La vérité sur Napoléon, dictateur raciste, voire antisémite

PLAN GENERAL

 

0 Introduction

1 En France

2 Les campagnes

3 Les colonies

4 En Belgique

5 AprÚs Napoléon

6 Bibliographie

 

 

0 Introduction

0.1 Napoléon, un dictateur raciste, un criminel, un despote

 

0.2 un ĂȘtre dĂ©pravĂ©, mĂ©prisant la femme

sexualité: bisexualité, pédophilie, maladies vénériennes

1 En France

1.0 généralités

 

1.1 le Code Civil

 

1.2 un Ă©tat policier

 

1.3 une théorie des races

 

1.4 le culte

 

1.5 les Juifs

 

1.6 les dĂ©portations: Tziganes, …

 

1.7 la conscription

 

1.8 l’armĂ©e

2 Les campagnes

2.0 sa stratégie militaire

 

2.1 l’Italie

 

2.2 l’Egypte, l’Empire turc

 

2.3 l’Espagne et le Portugal

 

2.4 l’Autriche, la Pologne, l’Allemagne, la Suisse

 

2.5 la Russie

 

2.6 les pillages

 

2.7 avant, pendant et aprĂšs Waterloo

3 Les colonies

3.1 dans les colonies

 

3.2 l’esclavage

4 En Belgique

4.0 vue générale

 

4.1 la collaboration et la résistance (passive et active)

 

4.2 la conscription et les guerres

 

4.3 un camp de concentration

 

4.4 les réquisitions et les pillages

 

4.5 le marasme Ă©conomique, la mauvaise gestion et l’endettement

 

4.6 un Ă©tat policier, la censure et l’injustice

 

4.7 la lutte contre le néerlandais et le wallon

 

4.8 Ă  Waterloo et aprĂšs Waterloo

5 AprÚs Napoléon

5.1 Hitler et Mussolini, émules de Napoléon

 

5.2 le mensonge: le culte napolĂ©onien: rĂ©cupĂ©ration politique (extrĂȘme-droite, …), Ă©conomique et culturelle >

 

5.3 l’opposition au mensonge, au culte napolĂ©onien >

 

> 5.2 le mensonge: le culte napolĂ©onien: rĂ©cupĂ©ration politique (extrĂȘme-droite, …), Ă©conomique et culturelle

 

5.2.0 le mensonge: le culte napoléonien

fanatisme & révisionnisme

rĂ©cupĂ©ration politique (extrĂȘme-droite, …), Ă©conomique et culturelle

5.2.1 art

 

5.2.1.2 littérature révisionniste

5.2.1.3 peinture révisionniste

5.2.1.4 sculpture révisionniste

5.2.2 patrimoine monumental révisionniste

 

5.2.3 médias

 

5.2.3.1 presse révisionniste

5.2.3.2 film révisionniste

5.2.3.3 articles révisionnistes

5.2.4 mouvements culturels révisionnistes

 

5.2.5 foroms révisionnistes

 

5.2.6 correspondance

 

5.2.7 tourisme révisionniste

 

5.2.8 reconstitutions révisionnistes

 

5.2.9 marches révisionnistes

en Entre-Sambre-et-Meuse:

hypocrisie & dérives

5.2.9.1 médias:

presse rĂ©visionniste; films (vidĂ©os,…) rĂ©visionnistes

articles révisionnistes

 

5.2.9.2 manifestations révisionnistes

irrespect 14-18 & 40-45

5.2.9.3 commémorations  révisionnistes

5.2.9.4 embrigadement des jeunes

5.2.9.5 drapeaux

5.2.9.6 musique

5.2.9.7 symboles révisionnistes

5.2.9.8 patrimoine monumental révisionniste

5.2.9.9 participation

Ă  des carnavals; Ă  des meetings politiques

5.2.9.10 sites révisionnistes

5.2.9.11 agressions  physiques &  verbales

 

> 5.3 l’opposition au mensonge, au culte napolĂ©onien

 

5.3.1 analyses

 

5.3.2 médias

 

5.3.3 manifestations et patrimoine

 

5.3.3.0 parodies

5.3.3.1 commémorations

5.3.3.2 folklore

5.3.3.3 art

5.3.3.4 musées et monuments

5.3.3.5 divers

5.3.4 le vécu

 

5.3.4.1 correspondance

5.3.4.2 justice

5.3.5 actions à méditer

 

5.3.5.1 les symboles du nazisme enlevés

5.3.5.2 les symboles du fascisme toujours en place

5.3.5.3 les symboles du communisme enlevés

5.3.5.4 les symboles du franquisme enlevés

5.3.5.5 les symboles d’une dictature enlevĂ©s ailleurs

5.3.5.6 un symbole de l’antisĂ©mitisme enlevĂ© en Belgique ?

5.3.5.7 Ă  quand l’enlĂšvement des symboles rappelant la dictature napolĂ©onienne?

 

6 Bibliographie

les livres conseillés

 

0 Introduction

0.1 Napoléon, un dictateur raciste, un criminel, un despote

 

0.2 un ĂȘtre dĂ©pravĂ©, mĂ©prisant la femme

sexualité: bisexualité, pédophilie, maladies vénériennes

Le philosophe Erasme

Des admirateurs inconditionnels de Napoléon à ceux d'Adolf Hitler...

L'Ă©cole (francophone) nous a bien menti

(Johan Viroux, in: DH, 19/06/2015)

Napoléon, un dictateur raciste et criminel

En hommage Ă  mes inspirateurs, fidĂšles Ă  la Belgique, qui ont bien compris le danger de dĂ©filer en uniforme du 1er Empire dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, prĂ©fĂ©rant l’uniforme belge ou celui du “2e Empire”: Philippe Maudoux (Florennes), Claude Mouchet (MorialmĂ©), mon oncle Henri DuchĂąteau (Le Roux, qui dĂ©testait me voir, adolescent, ‘tambourer’ en 1er Empire dans son village) (tous trois anciens prisonniers de guerre), Roger Viroux (mon pĂšre), Jean-Claude Rousseau (Biesme), FĂ©lix et Marcel Lechat, Fernand FiĂ©vet (BiesmerĂ©e), Louis (Boni) Wolf (Haut-Vent), mes professeurs de tambour, et Albert Gosset (Mettet), mon professeur de fifre.

 

 Claude Ribbe (historien français), in: Le crime de Napoléon, éd. Privé 2005

 (p.23) Il est temps d’avertir ceux qui, pour les grandes occasions, aiment Ă  s’affubler du bonnet de grognard, qu’il va leur falloir Ă  prĂ©sent assumer leurs inavouables prĂ©dĂ©cesseurs.

 

Jean Baudrillard (sociologue français), in: La société de consommation, ses mythes, ses structures, Folio, 1970

(p.147) Le NĂ©o — ou la rĂ©surrection anachronique.

Comme Marx le disait de NapolĂ©on III : il arrive que les mĂȘmes Ă©vĂ©nements se produisent deux fois dans l’histoire : la premiĂšre, ils ont une portĂ©e historique rĂ©elle, la seconde, ils n’en sont que l’Ă©vocation carica­turale, l’avatar grotesque — vivant d’une rĂ©fĂ©rence lĂ©gendaire. Ainsi la consommation culturelle peut ĂȘtre dĂ©finie comme le temps et le lieu de la rĂ©surrection cari­caturale, de l’Ă©vocation parodique de ce qui n’est dĂ©jĂ  plus — de ce qui est « consommĂ© » au sens premier du terme (achevĂ© et rĂ©volu). Ces touristes qui partent en car dans le Grand Nord refaire les gestes de la ruĂ©e vers l’or, Ă  qui on loue une batte et une tunique esquimaude pour faire couleur locale, ces gens-lĂ  consomment: ils consomment sous forme rituelle ce qui fut Ă©vĂ©nement historique, rĂ©actualisĂ© de force comme lĂ©gende. En histoire, ce processus s’appelle restauration : c’est un processus de dĂ©nĂ©gation de l’histoire et de rĂ©surrection fixiste des modĂšles antĂ©rieurs.

 

Konrad Lorenz (biologiste autrichien, Prix Nobel de mĂ©decine), in: L’agression / Une histoire naturelle du mal, Champs Sciences, 1983

(p.228) ECCE HOMO

Ce sont la dĂ©raison et la dĂ©raisonnable nature humaine qui font que deux nations entrent en compĂ©tition, bien qu’aucune nĂ©cessitĂ© Ă©conomique ne les y oblige; ce sont elles qui amĂšnent deux partis poli­tiques ou deux religions aux programmes Ă©tonnamment similaires Ă  se combattre avec acharnement, et un Alexandre ou un NapolĂ©on Ă  sacrifier des millions de vies humaines, en essayant d’unir le monde sous leur sceptre. On nous a appris Ă  respecter certains personnages qui ont agi d’une façon aussi absurde, et mĂȘme Ă  les consi­dĂ©rer comme de « grands » hommes. Nous sommes habi­tuĂ©s Ă  nous soumettre Ă  la sagesse politique de nos diri­geants et tous ces phĂ©nomĂšnes nous sont tellement familiers que la plupart d’entre nous ne se rendent absolument (p.229) pas compte combien le comportement des masses humaines, au cours de l’histoire, est stupide, rĂ©pugnant et indĂ©sirable. (…)

 

Comme Hegel l’a dit :

« Ce que nous enseignent l’expĂ©rience et l’histoire, c’est que ni le peuple ni les gouvernements n’ont jamais appris quoi que ce soit par l’histoire, ou agi selon des principes, dĂ©duits de l’histoire. »

 

 Seward Desmond, in: Napoleon and Hitler, 1988

(p.9) (…) undeniably there are resemblances too; their rise – from obscurity, their military domination over Europe, their tyranny and contempt for human life, their megalomania and inability to compromise, their hubris. No one can ever be really sure that a nuclear war or an economic collapse will not occur, creating just the sort of chaos from which their like might emerge again. An examination of the two men’s careers and a pinpointing of the qualities they share may provide a means of identifying future ‘saviours’, as well as casting fresh light on both, and especially upon Hitler.

 

 “NapolĂ©on, bien que mort, garde un service de presse bien organisĂ©â€

 Julos Beaucarne

 

 Lafont, in: Alain de Benoist, Vu de droite, Anthologie critique des idées contemporaines, 1977, éd. Copernic, p.506

 « Quand un folklore devient spectacle, c’est que la tradition est morte.»

 

Lors d’une confĂ©rence Ă  Namur donnĂ©e par un admirateur inconditionnel de NapolĂ©on, le professeur CĂ©dric Istasse, une rescapĂ©e de 40-45, guide au MusĂ©e Rops, m’a fĂ©licitĂ© pour mon courage  (!?) lors d’une mise au point en public concernant l’antisĂ©mitisme avĂ©rĂ© de NapolĂ©on et encouragĂ© Ă  contacter des responsables de sa communautĂ© Ă  ce sujet.

 

Lionel Jospin, Le mal napoléonien, éd. du Seuil, 2014

(p.7) Il y a longtemps que la place prise par NapolĂ©on Bonaparte dans l’imaginaire national m’intrigue. Long­temps que je m’interroge sur la gloire qui s’attache Ă  son nom. Longtemps que je suis frappĂ© par la marque qu’il a laissĂ©e dans notre histoire. C’est ce qui m’a incitĂ© Ă  Ă©crire ce livre.

 

0.1 Napoléon, un dictateur raciste, un criminel, un despote

Annie Jourdan, Mythes et légendes de Napoléon, éd. Privat, 2004

(p.123) Jacques Godechot, grand spĂ©cialiste de l’histoire de la RĂ©volution française, aborde le sujet sous un autre angle. Il passe en revue les diverses fonctions exercĂ©es par NapolĂ©on avant de conclure sur les erreurs commi­ses en chaque domaine. GĂ©nie militaire, NapolĂ©on? Certes, mais un gĂ©nie incomplet qui ne sut innover en matiĂšre de stratĂ©gies et de techni­ques militaires. Grand politique? Sans doute, mais il fit l’erreur de vouloir rallier l’aristocratie, au lieu de rester au centre gauche; de mĂȘme, il conclut le Concordat sans parvenir Ă  sĂ©duire pour autant le clergĂ© rĂ©fractaire. En Ă©conomie, mĂȘme reproche. NapolĂ©on n’a rien compris de l’immense rĂ©volution qui s’accomplissait dans les domaines industriel et commercial. Du point de vue social, il n’a pas non plus prĂ©vu la for­mation du prolĂ©tariat ouvrier, ni la naissance d’une sociĂ©tĂ© industrielle. C’Ă©tait lĂ , il est vrai, beaucoup lui demander, d’autant que la France des annĂ©es 1800 n’Ă©tait pas Ă  l’avant-garde dans ces domaines. Plus encore que ses prĂ©dĂ©cesseurs universitaires, Godechot perçoit en NapolĂ©on un homme du passĂ© et dĂ©nonce l’imperfection de son gĂ©nie, en vue d’anĂ©antir une mythologie.

 

Christian Bazin (7506 Paris), Sa gloire a coûté cher à la France,  Le Figaro 11/12/2003

 

La gloire de NapolĂ©on a coĂ»tĂ© trop cher, beaucoup trop cher Ă  la France pour que l’on pense Ă  gar­der son sang-froid. La responsabi­litĂ© des annĂ©es 1789 Ă  1815, dont celles du Consulat et de l’Empire, dans le dĂ©clin de la France Ă  partir du XIXe siĂšcle est certaine. Pre­miĂšre puissance europĂ©enne, voire mondiale, au XVIIIe siĂšcle, la France passe derriĂšre l’Angleterre, pre­miĂšre puissance du XIXe siĂšcle. Elle paie ce recul par 2 millions de morts des guerres de la RĂ©volution et surtout de l’Empire, sur une population de 27 millions, propor­tion beaucoup plus forte que la sai­gnĂ©e de 14/18. Elle le paie par sa stagnation Ă©conomique, indivi­duelle et financiĂšre en face de la croissance rapide de sa rivale. Pour­quoi cĂ©lĂ©brer tant de victoires fameuses dans toute l’Europe quand, hĂ©las, Trafalgar et Waterloo en annulent le rĂ©sultat .

 

Claude Ribbe, Le crime de Napoléon, éd. Privé 2005

 

(p.200) En tant que premier dictateur raciste de l’histoire, NapolĂ©on a sa part de responsabilitĂ©, non seulement pour tous les crimes coloniaux ultĂ©rieurement commis par la France, mais aussi pour tous ceux du nazisme qui s’est, Ă  l’Ă©vidence, inspirĂ© de l’Empereur comme d’un modĂšle.

 

(p.201) Au nom de ces hĂ©ritiers de tous les martyres, res­tituer aux descendants des victimes de NapolĂ©on la vĂ©ritĂ© qui leur revient, et qu’on leur refuse depuis deux siĂšcles, c’est une maniĂšre de contribuer Ă  en finir un jour avec le flĂ©au du racisme dont NapolĂ©on fut incontestablement, avec Hitler, l’un des plus ardents et des plus coupables propagateurs.

 

(p.12) NapolĂ©on, hĂ©las, est bel et bien un criminel. Et de la pire espĂšce encore, car le crime n’est pas mince. Il est contre l’humanitĂ© et c’est un triple crime. Qu’on ne se mĂ©prenne pas, il ne s’agit pas d’un rĂ©quisitoire contre les mĂ©faits d’un homme dĂ©jĂ  controversĂ© sur bien assez de points : le nombre de morts laissĂ©s sur les champs de bataille, les crimes de guerre systĂ©matiquement commis lors des cam­pagnes, les assassinats, l’enrichissement personnel. Des auteurs, des artistes — et non des moindres, parfois : TolstoĂŻ, Goya — ont dĂ©jĂ  ouvert ce chemin.

Le crime dont je parle est trĂšs prĂ©cisĂ©ment celui commis Ă  partir de 1802 contre les Africains et les populations d’origine africaine dĂ©portĂ©s, mis en escla­vage et massacrĂ©s dans les colonies françaises. Napo­lĂ©on y a en effet restaurĂ© l’esclavage et la traite que la RĂ©volution avait dĂ©clarĂ©s hors la loi huit ans plus tĂŽt. Et comme la rĂ©sistance des HaĂŻtiens, aprĂšs la lutte hĂ©roĂŻque des GuadeloupĂ©ens, l’a mis dans l’impossibilitĂ© d’appliquer son programme dans la principale de ces colonies, celle de Saint-Domingue, il y a perpĂ©trĂ© des massacres dont le caractĂšre gĂ©no-cidaire, comme on le verra, non seulement ne peut ĂȘtre mis en doute, mais prĂ©figure de maniĂšre Ă©vidente – notamment par les mĂ©thodes employĂ©es – la poli­tique d’extermination engagĂ©e contre les juifs et les tsiganes durant la Seconde Guerre mondiale. On sait (p.13) qu’en 1945 les statuts du tribunal militaire interna­tional de Nuremberg ont clairement qualifiĂ© de crime contre l’humanitĂ© la rĂ©duction en esclavage ou la dĂ©portation des populations civiles et que le concept de gĂ©nocide, forme limite du crime, a Ă©tĂ© utilisĂ© pour dĂ©signer l’extermination programmĂ©e d’un groupe humain. Mais le caractĂšre imprescriptible de l’escla­vage et de la traite Ă©tait dĂ©jĂ  perçu depuis longtemps. DĂšs 1778, un magistrat breton, ThĂ©ophile Laennec, le pĂšre du cĂ©lĂšbre mĂ©decin, n’hĂ©sitait pas, dans un rĂ©quisitoire courageux, Ă  dĂ©noncer ce trafic honteux « contre lequel l’humanitĂ© rĂ©clamera dans tous les temps ses droits imprescriptibles ».

Dans le cas de NapolĂ©on, en reprenant la dĂ©finition de Nuremberg, il s’agit donc bien d’un triple crime puisque le gĂ©nocide vient s’ajouter Ă  la mise en escla­vage et Ă  la dĂ©portation. Le crime est si impar­donnable qu’il a provoquĂ© plus de deux siĂšcles de mensonge. Car les faits sont bien connus des histo­riens, mais volontairement passĂ©s sous silence : peur de dire la vĂ©ritĂ© ou pire, approbation. Ni la mise en esclavage et la dĂ©portation de citoyens français, ni la mise en esclavage et la dĂ©portation d’Africains, ni le gĂ©nocide engagĂ© contre la population haĂŻtienne ne sont en effet explicitement Ă©voquĂ©s dans les livres, dans les manuels d’histoire, dans les Ɠuvres audio­visuelles, dans les expositions ni dans les spectacles consacrĂ©s Ă  NapolĂ©on. Et si, d’aventure, le rĂ©tablis­sement de l’esclavage est mentionnĂ©, il n’est jamais (p.14) dit que les personnes visĂ©es Ă©taient des citoyens fran­çais. Quant au gĂ©nocide commis par NapolĂ©on en HaĂŻti, c’est un tabou absolu.

 

(p.15) L’idolĂątrie bonapartiste atteint naturellement son apogĂ©e avec la dictature de NapolĂ©on III.

MalgrĂ© l’avĂšnement de la RĂ©publique, le pays ne s’est pas relevĂ© de cette maladie. Aujourd’hui des fondations et associations continuent Ă  Ɠuvrer, avec le soutien de l’UniversitĂ©, des fonds publics et de la tĂ©lĂ©vision d’État, pour perpĂ©tuer le glorieux souvenir de l’homme qui a rĂ©tabli l’esclavage en France. Les sociĂ©tĂ©s privĂ©es ne sont pas en reste. C’est ainsi que le legs de Martial Lapeyre, le roi du bois « exotique », permet de lancer en 1987 la fondation NapolĂ©on qui s’installe dans le somptueux hĂŽtel particulier du mĂ©cĂšne. La fondation NapolĂ©on est trĂšs active pour perpĂ©tuer la mĂ©moire de son hĂ©ros. Mais les livres et les spectacles auxquels elle attribue des prix ne parlent jamais de crime. Et le mot esclavage y est gĂ©nĂ©ralement banni.

 

(p.16) Le bois Ă©tait l’une des principales richesses d’HaĂŻti. Aujourd’hui, il n’y reste plus un arbre.

Comme tout Français, j’ai Ă©tĂ© Ă©levĂ© dans le culte de l’empereur et, dans ce cursus, le dĂ©ficit des exac­tions impossibles Ă  dissimuler Ă©tait mis en balance avec le profit des institutions dont il aurait dotĂ© la France. On prĂ©tendait que, aprĂšs la pĂ©riode troublĂ©e de la RĂ©volution, il aurait permis au pays de se consolider. Et ne cite-t-on pas encore, dans tous les manuels d’histoire, comme l’une des pĂ©riodes les plus heureuses, l’annĂ©e 1802, celle de la « paix ». Qui ne se souvient de cette image d’Épinal, illustrant les livres de classe et reprĂ©sentant le Premier consul qui remet l’Ă©pĂ©e au fourreau, avec, pour toile de fond, le bon peuple laissant Ă©clater sa joie de voir cesser enfin les troubles ? Ainsi chacun est-il persuadĂ© que 1802 fut pacifique, alors que, cette annĂ©e-lĂ , il y eut une guerre atroce, une folie gĂ©nocidaire sans prĂ©cé­dent ; alors que, cette annĂ©e-lĂ , deux cent cinquante mille Français furent remis en esclavage par la force. Leurs descendants reprĂ©sentent aujourd’hui une part qu’on pourrait estimer Ă  trois ou quatre pour cent de la population de la France, ce qui n’est pas nĂ©gli­geable. Mais il est convenu de ne pas en parler. De ne parler ni des descendants, ni de leurs ancĂȘtres. Leur histoire est, en effet, l’un des plus grands non-dits français. Comme celle du peuple d’HaĂŻti qui souffre encore dans sa chair pour avoir osĂ© rĂ©sister (p.17) au rĂ©tablissement de l’esclavage, triompher et pro­clamer son indĂ©pendance. En 1802, HaĂŻti, c’Ă©tait une partie de la France qu’on appelait Saint-Domingue.

 

(p.23) L’esclavage et la traite sont des crimes contre l’humanitĂ©, donc imprescriptibles. Mais pourquoi s’en prendre Ă  NapolĂ©on, qui n’a peut-ĂȘtre fait que rĂ©tablir l’Ă©tat des choses sans rien inventer ? C’est vrai, d’autres pourraient payer, sinon Ă  sa place, du moins avec lui. NapolĂ©on, on aurait presque pu l’oublier si, au fur et Ă  mesure que le racisme est banalisĂ© par l’Ă©volution des techniques de commu­nication ou de propagande, on ne voyait Ă©trange­ment renaĂźtre une ferveur bonapartiste qui coĂŻncide exactement avec l’engouement pour l’extrĂȘme droite et l’envolĂ©e de ses scores Ă©lectoraux.

