L’université, truffée de francophiles, (sans parler des autres établissements scolaires) nous ment à propos de la Révolution française…

2 rectifications par Henri Guillemin et Gilbert Trausch

Henri Guillemin, 1789: silence aux pauvres!, éd. utovie, 2012

 

(p.11) Odieux, intolérable, ce Robes­pierre qui ose, en avril 1793, proposer une limite officielle au droit de propriété. Il est fou ; un malfaiteur, un anarchiste.

Enfin les honnêtes gens vont respirer, le 9 Thermidor. Quelle délivrance ! Ne s’est-on pas risqué, au Comité de Salut public (automne 93), à intervenir dans l’ordre économique – établissement d’un maximum pour le prix des denrées – alors que le dogme des Girondins comportait une abstention rigoureuse, absolue, de l’État en ce domaine. C’est la Convention – eh oui! elle-même -, ayant repris son vrai visage et jeté le masque qu’elle s’imposait par l’effroi des robespierristes, qui va saluer d’acclamations Boissy d’Anglas énonçant, à la tribune, cette vérité fondamentale: « Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre naturel. »

 

(p.20) Voltaire a pris soin de définir en toute clarté, dans son Essai sur les Mœurs, com­ment il se représente un pays bien orga­nisé : c’est celui, écrivait-il littéralement, où « le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne ». Cette morale d’entretenus est en tout point la sienne. Voltaire tient qu’il importe à l’État d’avoir à sa disposition une masse docile de « gueux ignorants », autrement dit de prolétaires analphabètes « n’ayant que leurs bras pour vivre et constituant cette vile multitude » dont M. Thiers, voltairien, parlera en 1850 à son tour, prévue par la nature pour assurer l’aisance de l’élite. Auteur de l’article Représentants, dans l’Encyclopédie, Dide­rot précisera sans ambages que les possé­dants seuls sont qualifiés pour un rôle national.

Le parti des humbles et des exploités, c’est le choix – contre Voltaire – de Rousseau ; (…).

(p.28) On a lancé ces plébéiens sur la citadelle de la Bastille, parfait symbole de l’autocra­tie à renverser. Ils y ont fait merveille, per­dant, sous les balles, une petite centaine d’entre eux. Mais le premier soin de la (p.29) nouvelle municipalité tricolore sera d’ôter leurs fusils à ces plébéiens qui n’ont pas vocation à disposer de pareils outils.        

L’histoire, l’histoire sérieuse, L’histoire historique, comme disait, en souriant, Péguy, n’a pas encore, je crois, assez mis en lumière la place qu’a tenue, dans la Révolution française, et dès le début, la crainte, chez les possédants, d’une menace sur leurs biens. Écoutez, simple­ment, Mme de Staël dans ses Considéra­tions de 1816, son dernier écrit; elle avoue le frisson d’effroi qui l’a secouée, elle et tous les nantis, dès 1789. « Les gens de la classe ouvrière, écrit-elle, encore émue à ce souvenir, s’imaginèrent que le joug de la disparité des fortunes allait ces­ser de peser sur eux. » Et Chateaubriand confirme dans son style à lui : « Les sabots frappaient à la porte des gens à souliers. »

(p.32) Puis va venir l’opération majeure, l’acte solennel, la Déclaration des droits de l’Homme, 26 août 1789. C’est l’honneur de la Constituante, cette déclaration grandiose. Aujourd’hui encore, l’histoire s’y réfère comme à la haute signification humaine de 1789 – oubliant un peu ce que (p.33) le document doit à la déclaration améri­caine qui le précéda de treize ans. Demeure à tout jamais étincelant, rayon­nant, l’article 1 de ce manifeste dans sa calme et pathétique formulation : « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Saluons. Mais l’histoire historique ne saurait se taire sur l’étrange application immédiatement réservée à ce principe, ou à ce dogme, par la Consti­tuante elle-même. Je crains également que l’on n’appelle guère l’attention sur un détail, qui a son prix, dans ces nouvelles Tables de la loi. C’est à la fin, et cela concerne la Propriété. Surgit là un adjectif inédit dans cette acception : la propriété, dit le texte, est inviolable – mais oui, mais bien sûr, entendu ! – et sacrée. Une épi­thète jusqu’alors réservée aux choses de la religion. Les constituants (nous y revien­drons) sont, en grande majorité, des voltairiens ; autrement dit le contraire de ces niais qui ne savent pas distinguer le concret de l’abstrait. Et quoi de plus concret que l’argent ? C’est donc à (p.34) l’argent, à la fortune acquise, à la Pro­priété qu’il convient d’attribuer une qualification suprême bien plutôt qu’aux rêveries et sottises de la superstition.

