1 Napoléon en France: généralités; le Code Civil: mise au point; un état policier; une théorie des races, l'antisémitisme, des déportations, la conscription, l'armée

1.0 Généralités sur Napoléon

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.418) NapolĂ©on n’a pas Ă©tĂ© le gĂ©nĂ©ral gĂ©nial qui a fait de la campagne d’Italie un modĂšle qu’on a longtemps citĂ© en exemple dans les Ă©coles militaires : il a continuĂ© d’obĂ©ir Ă  ses supĂ©rieurs, qui prĂ©pa­raient cette campagne depuis plus de deux ans, et qui le guidaient de Paris. Mais cette campagne l’a rĂ©vĂ©lĂ© et aux autoritĂ©s en place – les Directeurs – et Ă  lui-mĂȘme. La France rĂ©volutionnaire Ă©tait en guerre contre l’Europe des rois, et un bon gĂ©nĂ©ral, suffisamment jeune pour ne pas se fatiguer trop tĂŽt, suffisamment volontaire et mĂ©ticuleux (car la moindre erreur pouvait coĂ»ter trĂšs cher Ă  celui qui la commettait en cette Ă©poque troublĂ©e), pouvait y faire son chemin. Et il est vrai qu’il avait le talent pour le faire.

Le talent, mais non pas le « gĂ©nie ». (
)

 

Si la carriĂšre de Bonaparte s’Ă©tait arrĂȘtĂ©e lĂ , elle n’aurait Ă©tĂ© qu’un Ă©pisode sans intĂ©rĂȘt et sans lendemain de l’histoire de la France. Mais le malheur a voulu que cet opportuniste, ce joueur, gagne sa partie de poker avec la France. Certes, il y a mis les formes, il n’a pas incendiĂ© son Reichstag comme le fit Hitler, il a chassĂ© de Paris les dĂ©putĂ©s par la peur, le 18 Brumaire, et de Saint-Cloud par la force des baĂŻonnettes. Il avait raison, Mirabeau, ce 23 juin de l’annĂ©e 1789, quand il lançait son apostrophe fameuse Ă  Dreux-BrĂ©zĂ© : il n’y avait plus de RĂ©publique en France.

 

(p.419) J’entends d’ici les napolĂ©ophiles protester. Oui, l’Empire et ses guerres ont mis la France Ă  bas pour un demi-siĂšcle et elle a perdu, au CongrĂšs de Vienne, ses frontiĂšres naturelles, mais le Consulat a accompli, grĂące Ă  l’Ă©nergie et Ă  l’intelligence du Premier Consul, une grande Ɠuvre juridique, administrative et monĂ©taire qui a offert aux rĂ©gimes futurs (y compris notre rĂ©gime actuel) de splendides outils de gouvernement : les prĂ©fets et la centralisation administrative, un merveilleux Code civil unifiĂ© (et le code criminel qui l’accompagne), une justice Ă  deux degrĂ©s (les tribunaux de premiĂšre instance et les tribunaux d’appel, qui deviendront, en 1804, les cours d’appel), le franc de Germinal, qui est restĂ© intact jusqu’au 25 juin 1928, date Ă  laquelle il fut remplacĂ© par le franc PoincarĂ©, les collĂšges et les lycĂ©es d’État et, plus tard, l’UniversitĂ© impĂ©riale.

Ces jusqu’au-boutistes de la napolĂ©ophilie attribuent Ă  CĂ©sar ce qui ne revient pas Ă  CĂ©sar :

–  Le fondement de la centralisation administrative est la division de la France en dĂ©partements (ainsi qu’en arrondissements, cantons et communes), rĂ©gime qui a Ă©tĂ© instituĂ© par la Constitution de 1791. La Constitution de l’an VIII, instaurant le Consulat, n’a fait que le confirmer.

–  Le principe d’un administrateur unique, dans chaque dĂ©parte­ment, relayant le pouvoir de l’État et dirigeant les administrations locales, a Ă©tĂ© affirmĂ© et mis en Ɠuvre par la Convention qui a envoyĂ© dans chaque dĂ©partement des reprĂ©sentants en mission dĂ©signĂ©s par le ComitĂ© de salut public ; il avait Ă©tĂ© abandonnĂ© en 1795 par le Directoire, qui faisait administrer chaque dĂ©partement par un collĂšge de cinq membres, Ă©lus et renouvelables par cin­quiĂšme tous les ans (articles 174 et 177 de la Constitution de l’an III), surveillĂ©s par un commissaire reprĂ©sentant le gouvernement central (article 191 de la Constitution de l’an III). Le Consulat a simplement remplacĂ© les commissaires par des prĂ©fets, avec des pouvoirs plus Ă©tendus, nommĂ©s par le chef de l’État, c’est-Ă -dire, en l’occurrence, par le Premier Consul :

–  le Conseil d’État est un corps consultatif, crĂ©Ă© dans le cadre de la Constitution de l’an VIII, qui n’est autre que le Conseil du Roi de l’Ancien RĂ©gime ;

(p.420) –  le Code civil des Français n’est pas une crĂ©ation du Premier Consul ; il Ă©tait prĂȘt avant le coup d’État du 18 Brumaire, et il ne restait plus qu’Ă  en prĂ©ciser la teneur et Ă  le mettre en forme.

–  Quant au soi-disant «franc de Germinal », ainsi appelĂ© par rĂ©fĂ©rence Ă  un dĂ©cret de la Convention votĂ© le 18 Germinal an III (7 avril 1795), c’est une imposture scandaleuse que d’en faire une crĂ©ation du Premier Consul, qui mĂ©rite qu’on en conte l’histoire.

 

(p.421) Ainsi donc le Premier Consul n’a innovĂ© en rien, et la France ne lui doit ni son administration, ni son Code, ni sa justice, ni sa mon­naie ; en revanche, son autoritĂ©, fondĂ©e sur une police impitoyable, que crĂ©a et dirigea longtemps FouchĂ©, a permis le rĂ©tablissement de l’ordre public et la restauration d’une certaine paix sociale. Mais au prix de l’introduction en France d’un rĂ©gime policier sans prĂ©cĂ©dent, annonciateur des rĂ©gimes totalitaires et de l’Europe des dictateurs (voir l’Annexe n° 26, p. 504, sur la police napolĂ©onienne).

La seule action qu’on puisse porter vĂ©ritablement au crĂ©dit du Premier Consul, c’est, sur le plan extĂ©rieur, d’avoir signĂ© la paix de LunĂ©ville avec l’Autriche (9 fĂ©vrier 1801) et la paix d’Amiens avec l’Angleterre (25 mars 1802), et, sur le plan intĂ©rieur, d’avoir Ă©tabli la paix religieuse en signant avec le pape Pie VII le Concordat du 15 juillet 1801. Malheureusement, il n’a pas tardĂ© Ă  gĂącher cette Ɠuvre de paix en rompant la paix d’Amiens, et en entreprenant une Ɠuvre de conquĂȘte unique dans l’histoire de l’Europe oĂč   ) aucun monarque n’avait jamais, avant lui, tentĂ© d’imposer sa loi Ă  ” tout le continent, de Gibraltar Ă  Moscou.

Le seul chef d’État qui se lancera dans une telle aventure, ce sera Hitler, qui ira beaucoup plus loin que NapolĂ©on dans le sens du despotisme, du policiĂ©risme et du piĂ©tinement des droits de l’homme, avec le racisme et l’horreur des camps de concentration et des camps d’extermination en plus. Mais l’homme qui a rĂ©tabli j l’esclavage aux Antilles, qui a, qu’on le veuille ou non, pris la res-   ! ponsabilitĂ© du gĂ©nocide haĂŻtien, qui a couvert les exactions du gĂ©né­ral Morand, envoyĂ© en Corse, en 1803, pour y rĂ©primer le nationalisme insulaire, qui a pris contre les « Juifs de France » les « dĂ©crets infĂąmes » du 17 mars 1808, du 16 juin 1808, du 22 juillet 1808 et du (p.422) 19 octobre 1808 (dĂ©crets discriminatoires, interdisant aux Juifs d’Ă©tablir leur domicile dans certains dĂ©partements, d’exercer cer­taines professions, limitant certains de leurs droits ; dĂ©cret instituant un consistoire central et des consistoires dĂ©partementaux ; etc. ; voir l’Annexe n° 25, p. 498), n’Ă©tait indiscutablement pas sur la noble voie tracĂ©e par l’AssemblĂ©e nationale constituante qui avait accordĂ© la citoyennetĂ© française aux Juifs le 27 septembre 1791.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.9) Paoli, en 1769, subit une lourde dĂ©faite, et doit s’expatrier. Carlo BuonapartĂ©, aussitĂŽt, change de camp, passe du cĂŽtĂ© des vainqueurs, collabore avec eux, et ferme en souriant les yeux sur la liaison affichĂ©e de sa trĂšs jeune femme, Letizia, avec le gouverneur français Marbeuf — un homme de plai­sir que Paoli traitait de « pacha luxurieux ». Il est vrai que Paoli manquait, paraĂźt-il, de moyens. Napo­lĂ©on racontera lui-mĂȘme, gaillard, que sa mĂšre (cette « femme de Plutarque », selon M. Louis Madelin) riait beaucoup de Paoli, dans sa jeunesse ; galant, certes, Paoli, disait-elle, mais incapable.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.11) A seize ans, BuonapartĂ© (qui cache son prĂ©nom inusuel ; ses camarades de Brienne ont Ă©tĂ© gros­siers Ă  ce sujet, traduisant son « NapolĂ©onĂ© » en « La-paille-au-nez » ; il signe donc « C [pour Carlo, sans doute] de BuonapartĂ© ») est nommĂ© sous- lieutenant au rĂ©giment dit « de la FĂšre », dont une partie tient garnison Ă  Valence. « Dans cette armĂ©e de l’ancien rĂ©gime, Ă©nonce avec majestĂ© M. Jacques Bainville, tout Ă©tait sĂ©rieux ». J’en veux pour preuve, en effet, que, sous Louis XVI, la moitiĂ© — je dis bien : la moitiĂ© — du budget de la guerre Ă©tait absorbĂ©e par la solde des officiers. Quant aux sous- lieutenants de seize ans, je doute un peu de l’ascen­dant que pouvaient exercer sur la troupe, en dĂ©pit de leur particule et de la morgue requise, ces garni- nets Ă  Ă©paulettes, et surtout le Carlo-NapolĂ©onĂ©, de taille brĂšve ( lm 64) et court de pattes. Mais l’usage, chez ces jeunes gens (on le constate en examinant la carriĂšre militaire d’un sous-lieu tenant du mĂȘme Ăąge, François RenĂ© de Chateaubriand), l’usage de ces messieurs Ă©tait de multiplier les absences. L’of­ficier BuonapartĂ© sera pratiquement un Ă©temel per­missionnaire.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.13) /Car seule la Corse l’intĂ©resse et ce qu’il y mani­gance depuis des annĂ©es. Le danger de la Patrie est le moindre de ses soucis, pour la bonne raison que, pour cet officier français, la France — qui l’entretient et le paie — est si peu sa « patrie » qu’il la dĂ©teste, qu’il la hait et qu’il travaille en secret contre elle, afin de rĂ©ussir, en Corse, une opĂ©ration toute privĂ©e./

Aurais-je risquĂ© un mot excessif ? (Ma manie, bien connue, du « pamphlet »). Haine de la France ? Eh bien, lisons. C’est de l’officier en garnison Ă  Auxonne :

« FĂ©roces et lĂąches, les Français joignent […] aux vices des Germains ceux des Gaulois » ; ils cons­tituent « le peuple le plus hideux qui ait jamais existĂ© ». AntĂ©rieurement, Ă  Goubico, greffier des Etats de Corse : « Continuerons-nous Ă  baiser la main insolente qui nous opprime ? Continuerons- nous Ă  voir tous les emplois que la nature nous destinait occupĂ©s par des Ă©trangers ?» — et des gens, ajoutait-il, trĂšs aristocrate, dont, pour la plu­part, « la naissance est abjecte ». A son oncle Fesch, le futur cardinal : « Les Français ! Avons-nous assez souffert de leurs vexations ? […] Qu’ils redescendent au mĂ©pris qu’ils mĂ©ritent ».

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.20) Et voici la derniĂšre pensĂ©e de NapolĂ©on sur la Corse ; nous la trouvons dans les Cahiers du gĂ©nĂ©ral Bertrand, le fidĂ©lissime, sous la date du 24 fĂ©vrier 1821 : « La Corse est un inconvĂ©nient pour la France ; c’est une loupe quelle a sur le nez […] Choiseul disait que si, d’un coup de trident, on pouvait la mettre sous la mer, il faudrait le faire. Il avait raison *.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.23) La France ne sera jamais pour lui autre chose qu’un champ d’exploitation. Le seul souci du capitaine Bonaparte, en juin 1793, est de se procurer des res­sources, et il a son thĂšme : il se pose en victime ; montagnard (de fraĂźche date ; mais Salicetti est lĂ  pour masquer, en haut lieu, son tout rĂ©cent passĂ© de sĂ©paratiste corse), il a tout sacrifiĂ© Ă  son idĂ©al ; ses biens ont Ă©tĂ© confisquĂ©s par les rĂ©actionnaires paolistes, ces malfaiteurs, ces antipatriotes ; en con­sĂ©quence, martyr de sa foi, il a droit, et sa famille a droit comme lui, Ă  une indemnisation substantielle.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.28-29) NapolĂ©on se vantera, bien entendu, d’avoir lui- mĂȘme et lui seul, tout conduit, devant Toulon, et le Larousse disait encore, jadis, avec une simplicitĂ© confiante : « En 1793, Bonaparte reprit Toulon ». Qu’il ait contribuĂ© efficacement Ă  la victoire, je le pense ; il avait du coup d’Ɠil et de la dĂ©cision. Qu’il ait tout fait, c’est une fable. Dans son rapport Ă  la Convention, aprĂšs la reprise de la ville (Moni­teur du 28 dĂ©cembre), Dugommier mentionnera son nom et lui dĂ©cernera des Ă©loges. AgrĂ©ables, les com­pliments ; mais NapolĂ©on Bonaparte entend ĂȘtre payĂ© en monnaie plus solide. Deux nouveaux Repré­sentants viennent d’arriver, les dĂ©putĂ©s Barras et FrĂ©ron. Le jeune Lucien (Loutchiano, en famille), qui s’était repliĂ© Ă  Saint-Maximin, est accouru lui aussi et se distingue dans les vengeances ; il signe « Brutus Bonaparte » et agit en qualitĂ© de secré­taire des Jacobins locaux ; il rĂ©dige une « adresse » Ă  la Convention qu’il date « du champ de gloire », « marchant, dit-il, dans le sang des traĂźtres » : « ni l’ñge, ni le sexe n’ont Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©s ; ceux qui n’avaient Ă©tĂ© que blessĂ©s par le canon [car on a tirĂ© au canon sur les prisonniers] ont Ă©tĂ© dĂ©pĂȘchĂ©s . par le sabre et la baĂŻonnette « Barras et FrĂ©ron rĂ©glaient vivement tout cela, assistĂ©s par le com­mandant NapolĂ©on Bonaparte qui les suivait comme leur ombre ; « il ĂŽtait son chapeau devant nous, relatera Barras, et le portait aussi bas que son bras pouvait descendre ».

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.31) Sous le patronage de Salicetti, Bonaparte va se faire inscrire à la loge maçonnique de Marseille ; appartenance qui peut servir.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.104) Il aura un jour (le 11 fĂ©vrier 1809), devant Roederer, une formule qu’il savoure, tant elle lui paraĂźt adĂ©quate : « La France ? Je couche avec elle ; et elle me prodigue son sang et ses trĂ©sors1 » ; autrement dit : Elle fait ce que je veux, et elle paie.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.111) /1809/ Il continue Ă  ne pas savoir trĂšs bien le français, confondant « ses­sion » avec « section » et « amnistie » avec « armis­tice ». Chateaubriand observera qu’on ne saurait parler sans prudence de son style, car il dicte, la plupart du temps, et prodigieusement vite, lais­sant le soin Ă  ses secrĂ©taires de mettre en forme ce qu’il dĂ©bite ; quant Ă  ses fameux bulletins de guerre, ils sont rĂ©digĂ©s par des scribes ; (…).

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.146) Des particuliers qui n’ont pas Ă  se plaindre, ce sont les membres de la tribu nĂ©e de Carlo et de Letizia. La France a vu sa jeunesse fauchĂ©e, et les cadavres de ses enfants en pyramides mons­trueuses : elle est amputĂ©e maintenant de la Sarre et de la Savoie ; elle a 700 000 millions d’indemnitĂ© Ă  verser aux envahisseurs qui l’occuperont pendant trois ans. Mais « Nabou » a tout de mĂȘme joli­ment bien rĂ©ussi pour son clan. La Mamma a un palais Ă  Rome, et tous et toutes sont grassement pourvus. La France a payĂ© trĂšs cher leur raid, chez elle, de vingt ans et leur pluie de sauterelles, mais quand ils Ă©voquent leur taudis d’autrefois, rue de la Mauvaise Herbe, Ă  Ajaccio, ils ont de quoi jubiler et se frotter les mains. Ils sont « les Bonaparte », . une « grande famille », une trĂšs grande famille dĂ©sormais.

 

Christian Bazin (7506 Paris), Sa gloire a coûté cher à la France,  Le Figaro 11/12/2003

 

La gloire de NapolĂ©on a coĂ»tĂ© trop cher, beaucoup trop cher Ă  la France pour que l’on pense Ă  gar­der son sang-froid. La responsabi­litĂ© des annĂ©es 1789 Ă  1815, dont celles du Consulat et de l’Empire, dans le dĂ©clin de la France Ă  partir du XIXe siĂšcle est certaine. Pre­miĂšre puissance europĂ©enne, voire mondiale, au XVIIIe siĂšcle, la France passe derriĂšre l’Angleterre, pre­miĂšre puissance du XIXe siĂšcle. Elle paie ce recul par 2 millions de morts des guerres de la RĂ©volution et surtout de l’Empire, sur une population de 27 millions, propor­tion beaucoup plus forte que la sai­gnĂ©e de 14/18. Elle le paie par sa stagnation Ă©conomique, indivi­duelle et financiĂšre en face de la croissance rapide de sa rivale. Pour­quoi cĂ©lĂ©brer tant de victoires fameuses dans toute l’Europe quand, hĂ©las, Trafalgar et Waterloo en annulent le rĂ©sultat .

 

François Reynaert, Nos ancĂȘtres les Gaulois et autres fadaises, Ă©d. Fayard, 2010-12-26

 

(p.405)

Les bulletins de la Grande ArmĂ©e qui chantent les ‘ triomphes de l’Aigle indomptable sont lus dans les Ă©coles, sur les scĂšnes et dans les prĂȘches, avec cette obsession du bourrage de crĂąne qu’on ne retrouvera Ă  ce niveau que dans les rĂ©gimes les plus sinistres du XXe siĂšcle.                                                                 

 

L’ogre et les grognards

Tout de mĂȘme !, s’exclamera-t-on. Et la gloire, les victoires, toute cette Ă©popĂ©e qui fit tant rĂȘver les gĂ©nĂ©rations qui suivirent ? Et la grandeur de la France, rendue Ă  son sommet ? Vraiment ?

Le premier revers de cette belle mĂ©daille qui vient Ă  l’esprit est Ă©videmment son coĂ»t humain. Un million de morts français selon la plupart des estimations, trois millions de victimes au total, cela fait cher payĂ© le dĂ©filĂ© sous l’Arc de Triomphe. On dira que la cri­tique n’est pas neuve. C’est exact. Elle apparaĂźt dĂšs la restauration sur le trĂŽne des Bourbons, pour saper le souvenir de celui que la propagande royaliste nomme le « boucher ». DĂšs la fin de son rĂšgne, dans les campagnes, en murmurant, on l’appelait l’« ogre », parce que ses besoins en hommes Ă©taient tels qu’il faisait enlever les enfants de plus en plus jeunes. Nombreux sont ceux qui refu­sĂšrent d’ailleurs de s’enrĂŽler. Vers la fin du rĂ©gime, on comptait plus de 100 000 rĂ©fractaires cachĂ©s dans les forĂȘts et les montagnes pour Ă©chapper Ă  ce qui ressemblait Ă  un voyage vers l’abattoir. On , reste Ă  s’interroger sur les motivations des centaines de milliers d’autres qui y sont allĂ©s. La lĂ©gende napolĂ©onienne a essayĂ© de (p.406) forger le souvenir des « grognards », ces rĂąleurs invĂ©tĂ©rĂ©s mais tou­jours tellement valeureux, prĂȘts Ă  mourir pour leur empereur. Sans doute y en avait-il. Et combien d’autres, pauvres gosses emmenĂ©s de force, Ă  qui on a fait parcourir l’Europe Ă  la marche, les pieds saignant dans de mauvaises chaussures, Ă©crasĂ©s par un barda, pour finir fauchĂ©s par une fusillade dans ces batailles terribles qui lais­saient, au soir, 20 000 ou 25 000 cadavres sur un champ d’herbe, sans autre dernier hommage que la visite des dĂ©trousseurs. Morts pour quoi, morts pour qui ?

C Et aprĂšs ? diront les cocardiers, finissons-en avec cette vieille chanson de pacifistes d’arriĂšre-garde chantĂ©e cent fois ! L’Empe­reur a quand mĂȘme fait beaucoup pour la France. Ce point-ci est important, tant il passe pour une Ă©vidence. C’est en effet une Ă©vi­dence, mais elle joue Ă  l’inverse : si l’on s’en tient Ă  un seul point de vue patriotique, le bilan de l’Empire est clair, c’est un dĂ©sastre. NapolĂ©on a beaucoup gagnĂ©, c’est vrai, mais il n’a su consolider aucune conquĂȘte et a tant perdu au final qu’il laisse la France beau­coup plus petite qu’il ne l’a trouvĂ©e. Le Directoire, en partie grĂące Ă  lui d’ailleurs, avait agrandi considĂ©rablement le territoire et constituĂ© autour de la RĂ©publique une ceinture de « rĂ©publiques soeurs » qui la protĂ©geaient. Quinze ans plus tard, les conquĂȘtes sont parties en fumĂ©e. Nice et la Savoie sont perdues, elles ne rede­viendront françaises qu’en 1860. Le Rhin, pour les rĂ©volution­naires, faisait partie des « frontiĂšres naturelles » de la France, exactement comme le sont toujours pour nous les PyrĂ©nĂ©es ou l’Atlantique. La France ne reprendra jamais pied sur sa rive gauche. Enfin, tout Ă  ses chimĂšres de domination de l’Europe, dans le vague espoir de s’attirer le soutien des AmĂ©ricains contre l’ennemi anglais, Bonaparte a commis ce qui peut sembler une erreur incroyable : il a vendu aux Etats-Unis, et pour une bouchĂ©e de pain, l’immense Louisiane – environ le quart du territoire amĂ©ricain actuel. Nous parlions du rayonnement de notre pays. Imagine-t-on sa puissance si cette gigantesque province Ă©tait restĂ©e pendant quelques dĂ©cennies encore notre cousine ?

 

(p.408) TchaĂŻkovski Ă©crit son « Ouverture 1812 » pour chanter la gloire de la patrie qui a su rĂ©sister aux barbares venus de l’ouest. Surtout, et c’est beaucoup plus grave, dans beaucoup d’endroits la haine des Français conduira Ă  la haine des principes qu’ils prĂ©tendaient dĂ©fendre. VoilĂ  bien le reproche le plus lourd que l’on peut faire Ă  l’Empereur : en croyant habile de dĂ©guiser ses conquĂȘtes sous le noble masque des idĂ©aux rĂ©volutionnaires, il a contribuĂ© Ă  les dĂ©valoriser aux yeux de ceux qu’il soumettait. Dans tout le monde allemand, nous explique Joseph Rovan dans son Histoire de l’Allemagne, « la dĂ©mocratie ou le parlementarisme sont repoussĂ©s comme appartenant au monde de l’ennemi ». Par rĂ©action, le nationalisme, que les premiers grands philosophes comme Fichte dĂ©veloppent Ă  l’universitĂ© de Berlin Ă  cette Ă©poque, est construit sur d’autres mystiques : l’exaltation du passĂ© germa­nique, du peuple Ă©ternel, le Volk. Bien plus tard, on fera reproche Ă  l’Allemagne de la mauvaise tournure que peut prendre un tel idĂ©al national. Il est juste de ne pas oublier ce qu’il doit Ă  un empereur français.

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969, Ed. de Trévise, Paris.

 

CH V UN REGIME TONIFIANT

 

(p.77) COMMENÇAIENT POUR LA FRANCE « quinze ans de rĂ©gime tonifiant » ; c’est ce que m’enseignait, vers 1920, quand je me prĂ©parais au concours d’entrĂ©e Ă  l’Ecole Normale SupĂ©rieure, ce M. Madelin que nous devions tenir pour le Docteur suprĂȘme, quelqu’un d’Ă©quivalent, en Histoire, Ă  ce qu’est saint Thomas en thĂ©ologie. Le rĂ©gime que M. Madelin qualifiait ainsi, d’un ton de gourmandise, sans doute n’est-il pas superflu de le regarder d’un peu plus prĂšs.  Benjamin Constant, un expert, enseignait que la politique est « l’art » , avant tout, « de prĂ©senter les choses sous la forme la plus propre Ă  les faire accepter ».   (p.78) Autrement dit, le choix du vocabulaire est capital et le meilleur politicien est celui qui se montre capable de faire applaudir par la foule un systĂšme oĂč les mots recouvriront le contraire, exactement, de ce qu’ils annoncent.  Les Constituants s’Ă©taient montrĂ©s trĂšs forts Ă  ce jeu-lĂ , avec leur DĂ©claration des Droits de l’Homme proclamant que tous les individus “naissent et demeurent libres et Ă©gaux en droits », dĂ©claration suivie des dispositions pratiques dont nous avons rappelĂ© l’essentiel: silence aux pauvres; pour eux, pas de bulletins de vote (et voilĂ  pour l’Ă©galitĂ©);  maintien de l’esclavage dans les colonies et de la traite des noirs; interdiction aux travailleurs de s’unir contre l’arbitraire patronal, en matiĂšre de salaire (et voilĂ  pour la libertĂ©).  Bonaparte est loin, trĂšs loin, d’ĂȘtre un imbĂ©cile.

 

(p.86) La Banque en formation, Bonaparte a consenti  – consenti n’est pas le mot juste, car Bonaparte Ă©tait lĂ  pour ça; il remplissait le contrat qui lui avait valu son ascension; disons donc plutĂŽt qu’il l’a autorisĂ©e – Ă  l’intituler « Banque de France” (ce qui faisait trĂšs “national ») afin de donner le change Ă  l’opinion et de faire croire aux Français que cet Ă©tablissement de finance Ă©tait leur Banque Ă  eux, la Banque au service de la France. Or il s’agissait d’une maison privĂ©e, pareille aux autres, mais dotĂ©e, par sa grĂące, d’une enseigne frauduleuse; il s’agissait d’une association d’affairistes qui, sous la banderole dont l’ornait un gouvernement suscitĂ© en secret par eux-mĂȘmes, allaient pouvoir se procurer ainsi des bĂ©nĂ©fices sans prĂ©cĂ©dent.

 

Roger Caratini, NapolĂ©on, une imposture, Ă©d.  L’Archipel, 2002

 

La premiĂšre dictature militaire des temps modernes, la libertĂ© bafouĂ©e par une police secrĂšte d’État, la censure de la presse, le rĂ©tablissement de l’esclavage aux Antilles, les «dĂ©crets infĂąmes» contre les juifs, la mort de prĂšs de deux millions de soldats français, le mensonge du Code civil…

Que reste-t-il donc au vaincu d’Arcole dont le plongeon dans F Adige a Ă©tĂ© transformĂ© en exploit ? Ses victoires, il les dut Ă  ses gĂ©nĂ©raux, mais ses services de propagande lui en attribuĂšrent la gloire. Toute sa vie, en rĂ©alitĂ©, ne fut qu’imposture : depuis la comĂ©die du patriote corse – il Ă©tait gĂ©nois -jusqu’Ă  ses derniers moments – ses MĂ©moires, qu’il dicta Ă  Las Cases, sont le tombeau le plus fallacieux qui se puisse concevoir…

Et pourtant, alors que son seul nom inspira en son temps l’indignation de toute l’Europe, NapolĂ©on fait encore aujourd’hui l’objet d’un culte dĂ©raisonnable dans sa patrie d’adoption. Pourquoi ? C’est tout l’objet de cette Ă©tude, dans laquelle Roger Caratini dĂ©monte, piĂšce par piĂšce, la plus monumentale construction «mytho­logique» de l’Histoire de France.

NĂ© en 1924, philosophe de formation, auteur unique de l’EncyclopĂ©die Bordas (23 volumes parus de 1967 Ă  1987), Roger Caratini est l’auteur de biographies d’Alexandre le Grand, Attila (Hachette LittĂ©ratures), Jeanne d’Arc, JĂ©sus, Mahomet (L’Archipel). On lui doit de nombreux essais historiques, dont Les BaĂŻonnettes du 18-Brumaire (L’Archipel, 1999).

 

Roger Caratini, Paoli, NapolĂ©on, une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.439) annexe n° 4 Lettre à Paoli

 

Voici, en continu, la fameuse lettre écrite à Paoli par Napoléon, que nous avons commentée paragraphe par paragraphe, p. 123 sq.

« Auxonne en Bourgogne, 12 juin 1789 Général,

Je naquis quand la patrie périssait. Trente mille Français vomis sur nos cÎtes, noyant le trÎne de la Liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards.

Les cris des mourants, les gĂ©missements de l’opprimĂ©, les larmes du dĂ©sespoir environnĂšrent mon berceau dĂšs mon enfance.

Vous quittĂątes notre Ăźle et, avec vous, disparut l’espĂ©rance du bonheur ; l’esclavage fut le prix de notre soumission : accablĂ©s sous la triple chaĂźne du soldat, du lĂ©giste et du percepteur d’impĂŽts, nos compatriotes vivent mĂ©prisĂ©s… mĂ©prisĂ©s par ceux qui ont la force de l’administration en main. N’est-ce pas la plus cruelle torture que puisse Ă©prouver celui qui a du sentiment? L’infortunĂ© PĂ©ruvien pĂ©rissant sous le fer de l’avide Espagnol Ă©prouvait-il une vexation plus ulcĂ©rante ?

Les traĂźtres Ă  la Patrie, les Ăąmes viles que corrompit l’amour d’un gain sordide, ont, pour se justifier, semĂ© des calomnies contre le Gouvernement national [le gouvernement nationaliste instituĂ© par Paoli Ă  CortĂ©] et contre votre personne en particulier. Les Ă©crivains, en les adoptant comme des vĂ©ritĂ©s, les transmettent Ă  la postĂ©ritĂ©.

 

En les lisant, mon ardeur s’est Ă©chauffĂ©e et j’ai rĂ©solu de dissi­per ces brouillards, enfants de l’ignorance. Une Ă©tude commencĂ©e de bonne heure de la langue française, de longues observations et des mĂ©moires puisĂ©s dans les portefeuilles des patriotes m’ont mis Ă  mĂȘme d’espĂ©rer quelques succĂšs. […] Je veux comparer votre (p.440) administration [la maniĂšre dont Paoli a gouvernĂ© la Corse} avec l’administration actuelle… je veux, au tribunal de l’opinion publique, appeler ceux qui gouvernent, dĂ©tailler leurs vexations, dĂ©couvrir leurs sourdes menĂ©es et, s’il est possible, intĂ©resser le vertueux ministre qui gouverne l’État [il s’agit de Necker\\ au sort dĂ©plorable qui nous afflige si cruellement.

Jeune encore, mon entreprise peut ĂȘtre tĂ©mĂ©raire, mais l’amour de la vĂ©ritĂ©, de la patrie [lapatrie corse, Ă©videmment: Bonaparte renie la patrie française], de mes compatriotes, cet enthousiasme que m’inspire toujours la perspective d’une amĂ©lioration dans notre Ă©tat, me soutiendront. Si vous daignez, gĂ©nĂ©ral, approuver un ouvrage oĂč il sera si fort question de vous ; si vous daignez encou­rager les efforts d’un jeune homme que vous vĂźtes naĂźtre et dont les parents furent toujours attachĂ©s au bon parti, j’oserai augurer favo­rablement du succĂšs.

J’espĂ©rai quelque temps pouvoir aller Ă  Londres [oĂč rĂ©sidait Paoli depuis 1769] vous exprimer les sentiments que vous m’avez fait naĂźtre et causer ensemble des malheurs de la Patrie, mais l’Ă©loignement y met obstacle : viendra peut-ĂȘtre un jour oĂč je me trouve­rai Ă  mĂȘme de le franchir.

Quel que soit le succĂšs de mon ouvrage, je sens qu’il soulĂšvera contre moi la nombreuse cohorte d’employĂ©s français qui gouver­nent notre Ăźle et que j’attaque : mais qu’importĂ© s’il y va de l’intĂ©rĂȘt de la Patrie ! J’entendrai gronder le mĂ©chant et, si ce tonnerre tombe, je descendrai dans ma conscience, je me souviendrai de la lĂ©gitimitĂ© de mes motifs, et, dĂšs ce moment, je le braverai.

Permettez-moi, gĂ©nĂ©ral, de vous offrir les hommages de ma famille… Eh ! pourquoi ne le dirai-je pas… de mes compatriotes. Ils soupirent au souvenir d’un temps oĂč ils espĂ©rĂšrent la libertĂ©. Ma mĂšre, Mme Letizia, m’a chargĂ© de vous renouveler le souvenir des annĂ©es Ă©coulĂ©es Ă  CortĂ©.

Je finis avec respect, général, votre trÚs humble et trÚs obéissant serviteur.

napoléon buonaparte. »

Paoli reçut cette lettre Ă  Londres, oĂč il vivait, et il ne prit pas la peine d’y rĂ©pondre. Il suivait attentivement les Ă©vĂ©nements de France, oĂč l’as­semblĂ©e des États gĂ©nĂ©raux du royaume s’Ă©tait autoproclamĂ©e AssemblĂ©e constituante le 17 juin 1789 et, en fin politique qu’il Ă©tait, il voyait dans les difficultĂ©s de la monarchie française les signes avant-coureurs de ce qui pourrait ĂȘtre la libĂ©ration de sa patrie corse. Toutefois, la lettre du jeune Bonaparte, « le fils de Carlo » comme il l’appellera plus tard, Ă©tait trop flagorneuse pour ĂȘtre sincĂšre, et il ne se risqua pas Ă  servir de (p.441) protecteur Ă  ce jeune ambitieux dans la RĂ©publique des lettres. Quand il rencontrera plus tard NapolĂ©on, en octobre 1792, le courant ne passera pas entre le vieux nationaliste corse et le jeune officier français (voir cha­pitre VII).

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

(p.105) Napoleon established a new nobility of princes, dukes, counts, barons and knights – not to mention chevaliers of the Legion of Honour. In 1810 all prefects were made counts or barons and told to assume coats-of-arms. ‘I act as a monarch in creating hereditary rank but in a Revolutionary spirit since my nobility is not exclusive.’ He was building ‘an intermediate caste . . . between himself and France’s vast democracy’ while he had to have a Court like every other European sovereign. Admittedly, ‘I created princes and dukes, gave them fortunes and estates, but because of their humble origins I could not make noblemen of them. So I tried as far as possible to marry them into the old families.’ On St Helena General Gourgaud noted resentfully, ‘His Majesty has a weakness for the [old] nobility.’

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

(p.230) While the subject lands, whether occupied territory or client States, produced men and money, the System was inefficient at every level, despite the Emperor’s attempting to supervise it as much as possible, and devoting considerable attention not only to military but to fiscal and Ă©conomie problems. In particular there was the difficulty of feeding wretchedly paid troops without a proper commissariat. (p.231) Outside France they had to Iive off the country, which meant that food and wine, grain and livestock, were commandeered without compensation, that thatch was torn from roofs to serve as fodder for horses who otherwise grazed in rye or wheat fields – if these had not been flattened by detachments marching or riding over them. There were no military police apart from inadĂ©quate provost marshals, so that drunken, swaggering ruffians were able to rob and to rĂąpe. The ordinary French police who accompanied them behaved as badly, both treating the population as they did Spaniards. (The traditional German dislike of the French dates not from Louis XIV’s devastation of the Palatinate but from the Napoleonic occupation.) There were swingeing levies, grinding taxation, appropriation of raw materials, foodstuffs and luxury goods, confiscation of property, theft of art treasures, and – in Austria and Prussia – extrac­tion of huge indemnities. Another burden was military service. Few of the conscripted came home and those who did brought taies of dreadful suffering.

 

Georges Blond, La Grande Armée, 1804-1815, éd. Laffont

 

(p.558) COMBIEN SONT MORTS?

 

Trop de soldats de la Grande ArmĂ©e ont disparu sans laisser de traces pour que le nombre de tuĂ©s ou mortellement blessĂ©s sur les champs de bataille de l’Empire puisse  ĂȘtre Ă©valuĂ© autrement qu’avec une approximation assez grossiĂšre. On convient gĂ©nĂ©ralement que les guerres de la RĂ©volution et de l’Empire ont coĂ»tĂ© Ă  la France 850 000 tuĂ©s et 550 000 disparus.

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969

 

(p.10) En 1768, Louis XV achĂšte la Corse aux GĂ©nois, ce qui met en fureur la plupart des autochtones.  On s’accommodait dĂ©jĂ  fort mal de la domination gĂ©noise, pourtant relĂąchĂ©e ; (p.13) la domination française se rĂ©vĂšle autrement lourde, et ces occupants ont un dialecte inintelligible. RĂ©sistance. Insurrection.

 

(p.17) Le danger de la Patrie est le moindre de ses soucis, pour la bonne raison que, pour cet officier français, la France – qui l’entretient et le paie – est si peu sa « patrie » qu’il la dĂ©teste, qu’il la hait et qu’il travaille en secret contre elle, afin de rĂ©ussir, en Corse, une opĂ©ration toute privĂ©e.

Aurais-je risqué un mot excessif ? (Ma manie, bien connue, du

« pamphlet »). Haine de la France?

Eh bien, lisons. C’est de l’officier en garnison Ă  Auxonne :

« FĂ©roces et lĂąches, les Français joignent […] aux vices des Germains ceux des Gaulois» ; ils constituent « le peuple le plus hideux qui ait jamais existĂ© ». AntĂ©rieurement, Ă  Goubico, greffier des Etats de Corse: « Continuerons-nous Ă  baiser la main insolente qui nous opprime ? Continuerons-nous Ă  voir tous les emplois que la nature nous destinait occupĂ©s par des Ă©trangers?» – et des gens, ajoutait-il, trĂšs aristocrate, dont, pour la plupart, « la naissance est abjecte ». A son oncle Fesch, le futur cardinal : « Les Français ! Avons-nous assez souffert de leurs vexations? […] Qu’ils redescendent au mĂ©pris qu’ils mĂ©ritent ».

 

(p.18) “Les dispositions rĂ©elles du jeune Bonaparte Ă  l’égard de la France sont celles du colonisĂ© de fraĂźche date qui profite de l’oppresseur, qui s’est fait, pour vivre, et cachant son jeu, mercenaire Ă  son service, mais ne songe qu’à tirer parti contre lui des avantages dont il lui est redevable.”

 

CH II ESCALADE EN FRANCE

 

(p.32) NapolĂ©on se vantera. bien entendu, d’avoir lui-mĂȘme et lui seul, tout conduit, devant Toulon, et le Larousse disait encore, jadis, avec une simplicitĂ© confiante : « En 1793, Bonaparte reprit Toulon ».  Qu’il ait contribuĂ© efficacement Ă  la victoire, je le pense; il avait du coup d’oeil et de la dĂ©cision.  Qu’il ait tout fait, c’est une fable.

 

(p.33) Le jeune Lucien (Loutchiano, en famille), qui s’Ă©tait repliĂ© Ă  Saint-Maximin, est accouru lui aussi et se distingue dans les vengeances; il signe « Brutus Bonaparte » et agit en qualitĂ© de secrĂ©taire des Jacobins locaux ; il rĂ©dige une « adresse » Ă  la Convention qu’il date « du champ de gloire », « marchant, dit-il, dans le sang des traĂźtres » : « ni l’Ăąge, ni le sexe n’ont Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©s ; ceux qui n’avaient Ă©tĂ© que blessĂ©s par le canon [car on a tirĂ© au canon sur les prisonniers] ont Ă©tĂ© dĂ©pĂȘchĂ©s par le sabre et la baĂŻonnette ».

 

(p.38) La lettre Ă  Moltedo Ă©tait du 23 septembre. Le 21, un nouveau reprĂ©sentant, Turreau, avait Ă©tĂ© dĂ©signĂ© pour les fonctions de commissaire auprĂšs de l’armĂ©e d’Italie. Turreau vient de se marier et cette nomination lui permet d’offrir Ă  sa jeune Ă©pouse (FĂ©licitĂ©, 24 ans) un voyage de noces sur la CĂŽte d’ Azur.  Il arrive, et Bonaparte entreprend aussitĂŽt auprĂšs de Mme Turreau la campagne sĂ©ductrice – Ă  l’intention du mari – qu’il a dĂ©jĂ  menĂ©e auprĂšs de Mmes Carteaux et Ricord et qu’il reprendra plus tard auprĂšs de Mme Carnot.  On ne se battait plus, sur les Alpes, et la charmante jeune femme s’en dĂ©solait, elle qui s’Ă©tait attendue, frĂ©tillante, Ă  voir (de loin) « parler la poudre ».  Afin de calmer sa dĂ©ception, Bonaparte organise pour elle un petit spectacle de massacre. « Il en coĂ»ta la vie Ă  quatre ou cinq soldats », pas plus, racontera-t-il, bonhomme, Ă  Bertrand, au mois d’octobre 1818.  SchĂ©rer, le gĂ©nĂ©ral en chef, a mal apprĂ©ciĂ© l’Ă©pisode, et il tient Ă  l’oeil le redoutable auxiliaire qu’il a lĂ .  Mais « j’Ă©tais bien avec les ReprĂ©sentants », dira « l’empereur » ; ce qui lui paraissait l’essentiel.

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969

 

CH V UN REGIME TONIFIANT

(p.77) COMMENÇAIENT POUR LA FRANCE « quinze ans de rĂ©gime tonifiant » ; c’est ce que m’enseignait, vers 1920, quand je me prĂ©parais au concours d’entrĂ©e Ă  l’Ecole Normale SupĂ©rieure, ce M. Madelin que nous devions tenir pour le Docteur suprĂȘme, quelqu’un d’Ă©quivalent, en Histoire, Ă  ce qu’est saint Thomas en thĂ©ologie. Le rĂ©gime que M. Madelin qualifiait ainsi, d’un ton de gourmandise, sans doute n’est-il pas superflu de le regarder d’un peu plus prĂšs. 

Benjamin Constant, un expert, enseignait que la politique est « l’art » , avant tout, « de prĂ©senter les choses sous la forme la plus propre Ă  les faire accepter ».   (p.78) Autrement dit, le choix du vocabulaire est capital et le meilleur politicien est celui qui se montre capable de faire applaudir par la foule un systĂšme oĂč les mots recouvriront le contraire, exactement, de ce qu’ils annoncent.  Les Constituants s’Ă©taient montrĂ©s trĂšs forts Ă  ce jeu-lĂ , avec leur DĂ©claration des Droits de l’Homme proclamant que tous les individus “naissent et demeurent libres et Ă©gaux en droits », dĂ©claration suivie des dispositions pratiques dont nous avons rappelĂ© l’essentiel: silence aux pauvres; pour eux, pas de bulletins de vote (et voilĂ  pour l’Ă©galitĂ©);  maintien de l’esclavage dans les colonies et de la traite des noirs; interdiction aux travailleurs de s’unir contre l’arbitraire patronal, en matiĂšre de salaire (et voilĂ  pour la libertĂ©).  Bonaparte est loin, trĂšs loin, d’ĂȘtre un imbĂ©cile.

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969

 

(p.86) La Banque en formation, Bonaparte a consenti  – consenti n’est pas le mot juste, car Bonaparte Ă©tait lĂ  pour ça; il remplissait le contrat qui lui avait valu son ascension; disons donc plutĂŽt qu’il l’a autorisĂ©e – Ă  l’intituler « Banque de France” (ce qui faisait trĂšs “national ») afin de donner le change Ă  l’opinion et de faire croire aux Français que cet Ă©tablissement de finance Ă©tait leur Banque Ă  eux, la Banque au service de la France. Or il s’agissait d’une maison privĂ©e, pareille aux autres, mais dotĂ©e, par sa grĂące, d’une enseigne frauduleuse; il s’agissait d’une association d’affairistes qui, sous la banderole dont l’ornait un gouvernement suscitĂ© en secret par eux-mĂȘmes, allaient pouvoir se procurer ainsi des bĂ©nĂ©fices sans prĂ©cĂ©dent.

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969

 

CH VI LA BOUTIQUE DE CESAR

 

(p.103) Une cour, Ă  Paris.  On juge de la bousculade, dans la belle sociĂ©tĂ©, pour en ĂȘtre, et d’autant plus que les « charges ” n’y vont point sans Ă©moluments..

Chateaubriand, qui rage un peu – car il a fait un pas-de-clerc, juste avant la proclamation de l’empire – racontera avec aigreur, dans ses MĂ©moires d’Outre-Tombe: ce n’Ă©tait qu’excuses et gĂ©missements chez les aristocrates; on n’avait pas pu se dĂ©fendre; on avait Ă©tĂ© contraint, sous la menace, forcĂ©, d’appartenir Ă  cette Cour usurpatrice; « et l’on ne forçait, paraĂźt-il, que ceux qui avaient un grand nom et une grande importance ; si bien que chacun, pour prouver son importance et ses quartiers, obtenait d’ Ă©tre forcĂ© Ă  force de sollicitations »

 

(p.108) “Il aura un jour (le 11 fĂ©vrier 1809), devant Roederer, une formule qu’il savoure, tant elle lui paraĂźt adĂ©quate: “La France?  Je couche avec elle; et elle me prodigue son sang et ses trĂ©sors” (= Journal du comte Roederer (1909), p.240); autrement dit: Elle fait ce que je veux, et elle paie.”

 

(p.110) N’oublions pas d’ajouter que la guerre, pour Bonaparte, doit ĂȘtre – et primordialement – une entreprise qui rapporte; et il s’y entend, Ă  la faire rapporter; sinon pour l’Etat, du moins pour lui-mĂȘme; et d’autres en profitent, qui se loueront ainsi de lui ; « je les connais mes Français », dit-il Ă  Lucien, d’un ton assez crapuleux ; ils adorent d’avoir « Ă  leur tĂȘte » quelqu’un « qui les mĂšne voler, de temps Ă  autre, Ă  l’Ă©tranger ».

Je sais des gens, en toute bonne foi, qui vous disent encore : « Si NapolĂ©on a passĂ© son temps Ă  faire la guerre, ce n’est absolument pas sa faute; l’Europe se jetait sans cesse contre lui… ». Et je revois ce professeur (mais qui avait des raisons privĂ©es, et fortes, de dĂ©ployer le plus grand zĂšle bonapartiste) me conjurant de me rendre Ă  l’Ă©vidence, de ne point rĂ©percuter des sottises: « C’est la vĂ©ritĂ©, me disait-il, la vĂ©ritĂ© bien Ă©tablie; aucun historien sĂ©rieux ne saurait le nier. NapolĂ©on a toujours voulu la paix; il a toujours Ă©tĂ© l’agressĂ© et non pas l’agresseur… ».  Tiens donc !  C’est l’Espagne, peut-ĂȘtre, qui s’est jetĂ©e sur lui ?  Et c’est la Russie, spontanĂ©ment, en 1812, qui s’est ruĂ©e sur la France ?  Soyons « sĂ©rieux », en effet, et regardons les choses comme elles furent. La paix de LunĂ©ville, en 1801, avec l’Autriche, rĂ©pĂšte, en l’aggravant, Campo Formio . et Bonaparte l’avouait Ă  Roederer, fin 1800 : la paix que je vais signer ne peut pas, c’est impossible, ĂȘtre durable; pourquoi ? parce que « nous possĂ©dons trop de choses »; parce que la France, sous la poussĂ©e des Girondins qui voulaient de l’argent (« la guerre est indispensable Ă  nos finances “, s’Ă©tait Ă©criĂ© publiquement Brissot, le spĂ©cialiste des mots-de-trop; et Narbonne, ministre de la guerre, le 14 dĂ©cembre de la mĂȘme annĂ©e 1791, avait dĂ©clarĂ© Ă  la tribune: la guerre, il nous la faut : « le sort des crĂ©anciers de l’Etat en dĂ©pend »), la France est devenue annexionniste, envahissante. Elle a rompu l’Ă©quilibre europĂ©en ; et (p.112) Bonaparte n’a fait qu’accentuer, dĂ©cupler la politique vorace – et condamnĂ©e Ă  terme, fatalement condamnĂ©e – des pillards Ă  la carnot.”

