5e

François Reynaert, Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises, éd. Fayard, 2010

 

(p.48) /Clovis/

On peut encore aller un peu plus loin pour tenter de déminer cet encombrant mythe national. Dans l’expression le « baptême de la France », n’est-ce pas le mot « France » qui est le plus gênant! Parler de France au Ve siècle n’a pas de sens, l’idée ne commence à apparaître que des siècles plus tard. Pourtant, dans la plupart des livres d’histoire grand public qui sont publiés encore aujourd’hui, dans la plupart des esprits, quoi qu’on pense de l’acte, la conversion de Clovis et son règne restent un bien national. Pourquoi ? En quoi l’histoire d’un chef barbare qui fit main basse sur la moitié de l’Europe occidentale nous appartiendrait en propre ?

 

(p.50) (…) il est né à Tournai. Il serait donc raisonnable aujourd’hui de mettre tout le monde d’accord en reve­nant à une vérité trop souvent ignorée : Clovis n’est ni allemand ni français, il est belge.

(p.67) Le Français a l’annexion historique facile.

 

13e

Jacques Mercier, La fleur de lis, LB 10/04/2003

 

Pierre Guiot (Flobecq) : Le lis n’a aucune ressemblance avec le lis héraldique.

Celui-ci est bel et bien un iris.

Y aurait-il eu une confusion entre « fleur d’iris » et « fleur de lis », dont les prononciations sont proches l’une de l’autre ?

C’est au début du 13e siècle que la « fleur de lis » ou « fleur de lys » s’installe comme une figure héraldique formée de trois fleurs de lis schématisées et unies.  

 

17e

Champagner

 

Champagner ist eine französische Erfindung

 

Vermutlich geht der Champagner auf eine Beobachtung von englischen Weinhändlern des 17. Jahrhunderts zurück, dass ihr »normaler« aus der Champagne eingeführter Wein trotz Abfüllens in Flaschen dennoch weitergärte (das lag an den speziellen in England benutzten Korken). Das Prickeln, das durch die bei der durchaus ungewollten zweiten Gärung produzierte Kohlensäure entstand, schien den Kunden aber zu gefallen, und so hat man diese Art der Weinbereitung in England, nicht in Frankreich, systematisch kultiviert und beibehalten.

Es ist nicht auszuschliessen, dass unabhängig davon auch Franzosen auf ähnliche Gedanken kamen. Fest steht jedenfalls, es waren keine Winzer aus der Champagne, und es war auch nicht der legendäre Prokurator der Abtei Hautvillers, Dom Pérignon, der dort von 1668 bis 1715 wirkte und in Frankreich als der Erfinder des Champagners gilt (dieser Anspruch geht auf eine nachgewiesenermassen gefälschte Urkunde aus dem Jahr 1880 zurück).

 

Lit.: H.Arntz: Deutsches Sektlexikon, Wiesbaden 1987. (Krämmer / Trenkler, 2002)

 

17e

François Reynaert, Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises, éd. Fayard, 2010

 

(p.274) /Louis XIV/

 

Bossuet (1627-1704), évêque de Meaux, précepteur du dauphin et idéologue en chef du régime, se charge de donner sa sainte bénédiction à toutes ces conceptions : « Dieu a mis dans les prince quelque chose de divin », écrit-il dans un des livres qu’il publie pour bénir encore et encore ce maître dont on oserait écrire qu’il l’idolâtre, si l’idolâtrie n’était un horrible péché de païens.

(p.279) On est en 1686. Ses chirurgiens décident de l’opérer, entreprise hardie. De nombreux essais sont faits sur des cobayes que l’on va chercher dans les hospices. L’opération est tentée. La foule retient son souffle et prie dans les églises. Elle est couronnée de succès. Dès que la nouvelle est assurée, on fait chanter un Te Deum. Ne l’oublions pas : c’est aussi ça l’absolutisme à la Louis XIV, un régime dans lequel on fait chanter la messe pour célébrer le retour à la santé d’un trou du cul.

 

(p.280) Toute la noblesse est ainsi réduite à l’état d’animaux de compa­gnie. Elle est partout où il est, au Louvre ou à Saint-Germain, puis à Versailles, ce petit pavillon de chasse de Louis XIII où le fils a décidé de faire bâtir le plus beau château du monde, et où l’on emménage en 1682, alors que tout est encore en chantier. La vie dans ce château fait sans doute encore rêver 80 % des habitants de la planète entière : être marquise ou duc à la cour de Versailles, cela représente partout au monde l’idée du luxe, de la grandeur, du chic. Si ces gens savaient combien devait être pesante la vie dans cet uni­vers confiné, sans confort, au rituel toujours répété, la chasse, les jeux, les jeux, la chasse et les commérages, les médisances, la promiscuité et les broutilles qui deviennent des affaires d’État !

 

(p.283) Louis a laissé derrière lui un royaume ruiné par les dépenses somptuaires, le train de vie, les constructions prestigieuses, les guerres. En 1715, la dette royale représente trois fois le revenu. Le vieux monarque meurt dans son château trans­formé en sombre tombeau, haï par ses sujets et détesté par l’Europe qui voit en lui un nouveau Nabuchodonosor, l’odieux tyran de la Bible.