 

Libres, tous les hommes ? Rectification : les hommes à la peau blanche. Car les Noirs des Antilles françaises demeureront dans la servitude. Le lobby colonial est puissant à l’Assem­blée (La Fayette en fait partie) ; il veille au maintien de l’esclavage, si rentable. Il fau­dra attendre février 1794 et l’initiative de Robespierre au Comité de Salut public pour que la Convention, depuis seize mois pourtant, alors, au pouvoir, s’y résigne. Mais Bonaparte remettra vite en ordre, I sur ce point-là comme sur bien d’autres, les choses importantes. Les deux autres violations du dogme – pour rire – énoncé (p.35) le 26 août 1789 relèvent de cette grande affaire dont on ne dira jamais assez la place capitale qui fut la sienne dans l’aventure politique française, de 1789 à 1799 : la protection des propriétaires, la crainte (et l’horreur) des démunis, des misérables. Un prêtre défroqué, Sieyès, et un marquis éclairé, Condorcet, ont, dès juillet 89, estimé à voix haute que si tous les Français devaient cesser d’être des sujets pour devenir des citoyens, certains citoyens devaient être toutefois plus citoyens que d’autres, lesquels, en fait, ne le seraient plus. (Des citoyens non citoyens, dira très bien Michelet.) Selon ces augures, le droit de vote, la participa­tion aux affaires nationales ne peuvent être consentis à quiconque n’est point, de par son état même, un actionnaire de la Maison France. La possession de quelques biens est nécessaire pour être actif. Silence aux pauvres.        

 

Cette ségrégation s’effectuera selon un cens électoral, fixant les sommes nécessaires pour être électeur et pour être (p.36) éligible. N’est électeur que le citoyen inscrit aux rôles d’imposition pour une somme équivalente, au moins, à trois journées de travail. Pour être éligible, le prix sera de cinquante journées de travail. Seuls sont admis comme électeurs les Français au moins un peu aisés ; seuls peuvent devenir représentants du peuple les citoyens riches. Mesure de simple prudence pour la sauvegarde de la Propriété.

 

Au total, ainsi, sur quelque six millions d’électeurs potentiels, deux millions (soit un tiers) sont proscrits. Telle est l’égalité dans l’interprétation officielle qui lui est désormais donnée. Et d’autre part, l’auto­risation d’avoir entre ses mains des armes de guerre civile ne peut aller – c’est l’évi­dence – qu’aux citoyens qui ont per­sonnellement de l’argent à défendre. Dans la milice bourgeoise (trop bien nommée, mais maladroitement), dite maintenant garde nationale, sont entrés avec élan, pour contraindre le roi à cesser son (p.37) opposition, quantité de patriotes (patriotes, à l’époque, sont les amis de la liberté) mal­heureusement indésirables, c’est-à-dire citoyens passifs. Si le droit de vote leur est interdit, ce n’est pas, on le pense bien, pour qu’ils aient, en compensation, des fusils. Il s’agit donc de donner à la garde nationale, sans brusquerie mais efficacement, son unité, sa cohésion, afin qu’elle puisse devenir ce qu’il faut qu’elle soit : une authentique armée de l’ordre, exclu­sivement composée d’actifs.

 

Une heureuse et première épuration s’obtiendra au moyen du port obligatoire de l’uniforme, un très bel uniforme bleu et rouge dessiné par La Fayette, mais qui coûte quatre-vingts livres. Dépense inconcevable pour l’artisan qui gagne (quand il peut travailler) vingt sols dans sa journée et paie quatorze sols la miche familiale. On s’oriente vers l’interdiction légale des passifs, qui n’a rien d’urgent puisqu’elle s’est accomplie d’elle-même sans que les législateurs interviennent.