La fascination des fascistes pour le dictateur fran­çais n’est pas nouvelle. Il est temps d’avertir ceux qui, pour les grandes occasions, aiment Ă  s’affubler du bonnet de grognard, qu’il va leur falloir Ă  prĂ©sent assumer leurs inavouables prĂ©dĂ©cesseurs. Car les deux plus grands admirateurs de NapolĂ©on furent Adolf Hitler et Benito Mussolini, dont personne ne saurait ignorer qu’ils firent du racisme, plus qu’une doc­trine, un programme.

 

(p.24) Benito Mussolini s’est distinguĂ© en inspirant Il Campo di Maggio, Le champ de mai, une piĂšce de thĂ©Ăątre Ă  la gloire de NapolĂ©on. Hitler l’a fait tra­duire en allemand sous le titre Les Cent Jours et reprĂ©senter avec tout le faste qui convenait. C’est en fĂ©vrier 1932, au cours de la premiĂšre, une grand-messe nazie s’il en fut, qu’il aborde la sƓur de Nietzsche en allant lui porter une gerbe de rosĂ©s rouges dans sa loge. La piĂšce est si convaincante, sans doute, qu’Hitler, en 1934, coproduira avec l’Italie une adaptation cinĂ©matographique, toujours sous le titre Ă ’Hundert Tage (Les Cent Jours], rĂ©alisĂ©e par Franz Wenzler, cinĂ©aste nazi travaillant en col­laboration avec Goebbels. Mussolini lui-mĂȘme va participer Ă  la mise en scĂšne de la version italienne, dont son propre fils est le producteur. Il Campo di Maggio, d’aprĂšs Mussolini, glorification du fascisme oĂč NapolĂ©on est explicitement comparĂ© au Duce, a d’ailleurs Ă©tĂ© projetĂ© Ă  Ajaccio en grande pompe, le 24 juin 2004, lors du premier salon du livre napo­lĂ©onien, organisĂ© dans le cadre du bicentenaire du Sacre !

Quelques jours aprĂšs avoir mis la France hors de combat — pas la France hĂ©roĂŻco-fasciste de NapolĂ©on qu’il admirait, mais la France rĂ©publicaine, parle­mentaire et « nĂ©grifiĂ©e » qu’il mĂ©prisait — Hitler quitte discrĂštement la Belgique et se pose au Bourget au petit matin d’un bel Ă©tĂ©. Le but de ce voyage ? Visiter Paris, dit-on. Certes, il passe Ă  l’OpĂ©ra et se (p.25) promĂšne sur l’esplanade du TrocadĂ©ro, accompagnĂ© de l’architecte Albert Speer, adepte de l’esclavage des juifs, et du sculpteur nazi Arno Brecker. La photo du sinistre moustachu en touriste est cĂ©lĂšbre. En rĂ©alitĂ©, Hitler va rĂ©aliser un rĂȘve : s’incliner devant la tombe de son maĂźtre, celui qui a remis les « nĂšgres » Ă  leur place, c’est-Ă -dire dans les fers, le hĂ©ros qui a livrĂ© aux chiens ceux qui rĂ©sistaient et qui a fermĂ© les frontiĂšres Ă  ceux qui Ă©taient libres, l’homme glorieux qui a entrepris l’extermination des rĂ©calcitrants en les gazant. En un mot, le prĂ©curseur qui, pour la premiĂšre fois sans doute dans l’histoire de l’humanitĂ©, s’est posĂ© rationnellement la question de savoir comment Ă©liminer en un minimum de temps, avec un minimum de frais et un minimum de personnel un maximum de personnes dĂ©clarĂ©es scientifiquement infĂ©rieures.

 

Sans le prĂ©cĂ©dent de NapolĂ©on, pas de lois de Nuremberg. Hitler le sait. Il sait ce qu’il fera plus tard des juifs, qui, selon lui, descendraient des « nĂšgres » et se serviraient de ces derniers pour cor­rompre le « sang aryen » qu’il faut Ă  tout prix pré­server du mĂ©lange. Car « jamais homme un peu instruit n’a avancĂ© que les espĂšces non mĂ©langĂ©es dĂ©gĂ©nĂ©rassent », disait dĂ©jĂ  Voltaire, le plus virulent antisĂ©mite et nĂ©grophobe de la littĂ©rature euro­pĂ©enne. Hitler, qui l’a lu (ou en a perçu les Ă©chos Ă  travers ses vulgarisateurs, les thĂ©oriciens du racisme français) fait de ce prĂ©jugĂ© une vĂ©ritĂ© historique :

(p.26) « L’histoire Ă©tablit avec une effroyable Ă©vidence que, lorsque l’Aryen a mĂ©langĂ© son sang avec celui des peuples infĂ©rieurs, le rĂ©sultat de ce mĂ©tissage a Ă©tĂ© la ruine du peuple civilisateur.l »

 

C’est pourquoi, ce 28 juin 1940, le FĂŒhrer endosse sa tenue de parade et, tout de blanc vĂȘtu — un sym­bole qui en dit long —, il va s’incliner, en surplomb, sur la tombe de l’empereur, l’incompris qui a eu le courage d’instaurer un racisme d’État. Il rend hom­mage Ă  NapolĂ©on, digne lecteur de Voltaire, et va s’appuyer sur son exemple pour appeler Ă  la purifi­cation ce pays rendu dĂ©cadent par les Rassenmischer, car « si l’Ă©volution de la France se prolongeait encore trois cents ans dans son style actuel, les derniers restes du sang franc disparaĂźtraient dans l’État mulĂątre africano-europĂ©en qui est en train de se constituer ». Pour ceux qui n’auraient pas compris ce message pourtant explicite, Hitler fait rapatrier de SchĂŽnbrunn, quelques mois plus tard, les cendres de l’Aiglon. La dĂ©pouille du fils du criminel franchit Ă  son tour la grille des Invalides, portĂ©e par des nazis casquĂ©s. Image vraiment inoubliable du culte napo­lĂ©onien. Le FĂŒhrer sera imitĂ© par des dizaines de milliers de soldats de la Wehrmacht qui viendront en pĂšlerinage saluer le premier dictateur raciste de tous les temps, au point qu’il faudra installer un faux (p.26) plancher de peur que les bottes nazies n’usent le marbre des Invalides, ce qu’attestĂ©, photos Ă  l’appui, Jean Éparvier, dans un ouvrage paru Ă  la LibĂ©ration (À Paris sous la botte des nazis).

Le fait est que Hitler savait l’histoire de France mieux que beaucoup de Français. La preuve : ordre sera donnĂ© de faire disparaĂźtre la seule statue de « nĂšgre » qu’on ait jamais vue parader sur une place publique parisienne, celle du gĂ©nĂ©ral Dumas, hĂ©ros de la RĂ©volution nĂ© esclave en HaĂŻti et premier des­cendant d’Africains Ă  devenir gĂ©nĂ©ral de l’armĂ©e fran­çaise. (
)

 

(p.29) Oui, Dumas est entrĂ© au PanthĂ©on sans qu’on daigne rendre Ă  son pĂšre l’Ă©clatant hommage qu’il mĂ©ritait pourtant. Sauf au SĂ©nat, mais bien Ă  l’abri des camĂ©ras de la tĂ©lĂ©vision d’État, puisque les Fran­çais, disait-on, n’Ă©taient « pas prĂȘts ». Au gĂ©nĂ©ral Dumas, qui a risquĂ© soixante fois sa vie pour la France, la RĂ©publique a refusĂ© – malgrĂ© ma demande — la LĂ©gion d’honneur Ă  titre posthume. Il est vrai que la LĂ©gion d’honneur a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e par NapolĂ©on la veille du rĂ©tablissement de l’esclavage et que, en bonne logique, la CinquiĂšme RĂ©publique, dont la Constitution, en son article 1er, affirme solen­nellement la pertinence de la notion absurde de « race humaine », ne saurait dĂ©corer un gĂ©nĂ©ral nĂšgre nĂ© esclave, fĂ»t-il mort depuis deux cents ans. D’ail­leurs, les gardiens du temple napolĂ©onien ont eu soin d’effacer sa mĂ©moire. À lire, par exemple, la plupart des ouvrages consacrĂ©s Ă  l’expĂ©dition d’Egypte, on peut sĂ©rieusement se demander si le gĂ©nĂ©ral Dumas en a vraiment fait partie et s’il Ă©tait bien le comman­dant en chef de la cavalerie d’Orient. Si, par chance, on le cite, pas question d’Ă©voquer ses origines.

 

(p.35) MĂȘme s’il a fallu attendre le 27 juillet 1793 pour la suppression des primes d’encouragement versĂ©es par la Nation Ă  la traite nĂ©griĂšre, le trafic en direction des Antilles françaises et de la Guyane est officiel­lement interrompu, pour le plus grand dĂ©sespoir des « nĂ©gociants » et armateurs des ports de France. Ce qui n’empĂȘche pas, en 1799, le nĂ©grier Jean-François Landolphe, l’ancien commandant du PĂ©rou, parti en 1785 de Rochefort pour le BĂ©nin et qui arrive au Cap avec quatre-vingt-onze captifs vivants sur trois cent treize embarquĂ©s, de se reconvertir en explora­teur et d’expĂ©dier de force dans une « plantation nationale » de Guyane, en qualitĂ© de « libres », quelque trois cents esclaves africains capturĂ©s sur un navire nĂ©grier anglais. Ce sont sans doute ces exploits qui lui valent de donner son nom Ă  une rue d’Auxonne (Yonne) oĂč NapolĂ©on, lorsqu’il y Ă©tait en garnison, Ă©crivait que ses futurs sujets Ă©taient le « peuple le plus hideux qui ait jamais existĂ© ». Lan­dolphe ! Juste un cas parmi tant d’autres de nĂ©grier honorĂ© de nos jours par les Français « bien-pensants ».

 

(p.36) Quand on sait que les historiens les plus optimistes admettent le chiffre de cinq Afri­cains tuĂ©s pour un esclave dĂ©barquĂ©, on imagine combien lourd est le bilan. En cent cinquante ans, rien que pour la France, prĂšs d’un million deux cent mille esclaves et six millions de morts !

 

(p.45) Tout dĂ©montre que l’esclavage est capital dans la pensĂ©e Ă©conomique et gĂ©opolitique de NapolĂ©on. Il fait donc nĂ©cessairement partie du programme qu’il s’est fixĂ© et qu’il va appliquer peu Ă  peu avec mĂ©thode, en gĂ©omĂštre, au fur et Ă  mesure que les circonstances le lui permettront. Sa volontĂ© de faire la paix avec l’Angleterre est principalement motivĂ©e

 

(p.48) Tout commence donc dĂšs le coup d’État. Peu de jours aprĂšs, Bonaparte songe Ă  faire arrĂȘter LĂ©ger Sonthonax, un rĂ©publicain considĂ©rĂ© comme l’insti­gateur de la libertĂ© des esclaves. Mais il doit se raviser face Ă  l’indignation gĂ©nĂ©rale que cette mesure pour­rait dĂ©clencher. BientĂŽt, la presse aura la museliĂšre : l’arrĂȘtĂ© du 17 janvier 1800 supprimera soixante des soixante-treize journaux parisiens.

 

(p.51) En attendant le moment favorable pour frapper le grand coup dont il rĂȘve, NapolĂ©on s’entoure mĂ©tho­diquement des rĂ©actionnaires les plus notoirement liĂ©s Ă  l’Ancien RĂ©gime et de tous les nostalgiques du Code noir qu’il peut trouver.

(p.52) Sous la protection discrĂšte du Premier consul, le gĂ©nĂ©ral Narcisse Baudry des LoziĂšres est chargĂ© d’organiser un vĂ©ritable bureau de propagande au ministĂšre des Colonies, en association avec l’« historiographe » Moreau de Saint-MĂ©ry. (p.53) C’est sans doute alors que Baudry des LoziĂšres a tout le loisir d’entreprendre la rĂ©daction d’un chef-d’Ɠuvre de la pensĂ©e prĂ©-nazie, Les Égarements du nigrophilisme, qui sera publiĂ© le moment venu et habilement dĂ©diĂ© Ă  JosĂ©phine, pour ne pas trop compromettre le grand homme. Au mĂȘme moment paraĂźt une traduction française du Voyage de Mungo Park, le cĂ©lĂšbre explo­rateur esclavagiste, pour rĂ©pandre l’idĂ©e que les trois quarts des Africains sont, de toute façon, dĂ©jĂ  esclaves dans leur pays et que, donc, le passage aux AmĂ©riques n’aggrave en rien leur sort. Au contraire. Un vieil argument dĂ©jĂ  utilisĂ© par Voltaire et que certains « historiographes » français du XXIe siĂšcle, hĂ©las, n’hĂ©siteront pas Ă  reprendre Ă  leur tour dans le mĂȘme sens.

 

De son cĂŽtĂ©, le nĂ©grier BĂ©lu dĂ©die Ă  Bonaparte Des colonies et de la traite des nĂšgres, dans lequel il s’efforce de dĂ©montrer que, pour compenser les fati­gues du corps, le « repos de l’esprit » des esclaves rend souvent leur condition « Ă©gale en bonheur Ă  celle du maĂźtre ». C’est en quelque sorte une prĂ©fi­guration de ce travail forcĂ© « libĂ©rateur » qui deviendra le slogan inscrit au fronton des camps d’extermination.

 

(p.55) Aucun doute, donc : NapolĂ©on, au moment oĂč il s’empare du pouvoir, est bien un esclavagiste convaincu. Mais il est Ă©galement raciste. Raciste jus­qu’Ă  l’aliĂ©nation. On connaĂźt sa haine des juifs, que la RĂ©volution vient tout juste d’Ă©manciper. À leur propos, le modĂšle de Hitler n’hĂ©site pas Ă  dĂ©clarer que c’est « une nation Ă  part, dont la secte ne se mĂȘle Ă  aucune autre », une « race qui semble avoir Ă©tĂ© seule exemptĂ©e de la rĂ©demption ». Il trĂ©pigne : « Le mal que font les juifs ne vient pas des indi­vidus, mais de la constitution mĂȘme de ce peuple. Ce sont des chenilles, des sauterelles qui ravagent la France !1 » II explique clairement sa politique judĂ©o-

 

  1. Propos tenus devant Mathieu-Louis Mole le 7 mai 1806 et citĂ©s notamment par Hubert de Noailles dans Le Comte Mole, sa vie, ses mĂ©moires, Paris, 1922-1930. Sur l’antisĂ©mitisme de NapolĂ©on, voir aussi Philippe Bourdrel, Histoire des juifi de France, Paris, 1974.

 

phobe (p.56) Ă  son frĂšre JĂ©rĂŽme : « J’ai entrepris l’Ɠuvre de corriger les juifs, mais je n’ai pas cherchĂ© Ă  en attirer de nouveaux dans mes États. Loin de lĂ , j’ai Ă©vitĂ© de faire rien de ce qui peut montrer de l’estime aux plus misĂ©rables des hommes. »

Voulant « porter remĂšde au mal auquel beaucoup d’entre eux se livrent », NapolĂ©on multiplie en effet les mesures discriminatoires Ă  l’encontre des juifs, n’hĂ©sitant pas Ă  effacer les dettes dont ils sont crĂ©an­ciers ou Ă  les Ă©carter du commerce pour les ruiner et mĂȘme Ă  leur interdire tout ou partie du territoire. AntisĂ©mite notoire, comme Voltaire, NapolĂ©on est naturellement aussi un violent nĂ©grophobe. Car l’un ne va jamais sans l’autre.

 

(p.99) (
) ‘aujourd’hui, bien des Français prĂ©fĂšrent mettre en cause les subalternes du Consulat plutĂŽt que leur chef’. Pour les politiques, c’est aussi un compromis commode: il est plus facile de dĂ©baptiser la rue Richepance, comme l’a fait le maire de Paris en 2001, que la rue Bonaparte. NapolĂ©on a toujours pensĂ© Ă  sa lĂ©gende. Jamais d’Ă©crit pour ordonner l’ina­vouable. Toujours de l’implicite. Hitler n’oubliera pas la leçon.

 

(p.102) Un arrĂȘtĂ© consulaire rĂ©tablit le 16 juillet 1802 l’esclavage Ă  la Guadeloupe.

 

(p.104) Avec NapolĂ©on, le racisme aidant, on va beaucoup plus loin que sous l’Ancien RĂ©gime. L’Ă©tat civil des esclaves sera tenu Ă  part, pour retirer toute mĂ©moire aux anciens citoyens français devenus, par le caprice d’un petit aventurier raciste, de vulgaires bĂȘtes de somme. On verra dĂ©sormais des enfants vendus sans leur mĂšre, ce que l’article 47 du Code noir interdisait pourtant de la maniĂšre la plus formelle. Ainsi Ă  Basse-Terre, le 19 dĂ©cembre 1806, la petite RosĂ©, « ĂągĂ©e d’environ six ans », fille de Praxelle, « mar­ronne depuis longtemps », sera-t-elle, en application du systĂšme infernal mis en place par le tyran, publi­quement proposĂ©e comme « Ă©pave » par le directeur des Domaines « au plus offrant et dernier enchĂ©ris­seur ».

 

(p.110) NapolĂ©on, aprĂšs avoir personnellement rĂ©digĂ© le scĂ©nario politico-militaire de la campagne de Saint-Domingue, l’expose longuement dans des instruc­tions Ă©crites. Mais les ordres les plus importants, Leclerc les reçoit verbalement : non seulement il devra rĂ©tablir l’esclavage coĂ»te que coĂ»te, mais il lui faudra aussi exterminer les citoyens « noirs », dont NapolĂ©on pense — non sans justesse — qu’aprĂšs huit ans de libertĂ© ils ne pourront ĂȘtre remis en esclavage sans mobiliser des troupes considĂ©rables pour les sur­veiller, ce qui sera impossible Ă  terme, notamment Ă  cause de la fiĂšvre jaune qui frappe sĂ©lectivement les nouveaux venus. Mieux vaut donc abattre ce (p.111) « cheptel » contaminĂ© par le virus de la libertĂ© et lui substituer de nouvelles tĂȘtes saines importĂ©es d’Afrique et prĂȘtes Ă  ĂȘtre dressĂ©es comme il convient. Le plan du rĂ©tablissement de l’esclavage en HaĂŻti passe ainsi par le massacre d’une bonne partie de la population. Quelques centaines de milliers de morts bientĂŽt remplacĂ©s par cinq cent mille Africains. Leclerc, convaincu par NapolĂ©on qu’il va trouver lĂ  une « belle occasion de [s’] enrichir », accepte ces ordres dĂ©ments le 24 octobre 1801.

 

(p.122) (St-Domingue) C’est devant l’un de ces forts, Ă  VertiĂšres, qu’une des plus grandes batailles de l’his­toire va se livrer, le 18 novembre 1803. La particu­laritĂ© de cette bataille, c’est qu’officiellement, en France, elle n’a jamais existĂ©. Aucun livre consacrĂ© Ă  NapolĂ©on ne la mentionne. Et pour cause : son existence est incompatible avec la thĂšse de la fiĂšvre jaune qui, pour les propagandistes de NapolĂ©on, expliquerait seule la dĂ©bĂącle de Saint-Domingue.

 

(p.124) Non seulement la plus belle (sic) colonie du monde est perdue, aprĂšs plus d’un siĂšcle de domination fran­çaise, non seulement pour la premiĂšre fois dans l’his­toire de l’humanitĂ© une lutte d’esclaves, commencĂ©e presque Ă  mains nues en 1791, conduit Ă  l’indĂ©pen­dance d’un peuple, mais une grande nation colonia­liste et esclavagiste essuie sa premiĂšre dĂ©faite.

(p.125) Cependant, la bataille de VertiĂšres Ă©tant niĂ©e par l’historiographie française, aucune leçon n’en sera tirĂ©e pour l’avenir. Un siĂšcle et demi aprĂšs, l’aveu­glement raciste entraĂźnera d’autres capitulations : Ă  DiĂȘn Bien Phu, en AlgĂ©rie. La dĂ©faite de VertiĂšres n’est que la dĂ©faite d’une certaine France : celle qui s’est opposĂ©e, et continue encore parfois de le faire, aux principes de la RĂ©volution. Ces principes, la nation haĂŻtienne, en payant le prix du sang, les a rendus universels. Car, aprĂšs VertiĂšres, qui, hormis NapolĂ©on et ses admirateurs, oserait soutenir que tous les hommes, fussent-ils noirs de peau, ne nais­sent et ne demeurent pas libres et Ă©gaux en droits ? L’armĂ©e napolĂ©onienne, elle aussi, connaĂźt sa pre­miĂšre grande dĂ©route. Et la plus humiliante de toutes. NapolĂ©on est battu par des « nĂšgres ». Des soixante mille hommes envoyĂ©s Ă  Saint-Domingue par le tyran raciste, il en reviendra tout juste quel­ques centaines, aprĂšs huit ans de captivitĂ©, et dans quel Ă©tat ! (
)

 

Les sectateurs racistes de NapolĂ©on ne pardonne­ront jamais Ă  l’État d’HaĂŻti ce cinglant affront. Pen­dant deux cents ans, cette mĂ©morable dĂ©bĂącle sera occultĂ©e. De nos jours encore, de prĂ©tendus « historiens » (p.126) Ă©voquent la fiĂšvre jaune et la malchance. En France, aucun livre ne dit la vĂ©ritĂ©, qui est pour­tant bien simple : Bonaparte voulait rĂ©tablir l’escla­vage et une nation tout entiĂšre s’est levĂ©e contre lui, Ă©crasant l’armĂ©e de la honte.

 

(p.127) Le rĂ©tablissement de l’esclavage Ă  la Guadeloupe et la tentative de rĂ©tablissement en HaĂŻti se sont accompagnĂ©s d’actes d’une barbarie inouĂŻe, perpĂ©trĂ©s selon les instructions de NapolĂ©on ou avec son approbation. À l’Ă©poque, on a peu d’Ă©quivalents dans l’histoire de France, et, peut-ĂȘtre, dans l’histoire tout court, d’une pareille sauvagerie.