 

 

(p.284) La révocation de l’édit de Nantes

 

Le premier est le plus connu. Il porte le nom de la mesure admi­nistrative qui en est le symbole : la « révocation de l’édit de Nantes » (1685). Il est bien autre chose : un véritable « crime d’État », selon le mot de l’historienne Janine Garrisson1. Il s’agit de la politique royale à l’égard des protestants. Dès les années 1670-1680, Louis XIV veut en finir avec eux. Le royaume en compte encore environ un million. Représentent-ils une menace ? On en doute. Richelieu a retiré au « parti huguenot » toutes ses places fortes et tous ses canons, les protestants n’ont plus pour eux que le droit d’aller au temple, quand il existe, et de pratiquer leur culte, et encore, pas partout. Au temps du catholicisme triomphant et de l’absolutisme, c’est encore trop. Le roi demande donc que tous les efforts soient faits pour pousser les sectateurs de la « religion pré­tendue réformée », comme on l’appelle avec mépris, à rentrer sage­ment dans le saint giron de l’Église romaine. Les méthodes employées pour y parvenir soulèvent le cœur.

On commence par mettre en place des mesures discriminatoires : interdiction des enterrements de jour, interdiction pour un catho­lique d’épouser une huguenote, interdiction pour un patron pro­testant de prendre des apprentis catholiques, etc. Partout où l’on peut, on trouve tous les prétextes pour abattre les temples. On pose que dès sept ans un enfant peut choisir le culte qu’il préfère, et

 

1 – La France de la monarchie absolue, op. cit.

 

(p.285) naturellement on ne néglige aucune rouerie pour séduire et câliner les rejetons de parpaillots afin de leur faire préférer la Vérité à l’Erreur : en clair, les arracher à leurs parents pour les placer dans des écoles catholiques. La technique de conversion la plus barbare a laissé un nom célèbre et terrible : la dragonnade. On envoie dans une ville les dragons du roi, c’est-à-dire les soldats, on les fait loger chez les huguenots en leur donnant toute licence de compor­tement et on prévient les propriétaires infortunés qu’une seule chose pourra mettre fin à cet état de fait : leur promesse d’abjura­tion. Toute licence à un dragon : cela commence par la dévastation totale du logis, cela va jusqu’au viol de la fille sous les yeux des ‘ parents ou à la torture des vieillards. Nombreux sont ceux qui abjurent, au moins pour l’apparence. Qui peut résister à de telles méthodes ? Confiant dans les rapports qu’on lui remet, le roi est bientôt persuadé que le travail est fait et que l’hérésie est enfin extir­pée : en 1685, il révoque le célèbre édit de tolérance qui avait fait la gloire de son grand-père Henri IV. Les rapports étaient faux, d’innombrables Français restaient fidèles à la foi de Calvin. Alors qu’on leur interdit l’exil, plus de 200 000 d’entre eux fuient ce royaume maudit par tous les chemins cachés qu’ils trouvent pour aller vers « les pays du Refuge », là où l’on veut bien d’eux, à Berlin, en Angleterre, dans les Provinces-Unies (les actuels Pays-Bas), ou même en Afrique du Sud. C’est une catastrophe économique : ces gens étaient artisans, boutiquiers, avocats, ils emportent avec eux leur savoir et leur force de travail. Ceux qui sont pris sont envoyés dans l’enfer des galères. Malgré cela, interdits de tout et fidèles à leur foi, de nombreux protestants se cachent mais n’abdiquent pas. Principalement dans le Sud du royaume, le Languedoc, le Massif central, ils se retrouvent pour célébrer le culte dans les endroits isolés, grottes, forêts, maquis : ce sont les « assemblées du désert ». Au début du XVIIIe siècle, dans les Cévennes, excédés par les persécutions, certains prennent les armes. Ce sont les camisards, ainsi nommés à cause de la chemise qu’ils portent. Ils sont quelques milliers. Ils réussiront à tenir en échec pendant deux ans (1702-1704) plus de 25 000 soldats.                    

 

(p.288) Dans d’autres endroits enfin, les guerres de Louis XIV ont beau­coup contribué à cimenter une identité commune, sur une base à laquelle nous ne pensons pas souvent non plus : la haine de la bar­barie française. Ce sera le cas après un des épisodes les plus atroces de la période, le sac du Palatinat (1689).

Une fois encore, le prétexte de la guerre était mince. Philippe d’Orléans, le frère de Louis, est marié à une princesse allemande que l’on appelle « la Palatine », parce que son père est le maître de cet État du Saint Empire. Le père meurt, l’héritage est disputé. Curieusement, Louis XIV se pique de défendre avec force les inté­rêts menacés de la pauvre belle-sœur (qui n’avait rien demandé et en sera horrifiée) : il lance ses troupes. Les méthodes employées sont de celles qui, aujourd’hui, conduiraient droit devant un tribu­nal. Elles font d’autant plus horreur, nous dit l’historien de l’Alle­magne Joseph Rovan1, qu’elles ne doivent rien aux aléas de la guerre mais sont froidement « ordonnancées dans le luxe d’un cabi­net ministériel », celui de Louvois, élégant ministre de la Guerre et authentique criminel en dentelles. Quinze ans plus tôt, lors d’une précédente guerre, la région a déjà été pacifiée par Turenne. Le

 

1 – Histoire de l’Allemagne, des origines à nos jours, « Points », Le Seuil, 1999.

