La vérité sur la Révolution française par 10 spécialistes de la Révolution française, dont Henri Guillemin et Gilbert Trausch

                      L’université, truffée de francolâtres, nous ment                         à propos de la Révolution française…

Rectifications par Henri Guillemin et Gilbert Trausch

Henri Guillemin, 1789: silence aux pauvres!, éd. utovie, 2012

 

(p.11) Odieux, intolérable, ce Robes­pierre qui ose, en avril 1793, proposer une limite officielle au droit de propriété. Il est fou ; un malfaiteur, un anarchiste.

Enfin les honnêtes gens vont respirer, le 9 Thermidor. Quelle délivrance ! Ne s’est-on pas risqué, au Comité de Salut public (automne 93), à intervenir dans l’ordre économique – établissement d’un maximum pour le prix des denrées – alors que le dogme des Girondins comportait une abstention rigoureuse, absolue, de l’État en ce domaine. C’est la Convention – eh oui! elle-même -, ayant repris son vrai visage et jeté le masque qu’elle s’imposait par l’effroi des robespierristes, qui va saluer d’acclamations Boissy d’Anglas énonçant, à la tribune, cette vérité fondamentale: “Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre naturel.”

 

(p.20) Voltaire a pris soin de définir en toute clarté, dans son Essai sur les Mœurs, com­ment il se représente un pays bien orga­nisé : c’est celui, écrivait-il littéralement, où « le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne ». Cette morale d’entretenus est en tout point la sienne. Voltaire tient qu’il importe à l’État d’avoir à sa disposition une masse docile de « gueux ignorants », autrement dit de prolétaires analphabètes « n’ayant que leurs bras pour vivre et constituant cette vile multitude » dont M. Thiers, voltairien, parlera en 1850 à son tour, prévue par la nature pour assurer l’aisance de l’élite. Auteur de l’article Représentants, dans l’Encyclopédie, Dide­rot précisera sans ambages que les possé­dants seuls sont qualifiés pour un rôle national.

Le parti des humbles et des exploités, c’est le choix – contre Voltaire – de Rousseau ; (…).

(p.28) On a lancé ces plébéiens sur la citadelle de la Bastille, parfait symbole de l’autocra­tie à renverser. Ils y ont fait merveille, per­dant, sous les balles, une petite centaine d’entre eux. Mais le premier soin de la (p.29) nouvelle municipalité tricolore sera d’ôter leurs fusils à ces plébéiens qui n’ont pas vocation à disposer de pareils outils.        

L’histoire, l’histoire sérieuse, L’histoire historique, comme disait, en souriant, Péguy, n’a pas encore, je crois, assez mis en lumière la place qu’a tenue, dans la Révolution française, et dès le début, la crainte, chez les possédants, d’une menace sur leurs biens. Écoutez, simple­ment, Mme de Staël dans ses Considéra­tions de 1816, son dernier écrit; elle avoue le frisson d’effroi qui l’a secouée, elle et tous les nantis, dès 1789. « Les gens de la classe ouvrière, écrit-elle, encore émue à ce souvenir, s’imaginèrent que le joug de la disparité des fortunes allait ces­ser de peser sur eux. » Et Chateaubriand confirme dans son style à lui : « Les sabots frappaient à la porte des gens à souliers. »

(p.32) Puis va venir l’opération majeure, l’acte solennel, la Déclaration des droits de l’Homme, 26 août 1789. C’est l’honneur de la Constituante, cette déclaration grandiose. Aujourd’hui encore, l’histoire s’y réfère comme à la haute signification humaine de 1789 – oubliant un peu ce que (p.33) le document doit à la déclaration améri­caine qui le précéda de treize ans. Demeure à tout jamais étincelant, rayon­nant, l’article 1 de ce manifeste dans sa calme et pathétique formulation : « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Saluons. Mais l’histoire historique ne saurait se taire sur l’étrange application immédiatement réservée à ce principe, ou à ce dogme, par la Consti­tuante elle-même. Je crains également que l’on n’appelle guère l’attention sur un détail, qui a son prix, dans ces nouvelles Tables de la loi. C’est à la fin, et cela concerne la Propriété. Surgit là un adjectif inédit dans cette acception : la propriété, dit le texte, est inviolable – mais oui, mais bien sûr, entendu ! – et sacrée. Une épi­thète jusqu’alors réservée aux choses de la religion. Les constituants (nous y revien­drons) sont, en grande majorité, des voltairiens ; autrement dit le contraire de ces niais qui ne savent pas distinguer le concret de l’abstrait. Et quoi de plus concret que l’argent ? C’est donc à (p.34) l’argent, à la fortune acquise, à la Pro­priété qu’il convient d’attribuer une qualification suprême bien plutôt qu’aux rêveries et sottises de la superstition.

 

Libres, tous les hommes ? Rectification : les hommes à la peau blanche. Car les Noirs des Antilles françaises demeureront dans la servitude. Le lobby colonial est puissant à l’Assem­blée (La Fayette en fait partie) ; il veille au maintien de l’esclavage, si rentable. Il fau­dra attendre février 1794 et l’initiative de Robespierre au Comité de Salut public pour que la Convention, depuis seize mois pourtant, alors, au pouvoir, s’y résigne. Mais Bonaparte remettra vite en ordre, I sur ce point-là comme sur bien d’autres, les choses importantes. Les deux autres violations du dogme – pour rire – énoncé (p.35) le 26 août 1789 relèvent de cette grande affaire dont on ne dira jamais assez la place capitale qui fut la sienne dans l’aventure politique française, de 1789 à 1799 : la protection des propriétaires, la crainte (et l’horreur) des démunis, des misérables. Un prêtre défroqué, Sieyès, et un marquis éclairé, Condorcet, ont, dès juillet 89, estimé à voix haute que si tous les Français devaient cesser d’être des sujets pour devenir des citoyens, certains citoyens devaient être toutefois plus citoyens que d’autres, lesquels, en fait, ne le seraient plus. (Des citoyens non citoyens, dira très bien Michelet.) Selon ces augures, le droit de vote, la participa­tion aux affaires nationales ne peuvent être consentis à quiconque n’est point, de par son état même, un actionnaire de la Maison France. La possession de quelques biens est nécessaire pour être actif. Silence aux pauvres.        

 

Cette ségrégation s’effectuera selon un cens électoral, fixant les sommes nécessaires pour être électeur et pour être (p.36) éligible. N’est électeur que le citoyen inscrit aux rôles d’imposition pour une somme équivalente, au moins, à trois journées de travail. Pour être éligible, le prix sera de cinquante journées de travail. Seuls sont admis comme électeurs les Français au moins un peu aisés ; seuls peuvent devenir représentants du peuple les citoyens riches. Mesure de simple prudence pour la sauvegarde de la Propriété.

 

Au total, ainsi, sur quelque six millions d’électeurs potentiels, deux millions (soit un tiers) sont proscrits. Telle est l’égalité dans l’interprétation officielle qui lui est désormais donnée. Et d’autre part, l’auto­risation d’avoir entre ses mains des armes de guerre civile ne peut aller – c’est l’évi­dence – qu’aux citoyens qui ont per­sonnellement de l’argent à défendre. Dans la milice bourgeoise (trop bien nommée, mais maladroitement), dite maintenant garde nationale, sont entrés avec élan, pour contraindre le roi à cesser son (p.37) opposition, quantité de patriotes (patriotes, à l’époque, sont les amis de la liberté) mal­heureusement indésirables, c’est-à-dire citoyens passifs. Si le droit de vote leur est interdit, ce n’est pas, on le pense bien, pour qu’ils aient, en compensation, des fusils. Il s’agit donc de donner à la garde nationale, sans brusquerie mais efficacement, son unité, sa cohésion, afin qu’elle puisse devenir ce qu’il faut qu’elle soit : une authentique armée de l’ordre, exclu­sivement composée d’actifs.

 

Une heureuse et première épuration s’obtiendra au moyen du port obligatoire de l’uniforme, un très bel uniforme bleu et rouge dessiné par La Fayette, mais qui coûte quatre-vingts livres. Dépense inconcevable pour l’artisan qui gagne (quand il peut travailler) vingt sols dans sa journée et paie quatorze sols la miche familiale. On s’oriente vers l’interdiction légale des passifs, qui n’a rien d’urgent puisqu’elle s’est accomplie d’elle-même sans que les législateurs interviennent.

 

Robespierre a protesté en articulant (p.38) (c’était sa manie) une de ces vérités qui sont faites pour être non dites : « Ainsi vous voulez diviser la nation en deux classes dont l’une ne sera armée que pour contenir l’autre. » La Fayette paraît bien être l’inventeur d’un terme qui fera for­tune dans le vocabulaire politique fort au- delà de 1789 et particulièrement au siècle suivant : les honnêtes gens, lesquels sont, pour lui, les gens de bien, c’est-à-dire ceux qui ont du bien. Et c’est Robespierre encore qui prétendra lourdement : d’un côté, donc, les honnêtes gens, de l’autre côté la canaille, la populace, les gens de rien.

Mais la Fédération ? La première commémoration de la prise de la Bastille, la grande fête du Champ-de-Mars, 14 juil­let 1790? Les manuels scolaires rédigés par Lavisse (ou par tels de ses obéissants disciples) ont enseigné à des générations de petits Français que la Fédération aurait été, pour les participants de cette journée sublime, la bouleversante et radieuse révélation de l’unité nationale. Et voici, de (p.39) nouveau, Michelet en transe : « Par-dessus les désordres, les craintes, les périls, j’en­tends s’élever, peu à peu, le mot puissant, magnifique, doux à la fois et formidable, qui contiendra tout et calmera tout : frater­nité ! » L’illusion de Michelet couvre l’im­posture des opérateurs. Le cher Michelet, comme s’il ajoutait là un détail pit­toresque, signale que le plus beau moment de la fête fut celui où « quarante mille hommes en armes évoluèrent » au Champ-de-Mars. Sous la comédie frater­nelle, qui donne assez bien le change, le sens vrai de ladite fête est aujourd’hui dénudé. Ce jour-là ont été rassemblées à Paris, arrivant de toutes les provinces, d’innombrables délégations de cette garde nationale qui s’est organisée de toutes parts, dans le même souci qu’à Paris. Ils sont là quarante mille en effet, avec leurs fusils et leurs canons, qui donnent de manière tacite mais intelligible, un aver­tissement aux passifs, lesquels chantent et dansent (sous la pluie, du reste) avec leur entrain de bonnes dupes. Avis (p.40) aux citoyens subalternes que repousse l’égalité et qui n’ont d’autre liberté que de se sou­mettre, passifs, aux décisions des actifs : Voyez les choses comme elles sont ; les fusils, c’est nous qui les possédons ; et nous avons même des canons pour renfor­cer notre toute-puissance.

Et la démonstration foudroyante sera faite, un an après, jour pour jour, ou presque, le 17 juillet 1791, au même endroit, au même Champ-de-Mars. Les passifs se sont avisés de signer en masse une pétition réclamant la déchéance du roi. Provocation de la part de ces réprou­vés ! Qu’ils la paient ! Sous le commande­ment de La Fayette, la garde nationale ouvre le feu. Combien de morts ? Sans doute ne le saurons-nous jamais. Vraisem­blablement une centaine au moins. Que les passifs se le tiennent pour dit, de façon bien claire et définitive : les affaires de l’État ne les concernent pas.

 

(p.43) « Ô guerre sublime ! Guerre pacifique pour fonder la paix universelle ! Ô le grand cœur de la France ! Quelle tendresse pour le monde ! Quelle ardeur de sacrifice ! Et comme tous les biens de la terre pesaient peu en ce moment ! » Vous avez déjà reconnu Michelet, en proie à l’une de ses plus remarquables performances dans l’exaltation et le dithyrambe. Il s’agit de la guerre dont l’Assemblée législative vota la décision, le 20 avril 1792. Et je sais bien que quelques orateurs, Isnard par exemple, Brissot ou Anacharsis Cloots, le richissime baron allemand doté (disait Robespierre) d’une « effervescence philan­thropique » sans limites, ont, dans l’affaire,

(p.44) entonné des hymnes auxquels Michelet fait écho. Mais sans doute convient-il de regarder attentivement comment les choses se sont passées pour aboutir à cette déclaration de guerre, inauguration d’un conflit armé qui dévastera l’Europe et durera vingt-trois ans pour ne s’achever, en fait, qu’au printemps de 1815, à Water­loo.

 

Voyons un peu la réalité de 1792 pour la France. La banqueroute, conjurée en 1789 par la mainmise de l’État sur les biens du clergé, se profile de nouveau. Ces biens ecclésiastiques étaient évalués à quelque trois milliards. Le numéraire se cachait. Les constituants avaient donc lancé, en deux temps, une monnaie de papier, dite assignats, dont la valeur était gagée par les biens de l’Église devenus biens nationaux. Lorsque la Législative succède à la Consti­tuante, le 1er octobre 1791, déjà sont en circulation des assignats pour deux mil­liards ; si la trop facile et trop tentante émission de papier-monnaie continue à ce rythme, c’est bientôt l’entière disparition (p.45) du gage qui se produira, et l’assignat, déjà déprécié au change extérieur, va tomber à zéro.

 

Le problème est sérieux : où trouver, pour l’État, de l’argent sans douleur et ces volumineux subsides qui rendront vigueur au Trésor ? Très vite la solution s’impose à tous les esprits déliés. Si l’Église n’offre plus rien à prendre, restent ces riches voi­sins de Rhénanie et de Belgique, sujets de l’Autriche ou de la Prusse, et dont les terri­toires doivent pouvoir faire l’objet de ponctions fructueuses. Et le 14 décembre 1791, à la tribune de la Législative, Nar­bonne, ministre de la Guerre depuis le 7, déclarera avec le plus tranquille cynisme, que la guerre est indispensable aux finances françaises : « Le sort des créan­ciers de l’État en dépend », dit-il. On ne saurait être plus net dans l’aveu. j

 

(p.47) D’aucuns fabulent, plus ou moins sincèrement, sur l’honneur de la France insulté par l’Électeur de Trêves ou sur le devoir qui incombe à tous les amis du pro­grès, d’écarter l’égoïsme, de répandre par­tout les idées nouvelles qui font la gloire de la France. Derrière ces logorrhées, les réalistes à la Narbonne savourent déjà les razzias qui ranimeront un Trésor exsangue. Quelqu’un cependant, à peu (p.48) près seul de cet avis, Robespierre, s’op­pose, autant qu’il est en lui, et de tous ses efforts, à la guerre. Et il invoque le bon sens. Vous attendez la victoire ? Avec quoi ? La moitié au moins des officiers n’est plus là ; ils ont déserté, émigré ; une armée sans cadres n’est plus une armée. Gare à de cruels mécomptes!

 

 (p.54) Le grand Carnot qui partage avec Cambon l’admiration vénérante de Michelet, adresse aux généraux qui, en Belgique comme en Rhénanie, se couvrent désormais de gloire, les instruc­tions les plus éloquentes : « Prenez tout. Il faut vider le pays. » Ou encore : « Montrez à vos soldats les richesses de l’Allemagne. » Et Carnot veille à ce que soient organi­sées, en Rhénanie, des « agences d’évacua­tion », afin que le brigandage systématique des occupants porte convenablement ses fruits. Si j’insiste sur ces documents trop peu connus, c’est qu’ils sont de deux ans antérieurs au fameux appel adressé, le 10 avril 1796, par le jeune Bonaparte, aux trente mille hommes de son armée d’Ita­lie. Vous vous souvenez ? « Soldats, vous êtes mal chaussés, mal vêtus, mal nour­ris… » mais regardez un peu là-bas, à votre portée, ces riches plaines et ces grandes villes qui vont tomber, si vous savez vous battre, à votre entière disposition. Pas un mot dans cette allocution célèbre, pas un mot sur la patrie et sur la défense natio­nale, un thème qui eût été, du reste, (p.56) impraticable puisque la France était l’as­saillante.

 

(p.56) La mise à sac de l’Italie du Nord permit à Bonaparte, moins d’un mois après son agression, d’expédier déjà au Directoire quelque dix millions en numéraire volé ; tantôt c’est par indemni­tés de guerre qu’il procède, tantôt par le chantage : ou vous me versez tant, ou je lâche sur vous mes bandes ; c’est ainsi (p.57) qu’il extorquera vingt millions au pape, y Là, dans cette merveilleuse campagne d’Italie, prend naissance l’opulente for­tune de la tribu Bonaparte. Puis c’est la Suisse que le Directoire envahit, son prin­cipal objectif étant le trésor de Berne, confisqué dès la ville prise, mais qui déçoit ; on le croyait plus ample (sans doute les Bernois avaient-ils eu le temps d’opérer d’opportunes dissimulations). Vient ensuite l’expédition d’Égypte dont Napoléon, à Sainte-Hélène, avouera à Ber­trand qu’il n’y trouva pas son compte ; il avait cru pouvoir, dira-t-il, ramasser là des trois cents millions. Le profit sera moindre, mais cependant non négli­geable.   

 

Avec Bonaparte premier consul, puis consul à vie, puis changé en Napoléon, la France va se muer en une nation de proie, sans cesse en expansion, annexant à son territoire Hambourg aussi bien que Naples et Königsberg comme Madrid, poussant jusqu’à Moscou ses conquêtes ; préfiguration d’une autre tache noire que (p.58) nous avons vu, en ce siècle même, partant d’Allemagne, s’étendre de Narvik à la Crète et d’Amsterdam à la Volga. Il convient, je crois, de n’oublier point la calme assertion officielle proférée par Napoléon en 1810 à l’adresse de ses sujets : « La guerre est la source de la richesse nationale. » Il veut dire que la guerre telle qu’il la conçoit, infaillible­ment victorieuse grâce à l’écrasante supé­riorité qu’il assure à son artillerie, aboutit, chaque fois, à des traités comportant des clauses financières substantielles, dis­crètement accompagnées d’une clause spéciale concernant sa propre cassette.

 

Rien de cet heureux temps pour la France n’eût été possible, ni même conce­vable, si les pré-Girondins bénis par Louis XVI n’avaient allumé la guerre en Europe le 20 avril 1792. Robespierre avait été l’instigateur d’un décret que les historiens de bonne compagnie, Gaxotte et Bainville, s’accordent à tenir pour imbécile et anti­français : la nation s’était engagée à ne jamais entreprendre une guerre de (p.59) conquête. Quelle sottise ! Quel piteux renoncement à la gloire et aux avantages de la force ! Heureusement que cette niai­serie, les Jacobins de 92, autorisés par le roi, l’ont estimée non avenue : déplaisante incartade utopique d’un esprit brumeux ; stupide enfantillage.

 

(p.118) La République de 1792 mourra en deux temps ; le 9 Thermidor est

une esquisse du 18 Brumaire, un prélude. Bonaparte saura se faire charger, par un puissant groupe bancaire, de l’opération finale. A partir du 10 novembre 1799, plus d’élections. Les Français n’ont plus la parole. Les maires eux-mêmes sont nommés par le Premier Consul. Et dès lors voici la France vam­pire. Sa méthode italienne de 1796, Bonaparte l’appliquera, peu à peu, à l’Europe entière. Un caïd, pour s’enrichir, a besoin d’hommes de main, de tueurs à gages. Pour cet emploi, le gangster corse a réussi le tour de force de se procurer, tout bon­nement, l’ensemble des conscrits français.

 

Jacques Bainville dira du régime de Bonaparte qu’il fut un « trop bref âge d’or. » Jamais, avant de découvrir, grâce à Mathiez, l’extraordinaire épître de Roland – rappelez-vous ! sur les volontaires à expédier le plus loin possible, sous peine d’inconvénients majeurs pour les hon­nêtes gens – jamais je n’ai mieux compris l’immense bienfait dont la bourgeoisie française fut redevable à Vempereur. C’est lui qui, chaque année, grâce à cette (p.10) conscription à laquelle échappent comme ils veulent les fils de familles (voyez Lamartine par exemple, qui eut ses 20 ans en 1810, et son camarade Virieu) enverra les jeunes plébéiens, éventuellement dan­gereux, au loin, au diable, et jusqu’à Mos­cou, pour le repos des gens de bien.

 

Gilbert Trausch, éd., Histoire du Luxembourg, éd. Privat 2002

  

(p.172) (…) Prenons le cas des États de Luxembourg où le Tiers est repré­senté par les délégués de 15 villes, sept du quartier allemand (Luxembourg, Arlon, Diekirch, Echternach, Grevenmacher, Remich et Bitbourg) et huit du quartier francophone (Marche, Laroche, Durbuy, Bastogne, Neufchâteau, Houffalize, Chiny et Virton). Cinq autres cités (Thionville, Marville, Ivoix, Damvillers et Montmédy), toutes francophones à l’exception de Thionville, faisaient partie des États avant leur cession à la France (traité des Pyrénées, 1659). Les États siègent à Luxembourg, situé dans la partie germanophone du duché, et utilisent le français comme langue de communication. Cela implique que les députés des villes allemandes aient une certaine maîtrise du français. À l’époque, le bilinguisme au Luxembourg est du type juxtaposé, seule une petite minorité étant capable de pratiquer le bilinguisme superposé qui caractérise le Luxembourg d’aujourd’hui.

 

Nos connaissances sur les pratiques langagières sous l’Ancien Régime sont très fragmentaires. En extrapolant à partir de la situa­tion du début du XIX’ siècle (1815-1839), où l’on voit des juges du quartier francophone officier dans la capitale sans aucune maîtrise de l’allemand, on peut présumer que les notables wallons étaient moins empressés à apprendre cette langue que leurs collè­gues germanophones le français. Un phénomène analogue s’est produit en Belgique, où les francophones n’ont pas fait beaucoup d’efforts au XIX’ siècle pour apprendre le néerlandais. Une question linguistique naîtra avec ses querelles qui, au xx. siècle, aboutiront à une scission.

 

Essayons-nous à l’histoire conditionnelle (What if… ?) chère aux historiens anglo-saxons, qui aide souvent à mieux comprendre. Le grand-duché créé par le congrès de Vienne en 1815 comportait, comme l’ancien duché, deux quartiers linguistiques. Le traité de Londres (1839) l’a partagé en attribuant à la Belgique la partie francophone, la partie germanophone continuant de former le grand-duché. Imaginons que celui-ci n’ait pas été coupé en deux et qu’il ait créé ses structures d’État avec deux communautés linguistiques. Aurait-il échappé à des querelles linguistiques à la belge ?

 

 

(p.201) La prise de possession

 

Quand, le 20 avril 1792, l’Assemblée législative française déclare la guerre à l’Autriche, elle ouvre la boîte de Pandore : vingt-deux années de troubles et de guerres en Europe. La Révolution française se fait expansionniste en exportant son message de liberté et d’égalité, et n’hésite pas à cette fin à recourir à la violence. Or les populations apprécient rarement les missionnaires armés, et les révolutionnaires français n’échappent pas à cette règle.

 

­(p.203) Les réticences des Luxembourgeois

 

Le clergé sera la principale force d’opposition. Il est vrai que les nouveaux maîtres ont été particulièrement maladroits. Ils abolissent la dîme, mais continuent de l’encaisser au profit de la République. Ils suppriment les couvents et interdisent les processions. Le calendrier républicain n’est pas simplement perçu comme un dérangement, mais comme une mesure de déchristianisation.