 

(p.114) Le fier-Ă -bras avait clamĂ©, le 29 octobre 1803: « Je planterai mon drapeau sur la tour de Londres, ou je pĂ©rirai”.  Il ne plantera jamais son drapeau sur la tour de Londres et mourra paisiblement dans son lit.  Mais un million d’hommes, par sa grĂące, mourront d’une autre maniĂšre, dans les carnages de sa « gloire”.  Et le malheur de mon pays fut que ce forban (« incomparable mĂ©tĂ©ore », dit Jacques Bainville), pour ses interminables razzias, s’Ă©tait procurĂ©, comme tueurs, les conscrits français.

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969

 

(p.130) Bonaparte ayant vouĂ© au saccage et au feu les objets de consommation, d’origine anglaise, qu’il avait pu saisir Ă  Francfort et Ă  Leipzig, les industriels et nĂ©gociants français ont d’abord Ă©tĂ© remplis d’enthousiasme devant ces brimades Ă  la concurrence; la Chambre de Commerce d’ Agen en devenait lyrique: « Les cendres de ces bĂ»chers, disait-elle, fertiliseront le sol français ».  (p.131) Mais bientĂŽt les effets du Blocus et le manque de matiĂšres premiĂšres auront de cruelles incidences sur les bĂ©nĂ©fices habituels de ces honnĂȘtes gens; et les rapports des prĂ©fets deviennent fĂącheux; Ă  Marseille, “l’activitĂ© du port est nulle » ; Ă  Bordeaux, “agitation; placards dans les rues basses : du pain ou la mort! » ; « les suicides sont frĂ©quents”, signale la prĂ©fecture.  Bulletin de police, Lyon, 14 dĂ©cembre 1810: « Cinq Ă  six mille ouvriers canuts sont dans le plus grand dĂ©nuement”.  Le Conseil GĂ©nĂ©ral des Manufactures – quelque chose comme la ConfĂ©dĂ©ration GĂ©nĂ©rale du Patronat –  rĂ©clame un Code Manufacturier portant des stipulations prĂ©cises et Ă©nergiques “pour maintenir l’ordre et la subordination, et garantir les fabricants des manoeuvres coupables » auxquelles pourraient songer leurs ouvriers.  Les prix s’Ă©lĂšvent dans de telles proportions que les marges bĂ©nĂ©ficiaires s’en ressentent; et beaucoup d’industriels trouvent odieuses ces taxes Ă  l’importation qu’impose Ă  l’empereur sa vaine politique anti-anglaise d’ asphyxie commerciale. NapolĂ©on vend bien des « licences » – entorses officielles au Blocus (1) – mais il les vend Ă  prix d’or.

(1) Cette “contrebande officielle » qu’organise NapolĂ©on lui-mĂȘme, Ă  son profit, se double d’une Ă©norme contrebande cachĂ©e dont ,tels gĂ©nĂ©raux tirent, privĂ©ment, des bĂ©nĂ©fices notables: ainsi Brune, Ă  Hambourg, Bernadotte en PomĂ©ranie et MassĂ©na en Italie.

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969

 

(p.131) / le blocus continental/

ChĂŽmage dans les ports tels que Bordeaux et Marseille; hausse spectaculaire des prix.

“NapolĂ©on vend bien des “licences” – entorses officielles au Blocus – mais il les vend Ă  prix d’ or.”

(Note: “Cette “contrebande officielle” qu’ organise NapolĂ©on lui-mĂȘme, Ă  son profit, se double d’une Ă©norme contrebande dont tels gĂ©nĂ©raux tirent, privĂ©ment, des bĂ©nĂ©fices notables: ainsi Brune, Ă  Hambourg, Bernadotte en PomĂ©ranie et MassĂ©na en Italie.”

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

(p.20) Et voici la derniĂšre pensĂ©e de NapolĂ©on sur la Corse ; nous la trouvons dans les Cahiers du gĂ©nĂ©ral Bertrand, le fidĂ©lissime, sous la date du 24 fĂ©vrier 1821 : « La Corse est un inconvĂ©nient pour la France ; c’est une loupe quelle a sur le nez […] Choiseul disait que si, d’un coup de trident, on pouvait la mettre sous la mer, il faudrait le faire. Il avait raison *.

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

(p.23) La France ne sera jamais pour lui autre chose qu’un champ d’exploitation. Le seul souci du capitaine Bonaparte, en juin 1793, est de se procurer des res­sources, et il a son thĂšme : il se pose en victime ; montagnard (de fraĂźche date ; mais Salicetti est lĂ  pour masquer, en haut lieu, son tout rĂ©cent passĂ© de sĂ©paratiste corse), il a tout sacrifiĂ© Ă  son idĂ©al ; ses biens ont Ă©tĂ© confisquĂ©s par les rĂ©actionnaires paolistes, ces malfaiteurs, ces antipatriotes ; en con­sĂ©quence, martyr de sa foi, il a droit, et sa famille a droit comme lui, Ă  une indemnisation substantielle.

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

(p.69) Le 18 Brumaire, c’est le vrai retour Ă  l’ordre, si gravement endommagĂ© depuis le 10 aoĂ»t 92 ; c’est la populace contenue comme il faut, dupĂ©e comme il faut (Bonaparte a toujours prĂ©fĂ©rĂ© la ruse Ă  la force). On criera « Vive la RĂ©publique » pour Ă©trangler la RĂ©publique. Et ce sera enfin la paix du cƓur pour les possĂ©dants, les fournisseurs et les banquiers, Ă  l’abri dĂ©sormais, sous un sabre, de toute entreprise dĂ©lĂ©tĂšre.

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

(p.126) Mais bientĂŽt les effets du Blocus et le manque de matiĂšres premiĂšres auront de cruelles incidences sur les bĂ©nĂ©fices habituels de ces honnĂȘtes gens ; et les rapports des prĂ©fets deviennent fĂącheux ; Ă  Mar­seille, « l’activitĂ© du port est nulle » ; Ă  Bordeaux, « agitation ; placards dans les rues basses : du pain ou la mort ! » ; « les suicides sont frĂ©quents », signale la prĂ©fecture. Bulletin de police, Lyon, 14 dĂ©cembre 1810 : « Cinq Ă  six mille ouvriers canuts sont dans le plus grand dĂ©nuement ». Le Conseil GĂ©nĂ©ral des Manufactures — quelque chose comme la ConfĂ©dĂ©ration GĂ©nĂ©rale du Patronat — rĂ©clame un Code Manufacturier portant des stipu­lations prĂ©cises et Ă©nergiques « pour maintenir l’ordre et la subordination, et garantir les fabricants des manƓuvres coupables » auxquelles pourraient songer leurs ouvriers.

Les prix s’élĂšvent dans de telles proportions que les marges bĂ©nĂ©ficiaires s’en ressentent ; et beau­coup d’industriels trouvent odieuses ces taxes Ă  l’importation qu’impose Ă  l’empereur sa vaine poli­tique anti-anglaise d’asphyxie commerciale. Napo­lĂ©on vend bien des « licences » — entorses offi­cielles au Blocus (1) — mais il les vend Ă  prix d’or.

([1]) Cette « contrebande officielle » qu’organise Napo­lĂ©on lui-mĂȘme, Ă  son profit, se double d’une Ă©norme contre­bande cachĂ©e dont tels gĂ©nĂ©raux tirent, privĂ©ment, des bĂ©nĂ©fices notables : ainsi Brune, Ă  Hambourg, Bemadotte en PomĂ©ranie et MassĂ©na en Italie.

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

(p.146) Des particuliers qui n’ont pas Ă  se plaindre, ce sont les membres de la tribu nĂ©e de Carlo et de Letizia. La France a vu sa jeunesse fauchĂ©e, et les cadavres de ses enfants en pyramides mons­trueuses : elle est amputĂ©e maintenant de la Sarre et de la Savoie ; elle a 700 000 millions d’indemnitĂ© Ă  verser aux envahisseurs qui l’occuperont pendant trois ans. Mais « Nabou » a tout de mĂȘme joli­ment bien rĂ©ussi pour son clan. La Mamma a un palais Ă  Rome, et tous et toutes sont grassement pourvus. La France a payĂ© trĂšs cher leur raid, chez elle, de vingt ans et leur pluie de sauterelles, mais quand ils Ă©voquent leur taudis d’autrefois, rue de la Mauvaise Herbe, Ă  Ajaccio, ils ont de quoi jubiler et se frotter les mains. Ils sont « les Bonaparte », . une « grande famille », une trĂšs grande famille dĂ©sormais.

Jean Burnat, G.H. Dumont, Emile Wanty, Le dossier Napoléon, éd. Marabout, 1962

(p.126) Il n’y a plus de Constitution.

Cependant, l’esprit inquiet du Premier Consul s’irrite bientĂŽt des obstacles qu’il trouve Ă  l’exĂ©cution de ses pro­jets. L’opposition raisonnĂ©e et salutaire du Tribunat Ă  quel­ques lois lui dĂ©plaĂźt. Les plaintes portĂ©es Ă  la Commission du SĂ©nat pour la libertĂ© individuelle et les rĂ©clamations de la Commission l’importunent. Il supprime le Tribunat, et me dit le soir mĂȘme

— DĂšs ce moment, il n’y a plus de Constitution.

Il organise une force militaire qui exécute ses décrets sans observation ; et ses ministres, que les formes constitu­tionnelles entravaient dans leur marche, exécutent ses dé­crets sans opposition.

Les consuls n’Ă©taient nommĂ©s que pour dix ans ; il les fait nommer Ă  vie. Quelque temps aprĂšs, peu content du titre de Premier Consul, il aspire Ă  se placer parmi les sou­verains et Ă  Ă©tablir sa dynastie.

On s’Ă©tonnera peut-ĂȘtre de la facilitĂ© qu’on lui a laissĂ©e pour opĂ©rer tous ces changements, contraires Ă  la libertĂ© publique. Mais l’Ă©tonnement cessera lorsqu’on rĂ©flĂ©chira qu’il y avait alors un engouement gĂ©nĂ©ral pour sa per­sonne, lorsqu’on verra que ses armĂ©es Ă©taient constamment victorieuses et que l’opinion publique le proclamait comme le seul homme capable de nous faire respecter au-dehors et de comprimer les factions mal Ă©teintes du dedans.

Lionel Jospin, Le mal napoléonien, éd. du Seuil, 2014

(p.95) L’expĂ©rience de l’État modĂšle sera pourtant conduite Ă  l’échec. En effet, l’Etat est pressurĂ© financiĂšrement par la France et la moitiĂ© des terres domaniales est donnĂ©e en propre Ă  l’Empereur (pour doter ses grands serviteurs (…).

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.418) /aprĂšs la campagne d’Italie/

Si la carriĂšre de Bonaparte s’Ă©tait arrĂȘtĂ©e lĂ , elle n’aurait Ă©tĂ© qu’un Ă©pisode sans intĂ©rĂȘt et sans lendemain de l’histoire de la France. Mais le malheur a voulu que cet opportuniste, ce joueur, gagne sa partie de poker avec la France. Certes, il y a mis les formes, il n’a pas incendiĂ© son Reichstag comme le fit Hitler, il a chassĂ© de Paris les dĂ©putĂ©s par la peur, le 18 Brumaire, et de Saint-Cloud par la force des baĂŻonnettes. Il avait raison, Mirabeau, ce 23 juin de l’annĂ©e 1789, quand il lançait son apostrophe fameuse Ă  Dreux-BrĂ©zĂ© : il n’y avait plus de RĂ©publique en France.

Roger Caratini, Paoli, NapolĂ©on, une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

(p.439) annexe n° 4 Lettre à Paoli

Voici, en continu, la fameuse lettre écrite à Paoli par Napoléon, que nous avons commentée paragraphe par paragraphe, p. 123 sq.

« Auxonne en Bourgogne, 12 juin 1789 Général,

Je naquis quand la patrie périssait. Trente mille Français vomis sur nos cÎtes, noyant le trÎne de la Liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards.

Les cris des mourants, les gĂ©missements de l’opprimĂ©, les larmes du dĂ©sespoir environnĂšrent mon berceau dĂšs mon enfance.

Vous quittĂątes notre Ăźle et, avec vous, disparut l’espĂ©rance du bonheur ; l’esclavage fut le prix de notre soumission : accablĂ©s sous la triple chaĂźne du soldat, du lĂ©giste et du percepteur d’impĂŽts, nos compatriotes vivent mĂ©prisĂ©s… mĂ©prisĂ©s par ceux qui ont la force de l’administration en main. N’est-ce pas la plus cruelle torture que puisse Ă©prouver celui qui a du sentiment? L’infortunĂ© PĂ©ruvien pĂ©rissant sous le fer de l’avide Espagnol Ă©prouvait-il une vexation plus ulcĂ©rante ?

Les traĂźtres Ă  la Patrie, les Ăąmes viles que corrompit l’amour d’un gain sordide, ont, pour se justifier, semĂ© des calomnies contre le Gouvernement national [le gouvernement nationaliste instituĂ© par Paoli Ă  CortĂ©] et contre votre personne en particulier. Les Ă©crivains, en les adoptant comme des vĂ©ritĂ©s, les transmettent Ă  la postĂ©ritĂ©.

En les lisant, mon ardeur s’est Ă©chauffĂ©e et j’ai rĂ©solu de dissi­per ces brouillards, enfants de l’ignorance. Une Ă©tude commencĂ©e de bonne heure de la langue française, de longues observations et des mĂ©moires puisĂ©s dans les portefeuilles des patriotes m’ont mis Ă  mĂȘme d’espĂ©rer quelques succĂšs. […] Je veux comparer votre (p.440) administration [la maniĂšre dont Paoli a gouvernĂ© la Corse} avec l’administration actuelle… je veux, au tribunal de l’opinion publique, appeler ceux qui gouvernent, dĂ©tailler leurs vexations, dĂ©couvrir leurs sourdes menĂ©es et, s’il est possible, intĂ©resser le vertueux ministre qui gouverne l’État [il s’agit de Necker\\ au sort dĂ©plorable qui nous afflige si cruellement.

Jeune encore, mon entreprise peut ĂȘtre tĂ©mĂ©raire, mais l’amour de la vĂ©ritĂ©, de la patrie [la patrie corse, Ă©videmment: Bonaparte renie la patrie française], de mes compatriotes, cet enthousiasme que m’inspire toujours la perspective d’une amĂ©lioration dans notre Ă©tat, me soutiendront. Si vous daignez, gĂ©nĂ©ral, approuver un ouvrage oĂč il sera si fort question de vous ; si vous daignez encou­rager les efforts d’un jeune homme que vous vĂźtes naĂźtre et dont les parents furent toujours attachĂ©s au bon parti, j’oserai augurer favo­rablement du succĂšs.

J’espĂ©rai quelque temps pouvoir aller Ă  Londres [oĂč rĂ©sidait Paoli depuis 1769] vous exprimer les sentiments que vous m’avez fait naĂźtre et causer ensemble des malheurs de la Patrie, mais l’Ă©loignement y met obstacle : viendra peut-ĂȘtre un jour oĂč je me trouve­rai Ă  mĂȘme de le franchir.

Quel que soit le succĂšs de mon ouvrage, je sens qu’il soulĂšvera contre moi la nombreuse cohorte d’employĂ©s français qui gouver­nent notre Ăźle et que j’attaque : mais qu’importĂ© s’il y va de l’intĂ©rĂȘt de la Patrie ! J’entendrai gronder le mĂ©chant et, si ce tonnerre tombe, je descendrai dans ma conscience, je me souviendrai de la lĂ©gitimitĂ© de mes motifs, et, dĂšs ce moment, je le braverai.

Permettez-moi, gĂ©nĂ©ral, de vous offrir les hommages de ma famille… Eh ! pourquoi ne le dirai-je pas… de mes compatriotes. Ils soupirent au souvenir d’un temps oĂč ils espĂ©rĂšrent la libertĂ©. Ma mĂšre, Mme Letizia, m’a chargĂ© de vous renouveler le souvenir des annĂ©es Ă©coulĂ©es Ă  CortĂ©.

Je finis avec respect, général, votre trÚs humble et trÚs obéissant serviteur.

napoléon buonaparte. »

Paoli reçut cette lettre Ă  Londres, oĂč il vivait, et il ne prit pas la peine d’y rĂ©pondre. Il suivait attentivement les Ă©vĂ©nements de France, oĂč l’assemblĂ©e des États gĂ©nĂ©raux du royaume s’Ă©tait autoproclamĂ©e AssemblĂ©e constituante le 17 juin 1789 et, en fin politique qu’il Ă©tait, il voyait dans les difficultĂ©s de la monarchie française les signes avant-coureurs de ce qui pourrait ĂȘtre la libĂ©ration de sa patrie corse. Toutefois, la lettre du jeune Bonaparte, « le fils de Carlo » comme il l’appellera plus tard, Ă©tait trop flagorneuse pour ĂȘtre sincĂšre, et il ne se risqua pas Ă  servir de (p.441) protecteur Ă  ce jeune ambitieux dans la RĂ©publique des lettres. Quand il rencontrera plus tard NapolĂ©on, en octobre 1792, le courant ne passera pas entre le vieux nationaliste corse et le jeune officier français (voir cha­pitre VII).

 

Stephen Clarke, How the French won Waterloo (or think they did), 2015

 

(p.220) It is also often said that Napoleon got his scientists to invent the process of turning beetroot into sugar. The (highly crĂ©dible) argument is that, faced with a British blockade of his ports and a self-imposed ban on importing British sugar – his Blocus Continental – NapolĂ©on looked to home-grown solutions for sweetening his coffee and crĂšme brĂ»lĂ©e.*

 

In fact, the extraction of sugar from vegetables dates back to 1747, when the process was developed by a German scientist called AndrĂ©as Sigismund Marggraf. One of his students, a man called Franz Karl Achard, began selectively breeding sugar beets, and opened a sugar refinery in 1801, sponsored by one of Napoleon’s enemies, Friedrich Wilhelm III of Prussia. When the Blocus Continental took effect, and sugar supplies were further depleted by a revolt of France’s slaves in Haiti, Napoleon offered a one million franc grant for the development of sugar-beet technology in France, and in 1812 issued a decree ordering farmers to plant beets, a dictatorial move that has earned him an unwarranted place in the heart of every Frenchman with a sweet tooth.

 

Stephen Clarke, How the French won Waterloo (or think they did), 2015

 

(p.230) In December 1813, Joseph LainĂ©, the MP for the Gironde in south-western France, made a daring speech in parliament complaining that ‘trade has been destroyed, and industry is dying. What are the causes of this unspeakable misery? A vexatious administration, exces­sive taxation . . . and crueller still, the way our armies are recruited.’ LainĂ© represented the Bordeaux region, which was suffering more than most from Napoleon’s droits rĂ©unis, a VAT-style duty on everyday goods to raise money for his warmongering. Wine was taxed at a staggering 94.1 per cent. Not only that, Napoleon had forbidden the region’s ports from selling wine to their traditional buyers, the thirsty Brits.

 

Stephen Clarke, How the French won Waterloo (or think they did), 2015

 

(p.238) The fall of Napoleon also ushered in a new period of cultural freedom in France, rather in the way that the end of L Cromwell’s puritan regime did in England.

Even if Napoleon had inspired foreign artists like Beethoven, Byron and Hegel while he was in power, at home he had overseen a period of cultural austerity. As a general, Napoleon had spent a lot of his campaign time looting foreign museums of their treasures, but as Emperor he had been fonder of the beauty of a well-expressed regulation. His only real artistic creativity was directed towards portraits of himself in heroic mode, grandiose self-aggrandising monuments, uniforms and propaganda. Under Napoleon, theatres were unable to decide their own programmes, and the anti-elitist satire that had grown out of the Revolution was well and truly stifled. Art had to be officially sanctioned.

 

(p.239) To get an idea of Napoleon’s view of culture, one only / has to look at the regime he devised for the management of France’s national theatre, the ComĂ©die Française. In 1812, while in Moscow, he took time out from chasing the Czar to dictate a decree that turned French actors into a sort of army.                                                                                      

The ComĂ©die Française, he ordered, would be ‘placed under the surveillance and direction of the Superintendent of our theatre’. (By ‘our’, of course, Napoleon was referring to himself.) ‘An Imperial Commissioner, named by us, will be responsible for transmitting the Superintendent’s orders to the actors.’ Actors had to sign up for twenty years, and obey strict rules of behaviour – they could be excused from performing if they were declared officially sick, but if seen out walking in the Street or going to see a show while on the sick list, they would be fined.

 

There was little room for art or inspiration in all this – tragic actors were forbidden to play comedy, and roles were attributed according to seniority rather than talent. Only plays approved unanimously by nine committee members (p.240) (named by the State) could be performed. Napoleon’s list of rules ends chillingly: ‘Our Ministers of the interior, of police, of finance and the Superintendent of our theatre are all given responsibility for the execution of the present decree.’

 

1.1 Le Code Civil de Napoléon: mise au point

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.14) Les napolĂ©ophiles brandissent alors un autre Ă©tendard: celui du lĂ©gislateur, qui a dotĂ© la France, entre autres choses, d’un merveilleux Code civil, et celui de l’administrateur civil, crĂ©ateur des prĂ©fets et du Conseil d’État. C’est encore faux: il est vrai que le Code civil des Fran­çais est une grande chose… mais NapolĂ©on n’y est Ă  peu prĂšs pour rien, comme nous le montrons dans cet ouvrage: il n’a fait qu’orga­niser sa promulgation ; quant Ă  la rĂ©forme administrative sous le Consulat, elle a plus Ă©tĂ© l’Ɠuvre de SieyĂšs ou de Daunou que de Bonaparte, qui s’est contentĂ© d’en fixer le caractĂšre centralisateur.

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.354) l’imposture du « code napolĂ©on »

 

L’imposture la plus patente, la plus grossiĂšre, que nul n’a curieu­sement jamais relevĂ©e, pas mĂȘme les plus acharnĂ©s des napolĂ©o-phobes, concerne la paternitĂ© du Code civil, que tous les historiens du droit, sans exception aucune, lui attribuent. Voici la version « officielle » de cette aventure que l’on enseigne encore dans tous les manuels scolaires aux candidats au baccalaurĂ©at et dans tous les prĂ©cis d’histoire du droit :

« AussitĂŽt qu’il eut crĂ©Ă© les nouveaux instruments de gou­vernement [la Constitution de l’an VIII)et procĂ©dĂ© Ă  la rĂ©or­ganisation de l’État, le Premier Consul s’occupa d’ordonner (p.355)

l’Ɠuvre sociale de la RĂ©volution en faisant rĂ©unir, dans un recueil unique, l’ensemble des lois qui rĂ©gissent les rapports des particuliers dans la sociĂ©tĂ© nouvelle. La rĂ©daction d’un Code avait Ă©tĂ© ordonnĂ©e dĂšs 1799 par la Constituante ; la Convention, les Cinq-Cents avaient prĂ©parĂ© plusieurs projets : aucun n’avait abouti.

Au mois d’aoĂ»t 1800, Bonaparte institua une commission de six membres, choisis dans tous les partis : Tronchet, l’un des avocats de Louis XVI, Bigot de PrĂ©ameneu, royaliste avĂ©rĂ©, Portalis, dĂ©portĂ© par le Directoire, et trois convention­nels, trois anciens montagnards, Merlin de Douai, l’un des organisateurs du Tribunal rĂ©volutionnaire, Berlier et Real. Le rĂŽle principal

appartint Ă  Tronchet, le prĂ©sident de la Cour de cassation. En quatre mois, la commission Ă©tablit un projet nouveau. Soumis d’abord Ă  l’examen des tribunaux, ce projet fut ensuite revu par le Conseil d’État1. Le travail de rĂ©vision dura deux ans.

Le Premier Consul, assistĂ© de CambacĂ©rĂšs, prĂ©sida toutes les sĂ©ances – certaines se prolongĂšrent pendant vingt heures – ; il prit la part la plus active aux discussions et sur­prit maintes fois les juristes par son sens juridique et sa connaissance du droit. […]. » (Albert Malet, Manuel d’histoire de la classe de PremiĂšre, Paris, Hachette, 1918, y Ă©dition, dont le texte est restĂ© inchangĂ© jusqu’aux Ă©ditions actuelles.)

Or, nous Talions dĂ©montrer rigoureusement dans les pages qui suivent, cette version est totalement fausse, mensongĂšre mĂȘme, car son auteur, professeur agrĂ©gĂ© d’histoire au lycĂ©e Louis-le-Grand de Paris, se devait de le savoir ; il a menti sciemment, comme tous les autres historiens, et mĂȘme les spĂ©cialistes de l’histoire du droit. Ouvrons donc ici le dossier de cette imposture majeure que tous les historiens français ont accrĂ©ditĂ©e.

Le Code civil des Français a Ă©tĂ© promulguĂ© le 21 mars 1804 (le jour de l’exĂ©cution du jeune duc d’Enghien, accusĂ© de conspiration monarchiste, deux mois avant la proclamation de l’Empire). C’est

 

1 L’une des trois assemblĂ©es prĂ©vues par la Constitution de l’an VIII, dont le rĂŽle Ă©tait de rĂ©diger les projets de lois et les rĂšglements d’administration publique sous la direction des Consuls ; ses 29 membres Ă©taient nommĂ©s par le Premier Consul, qui avait aussi le droit de les rĂ©voquer.

 

(p.356) un corps de lois fondant les rapports juridiques de tous les citoyens français entre eux, dĂ©crites par 2 281 articles, rangĂ©s mĂ©thodique­ment sous 35 Titres (un Titre par loi), rĂ©partis en trois Livres et pré­cĂ©dĂ©s d’un Titre prĂ©liminaire concernant la publication, les effets et l’application des lois en gĂ©nĂ©ral. La totalitĂ© des historiens du droit, des autres historiens, des utilisateurs

du droit et des politiques, mĂȘme les napolĂ©ophobes, affirment et Ă©crivent depuis deux siĂšcles que NapolĂ©on a Ă©tĂ© non seulement le chef d’État qui l’a promulguĂ©, mais aussi l’inspirateur et le guide (mot qui se dit en allemand fĂ»breret en italien duce) qui en a surveillĂ©, pas Ă  pas, toute l’Ă©labo­ration et la rĂ©daction.

Voici par exemple, l’opinion de Monsieur Thiers, l’un de ceux qui ont ensanglantĂ© les Ă©gouts de Paris en 1871, qui Ă©crit, dans son Histoire du Consulat et de l’Empire:

« Tout le bien accompli, on l’attribua au Premier Consul, et on avait raison [c’est nous qui soulignant, car, d’aprĂšs le tĂ©moignage de CambacĂ©rĂšs, il dirigeait l’ensemble, soignant lui-mĂȘme les dĂ©tails, et faisait encore plus dans chaque partie que ceux Ă  qui elle Ă©tait spĂ©cialement confiĂ©e. »

Voici un autre tĂ©moignage de CambacĂ©rĂšs, DeuxiĂšme Consul, qui aurait bien embarrassĂ© Monsieur Thiers : il disait un jour Ă  un conseiller d’État, Ă  propos d’une observation maladroite de Bona­parte que le Premier Consul « raisonnait comme des avocats de l’audience de sept heures » (l’audience des menus litiges, que plai­daient des avocats inexpĂ©rimentĂ©s ou besogneux), et comme Bona­parte riait de sa remarque, CambacĂ©rĂšs ajouta :

‘ « Vous ĂȘtes bien le maĂźtre d’Ă©tablir un nouveau systĂšme,

mais vous ne contesterez pas que la jurisprudence n’y soit contraire. On ne nous persuadera pas qu’aprĂšs trente ans d’Ă©tudes et d’expĂ©riences nous soyons des ignorants et des imbĂ©ciles. »

AprÚs le Versaillais, voici un brave professeur de droit à la faculté de Poitiers, un certain H. Savatier, qui écrit, en 1927 :

« On ne peut guĂšre feuilleter LocrĂ© [le rĂ©dacteur des procĂšs-verbaux de 106 sĂ©ances du Conseil d’État consacrĂ©es Ă  l’examen du Code civiR et Thibaudeau [conseiller d’Étaf) (p.357)

sans ĂȘtre, comme Taine, comme Albert Sorel, frappĂ© par le cĂŽtĂ© rĂ©aliste et puissant de cette magnifique intelligence, besognant dans le domaine du droit. […] Bien souvent, d’ailleurs, le Conseil d’État s’inclina devant l’opinion de Bonaparte qui fit remanier beaucoup de textes et souvent de façon heureuse. » (H. Savatier, Le Code civil, Poitiers, 1927.)

Ce professeur Savatier est un menteur (mais paix Ă  son Ăąme) car il est bien Ă©vident qu’il n’a jamais feuilletĂ© les cinq gros volumes in-quarto de LocrĂ© : il aurait pu constater que cette « magnifique intelligence » ne s’est Ă  peu prĂšs jamais exprimĂ©e au cours de la centaine de sĂ©ances du Conseil d’État et que nul n’a pu percevoir « le reflet d’acier de sa parole de maĂźtre » (cette audacieuse image est du professeur Savatier !) ; ou bien il n’a fait que les feuilleter sans les lire.

Nous envisageons de montrer ici :

1° que NapolĂ©on a indiscutablement eu la volontĂ© de promul­guer un Code civil des Français, mais que l’idĂ©e n’a jamais Ă©tĂ© de lui : c’Ă©tait l’obsession des rois de France depuis François Ier, puis des pouvoirs rĂ©volutionnaires qui s’Ă©taient succĂ©dĂ© depuis 1789 ;

2° que l’initiative, en la matiĂšre, a Ă©tĂ© prise non pas par Bona­parte, mais par les AssemblĂ©es rĂ©volutionnaires ;

3° que la mise en Ɠuvre de cette initiative a Ă©tĂ© le fait de la Convention qui a crĂ©Ă© en son sein, dĂšs le mois de juin 1793, un comitĂ© de lĂ©gislation chargĂ©

d’Ă©laborer un projet de Code civil et qu’il en est rĂ©sultĂ© trois projets, d’ailleurs imparfaits (le dernier datant de juin 1795), mais que ces travaux sont restĂ©s en sommeil durant tout le Directoire ;

4° que Bonaparte a simplement relancĂ© les travaux en signant l’arrĂȘtĂ© du 24 Thermidor an VIII (12 aoĂ»t 1800), rĂ©digĂ© par Camba-cĂ©rĂšs, nommant une commission de quatre membres chargĂ©e d’Ă©ta­blir un nouveau projet de Code, projet qui a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© en quatre mois, totalement en dehors de lui ;

5° que c’est ce projet, dit « projet de l’an VIII », qui a Ă©tĂ© discutĂ©, article aprĂšs article, par le Conseil d’État pendant trente-deux mois, entre le 17 juillet 1801 et le 19 mars 1804 (il a fallu huit fois plus de temps pour le discuter que pour le rĂ©diger !), que Bonaparte n’a jouĂ© qu’un rĂŽle d’observateur quasi muet au cours des sĂ©ances du Conseil d’État pendant ces trente-deux mois… quand il Ă©tait prĂ©sent . (p.358) Le « Code civil des Français » sera finalement promulguĂ© le 21 mars suivant par NapolĂ©o, encore Premier Consul.

 

(p.360) Le « Projet de l’an VIII »

 

La Constitution substituant le rĂ©gime dit du Consulat Ă  celui du Directoire fut promulguĂ©e le 15 dĂ©cambre 1799, mais le changement (p.361) de rĂ©gime n’interrompit pas pour autant les travaux du comitĂ© de lĂ©gislation (d’autant que le DeuxiĂšme Consul Ă©tait CambacĂ©rĂšs). Avant que ce ComitĂ© ne se sĂ©pare, il lui fut demandĂ© de prĂ©senter un rĂ©sumĂ© des travaux accomplis, ce qui fut fait, en six jours Ă  peine, par l’avocat Jacqueminot, dĂ©putĂ© au Conseil des Cinq-Cents et ralliĂ© au nouveau rĂ©gime : le 21 dĂ©cembre, il prĂ©senta aux Consuls un inventaire simplifiĂ© de la lĂ©gislation civile issue de la RĂ©volution, qu’on appela le « Code Jacqueminot1 ».

Puis Bonaparte part pour l’Italie faire la guerre aux Autrichiens, qu’il bat Ă  Marengo (grĂące Ă  Desaix) le 14 juin 1800 ; quand il revient, il s’inquiĂšte de l’Ă©tat des travaux sur le Code, engage Cam­bacĂ©rĂšs Ă  mettre les bouchĂ©es doubles et promulgue le fameux arrĂȘtĂ© du 24 Thermidor an VIII (12 aoĂ»t 1800), rĂ©digĂ©, d’ailleurs, par CambacĂ©rĂšs lui-mĂȘme, instituant une commission de quatre membres chargĂ©e de rĂ©diger un ultime projet de Code civil en 697 articles, Ă  partir des travaux antĂ©rieurs, accomplis, pour l’essen­tiel, sous la Convention.

Pour rĂ©diger cette derniĂšre version prĂ©paratoire du Code civil, qu’on appelle usuellement le « Projet de l’an VIII », CambacĂ©rĂšs nomme quatre hauts magistrats : Tronchet (prĂ©sident de la Cour de cassation), Bigot de PrĂ©ameneu (commissaire prĂšs la Cour de cassa­tion), Jacques de Malleville (conseiller Ă  la Cour de cassation) et Portalis (commissaire prĂšs le Conseil des Prises, organisme chargĂ© de statuer sur les prises maritimes). Il ne les a pas choisis au hasard : Ă  l’exception de Bigot de PrĂ©ameneu, qui est un dĂ©fenseur du droit coutumier, ces magistrats sont tous des partisans du droit romain, qui est un droit Ă©crit, bannissant les particularismes juridiques.

Pendant quatre mois, ces juristes se retrouvent, tous les jours, au domicile de Tronchet, prĂ©sident de la Commission, 82, rue Saint-AndrĂ©-des-Arts, prĂšs de la place Saint-Michel ; ils prennent comme base de leur travail le projet de 697 articles que CambacĂ©rĂšs avait prĂ©sentĂ© Ă  la Convention en 1793 et qui avait Ă©tĂ© remaniĂ© par la commission de lĂ©gislation, et le Code Jacqueminot de 1799 : Ă  la fin du mois de dĂ©cembre 1800, la rĂ©daction du « Projet de l’an VIII » est terminĂ©e. Il n’est pas inutile de souligner que Bonaparte ne parut jamais rue Saint-AndrĂ©-des-Arts : il ne joua rigoureusement aucun

 

1 Que l’on trouve dans toutes les grandes bibliothĂšques.

 

(p.362) rĂŽle ni dans la conception, ni dans la prĂ©paration, ni dans la rĂ©ali­sation de ce travail prĂ©liminaire fondamental, qui fut achevĂ© d’impri­mer le 21 janvier 1801. On lit dans l’excellent Dictionnaire de NapolĂ©on, publiĂ© sous la direction de Jean Tulard, Ă  l’article Code civil (article sans nom d’auteur), que ce projet fut « Ă©tabli avec une rapiditĂ© que l’on ne devait jamais revoir ni en France, ni ailleurs ‱>; c’est, Ă  notre avis, une erreur de jugement. La commission Tronchet a Ă©tĂ© trĂšs rapide, c’est vrai, mais sa tĂąche se bornait Ă  une mise en ordre et une mise en forme d’environ 2 000 articles, soit, en moyenne, une vingtaine d’articles par jour, de quelques lignes pour chacun : le travail de compilation, de synthĂšse et de normalisation de la lĂ©gislation prĂ©existante avait commencĂ© en 1793, huit ans plus tĂŽt.

 

5. La discussion au Conseil d’État

 

Jusqu’Ă  ce stade de l’Ă©laboration du Code, le rĂŽle de Bonaparte s’est limitĂ© Ă  signer l’arrĂȘtĂ© du 24 Thermidor et Ă  demander une ou deux fois Ă  CambacĂ©rĂšs de se dĂ©pĂȘcher : c’est bien peu de chose, pour un nouveau Solon ! Il va avoir une autre occasion de se rendre utile en prĂ©sidant, quand il le pourra et quand il le voudra, la section de lĂ©gislation du Conseil d’État qui doit examiner le Projet de l’an VIII et ce ne sera pas une mince tĂąche, car s’il avait fallu huit ans pour prĂ©parer le projet, et quatre mois pour le rĂ©di­ger, il va falloir environ trois ans pour le discuter (du 17 juillet 1801 au 19 mars 1804).

Les sĂ©ances d’examen du Projet de Code civil eurent lieu aux Tuileries, oĂč se tenait le Conseil d’État. Y assistaient : les membres de la section de lĂ©gislation, qui comptait quatre anciens avocats (Boulay de la Meurthe, Berlier, Thibaudeau, Emmery), un ancien procureur, qui avait Ă©tĂ© aussi policier (Real) et Bigot de PrĂ©ameneu, dĂ©jĂ  nommĂ© ; le ministre de la Justice (le grand juge RĂ©gnier) et son prĂ©dĂ©cesseur (Abrial). Elles Ă©taient prĂ©sidĂ©es soit par le Premier Consul, quand il Ă©tait Ă  Paris, soit par CambacĂ©rĂšs, Second Consul ; le conseiller LocrĂ©, secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du Conseil d’État, Ă©tablissait le procĂšs-verbal de chaque sĂ©ance.

Le protocole Ă©tait simple. Les membres de la section de lĂ©gislation Ă©taient assis autour d’une table en forme de fer Ă  cheval ; le ou les Consuls Ă©taient sur une estrade ; Abrial, RĂ©gnier et LocrĂ© disposaient (p.363) d’une petite table Ă  part. Chacun parlait de sa place, sans aucun document Ă©crit. LocrĂ© prenait tout en note et rĂ©digeait le procĂšs-verbal de chaque sĂ©ance ; ces documents ont Ă©tĂ© rĂ©unis, imprimĂ©s et Ă©ditĂ©s. ImprimĂ©s, ils forment cinq gros volumes in-quarto, chacun d’environ cinq cents pages ; chaque procĂšs-verbal ressemble Ă  un dialogue de thĂ©Ăątre : le nom des orateurs et des intervenants est indiquĂ©.

En les examinant mĂ©thodiquement, on constate d’abord que LocrĂ© annonce 102 sĂ©ances, mais, en les comptant, on en trouve 106 (la plupart des ouvrages gĂ©nĂ©raux se fient aux dires de LocrĂ©… ce qui prouve qu’ils ne sont pas allĂ©s aux sources et qu’ils perpé­tuent ainsi une erreur). On remarque ensuite que le Premier Consul est prĂ©sent, en moyenne, une fois sur deux : nous avons relevĂ© 55 fois sa prĂ©sence sur 106 sĂ©ances, ce qui est d’ailleurs beaucoup, car elles Ă©taient longues et les journĂ©es de Bonaparte Ă©taient chargĂ©es ; cela signifie aussi qu’il prenait un grand intĂ©rĂȘt Ă  entendre parler de droit. Il est intĂ©ressant de signaler qu’en particulier il a Ă©tĂ© absent :

– aux sĂ©ances concernant l’Ă©tat civil, la paternitĂ©, la filiation, la minoritĂ©, la jouissance ou la privation des droits civils, les successions ;

– aux sĂ©ances concernant le mariage, le divorce, l’adoption et la puissance paternelle (contrairement Ă  la lĂ©gende, largement colpor­tĂ©e par quelques juristes fĂ©ministes qui n’ont pas pris la peine de consulter les procĂšs-verbaux de LocrĂ© et qui parlent ou Ă©crivent sans connaĂźtre les sources, et qui voudraient qu’il ait rĂ©ellement fait pres­sion sur les lĂ©gislateurs pour faire adopter des lois antifĂ©ministes) ;

–  aux sĂ©ances concernant les contrats de mariage, le droit de propriĂ©tĂ© et les lois sur les biens.

S’il a Ă©tĂ© absent Ă  ces sĂ©ances, sans doute parce qu’il faisait la guerre quelque part en Europe, cette simple observation tend Ă  montrer qu’il n’Ă©tait pas prĂ©sent lorsque le Conseil d’État a discutĂ© les articles du Code relatifs au divorce : lorsqu’on accuse NapolĂ©on du pĂ©chĂ© capital – Ă  notre Ă©poque – de « machisme », en invoquant ses interventions sur l’adultĂšre (dans l’ancien droit français, l’adul­tĂšre du mari n’est une cause de divorce que s’il est pratiquĂ© au domicile conjugal, tandis que l’adultĂšre de la femme est une cause de divorce quel que soit le lieu oĂč il est consommĂ©), on est donc peut-ĂȘtre injuste, puisqu’il n’a pas pu intervenir (… mais il a pu chapitrer les conseillers Ă  l’avance, quand il Ă©tait prĂ©sent !).

 

(p.364) La lecture de ces procĂšs-verbaux va nous permettre de mesurer, au sens strict, l’importance relative du rĂŽle de Bonaparte dans l’Ă©la­boration du Code civil. Nous avons eu la curiositĂ© – et la patience -de compter le nombre de lignes que reprĂ©sentaient ses diverses interventions pendant trois ans : le nombre total de lignes que nous avons relevĂ©es (avec certainement quelques erreurs de comptage) correspond Ă  environ vingt-huit ou vingt-neuf pages sur les deux Ă  trois mille que reprĂ©sentent les cent six procĂšs-verbaux de LocrĂ©. Le dĂ©tail statistique est donnĂ© au tableau de l’Annexe n° 22, p. 479 : il montre, d’une maniĂšre pĂ©remptoire, que NapolĂ©on, si fougueux et si prolixe lorsqu’il parlait, n’a pratiquement pas dit un mot au Conseil d’État au cours de ces trois annĂ©es de dĂ©libĂ©rations. Mais, dira-t-on, s’il n’a rien dit, sans doute a-t-il inondĂ© de notes et de lettres le prĂ©sident (c’Ă©tait Boulay de la Meurthe) ou les membres de la commission de lĂ©gislation : il faut le voir pour le croire, mais, sur les quelque 35 000 piĂšces que contiennent les trente-trois volumes (in-quarto) de sa Cor­respondance (Ă©ditĂ©e par les soins de NapolĂ©on III), il n’y en a pas une seule qui soit relative au Code civil qu’on baptisera de son nom.

La conclusion est inĂ©vitable, et il faut s’y rĂ©soudre, le Code civil n’est, en aucune façon, l’Ɠuvre de NapolĂ©on: 1° l’idĂ©e de bĂątir un Code civil unique pour tous les Français Ă©tait une idĂ©e politique d’une banalitĂ© extrĂȘme, que les jurisconsultes et les empereurs romains (ThĂ©odose, Justinien) avaient d’ailleurs admirablement rĂ©a­lisĂ©e, et qui avait pris corps sous la monarchie, depuis François Ier, et toutes les assemblĂ©es nĂ©es de la RĂ©volution la considĂ©raient comme primordiale pour souder juridiquement la sociĂ©tĂ© française ; ce n’a jamais Ă©tĂ© une idĂ©e originale de NapolĂ©on ; 2° les dĂ©cisions qui sont Ă  l’origine de l’Ă©laboration d’un Code civil des Français n’ont pas Ă©tĂ© prises par NapolĂ©on, mais par la Constituante ; l’acte initial qui en a promu la rĂ©alisation est la motion du 16 aoĂ»t 1790, votĂ©e par cette AssemblĂ©e, appelant Ă  rĂ©aliser un « Code gĂ©nĂ©ral des lois », confirmĂ©e par la motion du 24 aoĂ»t 1790, intĂ©grĂ©e dans la Constitution des 3-4 septembre 1791 (la premiĂšre vĂ©ritable

Constitution de l’histoire de France) ; 3° la crĂ©ation du comitĂ© de lĂ©gislation, chargĂ© de cette rĂ©alisation et prĂ©sidĂ© par CambacĂ©rĂšs, a Ă©tĂ© le fait de la Convention, en juin 1793 (Ă  ce moment, Bonaparte s’enfuyait prĂ©cipitamment de Corse avec sa famille, poursuivi par les sbires de Paoli) ; 4° les travaux de ce comitĂ© n’ont pas cessĂ©, (p.365) entre juin 1793 et aoĂ»t 1800, tant sous la Convention que sous le Directoire et au dĂ©but du Consulat ; 5° ce n’est que le 27 fĂ©vrier 1800 que Bonaparte, Premier Consul depuis deux ou trois mois, s’enquiert auprĂšs de CambacĂ©rĂšs, Second Consul, de l’Ă©tat des travaux du comitĂ© de lĂ©gislation : c’est sa premiĂšre inter­vention en matiĂšre de Code civil, elle a lieu sept ans aprĂšs le dĂ©but des travaux du comitĂ© de lĂ©gislation crĂ©Ă© par la Convention, qui n’avaient jamais cessĂ© ; 6° l’arrĂȘt de Thermidor an VIII, rĂ©digĂ© par CambacĂ©rĂšs et signĂ© par Bonaparte, n’a rien d’extraordinaire en soi, il institue une commission chargĂ©e de faire la synthĂšse des travaux du comitĂ© de lĂ©gislation, synthĂšse connue sous le nom de Projet de l’an VIII; 7° ce Projet a Ă©tĂ© ensuite soumis Ă  l’examen des magis­trats qui allaient devoir appliquer le futur Code civil, c’est-Ă -dire Ă  la Cour de cassation et aux diffĂ©rents tribunaux d’appel de France ; 8° enfin, comme l’exigeait la Constitution de l’an VIII, le Projet et les observations de ces tribunaux furent Ă©tudiĂ©s par le Conseil d’État, examen qui a durĂ© trois ans, au cours duquel, nous l’avons montrĂ©, Bonaparte n’est pratiquement jamais intervenu; 9° les trente-six lois gĂ©nĂ©rales composant le Code civil des Français ont enfin Ă©tĂ© proposĂ©es, morceau par morceau, aux assemblĂ©es lĂ©gisla­tives (le Tribunal et le Corps lĂ©gislatif) qui les votĂšrent avec une assez grande rapiditĂ©.

Nous pouvons donc renvoyer dos Ă  dos les napolĂ©ophobes et les napolĂ©ophiles : les premiers ont tort de lui reprocher un certain nombre de dispositions du Code (sur la propriĂ©tĂ©, sur la famille, sur les droits de la femme, etc.) ; il n’est en rien l’auteur du Code, il n’a fait que le promulguer, comme l’aurait fait n’importe quel autre chef d’État Ă  cette Ă©poque de l’histoire de France ; les seconds ont tort eux aussi, qu’ils lisent l’Annexe n° 22, p. 479, pour s’en rendre compte. Quant Ă  Thiers, aux innombrables professeurs de droit qui propagent scandaleusement la lĂ©gende depuis deux siĂšcles, nous leur opposons notre approche cliomĂ©trique, que rien ne peut contredire.

Ajoutons une prĂ©cision ultime, qui n’est pas sans intĂ©rĂȘt. En 1804, on parlait couramment, dans les milieux juridiques comme dans la presse hautement surveillĂ©e du Consulat et de l’Empire naissant, du « Code NapolĂ©on », ce qui n’a rien pour nous Ă©tonner : une propagande acharnĂ©e rapportait tout ce qui se passait en France au divin cĂ©sar du moment (cĂ©sar : nom tout ce qu’il y a de (p.366) commun : NapolĂ©on, le « cĂ©sar », n’a rien Ă  voir avec le grand CĂ©sar romain ; l’un fut constructeur, Bonaparte fut un petit cĂ©sar destruc­teur). En 1852, NapolĂ©on III publie une nouvelle Ă©dition, rĂ©visĂ©e, du Code promulguĂ© par son oncle un demi-siĂšcle plus tĂŽt, mieux adaptĂ©e Ă  la sociĂ©tĂ© industrielle et bourgeoise naissante ; il l’ouvre sur un dĂ©cret de son cru qui lui attribue officiellement et lĂ©gale­ment (c’est l’article 1 du Code rĂ©visĂ©) la dĂ©nomination « Code NapolĂ©on », pour, dit le dĂ©cret, « rendre hommage Ă  la vĂ©ritĂ© histo­rique » (!), Ă  » l’Ă©nergique impulsion » que son oncle a donnĂ©e Ă  la rĂ©daction et Ă  la publication du Code, ainsi qu’Ă  sa propre partici­pation. Tuez les lĂ©gendes, elles renaissent toujours.

 

Conférence de Mme Lenoble-Pinson (professeur émérite des Facultés St-Louis (Bruxelles)) à Saint-Hubert, le 7 juin 2019

 

Code civil remarquable. Clarté et concision.

Mais le droit des femmes est bafoué. Elle doit obéissance à son mari.