 

(p.289) retour des Français dépasse tout ce qu’on peut imaginer, alors, en épouvante : la terre est brûlée, les villes et les villages sont détruits méthodiquement, les habitants qui n’ont pas fui et osent protester sont mutilés ou froidement assassinés. La ville d’Heidelberg (p.290) gardera longtemps quelques ruines intactes pour montrer au monde de quoi la France était capable. Durant des décennies, nous dit Seignobos, dans le Palatinat même, par haine, on continuera à donner aux chiens les noms des maréchaux coupables de ces exac­tions. Le continent entier en sera atterré. On cite toujours les conséquences culturelles de l’hégémonie française sur les pratiques culturelles de la fin du XVIIe siècle et du XVIIIe : elles sont indé­niables. Grâce ou à cause de Louis XIV, l’Europe parle français, l’Europe pense français et le continent se couvre des « petits Ver­sailles » que les princes se font construire sur le modèle du nôtre. N’oublions pas non plus les conséquences des exactions des sou­dards du Grand Roi. Le sac du Palatinat, nous explique Henry Bogdan dans son Histoire de l’Allemagne1, a beaucoup fait « pour développer un sentiment national allemand ». Le pays n’existe pas encore en tant que tel mais ses élites sont déjà soudées par un projet commun : pouvoir un jour se venger de ce que la France leur a fait subir.

 

18e

1789

Stéphane Courtois, Communisme et totalitarisme, éd. Perrin, 2009

 

(p.243) De Babeuf à Lemkin : génocide et modernité

 

En tant que spécialiste du communisme, je fréquentais depuis de très longues années les écrits de Gracchus Babeuf, considéré comme le fondateur du communisme moderne à travers sa conjuration des Egaux de 1796. Mais ce n’est que beaucoup plus récemment, à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française, que j’ai pris connaissance de la brochure de Babeuf sur la guerre de Vendée. Il est vrai que ce texte, iconoclaste du point de vue révolutionnaire communiste, avait été soigneusement occulté par les « babouvologues », pour la plupart commu­nistes ou communisants. Or, avec une acuité remarquable, Babeuf y met en lumière la relation forte entre dictature révolutionnaire et massacres de masse qu’il cherche à nommer – mais le mot « génocide » ne sera inventé qu’en 1944 par le juriste polonais Rafaël Lemkin.

(p.345) / Reynald Secher a inventé le terme ‘mémoricide’. /

(p.345) Babeuf avait inventé les termes « populicide », « plébéicide » et même « nationicide » pour désigner la poli­tique d’extermination des Vendéens, votée par la Convention le 1er août et le 1er octobre 1793. Mais ce « populicide », soigneusement occulté, est demeuré une affaire franco-française. Il n’en a pas été de même pour le « génocide », inventé par Lemkin « pour désigner une vieille pratique dans sa forme moderne5 », et qui, sur ses instances, a été cité dans l’acte d’accusation du Tri­bunal militaire international de Nuremberg chargé de juger les principaux chefs nazis. Encore que, il s’en fal­lut de peu : en effet, la délégation britannique à Nurem­berg refusa dans un premier temps l’usage de « génocide » sous prétexte que le mot ne figurait pas dans l’Oxford Dictionary6.

(p.345) Ainsi, d’emblée, Babeuf a été frappé par la volonté d’extermination qui avait caractérisé les événements de Vendée, qu’il s’agisse de la phase de guerre civile active – de mars à décembre 1793 – ou de la phase plus (p.346) spécifiquement génocidaire qui court d’avril 1794 à la chute de Robespierre. Et il ne manque pas d’imagination lexi­cale pour la désigner : « un si grand amoncelage de crimes », « immolations féroces de milliers de vos frères », « des peuplades entières effacées du nombre des vivants », « l’égorgerie de nos frères », « colosse du crime », « le grand hachis », « tuerie générale », « exé­crations nationicides », « massacrerie », « boucherie hor­rible », « système de destruction », « système pratique L d’égorgement », « extrême barbarie ». i Babeuf ne se contente pas de recenser des massacres de masse dus à quelque hasard ; il conclut, au contraire, que « les crimes de la Vendée […] paraissent tenir à un système d’extermination générale7 » dont il accuse le Comité de salut public qui a décidé de « tourner la faux de la mort sur la totalité de cette race vendéenne8 ». C’est la dimension volontaire et planifiée du massacre par les diverses instances du pouvoir étatique – Comité de salut public, Convention, armée de l’Ouest, etc. – et le fait qu’il vise l’ensemble d’une population civile qui ^ caractérisent l’entreprise génocidaire. à Le futur « tribun du peuple » n’était certes pas le juriste de haut niveau international que fut Lemkin. Il n’en a pas moins saisi la plupart des ressorts qui sous-tendaient la logique génocidaire inaugurée en Vendée. Et bien avant les grands désastres totalitaires du XXe siècle, il a souligné la relation entre les causes et les effets : comment des ambitieux, maniant de « détestables sophismes poli­tiques », s’étaient emparés d’un gouvernement révolu­tionnaire et avaient fait qu’une révolution « commencée par la sagesse et la vertu du peuple » aboutît à un « sys­tème d’où sont sorties les laideurs cadavéreuses qui le caractérisent9 ».