Autre handicap pour le nouveau régime : son installation et son fonctionnement sont le fait d’étrangers. Des fourgons de l’armée révo­lutionnaire débarque toute une pléiade de fonctionnaires français, venus pour la plupart chercher fortune dans les territoires conquis. C’est du moins ainsi que les Luxembourgeois les voient. Beaucoup s’enrichissent par l’achat de biens nationaux (biens ecclésiastiques confisqués). De véritables filières se mettent en place. Vincent Légier, qui sera le premier commissaire central des Forêts et se fera élire député du dépar­tement au Conseil législatif à Paris, est originaire de la ville de Provins. Il n’hésite pas à faire venir au Luxembourg ses amis et connaissances.

 

La plupart des fonctionnaires français viennent de la France de l’intérieur et n’ont donc pas les connaissances de l’allemand indispensables à unè bonne administration dans la partie orientale, germanophone, du département des Forêts. Rares sont les Alsaciens embauchés par la nouvelle administration. Tout au long de ces vingt années d’appartenance à la France, on verra à la tête de l’administra­tion centrale des commissaires du Directoire ou des préfets ne maîtrisant pas la langue de la moitié de leurs administrés. Il en ira de même pour une grande partie des juges.

 

Certes, sous l’Ancien Régime, la plupart des notables du quartier wallon (francophone) du duché ne parlaient pas – ou peu – allemand. Mais ils ne s’installaient pas dans la partie germanophone. De plus, ils étaient originaires du duché et n’étaient donc pas considérés comme des étrangers.

 

Les autorités françaises sont bien conscientes du caractère bilingue du département des Forêts, divisé en deux quartiers. En organisant la conquête du Luxembourg, elles s’attendaient à un meilleur accueil de la part des Luxembourgeois francophones. Leur déception est grande. L’emploi des langues ne constitue pas encore une question politique au Luxembourg, pas plus que dans les autres départements belges. Ce n’est qu’avec la montée des nationalismes au XIX- siècle qu’il va devenir un terrain d’affrontement.

(p0.204) L’œuvre révolutionnaire est saluée avec une méfiance qui se mue en hostilité, avant d’être acceptée avec résignation. Seule une partie de la bourgeoisie est prête à « travailler» avec les nouvelles autorités. On n’ose utiliser le terme « collaboration » qui, par ses connotations anachroniques, renvoie à la Seconde Guerre mondiale. Lors de l’invasion allemande, en 1940, l’État et le sentiment national luxem­bourgeois feront de la collaboration avec l’occupant un acte de trahison. Tel n’était pas le cas dans les années 1795-1814.

 

La Constitution directoriale (1795-1799) accorde une large place au système électoral (évidemment censitaire) et soumet au scrutin, outre les fonctions politiques (députés des assemblées législatives), de nombreux postes de l’administration (administrateurs départe­mentaux et cantonaux, juges). Les élections de 1797, 1798 et 1799 voient s’opposer des candidats officiels – républicains français et quelques Luxembourgeois – à un « parti » luxembourgeois. Ce dernier l’emporte haut la main. Les républicains crient au complot et obtiennent des instances parisiennes des mesures faussant le résultat du scrutin. Il est vrai que les Luxembourgeois avaient abordé ces élec­tions avec le slogan: « Point de Français, ni d’origine ni d’opinion. »

 

Dans leur opposition, les Luxembourgeois ne contestent pas la légitimité de leur incorporation à la France. Certes, la loi d’annexion votée par la Convention finissante (ler octobre 1795) est un acte unilatéral, mais, par le traité de Campoformio (17 octobre 1797), le souverain légal, François II, empereur mais aussi duc de Luxembourg, cédait « à perpétuité » les Pays-Bas à la République. À partir de ce moment, le transfert de souveraineté est juridiquement parfait selon les conceptions de l’époque. Le traité de Lunéville (1801) confirmera encore une fois les droits de la France.

 

L’hostilité des Luxembourgeois s’explique de deux façons. En premier lieu, par cette « invasion» d’étrangers qui viennent s’ins­taller chez eux pour rafler les meilleures places, alors que l’Ancien Régime avait laissé l’administration aux gens du pays, à l’exception de quelques rares postes (gouverneur, président du Conseil provin­cial). En second lieu, par la politique religieuse du Directoire. L’introduction formelle de la séparation de l’Église et de l’État pouvait être comprise en France comme un premier pas vers la fin des persécutions religieuses. Toutefois, dans un esprit étroitement anticlérical et bannissant de la vie publique tout signe extérieur du culte (croix, cloches, processions, soutanes, etc.), ce genre de sépa­ration choque les Luxembourgeois. Férue de serments d’allégeance, (p.205) la France révolutionnaire demande aux fonctionnaires et aux clercs de prêter un serment d’attachement à la république et de haine envers la royauté. Si les premiers acceptent sans enthousiasme, le clergé se divise sur la question. A une minorité de jureurs s’oppose une majorité de réfractaires qui, plongeant pour la plupart dans la clan­destinité, font figure de martyrs.

 

La guerre des paysans

 

Les ressentiments s’accumulent, surtout dans les campagnes, plus étroitement sous l’emprise du clergé. L’introduction de la conscription (septembre 1798) dans l’ensemble des départements français, donc aussi dans les départements nouvellement annexés, est l’étincelle qui met le feu aux poudres. Dès la mi-octobre, des troubles éclatent, qui prennent dans les cantons des Ardennesl-Eislek les allures d’un véritable soulèvement (fin octobre 1798).

 

Deux facteurs ont pesé sur le cours des choses. Pour les Luxembourgeois, un service militaire obligatoire et général constitue une innovation. Sous les Habsbourg, le duché de Luxembourg avait, de toutes les principautés des Pays-Bas, fourni le plus grand nombre de volontaires aux régiments wallons, signe de la pauvreté du pays. En des temps difficiles, les autorités procédaient à des levées, restreintes et limi­tées dans le temps, par un tirage au sort. Or, en 1798, les jeunes gens doivent servir loin de la patrie, en Allemagne et en Italie. Dans un pays rural peu développé, l’appel à cinq classes d’âge est une ponction lourde. A cela s’ajoute le lamentable état sanitaire de cette jeunesse : 48,2 % des appelés de l’Eislek (43,6 % de l’ensemble du département) ne répondent pas aux critères de santé fixés par les autorités françaises. En outre, le fait que ces hommes soient obligés de défendre un régime que leurs parents désapprouvent rend la conscription inacceptable.

 

La révolte des cantons du nord des Forêts (Clervaux, Arzfeld et Neufchâteau) et de ceux du sud du département voisin de l’Ourthe (Reuland, Saint-Vith), qui faisaient jadis partie du duché de Luxembourg, peut se déployer librement dans le vide militaire de l’Eislek : on dénombre une brigade de gendarmerie, c’est-à-dire quatre à six hommes, par canton. A son paroxysme, le mouvement insurrectionnel comprend plusieurs milliers de paysans. Sa coordina­tion est faible, sa tactique inexistante, l’armement primitif. En quatre engagements (30 et 31 octobre), à Clervaux, Arzfeld, Amel et Stavelot, les troupes françaises dispersent les paysans, dont plusieurs (p.206) centaines n’en réchappent pas. Ils n’avaient évidemment aucune chance face aux troupes aguerries de la République.

 

Parallèlement à ces événements, des soulèvements, appelés « Boerenkrijk » (guerre des paysans), éclatent pour les mêmes raisons en pays flamand et dans le Brabant wallon. Ils s’y prolongent pendant plusieurs mois, sans plus de chances de succès. Au Luxembourg, la répression est sévère : 78 paysans sont traduits devant un tribunal militaire, qui prononce 35 condamnations à mort. Les communes rebelles sont frappées de lourdes amendes. Le Directoire décrète la déportation de 812 prêtres réfractaires luxembourgeois accusés d’être les instigateurs de la révolte. Si, sur le plan moral, la responsa­bilité du clergé est évidente, les autorités n’ont jamais pu prouver sa participation active.

Le langage populaire a rapidement donné un sobriquet au soulève­ment: Kleppelkrich (guerre des gourdins), allusion à l’armement primitif des insurgés, mais aussi à leurs origines paysannes. La rébellion des paysans luxembourgeois ressemble à un feu de paille : elle dégage une forte chaleur, mais s’affaisse rapidement.

 

Les contemporains ont refoulé de leur mémoire ce qu’ils considéraient comme un épisode douloureux, échec apparent sur toute la ligne.

 

La véritable importance de la guerre des paysans réside dans sa survie. À partir du milieu du XIXe siècle, l’ancien duché de Luxembourg, devenu grand-duché (congrès de Vienne, 1815) et État autonome (traité de Londres, 1839), commence à s’intéresser à son passé: le Kleppelkrich retient particulièrement l’attention des historiens. N’est-il pas l’unique soulèvement de masse de l’histoire du pays? Portés par leur élan patrio­tique, ils transfigurent les révoltes paysannes. Sous leur plume, elles sont présentées non seulement comme un combat pour la foi – et cela corres­pond en partie à la réalité -, mais encore et surtout comme une lutte pour la patrie, ce qui constitue une extrapolation et un anachronisme. Les paysans en colère deviennent des patriotes luttant contre un occu­pant étranger. Le théâtre populaire s’empare du sujet, des monuments sont érigés et, en conséquence, le Kleppelkrich entre dans la mémoire collective du peuple luxembourgeois. Son souvenir est très présent lors de deux grandes commémorations nationales: les centième (1939) et cent cinquantième (1989) anniversaires de l’indépendance. Par leur impact sur l’imaginaire populaire, les soulèvements paysans de 1798 ont servi à construire un sentiment national luxembourgeois.

 

« Der Sturm auf die Bastille löste die Französische Revolution aus. », P.M. 2/2003, p.62

 

Jedes Jahr am 14. Juli feiern die Franzosen an ihrem Nationalfeiertag ein Ereignis, das gar nicht stattgefunden hat : den Sturm auf die Bastille. Tatsächlich wurde die Pariser Gefängnisfestung des Königs am 14. Juli 1789 nicht gestürmt, sondern den Aufständischen friedlich übergeben.

Die Bastille war zu jener Zeit ein marodes Mauerwerk mit gerade einmal sieben Gefangenen und einem Häuflein Invaliden als Wächter – (…). Auch den Revolutionären waren die Bastille und deren Insassen herzlich egal : Ihnen ging es um ein paar Kanonen, die kurz zuvor in die Festung geschafft worden waren und die sie confiskieren wollten. (…) aus den Kanonen fiel nur ein einziger Warnschuss.

Nach Verhandlungen wurde die Bastille kampflos übergeben – erst danach drang eine plündernde Menschenmenge in die Festung ein, enthauptete den ehemaligen Festungskommandanten Launey und trug seinen Kopf auf einer Stange durch Paris.

 

1789, Parlons-en, (1989) Association Art-Oméga, Paris

La Prise de la Bastille serait le symbole de la liberté.

 

Il n’y a pas eu « prise » de la bastille mais entrée par la grande porte ouverte sur ordre du Gouverneur à qui on avait promis la vie sauve et qu’on empressa d’assassiner avant de promener sa tête au bout d’une pique à travers les rues

Du moins allait-on libérer les prisonniers politiques victimes de l’absolutisme royal ?

Las ! il y a longtemps qu’il n’y en avait plus et l’on ne trouva à la bastille que 4 faussaires, 2 fous et un débauché interné à la demande de la famille.

 

LIBERTE

En revanche, les atteintes aux libertés n’ont jamais été aussi graves et aussi nombreuses qu’après 1789.

Libertés individuelles bafouées : « Contrôle policier et répression sont partout et à chaque instant dans la vie révolutionnaire qui est une chasse permanente aux suspects » (in : R. Sédillot, Le coût de la Révolution Française, 1987).

« A la veille de Thermidor, on comptera 400.000 détenus dans les prisons. » (cf Sédillot)

 

Libertés locales abolies ; (…) La révolution se lance dans une politique de centralisme (…).

Liberté d’association supprimée : La loi Le Chapelier (1791) et les décrets d’Allarde interdisent toute association et suppriment compagnonnage et corporations.

Libertés religieuses anéanties

 

EGALITE

Sédillot : « Etrange conclusion, la révolution faite au nom de l’Egalité, a enrichi les riches et appauvri les pauvres. »

 

FRATERNITE

La guerre de Vendée, premier génocide des temps modernes.

Le général Westerman redant compte à la Convention de la mission qu’elle lui avait confiée déclare : « Il n’y a plus de Vendée, elle est morte sous notre sabre libre avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l’enterrer dans les marais de Savenay. J’ai écrasé les enfants sous les pieds de mes chevaux, massacré les femmes qui n’enfanteront plus de brigands. Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. J’ai tout exterminé … Les routes sont semées de cadavres. Il y en a tatn que sur plusieurs points, ils font des pyramides. »

 

Et R. Sédillot commente : « c’est par avance la technique d’Oradour multipliée à plaisir. Au Mans en décembre 1793, on fusille par feu de pelotons, on écrase les enfants, on viole les femmes. Dans un délire de sadisme, on introduit dans le corps des victimes des cartouches auxquelles on met le feu … »

 

Reynald Secher dans son « Génocide franco-français » (Le génocide franco-français : la Vendée Vengé, PUF 1986) apporte lui aussi des précisions horrifiantes sur la barbarie des révolutionnaires inventeurs des premiers fours crématoires. »

 

François Reynaert, Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises, éd. Fayard, 2010-12-26

(p.376) / la Terreur/

 

Il faut ajouter à cette sinistre cohorte les victimes des innom­brables exactions commises partout dans le pays par quelques-uns des « représentants en mission » de la République, qui en sont la honte. Citons Fouché ou Collot d’Herbois, envoyés pour réduire l’insurrection de Lyon, qui y firent des milliers de morts à la mitraille, parce qu’ils estimaient que la guillotine était « trop lente ». N’oublions pas le martyre de l’Ouest du pays : d’abord vie- j torieux, les Vendéens essaient de faire la jonction avec les révoltés ‘ de Bretagne et du Cotentin qu’on appelle les « chouans ». C’est la «virée de Galerne ». Elle échoue. Après avoir redressé la situation à l’automne 1793, les républicains usent, pour organiser la répres­sion dans l’Ouest, de méthodes révoltantes : à Nantes, Carrier fait noyer les suspects dans la Loire, un peu plus tard le général Turreau invente les « colonnes infernales », des troupes de soldats chargés de massacrer toute la population et de faire un désert d’un pays jadis prospère.                                                                             

 

(p.387) !!!???

En quoi cela permet-il à quiconque d’y voir à l’œuvre la même machine de mort que celle qui conduisit à Auschwitz ? Nul Jacobin, même le plus sanglant, n’a voulu alors anéantir une popu­lation particulière sur la seule base d’une « ethnie », comme les nazis cherchèrent à le faire avec les Juifs ou les Tziganes dont ils prétendaient qu’ils formaient des « races ». Dans les années qui ont suivi 1793, on s’est battu bleus contre blancs, c’est-à-dire républi­cains contre monarchistes. Certains Vendéens étaient bleus, et si la Convention a effectivement donné des ordres affreux de saccage total de la région, considérée comme un nid d’ennemis de la Révo­lution, si elle a pu demander qu’on n’épargne pas les populations civiles, elle n’a jamais ordonné qu’on aille traquer les Vendéens à Marseille ou à Dunkerque pour leur appliquer une « solution finale », comme les nationaux-socialistes le firent avec les Juifs dans tous les pays qu’ils occupaient.

 

Et la Terreur ?, diront alors nos polémistes. Et ces charretées envoyées à la guillotine au nom de la Raison ne forment-elles pas l’avant-garde des cortèges horribles qu’on envoya au goulag ou dans les camps chinois au nom du socialisme ? Une fois encore, il ne faut nier ni les faits ni les contradictions qu’ils portent. Le même Saint-Just pouvait prononcer des phrases admirables de joie et d’espérance, comme sa formule fameuse : « Le bonheur est une idée neuve en Europe », et se montrer dans les actes un pour­voyeur de la grande machine sanglante mise en place sous le gou­vernement de ses amis. Une telle schizophrénie doit nous interroger. La Terreur a fait 20 000 morts « officiels », sans doute des centaines de milliers dans la réalité. N’aurait-elle d’ailleurs (p.389) envoyé qu’un seul homme à la guillotine pour le punir de penser mal, c’était encore un de trop. Pourtant, y voir à l’œuvre lapre-mière matrice du totalitarisme nous semble anachronique et faux. Le totalitarisme, comme l’indique ce nom lui-même, vise à étouf­fer l’individu dans un système posé comme un tout, dans un sys­tème fermé sur lui-même, un système fait pour que nul ne puisse y échapper.

 

(p.391) !!!???

 

Quoi qu’on pense des accidents qu’elle a connus et des hommes qui l’ont faite, la Révolution française est un moment fondamental de notre histoire parce qu’elle a accouché de tous les principes qui sont encore les nôtres plus de deux cents ans après : la démocratie ; le droit de vote ; l’abolition de l’esclavage (rétabli par Napoléon) ; la liberté religieuse ; l’émancipation des Juifs, devenus enfin des citoyens à part entière ; le divorce ; la liberté sexuelle (c’est sous la Constituante que disparaissent, pour la première fois dans l’histoire européenne, les lois interdisant l’homosexualité) ; l’égalité entre tous ; cette belle idée qu’un indi­vidu doit être jugé pour son mérite et non pour sa naissance ; la fin “! des temps de prosternation devant des idoles ou des monarques. Une fameuse maxime de l’époque le proclamait : « Les rois ne sont  grands qu’à ceux qui sont à genoux. » Oubliez tout le reste et souvenez-vous de cette seule phrase, elle est, à sa manière, un résumé de ce que cette période bouillonnante nous a légué de plus précieux.

 

Jacques Franck, Guillemin se déchâine : « Silence aux pauvres ! », LB

 

Qui, aujourd’hui, peut se comparer à Henri Guillemin, pour la vivacité, la pugnacité et la lucidité ? Personne.  A quatre-vingt-cinq ans passés, le voici qui s’enflamme une fois de plus pour son cher Robespierre, et contre les bêtises que des écrivains de gauche, comme Michelet, ou de droite-, comme Bainville et Gaxotte, ont répandues sur la Révolution française.

Ferraillant de la plume, en mousquetaire polémiste qu’il n’a jamais cessé d’être – et qui par là agace autant qu’il en chante, car il est bien le moins serein et le moins objectif des historiens que la Terre ait portés, mais pas pour autant le moins véridique!, Guillemin nous offre un libelle agressivement intitulé «Silence aux pauvres!».  Le point d’exclamation de ce titre révèle de quel bois il se chauffe.  Et sur quoi va porter l’essentiel de sa thèse.

Cette thèse, la voici : dès la réunion des Etats généraux, en mai 1789, une grande peur s’est déclarée chez les «honnêtes gens» (l’expression serait de La Fayette), par lesquels il faut entendre les gens de bien, ou plutôt les gens qui ont du, des bien(s).  Ils feront donc tout ce qui est possible pour tenir en lisière les gens de rien (l’antonyme serait de Robespierre) en les excluant du droit de vote et de la garde nationale.  Pas d’argent, donc pas de voix (au chapitre) et pas de fusils (par crainte qu’ils ne les retournent contre ceux qui firent la Révolution, c’est-à-dire – comme le signala sans ambages Rivarol – les rentiers).

Les rentiers, vraiment ? Oui, répond Guillemin qui explique.- «S’il se produit en 1789 des événements considérables dans la vie politique française, c’est d’abord parce que les finances du royaume connaissent un tel délabrement que ce qui s’annonce comme imminent ce n’est pas autre chose que la banqueroute : non seulement plus de solde pour les officiers, plus de traitement pour les fonctionnaires mais ce qui est infiniment plus grave et plus inadmissible encore, les créanciers de l’Etat, et avant tout les grandes banques voient venir une catastrophe.» De fait, la ruine des finances françaises découlait du recours systématique de l’Etat à l’emprunt, avec pour résultat un alourdissement perpétuel, et de plus en plus insupportable, de sa dette. Et des profits considérables, dans le court terme, pour les, banques.

Que faire ? La Révolution. C’est elle qui, dans un premier temps, sauva l’Etat français (et donc ses créanciers!) de la banqueroute en mettant la main sur les biens du clergé (évalués à quelque trois milliards de l’époque).  Ce n’est pas que la Révolution n’eut pas d’autres causes!  Guillemin cite le matérialisme athée des sectateurs de Voltaire; le mécontentement de la paysannerie française (85p.c. de la population) qui supportait de plus en plus mal la perception des «droits féodaux» par les châtelains, laquelle s’ajoutait aux impôts d’Etat et à la «dîme» réclamée par les prêtres; enfin la réussite d’une «bourgeoisie» qui ne veut pas que l’aristocratie dispose seule, de par la faveur royale, des leviers de commande au gouvernement.  Si ces divers éléments créaient un «climat», ils ne déterminaient pas une «politique».  Cette politique, ce sont les nantis qui la décidèrent à travers la «révolution» qu’ils déclenchent à leur profit, et à travers quelques actions psychologiques spectaculaires (nous dirions aujourd’hui «médiatiques») comme la prise de la Bastille et la Déclaration des Droits de l’Homme.

Conjuré en 1789, le spectre de la banqueroute se profile à nouveau en 1792.  Les biens de l’Eglise ayant été saisis, il fallait trouver autre chose.  En dehors, bien entendu, des biens des «propriétaires» qui avaient eu la précaution d’inscrire dans la Déclaration des Droits de l’Homme qu’ils étaient «inviolables» et, par un emprunt au vocabulaire religieux pour le moins insolite, «sacrés».  Une seule issue : la guerre.  La fameuse guerre de 1792 dont Michelet chanta le sublime («O le grand coeur de la France ! Quelle tendresse pour le monde ! Et comme tous les biens de la Terre pesaient peu en ce moment !»), alors que le ministre de la Guerre, Narbonne, avait avoué sans pudeur, le 14 décembre 1791, à la tribune de la Législative, que «le sort des créanciers de l’Etat » en dépendait !

Dépendait de la guerre ?  Oui!  Grâce au butin qu’on pourrait prélever sur les riches voisines de la France, la Belgie et la Rhénanie, au nom de liberté qu’on prétendait leur apporter.  Voilà pourquoi la France déclara la guerre à l’Autriche et à la Prusse, alors qu’elle n’était pas en mesure de la faire.  Louis XVI et Marie-Antoinette le savaient : aussi y poussèrent-ils, escomptant une défaite qui rétablirait leur position.  Ajoutons, après Guillemin, que cette guerre de 1792 ne se terminera qu’en 1815, à Waterloo : Bonaparte-Napoléon, en effet, ne cessera jamais de motiver ses soldats en leur faisant miroiter le profit des pillages, comme ce 10 avril 1796 où, désignant la riche plaine lombarde à la cupidité des soldats français, il apostropha l’Armée d’Italie avec une veulerie célèbre dont on ne voulut retenir que la superbe :

«Soldats, vous êtes mal chaussés, mal vêtus, mal nourris … », Mais, dès 1792, Robespierre fut un des rares à s’opposer à cette guerre insane déclaréè à l’Europe, «Personne n’aime les missionnaires armés», dit-il avec bon sens mais sans être entendu.  D’autant moins entendu que Danton s’arrangera pour envoyer au front les «hooligans» de Paris, susceptibles d’attenter aux propriétés des profiteurs de la Révolution. Ah Robespierr ! Qu’est-ce qu’il l’aime, Guillemin. Et comme il force à reviser les idées toutes faites que nous avons sur lui.  Nous l’avons déjà signalé ici-rnême, le 8 décembre 1988, à propos de Robespierre, politique et mystique (Ed. du Seuil).  Mais voici que Guillemin revient à la charge pour dire, une nouvelle fois mais autrement, que Robespierre est un des seuls à s’être opposé à la guerre et, lorsqu’elle fut déclarée, à considérer que ce ne sont pas les simples soldats qui perdent les guerres, comme cela fut admis jusqu’à Pétain, mais les généraux.