 

Robespierre a protesté en articulant (p.38) (c’était sa manie) une de ces vérités qui sont faites pour être non dites : « Ainsi vous voulez diviser la nation en deux classes dont l’une ne sera armée que pour contenir l’autre. » La Fayette paraît bien être l’inventeur d’un terme qui fera for­tune dans le vocabulaire politique fort au- delà de 1789 et particulièrement au siècle suivant : les honnêtes gens, lesquels sont, pour lui, les gens de bien, c’est-à-dire ceux qui ont du bien. Et c’est Robespierre encore qui prétendra lourdement : d’un côté, donc, les honnêtes gens, de l’autre côté la canaille, la populace, les gens de rien.

Mais la Fédération ? La première commémoration de la prise de la Bastille, la grande fête du Champ-de-Mars, 14 juil­let 1790? Les manuels scolaires rédigés par Lavisse (ou par tels de ses obéissants disciples) ont enseigné à des générations de petits Français que la Fédération aurait été, pour les participants de cette journée sublime, la bouleversante et radieuse révélation de l’unité nationale. Et voici, de (p.39) nouveau, Michelet en transe : « Par-dessus les désordres, les craintes, les périls, j’en­tends s’élever, peu à peu, le mot puissant, magnifique, doux à la fois et formidable, qui contiendra tout et calmera tout : frater­nité ! » L’illusion de Michelet couvre l’im­posture des opérateurs. Le cher Michelet, comme s’il ajoutait là un détail pit­toresque, signale que le plus beau moment de la fête fut celui où « quarante mille hommes en armes évoluèrent » au Champ-de-Mars. Sous la comédie frater­nelle, qui donne assez bien le change, le sens vrai de ladite fête est aujourd’hui dénudé. Ce jour-là ont été rassemblées à Paris, arrivant de toutes les provinces, d’innombrables délégations de cette garde nationale qui s’est organisée de toutes parts, dans le même souci qu’à Paris. Ils sont là quarante mille en effet, avec leurs fusils et leurs canons, qui donnent de manière tacite mais intelligible, un aver­tissement aux passifs, lesquels chantent et dansent (sous la pluie, du reste) avec leur entrain de bonnes dupes. Avis (p.40) aux citoyens subalternes que repousse l’égalité et qui n’ont d’autre liberté que de se sou­mettre, passifs, aux décisions des actifs : Voyez les choses comme elles sont ; les fusils, c’est nous qui les possédons ; et nous avons même des canons pour renfor­cer notre toute-puissance.

Et la démonstration foudroyante sera faite, un an après, jour pour jour, ou presque, le 17 juillet 1791, au même endroit, au même Champ-de-Mars. Les passifs se sont avisés de signer en masse une pétition réclamant la déchéance du roi. Provocation de la part de ces réprou­vés ! Qu’ils la paient ! Sous le commande­ment de La Fayette, la garde nationale ouvre le feu. Combien de morts ? Sans doute ne le saurons-nous jamais. Vraisem­blablement une centaine au moins. Que les passifs se le tiennent pour dit, de façon bien claire et définitive : les affaires de l’État ne les concernent pas.

 

(p.43) « Ô guerre sublime ! Guerre pacifique pour fonder la paix universelle ! Ô le grand cœur de la France ! Quelle tendresse pour le monde ! Quelle ardeur de sacrifice ! Et comme tous les biens de la terre pesaient peu en ce moment ! » Vous avez déjà reconnu Michelet, en proie à l’une de ses plus remarquables performances dans l’exaltation et le dithyrambe. Il s’agit de la guerre dont l’Assemblée législative vota la décision, le 20 avril 1792. Et je sais bien que quelques orateurs, Isnard par exemple, Brissot ou Anacharsis Cloots, le richissime baron allemand doté (disait Robespierre) d’une « effervescence philan­thropique » sans limites, ont, dans l’affaire,

(p.44) entonné des hymnes auxquels Michelet fait écho. Mais sans doute convient-il de regarder attentivement comment les choses se sont passées pour aboutir à cette déclaration de guerre, inauguration d’un conflit armé qui dévastera l’Europe et durera vingt-trois ans pour ne s’achever, en fait, qu’au printemps de 1815, à Water­loo.