A l’origine de cette dérive révolutionnaire, Babeuf place l’instauration de ce qu’il nomme « les vices-rois départementaux avec leurs pouvoirs sans bornes et (p.347)  jusques y compris le droit de vie et de mort10 », allusion à l’adoption par la Convention, le 4 décembre 1793, des propositions de Billaud-Varennes d’envoyer des repré­sentants en mission dans les districts et les communes, de leur permettre d’épurer les autorités civiles et d’obli­ger les ministères et les administrations à rendre compte au Comité de salut public : « La république devait voir, dès lors, les départements livrés aux caprices de l’arbitraire et à toutes les passions de quelques hommes qui ne manqueraient point de s’eni­vrer du dépôt de la toute-puissance réunie en entier dans leurs mains. Elle devait voir la royauté travestie et déguisée seulement en costume tricolore, qui, loin des regards du Sénat [la Convention], se permettrait tout ce que peut inspirer le délire éblouissant d’une domination illimitée, qu’on avait jamais dû s’attendre d’être en situation d’exercer11. »

Babeuf qualifie cette « toute-puissance » et cette « domination illimitée » de « parfaite tyrannie, autant parfaite que jamais il en put exister » ; s’il raisonne encore dans les termes de la philosophie politique tradi­tionnelle, il montre néanmoins, en évoquant « la tyran­nie la plus parfaite », qu’il a senti qu’émergeait un phénomène nouveau, inédit, ce que Hannah Arendt, un siècle et demi plus tard, nommera « une volonté de domination totale » : le totalitarisme.

Il pressent d’ailleurs fort bien la source de cette tyran­nie moderne quand il écrit : « Que l’on cesse donc d’attacher au caractère de mandataire du peuple ce prestige idolâtre, ce fanatisme esclave, cette fausse idée d’infaillibilité ou, tout au moins, de capacité supérieure à celle des autres citoyens12. » Or c’est bien la prétention à la supériorité et à l’infaillibilité de leurs chefs qui a mené les régimes totalitaires, tant communistes que nazi, à mettre en œuvre des logiques génocidaires.

(p.349) Babeuf a saisi d’emblée la dimension extraordinaire- / ment moderne de l’extermination des Vendéens, en sou­lignant le côté mécanique – sinon déjà industriel – qui sera la marque des génocides du xxe siècle. En écrivant que « dans la démonstration de toute machine, il faut toujours remonter au chef ressort pour bien faire appré­cier l’emploi de chaque rouage15 », Babeuf vise le Comité de salut public, qu’il affuble d’autres quali­ficatifs évocateurs : « aristocratie meurtrière », « Comité d’assassinats publics », « Comité d’égorgerie »16 ou encore « autocratie comitatoriale »17.

Et il insiste sur ce point quand il évoque Carrier :

« On reconnaît déjà que Carrier […] ne fut qu’un instru­ment, qu’un ressort subordonné et même postérieur à beaucoup d’autres ressorts ; mais on voit déjà […] que ce rouage exterminateur avait vu marcher avant lui une infinité d’autres rouages non moins meurtriers, dont il avait reçu le mouvement d’impulsion, presque autant que de l’action immédiate de la force placée au centre de la machine politique […]18. » Le « rouage extermina­teur » : remarquable vision de la politique totalitaire comme une machine, comme une mécanique qui, une fois remontée, ne peut plus être arrêtée et dont les acteurs sont agis par la machinerie ; prémonition des grandes bureaucraties exterminatrices des régimes tota­litaires.

Babeuf décrit longuement toutes les atrocités com­mises en Vendée, que l’on « assassine militairement » ou que l’on « assassine révolutionnairement »19 : arresta­tions arbitraires, exécutions sommaires des rebelles pris les armes à la main ou blessés, mais aussi de ceux qui se sont rendus, et encore des populations civiles, femmes et enfants compris. Autant de préfigurations des crimes de masse inaugurés par le régime de Lénine (p.350) puis de Staline en Russie, et dupliqués par les nazis pendant la Deuxième Guerre mondiale puis par les régimes communistes instaurés après celle-ci.