Qu’il fut un des seuls à proposer une limite officielle au droit de propriété, en prétendant interdire l’esclavage dans les colonies (avril 1793) et en fixant un prix de vente maximum pour trente denrées alimentaires considérées comme de première nécessité (juillet 1793).  Qu’il fut peut-être le seul à s’opposer effectivement à une campagne de déchristianisation axée sur la désaffectation des églises, l’introduction d’un calendrier supprimant les dimanches, et la chasse aux «animaux noirs» (les curés); en exigeant, au contraire, le maintien de la liberté de conscience contre ceux qui voulaient imposer un matérialisme athée.  Qu’il fut enfin couvert d’un sang quil ne versa point: ses adversaires politiques lui firent endosser les charrettes entières de guillotinés qu’il n’avait pas ordonnées, «ils le couvrirent, pendant quarante -jours, du sang qu’ils versaient», n’est pas une affirmation d’un écrivain marxiste, mais de Lamartine.

C’est dire si la mort de Robespierre, qui défendait par trop Dieu, les pauvres et la «vertu», fit le bonheur de beaucoup.  Elle permit en tout cas à la Convention de bâtir une nouvelle Constitution inspirée par Boissy d’Anglas à quf l’on doit cet aphorisme: «Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre naturel».  Porté au pouvoir, le 18 Brumaire, par ,un puissant groupe bancaire, Bonaparte n’y contredira pas !

 

(Henri Guillemin: «Silence aux pauvres !», libelle, Ed.  Arléa, Diffusion.  Le Seuil, 120 p., 518 F.)

 

Jacques Hislaire, Le Bicentenaire de la Terreur, LB 19/05/1989

 

De la Comédie-Française au Grand Palais, du petit écran au grand, la Révolution française est à l’affiche.  Bicentenaire oblige.  Le Festival d’Avignon ne peut y échapper mais son directeur, Alain Crombecque, précisait, mardi midi à Bruxelles, que la Révolution,serait évoquée «de manière oblique» (avec des auteurs comme Schnitzler, Heiner Müller, Louis-Charles Sirjacq , Jean-Poi Fargeau, Eisenstein, Magi4y Marin… et Sophocle) sans qu’il y ait pour autant «commémoration ». Daniel Girard, directeur de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, alla plus loin encore:

« La Révolution, observa-t-il en souriant, fut une catastrophe pour nous, puisqu’elle marqua le départ des moines, le pillage et la démolition de la Chartreuse.  Comment « commémorer » cela ? Quand on les interroge sur le Bicentenaire, les gens ne parlent ‘ pas en premier lieu des droits de l’homme, mais bien de la guillotine, car c’est elle que retient l’imaginaire populaire.  Aussi avons-nous décidé d’organiser une exposition sur le thème« Des têtes;.. » Cette déclaration, parmi d’autres, illustre bien l’embarras des intellectuels français, confrontés avec la volonté politique de commémoration.  Ce n’est pas le cas seulement d’historiens de droite comme Pierre Chaunu affirmant: «Nous commémorons un ratage de notre histoire, dont le bilan fut lourdement négatif » (1), prenant ainsi le relais de Léon Daudet qui-disait: «Commémorer la Révolution française est un peu comme célébrer lejour où on a attrapé la scarlatine. » A gauche aussi, on balance entre les idées de liberté et de terreur, le malaise est évident et s’ex ‘ prime depuis plusieurs mois déjà.

« La République vacillante, la France envahie, les libertés bafouées, une Constitution détestable, est-ce pour en arriver là qu’il a tant lutté ? La guerre qu’il a soutenue menace d’emporter la Nation; la Révolution, comme Saturne, dévore ses enfants; les droits de l’homme à peine proclamés, sont foulés aux pieds avec plus de violence qu’au temps où l’arbitraire régnait sur la France; la guillotine, dressée sur la place de la Révolution, est en passe d’en devenirlesymbolesanglant… » C’est Condorcet, homme traque après avoir été homme de pouvoir, qui fait ce constat en 1793

 

(1)   Débat de TF 1 du 3 mai, repris par le « Nouvel Observateur » du 4.

(2)   Elisabeth et Robert Badinter « Condorcet, un intellectuel en politique », Fayard 1988.

(3)   Claude Arnaud: « Chamfort », Laffont 1988.

 

Et c’est Robert Badinter (2) qui y fait écho en 1988.  C’est le même Badinter, ancien ministre de la Justice et républicain respecté, qui note encore, à propos des massacres de septembre 1,792 (déplorant à cet égard ]’«insupportable » silence de Condorcet et des Girondins) : « La Révolution restera à tout jamais souillée par ces crimes. »

On ne sait d’ailleurs si la pirèhorreur est dans les crimes de 1792 et de 1793 ou dans la làcheté de ceux qui approuvent ou se taisent.  Chamfort lui.même, l’amide Mirabeau devenu Girondin, refusa de s ‘apitoyer devant les têtes coupées et déclara en 1 793, un an a van t d’être à son tour victime de la Terreur: «Aujourd’hui, il faut être cruel par humanité. » (3) . Ce propos de Chamfort – qui n’est certes pas la meilleure de ses maximes – est, en somme, une variation de «La fin justifie les moyens».  Aucun historien de gauche n’ose le reprendre en 1989.  Personne ne peut approuver les 16.000 guillotinés (dont 2.500 à Paris), les massacres de Lyon et de Nantes, les 150.000 morts de la répression en Vendée.  Tout au plus Max Gallo nous dit-il: «Dans la Terreur, il faut voir à la fois un processus de barbarie et le mécanisme par lequel une grande partie du ‘ peu ‘ ple s’est portée aux frontières pour défeiidre la Frai2ce, c’est-à-dire la liberté et les droits de l’homme. » (1).  Et Emmanuel Le Roy Ladurie: « Je ne vois pas de nation européenne qui ne soit passée par une. série de catastrophes pour parvenir à un régime démocratique. » (1)

 

Jacques Hislaire, Le Bicentenaire des coupeurs de têtes, LB 14/07/1989

 

Bicentenaire oblige.  Disons plutôt que le Bicentenaire a bon dos.  ‘Les théâtres, les expositions, les feuilletons de télévision, les débats littéraires nous accablent d’évocations de la Révolution française et Paris s’apprête à vivre, les 14 et 15 juillet, le ‘ plus grand happening du monde, du Trocadéro à l’Opéra-Bastille.  De Pierre Chaunu à Max Gallo, de François Furet à Robert Badinter, d’Emmanuel Le Roy-Ladurie à Claude Mazuri, sans remonter à Bainville, à Madelin, à Gaxotte, les historiens commémorent chacun à leur manière les Droits de l’homme et la guillotine, Valmy et la Vendée, la Vertu et la Terreur.

Paul Valéry nous a appri s que «l’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré : elle justifie ce que l’on veut, elle n ‘enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout et donne des exemples de tout». Non, l’histoire n’est pas une science, elle permet à chacun de retenir ce qui lui plaît, ce qui l’arrange bien, «L’Histoire est du vrai qui se déforme, la « Légende est du faux qui s’incarne », disait Cocteau. 

Le premier des droits de l’ homme, en somme, est le droit à la Vérité.

 

(cf Philippe de Villiers, « Lettre ouverte aux coupeurs de têtes et aux menteurs du Bicentenaire », essai, 139 p., 65 FF, Albin Michel)

 

Paul Vaute, Pierre Chaunu dit non au bicentenaire de 1789, LB 12/4/88

 

Comment fait-il pour être aussi fécond?  Avec quelques 30.000 pages derrière lui, et

sans doute autant devant, Pierre Chaunu s’impose comme un des historiens les plus

productifs de notre époque, quantitativement et qualitativement.

Nous l’avons rencontré à quelques jours de la sortie de son dernier-né, « l’Obscure mémoire de la France » (1), un vaste survol et une ample méditation sur les permanences de la préhistoire, de l’antiquité et du haut moyen âge : du galet éclaté de l’Allier à l’an mille, deux millions d’années qui ont forgé l’identité française.

(…) « Il n’y a rien à commémorer », nous, dit-il à propos de 1789, sauf à louer les vertus de la cassure industrielle, du génocide vendéen, de la régression démographique, du saccage des valeurs et du retour massif d’une misère sans autre précédent que celui de la Peste noire.

(…) Certains s’accrochent à Danton…

– Pas moi ! Cette espèce de gros lard qui se vante de baiser sa femme quatre fois par jour et qui dit : « De l’audace, encore de l’audace »… ce qui veut dire : «Allez vous faire casser la gueule à la frontière pendant que moi, je me remplis les poches », cela, en effet, c’est le plus beau symbole de la Révolution !

 

LA  MONARCHIE ABSOLUE, CE SOCIALISME

 

– Et pourtant, vous vous réclamez de la tradition républicaine.

Je suis un républicain modéré et un conservateur libéral.  Je suis pour l’Etat de droit et je sais bien que saint Louis, c’était déjà un Etat de droit.  Ce que je reproche à la monarchie française, c’est d’avoir bifurqué et de s’être engagée clans une dérive absolutiste.  L’Etat qui veut trop concentrer finit par tout scléroser : notre expérience socialiste l’a bien montré.

Le principe thomiste de subsidiarité demande an contraire qu’on laisse tu maximum de responsabilités à un maximum de citoyens, ce que le parlementarisme britannique a permis dans son développement progressif, à partir de la Grande Charte.

Je ne porte pas le Coeur vendéen mais je n’accepte pas la gigantesque machinerie qui a permis le génocide de la Vendée.  J’ai refusé de participer à un colloque sur Carnot parce que je ne peux pas m’associer à la célébration d’un personnage qui a signé l’ordre de tuer « les femmes parce que c’est le sillon reproducteur, les enfants parce que ce sont de futurs brigands et les vieux parce que vous ne pourrez pas faire la distinction ». Même Hitler à préféré ne pas mettre son nom sous un tel ordre : il s’est contenté de le donner oralement.

Il y a dix ans, vos propos auraient détonné.  Aujourd’hui, toute une génération d’historiens parle comme vous.  Que s’est-il passé ?

– Il vaudrait mieux se demander à la suite de quelle manipulation idéologique la vérité est restée enfouie pendant deux siècles ! La Révolution n’a pas été une évolution mais une fantastique régression.  C’est pire que les Huns.  On distribuait deux fois et demi plus de retraites sous l’ancien régime qu’en 1800.  Il faut attendre 1825-1830 pour retrouver le niveau

d’alphabétisation de 1789.  Edmund Burke avait vu clair.

 

RESPECTER LA LOI NATURELLE

 

La laïcisation de l’état et l’abandon du Décalogue comme règle de la vie sociale, c’est le fruit de la Révolution ?

Il faut les distinguer.  Dans le bon sens du terme, la laïcisation est inscrite dans la tradition judéo-chrétienne : c’est la règle fondamentale du partage entre Etat et Eglise.  Mais l’Etat laïc doit respecter la loi naturelle pour rester légitime, même si ce concept est difficile à manier.

C’est pourquoi j’ai écrit que l’Etat qui avait pris en France la responsabilité de légaliser et de rembourser l’avortement légitimait le tyrannicide parce qu’il avait rompu le lien ultime, ontologique, qui nous liait à lui.  J’ai ajouté que si je ne tuais pas le tyran, c’est parce que j’étais trop lâche.  Et j’assume pleinement ces paroles.

Meme peu ou mal appliquée, à cause du monde où nous vivons, la loi, que vous avez heureusement conservée en Belgique, est essentielle parce qu’elle laisse une mauvaise conscience.  Dès qu’on se met à écrire que ce qui est noir n’est pas noir mais blanc, on est perdu.

 

– Vous êtes aussi membre de la commission des sages , quia publié un rapport sur la réforme du Code français de la nationalité. A cette occasion, votre position sur la problématique immigrée a été remarquée: en gros, vous renvoyez Le Pen et Harlem Désir dos à dos.

Je dis que nous devons d’abord redresser la natalité chez nous : c’est « To be or not to be ». En second lieu, il faut boucler les frontières : pour la France, si nous y arrivons, cela signifie encore quelque 50.000 entrées par an, car les frontières demeurent toujours perméables.  Mais, si demain, trois millions de Maliens sont menacés de famine, nous ne pouvons pas les accueillir : c’est chez eux que nous devons les aider.

 

Renaud Escande, dir., Le livre noir de la Révolution française, éd. du Cerf 2008

 

(p.27) L’arrivée, en milieu d’après-midi, d’un détachement de gardes-françaises commandé par Hulin ‘ précipite les événements : Hulin, passé à l’émeute, fait mettre en batterie deux pièces d’artillerie en face du pont-levis intérieur. C’est cette action qui détermine Launay à répondre favorablement à une quatrième délégation de la Commune : il rédige un papier hâtivement, par lequel il accepte la reddition de la Bastille en échange de la promesse qu’il ne sera fait aucun mal à la garnison. Un des émeutiers (plus tard, plusieurs, dont Maillard2, revendiquèrent cet honneur), placé en équilibre au bout d’une planche, reçut le billet au-dessus du fossé3.

L’épisode qui suit est bien tristement célèbre : la foule envahit la Bastille, Launay est entraîné vers l’Hôtel de Ville, harcelé de coups, finalement massacré au sabre. Sa tête, coupée au couteau par l’aide-cuisinier Desnot, est promenée au bout d’une pique dans tout Paris, bientôt accompagnée de celle du prévôt des marchands, Flesselles, que l’on assassina dans la foulée. On but le sang des malheureuses victimes : « Acte d’un goût douteux, conclut le professeur Jean Tulard, mais qui va se généraliser durant les années suivantes et devenir une forme de “civilité” révolutionnaire pour les victimes de marque. » Pour sa part, Jacques Godechot, reprenant Babeuf, édicté sereinement : « Dès ses débuts la Révolution était placée sous le double signe des idéaux de liberté et d’égalité, hérités des philo­sophes, et des massacres légués par la violence et l’arbitraire de l’Ancien Régime4. »

 

4. J. godechot, La Prise de la Bastille, p. 300.

 

(p.28) La première conclusion qu’inspiré ce récit, pourtant résumé, des événements est que, contrairement à une légende tenace, la Bastille n’a pas été prise d’assaut par les émeutiers : elle s’est rendue. Autrefois les livres scolaires, aujourd’hui les encyclopé­dies ont diffusé et diffusent abondamment les images fortes ‘d’un peuple, vigoureux et courageux, faisant tomber par la seule force de son ardeur patriotique, l’une des plus puissantes forteresses médiévales : « Le peuple de Paris, consigne l’article du Diction­naire encyclopédique d’histoire, armé de piques et de fusils pris aux Invalides, marcha vers la Bastille. Le gouverneur de Launay, qui ne disposait que d’une garnison dérisoire, fit tirer le canon sur les émeutiers dont une centaine furent tués. La Bastille fut alors prise d’assaut et Launay massacré avec trois officiers2… » Voilà un beau témoignage, parmi d’autres3, de l’épopée révolutionnaire : «Ainsi succomba la Bastille, s’exclamait encore Georges Lefebvre, grâce à l’héroïque obstination de quelques centaines de combattants4 » ! Le mythe durera-t-il toujours5 ?

 

5. Faut-il rappeler que Daniel Halévy, dans son Histoire d’une histoire esquissée pour le troisième cinquantenaire de la Révolution française, décri­vait une France vouée au culte d’une légitimité de la Révolution, en proie à une « crampe cérébrale » que cinquante années de « conformisme scolaire et maçon­nique » n’avaient fait qu’aggraver ? Voir Jean tulard, Jean-François fayard, Alfred fierro, Histoire et dictionnaire de la Révolution française 1789-1799, Paris, Robert Laffont, 1987.

 

(p.63) Le moins que l’on puisse dire est que le 10 Août produisit en Suisse un déplorable effet, inspirant aux familles des victimes une invincible répugnance à l’égard de la République française, issue d’un bain de sang, répugnance accrue par l’invasion de la Suisse en 1798. Non contents de piller systématiquement le pays, de l’écraser d’impôts et de réquisitions, les Français, brandissant d’une main une torche et de l’autre la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, tout en répétant à satiété les mots de vertu, justice et liberté, y firent plusieurs massacres spectaculaires, enfermant la population dans l’église et y mettant le feu, comme à Stans, et dans l’Unterwald où neuf églises furent brûlées avec les habitants des villages.

Sous la Restauration, les restes des gardes suisses retrouvés dans les cimetières avoisinant la Madeleine furent déposés à la Chapelle expiatoire avant d’être transférés dans les Catacombes. En Suisse, un monument grandiose, exécuté par Thorwaldsen, fut inauguré à Lucerne en présence des survivants et de nombreuses personnalités le 10 août 1821.

 

(p.183) IX SAINT-JUST FASCISTE ?

À une époque où l’on scrute avec minutie les origines du phénomène totalitaire (…), il est étrange que l’on continue de négliger autant la Révolution – comme si le moment fondateur de la modernité poli­tique avait le singulier privilège de rester en dehors de l’inventaire, mystérieux, tragique peut-être, mais à jamais intouchable.

Or, les passerelles entre celle-ci et les totalitarismes du xxe siècle sautent aux yeux – d’autant plus violemment que le régime sovié­tique, ses satellites et ses historiens se sont toujours réclamés des grands ancêtres, la Révolution bolchevique se concevant, dans la continuité du modèle, comme une Révolution française qui aurait échappé à Thermidor, à l’embourgeoisement du Directoire et au coup d’État de Brumaire, une révolution qui se serait glorieusement maintenue sur la ligne de crête établie par l’Incorruptible. Mais à-7 cet égard, il est encore plus curieux de constater que l’autre grand courant totalitaire du siècle, le fascisme, a pu éprouver, quoique sur un mode plus discret, une semblable attirance pour les figures héroïques de la Révolution.

 

(p.190) Épurer la République

 

La république absolutiste que Saint-Just appelle de ses vœux n’admet aucune séparation, aucune division, aucune impureté enfin, qui viendrait altérer ses principes. C’est pourquoi il déclare, dans son Rapport sur les personnes incarcérées (26 février 1794), que « ce qui constitue une république, c’est la destruction totale de ce qui lui est opposé4 ». Tout, ou rien, il n’y a pas d’alternative : « Si vous ne vouliez point […] ce qui la constitue, prévient-il, elle ense­velirait le peuple sous ses débris. » D’où la nécessité de s’épurer : la Convention, l’armée, la société et l’État, rien ne doit être épargné, car « ceux qui veulent l’empêcher de s’épurer ne veulent-ils pas la corrompre ? Et ceux qui veulent la corrompre ne veulent-ils pas la détruire5 ? »

Typiquement totalitaire, cette quête éperdue de la pureté le pousse à désigner, sans cesse, de nouvelles catégories d’ennemis.

 

(p.208) Pourtant, comme le notent de récents historiens du fascisme, il faut savoir dépasser cette hostilité superficielle, ce véritable « déni », pour constater que, malgré les apparences, la Révolution française constitue l’un des fondements de la conception fasciste du pouvoir.

 

(p.209) Sur le plan social et culturel, par exemple, on ne peut manquer de rapprocher l’hostilité aux « riches » qui anime Saint-Just de la tendance foncièrement anti-bourgeoise du fascisme, une tendance estompée pour des raisons d’opportunité lorsqu’il accède au pouvoir, mais qui demeure caractéristique de la doctrine fasciste, et qui refait brusquement surface lors du tournant totalitaire des années 1938-1939 ‘. C’est à cette occasion que l’État fasciste, se mettant à l’école des Jacobins, engage la bataille contre le « lei », une formule de politesse comparable au vouvoiement interdit dans la France révo­lutionnaire après 1792. La même perspective totalitaire – rectifier le langage ancien afin de régénérer l’homme – se fonde sur les mêmes arguments : le règlement concernant les organisations de jeunesse fascistes, adopté en février 1938, déclare ainsi que « le “tu” est adopté comme signe de plus intime camaraderie et de communauté de foi2 ». Par cette prohibition, il s’agit d’établir « la fraternité qui caractérise les rapports entre fascistes3 », par opposition à l’esprit bourgeois et à « l’époque des courtisans4 ». Un siècle et demi plus tôt, les Jacobins ne disaient pas autre chose. Or, cette « révolution culturelle », soucieuse d’imposer jusque dans le langage la marque du nouveau régime, l’esprit de fraternité et le principe d’unité, n’est que le prolongement d’un projet plus vaste. « La Révolution fran­çaise, observe G. L. Mosse, se considérait elle-même comme un nouveau départ, en vue de créer une nation de frères, les plus radi­caux évoquant la naissance d’un homme nouveau. Tel était préci­sément le projet de Mussolini : le fascisme devait créer un nouveau type d’homme, qui ne soit plus le produit de l’ordre présent 5. » Un homme nouveau qui pourrait être construit grâce à la loi et à l’éducation. En bref, conclut Mosse, « malgré ses attaques répé­tées contre l’utopisme, l’État fasciste lui-même visait à devenir une république de la vertu6 » – une cité où la vie, comme le déclarait le Duce, serait « grave, austère et religieuse7 ». « Le fasciste méprise la vie facile » et le confort bourgeois, son existence est intrépide, énergique, combative, entièrement vouée à la totalité qu’incarné l’État, un État qui coïncide avec le peuple : « De la vie de l’indi­vidu à la vie du groupe, de la vie du groupe à la vie de l’État, pas de solution de continuité […]. Aucun aspect de l’activité indivi­duelle ne doit échapper à l’État fasciste. Il entend ignorer l’homme parcellaire, morcelé en ses formes multiples. […]. Il saisit l’homme total », à chaque âge de sa vie8.

 

1. Renzo defelice, Le Fascisme, un totalitarisme à l’italienne ?, Paris, Presses de la Fondation des sciences politiques, 1988, p. 119.

2.  Marie-Anne matard, « L’anti-lei, utopie linguistique ou projet totali­taire ? », Mélanges de V École française de Rome, t. C, 1988-2, p. 977.

3. Ibid., p. 992.

4. Ibid., p. 976.

5. George L. mosse, « Fascism and thé French Revolution », p. 20.

6. Ibid., p. 2l.

7. Article « fascisme », Encyclopédie italienne, p. 2.

8. Hubert lagardelle, dans Encyclopédie française, 1934, t. X, 10-84, p. 2.

 

(p.211) Cet homme nouveau, « fier, volontaire, ascétique et guerrier ‘ », est la réplique de celui des Fragments sur les institutions républi­caines de Saint-Just : un homme forgé par le travail, auquel, là aussi, on donne un caractère presque sacré. Et l’on pourrait multiplier les exemples : y compris sur le plan institutionnel, puisque le fascisme, se résignant initialement à la monarchie, renouera après 1943 avec un républicanisme intransigeant. « Avec la république, déclare Mussolini en 1944, le fascisme pourra réaliser pour la première fois toute son autorité » ; il est vrai que le modèle dont il s’est toujours réclamé, parallèlement à celui d’Auguste, est celui de la République romaine : « Quand le fascisme a voulu créer une Italie nouvelle, ce fut avant tout aux antiques vertus républicaines de l’Antiquité qu’il a fait appel3. »

II y a certes des enfants qui n’ont aucun trait commun avec leurs parents, de même que certaines personnes se ressemblent comme des frères sans avoir le moindre degré de parenté. Mais il n’en va pas de même dans l’histoire des idées, où des similitudes marquées et répétées signifient toujours quelque chose.