“Il vaut mieux qu’elles travaillent de l’aiguille que de la langue.”

 

13/04/2018 FB

Didier Putman

A noter, au passage, que le statut d’infĂ©rioritĂ© juridique contre lequel ce sont battues les fĂ©ministes a Ă©tĂ© crĂ©Ă© par un certain NapolĂ©on Bonaparte qui n’Ă©tait pas vraiment une grenouille de bĂ©nitier…L’interdiction de participation active Ă  la vie politique des femmes a, elle, Ă©tĂ© votĂ©e par la Convention en 1793 suite au rapport du dĂ©putĂ© Amar, un athĂ©e qui Ă©tait un fervent partisan de la politique de dĂ©christianisation. Leur place Ă©tait, selon lui, Ă  la maison Ă  s’occuper du mĂ©nage et des enfants du citoyen.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.100) Il est vrai que les « mangeurs » ont de quoi ĂȘtre satisfaits quant au dressage des « mangĂ©s ». On la mĂšne dur, la canaille travailleuse, sous le Pro­tecteur brumairien. Ce Code civil que NapolĂ©on Bonaparte s’attribue pour avoir seulement modifiĂ© et cravachĂ© la Commission depuis des aimĂ©es, et bien avant lui, Ă  l’Ɠuvre, ce Code dont il ne s’est personnellement occupĂ© que pour le divorce et l’adoption, d’une part (des sujets sur lesquels il nourrit des arriĂšre-pensĂ©es concernant sa propre carriĂšre), d’autre part et surtout pour l’affaire essentielle, celle des remparts, jamais assez hauts, jamais assez puissants, autour de la fortune acquise, deux articles y sont inclus, dans la ligne bourgeoise de la loi Le Chapelier (1791), rigides et rĂ©confor­tants :

Article 415 : « Toute coalition d’ouvriers dans le dessein d’enchĂ©rir leur travail [c’est-Ă -dire pour une augmentation de salaires] sera passible d’un mois de prison au minimum et d’un emprisonnement de deux Ă  cinq ans pour les instigateurs ».

(p.101) Article 1781 : « Dans toute contestation au sujet des salaires, c’est l’employeur qui sera cru sur sa parole, laquelle fera foi sur la quotitĂ© des gages ».

 

François Reynaert, Nos ancĂȘtres les Gaulois et autres fadaises, Ă©d. Fayard, 2010-12-26

 

(p.404) Bonaparte peut se montrer sur certains sujets d’une grande Ă©troitesse d’esprit : c’est lui qui insiste pour qu’on inscrive dans le Code civil que la femme « doit obĂ©issance » Ă  son mari, quand la RĂ©volution Ă©tait favorable Ă  une Ă©galitĂ© civile entre l’homme et ” la femme. Il refuse l’Ă©ducation publique pour les filles dont le des­tin, Ă  ses yeux, est fort simple : « Le mariage est toute leur desti­nation. »

Enfin il restaure la paix civile, c’est vrai, mais Ă  quel coĂ»t ? Le rĂ©gime qu’il instaure a un nom qui nous est bien connu, la dicta­ture. DĂšs son arrivĂ©e au pouvoir, les Ă©lections sont truquĂ©es. Le vote se pratique Ă  livre ouvert. À chaque consultation, on doit Ă©crire publiquement son choix en face de son nom. Et si ça ne suffit pas, les prĂ©fets bien intentionnĂ©s se chargent de rectifier les dĂ©comptes. L’Empereur, avec ses plĂ©biscites, prĂ©tend s’appuyer sur l’assentiment du peuple. On voit le cas qu’il en fait.

 

Roger Caratini, Paoli, NapolĂ©on, une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

p.479) ANNEXE n°22  Les interventions de Napoléon lors de la discussion du Code Civil

 

(p.490) 4. bilan

 

NapolĂ©on a assistĂ© Ă  34 sĂ©ances sur 84 ; mais ses interventions sont nĂ©gligeables : elles reprĂ©sentent, au total, 28 ou 29 pages sur les 2 575 pages de procĂšs-verbaux. On peut donc affirmer qu’il n’a jouĂ© qu’un rĂŽle dans l’histoire du Code civil : celui de signer la loi le promulguant. C’est mieux que rien, mais cela ne lui donne aucun droit de paternitĂ© sur le Code.

 

Lionel Jospin, Le mal napoléonien, éd. du Seuil, 2014

(p.39) D’ailleurs, si la femme est une mineure dans le Code civil, elle l’est aussi, pour l’Empereur, dans la sociĂ©tĂ© ou dans la sphĂšre de l’esprit. Les filles et les femmes n’auront pas accĂšs au lycĂ©e et Ă  l’universitĂ© sous l’Empire. Aucune femme ne sera jugĂ©e digne de recevoir la LĂ©gion d’honneur. Sans doute n’y pensa- t-on mĂȘme pas, alors qu’on ouvrait des maisons pour l’éducation des tilles de lĂ©gionnaires.

 

Stephen Clarke, How the French won Waterloo (or think they did), 2015

 

(p.212) The only excuse for withdrawing this inalienable right to property was l’utilitĂ© publique, which today explains how French railways and motorways get built so fast – a Frenchman’s home is no longer his chĂąteau if the State decides to demolish it ‘for the public good’.

 

(p.213) In the Code NapolĂ©on, women were described as ‘minors’, incapable of managing their own affairs. A wife could only work if she had her husband’s permission, and her wages would be paid to him. Women were not allowed to vote or sign contracts, and apparently did not need Ă©duca­tion beyond primary school. They were free to be prostitutes and sleep with married men, whose wives couldn’t sue for divorce unless the man actually invited his other sexual partner to live in the family home. Just sleeping around was no grounds for divorce – unless you were a woman, of course: your husband could get rid of you for the slightest infidelity.

 

Joseph Fouché

1.2 Un Etat policier sous Napoléon

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.301) vers brumaire

 

La RĂ©volution française n’a pas Ă©tĂ©, fondamentalement, une rĂ©volution politique, contrairement Ă  ce qu’on pourrait penser. Elle a simplement substituĂ© Ă  la « tyrannie » du monarque, la « tyran­nie » de l’État et Ă  la suprĂ©matie des nobles la suprĂ©matie des bourgeois enrichis. Contrairement Ă  ce que l’on pense classique­ment, le pouvoir du souverain Ă©tait bien loin d’ĂȘtre absolu, et confrontĂ© Ă  plusieurs contre-pouvoirs : ceux des lois fondamentales du royaume de France quant Ă  la transmission du pouvoir monar­chique, et ceux des Parlements, des jurandes et des corporations, de l’Église et des UniversitĂ©s, des communes (« l’air des villes rend libre », disait-on dĂ©jĂ  au Moyen Âge). Quant Ă  la « tyrannie » de l’État, c’est celle d’une majoritĂ© (ne fĂ»t-elle que d’une voix) sur une minoritĂ© ; elle s’exprime par des lois (constitutionnelles, civiles, pĂ©nales, commerciales) votĂ©es par les reprĂ©sentants du peuple et par des rĂšglements d’administration.

 

(p.323) Les hommes de la RĂ©volution lui ayant montrĂ© la route, le Pre­mier Consul n’allait pas s’arrĂȘter en si bon chemin. Sous prĂ©texte de prĂ©server le secret des opĂ©rations militaires et d’empĂȘcher les jour­naux d’attaquer de maniĂšre inconsĂ©quente les nations et les gou­vernements europĂ©ens avec lesquels la RĂ©publique voulait se rĂ©concilier, il promulgua le dĂ©cret du 27 NivĂŽse an VIII (17 janvier 1800) sur la presse. Avant le 18 Brumaire (8 novembre 1799), il paraissait Ă  Paris soixante-treize journaux ; deux mois plus tard, en vertu de ce dĂ©cret, seuls treize titres furent autorisĂ©s Ă  paraĂźtre ; ils furent bientĂŽt rĂ©duits Ă  dix, et les rescapĂ©s furent sĂ©vĂšrement sur­veillĂ©s par une censure prĂ©ventive policiĂšre. Voici les principales mesures dĂ©cidĂ©es par

Bonaparte dans les semaines qui suivirent son installation au Luxembourg :

– limitation du nombre de titres autorisĂ©s (quotidiens) Ă  neuf, en sus du Moniteur, qui Ă©tait en quelque sorte le « Journal officiel » de la RĂ©publique consulaire (dĂ©cret du 28 dĂ©cembre 1799) : Le Journal des dĂ©bats, Le Journal de Paris. Le Publiciste, La Clef du cabinet, Le Citoyen français La Gazette de France, Le Journal du soir, Le Jour­nal des dĂ©fenseurs de la Patrie, La DĂ©cade philosophique;

(p.324) –  crĂ©ation d’un Bureau de la presse au ministĂšre de la Police, avec mission de surveiller non seulement les journaux autorisĂ©s, mais aussi l’Ă©dition de livres et de pĂ©riodiques;

–  dĂ©fense d’afficher sur les murs de Paris sans autorisation prĂ©a­lable du prĂ©fet de police ;

–  dĂ©fense aux marchands de journaux, fixes ou ambulants, de crier aucun titre de journaux ou de pamphlets sans un permis spé­cial dĂ©livrĂ© par le prĂ©fet de police ;

–  dĂ©fense aux marchands de gravures et d’estampes de rien exposer qui soit contraire aux bonnes mƓurs et aux principes du gouvernement (on apprĂ©ciera l’association des bonnes mƓurs aux principes politiques) ;

–  dĂ©fense d’annoncer, par voie d’affiches ou par tout autre moyen, une piĂšce de thĂ©Ăątre au public sans la permission du ministre de l’IntĂ©rieur, accordĂ©e expressĂ©ment au directeur du thĂ©Ăątre concernĂ© ;

–  Ă  Paris, dĂ©fense de reprĂ©senter une piĂšce de thĂ©Ăątre nouvelle sans l’autorisation du ministre de l’IntĂ©rieur ;

–  en province, dĂ©fense de reprĂ©senter une piĂšce de thĂ©Ăątre sans l’autorisation du prĂ©fet, qui devra la soumettre d’abord au ministre de l’IntĂ©rieur si elle est nouvelle ;

–  obligation, pour les directeurs de thĂ©Ăątre de Paris et de pro­vince, de soumettre au ministre de l’IntĂ©rieur leurs rĂ©pertoires de piĂšces anciennes, qui devront ĂȘtre approuvĂ©s par le ministre.

Le Premier Consul lui-mĂȘme Ă©tait tenu au courant de toutes les publications, dans la presse ou l’Ă©dition, par deux collaborateurs spĂ©cialement attachĂ©s Ă  son cabinet : son bibliothĂ©caire personnel, Louis-Madeleine Ripault, qui lisait tout ce qui paraissait, et par Joseph FiĂ©vĂ©e, son conseiller. Ce dernier avait dĂ©butĂ© dans la vie comme imprimeur, Ă  l’Ă©poque de la RĂ©volution (il publiait une feuille de tendance girondine, La Gazette de France, ce qui lui valut d’ĂȘtre arrĂȘtĂ© au dĂ©but de la Terreur, le 20 septembre 1793), puis il avait publiĂ© un roman satirique sur les mƓurs du Directoire et il devint par la suite le pamphlĂ©taire Ă  gages de Bonaparte, comme l’Ă©crit Tulard ; on lui doit ce mot fameux : « La politique, mĂȘme dans les gouvernements reprĂ©sentatifs, est ce qu’on ne dit pas. » Le Pre­mier Consul, qui trouvait ses idĂ©es trop libĂ©rales, le remplacera en 1804 par l’abbĂ© Dubois.

 

(p.325) LA PROPAGANDE COMME FORCE POLITIQUE

 

La censure a pour but de museler l’opinion et de faire taire les adversaires du pouvoir ; elle a comme complĂ©ment la propagande, dont le but est de susciter l’adhĂ©sion d’un groupe Ă  une action, Ă  un homme, Ă  une idĂ©ologie non point par la coercition, mais par une sorte d’intoxication subtile des consciences, en utilisant des moyens divers qui, tous, aboutissent Ă  la crĂ©ation de mythes.

Le premier exemple que l’on peut donner de cette puissante arme psychologique est celui des monarques mĂ©sopotamiens et Ă©gyptiens, qui furent les premiers souverains de l’histoire humaine. Le pateshi de Sumer, le roi akkadien ou babylonien, le pharaon Ă©gyptien et plus tard le Roi des rois des Perses s’affirment tous comme d’ascendance divine aux yeux de leurs peuples ; les stĂšles, les colonnes, les pyramides qu’ils font Ă©lever, couvertes d’inscrip­tions commĂ©morant leurs victoires et leurs hauts faits, sont les formes les plus marquantes, on pourrait dire les plus Ă©crasantes, de la propagande de cette Ă©poque.

Plus tard, tous les aĂšdes, les rhapsodes de l’Hellade, qui allaient, de village en village, chanter les colĂšres du bouillant Achille et les courroux de PosĂ©idon, ont Ă©tĂ©, sans le savoir, les agents d’une pro­pagande qui a fortifiĂ© la solidaritĂ© de tous les peuples hellĂšnes – MycĂ©niens, Ioniens, Éoliens, Doriens – contre les non-hellĂšnes, les barbares. L’instrument de la propagande est alors l’art oratoire, aussi bien celui des poĂštes de VIliadeç\\. de [‘OdyssĂ©e que celui de DĂ©mos-thĂšne vaticinant contre Philippe de MacĂ©doine dans les Philippiques.

La Rome antique, sous la RĂ©publique et sous l’Empire, concevra une propagande plus pratique, plus terre Ă  terre ; elle inventera l’art de la propagande Ă©lectorale, puisque toutes les charges publiques Ă©taient Ă©lectives, et celui des combines et de la fraude qui en est l’adjuvant inĂ©luctable. C’est Jules CĂ©sar qui transformera ce « bouche Ă  oreille » en propagande officielle, assurĂ©e par un remarquable rĂ©seau de communication, matĂ©rialisĂ© par les innom­brables voies romaines. AprĂšs l’Ă©croulement du monde romain, l’Église prendra le relais et mettra en Ɠuvre des moyens puissants, allant du prĂ©dicateur en chaire Ă  la construction de temples plus riches, plus beaux, plus nombreux que les pyramides ou les (p.326) temples grecs, Ă  l’organisation de processions et de pĂšlerinages, dont les Croisades sont un exemple dĂ©mesurĂ©. Les dĂ©couvertes techniques qui vont se multiplier Ă  partir du XVe siĂšcle, de l’impri­merie Ă  la radio, la tĂ©lĂ©vision et la communication Ă©lectronique, Ă©largiront encore le champ de la propagande, qui deviendra de plus en plus efficace au fur et Ă  mesure que se dĂ©velopperont les sciences et les techniques de la communication.

La RĂ©volution française a utilisĂ© systĂ©matiquement tous les moyens de propagande qui Ă©taient Ă  sa disposition en 1789 : les proclamations, la diffusion de brochures, les manifestations de masse, les slogans, les fĂȘtes nationales, les serments solennels, les journaux, les modes vestimentaires mĂȘme (les sans-culottes, les incroyables et les merveilleuses), les coiffures (l’abandon des per­ruques, les cheveux longs et flottants des sans-culottes et de Bona­parte jeune par exemple), etc.

En matiĂšre de propagande, Bonaparte se savait l’hĂ©ritier de la RĂ©volution ; il connaissait son importance et sut utiliser le façonne­ment de l’opinion publique comme soutien de son action. DĂ©jĂ , lors de la campagne d’Italie, il avait fondĂ© ses propres journaux, qui van­taient ses mĂ©rites et le prĂ©sentaient comme un surhomme. Quand il partit pour l’Egypte, il emmena avec lui non seulement une commis­sion de savants, comme c’Ă©tait la coutume au xvme siĂšcle, mais des journalistes et des presses Ă  imprimer, avec des jeux de caractĂšres romains, arabes et grecs. Il crĂ©era une imprimerie nationale au Caire, oĂč il publiera Le Courrier d’Egypte. Devenu le maĂźtre absolu de la France, il va se comporter comme les pharaons, construire lui-mĂȘme son mythe, appliquant Ă  la lettre avec deux siĂšcles d’avance cette consigne que donnait l’ignoble Goebbels aux membres du parti nazi dans son discours du 6 septembre 1934, Ă  Nuremberg :

« La propagande politique, c’est-Ă -dire l’art de faire pĂ©né­trer solidement dans les masses les choses de l’État, de telle sorte que le peuple tout entier s’y sente liĂ© profondĂ©ment [ne peut pas] rester un simple moyen pour la conquĂȘte du pou­voir; [il faut qu’elle devienne] un moyen de dĂ©velopper et d’approfondir le pouvoir une fois conquis. »

NapolĂ©on a compris que la propagande qu’il devait mettre en Ɠuvre devait avoir pour but non pas de convaincre le peuple qu’il (p.327) allait le bien gouverner, mais de le rendre incapable, psychologique­ment, de le critiquer, de le contredire, de mĂ©dire de lui, autrement dit de crĂ©er son propre mythe. DĂ©jĂ  en 1797, dans les journaux qu’il avait Ă©ditĂ©s pendant la campagne d’Italie (voir p. 232), il modĂšle son image ; ainsi ce portrait de l’artiste par lui-mĂȘme qu’il trace, en 1797, dans son Courrier de l’armĂ©e de l’Italie :

« Bonaparte vole comme l’Ă©clair et frappe comme la foudre. Il est partout et il voit tout : il est l’envoyĂ© de la Grande Nation […]. Il sait qu’il est des hommes dont le pou­voir n’a d’autres bornes que leur volontĂ© quand la vertu des plus sublimes vertus seconde un vaste gĂ©nie. »

Bonaparte fait ses premiers pas dans la carriĂšre de chef, mais il sait dĂ©jĂ  comment faire pour le rester. Les principaux Ă©lĂ©ments du mythe ont Ă©tĂ© Ă©laborĂ©s par lui bien avant qu’il ne devienne Premier Consul : l’affection des soldats pour leur gĂ©nĂ©ral, le surnom de « Petit caporal » que lui auraient donnĂ© ses hommes de l’armĂ©e d’Italie au soir de la bataille de Lodi (une lĂ©gende, selon Tulard), son courage indomptable, les blessĂ©s mourants qui se dressent sur les champs de bataille pour l’acclamer, sa rĂ©sistance Ă  la fatigue, ses proclamations, son allure mĂȘme (le fameux petit chapeau a Ă©tĂ© crĂ©Ă© par le chapelier Poupart). Le mythe est aussi idĂ©ologique : bien qu’il ait fait table rase de tous les principes rĂ©volutionnaires, il se fait passer pour le continuateur de la grande RĂ©volution fran­çaise. Aussi n’oublie-t-il pas, dans les innombrables brochures qu’il fait circuler, de faire prĂ©ciser que la RĂ©volution de 1789 a rĂ©vĂ©lĂ© la « nation », mais que celle de Brumaire en a fait une « Grande Nation » (avec des majuscules). On retrouvera tous ces thĂšmes dans les vers de mirliton des chantres posthumes comme BĂ©ranger ou Costa, l’auteur de l’inĂ©narrable Ajaccienne.

La propagande bonapartiste, puis napolĂ©onienne, s’adapte Ă  toutes les classes de la sociĂ©tĂ©. Au peuple en gĂ©nĂ©ral, par les slo­gans et les anecdotes ; aux paysans (plus des trois quarts de la population de la France), par le maintien des importantes rĂ©formes du Directoire – celles de François de NeufchĂąteau – relatives aux statistiques dĂ©partementales et au cadastre ; aux bourgeois et aux notables, plus difficiles Ă  duper, par des mesures financiĂšres concrĂštes : la garantie du droit de propriĂ©tĂ©, la confirmation des (p.328) acquisitions de biens nationaux, une lĂ©gislation trĂšs favorable aux industriels, aux financiers (aux « capitalistes ») et aux grandes sociĂ©tĂ©s commerciales.

Le principal moyen de cette propagande est la presse ; les fĂȘtes nationales, qui plaisaient tant aux hommes de la RĂ©volution, et /   autres cĂ©rĂ©monies du mĂȘme genre passent au second plan.

(
)

Les buts assignés par le Pre­mier Consul à cette presse sont ceux que lui assigneront tous les dictateurs futurs, construire et maintenir son image mythique de surhomme génial, exalter ses succÚs et présenter ses défaites comme des victoires.

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.369) Le rĂ©gime instituĂ© en 1802 par la Constitution de l’an X, Ă  savoir le consulat Ă  vie, avait deux traits caractĂ©ristiques : 1° c’Ă©tait une monocratie (tous les pouvoirs Ă©tant concentrĂ©s entre les mains d’une seule personne, le Premier Consul) ; 2° c’Ă©tait un rĂ©gime tota­litaire, dans la mesure oĂč il interdisait toute opposition, person­nelle ou organisĂ©e, et, Ă  la limite, tout jugement individuel ou toute critique. Un tel rĂ©gime ne peut durer qu’en se fondant sur l’action impitoyable d’une police puissante et tentaculaire, une censure rigoureuse et surtout une propagande systĂ©matique, qui dĂ©person­nalise l’individu et le rend progressivement incapable de penser ou d’agir, sur le plan politique ou social, autrement que par rĂ©fĂ©rence aux normes et aux mythes distillĂ©s par cette propagande. Et c’est lĂ  (p.370) que le bĂąt blesse l’Ăąne, en l’occurrence NapolĂ©on, du moins en 1800 : cette assistance policiĂšre est limitĂ©e numĂ©riquement, donc elle ne peut pas tout surveiller, et elle manque de moyens de communication et de stockage des informations. On frĂ©mit Ă  la pensĂ©e de ce qu’auraient pu devenir l’Empire napolĂ©onien, l’Empire sovié­tique ou le IIIe Reich si ces rĂ©gimes avaient connu la civilisation Ă©lectronique : heureusement pour l’Europe, Hitler n’avait Ă  sa dis­position que le tĂ©lĂ©graphe Ă©lectrique et les ondes hertziennes, et NapolĂ©on qu’une ou deux lignes de tĂ©lĂ©graphie optique et la rapiditĂ© de ses coursiers.

 

(p.372) À partir de 1804, toute une sĂ©rie de dĂ©crets vont crĂ©er des titres hĂ©rĂ©ditaires, instituant ainsi une noblesse d’Empire, qui fit long­temps sourire, mais qui avait pour but non seulement de rĂ©com­penser l’hĂ©roĂŻsme des uns ou les services rendus Ă  l’Empire par les autres, mais de cimenter le systĂšme : les « nobles » d’Empire et leurs descendants ne deviendraient-ils pas les plus fidĂšles dĂ©fenseurs du trĂŽne des Bonaparte, tout comme les titulaires de la LĂ©gion d’hon­neur (crĂ©Ă©e en 1802) ? L’Empereur, NapolĂ©on premier du nom, la Cour impĂ©riale et ses dignitaires, la noblesse d’Empire, telle fut la « distribution », le casting comme disent les anglomanes, de cette abominable tragi-comĂ©die europĂ©enne que fut la brĂšve histoire (1804-1815) du Premier Empire dont nous allons tenter, dans ce chapitre, de dĂ©truire les lĂ©gendes les plus rĂ©pandues, qui nous semblent ĂȘtre, toutes, des impostures, mis Ă  part l’hĂ©roĂŻsme et la bravoure des centaines de milliers d’hommes qui ont Ă©tĂ© abusĂ©s par elles jusqu’Ă  en mourir.

Ainsi donc, la France va retrouver, avec NapolĂ©on, un rĂ©gime monarchique d’un type spĂ©cial, celui d’un souverain qui n’a, en face de lui, aucun pouvoir Ă  combattre. Il n’y a plus, comme au temps de la monarchie de droit divin dont Louis XVI avait Ă©tĂ©, alors, le dernier reprĂ©sentant, de parlements provinciaux, d’Ă©vĂȘques, de traditions fĂ©odales, de corporations susceptibles de limiter l’omnipotence royale, et les traitĂ©s signĂ©s avant la RĂ©volution ne sont plus en vigueur. NapolĂ©on peut tout dire, tout faire. Il n’a plus besoin de louvoyer, comme au temps du Directoire, et il ne craint plus personne, protĂ©gĂ© qu’il est de prĂšs par sa garde, de loin par sa police secrĂšte, ancĂȘtre de la sinistre Gestapo1.

 

1 AbrĂ©viation de Geheimnisstaatspolizei, « police secrĂšte d’État ».

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.504) annexe n° 26 La police sous l’Empire

 

FouchĂ© a crĂ©Ă© la police moderne, aussi bien politique que criminelle. Sous son premier aspect, elle sera imitĂ©e, au xixc et au dĂ©but du XXe siĂšcle, par la Russie des tsars et par l’Autriche impĂ©riale, puis dans les annĂ©es 30, par Mussolini, Hitler, Franco et autres assassins du genre humain ; LĂ©nine et Staline ne copiĂšrent pas NapolĂ©on, ils se servirent de l’organisation que leur avaient laissĂ©e les tsars. Le systĂšme existe aussi dans nos modernes dĂ©mocraties, amplifiĂ© par les progrĂšs de l’informa­tique, mais il est plus feutrĂ©. Ils ont raison, les napolĂ©ophiles : NapolĂ©on nous a laissĂ© un bel hĂ©ritage.

 

(p.505) 2. LA POLICE SECRÈTE

 

Ce fut l’institution la plus ignoble de l’Empire et l’on peut la compa­rer Ă  la Gestapo allemande, aussi bien par son importance et ses ramifi­cations, que par la nature de ses activitĂ©s, qui consistaient en une inquisition systĂ©matique concernant non seulement les citoyens en vue – les politiques, les militaires, les fonctionnaires, les ecclĂ©siastiques, les industriels, les financiers ou les intellectuels par exemple – mais aussi les particuliers, aussi insignifiants fussent-ils. Nous en connaissons bien les mĂ©thodes et leurs rĂ©sultats par le patient et monumental travail accompli par Ernest d’Hauterive qui a publiĂ© les bulletins quotidiens que FouchĂ© Ă©tablissait pour l’Empereur (E. d’Hauterive, La Police secrĂšte (p.506) du Premier Empire, bulletins quotidiens adressĂ©s par FouchĂ© Ă  l’Empe­reur, Paris, 1908-1964, 5 gros volumes dont les deux derniers ont Ă©tĂ© publiĂ©s par Jean Grassion) : ils contiennent prĂšs de 4 000 synthĂšses poli­ciĂšres (une par jour pendant dix ans), portant sur des centaines de mil­liers de personnes ou d’affaires.

La Grande ArmĂ©e qui partit mourir en Russie comptait peut-ĂȘtre 700 000 ou 800 000 hommes ; FouchĂ© disposait, lui aussi, d’une Grande ArmĂ©e de l’ombre, composĂ©e de dizaines de milliers de policiers, d’ins­pecteurs, de limiers, d’informateurs, d’indicateurs, d’espions, de mouches, professionnels ou collaborateurs occasionnels, qui, dans chaque rue de Paris, dans chaque commune aussi petite fĂ»t-elle, dans tous les lieux publics, chez tous les grands de l’Empire, dans les consulats et dans les ambassades, Ă  l’Ă©tranger comme en France, observaient, guettaient, notaient tous les Ă©vĂ©nements, suspects ou non, auxquels ils assistaient, Ă©coutaient les propos des dĂźneurs dans les restaurants, des buveurs dans les cafĂ©s, et, inlassablement, rĂ©digeaient d’innombrables fiches de police qui prenaient le chemin des gendarmeries dans les campagnes, des com­missariats dans les villes et qui finissaient sur les bureaux du prĂ©fet de police Ă  Paris, des secrĂ©taires gĂ©nĂ©raux des trois autres arrondissements policiers de la France.

Toutes ces informations, convenablement mises en ordre, rapprochĂ©es et comparĂ©es faisaient, chaque jour, l’objet d’un rapport de synthĂšse de la part du prĂ©fet de police, des conseillers d’État chargĂ©s des arrondisse­ments de police, des colonels de gendarmerie, des commissaires spĂ©ciaux ; la synthĂšse finale parvenait entre les mains de Pierre-Marie Desmaret, un curĂ© dĂ©froquĂ© qui Ă©tait devenu le chef de la SĂ»retĂ©, c’est-Ă -dire de la division de la police secrĂšte, au ministĂšre de la Police gĂ©nĂ©rale, qui y apportait quelques perfectionnements, quelques touches personnelles, et venait les proposer Ă  FouchĂ©. La minute, ainsi corrigĂ©e, Ă©tait recopiĂ©e en deux exemplaires : l’un restait au ministĂšre de la Police, l’autre Ă©tait portĂ© Ă  la secrĂ©tairerie d’État impĂ©riale et remis en mains propres, par FouchĂ© lui-mĂȘme, au secrĂ©taire d’État impĂ©rial, c’est-Ă -dire au chef de cabinet de NapolĂ©on, Hugues-Bernard Maret, oĂč qu’il soit, Ă  Paris ou Ă  Dresde, Ă  Saint-Cloud ou Ă  Milan.

C’est ainsi que tous les soirs, l’Empereur pouvait prendre connaissance de cette feuille, appelĂ©e Bulletin de Police. À vrai dire, FouchĂ© avait eu l’idĂ©e du Bulletin lors de son premier passage au ministĂšre de la Police, avant 1802, mais il n’avait pas eu le temps, Ă  l’Ă©poque, de constituer cette Ă©norme chaĂźne d’informateurs et d’espions Ă  laquelle nous venons de faire allusion ; Ă  partir de juillet 1804, il allait pouvoir constituer de fabu­leuses archives politiques et policiĂšres.

 

Georges Blond, La Grande Armée, 1804-1815, éd. Laffont

 

(p.286) / 1810, la paix/

Sur cette France Ă©norme rĂšgne un despote. Devant lui tout tremble, y compris sa famille gorgĂ©e d’honneurs. AndrĂ© Castelot a racontĂ© comment, un jour, NapolĂ©on insulta tous ses collatĂ©raux : « Lucien est un ingrat, Joseph un Sardanapale, Louis un cul-de-jatte, JĂ©rĂŽme un polisson!» Puis, traçant un cercle avec sa main: «Quant Ă  vous, mesdames, vous savez ce que vous ĂȘtes.» Personne ne broncha. Personne ne bronche en France. Le brillant de l’Ă©popĂ©e lĂ©gendaire fera oublier le rĂ©gime policier.

 

Les dĂ©crets de 1810 n’autorisent qu’un journal par dĂ©partement et quatre Ă  Paris, et l’un de ceux-ci, le Journal de l’Empire, ĂŽtĂ© Ă  ses fondateurs, est dirigĂ© par le ministre de la police. Chacune des branches de l’administration a une partie qui la subordonne Ă  la police. FouchĂ©, hostile au mariage autrichien, a Ă©tĂ© remplacĂ© par Savary et, pour plus de sĂ»retĂ© (FouchĂ© avait Ă©tĂ© trop puissant), NapolĂ©on a voulu, hors du ministĂšre de la police, une police particuliĂšre Ă  chacun des ministĂšres des Affaires Ă©trangĂšres, de l’IntĂ©rieur, des Finances, de la Guerre, de la place de Paris; plus la police particuliĂšre de l’Empereur, des agents qui ne servent que lui, sans intermĂ©diaire.  Il y a certes des opposants, des mĂ©contents, mais ils parlent bas, car on sait que se trouvent dans les prisons d’État de Vincennes, du Mont Saint-Michel, de Joux, de Lourdes, du chĂąteau d’If, des gens qui ont Ă©tĂ© poussĂ©s lĂ  sans jugement.

 

Tout cela n’empĂȘche pas que le 20 mars 1811, lorsque Ie canon commence Ă  tonner Ă  Paris, « la capitale retient son souffle ». Si Marie-Louise donne le jour Ă  une fille, vingt-et-un coups de canon; si c’est un garçon, cent un coups. Au vingt-deuxiĂšme coup, Ă  Paris, les gens s’embrassent dans les rues, et partout en France, la nouvelle connue, les gens poussent des hourras. Les Français – d’autres peuples aussi – ont toujours prĂ©fĂ©rĂ© les souverains qui les ont tenus Ă  leur botte, leur laissant des souvenirs glorieux et leurs yeux pour pleurer.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.69) Le 18 Brumaire, c’est le vrai retour Ă  l’ordre, si gravement endommagĂ© depuis le 10 aoĂ»t 92 ; c’est la populace contenue comme il faut, dupĂ©e comme il faut (Bonaparte a toujours prĂ©fĂ©rĂ© la ruse Ă  la force). On criera « Vive la RĂ©publique » pour Ă©trangler la RĂ©publique. Et ce sera enfin la paix du cƓur pour les possĂ©dants, les fournisseurs et les banquiers, Ă  l’abri dĂ©sormais, sous un sabre, de toute entreprise dĂ©lĂ©tĂšre.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.78) La « restauration de l’Etat » (style Madelin), com­ment s’accomplit-elle ?

La Constitution de l’an VIII a ceci de particu­lier que le peuple, dĂ©sormais, et de par la loi, n’a plus la parole. Le Premier Consul dĂ©tient la plĂ©ni­tude de l’exĂ©cutif. Le peuple n’élit plus de repré­sentants. On prie simplement les gens les plus dis­tinguĂ©s du pays — c’est-Ă -dire les plus riches [1] — de proposer, de recommander, des listes de notables parmi lesquels sont choisis les membres des deux assemblĂ©es maintenues en trompe-l’Ɠil. (p.79) Le personnel de ces Conseils sera recrutĂ© par un SĂ©nat, lui-mĂȘme composĂ© par les soins exclusifs du Pre­mier Consul. Le Tribunat pourra discuter les pro­jets de loi (dont l’initiative appartient Ă  Bona­parte, et Ă  lui seul). Discuter, non pas voter ; ses parlotes, en consĂ©quence, seront dĂ©nuĂ©es de tout effet. Le Corps lĂ©gislatif, lui, devra voter, mais non discuter. Pure chambre

       d’enregistrement. Et si, par impossible, le Corps lĂ©gislatif votait mal, le SĂ©nat est lĂ  pour intervenir, car il a la garde de la Constitution et du bien de l’Etat.

C’est la disparition radicale de la RĂ©publique, le rĂ©gime rĂ©publicain Ă©tant celui, spĂ©cifiquement, oĂč la nation gĂšre ses affaires. La nation n’a plus dĂ©sormais qu’à se taire, exception faite des quelques « nota­bles » autorisĂ©s Ă  exprimer des vƓux concernant, sans plus, le choix des serviteurs que dĂ©signera le maĂźtre pour l’approbation officielle de ses actes. De la Constitution-Robespierre Ă  la Constitution-Bonaparte, abolition de la dĂ©mocratie. C’est le couvercle qui retombe, avec un poids accru, sur le QuatriĂšme Etat, la masse des Français, travailleurs des champs et des manufactures dont le destin, confirmĂ©, est de poursuivre sa mission : « nour­rir », dans le mutisme et le labeur, les privilĂ©giĂ©s de ce « petit nombre » bĂ©ni par Voltaire. « Despo­tisme Ă©clairĂ© » Ă  la mode consulaire. Les disciples de l’EncyclopĂ©die sont aux anges ; et Cabanis le voltairien, qui avec ses collĂšgues Monge, Berthollet, Volney, Laplace, se dĂ©clare « patriote conservateur », (p.80) Cabanis applaudit ardemment Ă  l’ordre nou­veau, car, dit-il avec force, la « classe ignorante » ne doit exercer « aucune influence ni sur la lĂ©gis- lation ni sur le gouvernement ».

Le « rĂ©gime tonifiant » mis en place par Bona­parte forme un systĂšme pyramidal ; la nation est organisĂ©e comme une caserne ; le 17 fĂ©vrier 1800, Bonaparte jette sur la France son filet de rĂ©tiaire : dans chaque dĂ©partement, son homme Ă  lui, nommĂ© par lui, responsable devant lui : l’Ɠil du maĂźtre, le prĂ©fet. Au-dessous du prĂ©fet, les sous-prĂ©fets, Ă©ga­lement nommĂ©s par lui. Et au-dessous des sous-pré­fets, les maires, Ă©galement encore nommĂ©s par lui. La presse ? L’arrĂȘtĂ© du 17 janvier a supprimĂ© soixante journaux sur soixante-treize. Il n’en reste donc que douze (le treiziĂšme Ă©tant le Moniteur) qui ne publient rien sans le contrĂŽle de la police. Quant Ă  l’ordre judiciaire, le 26 juin 1804, Ă  Saint-Cloud, Bonaparte sera pĂ©remptoire : les juges ? Leur de­voir est d’obĂ©ir aux volontĂ©s du gouvernement.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.93) Elle est bien connue, l’interjection de la « mamma » devant la rĂ©ussite, en France, de son « Nabou » : « Pourvu que ça dure ! » Elle pro­nonçait cela Ă  l’italienne, celle qui devient « Madame MĂšre », quand le plus dĂ©brouillard de ses garçons se hisse, en 1804, carrĂ©ment, sur le trĂŽne de France. Ce n’est pas une vieille dame ; c’est une personne de cinquante-quatre ans, peu bavarde, qui pince les lĂšvres, et qui garde la tĂȘte froide. InouĂŻ, ce qu’il leur arrive Ă  tous, toute la bande ajaccienne, jadis famĂ©lique, Ă  prĂ©sent qui nage dans l’or ! Tellement inouĂŻ que ça n’a pas l’air vrai, que ça va peut-ĂȘtre s’évanouir comme un rĂȘve. Pourvu, pourvu qu’une telle fĂ©licitĂ© n’aille pas soudain disparaĂźtre ! Pourvu qu’elle dure, oui, tant c’est merveilleux de se trouver (p.94) ainsi, invraisemblablement, catapultĂ© au sommet de la vie sociale et parmi toutes les jouissances de la terre ! Difficile de croire qu’une pareille aubaine puisse offrir longtemps ses dĂ©lices. Aussi thĂ©saurise-t-elle, la mamma, avec une parcimonie attentive et mĂ©ticuleuse. Cette « femme de Plu­tarque », comme dit l’autre (= /Louis Madelin/)  admire le champion de la famille, mais elle n’oublie pas qu’elle est pour quelque chose dans ce prodige de bonheur ; car c’est bien Ă  elle, en derniĂšre analyse, que le clan doit sa fortune ; pas Ă  son mari, le chenapan ; Ă  elle, la petite rusĂ©e. Comme elle a bien fait, adultĂšre, de coucher, avec le gouverneur Marbeuf ! Tous les profits de la tribu, au fond, sont sortis de cette alcĂŽve. C’est elle, la poule aux Ɠufs d’or.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.95) Au lendemain de Bru­maire, il avait rĂ©duit Ă  treize, y compris le Moni­teur, les journaux autorisĂ©s. Insuffisant. En 1803, il a ramenĂ© leur nombre Ă  huit ; ces huit journaux totalisent 18 630 abonnĂ©s, sur 27 Ă  28 millions de Français. Telle est la diffusion de la presse, sous le MaĂźtre. Encore, cette vaste presse, convient-il de la contrĂŽler de trĂšs prĂšs. Note de « l’empereur » Ă  FouchĂ©, le 18 avril 1805 : « Il n’y a plus en France qu’un seul parti [le mien] et je ne souffrirai pas que mes journaux disent autre chose que ce qui sert mes intĂ©rĂȘts ». L’imprimĂ© mĂȘme, tout ce qui peut s’imprimer sans que le texte en ait Ă©tĂ© dictĂ©, ou revu, par lui-mĂȘme ou ses sbires, lui est sus­pect. Et c’est Ă  propos d’un innocent bulletin de la Chambre de Commerce de Paris que NapolĂ©on aura, le 26 mars 1806, cette phrase remarquable : (p.96) « Une chose imprimĂ©e [seuls mon ordre ou mon visa], par le seul fait quelle est imprimĂ©e et quelle constitue un appel Ă  l’opinion, n’en est plus un Ă  l’autoritĂ© ».

 

Lionel Jospin, Le mal napoléonien, éd. du Seuil, 2014

 

(p.7) I1 y a longtemps que la place prise par NapolĂ©on Bonaparte dans l’imaginaire national m’intrigue. Long­temps que je m’interroge sur la gloire qui s’attache Ă  son nom. Longtemps que je suis frappĂ© par la marque qu’il a laissĂ©e dans notre histoire. C’est ce qui m’a incitĂ© Ă  Ă©crire ce livre.

 

 

(p.21) L ’Empire, un rĂ©gime despotique et policier

Le pouvoir bonapartiste naĂźt d’un coup d’État indo­lore contre un rĂ©gime corrompu, discrĂ©ditĂ© et faible, au cƓur duquel il a bĂ©nĂ©ficiĂ© de complicitĂ©s. Il suffit Ă  ce pouvoir d’ĂȘtre rĂ©solu, rigoureux Ă  l’intĂ©rieur et craint Ă  l’extĂ©rieur pour ĂȘtre acceptĂ© et solide. Il l’est.

Pourtant, le nouveau rĂ©gime ne s’en tient pas lĂ . Il devient trĂšs vite despotique et policier. Tout joue. La personnalitĂ© du chef : un soldat passionnĂ©, impĂ©rieux, impatient et qui ne supporte pas l’opposition. L’empreinte de pratiques autoritaires rĂ©centes, celles de la monarchie absolue puis de la dictature du ComitĂ© de salut public sous la Convention. La crainte d’un peuple turbulent qui vient de faire la RĂ©volution. La volontĂ© d’avoir le pays tout entier sous contrĂŽle au moment de faire la guerre. Loin du rĂšgne des libertĂ©s annoncĂ© par la RĂ©volution Ă  ses dĂ©buts, l’Empire sera despotique et mĂȘme, selon nos termes d’aujourd’hui, dictatorial.

 

 

(p.21) Lorsque la menace pour le rĂ©gime et son chef se fait directe et physique, la rĂ©plique est brutale. Le 24 dĂ©cembre 1800, une « machine infernale » destinĂ©e au Premier consul explose et tue. Les « Jacobins » sont accusĂ©s, bien que les auteurs de l’acte – FouchĂ©, le chef de la police, le sait – soient royalistes. Bonaparte n’en a cure et, au-delĂ  de l’exĂ©cution des coupables, fait dĂ©porter sans instruction ni jugement cent trente personnalitĂ©s, le plus souvent des anciens rĂ©volutionnaires (p.22) estimĂ©s hostiles. Cet Ă©pisode, dit des dĂ©portĂ©s de nivĂŽse, est rĂ©vĂ©lateur des mĂ©thodes de Bonaparte et du caractĂšre que prend son pouvoir. Il l’est sur le fond, puisque des innocents (les « Jacobins ») sont condamnĂ©s ; dans la forme, puisqu’ils sont condamnĂ©s sans preuve et sans jugement ; dans l’état d’esprit, empreint de rancune, puisque les survivants, lorsqu’ils rentreront en France, seront brimĂ©s.

(p.23) Le pouvoir est tout aussi implacable face Ă  la pro­testation sociale. A Caen, en 1812, les prix du grain augmentant trop, des moulins sont pillĂ©s par la foule. Personne n’est brutalisĂ© ou blessĂ©, mais quatre mille soldats sont envoyĂ©s sur place, quatre Ă©meutiers (dont deux femmes) sont passĂ©s par les armes. D’autres sont condamnĂ©s aux travaux forcĂ©s.

Le contrĂŽle sur la presse est absolu. NapolĂ©on dĂ©teste la libertĂ© de la presse et mĂ©prise les journalistes. Indé­pendants, ils lui dĂ©plaisent ; serviles, ils sont jugĂ©s sans intĂ©rĂȘt. La presse, en particulier parisienne, est donc l’objet d’une rigueur constante. Nombre de feuilles sont interdites, d’autres sont victimes de regroupements forcĂ©s. Bien que leurs tirages soient trĂšs faibles, compte tenu du public de l’époque, les journaux inquiĂštent. On taille dans leur nombre : il y en avait soixante-dix Ă  Paris en 1799, il n’en restera que quatre en 1814 ! En province, les prĂ©fets sont aussi sĂ©vĂšres.

La censure, supprimĂ©e par la Constituante, rĂ©tablie sous la Convention et thĂ©oriquement abolie par le Direc­toire, est officialisĂ©e par le Consulat et « perfectionnĂ©e » sous l’Empire. Elle n’épargne mĂȘme pas les journaux favorables au pouvoir. Elle est Ă  la fois prĂ©ventive et rĂ©pressive ; chaque journal a son censeur. Pour l’Empe­reur, il ne s’agit pas seulement d’interdire et de contrĂŽler, il faut aussi que la presse soit son porte-voix. Ce sera le rĂŽle du Moniteur. Cet organe, hiersubventionnĂ© par le ComitĂ© de salut public, puis contrĂŽlĂ© par le Directoire, est mis dans la main de Bonaparte qui en revoit tous les textes importants. A partir de 1807, il est spĂ©cifiĂ© que les journaux et gazettes locaux devront tirer leurs informations exclusivement du Moniteur. Ce vĂ©ritable «journal de l’Empire» sera Ă©galement diffusĂ© hors de France.

La mĂȘme attitude vaut pour l’édition. LĂ  aussi la censure, abolie en 1789, avait Ă©tĂ© rĂ©tablie en 1793. Bonaparte, dĂšs son arrivĂ©e au pouvoir, impose Ă  l’impri­merie et Ă  la librairie une censure rĂ©pressive inflexible. Justine de Sade, Les Martyrs de Chateaubriand, De l’Allemagne de Mme de StaĂ«l feront l’objet des plus cĂ©lĂšbres interdictions. Un dĂ©cret de 1810 prĂ©cise qu’il « est dĂ©fendu de rien imprimer et de faire imprimer qui puisse porter atteinte aux devoirs des sujets envers le souverain et Ă  l’intĂ©rĂȘt de l’État». À l’instar des « sujets » – notons qu’on ne parle plus ici de citoyens -, les Ă©diteurs, comme les journalistes, n’ont le choix qu’entre l’éloge ou le silence.

(p.24) La propagande est lĂ  pour indiquer la voie. Bonaparte en a compris trĂšs tĂŽt l’importance, en fait dĂšs qu’il s’est posĂ© la question de la conquĂȘte du pouvoir. Lors de la campagne d’Italie, en 1796, le jeune gĂ©nĂ©ral utilise les bulletins de l’armĂ©e d’Italie et ses comptes rendus au Directoire comme autant de proclamations Ă  sa gloire destinĂ©es Ă  sĂ©duire l’opinion publique en France. Cela l’aidera Ă  supplanter ses rivaux, autres gĂ©nĂ©raux vic­torieux, notamment ceux de la campagne d’Allemagne prĂȘts eux aussi Ă  offrir leur personne, quand le Directoire aux abois et SieyĂšs rechercheront « une Ă©pĂ©e ».

NapolĂ©on va aller plus loin que Bonaparte. Par tous les instruments Ă  sa disposition – la presse, le livre, l’affiche l’enseignement, l’Église, l’armĂ©e, les beaux- arts ou l’opĂ©ra – il se fait glorifier : il est l’hĂ©ritier d’une RĂ©volution qu’il a su clore, le rempart contre les Bourbons, l’homme providentiel garant de l’ordre en France, le hĂ©ros de la « Grande Nation » vouĂ©e Ă  la conquĂȘte. On attribue l’ascendant exercĂ© par NapolĂ©on sur le peuple Ă  un charisme personnel et Ă  une autoritĂ© naturelle. Ils sont rĂ©els. Mais on oublie que ce charisme est mĂ©thodiquement construit avec tous les moyens de l’époque. On est dĂ©jĂ  dans la lĂ©gende…

Le travail de glorification de NapolĂ©on ne nĂ©glige ni l’enseignement ni les arts. Dans les lycĂ©es, les pro­fesseurs sont astreints Ă  des obligations de fidĂ©litĂ© Ă  l’Empereur et Ă  la monarchie impĂ©riale. On est loin du libre exercice de la raison prĂŽnĂ© par les hommes des LumiĂšres ! L’obĂ©issance fait partie du statut des enseignants, et les plus importants d’entre eux doivent rester cĂ©libataires, comme si aucune vie de famille ne devait les distraire de leur mission qui est d’enseigner et de servir.

(p.25) L’art aussi est enrĂŽlĂ©. L’Empire met de l’ordre dans les Salons de peinture, et l’Empereur fait savoir son dĂ©sir de voir les artistes contribuer Ă  la glorification du rĂšgne. En 1808, NapolĂ©on vient au Salon et dĂ©core lui- mĂȘme David et Gros, dont certaines des Ɠuvres, il est vrai, l’ont bien servi. Dans la sculpture, les commandes officielles se multiplient et les artistes se plient au goĂ»t de NapolĂ©on pour la grandeur et Ă  sa prĂ©fĂ©rence pour l’uniforme sur le nu.