On retrouve y compris, sous la plume de Babeuf, l’un des moyens de génocide mis en œuvre par Staline contre les paysans ukrainiens lors de la collectivisation en 1932-1933, par les nazis avec l’instauration des ghet­tos juifs ou par Pol Pot contre la partie « impure » du peuple cambodgien entre 1975 et 1979 : l’arme de la faim. Babeuf cite la lettre de Carrier au général Haxo, du 15 décembre 1793 : « Il entre dans mes projets, et ce sont les ordres de la Convention nationale, d’enlever toutes les subsistances, les denrées, les fourrages, tout en un mot de ce maudit pays, de livrer aux flammes tous les bâtiments […]. Oppose-toi de toutes tes forces à ce que la Vendée prenne ou garde un seul grain. […] En un mot, ne laisse rien dans ce pays de proscription. Que les subsistances, denrées, fourrages, tout, absolu­ment tout, se transporte à Nantes. » Et il conclut : « La famine est aussi un mode d’assassinat. Carrier l’organise20. »

Face à tant d’atrocités, Babeuf reste perplexe. En bon émule des Lumières, il cherche à expliquer rationnelle­ment le fait que la Convention ait non seulement ordonné d’exterminer l’ensemble des Vendéens, y com­pris les bons républicains, mais encore qu’elle ait laissé massacrer d’innombrables troupes républicaines envoyées sans précautions dans une région en révolte. Il y voit un plan ourdi avec soin dont il croit avoir décou­vert le secret : la mise en œuvre d’un « système de dépopulation » par Robespierre qui aurait considéré que le territoire français ne pouvait pas nourrir l’ensemble de sa population et qu’il fallait donc, par le biais de la Vendée, se débarrasser de sa part excédentaire. Hypo­thèse farfelue, mais qui contient sa part de vérité totali­taire :        déjà en 1793-1794, un gouvernement (p.351) révolutionnaire estimait que sa population comprenait « des hommes en trop », des hommes « superflus » qu’il était légitime d’exterminer. Logique génocidaire qui, bientôt nourrie d’idéologie scientiste – racialiste ou marxiste-léniniste – et portée par des partis de révolu­tionnaires professionnels encore dans les limbes sous la Révolution française21, aboutira aux grands désastres du XXe siècle.

En abordant, dans la dernière partie de sa brochure, le procès du Comité révolutionnaire de Nantes puis de Carrier22, Babeuf nous instruit de la manière dont les bourreaux et assassins, responsables d’actes de géno­cide, inaugurent leurs moyens de défense devant les instances judiciaires mais aussi devant le tribunal de l’Histoire. Moyens qui seront repris avec exactitude par leurs émules du xxe siècle. Il cite le discours de Goullin, l’un des adjoints de Carrier :

« L’homme qui électrisa nos têtes, guida nos mou­vements, despotisa nos opinions, dirigea nos démarches, contemple paisiblement nos alarmes […] Il importe à notre cause que Carrier paraisse au tribunal ; les juges, le peuple enfin doivent apprendre que nous ne fûmes que les instru­ments passifs de ses ordres et de ses fureurs. Qu’on inter­pelle tout Nantes, tous vous diront que Carrier seul provoqua, prêcha, commanda toutes les mesures révolution­naires. […] Carrier seul donna enfin cette impulsion ter­rible, qui jeta hors des bornes des patriotes ardents, mais égarés. Citoyens jurés, vous dont le maintien calme annonce l’impartialité, vous ne prononcerez pas sur le sort de tant de victimes égarées, sans avoir entendu l’auteur de tous nos maux et de toutes nos fautes. Que Carrier paraisse ; qu’il vienne justifier ses malheureux agents ou qu’il ait la gran­deur de s’avouer seul coupable23. »

Moyen de défense qui deviendra classique, tant chez les nazis que chez les communistes : les bourreaux n’ont (p.352) fait qu’appliquer les ordres, ils sont eux-mêmes victimes du seul coupable qui est le chef.

Carrier applique la même tactique, arguant de son obéissance aux deux décrets de la Convention qui ordonnaient d’incendier et d’exterminer toute la Ven­dée : « Il se couvrit de l’égide de ses pouvoirs illimités. Il se mit sous celle de la Convention […] puisqu’elle avait approuvé, commandé par des décrets toutes les mesures prises par les députés en mission24. »

En outre, « il s’efforça d’écarter l’inculpation des noyades et fusillades […] en mettant au défi qu’on puisse lui opposer aucun ordre écrit25 ». Ce fut là encore, un siècle et demi plus tard, une pratique cou­rante des chefs totalitaires que de ne donner qu’orale- ment les ordres d’extermination. Ainsi les historiens n’ont retrouvé aucun papier signé de la main de Hitler ordonnant le génocide des Juifs, pas plus que de la main de Pol Pot dans le cas Cambodgien. Lénine et Sta­line étaient plus francs – ou plus assurés de leur impu­nité – qui n’hésitaient pas à coucher ces ordres par écrit, mais en prenant en général la précaution d’y associer les autres membres du Bureau politique.