C’est en cela que le petit jeu de miroirs auquel on vient de se prêter permet d’éclairer la nature de cette révolution jacobine dont Saint-Just demeure, à beaucoup d’égards, le symbole, le martyr et le héros : sa nature véritable ? Celle d’une utopie totalitaire, prête à tout pour établir l’homme nouveau dans la république intégrale. Autrement dit, celle d’une prémonition des plus tragiques expériences du xxe siècle.

 

frédéric rouvillois,

professeur de droit public

à l’université Paris-V-René-Descartes,

conseiller de la Fondation pour l’innovation politique.

 

1 Ibid., p.6.

2.  Cité dans Paul gentizon, « En écoutant Mussolini », Le Mois suisse, mars 1944, p. 37.

3. Ibid., p.42.

 

(p.214) La persécution exercée pendant la Révolution française est la première en date en Occident depuis l’édit de Constantin.

 

(p.217) Les philosophes des Lumières dont se réclament les révolutionnaires n’ont-ils pas prêché la tolé­rance ? Oui certes. Ils ont dit et répété : il faut tolérer toutes les opinions. Mais ils ont dit aussi qu’il ne fallait pas tolérer les intolé­rants. Or, les catholiques fervents sont des intolérants. Ce sont des « fanatiques », et, comme l’a enseigné Voltaire, « il faut donc que les hommes commencent par n’être pas fanatiques pour mériter la tolérance2 ». On s’est souvent demandé pourquoi la Révolution, qui avait proclamé la liberté religieuse, avait aussi persécuté la religion. Car elle l’a proclamée, cette liberté, à plusieurs reprises. Elle l’a proclamée dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Elle l’a proclamée à nouveau le 18 frimaire an II (8 décembre 1793), c’est-à-dire en pleine Terreur et en pleine déchristianisation. Elle l’a proclamée enfin le 3 ventôse an III (21 février 1795). Mais cette liberté si souvent et solennellement déclarée n’est pas la liberté que nous entendons. Elle est d’une autre essence. Elle est imprégnée de l’esprit de la tolérance philosophique, et cet esprit-là est un esprit d’exclusion et de persécution. Ainsi s’explique-t-on fort bien pour­quoi la révolution de la liberté persécute la liberté. Ainsi peut-on

 

1. Jean-Jacques rousseau, Du contrat social, introduction par Pierre Burgelin, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 179.

2. voltaire, Traité de la tolérance, édition de 1764, p. 172.

 

(p.218) comprendre pourquoi la Révolution a tué 8 000 prêtres, religieux et religieuses, et des milliers de fidèles. Ce n’est pas la liberté ou la mort, c’est la liberté et la mort.

Restent les prêtres qu’on ne peut pas tuer – au moins pour l’instant – parce qu’ils sont en règle (ils ont prêté serment). Alors ceux-là, on les force d’abdiquer et de se marier. Il y avait bien eu, dès 1791 et 1792, quelques mariages de prêtres (par exemple, celui de l’évêque Lindet), mais ces mariages étaient volontaires. Main­tenant ils sont quasi obligatoires, et se font sous la pression des sociétés populaires, et sous la menace de la prison et de l’échafaud. On force à se marier. On force à se « déprêtriser », comme on dit, en déposant ses lettres de prêtrise. Et comme ils avaient déjà cédé pour le serment, ces mêmes prêtres cèdent à nouveau pour se « déprêtriser ». 20 000 prêtres renoncent à leur sacerdoce, ayant signé une lettre telle que celle-ci : « Je soussigné… faisant le métier de prêtre depuis l’an…, convaincu des erreurs par moi trop longtemps professées, déclare y renoncer à jamais ‘. »

Dans le même temps on ferme les églises. C’est le second moyen. Il y a eu deux périodes de fermeture. La première coïn­cide avec la « grande » Terreur et avec les débuts de la Convention thermidorienne, soit de novembre 1793 à mai 1795. La seconde va du coup d’État du 18 fructidor an V (4 septembre 1797) à celui du 18 brumaire an VII (9 novembre 1799). Pendant ces deux périodes presque toutes les églises de France ont été fermées un temps plus ou moins long. Quelques-unes deux ou trois semaines, la plupart au moins huit mois, certaines davantage. On les a dépouillées aupara­vant de tout leur contenu. Vases sacrés, mobilier, tableaux, statues, tout y est passé. À la cathédrale du Puy on a même pris les confes­sionnaux, et l’on en a fait des guérites pour la garde nationale. Certains sanctuaires ont été transformés en magasins à fourrage, d’autres en poudrières. Beaucoup ont été démolis, soit par leurs

acheteurs, soit sur décision des communes. Par exemple, plus de 400 églises sont détruites dans le seul département du Nord. Enfin plusieurs ont été élevées à la dignité de temples des nouveaux cultes de la Raison ou de l’Être suprême. Le culte protestant ne semble pas épargné. Nous savons par exemple que pendant la Terreur, dans la communauté protestante ardéchoise, tous les pasteurs cessent leurs fonctions, et tous les temples sont fermés2.

 

1.  Formule que fait signer le conventionnel Albitte, représentant en mission dans les départements de l’Ain et du Mont-Blanc, et citée par Pierre de la gorce, Histoire religieuse de la Révolution française, t. III, p. 163.

2. Nous nous référons ici à notre rapport intitulé « Vie religieuse et sacramentalisation des fidèles », au colloque international de Chantilly de novembre 1986

 

(p.219) Enfin, troisième moyen, on abolit les signes extérieurs du culte, et l’on instaure le calendrier républicain avec sa semaine de dix jours, ses jours numérotés, ses saints qui sont des légumes ou des instru­ments agricoles, son « décadi » qui doit remplacer le dimanche, et ses quatorze fêtes nationales substituées aux fêtes chrétiennes. C’est la déchristianisation du paysage et la déchristianisation du temps. Les cloches sont dépendues, les calvaires abattus. Les petites vierges des niches au coin des rues sont mutilées ou jetées à terre. Le temps est devenu mécanique, les pays sont devenus muets. En contemplant un tel désert, ce vers de Vigny dans La Maison du berger nous est revenu en mémoire :

Les grands pays muets longuement s’étendront.

La déchristianisation ne s’est pas faite en un jour. Il a fallu des années, il a fallu toutes ces années de la Terreur et de la persécution fructidorienne. Avec des méthodes différentes. En 1793 et 1794, ce sont les « patriotes », les sociétés populaires et les clubs qui ont l’initiative. Après Fructidor l’État prend en main cette affaire. À partir de 1797 la déchristianisation est administrative. Elle avance comme une machine à déraciner, à coup de lois, de décrets et de circulaires. Par exemple, en 1798, le ministre de l’Intérieur, Fran­çois de Neufchâteau, exige que lui soient transmis les procès-verbaux des nouvelles fêtes nationales dans toutes les communes du territoire de la République.

 

(p.221) Il y a dans cette volonté destructrice plus qu’une volonté froide. On y trouve aussi – pourquoi ne pas le dire – comme une haine satanique. Cette haine, on la sent lorsqu’on dépouille les procès-verbaux des interrogatoires des paysans vendéens arrêtés en masse après la défaite de l’« armée catholique et royale » à Savenay, en décembre 1793, et transférés dans les prisons de Nantes et d’Angers. Car on peut voir dans ces documents toute la fureur des commis­saires politiques chargés de questionner les prisonniers. Beaucoup de ces derniers sont trouvés porteurs de chapelets, d’insignes du Sacré-Cœur, et même parfois de livres de dévotion, comme L’Imi­tation de Jésus-Christ. Or la simple vue de ces objets inspire aux commissaires une rage insensée. Ils les saisissent, les lacèrent, les piétinent et les jettent dans le feu. Voici, par exemple, une réaction, transcrite par lui-même, de Brutus Thierry, président du « comité de surveillance » d’Angers. La personne interrogée est une femme de cinquante-quatre ans, veuve d’un tisserand. Thierry la trouve, dit-il, « nantie d’un chapelet mis par moi en morceaux », et d’« un livre jeté au feu ». Ce sont là, écrit-il dans son procès-verbal, des « cochonneries », des « signes de fanatisme ». Et il ajoute : « Elle mérite la mort’. »

 

1. Comité révolutionnaire d’Angers, interrogatoire de la veuve Dilet, 24 frimaire an II (14 décembre 1793), Archives départementales de Maine-et-Loire, 1 L 1118.

 

(p.222) /résistance/

 

Cette résistance est un refus.

D’abord le refus de prêtres séculiers de jurer le serment schis-matique.

Ensuite le refus des moines et des religieux de quitter leurs maisons, lorsqu’au printemps 1790 les commissaires délégués par l’Assemblée les incitent à la désertion. On note une majorité de refus chez les hommes, et une quasi-unanimité chez les religieuses. Cinglant démenti à la propagande de la philosophie des Lumières, qui présentait les religieux et les religieuses comme des prisonniers. Singuliers prisonniers qui refusent de sortir quand on ouvre la porte de la prison.

 

(p.224) Une telle liste est déjà impressionnante. Mais l’historien, sans prévoir pour autant le jugement de l’Église, peut y ajouter bien d’autres victimes, dont la cause n’est pas introduite, mais qui, s’il n’est pas permis de leur rendre un culte public, ont certaine­ment perdu la vie à cause de leur foi. On en trouve dans toutes les régions de France : à Clairac, l’abbé de Lartigue massacré par une foule en folie le 26 juillet 1792 ; à Nantes, les 143 prêtres noyés en Loire en décembre 1793 ; à Toulouse, l’abbé Duchein guillotiné le 7 novembre 1793 ; à Paris Anne Poulain et sa servante Marguerite condamnées à mort le 21 décembre 1793 pour avoir caché un reli­gieux proscrit ; à Paris encore, l’abbé de Fénelon, petit-neveu de (p.225) l’auteur du Télémaque, aumônier des petits Savoyards de la capitale, guillotiné en juin 1794 ; à Montpellier, Marie Coste, une paysanne, guillotinée le 3 mai 1794 pour avoir nourri un prêtre proscrit… Et en tant d’autres lieux, tant d’autres victimes. Le martyrologe de la Révolution française est long, riche et divers. Il rappelle celui des premiers temps du christianisme.

 

jean de viguerie,

professeur honoraire

à l’Université Lille-III.

 

(p.227) XI

LA GUERRE DE VENDEE

GUERRE CIVILE, GÉNOCIDE

 

MÉMORICIDE1793-1993, plus de deux siècles nous séparent de ce que l’on a pour habitude d’appeler pudiquement les guerres de Vendée. Et pourtant, s’il est une période mal connue de l’histoire de France, c’est bien celle-ci. En fait, il s’agit de distinguer trois grandes phases :

– La guerre proprement dite qui va de mars 1793 à décembre de la même année et qui s’achève avec la défaite de Savenay : c’est une guerre civile, atroce certes, mais guerre civile avant tout ;

– renonciation, la conception, la planification et la réalisation d’un système d’anéantissement et de dépopulation, d’un populicide comme disent les révolutionnaires, de la Vendée et des Vendéens, que nous, contemporains, assimilons à un génocide selon la défini­tion de Nuremberg, qui commence en avril 1793 et se termine avec la chute de Robespierre ;

– la manipulation de la mémoire qui se traduit par un mémori-cide.

 

(p.231) L’idée d’exterminer la population vendéenne est pour la première fois énoncée le 4 avril 1793 par certains politiques et officiers supérieurs (p.232) Le ministre Barère ‘, en juillet 1793, propose personnelle­ment « un plan de destruction totale » pour des raisons militaires à l’occasion d’un discours passé à la postérité : « Détruisez la Vendée ! Valenciennes et Condé ne sont plus au pouvoir de l’Autri­chien ; l’Anglais ne s’occupera plus de Dunkerque, le Rhin sera délivré des Prussiens ; l’Espagne se verra morcelée, conquise par des Méridionaux. Détruisez la Vendée ! Et Lyon ne résistera plus, Toulon s’insurgera contre les Espagnols et les Anglais et l’esprit de Marseille se relèvera à la hauteur de la révolution républicaine […] la Vendée et encore la Vendée, voilà le charbon politique qui dévore le cœur de la République française ; c’est là qu’il faut frapper […] il faut désoler jusqu’à leur patience… » Le 1er août2, la Convention vote la destruction de la Vendée : forêts, bois, futaies doivent être abattus, les bestiaux saisis, l’habitat confisqué, les récoltes coupées. Suit, le 1er octobre de la même année, la loi d’ex­termination 3 : « Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée soient exterminés avant la fin du mois d’octobre : le salut de la patrie l’exige ; l’impatience du peuple français le commande ; son courage doit l’accomplir. La reconnaissance nationale attend à cette époque tous ceux dont la valeur et le patriotisme auront affermi sans retour la liberté et la république. » La formulation est volontairement générale et comme aucune définition n’est donnée au qualificatif de brigand, les responsables locaux, chargés des opérations, exigent par écrit des précisions. Les réponses ne tardent pas : tous les résidents sont concernés, Bleus et Blancs confondus. L’avocat Villenave posera d’ailleurs, par la suite, cette question à l’occasion du procès Carrier : « Qu’entendait-on donc par ce mot “brigands” ? Était-ce seulement les rebelles encore armés ? C’était aussi les rebelles encore armés rentrés dans l’ordre et tous les habi­tants de la Vendée. » « La Vendée, s’exclame Turreau4, général en chef de l’armée de l’Ouest, doit être un cimetière national… » Les rapports politiques et militaires sont d’une précision éloquente ; il faut prioritairement éliminer les femmes « sillons reproducteurs » et les enfants « car en passe de devenir de futurs brigands ». Dispa-\ raît également le risque des représailles et de la vengeance. On crée même des camps d’extermination qui leur sont réservés comme à Noirmoutier. À Bourgneuf et à Nantes, on organise des noyades spéciales pour les enfants.

 

1. Le Moniteur, 1 octobre 1793.

2. Le Moniteur, 2 août 1793.

3. Le Moniteur, 1er octobre 1793.

4. Archives historiques de l’armée, B59.

 

(p.233) Les Vendéens ne doivent plus se reproduire, d’où le recours à une symbolique macabre qui consiste à couper les sexes mâles pour s’en faire, entre autres, des boucles d’oreilles ou pour les arborer à la ceinture comme autant de trophées, ou à faire exploser des cartouches dans l’appareil génital des femmes. Malheur à celui qui protège « ces louves et ces louveteaux ». Le bourreau Lamberty en fera la terrible expérience : « Pour en avoir dérobé à la noyade », il est arrêté et condamné à mort. Certes, quelques enfants sont « confisqués » par des Nantais mais ils ne peuvent les garder que sur la promesse de garantir leur « régénérescence ». La question des Vendéens bleus est à maintes reprises abordée. Certes, ils sont républicains et l’ont prouvé, mais ils sont aussi vendéens, ce qui en soi constitue le plus grand des crimes. On décide donc aussi de les éliminer : « La mort d’un patriote est peu de chose quand il s’agit du salut public », explique le général Grignon. Carrier se veut définitif : « D’ailleurs, explique-t-il, il ne peut plus y en avoir. Je puis vous affirmer qu’il n’est pas resté un seul patriote dans la Vendée. Tous les habitants de cette contrée ont pris une part plus ou moins active dans cette guerre. » Les représentants Hentz, Carreau et Francastel sont aussi catégoriques ‘ : « Tous les habitants qui sont à présent dans la Vendée sont des rebelles, tous acharnés […]. Sur ce point-là, la guerre ne sera complètement terminée que quand il n’y aura plus un habitant dans la Vendée. » Cette volonté déclarée d’extermination totale stupéfie des républicains qui ne sont pas au courant des ordres donnés. Certains, comme le maire de Fontenay-le-Comte, Mariteau, écrivent leur surprise et leur indignation devant cette violence : « Le 12 [nivôse an II] la scène augmente d’horreur, le général Amey part avec sa colonne et incendie toutes les métai­ries depuis La Rochelle jusqu’aux Herbiers. Sur une distance de trois lieues, rien n’est épargné. Les hommes, les femmes, même les enfants à la mamelle, les femmes enceintes, tout périt par les mains de sa colonne. En vain, de malheureux patriotes, les certificats de civisme à la main, demandèrent vie à ces forcenés ; ils ne furent pas écoutés ; on les égorgea. Pour achever de peindre les forfaits de ce jour, il faut dire que les foins ont été brûlés dans les granges, les grains dans les greniers, les bestiaux dans les étables et quand de malheureux cultivateurs, connus de nous pour leur civisme, ont eu le malheur d’être trouvés à délier leurs bœufs, il n’en fallut pas davantage pour les fusiller. On a même tiré et frappé à coups de salve des bestiaux qui s’échappaient […]. Le général Grignon arrive avec sa colonne dans Les Herbiers.

 

1 Archives historiques de l’armée, B58.

 

(p.234) Le 7 novembre1, la Convention, à l’occasion d’une séance solennelle, va plus loin encore et raye de la carte de France la Vendée pour l’appeler département Vengé. Son raisonnement est logique : un homme ne pouvant se révolter contre la République, le Vendéen ne peut donc pas être considéré comme tel et comme des non-hommes ne peuvent avoir des biens, donc un territoire, ce territoire ne peut plus avoir de nom : en conséquence, la Vendée est débaptisée. Comme il faut régénérer cette terre, entre autres en la repeuplant avec de bons républicains, on lui donne un nouveau non : le département Vengé.

 

(…) Carrier2 se défend du moindre sentiment magnanime : « Qu’on ne vienne donc pas nous parler d’humanité envers ces féroces Vendéens ; ils seront tous exterminés ; les mesures adoptées nous assurent un prompt retour à la tranquillité dans ce pays ; mais il ne faut pas laisser un seul rebelle car leur repentir ne sera jamais sincère… » Lequinio3 exige même de ne plus faire de prisonniers : « La race est maudite. » Certains départements, même éloignés du cadre de la Vendée militaire, prennent des mesures similaires. C’est le cas de l’Eure4 : « Les laisser échapper, écrit le représentant du peuple, le 20 pluviôse an II, serait partager le crime de leur exis­tence. »

II faut ensuite passer de la théorie à la pratique : le problème n’est pas facile à traiter car il s’agit d’éliminer 815 000 habitants

 

1. Le Moniteur, 8 novembre 1793.

2. Gazette nationale, 23 février 1794, p. 537.

3.  Gazette nationale, discours du 21 décembre 1793, publié le 23 décembre, p. 21.

4 Archives nationales, A’FII, 37.

 

(p.235) qui, de surcroît, sont « si mauvais républicains » qu’ils refusent de se laisser faire et d’anéantir un territoire de 10 000 km2 difficile d’accès.

 

Trois grandes étapes sont à distinguer.

 

La première correspond à une phase scientifique. L’idée est simple quoique difficile à concrétiser pour des raisons techniques : il s’agit, conformément aux vœux et aux lois de la Convention et du Comité de salut public, de mettre en œuvre des moyens d’élimina­tion à grande échelle des plus efficaces. Pour ce faire, on sollicite les services d’un des plus grands chimistes de l’époque : Antoine Fourcroy qui ne trouvera pas la solution. Un pharmacien d’Angers, physicien de son état et alchimiste, nommé Proust, avance l’arme chimique qui consisterait en « un levain propre à rendre mortel l’air de toute une contrée ». Il invente « une boule de cuir remplie d’une composition dont la vapeur dégagée par le feu devait asphyxier tout être vivant fort loin à la ronde ». L’essai sur des moutons aux Ponts-de-Cé, en présence de députés, est sans résultat « et personne n’en fut incommodé ».                                                                       

D’autres, comme le général Santerre, proposent le recours aux mines : « Des mines, des mines à forces !… des fumées soporatives ! Et puis tomber dessus… » Carrier soumet l’utilisation du poison : « Ce que vous faites, explique-t-il le 9 novembre 1793, est beau sans doute mais où cela mènera-t-il la nation ? À une victoire, peut-être ? Que font au peuple vos victoires qui ne terminent rien ? Il faut employer les moyens extrêmes. Vous avez délivré le pays d’un chancre qui le dévore. Le poison est plus sûr que toute votre artillerie. Ne craignez donc pas de le mettre en jeu. Faites empoi­sonner les sources d’eau. Empoisonnez du pain, que vous abandon­nerez à la voracité de cette misérable armée de brigands, et laissez faire l’effet. Vous avez des espions parmi ces soldats du pape qu’un enfant conduit. Lâchez-les avec ce cadeau et la patrie est sauvée. Vous tuez les soldats de La Rochejaquelein à coups de baïonnettes, tuez-les à coup d’arsenic, cela est moins dispendieux et plus commode. Je vous ouvre cet avis auquel j’ai fait adhérer ma société populaire et avec des sans-culottes comme vous je n’ai pas besoin d’en dire davantage. »

 

Ces projets d’envergure, malgré un début d’exécution, sont aban­donnés, en raison de leur incertitude, pour des mesures empiriques ponctuelles comme la guillotine, surnommée « le rasoir national », « le moulin à silence » ou « la sainte mère », la balle, la baïonnette, le sabre et la crosse des fusils. Cependant, de l’aveu même des répu­blicains, l’ensemble de ces moyens est trop lent, donc inefficace, et surtout trop coûteux ; le bourreau chargé de la guillotine perçoit (p.236) 59 livres (50 livres pour lui, 9 livres pour le porteur) pour chaque tête coupée ; les balles sont rares et surtout destinées à l’effort de guerre lié à la conquête extérieure ; les baïonnettes et les sabres cassent trop facilement sous les chocs répétés et les crosses, dont on se sert comme massue pour faire éclater les crânes des Vendéens alignés en « chapelet », ne sont pas suffisamment solides. Qui plus est, les bourreaux-soldats, insuffisamment aguerris, deviennent rapidement inefficaces car « trop sensibles ». Quant au problème financier, on part du principe que l’exécuté se doit de payer son exécution et à défaut les communes insurgées et les départements, le tout complété par la vente à l’encan des vêtements, des dents, des cheveux, etc. des condamnés. On rationalisera et on globalisera le système par la Commission de subsistance, commission dirigée par l’inspecteur général Jean-Baptiste Beaudesson, chargée du pillage de la Vendée.

Les villes, grandes et moyennes, sont transformées en cités d’extermination par le biais, entre autres, des « antichambres de la mort » et des noyades. « Les antichambres de la mort », expression de Carrier, sont composées des prisons, comme celle du Bouffay à Nantes, des camps à ciel ouvert notamment les camps sur les îles de la Loire et des bateaux-prisons d’Angers, des Ponts-de-Cé, de Nantes, etc. Ces lieux étaient conçus comme autant de « mouroirs » selon l’expression nantaise à la mode. On espérait que les prison­niers entassés les uns sur les autres allaient mourir naturellement, vaincus par la maladie, ou, à défaut, s’entre-tuer. En fait, les résul­tats déçoivent car « ces chiens ne crèvent pas assez vite » : il s’avère donc nécessaire d’accélérer le processus d’où le recours aux moyens usuels c’est-à-dire la guillotine, les « fusillades » massives et les noyades sources de grandes et joyeuses festivités et de banquets sur les lieux mêmes.