En Guadeloupe, pendant les trois semaines de rĂ©sistance, Richepance et son complice Gobert ne font pas de prisonniers. Ils fusillent hommes, femmes et enfants sur leur passage. Le 25 mai 1802, lors de la prise du fort de Baimbridge oĂč s’est retranchĂ© Ignace, ils exĂ©cutent immĂ©diatement prĂšs de sept cents patriotes. Des deux cent cinquante qui se sont rendus, on en fusillera cent sur la place de la Victoire. Cent cinquante autres sur la plage de Fouillole.

 

(p.128) Appliquant une technique qui sera reprise pendant la guerre d’AlgĂ©rie, les troupes esclavagistes recensent tous les cultivateurs absents sur les habitations et, quelle que soit la raison de cette absence, les dĂ©cla­rent « fellaghas ». Dans chaque commune, des esca­drons de la mort sont constituĂ©s pour traquer les rĂ©sistants. Comme on le fait lors des battues aux nuisibles, une somme d’argent est prĂ©vue pour (p.129) chaque tĂȘte de « nĂšgre » rapportĂ©e par les miliciens. Les rĂ©sistants sont  immĂ©diatement fusillĂ©s ou pendus.

Comme la fiĂšvre jaune fait des ravages parmi le corps expĂ©ditionnaire, on va jusqu’Ă  accuser les infir­miers « noirs » ou « de couleur » de l’hĂŽpital de Pointe-Ă -Pitre d’ĂȘtre responsables de la maladie. Les infirmiers, sous l’accusation d’« empoisonnement », sont tous passĂ©s par les armes.

 

La fĂ©rocitĂ© de la rĂ©pression occasionne un nouveau soulĂšvement Ă  Sainte-Anne, dans la nuit du 6 au 7 octobre 1802, aussitĂŽt Ă©crasĂ©. C’est l’occasion, pour Lacrosse, de constituer sur place un troisiĂšme tribunal spĂ©cial prĂ©sidĂ© par le chef de bataillon Louis Arnauld, un crĂ©ole de la Martinique, assistĂ© de l’impitoyable commandant Danthouars. La question n’est plus de savoir si les prĂ©venus seront condamnĂ©s, ni quelle peine leur sera appliquĂ©e, mais quel sup­plice leur sera infligĂ© pour les tuer. Le 29 octobre 1802, Lacrosse s’en explique Ă  Arnauld. Le mode d’exĂ©cution choisi « doit donner aux malinten­tionnĂ©s l’exemple le plus terrible. Vous penserez donc comme moi, Citoyen, que le supplice de la potence n’expiant pas assez le crime de ceux des assassins que la loi condamne Ă  la peine de mort, ils doivent ĂȘtre rompus vifs et expirer sur la roue. […] Les geĂŽles de Pointe-Ă -Pitre et du Moule sont dĂ©jĂ  encombrĂ©es : il faut les dĂ©blayer le plus tĂŽt possible. »

 

(p.130) Arnauld va donc « dĂ©blayer » en toute hĂąte. On pend, on rompt, on Ă©trangle, on brĂ»le. On imagine mĂȘme une autre forme de mise Ă  mort dont la cruautĂ© laisse perplexe. Le patient est introduit dans une Ă©troite cage de fer et placĂ© Ă  cheval au-dessus d’une lame affilĂ©e, tranchante comme un rasoir. En face de lui, une bouteille d’eau et un pain qu’il ne peut pas atteindre. Ses pieds reposent sur des Ă©triers. Tant qu’il le peut, il se tient en suspension. Le condamnĂ© est ficelĂ© d’une maniĂšre telle qu’il ne puisse tomber que sur le rasoir, ce qui ne manque pas d’arriver lorsque, aprĂšs quelques heures de pri­vation de nourriture et de sommeil, ses jambes tĂ©ta­nisĂ©es finissent par flancher. La premiĂšre entaille n’est pas fatale. Il est prĂ©vu que le prisonnier se relĂšve et s’y reprenne Ă  plusieurs fois pour se couper en deux. Cet instrument atroce est destinĂ© Ă  occasionner jusqu’Ă  quarante-huit heures de tourments.

 

(p.131) AprĂšs une annĂ©e de gĂ©nocide ininterrompu, Bona­parte envoie un nouveau reprĂ©sentant, le gĂ©nĂ©ral Augustin Ernouf, pour promulguer enfin, le 14 mai 1803, l’arrĂȘtĂ© consulaire restaurant officiellement le Code noir Ă  la Guadeloupe. Mais Ernouf s’aperçoit que les coureurs des bois rĂ©sistent toujours. La veille de la proclamation du rĂ©tablissement de l’esclavage, il a lancĂ© une proposition d’amnistie, qui ne reçoit qu’un accueil mĂ©prisant. Le 3 septembre, il retient alors avec enthousiasme une suggestion sanguinaire du commissaire du gouvernement de Basse-Terre : « La mesure que vous me proposez, citoyen commis­saire, de faire brĂ»ler, en prĂ©sence des ateliers, les brigands qui ont refusĂ© de se rendre Ă  l’amnistie que je leur avais accordĂ©e et qui seraient arrĂȘtĂ©s, est excel­lente ! En consĂ©quence, je vous autorise Ă  faire exé­cuter prĂ©vĂŽtalement ceux qui tomberaient en votre pouvoir. » Deux mois plus tard, Ernouf recommande par Ă©crit au commandant des Chasseurs des bois de pratiquer l’holocauste sans jugement prĂ©alable : « Je (p.132) vous donne l’ordre formel de ne rien envoyer au tribunal spĂ©cial, mais de faire brĂ»ler sur les lieux les coupables qui seront arrĂȘtĂ©s. »

 

En HaĂŻti, comme en Guadeloupe, les troupes de l’expĂ©dition se dispensent de faire des prisonniers : « SitĂŽt qu’il en tombe Ă  notre pouvoir, nous les fusil­lons de suite », note dans ses Carnets d’Ă©tapes le ser­gent Philippe Beaudoin. Ces pratiques ne se sont jamais dĂ©menties. Ainsi, dans la nuit du 2 au 3 jan­vier 1803, Beaudoin monte Ă  l’assaut du fort de Port-de-Paix. « Nous le prĂźmes en moins d’une demi-heure, se souvient-il, et nous passĂąmes au fil de l’Ă©pĂ©e environ six cents hommes dans le fort. » Six cents « nĂšgres » de moins ! Simple routine.

La torture est monnaie courante. Le viol aussi, on s’en doute : « II y a de jolies femmes et point diffi­ciles », remarque le mĂȘme sous-officier. Mais c’est Ă  partir de septembre 1802 que Leclerc, voyant que le rĂ©tablissement de l’esclavage est impossible, envi­sage sĂ©rieusement d’appliquer les instructions gĂ©no-cidaires qui lui ont Ă©tĂ© donnĂ©es. Il commence par pratiquer une rĂ©pression dont la violence s’intensifie graduellement.

 

(p.135) Au mois de septembre, Leclerc donne l’ordre Ă  Jean-Jacques Dessalines, chef de la quatriĂšme brigade coloniale, de faire Ă©gorger trois cents prisonniers. (
)

(p.136) Le 17 septembre, Leclerc fait savoir qu’il n’a rien oubliĂ© des ordres secrets qui ont Ă©tĂ© donnĂ©s un an plus tĂŽt et qu’il n’hĂ©sitera pas Ă  les exĂ©cuter jusqu’au bout. « J’aurai Ă  faire une guerre d’extermination », se rĂ©signe-t-il.

Dans sa derniĂšre lettre, datĂ©e du 7 octobre 1802, Leclerc rĂ©pĂšte de maniĂšre incantatoire les instruc­tions nĂ©grophobes qui lui ont Ă©tĂ© donnĂ©es aux Tui­leries : « II faut dĂ©truire tous les nĂšgres de la montagne, hommes et femmes, ne garder que les enfants au-dessous de douze ans, dĂ©truire la moitiĂ© de ceux de la plaine et ne plus laisser dans la colonie un seul homme de couleur qui ait portĂ© l’Ă©paulette. » Joli programme qui suppose quelques centaines de milliers de morts. Bonaparte l’approuve entiĂšrement. « Croyez que je sens vivement les services que vous avez rendus, rĂ©pond-il depuis Saint-Cloud, et votre gloire sera entiĂšrement consolidĂ©e lorsque, par le rĂ©sultat de votre seconde campagne, vous aurez rendu la tranquillitĂ© Ă  cette belle et vaste colonie, qui est l’objet de la sollicitude et des espĂ©rances de tout notre commerce ! » Leclerc a le feu vert, s’il en (p.137) Ă©tait besoin, et le carnage s’intensifie. À Saint-Marc, le gĂ©nĂ©ral Pierre Quantin fait exĂ©cuter des centaines de « brigands ». Le lendemain, l’amoncellement de cadavres est tel que les habitants n’arrivent plus Ă  ouvrir leurs portes.

 

De l’exĂ©cution des rĂ©sistants, Leclerc passe bientĂŽt au gĂ©nocide proprement dit : la « destruction » de tous les « nĂšgres » de la montagne et de la moitiĂ© de ceux de la plaine, comme il l’a annoncĂ©. Il ne s’agit plus maintenant de tuer des ennemis, mais d’exterminer une population en seule considĂ©ration de sa couleur de peau.

Le capitaine gĂ©nĂ©ral commence par se dĂ©barrasser d’une partie de ses propres troupes, le 16 octobre 1802. « Pour ne pas trouver les noirs sur son chemin, note un chroniqueur, Leclerc en fit transporter un millier Ă  bord de navires ancrĂ©s dans le port ; lorsque la bataille commença et qu’il se vit en danger, il donna l’ordre de les noyer. Ils furent massacrĂ©s par les marins qui les jetĂšrent par-dessus bord. »

 

(p.139) (
) dĂšs le dĂ©but de l’offensive des rebelles, Leclerc fait monter Ă  bord des bateaux toutes les troupes « de couleur » dont il dispose. En fait, ces hommes, rĂ©partis sur les vaisseaux, sont enfermĂ©s dans les cales. Pour les tuer, on va utiliser une mĂ©thode tout Ă  fait inĂ©dite : les gaz. Comme on le fait pour les fĂ»ts des vignerons, les cales des bateaux sont rĂ©guliĂšrement dĂ©sinfectĂ©es en faisant brĂ»ler des mĂšches dont la combustion dĂ©gage du dioxyde de soufre. L’inhalation de ce gaz Ă  haute dose est mor­telle, ce qui a l’avantage de tuer les rats. Plus tard, de la mĂȘme maniĂšre, le Zyklon B sera utilisĂ© comme pesticide dans les navires avant de servir dans les camps de la mort. Le procĂ©dĂ© est particuliĂšrement cruel car le dioxyde de soufre, se transformant en acide sulfurique au contact de la moindre surface humide, notamment les yeux, occasionne des brû­lures atroces dans une cale remplie d’eau.

 

Une fois le forfait accompli, les corps inanimĂ©s sont remontĂ©s sur le pont et les marins s’en dĂ©bar­rassent en leur attachant autour du cou des sacs remplis de sable. Une telle opĂ©ration ne s’improvise pas. On peut imaginer le temps qu’il faut pour rem­plir et hisser Ă  bord plus de mille sacs et laisser aĂ©rer les cales mortifĂšres avant de pouvoir y pĂ©nĂ©trer sans risque.

 

(p.140) Sur la rade, FrĂ©minville note la prĂ©sence des vais­seaux Le Duguay-Trouin, L’Hannibalet Le Swiftsure, des frĂ©gates La PrĂ©cieuse, L’Infatigable et La Pour­suivante, ainsi que de quelques corvettes et bĂątiments de la marine marchande. Il nous certifie que les blancs « noyaient impitoyablement les noirs, sans distinction d’Ăąge et de sexe ». Il ne s’agit plus seu­lement de troupes coloniales, mais de civils, puisque Rochambeau, poursuivant l’opĂ©ration commencĂ©e par Leclerc et ordonnĂ©e par Bonaparte, « avait conçu l’absurde et horrible projet d’anĂ©antir toute la popu­lation noire de l’Ăźle. C’est pourquoi il faisait mettre Ă  mort, sans exception, tous les nĂšgres, mĂȘme ceux qui n’Ă©taient aucunement fauteurs de l’insurrection. Ainsi, poursuit FrĂ©minville, il fĂźt conduire en rade, Ă  bord du vaisseau Swiftsure, une grande partie de la garnison nĂšgre de Fort-Dauphin qui Ă©tait restĂ©e fidĂšle Ă  la France et avait Ă©tĂ© ramenĂ©e au Cap, lors de l’Ă©vacuation de ce fort, par le major-gĂ©nĂ©ral Pamphile Lacroix. » Cette fois, le tĂ©moignage de ce dernier met en cause le commandant en chef de l’expĂ©dition et, partant, son commanditaire : « Les (p.141) premiĂšres paroles que me dit le gĂ©nĂ©ral Leclerc en m’accueillant, Ă©crit Lacroix, firent saigner mon cƓur : “GĂ©nĂ©ral, qu’avez-vous fait ? me dit-il. Vous arrivez avec une population de couleur quatre fois plus nombreuse que les dĂ©tachements europĂ©ens que vous me ramenez.” » Si le cƓur de Lacroix saigne, c’est parce qu’il sait bien que cette population « de couleur » va ĂȘtre aussitĂŽt sacrifiĂ©e. « La nuit suivante, tĂ©moigne FrĂ©minville, [toute la garnison fut noyĂ©e], sans autre forme de procĂšs, par l’Ă©quipage [du Swift-sure] qui, sans hĂ©siter, se prĂȘta Ă  cette horrible exé­cution. Des contingents de noirs furent rĂ©partis Ă  bord de nos diffĂ©rents vaisseaux, mouillĂ©s en rade. Le gĂ©nĂ©ral […] donna l’ordre positif Ă  leurs capitaines de noyer ces malheureux aprĂšs leur avoir attachĂ© au cou un sac rempli de sable. Cet ordre abominable fut accompagnĂ© d’une mesure de disgrĂące pour tous les contrevenants. Il faut le dire, Ă  leur honte, tous s’y soumirent. Sauf le capitaine Willaumez, commandant la frĂ©gate La Poursuivante. Il rĂ©pondit fiĂšrement : “Les officiers de la Marine française ne sont pas des bourreaux. Je n’obĂ©irai pas !” »

 

« Les noyades, continue FrĂ©minville, se faisaient dans la rade mĂȘme. La mer se couvrit de cadavres en putrĂ©faction. TantĂŽt, les sacs de sable, attachĂ©s au cou des noyĂ©s, avaient cĂ©dĂ© ; tantĂŽt, le lien qui les amarrait s’Ă©tait pourri ou rompu. Alors les corps remontaient Ă  la surface. C’Ă©tait un hideux spec­tacle. » Lorsque le jeune cadet quitte son bateau pour (p.142) aller en ville, c’est une scĂšne de cauchemar. « Ces promenades, se souvient-il, dĂ©butaient pour nous par l’horrible et inĂ©vitable vision des cadavres de nĂšgres que nous trouvions sur notre route, entre notre vais­seau et le quai de dĂ©barquement. Souvent, le briga­dier de notre canot Ă©tait obligĂ© de les Ă©carter, Ă  coups de gaffe. Autrement, nous les aurions coupĂ©s en deux. » La rade du Cap Ă©tant submergĂ©e de cadavres, Latouche-TrĂ©ville demande que l’immersion des vic­times se fasse plus discrĂštement : au large et de nuit. « La crainte d’un redoublement d’Ă©pidĂ©mie et l’arrivĂ©e au Cap de l’amiral Latouche, qui s’indigna du mĂ©tier de bourreau ainsi infligĂ© Ă  des officiers français, firent changer le mode d’exĂ©cution. Il fut dĂ©cidĂ© que les noyades auraient lieu dĂ©sormais hors de la rade. On entassait les victimes Ă  bord de la goĂ©lette de l’infĂąme Tombarel qui allait, au-delĂ  des passes, jeter sa cargaison humaine. Ainsi, nous eĂ»mes l’explication de la rĂ©ponse qu’il fit Ă  la sentinelle du fort Picolet : “Je m’en vais mettre de la morue Ă  la trempe !” En rĂ©alitĂ©, il allait noyer des nĂšgres. »

 

(p.143) Dans son Histoire d’HaĂŻti (1848), l’historien Thomas Madiou confirme l’utilisation des cales des navires pour anĂ©antir la population de l’Ăźle. « Dans la grande rade du Port-au-Prince et dans celle du Cap, Ă©crit-il, les navires de guerre Ă©taient devenus des prisons flottantes oĂč Ă©taient Ă©touffĂ©s, dans les cales, des noirs et des hommes de couleur. » Victor Schoelcher lui-mĂȘme, dans sa Vie de Toussaint Lou-verture (1889), se dĂ©clare informĂ© de ces techniques d’extermination nouvelles qui allaient, hĂ©las, ĂȘtre dĂ©veloppĂ©es au XXe siĂšcle par Hitler pour se dĂ©bar­rasser de la population juive. « On inventa, assure-t-il Ă  son tour, des prisons flottantes appelĂ©es Ă©touffoirs (p.143) dans lesquelles, aprĂšs avoir enfermĂ© des nĂšgres et des mulĂątres Ă  fond de cale, on les asphyxiait en y faisant brĂ»ler du soufre. »

 

Dans les Souvenirs d’un amiral, publiĂ©s en 1872, un autre tĂ©moin oculaire, Jurien de La GraviĂšre, Ă  l’Ă©poque commandant de La Franchise, donne moins de dĂ©tails. Mais il Ă©voque cette Ă©poque avec un dĂ©sen­chantement qui en dit long : « Je saurais le dissimuler, regrette-t-il, la guerre de Saint-Domingue restera une des plus tristes pages de notre histoire […]. Je vou­drais n’avoir jamais Ă©tĂ© tĂ©moin des atroces repré­sailles par lesquelles, dans le cours de ces deux annĂ©es, on se crut autorisĂ© Ă  rĂ©pondre […] aux tra­hisons rĂ©pĂ©tĂ©es des rebelles. GrĂące Ă  Dieu, je ne suis pas le seul officier de marine qui, au cours de ces dĂ©plorables Ă©vĂ©nements, ait mieux aimĂ© braver les lois de la discipline que manquer aux lois de l’huma­nitĂ©. » Jurien cite Latouche-TrĂ©ville, le responsable naval de l’expĂ©dition, qui, reprenant la politique dĂ©finie par le Premier consul, dĂ©clare sans ambages en fĂ©vrier 1803 que le terme de cette guerre doit ĂȘtre « la destruction des nĂšgres ». Et le tĂ©moin sou­pire : « Faut-il s’Ă©tonner que cet affreux programme ait pu trouver de nombreux adhĂ©rents ? »

 

(p.147) AprĂšs la mort de Leclerc, le gĂ©nocide continue de plus belle. NapolĂ©on est servi par un exĂ©cuteur qu’il a lui-mĂȘme dĂ©signĂ© comme successeur de Leclerc dans ses instructions de l’automne 1802. Ayant Ă©tudiĂ© chaque dossier avec soin, on peut penser qu’il savait Ă  qui il avait affaire. Donatien de Rochambeau et son adjoint, Louis de Noailles, sont deux vĂ©ritables bouchers dont la barbarie dĂ©passe tout ce qu’on peut imaginer. Pour faire des comparaisons avec ce qui est connu au XIXe siĂšcle, l’historien Madiou est embarrassĂ©. Il ne trouve que le prince Vlad l’Empa-leur, alias Dracula. Aujourd’hui il pourrait aussi se rĂ©fĂ©rer Ă  la division SS Das Reich et aux bourreaux des camps de la mort.

 

Tous les ports sont Ă  prĂ©sent affectĂ©s aux gazages et aux noyades. AprĂšs Le Cap et Port-au-Prince, « les bĂątiments de guerre en station dans la rade des Cayes se remplissaient aussi d’indigĂšnes destinĂ©s Ă  ĂȘtre noyĂ©s ». C’est aux Cayes que vont tristement s’illus­trer le colonel Jacques Berger, dit « le Loup-cervier », assistĂ© de Kerpoisson, le lieutenant du port. Rivali­sant d’inhumanitĂ© avec les marins, parmi lesquels Tombarel, l’ancien commandant du Gerfaut, se distingue (p.148) particuliĂšrement, d’autres criminels vont affir­mer leur vocation de bourreaux et de tortionnaires : le gĂ©nĂ©ral Pierre Boyer, dit « le Cruel », assistĂ© de l’adjudant-commandant AndrĂ© Maillard, pour ne citer qu’eux.

En 1825, l’annĂ©e oĂč la France reconnaĂźt enfin, moyennant finances, la libertĂ© des HaĂŻtiens, Antoine MĂ©trai, dans son Histoire de l’expĂ©dition des Français Ă  Saint-Domingue, rĂ©vĂšle l’existence de charniers. « Rochambeau, dit-il, fit mourir, au Cap cinq cents prisonniers. On avait creusĂ©, sur le lieu de l’exĂ©cu­tion, un grand fossĂ© pour leur servir de sĂ©pulture, de sorte que ces malheureux, qu’on faisait pĂ©rir par les armes, assistaient, pour ainsi dire vivants, Ă  leurs propres funĂ©railles. »

Antoine MĂ©trai confirme, lui aussi, l’utilisation des chambres Ă  gaz : « On variait nĂ©anmoins les exĂ©cu­tions. TantĂŽt on leur tranchait la tĂȘte, tantĂŽt un boulet mis Ă  leur pied les entraĂźnait au fond de l’abĂźme des eaux, tantĂŽt ils Ă©taient Ă©touffĂ©s dans les navires par la vapeur du soufre. Lorsque la nuit ser­vait de voile Ă  ces attentats, ceux qui se promenaient le long du rivage entendaient le bruit monotone des cadavres qu’on jetait Ă  la mer. » La folie gĂ©nocidaire est gĂ©nĂ©rale. «Au Cap, au Fort-Dauphin, au Port-de-Paix, Ă  Saint-Marc, au Port-au-Prince et sur tous les rivages, tĂ©moigne MĂ©trai, ce n’est plus que fouets, croix, gibets, bĂ»chers, soldats, colons, vaisseaux et matelots occupĂ©s Ă  tuer, Ă©touffer ou noyer des crĂ©atures (p.149) humaines, dont le seul crime Ă©tait de ne pas vouloir rentrer dans les fers. »

 

TĂ©moin oculaire, puisque membre de l’expĂ©dition partie de l’Ăźle d’Aix Ă  bord de La Vertu, Juste Chan-latte, dans son Histoire de la. catastrophe de Saint-Domingue, publiĂ©e Ă  Paris en 1824 par un ancien marin, Jean-Baptiste Bouvet de CressĂ©, rapporte qu’« au lieu des bateaux Ă  soupape, on en inventa d’une autre espĂšce, oĂč les victimes des deux sexes, entassĂ©es les unes sur les autres, expiraient Ă©touffĂ©es par les vapeurs du soufre » et qu’on enveloppait « des enfants dans des sacs oĂč, aprĂšs avoir Ă©tĂ© poignardĂ©s, ils Ă©taient jetĂ©s Ă  la mer ». Selon ce mĂȘme tĂ©moin, les dĂ©lĂ©guĂ©s au gĂ©nocide rationalisent peu Ă  peu leurs techniques, jugeant les « moyens de destruction » prĂ©cĂ©demment utilisĂ©s « d’une exĂ©cution trop lente et trop coĂ»teuse ». S’ils avaient pu « Ă  l’aide d’une machine pneumatique, intercepter en un seul instant la respiration de tous les [indigĂšnes], ils 1′[eussent] trĂšs certainement exĂ©cutĂ© ».

