’ exposition, le jour de son ouverture, en s’adressant à Mussolini, « non seulement dans vos dits, mais dans l’inévitable et spontané rapprochement de toutes vos actions à celles des plus

grands Romains de deux mille ans et plus “, et surtout à César et à Auguste, symboliquement réunis dans le personnage de Mussolini .

 

(p.156) Et pour réaliser son expérience totalitaire, régénérer le caractère des Italiens et créer un « Italien nouveau ” entièrement fasciste, le régime n’hésita pas à entrer en conflit avec l’Eglise, comme cela se passa avant et après la Conciliation, puis en 1931 et en 1938. La raison de ce conflit fut toujours la même : l’Etat fasciste revendiquait le monopole de l’éducation des nouvelles générations, comme de toute la collectivité, pour leur imposer les valeurs de son éthique nationaliste et guerrière, et n’ admettait aucune condition et aucune limite à la fidélité totale et au dévouement des citoyens envers l’Etat . 

 

(p.158) La fonction pédagogique de l’Etat fasciste passait essentiellement par un travail permanent et minutieux de « propagande de la foi “, au moyen de rituels et de manifestations de masse. L’un des aspects principaux de la religion fasciste fut, en effet, l’institutionnalisation d’une liturgie d’Etat non seulement pour les militants du parti mais également pour tous les Italiens impliqués, bon gré mal gré, dans la célébration périodique des rituels du régime. En instituant cette liturgie, le fascisme suivit sa propre logique, montrant une conscience réelle du rôle que les symboles et les rituels jouaient dans la politique moderne de masse. Durant la période qui sépare l’arrivée au pouvoir de la transformation du régime, les rituels fascistes, nous l’ avons vu, avaient différentes fonctions liées au processus de consolidation du nouveau système politique. Au cours de cette phase, il s’ agit avant tout d’ actes symboliques de consécration de l’irrévocabilité du pouvoir fasciste, en le légitimant comme sauveur de la patrie et unique interprète de la volonté générale de la « nouvelle Italie ” de l’ après-guerre. Avec l’intensification de son rituel, avant même de conquérir le monopole réel du pouvoir, le fascisme occupe et monopolise les « espaces sacrés ” pour y célébrer le culte de la patrie en l’intégrant au culte du faisceau du licteur. Ses rituels sont toujours un « spectacle de force” visant à terroriser les adversaires, à impressionner les indécis et, en même temps, à renforcer le sentiment d’identité, de cohésion et de puissance des fascistes eux-mêmes, à une époque où le parti était continuellement touché par des crises internes.

 

(p.159) La liturgie politique fonctionnait comme une forme de légitimation du pouvoir et comme un moyen de manipulation et de contrôle des masses, mais elle exprimait également (…) des croyances, des valeurs et des objectifs de la culture fasciste.

 

(p.167) Les disciples dégénérés de Rousseau

 

Encore une fois, les fascistes suivaient les recommandations de l’auteur de la Psychologie des foules (G. Le Bon, La Vied es Vérités, Paris, 1920, p38-39) :

« Les fêtes nationales, les grandes commémorations, les drapeaux, les statues, les pompes officielles, les toges des juges, l’appareil judiciaire avec sa balance pour symbole, sont les soutiens les plus solides de la tradition et de la communauté de sentiments sur lesquels la force de la nation prend appui . »

 

La liturgie de masse était tout aussi nécessaire que l’organisation totalitaire visant à encourager la mobilisation des masses et à gagner leur approbation, entendu non pas comme une participation libre et critique, mais comme une adhésion par la foi . à travers la pratique des rituels, par le travail permanent d’ endoctrinement catéchistique du parti et de l’Etat, la religion fasciste devait devenir une composante essentielle de la mentalité et du caractère des Italiens, se transformer en traditions et coutumes, en suscitant et en nourrissant la participation enthousiaste des masses à la vie du régime. Mais pour poursuivre ce but, affirmait Mussolini, la liturgie de masse devait également contenir un « élément festif ».