 

Pendant longtemps, on a cru ces noyades limitées à la seule ville de Nantes (23 au moins y sont recensées dont une d’au moins 1 200 personnes). En fait, il n’en est rien et on les retrouve un peu partout : à Angers, aux Ponts-de-Cé, au Pellerin, etc.

Selon les cas, ces noyades sont individuelles, par couple ou en nombre. Les noyades par couple, appelées « mariages républi­cains », ont particulièrement amusé les organisateurs et marqué les témoins en raison de leur caractère : il s’agit d’unir nus (les vête­ments sont confisqués et vendus par les bourreaux) dans des posi­tions obscènes un homme et une femme, de préférence le père et la mère, le frère et la sœur, un curé et une religieuse, etc. avant de les jeter à l’eau. Pour les noyades en nombre, la procédure est plus longue : on entasse « la cargaison humaine » dans une galiote (p.237) aménagée de sabords ; une fois au large, on fait voler les planches en éclats, à coups de hache : l’eau gicle de toutes parts et en quel­ques instants le bateau coule et les prisonniers meurent noyés : à défaut, les survivants sont immédiatement sabrés, d’où le nom de « sabrade » inventé par Grandmaison. Afin de couvrir les cris, « les noyeurs affectent de chanter très haut ». Wailly, témoin d’une de ces noyades, raconte de manière très précise ce qu’il a vu : « Deux gabares chargées d’individus, s’arrêtèrent à un endroit nommé La Prairie aux Ducs. Là, moi et mes camarades, nous avons vu le carnage le plus horrible que l’on puisse voir ; plus de 800 individus de tous âges et de tous sexes furent inhumainement noyés et coupés en morceaux. J’entends Fouquet et ses satellites reprocher à quel­ques-uns d’entre eux qu’ils ne savaient pas donner des coups de sabre et ils leur montraient par leur exemple comment il fallait s’y prendre. Les gabares ne coulaient pas assez vite au fond ; on tirait des coups de fusil sur ceux qui étaient dessus. Les cris horribles de ces malheureuses victimes ne faisaient qu’animer davantage leurs bourreaux. J’observais que tous les individus qu’on a noyés dans cette nuit furent préalablement dépouillés, nus comme la main. En vain les femmes réclamaient-elles qu’on leur laisse leurs chemises ; tout leur fut refusé et elles périrent. Leurs hardes, leurs bijoux, leurs assignats furent la proie de ces anthropophages et ce qu ‘on aura peine à croire, c’est que ceux qui les avaient ainsi dépouillés, vendaient le lendemain matin ces dépouilles au plus offrant. » Nombreux sont les témoignages de cette nature, dont se fait l’écho l’avocat Tronson-Ducoudray, lors du procès Carrier. Au-delà du simple plai­doyer, on comprend ce que l’homme a vu et entendu : « Vous voyez ces femmes, ces mères malheureuses précipitées dans les flots avec leurs enfants. L’enfance, l’aimable enfance […] devient l’objet de la plus incroyable rage. Un crime, que les fureurs de la guerre rendent à peine croyable, est commis dans Nantes armée pour la patrie. Des enfants de dix, de cinq, de deux ans, des enfants à la mamelle sont massacrés ou noyés. Je vois ces infortunés tendant vers leurs bour­reaux leurs bras innocents, leur souriant sur le sein qui les porte et dont un bras féroce les arrache. Je les vois se débattre aux cris de leur mère qui les appellent encore […]. Je vois le fleuve rapporter sur ses bords une femme tenant encore son enfant mort sur son sein, une fille entrelacée autour de sa mère […]. Je passe sur la place où est l’instrument du supplice. Je vois un jeune enfant de treize ans sur l’échafaud ; il dit à l’exécuteur ce mot déchirant : “Me feras-tu bien du mal ?” Il est lié sur la planche dont la proportion indique à ces barbares que la justice n’y attache pas des enfants. Son corps atteint à peine la ligne qui répond à la direction du couteau.. .Ailleurs [… j (p.238) ce sont des hommes, des femmes ou des enfants que l’on fusille ou que l’on déchire à coups de sabres et de baïonnettes… »

 

Les conventionnels, dans un souci d’économie (un bateau coulé coûte 200 livres) ont essayé l’asphyxie à partir de bateaux hermé­tiquement clos. Ce moyen n’est cependant pas retenu suite à une plainte à la municipalité : « Le râle des mourants dérange les rive­rains1… »

La troisième étape suit, logique. L’échec est flagrant faute de plan d’ensemble. La Convention demande à Turreau, général en chef de l’armée de l’Ouest, de le concevoir, ce qu’il fait en des termes très précis. Pour mener à bien sa mission, il s’appuie sur trois structures : les colonnes infernales, ou « queues de Robespierre », qui se mettent en route le 21 janvier 1794, la flottille sur la Loire2 et la Commission de subsistance. (…)

 

Le 24 janvier, soit trois jours après le début des « promenades », il rappelle les consignes et la finalité de l’opération : « Si mes intentions sont bien secondées, il n’existera plus dans la Vendée, sous quinze jours, ni maisons, ni subsistances, ni armes, ni habitants. Il faut que tout ce qui existe de bois, de haute futaie dans la Vendée soit abattu… »

 

(p.239) Du côté des Vendéens, les descriptions faites révèlent l’atrocité de la situation comme celle de Peigné2, de Saint-Julien-de-Concelles : « Des femmes enceintes étaient étendues et écrasées sous des pres­soirs. Une pauvre femme, qui se trouvait dans ce cas, fut ouverte vivante au Bois-Chapelet, près le Maillon. Le nommé Jean Laine, de La Croix-de-Beauchêne, fut brûlé vif dans son lit où il avait été retenu pour cause de maladie […]. Des membres sanglants et des enfants à la mamelle étaient portés en triomphe au bout des baïon­nettes. Une jeune fille de La Chapelle fut prise par des bourreaux qui, après l’avoir violée, la suspendirent à un chêne. Chaque jambe était attachée séparément à une branche de l’arbre et écartée le plus loin possible l’une de l’autre. C’est dans cette position qu’ils la fendirent avec leur sabre jusqu’à la tête et la séparèrent en deux… » (…)

Les pires atrocités, rapportées par les révolutionnaires eux-mêmes, sont commises : aux Ponts-de-Cé4 ils tannent la peau des Vendéens afin d’en faire des culottes de cheval destinées aux offi­ciers supérieurs ; à Angers, ils coupent les têtes pour les disséquer5 ; aux Herbiers “, ils jettent les femmes et les enfants, Blancs comme Bleus, dans des fours ; à Clisson7, ils font fondre des corps pour en récupérer de la graisse pour les hôpitaux et les charrettes, etc.

 

1. Archives historiques de l’armée, B58.

2.  peigné, Histoire du Loroux-Bottereau, Archives paroissiales du Loroux-Bottereau.

3.  Registre paroissial, Archives municipales de La Chapelle-Basse-Mer. Voir aussi R. secher, La Chapelle-Basse-Mer, Paris, Perrin, 1986.

4. Archives départementales du Maine-et-Loire, IL, 1127/3.

5. Archives de la ville d’Angers, Registre des délibérations du conseil muni­cipal.

6. Archives historiques de l’armée, B58.

7. Comtesse de la bouëre, Mémoires, Paris, 1890, p. 307-329.

 

(p.240) Le bilan s’impose3: la Vendée militaire, sur une population estimée à 815 000 personnes, a perdu au moins 117 000 membres dont une grande partie du fait du système de dépopulation dénoncé à l’époque par Gracchus Babeuf, père du communisme, qui parle d’ailleurs de populicide. Qui plus est, au moins 10 300 maisons sur 53 273 recensées dans les seuls départements de la Loire-Inférieure, des Deux-Sèvres et du tiers de la Vendée ont été détruites. Certaines zones, pour diverses raisons, ont été plus touchées que d’autres. C’est ainsi que Bressuire perd 80 % de son habitat ; Cholet 40 % de sa population, etc.

 

3. R. secher, La Vendée-Vengé : le génocide franco-français, p. 243-292.

 

(R. secher, Juifs et Vendéens, d’un génocide à l’autre : la manipulation de la mémoire, Paris, Olivier Orban, 1991)

 

(p.246) Avec le règne de Louis-Philippe commence la révision de l’his­toire et le travail de manipulation de la mémoire au nom de l’intérêt supérieur de la nation et des principes « fondateurs » de la Révo­lution comme l’a si bien expliqué le grand historien du xixe siècle, Hippolyte Taine, dans l’introduction de son ouvrage, Les Origines de la France contemporaine, paru en 1884 : « Ce volume, comme les précédents, dit-il, n’est écrit que pour les amateurs de zoologie morale, pour les naturalistes de l’esprit, pour les chercheurs de vérités, de textes et de preuves, pour eux seulement et non pour le public qui, sur la révolution, a son parti pris, son opinion faite. Cette opinion a commencé à se former en 1825-1830 après la retraite ou la mort des témoins oculaires : eux disparus, on a pu persuader le bon public que les crocodiles étaient des philanthropes, que plusieurs d’entre eux avaient du génie, qu’ils n’ont guère mangé que des coupables et que si parfois ils en ont trop mangé, c’est à leur insu, malgré eux ou par dévouement, sacrifice d’eux-mêmes au bien commun. »

L’opération consiste à laver la Révolution de toute souillure, à ôter la tache de sang vendéenne. Comme on est incapable d’expliquer le crime commis, on préfère le nier, le relativiser, le justifier, le bana­liser, méthode la plus répandue chez les historiens « négationnistes », méthode toujours utilisée de nos jours. Lisons, par exemple, les livres scolaires sur la question : la Vendée est savamment résumée à une petite guerre civile, née en mars 1793 et morte en décembre de la même année. Les faits de 1794 ne sont définis que par rapport à une guérilla ou cyniquement concentrés sur un massacre commis par des Blancs, à Machecoul, massacre unique d’ailleurs, qui fait suite à un massacre commis par des Bleus, à Pornic, trois jours auparavant, et un pseudo-meurtre d’un enfant soldat nommé Bara, mort dont on ne (p.247) connaît pas l’origine, et dont le mythe a été créé de toutes pièces par Robespierre lui-même malgré les protestations du supérieur de l’en­fant qui sera d’ailleurs condamné à mort pour cette raison et exécuté. Ce négationnisme va si loin que l’on nie et dénonce l’existence des lois d’anéantissement et d’extermination, malgré leur publication par le journal officiel de l’époque, du plan dit de Turreau, plan dont les archives du fort de Vincennes conservent l’original rédigé par Turreau lui-même, des noyades, des tueries de masse notamment d’enfants et de femmes, des fours crématoires, des tanneries de peaux humaines, des fontes de graisse, etc. Certains de ces historiens n’hésitent pas, d’ailleurs, à justifier l’injustifiable au nom de la Révolution, partant du principe que la Révolution étant un bloc, rien ne devait l’enta­cher. Cet argument est utilisé pour la première fois à l’occasion du procès Carrier. L’avocat Tronson-Ducoudray le dénonce vivement en des termes précis : « II est, dit-il, une autre calomnie que les factieux jettent depuis quelque temps, avec adresse, parmi le peuple. Ils prétendent qu’en rappelant les horreurs de la Vendée, on va faire le procès de la Révolution. » (…)

 

Cependant, si le souvenir des événements se transmet de génération en génération, massivement jusque dans les années 1960, à aucun moment les Vendéens n’ont pris conscience de, et donc intégré, la spécificité du crime d’État commis à leur égard. À titre d’exemple, c’est ce qui explique que certaines communes vendéennes aient donné le nom de leurs bour­reaux à des rues comme à Challans celui de Lazare Carnot, l’auteur de la lettre, le 8 février 1794, qui avalise le plan de Turreau.

Au niveau national, le bicentenaire de la Révolution aurait dû être l’occasion d’aborder, hors idéologie, cette période. Non seulement (p.248) il n’en a rien été mais tout a été fait par rapport au dogme officiel. À titre d’exemple, les colloques scientifiques, organisés sur la question vendéenne, n’avaient que ce but. On avait d’ailleurs pris la précaution d’éviter d’inviter tout contradicteur, taxé de révision­nisme, le comble, tout en faisant le nécessaire pour les empêcher d’être recrutés comme enseignants ou chercheurs.

Cette démarche a des conséquences gravissimes. Au niveau humain, elle était une occasion de réparer un délit historique commis vis-à-vis des Vendéens dont l’histoire officielle fait encore des traîtres et de leurs bourreaux des « saints laïcs » et des victimes ; au niveau scientifique, de cerner la véritable dimension du drame vendéen qui est bien un génocide matriciel comme l’avait si bien vu, dès 1795, Gracchus Babeuf, à travers un ouvrage d’une incroyable moder­nité intitulé Du système de dépopulation ou la vie et les crimes de Carrier. D’ailleurs, les leaders communistes comme Lénine, Pol Pot, etc. ne s’y sont pas trompés : ils y ont puisé leurs réflexions et leurs méthodes. Au-delà, on aurait pu réfléchir sur un certain nombre de questions comme la filiation entre la Terreur et les systèmes commu­niste et nazi, le support juridique de la déportation juive sur lequel s’est appuyé Vichy, etc. ; au niveau du droit international, c’était l’occasion d’élargir le champ d’action du concept de génocide à la mémoire et de définir le crime de mémoricide. En effet, crime contre l’humanité, la notion de génocide est limitée à la conception ou la réalisation ou la complicité de l’extermination partielle ou totale d’un groupe humain de type racial, ethnique ou religieux et donc s’en trouvent exclues la mémoire et la manipulation. En 1991, j’avais publié chez Olivier Orban un ouvrage intitulé Juifs et Vendéens, d’un génocide à l’autre : la manipulation de la mémoire. Je concluais en écrivant : « Les assassins de la mémoire sont dangereux : s’ils réus­sissent à persuader l’opinion publique, toujours prête à refouler ce qui dépasse son entendement, que le génocide juif n’a pas eu lieu ou qu’il se justifie, l’impensable d’hier peut devenir la réalité de demain. C’est pourquoi la mémoire juive n’est pas seulement l’affaire des Juifs mais de tous comme la Vendée aurait dû l’être avant-hier et cela pour la dignité de l’humanité. » Le colloque négationniste organisé par l’Iran, en décembre 2006, est une étape dont il ne faut ni sous-estimer l’importance ni la marginaliser car les intérêts idéologiques et politiques priment naturellement sur la vérité quelle qu’elle soit : la Vendée en a été l’exemple matriciel.

 

reynald secher, docteur es lettres.

 

(p.261)  XIII BIBLIOTHÈQUES ET RÉVOLUTION FRANÇAISE

 

« II est peu d’époques qui aient eu un tel respect des livres », peut-on lire sous la plume, hélas plus inspirée qu’informée, d’une bibliothécaire franc-comtoise dans une étude intitulée « La Révolu­tion et ses livres ‘ ». Personne ne pouvant raisonnablement douter que les bibliothèques françaises n’aient souvent sombré corps et biens dans le maelström révolutionnaire, un aussi grossier déni ne mériterait guère qu’on s’y arrête, si, dans le titre de cette contribu­tion, l’auteur ne laissait pointer le bout de l’oreille. L’intérêt de la Révolution semble s’être surtout porté sur les livres qui semblaient répondre aux exigences de la société nouvelle2.

 

1.  « La Révolution et ses livres », dans Livre et Révolution, mélanges de la bibliothèque de la Sorbonne, 9, Paris, 1988, p. 258.

 

(p.264) (…) sous le nom de propriétaires fictifs, de nombreux livres furent dispersés, provenant des riches abbayes de Picardie : (…).

 

(p.284) La politique de blocus continental fut une mesure désespérée et inefficace pour pallier l’absence de marine. D’autant que l’industrie française n’était pas en mesure de fournir aux populations des pays occupés, et à meilleur prix que ceux des Anglais, des produits de qualité. Son commerce maritime ruiné, la France est contrainte de trouver refuge dans un protectionnisme stérile, frein à l’innovation et à son décollage économique. En 1815 s’achève entre la France et le Royaume-Uni une « seconde guerre de Cent Ans » qui a débuté en 1688 avec l’avènement de Guillaume d’Orange sur le trône d’An­gleterre.

 

(p.292) La Corse sous la direction de Paoli passe sous sujétion britannique.

 

(p.305) Le droit réduit à une seule phrase ? Nul dans l’instant n’aura osé, nous semble-t-il, en annoncer explicitement la perspective. Mais une telle idée, de façon diffuse, flattait les esprits régénérateurs, et c’est à quoi implicitement tend l’idéal si répété d’un code simple et court, d’un droit simple et clair. À la Convention – ce n’est qu’un exemple – on a pu entendre annoncer comme proche l’heureux temps où « une page de papier suffira pour contenir nos lois civiles et criminelles2 ». Une page de papier ? C’est plus qu’un précepte, mais c’est tout de même un dépouillement, presque mystique.

Un droit dépouillé… donc tout simplement une société révolu­tionnaire dépouillée du droit. Élection des juges ; extrême faveur pour l’arbitrage, qui devient la règle, la voie judiciaire étant l’ex­ception ; anéantissement de la science du droit ; donc fin des juristes, ces parasites du corps social, « cette vermine des États », comme l’auront pu dire alors des avocats. Chabot est de ceux qui l’expriment : « [LJorsque nous aurons un code civil à la portée de tous les citoyens », il ne sera « plus besoin de procureurs, d’avocats et de savants »3. Voilà en vrac l’esprit nouveau. Il est typique des utopies : la société parfaite n’a pas besoin de droit. Et bientôt, logi­quement, réduction à néant des facultés de droit, « où l’on n’ensei­gnait que du radotage4 » : mesure de septembre 1793.

 

(p.307) Un corollaire du caractère non naturel des liens sociaux, donc familiaux : leur trituration (bien intentionnée !) n’est pas un problème. Et c’est avec entrain que la Révolution desserre les liens sociaux : suppression des corps, des ordres, des communautés de métier, de ce qui reste des lignages – et relâchement des liens dans la famille étroite.

À cet endroit-là une ambivalence, une ambiguïté. Ces suppres­sions spontanément sont estimées libératrices, elles désentravent l’individu – d’où le principe explicatif de liberté. Naturellement il y a du vrai. Mais la logique est plus subtile. Ne parlons plus libé­ration, et mettons l’accent sur le postulat individualiste. L’orienta­tion change. Si l’entité sociale est un agglomérat d’individualités, la cohésion sociale veut des concitoyens très fortement soudés en tant que citoyens. En toute occurrence l’esprit citoyen doit être premier.

Or la nature ne produit pas de citoyens. C’est un handicap pour la société. La cohésion sociale n’est pas gagnée d’avance. Il est de bonne prudence de la vouloir compacte. On incline donc à l’ériger en absolu. Et du même coup l’on appréhende ce que j’appellerai les déperditions d’énergie civique. Comprenons ceci : toute affection particulière d’un citoyen non ordonnée directement au politique est un coup de canif dans le contrat social. Cette thématique est à double face : externe, interne.

Côté externe. Tout sentiment de bienveillance de citoyen à étranger doit être vu comme une atteinte à l’absolue compacité du corps social. Rousseau l’a exprimé en termes saisissants : si je gouvernais un peuple d’Afrique, a-t-il dit en substance, « je déclare que je ferais élever sur la frontière du pays une potence où je ferais pendre sans rémission le premier Européen qui oserait y pénétrer, et le premier citoyen qui tenterait d’en sortir2». Qui oserait le

 

1. portalis au Conseil d’État, 25 brumaire an XII (17 novembre 1803), A.P., 2e série, t. VII, p. 696, col. 1.

2 rousseau, « Dernière réponse » (avril 1752), réponse à Charles Bordes qui, en juin 1751, avait critiqué son Discours sur les sciences et les arts, dans Œuvres

 

(p.308) rappeler ? La fraternité révolutionnaire dans sa perspective univer-saliste, historiquement c’est une idée superficielle, qui rapidement vole en éclats, et à laquelle se substitue la crispation nationaliste xénophobe exacerbée des Jacobins. (…)

 

Mais durant les années révolutionnaires, c’est la famille essentiellement qui est visée par cette logique. On peut entendre, à la tribune des Jacobins, cette affirmation d’un président de séance que « quand il s’agit de la patrie, il n’est ni frères, ni sœurs, ni père, ni mère ; les Jacobins immolent tout à leur pays5 ». Au théâtre il est dit que « le vrai citoyen ne voit père ni fille, ni femme, ni parents6 ». Et l’on pourra lire, après la Terreur : « Les

 

5. maribon-mortaut aux Jacobins, 9 brumaire an II (30 octobre 1793), dans Alphonse aulard (éd.), La Société des Jacobins. Recueil de documents pour l’his­toire du club des Jacobins de Paris, 6 vol., t. V, Paris, 1895, p. 490.

6 Jean-Louis laya, L’Ami des lois, comédie… (lre séance, Paris, 2janvier 1793), dans Répertoire du théâtre républicain… [reprint de la collection de Lunel, 1773-1822], 15 vol., t. XV, Paris, 1986, p. 18.

 

(p.309) larmes versées sur la tombe d’un père, ou d’un frère, ou d’un ami, étaient un vol fait à la cité ‘. »

Surtout visées, observe-t-on : les affections dans la famille. Elles menacent de lésions la bonne fraternité, celle qui doit préva­loir entre les citoyens pour constituer ce qu’on se plaît à dire alors « la grande famille ». Le jacobin et conventionnel Lequinio n’est-il pas allé jusqu’à professer que « la société générale se fortifierait par la rupture de tous les liens particuliers2 » ? D’où la suspicion à l’égard des liens intrafamiliaux. À cause de ceux-ci – ce n’est qu’un exemple (il est important) – le citoyen est présumé moins disponible mentalement pour s’épanouir sous les drapeaux, jusqu’à mourir avec entrain. Il faut lui redire ainsi qu’à ses proches – et lui faire chanter – qu’essentiellement il est enfant de la patrie, plus que de ses parents, et plus qu’époux, et plus que père, etc. Et dans ce registre La Marseillaise n’est pas seule en cause. Marie-Joseph Chénier, dans Le Chant du départ, fait dire aux soldats par les mères de famille : « Tous vos jours sont à la patrie ; elle est votre mère avant nous3. » Or les genres, en l’affaire, se prêtent au mélange. Après les chants patriotiques, le droit civil. Les deuxième et troisième projets de Code civil de Cambacérès jugent opportun de disposer : « Le citoyen appartient à la patrie. » Et son discours préliminaire sur le troisième estime utile d’enfoncer le clou en « rappel[ant] aux parents que leurs enfants appartiennent] à la patrie4 » (lui est céli­bataire). La famille ne doit pas faire écran. Les plans pédagogiques, sous la Révolution, lui soustraient les enfants ou aspirent à le faire, pour une éducation publique et collective – réminiscence accessoi­rement des lois de Lycurgue, lequel « ne pensait pas, nous rapporte Plutarque, que les enfants fussent en particulier à leurs parents ; il les regardait comme communs à tout l’État5 ». Et les visites domici­liaires sous la Terreur, de par leur banalisation, sont une illustration tout spécialement concrète de la porosité – politiquement voulue – de l’enclave familiale au pouvoir de l’État.