 

En 1814, le colonel Malenfant, Ă©voquant lui aussi ces « crimes atroces » dans son ouvrage Des colonies et particuliĂšrement celle de Saint-Domingue, n’hĂ©site pas Ă  s’Ă©crier : « Quelle honte pour l’humanitĂ© et pour B… ! »

Non seulement on va gazer et noyer Ă  la chaĂźne, non seulement on va optimiser les mĂ©thodes, mais on va y prendre plaisir. Des formules convenues et goguenardes sont utilisĂ©es. Aux « nĂšgres » et « gens (p.150) de couleur », on fait subir le « coup de filet national » (la noyade collective), quand on ne leur fait pas manger une « salade de chanvre » (la pendaison), qu’on ne les « opĂšre pas chaudement » (le supplice du feu) ou qu’on ne leur « lave pas la figure avec du plomb » (la fusillade). Car ils ont tous la figure sale, n’est-ce pas !

 

Mais pour ajouter une nouvelle teinte Ă  cette palette macabre pourtant dĂ©jĂ  assez variĂ©e, Louis de Noailles va chercher Ă  Cuba, au mois de mars 1803, quelque six cents dogues avec l’intention de ne les nourrir que d’indigĂšnes. Le ministre de la Marine en est informĂ© par une lettre de l’amiral Latouche-TrĂ©ville du 9 mars. Les bĂȘtes et leurs nouveaux maß­tres dĂ©filent en triomphe au Cap. Renouant avec la tradition des sĂ©vices imposĂ©s aux premiers chrĂ©tiens, Rochambeau a fait construire un cirque Ă  l’entrĂ©e du palais national oĂč il rĂ©side. Un poteau est destinĂ© aux suppliciĂ©s. Des gradins munis de confortables banquettes sont dressĂ©s pour les spectateurs « blancs ». Pour inaugurer ce spectacle d’un nouveau genre, le gĂ©nĂ©ral Boyer livre un de ses jeunes domestiques auquel il n’a Ă  reprocher que sa couleur de peau. On lĂąche les chiens affamĂ©s. L’assistance applaudit. Cependant, moins cruels que certains bipĂšdes, les dogues se contentent de flairer leur victime. Boyer bondit et, tirant son sabre, il Ă©ventre le jeune homme. MalgrĂ© la vue et l’odeur du sang, les chiens ne bougent pas. Alors Boyer, frĂ©nĂ©tique, traĂźne l’un (p.151) des molosses par le collier jusqu’Ă  sa victime et lui frotte la gueule sur ses entrailles, jusqu’Ă  ce qu’il accepte de les dĂ©vorer. Les autres chiens se dĂ©cident Ă  la curĂ©e. Il ne restera que des os ensanglantĂ©s. Finalement, le public est horrifiĂ©. Mais le spectacle recommence tous les aprĂšs-midi. On Ă©vite le quar­tier. Les voisins dĂ©mĂ©nagent. Beaucoup de colons quittent l’Ăźle, craignant les reprĂ©sailles que de telles exactions peuvent entraĂźner.

 

Le gĂ©nĂ©ral Jean-Pierre Ramel, commandant l’Ăźle de la Tortue, n’en revient pas de recevoir un ordre Ă©crit datĂ© du 5 avril 1803 et signĂ© de la main de Rochambeau : « Je vous envoie, mon cher comman­dant, un dĂ©tachement de cent cinquante hommes de la garde nationale du Cap. Il est suivi de vingt-huit chiens bouledogues. Ces renforts vous mettront Ă  mĂȘme de terminer entiĂšrement vos opĂ©rations. Je ne dois pas vous laisser ignorer qu’il ne vous sera pas passĂ© en compte ni ration, ni dĂ©pense pour la nourriture de ces chiens. Vous devez leur donner Ă  manger des nĂšgres. Je vous salue affectueusement, Donatien Rochambeau.1 »

Jurien de La GraviĂšre, lui aussi, a vu les chiens lors de l’attaque du Petit-GoĂąve au printemps 1803. Il confirme formellement qu’on leur donnait de la nourriture humaine. Voici son tĂ©moignage : « On

 

  1. Lettre citée notamment par Victor Schoelcher, op. cit.

 

(p.152) embarqua aussi, je rougis de le dire – sur deux goé­lettes qui nous furent adjointes — deux divisions de chiens achetĂ©s Ă  grands frais Ă  La Havane. Ces chiens Ă©taient, assurait-on, de la race employĂ©e jadis par les conquĂ©rants espagnols pour suivre les Indiens Ă  la trace. Chaque division se composait de soixante-quinze chiens que l’on nourrissait avec de la chair de nĂšgres et que l’on rendait plus voraces encore en les affamant. C’est avec ces horribles auxiliaires que nous partĂźmes de Port-au-Prince. » Cependant, pen­dant l’attaque, Jurien s’aperçoit que les mĂątins deviennent incontrĂŽlables. Moins racistes, apparem­ment, que leurs maĂźtres, « ces chiens, qui ne devaient dĂ©vorer que les nĂšgres, se jetaient indistinctement sur tout homme Ă  terre, que cet homme fĂ»t noir ou blanc ».

Le journal de l’amiral Latouche-TrĂ©ville nous apprend par ailleurs que, le 26 juin 1803, deux cents autres chiens furent transportĂ©s en renfort au Cap, par un brick espagnol en provenance de La Havane, ce qui porte leur nombre Ă  huit centsl. On reste un peu abasourdi par l’importance de cette meute dont il est confirmĂ© qu’elle ne se nourrit que de chair humaine. Car, sachant qu’un dogue consomme au minimum un kilo de viande par jour, s’ils ont Ă©tĂ©

 

  1. Yves BĂ©not, La DĂ©mence coloniale sous NapolĂ©on, Paris, 1992, parle, lui, de quinze cents chiens, ce qui ferait prĂšs de six mille indigĂšnes jetĂ©s en pĂąture Ă  ces bĂȘtes !

 

(p.153) utilisĂ©s jusqu’Ă  la capitulation de novembre, ils ont pu dĂ©vorer plus de trois mille personnes.

En ajoutant Ă  ce chiffre le nombre de rebelles fusillĂ©s, le nombre de civils gazĂ©s et noyĂ©s, on aboutit trĂšs certainement Ă  plusieurs dizaines de milliers de morts. Certains avancent, pour ce gĂ©nocide, le chiffre de cent mille victimes, soit prĂšs de vingt pour cent de la population d’origine africaine peuplant alors HaĂŻti.

 

(p.154) MĂȘme si l’on a peu d’estime pour NapolĂ©on, de toutes les lettres qu’il a Ă©crites, on souhaiterait que celle qu’il adresse Ă  Donatien de Rochambeau le 4 fĂ©vrier 1803 ne soit qu’une hallucination. Mais elle existe cependant et elle est si accablante qu’elle ne laisse aucun doute sur la culpabilitĂ© de Bonaparte pour chaque goutte de sang versĂ©e. « Le ministre de la Marine, Ă©crit le commanditaire de ces monstruo­sitĂ©s, m’a communiquĂ© vos dĂ©pĂȘches du 23 frimaire [14 novembre 1802]. J’ai vu avec plaisir la reprise du Fort-Dauphin ; je veux directement vous assurer de l’entiĂšre confiance que le Gouvernement a en vous, et de son approbation des mesures de rigueur que les circonstances vous obligent ou vous oblige­raient de dĂ©ployer. * » L’approbation du gĂ©nocide est totale, indĂ©niable, obscĂšne.

 

(p.156) Un gĂ©nĂ©ral lorrain, Humbert, proteste avec dĂ©goĂ»t. Il refuse de participer aux exactions com­mises lors de l’attaque du Cap. En reprĂ©sailles, Boyer, l’homme qui Ă©ventrera son domestique pour appĂąter les chiens, l’accuse alors d’avoir des « rela­tions avec les chefs de brigands ». Leclerc, de son cĂŽtĂ©, Ă©crit au Premier consul qu’Humbert est un « faiseur d’affaires sales ». Il Ă©tait pourtant mal placĂ© pour porter ce genre d’accusations.

 

Le 17 octobre 1802, Humbert est embarquĂ© Ă  bord d’un navire de commerce. Il parvient au Havre au dĂ©but du mois de dĂ©cembre. Son arrivĂ©e ne passe pas inaperçue, comme en atteste la note d’un espion au prĂ©fet de police du 15 dĂ©cembre : « Le bruit s’est rĂ©pandu aujourd’hui dans Paris, Ă©crit l’argousin, qu’un navire arrivĂ© au Havre a amenĂ© le gĂ©nĂ©ral Humbert, qu’il apporte au gouvernement des dĂ©tails sur les nouveaux dĂ©sastres de la colonie. On dit que les noirs ont recouru aux armes, que six mille blancs se sont joints Ă  eux, que les gĂ©nĂ©raux qui Ă©taient avec Toussaint et qui avaient fait leur paix ont imitĂ© leur exemple. Enfin on regarde la situation de la colonie comme dĂ©sespĂ©rĂ©e. Les bons citoyens sont dĂ©solĂ©s et les malveillants ne dissimulent pas leur (p.157) joie. » Nul doute qu’Humbert a cherchĂ© Ă  informer Bonaparte de ce qu’il croyait ĂȘtre une dĂ©sobĂ©issance de Leclerc aux ordres de Paris. Comme tant d’autres, le pauvre gĂ©nĂ©ral se faisait encore des illusions. Il est cassĂ© le 13 janvier par arrĂȘtĂ© du tyran avec ordre de quitter immĂ©diatement la capitale et « de se rendre dans sa commune ». Mais il n’obĂ©it pas tout de suite.

 

(p.157) Par Humbert, au moins, NapolĂ©on, s’il avait Ă©tĂ© ignorant de la situation, aurait pu ĂȘtre informĂ©. Mais la maniĂšre dont il le destitue et l’acharnement avec lequel il le persĂ©cutera pendant prĂšs de dix ans montrent (p.158) assez qu’il Ă©tait non seulement au courant mais coupable au premier chef.

Il n’y a donc pas Ă  s’Ă©tonner qu’il Ă©crive Ă  Rochambeau pour l’encourager dans la mise en Ɠuvre de la solution finale. « Rien n’intĂ©resse davantage la nation que l’Ăźle de Saint-Domingue, affirme-t-il. Soyez-en le restaurateur et inscrivez votre nom parmi le petit nombre de ceux que le peuple français n’oubliera jamais et que la postĂ©ritĂ© rĂ©vĂ©rera, parce que ceux qui les ont portĂ©s n’auront Ă©tĂ© animĂ©s que par le sentiment de la vraie gloire. Il est probable que, quand vous aurez reçu cette lettre, la LĂ©gion d’hon­neur sera organisĂ©e. Vous y serez placĂ© au rang des grands officiers. »

 

Pour NapolĂ©on, la « vraie gloire » dĂ©passe l’appa­rente infamie qui ne vaut que pour le commun des mortels. Le grand homme est au-dessus de la morale. Un crime peut trouver son sens pour la postĂ©ritĂ©. On peut comprendre que Hitler, le 28 juin 1940, s’incline, tĂȘte nue. NapolĂ©on est bien son maĂźtre et son dieu. Certes, Hitler fera beaucoup « mieux », en valeur absolue, mais les principes et les mĂ©thodes demeurent les mĂȘmes.

 

En recevant la lettre d’approbation de NapolĂ©on, Ă  la fin du mois de fĂ©vrier 1803, Rochambeau a carte blanche. Il peut faire ce qu’il voudra. On le couvrira toujours, Ă  la seule condition qu’il exĂ©cute les ordres. Malheureusement pour lui, il capitulera (p.159) devant les « nĂšgres ». NapolĂ©on ne le lui pardonnera pas.

 

Comme en Guadeloupe, Rochambeau organise des corps francs pour faire la chasse aux « nÚgres ». Ils se distinguent par leur coiffure : un chapeau colo­nial à la Henri IV relevé sur le cÎté, comme en porteront les troupes françaises en Indochine et en Algérie.

 

(p.160) Pour ces hĂ©ritiers des « nĂšgres mauvais sujets », il est en effet nĂ©cessaire, aujourd’hui encore, de se pro­curer une autorisation spĂ©ciale visĂ©e par le prĂ©fet. Une fois ce prĂ©cieux sĂ©same dĂ©livrĂ©, le passager haï­tien, parti de l’aĂ©roport Toussaint-Louverture de Port-au-Prince, n’est pas au bout de ses Ă©motions. Quand il mettra le pied dans ce dĂ©partement français d’outre-mer oĂč l’esclavage a Ă©tĂ© rĂ©tabli par Victor Hugues le 25 avril 1803, il s’apercevra que l’aĂ©ro­port international de Cayenne porte le nom de Rochambeau.

 

(p.161) Si Ă  la Guadeloupe, comme en HaĂŻti, les ordres de NapolĂ©on ont Ă©tĂ© d’exterminer les masses, ils Ă©taient aussi de dĂ©porter tous les « nĂšgres » et hommes « de couleur » qui ont portĂ© l’Ă©paulette, qu’ils aient jouĂ© ou non un rĂŽle dans la rĂ©sistance Ă  l’esclavage.

 

(p.162) (
) NapolĂ©on a fait dĂ©porter des milliers de GuadeloupĂ©ens et d’HaĂŻtiens. Il y en aurait eu bien davantage sans la reprise des hostilitĂ©s avec les Britanniques en mai 1803. Ces dĂ©portations, uniquement fondĂ©es sur la couleur de peau des vic­times, constituent — au sens de la dĂ©finition donnĂ©e par le tribunal de Nuremberg – un autre volet du crime de NapolĂ©on. Alors, erreur grossiĂšre ou oubli volontaire ? On ne sait trop. Il est quand mĂȘme (p.163) difficile de penser que des spĂ©cialistes de la pĂ©riode ont pu oublier un personnage comme Toussaint Louverture, dont on ne peut nier qu’il a Ă©tĂ© dĂ©portĂ© et qu’il n’avait rien Ă  voir avec la machine infernale.

 

En ce qui concerne Saint-Domingue, les ordres Ă©crits remis Ă  Leclerc sont lĂ , signĂ©s de NapolĂ©on le 31 octobre 1801 : « Tous les noirs qui se sont bien comportĂ©s, mais que leur grade ne permet plus de laisser dans l’Ăźle, seront envoyĂ©s Ă  Brest. Tous les noirs ou hommes de couleur qui se sont mal comportĂ©s, de quelque grade qu’ils soient, seront envoyĂ©s dans la MĂ©diterranĂ©e et dĂ©posĂ©s dans un port de l’Ăźle de Corse. » Lacrosse puis Richepance ont reçu des instructions analogues pour la Guade­loupe.

 

(p.164) Quelques mois plus tard, Richepance, conformé­ment aux instructions qu’il a reçues, renvoie Pelage et trente-cinq autres hommes « de couleur ». En mĂȘme temps, il constitue un camp de concentration improvisĂ© sur l’Ăźlot de Terre-de-Haut aux Saintes. Plus de trois mille soldats de la RĂ©publique y sont abandonnĂ©s, presque sans nourriture. On tente ensuite de les vendre Ă  CarthagĂšne puis Ă  New York, non seulement pour assurer une caisse noire Ă  (p.165) l’armĂ©e, mais aussi pour le profit personnel de cer­tains officiers. NapolĂ©on ne peut pas ignorer ces procĂ©dĂ©s. D’autant que, les destinataires n’en ayant pas voulu, cela donne lieu Ă  des incidents. La frĂ©gate La Cocarde est victime d’une avarie. Les Britanni­ques, constatant que la cale est pleine de Quadelou­pĂ©ens, visiblement destinĂ©s Ă  ĂȘtre vendus, la remorquent jusqu’au Cap oĂč elle arrive courant aoĂ»t. Leclerc est trĂšs ennuyĂ© en voyant arriver ce bateau chargĂ© de patriotes qui ont luttĂ© pour la libertĂ© et dont la prĂ©sence est extrĂȘmement dangereuse Ă  Saint-Domingue. Une cinquantaine de QuadeloupĂ©ens rĂ©ussissent Ă  plonger dans la mer et Ă  nager jusqu’aux cĂŽtes haĂŻtiennes, malgrĂ© la grĂȘle de plomb qui, comme on s’en doute, s’abat sur eux. Ces compa­gnons de DelgrĂšs vont le venger. En prĂ©venant les HaĂŻtiens que l’esclavage vient d’ĂȘtre rĂ©tabli Ă  la Gua­deloupe et les rĂ©sistants massacrĂ©s, ils donnent le signal de l’insurrection gĂ©nĂ©rale. C’est en partie Ă  cause de cette Ă©vasion, spectaculaire trait d’union entre la rĂ©sistance de la Guadeloupe et la rĂ©volution haĂŻtienne, que NapolĂ©on a perdu Saint-Domingue.

 

(p.166) Les Antillais qui arrivent en France sont souvent moitiĂ© moins nombreux qu’Ă  l’embarquement. La consigne est en effet de les transporter enchaĂźnĂ©s Ă  fond de cale, dans l’obscuritĂ©, les pieds dans l’eau, (p.167) avec les rats. Les esclaves africains, eux, ont au moins droit Ă  l’entrepont. Mais ceux-lĂ  Ă©tant des rĂ©voltĂ©s, il est normal qu’ils paient le prix fort. D’oĂč une mortalitĂ© impressionnante.

Plus de deux mille dĂ©portĂ©s — militaires ou civils — vont arriver vivants jusqu’Ă  un port français. Certains y resteront, pour servir de plongeurs affectĂ©s au ren­flouement des Ă©paves. Les autres seront embarquĂ©s sur des navires, incorporĂ©s dans des bataillons dis­ciplinaires ou internĂ©s. Bonaparte n’en veut pas sur le territoire national, pour ne prendre aucun risque de « mĂ©lange des sangs ». Aucun de ces dĂ©portĂ©s ne sera jamais jugĂ©. Quelques HaĂŻtiens Ă©vadĂ©s reverront leur Ăźle natale. Les autres, quelle que soit leur affec­tation, mourront gĂ©nĂ©ralement dans les cinq ans.

 

(p.169) À la fin de 1802, on transforme la caserne de Pontanezen, dans les faubourgs de Brest, en camp de triage. Bien sĂ»r, rien n’est prĂ©vu pour chauffer les locaux. On prend du temps pour faire le tri. C’est difficile, car « ils se ressemblent tous ». Les plus mau­vais sujets sont destinĂ©s aux camps. Six cent dix-neuf QuadeloupĂ©ens sont mis de cĂŽtĂ© pour l’armĂ©e. Mais, dix jours plus tard, ils ne sont dĂ©jĂ  plus que cinq cent neuf. « Ce climat froid et humide est dĂ©lĂ©tĂšre Ă  ces habitants des pays chauds », glousse DecrĂšs, le ministre des Colonies. C’est vrai qu’on a oubliĂ© de leur donner des vĂȘtements et qu’il fait plutĂŽt fris­quet, Ă  Brest, en ce mois de janvier 1802. On ne saurait penser Ă  tout ! Les QuadeloupĂ©ens Ă©chappent finalement au camp de triage pour ĂȘtre installĂ©s dans les casernes de la Recouvrance oĂč ils sont enfin habillĂ©s. NapolĂ©on suit de prĂšs les dĂ©portĂ©s. « Mon intention, Ă©crit-il au ministre de la Marine le 18 avril, est que les noirs qui sont Ă  Brest, hormis le petit nombre d’ouvriers qui, par leur habiletĂ©, sont nĂ©cessaires aux constructions, sans excĂ©der le nombre de cent hommes, soient mis Ă  la disposition du ministre de la Guerre. […] Car je porte un grand (p.170) intĂ©rĂȘt Ă  ce que Brest et les environs soient urgĂ©s de ces individus. »

 

(p.171) Le Premier consul change finalement ses ordres et, aprĂšs avoir fait transiter les « brigands » par Bastia, il les expĂ©die Ă  l’Ăźle d’Elbe, qu’il vient d’annexer. Un camp de concentration pour « nĂšgres » est spĂ©cialement crĂ©Ă© Ă  Porto-Ferrajo.

Parmi les dĂ©portĂ©s de l’Ăźle d’Elbe, l’ex-dĂ©putĂ© Ă  la Convention Jean-Louis Annecy, ĂągĂ© de quarante-neuf ans, qualifiĂ© de « moteur de l’insurrection par ses discours ». Il est entourĂ© d’officiers supĂ©rieurs. Beaucoup de ces dĂ©portĂ©s sont dĂ©jĂ  ĂągĂ©s et souffrent de blessures ou d’infirmitĂ©s : Annecy est asthmatique et la plupart de ses compagnons sont criblĂ©s de plombs ou estropiĂ©s. Mais tous sont mis aux travaux forcĂ©s et employĂ©s aux fortifications. Bien entendu, la majoritĂ© meurent Ă  la tĂąche en moins de cinq ans.