L’OpĂ©ra n’est pas oubliĂ©. L’Empereur y fait des apparitions thĂ©Ăątrales. S’il s’y endort parfois, lui qui aime surtout, hors les marches militaires, la musique italienne, il apprĂ©cie qu’on le flatte et, Ă  dĂ©faut, y veille. Le Triomphe de Trajan, de Lesueur, reprĂ©sentĂ© en octobre 1807 avec un grand succĂšs, est un hymne Ă  l’Empereur tirĂ© de l’histoire antique. Dans Y Alceste de Gluck, une scĂšne Ă  la gloire de la dynastie est ajoutĂ©e Ă  sa demande.

Mais la gloire, l’autoritĂ© et la propagande ne suffisent pas. Le rĂ©gime utilise systĂ©matiquement la police Ă  des fins politiques. On a souvent associĂ© Ă  FouchĂ© la crĂ©ation et l’expansion du systĂšme policier sous l’Empire. C’est mĂ©ritĂ©. FouchĂ©, en 1793, s’était signalĂ© Ă  Lyon, avec Collot d’Herbois, comme reprĂ©sentant en mission de la Convention, en organisant des massacres, et il avait irritĂ© Robespierre. Il se cache. 11 frĂ©quente les couloirs du ComitĂ© de salut public pour apporter des renseignements aux nouveaux amis que sont pour lui Barras, Tallien et Carnot, et contribue Ă  la chute de Robespierre. Ce sera en quelque sorte son initiation policiĂšre. InquiĂ©tĂ© (pour un curieux rapprochement avec Babeuf), amnistiĂ© aprĂšs l’insurrection du 13 vendĂ©miaire rĂ©primĂ©e par le jeune gĂ©nĂ©ral Bonaparte, FouchĂ© rentre en grĂące et est nommĂ© ministre de la Police gĂ©nĂ©rale par le Directoire.

(p.26) NapolĂ©on Bonaparte, qu’il a aidĂ© lors du coup d’Etat de brumaire, le conserve comme ministre de la Police sous le Consulat. Sa mission premiĂšre est de surveiller l’opinion, grĂące Ă  la police politique. Il la perfectionne et se rend indispensable Ă  NapolĂ©on – qui pourtant se mĂ©fie de ses intrigues. Parfois dĂ©mis, bientĂŽt rĂ©tabli, il est, aprĂšs la chute de l’Empire, fugitivement ministre de la Police aux Cent-Jours, puis l’est Ă  nouveau, sous Louis XVIII. Il a incarnĂ© l’ñme policiĂšre du rĂ©gime impĂ©rial.

Mais ce recours Ă  la police politique n’est pas propre Ă  FouchĂ©. Savary, Ă  qui l’Empereur avait un temps confiĂ© le commandement de la gendarmerie d’élite, sa garde personnelle, et qui sera l’agent actif de l’exĂ©cution- assassinat du duc d’Enghien, agit pareillement. Il mani­feste le mĂȘme zĂšle que FouchĂ©, dans un style moins oblique et plus brutal, quand il le remplace au ministĂšre de la Police gĂ©nĂ©rale.

NapolĂ©on Bonaparte partage leur inclination. Il est un lecteur attentif des bulletins de la police qui lui sont quotidiennement adressĂ©s par le ministre et qui montrent comment est assurĂ©e la surveillance de la vie politique et sociale. Il maintient la pratique, hĂ©ritĂ©e de l’Ancien RĂ©gime, de ce qu’on a appelĂ© le « Cabinet noir ». Ce vĂ©ritable bureau de police politique, indĂ©pendant du ministĂšre de la Police gĂ©nĂ©rale, est rattachĂ© Ă  la Poste. Son directeur gĂ©nĂ©ral, totalement dĂ©vouĂ© Ă  l’Empe­reur dont il est le neveu, dirige personnellement cette officine qui pratique activement le viol des correspon­dances. Ce sera d’ailleurs un trait constant du courant (p.27) bonapartiste de mĂȘler le culte de la gloire et l’attrait pour les opĂ©rations de basse police. D’oĂč la tradition de certains « cabinets noirs »…

Il ne faut naturellement pas se représenter le régime politique napoléonien sous son seul angle policier. Son assise sociale sera longtemps assurée et ses soutiens politiques seront nombreux tant que son chef apparaßtra comme un vainqueur.

(p.28) L’Empire va durcir la lĂ©gislation du travail. Le livret ouvrier, dont le titulaire ne doit pas se sĂ©parer, s’il se dĂ©place – sous peine d’ĂȘtre accusĂ© de vagabondage -, est rĂ©tabli. Le Code civil prĂ©cise qu’en cas de litige sur les gages, « le maĂźtre est cm sur ses affirmations ». Les ouvriers sont soumis Ă  leurs patrons.

(p.37) TroisiĂšme catĂ©gorie de prĂ©bendiers : les grands marĂ©chaux ou gĂ©nĂ©raux d’Empire. NapolĂ©on tient Ă  s’assurer de leur fidĂ©litĂ© sans faille. Beaucoup sont depuis le dĂ©but ses compagnons d’armes. Les titres, les gratifications de terres et les riches Ă©moluments les combleront. Surtout, ils ont Ă©tĂ© invitĂ©s Ă  s’enri­chir de leurs conquĂȘtes. Dans sa cĂ©lĂšbre dĂ©claration du 27 mars 1796, le jeune chef de guerre de l’armĂ©e d’Italie avait dit Ă  ses soldats : « Je veux vous conduire dans les plaines les plus fertiles du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir. Vous y trouverez honneur, gloire et richesses. » C’était une vĂ©ritable invitation au pillage !

Ainsi, au classement des chefs militaires en fonction de leur bravoure, de leur habiletĂ© au combat ou de leurs hauts faits pourrait s’ajouter une autre hiĂ©rarchie, celle de leurs pillages. Si Suchet et Davout furent sans doute Ă  la fois les meilleurs soldats et les plus honnĂȘtes, Soult et MassĂ©na furent parmi les plus discutĂ©s et les plus corrompus.

(p.39) D’ailleurs, si la femme est une mineure dans le Code civil, elle l’est aussi, pour l’Empereur, dans la sociĂ©tĂ© ou dans la sphĂšre de l’esprit. Les filles et les femmes n’auront pas accĂšs au lycĂ©e et Ă  l’universitĂ© sous l’Empire. Aucune femme ne sera jugĂ©e digne de recevoir la LĂ©gion d’honneur. Sans doute n’y pensa- t-on mĂȘme pas, alors qu’on ouvrait des maisons pour l’éducation des tilles de lĂ©gionnaires.

(p.68) Pour notre pays et pour le politique Bonaparte, tes consĂ©quences de cette campagne vont ĂȘtre majeures. Le 23 aoĂ»t 1799, jugeant qu’il n’a plus de vĂ©ritable intĂ©rĂȘt Ă  rester avec ses hommes, Bonaparte reprend la mer et, le 8 octobre, il dĂ©barque Ă  FrĂ©jus, aurĂ©olĂ© d’un prestige que sa propagande a soigneusement servi. C’est la premiĂšre fois qu’il abandonne ses soldats dans un moment difficile. Il le refera deux fois : en Espagne, au cƓur d’une impasse, et en Russie, lors d’une tragĂ©die. Il place ses ambitions politiques avant ses devoirs de soldat. Un mois Ă  peine aprĂšs son retour Ă  Paris, grĂące

(p.73) Les prises artistiques – et l’on sait ici le rĂŽle jouĂ© par Vivant Denon – sont Ă©galement emblĂ©matiques. L’enlĂšvement des chefs-d’Ɠuvre dans les pays conquis Ă©tait d’usage courant et il a durĂ© fort longtemps. Les musĂ©es europĂ©ens sont chargĂ©s d’Ɠuvres qui proviennent des butins des guerres sur le continent comme des razzias coloniales. DĂ©jĂ , le Directoire avait prĂ©levĂ© des chefs-d’Ɠuvre en Belgique, puis en Italie. Nos musĂ©es et les salons avaient fait une place nouvelle aux piĂšces des Ă©coles flamande et italienne acquises gratuitement. Le Consulat et l’Empire enrichiront ces collections, annĂ©e aprĂšs annĂ©e, au rythme des conquĂȘtes. Le musĂ©e NapolĂ©on, nom donnĂ© aprĂšs coup au MusĂ©um français ouvert au Louvre en 1793, (…).

 

(p.74) Un chef peu soucieux de ses hommes

Dans un rĂ©gime tournĂ© vers la guerre et au sommet duquel NapolĂ©on entend dĂ©cider de tout – les historiens prĂ©cisent qu’il aimait entrer dans le moindre dĂ©tail -, il n’est pas fortuit que l’administration militaire soit si dĂ©faillante. Cela veut dire qu’elle intĂ©resse peu Napo­lĂ©on. Si les payeurs sont intĂšgres et protĂšgent leurs caisses, mĂȘme prĂšs des combats, les commissaires de guerre n’ont ni leur zĂšle ni leur intĂ©gritĂ©. Ils sont char­gĂ©s des approvisionnements, de la mise en place des hĂŽpitaux, des convois militaires, de l’habillement, des vivres. Leur rĂŽle est donc essentiel. Or, il y a parmi eux beaucoup de concussionnaires et des fortunes sont Ă©difiĂ©es qui coĂ»teront des milliers de morts. Le soldat napolĂ©onien est constamment mal nourri, mal vĂȘtu, mal soignĂ© et mĂȘme mal armĂ©. D’oĂč la soupape de sĂ©curitĂ© du pillage. NapolĂ©on semble avoir pris son parti de tout cela. La prioritĂ© va au combat et Ă  la recherche de la victoire. Le reste importe peu.

L’affection et la sollicitude de NapolĂ©on pour ses soldats relĂšvent de la lĂ©gende – une lĂ©gende systĂ©ma­tiquement et adroitement entretenue -, et non de la rĂ©alitĂ©, beaucoup plus crue, plus froide. Si NapolĂ©on paye de sa personne, s’expose sans prĂ©caution quand l’examen d’une position ou le suivi de ses ordres l’y conduisent, s’il sait faire des gestes qui galvanisent, il n’a guĂšre le souci des hommes. (p.75) La condition du soldat n’est pas sa prĂ©occupation. Son exigence est d’avoir des soldats Ă  l’heure pour la bataille. Son mode de combat fondĂ© sur le mouvement et la rapiditĂ©, servi par des dĂ©cisions d’exĂ©cution prises aussi tard que possible (pour intĂ©grer les choix de l’ennemi et s’adapter Ă  des situations changeantes), impose souvent aux combat­tants de longues marches forcĂ©es accomplies le ventre creux. Étrangement, l’état dans lequel ces hommes arrivent au feu n’est pas, semble-t-il, pris en compte.

L’intĂ©rĂȘt peu marquĂ© portĂ© par NapolĂ©on au ser­vice de santĂ© de ses armĂ©es est Ă©galement rĂ©vĂ©lateur. Certes, il faut avoir Ă  l’esprit la faiblesse des connais­sances mĂ©dicales de l’époque : on ne sut qu’en 1909, par exemple, que le typhus se transmettait par le pou. Ce mal sera le compagnon constant de la Grande AnnĂ©e et il se rĂ©pand de façon foudroyante aprĂšs la retraite de Russie. La majeure partie des morts des guerres de l’Empire n’est pas survenue sur les champs de bataille mais Ă  cause des blessures terribles dues Ă  l’usage massif de l’artillerie de part et d’autre ou aux maladies contractĂ©es et propagĂ©es dans des hĂŽpitaux de fortune aux conditions hygiĂ©niques effroyables. Cela aussi, c’est mourir Ă  la guerre…

(p.76) Percy, homme courageux et esprit indĂ©pendant, est successivement chargĂ© des services de santĂ© militaire de la RĂ©publique et de l’Empire.

jusqu’en 1809. Son souci majeur est de sauver les blessĂ©s (en 1800, il fait proposer en vain aux Autrichiens l’inviolabilitĂ© des ambulances). Il suggĂšre Ă  NapolĂ©on une meilleure organisation de la chirurgie aux armĂ©es, sans ĂȘtre Ă©coutĂ©. Larrey organise les ambu­lances volantes qui sillonnent les champs de bataille pour ramener les blessĂ©s vers l’arriĂšre afin de les opĂ©rer et de les soigner. En 1805, l’Empereur lui interdira toute Ă©vacuation avant la fin de l’action ! Coste, qui s’est battu pour le maintien des hĂŽpitaux militaires, introduit la variolisation aux armĂ©es. Mais il le rĂ©alise sans vĂ©ritable soutien de l’Empereur.

(p.95) L’expĂ©rience de l’État modĂšle sera pourtant conduite Ă  l’échec. En effet, l’Etat est pressurĂ© financiĂšrement par la France et la moitiĂ© des terres domaniales est donnĂ©e en propre Ă  l’Empereur (pour doter ses grands serviteurs (…).

 

 

Poggio-di-Nazza, in: Corse-Matin, 29/07/2013

 

XVIIIe siĂšcle. Sous la fĂ©rule du gĂ©nĂ©ral Morand, la « pacification » est terrible en Corse, y compris Ă  Poggio oĂč un rapport envoyĂ© Ă  NapolĂ©on en 1803 prĂ©cise qu’il ne reste plus rien du village incendié .

San Gavinu di Fiumorbu, in : Corse-Matin, 28/07/2013

 

1808. Le général Morand décide de déporter 170 personnes. 15 sont exécutées à Bastia. Les autres ne revirent jamais leur terre.

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

 

(p.94) It is too easily forgotten that the Consulate was a police state from the very beginning. On 26 Brumaire, a week after the coup, 59 Jacobins were proscribed; 22 were sent to a species of concen­tration (p.95) camp on the Ile d’OlĂ©ron, and 37 were transported to the Iiving hell of Guiana. The machinery of repression was constantly reinforced. Admittedly, Bonaparte had inherited much of it from the Directory, and could not survive without such repression. He was menaced by royalists, the ‘Chouan’ guerrillas of Brittany and the VendĂ©e against whom he sent troops. The Comte de FrottĂ© was lured into an ambush by the promise of a free pardon, and sum- marily shot. ‘I didn’t order it but I can’t say that I’m sorry for his execution’ was Napoleon’s comment. Although most of the Chouan leaders surrendered in 1801, the irreconcilables went underground, posing an even worse threat, since they concen- trated on the assassination of the First Consul; among their allies were a whole host of returned Ă©migrĂ©s and royalist sym- pathizers, while they included some leaders of real distinction – notably Georges Cadoudal. There were also many Jacobins, former terrorists, who were no less determined to bring down the rĂ©gime, which would not be really secure until the victory at Marengo in the summer of 1800. Stendhal believed that Bonaparte hated the Jacobins more than anyone else – though he had once been a Jacobin himself. He survived largely because FouchĂ© ran an extremely efficient security service, employing not only police but a swarm of spies, informers and secret agents. He used money, free pardons and countless other inducements, just as he did midnight arrests, brutal interrogation and the threat of transportation, the guillotine or the firing squad. He had two gifted assistants in the ex- Jacobins Charles Desmarets, a former seminarian who was his police chief, and Pierre-François RĂ©al; both had a genius for extracting confessions, the former by blandly questioning, the latter by less gentle means. The First Consul had a very high opinion of RĂ©al in particular.

(p.98) He soon found the Constitution of 1799 far too liberal. SieyĂšs and his friends were powerless to stop him, and he grew more like a monarch every day. Court dress reappeared, with knee-breeches and cocked hats for men who had only recently affected the trousers of sans-culottes. However, he wanted the substance as well as the trimmings of authority. In 1801 the legislative chambers opposed a bill against ‘anarchists’ which would hĂąve enabled him to arrest anyone he chose. Even after new Ă©lections had been rigged to make them more biddable, they refused to appoint him First Consul for Iife, offering ten years instead. Although it had no constitutional right to do so, the rĂ©gime held a plebiscite – ‘Is NapolĂ©on Bonaparte to be made Consul for Iife?’ After a well-organized vote in favour – and not uninfluenced by the sight of grenadiers ringing the Luxembourg – the Senate surrendered; in addition it gave him the right to appoint his fellow-Consuls and to nominate his successor, together with machinery for suspending the Constitution and overturning legal rulings by the courts. He now possessed absolute power, civil and military, and was above the law.

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

 

(p.105) (…) For all his self-confidence, the Emperor used every means available to bolster up his regime and discourage dissent. The Church was forced into yet more humiliating compliance. (Cardi­nal Caprara, the Papal Nuncio, was sweetened by the gift of a palace in his diocese of Bologna.) A servile catechism taught French Catholics that they owed Napleon ‘love, respect, loyalty,military service and the taxes specified for the maintenance of the Emperor and his throne’, that those failing to do so ‘resist the order laid down by God and render themselves worthy of eternal damnation.’ The feast-day of St Napoleon, a ‘Roman officer and martyr’ who never existed,was introduced into the litugical calendar.

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

 

  (p.228) Needless to say, everything was much worse in the conquered territories than in France. Brute force was used to cow initial oppo­sition to French occupation, calculated atrocities subsequently holding down the population. Napoleon welcomed shows of defiance since it enabled him to identify opponents and break their rĂ©sistance. The rising in Madrid in 1808 and Murat’s savage sup­pression of it was exactly what he wanted. The same year he informed his brother Joseph, who he had installed as King of Naples, ‘I would like the Neapolitan mob to try a rĂ©bellion. So long as you haven’t set an example you won’t be their master. Every conquered country should hĂąve its rising.’ Spanish rĂ©sistance was met with savage reprisals, even subjugated areas seeing the ghastly execu­tions of the sort portrayed in Goya’s horrible drawings. The French conquerors were scarcely less brutal in Southern Italy, hanging, burning and looting even if Napoleon’s gauleiters – his brother Joseph and Murat, whom he made kings – did not impose a new French nobility as he wished. Plunder was on a vast scale in Spain, Portugal and Naples, marshals such as Soult anticipating Goering in their greed for works of art.

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969

 

(p.98) “Les jacobins sont Ă©liminĂ©s. (” des gens Ă  pisser dessus”, disait “l’empereur” dans ce langage Ă©lĂ©gant qui lui Ă©tait ordinaire), …”

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969, Ed. de Trévise, Paris

 

(p.122) Le « rĂ©gime tonifiant » se perfectionne. Le nombre des journaux autorisĂ©s, ramenĂ© Ă  treize en 1800 et Ă  huit en 1803, descend Ă  quatre en 1811.  Si la presse s’Ă©tiole, les prisons, en revanche, prolifĂšrent; quatre de plus, dites ouvertement « prisons d’Etat “, apparaissent en 1810; ce sont des « internements administratifs ” qui les peuplent, sans explication ni jugement; faits du prince.  La France est rĂ©gie, sous l’Empire, par une «loi des suspects » non Ă©crite; et NapolĂ©on Bonaparte utilise Ă©galement les maisons d’aliĂ©nĂ©s pour y faire disparaĂźtre sans bruit ceux qui le gĂȘnent ou l’inquiĂštent.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.122) Le royaume d’Italie rapportait Ă  son souverain 30 millions par an, inscrits au budget français ; mais ce n’était lĂ  que chiffres officiels. NapolĂ©on a fait d’EugĂšne, son beau-fils, le vice-roi de l’Italie ; EugĂšne est un timide qui n’ose « rĂ©quisitionner » dans ce pays qu’il admi­nistre, et NapolĂ©on le rudoie, le 22 septembre 1805 : qu’est-ce que c’est que ces scrupules imbĂ©ciles ? Des rĂ©quisitions ? Mais parfaitement ! « j’en fais bien en Alsace ». La suite est magnifique : « tout est si cher qu’il ne faut pas songer Ă  payer ». Allez ! Allez ! Prenez ! « on crie, mais c’est sans impor­tance ». Lorsque l’on remuait sous sa botte, il don­nait des coups de talon ; le 26 aoĂ»t 1806, il a fait fusiller un libraire de Nuremberg, Palm, coupable de diffuser des brochures en faveur de la rĂ©sis­tance ; et, quinze jours aprĂšs avoir nommĂ© Joseph roi de Naples, il lui Ă©crivait (2 mars 1806) : « Met­tez bien ceci dans vos calculs que [d’un moment Ă  l’autre] vous aurez une insurrection ; cela se pro­duit toujours en pays conquis » ; mais quand on sait s’y prendre, les Ă©meutes de mĂ©contents, cela s’Ă©crase sans peine ; quelques exemples, des reprĂ©sailles, deux ou trois Oradour et c’est rĂ©glĂ©. Tenez, i lui dit-il, moi, « Plaisance s’étant insurgĂ©, j’ai envoyĂ© l’ordre de faire brĂ»ler deux villages et de passer par les armes les chefs, y compris six prĂȘ­tres ; le pays fut soumis, et il le sera pour long­temps ». Vos rĂ©voltĂ©s de Calabre, faites-en exĂ©cuter (p.123) « au moins 600 » ; « faites brĂ»ler leurs maisons, faites piller cinq ou six gros bourgs ». VoilĂ  la mé­thode, bien simple.

Un document vient de m’ĂȘtre mis sous les yeux ; c’est une lettre de Berthier,

« prince de Wagram et de NeufchĂątel », au marĂ©chal Soult, 7 septem­bre 1807 : « L’empereur me charge […] de vous expĂ©dier un courrier extraordinaire pour vous faire connaĂźtre l’évĂ©nement arrivĂ© Ă  Koenigsberg oĂč deux comĂ©diens, paraissant sur le thĂ©Ăątre en officiers français, ont Ă©tĂ© sifflĂ©s. Sa MajestĂ© a fait demander satisfaction de cette insulte au roi de Prusse, et que les deux principaux coupables soient fusillĂ©s ». « L’Ă©popĂ©e » napolĂ©onienne, gluante de sang, ne revĂȘt toute sa dimension que si des chiffres l’ac­compagnent. Austerlitz ? 23 000 morts ; mais, quand on a le cƓur bien placĂ©, les cadavres d’Austerlitz disparaissent dans le soleil du mĂȘme nom. Eylau ? 50 000 hommes tombent. Wagram ? NapolĂ©on y bat son propre record (55 000 tuĂ©s), qu’il surpassera Ă  Borodino, gala qui coĂ»te aux deux armĂ©es quelque 80 000 soldats. Sur les services sanitaires dans l’ar­mĂ©e impĂ©riale, il faut lire le journal du chirurgien Percy : le matĂ©riel est dĂ©risoire, le personnel pres­que inexistant ; les amputations se pratiquent sans anesthĂ©sie ; la gangrĂšne s’installe ; le blessĂ© grave, dans la Grande ArmĂ©e, est un condamnĂ© Ă  mort ; NapolĂ©on a interdit, du reste, de relever, pendant l’action, les hommes qui s’écroulent ; il se mĂ©fie des dĂ©serteurs, dont le nombre se multiplie. Mais (p.124) ne ternissons pas avec d’aussi misĂ©rables dĂ©tails la « Chanson de geste » chĂšre Ă  M. Louis Madelin, lequel dĂ©clarait, dans son grand ouvrage « La France de l’Empire », rĂ©Ă©ditĂ© en 1960 par le Cercle Historia : « MĂȘlĂ©es, blessures, pour le soldat de l’empereur, tout cela n’est rien ; la bataille est une fĂȘte ».

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.69) Le 18 Brumaire, c’est le vrai retour Ă  l’ordre, si gravement endommagĂ© depuis le 10 aoĂ»t 92; c’est la populace contenue comme il faut, dupĂ©e comme il faut (Bonaparte a toujours prĂ©fĂ©rĂ© la ruse Ă  la force). On criera « Vive la RĂ©publique » pour Ă©trangler la RĂ©publique. Et ce sera enfin la paix du cƓur pour les possĂ©dants, les fournisseurs et les banquiers, Ă  l’abri dĂ©sormais, sous un sabre, de toute entreprise dĂ©lĂ©tĂšre.

 

Jean Burnat, G.H. Dumont, Emile Wanty, Le dossier Napoléon, éd. Marabout, 1962

 

(p.333) Comme tous les dictateurs, NapolĂ©on a la passion du dé­corum, de la mise en scĂšne, et il s’y entend Ă  flatter la vanitĂ© des hommes sur lesquels il doit pouvoir compter. La crĂ©ation de la LĂ©gion d’Honneur, « troupe d’Ă©lite » du ré­gime, en tĂ©moigne Ă  suffisance. A l’origine, le Premier Consul et les six grands officiers qui l’assistent commandent les « cohortes » de lĂ©gionnaires, notables qui se sont signalĂ©s par des services exceptionnels. Mais la LĂ©gion ne tarde pas Ă  devenir un ordre parmi d’autres avec ses grands cordons, ses colliers, ses croix. Aux membres du Conseil d’Etat qui lui reprochent de reconstituer ainsi des inĂ©galitĂ©s, Bonaparte rĂ©pond sans ambages : « Je dĂ©fie qu’on me montre une rĂ©pu­blique ancienne ou moderne dans laquelle il n’y ait pas de distinctions. On appelle cela des hochets ! Eh bien ! c’est (p.334) avec des hochets que l’on mĂšne les hommes ! Je ne dirais pas cela Ă  une tribune; mais dans un conseil de sages et d’hommes d’Etat, on doit tout dire. Je ne crois pas que le peuple français aime la libertĂ© et l’Ă©galitĂ©,.. Il leur faut des distinctions. Voyez comme le peuple se prosterne devant les dĂ©corations des Ă©trangers ; ils en ont Ă©tĂ© surpris ; aussi ne manquent-ils pas de les porter».

Pendant le Consulat et l’Empire, quelque quarante-huit mille « hochets » seront distribuĂ©s. Des hochets pour les adultes. Et pour la jeunesse des ly­cĂ©es, des uniformes bleus, des marches militaires et des tambours ! Tout le personnel de ces lycĂ©es, crĂ©Ă©s en 1802, est nommĂ© par l’Etat et hiĂ©rarchisĂ© sous le contrĂŽle d’administrateurs particuliers. Programmes et horaires — ceux-ci rĂ©glĂ©s au tambour — sont identiques dans l’ensemble des Ă©tablissements. Le dessein de NapolĂ©on est Ă©videmment la crĂ©ation d’un monopole d’Etat, mais ses ennuis financiers l’obligent Ă  limiter ses ambitions Ă  cet Ă©gard. Il doit laisser subsister de nombreux Ă©tablissements privĂ©s, les Ă©coles se­condaires Ă  charge des municipalitĂ©s et l’enseignement des petits sĂ©minaires.

 

Le succĂšs de ceux-ci inquiĂšte Bonaparte qui entend forti­fier l’esprit laĂŻque. Le 17 dĂ©cembre 1807, il Ă©crit Ă  FouchĂ© : « Vous vous concerterez avec le sieur Portalis sur les moyens de dissoudre la CongrĂ©gation des PĂšres de la Foi, en cher­chant les plus doux mais en mĂȘme temps les plus efficaces ; Ă©tendes cette mesure Ă  tout l’Empire. Vous aurez soin que ces individus n’aient aucun point de rĂ©union et je vous rends responsable de l’existence de toute sociĂ©tĂ© de ces religieux. Serions-nous donc dans les temps de faiblesse et d’inertie oĂč les volontĂ©s de l’administration ne pourraient ĂȘtre exĂ©cu­tĂ©es ?… Je ne veux pas de PĂšres de la Foi ; encore moins qu’ils se mĂȘlent de l’instruction publique pour empoisonner la jeunesse par leurs ridicules principes ultramontains. » Mais la concurrence aux lycĂ©es n’en continue pas moins.

Ne pouvant obtenir le monopole, Bonaparte recourt Ă  la hiĂ©rarchisation de toute l’instruction publique. En 1808, il crĂ©e l’UniversitĂ© impĂ©riale placĂ©e sous l’autoritĂ© d’un Grand MaĂźtre dĂ©pendant directement de lui. Trois ordres d’ensei­gnement sont instaurĂ©s — le primaire, le secondaire et le supĂ©rieur — et l’Empire est divisĂ© en acadĂ©mies que dirigent des recteurs assistĂ©s d’inspecteurs et de conseils acadĂ©miques. (p.335) Tout est prĂ©vu pour chacun : le grade, le costume, le traitement, les peines disciplinaires…

MĂȘme l’instituteur est dĂ©sormais nommĂ© par l’Etat, sur proposition du conseil municipal. Ce dĂ©tail de la centralisa­tion pourrait faire croire Ă  de la sollicitude Ă  l’Ă©gard de l’en­seignement primaire. En rĂ©alitĂ©, NapolĂ©on ne se soucie pas de l’instruction du peuple et, Ă  quelques exceptions prĂšs, les petites Ă©coles ne seront pas plus frĂ©quentĂ©es en 1815 qu’en 1789. C’est sur l’enseignement secondaire, celui destinĂ© aux fils de la bourgeoisie, que veille surtout l’Empereur. Il en attend des fonctionnaires capables de peupler la hiĂ©rarchie administrative. Et il croit y parvenir en renforçant l’ensei­gnement du latin et du grec, et en rĂ©duisant la philosophie Ă  la seule logique…

 

Jean Burnat, G.H. Dumont, Emile Wanty, Le dossier Napoléon, éd. Marabout, 1962

 

(p.368) NAPOLEON ET LA LIBERTE INDIVIDUELLE

 

AU GENERAL BERNADOTTE Commandant en chef de l’armĂ©e de l’Ouest Milan, 15 Prairial an VII (4 juin 1800).

« … Prenez mort ou vil ce coquin de Georges (Cadoudal). Si vous le tenez une fois, faites-le fusiller vingt-quatre heu­res aprĂšs, comme ayant Ă©tĂ© en Angleterre aprĂšs la capitula­tion.                                                              « Bonaparte »

 

AU CITOYEN ABRIAL

Ministre de la Justice

(Paris, 13 Brumaire an X (4 novembre 1801).

 

« Le Premier Consul me charge, citoyen ministre, de vous faire connaĂźtre de nouveau ses intentions Ă  l’Ă©gard du ci­toyen Ducancel, dĂ©fenseur officieux dont la conduite auprĂšs du tribunal de Metz a Ă©tĂ© contraire au respect que les dé­fenseurs doivent aux lois.

« II vous invite Ă  mander le citoyen Ducancel, Ă  lui mani­fester le mĂ©contentement du gouvernement et Ă  lui enjoin­dre de ne plus porter la parole en prĂ©sence d’aucun tri­bunal.

 

DECISION

 

A l’occasion d’un rapport sur l’acquittement, par le tribu­nal criminel de Loir-et-Cher, de dix-sept accusĂ©s que le com­missaire du gouvernement a fait rĂ©intĂ©grer dans la maison d’arrĂȘt jusqu’Ă  la dĂ©cision ultĂ©rieure de l’autoritĂ© suprĂȘme.

Saint-Cloud, 12 Vendémiaire an XII (5 octobre 1803).

« Demander l’opinion du prĂ©sident et faire venir la procé­dure. En attendant les condamnĂ©s seront retenus en prison comme y ayant contre eux de nouvelles charges. On avisera ensuite aux moyens de porter l’affaire devant un autre tri­bunal.

 

« Bonaparte »

 

AU CITOYEN REGNIER

 

Paris, 17 Germinal an XII (7 avril 1804).

« Vous trouverez, citoyen ministre, un rapport du citoyen Portails, relatif Ă  des mouvements que se sont donnĂ©s plu­sieurs prĂȘtres rebelles au moment mĂȘme oĂč se tramait une conspiration contre nous, mais les renseignements du ci­toyen Portalis sont loin d’ĂȘtre complets. Je sais que dans la VendĂ©e il y a un certain nombre de prĂȘtres qui ont refusĂ© de reconnaĂźtre le Concordat, et je me rappelle que l’Ă©vĂȘque de La Rochelle en avait dĂ©noncĂ© rleuf ou dix.

« Dans le diocĂšse de LiĂšge, il faut Ă©galement prendre des renseignements et faire arrĂȘter dix des principaux prĂȘtres. Prenez aussi des mesures pour faire arrĂȘter les prĂȘtres qui sont portĂ©s dans les rapports du citoyen Portalis. Je veux bien ĂȘtre indulgent et consentir Ă  ce que ces prĂȘtres soient transportĂ©s Ă  Rimini, mais je dĂ©sire que vous me fassiez (p.370) connaĂźtre la peine qu’encourt un prĂȘtre en place qui se sé­pare de la communion de son Ă©vĂȘque et abjure un serment prĂȘtĂ©. Dieu le punira dans l’autre monde, mais CĂ©sar doit le punir aussi dans celui-ci…

 

« Bonaparte »

 

AU MARECHAL SOULT

 

Commandant le camp de Saint-Cloud

Saint-Cloud, 29 Prairial an XII (18 juin 1804).

 

« Le procĂšs des conspirateurs a beaucoup excitĂ© le bavar­dage dans la ville de Paris. La sentence plus qu’indulgente qu’a rendue le faible tribunal de la Seine sera exĂ©cutĂ©e aus­sitĂŽt que les dĂ©lais du pourvoi en cassation seront expirĂ©s. Quoique j’aie fait grĂące Ă  plusieurs individus, il restera une douzaine de brigands qu’il n’est pas possible de gracier et qui devront subir leur sentence. Quant au gĂ©nĂ©ral Moreau, s’il n’a pas Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  mort, il a eu un jugement flé­trissant1.

 

« Napoléon »

 

A M. CAMBACERES

 

Lyon, 25 Germinal an XIII (15 avril 1805).

« Mon cousin, je vous envoie un rapport trĂšs important qui m’est fait par le ministre de la police. J’ai donnĂ© ordre qu’on arrĂȘtĂąt tous les prĂ©venus, qu’on mit des inscriptions sur leurs biens et le sĂ©questre sur leurs magasins. Je dĂ©sire savoir quelle loi les condamne et ce qu’il y a Ă  faire pour les mettre en jugement”. Ces affaires sont d’une extrĂȘme importance. Ces messieurs faisaient la contrebande presque publiquement.

«

 Napoléon »

 

A M. FOUCHE

Rambouillet, 23 août 1806.

 

« Ecrivez au gĂ©nĂ©ral Menou que lorsqu’il arrive qu’un homme arrĂȘtĂ© pour avoir tenu des propos contre le gouver­nement ou tentĂ© de troubler la tranquillitĂ© gĂ©nĂ©rale est ac­quittĂ© par les tribunaux,, il le fasse sur-le-champ Ă©crouer de nouveau et vous en rende compte.

 

« Napoléon »

 

1. Deux ans de prison qui auront leur Ă©pilogue, en 1S13, Ă  Leipzig.

2. Les italiques sont de la rédaction du Dossier.

 

 

(p.371) NAPOLEON ET LA LIBERTE D’EXPRESSION

 

AU CITOYEN FOUCHE

Ministre de la police générale

Paris, 15 Germinal an VII (5 avril 1800).

 

« L’intention des consuls de la rĂ©publique, citoyen minis­tre, est que le journal le Bien-InformĂ©, celui des Hommes li­bres et celui des DĂ©fenseurs de la Patrie, ne paraissent plus, Ă  moins que les propriĂ©taires ne prĂ©sentent des rĂ©dacteurs d’une moralitĂ© et d’un patriotisme Ă  l’abri de toute corrup­tion…

 

« Bonaparte »

 

AU CITOYEN FOUCHE

Ministre de la police générale

Paris, 18 Thermidor an IX (6 août 1801).

 

« Le Premier Consul dĂ©sire, citoyen ministre, que vous lassiez connaĂźtre aux journalistes tant politiques que litté­raires, qu’ils doivent s’abstenir de parler de tout ce qui peut concerner la religion, ses ministres et ses cultes divers.

(Par ordre du Premier Consul).

L’idĂ©e est plus forte que l’Ă©pĂ©e.

 

« Napoléon »

 

« Je veux qu’on puisse couper la langue Ă  un avocat qui s’en sert contre le gouvernement.

Napoléon à CambacérÚs.

 

A M. FOUCHE

Stupinigi, 2 Floréal an XIII (22 avril 1805).

 

« RĂ©primez un peu les journaux, faites-y mettre de bons ar­ticles, faites comprendre aux rĂ©dacteurs des DĂ©bats et du Publiciste, que le temps n’est pas Ă©loignĂ© oĂč, m’apercevant qu’ils ne me sont pas utiles, je les supprimerai avec tous les autres, et n’en conserverai qu’un seul ; que puisqu’ils ne me servent qu’Ă  copier les bulletins que les agents anglais font circuler sur le continent, qu’Ă  faire marcher sur la foi des bulletins les troupes de l’Empereur de Russie en Pologne, Ă  contremander le voyage de l’Empereur d’Autriche en Italie ; Ă  l’envoyer en Courlande pour avoir une entrevue avec l’Em­pereur de Russie ; puisqu’ils ne me servent qu’Ă  cela, j’y met­trai bon ordre.

(p.372) « Mon intention est donc que vous fassiez appeler les ré­dacteurs du journal des DĂ©bats, du Publiciste, de la Gazette de France qui sont, je crois, les journaux qui ont le plus de vogue, pour leur dĂ©clarer que s’ils continuent Ă  n’ĂȘtre que les truchements des journaux et des bulletins anglais, et Ă  alarmer sans cesse l’opinion, en rĂ©pĂ©tant bĂȘtement les bul­letins de Francfort et d’Augsbourg sans discernement et sans jugement, leur durĂ©e ne sera pas longue, que le temps de la rĂ©volution est fini et qu’il n’y a plus en France qu’un parti ; que je ne souffrirai jamais que les journaux disent ni fassent rien contre mes intĂ©rĂȘts ; qu’ils pourront faire quelques petits articles oĂč ils pourront mettre un peu de venin, mais qu’un beau matin on leur fermera la bouche.

 

« Napoléon »

 

A M. FOUCHE

Stupinigi, 4 Floréal an XII (24 avril 1805;.

 

« Toutes les nouvelles de mer sont bonnes. Faites imprimer quelques articles habilement faits, pour dĂ©mentir la marche des Russes, l’entrevue de l’Empereur de Russie avec l’Empe­reur d’Autriche, et ces ridicules bruits nĂ©s de la brume et du spleen anglais. Remuez-vous donc un peu plus pour l’opinion. Dites aux rĂ©dacteurs que quoique Ă©loignĂ© je lis les journaux et que s’ils continuent sur ce ton je solderai leur compte ; qu’en l’an VIII je les ai rĂ©duits Ă  quatorze. Je pense que ces avertissements successifs, aux principaux rĂ©dacteurs, vau­dront mieux que toutes les rĂ©futations. Dites-leur que je ne les jugerai point sur le mal qu’ils auront dit, mais sur le peu de bien qu’ils n’auront pas dit. Quand ils reprĂ©senteront la France vacillante, sur le point d’ĂȘtre attaquĂ©e, j’en jugerai qu’ils ne sont pas français ni dignes d’Ă©crire sous mon rÚ­gne. Ils auront beau dire qu’ils ne donnent que leurs bulle­tins, on leur a dit quels Ă©taient ces bulletins, et puisqu’ils doivent dire de fausses nouvelles, que ne les disent-ils Ă  l’avantage du crĂ©dit et de la tranquillitĂ© publique? Oiseaux de mauvais augure, pourquoi ne prĂ©sagent-ils que des orages Ă©loignĂ©s ? Je les rĂ©duirai de quatorze Ă  sept et conserverai non ceux qui me loueront, je n’ai pas besoin de leurs Ă©loges, mais ceux qui auront la touche mĂąle et le cƓur français, qui montreront un vĂ©ritable attachement pour moi et mon peuple..,

 

« Napoléon »

 

A M. FOUCHE

Milan, 30 Floréal an XIII (20 mai 1805).

 

« M. FouchĂ©, mon intention est que dĂ©sormais le Journal des DĂ©bats ne paraisse pas avant qu’il n’ait Ă©tĂ© soumis la veille Ă  une censure. Vous nommerez un censeur qui soit un homme sĂ»r, attachĂ© et ayant du tact, auquel les propriĂ©taires du journal donneront 12.000 francs d’appointements. C’est Ă  cette seule condition que je permettrai que ce journal con­tinue de paraĂźtre… Faites connaĂźtre cette mesure aux jour­naux, et prĂ©venez-les que s’ils s’avisent de dĂ©biter des nou­velles par trop bĂȘtes et dans de mauvaises intentions, j’en ferai autant de leurs feuilles.

 

« Napoléon »

 

A M. FOUCHE

Bologne, 4 Messidor an XIII (25 juin 1805).

 

« Je vous prie de me faire connaĂźtre ce que c’est qu’une piĂšce de Don Juan qu’on veut donner Ă  l’OpĂ©ra et sur la­quelle on m’a demandĂ© l’autorisation de la dĂ©pense. Je dé­sire connaĂźtre votre opinion sur cette piĂšce sous le rapport de l’esprit public.

 

« Napoléon »

 

Martin Bril, De kleine keizer, Prometheus Uitg., 2009

 

(p.49) de Napoleonsbaan op de westelijke Maasoever tussen Maaseik en Blerick, vlak bij Venlo

De weg is een kilometer of zestig lang. Hij werd door Spaanse krijgsgevangenen van Napoleon aangelegd om Noord- en Zuid-Limburg met elkaar te verbinden en het is nog steeds de belangrijkste route tussen de twee provinciehelften. Hij voert langs dorpen met stugge namen als Heide, Haelen, Neer, Hei en Kessel, van die plaatsen waar de huizen zijn opgetrokken uit donkerbruine bakstenen en voorzien van donkerbruine, metalen rolluiken.

 

Napoleon und seine Zeit, 1769-1821, in: Geo Epoche, 55, 2012

 

(S.70) Frankreich wird zum Überwachtungsstaat.

 

Denn ob nun von rechts oder von links: Er will jede Bedrohung möglichst frĂŒh ersticken. Und so verbietet er bereits gut zwei Monate nach seinem Staatsstreich auf einen Schlag 60 der 73 in Paris erscheinenden Zeitungen. Die BegrĂŒndung: Die fĂŒnf Dutzend Publikationen seien allesamt ,,Werkzeuge in der Hand der Republikfeinde”. Seinen Polizeiminister FouchĂ© lĂ€sst der Despot ein Netz von Informanten aufbauen. Bald sitzen die Spitzel in jeder Stadt, in jedem Dorf. Sie belauschen ihre Sitznachbarn in den CafĂ©s, berichten von KneipengesprĂ€chen, in denen Berauschte ĂŒber das Regime schimpfen, beschatten VerdĂ€chtige und spionieren einflussreiche Personen aus. Agenten öffnen und lesen jedes Jahr Tausende Briefe und verschliessen sie wieder.

 

Von seinem Polizei-Hauptquartier an der Seine gegenĂŒber dem Louvre orchestriert FouchĂ© den Überwachungsapparat: Bald besitzt er ausfĂŒhrliche Dossiers ĂŒber allz, die in Frankreich etwas zu sagen haben: Offiziere, Staatsbeamte, Minister, ja angeblich sogar ĂŒber Bonaparte selbst.

 

Der Diktator, laut FouchĂ© ,,der misstrauischste Mann, der je gelebt hat”, schreckt auch vor offenem Gesetzesbruch nicht zurĂŒck, um seine Gegner auszuschalten.

 

So lĂ€sst er im Januar 1801 mehr als 90 Jakobiner ohne Verfahren in die Kolonien nach Übersee verbannen: als Vergeltung fur ein Bombenattentat, dem er am Weihnachtsabend 1800 nur knapp entkommen ist; er stoppt die Aktion auch nicht, aĂŻs FouchĂ© Beweise vorlegt, dass es in Wirklichkeit royalistische Regimegegner waren, die den Anschlag verĂŒbt haben.

 

Stephen Clarke, How the French won Waterloo (or think they did), 2015

 

(p.120) During the Revolution, FouchĂ© had suppressed an uprising in Lyon by having more than 1,600 locals lined up and blown to pieces by cannon fire, arguing that the guillotine would have been too slow. (Even Robespierre expressed his horror at the slaughter, which was a bit like Jean-Paul Sartre accusing someone of being too intellectual.) FouchĂ© had defended himself by saying that ‘the blood of crime fertilises the soil of liberty’, which was the kind of slogan that went down well during the French Revolution.

 

www.clionautes.org/spip.php?article1518

 

Jean-Paul BERTAUD Quand les enfants parlaient de gloire, l’armĂ©e au cƓur de la France de NapolĂ©on
Paris, Aubier Collection Historique, 2006, 460 p, notes, index et cahier iconographique.

mardi 21 aoĂ»t 2007, par Guillaume LĂ©vĂȘque

 

Ces enfants hantĂ©s par la gloire de leurs devanciers, ce sont ceux qui, frappĂ©s par la malĂ©diction d’ĂȘtre nĂ©s trop tard, constitueront la phalange romantique. Jean-Paul Bertaud, universitaire spĂ©cialiste des soldats de la RĂ©volution et de l’Empire, a voulu mettre en perspective cette nostalgie guerriĂšre et en dĂ©crypter les racines. Cet ouvrage est le fruit de ses investigations. L’évidence d’une France napolĂ©onienne oĂč priment les militaires pourrait sembler borner le propos Ă  une simple production commĂ©morative, dans le flux d’un bicentenaire d’ailleurs d’autant plus occultĂ© en France qu’il fait Ă©vĂ©nement Ă  l’étranger. La rĂ©flexion des futurs historiens des commĂ©morations Ă  la française s’annonce riche en paradoxes passionnants ! Or, au-delĂ  de ces contingences, la synthĂšse proposĂ©e par Bertaud, qui fait le point sur les acquis de l’histoire socio-culturelle des armĂ©es impĂ©riales, a Ă©galement le grand mĂ©rite de prendre le pouls de l’imprĂ©gnation de la sociĂ©tĂ© civile par les valeurs, les reprĂ©sentations et les rythmes du monde militaire. La rue, l’école, les loisirs, les cultes et les arts se mettent alors tous Ă  marcher au pas cadencĂ© des grognards.

Professeur Ă©mĂ©rite Ă  la Sorbonne, J.P. Bertaud est un des meilleurs spĂ©cialistes actuels de la RĂ©volution et de l’Empire. Il a consacrĂ© une partie importante de ses travaux Ă  l’armĂ©e qui est, de longue date, un de ses champs de prĂ©dilection. Ses travaux sur les soldats de la RĂ©volution et de l’Empire sont d’ailleurs des rĂ©fĂ©rences historiographiques incontestĂ©es. Élargissant cet angle d’approche, son dernier ouvrage en date est une synthĂšse envisageant la militarisation de la sociĂ©tĂ© française et de ses valeurs sous le Premier Empire. Il est placĂ© sous le signe du spleen de la gĂ©nĂ©ration romantique, dont tĂ©moignent les Ă©lans mĂ©lancoliques d’un Vigny ou d’un Hugo. Leurs Ă©tats d’ñme ne sont-il pas le fruit du regret d’ĂȘtre restĂ©s en marge, parce que trop jeunes, de la grande Ă©popĂ©e de leur siĂšcle ? ThĂšme rebattu, supposera-t-on, eu Ă©gard Ă  la saturation sĂ©culaire du culte Ă©ditorial de NapolĂ©on et de ses braves, relancĂ© par le contexte du bicentenaire. Or, combinant ici les apports de la recherche rĂ©cente et de rĂ©fĂ©rences documentaires encore inĂ©dites puisĂ©es dans les archives et les imprimĂ©s d’époque, J.P. Bertaud parvient Ă  Ă©largir le prisme d’un chantier a priori saturĂ©.

 

 

 

 

L’adhĂ©sion Ă  un chef de guerre repose en bonne partie sur le lien rhĂ©torique. Le rapport de NapolĂ©on Ă  la paix et Ă  la guerre Ă  travers ses discours de lĂ©gitimation est donc le premier champ analysĂ©. Puis, c’est la sociĂ©tĂ© militaire qui est ensuite passĂ©e au crible. La gratification est Ă  la mesure des pĂ©rils s’agissant des marĂ©chaux, gĂ©nĂ©raux et officiers. Leurs perspectives de carriĂšre, leurs risques et pratiques de la guerre, leur systĂšme de l’honneur et la place globalement avantageuse qui leur est faite dans la pyramide sociale sont Ă©voquĂ©s tour Ă  tour. Ce tableau a pour contrepoint le regard jetĂ© sur les hommes de troupe, au dĂ©triment de qui la balance est fonciĂšrement dĂ©favorable. Au fardeau de la conscription et aux pĂ©rils de la guerre, s’ajoutent les enjeux du retour Ă  la vie civile, entre difficultĂ©s de rĂ©adaptation, rĂ©insertion matrimoniale, statut prĂ©caire de “l’armĂ©e morte” des invalides, infirmes et dĂ©ments de guerre, sans oublier le cas des veuves et des orphelins. Ce propos, trĂšs maĂźtrisĂ© et trĂšs balisĂ© par l’appui d’une historiographie Ă©toffĂ©e, est le socle d’un panorama plus inĂ©dit brossant l’imprĂ©gnation du monde civil par les rĂ©fĂ©rences guerriĂšres.