 

(p.168) Mussolini s’était très certainement familiarisé, au moins durant les années de son militantisme socialiste, avec l’historiographe de la Révolution française, et sans doute avait-il à l’esprit, lorsqu’il parlait de rituels et de symboles, les pages suggestives de Michelet portant sur les fêtes et les cultes révolutionnaires, mais également l’utilisation qui était faite des symboles et des rituels dans la Russie bolchevique. Un diplomate soviétique, en se référant à la correspondance « confidentielle ” entre Staline et Mussolini au cours des années 30, a révélé que Mussolini avait demandé et obtenu de Staline le scénario des manifestations sur la place Rouge pour le 1er Mai et l’anniversaire de la révolution d’Octobre, et qu’il les avait imitées, comme l’avait constaté ce diplomate en assistant à une manifestation fasciste au cours de laquelle Mussolini était présent . En se référant probablement à ces expériences, Mussolini affirmait que toute révolution doit créer de nouvelles formes, de nouveaux mythes et de nouveaux rituels pour donner de l’ordre, du rythme et de l’ enthousiasme aux masses .

 

(p.169) Pour organiser sa liturgie, la révolution fasciste n’eut pas un artiste comme Jacques-Louis David, le grand chorégraphe des fêtes civiles de la Révolution française. Il n’est cependant pas hasardeux d’affirmer que les organisateurs du culte du faisceau du licteur, par certains aspects, peuvent être considérés, à travers leurs propositions de pédagogie de masse, comme des continuateurs de la tradition révolutionnaire, aussi infidèles soient-ils, disciples dégénérés de Rousseau dans l’application de ses préceptes sur les fêtes civiles destinées à l’ édification d’une « république de la vertu ». Comme dans sa sacralisation de l’ « Etat éducateur “, le fascisme suivait dans l’institution de la liturgie politique le chemin emprunté par la Révolution française, tout en se moquant bassement des « principes immortels de 1789” et de l’utopisme rationaliste et égalitariste des jacobins . (in : G.L. Mosse, Fascism and the French Revolution, in: Journal of Contemporary History, 24, 1989, p.5-26)

Un  collaborateur de la revue de Mussolini avait, en effet, fait directement référence, en 1922, aux cultes de la France révolutionnaire :

« Quelques dogmes sont pour cela plus utiles que de longs discours. Et les chorégraphies, les cérémonies et les rituels sont plus efficaces, pour exalter le sentiment, que n’importe quel dogme. Un sentiment puissant se manifeste irrésistiblement dans les actions extérieures…

Durant la Révolution française, l’exaltation religieuse du (p.170) peuple se manifesta dans un rituel laïque pittoresque. Quelque chose de semblable se produit aujourd’hui dans les rangs fascistes . »(1)

La référence à la Révolution française n’ apparaissait alors pas injustifiée ou blasphématoire. Un journaliste français, président des associations de la presse étrangère à Rome, examinant avec beaucoup de perspicacité le mysticisme et le symbolisme politiques des fascistes à la fin de 1924, remarqua différentes analogies entre la Révolution française et la révolution fasciste, au point de parler d’ une « filiation ” entre le jacobinisme et le fascisme. Comme les jacobins, écrivait De Nolva, le fascisme veut créer un monde vertueux, et pour accomplir sa mission il proclame la nécessité et la légitimité de la dictature révolutionnaire, en la consacrant par son culte de la patrie (2).

 

(1. Volt, « Vilfredo Pareto e il fascismo”, in Gerarchia, octobre 1922.

2. R. De Nolva, « Le mysticisme de l’esprit révolutionnaire du fascisme “, in Mercure de France, 1er novembre 1924 . « La Révolution avait l’autel de la patrie, la cocarde tricolore, les tables de la constitution, la colonne des droits de l’homme, les arbres de la liberté, les faisceaux de l’unité, les rituels funèbres et les fêtes commémoratives sous forme de cortèges, de cérémonies, de jeux symboliques et de divertissements éducatifs. Le fascisme a l’autel de la patrie, le faisceau du licteur, les tables de la loi (que sont les décisions du Grand Conseil), les arbres commémoratifs, les bataillons d’ élèves fascistes, les groupes féminins, une phraséologie brutale et menaçante, les processions civiles, des devises grossières, la tête de mort cousue sur la chemise noire, et la ee Sainte Milice ” qui remplace la «  Sainte

Montagne ». “)

 