 

Voyons un peu la réalité de 1792 pour la France. La banqueroute, conjurée en 1789 par la mainmise de l’État sur les biens du clergé, se profile de nouveau. Ces biens ecclésiastiques étaient évalués à quelque trois milliards. Le numéraire se cachait. Les constituants avaient donc lancé, en deux temps, une monnaie de papier, dite assignats, dont la valeur était gagée par les biens de l’Église devenus biens nationaux. Lorsque la Législative succède à la Consti­tuante, le 1er octobre 1791, déjà sont en circulation des assignats pour deux mil­liards ; si la trop facile et trop tentante émission de papier-monnaie continue à ce rythme, c’est bientôt l’entière disparition (p.45) du gage qui se produira, et l’assignat, déjà déprécié au change extérieur, va tomber à zéro.

 

Le problème est sérieux : où trouver, pour l’État, de l’argent sans douleur et ces volumineux subsides qui rendront vigueur au Trésor ? Très vite la solution s’impose à tous les esprits déliés. Si l’Église n’offre plus rien à prendre, restent ces riches voi­sins de Rhénanie et de Belgique, sujets de l’Autriche ou de la Prusse, et dont les terri­toires doivent pouvoir faire l’objet de ponctions fructueuses. Et le 14 décembre 1791, à la tribune de la Législative, Nar­bonne, ministre de la Guerre depuis le 7, déclarera avec le plus tranquille cynisme, que la guerre est indispensable aux finances françaises : « Le sort des créan­ciers de l’État en dépend », dit-il. On ne saurait être plus net dans l’aveu. j

 

(p.47) D’aucuns fabulent, plus ou moins sincèrement, sur l’honneur de la France insulté par l’Électeur de Trêves ou sur le devoir qui incombe à tous les amis du pro­grès, d’écarter l’égoïsme, de répandre par­tout les idées nouvelles qui font la gloire de la France. Derrière ces logorrhées, les réalistes à la Narbonne savourent déjà les razzias qui ranimeront un Trésor exsangue. Quelqu’un cependant, à peu (p.48) près seul de cet avis, Robespierre, s’op­pose, autant qu’il est en lui, et de tous ses efforts, à la guerre. Et il invoque le bon sens. Vous attendez la victoire ? Avec quoi ? La moitié au moins des officiers n’est plus là ; ils ont déserté, émigré ; une armée sans cadres n’est plus une armée. Gare à de cruels mécomptes!

 

 (p.54) Le grand Carnot qui partage avec Cambon l’admiration vénérante de Michelet, adresse aux généraux qui, en Belgique comme en Rhénanie, se couvrent désormais de gloire, les instruc­tions les plus éloquentes : « Prenez tout. Il faut vider le pays. » Ou encore : « Montrez à vos soldats les richesses de l’Allemagne. » Et Carnot veille à ce que soient organi­sées, en Rhénanie, des « agences d’évacua­tion », afin que le brigandage systématique des occupants porte convenablement ses fruits. Si j’insiste sur ces documents trop peu connus, c’est qu’ils sont de deux ans antérieurs au fameux appel adressé, le 10 avril 1796, par le jeune Bonaparte, aux trente mille hommes de son armée d’Ita­lie. Vous vous souvenez ? « Soldats, vous êtes mal chaussés, mal vêtus, mal nour­ris… » mais regardez un peu là-bas, à votre portée, ces riches plaines et ces grandes villes qui vont tomber, si vous savez vous battre, à votre entière disposition. Pas un mot dans cette allocution célèbre, pas un mot sur la patrie et sur la défense natio­nale, un thème qui eût été, du reste, (p.56) impraticable puisque la France était l’as­saillante.

 

(p.56) La mise à sac de l’Italie du Nord permit à Bonaparte, moins d’un mois après son agression, d’expédier déjà au Directoire quelque dix millions en numéraire volé ; tantôt c’est par indemni­tés de guerre qu’il procède, tantôt par le chantage : ou vous me versez tant, ou je lâche sur vous mes bandes ; c’est ainsi (p.57) qu’il extorquera vingt millions au pape, y Là, dans cette merveilleuse campagne d’Italie, prend naissance l’opulente for­tune de la tribu Bonaparte. Puis c’est la Suisse que le Directoire envahit, son prin­cipal objectif étant le trésor de Berne, confisqué dès la ville prise, mais qui déçoit ; on le croyait plus ample (sans doute les Bernois avaient-ils eu le temps d’opérer d’opportunes dissimulations). Vient ensuite l’expédition d’Égypte dont Napoléon, à Sainte-Hélène, avouera à Ber­trand qu’il n’y trouva pas son compte ; il avait cru pouvoir, dira-t-il, ramasser là des trois cents millions. Le profit sera moindre, mais cependant non négli­geable.   