 

NapolĂ©on installe un second camp de concentration pour « nĂšgres » dans son Ăźle natale. La Corse, nation indĂ©pendante et dĂ©mocratique, s’est affran­chie de GĂȘnes grĂące Ă  Pascal Paoli. Mais Choiseul l’a rattachĂ©e par la force en 1769, l’annĂ©e oĂč le futur despote est censĂ© naĂźtre (en fait, il aurait falsifiĂ© son Ă©tat civil pour entrer Ă  l’École militaire). Bonaparte, aprĂšs avoir vainement offert ses services Ă  Paoli contre les Français, a changĂ© de camp. « Questa birba Napoleone!» s’Ă©crie Paoli avec dĂ©goĂ»t. «Cette cra­pule de NapolĂ©on ! » NĂ© « dans la fange du despo­tisme » ! C’est ainsi que le hĂ©ros corse considĂšre le (p.172) fils de Carlo Buonaparte. Une allusion aux relations de cette famille, et notamment de Letizia, la mamma, avec le gouverneur français Marbeuf. La « crapule » dĂ©teste son pays natal et l’a reniĂ© depuis longtemps. « Questo paese non e per noi ! » (« Ce pays n’est pas pour nous ! ») explique-t-il aux siens en 1793 lors­qu’il dĂ©campe, chassĂ© par les indĂ©pendantistes qui mettent Ă  sac sa maison. Les cahiers du gĂ©nĂ©ral Ber­trand montrent qu’en 1821, Ă  la veille de mourir, il n’a pas changĂ© d’avis. « La Corse est un inconvé­nient pour la France, s’Ă©crie le renĂ©gat. C’est une loupe qu’elle a sur le nez ! […] Choiseul disait que si, d’un coup de trident, on pouvait la mettre sous la mer, il faudrait le faire. Il avait raison. » Comme il ne veut pas de « nĂšgres » en France pour Ă©viter la contamination « raciale », NapolĂ©on jubile Ă  l’idĂ©e d’en expĂ©dier en Corse, oĂč la contamination — il est bien placĂ© pour le savoir — ne date pas d’hier. En 1802, la Corse, française depuis trente-trois ans seulement, n’est guĂšre plus soumise que Saint-Domingue. NapolĂ©on aura donc la perversitĂ©, pour se dĂ©barrasser des « nĂšgres » qu’il s’est fait renvoyer parce qu’il Ă©tait dangereux de les tuer sur place, de s’en « dĂ©faire » en les attelant Ă  la construction d’une route entre Ajaccio et Corte destinĂ©e au transport de troupes affectĂ©es Ă  la « pacification » de l’Ăźle.

 

(p.174) Une partie des dĂ©portĂ©s sont dĂ©tenus dans le camp de concentration proprement dit. Ils sont aux Capu­cins d’Ajaccio et couchent nus sur le sol « d’une Ă©glise extrĂȘmement malsaine ». Tous sont astreints aux travaux forcĂ©s pour construire la route ou pour aller couper des mĂąts de navire dans les forĂȘts d’AĂŻtone ou de Vizzavona et les transporter, malgrĂ© la difficultĂ© du relief, jusqu’Ă  Ajaccio. Avec le froid, les travaux publics en altitude sont meurtriers. Quatre-vingts dĂ©portĂ©s tombent la premiĂšre annĂ©e. Mais douze courageux rĂ©sistants guadeloupĂ©ens et haĂŻtiens, dont une femme, rĂ©ussissent en juillet de l’annĂ©e suivante Ă  s’Ă©vader et Ă  gagner la Sardaigne Ă  bord d’une mauvaise barque. Les effectifs s’ame­nuiseront tout au long de l’Empire. AprĂšs 1814, on perd leur trace. Ceux qui n’ont pas rĂ©ussi Ă  s’Ă©vader sont morts.

 

(p.183) Peu aprĂšs le rĂ©tablissement de l’esclavage, Napo­lĂ©on prend, le 29 niai 1802, trois arrĂȘtĂ©s secrets et distincts. L’un visant les militaires « de couleur », l’autre les militaires « noirs », le troisiĂšme organisant les compagnies « noires » auxiliaires.

Il faut savoir qu’une averse d’arrĂȘtĂ©s individuels a dĂ©jĂ  rĂ©formĂ© — ou va rĂ©former — tous les militaires « noirs » ou « de couleur » se trouvant sur le territoire mĂ©tropolitain. Il n’y en aura plus en service sauf les simples soldats rĂ©partis dans trois compagnies auxi­liaires de cent hommes. Chacune de ces compagnies est stationnĂ©e sur une Ăźle pour Ă©viter toute « conta­mination » : HyĂšres, Aix et OlĂ©ron. Bien entendu, l’arrĂȘtĂ© prĂ©cise qu’elles seront commandĂ©es par trois (p.184) « officiers blancs ». Si NapolĂ©on ne veut pas de « nĂšgres Ă  Ă©paulettes » en HaĂŻti ni Ă  la Guadeloupe, ce n’est pas pour en avoir chez lui. Toussaint a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© secrĂštement exclu de l’armĂ©e française en mars 1801. Le gĂ©nĂ©ral Dumas ne va pas tarder Ă  avoir son tour. C’est l’occasion de rĂ©gler de vieux comptes.

 

Par un autre arrĂȘtĂ©, toujours du 29 mai 1802 (9 prairial an X), tout militaire « de couleur » — mĂȘme rĂ©formĂ© — se voit obligĂ©, sauf dĂ©rogation exception­nelle accordĂ©e par le Premier consul, de rĂ©sider en dehors des communes de la premiĂšre rĂ©gion militaire, qui comprend la Seine, la Seine-et-Marne, l’Aisne, la Seine-et-Oise, l’Oise, le Loiret et l’Eure-et-Loir.

 

Les mesures sont plus dures pour ceux qui ont la peau plus foncĂ©e (les « nĂšgres »). Ceux-lĂ , spĂ©cifi­quement visĂ©s par un troisiĂšme arrĂȘtĂ© pris le mĂȘme jour, « seront tenus de prendre leur domicile dans le dĂ©partement des Basses-PyrĂ©nĂ©es ou des Alpes-Maritimes ». C’est ainsi que, par la fantaisie du des­pote, aucun militaire « de couleur » n’est admis Ă  rĂ©sider Ă  moins d’une centaine de kilomĂštres de Paris. Bayonne — oĂč la famille de Toussaint va ĂȘtre assignĂ©e Ă  rĂ©sidence – et Nice deviennent des villes pour officiers nĂšgres. Ces mesures ouvertement racistes sont sans doute destinĂ©es Ă  Ă©viter toute pos­sibilitĂ© de « complot » intĂ©rieur. D’aucuns diraient aujourd’hui que c’est pour prĂ©venir le « racisme anti­blancs ».

 

(p.185) Le 2 juillet (13 messidor an X), un nouvel arrĂȘtĂ©, publiĂ© celui-lĂ , va plus loin. Il ne sera rapportĂ© que le 5 aoĂ»t 1818.

Reprenant en quelque sorte une dĂ©claration royale du 9 aoĂ»t 1777, il interdit aux « noirs, mulĂątres et autres gens de couleur d’entrer sans autorisation sur le territoire continental de la RĂ©publique ». Tous les contrevenants seront arrĂȘtĂ©s et dĂ©tenus jusqu’Ă  leur dĂ©portation. Mais la diffĂ©rence entre cet arrĂȘtĂ© et la dĂ©claration de 1777, c’est que cette derniĂšre, pour ĂȘtre appliquĂ©e, devait ĂȘtre enregistrĂ©e par chaque par­lement, ce que plusieurs refusĂšrent de faire. L’arrĂȘtĂ© du Premier consul, au contraire, n’Ă©tant exposĂ© Ă  aucun contre-pouvoir, est immĂ©diatement appli­cable. Pour les « noirs » et les « gens de couleur », la monarchie valait peut-ĂȘtre mieux que la dictature. Plusieurs intĂ©ressĂ©s – dont la compagne de DelgrĂšs sur l’Ă©chafaud – ne se priveront pas de le dire.

GrĂące Ă  NapolĂ©on, on rĂ©active dans les ports les « dĂ©pĂŽts de nĂšgres » de l’Ancien RĂ©gime, ce qui Ă©qui­vaut Ă  un camp de concentration de plus dans chaque port. Les textes prĂ©voient en effet que « tout individu noir ou de couleur […] sera, par les ordres du prĂ©fet maritime ou du commissaire de la Marine, placĂ© dans un dĂ©pĂŽt d’oĂč il ne sortira que pour ĂȘtre renvoyĂ© par le bĂątiment qui l’aura amenĂ© ou par toute autre voie plus prompte s’il est possible ». Dans la pratique, on rĂ©expĂ©diera les indĂ©sirables par le premier bateau partant pour n’importe quelle (p.186) colonie française oĂč l’esclavage est en vigueur (c’est-Ă -dire autre qu’HaĂŻti). À leur arrivĂ©e sous les tropi­ques, les contrevenants seront vendus au profit de l’État.

 

La mesure sera sĂ©vĂšrement appliquĂ©e et la chasse au « nĂšgre » ouverte sur le territoire français. En 1804, les prĂ©fets sont invitĂ©s « sans Ă©clat » Ă  dresser « l’Ă©tat de tous les noirs ou hommes de couleur sans aveu […] que l’oisivetĂ©, le vagabondage ou le dĂ©faut de moyens d’existence rendent dangereux pour la tranquillitĂ© publique ». Le ministre de la Guerre indique « l’intention du gouvernement d’affermir la sĂ»retĂ© intĂ©rieure par toutes les voies possibles et d’utiliser dans un service public cette classe d’indi­vidus ». En 1807, on invitera les prĂ©fets Ă  « faire rechercher tous les individus de cette espĂšce qui s’introduiraient dans l’intĂ©rieur, aprĂšs avoir trompĂ© la surveillance des autoritĂ©s Ă  leur dĂ©barquement ou aprĂšs s’ĂȘtre Ă©chappĂ©s des dĂ©pĂŽts ». En 1807 encore, NapolĂ©on, pris d’une nouvelle crise de paranoĂŻa nĂ©grophobe, songe Ă  faire carrĂ©ment expulser tous les « noirs » de France. Il demande Ă  ses prĂ©fets de lui faire une liste. L’idĂ©e est d’Ă©liminer les « nĂšgres sans fortune dont la prĂ©sence ne peut que multiplier les individus de sang-mĂȘlĂ© ».

Il va sans dire que les élÚves « noirs » ou « de cou­leur » des écoles sont exclus de leurs établissements.

 

(p.187) Dans le mĂȘme esprit, intervient en octobre de la mĂȘme annĂ©e la fermeture dĂ©finitive de l’Institution nationale des colonies oĂč se trouvaient les enfants — de toutes couleurs — des familles aisĂ©es d’outre-mer (et en particulier, depuis 1797, les jeunes Louver-ture). Cet Ă©tablissement avait succĂ©dĂ© Ă  l’Ă©cole de Liancourt, installĂ©e dans l’Oise par le duc de La Rochefoucauld.

La mesure est grave car NapolĂ©on a Ă©galement fait fermer toutes les Ă©coles des colonies rebelles. Doré­navant, les colons enverront leurs enfants s’instruire en France. Les autres resteront ignorants. MĂȘme s’ils sont libres, ils ne peuvent plus entrer en mĂ©tropole.

Les consĂ©quences de cette mesure sont encore per­ceptibles non seulement en HaĂŻti, qui compte soixante pour cent d’analphabĂštes, mais, hĂ©las, dans certains dĂ©partements d’outre-mer.

 

(p.188) Mais ce n’est pas tout. Dans sa fureur d’apprendre la perte de Saint-Domingue, NapolĂ©on dĂ©cide d’interdire, sur le territoire mĂ©tropolitain, les mariages entre personnes Ă  la couleur de peau dif­fĂ©rente. On lui fait remarquer que c’est contraire au Code civil. Peu lui importe. C’est lui le maĂźtre. La loi, c’est lui. Le gouvernement, c’est lui. La France, c’est lui. Plus de « nĂšgres » ! Finis les « nĂšgres » ! À mort les « nĂšgres » ! Le ministre de la Justice, Ambroise RĂ©gnier, dĂ©jĂ  complice de la loi sur le rĂ©tablissement de l’esclavage, a l’idĂ©e de faire passer la mesure sous forme de circulaire adressĂ©e aux pré­fets de tous les dĂ©partements. Fier de l’idĂ©e, il signe son chef-d’Ɠuvre le 8 janvier 1803 (18 nivĂŽse an XI) : « Je vous invite, citoyen prĂ©fet, Ă  faire connaĂźtre dans le plus court dĂ©lai aux maires et adjoints, faisant les fonctions d’officiers de l’Ă©tat civil, dans toutes les communes de votre dĂ©parte­ment, que l’intention du gouvernement est qu’il ne soit reçu aucun acte de mariage entre des blancs et des nĂ©gresses ni entre des nĂšgres et des blanches. Je vous charge de veiller Ă  ce que ses intentions soient exactement remplies et de me rendre compte de ce que vous aurez fait pour vous en assurer. »

 

C’est ainsi que, dans chaque dĂ©partement, au dĂ©but de 1803, chaque prĂ©fet a adressĂ© Ă  son tour une circulaire Ă  chaque maire, pour que de telles unions soient proscrites. On se doute que de sem­blables mesures laissent des traces dans les mentalitĂ©s, (p.189) au fond des provinces, au fond des campagnes, long­temps aprĂšs qu’elles ont Ă©tĂ© abrogĂ©es. En l’occur­rence, rien ne laisse penser que cette initiative de NapolĂ©on a Ă©tĂ© rapportĂ©e avant le rĂšgne de Charles X.

 

(p.193) Ainsi, en 1802-1803, sur les ordres de NapolĂ©on, deux cent cinquante mille Français, principalement antillais, guyanais, et rĂ©unionnais, ont Ă©tĂ© mis en esclavage. Parmi eux, cent mille QuadeloupĂ©ens et Guyanais qui Ă©taient effectivement reconnus comme citoyens, cent cinquante mille Martiniquais, RĂ©u­nionnais et Mauriciens qui ne l’Ă©taient que sur le papier, grĂące Ă  un texte admirable que NapolĂ©on n’a jamais, mĂȘme dans ses rĂȘves, envisagĂ© de leur appli­quer.

Bonaparte, engageant sciemment un vĂ©ritable gĂ©nocide, a fait tuer en Guadeloupe et en HaĂŻti au moins cent mille personnes d’origine africaine : non seulement ceux qui ont rĂ©sistĂ©, les armes Ă  la main, au rĂ©tablissement de l’ordre esclavagiste, mais plu­sieurs dizaines de milliers de civils, sans distinction d’Ăąge ni de sexe, torturĂ©s, violĂ©s, gazĂ©s, noyĂ©s, fusillĂ©s, rouĂ©s, crucifiĂ©s, Ă©gorgĂ©s, Ă©tranglĂ©s, pendus, affamĂ©s, (p.194) empoisonnĂ©s, brĂ»lĂ©s ou dĂ©vorĂ©s vifs, simplement Ă  cause de leur couleur de peau.

 

Plusieurs milliers d’Antillais, appartenant pour la plupart Ă  l’Ă©lite de la Guadeloupe et d’HaĂŻti, ont trouvĂ© la mort en dĂ©portation dans des conditions abominables, simplement pour avoir dit non Ă  l’inac­ceptable.

À cause de Bonaparte, soixante-dix mille Français europĂ©ens ou d’origine europĂ©enne — soixante mille soldats et marins et prĂšs de dix mille civils — sont morts, eux aussi, Ă  l’occasion des opĂ©rations de rĂ©ta­blissement de l’esclavage.

 

(p.195) À cause de lui, au moins deux cent mille Africains seront dĂ©portĂ©s dans les colonies françaises et un million d’autres perdront la vie Ă  l’occasion de ces opĂ©rations de dĂ©portation, si l’on retient le chiffre de cinq Africains morts pour un esclave dĂ©barquĂ© aux Antilles.

 

Un million cent soixante-dix mille victimes, dont cent soixante-dix mille Français ! Quatre cent cin­quante mille esclaves ! Et tout cela pour un peu de sucre !

MĂȘme d’un point de vue colonialiste, c’est un Ă©chec : la France a perdu sa colonie de Saint-Domingue et mĂȘme la Louisiane, que NapolĂ©on vendit, de rage, pour une bouchĂ©e de pain, aux Amé­ricains en 1803, abandonnant tous les Français qui s’y trouvaient et qui ne le lui pardonnĂšrent pas.

Il est vrai que la France esclavagiste rentrera dans ses frais en extorquant Ă  l’Etat haĂŻtien une indemnitĂ© de quatre-vingt-dix millions de francs or, qui cor­respond Ă  peu prĂšs Ă  la valeur des esclaves perdus.

 

(p.199) Plus tard, une fois la traite et l’esclavage dĂ©finiti­vement supprimĂ©s, les fanatiques, Ă  court d’argu­ments pour dĂ©fendre l’homme qui a rĂ©tabli et aggravĂ© le Code noir, souligneront que NapolĂ©on a quand mĂȘme aboli la traite le 25 mars 1815, oubliant de prĂ©ciser que cette mesure avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© imposĂ©e par le traitĂ© de paix du 30 mai 1814 et que celui du 20 novembre 1815 ferait de mĂȘme, sans trop se soucier, d’ailleurs, de l’initiative hypocrite de Bona­parte, qui n’a jamais trompĂ© personne. Outre que l’abolition de la traite de 1815 n’est pas assortie de l’abolition de l’esclavage ni de la rĂ©glementation « raciale » napolĂ©onienne et que cette dĂ©cision tar­dive n’efface en rien le crime de 1802, il faut savoir que cet argument ne dĂ©montre nullement que l’Empereur, sur le tard, aurait eu le moindre remords ni le moindre regret. L’homme des Cent-Jours n’a fait que prendre une mesure sans incidence concrĂšte puisque, n’ayant plus de colonies ni de marine, ce geste n’Ă©tait, Ă  l’Ă©vidence, destinĂ© qu’Ă  flatter les Anglais qui, eux, avaient aboli la traite dĂšs 1807. Par ailleurs, le sucre commençant Ă  ĂȘtre exploitĂ© Ă  partir de la betterave grĂące Ă  la raffinerie installĂ©e Ă  Passy par Delessert, NapolĂ©on avait prohibĂ© l’impor­tation du produit de la canne dĂšs le 1er janvier 1813.

Tout en invoquant, donc, JosĂ©phine, les colons, l’opinion française, Toussaint, la malchance, la fiĂšvre jaune, les subalternes, jamais une fois NapolĂ©on ne (p.200) s’est remis en cause. Il s’est contentĂ© de dire qu’il a simplement maintenu l’esclavage oĂč il existait dĂ©jĂ  et qu’il n’a jamais donnĂ© l’ordre positif de le rĂ©tablir Ă  Saint-Domingue. Le crime appelle toujours le mensonge. Et naturellement, il n’a jamais pu s’expli­quer sur la Guadeloupe ni sur la Guyane, dont il se moquait bien, du reste.

 

(p.200) En tant que premier dictateur raciste de l’histoire, NapolĂ©on a sa part de responsabilitĂ©, non seulement pour tous les crimes coloniaux ultĂ©rieurement commis par la France, mais aussi pour tous ceux du nazisme qui s’est, Ă  l’Ă©vidence, inspirĂ© de l’Empereur comme d’un modĂšle.

Le crime de NapolĂ©on a causĂ© Ă  la France des blessures d’autant plus profondes qu’il a Ă©tĂ© occultĂ©. Elle subit tous les jours encore les effets du racisme d’État mis en place Ă  cette Ă©poque. Des exactions aussi effroyables que celles accomplies sur ordre par les soldats de Bonaparte, des textes aussi monstrueux que ceux qu’il a signĂ©s ou ordonnĂ©s, des thĂ©ories aussi abominables que celles qu’il a encouragĂ©es au sein mĂȘme de son universitĂ© impĂ©riale, vĂ©ritable machine Ă  contrĂŽler la pensĂ©e, laissent des sĂ©quelles durables. Et si l’esclavage a Ă©tĂ© aboli en 1848, le racisme est toujours lĂ , aussi hideux, aussi stupide. En ce sens, tant qu’il n’est pas dĂ©noncĂ©, le crime de NapolĂ©on continue Ă  se commettre.

 

(p.201) Il ne s’agit pas d’instruire un procĂšs contre un homme qui n’est plus lĂ  pour se dĂ©fendre, mais d’imposer Ă  ceux qui s’obstinent Ă  le glorifier aveu­glĂ©ment, et qui considĂ©reront sans doute tout ce qui vient d’ĂȘtre Ă©voquĂ© comme un simple « point de dĂ©tail », le minimum de respect dĂ» aux descendants des victimes antillaises et africaines de Bonaparte. Les offenser, c’est offenser aussi les martyrs de tous les crimes contre l’humanitĂ©, une et indivisible. Les HaĂŻtiens, en souvenir de leur propre gĂ©nocide, ont tenu Ă  figurer, durant la Seconde Guerre mondiale, parmi les rares peuples Ă  accorder l’asile et la natio­nalitĂ© Ă  tous les juifs persĂ©cutĂ©s qui en faisaient la demande.

En mĂ©ditant cet exemple, les hĂ©ritiers de tous ceux qui ont subi la dĂ©portation, l’humiliation, la dĂ©shu-manisation, l’extermination — quelle que soit leur couleur de peau, quelle que soit l’Ă©poque du crime, quelle qu’en soit l’ampleur – ne doivent jamais oublier qu’ils sont liĂ©s, non seulement par la frater­nitĂ© naturelle de l’humanitĂ©, mais aussi par une fra­ternitĂ© de souffrance que l’histoire leur a imposĂ©e.

 

(p.201) Au nom de ces hĂ©ritiers de tous les martyres, res­tituer aux descendants des victimes de NapolĂ©on la vĂ©ritĂ© qui leur revient, et qu’on leur refuse depuis deux siĂšcles, c’est une maniĂšre de contribuer Ă  en finir un jour avec le flĂ©au du racisme dont NapolĂ©on fut incontestablement, avec Hitler, l’un des plus ardents et des plus coupables propagateurs.

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

(p.22) In May 1786 he seriously contemplated suicide. He still hated the French, lamenting that his fellow-Corsicans were suffering beneath ‘the oppressors’ hand’ and how ‘I am compelled by duty to like people whom it is natural for me to hate’.

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

(p.103) His sole Ianguages were French and Italian. According to Chaptal, who is borne out by Mme de RĂ©musat, he spoke neither well – ‘When he was talking French one could easily see that he was a foreigner! His secretaries read extracts from the British and German newspapers to him, but he was unable to pronounce properly a single word of English or German. When he met Goethe he called him Monsieur Goet.’