(p.178) L’exaltation fasciste des formes de vie collective au grand air encourageait la promotion et la grande diffusion des activités sportives et de la gymnastique, mises à leur tour au service de la « propagande de la foi », afin que le culte de la santé physique, comme l’expliquait en 1926 la commission chargée d’élaborer un projet d’éducation physique et de préparation militaire du pays, « soit toujours rattaché au culte de la patrie, et là où l’idéal de rachat, de rédemption nationale se présente, l’ amour pour les exercices physiques se manifeste aussitôt  “. Le régime mit en oeuvre des ressources considérables pour favoriser la pratique de la gymnastique et du sport. Il finança la construction de gymnases, de stades et de lieux de vacances dans lesquels un véritable culte de la santé physique était pratiquée comme partie intégrante du culte du Littorio. Le régime voulait éduquer les masses et former l’« Italien nouveau » (…)

 

(p.186) Encore une fois, peut-être sans s’ en rendre compte, les fascistes marchaient sur les traces de la Révolution française en répétant des formules de la pédagogie politique inspirée par l’idée d’un renouveau moral du peuple, d’une conception de l’Etat éducateur, d’un mythe de l’ « homme nouveau », de la dimension sacrée de la patrie et de la « passion de l’unité “, selon une expression efficace d’ A. Mathiez, en traduisant la religion civile de Rousseau dans la version d’un totalitarisme moderne qui ne croyait pas en la bonté naturelle de l’homme et en sa perfectibilité – au sens d’une progressive émancipation vers une conscience libre et rationnelle – mais en la plasticité du caractère, en tant qu’expression de la tradition historique, des coutumes, des croyances et de la moralité d’un peuple.

 

(p.191) Et, pourtant, les signes ne manquaient pas. Ils montraient également combien la politique totalitaire réussissait à faire pénétrer son idéologie parmi les masses :

« Le fascisme, rapportait un militant communiste à la fin de 1932, a réussi à influencer une bonne partie des masses avec son idéologie. En ne combattant qu’ au sein de ses organisations et en le démasquant, nous ne réussi-rons pas à faire comprendre aux ouvriers qu’ils ont été trompés . ” Les jeunes étaient les plus exposés à l’influence fasciste.

 

(p.200) L’idée de la fonction politique de l’art se trouve aux origines mêmes du fascisme. Le devoir de l’artiste « en cette heure de résurrection nationale “, avait proclamé un jeune écrivain fasciste en 1924, est de pénétrer « la conscience et le subconscient des masses, d’ en rechercher l’ esprit, de le faire jaillir de la matière dont il resta prisonnier durant tant d’années  ».

 

(p.203) Les artistes étaient appelés, comme au cours des grandes époques de l’Eglise, à illustrer et à exalter les mythes de la religion fasciste. »

 

(p.205) Les auteurs écrivant pour le théâtre fasciste suivirent ces critères politiques. Ils évoquaient dans leurs textes l’épopée révolutionnaire et dramatisaient le mythe du fascisme le présentant comme une simple et pure religion.

 

(p.255) On peut parler, en premier lieu, d’un mythe socialiste de Mussolini qui apparut lorsque, à l’ âge de vingt-neuf ans, de dirigeant inconnu de province du parti socialiste qu’il était il monta soudain sur la scène nationale et devint l’ « homme nouveau ” du courant révolutionnaire en prenant la direction du parti au cours du congrès de Reggio Emilia en juillet 1912. Mussolini devint l’idole des masses socialistes, le modèle même du chef révolu-

tionnaire, le symbole du nouveau socialisme intransigeant qui avait mis un terme au réformisme et marchait d’un pas résolu vers la révolution. Mais lorsque Mussolini fit le choix de l’interventionnisme, le mythe socialiste s’écroula : c’ était à présent un traître, vendu et corrompu.

 

Jacques Franck, L’idéologie française, un national-socialisme ?, LB 04/03/1981

 

(Bernard-Henri Lévy, L’idéologie française, éd. Grasset)

 

« (…) la France – comme le soutient Lévy avec courage et raison – fut la crèche et le laboratoire des idées fascistes et fascisantes (et non pas l’Allemagne ou l’Italie comme on voudrait le faire croire). »

 

Fascisme français à Vichy 

 

« Une authentique ‘révolution française’, telle est l’ambition de Vichy.  Et l’on va voir non seulement fleurir la mythologie du retour à la terre, de la régénération du peuple, de la rédemption par le travail, etc., mais surtout s’élaborer pendant trente mois, sans aucune intervention des Allemands, toute une législation tendant à créer un « ordre nouveau » fasciste et … français (la France aux Français, que diable !).