Le dénouement même du procès Carrier préfigure la stratégie de défense de grands criminels d’Etat du xxe siècle. En effet, le 14 décembre 1794, Carrier et deux autres membres du Comité révolutionnaire de Nantes étaient condamnés à mort tandis que trente autres accu­sés, tout aussi coupables, étaient acquittés. La Conven­tion tentait ainsi d’échapper à ses responsabilités en désignant à la vindicte publique trois boucs émissaires promptement guillotinés afin de les rendre définitive­ment muets. Ainsi, le procès de Carrier fut couronné de succès, permettant à de nombreux conventionnels terro­ristes de poursuivre une carrière politique sous le Consulat et sous l’Empire, à commencer par le fameux (p.353) Fouché, commanditaire intéressé de la brochure de Babeuf26.

Consciemment ou non, cette leçon sera retenue, cent soixante ans plus tard, par les chefs soviétiques dont la manœuvre s’opéra en deux temps. D’abord, peu après la mort de Staline en mars 1953, ils abattirent le bourreau en chef, patron du KGB, Lavrenti Beria, à la fois parce qu’ils le craignaient et parce qu’il savait tout de leurs responsabilités dans les crimes de masse. Puis, le 25 février 1956, Nikita Khrouchtchev présenta devant le XXe congrès du Parti communiste d’Union soviétique son fameux « Rapport secret » où, à l’instar de Goullin, il pré­tendit que Staline était seul coupable et que tous les autres dirigeants n’avaient fait qu’obéir à ses ordres, sous peine de mort. Le « Rapport secret » permit à l’ensemble de la nomenklatura soviétique, y compris celle du KGB, de poursuivre sa carrière et de jouir de ses privilèges. Les pires assassins – Molotov, Kagano- vitch, Khrouchtchev, Serov – moururent dans leur lit à un âge avancé et couverts de médailles. Ainsi était réé­ditée une manœuvre éprouvée destinée à assurer l’amnistie à toute une classe politique et à imposer l’amnésie à l’ensemble de la société27.

Bien avant la querelle sur le nombre de Juifs disparus dans la Shoah ou la polémique provoquée par la publi­cation du Livre noir du communisme à propos des vic­times du communisme, Babeuf a eu le souci de dénombrer, estimant les victimes vendéennes à « un million peut-être », ce qui n’aurait pas manqué de lui attirer les foudres des censeurs si l’on s’en tient au chiffre de 117 000 avancé récemment par Reynald Secher28. Mais l’ampleur du chiffre annoncé – le million – était destiné à frapper les imaginations et à faire sen­tir que la Vendée avait été victime d’autre chose que d’un simple massacre. D’ailleurs Babeuf ne manque pas de remarquer que, dans son rapport du 1er avril 1794, le (p.354) représentant Lequinio a utilisé un euphémisme pour qualifier le génocide : « des mesures de rigueur qui ont été employées sans discernement29 ». Le même type d’euphémisme par lequel les assassins totalitaires ont cherché à masquer leurs crimes : « solution finale du problème juif » chez les nazis », « la mesure punitive la plus élevée » chez Staline envoyant à la mort plus de vingt-cinq mille officiers et notables polonais faits pri- l sonniers par l’Armée rouge en septembre 193930.

Par là, Babeuf aborde l’un des points les plus trou­blants de l’histoire des génocides modernes. A propos des crimes de la Vendée, il écrit : « On n’y croirait pas si nous ne les confirmions par des faits précis et authentiques31 » ; ou encore : « Il est d’autres faits si étrangement atroces que nous avons glissé rapidement à leur égard, parce que l’imagination se refuse presque à les croire, malgré que, par l’analogie, rien ne doive plus paraître incroyable, d’après la certitude des actes forcenés que nous avons été dans la position de décrire32. »

Il soulève ainsi la question fondamentale d’une cer­taine impossibilité, voire d’un refus, de l’esprit humain à appréhender, à connaître et à comprendre des actes L d’une telle inhumanité. Trouble auquel ont été confrontés y compris les penseurs les plus fameux du totalita­risme au xxe siècle. Raymond Aron en témoigne dans ses Mémoires : « Le génocide, qu’en savions-nous à Londres ? Au niveau de la conscience claire, ma perception était à peu près la suivante : les camps de concentration étaient cruels, dirigés par des gardes-chiourmes recrutés non parmi les politiques mais parmi les criminels de droit commun ; la mortalité y était forte, mais les chambres à gaz, l’assassinat industriel d’êtres humains, non, je l’avoue, je ne les ai pas imaginés, et parce que je ne pouvais les imaginer, je ne les ai pas sus33. »

18e

1789

Stéphane Courtois, Communisme et totalitarisme, éd. Perrin, 2009

 

(p.373) S’il se situe dans la filiation de ses grands prédéces­seurs en révolution, en particulier les jacobins et le Comité de salut public, Lénine apporte deux innova­tions majeures : d’une part une idéologie scientiste for­tement constituée en doctrine et bientôt en orthodoxie ; d’autre part, un nouveau type de parti : le parti de révo­lutionnaires professionnels, très idéologisé et sous la (p.374) coupe d’un chef d’autant moins discuté qu’il va enregis­trer succès sur succès. Et c’est ce mouvement révolu­tionnaire inédit, fondateur du totalitarisme, qui s’empare du pouvoir le 7 novembre 1917, passe à l’acte et inaugure d’emblée, entre 1917 et 1922, un processus génocidaire fondé sur la terreur utilisée comme moyen de gouvernement.