 

1. Du conventionnel courtois, « Rapport au nom de la commission chargée de l’examen des papiers trouvés chez Robespierre et ses complices », 16 nivôse an III (5 janvier 1795), Le Moniteur, n° 150, 30 pluviôse (18 février), p. 613, col. 2 ; les italiques sont de notre fait.

2.  lequinio, Les Préjugés détruits, Paris, 1792, p. 144-145 ; idem pour les italiques.

3.  Ginette et Georges marty, Dictionnaire des chansons de la Révolution, 1787-1799, Paris, Tallandier, 1988, p. 187.

4. cambacérès, « Discours préliminaire à son troisième projet de Code civil », messidor an IV (juin ou juillet 1796), Le Moniteur, n° 340, 10 fructidor (27 août), réimpression, t. XXVIII, Paris, 1863, p. 403, col. 1.

5 plutarque, Vies parallèles, trad. et éd. B. Latzarus, t. V, Paris, 1955, p. 204.

 

(p.310) Ici peut-être une parenthèse. La transgression, par le pouvoir, du double écran de l’intimité familiale et de l’intériorité des enfants n’est pas nouvelle ; elle a été inaugurée cent ans plus tôt par Louis XIV persécutant les protestants : qu’on songe d’une part aux dragonnades, et d’autre part au retrait des enfants des familles, pour qu’ils soient mis sous perfusion de catholicisme. Autrement dit, sous l’extrémisme jacobin il y a autre chose, il y a une vague de fond, la croissance étatique, et son inclination – disons : totalitaire, donc anti-familiale – à l’emprise intégrale sur les individus.

Ainsi s’éclaire la rhétorique anti-famille des idéologues révolu­tionnaires. Danton et Robespierre dénoncent identiquement l’effet rétrécissant du cadre familial sur l’esprit des enfants. Lequinio, déjà cité, met « en principe qu’il serait heureux » que « les enfants ne connussent point leur père » ‘. L’idéal de Saint-Just ? immoler sans pitié à l’intérêt public les « affections privées » – tous ces mots sont les siens2. Pure exaltation d’esprits échauffés par la conjoncture ? Réponse négative. Une ligne isolée rédigée à froid, dans les manus­crits de l’abbé Sieyès : « Un législateur éclairé verrait jusqu’où on peut permettre les liens de famille3. » Ce type de notation, qui confine il est vrai à la caricature, illustre excellemment les effets conjugués, contre le familial, du présupposé individualiste et de l’étatisme, appariés l’un à l’autre en profonde harmonie.

 

(p.311) Des élus bretons ne sont-ils pas fiers de communiquer à la Convention que des épouses chargées d’années vont au divorce par civisme, laissant « des époux dont la nature promet encore » jeter leur dévolu sur de « jeunes campagnardes » pour « augmenter ainsi le nombre des défenseurs de notre liberté »

Ajoutons à tout cela l’abaissement – théorique – du pouvoir marital ; et par-dessus tout Y anéantissement du pouvoir des pères. Aspect capital3. Sous l’Ancien Régime le pouvoir du père et celui du roi renvoient l’un à l’autre. L’autorité des pères est très hiérarchi­sante. Autrement dit son desserrement, selon la logique de l’esprit nouveau, se fait stratégique, et cela d’autant plus que statistique­ment juvénilité et exaltation révolutionnaire sont en connivence assez naturelle. La majorité à vingt et un ans ? C’est un premier pas. Il ne suffit guère. La faculté d’avantager par donation ou testa­ment donc aussi bien de sanctionner – jusqu’à pouvoir exhéréder, dans le Midi – est ressentie de plus en plus comme décisive : elle est la clé – comprenons bien : une clé viagère – du pouvoir paternel. Contre les pères en d’autres termes, on n’a rien fait tant que survit la faculté de disposer. Il faut l’abattre. Et c’est chose accomplie le 7 mars 1793 : inopinément, sans aucun débat ; sans respecter la procédure législative. Sans nous donner un commencement d’ex­plication. Mais le même jour que se passe-t-il ? On entre en guerre contre l’Espagne. Et tout s’éclaire. Les volontaires, principalement méridionaux, doivent affluer sous les drapeaux. À cet effet il faut briser dans les familles tous les chantages patrimoniaux, qui contra­rieraient cet élan civique. Et voilà bien le desserrement d’un lien de famille… Les jeunes s’en trouvent mobilisés : un mot soudain « phosphorescent ».

 

1.  Olympe de gouges, « Les droits de la femme » (septembre 1791), dans Écrits politiques, 1788-1791, préface de O. Blanc, 1.1, Paris, 1993, p. 212.

2.  Comité d’Instruction publique de la Convention, 11 floréal an II (30 avril 1794), Procès-verbaux du Comité d’Instruction publique de la Convention natio­nale (lreéd. J.Guillaume), rééd. augm. J. Ayoub et M. Grenon, Paris-Montréal, 1997, t. IV, fasc. 1, p. 192, et fasc. 2, p. 735 ; et A.P., lre série, t. LXXXIX, p. 215, col. 1.

3 Quant à cette question, abordée ici et un peu plus loin, qu’on nous permette de renvoyer à notre étude « Fonction paternelle et code Napoléon », Annales histo­riques de la Révolution française, vol. 305, 1996/3, p. 465-475 ; trad. anglaise par T. Selous dans L. spaas [éd.], Paternity and Fatherhood : Myths and Realities, Londres-New York, 1998, p. 27-39 ; trad. italienne par F. Klitsche de la Grange, dans Behemoth. Trimestrale di Cultura politica, vol. 32, 2002/2, p. 23-28.

 

(p.316) Hier encore, les affections dans la famille étaient tenues, nous l’avons dit, pour un détournement des énergies civiques. Désor­mais, frontalement, c’est l’inverse. L’adresse de la Convention au peuple français que lit Cambacérès en octobre 1794, et qui suscite un enthousiasme sans réserve, porte que « les vertus domestiques forment le citoyen2 ». La Révellière-Lépeaux affirmera bientôt que les liens de famille sont « seuls », des liens sociaux, « le modèle et le nerf » ; et ce farouche antichrétien voudra les renforcer en restau­rant l’usage des parrains et marraines3. On a lu entre-temps, dans la Déclaration des devoirs de 1795 : « Nul n’est bon citoyen s’il n’est bon fils, bon père, bon frère, bon ami, bon époux. » II fallait bien que ce fût dit solennellement, « dans ce temps malheureux » où « le père, le fils, les frères, les parents et les voisins » se trouvaient être « en la plus grande défiance les uns des autres »4. Bref, doré­navant le message est clair. L’attachement familial n’est plus un corrosif des attachements civiques, il en est désormais la condition première. Écoutons Portails, en 1797 : « Ce sont les époux fidèles, les bons pères, les bons fils qui font les bons citoyens. » Et son discours préliminaire sur le projet de Code civil (janvier 1801) dira l’urgence, expressément, de « propager l’esprit de famille, […] si favorable, quoi qu’on en dise, à l’esprit de cité » (et l’on voit à quoi peut faire allusion ce « quoi qu’on en dise »).

 

2.   Adresse de la Convention au peuple français,  18 vendémiaire an III (9 octobre 1794), A.P., 1K série, t. IC, p. 32, col. 1. Cette adresse est « souvent interrompue par les plus vifs applaudissements, et adoptée unanimement par un mouvement simultané » (p. 30, col. 2).

3.  la révellière-lépeaux, Réflexions sur le culte, sur les cérémonies civi­ques et sur les fêtes nationales (discours prononcé à l’Institut le 15 floréal an V [4 mai 1797]), Paris, an V (1797), respectivement p. 25 et 23-24.

4 Manuscrits de Collinet, p. 288, été 1795.

 

(p.332) On le sait, le stade ultime du ridicule sera atteint quand la Révolution se radicalisera et que 3 100 communes changeront de nom, les unes pour rappeler un ancêtre illustre, quand Compiègne devient Marat-sur-Oise, Ris-Orangis, Brutus ou Sainte-Maxime Cassius, les autres pour effacer un souvenir contre-révolutionnaire, Versailles devenant Berceau-de-la-Liberté, ou (p.333) Chantilly Égalité-sur-Nonette, Marseille, coupable de soulèvement, Ville-sans-nom et Lyon, Commune-affranchie, d’autres enfin pour écarter un terme connoté, Bourg-la-Reine devenant Bourg-Égalité et, surtout, Grenoble… Grelibre !

 

Quelles furent les conséquences de ces découpages ? La perte d’un sentiment de solidarité, car, sauf exception, le département n’est jamais devenu une sphère d’appartenance. Sondage après sondage, lorsqu’on leur demande leur cadre privilégié d’enraci­nement, les Français continuent d’évoquer la nation, les régions/ provinces et les communes, et bien qu’implantés depuis deux cents ans les départements font toujours figure de structure artificielle. En dépossédant les provinces, ils ont contribué à permettre leur effa­cement : en résulta la perte du sentiment de continuité historique et des limites aux possibilités d’ériger des contre-pouvoirs locaux. Car si l’échelon départemental n’est pas toujours apparu comme étant le mieux adapté à la mise en œuvre de la décentralisation, il l’a été dès le début à une déconcentration efficace, renforçant le pouvoir de cet agent de l’État tout-puissant que fut longtemps – et qu’est encore largement – le préfet. Bref, le département a joué son rôle dans le développement d’une unité égalisatrice et a contribué au renforcement du poids de la technocratie. Les bureaux auraient été contents.

 

Les choses ont-elles changé ? La décentralisation, demandée par tous depuis quelques années, semble bien n’être accordée aujourd’hui que parce qu’elle ne permet plus l’émergence de véri­tables contre-pouvoirs. Elle renouerait la chaîne des temps ? Mais où sont les anciennes provinces dans nombre de ces découpages technocratiques que la DATAR a repris de Vichy ?

On craignait au XIXe siècle l’affirmation de pouvoirs locaux portés par des commu­nautés organiques. Mais ces dernières existent-elles encore, lami­nées par la pseudo-culture planétaire et « folklorisées » dans des parcs à thèmes pour touristes amnésiques ? En s’attaquant aux petites patries, la Révolution a peut-être empêché l’éclatement de la nation ; mais, plus sûrement encore, elle a contribué à faire des Français moins que des sujets, de simples administrés.

 

christophe boutin,

professeur de droit public,

Université de Caen.

 

(p.371) /Bonaparte/

 

Que va-t-il faire ? Entrer au Directoire pour le conquérir de l’in­térieur ? Mais il n’a pas l’âge requis. S’engager avec Barras qui prépare une restauration de Louis XVIII ? Mais les rapports sont trop tendus entre les deux hommes. Se rapprocher des Jacobins ? Mais ils ont leurs généraux, Jourdan et Bernadotte. Reste Sieyès, l’homme fort du moment et qui siège au Directoire. Celui-ci souhaite donner à la France une nouvelle constitution qu’il médite depuis longtemps. Il avait, pour cela, espéré s’appuyer sur « un sabre », le général Joubert. Il a été tué à Novi. Ce sera donc Bonaparte.

L’accord se fait sur le plan imaginé par Sieyès. Créer le vide à la tête de l’exécutif, convoquer les conseils en dehors de Paris, intimider les députés par un déploiement de forces sous le comman­dement de Bonaparte et les contraindre à accepter la constitution rédigée par Sieyès.

 

Tout se passe comme prévu le 18 brumaire (9 novembre 1799). Barras (qui ne résiste pas), Sieyès et Roger Ducos donnent leur démission du Directoire : il n’y a plus d’exécutif. Les Anciens déci­dent le transfert des deux conseils à Saint-Cloud et confient à Bona­parte le commandement des forces parisiennes. Mais le lendemain, à Saint-Cloud, Bonaparte perd son sang-froid devant le Conseil des Cinq-Cents. Son frère Lucien évite la mise hors la loi des conjurés en déposant ses insignes de président pour paralyser les débats puis (p.371)

fait donner l’armée qui chasse les députés. De parlementaire le coup d’État devient militaire et son centre de gravité se déplace de Sieyès vers Bonaparte.

Celui-ci est désormais maître du jeu.

 

L’OUBLI

Napoléon a longtemps considéré que la nature de son pouvoir pouvait se comparer à une dictature de salut public à la romaine. Il dira : « Lorsque je me suis mis à la tête des affaires, la France se trouvait dans le même état que Rome lorsqu’on déclarait qu’un dictateur était nécessaire pour sauver la République. Tous les peuples les plus puissants de l’Europe s’étaient coalisés contre elle. Pour résister avec succès, il fallait que le chef de l’État pût disposer de toute la force et de toutes les ressources de la nation ‘. »

 

Si, dans la nouvelle Constitution, tous les pouvoirs sont concen­trés dans les mains du Premier consul, l’article premier est formel : « La République française est une et indivisible2. » Et la proclama­tion du 15 décembre 1799 précisait : « La Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée : elle est finie3. »

Les apparences républicaines étaient conservées : calendrier révolutionnaire, mot de République sur les monnaies, etc. Mais l’on s’acheminait par étapes (chaque étape marquée par un référendum) vers la monarchie : consulat à vie en 1802, empire héréditaire en 1804. Mais en 1804 encore l’article premier de la Constitution précise : « Le gouvernement de la République est confié à un empe­reur qui prend le titre d’empereur des Français4. » Et lors du sacre, le 2 décembre 1804, la cérémonie religieuse en présence du pape fut suivie, Pie VII s’étant retiré, du serment prêté par Napoléon : « Je jure de maintenir l’intégrité du territoire de la République, de faire respecter l’égalité des droits, la liberté politique et civile, l’irrévo-cabilité des biens nationaux5. » C’était faire de l’Empire le rempart des conquêtes de la Révolution.

Mais celle-ci fut vite oubliée par Napoléon. Fontanes, monar­chiste impénitent et futur grand maître de l’Université, poussait

 

1. Déclaration rapportée par le docteur O’MEARA, Napoléon en exil (plusieurs rééditions).

2. Article premier de la Constitution.

3. Correspondance de Napoléon Ier, t. VI, 1861, n° 4422.

4. Article premier de la Constitution.

5 Le serment se trouve dans le procès-verbal du sacre (1805), p. 58.

 

(p.373) à cet oubli : « Une monarchie toute philosophique survit à peine à l’année de sa proclamation. Nous l’avons vu en 1791. Une monarchie hautement constituée, entourée de l’appareil de la reli­gion et des armes résiste à l’action des siècles ‘. »

Le calendrier révolutionnaire est abandonné à partir de 1806, la noblesse (mais sans les privilèges) est rétablie en 1808, la cour prend une importance grandissante. Le mariage « autrichien » avec Marie-Louise, une Habsbourg, donne l’illusion à Napoléon qu’il fait partie de la grande famille des souverains de l’Europe. Ne fait-il pas allusion à « son oncle » Louis XVI ? La naissance du roi de Rome, le 20 mars 1811, lui semble marquer le point de départ d’une nouvelle dynastie, celle des Bonaparte qui succède aux Mérovin­giens, aux Carolingiens et aux Capétiens. Rousseau est désormais condamné et la Révolution ramenée à des ambitions de médiocres bourgeois. « Qu’est-ce qui a fait la Révolution ?, dit-il, la vanité. La liberté n’a été qu’un prétexte2. »

 

1. Cité dans Guy-Edouard pillard, Fontanes, prince de l’esprit, 1757-1821, Maulévrier, Éd. Hérault, 1990, p. 191.

2 Mot attribué à Napoléon.

 

(p.374) Le retour des cendres voit tout un peuple communier dans le culte de Napoléon.

 

(p.375) XX L’HERITAGE DE LA TERREUR AU XIXe SIECLE

 

Une seonde forme de terreur, qui ne s’embarrasse pas de simulacres procéduriers, a été préconisé contre les Juifs, dans une correspondance privée de Louis-ferdinant Céline : « Lorsque (p.376) Hitler a décidé de “purifier” Moabit, à Berlin [leur quartier de La Villette] il fit surgir dans les réunions habituelles, dans les bistrots, des équipes de mitrailleuses et par salves, indistinctement, tuer tous les occupants… mais il y avait parmi de parfaits innocents !… Ils n’avaient qu’à pas être là ! Ce ne sont pas des endroits pour les honnêtes gens ! Voici la bonne méthode ‘. »

Ainsi, la terreur s’assortit d’une insouciance sarcastique, laquelle se manifeste également tant dans la mentalité stalinienne2 ou maoïste3 que dans la logique bolchevique telle que la perçut l’un des premiers dissidents russes : « Quand la faim a saisi les ouvriers de Petrograd à la gorge, ils essayèrent quelques grèves. On leur expliqua gentiment que ce n’était pas le cas de se mettre en grève, puisqu’ils étaient eux-mêmes au pouvoir ; donc, ils auraient l’air de protester contre eux-mêmes, ce qui évidemment aurait été ridi­cule. Ils répondirent : “Nous avons faim.” […] Alors on joua de la mitrailleuse4. »

 

1.  1937. Louis-Ferdinand céline, Lettres à Marie Canavaggia, Tusson, Éd. duLérot, 1995, p. 31.

2.  Voir mon compte-rendu du Staline de Simon Sebag Montefiore dans Commentaire, n° 115, automne 2006, p. 837.

3. Voir mon compte rendu du Mao de Jung Chang et Jon Halliday dans 2050. La revue de la Fondation pour l’innovation politique, n° 3, janvier 2007, p. 137.

4 Cité dans Marc crapez, Défense du bon sens ou la controverse du sens commun, Monaco, Éd. du Rocher, 2004, p. 87 (Prix Fondation Pouchard de l’Aca­démie des sciences morales et politiques).

 

(p.379) DES PREMISSES TOTALITAIRES ?

 

L’ultra-révolutionnaire peut osciller entre la catégorie (jamais négligeable) du physiquement courageux qui s’abstient de profiter de sa position pour menacer la vie de ses ennemis, et inversement celle (trop répandue) du couard qui s’adonne à la délation des suspects. Vermersch traîne ainsi une réputation de poltronnerie. Deuxième principe, dûment observé de Tocqueville à Raymond Aron, les ralliés de la vingt-cinquième-heure, ayant su adroitement voler au secours de la victoire, sont souvent les plus acharnés à réclamer des épurations. Ce phénomène de compensation peut par ailleurs, dériver d’un ressentiment. Sous les régimes communistes, des complexes comme la jalousie, la perfidie, « la colère, l’échec, les perversions sexuelles, les handicaps, et jusqu’à la laideur physique, ont à leur tour été utilisés comme sources d’énergie afin de produire la haine, qui sert de combustible à l’immense machine de la terreur1 ». Dernier phénomène psychologique, déjà répertorié vers 1868 du temps des hébertistes, l’ambition dévorante du bourgeois arriviste qui meuble une jeunesse dorée en gesticulant à l’extrême-gauche, qui « fait de la violence pour rire » mais « ne demande qu’à être calmé » tant il est du bois dont on fait les « parfaits notaires ».

 

1. Ismaïl kadaré, Le Dossier Kadaré suivi de La Vérité des souterrains, Odile Jacob, 2006, p. 153.

 

(p.399) J’ignore si Lénine a lu ce passage sur la guillotine, mais il voit dans cet engin un bien médiocre outil politique. Dès septembre 1917, avant même sa prise de pouvoir, il écrit à propos des capitalistes et des riches en général : « La guillotine n ‘était qu ‘un épouvantail qui brisait la résistance active. Cela ne nous suffit pas. […] Nous devons briser leur résistance passive. […] Nous ne devons pas seulement briser toute résistance quelle qu’elle soit. Nous devons encore obliger les gens à travailler dans le cadre de la nouvelle organisation de l’État2. » On connaît la suite : terreur contre toute opposition, discrimination et extermination de catégories entières de population, utilisation de la famine comme arme politique.

D’ailleurs, l’un des premiers réflexes de Lénine après le 7 novembre 1917 est d’assimiler à la Vendée de 1793 les cosaques du Don qui se sont organisés de manière démocratique et auto­nome ; le 24 janvier 1919, il donne l’ordre de « décosaquiser » : « […] terreur massive contre les riches cosaques qui devront être

 

1. lénine, Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir ?, dans Œuvres, Paris-Moscou, Éditions sociales-Éditions en langues étrangères, t. XXVI, 1959, p. 104.

 

(p.400) exterminés et physiquement liquidés jusqu’au dernier » ; ordre similaire à celui de la Convention contre les Vendéens, et dont l’application, sur le terrain, ressemblera beaucoup à l’action des colonnes infernales. (…)

 

Enfin, l’expansionnisme révolutionnaire nourri d’internationa­lisme et la création en 1919-1920 de l’Internationale communiste qui appelle à la guerre civile internationale trouvent chez Lénine des racines dans le fameux décret voté par la Convention en décembre 1792 : « La nation française déclare qu’elle traitera en ennemi le peuple qui, refusant la liberté et l’égalité, ou y renonçant, voudrait conserver, rappeler ou traiter avec le prince et les castes privilégiées, s’engage de ne souscrire aucun traité, et de ne déposer les armes qu’après l’affermissement de la souveraineté et de l’indé­pendance du peuple sur le territoire duquel les troupes de la Répu­blique sont entrées, qui aura adopté les principes de l’égalité, et établi un gouvernement libre et populaire. » C’est au nom de ce type de principe que l’Armée rouge pénètre, sans succès, en Pologne en 1920, mais avec succès en Ukraine en 1918 ou en Géorgie en 1921 pour y imposer la soviétisation.

 

La pensée et l’action de Lénine n’ont certes pas été détermi­nées par le seul exemple tutélaire de la Révolution française. Lénine s’est aussi copieusement abreuvé aux sources du marxisme et de l’utopisme révolutionnaire russe – en particulier Tchernychevski et Netchaïev. Néanmoins, il est clair que les bolcheviks baignaient dans cette mémoire jacobine et ils se qualifiaient eux-mêmes couramment de « Jacobins prolétariens ».

Si, pour légitimer son pouvoir, Staline a abandonné toute réfé­rence au jacobinisme pour lui substituer le léninisme, il n’en restait pas moins marqué par la Révolution française ; il est passé de la terreur ordinaire à la grande terreur de 1937-1938, tout comme Robespierre était allé des massacres de septembre 1792 à la grande terreur de juin-juillet 1794 ; et il a adopté un temps une position centriste entre droitiers et gauchistes, tout comme Robespierre arbi­trait entre Enragés et Indulgents.

 

1. Cité dans Nicolas werth, «Un État contre son peuple », dans Stéphane courtois et al., Le Livre noir du communisme, Paris, Robert Laffont, 1997, p. 113.

 

(p.403) XXIII LES JUIFS ET LA REVOLUTION FRANÇAISE

 

« II faut tout refuser aux juifs comme nation, et accorder tout aux juifs comme individus. Il faut qu’ils ne fassent dans l’État ni un corps politique ni un ordre ; il faut qu’ils soient individuelle­ment citoyens. » Cette formule du comte de Clermont-Tonnerre, prononcée lors du débat à l’Assemblée le 23 décembre 1789 sur la question de la citoyenneté, résume bien l’ambiguïté principale de la Révolution française à l’égard du judaïsme. Il s’agit ici de placer le juif dans un exil solitaire, et non plus collectif, remettant en cause le processus historique même du peuple juif et de ses fondements religieux. Alors que les nations se considèrent comme politiques et rejettent la religion vers l’universel, le peuple juif se fonde sur une alliance religieuse et met de côté la politique parce que « trop universelle ». L’émancipation octroyée aux juifs est conditionnée par cet abandon de ce qui définit le judaïsme lui-même, à savoir le lien entre une nation, une terre et une loi (la Torah), autrement dit un contrat que l’on somme de rompre. Ce n’est qu’à la condition d’échanger cet engagement multiséculaire par un accord individuel que le juif peut prétendre à l’égalité ou au respect de ses rites et coutumes. Tels sont les termes du pacte proposé aux juifs par la Révolution française pour accéder à la citoyenneté (à ses droits comme à ses devoirs).