 

Sans intervention des Allemands, nous l’avons dit – c’est particulièrement vrai, par exemple, pour les mesures anti-juives -, mais sans intervention non plus, il faut le souligner, des « collaborateurs » des Allemands, que Vichy tint soigneusement à l’écart « de la fête et des fruits de la victoire », et qui ne cessèrent d’ailleurs de vitupérer, sinon le Maréchal, du moins, ses conseillers et ses séides. Bref, «la seule expérience réussie d’un authentique fascisme français n’eut à peu près rien à voir avec ceux que l’on désigne d’habitude comme les seuls prototypes réussis d’une authentique contamination nazie en France. »

« Cette expérience, menée par des Français bien élevés, courtois, cultivés, qui livraient les Juifs aux Nazis en célébrant la modération des doux coteaux de la Loire – tout le contraire donc de brutes et de barbares ! – ne fut pas contrariée, c’est le moins qu’on puisse dire, par le parti communiste, du moins jusqu’au 22 juin 1941. Ainsi, un article de Maurice Thorez, publié en septembre 1940, charrie, avec un parallélisme hallucinant, les thèmes et le vocabulaire de Pétain. Et François Billoux, député communiste, sollicita du maréchal l’autorisation de témoigner à charge dans le procès des accusés de Riom, parmi lesquels Léon Blum, l’ancien chef du gouvernement de Front Populaire. »

 

De Pétain à Marchais

 

Alors, de Pétain à Thorez, n’y aurait-il pas, « au cœur même de la pensée française, soigneusement dissimulé au regard, mais toujours enclin à refleurir, un vieux fonds de purulence qui lui appartient en propre ? »  Oui, répond Bernard-Henri Lévy, dans la deuxième partie de son livre. Et c’est tout d’abord le racisme qui naquit et grandit dans la béance entrouverte par la contestation de l’engendrement unique de l’humanité, tel que la Bible l’enseigne, et qui fait de tous les hommes les fils du même père Adam. Voilà Voltaire qui, poussé par sa passion anti-religieuse, cherche à démontrer que les Blancs sont « supérieurs aux nègres comme les nègres le sont aux singes et comme les singes le sont aux huîtres. » Voilà Ernest Renan, admirateur de Gobineau, qui proclame en 1890 : « l’inégalité des races est constatée ». Voilà les amalgames de linguistique indo-européenne et de race aryenne qui préludent aux antithèses entre Aryens et Sémites que Taine développe avant que le IIIe Reich ne les légalise. Voilà Edouard Drumont, que Bernanos vénéra jusqu’au bout, et qui, dans « La France juive » (1886) élève l’antisémitisme au niveau d’une mystique, et en fait, « le mythe qui travaille l’ensemble de l‘idéologie française », comme l’attestent Barrès et Péguy, Sorel et Maurras.

 

Ces quatre grands noms qui dominent le début du siècle en France, et en qui s’incarnent le nationalisme et le socialisme à la française, inspirent à Lévy des pages fulgurantes qui aboutissent à la constatation incendiaire qu’il y eut, un demi-siècle avant Vichy, un national-socialisme à la française : « Mieux : que la France est, en un sens, la propre patrie du national-socialisme en général. Que c’est à nous, Français, à nos laboratoires, et sans ambiguïté, cette fois, qu’il revient d’en avoir inventé, pensé jusqu’au bout, et parfois même exporté, sinon le fait, du moins le concept. »

 

Ce « fascisme français », toujours vivant, ne perce pas seulement – comme il va de soi – dans les pernicieuses théories de la Nouvelle Droite chères à Louis Pauwels et systématisées par Alain de Benoist, il prolifère dans un consensus tiède et mou à travers toutes les classes et tous les partis, faisant même du parti communiste français « le plus digne fleuron de notre pensée réactionnaire. » (…) ‘Ainsi, Vaillant-Couturier, lança en 1954 une campagne contre « l’art décadent, dégénéré, cosmopolite, antinational » (on croirait du Goebbels) ; ou Louis Aragon qui prônait le retour du « paysage » dans la peinture par « un mouvement profond du patriotisme français, soucieux de l’indépendance de notre pays dans les conditions de l’occupation américaine »

 

Précisons que ce livre a été écrit avant les plus récentes campagnes de Georges Marchais contre les immigrés en France. Une France où 23 p.c. des sympathisants communistes (contre 10 p.c. de socialistes,18 p.c. de UDF, 11 p.c. de RPR) répondent « oui » à un sondage sur la question : « Les Juifs sont-ils trop nombreux en France ? » Ce n’est là, bien sûr, qu’un exemple parmi d’autres qui permettent à Lévy de conclure que « l’idéologie française », avec ses composantes et ses implications national-socialistes, que ce fascisme français, donc, est « un langage qui est, à la lettre, structuré comme un inconscient ».