 

Car l’horizon belliqueux qui est celui du systĂšme napolĂ©onien nĂ©cessite un appui social constant et Ă  la mesure des besoins humains et matĂ©riels croissants de l’effort de guerre. Pour ce faire, se dĂ©ploie tout un Ă©ventail de modĂšles, discours et formes. Les modĂšles, ce sont d’abord ceux du culte de l’honneur, dans la perspective duquel la crĂ©ation de l’illustre dĂ©coration Ă©ponyme est conçue comme un paradigme de rĂ©fĂ©rence autant que comme une rĂ©compense. Ce sont aussi ceux de la pĂ©dagogie militarisĂ©e des lycĂ©es impĂ©riaux, viviers de futurs serviteurs de l’état. Les cĂ©rĂ©monies de remise des prix s’avĂšrent de redoutables communions civiques et patriotiques. Les discours sont ceux de la propagande anglophobe (oĂč Albion s’incarne en nouvelle Carthage) et de la “thĂ©ologie de la guerre” professĂ©e unanimement par tous les cultes, Ă  la fois reconnus et asservis. Les cĂ©lĂšbres Bulletins de la Grande ArmĂ©e, que Bertaud interprĂšte judicieusement comme une Illiade napolĂ©onienne, sont le vaisseau amiral d’une profusion d’écrits de presse empressĂ©s et de pensums de littĂ©rature sous les armes. Le thĂ©Ăątre se mue en un vĂ©ritable “ministĂšre de la gloire”, oĂč la guerre et la vie des camps sont des thĂšmes ou des dĂ©cors frĂ©quents du spectacle. Le quotidien se meuble d’objets en uniforme : petits soldats en papier pour les enfants (instruments des premiĂšres exaltations des jeunes Alfred et Victor ?), objets dĂ©coratifs ou utilitaires Ă  motifs militaires, sans nĂ©gliger le premier “jeu de guerre” sur plateau, conçu par l’éditeur parisien Cramer !

 

La mobilisation par les formes prend de multiples apparences. Les parades et dĂ©filĂ©s militaires qui arpentent l’espace public, mais aussi les cortĂšges d’ennemis captifs, mĂ©taphores vivantes de la gloire des armĂ©es françaises, en sont une dĂ©clinaison. Musique militaire, montreurs d’images et chants populaires assurent l’omniprĂ©sence sonore de la geste guerriĂšre nationale. “Ministre de la gloire”, Vivant Denon incorpore les arts au service de l’épopĂ©e et de l’empereur. Les peintres des batailles sont patronnĂ©s par le pouvoir mais, en contrepartie, leur pinceau est liĂ© par des consignes esthĂ©tiques qui escamotent l’horreur sous le sublime. MusĂ©e et Salons sont d’accĂšs libre et drainent tambour battant des foules de toute origine sociale venues s’imprĂ©gner de ces reflets de guerre. Publications critiques et gravures en assurent la diffusion vers la province. Architecture et sculpture sont aussi enrĂŽlĂ©es pour dĂ©dier des lieux de mĂ©moire Ă  l’hĂ©roĂŻsme national. Il en demeure quelques monuments parisiens marquants (PanthĂ©on, Arc de Triomphe, Colonne VendĂŽme) et quelques tombes du PĂšre Lachaise, ouvert en 1804.

 

Cette militarisation de l’imaginaire public, mi-spontanĂ©e (dans le sillage de l’élan patriotique rĂ©volutionnaire) mi-construite, a cependant ses rĂ©fractaires. C’est sur cette rĂ©sistance que se conclut l’ouvrage : insoumission, dĂ©sertion, dĂ©motivation de l’opinion face Ă  la guerre perpĂ©tuelle et enfin la fragilitĂ© de l’adhĂ©sion aux Cent Jours en sont les symptĂŽmes. Ce choix reflĂšte bien les sentiments avec lesquels l’historien Bertaud, bon mĂ©diateur de la sensibilitĂ© actuelle, contemple l’instant napolĂ©onien : un mĂ©lange indissociable de rĂ©pulsion, face Ă  une mĂ©canique de coercition et de mort, et de fascination, inspirĂ©e par le souffle intense d’un moment de grandeur confinant au mythe. L’amplitude novatrice du propos, la richesse de ses exemples, la clartĂ© de la pensĂ©e et de la rĂ©daction confĂšrent Ă  ce volume tout Ă  la fois les qualitĂ©s d’une synthĂšse de rĂ©fĂ©rence et celles d’un ouvrage grand public. Les Ă©tudiants en feront un profit Ă©vident, dont les enseignants ne peuvent eux aussi que tirer parti. Ils y vĂ©rifieront combien, portĂ©e par les passions, la guerre est un fait de sociĂ©tĂ© total bien avant les conflits de masse de l’ùre industrielle.

 

 

[1] Attention toutefois, prescrivait le Maßtre, à leurs opi­nions ; exclure, le cas échéant, et si elles sont mal ralliées, les grandes familles royalistes.

Napoléon et la Berezina de la liberté (Jean-Paul Marthoz)

(Le Soir, 19/06/2015)

 

1.3 une théorie des races

Yves Benot, La démence coloniale sous Napoléon, La découverte, 2006

(p.211) La formation de l’idĂ©ologie des « races humaines »

 

On l’a dĂ©jĂ  constatĂ©, il n’est pas indispensable de se rĂ©cla­mer du racisme pour justifier l’esclavage. Inversement, il arrive parfois que l’on Ă©labore toute une idĂ©ologie raciste, sous cou­vert de science, tout en se dĂ©clarant opposĂ© Ă  l’esclavage : tel est le cas de Virey en 1801, au beau milieu d’un livre consacrĂ© Ă  l’Ă©tablissement de la hiĂ©rarchie des « races humaines ». Mais il est gĂ©nĂ©ralement plus commode, une fois que l’on est entrĂ© dans le cycle infernal de la traite et de l’esclavage des Noirs, d’acquĂ©rir une bonne conscience en les classant dans une caté­gorie infĂ©rieure de l’humanitĂ©, Ă  supposer que ce soient vrai­ment des ĂȘtres humains. Or, la constitution d’une prĂ©tendue connaissance scientifique des races humaines — et non plus de « variĂ©tĂ©s de l’espĂšce humaine », comme disait Buffon —, avec leur hiĂ©rarchisation, est de nature Ă  se mettre au service de nom­breuses formes de domination, s’entend de la domination euro­pĂ©enne sur les autres continents. Elle peut Ă©videmment servir l’esclavagisme, mais elle n’est pas non plus liĂ©e nĂ©cessairement Ă  cette seule forme d’exploitation coloniale. Elle ne concerne pas exclusivement les Noirs, elle pourra toujours servir en Asie comme en Australie, elle pourra servir la colonisation qui pren­dra tout son essor aprĂšs l’abolition de la traite et de l’esclavage, et elle sera en effet largement utilisĂ©e Ă  cette fin jusqu’Ă  la veille de la Seconde Guerre mondiale. Il en subsistera encore beau­coup de relents aprĂšs que l’Ă©croulement de l’Allemagne nazie eut rendu difficile le recours direct Ă  une thĂ©orie ouvertement raciste. En ce sens, cette Ă©laboration, qui est l’Ɠuvre de (p.121) chercheurs respectĂ©s en leur temps, et mĂȘme bien aprĂšs, mĂ©de­cins, biologistes notamment, a malheureusement exercĂ© une influence durable, parce que, sous ce couvert scientifique, elle a fini par s’installer dans les manuels scolaires, devenir pour longtemps matiĂšre d’enseignement au mĂȘme titre qu’un thĂ©o­rĂšme de gĂ©omĂ©trie.

 

(p.219) LacépÚde contre les Noirs

La thĂ©orie des races dispose dĂ©jĂ  d’un porte-parole bien plus en vue, en la personne du naturaliste LacĂ©pĂšde, qui sera de sur­croĂźt un haut dignitaire de l’Empire, sĂ©nateur, grand chance­lier de l’ordre de la LĂ©gion d’honneur. Le titre du discours d’ouverture de son cours de zoologie de 1800-1801 indiquerait, semble-t-il, une incertitude de vocabulaire puisqu’il s’intitule : Sur l’histoire des races ou principales variĂ©tĂ©s de l’espĂšce humaine. En fait, c’est bien de races distinctes, et non de varié­tĂ©s, qu’il s’agit. Il n’y en a plus que quatre : « Celle que nous avons nommĂ©e arabe-europĂ©enne, la mongole, l’africaine et l’hyperborĂ©enne. » Cependant, oĂč classera-t-on les Indiens d’AmĂ©rique qui font difficultĂ©? LacĂ©pĂšde hĂ©site entre un rameau de la « race mongole » ou des aborigĂšnes — ce qui ferait une cinquiĂšme race —, ou une combinaison des deux. Bien que LacĂ©pĂšde ait annoncĂ© que les traits caractĂ©ristiques, et donc distinctifs, des races humaines « se trouvent principa­lement dans les dimensions des piĂšces les plus remarquables de la charpente osseuse du corps humain », il faut croire que ses recherches, si recherches il y eut, ne lui ont pas fourni de don­nĂ©es expĂ©rimentales permettant de classer les humains selon les dimensions de leur squelette. Le volume du cerveau ni l’angle facial ne paraissent jouer ici leur rĂŽle de discriminant. Mais ce sont, une fois encore, des considĂ©rations de moraliste ou une description sommaire de sociĂ©tĂ©s — qu’il ne connaĂźt pas rĂ©el­lement — qui donnent au naturaliste l’occasion de s’acharner particuliĂšrement sur la « race africaine ». La nature, Ă  l’en croire, lui a tout donnĂ©, « la fertilitĂ© du territoire… l’abondance du gibier, la facilitĂ© de la pĂȘche, la fĂ©conditĂ© des troupeaux… ». Et qu’en font-ils ? Ils chassent, pĂšchent, bĂątissent des villes, font du commerce et mĂȘme « connaissent une subordination poli­tique » — ce qui est une bonne chose aux yeux du sĂ©nateur LacĂ©pĂšde, subordonnĂ© Ă  NapolĂ©on. Oui, mais ils n’ont pas d’arts d’agrĂ©ment, pas de peintres, pas d’architectes, pas de musiciens, pas de sculpteurs, pas de mathĂ©maticiens, pas de mĂ©taphysiciens, peut-ĂȘtre pas de religion. Alors? Ces nations sont « dĂ©nuĂ©es encore de la facultĂ© de concevoir avec force, de rĂ©flĂ©chir avec persĂ©vĂ©rance, de comparer avec discernement, de raisonner avec profondeur […] ne jouissant pas mĂȘme des vrais (p.220) Ă©lĂ©ments des sciences sans lesquels nous ne pouvons ni Ă©valuer les rapports des quantitĂ©s, ni distinguer les propriĂ©tĂ©s des ĂȘtres qui nous environnent ; divisĂ©es en esclaves avilis et en maĂźtres barbares… » Bref, moins que rien. Aussi, LacĂ©pĂšde qui salue le travail de la SociĂ©tĂ© des observateurs de l’homme, qui a jouĂ© quelque rĂŽle dans l’initiative du voyage de Baudin dans les mers du Sud, est-il partisan qu’on — les EuropĂ©ens, de prĂ©fĂ©rence Français — aille « fonder une nouvelle Colchide sur les bords africains16… ». L’infĂ©rioritĂ© de la race africaine, vue par Lacé­pĂšde des bords de la Seine, ne repose pourtant pas sur des carac­tĂ©ristiques physiologiques indĂ©lĂ©biles, mais sur ce qu’il sait, ou croit savoir, de l’Ă©tat prĂ©sent des sociĂ©tĂ©s africaines. On est pris dans une contradiction habituelle chez les racistes entre la pré­tention d’Ă©tablir un classement fondĂ© sur des dĂ©terminants objectifs, scientifiquement, ici physiologiquement dĂ©montrĂ©s, et l’utilisation d’apparences, voire de rĂ©alitĂ©s culturelles jugĂ©es Ă  l’aune d’une autre culture, d’une autre organisation sociale. Le postulat selon lequel des donnĂ©es physiologiques immuables dĂ©termineraient Ă  elles seules le caractĂšre moral de tel ou tel groupe n’est mĂȘme pas appliquĂ©. La grande tirade de LacĂ©pĂšde, dont nous n’avons donnĂ© que quelques fragments, n’est rien d’autre que la traduction de tout ce que les esclavagistes ont avancĂ© pour justifier le trafic du « bois d’Ă©bĂšne ».

En fait, ces classifications variables ont une base fixe : l’oppo­sition entre Noirs et Blancs, qui traduit en jargon scientifique le problĂšme politique essentiel. Pour le reste, on hĂ©site. Et que LacĂ©pĂšde reprenne la rĂ©partition en quatre races dĂ©jĂ  formu­lĂ©e par Cuvier en 1798 (Tableau Ă©lĂ©mentaire de l’histoire natu­relle des animaux) tandis que Virey en trouve cinq, ne change rien Ă  la dĂ©valorisation des Noirs. Le « pĂ©ril jaune » ne vien­dra que beaucoup plus tard.

On sait qu’au cours du xix« siĂšcle, en s’appuyant sur l’angle facial, complĂ©tĂ© par des considĂ©rations sur le volume et le poids du cerveau, d’autres naturalistes s’efforceront de donner un peu plus d’apparence scientifique Ă  la thĂšse de l’infĂ©rioritĂ© des Noirs. En ce sens, Virey va plus loin que LacĂ©pĂšde, alors mĂȘme qu’il est plus contradictoire et un peu moins acharnĂ©.

Bory de Saint-Vincent intervient aussi dans ce dĂ©bat alors que son objet est de redĂ©couvrir une race disparue, celle qui peu­pla l’antique Atlantide et dont les Canariens massacrĂ©s par les EuropĂ©ens au xv< siĂšcle auraient Ă©tĂ© les derniers descendants. Pour lui aussi, aucun doute : « DĂšs que l’homme n’est qu’une crĂ©ature parmi d’autres, pourquoi dans son genre n’existerait-il pas plusieurs espĂšces, comme il s’en trouve dans la plupart de ceux que nous offre le tableau des ĂȘtres ? Le genre humain duquel nous sommes peut venir de diffĂ©rentes racines confiĂ©es Ă  diffĂ©rents climats. Ce n’est pas la tempĂ©rature des lieux qu’ils habitent qui cause seule tant de variĂ©tĂ©s parmi les hommes ; sur le mĂȘme parallĂšle oĂč se trouvent les Noirs lolofs existent aussi des rouges, des olivĂątres, et mĂȘme des blancs purs, qui de temps immĂ©morial ont conservĂ© leur teinte et la conserveront proba­blement toujours17. » II y a au moins un petit progrĂšs dans la mesure oĂč il est reconnu que la thĂ©orie du climat n’explique pas grand-chose. Mais Bory de Saint-Vincent ne dit pas clairement sur quels critĂšres il se fonde pour affirmer l’existence de races distinctes. Pour lui, il y aurait une mĂȘme race dans toute l’Europe, la Laponie et la petite Tartarie exceptĂ©es, dans la par­tie occidentale de l’Asie, y compris les Mongols, l’Afrique du Nord et les peuples qui vont jusqu’aux sources du Nil ; ce qui correspond, en l’Ă©largissant, Ă  la race arabe-europĂ©enne de LacĂ©pĂšde. Tartares, Chinois, Japonais, Cochinchinois et Tunquinois forment une seconde race. Les Lapons et les peuples de l’Arc­tique en forment Ă©videmment une autre, les Noirs une autre encore. Mais, si Bory de Saint-Vincent, qui n’est pas un cher­cheur naturaliste, tĂ©moigne de l’influence dĂ©jĂ  acquise par la notion de races humaines distinctes, avec des origines gĂ©ogra­phiques diffĂ©rentes, du moins n’entreprend-il pas de les hiĂ©rar­chiser et d’en fixer l’ordre de subordination.

En 1814, suprĂȘme curiositĂ© de la thĂ©orie, un vieil Ă©migrĂ© ren­trĂ© avec la premiĂšre Restauration, Peyroux de la CoudreniĂšre, annonce qu’il a reconnu sept espĂšces d’hommes, « savoir trois espĂšces de nĂšgres, trois espĂšces d’Indiens et une espĂšce d’hom­mes blancs et barbus ». Les trois espĂšces de nĂšgres compren­nent une espĂšce dans le Pacifique, qui avait Ă©tĂ© un peu oubliĂ©e jusque-lĂ , il faut l’avouer, les Boschimans et CynocĂ©phales, et (p.222)

les grands nĂšgres Ă  traits d’EuropĂ©ens (sic). Parmi les Indiens, il y a ceux d’AmĂ©rique, qui sont aborigĂšnes selon lui, une autre en Asie, Laponie, Groenland, puis les Quimos de Madagascar, qui ressuscitent ici. Restent les hommes blancs descendants des Atlantes, aussi bien EuropĂ©ens que BerbĂšres. Comme il ne s’agit que d’une mĂȘme race sur les deux rives de la MĂ©diterranĂ©e, il n’est plus si facile de dĂ©montrer la supĂ©rioritĂ© des EuropĂ©ens, mais l’auteur l’affirme sans hĂ©siter.

Quoi qu’il en soit des bizarreries de cette typologie, comme d’ailleurs de toutes les autres, l’objectif de ce Peyroux est avant tout de prĂ©server la puretĂ© de l’espĂšce blanche et de lui faire recouvrer son antique perfection. Comment est-elle donc mena­cĂ©e ? Par les femmes de couleur (dans un sens trĂšs gĂ©nĂ©ral qui englobe Noires et mulĂątres) et les mariages ou amours mixtes. Conclusion logique, mais inattendue : il faut se hĂąter d’abolir effectivement la traite des Noirs et l’esclavage, non certes pour des motifs humanitaires, mais dans l’intĂ©rĂȘt bien compris de l’« espĂšce blanche18 ». Comme on commençait Ă  s’en douter, les thĂ©ories racistes s’accommodent d’applications concrĂštes sin­guliĂšrement divergentes, comme si la thĂ©orie prise en elle-mĂȘme Ă©tait pratiquement neutre et indiffĂ©rente aux conclusions que chacun en tire. Bien entendu, on ne saurait s’arrĂȘter Ă  cette impression.

(p.223) Pour une bonne part, les thĂšses de Voltaire, son polygĂ©nisme, sont issues de sa volontĂ© de dĂ©molir les dog­mes des Églises chrĂ©tiennes, et tout ce qui dĂ©coule du rĂ©cit de la GenĂšse Ă©rigĂ© en vĂ©ritĂ© historique ; mais elles prennent place tout autant dans sa conception du monde, fondĂ©e sur l’infinie libertĂ© du CrĂ©ateur, Buffon, Ă©galement dĂ©tachĂ© de l’orthodoxie, s’efforce de montrer comment le type unique de l’espĂšce s’est modifiĂ©, dĂ©gĂ©nĂ©rant ici, se perfectionnant ailleurs. Dans les deux cas, qui sont tout de mĂȘme trĂšs reprĂ©sentatifs du xvni’ siĂšcle français, un point de rĂ©fĂ©rence s’impose: celui de l’homme blanc europĂ©en — d’une Europe au demeurant partielle, gĂ©ographiquement parlant —, de son mode de vie et de sa civili­sation. Ce dernier terme revĂȘt, dĂšs le milieu du siĂšcle, le double sens de processus qui transformerait sauvages ou barbares en membres d’une sociĂ©tĂ© policĂ©e, et de l’Ă©tat d’une sociĂ©tĂ© per­fectionnĂ©e.

Sans entrer plus avant dans l’examen de thĂšses Ă©videmment beaucoup plus complexes, il ressort de ce bref rappel que l’on a pu trouver dans les textes des LumiĂšres, y compris, selon cer­tains, ceux de J.-J. Rousseau, suffisamment d’Ă©lĂ©ments pro­bants pour soutenir que le racisme moderne y a ses racines et que la vision du monde des LumiĂšres est au fond

eurocentrique19. Si l’on adopte ce point de vue, on en viendra Ă  se demander s’il y a vraiment quelque chose de nouveau avec l’idĂ©ologie des « races humaines » dans les annĂ©es napolĂ©onien­nes, et si ce ne sont pas les philosophes d’avant 1789 qu’il fau­drait mettre en accusation ; on l’a d’ailleurs fait, et justement Ă  propos de l’esclavage et de la colonisation. Ce qui est beau­coup moins clair, c’est l’idĂ©al que ces critiques opposent Ă  celui des LumiĂšres. Veulent-ils laisser entendre qu’il aurait mieux valu que les diverses cultures et sociĂ©tĂ©s humaines restent comme elles Ă©taient, que l’Europe aurait dĂ» les respecter et s’en tenir lĂ ? En dehors du simple fait que l’histoire ne se refait pas, la question reste de savoir si ce n’est pas en rĂ©alitĂ© Ă  la notion de progrĂšs humain qu’ils voudraient s’en prendre. Ou bien, pour repren­dre un mot crĂ©Ă© par Rousseau — mais non l’idĂ©e —, leur bĂȘte noire ne serait-elle pas la perfectibilitĂ© humaine ? Bonaparte, qui avait rencontrĂ© le mot dans Madame de StaĂ«l, l’avait dĂ©crĂ©tĂ© incomprĂ©hensible ; et, en effet, il ne s’accordait pas avec son mĂ©pris des hommes et des peuples.

Il y a donc dans ce fort actuel dĂ©bat un certain degrĂ© d’ambiguĂŻtĂ© (p.224) qui oblige Ă  repartir des dĂ©finitions. Ce qui caractĂ©rise l’idĂ©ologie des « races humaines », c’est que, sous couvert d’un matĂ©rialisme qui prĂ©tend les distinguer selon des diffĂ©rences structurelles internes, il est affirmĂ© que les capacitĂ©s intellectuel­les et morales des « races » sont elles aussi diffĂ©rentes, et, plus grave encore, qu’elles le demeurent. Ce dernier point est dĂ©ci­sif: ces « races » cessent d’ĂȘtre des « variĂ©tĂ©s » d’une mĂȘme espĂšce pour ĂȘtre enfermĂ©es dans leur nature, donnĂ©e une fois pour toutes. De passagĂšres rĂ©fĂ©rences Ă  la perfectibilitĂ© chez Virey ne sont que concessions verbales Ă  une tout autre conception. La thĂ©orie des climats, si vivement critiquĂ©e par HelvĂ©tius, prend l’allure d’une chape de plomb retenant cha­cune des races dans son ĂȘtre et Ă  jamais. C’est Ă  partir de cet enfermement que la domination de l’Europe — et non plus le progrĂšs matĂ©riel accompli dans cette partie du monde — est non pas seulement justifiĂ©e, mais ouvertement prĂŽnĂ©e.

On peut Ă©videmment juger dĂ©risoires les prĂ©tentions Ă  la scientificitĂ© de cette idĂ©ologie, puisque, en fait de diffĂ©rences struc­turelles, les « races humaines » sont caractĂ©risĂ©es par des descriptions d’individus selon leur aspect extĂ©rieur. ConsidĂ©rer la couleur de la peau comme l’unique donnĂ©e structurelle dis­criminatoire (et c’est en effet Ă  quoi on s’attelle avec acharne­ment, en concentrant tout l’effort sur cette couleur noire qui est celle des esclaves des colonies europĂ©ennes devenus, Ă  leur insu, la vĂ©ritable et seule raison d’ĂȘtre de ladite idĂ©ologie) est tout de mĂȘme insuffisant. Les thĂ©oriciens se rabattent sur les crĂąnes et leur forme ou leur volume. La vogue de la « craniologie », mise Ă  la mode par les leçons de Gall Ă  partir de 1806, s’inscrit dans cette tendance Ă  vouloir trouver un systĂšme de classement et de hiĂ©rarchisation des groupes humains. La forme du crĂąne en est un qui est Ă  la portĂ©e de tout un chacun. Et l’on sait quel usage en ont fait les romanciers comme Balzac croyant pouvoir suggĂ©rer un portrait moral par une description physi­que, de mĂȘme que les thĂ©oriciens suggĂšrent l’immoralitĂ© d’un Noir de la mĂȘme maniĂšre — le jugeant laid en fonction de leurs propres critĂšres esthĂ©tiques. Mais aurait-on dĂ©couvert une de ces fameuses diffĂ©rences structurelles — restĂ©es introuvables parce que inexistantes — que l’on n’en aurait pas Ă©tĂ© plus avancĂ©, parce qu’elle n’aurait pas suffi Ă  prouver l’absence de capacitĂ©s intellectuelles ou morales. Or, c’est sur ce dernier pos­tulat que repose toute l’idĂ©ologie en question.

(p.225) L’Europe des idĂ©ologues racistes napolĂ©oniens n’est plus ce monde travaillĂ© de violents conflits internes, mais une perfection uniforme, comme si la RĂ©volution française, ou ce que le rĂ©gime consent Ă  en conserver, avait tout changĂ©, en un bloc et d’un coup. Et c’est lĂ  une premiĂšre rupture avec les LumiĂšres, et fort importante.

(
) (p.226) L’idĂ©ologie raciste brise avec l’ambivalence du commerce prĂ©valant chez les LumiĂšres : « échange de marchandises » et « échange d’idĂ©es, d’informations, de conceptions du monde et de la morale ».

L’idĂ©ologie raciste n’institue que l’échange inĂ©gal, qui existait avant elle, mais qu’elle thĂ©orise et magnifie.

(
) L’important, c’est que pour les idĂ©ologues Ă  la Virey, le seul progrĂšs concevable est celui que les EuropĂ©ens blancs sont encore capables d’accomplir, par eux-mĂȘmes et pour eux-mĂȘmes.

(p.229) Nous ne sommes, sous l’Empire, qu’au dĂ©but de la forma­tion de cette idĂ©ologie qui devait servir d’instrument et de jus­tification plutĂŽt Ă  la colonisation post-esclavagiste du partage du monde par les impĂ©rialismes europĂ©ens qu’Ă  la colonisation des plantations — et des mines — fondĂ©e sur l’esclavage des Noirs, dĂ©jĂ  sur son dĂ©clin. Mais les traits essentiels en sont tra­cĂ©s, et les distances bien prises avec les LumiĂšres. Est-il exces­sif de parler de rĂ©gression ?

LĂ©on Poliakov, Le mythe aryen, Ă©d. Calmann-LĂ©vy, 1971

(p.31) Telle est la puissance du mythe franc sous cette forme carolingienne, que dans les langues slaves, roi se dit « korol » ou « kral », c’est-Ă -dire se dĂ©rive Ă  partir du nom germanique de Karl (ainsi, si le Slave est l’« esclave » des langues occiden­tales, l’empereur occidental est le « roi » des langues slaves), NapolĂ©on, pour mieux asseoir son « Premier Empire », se pose en successeur de Charlemagne (certains de ses dĂ©crets dĂ©butaient par la formule : «Attendu que Charlemagne, notre prĂ©dĂ©cesseur…»).

 

(p.173) LES ANTHROPOLOGUES EXTRÉMISTES (LE POLYGÉNISME)

 

(p.180) Une recherche plus approfondie que la nĂŽtre montrerait peut-ĂȘtre qu’au lendemain de 1815, les extrĂ©mistes des thĂ©ories raciales en France se recrutaient parmi les bonapartistes plutĂŽt que parmi les partisans des Bourbons. De ce point de vue, il serait intĂ©ressant de comparer entre elles plus systĂ©matiquement que nous ne saurions le faire, deux grandes encyclopĂ©dies de sciences naturelles, publiĂ©es toutes les deux Ă  partir de 1816 Ă  Paris. L’une, le Dictionnaire des sciences naturelles, Ă©tait dirigĂ©e par le baron de Cuvier (per­sonnage hautement officiel), assistĂ© de « plusieurs naturalistes du Jardin du Roi »; l’autre, le Nouveau dictionnaire d’histoire naturelle, par Jean-Joseph Virey (qui venait de dĂ©missionner de l’armĂ©e), assistĂ© d’une « sociĂ©tĂ© de naturalistes et d’agriculteurs ». Certes, Ă  l’article « Homme », les races de couleur se trouvaient malmenĂ©es dans l’un comme dans l’autre, mais au ton relativement mesurĂ© du comte de LacĂ©pĂšde dans la premiĂšre encyclopĂ©die s’opposaient les outrances de la seconde, oĂč on retrouvait, sous la signature de Virey lui-mĂȘme, les fables relatives au commerce amoureux des NĂšgres avec les singes, Ă  leur sang et Ă  leur cerveau noirs, et ainsi de suite. Pour mieux marquer que le Noir n’était pas un homme, Virey avançait, entre autres arguments, celui du pediculus nigritarum.

« Ajoutons une induction, qui n’est pas sans importance, et qui m’a Ă©tĂ© communiquĂ©e par notre savant entomologiste Latreille; savoir que comme chaque espĂšce de mammifĂšre, d’oiseau, etc., a souvent ses insectes parasites, qu’on ne trouve que pour elle seule, il en est de mĂȘme du nĂšgre; il a son pou qui est tout diffĂ©rent de celui du blanc. Le pediculus nigritarum (Fabricius, Syst. antr., Brunsw. 1805, p. 340) a la tĂȘte triangulaire, le corps rugueux et une couleur noire, ainsi que le nĂšgre…

(p.256) L’exaltation patriotique des guerres napo­lĂ©oniennes, la glorification de la langue, de la religion ou du sang des Germains, trouvait son terrain le plus favorable dans les universitĂ©s, et dans les milieux rĂ©volutionnaires, qui rĂȘvaient d’une Allemagne unifiĂ©e, dont seraient exclus les allogĂšnes, c’est-Ă -dire les Welches et les Juifs, dĂ©jĂ  boycottĂ©s par la plupart des corporations estudiantines. (…) . De ce fait, de nombreuses voix rĂ©clamĂšrent, (p.257) tout au long du XIXe siĂšcle, le retrait des droits civiques aux Juifs. La querelle, qui fit surtout rage en 1815-1830, faisait pendant Ă  sa maniĂšre Ă  la querelle française des deux races; comme cette derniĂšre, elle avait des soubassements (ou des prĂ©textes) d’ordre Ă©conomique. Si, en France, la « force pĂ©cuniaire », selon Saint-Simon, Ă©tait dĂ©tenue par les Gaulois, un chƓur de voix s’élevait en Allemagne pour dĂ©plorer la mainmise des Juifs sur cette force, et en ce sens, Karl Marx, dans sa Question juive, ne faisait que reflĂ©ter une opinion largement rĂ©pandue.

Patrice Bret, Annales historiques de la Révolution française, 340, Comptes rendus

 

(http://ahrf.revues.org/document2025.html)

Orientales I. Autour de l’expĂ©dition d’Égypte Zusammenfassung

Henry LAURENS, Orientales I. Autour de l’expĂ©dition d’Égypte, Paris, CNRS Éditions (Coll. Moyen-Orient), 2004, 306 p., ISBN 2-271-06193-8, 24 €.

 

Quelques articles ont Ă©tĂ© lĂ©gĂšrement remaniĂ©s. C’est le cas de celui sur « Le projet d’État juif en Palestine attribuĂ© Ă  Bonaparte » (pp. 121-143), l’un des principaux de la deuxiĂšme partie (« NapolĂ©on et l’Islam ») et un bel exemple de construction et de dĂ©tournement de l’histoire Ă  d’autres fins. Initialement publiĂ© dans la Revue d’études palestiniennes en 1989, il a Ă©tĂ© mis Ă  jour Ă  l’occasion d’une traduction en arabe et pour rĂ©pondre Ă  l’ouvrage de Jacques Derogy et Hesi Carmel, Bonaparte en Terre sainte (Fayard, 1992) qui tentait d’en infirmer les conclusions. Laurens a enquĂȘtĂ© sur une Ă©phĂ©mĂšre rumeur qui parcourut l’Europe en 1799 pour ĂȘtre tirĂ©e de l’oubli un siĂšcle plus tard et posĂ©e en fait Ă©tabli par le mouvement sioniste autour de la Grande guerre, puis devenir, par contrecoup, un argument de l’historiographie arabe pour dĂ©montrer l’existence d’un complot occidental permanent des Croisades Ă  nos jours. La thĂšse de l’existence de ce projet d’État juif repose sur quelques articles de l’époque et sur deux documents dont des traductions ont Ă©tĂ© mises au jour en 1940 par un juif autrichien : une proclamation de Bonaparte, datĂ©e de JĂ©rusalem (oĂč les Français ne sont pas allĂ©s
), et une lettre du grand rabbin de la ville sainte Ă  cette Ă©poque. De fait, outre quelques vagues mentions dans Le Moniteur, un article de la DĂ©cade philosophique en avril 1798 (un mois avant l’embarquement Ă  Toulon et un an avant la campagne de Syrie), « un certain LB. qui pourrait ĂȘtre Lucien Bonaparte lui-mĂȘme » selon Laurens (selon M. Regaldo, il s’agit en fait de Joachim Le Breton, de l’Institut national), propose de rĂ©gĂ©nĂ©rer l’Égypte et la Syrie en appelant en Palestine les juifs qui « ont participĂ© aux lumiĂšres de l’Europe » et « accourront des quatre parties du monde, si on leur donne le signal ». Quant Ă  la proclamation du gĂ©nĂ©ral en chef et Ă  la lettre du grand rabbin de JĂ©rusalem appelant Ă  combattre pour l’Éternel et pour Bonaparte, ce sont des faux, rĂ©digĂ©s dans le milieu messianique juif frankiste, nĂ© autour de Jacob Frank (1726-1791) dans la rĂ©gion de Francfort, avec des ramifications en BohĂȘme et jusqu’à Paris. Avec la destruction de l’ordre d’Ancien RĂ©gime, les guerres et l’expulsion du pape de Rome, puis l’expĂ©dition d’Égypte qui rend possible le retour en Palestine, la Terre sainte redevient un enjeu gĂ©opolitique. « La tourmente rĂ©volutionnaire en Europe a intensifiĂ© parallĂšlement les deux courants apocalyptiques protestant et juif en leur permettant de croire que la fin des temps Ă©tait proche. [
] Bonaparte, tout en accomplissant le programme rĂ©volutionnaire de rĂ©gĂ©nĂ©ration des peuples du monde, vĂ©ritable fin de l’histoire pour les IdĂ©ologues de la RĂ©volution finissante, se prenait pour le Mahdi des Musulmans. Pour les protestants anglais, il Ă©tait l’AntĂ©christ, et pour les messianistes juifs, l’exĂ©cuteur de la volontĂ© divine » (pp. 142-143).

 

Les autres articles de cette partie – dans laquelle les rapports de la RĂ©volution française avec l’Islam et avec l’Empire ottoman ont toute leur place (pp. 67-85) – soulignent la cohĂ©rence de Bonaparte dans ses rapports avec l’Islam, ce qui n’exclut pas son opportunisme : « La reconnaissance de cette double dimension permet de dĂ©passer le dĂ©bat dĂ©jĂ  ancien sur l’existence ou non d’un rĂȘve oriental. » (p. 145). Sur le terrain, cet imaginaire et la rivalitĂ© des puissances europĂ©ennes font Ă©merger le Grand Jeu Ă©voquĂ© par Kipling, avec sa multiplicitĂ© de dimensions, politique, Ă©conomique, culturelle, et la figure nouvelle de l’aventurier assis « entre deux cultures et surtout deux loyautĂ©s » (p. 168), depuis Lascaris, chevalier de Malte qui suit Bonaparte en Égypte aprĂšs la prise de l’archipel, jusqu’à Lawrence d’Arabie (« Le chevalier de Lascaris et les origines du Grand Jeu » (pp. 167-183).

 

« La postĂ©ritĂ© de l’expĂ©dition d’Égypte », objet de la troisiĂšme partie, porte essentiellement sur la longue durĂ©e. Le mythe politique de l’expĂ©dition, en France et en Égypte, du XIXe siĂšcle Ă  nos jours, « informe plus sur l’état des relations entre les deux pays que de l’apport de l’expĂ©dition » (p. 205). La comparaison de deux articles rĂ©digĂ©s en 1990 et en 1998 montre d’ailleurs la dĂ©tĂ©rioration de la perception de l’Occident en Égypte dans la derniĂšre dĂ©cennie, probablement accrue depuis le 11 septembre 2001. Suivent un volet français et un volet Ă©gyptien. Ce dernier porte sur la modernisation accomplie par Muhammad Ali et ses successeurs (Élites et rĂ©forme dans l’Égypte du XIXe siĂšcle », pp. 231-243) et sur « La naissance de la nation Ă©gyptienne » (pp. 245-251). Le premier concerne la politique française au Levant, jusqu’au projet de royaume arabe de Syrie (« NapolĂ©on III et le Levant », pp. 255-265) – la suite se trouve dans les deux autres volumes. Retenons un document important retrouvĂ© naguĂšre par Laurens et publiĂ© par lui dans les Annales islamologiques en 1987. Second volet de la premiĂšre mission de SĂ©bastiani Ă  Constantinople, destinĂ©e Ă  ratifier les prĂ©liminaires de paix entre la France et la Porte, et de prĂ©parer le traitĂ© dĂ©finitif, ce document donne toute la mesure et l’ambiguĂŻtĂ© de la politique orientale du Premier Consul, pour ne pas dire son double jeu, un an aprĂšs l’évacuation de l’Égypte (« L’Égypte en 1802 : un rapport inĂ©dit de SĂ©bastiani », pp. 187-204).

 

Avec deux articles seulement, la derniĂšre partie, « Race et histoire », pourrait ĂȘtre le parent pauvre de l’ouvrage. Il n’en est rien. Le mythe-histoire de la Raison, fondateur de l’expĂ©dition, s’accompagne de la genĂšse d’un autre mythe des origines, qui Ă©merge en parallĂšle en puisant notamment dans le comparatisme linguistique, celui des aryens, qui crĂ©e une culture commune entre l’Inde et l’Europe, posant les fondements d’une ethnologie linguistique et la question de ses liens avec l’anthropologie physique. « Le mythe aryen, malgrĂ© tout son romantisme inquiĂ©tant, est le produit des mĂ©thodes mises au point par les LumiĂšres finissantes », prĂ©cise Henry Laurens (p. 284). Les hommes de la RĂ©volution ne sont pas absents des premiers dĂ©bats. Bailly postule l’existence « d’un peuple dĂ©truit et oubliĂ© qui a prĂ©cĂ©dĂ© et Ă©clairĂ© les plus anciens peuples connus », de l’Inde et la ChaldĂ©e (Lettres sur l’origine des sciences et sur celle des peuples de l’Asie, adressĂ©es Ă  M. de Voltaire, 1777 ; Lettres sur l’Atlantide de Platon et sur l’origine des sciences, 1779). Rabaut de Saint-Étienne imagine un peuple original du Gange au Danube Ă  l’écriture allĂ©gorique rĂ©duite par l’invention de l’alphabet au rang de mythologie (Lettres Ă  Sylvain Bailly sur l’histoire primitive de la GrĂšce, 1787). Volney, enfin, importe du comparatisme linguistique allemand l’idĂ©e d’une « nation scythique » s’étendant par vagues successives des plaines du Gange aux Ăźles britanniques (1818). « Ainsi, une nouvelle gĂ©nĂ©alogie de l’Europe se dessine : la thĂ©orie germanique Ă©tait l’apanage de l’aristocratie, l’indo-germanique ne la concerne plus seulement, elle porte sur l’ensemble des populations de l’Europe, une race en tant que telle qui va se poser en aristocratie par rapport au reste du monde et dont l’origine est Ă  rechercher en Asie » (p. 288). Les Indo-EuropĂ©ens sont nĂ©s, suivis dĂšs les annĂ©es 1840 par les SĂ©mites, « la seconde race nĂ©cessaire pour la comprĂ©hension historique de l’état du monde » (p. 289).

 

1.4 Napoléon et le culte

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.345) DĂšs le dĂ©but de ce qu’on pourrait appeler « sa carriĂšre », Bona­parte s’est affirmĂ© comme un hĂ©ritier de l’athĂ©isme et de l’anticlĂ©ri­calisme rĂ©volutionnaires. Comme la quasi-totalitĂ© des membres de l’Institut dont il fait partie depuis 1797, comme la plupart des intel­lectuels de son temps et de nombre de politiques, comme les anciens rĂ©volutionnaires, il mĂ©prise la religion : « Craignez les prĂȘtres, Ă©loignez-les des fonctions publiques », dĂ©clarent-ils dans un discours public Ă  Milan pendant la campagne d’Italie ; ‱< Je mĂ©prise cette prĂȘtraille qui prĂȘche l’assassinat le poignard et le crucifix Ă  la main », Ă©crit-il dans une lettre au philosophe Joubert ; la maniĂšre dont il a traitĂ© les Ă©glises et leurs prĂȘtres pendant la campagne d’Italie est bien connue aussi ; quand il parle de Pie VI, qu’il dĂ©pouille d’Avignon et du Comtat venaissin et dont il vole les vieux manuscrits, les tableaux et les Ɠuvres d’art, c’est pour le nommer « ce vieux renard », et, pour beaucoup de catholiques, il est, depuis 1795, le gĂ©nĂ©ral assassin de VendĂ©miaire. Cependant, en prenant de l’Ăąge, tout en restant athĂ©e, il prend conscience de l’importance sociale du phĂ©nomĂšne religieux. Puis, en Egypte, il s’initie au

1 Date que donne le Dictionnaire Napoléon de Tulard, et qui semble la plus fiable.

(p.346) Coran et cette religion, nouvelle pour lui, l’attire (pendant quelques semaines), sans doute par son exotisme, mais, revenu sur les champs de bataille europĂ©ens, il applaudit les troupes françaises qui expulsent le « citoyen pape » (Pie VI) du Vatican pour le sĂ©ques­trer Ă  la chartreuse de Florence, Ă  Valence puis Ă  Dijon, oĂč il finit par mourir.

Petit Ă  petit, l’anticlĂ©ricalisme de Bonaparte s’estompe. En vieillissant, il s’aperçoit que l’Église romaine est une grande et riche puissance, et qu’elle est la seule organisation europĂ©enne qui n’ait pas vacillĂ© depuis prĂšs de deux mille ans : les Croisades lui ont confĂ©rĂ© le rĂŽle de puissance internationale, les guerres de religions n’ont point rĂ©ussi Ă  l’affaiblir et partout ses richesses monumentales sont immenses. En France, oĂč presque toutes les institutions de l’Ancien RĂ©gime se sont Ă©croulĂ©es, seule l’Église a survĂ©cu Ă  l’oura­gan rĂ©volutionnaire et l’un des premiers actes politiques importants des constituants de 1789, ce fut de voter le dĂ©cret instituant la Constitution civile du clergĂ©, le 12 juillet 1790, rĂ©organisant le clergĂ© de France.

Il n’y a donc pas lieu de s’extasier si, devenu le maĂźtre presque absolu de la RĂ©publique, et aprĂšs les exactions anticlĂ©ricales de la Terreur, le premier souci de Bonaparte ait Ă©tĂ© de rĂ©tablir la paix reli­gieuse dans le pays et d’instaurer la coexistence pacifique, au sein de la RĂ©publique, de l’Église et de l’État par la convention appelĂ©e Concordat. En revanche c’est une imposture que de lui attribuer le mĂ©rite de l’avoir rĂ©alisĂ©e ; nous venons de voir que cet accord fonda­mental, qui a maintenu la paix religieuse en France jusqu’en 1905 (annĂ©e oĂč le Concordat de 1801 a Ă©tĂ© remplacĂ© par la loi sur la sĂ©pa­ration de l’Église et de l’État), s’il a Ă©tĂ© voulu par NapolĂ©on et, empressons-nous de le dire, par la plupart des hommes politiques et des religieux de l’Ă©poque, a Ă©tĂ© l’Ɠuvre patiente et difficile de per­sonnalitĂ©s suivantes (par ordre d’entrĂ©e sur la scĂšne de la genĂšse du Concordat, entre novembre 1800 et juillet 1801) : Mgr Spina, le pĂšre Caselli, l’abbĂ© Bernier, Mgr Livio Palmoni, le dĂ©putĂ© François Cacault, le cardinal Maury et, surtout, le cardinal Consalvi. Le Premier Consul n’est jamais intervenu dans les travaux ou dans les dĂ©bats de ces sept coauteurs du Concordat de 1801.

VoilĂ  pourquoi c’est un imposture que d’attribuer Ă  NapolĂ©on aussi bien la dĂ©cision d’instituer un concordat avec le pape que le contenu de cet accord. (p.347) Il n’en a pas eu l’idĂ©e, il n’en a pas dĂ©battu les articles, il s’est contentĂ© d’entĂ©riner les « travaux d’Hercule »  Consalvi.

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

(p.97) « Nabou » surpasse mĂȘme ce Charlemagne auquel il se rĂ©fĂšre par-dessus les siĂšcles ; Charlemagne s’Ă©tait rendu, petitement, chez le Pape ; pour le caĂŻd corse, c’est le Pape, au coup de sifflet, qui se dĂ©placera. Et il se dĂ©place, en effet. Il dit, Ă  Notre- Dame : « Dieu tout-puissant et Ă©temel, qui avez rĂ©pandu l’onction sainte sur les tĂȘtes de Saiil et de David, rĂ©pandez par mes mains le trĂ©sor de Vos grĂąces et de Vos bĂ©nĂ©dictions sur Votre serviteur [sic] NapolĂ©on que Nous consacrons aujourd’hui empereur en Votre nom » Et ledit NapolĂ©on Ă  son tour : « Je jure de faire respecter les lois du Con­cordat […], l’Ă©galitĂ© des droits, [sic] la libertĂ© civile et politique [sic] et l’irrĂ©vocabilitĂ© de la vente des biens nationaux ». Un peu inattendue, cette allusion mercantile dans la bouche de l’Oint du Seigneur ; mais rassurante et nĂ©cessaire pour sa clientĂšle de base, les nantis de Thermidor et les paysans. Sa SaintetĂ© dessĂ©chait de se faire rendre au moins une partie des provinces que l’Oint du Seigneur lui avait volĂ©es pour les annexer Ă  son Royaume d’Ita­lie. Mais l’Oint lui fera rĂ©pondre, en pouffant, que, « protecteur d’un Etat Ă©tranger », il ne se recon­naissait pas « le droit d’en diminuer le territoire ». Et pourtant on avait eu, autour du pape, une idĂ©e que l’on avait cru sĂ©duisante : la canonisation d’un certain Pierre Bonaventure Bonaparte qu’il y avait moyen de faire passer pour un ancĂȘtre de l’empe­reur. Et, comme disait la chancellerie romaine, « une canonisation est toujours, de la part de Rome, (p.98) une faveur ; elle ne saurait ĂȘtre mieux placĂ©e qu’ici ». On vend ce qu’on peut. DĂ©sappointement. Tout « sacrĂ© » qu’il fĂ»t, l’empereur Ă©tait restĂ© insen­sible Ă  ce projet d’une promotion cĂ©leste dans sa famille. Du moins dĂ©cide-t-on, Ă  Rome, qu’au 15 aoĂ»t, dorĂ©navant, la naissance de NapolĂ©on Ă©clipsera la « glorieuse assomption de la Sainte Vierge ». Le lĂ©gat trouvera la formule appropriĂ©e, dĂ©crĂ©tant que, « de par l’autoritĂ© apostolique, la fĂȘte de l’assomption de la Sainte-Vierge et celle [c’est la fĂȘte seule- lement, bien entendu, qu’il veut dire] de saint Napo­lĂ©on seront unies Ă  perpĂ©tuitĂ©. » A perpĂ©tuitĂ© ! On ne lĂ©sine pas, Ă  Rome, sur le temps puisque c’est de l’Ă©ternitĂ© qu’on dispose. Rien n’y fait. Pas la plus minime restitution territoriales. Le caĂŻd est dur en affaires.

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

(p.119) Il a des ennuis avec le Pape qui a prĂ©tendu l’excommunier (dĂ©fense de le dire !) aprĂšs l’occu­pation de Rome par les troupes françaises ; mais il ne dĂ©sespĂšre pas de l’amadouer ; il voudrait l’avoir Ă  Paris, sous la main, et faire de ce Bonze- en-chef, en mĂȘme temps que le chapelain de la Cour, une espĂšce d’archichancelier pour les affaires ecclé­siastiques. Le « catĂ©chisme impĂ©rial » reste en vigueur ; le lĂ©gat Caprara l’a dĂ©clarĂ© « conforme Ă  la doctrine catholique » et tous les enfants de France doivent en savoir par cƓur les articles essen­tiels que voici :

« D. — Quels sont nos devoirs envers Napo­lĂ©on Ier, notre empereur ?

r. — Nous devons Ă  NapolĂ©on Ier, notre empe­reur, l’amour, le respect, l’obĂ©issance, la fidĂ©litĂ©, le service militaire et les tributs ordonnĂ©s pour la conservation et la dĂ©fense de l’Empire et du trĂŽne.