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

(p.103) His most unpleasant indulgence was his temper. Bourrienne tells us, however, that even at the beginning of the Consulate his insults, epithets and outbursts of rage were all carefully calculated. Yet he often lost control of himself, as when during the same period he kicked the senator Volney – a trusted friend from Corsican days – in the stomach, knocking him to the ground. (Volney had to stay in bed for a few days.) The worshipping Baron MĂ©neval has to admit that his face ‘grew terrible’ when he was angry. He could lose his temper with the humblest people, such as Josephine’s unfortunate milliner, Mlle Despeaux, at whom he is recorded as ‘yelling like a maniac’. (Though the fact she was a notorious lesbian may hĂąve been partly responsible.) When he quarrelled with his wife he would smash the bedroom furniture. Giuseppina Grassini, who had also shared a bedroom with him, says he could ‘pass abruptly from the intoxication of love to that of wrath and fury – it was volcanic, Etna roaring while covered in flowers’. These fits of fury made dangerous enemies, such as the row when he called Talley- rand ‘shit in a silk stocking’ or at the crucial meeting with Metternich at the Marcolini Palace in 1813 at Dresden in which by Metternich’s own account he grossly insulted him. He was capable of publicly hitting a general in the face, as he did during the German campaign of that year.

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

(p.105) Nevertheless, he was not popular with everybody. A jingle circulated in Paris at this time:

On loans and alms I long supported life,

I fawned on Barras, took his drab to wife;

I strangled Pichegru, shot Enghien down,

And for so many crimes, received a crown.’

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

(p.219) The Emperor grew steadily more dictatorial. He was obsessed by power, would not share it, would brook no criticism, let alone opposition. The Tribunate, the last consultative institution to remain from SieyĂšs’s constitution, was reduced to a tame shadow, then finally abolished in 1807. The Senate was too cowed to ques­tion ImpĂ©rial decrees. Ministers were deliberately prevented from working together as a body; to divide them still further, they were encouraged to compete for his favour. Men of genius like Talleyrand, FouchĂ© and Chaptal who expressed rĂ©servations about his policies were eventually dismissed. In consĂ©quence there was much confu­sion, with considĂ©rable duplication of effort. From the very beginning he set out to create a numbing atmosphere of fear and distrust. Even under the Consulate, during a visit to Paris in 1801, the Rev. Jackson, Dean of Christchurch, received the strong impression that Bonaparte’s ‘great end is to diffuse suspicion everywhere, considering it his best hold’. Napoleon himself declared, ‘I reign only through the fear I inspire.’ Not just France but the entire Grand Empire became increasingly fearful as the years went by.

(p.227) The police were ubiquitous, constantly raiding the most inoffensive gatherings; hunting horns might not be blown in taverns, women had to obtain a licence if they wished to dress like men and a curfew was enforced. There were agents pro­vocateurs everywhere, stirring up discontent in order to identify potential enemies of the regime who were then arrested at midnight, brutally interrogated, and imprisoned or executed.

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

 (p.232) A Naumburg journalist called Palm published anonymously a pamphlet entitled Germany In Her Deep Humi­liation. Napoleon ordered all booksellers stocking it to be shot; Palm, who lived on neutral territory, was grabbed by a troop of gendarmes and sent before a firing-squad. Andreas Hofer, who led 40,000 mountaineers against the transfer of his native Tyrol from Austria to Bavaria, was hunted down and executed, Colonel Dornberg, trying unsuccessfully to seize Cassel, met a similar fate. The Prussian Colonel Schill – without his King’s permission – invaded Westphalia with his regiment but was driven off, cornered at Stralsund and slaughtered with his men.

 

François Reynaert, Nos ancĂȘtres les Gaulois et autres fadaises, Ă©d. Fayard, 2010-12-26

 

(p.404) Bonaparte peut se montrer sur certains sujets d’une grande Ă©troitesse d’esprit : c’est lui qui insiste pour qu’on inscrive dans le Code civil que la femme « doit obĂ©issance » Ă  son mari, quand la RĂ©volution Ă©tait favorable Ă  une Ă©galitĂ© civile entre l’homme et la femme. Il refuse l’Ă©ducation publique pour les filles dont le des­tin, Ă  ses yeux, est fort simple : « Le mariage est toute leur desti­nation. »

Enfin il restaure la paix civile, c’est vrai, mais Ă  quel coĂ»t ? Le rĂ©gime qu’il instaure a un nom qui nous est bien connu, la dicta­ture. DĂšs son arrivĂ©e au pouvoir, les Ă©lections sont truquĂ©es. Le vote se pratique Ă  livre ouvert. À chaque consultation, on doit Ă©crire publiquement son choix en face de son nom. Et si ça ne suffit pas, les prĂ©fets bien intentionnĂ©s se chargent de rectifier les dĂ©comptes. L’Empereur, avec ses plĂ©biscites, prĂ©tend s’appuyer sur l’assentiment du peuple. On voit le cas qu’il en fait.

 

François Reynaert, Nos ancĂȘtres les Gaulois et autres fadaises, Ă©d. Fayard, 2010-12-26

 

(p.405)  Les bulletins de la Grande ArmĂ©e qui chantent les  ‘ triomphes de l’Aigle indomptable sont lus dans les Ă©coles, sur les scĂšnes et dans les prĂȘches, avec cette obsession du bourrage de crĂąne qu’on ne retrouvera Ă  ce niveau que dans les rĂ©gimes les plus sinistres du XXe siĂšcle.                                                                 

 

L’ogre et les grognards

 

Tout de mĂȘme !, s’exclamera-t-on. Et la gloire, les victoires, toute cette Ă©popĂ©e qui fit tant rĂȘver les gĂ©nĂ©rations qui suivirent ? Et la grandeur de la France, rendue Ă  son sommet ? Vraiment ?

 

Le premier revers de cette belle mĂ©daille qui vient Ă  l’esprit est Ă©videmment son coĂ»t humain. Un million de morts français selon la plupart des estimations, trois millions de victimes au total, cela fait cher payĂ© le dĂ©filĂ© sous l’Arc de Triomphe. On dira que la cri­tique n’est pas neuve. C’est exact. Elle apparaĂźt dĂšs la restauration sur le trĂŽne des Bourbons, pour saper le souvenir de celui que la propagande royaliste nomme le « boucher ». DĂšs la fin de son rĂšgne, dans les campagnes, en murmurant, on l’appelait l’« ogre », parce que ses besoins en hommes Ă©taient tels qu’il faisait enlever les enfants de plus en plus jeunes. Nombreux sont ceux qui refu­sĂšrent d’ailleurs de s’enrĂŽler. Vers la fin du rĂ©gime, on comptait plus de 100 000 rĂ©fractaires cachĂ©s dans les forĂȘts et les montagnes pour Ă©chapper Ă  ce qui ressemblait Ă  un voyage vers l’abattoir. On , reste Ă  s’interroger sur les motivations des centaines de milliers d’autres qui y sont allĂ©s. La lĂ©gende napolĂ©onienne a essayĂ© de (p.406) forger le souvenir des « grognards », ces rĂąleurs invĂ©tĂ©rĂ©s mais tou­jours tellement valeureux, prĂȘts Ă  mourir pour leur empereur. Sans doute y en avait-il. Et combien d’autres, pauvres gosses emmenĂ©s de force, Ă  qui on a fait parcourir l’Europe Ă  la marche, les pieds saignant dans de mauvaises chaussures, Ă©crasĂ©s par un barda, pour finir fauchĂ©s par une fusillade dans ces batailles terribles qui lais­saient, au soir, 20 000 ou 25 000 cadavres sur un champ d’herbe, sans autre dernier hommage que la visite des dĂ©trousseurs. Morts pour quoi, morts pour qui ?

Et aprĂšs ? diront les cocardiers, finissons-en avec cette vieille chanson de pacifistes d’arriĂšre-garde chantĂ©e cent fois ! L’Empe­reur a quand mĂȘme fait beaucoup pour la France. Ce point-ci est important, tant il passe pour une Ă©vidence. C’est en effet une Ă©vi­dence, mais elle joue Ă  l’inverse : si l’on s’en tient Ă  un seul point de vue patriotique, le bilan de l’Empire est clair, c’est un dĂ©sastre. NapolĂ©on a beaucoup gagnĂ©, c’est vrai, mais il n’a su consolider aucune conquĂȘte et a tant perdu au final qu’il laisse la France beau­coup plus petite qu’il ne l’a trouvĂ©e. Le Directoire, en partie grĂące Ă  lui d’ailleurs, avait agrandi considĂ©rablement le territoire et constituĂ© autour de la RĂ©publique une ceinture de « rĂ©publiques soeurs » qui la protĂ©geaient. Quinze ans plus tard, les conquĂȘtes sont parties en fumĂ©e. Nice et la Savoie sont perdues, elles ne rede­viendront françaises qu’en 1860. Le Rhin, pour les rĂ©volution­naires, faisait partie des « frontiĂšres naturelles » de la France, exactement comme le sont toujours pour nous les PyrĂ©nĂ©es ou l’Atlantique. La France ne reprendra jamais pied sur sa rive gauche. Enfin, tout Ă  ses chimĂšres de domination de l’Europe, dans le vague espoir de s’attirer le soutien des AmĂ©ricains contre l’ennemi anglais, Bonaparte a commis ce qui peut sembler une erreur incroyable : il a vendu aux Etats-Unis, et pour une bouchĂ©e de pain, l’immense Louisiane – environ le quart du territoire amĂ©ricain actuel. Nous parlions du rayonnement de notre pays. Imagine-t-on sa puissance si cette gigantesque province Ă©tait restĂ©e pendant quelques dĂ©cennies encore notre cousine ?

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969

(p.114) “Un million d’ hommes, par sa grĂące, mourront, …, dans les carnages de sa “gloire”.  Et le malheur de mon pays fut que ce mĂ©tĂ©ore (“incomparable mĂ©tĂ©ore”, dit Jacques Bainville), pour ses interminables razzias, s’Ă©tait procurĂ©, comme tueurs, les conscrits français.”

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969

(p.152) “L’ immense mĂ©rite de /NapolĂ©on/ Bonaparte c’ est celui que lui reconnaissaient trĂšs justement, Necker le banquier et sa fille; il avait fermĂ©, une bonne fois, l’ Ă©pouvantable parenthĂšse ouverte par le 10 aoĂ»t, quand Ă©crira Mme de StaĂ«l – “la rĂ©volution changea d’ objet”, quand “les gens de la classe ouvriĂšre s’ imaginĂšrent que le joug de la disparitĂ© des fortunes allait cesser de peser sur eux.”  Il avait ramenĂ© la canaille au chenil et mĂȘme, coup d’ Ă©clat, en lui inspirant, sous l’uniforme – un “bienfait” sans nom, ce dĂ©guisement perpĂ©tuel des prolĂ©taires en soldats! –  de l’ enthousiasme, de la passion.  Quel repos pour les gens de bien!”

“J’ai rĂ©tabli la propriĂ©tĂ© et la religion”, prononce Bonaparte, rĂ©sumant son oeuvre, Ă  Sainte-HĂ©lĂšne, le 13 aoĂ»t 1817.”

 

(p.153) “Quant aux menus dĂ©tails que j’ ai jugĂ© bon de rapporter sur M. Bonaparte lui-mĂȘme, sa personne et son”Ăąme”, si ce n’ est pas trĂšs beau, ce n’ est pas Ă  moi qu’ il faut s’ en prendre; “c’ est la vĂ©ritĂ© qui est coupable”, disait dĂ©jĂ  Robespierre.  mais quand elle dĂ©plaĂźt Ă  certains, elle perd pour eux le droit d’ exister.”

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.7) Je n’avais pas choisi d’étudier Bonaparte. Cette enquĂȘte m’a Ă©tĂ© demandĂ©e. Je l’ai entreprise et je l’ai menĂ©e de mon mieux, m’apercevant, en cours de route, que mes observations rejoignaient celles de certains hommes peu nĂ©gligeables, comme Lamar­tine et comme Michelet. Et je viens, cette annĂ©e, de constater que quelqu’un d’autre aussi, dont je savais peu de choses, TolstoĂŻ, avait eu les mĂȘmes sentiments que moi. RĂ©flexe du Slave devant l’homme de Borodino, l’agresseur de son pays ? Non ; car il suffit de bien lire La Guerre et la Paix pour voir que les sĂ©vĂ©ritĂ©s de TolstoĂŻ n’épargnent aucun conquĂ©rant ; et il y a dans son livre, sur les mobiles des gĂ©nĂ©raux (des gĂ©nĂ©raux russes comme des autres) un paragraphe trop peu connu, et qui en dit long. Simplement, TolstoĂŻ avait compris — ouvrez son Journal, 1857 ; le rĂ©cit de sa visite aux Invalides —, il avait compris, aprĂšs s’ĂȘtre informĂ©, ce qu’était, au vrai, l’homme proposĂ© Ă  l’admiration de l’univers dans son sarcophage de porphyre rouge; et il l’écrit en toutes lettres : un « bandit » ; terme dont la traduction littĂ©rale, en anglo-amĂ©ricain d’au­jourd’hui, est gangster.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.9) Paoli, en 1769, subit une lourde dĂ©faite, et doit s’expatrier. Carlo BuonapartĂ©, aussitĂŽt, change de camp, passe du cĂŽtĂ© des vainqueurs, collabore avec eux, et ferme en souriant les yeux sur la liaison affichĂ©e de sa trĂšs jeune femme, Letizia, avec le gouverneur français Marbeuf — un homme de plai­sir que Paoli traitait de « pacha luxurieux ». Il est vrai que Paoli manquait, paraĂźt-il, de moyens. Napo­lĂ©on racontera lui-mĂȘme, gaillard, que sa mĂšre (cette « femme de Plutarque », selon M. Louis Madelin) riait beaucoup de Paoli, dans sa jeunesse ; galant, certes, Paoli, disait-elle, mais incapable.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.11) A seize ans, BuonapartĂ© (qui cache son prĂ©nom inusuel ; ses camarades de Brienne ont Ă©tĂ© gros­siers Ă  ce sujet, traduisant son « NapolĂ©onĂ© » en « La-paille-au-nez » ; il signe donc « C [pour Carlo, sans doute] de BuonapartĂ© ») est nommĂ© sous- lieutenant au rĂ©giment dit « de la FĂšre », dont une partie tient garnison Ă  Valence. « Dans cette armĂ©e de l’ancien rĂ©gime, Ă©nonce avec majestĂ© M. Jacques Bainville, tout Ă©tait sĂ©rieux ». J’en veux pour preuve, en effet, que, sous Louis XVI, la moitiĂ© — je dis bien : la moitiĂ© — du budget de la guerre Ă©tait absorbĂ©e par la solde des officiers. Quant aux sous- lieutenants de seize ans, je doute un peu de l’ascen­dant que pouvaient exercer sur la troupe, en dĂ©pit de leur particule et de la morgue requise, ces garni- nets Ă  Ă©paulettes, et surtout le Carlo-NapolĂ©onĂ©, de taille brĂšve ( lm 64) et court de pattes. Mais l’usage, chez ces jeunes gens (on le constate en examinant la carriĂšre militaire d’un sous-lieu tenant du mĂȘme Ăąge, François RenĂ© de Chateaubriand), l’usage de ces messieurs Ă©tait de multiplier les absences. L’of­ficier BuonapartĂ© sera pratiquement un Ă©ternel per­missionnaire.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.13) /Car seule la Corse l’intĂ©resse et ce qu’il y mani­gance depuis des annĂ©es. Le danger de la Patrie est le moindre de ses soucis, pour la bonne raison que, pour cet officier français, la France — qui l’entretient et le paie — est si peu sa « patrie » qu’il la dĂ©teste, qu’il la hait et qu’il travaille en secret contre elle, afin de rĂ©ussir, en Corse, une opĂ©ration toute privĂ©e./

Aurais-je risquĂ© un mot excessif ? (Ma manie, bien connue, du « pamphlet »). Haine de la France ? Eh bien, lisons. C’est de l’officier en garnison Ă  Auxonne :

« FĂ©roces et lĂąches, les Français joignent […] aux vices des Germains ceux des Gaulois » ; ils cons­tituent « le peuple le plus hideux qui ait jamais existĂ© ». AntĂ©rieurement, Ă  Goubico, greffier des Etats de Corse : « Continuerons-nous Ă  baiser la main insolente qui nous opprime ? Continuerons- nous Ă  voir tous les emplois que la nature nous destinait occupĂ©s par des Ă©trangers ?» — et des gens, ajoutait-il, trĂšs aristocrate, dont, pour la plu­part, « la naissance est abjecte ». A son oncle Fesch, le futur cardinal : « Les Français ! Avons-nous assez souffert de leurs vexations ? […] Qu’ils redescendent au mĂ©pris qu’ils mĂ©ritent ».

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.28-29) NapolĂ©on se vantera, bien entendu, d’avoir lui- mĂȘme et lui seul, tout conduit, devant Toulon, et le Larousse disait encore, jadis, avec une simplicitĂ© confiante : « En 1793, Bonaparte reprit Toulon ». Qu’il ait contribuĂ© efficacement Ă  la victoire, je le pense ; il avait du coup d’Ɠil et de la dĂ©cision. Qu’il ait tout fait, c’est une fable. Dans son rapport Ă  la Convention, aprĂšs la reprise de la ville (Moni­teur du 28 dĂ©cembre), Dugommier mentionnera son nom et lui dĂ©cernera des Ă©loges. AgrĂ©ables, les com­pliments ; mais NapolĂ©on Bonaparte entend ĂȘtre payĂ© en monnaie plus solide. Deux nouveaux Repré­sentants viennent d’arriver, les dĂ©putĂ©s Barras et FrĂ©ron. Le jeune Lucien (Loutchiano, en famille), qui s’était repliĂ© Ă  Saint-Maximin, est accouru lui aussi et se distingue dans les vengeances ; il signe « Brutus Bonaparte » et agit en qualitĂ© de secré­taire des Jacobins locaux ; il rĂ©dige une « adresse » Ă  la Convention qu’il date « du champ de gloire », « marchant, dit-il, dans le sang des traĂźtres » : « ni l’ñge, ni le sexe n’ont Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©s ; ceux qui n’avaient Ă©tĂ© que blessĂ©s par le canon [car on a tirĂ© au canon sur les prisonniers] ont Ă©tĂ© dĂ©pĂȘchĂ©s . par le sabre et la baĂŻonnette « Barras et FrĂ©ron rĂ©glaient vivement tout cela, assistĂ©s par le com­mandant NapolĂ©on Bonaparte qui les suivait comme leur ombre ; « il ĂŽtait son chapeau devant nous, relatera Barras, et le portait aussi bas que son bras pouvait descendre ».

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.93) Elle est bien connue, l’interjection de la « mamma » devant la rĂ©ussite, en France, de son « Nabou » : « Pourvu que ça dure ! » Elle pro­nonçait cela Ă  l’italienne, celle qui devient « Madame MĂšre », quand le plus dĂ©brouillard de ses garçons se hisse, en 1804, carrĂ©ment, sur le trĂŽne de France. Ce n’est pas une vieille dame ; c’est une personne de cinquante-quatre ans, peu bavarde, qui pince les lĂšvres, et qui garde la tĂȘte froide. InouĂŻ, ce qu’il leur arrive Ă  tous, toute la bande ajaccienne, jadis famĂ©lique, Ă  prĂ©sent qui nage dans l’or ! Tellement inouĂŻ que ça n’a pas l’air vrai, que ça va peut-ĂȘtre s’évanouir comme un rĂȘve. Pourvu, pourvu qu’une telle fĂ©licitĂ© n’aille pas soudain disparaĂźtre ! Pourvu qu’elle dure, oui, tant c’est merveilleux de se trouver (p.94) ainsi, invraisemblablement, catapultĂ© au sommet de la vie sociale et parmi toutes les jouissances de la terre ! Difficile de croire qu’une pareille aubaine puisse offrir longtemps ses dĂ©lices. Aussi thĂ©saurise-t-elle, la mamma, avec une parcimonie attentive et mĂ©ticuleuse. Cette « femme de Plu­tarque », comme dit l’autre (= /Louis Madelin/)  admire le champion de la famille, mais elle n’oublie pas qu’elle est pour quelque chose dans ce prodige de bonheur ; car c’est bien Ă  elle, en derniĂšre analyse, que le clan doit sa fortune ; pas Ă  son mari, le chenapan ; Ă  elle, la petite rusĂ©e. Comme elle a bien fait, adultĂšre, de coucher, avec le gouverneur Marbeuf ! Tous les profits de la tribu, au fond, sont sortis de cette alcĂŽve. C’est elle, la poule aux Ɠufs d’or.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.104) Il aura un jour (le 11 fĂ©vrier 1809), devant Roederer, une formule qu’il savoure, tant elle lui paraĂźt adĂ©quate : « La France ? Je couche avec elle ; et elle me prodigue son sang et ses trĂ©sors1 » ; autrement dit : Elle fait ce que je veux, et elle paie.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.106) Il est vrai qu’aussi les combats lui plaisent ; il l’a dit Ă  Roederer : « C’est le don particulier que j’ai reçu en naissant ; c’est mon habitude ; c’est mon existence » N’oublions pas d’ajouter que la guerre, pour Bona­parte, doit ĂȘtre — et primordialement — une entre­prise qui rapporte ; et il s’y entend, Ă  la faire rap­porter ; sinon pour l’Etat, du moins pour lui-mĂȘme ; et d’autres en profitent, qui se loueront ainsi de lui ; « je les connais mes Français », dit-il Ă  Lucien, d’un ton assez crapuleux ; ils adorent d’avoir « Ă  leur tĂȘte » quelqu’un « qui les mĂšne voler, de temps Ă  autre, Ă  l’étranger ».

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.111) /1809/ Il continue Ă  ne pas savoir trĂšs bien le français, confondant « ses­sion » avec « section » et « amnistie » avec « armis­tice ». Chateaubriand observera qu’on ne saurait parler sans prudence de son style, car il dicte, la plupart du temps, et prodigieusement vite, lais­sant le soin Ă  ses secrĂ©taires de mettre en forme ce qu’il dĂ©bite ; quant Ă  ses fameux bulletins de guerre, ils sont rĂ©digĂ©s par des scribes ; (…).

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.118) Le Domaine Extraordinaire de NapolĂ©on Bonaparte, c’est son bien, son trĂ©sor, son argent ; dĂ©pouilles europĂ©ennes. Cela mĂȘme pour quoi, en vue de quoi, il a, depuis vingt ans, tant jouĂ© des coudes, tant « combinĂ© » (1) d’abord, et tant tuĂ© ensuite ; la garan­tie de cette opulence, suprĂȘme et sans mesure, but unique de sa trajectoire.

 

(1) Confidence Ă  Roederer: “Pour arriver oĂč je suis arrivĂ©, on ne ait pas ce qu’il m’a fallu de combinaisons.”