 

20e

Hannah Arendt , La philosophie de l’existence et autres essais, Payot, 2015

 

(p.239) Jacques Doriot, né en 1898 et assassiné en 1945, fut toute sa vie un extrémiste, passant de l’extrême-gauche à l’extrême-droite. Chef du Parti populaire français, il fut un collaborateur nazi et un ultra-nationaliste, appelé le ‘Führer français’.

 

20e

1940s

Jean-Pierre Azéma, historien, in : Ces collaborateurs qui ont noirci la France, in : AL 03/06/2009

 

(FR3 – 20.35) ‘La collaboration a été très importante.’

 

20e

Stéphane Courtois, Communisme et totalitarisme, éd. Perrin, 2009

 

(p.9) (…) l’existence démontrée du fameux « Clément » – Eugen Fried – qui fut le véritable patron du PCF durant les années 1930, les négociations officieuses entre la direction du PCF et le représentant de Hitler à Paris de juin à août 1940, (…).

 

(p.9) Que dire de Jacques Duclos, ce candidat à la présidence de la République française en 1969, dont les relations cons­tantes avec le NKVD/KGB – organisation éminemment criminelle – sont désormais avérées par les archives et qui adressa des rapports circonstanciés sur la négocia­tion avec l’occupant nazi à Paris à l’été 1940 ? Et d’Artur London, devenu à travers son livre et le film éponyme L’Aveu, le héros du communisme antistalinien, mais dont les archives tchèques révèlent le rôle d’agent de la police politique tant durant la Guerre d’Espagne que dans la Tchécoslovaquie des années 1940 ? Et de Maurice Thorez, désertant son régiment début octobre 1939 sur ordre du Komintern pour rejoindre Moscou en avion sous passeport soviétique ? Ou, du même Thorez (p.11) recevant de Staline, au Kremlin le 19 novembre 1944, la directive de se débarrasser au plus vite du général de Gaulle… objectif atteint le 30 janvier 1946?

 

(p.146) Le soixante-dixième anniversaire du vainqueur de Stalingrad, en 1949, fut d’ailleurs l’occasion du plus stu­péfiant déferlement d’adoration qu’un humain ait pu connaître au XXe siècle. Le PCF ne fut pas en reste qui publia une brochure et diffusa un film intitulés « L’homme que nous aimons le plus ». L’Humanité du 8 décembre 1948 publia à sa gloire un poème intitulé « Joseph Staline », dû à la plume de l’un des plus grands poètes français du XXe siècle :

« Et mille et mille frères ont porté Karl Marx Et mille et mille frères ont porté Lénine Et Staline pour nous est présent pour demain Staline dissipe aujourd’hui le malheur La confiance est le fruit de son cerveau d’amour La grappe raisonnable tant elle est parfaite

[…] Staline dans le cœur des hommes est un homme Sous sa forme mortelle avec des cheveux gris Brûlant d’un feu sanguin dans la vigne des hommes Staline récompense les meilleurs des hommes Et rend à leurs travaux la vertu du plaisir Car travailler pour vivre est agir pour la vie Car la vie et les hommes ont élu Staline Pour figurer sur terre leur espoir sans bornes6. »

C’était signé Paul Eluard… Mais Louis Aragon ne fut pas en reste qui, lors de la remise d’un prix Staline, à Ilya Ehrenbourg à Moscou le 28 janvier 1953, quelques semaines seulement avant la mort du tyran, déclamait avec des accents pathétiques cet improbable dithyrambe :

« Ce prix porte le nom de l’homme en qui les peuples du monde mettent leurs espoirs de triomphe de la cause (p.147) de la paix ; de l’homme dont chaque parole retentit à tra­vers le monde ; de l’homme qui a amené le peuple sovié­tique au socialisme. […] Cette distinction porte le nom du plus grand philosophe de tous les temps. De celui qui éduque les hommes et transforme la nature ; de celui qui a proclamé que l’homme est la plus grande valeur sur terre ; de celui dont le nom est le plus beau, le plus proche, le plus étonnant dans touts les pays pour tous ceux qui luttent pour leur dignité, le nom du camarade Staline7. »

 

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Stéphane Courtois, Communisme et totalitarisme, éd. Perrin, 2009

 

 (p.459) Le communiqué du PCF s’enfonce ensuite dans la désinformation pure, affirmant que la résolution « vise à établir officiellement un signe d’égalité entre le commu­nisme et le nazisme », voire « en identifiant le commu­nisme et le nazisme » ; il assure même que « le projet de résolution participe de la négation de l’exceptionnalité du phénomène nazi. Il contribue ainsi à la banalisation du génocide des juifs ». Bien entendu, rien – absolu­ment rien – dans la résolution ne correspond à ces déclarations calomnieuses qui montrent que, depuis 1997 et le débat sur le Livre noir du communisme, le PCF continue de refuser toute approche comparative des régimes totalitaires, pourtant admise et pratiquée (p.460) par la plupart des spécialistes européens des mouve­ments communiste, nazi et fasciste au XXe siècle.