D. — Mais n’y a-t-il pas de motifs particuliers qui doivent nous attacher plus spĂ©cialement Ă  Napo­lĂ©on Ier, notre empereur ?

r. — Oui, car il est celui que Dieu a suscitĂ© dans des circonstances difficiles pour rĂ©tablir la religion sainte de nos pĂšres et pour en ĂȘtre le protecteur ; et, par la consĂ©cration qu’il a reçue du Saint Pon­tife, il est devenu l’Oint du Seigneur. Comblant notre empereur de ses dons, soit dans la paix, soit dans la guerre, Dieu l’a rendu ministre de sa puis­sance et son image sur la terre.

D. — Que doit-on penser de ceux qui manque­raient Ă  leurs devoirs envers NapolĂ©on Ier, notre empereur ?

R. — Selon l’apĂŽtre saint Paul, ceux qui rĂ©sis­teraient Ă  l’ordre Ă©tabli par Dieu se rendraient pas­sibles de la damnation Ă©temelle ».

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969, Ed. de Trévise, Paris.

CH V UN REGIME TONIFIANT

(p.91) S’il est tout petit garçon, NapolĂ©on Bonaparte, devant les banquiers, il se rattrape devant « la prĂȘtraille ».  M. Thiers nous enseigne cependant que Bonaparte Ă©tait “portĂ© aux idĂ©es religieuses par sa constitution morale elle-mĂȘme » ; et Gabriel Hanotaux, Ă©mouvant, pĂ©nĂ©trĂ©, affirmait : « Rien n’ est plus Ă  l’honneur de cet homme surhumain [sic] que son souci d’une rĂšgle supĂ©rieure Ă  l’homme. L’inquiĂ©tude du divin le tourmentera jusqu’ Ă  sa mort ». Le « divin », NapolĂ©on Bonaparte s’en est toujours souciĂ© Ă  peu prĂšs autant que d’une guigne, ou d’une prune pourrie.  C’est un rĂ©aliste.  Les billevesĂ©es mĂ©taphysiques ne l’amusent mĂȘme pas; elles l’agacent; zĂ©ro; temps perdu.  Mais comme sont encore nombreux les crĂ©tins qui croient, dur comme fer , Ă  leur Bon Dieu et leur JĂ©sus-Christ (quelqu’un, ce JĂ©sus, dira « l’empereur » Ă  Sainte-HĂ©lĂšne, qui probablement, n’a jamais existĂ©), il est important (p.92) de s’annexer ces gens-lĂ  par le moyen de leurs « fakirs »; et ce qu’il avait entrepris avec les « muphtis » d’Egypte, il va maintenant l’appliquer Ă  ceux de France -, et de Rome.  Bonaparte s’en explique, en toute simplicitĂ© ricanante, devant Roederer: «la religion, ce n’ est pas pour moi le mystĂšre de l’incarnation ; c’est le mystĂšre de l’ordre social » ; les curĂ©s doivent ĂȘtre lĂ  pour prĂȘcher la rĂ©signation aux pauvres; des colonnes de l’ ordre; l’ordre au profit des « mangeurs ».  Bonaparte est absolument d’accord avec Voltaire, lequel dĂ©clarait : « Il est fort bon de faire accroire que l’Ăąme est immortelle et qu’il existe un dieu vengeur qui punira mes paysans s’ils veulent me voler mon blĂ©. »  Et il complĂšte sa pensĂ©e devant Roederer encore: ma politique religieuse est bien simple, « mahomĂ©tan au Caire, papiste en Italie et en France, si je gouvernais un Etat juif, je commencerais par rĂ©tablir le temple de Salomon. »

(p.93) La lĂ©gende veut – une fois de plus Ă©coutons Louis Madelin – que Bonaparte ait «restaurĂ© les autels » et « rendu la libertĂ© au culte ».  Son concordat ? « La plus belle bataille qu’il lui ait Ă©tĂ© accordĂ© de gagner ».  Et voici M. Adrien Dansette, dans son Histoire religieuse de la France contemporaine (tome 1, p. 231) ; « Quels que furent les limites et le prix de cette restauration, [par Bonaparte, de l’Eglise en France] , elle lui a acquis des titres Ă©ternels Ă  la reconnaissance catholique ».  Vraiment ?  Le tout est de s’entendre, je pense, sur le sens des (p.93) mots , du mot « restauration » et du mot « catholique ».  Bonaparte aurait relevĂ© les autels ?  Mais ils Ă©taient parfaitement relevĂ©s avant lui.  En 1799, 40 000 paroisses avaient retrouvĂ© leurs desservants (1).  Il a libĂ©rĂ© le culte ?  La vĂ©ritĂ© est littĂ©ralement l’antithĂšse de cette assertion.  Le culte Ă©tait libre; la Constitution civile du clergĂ©, oeuvre des notables de la Constituante pour avoir des prĂȘtres payĂ©s par eux et Ă  leur service, elle Ă©tait morte, par bonheur.  Mais c’est une nouvelle Constitution civile du clergĂ© que Bonaparte veut Ă©tablir, et dans le mĂȘme dessein, afin de procurer Ă  son pouvoir une armĂ©e de prĂȘtres fonctionnaires, des prĂȘtres qu’il tiendra aussi fermement « dans sa main » que lui-mĂȘme est « dans la main » des financiers.  Le pape renĂąclera ?  On saura le contraindre, et mĂȘme lui faire bĂ©nir l’opĂ©ration; c’est un prince temporel, le Pape, par consĂ©quent, vulnĂ©rable; il n’est que de le menacer dans ses possessions territoriales et il filera doux.  Sans ambages, Bonaparte a exposĂ© son plan Ă  La Fayette, un affranchi comme lui, un voltairien comme lui: « Je mettrai les prĂȘtres encore plus bas que vous ne les

avez laissĂ©s », avec votre Constitution civile; sous moi « un Ă©vĂȘque se tiendra honorĂ© de dĂźner chez le prĂ©fet ».Bonaparte a du coup d’oeil ; s’il ne croit pas au

1, Les survivants, parfois trĂšs nobles, de l’Eglise « constitutionnelle, » ne mettaient pas en cause l’autoritĂ© suprĂȘme du Pape en matiĂšre de foi.

(p.94) FouchĂ© va faire connaĂźtre aux Ă©vĂȘques, par une circulaire, ce qu’il attend d’eux : « Il y a un rapport, Messieurs, entre mes functions [lui, c’est la police] et les vĂŽtres. Notre but commun est la sĂ©curitĂ© du pays, au sein de l’ordre et des vertus ». Et l’abbĂ© Maury, l’un des tĂ©nors de l’extrĂȘme-droite Ă  la Constituante, cet abbĂ© qui ne sortait jamais sans ses pistolets (il les appelait « mes burettes »), et qui se vantait, en riant, de ne jamais mentir, “sauf en chaire », Maury – que NapolĂ©on fera cardinal – pensait tout Ă  fait comme FouchĂ© et dĂ©clarait en propres termes : « Une bonne police et un bon clergĂ©, avec ça, on a la tranquillitĂ© publique”. 

La hiĂ©rarchie se prĂ©cipita, Ă  peu d’exceptions prĂšs, avec transport, dans la voie oĂč l’appelait le Consul.  Il y aurait un florilĂšge admirable, Ă©coeurant, Ă  rĂ©unir avec les dithyrambes concordataires des prĂ©lats.  Le Consulat et l’Empire seront le rĂšgne du clĂ©ricalisme incroyant – façon Vigny 1848, façon Maurras un peu plus tard.  (p.95) Le rĂ©sultat, trop prĂ©visible ?  Quand NapolĂ©on disparut, l’Eglise de France n’Ă©tait plus qu’une institution dĂ©risoire et flĂ©trie, sans souffle et sans Ăąme.

in : Philippe Maudoux, Saint-Job remis à l’heure, s.d.

(p.10) Notons qu’en 1806, le catĂ©chisme impĂ©rial disait : « Il faut inculquer aux jeunes Français le respect absolu de l’Empereur. »

Annie Jourdan, Mythes et légendes de Napoléon, éd. Privat, 2004

 

(p.29) Le sacre du 2 dĂ©cembre 1804 eut pour effet immĂ©diat de rallier la plupart des prĂȘtres Ă  l’Empire. Mais celui-ci n’en fut pas pour autant une « monarchie chrĂ©tienne », dans le sens strict du mot, en ce sens que NapolĂ©on n’eut de cesse d’invoquer sa lĂ©gitimitĂ© divine pour imposer Ă  Rome et au clergĂ© catholique sa politique. En tĂ©moignent plus parti­culiĂšrement la crĂ©ation du CatĂ©chisme impĂ©rial et la fĂȘte de la Saint-NapolĂ©on de 1806, qui visent Ă  dĂ©ifier de son vivant le nouvel Empereur. Si l’on en croit l’Ă©tude de latreille sur le sujet, la curie, qui les examine quelque temps aprĂšs leur Ă©laboration mais trop tard pour les empĂȘcher d’ĂȘtre diffusĂ©es en France, juge les deux crĂ©ations trop poli­tiques et irrespectueuses de la religion. Dans le CatĂ©chisme, NapolĂ©on avait ajoutĂ© de sa griffe qu’il fallait le considĂ©rer comme « l’image de Dieu et le dĂ©positaire de sa puissance sur terre ». Mais outre cette prĂ©tention Ă  poser l’Empereur en reprĂ©sentant de Dieu, le CatĂ©chisme, qui devait ĂȘtre imposĂ© Ă  l’ensemble du clergĂ© de l’Empire, aurait Ă©tĂ© destructeur de l’autoritĂ© religieuse, propagateur d’un « dangereux» esprit de tolĂ©rance et aurait exaltĂ© par trop la puissance civile. C’Ă©tait lĂ  bien Ă©videmment son intention. Portalis le confirme quand, en mai 1807, il Ă©crit Ă  NapolĂ©on:

« Tout est calme, tous les Ă©vĂȘques français ne sont occupĂ©s qu’Ă  remplir les vues supĂ©rieures de Votre MajestĂ© en facilitant de toute l’influence de leur ministĂšre les opĂ©rations politiques de la conscription. » la leçon VII, en effet, prĂŽnait les devoirs des sujets dans l’ordre temporel, au nom de la volontĂ© divine:

« C. – Pourquoi sommes-nous tenus de tous ces devoirs envers notre empereur? « R. – C’est, premiĂšrement, parce que Dieu qui crĂ©e les empires et les distri­bue selon sa volontĂ©, en comblant notre Empereur de dons, soit dans la paix, soit dans la guerre, l’a Ă©tabli notre souverain, l’a rendu le ministre de sa puis­sance et son image sur la terre. Honorer et servir notre Empereur est donc honorer et servir Dieu mĂȘme. Secondement, parce que Notre Seigneur JĂ©sus­Christ, tant par sa doctrine que par ses exemples, nous a enseignĂ© lui-mĂȘme ce que nous devons Ă  notre souverain 6 […] »

6- André Latreille, Le Catéchisme impérial, Paris, Les Belles Lettres, 1935. Sur Portalis, voir p. 174. Sur le Catéchisme, voir pp. 80-81

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

(p.94) Being, but whatever he claimed at certain times, he was in no sense a Christian. (Although he once remarked, ‘I know men and I tell you Jesus Christ was not a man.’) Mme de RĂ©musat tells us, ‘I do not know whether he was a Deist or an atheist but in private con­versation he constantly ridiculed everything concerned with religion.’ However, she adds, ‘Bonaparte made use of the clergy even if he disliked priests.’

He recognized that the vast majority of the French were Catholics, and saw religion as a stabilizing force which could be useful to him. He observed, ‘If you take away faith from the people, you’re going to end up with nothing but highway robbers.’ He wanted to make the Roman Church a buttress of the rĂ©gime he planned – just as he had used the mullahs in Egypt. By doing so he would deal the royal-ist cause a mortal blow; everyone was convinced that Catholicism could only return with the monarchy, and the devout were ail sup­porters of Bourbons. He knew that Pius VII and his advisers were badly shaken, that it might be possible to transform them into pliant instruments of government. In July 1801 he signed a concordat with Pius; France was to hĂąve ten archbishops and fifty bishops nominated by the First Consul, and be paid salaries by the State. In April the following year the concordat was approved by a plĂ©biscitĂ©, Bonaparte attending a Mass of thanksgiving at Notre-Dame on Easter Sunday; a canopy was carried over him, just as formerly one had been carried over the Kings of France on similar occasions. Many republican officers disapproved; General Delmas grumbled, ‘Ail that was missing was those hundred thousand Frenchmen who died to be rid of all this.’ Nevertheless, Napoleon had his way. For the moment Pope and clergy were profoundly thankful, amazed at being rescued by a son of the Revolution.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

(p.31) Sous le patronage de Salicetti, Bonaparte va se faire inscrire à la loge maçonnique de Marseille ; appartenance qui peut servir.

 

Jean Burnat, G.H. Dumont, Emile Wanty, Le dossier Napoléon, éd. Marabout, 1962

 

NAPOLEON  ET  L’EGLISE

 

NapolĂ©on est l’auteur du Concordat qui « rendit » au Pape 30 millions de Français. Il ne faut pas l’oublier en se rappelant ses dĂ©mĂȘlĂ©s avec la PapautĂ© qui rappellent la tra­dition des Philippe le Bel et des Henri IV d’Allemagne. Il ne faut pas l’oublier non plus en lisant les lettres ci-dessous.

 

A M. FOUCHE

TrĂȘves, 15 VendĂ©miaire an XII (7 octobre 1804).

 

« J’ai lu avec attention le rapport du PrĂ©fet de Police sur l’exĂ©cution du dĂ©cret du 3 Messidor an XII, relatif aux cor­porations religieuses. Mon but principal a Ă©tĂ© d’empĂȘcher les JĂ©suites de s’Ă©tablir en France. Ils prennent toutes sortes de figures. Je ne veux ni CƓur de JĂ©sus, ni ConfrĂ©rie de Saint-Sacrement, ni rien de ce qui ressemble Ă  une organi­sation de milice religieuse, et, sous aucun prĂ©texte, je n’en­tends faire un pas de plus ni avoir d’autres ecclĂ©siastiques que des prĂȘtres sĂ©culiers.

(p.374) « Mon intention Ă©galement est de ne point vouloir de cou­vents de religieuses, mais, sur ce point, je ne vois point d’in­convĂ©nients Ă  ce que les anciennes religieuses finissent leur vie en commun et portent sur elles les habits qu’elles veu­lent, mais qu’elles ne fassent pas de novices et n’aillent point dans la rue avec leurs habits ; j’en excepte les sƓurs de charitĂ©, je les autorise mĂȘme Ă  Ă©tablir des noviciats pour s’y recruter.

«Il y a donc deux prĂ©cautions Ă  prendre pour ces reli­gieuses ; pour la premiĂšre de les connaĂźtre et de les bien surveiller pour s’assurer qu’elles ne sont point dirigĂ©es par des prĂȘtres qui ne sont pas dans la communion de leur Ă©vĂȘque, car toute sociĂ©tĂ© qui s’Ă©carterait de cette voie doit ĂȘtre frappĂ©e impitoyablement, elle est dans le chemin du crime; elle est dans les mains des scĂ©lĂ©rats, et il y a tout Ă  craindre de la part de filles mal conduites. La seconde est de veiller Ă  ce qu’elles ne fassent pas de novices et cela a quelques difficultĂ©s. Je vois, par exemple, que les religieuses de la MisĂ©ricorde, rue de Lachaise n° 529, forment des Ă©lĂšves. Com­ment distinguer une Ă©lĂšve d’une novice ?

« Mon intention est qu’on assure : 1° Que les Ă©lĂšves ne puissent porter un habit religieux et soient vĂȘtues d’un habit ordinaire. 2° Qu’elles ne puissent pas avoir au-delĂ  de dix-huit ans. Toutes celles donc qui auraient plus de dix-huit ans doivent ĂȘtre renvoyĂ©es de ces maisons. Mon intention est qu’on les prĂ©vienne de sortir sous six mois, sous peine de voir la maison fermĂ©e et l’Ă©tablissement dispersĂ©.

 

« Napoléon »

 

 

A M. TALLEYRAND

TrĂȘves, 15 VendĂ©miaire an XII (7 octobre 1804).

 

«Je dĂ©sire que vous Ă©criviez en Espagne pour faire con­naĂźtre que je verrais avec peine le rĂ©tablissement des Jé­suites ; que je ne le souffrirai jamais en France, ni dans la rĂ©publique italienne ; que j’ai lieu de penser, d’aprĂšs la na­ture de nos relations, que l’Espagne restera ferme dans les mĂȘmes principes, mais que je dĂ©sire en avoir l’assurance. Ecrivez la mĂȘme chose Ă  la reine d’Etrurie.

 

« Napoléon »

 

 

AU CARDINAL FESCH Munich, 7 janvier 1806.

 

«Le pape m’a Ă©crit, en date du 13 novembre, la lettre la (p.375) plus ridicule, la plus insensĂ©e : ces gens me croyaient mort. J’ai occupĂ© la place d’AncĂŽne parce que, malgrĂ© vos repré­sentations, on n’avait rien lait pour la dĂ©fendre et que d’ail­leurs on est si mal organisĂ©, que quoi qu’on eĂ»t fait, on au­rait Ă©tĂ© hors d’Ă©tat de la dĂ©fendre contre personne. Faites bien connaĂźtre que je ne souffrirai plus tant de railleries ; que je ne veux point Ă  Rome de ministre de Russie ni de Sardaigne. Mon intention est de vous rappeler et de vous remplacer par un sĂ©culier.

«Puisque ces imbĂ©ciles ne trouvent pas d’inconvĂ©nient Ă  ce qu’une protestante puisse occuper le trĂŽne de France, je leur enverrai un ambassadeur protestant. Dites Ă  Consalvi1 que s’il aime sa patrie, il faut qu’il quitte le ministĂšre ou qu’il fasse ce que je demande ; que je suis religieux, mais ne suis point cagot ; que Constant! sĂ©para le civil du militaire et que je puis aussi nommer un sĂ©nateur pour commander en mon nom dans Rome. Il leur convient bien de parler de reli­gion, eux qui ont admis les Russes et qui ont rejetĂ© Malte et qui veulent renvoyer mon ministre. Ce sont eux qui pros­tituent la religion. Dites Ă  Consalvi, dites mĂȘme au pape que puisqu’il veut chasser mon ministre de Rome, je pour­rai bien aller l’y rĂ©tablir.

« On ne pourra donc rien faire de ces hommes-lĂ  que par la force? Ils laissent pĂ©rir la religion en Allemagne, ne vou­lant rien terminer par le Concordat, ils la laissent pĂ©rir en BaviĂšre, en Italie, ils deviennent la risĂ©e des cours et des peuples. Ils croyaient donc que les Russes, les Anglais, les Napolitains auraient respectĂ© la neutralitĂ© du pape ? Pour le Pape je suis Charlemagne parce que comme Charlema-gne je rĂ©unis la couronne de France Ă  celle des Lombards, et que mon empire confine avec l’Orient. J’entends donc qu’on rĂšgle avec moi sa conduite sur ce point de vue. Je ne changerai rien aux apparences si l’on se conduit bien ; autrement, je rĂ©duirai le Pape Ă  ĂȘtre Ă©vĂȘque de Rome… Il n’y a rien en vĂ©ritĂ© d’aussi dĂ©raisonnable que la cour de Rome.

 

« Napoléon »

 

 

A SA SAINTETE LE PAPE Paris, 13 février 1806.

 

« …Toute l’Italie sera soumise sous ma loi. Je ne toucherai rien Ă  l’indĂ©pendance du Saint-SiĂšge ; je lui ferai mĂȘme

  1. I,e cardinal Consalvi, secrĂ©taire d’Etat du Pape.

 

(p.376) payer les dĂ©penses que lui occasionneraient les mouvements de mon armĂ©e, mais nos conditions doivent ĂȘtre que Votre SaintetĂ© aura pour moi, dans le temporel, les mĂȘmes Ă©gards que je lui porterai pour le spirituel et qu’elle cessera des mĂ©nagements inutiles envers des hĂ©rĂ©tiques ennemis de l’Eglise et envers des puissances qui ne peuvent lui faire aucun bien. Votre SaintetĂ© est souveraine dans Rome, mais j’en suis l’Empereur. Tous mes ennemis doivent ĂȘtre les siens. Il n’est donc pas convenable qu’aucun agent du roi de Sardaigne, aucun Anglais, aucun Russe ou SuĂ©dois rĂ©side Ă  Rome ou dans vos Etats, ni qu’aucun bĂątiment appartenant Ă  ces puissances entre dans vos ports…

 

« Napoléon »

 

DECISION

 

En réponse à un rapport qui commençait ainsi :

« Sire, plusieurs Ă©vĂȘques de l’Empire m’ont adressĂ© des reprĂ©sentations sur la maniĂšre peu dĂ©cente avec laquelle on chĂŽme dans certaines communes les fĂȘtes consacrĂ©es par le Concordat… »

 

Osterode, 5 mars 1807.

 

« II est contraire au droit divin d’empĂȘcher l’homme qui a des besoins, le dimanche comme les autres jours de la semaine, de travailler le dimanche pour gagner son pain.

« D’ailleurs, le dĂ©faut du peuple en France n’est pas de trop travailler. La police et le gouvernement n’ont donc rien Ă  faire lĂ -dessus.

« Dieu a fait aux hommes une obligation de travail, puis­qu’il n’a permis qu’aucun des fruits de la terre leur fĂ»t accordĂ© sans travail. Il a voulu qu’ils travaillassent chaque jour, puisqu’il leur a donnĂ© des besoins qui renaissent tous les jours. Il faut distinguer, dans ce qui est prescrit pari le clergĂ©, les lois vĂ©ritablement religieuses et les obligations qui n’ont Ă©tĂ© imaginĂ©es que dans la vue d’Ă©tendre–l’auto­ritĂ© des ministres du culte.

« La loi religieuse veut que les catholiques aillent tous les dimanches Ă  la messe, et le clergĂ©, pour Ă©tendre son auto­ritĂ©, a voulu qu’aucun chrĂ©tien ne pĂ»t, sans sa permission, travailler le dimanche. Cette permission, il l’accordait ou la refusait Ă  son grĂ© pour constater son pouvoir, et l’on sait que, dans beaucoup de pays, on l’obtenait avec de l’argent.

(p.381) Encore une fois, ces pratiques étaient superstitieuses et plus faites pour nuire à la véritable religion que pour la servir.

« N’est-ce pas Bossuet qui disait : « Mangez un bƓuf et soyez chrĂ©tien ? » L’observance du maigre le vendredi et celle du repos le jour du dimanche ne sont que des rĂšgles trĂšs secondaires et trĂšs insignifiantes. Ce qui touche essen­tiellement aux commandements de l’Eglise c’est de ne pas nuire Ă  l’ordre social, c’est de ne pas faire mal Ă  son pro­chain, c’est de ne pas abuser de la libertĂ©. Il ne faut pas raisonner mais se moquer des prĂȘtres qui demandent de tels rĂšglements.

«Puisqu’on invoque l’AutoritĂ© sur cette matiĂšre, il faut donc qu’elle soit compĂ©tente. Je suis l’autoritĂ© et je donne Ă  mes peuples, et pour toujours, la permission de ne point interrompre leur travail.

« Si je devais me mĂȘler de ces objets, je serais plutĂŽt dis­posĂ© Ă  ordonner que le dimanche, passĂ© l’heure des offices, les boutiques fussent ouvertes, et tous les ouvriers rendus Ă  leur travail.

 

« Napoléon »

 

Luc De Vos, Les quatre jours de Waterloo, 15-18 juin 1815, éd. Versant Sud,  2002

 

(p.50) (
) L’absorption des États pontificaux aboutit en 1811 Ă  l’excommunication de l’Empereur. Ce faisant, il dressait contre lui la France rurale encore majoritairement catholique.

 

(Pierre Birnbaum / L’aigle et la synagogue, NapolĂ©on, les Juifs et l’Etat)

(Général Bertrand, Cahiers de Sainte-HélÚne)

(Napoléon: propos antisémite à Sainte-HélÚne) 

1.5 Napoléon et les Juifs: son antisémitisme avéré

Fait curieusement « oublié » par nos professeurs d’histoire, NapolĂ©on Ă©tait bien un antisĂ©mite.

Il fut bien le modĂšle de Hitler.

 NAPOLEON, un dictateur antisémite

 

 PLAN

 0 INTRODUCTION

 1 Etude de Pierre Birnbaum : Napoléon et les Juifs

 2 Autres études

in : Béatrice Philippe, Roger Caratini Etre Juif dans la société française du Moyen Age à nos jours, éd. Complexe, 1997

in : Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 3 Analyses diverses

dont celle du Rabin Ken SPIRO

 

0 INTRODUCTION

 

0.1 Esquirol  – Sujet: Re: Le statut des Juifs de NapolĂ©on Ier Ă  NapolĂ©on III   

La vĂ©ritĂ© historique ne va pas surgir d’un savant dosage de mythe napolĂ©onien et de lĂ©gende noire. Il faut au contraire se dĂ©barrasser de ces deux visions partisanes pour pouvoir s’approcher de cette vĂ©ritĂ©.

 (in : FORUM des Amis du Patrimoine napoléonien, Mar 29 Jan 2008)

 

 0.2 Claude Ribbe, Le crime de Napoléon, éd. Privé 2005

 (p.55) Aucun doute, donc : NapolĂ©on, au moment oĂč il s’empare du pouvoir, est bien un esclavagiste convaincu. Mais il est Ă©galement raciste. Raciste jus­qu’Ă  l’aliĂ©nation. On connaĂźt sa haine des juifs, que la RĂ©volution vient tout juste d’Ă©manciper. À leur propos, le modĂšle de Hitler n’hĂ©site pas Ă  dĂ©clarer que c’est « une nation Ă  part, dont la secte ne se mĂȘle Ă  aucune autre », une « race qui semble avoir Ă©tĂ© seule exemptĂ©e de la rĂ©demption ». Il trĂ©pigne: « Le mal que font les juifs ne vient pas des indi­vidus, mais de la constitution mĂȘme de ce peuple. Ce sont des chenilles, des sauterelles qui ravagent la France !1 » II explique clairement sa politique judĂ©ophobe (p.56) Ă  son frĂšre JĂ©rĂŽme : « J’ai entrepris l’Ɠuvre de corriger les juifs, mais je n’ai pas cherchĂ© Ă  en attirer de nouveaux dans mes États. Loin de lĂ , j’ai Ă©vitĂ© de faire rien de ce qui peut montrer de l’estime aux plus misĂ©rables des hommes. »

Voulant « porter remĂšde au mal auquel beaucoup d’entre eux se livrent », NapolĂ©on multiplie en effet les mesures discriminatoires Ă  l’encontre des juifs, n’hĂ©sitant pas Ă  effacer les dettes dont ils sont crĂ©an­ciers ou Ă  les Ă©carter du commerce pour les ruiner et mĂȘme Ă  leur interdire tout ou partie du territoire. AntisĂ©mite notoire, comme Voltaire, NapolĂ©on est naturellement aussi un violent nĂ©grophobe. Car l’un ne va jamais sans l’autre.

 1 Propos tenus devant Mathieu-Louis MolĂ© le 7 mai 1806 et citĂ©s notamment par Hubert de Noailles dans Le Comte MolĂ©, sa vie, ses mĂ©moires, Paris, 1922-1930. Sur l’antisĂ©mitisme de NapolĂ©on, voir aussi Philippe Bourdrel, Histoire des juifs de France, Paris, 1974.

  

1 Extraits de :

Pierre Birnbaum, L’Aigle et la Synagogue, NapolĂ©on, les Juifs et l’Etat, Ă©d. Fayard 2007 (Ă  lire absolument)

 

 

(p.8) / Lors de la commĂ©moration de la crĂ©ation du Grand SanhĂ©drin 200 ans auparavant,/ Jean Kahn /prĂ©sident du Consistoire central français / prend la parole en Ă©voquant la « dĂ©fiance », ou encore la « mĂ©fiance » de NapolĂ©on Ă  l’Ă©gard des Juifs qui reprĂ©sentaient « un dĂ©fi, celui de la complexitĂ© face Ă  la simplicitĂ© des casernes ». MalgrĂ© les « dĂ©crets populistes » qui annulent les dettes ou instituent une patente pour les seuls Juifs, il estime que le SanhĂ©drin a facilitĂ© « l’Ă©panouissement du judaĂŻsme français moderne » ; Ă  ses yeux, par son antique devise,- « Religion et patrie » -, le Consistoire crĂ©Ă© par NapolĂ©on a rendu possibles « la pĂ©rennitĂ© du judaĂŻsme ainsi qu’une citoyennetĂ© pleinement assumĂ©e ». De cette maniĂšre Ă©quilibrĂ©e, le prĂ©sident du Consistoire cen­tral considĂšre que les Juifs ont rĂ©ussi, dans ce cadre, Ă  « marquer leur volontĂ© d’intĂ©gration sans renoncer Ă  une once de leur identitĂ© ‘ ».

Le ton laudateur de Jean Kahn ne saurait masquer une certaine rĂ©serve qui s’exprime ici, de maniĂšre mesurĂ©e, publiquement, en prĂ©sence des hauts reprĂ©sentants de l’État. À vrai dire, dans des notes prĂ©paratoires Ă  son discours, le prĂ©sident du Consistoire central, institution autrefois bĂątie par l’Empereur, Ă©crivait mĂȘme : « Nous ne commĂ©morons pas aujourd’hui un SanhĂ©drin qui a voulu rabaisser les Juifs et les obliger Ă  se renier », avant d’Ă©voquer les aspects positifs de ce « statut » des Juifs qui a donnĂ© naissance aux consistoires, lesquels ont favorisĂ© l’Ă©panouisse­ment du judaĂŻsme français quoiqu’il n’ait pas su, par exemple, « recevoir les Juifs de l’Est avec le cƓur qu’il fallait2 ». Ces considĂ©rations plus acerbes ont disparu de son discours officiel lors de la commĂ©moration. Elles se sont pourtant exprimĂ©es, ouvertement cette fois, dans son allocu­tion d’inauguration de l’exposition sur le SanhĂ©drin organisĂ©e quelques jours plus tĂŽt, le 25 fĂ©vrier, par le Consistoire central, dans ses propres locaux, loin des fastes de l’Etat.

 (p.23) Les charges vĂ©hĂ©mentes coexistent ainsi avec des apprĂ©ciations enthousiastes les plus inattendues venant de tous bords. Quelle cacopho­nie ! Quelles divergences radicales dans l’interprĂ©tation du moment napolĂ©onien par les divers porte-parole du judaĂŻsme français ! Le Roi des Juifs se voit frĂ©quemment dĂ©trĂŽnĂ©; rien Ă  voir avec la belle unanimitĂ© des antisĂ©mites cĂ©lĂ©brant le souvenir de l’Empereur. La persistance d’une posture plus que nĂ©gative Ă  l’Ă©gard de NapolĂ©on surprend nĂ©anmoins par son ampleur : il nous faudra l’explorer aussi de maniĂšre systĂ©matique tant elle va Ă  l’encontre des idĂ©es reçues quant Ă  la nature d’un franco-judaĂŻsme assimilationniste, chantre de l’Empereur, de l’Aigle aux ailes protectrices, cĂ©lĂ©brĂ© par tant d’odes dithyrambiques. Elle remet en ques­tion un franco-judaĂŻsme qui instaure une continuitĂ© entre 1791 et 1806, avide d’abandonner toute identitĂ© collective au nom d’une citoyennetĂ© enfin rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e, supposĂ© avoir Ă©tĂ© comblĂ© par les institutions consistoriales, « heureux enfin comme Dieu en France ». Se pencher Ă  nouveau sur la figure de l’Empereur comme sur cet Ă©vĂ©nement clĂ© que constitue le SanhĂ©drin permet, en dĂ©finitive, de relire l’histoire Ă  travers les mĂ©moires juives ou non juives successives et contradictoires, du dĂ©but du XIXc siĂšcle Ă  nos jours.

 

(p.24) L’AFFAIRE ANCHEL

 

Les Juifs sont les seuls, ou presque, Ă  se souvenir de cet aspect parti­culier du moment napolĂ©onien. L’historiographie française demeure, en effet, Ă©trangement silencieuse qui l’Ă©voque, au mieux, au dĂ©tour d’un paragraphe en quelques lignes ou, exceptionnellement, en quelques para­graphes d’une Ă©tonnante banalitĂ©. Le sujet n’intĂ©resse pas, il rebute mĂȘme, comme si planait sur lui une « conjuration du silence 1 ».

 

1 Maximilien Vox, Napoléon, Paris, Le Seuil, 1969, p.99

 

(p.28) Mais si nombre de grands historiens français de tous bords ont eux aussi prĂ©fĂ©rĂ© ignorer ces questions, certains francs-tireurs brisent pour­tant, dĂšs le tournant du siĂšcle dernier, ce quasi-consensus et protestent vigoureusement contre les projets napolĂ©oniens. En 1884, Paul Fauchille, un avocat docteur en droit qui ne se montre guĂšre favorable aux Juifs, considĂšre nĂ©anmoins que, avec le dĂ©cret de mars 1808, « NapolĂ©on frappait les Juifs de flĂ©trissure en les soumettant Ă  des rĂšgles rigoureuses et exceptionnelles. C’Ă©tait de sa part faire un exercice inconstitutionnel du pouvoir lĂ©gislatif et violer ouvertement tous les principes posĂ©s par les lois et les constitutions […]. N’Ă©tait-ce pas, en effet, blesser le principe constitutionnel de l’Ă©galitĂ© des citoyens devant la loi que d’Ă©tablir entre les Français des distinctions basĂ©es sur le culte et sur le domicile 3 ? » En 1899, LĂ©on Kahn se montre tout aussi critique : pour lui, avec le dĂ©cret de mars 1808, « le grand NapolĂ©on venait de violer la loi constitution­nelle, la loi humaine […]. NapolĂ©on, Ăąme subtile et rusĂ©e, cachait sous une apparente bienveillance la perversitĂ© dans le dessein, la cruautĂ© dans le but. Il s’Ă©tait proposĂ© la perte des juifs ; il y porta ses efforts ». Avec le dĂ©cret de 1808, « il souffletait la RĂ©volution Ă  laquelle il devait tout […]. NapolĂ©on s’Ă©tait rabaissĂ© au niveau des rois du moyen Ăąge 4 ». Au tour nant du siĂšcle, Albert Lemoine n’y va pas, lui non plus, par quatre che­mins :

 

 1 Robert Byrnes, Antisemitism in Modern France : the Prologue to the Dreyfus Affair, New Jersey, Rutgers University Press, 1950 ; Robert Paxton, La France de Vichy, Paris, Le Seuil, 1973.

2 La quasi-totalitĂ© des trĂšs nombreuses biographies anglo-saxonnes de NapolĂ©on ne consacre pratiquement pas une ligne Ă  ce thĂšme. MĂȘme rĂ©cemment, Steven Englund ignore purement cette question : NapolĂ©on. A Political Life, New York, Scribner, 2004, tout comme Alistair Horne, The Age of NapolĂ©on, New York, Modem Library, 2004 ; Geoffrey Ellis, Napoleon, Londres, Longman, 1997 ; Martyn Lyons, Napoleon Bonaparte and the Legacy of French Revolution, New York, St Martin’s Press, 1994 ; Alan Scham, Napoleon Bonaparte, New York, Harper Collins, 1997, ou encore Robert Asprey, The Rise and Fall qf Napoleon Bonaparte, Londres, Little, Brown and Co., 2001, et J.M. Thompson, Napoleon Bonaparte, Oxford, Blackwwell, 1988. Susan Conner consacre dans son livre deux paragraphes Ă  ce thĂšme en considĂ©rant simplement que, avec les dĂ©crets de mars 1808, NapolĂ©on confirme « son souhait de traiter de maniĂšre humaine et Ă©qui­table des Juifs de France » (The Age of NapolĂ©on, Westport, Greenwood Press, 2004, p. 40).

3 Paul Fauchille, La Question juive en France sous le Premier Empire, Paris, A. Rousseau, 1884, pp. 61 et 64.

4 LĂ©on Kahn, Les Juifs de Paris pendant la RĂ©volution, Paris, Paul Ollendorf Ă©d., 1899, pp. 325, 327, 337 et 349.

 

 

(p.29) « le dĂ©cret de 17 mars 1808 divise la nation française en deux classes : le peuple juif et le peuple non juif; celui-ci, non pas libre car personne ne l’est alors, mais possĂ©dant la plĂ©nitude de ses droits civils ; celui-lĂ  frappĂ© d’une suspicion permanente de friponnerie et soumis aux inĂ©galitĂ©s les plus humiliantes […]. NapolĂ©on a fait contre les Juifs, que la Constituante avait Ă©mancipĂ©, une contre-rĂ©volution. Par ses lois d’ex­ception, il a fait revivre pour eux l’ancien droit ». Une telle dĂ©noncia­tion, aussi explicite, semble rarissime1. Peu aprĂšs, Philippe Sagnac, le spĂ©cialiste de la RĂ©volution française si attachĂ© au libĂ©ralisme, publie plusieurs articles savants et prudents sur ce thĂšme, qui feront rĂ©fĂ©rence2. Au mĂȘme moment, un Ernest Lavisse, le chantre de la RĂ©publique, Ă©loignĂ© du catholicisme tout comme du marxisme, fait paraĂźtre sous sa direction plusieurs ouvrages qui abordent au contraire sans dĂ©tour ces aspects de l’histoire nationale. Dans l’un d’entre eux, Ă  travers une des­cription argumentĂ©e et prĂ©cise des Ă©vĂ©nements, on note que NapolĂ©on «rĂ©solut d’Ă©touffer l’esprit particulariste [des Juifs], de les forcer de renoncer aux avantages et aux contraintes de leur religion » en crĂ©ant un systĂšme consistorial qui les rattache Ă  l’État3 ; dans un autre, rĂ©digĂ© par G. Pariset, plus d’une dizaine de pages sont consacrĂ©es Ă  la RĂ©volution française, Ă  NapolĂ©on et les Juifs. AprĂšs avoir exposĂ© de maniĂšre prĂ©cise les mesures dĂ©cidĂ©es par l’Empereur Ă  la fin du SanhĂ©drin, l’auteur estime simplement :

« les IsraĂ©lites Ă©taient donc placĂ©s sous un rĂ©gime d’exception […]. C’est ainsi que NapolĂ©on accomplit son coup d’État dans la question juive […]. Au lieu de traiter la maladie, il ordonna d’assommer le malade […]. Ce ne fut pas seulement le Code civil qui fut violĂ© par le dĂ©cret : les principes fonda­mentaux de la constitution furent brutalement foulĂ©s par cette suspension de l’Ă©galitĂ© civile, Ă©tablie par l’acte d’Ă©mancipation de 1791. La plupart des citoyens français d’origine juive furent privĂ©s, pour une pĂ©riode de dix ans,

 

 

  1. Albert Lemoine, NapolĂ©on et les Juifs, Paris, Fayard, 1900, pp. 325 et 381. Voir aussi l’ouvrage d’EugĂšne Sraer, Les Juifs de France et l’Ă©galitĂ© des droits civiques, Paris, Charles Petit, 1933. L’auteur Ă©crit, par exemple : « il paraĂźt inique que le pouvoir sĂ©visse contre toute une classe de citoyens en raison des abus commis par certains de ses membres » (p. 65).
  2. Philippe Sagnac, « Les Juifs et NapolĂ©on (1806-1808) », Revue d’histoire moderne et contempo­raine, janvier-fĂ©vrier 1901.
  3. Ernest Lavisse et Pombaud (dir.), Histoire gĂ©nĂ©rale du rf siĂšcle Ă  nos jours, 1896-1905, t. 9, p. 421. Dans un manuel scolaire destinĂ© aux classes du certificat d’Ă©tudes, Lavisse Ă©crit par ailleurs : « NapolĂ©on supprima toute libertĂ© […] le pouvoir absolu fut k cause de sa perte et de nos malheurs », Livret d’histoire de France, Paris, A. Colin, 1894, p. 39.

 

 

(p.30) de la libertĂ© de choisir leurs professions, de la libertĂ© de se dĂ©placer et beau­coup d’entre eux furent mĂȘme dĂ©pouillĂ©s de leurs droits de propriĂ©tĂ© person­nels […]. L’affront moral infligĂ© par le dĂ©cret Ă  un peuple qui venait d’ĂȘtre Ă©mancipĂ© par la RĂ©volution, qui avait perdu beaucoup de ses forces dans la lutte pour la libertĂ© et pas mal de vies humaines dans les entreprises guerriĂšres de NapolĂ©on, fut d’ailleurs ressenti par les Juifs beaucoup plus durement et douloureusement que les pertes matĂ©rielles. Le dĂ©cret du 17 mars passa dans l’histoire sous le nom de “dĂ©cret infĂąme 1” ».

On ne saurait mieux dire les choses, mieux mettre en lumiĂšre le carac­tĂšre dĂ©gradant et inique des mesures napolĂ©oniennes. Ce texte constitue peut-ĂȘtre la premiĂšre condamnation radicale des violences subies par les Juifs Ă  cette Ă©poque, formulĂ©e par des tenants incontestables de l’historio­graphie française la plus lĂ©gitime. Qu’elle s’inscrive dans la dĂ©marche si favorable Ă  la construction d’un ordre rĂ©publicain d’un Ernest Lavisse, qu’elle relĂšve par consĂ©quent des valeurs essentielles du prophĂšte officiel de la IIP RĂ©publique qui se construit difficilement dans un combat contre les dĂ©fenseurs d’un ordre catholique traditionnel, mais aussi contre l’hostilitĂ© Ă©manant d’un mouvement ouvrier d’inspiration socialiste ou marxiste trouvant de nombreux relais sur la scĂšne universitaire, voilĂ  un constat, aujourd’hui encore, de premiĂšre importance. Reste que ce grand instituteur de la RĂ©publique a quelque peu Ă©chouĂ© dans son entre­prise puisque son point de vue parvient Ă  peine Ă  se faire entendre parmi les grands tĂ©nors de l’historiographie inspirĂ©s frĂ©quemment par un Ă©conomisme sommaire d’inspiration souvent marxiste, qui les Ă©loigne des questions culturelles et les incite mĂȘme parfois Ă  faire leurs des points de vue trĂšs hostiles aux Juifs. Reste aussi que ces rares audacieux qui ne mĂąchent pas leurs mots et dĂ©noncent vivement les dĂ©cisions de l’Empe­reur ne paraissent guĂšre entendus et demeurent relĂ©guĂ©s Ă  la pĂ©riphĂ©rie de l’historiographie.

 

 

L’affaire Anchel

 

Un dĂ©tour par l’affaire Robert Anchel s’impose. Issu des milieux juifs de Metz et rattachĂ© par sa famille tant Ă  des rabbins qu’Ă  des savants comme les frĂšres Darmesteter, profondĂ©ment intĂ©grĂ© Ă©galement, par ses deux Ă©pouses successives, aux milieux juifs, Robert Anchel devient Ă©lĂšve

 

  1. G. Pariset, Le Consulat et l’Empire, dans Ernest Lavisse (dir.), Histoire de la France contemporaine depuis la RĂ©volution jusqu’Ă  la paix de 1919, Paris, Hachette, 1921, pp. 300-303.

 

(p.31) de l’Ecole des chartes avant de rejoindre, plus tard, les Archives natio­nales. En 1928, il soutient Ă  la Sorbonne une thĂšse de doctorat intitulĂ©e « NapolĂ©on et les juifs. Essai sur les rapports de l’État français et du culte israĂ©lite de 1800 Ă  1815 ». Pour la premiĂšre fois, ce sujet se trouve traitĂ© de maniĂšre quasi exhaustive dans le cadre solennel d’une thĂšse prĂ©sentĂ©e devant un jury oĂč siĂšge Albert Mathiez, son directeur de thĂšse. Pour David Feuerweker, l’un des meilleurs spĂ©cialistes contemporains de cette question, ce travail « peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une des plus impor­tantes contributions Ă  l’histoire des Juifs de France dans les vingt-cinq derniĂšres annĂ©es ‘ ». Pourtant les choses vont mal se passer : l’impĂ©trant n’obtient, Ă  la quasi-unanimitĂ©, qu’une pĂąle mention honorable qui lui barre dĂ©finitivement la route vers les rares emplois de professeur d’uni­versitĂ©. Anchel doit faire face Ă  l’une de ces gigantesques colĂšres dont Mathiez se montre si souvent familier. Il est vrai qu’il manque de pru­dence, que son vocabulaire est parfois rude Ă  l’Ă©gard de l’Empereur. Ironiquement, il Ă©crit par exemple : « C’est ainsi que, par un dimanche de printemps, NapolĂ©on et MolĂ© s’entretenaient du Talmud qu’ils n’avaient apparemment lu ni l’un ni l’autre2 » ; Anchel souligne la « mal­veillance » des questions posĂ©es Ă  l’AssemblĂ©e des Notables3, les « idĂ©es prĂ©conçues de MolĂ© qui pose en principe que la Bible a enseignĂ© la haine du prochain4 », il dĂ©nonce les « erreurs » de NapolĂ©on5, sa « con­tradiction singuliĂšre », lui qui « voulait que les Juifs devinssent frĂšres des Français » et qui « ordonne des mesures spĂ©ciales d’exception et d’op­pression 6 » ; il voit dans le rĂšglement organique du culte juif imposĂ© au SanhĂ©drin « un acte d’oppression tyrannique contre la libertĂ© de conscience7» et, dans le dĂ©cret de mars 1808, «un grand mĂ©pris du droit, […] un dĂ©cret aussi arbitraire que draconien » instaurant un vĂ©ri­table « rĂ©gime d’oppression8 » qui « heurte les idĂ©es modernes par les atteintes qu’il porte Ă  l’Ă©galitĂ© civique9 ».

 

 

  1. David Feuerweker,  «Robert Anchel  (1880-1951)»,  Revue  des Ă©tudes juives, janvier-dĂ©cembre 1953, p. 58. De mĂȘme, Georges Weil considĂšre qu’Anchel Ă©tait « un historien objectif et scrupuleux », Encyclopedia Judaica, p. 940. Il estime aussi que sa thĂšse a Ă©tĂ© « injustement accueillie par la critique universitaire », « Les Juifs d’Alsace, cent ans d’historiographie », Revue des Ă©tudes juives, CXXXIX, janvier-septembre 1980, p. 103.
  2. Robert Anchel, Napoléon et les Juifs, op. cit., p. 93. ; 3. Ibid., p. 169. Voir aussi p. 181. ; 4.  Ibid., p. 183.; 5.  Ibid., p. 188.; 6.   Ibid., p. 213.; 7.   Ibid., p. 238.; 8.  Ibid., p. 280 et chap. 9. ; 9. Ibid., p. 351.

 

(p.32) Afin de dĂ©monter l’argumentation solidement construite d’Anchel, Mathiez s’appuie sur les travaux de Philippe Sagnac, le successeur d’Aulard Ă  la Sorbonnel, alors titulaire de la chaire d’histoire de la RĂ©volution française auquel il vient de succĂ©der briĂšvement, un Sagnac issu d’une autre tradition intellectuelle que la sienne et qui a travaillĂ© autrefois sous la direction d’un Ernest Lavisse incarnant les valeurs rĂ©publicaines. (
) À vrai dire, l’analyse de Sagnac, tout Ă  fait exceptionnelle chez un historien non juif, peut satisfaire plus aisĂ©ment Mathiez car, tout libĂ©ral qu’il soit, ce dernier ne cesse de justifier la politique de NapolĂ©on, qui trouve grĂące Ă  ses yeux. Si Sagnac souligne, contrairement Ă  Mathiez, la rupture entre la Constituante et NapolĂ©on en Ă©crivant que NapolĂ©on « n’hĂ©site pas Ă  placer les IsraĂ©lites dans une classe d’exception et Ă  dĂ©truire ainsi les effets du grand dĂ©cret de l’AssemblĂ©e constituante3 », il adopte nĂ©anmoins, sans y prendre garde, un vocabulaire particuliĂšrement sĂ©vĂšre Ă  l’Ă©gard des Juifs que l’on trouve davantage sous la plume de leurs adversaires ou mĂȘme sous celle de… l’Empereur. À ses yeux, les Juifs pratiquent l’usure en Alsace avec « ĂąpretĂ© et insolence », les jeunes israĂ©lites se dirigent vers la banque et le commerce « oĂč les porte leur penchant hĂ©rĂ©ditaire » ; pour lui, comme une « bande » de 20 000 Juifs exploite l’Alsace, on comprend que NapolĂ©on ait voulu rassurer les chrĂ©tiens « victimes de la rapine juive4 ».