 

L’essence profondément tragique d’une approche individualiste du judaïsme est à l’origine de tous les malentendus modernes sur la « question juive ». Elle porte en elle, à côté d’une volonté de « régé­nération physique, morale et politique des juifs » (pour reprendre l’expression de l’essai de l’abbé Grégoire), les graines de toutes

(p.404) les douleurs du peuple juif dans les deux siècles qui suivirent la Révolution. L’idée révolutionnaire vitale de s’ériger en événement fondateur d’une nouvelle réalité qui forge le sens de l’histoire plaçait le peuple juif devant un dilemme : renoncer à une appartenance collective souvent vécue comme un fardeau au profit d’une identifi­cation religieuse personnelle définie comme un choix. La tentation d’une amélioration d’un statut précaire est évidente, mais derrière elle il y a une autre révolution, celle de définir le judaïsme unique­ment comme une religion, comme un culte, ou comme une série de pratiques de la vie quotidienne trouvant leurs sources dans un passé lointain. Fonder la relation du juif à son patrimoine sur une philo­sophie individualiste qui définit la liberté comme un choix est non seulement une erreur mais un danger nouveau que l’on place sur sa tête. Il ne s’agit pas ici d’une conversion animée par la foi mais d’un « marché » que l’on soumet à la nation juive : se dissoudre en tant que peuple pour survivre en tant qu’individus. Certes, les défen­seurs de cette idée étaient animés des meilleurs sentiments puisés dans le creuset de la philosophie des Lumières. Pourtant, inscrire le judaïsme dans le champ de la tolérance procède de l’éthiquement intolérable. Car comment concilier cette exigence d’une dislocation nationale avec la vérité historique dans laquelle les fondements de la morale, sur lesquels repose cette volonté d’universalisme, trouvent leur origine dans des valeurs instaurées par ce peuple en tant que peuple et grâce à l’expression la plus forte de sa volonté collective ? L’éthique des Dix Commandements, son universalisme profond, n’a de sens que parce qu’elle est née d’une nation en guerre contre l’idolâtrie. Elle ne pouvait se réaliser par des individus mais unique­ment par un peuple accomplissant un destin. Projeter les juifs dans cet universalisme moderne en le coupant de ses fondements natio­naux allait s’avérer la source tragique du renouveau d’une haine antique à l’égard des fils d’Israël, ou bientôt des Israélites.

 

(p.405) L’esprit des Lumières revendique une société humaine univer­selle fondée sur l’égalité et sur ce que l’on appelle une « fraternelle alliance », venant se substituer à l’ancienne alliance. Les réforma­teurs souhaitent « libérer » les juifs de leurs maux, souvent attri­bués au mépris dont ils faisaient l’objet. L’abbé Grégoire décrit durement les défauts des juifs : déchéance physique, corruption du sang, pratique de l’usure, haine des autres peuples, etc. Le remède proposé n’est pas un retour à la gloire passée de ce peuple mais son intégration dans la « famille universelle qui doit établir la fraternité entre tous les peuples ». La régénération du juif est sa dissolution dans une totalité abstraite. Et pourtant cet abbé a eu le mérite d’ins­crire la question des juifs en politique. (…)

 

Cependant le serment prêté par les juifs leur accordant la citoyen­neté ne les épargna pas pour autant des sévices que la Terreur réserva aux pratiquants de la religion et aux financiers. De nouvelles discri­minations sont mises en place par Napoléon Bonaparte, soucieux de maintenir une paix civile et de ménager ceux que la présence juive dérange. L’attitude de l’empereur est pour le moins ambiguë, car à côté de la fameuse proclamation de 1799 où il s’érige en précurseur du sionisme politique, il ne cesse de manifester une grande suspi­cion à l’égard de la communauté juive et de ses dirigeants. C’est sans doute la raison pour laquelle il convoque en, 1806, une Assemblée de délégués du judaïsme, nommée par les préfets à qui il impose un questionnaire d’allégeance à la patrie. Encouragé par l’attitude des délégués, il rassemble, en 1807, le « Grand Sanhédrin », du nom de l’aréopage de rabbins qui statuait à l’époque du Talmud sur l’applica­tion de la loi. Le but de cette réunion est de soumettre toutes les lois (p.406) religieuses à l’autorité de l’État. Cette décision de principe amènera la création d’une nouvelle institution contrôlée par l’État, le Consis­toire, dont la charge est de gérer les affaires religieuses de la commu­nauté. Cette structure, composée de notables, élit les rabbins et vérifie la conformité de la vie juive avec les lois de la République.

 

Mais à côté de cette institutionnalisation de la communauté, Napoléon promulgue en 1808 le fameux « décret infâme » qui établit de sérieuses restrictions à l’activité des juifs en France. Ce décret dépouille les juifs de la moitié de leurs créances, ne les auto­rise à pratiquer le commerce qu’après avoir obtenu des patentes spéciales, ne leur permet pas de s’installer en Alsace et les astreint à la conscription au service militaire sans droit de remplace­ment, sinon par un autre juif. Ce décret n’est pas appliqué pour les juifs de Bordeaux, puis d’autres exceptions créent une situa­tion plus qu’équivoque pour le judaïsme, seul visé par ces mesures. L’émancipation n’est pas toujours bien accueillie par les juifs de pays occupés par les armées napoléoniennes. En Hollande, les juifs bénéficiaient d’une autonomie, dont le sens était bien plus profond que l’émancipation à la française. Cette autonomie leur permettait notamment de conserver leurs traditions, en disposant de tribunaux et d’écoles. L’autorité des rabbins n’était pas soumise à celle de l’État dans les domaines concernant la vie sociale et les lois religieuses. Seuls certains juifs allemands, déjà préparés par le mouvement intellectuel des Lumières, la Haskala, acceptèrent l’émancipation avec enthousiasme.

 

(p.407) Soumis aux persécutions, les juifs vont investir tous leurs efforts à posséder tout ce qui est transmissible rapidement : l’argent et l’intelligence. Le premier moment de l’assimilation est vécu comme une situation d’échange. Ce n’est que dans un second temps qu’elle suppose l’abandon et la perte de soi. Psychologiquement, la volonté d’assi­milation procède d’un « manque d’être », sensation d’une fermeture ou d’une insuffisance du judaïsme à répondre à toutes les attentes ou à tous les besoins d’un monde en évolution. Cette carence n’est pas comprise comme une simple lacune du système mais comme un défaut inhérent au système qui ne peut être réparé que par son rejet. Ce « manque d’être » s’accentue parfois pour mener vers la haine de soi, dont les épiphénomènes sont aujourd’hui connus.

 

(p.411) La Révolution française n’a pas anéanti la haine des juifs, mais engendre une nouvelle forme de ce fléau, qui prendra à la fin du XIXe siècle le nom d’antisémitisme. Venant aussi bien des milieux de droite que de gauche, cette judéophobie n’était plus centrée sur la culpabilité dans la mort du Christ mais sur la responsabi­lité du juif dans l’avènement du monde moderne et de ses maux. L’anticapitalisme rejoint la nostalgie de l’univers traditionnel pour dénoncer la manipulation des juifs, méconnaissables aujourd’hui car ayant perdu leurs attributs extérieurs. La théorie du complot juif, qui trouvera son apogée dans le sinistre ouvrage Protocoles des Sages de Sion, se fonde sur l’idée que l’émancipation permet au juif de se (p.412) dissimuler, de ressembler aux Gentils et donc de devenir beaucoup plus dangereux. L’antisémitisme s’efforce de trouver des critères permettant de mieux repérer le juif : le caractère, la physionomie, la race, la dépravation, etc. C’est au xixe siècle que l’idée d’exter­mination du peuple juif est formulée de façon précise. Proudhon l’énonce dans ses Carnets : « Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie ou l’exterminer ‘. » Baudelaire s’en fait aussi l’écho : « Belle conspiration à organiser pour l’extermination de la race juive2. » Le phénomène de l’antisémitisme moderne a été décrit et analysé, mais si l’on s’interroge sur ses fondements, on ne peut faire l’économie du lien avec la philosophie des Lumières. Arthur Hertzberg dans son livre The French Enligh­tenment and thé Jews3 montre que l’antisémitisme moderne n’est pas une réaction à la Révolution mais en est une partie intégrante et qu’il doit plus à la doctrine de Voltaire, d’Holbach ou Marat qu’à la théologie chrétienne.

À partir de la Révolution, les juifs ne sont plus considérés comme un peuple en exil mais comme des personnes dispersées qui vivent cette situation de malheur dans la solitude. L’origine nationale de la dispersion est rejetée. Dès lors, un juif laïque est forcément internationaliste et un juif pieux obligatoirement renégat. L’antisémite accuse le juif de ne voir dans la politique qu’un moyen de dominer le monde et non un art de gouverner mis au service de l’État. La fameuse expression « l’État dans l’État », accusation portée à l’origine contre les huguenots, est employée par l’abbé Grégoire et elle deviendra la base de cette croyance à un ennemi de l’intérieur désigné comme bouc émissaire. Les développements de l’antisémitisme économique, politique ou racial sont connus et il n’est pas utile de les rappeler ici, mais il est important d’en identifier les prémisses. L’antisémitisme n’est pas une réaction à la présence mais un déplacement de la pensée politique, dont la source est bien l’idée chère aux déistes anglais de naturalisation, qui consiste à biologiser la société et l’histoire. L’origine politique du racisme est l’idée révolutionnaire que le droit répare l’injustice naturelle et que si cette réparation échoue, il faut revenir à la nature.

 

1.  Carnets de P. J. Proudhon, 2 vol. parus, éd. P. Haubtmann, Paris, Rivière, 1961, t. II, p. 337.

2.  Charles baudelaire, Mon cœur mis à nu, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, p. 1300.

3. Arthur hertzberg, The French Enlightenment and thé Jews, New York, Columbia University Press, 1968.

 

Michaël Bar Zvi, philosophe

 

(p.415) (…) deux cents ans plus tard, le bilan politique de la devise républicaine n’est pas bon : il est faux pour la liberté, catastrophique sur l’égalité et mensonger sur la fraternité.

 

(p.418) (…) les juifs sont des hommes comme les autres donc des citoyens comme les autres. Les juifs doivent être comme les autres ainsi que le proposait l’abbé Grégoire en 1788 avec son Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs.

 

(…)Puisqu’ils ne purent pas être comme les autres, il fallait alors faire disparaître physiquement les juifs, seule manière de créer une véritable égalité entre les hommes. Ainsi le projet politique de l’égalité débouche-t-il sur la pire des barbaries. Ce que les révolu­tionnaires ont voulu faire (faire disparaître les juifs), Hitler l’a réussi en Europe.2

 

2. Voir les ouvrages de Zygmunt bauman, Modernité et holocauste, Londres, Polity Press, 1989, rééd. Paris, La Fabrique, 2002 ; Richard L. rubinstein, La Perfidie de l’histoire, Paris, Éd. du Cerf/Les Provinciales, 2005 ; Jean-Claude milner, Les Penchants criminels de l’Europe démocratique, Lagrasse, Verdier, 2003 ; Fabrice hadjadj, L’Élection, Saint-Victor-de-Morestel, Les Provinciales, 2004.

 

(p.421) En décrétant législativement que les hommes naissaient libres par nature et par droit, les révolutionnaires ont fantasmé la nature et attribué au droit ce qu’il ne peut pas faire.

 

(p.422) La grave erreur de la théorie de la liberté républicaine est d’avoir fait croire qu’un régime de libertés publiques (qui ressemble fort à ce programme : « Nous nous occupons de tout, y compris de votre liberté ») puisse instaurer la liberté.

 

(p.424) FRATERNITE

 

Qui dit fraternité dit forcément parentalité commune. Il faut bien qu’il y ait origine commune (ou du moins commencement commun) pour qu’il y ait lien fraternel. Or, la République française ayant nié le Père des cieux, ayant guillotiné le père de la nation, devra aller trouver une origine commune ailleurs, quitte à l’inventer. Ce sera une mère, la patrie ou mieux dit la matrie, qui enfante et nourrit ses rejetons. Alors que la nation existait en la personne du père qui lui donnait sa cohérence, la patrie existe en fonction de ses enfants, mère possessive qui les enfante et les étouffe. Eux-mêmes devront être prêts à mourir pour la défendre. Or on ne donne sa vie que par amour et l’on ne peut aimer qu’une personne. Commence alors la personnification de la matrie, son anthropomorphisme : elle prend les traits d’une femme généreuse à qui l’on donne le nom de Marianne, une invasion du sol devient le viol de la mère-patrie qui devra être vengée selon les lois du sang. Mais en fait de vivre, il s’agit plutôt de mourir : la seule fraternité proposée se scelle dans la levée en masse, dans la conscription. Les enfants (« Allons, enfants de la patrie ») n’existent que parce qu’ils partent à la guerre. La fraternité n’est possible qu’en fraternité d’armes.

 

(p.428) Le lendemain de la mort de Joseph Staline, le journal L’Humanité titrait : « L’homme que nous aimons le plus ». Cette fascination pour le nazisme /cf auparavant/ n’a pas quitté nos contemporains, comme s’il était le régime indépassé de la modernité politique. Fils de la démocratie, le nazisme reste aujourd’hui une obsession et une crainte parce que nos démocraties n’ont pas changé par rapport à ce qu’elles étaient avant guerre.

 

Fr. Jean-Michel Potin, o.p.

historien archiviste de la Province dominicaine de France

 

(p.432) Inhumation au Panthéon, loe 4 août /1889/ de Carnot (, …).

 

(p.735) LA LIBERATION CONTRE LA LIBERTE

 

Hannah Arendt nettement distingue « les fondateurs et les libé­rateurs, ceux de la Révolution américaine et ceux de la Révolu­tion française4 ». Des deux révolutions, à ses yeux, si la première a plus de grâce, c’est qu’elle ne perdit pas entièrement de vue son effort vers une Constitution. Sa tâche fut de fonder la liberté poli­tique, tandis que l’autre, trop vite, voulut croire à la libération de l’homme. « Truisme peut-être », mais qu’il convient de rappeler toujours : « La libération (libération) et la liberté (freedom) ne sont pas une seule et même chose5. »

 

4. H. arendt, Essai sur la Révolution,  p. 131.

5. Ibid., p. 38.

 

(p.736) Le libérateur, l’histoire l’a montré plus d’une fois, se change bientôt en dictateur. Comment serait-ce autrement, quand l’exode n’est pas suivi du don de la Loi ? On ne se défait du joug que pour s’agenouiller devant le veau d’or. Hitler et Staline retinrent cette leçon. En disciples plus ou moins conscients des orateurs de la Révolution française, ils n’ont cessé d’user du discours de la libé­ration pour mieux ajourner l’heure de la liberté. Car la promesse d’une libération définitive : la société sans classe, l’Europe pure et unie, provoque toujours un religieux enthousiasme. Mais face aux problèmes politiques, cette eschatologie trop humaine ne peut rien proposer d’autre, au fond, qu’une solution finale.

 

(p.743) RÉVOLUTION ET TOTALITARISME

 

L’avenir a prouvé la mortelle ambiguïté du mot lancé par Clermont-Tonnerre en 1789 : rien aux Juifs en tant que nation, tout aux Juifs en tant qu’individus. Cette émancipation fonde l’antisémitisme moderne, révolutionnaire et peut-être répu­blicain : le Juif en tant que Juif, c’est-à-dire dans son appartenance

 

2 H. arendt, La Tradition cachée, VIII, Paris, Christian Bourgeois, 1993, p. 129.

 

(p.744) à un peuple incompréhensible, doit disparaître. Il faut qu’il s’assi­mile. Et s’il n’y parvient pas (les circonstances s’arrangent toujours pour l’en empêcher), s’il persiste dans l’irrationalisme d’une surna­turelle élection, il se met de lui-même hors jeu. Il devient le parasite de l’universel et l’adversaire de l’égalité. Dans le monde rationa­lisé il ne saurait avoir sa place. Ainsi l’appel idéologique à la lutte finale, lié à la division du travail ainsi qu’aux instruments fournis par la technique, est à l’origine de la « banalité du mal ».

 

Reynald Secher, Le génocide franco-français, La Vendée – Vengé, PUF 1992

 

 

« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurRection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

 

(Art. 35 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et préambule de la Constitution du 24 juin 1793.)

 

(p.146-147) ” Un délire de sang et de sadisme s’empare des soldats :  ils se réservent comme butin de guerre les femmes les plus distinguées et les religieuses. Ils dépouillent les cadavres de leurs vêtements, et les alignent sur le dos… ils appellent cette opération . “mettre en batterie…”. “Ils vont, raconte de Béjarry, jusqu’à introduire dans le corps des victimes des cartouches auxquelles ils mettent le feu” (…). « Des prisonniers, dit l’abbé Deniau, vieillards, femmes, enfants, prêtres sont traînés vers Ponthière pour y être fusillés. Un prêtre vieux et infirme ne pouvant suivre, un soldat le transperce avec sa baïonnette et dit à l’un de ses camarades : ‘prends-en le bout’.  Ils le portent jusqu’à ce que le malheureux ait rendu le dernier soupir. » Un charroyeur de cadavres, raconte un témoin, embrochait les victimes avec une fourche et les entassait dans sa charrette. Les Bleus sabrent sans répit : “J’ai vu (des cadavres), écrit le représentant Benaben, sur le bord du chemin, une centaine qui étaient nus et entassés les uns sur les autres, à peu près comme des porcs qu’on aurait voulu saler…”

Vingt-sept Vendéennes, avec leurs enfants, ramenées de Bonnétable en charrette, sont tuées, place des Jacobins, par les tricoteuses. « Voilà la plus belle journée que nous ayons eue depuis dix mois “, s’exclame Prieux.

 

(p.152) Un citoyen au représentant du peuple Minier explique qu’on a eur ecours à des moyens plus radicaux et pus efficaces que la guillotine:

” Mon ami, je t’annonce avec plaisir que les brigands sont bien détruits. Le nombre qu’ on en amène ici depuis huit jours est incalculable. Il en arrive à tout moment. Comme en les fusillant c’est trop long et qu’on use de la poudre et des balles, on a pris le parti d’en mettre un certain nombre dans de grands bateaux, de les conduire au milieu de la rivière, à une

demi-lieue de la ville et là on coule le bateau à fond. Cette opération se fait journellement. »

 

La procédure est simple : on entasse la cargaison humaine dans une vieille galiote aménagée de sorte de sabords; une fois au large, on les fait voler en éclats à coups de hache : l’eau gicle de toutes parts et en quelques instants tous les prisonniers sont noyés. Ceux qui en réchappent sont immédiatement sabrés (d’ où le mot de « sabrades » inventé par Grandmaison) par les bourreaux qui de leurs barques légères assistent au spectacle.

 

Témoin au procès de Carrier, Guillaume-François Lahennec dépose ainsi :

” D’abord les noyades se faisaient de nuit mais le comité révolutionnaire ne tarda pas à se familiariser avec le crime.  Il n’en devint que plus cruel et dès ce moment, les noyades se firent en plein jour… D’abord les individus étaient noyés avec leurs vêtements; mais ensuite le comité, conduit par la cupidité autant que par le raffinement de la cruauté, dépouillait de leurs vêtements ceux qu’il voulait immoler aux différentes passions qui l’animaient. Il faut aussi vous parler du “mariage républicain” qui consistait à attacher, tout nus, sous les aisselles, un jeune homme à une jeune femme, et à les précipiter ainsi dans les eaux » (…).

 

La femme Pichot, vingt-cinquième témoin, demeurant à la Sècherie de Nantes, c’est-à-dire juste en face de l’ endroit où l’ on noie, déclare qu’ elle a vu, du 18 au 2 brumaire, des charpentiers faire des trous à une sapine ou gabare : le lendemain elle apprend qu’on avait

noyé « grand nombre de femmes dont plusieurs portaient des enfants sur leurs bras » et qu’un autre jour on trouva 60 prisonniers morts étouffés dans une galiote : on les avait « oubliés » pendant quarante-huit heures.

Carrier se vante devant l’inspecteur de l’armée, Martin Naudelle « d’y avoir fait passer deux mille huit cents brigands » dans ce qu’il appelle « la déportation verticale dans la baignoire nationale », ” le grand verre des calotins » ou ” le baptême patriotique ».

 

(p.153) En fait, ce sont 4 800 personnes recensées que la Loire, « ce torrent révolutionnaire » , engloutit au cours du seul automne 1793.

Goullin, le lieutenant de Carrier au terme du procès contre le

proconsul, déclare cyniquement :

« Il faut apprendre de ce tribunal qu’à cette époque les prisons étaient remplies de brigands et que le dessein d’immoler tous les détenus était suffisamment justifié par les circonstances puisqu’ on ne parlait que de conspirations. Je soutiens que ces mesures, tout extrêmes qu’elles paraissent, étaient inévitables. Parisiens . si vous avez jugé nécessaire la journée du 2 septembre, notre position était encore plus délicate que la vôtre; ces noyades, toutes révoltantes qu’elles vous semblent, n’étaient pas moins indispensables que le massacre auquel vous vous êtes livrés. “

 

(p.155) 2. La seconde répression organisée par la force légale. – Les passions sont tellement surexcitées pendant cette année 1793 qu’ on songe à recourir aux armes chimiques, Un pharmacien d’ Angers, Proust, invente une boule contenant d’ après lui « un levain propre à rendre mortel l’air de toute une contrée. On pourrait l’employer pour détruire la V endée par infection; mais des essais tentés sur des moutons sont sans résultat. Carrier propose alors le poison sous forme d’ arsenic dans les puits. W estermann a une idée semblable mais plus perfide : il sollicite l’envoi de « six livres d’arsenic et d’une voiture d’ eau-de-vie » qu’ on aurait laissée prendre aux Vendéens. On ignore pourquoi ce projet n’est pas retenu. Sans doute, comme le précise Simone Loidreau, on n’ était pas sûr de la discipline et de la sobriété des troupes républicaines et on craignait qu’ elles ne boivent en cachette… Santerre réclame du ministre de la Guerre, le 22 août 1793, « des mines !… des mines à force ! des fumées soporatives et empoisonnées !… “. A sa suite, Rossignol demande au Comité de Salut public de bien vouloir envoyer en Vendée le chimiste Fourcroy pour étudier les solutions possibles comme l’explique Santerre :

« Par les mines, des fumigations Ou autres moyens, on pourrait détruire, endormir, asphyxier l’armée ennemie. “

 

Les idées fusent. Certaines semblent avoir même trouvé un commencement d’ exécution, témoin cette lettre de Savin à Charette, du 25 mai 1793 :

« Nous fûmes vraiment étonnés de la quantité d’arsenic que nous trouvâmes à Palluau, au commencement de la guerre. On nous a même constamment assuré qu’un étranger, qu’ils avaient avec eux et qui fut tué à cette affaire, était chargé d’assurer le projet d’empoisonnement… »

 

Pour arriver à leurs fins, les républicains décident alors d’avoir recours aux colonnes infernales, à la flottille dont l’action est presque inconnue, voire insoupçonnée et aux commissaires civils.