Qualifier de négationnistes ceux qui s’attachent à éta­blir la réalité des crimes du communisme : voilà le genre d’amalgame qui rappelle les plus belles heures du stalinisme triomphant. Le génocide des Juifs d’Europe n’a pas été plus « exceptionnel » que l’extermination par la famine organisée de millions de paysans ukrainiens par Staline en 1932-1933 ou que l’assassinat de près d’un quart de la population cambodgienne par les Khmers rouges de 1975 à 1979. Tenter d’établir, comme le fait le PCF, un classement dans l’horreur et une concurrence des victimes à seule fin de couvrir sa propre responsabilité n’est tout simplement pas digne d’un parti démocratique.

Plus grave encore, le PCF dénonce la résolution comme « un projet liberticide », qui « veut mettre le communisme au ban de la conscience démocratique universelle », qui, « annonce la possibilité de futures interdictions ou condamnations légales » – imagi­naires ! -, qui « se prépare donc [ah, ce “donc” !] à ins­tituer de fait un délit d’opinion » – toujours imaginaire – et enfin qui « ferait peser une grave menace sur la vie publique de notre continent ». Rien de moins. Nous atteignons ici la fameuse « double pensée » décrite par Orwell : plus on dénonce un crime, plus on attente aux libertés. CQFD !

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Stéphane Courtois, Communisme et totalitarisme, éd. Perrin, 2009

 

(p.469) Vous avez dit négationnisme?

Au printemps dernier, Annie Lacroix-Riz, professeur à l’université Paris VII en Histoire contemporaine, a lancé, un site internet pour appeler ses collègues à la mobilisa­tion contre un innommable mensonge qui courrait le monde depuis soixante-dix ans : non, mesdames et mes­sieurs, il n’y a pas eu de famine en Ukraine en 1932- 1933, et encore moins une famine qui aurait fait plu­sieurs millions de morts, et surtout pas une famine organisée par le pouvoir soviétique lui-même. Pour preuve : des dizaines de dépêches du Quai d’Orsay des années 1930 confirmant l’absence de famine. A la rigueur une disette

(p.470) Non seulement Mme Lacroix-Riz ignore les témoi­gnages de base, celui de Miron Dolot (Ramsay, 1986), ou le livre-mémorial élaboré dès 1987 par deux journa­listes ukrainiens, Lidia Kovalenko et Volodymyr Maniak, qui ont, pour la première fois en URSS, levé un coin du voile sur ce sujet absolument tabou, en recueillant plus de 6 000 témoignages de survivants et en sélectionnant 450 (voir 1933, l’année noire. Témoignages sur la famine en Ukraine, Albin Michel, 2000), mais elle ne tient aucun compte des règles élémentaires du travail de l’historien. A aucun moment elle ne s’interroge sur les conditions de production de ces fameuses et sacro- saintes dépêches du Quai d’Orsay. La « professeure » Lacroix-Riz a-t-elle jamais lu l’inénarrable chapitre consacré par Sophie Cœuré au voyage d’Edouard Her- riot en URSS à l’été 1933 et dont ce mentor de la diplo­matie française tira en 1934 un livre, Orient, où il jurait ses grands dieux (déjà) qu’il n’y avait pas de famine en Ukraine, comme le lui avait confirmé… Kalinine, le pré­sident du Soviet suprême ! Or les archives soviétiques démontrent que ce voyage avait été entièrement « fabri­qué » – « à la Potemkine » – par le NKVD, la police poli­tique de Staline (La Grande lueur à l’Est, Le Seuil, 1999).

De surcroît, elle ignore tout autant les nombreux travaux tirés des archives soviétiques, synthétisés tant par Nicolas Werth dans le Livre noir du communisme (chap. VIII « La grande famine », Robert Laffont, 1997) que par Françoise Thom (Quand tombe la nuit, chap. XII « La “dékoulakisation” et la famine », L’Age d’homme, 2000). Elle ignore plus encore les innombrables ouvrages en langue anglaise, à commencer par le clas­sique de (p.471) Robert Conquest, Sanglantes moissons (Robert Laffont, 1995).

A propos, Mme Lacroix-Riz est-elle au courant que le fameux journaliste américain Walter Duranty, qui avait reçu le prestigieux Prix Pulitzer précisément pour ses reportages « remarquablement informés » sur l’URSS en 1933, censés démontrer l’absence de famine, est l’objet aux Etats-Unis d’une forte campagne réclamant sa déchéance post mortem de ce prix : les archives soviéti­ques révèlent qu’il était très grassement payé pour écrire ces contre-vérités notoires.

(p.471) Alain Besançon, dans son remarquable ouvrage sur le Malheur du siècle – le XXe -, s’interrogeait sur les raisons qui, en France, ont présidé à une hypermnésie des crimes du nazisme et à une amnésie des crimes du com­munisme. Il aura ici un début de réponse : pour des rai­sons qui semblent de toute évidence politiques et idéologiques, certains enseignants chargés de former les jeunes générations pratiquent une euphémisation et une dénégation qui relèvent du négationnisme.