 

 

(
) 4. Philippe Sagnac, « Les Juifs et NapolĂ©on (1806-1808) », op. cit., pp. 461, 463, 466 et 475. Notons que si Mathiez passe sous silence le rĂ©tablissement de l’esclavage des Noirs des colonies, Sagnac considĂšre que leur rĂ©volte peut ĂȘtre assimilĂ©e Ă … la contre-rĂ©volution ! Voir Yves Benot, La RĂ©volution française et la fin des colonies, op. cit., p. 212.

 

 

(p.36)  La conclusion s’impose d’elle-mĂȘme : Anchel ne peut devenir un vĂ©ritable historien, car il n’a pas su « s’extĂ©rioriser ». Vient enfin le coup de grĂące, repris Ă  l’identique dans le rapport Ă©crit comme dans le texte publiĂ© par les Annales historiques de la RĂ©volution française : « M. Anchel a sans doute une excuse. Il appartient Ă  la race des persĂ©cutĂ©s. Il a cru faire Ɠuvre pie en s’instituant non seulement leur historien mais leur vengeur2. » On se frotte les yeux, on se demande quelle mouche a piquĂ© Mathiez, le grand historien de la RĂ©volution française, le chantre de Robespierre qui vient juste de quitter le Parti communiste. A-t-il jamais dans son Ɠuvre comme dans ses divers articles utilisĂ© l’expression de « race » qui jure avec ses interprĂ©tations en termes de classes, expression lourdement chargĂ©e de sens durant cet entre-deux guerres oĂč s’exacerbent, en France, les prĂ©jugĂ©s antisĂ©mites et les actes xĂ©nophobes et qu’il semble ĂȘtre le seul, parmi tous les historiens de cette Ă©poque, Ă  utiliser, du moins une fois, en cette occasion prĂ©cise ?

 

 

  1. Albert Mathiez, « Robert Anchel, “NapolĂ©on et les Juifs” », op. cit., pp. 377, 379, 381, 383 et 384. P. Leuilliot approuve les critiques de Mathiez. Voir « Quelques textes en marge d’une thĂšse : l’usure judaĂŻque sous l’Empire et la Restauration », Annales historiques de la RĂ©volution française, 1930, t. 7, pp. 231-250.
  2. Ibid., pp. 381-382.
  3. A. Aulard, La Révolution française, janv.-décembre 1928, pp. 269-270. La « méthode histo­rique, écrit-il, semble appliquée avec le soin le plus heureux », (p. 268).
  4. Edouard Driault, « NapolĂ©on et les Juifs », Revue historique, mai-aoĂ»t 1928, p. 284 et 296. L’auteur considĂšre, par exemple, que le rĂ©gime imposĂ© par NapolĂ©on aux Juifs ne constitue pas un « rĂ©gime d’oppression », comme le pense Anchel, mais seulement un « rĂ©gime d’exception » (p. 293). Notons que Driault, dans un court article nĂ©crologique consacrĂ© Ă  Mathiez, Ă©crit : « Dans la rĂ©volution, il ne voyait que Robespierre […] il ne nous pardonnait pas d’avoir obtenu du gouvernement de la RĂ©publique la commĂ©moration solennelle du centenaire de la mort de NapolĂ©on. ConsĂ©quence : il y vit une manifestation bonapartiste du fascisme avant la lettre. Il ne s’en tint pas Ă  cette intransigeance et, par intervalles, il vit quelque chose de la pensĂ©e de Robespierre dans les rĂ©alisations de NapolĂ©on », Revue des Ă©tudes napolĂ©oniennes, mai 1932, p. 319.

 

 

(p.40) En 1968, dans son NapolĂ©on, il consacre quelques pages au dĂ©roulement de l’AssemblĂ©e des notables et du Sanhé­drin, examine de maniĂšre prĂ©cise le dĂ©cret de 1808, sans aucun autre commentaire que le suivant : « II n’est pas douteux que, par ces textes, NapolĂ©on ait hĂątĂ© l’Ă©mancipation et l’assimilation des Juifs. Mais il pou­vait se croire dĂ©sormais le chef de la religion juive comme il pensait l’ĂȘtre des Églises protestantes et catholiques3. »

 

 

  1. Jacques Godechot, « Les Juifs de Nancy de 1789 Ă  1795 », Revue des Ă©tudes juives, LXXXV, 1928. Voir le compte rendu qu’en donne Albert Mathiez dans Annales historiques de la RĂ©volution française, 1929, t. 6, pp. 306-308.
  2. Jacques Godechot, Les Institutions de la France sous la RĂ©volution et l’Empire, Paris, PUF, 1951, pp. 627 et 632-633. Il reprend les mĂȘmes termes – « caractĂšre discriminatoire et parfois vexatoire » — dans son livre L’Europe et l’AmĂ©rique Ă  l’Ă©poque napolĂ©onienne, Paris, PUF, 1967, p. 91.
  3. Jacques Godechot, Napoléon, Paris, Albin Michel, 1968, pp. 180-181.

 

 

(p.47) Le 28 janvier 1806, NapolĂ©on reçoit les plaintes des « chrĂ©tiens d’Alsace » contre les agissements des Juifs, point de dĂ©part qui l’incite Ă  prendre des mesures exceptionnelles contres les « corbeaux », contre « l’hydre » qui pourrait « rĂ©pandre son venin destructeur sur le sol de la fertile Alsace. »

 

(p.48) Le 19 fĂ©vrier 1806, un dĂ©cret prĂ©cise que « la fĂȘte de saint NapolĂ©on et celle du rĂ©tablissement de la religion catholique seront cĂ©lĂ©brĂ©es, dans toute l’étendue de l’Empire, le 15 aoĂ»t de chaque annĂ©e, jour de l’Assomption et Ă©poque de la conclusion du Concordat » ; (
).

 

(p.49) Le 17 mars 1807 sont signĂ©s par l’Empereur les trois dĂ©crets, dont le dĂ©cret « infĂąme », qui reprĂ©sentent une formidable atteinte Ă  la simple citoyennetĂ© des Juifs.

 

(p.50) DĂ©claration de NapolĂ©on au Conseil d’Etat (16/08/1800) : « Ma politique est de gouverner les hommes comme le grand nombre veut l’ĂȘtre. C’est lĂ , je crois, la maniĂšre de reconnaĂźtre la souverainetĂ© du peuple. C’est en me faisant catholique que j’ai gagnĂ© la guerre en VendĂ©e, en me faisant musulman que je me suis Ă©tabli en Egypte, en me faisant ultramontain que j’ai gagnĂ© les esprits en Italie. Si ! je gouvernais un peuple juif, je rĂ©tablirais le temple de Salomon. »

 

(p.51) « Une foi, une loi, un roi », tel Ă©tait le mot d’ordre qui justifiait autre­fois le combat contre les protestants ainsi que la rĂ©vocation de l’Ă©dit de Nantes4. La RĂ©vocation qui marque dramatiquement le refus de l’Autre en tant que protestant se produit en 1685, la mĂȘme annĂ©e, curieusement, oĂč se trouve promulguĂ©e l’ordonnance royale qui sera connue sous le

 

 

  1. Barry O’Meara, NapolĂ©on dans l’exil, Paris, Fondation NapolĂ©on, 1993, t. 1, p. 187. Voir Didier Le Gall, NapolĂ©on et le MĂ©morial de Sainte-HĂ©lĂšne. Analyse d’un discours, Paris, KimĂ©, 2003, p. 73.
  2. Henri-Gratien Bertrand, Cahiers de Saint-HélÚne, janvier-mai 1821, vol. 3, Paris, Albin Michel, 1959, p. 105. Sur ce point, Antoine Casanova, Napoléon et la pensée de son temps, op. cit., chap. 1.
  3. Rodney Dean, L’Eglise constitutionnelle, NapolĂ©on et le Concordat de 1801, Paris, R.J. Rodney, 2004, p. 711. Curieusement, l’auteur ajoute : « L’accord avec les protestants rendait impossible les guerres de religion ; l’Édit de Nantes et sa rĂ©vocation Ă©taient tacitement effacĂ©s. Celui avec les juifs montrait l’esprit tolĂ©rant et Ă©clairĂ© du nouveau rĂ©gime », p. 711.
  4. Elisabeth Labrousse, Une foi, une loi, un roi ? La RĂ©vocation de l’Ă©dit de Nantes, Paris, GenĂšve, Labor et FidĂšs, 1985.

 

 

(p.52) nom de Code noir. Or ce texte, qui rĂ©git la vie des esclaves des planta­tions des Ăźles avec une violence telle qu’elle la transforme en un calvaire, qui nie radicalement l’identitĂ© des Noirs lesquels nĂ©anmoins « seront baptisĂ©s et instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine » (art. 2), ce texte donc, document destinĂ© Ă  organiser minutieusement l’esclavage des Noirs, dĂ©clare, dans son article premier, de maniĂšre incongrue et surrĂ©aliste : « Voulons et entendons que l’Ă©dit du feu roi de glorieuse mĂ©moire notre trĂšs honorĂ© seigneur et pĂšre, du 23 avril 1615, soit exĂ©cutĂ© dans nos Ăźles. Ce faisant, enjoignons Ă  tous nos offi­ciers de chasser hors de nos Ăźles tous les juifs qui y ont Ă©tabli leur rĂ©si­dence, auxquels, comme aux ennemis dĂ©clarĂ©s du nom chrĂ©tien, nous commandons d’en sortir dans trois mois Ă  peine de confiscation de corps et de bien1.» Les Ăźles tout comme la mĂ©tropole ne doivent ainsi connaĂźtre qu’une foi, une loi, un roi : si les esclaves noirs, tenus dans l’esclavage le plus rigoureux, peuvent nĂ©anmoins devenir catholiques Ă  l’image de leurs maĂźtres, les Juifs quant Ă  eux s’en trouvent purement et simplement chassĂ©s.

 

(p.60) PassĂ© le temps du culte de la Raison et de la dĂ©christianisation qui voit toutes les religions combattues et dĂ©lĂ©gitimĂ©es, les Ă©glises de mĂȘme que les temples et les synagogues Ă©tant souvent vandalisĂ©s ou occupĂ©s, par exemple, par les armĂ©es, une fois la Terreur abolie, c’est, sans aucun doute, le Concordat qui reprĂ©sente l’Ă©tape cruciale durant laquelle se trouve Ă  nouveau abordĂ©e cette question jamais rĂ©solue du catholicisme ou du christianisme comme religion dominante jusqu’au cƓur d’une nation de citoyens dĂ©sormais Ă©gaux. Cette fois, c’en est terminĂ© de la Constitution civile du clergĂ© : l’Église retrouve toute sa place au sein de

la nation ; en revanche, les Juifs en sont de nouveau quasi exclus.

 

(p.62) Le retour en grĂące du catholicisme2 va ainsi de pair avec une critique du judaĂŻsme accusĂ© de conserver ses propres rĂšglements, ceux « sous les­quels il a toujours vĂ©cu », critique qui annule implicitement les acquis de 1791 et l’entrĂ©e des Juifs au sein de l’espace public, impliquant la soumission aux lois communes. Ce regard trĂšs sĂ©vĂšre sur une Ă©mancipa­tion qui n’aurait pas portĂ© ses fruits, dans la mesure Ă©galement oĂč les Juifs demeureraient un « peuple » Ă  l’Ă©cart de leurs concitoyens, prend de plus place, soulignons-le, au moment mĂȘme oĂč, en mai 1802, l’Em-

j-pereur rĂ©tablit l’esclavage qui avait Ă©tĂ© aboli en fĂ©vrier 17943. De nou­veau, la remise en question du sort des Juifs Ă©mancipĂ©s en septembre 1791, qui laisse prĂ©voir les mesures exceptionnelles de mars 1808, correspond Ă  la dramatique dĂ©tĂ©rioration du destin des Noirs

des Ăźles d’AmĂ©rique, soumis au bon vouloir des colons blancs.

 

 

  1. Jean Baubérot soutient, au contraire, que le Concordat constitue la « premiÚre laïcisation », Vers un nouveau pacte laïque, Paris, Le Seuil, 1990, pp. 33 et suivantes.
  2. Carolyn Fick, « The French Revolution in Saint-Domingue », in David Barry Gaspar et David Patrick Geggus (dir.), A Turbulent Time, op. cit. Jean Daniel Piquet, L’Emancipation des Noirs dans la RĂ©volution française (1789-1795), Paris, Karthala, 2002. Yves Benot et Marcel Dori-gny (dir.), RĂ©tablissement de l’esclavage dans les colonies françaises ; ruptures et continuitĂ©s de la politique coloniale française, aux origines d’HaĂŻti, Paris, Maisonneuve et Larose, 2003.

 

 

(p.63) Si les protestants bĂ©nĂ©ficient d’un statut dĂ©finitivement acquis, quoique l’un des leurs ne puisse devenir consul, les Juifs, tout comme les Noirs, voient implicitement s’Ă©crouler la lĂ©gislation rĂ©volutionnaire qui les reconnais­sait comme citoyens Ă©gaux aux autres en droits et privilĂšges. La rĂ©gres­sion napolĂ©onienne dans ces deux domaines est immense. Si le sort des Juifs est infiniment moins cruel puisqu’ils ne retournent pas Ă  l’esclavage, mais simplement Ă  leur condition antĂ©rieure Ă  1789, ils sont dĂ©signĂ©s, comme autrefois, comme un peuple qui, ayant prĂ©servĂ© son identitĂ© et ses lois au sein de la nation, souhaite demeurer Ă  l’Ă©cart en n’ayant que Dieu pour lĂ©gislateur. Ce statut dĂ©rogatoire annonce les mesures excep­tionnelles que l’Empereur va prendre contre eux dĂšs 1806, soit quatre ans plus tard. À tel point qu’en 1802, Ă  l’Ă©gard des Noirs, tout comme, en 1807-1808, vis-Ă -vis des Juifs, on redoute la dĂ©gradation du «sang français » et on limite aussi sĂ©vĂšrement, pour les uns comme pour les autres, la libertĂ© de circulation sur certaines parties du territoire.

Portalis entend respecter l’« Ă©ternitĂ© » du « peuple » juif, autant dire le tenir Ă  l’Ă©cart : on ne prĂ©tend plus le rĂ©gĂ©nĂ©rer, intĂ©grer individuellement ses membres, les Ă©lever Ă  la dignitĂ© d’une Grande Nation qui retrouve ses rĂȘves d’unitĂ© religieuse en s’Ă©loignant des idĂ©aux universalistes de 1789. Le Concordat, pas dĂ©cisif vers l’instauration de cette « monarchie chrĂ©tienne », annonce les mesures discriminatoires prises bientĂŽt Ă  l’Ă©gard des Juifs qui s’entĂȘtent Ă  prĂ©server leurs croyances au sein d’une nation qui, comme autrefois, les a reconnus Ă©gaux Ă  l’instar des autres religions.

 

(p.71) /En 1806,/ en fĂ©vrier, Bonald publie son article « Sur les Juifs », qui exerce une telle influence sur NapolĂ©on que ce dernier en reprend plus tard certaines images. Pour Bonald, « les Juifs ne peuvent pas ĂȘtre, et mĂȘme, quoiqu’on fasse, ne seront jamais citoyens (p.72) sous le christianisme sans devenir chrĂ©tiens. […] Je pense qu’un gouverne­ment qui a l’honneur de commander Ă  des ChrĂ©tiens, et le bonheur de l’ĂȘtre lui-mĂȘme, ne doit pas livrer ses sujets Ă  la domination de sectateurs d’une religion ennemie et sujette du christianisme : les ChrĂ©tiens peu­vent ĂȘtres trompĂ©s par les Juifs, mais ils ne doivent pas ĂȘtres gouvernĂ©s par eux1 ». Remarquons qu’Ă  l’autre extrĂȘme de l’Ă©chiquier politique, l’abbĂ© GrĂ©goire, qui dĂ©fend inlassablement leur cause, n’en est pas moins implicitement d’accord sur ce point avec Bonald et, par consĂ©quent, avec l’Empereur dont il critique pourtant la politique hostile aux Juifs. DĂ©jĂ  en 1787, dans son fameux Essai sur la rĂ©gĂ©nĂ©ration physique, morale et politique des Juifs, GrĂ©goire Ă©crivait : « Lions-les Ă  l’État par l’espĂ©rance de la considĂ©ration publique et le droit d’arriver Ă  tous les offices civils dans les diverses classes de la sociĂ©tĂ©. Une loi fondamentale de quelque pays exclut des charges ceux qui ne sont pas de la religion dominante : cette proposition sĂ©vĂšre est-elle toujours juste ? Nous ne proposons pas d’admettre les Juifs Ă  ĂȘtre procureurs ; on sent pourquoi […] il serait toutefois abusif que, par leur disposition dans la sociĂ©tĂ©, ils puissent influer sur une religion dont ils naissent ennemis dĂ©clarĂ©s2. » En ce dĂ©but de l’annĂ©e 1806, lorsque l’Empereur songe Ă  appliquer aux Juifs des mesures spĂ©cifiques, il s’entretient Ă  Saint-Cloud avec le trĂšs conservateur et catholique MolĂ©. Il a retenu la leçon de Bonald mais Ă©galement peut-ĂȘtre celle de GrĂ©goire : « Je ne prĂ©tends pas, dit-il, dĂ©rober Ă  la malĂ©dic­tion dont elle est frappĂ©e cette race qui semble avoir Ă©tĂ© seule exceptĂ©e de la rĂ©demption, mais je voudrais la mettre hors d’Ă©tat de propager le mal qui ravage l’Alsace et qu’un Juif n’eĂ»t pas deux morales, l’une dans ses rapports avec ses frĂšres, l’autre dans ses rapports avec les ChrĂ©tiens3. » Entre 1787 et 1806, en dĂ©pit des mesures d’Ă©mancipation de 1791, peu de choses ont donc changĂ©. Au dĂ©but de l’annĂ©e 1806, Ă  la suite de la grande discussion au Conseil d’État oĂč se trouvent examinĂ©es les mesures Ă  prendre contre les Juifs, NapolĂ©on, « aprĂšs ĂȘtre revenu de la messe », s’interroge Ă  haute voix devant Mole : « Jusqu’Ă  quel point, lance-t-il, des gouvernements Ă©clairĂ©s et chrĂ©tiens pourraient-ils le [le peuple juif] relever quelque peu de son abaissement4 ? »

 

  1. Louis de Bonald, « Sur les Juifs », Mercure de France, 8 février 1806, pp. 260 et 265.
  2. Abbé Grégoire, Essai sur la régénération physique, morale et politique des juifs, Paris, Flamma­rion, « Champs », 1988, pp. 155-156.
  3. Marquis de Noailles, Le Comte Mole, 1781-1855, Paris, H. Champion, 1922, t. 1, p. 98.
  4. Ibid., t. 1, p. 97.

 

(p.74) Alors que se met en place, au mĂȘme moment, une noblesse d’Empire pourvue de biens, de revenus et de titres glorieux qui, quoique fondĂ©e sur le mĂ©rite et distincte en cela de la noblesse fĂ©odale, symbolise la naissance d’un ordre social proche, par certains aspects, de celui de l’Ancien RĂ©gime, avec ses fiefs, son apparat, ses costumes flamboyants, symboles de puissance sociale, ses chĂąteaux, on mesure mieux la fragilitĂ© de ces notables juifs au statut incertain. Le contraste est sans mesure entre la magnificence du rĂ©gime qui s’installe, ses ors et ses dorures, les diamants et les diadĂšmes, la splendeur des rĂ©cep­tions, des habits ou encore des vaisselles2, et, Ă  l’exception de quelques-uns d’entre eux, leur profonde marginalitĂ© sociale. Une chose est claire : leur destin n’est en rien comparable Ă  celui de cette nouvelle noblesse d’Empire qui fusionne avec l’ancienne aristocratie au moment mĂȘme oĂč leur sort va se jouer. Tout les sĂ©pare de ces « masses de granit » sur lesquelles NapolĂ©on Bonaparte entend construire l’ordre nouveau dont ils se trouvent, de fait, exclus3.

 

  1. Voir le catalogue Napoléon, Bernard Chevallier (dir.), Tennesse, Wonders, 1993, ainsi que le catalogue Napoleone et il su tiempo, Carrara, Sociéta Editrice Buonaparte, 2001.
  2. Jean Tulard, NapolĂ©on et la noblesse d’Empire, Paris, Tallandier, 1979. Natalie Petiteau, Élites et mobilitĂ©s : la noblesse d’Empire au XIXe siĂšcle (1808-1914), Paris, La Boutique de l’Histoire, 1997. Sur les reprĂ©sentations picturales de la noblesse d’Empire, Yveline Cantarel-Besson, « La sociĂ©tĂ© », in Yveline Cantarel-Besson, Claire Constans et Bruno Foucart, NapolĂ©on. Images et Histoire, Paris, Éditions de la RĂ©union des musĂ©es nationaux, 2001.

 

(p.78) le rapport de l’abbĂ© GrĂ©goire, violemment critique Ă  l’encontre des patois (sic) comme marque d’attachement Ă  des identifications rĂ©gionales, ou encore celui de BarĂšre hostile Ă  l’allemand ou Ă  l’italien, Ă  toutes les langues Ă©trangĂšres qui freinent l’intĂ©gration Ă  la nation 1.

 

  1. Michel de Certeau, Dominique Julia, Jacques Revel, Une politique de la langue. La Révolution française et les patois (sic), Paris, Gallimard, 1975

 

 

(p.79) En 1803, Karl Wilhelm Grattenauer, dans son essai intitulĂ© Contre les Juifs, qui connaĂźt un tel succĂšs de vente qu’il provoque Ă  son tour un immense dĂ©bat, apprĂ©hende lui aussi les Juifs comme des Orientaux Ă©trangers, une race vouĂ©e Ă  l’esclavage comme dans l’Egypte ancienne : dans cette logique, leur donner des droits civiques s’apparente Ă  un « blasphĂšme jacobin », Ă  du « sansculottisme ‘ ».

C’est dire Ă  quel point tous ces auteurs rejettent le rĂȘve Ă©mancipateur’ de la RĂ©volution française, incompatible avec la nature fondamentale­ment orientale des Juifs. En France Ă©galement, au mĂȘme moment, la nĂ©gativitĂ© de l’Orient demeure grande en dĂ©pit de rĂȘves de domination de ces contrĂ©es lointaines : pour tous, ou presque, l’Orient c’est le passĂ©, la dĂ©gĂ©nĂ©rescence, la faiblesse. En 1806, le vicomte de Bonald publie, cette fois dans le camp rĂ©actionnaire, son article incendiaire, « Sur les juifs », dans lequel il se rĂ©fĂšre explicitement aux observations d’Herder concernant le caractĂšre asiatique des Juifs et Ă©voque leur « marche insen­sible d’Asie vers l’Europe », instaurant un lien explicite avec ces thĂ©ori­ciens allemands de l’orientalisme juif2. DĂšs la premiĂšre page de ce pamphlet venimeux qui justifie la remise en question des mesures d’Ă©mancipation de septembre 1791, il estime que « ce peuple voyageur, dans sa marche insensible de l’Asie vers l’Europe, a dĂ» s’arrĂȘter d’abord aux contrĂ©es europĂ©ennes plus voisines de l’Orient et des lieux qui ont Ă©tĂ© son berceau3». Que l’on se dĂ©clare courageusement en faveur de leur Ă©mancipation ou, au contraire, que l’on souhaite leur expulsion

 

 

  1. Ibid., chap. 5. Voir aussi Peter Erspamer, The Elusiveness of Tolerance : the «Jewish Question » from Lessing to the Napoleonic Wars, Chapell Hill, University of North Carolina Press, 1997, et Dominique Bourel, « La judĂ©ophobie savante dans l’Allemagne des LumiĂšres : Johann David Michaelis », in Ilana Zinguer et Sam Bloom (dir.), L’AntisĂ©mitisme Ă©clairĂ©, Leiden, Brill, 2003.
  2. Louis de Bonald, « Sur les Juifs », Mercure de France, 8 février 1806, p. 266.
  3. Ibid., p. 249.

 

 

(p.80) d’une nation chrĂ©tienne, les Juifs se trouvent donc chaque fois associĂ©s Ă  l’Asie comme forme extrĂȘme d’orientalisme, d’Ă©trangetĂ©, d’Ă©loignement. Bonald en est Ă  ce point convaincu qu’il ne recule devant aucune fantas­magorie propre Ă  frapper ces concitoyens : il s’attarde ainsi longuement Ă  dĂ©crire « Ă  quelles horribles extrĂ©mitĂ©s les Juifs devenus les maĂźtres se sont portĂ©s envers les ChrĂ©tiens en Chypre et en Afrique ‘ », autant de contrĂ©es exotiques qui incarnent elles aussi, Ă  des degrĂ©s divers, cet Orient que tout distingue de l’Europe chrĂ©tienne.

Attentif aux discours de Bonald et aux plaintes des « chrĂ©tiens d’Alsace » qui n’ont que faire de ces Ă©trangers envahissants, NapolĂ©on fait sienne cette orientalisation des Juifs qui lui a Ă©tĂ© soufflĂ©e par les divers et nombreux partisans du renouveau d’un christianisme militant, tant en France qu’en Allemagne, vision nĂ©gative qui ne peut que susciter un regard profondĂ©ment hostile Ă  leur encontre. La France chrĂ©tienne en pleine renaissance semble s’Ă©loigner de la France rĂ©volutionnaire qui a eu le tort d’accueillir ce « peuple venu d’Asie ». Tournant de ce point de vue radicalement le dos Ă  1789, l’Empereur partage davantage les prĂ©jugĂ©s du jacobin antisĂ©mite Hell que la gĂ©nĂ©rositĂ© de l’abbĂ© GrĂ©goire ou encore celle de Robespierre. Hell, l’adversaire rĂ©solu des Juifs, le dĂ©putĂ© de l’Alsace oĂč l’antisĂ©mitisme se rĂ©vĂšle Ă  son paroxysme, avait pris Ă  leur Ă©gard une position extrĂȘme, en dĂ©cembre 1789, lors du dĂ©bat dĂ©cisif oĂč l’on avait examinĂ© l’accĂšs aux fonctions de l’Etat des adeptes des religions minoritaires. Cherchant Ă  prĂ©senter ces Juifs si dĂ©testĂ©s par les populations chrĂ©tiennes locales, peu importe, avait-il dit Ă  l’AssemblĂ©e nationale, « que les juifs d’Alsace sont ou ne sont pas des juifs de JĂ©rusa­lem, ceux d’Alexandrie ou de ceux d’une autre partie de l’Asie ». LĂ  encore, pour faire prendre conscience Ă  ses collĂšgues de l’Ă©trangetĂ© des Juifs qui n’ont dĂ©cidemment rien Ă  voir avec les populations rurales et chrĂ©tiennes d’Alsace ou d’ailleurs, c’est bien la mystĂ©rieuse Asie qui se trouvait sollicitĂ©e comme image/repoussoir par excellence2. NapolĂ©on se rĂ©vĂšle le fidĂšle hĂ©ritier de ce jacobin antisĂ©mite tout comme celui de Saint-Just, l’archange de la Terreur, qui, toujours en Alsace, « donna satisfaction aux bourgeois de Strasbourg par sa conduite antisĂ©mite3 » :

 

  1. Ibid., p. 266.
  2. Archives parlementaires, 24 dĂ©cembre 1789, p. 778. En septembre 1837, en Alsace, on retrouve cette image des Juifs ayant conservĂ© leurs caractĂšres orientaux et qui doivent, du mĂȘme coup, demeurer Ă  l’Ă©cart de la sociĂ©tĂ© chrĂ©tienne dans un rapport du conseil municipal d’Altkirch qui s’oppose, pour cette raison, Ă  la transformation du statut de l’Ă©cole juive en Ă©cole communale. CitĂ© par Michael Robert Shurkin, French Nation Building, LibĂ©ralisation and the Jews of Alsace and Algeria, 1815-1870, Ph.d. Yale University, 2000, p. 102.
  3. Albert Ladret, Saint-Just ou les vicissitudes de la vertu, Lyon, PUL, 1989, p. 218.

 

 

(p.81) Ă  travers les prĂ©jugĂ©s de NapolĂ©on s’expriment donc aussi bien les valeurs de certains rĂ©volutionnaires que celles de Bonald, le contre-rĂ©volutionnaire.

Son langage, les mĂ©taphores, les images dont il use tout au long de sa vie pour dĂ©signer les Juifs se rĂ©vĂšlent en tout point semblables Ă  ceux de Hell ou de Bonald : c’est bien parce qu’ils viennent de loin que, Ă  ses yeux, les Juifs font figure de dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s, d’Orientaux menaçants que l’Eu­rope doit tenir Ă  l’Ă©cart. Le 30 avril 1806, NapolĂ©on prĂ©side une sĂ©ance du Conseil d’État oĂč l’on discute de la lĂ©galitĂ© des mesures exception­nelles Ă  prendre envers les Juifs pour rĂ©pondre aux plaintes venues d’Al­sace. AprĂšs avoir entendu, de la bouche de Beugnot, des paroles favorables au maintien des principes universalistes sur lequel repose le droit, il prend Ă  son tour la parole et, fort en colĂšre devant la pusillani­mitĂ© de Beugnot, façonnĂ©e par l’idĂ©ologie des droits de l’homme qu’il abhorre, dĂ©clare durement :

« La lĂ©gislation est un bouclier que le gouvernement doit porter partout oĂč la propriĂ©tĂ© publique est attaquĂ©e. Le gouvernement français ne peut voir avec indiffĂ©rence une nation avilie, dĂ©gradĂ©e, capable de toutes les bassesses, possĂ©der exclusivement les deux beaux dĂ©partements de l’ancienne Alsace ; il faut considĂ©rer les Juifs comme nation et non comme secte. C’est une nation dans la nation ; je voudrais leur ĂŽter, au moins pendant un temps dĂ©terminĂ©, le droit de prendre des hypothĂšques, car il est trop humiliant pour la nation française de se trouver Ă  la merci de la nation la plus vile. Des villages entiers ont Ă©tĂ© expropriĂ©s par les Juifs ; ils ont remplacĂ© la fĂ©odalitĂ© ; ce sont de vĂ©ritables nuĂ©es de corbeaux. On en voyait aux combats d’Ulm qui Ă©taient accourus de Strasbourg pour acheter des maraudeurs ce qu’ils avaient pillĂ©.

« II faut prĂ©venir, par des mesures lĂ©gales, l’arbitraire dont on se verrait obligĂ© d’user envers les Juifs, ils risqueraient d’ĂȘtre massacrĂ©s un jour par les chrĂ©tiens d’Alsace, comme ils l’ont Ă©tĂ© si souvent, et presque toujours par leur faute.

« Les Juifs ne sont pas dans la mĂȘme catĂ©gorie que les protestants et les catholiques. Il faut les juger d’aprĂšs le droit politique, et non d’aprĂšs le droit civil, puisqu’ils ne sont pas citoyens.

« II serait dangereux de laisser tomber les clefs de la France, Strasbourg et l’Alsace, entre les mains d’une population d’espions qui ne sont point attachĂ©s au pays. Les Juifs autrefois ne pouvaient pas mĂȘme coucher Ă  Strasbourg ; il conviendrait peut-ĂȘtre de statuer aujourd’hui qu’il ne pourra pas y avoir plus de cinquante mille Juifs dans le Haut et le Bas-Rhin ; l’excĂ©dent de cette population se rĂ©pandrait Ă  son grĂ© dans le reste de la France. »

 

(p.82) « On pourrait aussi leur interdire le commerce, en se fondant sur ce qu’ils le souillent par l’usure, et annuler leurs transactions passĂ©es comme entachĂ©es de fraude.

« Les chrĂ©tiens d’Alsace et le prĂ©fet de Strasbourg m’ont portĂ© beaucoup de plaintes contre les Juifs lors de mon passage dans cette ville ‘. »

La charge est d’une violence extrĂȘme : les Juifs font figure, par voca­tion, de traĂźtres, de pilleurs qui ne sont « pas de la mĂȘme catĂ©gorie que les catholiques et les protestants », et encore moins que les « Gaulois » qui, eux, savent dĂ©fendre avec la vigueur qui est la leur la patrie contre tous ses ennemis venus de l’Ă©tranger2, ces mĂȘmes Gaulois dont se rĂ©cla­maient, eux aussi, les sans-culottes en lutte contre l’Ă©tranger3. Aux yeux de l’Empereur, ils forment toujours « une nation dans la nation » qui menace Ă  tout moment de trahir la France en ouvrant Ă  l’ennemi les portes de Strasbourg, une « nation avilie, dĂ©gradĂ©e, capable de toutes les bassesses », d’autant plus qu’elle forme dorĂ©navant une nouvelle « fĂ©oda­litĂ© ». Cette image fera fureur et, tout au long du XIXe siĂšcle, on verra d’innombrables caricatures intitulĂ©es « Les nouveaux fĂ©odaux », reprĂ©sen­tants des Juifs aux traits physiques profondĂ©ment sĂ©mites, triomphants, chevauchant, avachis, le dos des nobles portĂ©s Ă  leur tour par de vigou­reux paysans qui croulent, ou presque, sous le poids. Par un renverse­ment inattendu, les SĂ©mites venus d’Orient, aux traits grossiers et bestiaux, menacent ainsi de prendre littĂ©ralement le dessus, de constituer une nouvelle fĂ©odalitĂ© avide Ă  exploiter, comme autrefois, le peuple chrĂ©tien, innocent et laborieux, qui appelle au secours son empereur.

Un peu plus tard, le 7 mai, toujours dans le cadre de l’enceinte solen­nelle du Conseil d’État, l’Empereur reprend la parole :

« On me propose d’expulser les Juifs ambulants qui ne justifieront pas du titre de citoyens français, et d’inviter les tribunaux Ă  employer contre l’usure leur pouvoir discrĂ©tionnaire ; mais ces moyens seraient insuffisants. La nation juive est constituĂ©e, depuis MoĂŻse, usuriĂšre et oppressive ; il n’en est pas ainsi des chrĂ©tiens : les usuriers font exception parmi eux et sont mal notĂ©s.

 

  1. Pelet de la LozÚre, Opinions de Napoléon sur divers sujets, Paris, Firmin Didot FrÚres, 1833, pp. 214-215. Ces textes de Pelet de la LozÚre sont repris dans Napoléon, ses opinions et jugements sur les hommes et sur les choses, recueillis par ordre alphabétique avec une introduction et des notes par Jean-Joseph Damas-Hinard, Paris, Dutey, 1838, t. 2, pp. 11-13.
  2. Sur la prĂ©sence du thĂšme des « Gaulois » dans le discours de NapolĂ©on, Didier Le Gall, NapolĂ©on et le MĂ©morial de Sainte-HĂ©lĂšne. Analyse d’un discours, Paris, KimĂ©, 2003, pp. 146-147, 245.
  3. Bronislaw Baczko, « Le calendrier rĂ©publicain. DĂ©crĂ©ter l’Ă©ternitĂ© », m Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mĂ©moire, Paris, Gallimard, 1984, p. 83.

 

 

(p.83) Ce n’est donc pas avec des lois de mĂ©taphysique qu’on rĂ©gĂ©nĂ©rera les Juifs ; il faut ici des lois simples, des lois d’exception ; on ne peut rien me proposer de pis que de chasser un grand nombre d’individus qui sont hommes comme les autres ; la lĂ©gislation peut devenir tyrannique par mĂ©taphysique comme par arbitraire. Les juges n’ont point de pouvoir discrĂ©tionnaire ; ce sont des machines physiques au moyen desquelles les lois sont exĂ©cutĂ©es comme l’heure est marquĂ©e par l’aiguille d’une montre : il y aurait de la faiblesse Ă  chasser les Juifs ; il y aura de la force Ă  les corriger. On doit interdire le commerce aux Juifs, parce qu’ils en abusent, comme on interdit Ă  un orfĂšvre son Ă©tat lorsqu’il fait du faux or. La mĂ©taphysique a Ă©garĂ© le rapporteur au point de lui faire prĂ©fĂ©rer une mesure violente de dĂ©portation Ă  un remĂšde plus efficace et plus doux. Cette loi demande Ă  ĂȘtre mĂ»rie ; il faut assembler les Ă©tats gĂ©nĂ©raux des Juifs, c’est-Ă -dire en mander Ă  Paris cinquante ou soixante, et les entendre ; je veux qu’il y ait une synagogue gĂ©nĂ©rale des Juifs Ă  Paris, le 15 juin. Je suis loin de vouloir rien faire contre ma gloire et qui puisse ĂȘtre dĂ©sapprouvĂ© par la postĂ©ritĂ©, comme on me le fait entendre dans le rapport. Tout mon conseil rĂ©uni ne pourrait me faire adopter une chose qui eĂ»t ce caractĂšre ; mais je ne veux pas qu’on sacrifie Ă  un principe de mĂ©taphysique et d’Ă©goĂŻsme le bien des provinces. Je fais remarquer de nou­veau qu’on ne se plaint point des protestants ni des catholiques comme on se plaint des Juifs ; c’est que le mal que font les Juifs ne vient pas des individus, mais de la constitution mĂȘme de ce peuple : ce sont des chenilles, des saute­relles qui ravagent la France1. »

 

En dĂ©pit de son vocabulaire ostracisant, cette dĂ©claration repose, par certains aspects, sur des perspectives Ă©mancipatrices clairement expri­mĂ©es : pour l’Empereur, il ne faut pas « chasser » les Juifs ni les « expul­ser », mais simplement « corriger » leurs mƓurs. NapolĂ©on voit bien que des mesures exceptionnelles pourraient porter atteinte « Ă  sa gloire » et « ĂȘtre dĂ©sapprouvĂ©es par la postĂ©ritĂ© ». Cet enjeu minuscule mĂ©rite donc de la prudence, du doigtĂ©, du savoir-faire. Car si l’on condamne les principes mĂ©taphysiques protecteurs de l’Ă©galitĂ© des citoyens, si l’on entend prendre en considĂ©ration surtout « le bien des provinces » dont les porte-parole se plaignent de l’activitĂ© Ă©conomique des Juifs, comment Ă©viter, pour autant, de sĂ©vir en recourant Ă  des dispositions contraires au droit ? Cette mise au point de l’Empereur est rĂ©vĂ©latrice de son Ă©tat d’esprit au moment mĂȘme oĂč il convoque le SanhĂ©drin en l’invitant Ă  prendre des mesures pour rĂ©duire « le mal » que rĂ©pandent « ces chenilles, ces sauterelles qui ravagent la France », image qui provient, en droite

 

1 .Ibid., pp. 216-217.

 

(p.84) ligne, du discours rĂ©volutionnaire xĂ©nophobe qui accusait dĂ©jĂ  les Ă©tran­gers de l’intĂ©rieur de trahir le paysl et que fait sien NapolĂ©on quand il soutient que « le plus grand de tous les crimes est d’introduire l’Ă©tranger l au sein de la patrie2 ». En usant d’un tel vocabulaire animalier, l’Empe­reur est-il influencĂ© par des mĂ©taphores chrĂ©tiennes, qui qualifient facile­ment les Juifs de serpents, de vipĂšres ou encore de scorpions, de chacals et de vermine3 ? Dans quelle mesure, en usant d’un tel langage animalier pour dĂ©noncer le danger que reprĂ©sente leur prĂ©sence en France, se trouve-t-il aussi influencĂ© par la tradition rĂ©volutionnaire qui dĂ©valorise ses adversaires en recourant Ă©galement Ă  des associations avec les animaux les plus repoussants, des monstres qui pillent et dĂ©vorent, telle la bĂȘte de  GĂ©vaudan, des hyĂšnes, des loups mais aussi des porcs immondes qui souillent la sociĂ©tĂ© française innocente4 ? L’Empereur, qui a vĂ©cu le moment rĂ©volutionnaire jacobin, caricature Ă  son tour les Juifs comme des animaux dĂ©pourvus de scrupules dont les traits repoussants trahissent non seulement la volontĂ© de dĂ©truire mais aussi celle de trahir, pour peu , qu’ils rĂ©sident en Alsace ; si on leur abandonne « les clefs de la France », ils ouvriront toutes grandes ses portes Ă  ses pires ennemis. Le mal qui menace, complote, trahit la France est incarnĂ© dĂ©sormais non par la noblesse mais bien par les Juifs qui servent, tout comme elle autrefois, des intĂ©rĂȘts Ă©trangers Ă  la nation. Un peu plus tard, dans une lettre Ă  Champagny, NapolĂ©on reprend cette image, si connotĂ©e, de nouveaux fĂ©odaux, estimant qu’il importe d’« arracher plusieurs dĂ©partements Ă  l’opprobre de se trouver vassaux des Juifs ». L’empereur ajoute : « Lors­qu’on les soumettra aux lois civiles, il ne leur restera plus, comme Juifs, que des dogmes, et ils sortiront de cet Ă©tat oĂč la religion est la seule loi civile, ainsi que cela existe chez les Musulmans et que cela a toujours Ă©tĂ© dans l’enfance des nations5. » Si l’Empereur souligne, au cours de

 

  1. Ainsi, Ă  l’Ă©poque de la Terreur, on peut lire dans un rapport : « Oui, sans doute, les orages partis de l’Autriche ou des cĂŽtes britanniques ont amenĂ© sur notre terre des insectes destructeurs mais dans ce gouffre d’abus que la RĂ©volution a dĂ©couvert, combien de reptiles impurs nous appartiennent ? » CitĂ© par Sophie Wahnich, L’Impossible Citoyen. L’Ă©tranger dans le discours de la RĂ©volution française, Paris, Albin Michel, 1997, p. 119.
  2. Cité par Didier Le Gall, Napoléon et le Mémorial de Sainte-HélÚne, op. cit., p. 125.
  3. Moshe Lazar, « The lamb and the Scapegoat », in Sander Gilman et Steven Katz (dir.), Antisemitism in time of crisis, New York, New York University Press, 1991, p. 55.
  4. Antoine de Baecque, Le Corps de l’histoire. MĂ©taphores et politique (1770-1800), Paris, Cal-mann-LĂ©vy, 1993, pp. 198-211 et, du mĂȘme auteur, La Caricature rĂ©volutionnaire, Paris, Presses du CNRS, 1988. Sur la dĂ©nonciation de l’adversaire, Jacques Guilhaumou, L’AvĂšnement des porte-parole de la RĂ©publique (1789-1792) : essai de synthĂšse sur les langages de la RĂ©volution française, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1998.

 

(p.85) cette discussion du Conseil d’État, le 21 mai, « qu’aucune religion ne craint de ma part une persĂ©cution », ses prĂ©jugĂ©s n’en sont pas moins exprimĂ©s avec force, d’autant plus que, lors de la discussion du rapport Beugnot au Conseil d’État au dĂ©but de l’annĂ©e 1806, il accentuait son point de vue en dĂ©clarant : « Je dois la mĂȘme protection Ă  tous les Fran­çais et je ne puis regarder comme Français ces Juifs qui sucent le sang des vĂ©ritables Français 1. » On ne saurait aller plus loin dans la remise en cause de leur citoyennetĂ©, niĂ©e au nom d’un racisme biologique qui Ă©tonne chez cet homme influencĂ© par les LumiĂšres, bien que ce mĂȘme racisme biologique qui dĂ©nonce les « races impures », celle des aristo­crates au sang viciĂ©, dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©, se soit fait aussi jour dans le discours rĂ©volutionnaire, par exemple sous la plume de PĂ©tion ou encore de Robespierre2. NapolĂ©on se montre dĂ©cidĂ© Ă  recourir aux moyens extrĂȘmes : en 1810, visitant les provinces du Brabant et de la ZĂ©lande, alors qu’il complimente les pasteurs, il s’en prend avec vĂ©hĂ©mence aux curĂ©s qui font allĂ©geance au pape et s’exclame curieusement : « Si vous ĂȘtes de bons citoyens, je vous protĂ©gerai ; sinon, je vous chasserai de mon empire, je vous dissiperai comme des Juifs3. » L’idĂ©e de l’envahisse­ment se rĂ©vĂšle tenace : dans une lettre adressĂ©e Ă  JĂ©rĂŽme, roi de Westphalie, l’Empereur ne se prive pas de lui dire qu’Ă  ses yeux « rien n’est ridicule comme votre audience aux Juifs […]. J’ai entrepris de corriger les Juifs, mais je n’ai pas cherchĂ© Ă  en attirer de nouveaux dans mes États. Loin de lĂ , j’ai Ă©vitĂ© de faire rien de ce qui peut montrer de l’estime aux plus mĂ©prisables des hommes4 ». Plus tard encore, loin du pouvoir, en exil cette fois, l’Empereur dĂ©chu Ă©voque de nouveau sa politique sĂ©vĂšre Ă  l’Ă©gard des Juifs en la justifiant par des raisons militaristes : de façon obsessionnelle, il revient sur l’idĂ©e d’envahissement, sur leur nombre Ă©levĂ© qu’il associe, de maniĂšre tout aussi fantasmatique, Ă  leur supposĂ©e grande richesse dont il convient de profiter, apprĂ©ciation qui relĂšve pure­ment et simplement des prĂ©jugĂ©s solidement ancrĂ©s : « Les Juifs, dit-il, Ă©taient trĂšs nombreux dans les pays sur lesquels je rĂ©gnais. […] J’aurais

 

 

  1. Cité in Marquis de Noailles, Le Comte Molé, 1781-1855, Paris, H. Champion, 1922, t. 1, p. 97.
  2. Antoine de Baecque, « Les discours anti-nobles (1787-1792). Aux origines d’un slogan : “Le peuple contre les gros” », Revue d’histoire moderne et contemporaine, janv.-mars 1989, pp. 19 et suivantes. Voir aussi Lucien Jaume, Le Discours jacobin et la dĂ©mocratie, Paris, Fayard, 1989.
  3. CitĂ© m « L’origine et la signification de la loi du 18 Germinal An X », Bulletin de la S.H.P.F., 1902, p. 298.
  4. L. Lecestre, Lettres inédites de Napoléon 1er, Paris, Pion, 1897, t. 1. Lettre du 6 mars 1808, pp. 158-159.

 

 

(p.86) amenĂ© de grandes richesses en France parce que les Juifs sont trĂšs nom­breux et qu’ils seraient accourus en foule1. » Du XIXe siĂšcle Ă  nos jours, dans l’imaginaire antisĂ©mite qui se rĂ©clame frĂ©quemment de l’Empereur, cette image des Juifs venus de l’Orient lointain, « en foule », pour envahir et dĂ©naturer l’Hexagone se rĂ©pĂšte inlassablement2.

(
) On peut nĂ©anmoins se demander dans quelle mesure NapolĂ©on a aussi conservĂ© en mĂ©moire une image folklorique et orientaliste des Juifs de Palestine du temps de sa campagne d’Egypte, dont il rapproche parfois explicitement les mƓurs de ceux des musulmans, demeurĂ©s, comme eux, en « enfance4 ». (
) En rĂ©alitĂ©, on ignore si Bonaparte a rencontrĂ© des Juifs durant son sĂ©jour en Pales­tine, lors, par exemple, de sa « visite aux fontaines de MoĂŻse », de son entrevue avec « les pestifĂ©rĂ©s de Jaffa » ou encore, au moment des combats de Nazareth ou de Saint-Jean-d’Acre, Ă©pisodes illustrĂ©s par tant

 

 

1.Correspondance de Napoléon, t. 13, lettre du 25 nov. 1806, Paris, Gallimard, 1943.

  1. Barry O’Meara, NapolĂ©on dans l’exil, Paris, Fondation NapolĂ©on, 1993, t. 1, p. 166.
  2. Voir chap. 7.
  3. Edward W. Said, L’Orientalisme, l’Orient crĂ©Ă© par l’Occident, Paris, Le Seuil, 2003. Said revient Ă  plusieurs reprises sur l’expĂ©dition de Bonaparte en Egypte, premiĂšre entreprise d’orien-talisation du monde musulman. Voir sa premiĂšre partie, chap. 3 et 4, ainsi que sa deuxiĂšme partie, pp. 145 et suivantes. L’ouvrage de Said a suscitĂ© une littĂ©rature considĂ©rable. Voir rĂ©cem­ment Robert Irwin, For Lust of Knowing. The Orientalists and their enemies, Londres, Allen Lane, 2006. Voir aussi David G. Jefireys (dir.), Views of Ancient Egypt since Napoleon Bonaparte : imperialism, colonialism and modem appropriations, London, UCL Press, 2003.
  4. Sur la campagne d’Egypte comme « rĂȘve oriental », Jean Tulard, NapolĂ©on ou le mythe du sauveur, Paris, Fayard, 1977, chap. 5.