 

Zeev Sternhell, Mario Sznajder, Maia Ashéri, Naissance de l’idéologie fasciste, Folio, 1989

Le berceau du fascisme, c’est en France qu’on le trouve, dans le nationalisme intégral, la droite révolutionnaire, mais aussi le révisionnisme révolutionnaire sorélien, composante première du fascisme. Lancé en France, le révisionnisme révolutionnaire se développer en Italie en force intellectuelle, politique et sociale.

 

Pierre Milza, Mussolini, , Libr. Arthème Fayard 1999

 

(p.407) Par sa formation, par sa culture politique, par les liens qu’il avait entretenus avec les milieux irrédentistes, Mussolini avait conçu dans le passé une certaine sympathie pour la France. Il avait plus ou moins appris à lire et pris conscience de l’injustice sociale dans une traduction italienne des Misérables. Il avait nourri son adolescence et sa jeunesse des classiques de la littérature française, avant d’enseigner la langue de Racine aux collégiens d’Oneglia. Comme celui d’Alessandro et de ses compagnons romagnols, son socialisme anarchisant s’était davantage nourri des idées de Proudhon, de Blanqui et de Sorel que de celles des théoriciens alle­mands, et lorsqu’il avait quitté la direction de l’Avanti! pour celle du Popolo d’Italia, les deux phrases qu’ils avait mises en exergue de son journal étaient empruntées l’une à Blanqui (« Qui a du fer a du pain »), l’autre à Napoléon Bonaparte (« La révolution est une idée qui a trouvé des baïonnettes ») ; ce dernier continuera à le fas­ciner longtemps après la marche sur Rome et il lui consacrera, nous le verrons, une pièce de théâtre cosignée par le dramaturge et cinéaste Gioacchino Forlano. Il y avait donc chez lui une inclina­tion culturelle et idéologique pour la « sœur latine », qui trouva son point d’aboutissement dans la campagne interventionniste de 1914-1915, et que la fraternité combattante exaltée par les chantres du nationalisme ne pouvait que renforcer.

 

Pierre Milza, Mussolini, , Libr. Arthème Fayard 1999

 

(p.608) ROME AU CENTRE DU MONDE

 

La référence permanente du fascisme à la romanité triomphante aussi bien que le souci de représentation et de prestige qui était l’une des clés de la politique étrangère mussolinienne ne pouvaient qu’inciter le Duce à remodeler sa capitale à l’image de la cité idéale et passablement fictive dont était porteuse la très acadé­mique culture provinciale, élaborée à l’époque des Lumières et qui avait nourri sa jeunesse romagnole1.

 

Pierri Zind, Elsass-Lothringen, Alsace-Lorraine, 1870-1940 , 1979?

 

(p.681) “Par peur du bolchevisme, la France avait avancé des dizaines de milliards de francs depuis 1923 à Adolf Hitler et elle avait rendu possible la prise du pouvoir par les Nazis en Allemagne.”

 

NB: “L’ on sait que la France avait aussi financé Mussolini, et cela depuis 1913.”

 

(p.131) “Et Adolf Hitler rendit hommage à Georges Clémenceau qu’il prenait pour modèle: “Si j’étais Français et si par conséquent la grandeur de la France  m’était aussi chère que m’est sacrée celle de l’Allemagne, je ne pourrais et ne voudrais agir autrement que ne le fait en fin de compte un Clémenceau.”  Le national-socialisme de Hitler n’était en somme que la forme allemande du national-jacobinisme français.”

 

Pierre Milza, Mussolini, , Libr. Arthème Fayard 1999

 

(p.177) /1914/ Le journal Popolo d’Italia lancé par Mussolini bénéficiera des subsides que lui fourniront les socialistes français et belges, ainsi que les services de l’ambassade de France à Rome  (…).