 

Avec Bonaparte premier consul, puis consul à vie, puis changé en Napoléon, la France va se muer en une nation de proie, sans cesse en expansion, annexant à son territoire Hambourg aussi bien que Naples et Königsberg comme Madrid, poussant jusqu’à Moscou ses conquêtes ; préfiguration d’une autre tache noire que (p.58) nous avons vu, en ce siècle même, partant d’Allemagne, s’étendre de Narvik à la Crète et d’Amsterdam à la Volga. Il convient, je crois, de n’oublier point la calme assertion officielle proférée par Napoléon en 1810 à l’adresse de ses sujets : « La guerre est la source de la richesse nationale. » Il veut dire que la guerre telle qu’il la conçoit, infaillible­ment victorieuse grâce à l’écrasante supé­riorité qu’il assure à son artillerie, aboutit, chaque fois, à des traités comportant des clauses financières substantielles, dis­crètement accompagnées d’une clause spéciale concernant sa propre cassette.

 

Rien de cet heureux temps pour la France n’eût été possible, ni même conce­vable, si les pré-Girondins bénis par Louis XVI n’avaient allumé la guerre en Europe le 20 avril 1792. Robespierre avait été l’instigateur d’un décret que les historiens de bonne compagnie, Gaxotte et Bainville, s’accordent à tenir pour imbécile et anti­français : la nation s’était engagée à ne jamais entreprendre une guerre de (p.59) conquête. Quelle sottise ! Quel piteux renoncement à la gloire et aux avantages de la force ! Heureusement que cette niai­serie, les Jacobins de 92, autorisés par le roi, l’ont estimée non avenue : déplaisante incartade utopique d’un esprit brumeux ; stupide enfantillage.

 

(p.118) La République de 1792 mourra en deux temps ; le 9 Thermidor est

une esquisse du 18 Brumaire, un prélude. Bonaparte saura se faire charger, par un puissant groupe bancaire, de l’opération finale. A partir du 10 novembre 1799, plus d’élections. Les Français n’ont plus la parole. Les maires eux-mêmes sont nommés par le Premier Consul. Et dès lors voici la France vam­pire. Sa méthode italienne de 1796, Bonaparte l’appliquera, peu à peu, à l’Europe entière. Un caïd, pour s’enrichir, a besoin d’hommes de main, de tueurs à gages. Pour cet emploi, le gangster corse a réussi le tour de force de se procurer, tout bon­nement, l’ensemble des conscrits français.

 

Jacques Bainville dira du régime de Bonaparte qu’il fut un « trop bref âge d’or. » Jamais, avant de découvrir, grâce à Mathiez, l’extraordinaire épître de Roland – rappelez-vous ! sur les volontaires à expédier le plus loin possible, sous peine d’inconvénients majeurs pour les hon­nêtes gens – jamais je n’ai mieux compris l’immense bienfait dont la bourgeoisie française fut redevable à Vempereur. C’est lui qui, chaque année, grâce à cette (p.10) conscription à laquelle échappent comme ils veulent les fils de familles (voyez Lamartine par exemple, qui eut ses 20 ans en 1810, et son camarade Virieu) enverra les jeunes plébéiens, éventuellement dan­gereux, au loin, au diable, et jusqu’à Mos­cou, pour le repos des gens de bien.