 

(p.156) Le but est de faire de la Vendée un « cimetière de la France », « de transformer ce pays en désert, après en avoir soutiré tout ce qu’il renferme ,,240 (…). L’idée est déjà énoncée partiellement dès le 4 avril 1793 :

” La guerre que nous avons à soutenir, déclarent les généraux à la Convention, est d’autant plus désastreuse que les positions occupées par les brigands sont de nature à faire périr beaucoup de monde, si l’on ne prend des moyens extraordinaires. Un seul nous a paru propre à épargner le sang des pères de famille qui ont abandonné leurs foyers pour le soutien de la cause de la liberté : l’incendie des bois dans lesquels, après être poursuivis, les brigands se seront retirés; la démolition de tous les moulins établis sur le territoire occupé, et qu’on aura parcouru sans pouvoir le conserver, nous a également paru une voie assurée de les réduire… “

 

(p.163) Les officiers subalternes, souvent écoeurés, témoignent eux aussi :

« Amey, écrit l’officier de police Gannet dans un rapport, fait allumer les fours et lorsqu’ils sont bien chauffés, il y jette les femmes et les enfants. Nous lui avons fait des représentations; il nous a répondu que c’était ainsi que la République voulait faire cuire son pain. D’abord on a condamné à ce genre de mort les femmes brigandes, et nous n’avons trop rien dit; mais

aujourd’hui les cris de ces misérables ont tant diverti les soldats et Turreau qu’ils ont voulu continuer ces plaisirs. Les femelles des royalistes manquant, ils s’adressent aux épouses des vrais patriotes. Déjà, à notre connaissance, vingt-trois ont subi cet horrible supplice et elles n’étaient coupables que d’adorer la nation (…) Nous avons voulu interposer notre autorité, les

soldats nous ont menacés du même sort » (…).

 

Le président du district le 25 janvier s’en étonne :

« Tes soldats se disant républicains se livrent à la débauche, à la dilapidation et à toutes les horreurs dont les cannibales ne sont pas même susceptibles… »

 

(p.164) Le capitaine Dupuy, du bataillon de la Liberté, adresse à sa soeur, les 17 et 26 nivôse (janvier 1794) deux lettres tout aussi explicites :

” Nos soldats parcourent par des chemins épouvantables les tristes déserts de la Vendée… Partout où nous passons, nous portons la flamme et la mort. L’âge, le sexe, rien n’est respecté. Hier, un de nos détachements brûla un village. Un volontaire tua de sa main trois femmes. C’est atroce mais le salut de la République l’exige impérieusement (…) Quelle guerre !

Nous n’avons pas vu un seul individu sans le fusiller. Partout la terre est jonchée de cadavres; partout les flammes ont porté leur ravage » (…).

« Les délits ne se sont pas bornés au pillage, ajoute Lequenio. Le viol et la barbarie la plus outrée se sont représentés dans tous les coins. On a vu des militaires républicains violer des femmes rebelles sur des pierres amoncelées le long des grandes routes et les fusiller et les poignarder en sortant de leurs bras; on en a vu d’autres porter des enfants à la mamelle au bout de la baïonnette ou de la pique qui avait percé du même coup la mère et l’enfant » (…).

« J’ai vu brûler vifs des femmes et des hommes, écrit le chirurgien Thomas. J’ai vu cent cinquante soldats maltraiter et violer des femmes, des filles de quatorze et quinze ans, les massacrer ensuite et jeter de baïonnette en baïonnette de tendres enfants restés à côté de leurs mères étendues sur le carreau… »

 

Beaudesson, régisseur général des subsistances militaires, qui a suivi de Doué à Cholet la division Bonnaire fait la déclaration suivante :

« La route de Vihiers à Cholet était jonchée de cadavres, les uns morts depuis trois ou quatre jours et les autres venant d’expirer. Partout, les champs voisins du grand chemin étaient couverts de victimes égorgées… Çà et là des maisons éparses à moitié brûlées (…). »

 

Le général Avri1256, en ventôse an II, se réjouit d’avoir « couché les insurgés de Saint-Lyphard par terre au nombre de cent. Il en a été grillé une quantité dans le brûlis de toutes les maisons du bourg » (…).

 

En fait, l’action des colonnes infernales dure quatre mois, du 21 janvier environ au 15 mai 1794257. Seule la première « promenade » a un plan précis. Turreau ne rencontre que deux problèmes mineurs : le général Duval, que la blessure reçue à la bataille du Moulin-aux-Chèvres rend incapable de marcher, doit mettre sa division sous le commandement du chef de bataillon Prévignaud; à Saint-Florent, le général Moulin, pourtant « aussi bon patriote que ses collègues », ne peut lever qu’une faible colonne de 650 hommes : la plupart des soldats avaient déjà été envoyés en Basse-Vendée.

 

(p.165) Aussi le 2 février, chaque colonne a gagné l’ objectif fixé après avoir exécuté le programme a la lettre. Il est a remarquer, poursuit Simone Loidreau, des degrés divers

dans la cruauté, le sadisme et le sacrilège. On peut dire que les colonnes deux et cinq se signalèrent particulièrement alors que Prévignaud, commandant temporaire de la première, et surtout Bonnaire, général de la quatrième, quoique grands incendiaires, semblent avoir beaucoup moins tué.

 

(p.166) Le même jour, à La Pommeraie, il « brûle et casse la tête à l’ordinaire ». Le 27, il pénètre à La Flocellière. Chapelain, maire et capitaine de la garde nationale, veut intercéder auprès de lui pour la conservation de son « malheureux bourg ». Grignon menace de le faire

fusiller et ordonne un égorgement général de la population. Il n’hésite pas à tuer même les républicains : « Je sais qu’il y a des patriotes dans ce pays, note-t-il, c’est égal, nous devons tout sacrifier. » Un patriote et sa servante sont ainsi coupés en morceaux. « Quand tout fut sacrifié à Flocellière », selon le maire Chapelain, Grignon veut aller à Pouzauges :

« En vain, l’ex-constituant Dillon, curé du Vieux Pouzauges, essaie de plaider la cause de ses concitoyens; en vain. Grignon y met le feu. Pendant ce temps, suivi de son état-major, il monte au château et fait fusiller cinquante et quelques personnes qui y étaient enfermées. »

 

(p.170) Pour qu’aucun Vendéen ne puisse échapper, Turreau donne ordre aux gardes nationaux des postes frontières renforcés, « de surveiller de jour et d’éclairer de nuit tous les passages pour arrêter quiconque se présenterait ». Il décide aussi de confier à Moulin le commandement de la division qu’il laisse à Cholet. Quant aux autres colonnes, Turreau n’en reforme que huit qui doivent toujours « marcher à la même hauteur » de façon à pouvoir se prêter main-forte. D’après Robert, général divisionnaire, le 2 avril 1794, l’armée comprend 103 812 soldats, soit 95 73 5 hommes d’infanterie, 4 108 cavaliers, 3 809 canonniers et 160 artilleurs.

Cette troupe se répartit en trois noyaux : la force de l’armée des côtes de Brest, la force de l’armée des côtes de Cherbourg et celle de l’Ouest, plus faible que les deux autres.

 

La répression est toujours aussi sanglante, comme l’écrit Turreau à Huché, le 1er mars261 :

” Courage, mon camarade et bientôt les environs de Cholet seront nettoyés de rebelles. Si chaque officier général ou supérieur les tuait comme toi par centaines, on en aurait bientôt trouvé la fin. »

 

(p.172) Horribles sont les descriptions que Peigné269 et l’abbé font de la tuerie :

” Là c’étaient de pauvres jeunes filles toutes nues suspendues à des branches d’arbres, les mains attachées derrière le dos, après avoir été violées, Heureux encore quand, en l’absence des Bleus, quelques passants charitables venaient les délivrer de ce honteux supplice. Ici, par un raffinement de barbarie, peut-être sans exemple, des femmes enceintes étaient étendues et écrasées sous des pressoirs. Une pauvre femme, qui se trouvait dans ce cas, fut ouverte vivante au Bois-Chapelet, près Le Maillon. Le nommé Jean Lainé, de La Croix-de-Beauchêne, fut brûlé vif dans son lit où il était retenu pour cause de maladie. La femme Sanson, du pé-Bardou, eut le même sort, après avoir été à moitié massacrée. Des membres sanglants et des enfants à la mamelle étaient portés en triomphe au bout des baïonnettes.

” Une jeune fille de La Chapelle fut prise par des bourreaux, qui après l’avoir violée la suspendirent à un chêne, les pieds en haut. Chaque jambe était attachée séparément à une branche de l’arbre et écartée le plus loin possible l’une de l’autre. C’est dans cette position qu’ils lui fendirent le corps avec leur sabre jusqu’à la tête et la séparèrent en deux. “

 

Au château de La Vrillère270, les Bleus se saisissent de deux jeunes filles et tentent de les emmener prisonnières. L’une d’elles se cramponne au fauteuil de sa mère impotente. Un soldat, furieux de ne pouvoir lui faire lâcher prise, dégaine son sabre et lui tranche la main. Dans d’autres cas, des femmes sont jetées par les fenêtres sur des baïonnettes pointées dans leur direction.

Il y eut encore beaucoup d’autres atrocités ce 17 mars que Peigné appelle la journée ” du grand massacre ».

 

(p.173) « Au village de La Trônière, raconte-t-il, on voit encore aujourd’hui une petite rue où les cadavres étaient entassés et d’où coulait un ruisseau de sang jusqu’au Guineau. A La Pironnière, et en plusieurs autres lieux, des enfants, au berceau, furent transpercés et portés palpitants au bout des baïonnettes (…). A La Grange, commune du Loroux-Bottereau, on

sauva la vie d’un enfant qu’on arracha au sein de sa mère, qui avait été égorgée et sur lequel ses lèvres déjà livides étaient encore collées » (…).

 

(p.174) Les témoignages des atrocités commises sont nombreux : à Clisson, des cadavres mutilés et des personnes encore en vie sont jetés dans un puits du château; 41 personnes sont noyées à Bourgneuf-en-Retz. A Angers, on tanne la peau des victimes, afin de faire des

culottes de cheval destinées aux officiers supérieurs : « Le nommé Pecquel, chirurgien-major du 4e Bataillon des Ardennes, explique un témoin, Claude-Jean Humeau, dans une déclaration au tribunal d’ Angers en date du 6 novembre 1794, en a écorchés trente-deux. Il voulut contraindre Alexis Lemonier, chamoiseur aux Ponts-de-Cé, de les tanner. Les peaux furent transportées chez un nommé Langlais, tanneur où un soldat les a travaillées. Ces peaux sont chez Prud’homme, manchonnier… » Un autre témoin, le berger Robin, raconte que les cadavres « étaient écorchés à mi-corps parce qu’on coupait la peau au-dessous de la ceinture, puis le long de chacune des cuisses jusqu’à la cheville des pieds de manière qu’après son enlèvement le pantalon se trouvait en partie formé; il ne restait plus qu’à tanner et à coudre…». Un soldat avouera à la comtesse de La Bouère avoir fait la même opération à Nantes et avoir vendu 12 peaux à La Flèche.

 

(p.175) En cela, ces hommes ne faisaient que suivre Saint-Just qui, dans un rapport, en date du 14 août 1793, à la Commission des Moyens extraordinaires déclare : « On tanne à Meudon la peau humaine. La peau qui provient d’hommes est d’une consistance et d’une bonté supérieures à celle des chamois. Celle des sujets féminins est plus souple, mais elle présente moins de solidité… .»

A Clisson encore, le 5 avril 1794, des soldats du général Crouzat brûlent 150 femmes pour en extraire de la graisse : « Nous faisions des trous de terre, témoigne l’un d’eux, pour placer des chaudières afin de recevoir ce qui tombait; nous avions mis des barres de fer dessus et placé les femmes dessus, (…) puis au-dessus encore était le feu (…). Deux de mes camarades étaient avec moi pour cette affaire.

J’en envoyai 10 barils à Nantes. C’était comme de la graisse de momie : elle servait pour les hôpitaux “.

Les Sociétés populaires, les Directoires et le Conseil des villes ne sont pas en reste comme à Angers qui prend une délibération « propre à frapper l’imagination populaire » : « Du 16 frimaire de l’an II de la République française, une et indivisible, les officiers de santé, d’ après la réquisition des représentants du peuple, ont été invités à se rendre à la Maison commune pour les faire participer à l’arrêté desdits représentants portant que les têtes de tous les brigands morts sous les murs de cette ville seront coupées et disséquées pour ensuite être mises sur les murs. Le laboratoire de l’Ecole de chirurgie de cette ville a été indiqué pour faire ce travail » (…). Cependant, les officiers de santé ne paraissent pas avoir montré un bien grand empressement à répondre à la convocation car le même conseil général, trois jours plus tard, est obligé d’ annuler sa délibération ne sachant que faire des têtes : « Les citoyens Pinval et Chotard chargés de se tourner vers les représentants du peuple pour savoir ce qu’on fera des têtes déposées dans le magasin du citoyen Delaunay, que les officiers de santé ont négligé de

prendre pour les disséquer, ainsi qu’ils ont été requis, et qui sentent très mauvais, rapportent que les représentants ont décidé qu’il fallait les enterrer. Il a, en conséquence, été délibéré qu’elles le seraient tout de suite… »

 

(p.175-176) Les prisons regorgent de prisonniers à tel point que les représetants du peuple demandent à la municipalité de Nantes un nouveau local « sûr et spacieux ». L’entrepôt des cafés, construction très vaste, est retenu. En raison de la déplorable tenue des lieux et du mauvais régime alimentaire, une épidémie de typhus s’y déclare : c’est une véritable hécatombe. En un mois 400 détenus y décèdent comme l’indique un rapport des commissaires « bienveillants » . Allard, Louis Chapetel et Robin, intitulé . « travaux pour les inhumations et enfouissement des animaux crevés ».

 

(p.185) Tous les districts de la Vendée insurgée se doivent de faire des recherches précises de tous les cadavres non inhumés. Ceux-ci doivent être enterrés dans des fosses profondes, recouverts de chaux vive et d’une couche de terre de trois pieds au moins. Dans le cas où des cadavres se trouveraient à l’orée d’une forêt, il faut les brûler.

Des commissaires sont même nommés pour surveiller ces inhumations. Dès le 5 février 1794, le médecin Terrier, chargé de faire enterrer « les cadavres morts par l’effet de la guerre “, signale à l’administration départementale qu’il en reste beaucoup « non enterrés ou mal “, qui infestent l’air. Il demande plusieurs fois 100 barriques de chaux « pour jeter dessus “.

 

(p.201-202) Depuis trois ans que les armées parcourent le pays, mettant tout à feu et à sang, les soldats ont aussi pris l’habitude de se livrer à des violences gratuites et à d’horribles abominations. On les voit  couramment tuer les Vendéens, les décapiter et promener leur tête

au bout d’une pique. Le général Gauvillier, commandant en chef de l’armée, s’en indigne, le 30 prairial an III : « Pour moi, c’est un crime envers l’homme, l’humanité et la générosité française. »

Rossignol, au Louroux-Béconnais donne

” plusieurs coups de sabre sur la tête d’un malheureux gui refuse de le loger et menace d’attacher toute la municipalité avec ses écharpes à des chevaux, si on ne donne pas un cheval à une femme “.

 

 

 

(p.202) Les humiliations quotidiennes sont aussi de règle : des « exhortations » sont adressées aux campagnes pour les habituer à travailler les jours « appelés dimanches et fêtes ». Les «signes extérieurs » de culte et de royauté sont détruits avec rage. A Aigrefeuille, les titres féodaux sont brûlés « aux cris répétés de périssent les tyrans et leurs titres ! Vive la République… ».

La liberté de libre circulation est entravée et parfois remise en question. Certains districts obligent même les femmes, les enfants et les vieillards, accusés d’espionnage et de toutes sortes de services rendus aux insurgés, à rentrer et à résider dans leurs villages incendiés.

 

(p.295) (…) les caractéristiques de la guerre de Vendée s’expliquent : guerre populaire, elle l’est par l’origine de ses participants; guerre rurale, elle l’est par le cadre où elle se déroule; guerre cléricale, puis religieuse, elle l’est par le mobile qui a armé le bras des Vendéens; guerre politique, elle l’est par le choix démocratique de son encadrement. En fait, cette guerre est avant tout une croisade pour la liberté individuelle, la sécurité des personnes, la conservation des biens. Face au « tyran d’oppression “, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen rejoint saint Thomas d’Aquin pour justifier moralement l’insoumission. Son texte est sans ambiguïté (art. 35) :

« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

 

(p.296) Les constituants pouvaient-ils soupçonner l’effet boomerang de la vieille affirmation du refus de l’arbitraire, quelle que fût son origine ? Aux yeux des Vendéens, leur révolte était, tout à la fois, et légitime, et légale, en elle-même. La Vendée devenait ainsi une force morale considérable : elle ne pouvait être vaincue que par la disproportion des forces, le poids du nombre, le temps et les massacres. La répression fut à la mesure du danger encouru par le nouveau régime. Face à une révolte populaire, c’était toute sa légitimité « populaire » qui se trouvait mise en cause. Et l’ on était en guerre.

On tua donc au nom de l’unité nationale – argument identique à celui de 1685 – de l’indivisibilité de la République, de la fraternité, de la liberté et du patriotisme. Comme l’explique Napoléon Ier,  seul le délire idéologique peut expliquer cette folie meurtrière : le

Comité de Salut public n’est-il pas le « sanctuaire de la vérité ».

La finalité, froide et logique, s’impose aux dirigeants comme aux exécutants. Robespierre s’en targue devant le Comité :

” Il faut étouffer les ennemis intérieurs de la République ou périr avec elle; or, dans cette situation la première maxime de votre politique doit être qu’ on conduit le peuple par la raison et les ennemis du peuple par la terreur (…). Cette terreur n’est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible. »

 

Le génocide s’inscrit dans cette logique incontestée. Dès le 1er octobre 1793, la Convention le proclame solennellement à l’armée de l’Ouest :

« Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée soient exterminés; le soldat de la patrie l’exige, l’impatience du peuple français le commande, son courage doit l’accomplir (…).»

 

Dès lors, la mission terroriste passe avant les opérations militaires : « dépeupler la Vendée » (Francastel, 4 janvier 1794); « purger entièrement le sol de la liberté de cette race maudite » (général Beaufort, 30 janvier 1794); « exécrable », dira Minier.

Carrier se défend du moindre sentiment magnanime :

” Qu’on ne vienne donc pas nous parler d’humanité envers ces féroces Vendéens; ils seront tous exterminés; les mesures adoptées nous assurent un prompt retour à la tranquillité dans ce pays; mais il ne faut pas laisser un seul rebelle, car leur repentir ne sera jamais sincère » (…).

 

Vain calcul et singulière illusion politique : le retour à la tranquillité en fut d’autant retardé.

 

(p.297) Des témoignages hallucinants nous sont parvenus, tel celui de Le Bouvier des Mortiers19 recueilli au Luc (Vendée), au village de La Nouette :

« Une femme, pressée par les douleurs de l’accouchement, était cachée dans une masure près de ce village; des soldats la trouvèrent, lui coupèrent la langue, lui fendirent le ventre, en enlevèrent l’enfant à la pointe des baïonnettes. On entendait d’un quart de lieue les hurlements de cette malheureuse femme qui était expirante quand on arriva pour la secourir. »

 

(p.305) Les guerres de Vendée constituent donc une page particulièrement dramatique de notre histoire, que les gouvernements successifs, à l’exception paradoxale de Napoléon Ier, ont marginalisée, voire réduite au silence. Les contemporains ont volontairement minimisé les événements : seuls les principaux coupables sont condamnés à mort; les autres, tout en étant convaincus de complicité, sont relaxés « ne l’ayant pas fait avec des intentions criminelles » (sic). La Restauration, gênée par l’aspect de contestation subversive et par la violence de la guerre, au nom des principes édictés dans le cadre de la charte de 1814, a préféré l’oublier. Par ailleurs, les républicains trouvent extrêmement embarrassant d’ admettre que le gouvernement avait dû, en pleine révolution, signer des traités avec des pouvoirs insurrectionnels auxquels, par là même, il conférait une certaine reconnaissance. Quant aux militaires, trop souvent battus en rase campagne, la guérilla vendéenne leur a posé un problème technique et intellectuel inhabituel qu’ils ont mal maîtrisé. D’ailleurs, bon nombre de généraux, et non des moindres, se sont désistés, tels Bonaparte, d’Augereau, ou ont démissionné tels Dumas, Bard

qui refuse de « procéder à des massacres organisés », ou Kléber qui « quitte son commandement devant les exigences sauvages du Comité de Salut public ». Les autres historiens, comme Michelet, font l’apologie de la terreur, considèrent les répresseurs comme

des ” héros », des « martyrs » auxquels on devrait dresser un monument, classent « d’inventions admirables » les méthodes retenues, conspuent les Vendéens, « ces lâches barbares ».

 

« La logique seule dirait que le plus cruel des deux partis était celui qui croyait venger Dieu, qui cherchait à égaler par l’infini des souffrances l’infini du crime. Les républicains, en versant le sang, n’avaient pas une vue si haute. Ils voulaient supprimer l’ennemi, rien de plus; leurs fusillades, leurs noyades étaient des moyens d’abréger la mort et non des sacrifices humains » (…).

 

Il est des pages plus glorieuses de Michelet et l’argumentation a été au XIXe siècle trop de fois reprise par d’autres afin de justifier l’injustifiable. La peur, sans doute, se trouve à l’origine de toute terreur : Marx l’avait bien compris, mais la peur peut-elle justifier (p.306)

la volonté hautement proclamée d’ extermination ? Et la fin a-t-elle jamais justifié les moyens de qui que ce fût ? Dans les vieilles civilisations asiatiques, le meurtre de l’homme ” porteur de la semence volante » est certes crime, mais non sacrilège, fût-il exécuté dans un temple; l’assassinat de la femme, en anéantissant la chaîne de la vie, est souillure irrémédiable qu’il faut expier : le lieu saint lui-même devient profané pour un temps. Cest cette volonté de faire

disparaître de dessus la terre toute trace d’un peuple révolté qui contient la définition même du génocide. Que les Vendéens ne fussent pas des saints, qu’ils aient à leur passif des massacres . rien de plus logique dans l’inexorable chaîne des représailles et des contre-représailles. Rien, cependant, ne peut justifier les délires de la haine et leurs fruits pervers. Car la graine de la haine a fécondé le XXe siècle en flots de sang; ce fut l’honneur de quelques généraux de s’être refusé à verser celui des non-combattants : à la générosité de Bonchamp répond celle de Hoche pour l’honneur de l’homme. On peut cependant, avec Sainte-Beuve ” juger que le mal, les moyens violents, iniques, inhumains, même en supposant qu’ils aient eu durant le moment de crise une apparence d’utilité immédiate, laissent ensuite, en fût-ce que sur les imaginations frappées (…) de longues traces funestes, contagieuses soit en des imitations théoriques, exagérées, soit en des craintes étroites et pusillanimes ».