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.143) Nous possĂ©dons, par bonheur, pour cor­riger le MĂ©morial, les journaux de ses auditeurs, celui de Bertrand surtout, le plus complet. L’homme y apparaĂźt dans sa mĂ©diocritĂ© navrante ; non pas seulement une Ăąme basse, et Ă  ras de terre, mais qui dĂ©gage une odeur putride. Incapable d’élan, Ă©tranger Ă  toute idĂ©e haute — la nature, les fleurs, la mer, le ciel, ne l’intĂ©ressent pas ; il ne les voit point —, haussant les Ă©paules devant ce qui fait (p.144) la noblesse humaine, il est totalement repliĂ© sur soi et remĂąche du matin au soir les Ă©pisodes de sa carriĂšre, supputant ce qu’il eĂ»t dĂ» faire pour que « ça durĂąt » plus longtemps. Il avait dit, dĂ©jĂ , devant Bourrienne : « Je n’aime personne », et, devant Roederer, le 12 novembre 1813 : « Je suis l’homme du calcul sec » ; (…).

 

http://www.africamaat.com/article.php3?id_article=137

NAPOLÉON , GRAND CRIMINEL contre L’HumanitĂ©

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Lorsqu’un mortel se prend pour Dieu

Dictateur, tyran, usurpateur, despote, brutal, violent, dĂ©molisseur, geĂŽlier de la libertĂ©, meurtrier, tortionnaire, menteur, misogyne, excommuniĂ© par le pape ; voici quelques qualificatifs de NapolĂ©on Ier. Ce monstre, d’aprĂšs une chaĂźne de tĂ©lĂ©vision, a Ă©tĂ© Ă©lu deuxiĂšme personnage historique prĂ©fĂ©rĂ© des Français ! Il est celui qui a commis aussi ce crime contre l’HumanitĂ© en rĂ©tablissant l’esclavage des Noirs aux Antilles ; celui qui fit mourir de faim et de soif un hĂ©ros, Toussaint Louverture.

Le Général Toussaint Louverture

Alors que la France a fĂȘtĂ© le 2 dĂ©cembre 2004 le bicentenaire du sacre de NapolĂ©on Ă  Notre-Dame de Paris. Nous avons entendu et vu dans les mĂ©dias ce que ce dictateur « Hitler du 19e siĂšcle » avait apportĂ© Ă  la France : crĂ©ation de la Banque de France, crĂ©ation des LycĂ©es, institution de la LĂ©gion d’Honneur, publication du Code Civil, crĂ©ation de la Cour des Comptes.

TrĂšs peu ou pas du tout d’allusions sur la multitude des crimes de NapolĂ©on, encore moins sur les crimes concernant les Noirs. Pourtant cette tragĂ©die (traite et esclavages des Noirs) allait durer quatre siĂšcles et demi !

NAPOLEON LE DICTATEUR, L’ANTÉCHRIST

 

Le Dictateur Napoléon

NapolĂ©on « Empereur des Français » mĂ©rite d’ĂȘtre relĂ©guĂ© au musĂ©e des horreurs. Ce fut le pire ennemi du genre humain. NapolĂ©on a rĂ©pandu le feu, le sang et la peine dans toute l’Europe mais aussi loin des frontiĂšres de l’Europe. Il fut sans conteste l’un des plus grand tyran de France. Il est brutal et dĂ©nuĂ© de scrupule. A l’étranger, l’époque napolĂ©onienne fut vĂ©cu comme une pĂ©riode d’occupation. Les EuropĂ©ens discrĂ©ditent l’usurpateur. Aucun doute, c’était un dictateur barbare. Il pensait qu’une bonne constitution devait ĂȘtre forcement obscure. Il utilise volontiers la rĂ©pression : villes pillĂ©s et brĂ»lĂ©s, exĂ©cutions sommaires. L’espionnage, les manipulations, les complots et les dĂ©nonciations systĂ©matiques sont courantes. Cela se termine par des exĂ©cutions (peine de mort), des exiles, des travaux forcĂ©s ou des emprisonnements selon l’humeur de l’Empereur. La police napolĂ©onienne est la mĂšre de ces polices totalitaires qui fleuriront au XXe siĂšcle. La police emploie la torture (par exemple dans la division confiĂ© Ă  Bertrand). La population est surveillĂ©e par des « mouchards » (un rĂ©seau d’espions et des proches du dictateur). Des provocations policiĂšres sont organisĂ©es pour permettre d’éliminer des opposants (ils sont guillotinĂ©s) ; par exemple « la conspiration dite des poignards » du 10 octobre 1800, est un piĂšge de la police. Les libertĂ©s sont bafouĂ©es et la justice est trĂšs rĂ©pressive. Les supplices existent : marquage au fer rouge, amputation, le fouet, la bastonnade, etc.

C’est le 18 mai 1804 qu’il est proclamĂ© « Empereur des Français » par le SĂ©nat (qui n’a pas le choix). Et la mĂȘme annĂ©e, le 2 dĂ©cembre, il se couronne lui-mĂȘme Ă  Notre-Dame car il ne voulut pas ĂȘtre couronnĂ© par le pape Pie VII (prĂ©sent Ă  la cĂ©rĂ©monie). A partir de 1806, il se fait vĂ©nĂ©rĂ© comme un saint. En effet, sur le calendrier apparaĂźt la Saint NapolĂ©on qui est fixĂ©e au 15 aoĂ»t (en mĂȘme temps que Marie, la mĂšre de JĂ©sus). Les prĂȘtres rĂ©fractaires aux idĂ©es du dictateur, sont arrĂȘtĂ©s et exĂ©cutĂ©s (l’échafaud). Il fait mĂȘme emprisonnĂ© le Pape qui l’avait excommuniĂ© (le pape voulait rĂ©cupĂ©rĂ© les États pontificaux). Entre ses mains, les Ă©vĂȘques doivent prĂȘter serment de fidĂ©litĂ©.

Avec les femmes, il est impulsif. Il lui arrive de maltraiter JosĂ©phine. Il mĂ©prise les femmes. Pour lui, pour une femme qui lui inspire quelque chose de bien, il y a cent qui lui fait faire des sottises. Il refuse aux femmes d’accĂ©der aux mĂȘmes Ă©coles que les hommes car pour lui elles doivent ĂȘtre Ă©levĂ©es pour ĂȘtre des croyantes et non des raisonneuses. L’État doit faire d’elles de bonnes Ă©pouses et de bonnes mĂšres. Le tyran n’aime pas les femmes intelligentes.

 

L.-E. Halkin, Waterloo: l’anti-Europe de NapolĂ©on, LS, 10/07/1990

 

“Evoquons les causes profondes de ce dĂ©sastre.  NapolĂ©on rĂȘvait d’une Europe nouvelle, d’une Europe soumise Ă  l’hĂ©gĂ©monie d’une seule nation, une Europe française comme l’Europe de Hitler aurait Ă©tĂ© une Europe allemande.  Cette Europe asservie, l’Angleterre, sentinelle de l’Ă©quilibre europĂ©en, ne peut la tolĂ©rer.  AprĂšs la victoire de sa flotte Ă  Trafalgar, elle instaure le blocus des ports français.  A ce dĂ©fi, NapolĂ©on rĂ©pond par un autre dĂ©fi: c’ est le Blocus Continental.  DĂ©cision lourde de consĂ©quences!”

“Sous la flotte française, l’ Europe souffre et espĂšre.”

“L’ Europe de NapolĂ©on n’est pas notre Europe.  L’Europe que nous attendons ne peut ĂȘtre ni française, ni allemande, ni russe, mais europĂ©enne, c’est-Ă -dire fraternelle, dĂ©mocratique et pacifique.”

 

Luc De Vos, Les quatre jours de Waterloo, 15-18 juin 1815, éd. Versant Sud,  2002

 

(p.50) La faiblesse de la flotte française ne permettant pas une attaque directe contre la Grande-Bretagne, NapolĂ©on chercha un recours dans la stratĂ©gie indirecte. Le blocus continental dĂ©crĂ©tĂ© contre la Grande-Bretagne depuis 1806 devait mettre fin Ă  la prospĂ©ritĂ© et Ă  la puissance de cet État industriel. Le blocus apparut comme une bĂ©vue dans le domaine de la Grande straté­gie et il s’avĂ©ra un tournant dans la carriĂšre de NapolĂ©on. Non seulement, le blocus Ă©tait inefficace, mais il Ă©tait aussi trĂšs impopulaire, surtout au Danemark, dans les Pays-Bas, en Italie et en France mĂȘme, en particulier Ă  Bordeaux, Nantes et La Rochelle. L’extension du blocus au Portugal et Ă  l’Espagne allait mener Ă  une lutte sans fin. Le Portugal refusa d’appliquer les mesures Ă  l’encontre de son vieil alliĂ© britannique, tandis qu’une petite armĂ©e anglo-portugaise soutenait l’insurrection espa­gnole dĂšs 1808. Enfin, la Grande- Bretagne trouvait de nouveaux dĂ©bouchĂ©s en se tournant vers le marchĂ© latino-amĂ©ricain.

 

(
) L’absorption des États pontificaux aboutit en 1811 Ă  l’excom­munication de l’Empereur. Ce faisant, il dressait contre lui la France rurale encore majoritairement catholique.

 

Martin Bril, De kleine keizer, Prometheus Uitg., 2009

(p.139) In de nacht van 12 op 13 april 1814 deed Napoleon in Fon­tainebleau een zelfmoordpoging. Op het slagveld was het hem eerder dat jaar niet gelukt te sneuvelen. Hij bevond zich op een dieptepunt in zijn leven. In Parijs waren zijn maarschalken met de tsaar, de Pruisen en de Oostenrijkers een wapenstilstand overeengekomen, en de afspraak was nu dat de keizer afstand zou doen van de troon en het land zou verlaten.

(p.140) Napoleon probeerde zichzelf te doden door vergif in te nemen. Sinds zijn Spaanse veldtochten droeg hij dat gif onder zijn kleren in een zakje op zijn borst met zich mee. In Spanje was het niet verstandig om in handen van de vijand te vallen. Ook tijdens de Russische veldtocht had de keizer het gif bij zich; het was dus ruim twee jaar oud toen hij het in Fontainebleau innam. Hij werd er alleen maar kotsmisselijk van. Zelfs de dood was hem niet vergund. In L’Absent, een roman van Patrick Rambaud, is de scĂšne uitgebreid en kostelijk beschreven: ‘Sire, quand on veut se tuer on prend un pistolet, et alors la dose est sĂ»re,’ zegt een van de bedienden tegen Napoleon terwijl de ander hem een mooie vaas onder de mond houdt om in over te geven.

 

NapolĂ©on vu par Claude Ribbe : « un criminel raciste », in : L’Histoire 61, 2005-2006, p.100-101

 

Selon l’historien Claude Ribbe, NapolĂ©on est coupable Ă  ses yeux de « l’extermination industrielle d’un peuple ». Dans son dernier livre, il le compare ainsi Ă  Hitler.

AprĂšs le rĂ©tablissement de l’esclavage par la France en 1802, plus d’un million de personnes ont Ă©tĂ© vouĂ©es Ă  la mort selon des critĂšres ‘raciaux’ par NapolĂ©on.

« GĂ©nocide perpĂ©trĂ© en utilisant les gaz, citoyens mis en esclavage (250 000 Français, surtout antillais, guyanais et rĂ©unionnais), (
) escadrons de la mort, camps de triage (en Bretagne) et de concentration (sur l’üle d’Elbe et en Corse), lois raciales (
).

 

(p.100) Il n’est pas Ă©tonnant qu’il ait servi de modĂšle Ă  Mussolini qui a Ă©crit une piĂšce Ă  sa gloire ni sutout Ă  Hitler qui vient le saluer d’un ‘Heil NapolĂ©on’ aux Invalides le 28 juin 1940 », lors de sa visite Ă  Paris.(
)

NapolĂ©on a instaurĂ© une lĂ©gislation raciale qui annonce les lois de Nuremberg et qui interdisait aux Noirs et gens de couleur d’entrer sur le teritoire français. NapolĂ©on, par une circulaire honteuse du 8 janvier 1803, a interdit les mariages ‘entre un blanc et une nĂ©gresse ou entre un nĂšgre et une blanche’. Ambroise RĂ©gnier, le signataire de ce texte dictĂ© par NapolĂ©on, est au PanthĂ©on.

 

Paul Vaute, Napoléon coupe la France en deux, LB 03/12/2005

 

L’Empereur belliciste se trouve depuis longtemps au banc des accusĂ©s. Un ouvrage consacrĂ© au sort des colonies pousse le bouchon encore plus loin. I On y parle de “gĂ©nocide perpĂ©trĂ© en utilisant les gaz”…

 

Heil Napoléon!

 

Du cĂŽtĂ© des contempteurs, on brandit surtout un ouvrage sorti jeudi et qui pousse le bou­chon au plus loin. IntitulĂ© “Le Crime de NapolĂ©on” (Ă©d. PrivĂ©) et soutenu par des associations de la France d’outre-mer – qui ont annoncĂ© une manifestation ce samedi “contre le rĂ©vision­nisme historique” -, il dĂ©nonce le “rĂ©tablissement”, en 1802, de l’esclavage (qui avait Ă©tĂ© aboli, plus formellement que rĂ©elle­ment, par la Convention en 1794) ainsi que la rĂ©pression de la rĂ©volte des Noirs d’HaĂŻti, alors colonie française. A en ju­ger d’aprĂšs le rĂ©sumĂ© et les ex­traits donnĂ©s par l’agence France-Presse, le rĂ©quisitoire fourmille de parallĂšles avec le nazisme: “Cent quarante ans avant la Shoah, y lit-on, un dic­tateur, dans l’espoir de devenir le maĂźtre du monde, n’hĂ©site pas Ă  Ă©craser sous sa botte une par­tie de l’humanitĂ©.” Il est aussi question d'”une vaste opĂ©ration de nettoyage ethnique” Ă  Saint-Domingue et mĂȘme d’un “gĂ©nocide perpĂ©trĂ© en utilisant les gaz”, toujours sur l’ordre de celui que Hitler, aprĂšs la dĂ©faite de la France en 1940, alla sa­luer d’un “Heil NapolĂ©on !” aux Invalides.

 

Les guerres dont l’Empereur porta la responsabilitĂ©, les exac­tions des troupes qu’il cau­tionna de l’Atlantique Ă  l’Oural, son indiffĂ©rence au coĂ»t humain de ses entreprises mĂ©galoma­nes (“Une nuit Ă  Paris rĂ©parera tout cela”, dĂ©clara-t-il un jour de­vant un champ de bataille jon­chĂ© de cadavres)… : ces sombres aspects ont Ă©tĂ© amplement mis en lumiĂšre dans l’historiogra­phie hexagonale des derniĂšres annĂ©es, sauf exceptions.

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p13) On a chantĂ© sa « gĂ©niale » campagne d’Italie: c’est faux, ce ne fut pas sa campagne mais celle de Carnot, Bonaparte n’a fait qu’obĂ©ir, scrupuleusement, aux ordres stratĂ©giques que lui envoyaient chaque jour ce dernier et le Directoire. On l’a cĂ©lĂ©brĂ© comme l’homme qui a fait signer le traitĂ© de Campo-Formio Ă  l’Autriche et mis fin aux guerres de la premiĂšre coalition: c’est vrai, mais elles se continuĂšrent par celles de la deuxiĂšme coalition, sa rĂ©organisation de l’Italie s’Ă©croula et, tout compte fait, Campo-Formio fut un fiasco. Et ainsi de suite; nous tentons de montrer, dans ce livre, que NapolĂ©on a Ă©tĂ© un bien mau­vais homme de guerre, et qu’on peut lui appliquer, en la renversant, la phrase de de Gaulle sur la dĂ©faite de la France, en 1940 : Napo­lĂ©on a gagnĂ© (ou, plus prĂ©cisĂ©ment, ses gĂ©nĂ©raux ont gagnĂ©) beau­coup de batailles, mais il a perdu toutes ses guerres : la campagne d’Egypte, la guerre d’Espagne, la campagne de Russie et la catastro­phique campagne de France.

(p.14) Les napolĂ©ophiles brandissent alors un autre Ă©tendard: celui du lĂ©gislateur, qui a dotĂ© la France, entre autres choses, d’un merveilleux Code civil, et celui de l’administrateur civil, crĂ©ateur des prĂ©fets et du Conseil d’État. C’est encore faux: il est vrai que le Code civil des Français est une grande chose… mais NapolĂ©on n’y est Ă  peu prĂšs pour rien, comme nous le montrons dans cet ouvrage: il n’a fait qu’orga­niser sa promulgation ; quant Ă  la rĂ©forme administrative sous le Consulat, elle a plus Ă©tĂ© l’Ɠuvre de SieyĂšs ou de Daunou que de Bonaparte, qui s’est contentĂ© d’en fixer le caractĂšre centralisateur.

 

(p.14) Dans la troisiĂšme partie, nous analysons les mĂ©thodes de ce dictateur que l’Europe appellera « l’Ogre »: la falsification politique, la censure, la propagande et le culte de la personnalitĂ©, la police secrĂšte, la coercition, la guerre; nous tentons aussi d’en finir avec les mythes du grand lĂ©gislateur, du grand capitaine et de l’« enfant prodigue de la gloire » comme le surnomme un ancien prĂ©fet Ă  Montpellier, J. Costa, dans une chanson en forme d’hymne, assez naĂŻve (pour ne pas dire plus), intitulĂ©e non pas la Marseillaise, mais l’Ajaccienne (!) et qui est dans le ton de MarĂ©chal, nous voilĂ . Avec cependant une diffĂ©rence: dans l’hymne qui lui fut destinĂ©, le vieux marĂ©chal n’Ă©tait que le « sauveur de la France », dans /’Ajaccienne, l’homme Ă  la mĂšche et au petit chapeau est dĂ©peint comme un nou­veau JĂ©sus-Christ.

Ce fut ici [Ă  Ajaccio], nouvelle Rome

Que le jour de l’Assomption

Une autre fois Dieu se fit homme,

Napoléon ! Napoléon !

Pendant dix-huit ans, ce Dieu fait homme supprima toutes les libertĂ©s publiques, censura, emprisonna, massacra, fusilla, tortura, vola, fit la guerre Ă  tous les peuples d’Europe, rĂ©tablit l’esclavage aux Antilles, Ă©nonça des lois racistes (antijuives) : dans la petite armĂ©e des dictateurs français, il a droit Ă  un grade bien supĂ©rieur Ă  celui de PĂ©tain, et dans celle des dictateurs europĂ©ens, Ă  compter le nombre de nions que leurs dictatures ont causĂ©es, il vient au troi­siĂšme rang juste aprĂšs Hitler, avec l’horreur des camps en moins, et aprĂšs Staline qui, lui, a laissĂ© aprĂšs sa mort une URSS plus puissante que jamais.

 

(p.172) LA TRAHISON ?

 

Trahison. C’est un mot qui peut sembler dur Ă  nos lecteurs, mais comment dĂ©signer autrement la conduite d’un homme, qui a tou­jours protestĂ© de sa fidĂ©litĂ© Ă  l’Ă©gard d’un autre homme et qui, un beau jour, parce qu’il n’est plus en accord avec lui, au lieu de rompre ouvertement, le dĂ©nonce comme un criminel au plus sĂ©vĂšre des tribunaux, celui de la Convention ?

C’est un peu ce qui s’est produit entre Paoli et NapolĂ©on. La conduite du premier n’a jamais variĂ© : il avait vouĂ© sa vie Ă  sa patrie (p.173) corse, il a prĂ©fĂ©rĂ© l’exil Ă  ce qu’il considĂ©rait comme la servitude, et il est revenu dans son pays parce qu’il pensait que son nouveau maĂźtre – la France de la RĂ©volution – le lui confierait pour qu’y rĂšgne, sous sa protection, et dans le respect de la culture corse, la libertĂ©, l’Ă©galitĂ© et la fraternitĂ©. DĂšs le 21 juillet 1789, dans une lettre Ă  l’un de ses partisans (l’abbĂ© AndrĂ©i, qui sera son secrĂ©taire Ă  CortĂ©), il reprenait sa doctrine passĂ©e, que Choiseul avait repoussĂ©e : celle d’une Corse autonome, rĂ©gie par ses propres lois, sous la pro­tection de la France. À la fin de l’annĂ©e 1789, il avait applaudi au dĂ©cret de la Constituante proclamant la Corse partie intĂ©grante de l’Empire français : il songeait alors Ă  une sorte d’union fĂ©dĂ©rale de la Corse Ă  la France, dans laquelle l’Ăźle bĂ©nĂ©ficierait des lois gĂ©né­rales en vigueur dans les autres provinces françaises mais en tenant compte « des anciens usages et des modes de vie ». Maintenant, la France de la Convention voulait – pensait-il et Ă©crivait-il – imposer Ă  la Corse une autre tyrannie, non pas celle du bras toujours levĂ© du prince, comme Ă  l’Ă©poque de la monarchie, mais celle d’une idĂ©olo­gie et d’une culture unitaire qui n’Ă©taient pas les siennes : il refusait d’avoir Ă  s’y soumettre. Paoli a donc changĂ© d’avis, entre juillet 1789 et dĂ©cembre 1792, mais non pas comme une girouette : parce que la RĂ©volution elle-mĂȘme avait changĂ© en devenant jacobine.

La conduite du second a Ă©tĂ© celle d’un spĂ©cialiste du double jeu. Bonaparte, qui avait des amis dans les deux camps, qui, aprĂšs avoir proclamĂ© son patriotisme corse dans ses propos et dans ses Ă©crits (dans la lettre Ă  Buttafuoco, par exemple), agissait maintenant comme le plus sĂ©vĂšre des jacobins anti-CorsĂ©s et, comble de l’igno­minie, il dĂ©nonçait Paoli aux plus hautes autoritĂ©s de l’armĂ©e (au gĂ©nĂ©ral Anselme, au ministre de la Guerre) et aux conventionnels, en leur demandant d’envoyer des dĂ©putĂ©s «pour que l’on punisse les lĂąches et les traĂźtres ».