 

Gilbert Trausch, éd., Histoire du Luxembourg, éd. Privat 2002

  

(p.172) (…) Prenons le cas des États de Luxembourg où le Tiers est repré­senté par les délégués de 15 villes, sept du quartier allemand (Luxembourg, Arlon, Diekirch, Echternach, Grevenmacher, Remich et Bitbourg) et huit du quartier francophone (Marche, Laroche, Durbuy, Bastogne, Neufchâteau, Houffalize, Chiny et Virton). Cinq autres cités (Thionville, Marville, Ivoix, Damvillers et Montmédy), toutes francophones à l’exception de Thionville, faisaient partie des États avant leur cession à la France (traité des Pyrénées, 1659). Les États siègent à Luxembourg, situé dans la partie germanophone du duché, et utilisent le français comme langue de communication. Cela implique que les députés des villes allemandes aient une certaine maîtrise du français. À l’époque, le bilinguisme au Luxembourg est du type juxtaposé, seule une petite minorité étant capable de pratiquer le bilinguisme superposé qui caractérise le Luxembourg d’aujourd’hui.

 

Nos connaissances sur les pratiques langagières sous l’Ancien Régime sont très fragmentaires. En extrapolant à partir de la situa­tion du début du XIX’ siècle (1815-1839), où l’on voit des juges du quartier francophone officier dans la capitale sans aucune maîtrise de l’allemand, on peut présumer que les notables wallons étaient moins empressés à apprendre cette langue que leurs collè­gues germanophones le français. Un phénomène analogue s’est produit en Belgique, où les francophones n’ont pas fait beaucoup d’efforts au XIX’ siècle pour apprendre le néerlandais. Une question linguistique naîtra avec ses querelles qui, au xx. siècle, aboutiront à une scission.

 

Essayons-nous à l’histoire conditionnelle (What if… ?) chère aux historiens anglo-saxons, qui aide souvent à mieux comprendre. Le grand-duché créé par le congrès de Vienne en 1815 comportait, comme l’ancien duché, deux quartiers linguistiques. Le traité de Londres (1839) l’a partagé en attribuant à la Belgique la partie francophone, la partie germanophone continuant de former le grand-duché. Imaginons que celui-ci n’ait pas été coupé en deux et qu’il ait créé ses structures d’État avec deux communautés linguistiques. Aurait-il échappé à des querelles linguistiques à la belge ?

 

 

(p.201) La prise de possession

 

Quand, le 20 avril 1792, l’Assemblée législative française déclare la guerre à l’Autriche, elle ouvre la boîte de Pandore : vingt-deux années de troubles et de guerres en Europe. La Révolution française se fait expansionniste en exportant son message de liberté et d’égalité, et n’hésite pas à cette fin à recourir à la violence. Or les populations apprécient rarement les missionnaires armés, et les révolutionnaires français n’échappent pas à cette règle.

 

­(p.203) Les réticences des Luxembourgeois

 

Le clergé sera la principale force d’opposition. Il est vrai que les nouveaux maîtres ont été particulièrement maladroits. Ils abolissent la dîme, mais continuent de l’encaisser au profit de la République. Ils suppriment les couvents et interdisent les processions. Le calendrier républicain n’est pas simplement perçu comme un dérangement, mais comme une mesure de déchristianisation.

Autre handicap pour le nouveau régime : son installation et son fonctionnement sont le fait d’étrangers. Des fourgons de l’armée révo­lutionnaire débarque toute une pléiade de fonctionnaires français, venus pour la plupart chercher fortune dans les territoires conquis. C’est du moins ainsi que les Luxembourgeois les voient. Beaucoup s’enrichissent par l’achat de biens nationaux (biens ecclésiastiques confisqués). De véritables filières se mettent en place. Vincent Légier, qui sera le premier commissaire central des Forêts et se fera élire député du dépar­tement au Conseil législatif à Paris, est originaire de la ville de Provins. Il n’hésite pas à faire venir au Luxembourg ses amis et connaissances.

 

La plupart des fonctionnaires français viennent de la France de l’intérieur et n’ont donc pas les connaissances de l’allemand indispensables à unè bonne administration dans la partie orientale, germanophone, du département des Forêts. Rares sont les Alsaciens embauchés par la nouvelle administration. Tout au long de ces vingt années d’appartenance à la France, on verra à la tête de l’administra­tion centrale des commissaires du Directoire ou des préfets ne maîtrisant pas la langue de la moitié de leurs administrés. Il en ira de même pour une grande partie des juges.

 

Certes, sous l’Ancien Régime, la plupart des notables du quartier wallon (francophone) du duché ne parlaient pas – ou peu – allemand. Mais ils ne s’installaient pas dans la partie germanophone. De plus, ils étaient originaires du duché et n’étaient donc pas considérés comme des étrangers.

 

Les autorités françaises sont bien conscientes du caractère bilingue du département des Forêts, divisé en deux quartiers. En organisant la conquête du Luxembourg, elles s’attendaient à un meilleur accueil de la part des Luxembourgeois francophones. Leur déception est grande. L’emploi des langues ne constitue pas encore une question politique au Luxembourg, pas plus que dans les autres départements belges. Ce n’est qu’avec la montée des nationalismes au XIX- siècle qu’il va devenir un terrain d’affrontement.

(p0.204) L’œuvre révolutionnaire est saluée avec une méfiance qui se mue en hostilité, avant d’être acceptée avec résignation. Seule une partie de la bourgeoisie est prête à « travailler» avec les nouvelles autorités. On n’ose utiliser le terme « collaboration » qui, par ses connotations anachroniques, renvoie à la Seconde Guerre mondiale. Lors de l’invasion allemande, en 1940, l’État et le sentiment national luxem­bourgeois feront de la collaboration avec l’occupant un acte de trahison. Tel n’était pas le cas dans les années 1795-1814.

 

La Constitution directoriale (1795-1799) accorde une large place au système électoral (évidemment censitaire) et soumet au scrutin, outre les fonctions politiques (députés des assemblées législatives), de nombreux postes de l’administration (administrateurs départe­mentaux et cantonaux, juges). Les élections de 1797, 1798 et 1799 voient s’opposer des candidats officiels – républicains français et quelques Luxembourgeois – à un « parti » luxembourgeois. Ce dernier l’emporte haut la main. Les républicains crient au complot et obtiennent des instances parisiennes des mesures faussant le résultat du scrutin. Il est vrai que les Luxembourgeois avaient abordé ces élec­tions avec le slogan: « Point de Français, ni d’origine ni d’opinion. »

 

Dans leur opposition, les Luxembourgeois ne contestent pas la légitimité de leur incorporation à la France. Certes, la loi d’annexion votée par la Convention finissante (ler octobre 1795) est un acte unilatéral, mais, par le traité de Campoformio (17 octobre 1797), le souverain légal, François II, empereur mais aussi duc de Luxembourg, cédait « à perpétuité » les Pays-Bas à la République. À partir de ce moment, le transfert de souveraineté est juridiquement parfait selon les conceptions de l’époque. Le traité de Lunéville (1801) confirmera encore une fois les droits de la France.

 

L’hostilité des Luxembourgeois s’explique de deux façons. En premier lieu, par cette « invasion» d’étrangers qui viennent s’ins­taller chez eux pour rafler les meilleures places, alors que l’Ancien Régime avait laissé l’administration aux gens du pays, à l’exception de quelques rares postes (gouverneur, président du Conseil provin­cial). En second lieu, par la politique religieuse du Directoire. L’introduction formelle de la séparation de l’Église et de l’État pouvait être comprise en France comme un premier pas vers la fin des persécutions religieuses. Toutefois, dans un esprit étroitement anticlérical et bannissant de la vie publique tout signe extérieur du culte (croix, cloches, processions, soutanes, etc.), ce genre de sépa­ration choque les Luxembourgeois. Férue de serments d’allégeance, (p.205) la France révolutionnaire demande aux fonctionnaires et aux clercs de prêter un serment d’attachement à la république et de haine envers la royauté. Si les premiers acceptent sans enthousiasme, le clergé se divise sur la question. A une minorité de jureurs s’oppose une majorité de réfractaires qui, plongeant pour la plupart dans la clan­destinité, font figure de martyrs.

 

La guerre des paysans

 

Les ressentiments s’accumulent, surtout dans les campagnes, plus étroitement sous l’emprise du clergé. L’introduction de la conscription (septembre 1798) dans l’ensemble des départements français, donc aussi dans les départements nouvellement annexés, est l’étincelle qui met le feu aux poudres. Dès la mi-octobre, des troubles éclatent, qui prennent dans les cantons des Ardennesl-Eislek les allures d’un véritable soulèvement (fin octobre 1798).