 

La dĂ©nonciation de NapolĂ©on est du 2 mars 1793. Depuis deux mois, la Convention est entrĂ©e dans la phase sanglante de son his­toire : le roi a Ă©tĂ© dĂ©capitĂ© le 21 janvier, la VendĂ©e va s’embraser le 3 mars, le Tribunal rĂ©volutionnaire sera crĂ©Ă© le 10 mars, avec Fou-quier-Tinville comme accusateur public (il a pour fonction de juger les attentats » contre la libertĂ©, l’Ă©galitĂ©, l’unitĂ© et l’indivibilitĂ© de la RĂ©publique »), et, bientĂŽt, la guillotine va couper bien des tĂȘtes. Quel va ĂȘtre le sort de Paoli, accusĂ© de comploter contre l’unitĂ© et (p.174) l’indivisibilitĂ© de la RĂ©publique ? Certes, la Convention n’a pas attendu que Bonaparte dĂ©nonce le Babbu pour envoyer des com­missaires aux armĂ©es en mission Ă  CortĂ©. DĂšs le 1er fĂ©vrier 1793, elle a placĂ© Paoli et les troupes de ligne stationnĂ©es en Corse sous les ordres du gĂ©nĂ©ral de Biron (le duc de Lauzun), commandant l’armĂ©e d’Italie (qui vient d’ĂȘtre crĂ©Ă©e, Ă  la fin de l’annĂ©e 1792). Le mĂȘme jour, c’est-Ă -dire dix-sept jours avant que ne dĂ©bute l’expĂ©di­tion de La Maddalena, la Convention a dĂ©pĂȘchĂ© trois commissaires en Corse, pour y enquĂȘter sur la situation (il s’agit de Saliceti, qui est corse, de l’artilleur Lacombe-Saint-Michel et de l’avocat Del-cher). Ces derniers ont Ă©crit Ă  Paoli, de Toulon, le 7 fĂ©vrier, l’invi­tant Ă  les rejoindre pour confĂ©rer avec eux de la « mise en dĂ©fense » de la Corse. Paoli, en fin ancien insurgĂ© qu’il Ă©tait, a flairĂ© le piĂšge et n’a rĂ©pondu aux commissaires que le 5 mars (aprĂšs avoir pris connaissance de la protestation-dĂ©nonciation de NapolĂ©on) : il n’est pas question qu’il s’Ă©loigne de CortĂ©, oĂč il est en sĂ©curitĂ©, et il refuse leur invitation, invoquant « son Ăąge avancĂ© et ses infirmitĂ©s » qui ” ne lui permettent pas un long dĂ©placement ». Il ne reste plus aux reprĂ©sentants de la Convention qu’Ă  faire le voyage jusqu’Ă  CortĂ© et Ă  nĂ©gocier avec Paoli ; il leur faut, en effet, Ă©viter qu’aux soulĂšvements royalistes de VendĂ©e et de Bretagne qui viennent d’Ă©clater, s’ajoute une insurrection sĂ©paratiste en Corse, qui risque­rait d’y attirer immanquablement les Anglais.

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.367) Notre intention n’est pas ici de conter l’aventure sanglante et lamentable dans laquelle NapolĂ©on entraĂźna la France et le peuple français et que certains qualifient encore d’ « épopĂ©e impĂ©riale » ; (
).

 

(p.369) Le rĂ©gime instituĂ© en 1802 par la Constitution de l’an X, Ă  savoir le consulat Ă  vie, avait deux traits caractĂ©ristiques : 1° c’Ă©tait une monocratie (tous les pouvoirs Ă©tant concentrĂ©s entre les mains d’une seule personne, le Premier Consul) ; 2° c’Ă©tait un rĂ©gime tota­litaire, dans la mesure oĂč il interdisait toute opposition, person­nelle ou organisĂ©e, et, Ă  la limite, tout jugement individuel ou toute critique. Un tel rĂ©gime ne peut durer qu’en se fondant sur l’action impitoyable d’une police puissante et tentaculaire, une censure rigoureuse et surtout une propagande systĂ©matique, qui dĂ©person­nalise l’individu et le rend progressivement incapable de penser ou d’agir, sur le plan politique ou social, autrement que par rĂ©fĂ©rence aux normes et aux mythes distillĂ©s par cette propagande. Et c’est lĂ  (p.370) que le bĂąt blesse l’Ăąne, en l’occurrence NapolĂ©on, du moins en 1800 : cette assistance policiĂšre est limitĂ©e numĂ©riquement, donc elle ne peut pas tout surveiller, et elle manque de moyens de communication et de stockage des informations. On frĂ©mit Ă  la pensĂ©e de ce qu’auraient pu devenir l’Empire napolĂ©onien, l’Empire sovié­tique ou le IIIe Reich si ces rĂ©gimes avaient connu la civilisation Ă©lectronique : heureusement pour l’Europe, Hitler n’avait Ă  sa dis­position que le tĂ©lĂ©graphe Ă©lectrique et les ondes hertziennes, et NapolĂ©on qu’une ou deux lignes de tĂ©lĂ©graphie optique et la rapiditĂ© de ses coursiers.

 

(p.372) À partir de 1804, toute une sĂ©rie de dĂ©crets vont crĂ©er des titres hĂ©rĂ©ditaires, instituant ainsi une noblesse d’Empire, qui fit long­temps sourire, mais qui avait pour but non seulement de rĂ©com­penser l’hĂ©roĂŻsme des uns ou les services rendus Ă  l’Empire par les autres, mais de cimenter le systĂšme : les « nobles » d’Empire et leurs descendants ne deviendraient-ils pas les plus fidĂšles dĂ©fenseurs du trĂŽne des Bonaparte, tout comme les titulaires de la LĂ©gion d’hon­neur (crĂ©Ă©e en 1802) ? L’Empereur, NapolĂ©on premier du nom, la Cour impĂ©riale et ses dignitaires, la noblesse d’Empire, telle fut la « distribution », le casting comme disent les anglomanes, de cette abominable tragi-comĂ©die europĂ©enne que fut la brĂšve histoire (1804-1815) du Premier Empire dont nous allons tenter, dans ce chapitre, de dĂ©truire les lĂ©gendes les plus rĂ©pandues, qui nous semblent ĂȘtre, toutes, des impostures, mis Ă  part l’hĂ©roĂŻsme et la bravoure des centaines de milliers d’hommes qui ont Ă©tĂ© abusĂ©s i par elles jusqu’Ă  en mourir.

 

Ainsi donc, la France va retrouver, avec NapolĂ©on, un rĂ©gime monarchique d’un type spĂ©cial, celui d’un souverain qui n’a, en face de lui, aucun pouvoir Ă  combattre. Il n’y a plus, comme au temps de la monarchie de droit divin dont Louis XVI avait Ă©tĂ©, alors, le dernier reprĂ©sentant, de parlements provinciaux, d’Ă©vĂȘques, de traditions fĂ©odales, de corporations susceptibles de limiter l’omnipotence royale, et les traitĂ©s signĂ©s avant la RĂ©volution ne sont plus en vigueur. NapolĂ©on peut tout dire, tout faire. Il n’a plus besoin de louvoyer, comme au temps du Directoire, et il ne craint plus personne, protĂ©gĂ© qu’il est de prĂšs par sa garde, de loin par sa police secrĂšte, ancĂȘtre de la sinistre Gestapo1.

 

  1. AbrĂ©viation de Geheimnisstaatspolizei, « police secrĂšte d’État ».

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.23) La France ne sera jamais pour lui autre chose qu’un champ d’exploitation. Le seul souci du capitaine Bonaparte, en juin 1793, est de se procurer des res­sources, et il a son thĂšme : il se pose en victime ; montagnard (de fraĂźche date ; mais Salicetti est lĂ  pour masquer, en haut lieu, son tout rĂ©cent passĂ© de sĂ©paratiste corse), il a tout sacrifiĂ© Ă  son idĂ©al ; ses biens ont Ă©tĂ© confisquĂ©s par les rĂ©actionnaires paolistes, ces malfaiteurs, ces antipatriotes ; en con­sĂ©quence, martyr de sa foi, il a droit, et sa famille a droit comme lui, Ă  une indemnisation substantielle.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.28-29) NapolĂ©on se vantera, bien entendu, d’avoir lui-mĂȘme et lui seul, tout conduit, devant Toulon, et le Larousse disait encore, jadis, avec une simplicitĂ© confiante : « En 1793, Bonaparte reprit Toulon ». Qu’il ait contribuĂ© efficacement Ă  la victoire, je le pense ; il avait du coup d’Ɠil et de la dĂ©cision. Qu’il ait tout fait, c’est une fable. Dans son rapport Ă  la Convention, aprĂšs la reprise de la ville (Moni­teur du 28 dĂ©cembre), Dugommier mentionnera son nom et lui dĂ©cernera des Ă©loges. AgrĂ©ables, les com­pliments ; mais NapolĂ©on Bonaparte entend ĂȘtre payĂ© en monnaie plus solide. Deux nouveaux ReprĂ©sentants viennent d’arriver, les dĂ©putĂ©s Barras et FrĂ©ron. Le jeune Lucien (Loutchiano, en famille), qui s’était repliĂ© Ă  Saint-Maximin, est accouru lui aussi et se distingue dans les vengeances ; il signe « Brutus Bonaparte » et agit en qualitĂ© de secré­taire des Jacobins locaux ; il rĂ©dige une « adresse » Ă  la Convention qu’il date « du champ de gloire », « marchant, dit-il, dans le sang des traĂźtres » : « ni l’ñge, ni le sexe n’ont Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©s ; ceux qui n’avaient Ă©tĂ© que blessĂ©s par le canon [car on a tirĂ© au canon sur les prisonniers] ont Ă©tĂ© dĂ©pĂȘchĂ©s . par le sabre et la baĂŻonnette « Barras et FrĂ©ron rĂ©glaient vivement tout cela, assistĂ©s par le com­mandant NapolĂ©on Bonaparte qui les suivait comme leur ombre ; « il ĂŽtait son chapeau devant nous, relatera Barras, et le portait aussi bas que son bras pouvait descendre ».

 

 Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969, Ed. de Trévise, Paris

 

(p.152)  Mollien avait articulĂ©, lui aussi, l’exacte sentence: “Il a renversĂ© le gouvernement populaire”; “il a assis (p.153) la bourgeoisie au pouvoir ».  

M. Bainville Ă©tait encore plus explicite : « Il a fait cesser la lutte des classes “.  D’oĂč l’adjectif, sous sa plume : « bĂ©nie », oui, bĂ©nie, la superbe Ă©poque consulaire.  Des guerres, sans doute, Ă  l’extĂ©rieur; mais le bienfait suprĂȘme de la paix sociale; la tranquillitĂ© pour les « honnĂȘtes gens ».

 

Louis-Philippe savait ce qu’il faisait lorsqu’il organisait, en grande pompe (1840) le «retour des cendres “, dans le temps mĂȘme oĂč il ceinturait Paris de ces forts dont les canons, dans sa pensĂ©e comme dans celle de M. Thiers, serviraient, le cas Ă©chĂ©ant, Ă  la « dissuasion » de la plĂšbe.

 

Quant aux menus dĂ©tails que j’ai jugĂ© bon de rapporter sur M. Bonaparte lui-mĂȘme, sa personne et son « Ăąme », si ce n’est pas trĂšs beau, ce n’est pas Ă  moi qu’il faut s’en prendre ; « c’est la vĂ©ritĂ© qui est coupable », disait dĂ©jĂ  Robespierre.  Mais quand elle dĂ©plaĂźt Ă  certains, elle perd pour eux le droit d’exister.

 

 

0.2 un ĂȘtre dĂ©pravĂ©, mĂ©prisant la femme

sexualité: bisexualité, pédophilie, maladies vénériennes

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

(p.90) Yet he knew very well how to please. ‘I would kiss a man’s arse if I needed him’, he once remarked. When an erring minister offered him his head he asked ‘Just what do you expect me to do with it?’ Many years later Metternich, of all people, would recall that ‘con­versation with him has always had formed a charm difficult to define.’

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

(p.91) His attitude to women would hardly appeal to a modem feminist. Perhaps it was this which antagonized Mme de RĂ©musat as it had Mme de StaĂ«l. She claims with all too much justification that he despised them, ‘regarding their weakness as an unanswerable proof of their inferiority and the power they have in society as an intolĂ©rable usurpation’. She blames such an attitude on his spending too much time with adventuresses during the Directory and on the Italian campaign. ‘He took no notice of a woman unless she was beautiful or at any rate young. He would quite probably have been ready to accept the view that in a well-run country we should be slaughtered when we hĂąve borne our children – just as some insects are destined by nature to a speedy death as soon as they give birth.’ She concĂ©dĂ©s that he felt genuine affection for JosĂ©phine, and may have been in love two or three times, recording his irritation at Josephine’s jealousy and how he told her she must put up with it – ‘You ought to think it perfectly natural that I allow myself

amusements of this kind.’ Admittedly such ‘amusements’ were purely physical, scarcely very romantic. On one occasion he greeted a terrified actress, clutching at the rags of her dignity, with ‘Corne in. Undress. Lie down.’

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

(p.112) If we have little information about the FĂŒhrer’s sex-Iife, we possess a good deal about his views on women. They are far more complex than might be thought, even though he said, ‘A man has to be able to stamp his imprint on any woman.’ Like Napoleon, he regarded them as an inferior species whose job was to bear children, be good mothers and make homes for men. (Kinder, Kirche, KĂŒche was one of the Nazi slogans.) In his opinion there was ‘no worse disaster than to see them grappling with ideas’. ‘Women who have no children finally go off their heads.’ On the other hand, unlike the Emperor, his personal relationships with them were based on more than physical gratification. ‘What I like best is to dine with a pretty woman,’ he told Bormann. Beyond question he admired feminine beauty and enjoyed fĂ©minine company. He also differed from Napoleon – who was frequently rude and even coarse – in being unfailingly charming and gallant with women, including his female staff. When he explained condescendingly that ‘Woman’s universe . . . is man’ he added, ‘She sees nothing else, so to speak, and that’s why she’s capable of loving so deeply.’ He (p.113) accepted the possibility of partnership between the sexes. ‘Marriages that originate only in sensual infatuation are usually somewhat shaky. . . . Separations are particularly painful when there has been a genuine comradeship between man and wife … a meeting between two beings who complete one another, who are made for one another, borders already, in my conception, upon a miracle.’ His interpretation of much of feminine behaviour was characteristically cynical. ‘In the pleasure a woman takes in rig- ging herself out, there is always an admixture of some trouble- making element, something treacherous – to awaken another woman’s jealousy by displaying something that the latter doesn’t possess. Women have the talent, which is unknown to us males, for giving a kiss to a woman-friend and at the same time piercing her heart with a well-sharpened stiletto.’ He justified female pos- sessiveness by his own brutal criteria. ‘The gentlest woman is transformed into a wild beast when another woman tries to take away her man . .. Must one regard this innate savagery as a fault? Is it not rather a virtue?’

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969

CH VII L’EPOPEE TOURNE MAL

 

(p.117) Et rien n’est instructif comme les Cahiers de Bertrand, dĂ©position naĂŻve, irremplaçable; nous ignorerions, sans elle, cette confession joviale de NapolĂ©on sur une de ses constantes mĂ©thodes :

« Quand j’ai besoin de quelqu’un, je lui baiserais le [censurĂ©] »; il nous manquerait aussi une indication (d’intĂ©rĂȘt, il est vrai, secondaire) sur les penchants sexuels de « l’empereur ” et leur ambivalence: Gourgaud le fatiguait, sa tendresse Ă©tant insatiable.  Sur l’Ă©IĂ©vation morale du clan Bonaparte, sur le ton de la tribu quand on y Ă©tait entre soi, et sur son odeur (Talleyrand-le-dĂ©licat dĂ©plorait les «maniĂšres » un peu « sombres » de ces gens), goĂ»tons les propos Ă©changĂ©s entre «Nabou » et Loutchiano au sujet de leurs femmes : “Ta putain ! », lui dit Nabou, et l’autre de riposter : “La mienne au moins, elle ne pue pas! ». Telle Ă©tait, sous leurs habits de cour, la nuditĂ© de ces truands.  Une des choses les plus drĂŽles concernant NapolĂ©on vu par ses historiographes, c’est le thĂšme, Ă©tabli comme un dogme, de son indiffĂ©rence Ă  l’argent.  Voyez Bainville (NapolĂ©on, p. 495) : il « tient peu Ă  l’existence, et peu Ă  son trĂŽne ; Ă  l’argent, pas du tout » ; et M. Maurois (Historia, juin 1964) : «Jamais homme ne disposa de plus grandes richesses et ne s’en appropria moins.

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969, Ed. de Trévise, Paris

 

(p.140) Le cortĂšge comprend quinze voitures . Bonaparte est dans une « dormeuse » , berline de luxe, avec un lit.  Il n’est pas de mauvaise humeur, car il emporte plusieurs millions; et Hortense lui a remis, discrĂštement, une Ă©charpe oĂč elle a cousu tout un petit stock de diamants; il s’en est fait une ceinture qu’il dissimule sous sa redingote.  Une incommoditĂ©, nĂ©anmoins: un nouvel accident vĂ©nĂ©rien, suite d’un divertissement mal choisi, ces jours-ci, Ă  Fontainebleau.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.136) /1814 – vers l’Ăźle d’Elbe/

NapolĂ©on, M. Bainville nous l’a fait savoir « tenait peu Ă  l’existence ». Avis que pouvaient difficilement confirmer les commissaires alliĂ©s qui escortĂšrent, au mois d’avril 1814, jusqu’à la cĂŽte, l’ex-empereur en route vers l’üle d’Elbe.

Le cortĂšge comprend quinze voitures ; Bona­parte est dans une « dormeuse », berline de luxe, avec un lit. Il n’est pas de mauvaise humeur, car il emporte plusieurs millions ; et Hortense lui a remis, discrĂštement, une Ă©charpe oĂč elle a cousu tout un petit stock de diamants ; il s’en est fait une cein­ture qu’il dissimule sous sa redingote. Une incom­moditĂ©, nĂ©anmoins : un nouvel accident vĂ©nĂ©rien, suite d’un divertissement mal choisi, ces jours-ci, Ă  Fontainebleau.

 

Martin Bril, Napoleons laatste verovering, De Morgen 11/12/2004

 

De bevrijding van Egypte

 

Tot ver in de negentiende eeuw verschenen er nog catalogi waarin de rijkdommen die de Fransen  uit Egypte meenamen op een rijtje werden gezet, het Louvre staat er nog altijd vol mee.   

(
) Napoleon kwam er eindelijk achter dat zijn vrouw Josephine hem bedroog, en toen nog erger: toen hij er boze brieven over schreef, werden die op zee door de Engelsen onder­schept en in de krant gezet. Ter compensatie nam hij een maitresse, die als man met de troe­pen was meegereisd, nadat hij het eerst had geprobeerd met een MAAGD VAN TWAALF (= une vierge de 12 ans, a 12-YEAR-OLD VIRGIN), hem aangeboden door de sultan van Caïro.

 

 

Martin Bril, /La derniĂšre conquĂȘte de napolĂ©on/, De Morgen, 11/12/2004

 

La libĂ©ration de l’Egypte

 

Jusque tard dans le courant du 19e siĂšcle parurent encore des catalogues mentionnant les richesses emportĂ©es d’Egypte par les Français. Le Louvre en possĂšde toujours la plus grande partie. 

(…) NapolĂ©on apprit que JosĂ©phine la trompait. fait plus grave encore, ses lettres exprimant sa colĂšre à ce sujet furent interceptĂ©es en mer par les Anglais et publiĂ©es dans un journal. En compensation, il prit une maĂźtresse, qui, dĂ©guisĂ©e en homme, Ă©tait partie avec les troupes, aprĂšs qu’il eut d’abord essayĂ© /de faire l’amour/ avec une VIERGE DE DOUZE ANS, offerte par le sultan du Caire.

 

Paul Fleuriot de Langle, Journal du GĂ©nĂ©ral Bertrand (Grand MarĂ©chal du Palais), Cahiers de Sainte-HĂ©lĂšne, Janvier 1821 – Mai 1821, Ă©d. Sulliver, Paris, 1949

(p.32) Le fort est que l’Empereur a tout fait pour Bernadotte, parce qu’il aait Ă©pousĂ© DĂ©sirĂ©e Clary qui avait Ă©tĂ© la premiĂšre inclination de l’Empereur. NapolĂ©on devait l’Ă©pouser quand il Ă©taitĂ  Marseille, et quand elle Ă©tait dĂ©jĂ  sa belle-soeur.

Elle se cacha un jour sous son lit ; elle Ă©tait alors fort jeune. Bonaparte en avertit sa mĂšre, m’a-t-il dit autrefois. Aujour­d’hui il dit que c’est parce qu’il lui a pris le c… et le p… du c.., qu’il a fait Bernadotte marĂ©chal, prince et roi.

 

Paul Fleuriot de Langle, Journal du GĂ©nĂ©ral Bertrand (Grand MarĂ©chal du Palais), Cahiers de Sainte-HĂ©lĂšne, Janvier 1821 – Mai 1821, Ă©d. Sulliver, Paris, 1949

(p.104) 9 avril — Antommarchi va Ă  sept heures et demie chez l’Empereur qui se met en grande colĂšre contre lui. « Il devrait ĂȘtre chez lui Ă  six heures du matin : il passe tout son temps chez Mme Bertrand. »

L’Empereur fait appeler le Grand MarĂ©chal qui arrive Ă  sept heures trois quarts. Il rĂ©pĂšte ce qu’il a dit. Il ajoute que le docteur n’est occupĂ© que de ses catins.

« Eh bien, qu’il passe tout son temps avec ses catins ; qu’il les foute par devant, par derriĂšre, par la bouche et les oreilles. Mais dĂ©barrassez-moi de cet homme-lĂ  qui est bĂȘte, ignorant, fat, sans honneur. Je dĂ©sire que vous fassiez appeler Arnott pour me soigner Ă  l’avenir. Concertez-vous avec Montholon. Je ne veux plus d’Antommarchi. »

 

Paul Fleuriot de Langle, Journal du GĂ©nĂ©ral Bertrand (Grand MarĂ©chal du Palais), Cahiers de Sainte-HĂ©lĂšne, Janvier 1821 – Mai 1821, Ă©d. Sulliver, Paris, 1949

 

(p.223)

Walewska (Marie comtesse) — Marie Leczinska, nĂ©e Ă  Varsovie en 1789, veuve en 1814 du comte Walewski, remariĂ©e Ă  Paris en avril 1816 au gĂ©nĂ©ral comte d’Ornano eut sa premiĂšre entrevue avec NapolĂ©on, Ă  Bronie, le Ier janvier 1807. De sa liaison avec l’Empereur, elle eut un fils, Forian-Alexandre-Joseph, nĂ© Ă  Walewice (Pologne) le 4 mai 1810 et qui est nommĂ© dans le Testament de l’Empereur. Au retour de la campagne de Russie, NapolĂ©on passant Ă  Lowicz le 11 dĂ©cembre 1812 aurait voulu se dĂ©tourner de son chemin pour se rendre au chĂąteau de Walewice, mais Caulaincourt l’en dissuada.