 

Deux facteurs ont pesé sur le cours des choses. Pour les Luxembourgeois, un service militaire obligatoire et général constitue une innovation. Sous les Habsbourg, le duché de Luxembourg avait, de toutes les principautés des Pays-Bas, fourni le plus grand nombre de volontaires aux régiments wallons, signe de la pauvreté du pays. En des temps difficiles, les autorités procédaient à des levées, restreintes et limi­tées dans le temps, par un tirage au sort. Or, en 1798, les jeunes gens doivent servir loin de la patrie, en Allemagne et en Italie. Dans un pays rural peu développé, l’appel à cinq classes d’âge est une ponction lourde. A cela s’ajoute le lamentable état sanitaire de cette jeunesse : 48,2 % des appelés de l’Eislek (43,6 % de l’ensemble du département) ne répondent pas aux critères de santé fixés par les autorités françaises. En outre, le fait que ces hommes soient obligés de défendre un régime que leurs parents désapprouvent rend la conscription inacceptable.

 

La révolte des cantons du nord des Forêts (Clervaux, Arzfeld et Neufchâteau) et de ceux du sud du département voisin de l’Ourthe (Reuland, Saint-Vith), qui faisaient jadis partie du duché de Luxembourg, peut se déployer librement dans le vide militaire de l’Eislek : on dénombre une brigade de gendarmerie, c’est-à-dire quatre à six hommes, par canton. A son paroxysme, le mouvement insurrectionnel comprend plusieurs milliers de paysans. Sa coordina­tion est faible, sa tactique inexistante, l’armement primitif. En quatre engagements (30 et 31 octobre), à Clervaux, Arzfeld, Amel et Stavelot, les troupes françaises dispersent les paysans, dont plusieurs (p.206) centaines n’en réchappent pas. Ils n’avaient évidemment aucune chance face aux troupes aguerries de la République.

 

Parallèlement à ces événements, des soulèvements, appelés « Boerenkrijk » (guerre des paysans), éclatent pour les mêmes raisons en pays flamand et dans le Brabant wallon. Ils s’y prolongent pendant plusieurs mois, sans plus de chances de succès. Au Luxembourg, la répression est sévère : 78 paysans sont traduits devant un tribunal militaire, qui prononce 35 condamnations à mort. Les communes rebelles sont frappées de lourdes amendes. Le Directoire décrète la déportation de 812 prêtres réfractaires luxembourgeois accusés d’être les instigateurs de la révolte. Si, sur le plan moral, la responsa­bilité du clergé est évidente, les autorités n’ont jamais pu prouver sa participation active.

Le langage populaire a rapidement donné un sobriquet au soulève­ment: Kleppelkrich (guerre des gourdins), allusion à l’armement primitif des insurgés, mais aussi à leurs origines paysannes. La rébellion des paysans luxembourgeois ressemble à un feu de paille : elle dégage une forte chaleur, mais s’affaisse rapidement.

 

Les contemporains ont refoulé de leur mémoire ce qu’ils considéraient comme un épisode douloureux, échec apparent sur toute la ligne.

 

La véritable importance de la guerre des paysans réside dans sa survie. À partir du milieu du XIXe siècle, l’ancien duché de Luxembourg, devenu grand-duché (congrès de Vienne, 1815) et État autonome (traité de Londres, 1839), commence à s’intéresser à son passé: le Kleppelkrich retient particulièrement l’attention des historiens. N’est-il pas l’unique soulèvement de masse de l’histoire du pays? Portés par leur élan patrio­tique, ils transfigurent les révoltes paysannes. Sous leur plume, elles sont présentées non seulement comme un combat pour la foi – et cela corres­pond en partie à la réalité -, mais encore et surtout comme une lutte pour la patrie, ce qui constitue une extrapolation et un anachronisme. Les paysans en colère deviennent des patriotes luttant contre un occu­pant étranger. Le théâtre populaire s’empare du sujet, des monuments sont érigés et, en conséquence, le Kleppelkrich entre dans la mémoire collective du peuple luxembourgeois. Son souvenir est très présent lors de deux grandes commémorations nationales: les centième (1939) et cent cinquantième (1989) anniversaires de l’indépendance. Par leur impact sur l’imaginaire populaire, les soulèvements paysans de 1798 ont servi à construire un sentiment national luxembourgeois.