 

 

(p.87) de reprĂ©sentations picturales, trĂšs « couleur locale »1. Il a du moins une conscience minimale de leur existence puisque, dans sa correspondance, on trouve cet ordre adressĂ© au gĂ©nĂ©ral Destaing, en janvier 1799 : « Vous ferez prendre chez l’aga des janissaires les nommĂ©s : Haslan, Ibrahim, Yousuf, Chemali, Cader, la femme Settouts, la femme MahekekĂ©, tous Juifs. Vous ferez couper le cou aux cinq premiers et jeter dans l’eau des deux derniers2. »

 

  1. Yveline Cantarel-Besson, « Les campagnes », in Y. Cantarel-Besson, C. Constans et B. Fou-cart (eds.), Napoléon, images et histoire : peintures du chùteau de Versailles (1789-1815), Paris, Réu­nion des Musées nationaux, 2001, pp. 130 et suivantes.
  2. NapolĂ©on Bonaparte, Correspondance gĂ©nĂ©rale. La campagne d’Egypte et l’avĂšnement,  1798-1799 (t. II), Paris, Fayard, 2005, p. 815.

 

 

(p.88) NapolĂ©on semble partager la plupart des stĂ©rĂ©otypes des antisĂ©mites de son Ă©poque, qu’ils appartiennent Ă  la rĂ©action ou, parfois, au camp rĂ©volutionnaire. À ses yeux, et son sĂ©jour en Palestine n’a pu que le conforter dans son opinion, les Juifs demeurent un peuple dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©, qui n’a pas encore accĂšs Ă  la civilisation occidentale ; en un mot, qui appartient toujours Ă  cet Orient aux mƓurs troubles. Ajoutons que l’Em­pereur qui, en 1802, vient de rĂ©tablir l’esclavage des Noirs aux Ăźles en imposant par une fĂ©roce rĂ©pression l’ordre impitoyable qui rĂ©gnait avant fĂ©vrier 1794 ne cache pas non plus, au mĂȘme moment, ses prĂ©jugĂ©s Ă  l’Ă©gard de cet autre « Oriental » qu’est le Noir africain. Un peu Ă  la maniĂšre de Michaelis, il rĂ©unit, dans un mĂȘme rejet de la dĂ©gĂ©nĂ©rescence orientale, les Juifs et les esclaves noirs des colonies, ceux prĂ©cisĂ©ment d’HaĂŻti oĂč Michaelis entend dĂ©porter les Juifs allemands pour les rĂ©duire Ă  un esclavage conforme Ă  leur vĂ©ritable nature d’hommes du Sud.

 

(p.89) Talleyrand, son plus proche conseiller et qui exprime sa pensĂ©e intime, accentue encore cette vision raciste des Noirs, de « ces peuplades sau­vages qui, par leurs mƓurs fĂ©roces et leurs usages barbares, sont devenues Ă©trangĂšres au systĂšme de la civilisation. […] L’existence d’une peuplade nĂšgre armĂ©e et occupant les lieux qu’elle a souillĂ©s par les actes les plus criminels est un spectacle horrible pour toutes les nations blanches2 ». (
)

Certes, il n’est pas question d’envoyer les armĂ©es « corriger » Ă  leur maniĂšre, comme aux colonies3, les Juifs d’Alsace, pour le plus grand bienfait des « chrĂ©tiens d’Alsace ». Le projet invraisemblable, proprement

 

  1. Cité par Yves Benot, La Démence coloniale sous Napoléon, Paris, La Découverte, 1991, p. 89. ; 2. Ibid., p. 123.
  2. Yves Benot et Marcel Dorigny (dir.), RĂ©tablissement de l’esclavage dans les colonies françaises ; ruptures et continuitĂ©s de la politique coloniale française, aux origines d’HaĂŻti, Paris, Maisonneuve et Larose, 2003. Thierry Lentz et Pierre Branda, NapolĂ©on, l’esclavage et les colonies, Paris, Fayard, 2006.

 

 

(p.90) stupĂ©fiant, de convoquer un SanhĂ©drin s’inscrit pourtant dans cette logique : Ă  grand « mal », grand moyen. L’idĂ©e de participer Ă  un tel SanhĂ©drin a dĂ» paraĂźtre bien saugrenue aux yeux des notables juifs, mais aussi des rabbins convoquĂ©s par l’Empereur. On ignorera toujours qui a vĂ©ritablement soufflĂ© cette idĂ©e Ă  NapolĂ©on, d’oĂč lui vient cette incroyable dĂ©cision de faire revivre le SanhĂ©drin d’autrefois, avant la destruction du Temple et la dispersion. Le vocable lui-mĂȘme, qui entre dans le discours politique durant plusieurs mois, symbolise ces contrĂ©es lointaines oĂč, Ă  l’abri du Temple, rĂ©gnaient les grands prĂȘtres. Par son Ă©trangetĂ©, par le mystĂšre qu’il vĂ©hicule, il rejette les Juifs vers leur loin­taine histoire mais aussi vers leurs contrĂ©es exotiques, au-delĂ  de la MĂ©di­terranĂ©e, loin des terres chrĂ©tiennes. NapolĂ©on veille Ă  tous les dĂ©tails : des ordres sont donnĂ©s qui imposent le port d’un Ă©trange chapeau ou celui d’un costume, produits d’une imagination orientale dont on ne connaĂźt pas l’auteur. Quelle image des Juifs des temps anciens se sont donc faites les collaborateurs de l’Empereur chargĂ©s de cette mise en scĂšne ?

 

(p.93) Dans le tableau Le Grand Sanhé­drin, les membres de cette assemblĂ©e, revĂȘtus d’Ă©tranges accoutrements, se tiennent presque tous courbĂ©s, voĂ»tĂ©s, aucune noblesse ni droiture n’Ă©mane de leur corps dont la posture Ă©voque la soumission, la faiblesse, mais aussi le mystĂšre, avec leurs longs vĂȘtements noirs, leurs grandes barbes blanches qui tranchent dans cet ensemble baignant dans le gris, le passĂ©, l’obscuritĂ©. Tous sont revĂȘtus d’un costume qu’ils doivent porter impĂ©rativement pour entrer dans la salle, prescrit par le rĂšglement officiel qui « consiste en un habillement complet en noir, manteau de soie de mĂȘme couleur, chapeau Ă  trois cornes et rabat3 ». Au centre, se faisant face, deux officiels habillĂ©s Ă  la mode, jeunes, Ă©lĂ©gants, sans chapeau ni kippa, accentuent le contraste avec cette assemblĂ©e d’hommes de l’ombre. Sintzheim, portant le bicorne, siĂšge Ă  droite. Nul turban ni keffieh, forme habituelle de l’orientalisation symbolisant le monde arabe fort en vogue depuis l’expĂ©dition d’Egypte, n’est visible dans cette gra­vure ni dans aucune autre4. Les postures de soumission des membres du SanhĂ©drin dĂ©tonnent dans une France de citoyens debout, avides de libertĂ© et de fiertĂ©, et prennent une signification plus forte encore.         

Témoigne aussi de cette orientalisation des Juifs la gravure célÚbre de François Louis Couché, Napoléon le Grand rétablit le culte des Israélites, le 30 mai 1806, reproduite de maniÚre répétitive, par exemple dans les livres scolaires, et qui a dû contribuer grandement à cette perception des Juifs comme profondément différents et étrangers. Chaque détail de cette gravure évoque immédiatement leur nature exotique. Napoléon, tel

 

  1. DiogÚne Tama, Collection des procÚs-verbaux et dérisions du Sanhédrin, Paris, 1807, p. 46.
  2. Ivan Davidson Kalmar, «Jésus did not Wear a Turban : Orientalism, the Jews and Christian Art », in I. D. Kalmar et D. Penslar (dir.), Orientalism and the Jews, op. cit.

 

 

(p.94) MoĂŻse, tient les nouvelles Tables de la Loi, en pierre, de forme rectangu­laire et non arrondie comme elles se prĂ©sentent habituellement et sur lesquelles on peut lire, en français : « Lois donnĂ©es Ă  MoĂŻse ». Un person­nage fĂ©minin symbolisant la Synagogue, figure alanguie, presque sen­suelle, fragile, fĂ©minine Ă  souhait, tient de sa main gauche les anciennes Tables de la Loi aux caractĂšres hĂ©braĂŻques visibles, dont les deux parties, comme dĂ©calĂ©es, donnent l’impression d’ĂȘtres brisĂ©es. Ces Tables sont presque renversĂ©es, gisant sur la terre, abaissĂ©es. Cette allĂ©gorie dirige vers NapolĂ©on son bras droit dans une attitude d’imploration qui tĂ©moi­gne aussi de sa volontĂ© d’ĂȘtre relevĂ©e par l’Empereur quand il le jugera bon ; son identitĂ© est mise en Ă©vidence par un chancelier Ă  sept branches ainsi que d’autres objets de culte qui figurent derriĂšre elle. Cette figure de la soumission incarne un peuple juif passif, Ă©tranger Ă  la force qui Ă©mane de l’empereur des Français. On la retrouve Ă  l’identique dans plusieurs mĂ©dailles oĂč NapolĂ©on, droit et majestueux, remet les nou­velles Tables de la Loi Ă  un personnage courbĂ©, pliĂ© en deux, les anciennes Tables, plantĂ©es dans la terre, Ă©tant toujours comme penchĂ©es, abandonnĂ©es1. Dans la gravure de CouchĂ©, le contraste entre NapolĂ©on, puissant, triomphant, qui donne la vie, revĂȘtu de ses riches habits d’em­pereur, portant de maniĂšre fort visible la couronne ainsi que les attributs de la LĂ©gion d’honneur, et cette femme dont l’attitude de soumission paraĂźt comme renforcĂ©e par celle des Juifs suppliants, courbĂ©s, mendiants presque, agenouillĂ©s, est frappant. Il met en scĂšne l’autoritĂ©, soulignĂ©e par la verticalitĂ© des traits qui encadrent l’Empereur, opposĂ©e Ă  la servi­tude, la passivitĂ©, la lascivitĂ©, l’horizontalitĂ© que soulignent l’attitude implorante des bras tournĂ©s vers lui. Le spectateur se trouve renforcĂ© dans ses convictions : NapolĂ©on apporte la lumiĂšre rĂ©gĂ©nĂ©ratrice Ă  un peuple avachi, Ă©tranger, surgi inchangĂ© des contrĂ©es lointaines de l’Orient. D’autant plus qu’Ă  ses cĂŽtĂ©s, symbolisant le corps rabbinique, implorant presque lui aussi, lĂ©gĂšrement penchĂ© comme l’indiquent les plis de son habit, la posture des deux mains indiquant une recherche d’Ă©quilibre, unique personnage revĂȘtu de noir, se tient Sintzheim en MoĂŻse respectueux qui va transmettre la vĂ©ritĂ© aux membres du SanhĂ©drin que lui dĂ©livre NapolĂ©on, dont l’Ă©clatante blancheur accentue le contraste, lourd de symboles. Personnage de grand prĂȘtre, il porte un

 

  1. D.M. Friedenberg, Jewish Medals : From the Renaissance to the Fall of Napoleon (1500-1815), New York, Clarckson N. Potter Publisher, 1970. Sarah Lawrence, « Napoleonic Medals of Jewish Emancipation in the Collection of the Jewish Museum, New York », in M. Buora (dir.), La tradizione dassica nella Medaglia d’Arte del rinascimento al Neoclassico, Triste, E.R., 1999.

 

 

(p.95) bonnet Ă  deux cornes en hauteur aux connotations nĂ©gatives qui Ă©vo­quent, comme le notent RenĂ©e Neher-Bernheim et Elisabeth Revel-Neher, la figure de Satan, renforçant ainsi l’identification des Juifs au Mal, au Diable, au mystĂšre Ă©tranger, en ce moment de forte rĂ©gĂ©nĂ©ration de la France sous la direction de son empereur1.

Parfois, les Juifs se moquent de l’image que NapolĂ©on se fait d’eux. Selon la lĂ©gende, sur le mode humoristique, des Juifs de Posen se dĂ©gui­sent ainsi en Turcs pour se distinguer des Polonais mais prĂ©viennent l’Empereur, en chuchotant : « Ne craignez rien, Votre MajestĂ©, nous ne sommes pas turcs ! C’est seulement nous, les Juifs de Posen2. » II n’en reste pas moins que cette association des Juifs Ă  l’Asie ou encore Ă  l’Afrique, qui revient frĂ©quemment dans les Ă©crits et les discours, en ce moment charniĂšre, entre Orient et modernitĂ© occidentale, Ă©clate au grand jour dĂšs les premiĂšres rĂ©unions du SanhĂ©drin et suscite l’Ă©tonnement, sinon la colĂšre cachĂ©e, de ses membres. Les participants Ă  l’Assem­blĂ©e des notables l’apprĂ©hendent de façon purement nĂ©gative. On le perçoit, en particulier, dĂšs leur rĂ©ponse Ă  la premiĂšre question qui leur est posĂ©e par l’Empereur : « Est-il licite aux Juifs d’Ă©pouser plusieurs femmes ? » Cette question en elle-mĂȘme charrie tout un univers d’asso­ciations renvoyant les Juifs Ă  leur orientalisme : elle revĂȘt une importance telle dans l’idĂ©e que NapolĂ©on se fait des Juifs qu’elle figure Ă©trangement en tĂȘte de ce questionnaire destinĂ© Ă  dĂ©terminer dans quelle mesure ceux-ci peuvent ou non prĂ©tendre Ă  s’intĂ©grer Ă  la nation française. La polygamie reprĂ©sente une coutume associĂ©e indĂ©niablement Ă  l’Orient musulman, Ă  la Turquie, aux harems des contes et lĂ©gendes : elle hante une large partie de la littĂ©rature française du xvme siĂšcle et structure sa vision orientaliste3. MĂȘme si NapolĂ©on ne cache pas la « sympathie » qu’il ressent vis-Ă -vis du monde musulman4, s’il ne dĂ©daigne pas de

 

  1. On s’inspire ici largement de l’analyse qu’elles donnent de cette gravure. Voir RenĂ©e Neher-Bernheim et Elisabeth Revel-Neher, « Une iconographie juive de l’Ă©poque du Grand SanhĂ©drin », in Bernhard Blumenkranz et Albert Sohoul (dir.), Le Grand SanhĂ©drin de NapolĂ©on, Toulouse, PrivĂąt, 1970, ainsi que RenĂ©e Neher-Bernheim, « Les Juifs en France sous la RĂ©volu­tion française », in Le Tournant dĂ©cisif. Les Juifs en France sous la RĂ©volution et l’Empire, op. cit. Voir aussi Ronald Schechter, Obstinate Hebrews. ReprĂ©sentations ofjews in France, 1715-1815, Berkeley, Califomia University Press, 2003, pp. 207-209.
  2. Samuel Zanvel Pipe, « Napoléon in Jewish Folklore », YIVO Annual ofjeunsh Social Science, 1946, p. 296.
  3. Lisa Lowe, Critical Terrains. French and British Orientalisms, Ithaca, Cornell University Press, 1991, p. 56.
  4. Antoine Casanova, Napoleon et la pensĂ©e de son temps : une histoire intellectuelle singuliĂšre, Paris, La Boutique de l’Histoire, 2000, pp. 91 et 104-105.

 

 

(p.96) « flirter1 » avec lui et exprime ouvertement son admiration Ă  l’Ă©gard de Mahomet qui Ă©tait « un grand homme » s’adressant malheureusement Ă  « des peuples sauvages, pauvres, manquant de tout, fort ignorants2 », sa vision globale de l’Orient, en dĂ©pit du mirage Ă©gyptien, demeure pro­fondĂ©ment nĂ©gative. Elle tĂ©moigne de la prĂ©tention de l’Occident Ă  rĂ©gĂ©nĂ©rer cet Orient malade, indolent, fĂ©minin en le modernisant par l’exportation des valeurs occidentales. Comme le souligne Jean-Richard Bloch, dans un article curieux et mĂ©connu, NapolĂ©on incarne, dans ce sens, « l’homme moderne », celui de la vitesse, non de la mĂ©ditation ; en dehors de son entreprise conquĂ©rante qui l’a menĂ© en Egypte, « il est probablement celui qui s’est le moins intĂ©ressĂ© au monde oriental […]. NapolĂ©on reprĂ©sente le premier exemple d’un grand homme entiĂšre­ment cynique, dĂ©pourvu de tout respect Ă  l’Ă©gard de l’Orient, ne ressen­tant aucune anxiĂ©tĂ© Ă  l’Ă©gard du verbe oriental, c’est-Ă -dire chrĂ©tien3 ». Si l’on peut contester ce dernier point, ne peut-on voir dans l’attitude de NapolĂ©on vis-Ă -vis des Juifs une consĂ©quence de sa vision nĂ©gative de l’Orient ? En dĂ©finitive, il importe de moderniser, d’occidentaliser les musulmans d’Orient tout comme les Juifs d’Occident qui ont prĂ©servĂ© leurs croyances issues de cette culture.

L’Empereur ne cache pas son aversion Ă  l’Ă©gard des coutumes orien­tales, des mƓurs en tout point opposĂ©es Ă  celles rĂ©gies par le Code civil. (
) Que la question de la polygamie ait pu ĂȘtre d’emblĂ©e posĂ©e aux notables juifs presque tous dĂ©jĂ  profondĂ©ment assimilĂ©s, en ce dĂ©but du xixe siĂšcle, rĂ©vĂšle un degrĂ© d’ignorance et de fantasme rare qui les ren­voie Ă  cet Orient lointain et Ă  jamais dissemblable. Ces notables ont certainement Ă©tĂ© Ă©bahis, stupĂ©faits et probablement humiliĂ©s par une telle

 

  1. François Charles-Roux, « La politique musulmane de NapolĂ©on », Revue des Ă©tudes napolĂ©o­niennes, janvier-juin 1925. Mary Katryn Cooney, « Egypt worth a Turban : Bonaparte’s Flirtation ‱with Islam », in A. Shniuelevitz (Ă©d.), Napoleon and the French in Egypt and the Ho/y Land, Istanbul, The Isis Press, 2002.
  2. Correspondance de Napoleon, tome XXXX, pp. 569-570.
  3. Jean-Richard Bloch, « Napoleon, the Jews and the Modem Man », Menorah Journal, mars 1930, pp. 211 et 214.

 

 

(p.97) interrogation, par sa prĂ©Ă©minence au sein de ce questionnaire qui vĂ©hi­cule tant d’incomprĂ©hension et de prĂ©jugĂ©s. Que les Juifs de Bordeaux, de Bayonne, d’Avignon, de Nancy ou de Metz, qu’ils soient sĂ©pharades ou ashkĂ©nazes, puissent ĂȘtre soupçonnĂ©s de polygamie, quatorze ans aprĂšs leur Ă©mancipation par la RĂ©volution prouve aussi la mĂ©connais­sance profonde de l’Empereur, rĂ©vĂšle les prĂ©jugĂ©s de ses conseillers et probablement aussi l’image que l’Empereur s’est faite des Juifs lors de ses campagnes d’Egypte et de Palestine.

 

(p.102) Les vues de Bonald correspondent sans doute davantage Ă  l’air du temps, comme le montre Ă©galement le texte de L. Poujol, Quelques obser­vations concernant les Juifs en gĂ©nĂ©ral et plus particuliĂšrement ceux d’Alsace paru lui aussi au dĂ©but de l’annĂ©e 1806. La dimension impressionnante fait de son texte vĂ©ritablement un ouvrage clĂ©, d’une rare violence, Ă©crit en accord avec des dĂ©putĂ©s alsaciens hostiles aux Juifs et qui mĂ©rite d’ĂȘtre lu de prĂšs. Pour Poujol, « le Juif, souple et adroit et dans la seule vue apparente de porter un secours charitable », pratique une usure Ă©hontĂ©e au dĂ©triment des « classes les plus intĂ©ressantes de la sociĂ©tĂ© » et, principa­lement, des paysans trompĂ©s et sans dĂ©fense. « Aux approches de la nuit », ils exercent donc impitoyablement l’usure comme un indispensable « de­voir religieux », car le Talmud leur impose « de tromper » les non-Juifs en jouant sur leur « bonhomie et leur crĂ©dulitĂ© » ; Ă©chappant au service militaire, « ils sont les ennemis les plus dangereux des États » et servent mĂȘme constamment d’espions. DĂ©daignant, de plus, les mĂ©tiers utiles, telle l’agriculture, « ils n’ont fait aucun usage utile du droit de citoyen » ; dĂšs lors, « le droit de citoyen confĂ©rĂ© aux Juifs, bien loin de concourir Ă  leur rĂ©gĂ©nĂ©ration, ne cessera d’y mettre un obstacle invincible3 ». La conclusion de cette longue diatribe s’impose d’elle-mĂȘme :

 

  1. L. Poujol, Quelques observations concernant les juifs en gĂ©nĂ©ral et plus particuliĂšrement ceux d’Alsace, Paris, 1806 ; BNF, MFICHE 8 LD 184-64, pp. 43, 51, 54, 56, 66 et 73. Ces textes sont souvent citĂ©s mais ne sont guĂšre lus attentivement. Voir R. Anchel, NapolĂ©on et les Juifs, Paris, PUF, 1928, pp. 69 et suivantes.

 

(p.103) « Comment pourrait-on dĂ©fendre aux Juifs de prĂȘter Ă  des cultivateurs, Ă  des artisans, Ă  des fils de famille ou Ă  des militaires, sans dĂ©truire, Ă  leur Ă©gard, la lĂ©gislation gĂ©nĂ©rale qui, comme citoyen, leur accorde la facultĂ© indĂ©finie de passer avec toute espĂšce de personnes les actes et obligations qu’autorisĂ© la loi ? Comment pourrait-on forcer les Juifs Ă  se livrer Ă  telle ou telle indus­trie, Ă  donner telle ou telle Ă©ducation Ă  leurs enfants et Ă  faire tout ce que peut rĂ©clamer d’eux le bien et l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, sans enfreindre ni violer, Ă  leur Ă©gard, cette latitude et cette libertĂ© que notre lĂ©gislation laisse Ă  tous les citoyens ? Comment pourrait-on prendre des mesures plus sĂ©vĂšres pour rĂ©primer leurs dĂ©lits, l’habitude qu’ils ont de receler les effets volĂ©s, d’altĂ©rer et de falsifier la monnaie ainsi que les matiĂšres premiĂšres d’or et d’argent, de faire l’espionnage, la contrebande, sans les soumettre Ă  des lois d’exception ? […] Mais si en leur Ă©tant le droit de citoyen, on les place dans une classe d’exception […] le gouvernement pourra prendre contre eux toutes les mesures que commande l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral pour les rendre dignes un jour de ce titre si honorable […]. Il faut donc tirer cette consĂ©quence qu’on ne peut prendre de mesures particuliĂšres contre eux sans leur ĂŽter au moins temporai­rement le droit de citoyen1. »

Tout s’Ă©claire donc : il faut revenir sur les « lois imprudentes de l’As­semblĂ©e nationale », comme l’estime Bonald, remettre en question la citoyennetĂ© que celle-ci a finalement accordĂ©e aux Juifs, les soumettre Ă  des mesures d’exception pour transformer radicalement leur personnalitĂ©. Dans cet esprit, il s’agit bien de leur retirer la citoyennetĂ©, de revenir sur leur Ă©mancipation, de leur imposer un statut dĂ©rogatoire qui les exclut de l’espace public, un peu comme le souhaitait dĂ©jĂ  Portalis dans la conclusion de son rapport sur le Concordat2. L’Empereur, pourtant hĂ©ri­tier de la RĂ©volution, s’empresse de suivre Ă  la lettre ces conseils profon­dĂ©ment rĂ©actionnaires. Il retient la leçon de Poujol qui lui a fait parvenir deux exemplaires de son ouvrage, tient compte de ses recommandations, Ă  savoir « anĂ©antir les crĂ©ances dues aux juifs », les contraindre Ă  envoyer leurs enfants dans les Ă©coles publiques, les empĂȘcher de manger des produits kocher et d’Ă©tudier l’hĂ©breu, ce «jargon» qui leur permet de

 

  1. Ibid., pp. 78-79. DiogĂšne Tama s’Ă©lĂšve immĂ©diatement contre la proposition de Poujol de remettre en question temporairement la citoyennetĂ© accordĂ©e aux Juifs en 1791. n considĂšre que « la pensĂ©e du sieur Poujol rĂ©unit tous les vices » et ajoute : « Pourquoi donc faudrait-il, pour corriger des citoyens quelconques, ou pour les rendre meilleurs, remonter jusqu’au pacte social, l’annuler, l’abolk en ce qui les concerne et les rejeter avant tout dans le nĂ©ant politique de l’abandon ». Collection des Actes de l’AssemblĂ©e des IsraĂ©lites de France et du Royaume d’Italie, Paris, 1807, pp. 47 et 56.
  2. Edith Thomas estime que NapolĂ©on partageait le « racisme » de Portalis ainsi que son « antisĂ©mitisme ». « Les dĂ©crets de 1808 », Évidences, 1959, n° 77, p. 28.

 

 

(p.104) « frauder », les obliger Ă  se marier avec des chrĂ©tiens, rĂ©former Ă©galement leur religion en « en supprimant tout ce qui, n’Ă©tant que purement civil, n’appartient qu’Ă  la lĂ©gislation civile, trouver enfin un moyen de contrέler les rabbins afin d’atteindre ainsi les fidĂšles ‘ ».

Pour commencer, NapolĂ©on se propose de prendre un dĂ©cret qui exclut pendant dix ans les Juifs du droit commun. Le 6 mars 1806, il dicte cette note destinĂ©e au Conseil d’État :

 

« La section de législation examinera :

1° S’il n’est pas convenable de dĂ©clarer que toutes les hypothĂšques prises par les Juifs faisant l’usure sont nulles et de nul effet.

2° Que d’ici dix ans, ils seront inhabiles Ă  prendre hypothĂšque.

3° Qu’Ă  dater du 1er janvier 1807, les Juifs qui ne possĂ©deront pas une propriĂ©tĂ© seront soumis Ă  une patente et ne jouiront pas des droits de citoyen.

Toutes ces dispositions peuvent ĂȘtre particuliĂšrement appliquĂ©es aux juifs arrivĂ©s depuis dix ans et venus de Pologne ou d’Allemagne2. »

 

Ce texte se trouve longuement examinĂ© par les sections compĂ©tentes de l’intĂ©rieur et de la lĂ©gislation du Conseil d’État. NapolĂ©on assiste aux sĂ©ances oĂč l’on discute cette note, Ă©coute le rapport de Jean-Claude Beugnot, hostile Ă  des mesures discriminatoires, contre lequel il s’em­porte durement en dĂ©nonçant les Juifs, « la nation la plus vile », qui « ont remplacĂ© la fĂ©odalitĂ© » et auxquels, en tant qu’espions, on ne peut « laisser tomber les clefs de Strasbourg3 ». Puis il demande Ă  entendre le rapport de Mole, un proche de Bonald, « trĂšs hostile aux Juifs », lequel est hĂ© au courant catholique rĂ©actionnaire et a rĂ©digĂ© un long rapport, Recherches sur l’Ă©tat politique et religieux des Juifs depuis MoĂŻse jusqu’au temps prĂ©sent*, que l’on peut considĂ©rer, d’aprĂšs le chancelier Pasquier lui-mĂȘme, comme « un acte d’accusation contre la nation juive5 ». À cette occasion, Napo­lĂ©on laisse Ă©clater, on s’en souvient, ses prĂ©jugĂ©s, sa vive hostilitĂ© contre

 

  1. L. Poujol, Quelques observations concernant les juifs en gĂ©nĂ©ral et plus particuliĂšrement ceux d’Alsace, op. cit., pp. 96, 119, 135, 142 et 145.
  2. Correspondance de NapolĂ©on I”, Paris, Imprimerie impĂ©riale, t. 12, n° 9930.
  3. Voir notre chap. ni. Pelet de la LozĂšre donne la prĂ©sentation la plus complĂšte de cette scĂšne, dans Opinions de NapolĂ©on sur divers sujets, Paris, 1833, p. 213. De mĂȘme, Comte de SĂ©gur, Histoire des Juifs, Paris, 1827. Marquis de Noailles, Le Comte Mole, Paris, H. Champion, 1922, t. 1, pp. 91-92. Voir, de maniĂšre plus systĂ©matique, M. Liber, « NapolĂ©on I” et les Juifs », op. cit., ainsi que R. Anchel, NapolĂ©on et les Juifs, op. cit., pp. 75 et suivantes.
  4. Rapport Mole au Conseil d’État, « Recherche sur l’Ă©tat politique et religieux des Juifs depuis MoĂŻse jusqu’Ă  prĂ©sent », Le Moniteur, 25 juillet 1806. Mole souligne Ă  plusieurs reprises « le mal qu’ils font aux chrĂ©tiens » (par exemple p. 948).
  5. MĂ©moires du Chancelier Pasquier, 1893, pp 272 et 275. Voir IsraĂ«l LĂ©vi, « NapolĂ©on l” et la rĂ©union du Grand SanhĂ©drin », Revue des Ă©tudes juives, 1894, t. 28, pp. 265-280.

 

 

(p.105) les Juifs, « qui ont remplacĂ© la fĂ©odalitĂ© » et « ne sont pas des citoyens ». Il importe, affirme-t-il fortement, de prendre contre « ces juifs qui sucent le sang des vĂ©ritables Français » des mesures coercitives, au moins de nature « temporaire », car « ce sont des chenilles, des sauterelles qui rava­gent la France ». Au terme de cet affrontement avec la plupart des conseillers d’État et face Ă  la levĂ©e de bouclier de nombreux membres de son Conseil attachĂ©s Ă  la dimension universaliste et Ă©galitaire du droit, face Ă  cette quasi-rĂ©volte de l’État en tant qu’institution lĂ©gale contre l’Empereur, sur laquelle on reviendra plus loin1, il accepte nĂ©anmoins de limiter Ă  une annĂ©e ces mesures dĂ©rogatoires au droit commun qui accordent un sursis aux dĂ©biteurs des Juifs des provinces de l’Est. C’est Ă©galement au cours de cette discussion au Conseil d’État que l’Empereur rĂ©vĂšle son projet de convoquer « une assemblĂ©e des Ă©tats gĂ©nĂ©raux des juifs, c’est-Ă -dire en mander Ă  Paris cinquante ou soixante et les entendre, je veux qu’il y ait Ă  Paris une synagogue gĂ©nĂ©rale des juifs le 15 juin ».

 

(p.112) /Le commisaire MolĂ© s’exprime:/

(
) Questions adressĂ©es Ă  l’assemblĂ©e des Juifs par S.M. l’Empereur et Roi pour traiter des affaires qui les concernent :

1° Est-il licite aux Juifs d’Ă©pouser plusieurs femmes ?

2° Le divorce est-il permis par la religion juive ? Le divorce est-il valable sans qu’il soit prononcĂ© par les tribunaux et en vertu de lois contradictoires Ă  celles du Code français ?

3° Une Juive peut-elle se marier avec un ChrĂ©tien, et une ChrĂ©tienne avec un Juif ? Ou la loi veut-elle que les Juifs ne se marient qu’entre eux ?

4° Aux yeux des Juifs, les Français sont-ils leurs frÚres ou sont-ils étrangers ?

5° Dans l’un et dans l’autre cas, quels sont les rapports que la loi leur prescrit avec les Français qui ne sont pas de leur religion ?

6° Les Juifs nĂ©s en France et traitĂ©s par la loi comme citoyens français regardent-ils la France comme leur patrie ? Ont-ils l’obligation de la dĂ©fen­dre ? Sont-ils obligĂ©s d’obĂ©ir aux lois et de suivre les dispositions de Code civil?

7° Qui nomme les rabbins ?

(p.113) 8° Quelle juridiction de police exercent les rabbins parmi les Juifs ? Quelle police judiciaire exercent-ils parmi eux ?

9° Les formes d’Ă©lection, cette juridiction de police sont-elles voulues par leurs lois ou seulement consacrĂ©es par l’usage ?

10° Est-il des professions que la loi des Juifs leur défende ?

11° Leur dĂ©fend-elle de faire l’usure Ă  leurs frĂšres ?

12° Leur dĂ©fend-elle, ou leur permet-elle de faire l’usure aux Ă©trangers1 ? »

 

  1. DiogĂšne Tama, Collection des actes de l’AssemblĂ©e des IsraĂ©ltes, de France et du Royaume d’Italie, Paris, 1807, p.130-133.

 

 

(p.137) Retraçons maintenant le dĂ©roulement du SanhĂ©drin. On a dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© son exotisme, les costumes portĂ©s par ses membres, le pseudo-orientalisme qui en Ă©mane et, pour tout dire, le caractĂšre comme Ă©tranger des partici­pants qui sont pourtant français ou issus de l’Empire1. Le dĂ©corum, les attitudes respectives des membres du SanhĂ©drin et des reprĂ©sentants de l’Empereur renforcent implicitement l’idĂ©e qu’il s’agit bien d’une ren­contre entre les Français et les Juifs, non d’une rĂ©union entre concitoyens de religions diffĂ©rentes conviĂ©s pour examiner ensemble des questions qui les concernent au mĂȘme titre les uns et les autres, telle la logique du Concordat qui pourrait ĂȘtre Ă©tendue aux citoyens juifs, ou encore le devenir de la laĂŻcisation de la sociĂ©tĂ© transformĂ©e rĂ©cemment en « mo­narchie chrĂ©tienne ». Rien de tel. Si NapolĂ©on « n’exige des Juifs ni l’abandon de leur religion ni aucune modification qui rĂ©pugne Ă  sa lettre ou Ă  son esprit », il attend nĂ©anmoins du SanhĂ©drin une soumission exemplaire Ă  des mesures exceptionnelles dĂ©rogatoires au droit commun.

 

(p.154) /décret du 17 mars 1808/

Comme l’observe Simon Dubnow, avec ce dĂ©cret du 17 mars, « NapolĂ©on accomplit son coup d’État dans la question juive […]. Au lieu de traiter la maladie, il ordonna d’assommer le malade […]. Ce ne fut pas seulement le Code civil qui fut violĂ© par le dĂ©cret : les principes fondamentaux de la Constitution furent brutale­ment foulĂ©s aux pieds par cette suspension de l’Ă©galitĂ© civile, Ă©tablie par l’acte d’Ă©mancipation de 1791J ». En soulignant l’« affront moral » res­senti, Dubnow touche juste. Il est vrai que, contre toute attente, le dĂ©cret napolĂ©onien tape fort, Ă  la mesure peut-ĂȘtre de la volontĂ© opi­niĂątre des membres de l’AssemblĂ©e et, plus encore, du SanhĂ©drin, de se rĂ©fugier, en tant que citoyens, derriĂšre les principes protecteurs et universalistes de la loi pour ne rien entendre qui y soit contraire. Le dĂ©cret du 17 mars Ă©nonce, en effet :

« Art. 1er. À compter de la publication du prĂ©sent dĂ©cret, le sursis prononcĂ© par notre dĂ©cret du 30 mai 1806 pour le paiement des crĂ©ances des Juifs est levĂ© […].

  1. Tout engagement pour prĂȘt fait par des Juifs Ă  des mineurs sans l’autori­sation de leur tuteur; Ă  des femmes, sans l’autorisation de leur mari ; Ă  des militaires, sans l’autorisation de leur capitaine, si c’est un soldat ou sous-officier, et du chef des corps, si c’est un officier, sera nul de plein droit, sans que les porteurs ou cessionnaires puissent s’en prĂ©valoir et nos tribunaux autoriser aucune action ou poursuite.
  2. Aucune lettre de change, aucun billet Ă  ordre, aucune obligation ou promesse souscrits par un de nos sujets non commerçants au profit d’un Juif ne pourra ĂȘtre exigĂ© sans que le porteur prouve que la valeur en a Ă©tĂ© fournie entiĂšre et sans fraude […].
  3. DĂ©sormais et Ă  dater du premier juillet prochain, nul Juif ne pourra se livrer Ă  un commerce, nĂ©goce ou trafic quelconque sans avoir reçu, Ă  cet effet, une patente du prĂ©fet du dĂ©partement, laquelle ne sera accordĂ©e que sur des informations prĂ©cises, et que sur un certificat, 1° du conseil municipal constatant que ledit Juif ne s’est livrĂ© ni Ă  l’usure ni Ă  un trafic illicite ; 2° du consistoire de la synagogue dans la circonscription de laquelle il habite attes­tant de sa bonne foi et sa probitĂ©.
  4. Cette patente sera renouvelée tous les ans.
  5. Nos procureurs généraux prÚs nos cours sont spécialement chargés de faire révoquer lesdites patentes par une déclaration spéciale de la cour toutes

 

  1. Simon Dubnow, Histoire moderne du peuple juif, Paris, Cerf, 1994, pp. 164-165.

 

 

(p.155) les fois qu’il sera Ă  leur connaissance qu’un Juif patentĂ© fait l’usage ou se livre Ă  un trafic frauduleux. […]

  1. Aucun Juif non actuellement domicilié dans nos départements du Haut et du Bas-Rhin ne sera désormais admis à y prendre domicile.

Aucun Juif non actuellement domiciliĂ© ne sera admis Ă  prendre domicile dans les autres dĂ©partements de l’Empire que dans le cas oĂč il y aura fait l’acquisition d’une propriĂ©tĂ© rurale et se livrera Ă  l’agriculture sans se mĂȘler d’aucun commerce, nĂ©goce ou trafic.

  1. La population juive dans nos départements ne sera point admise à fournir des remplaçants pour la conscription ; en conséquence, tout Juif conscrit sera assujetti au service personnel.
  2. Les dispositions contenues au prĂ©sent dĂ©cret auront leur exĂ©cution pendant dix ans ; espĂ©rant qu’Ă  l’expiration de ce dĂ©lai et par l’effet des diverses mesures prises Ă  l’Ă©gard des Juifs, il n’y aura plus alors aucune diffé­rence entre eux et les autres citoyens de notre Empire ; sauf nĂ©anmoins, si notre espĂ©rance Ă©tait trompĂ©e, Ă  en proroger l’exĂ©cution pour tel temps qu’il sera jugĂ© convenable.
  3. Les Juifs Ă©tablis Ă  Bordeaux et dans les dĂ©partements de la Gironde et des Landes, n’ayant donnĂ© lieu Ă  aucune plainte et ne se livrant pas Ă  un trafic illicite, ne sont pas compris dans les dispositions du prĂ©sent dĂ©cret1. »

FidĂšle Ă  ses prĂ©jugĂ©s du dĂ©but 1806, l’Empereur remet mĂȘme en cause le dĂ©cret de mai 1806, jugĂ© maintenant trop timorĂ©, et revient Ă  celui Ă©laborĂ© en mars de la mĂȘme annĂ©e. Il ne tient plus compte des avis dĂ©favorables de son Conseil d’État qui lui avait dĂ©conseillĂ©, Ă  l’Ă©poque, certaines de ces mesures extrĂȘmes, incompatibles avec les principes universalistes du droit. Cette fois, le sursis de dix ans se trouve bel et bien imposĂ© : l’Empereur y songeait depuis longtemps dĂ©jĂ  et n’avait reculĂ© que face aux rĂ©actions hostiles du Conseil d’État. La mesure figure main­tenant en toutes lettres, dĂšs l’article premier du dĂ©cret : c’est dire son importance. Les cinq articles qui suivent accentuent encore la suspicion Ă  l’Ă©gard des Juifs prĂȘteurs, dĂ©signĂ©s sous cette forme lapidaire Ă  plusieurs reprises comme si, implicitement, leur Ă©tait toujours dĂ©niĂ©e la qualitĂ© de citoyen. L’article 7 est d’une violence extrĂȘme puisqu’il va de soi que les divers conseils municipaux renĂącleront Ă  accorder ces patentes, eux qui, dans les rĂ©gions de l’Est, demeurent Ă  la pointe de l’antisĂ©mitisme. Accorder ainsi un tel privilĂšge Ă  cet Ă©chelon local qui proclame souvent, de maniĂšre ouverte, sa sympathie avec les prĂ©jugĂ©s de la population de ces dĂ©partements revient Ă  priver presque automatiquement les citoyens

 

  1. D. Tama, Collection des procÚs-verbaux et décisions du Grand Sanhédrin, op. cit., pp. 12-16.

 

 

(p.156) juifs de ces dĂ©partements de toute activitĂ© commerciale. Les articles qui suivent accentuent encore une telle quasi-exclusion. L’article 16 est dans la mĂȘme veine : de maniĂšre Ă©tonnante, il restreint purement et simple­ment la libertĂ© d’aller et venir reconnue Ă  tous depuis la RĂ©volution française, interdiction radicalement attentatoire Ă  la libertĂ© et qui ramĂšne brusquement ces citoyens juifs Ă  des Ă©poques qu’ils croyaient rĂ©volues.

Attentif aux rumeurs et aux exagĂ©rations concernant la croissance de la population juive dans l’est de la France, l’Empereur prend des mesures radicales pour en prĂ©venir l’extension1. L’article 17 est tout aussi fidĂšle Ă  sa volontĂ© maintes fois exprimĂ©e auparavant : NapolĂ©on interdit tout remplacement et impose la conscription Ă  tous les Juifs, qui deviennent les seuls citoyens Ă  ne pas bĂ©nĂ©ficier de cette possibilitĂ©. Eux qui sont nombreux Ă  mourir sur les champs de bataille napolĂ©oniens ont dĂ» apprĂ©cier cette profonde marque de dĂ©fiance. Certes, l’Empereur a un besoin urgent de soldats et ne recule pas devant les mesures les plus coercitives pour imposer une conscription systĂ©matique que nombre de jeunes gens tentent d’Ă©viter ; sa dĂ©cision Ă  l’encontre des Juifs n’en est pas moins exceptionnelle2. Et pour montrer que, cette fois, le temps des nĂ©gociations, du dialogue, des subtilitĂ©s, des invocations juridiques est dĂ©finitivement passĂ©, l’Empereur menace de prolonger au-delĂ  de dix annĂ©es ces mesures qui, dix-sept ans aprĂšs l’Ă©mancipation rĂ©volution­naire, soit presque le temps d’une gĂ©nĂ©ration, remettent fondamentale­ment en cause le statut de citoyen que les Juifs prennent tant de soin Ă  prĂ©server. Comme le note fortement LĂ©on Kahn, « en cherchant Ă  les atteindre dans leur dignitĂ©, Ă  les compromettre dans l’estime de leurs concitoyens, en espĂ©rant qu’il les rejetterait au-delĂ  de la solennelle jour­nĂ©e de l’Ă©mancipation, NapolĂ©on s’Ă©tait rabaissĂ© au niveau des rois de moyen Ăąge. Il n’avait pas compris que nul ne pouvait dĂ©sormais remonter le cours de la RĂ©volution3 ».

 

  1. Dans la France des limites de 1815, on compte 47 166 Juifs, soit 0,16 % de la population. Ils constituent 3 % de la population en Alsace oĂč ils se concentrent surtout dans un nombre limitĂ© de villes et de villages. Dans ces dĂ©partements, la population juive est de 19 707 personnes ; elle a augmentĂ© de 24 % depuis 1784. S. Posener, « Les Juifs sous le Premier Empire. Les enquĂȘtes administratives », Revue des Ă©tudes juives, XCV, 1933, p. 157.
  2. Pour une synthĂšse sur cette question de la conscription, Isser Woloch, The New RĂ©gime. Transformations ofthe French Civic Order, 1789-1820, New York, Norton, 1995, chap. 13.
  3. LĂ©on Kahn, Les Juifs de Paris pendant la RĂ©volution, op. dt., pp. 349-350.

 

 

(p.160) Selon Metternich, « l’impulsion est donnĂ©e ; les IsraĂ©lites de tous les pays ont les regards tournĂ©s vers le Messie qui semble les affranchir des jougs sous lesquels ils se trouvent […]. L’Empereur s’est trĂšs adroitement servi de ce moyen pour se crĂ©er des partisans en pays Ă©trangers, pour infiltrer son influence dans tous les canaux de la SociĂ©tĂ©l ». Mais, en Europe orientale, c’est davantage l’hostilitĂ© qui prĂ©vaut : en Moravie, les Juifs se montrent hostiles au SanhĂ©drin et ne dĂ©sirent pas abandonner le Talmud (« ce n’est que l’Ă©pĂ©e Ă  la main qu’on pourrait les y contraindre ») ; le gouverneur de Galicie souligne que « aussi bien les orthodoxes que les Hassidim sont absolument stupides et attachĂ©s Ă  la Torah et au Talmud et ne voient dans le SanhĂ©drin que le tombeau du JudaĂŻsme2 ». NapolĂ©on reçoit ainsi un accueil plus qu’hostile de la plupart des mouvements hassidiques indiffĂ©rents aux rĂ©formes de la haskalah.

 

  1. N.M. Gelner, «La police autrichienne et le Sanhédrin de Napoléon», Revue des études juives, 1972, 83, pp. 136 et 138.

2 .Ibid., pp. 123 et 131. Abram LĂ©on Sachar analyse de son cĂŽtĂ© l’influence de NapolĂ©on sur les Juifs allemands dans A History of the Jews, New York, A. Knopf, 1964, p. 283. De mĂȘme, Aubrey Newman souligne son influence sur les penseurs de la RĂ©forme, « Napoleon and the Jews», EuropeanJudaism, n° 2, Hiver 1967. Isaac AltĂ©ras Ă©crit de son cĂŽtĂ©, en sous-estimant la rĂ©sistance Ă  l’Empereur : « Comme le SanhĂ©drin a adhĂ©rĂ© au principe de sĂ©paration entre la religion et la politique au sein du judaĂŻsme, il a accĂ©lĂ©rĂ© l’assimilation non seulement en France mais aussi en Europe centrale et aux États-Unis. Cela dĂ©passe sans aucun doute les espĂ©rances de NapolĂ©on », « NapolĂ©on and thĂ© Jews », Midstream, juin-juillet 1980, p. 42. Dans le mĂȘme sens, Ben Weider estime que NapolĂ©on s’est montrĂ© « tolĂ©rant » Ă  l’Ă©gard, des Juifs en Europe et en Palestine, qu’il n’a jamais cachĂ© sa « sympathie » Ă  leur Ă©gard, « NapolĂ©on and the Jews », Confé­rence Ă  l’International Congress of the International Napoleonic Society, Alessandria, Italie, juin 1997, p. 7. Pour une interprĂ©tation contraire, Barbara Sapinsley, « NapolĂ©on and thĂ© Jews », Midstream, fĂ©vrier 1993, p. 20.

 

 

(p.164) Certes, l’autoritarisme napolĂ©onien dans ce qu’il a de plus excessif rencontre assez vite des limites. En dehors des Juifs de Bordeaux et des Landes, d’autres Ă©vitent assez rapidement les rudes conditions que leur impose le dĂ©cret de mars 1806 : Ă  partir des rapports de prĂ©fets qui leur sont frĂ©quemment favorables, les habitants de nombreux dĂ©partements bĂ©nĂ©ficient d’une exemption. Les Basses-PyrĂ©nĂ©es, la Seine, le Doubs, les Vosges, la Haute-Garonne, l’Aude, le Gard, l’HĂ©rault, les Bouches-du-RhĂŽne, les Alpes-Maritimes2 ainsi que, en Italie, PĂŽ, Marengo, SĂ©sia et GĂȘnes Ă©chappent ainsi assez vite Ă  l’application du dĂ©cret infĂąme. Il n’empĂȘche qu’en 1810 encore de trĂšs nombreux dĂ©partements vivent toujours sous ces mesures discriminatrices Ă©vitĂ©es seulement par un sixiĂšme de la population juive de l’Empire3.

 

  1. Sur l’exemple des Alpes-Maritimes, dĂ©partement oĂč les Juifs bĂ©nĂ©ficient, grĂące Ă  l’interven­tion favorable du prĂ©fet, d’une exemption rapide, voir G.D. Scialtiel, « Les Juifs de Nice et le dĂ©cret de 1808 », Revue des Ă©tudes juives, janvier 1914, LXVIII.
  2. Robert Anchel, Napoléon et les Juifs, op. cit., p. 374.

 

 

(p.187) On le constate, alors que l’Empereur entend sĂ©vir contre les seuls Juifs accusĂ©s d’usure, plusieurs de ses prĂ©fets n’hĂ©sitent pas Ă  souligner, dans leur missive, qu’en rĂ©alitĂ© les chrĂ©tiens se rendent plus souvent coupables de cette pratique qui « ruine le peuple ». En 1808 Ă©galement, de nom­breux prĂ©fets prennent la dĂ©fense des Juifs de leur dĂ©partement pour demander qu’ils ne soient pas concernĂ©s par l’application des dĂ©crets de mars 1808, Ă  l’instar des Juifs de Bordeaux. Le prĂ©fet du Mont-Tonnerre note que « la mauvaise foi des cultivateurs entraĂźnera infailliblement la ruine de tous les Juifs du dĂ©partement […]. Le Juif va succomber sous le poids des procĂšs qui vont fondre sur lui » ; pour Ă©viter de telles extré­mitĂ©s, il demande, tout comme le prĂ©fet de la Moselle, que le dĂ©cret du 17 mars soit levĂ©, car « beaucoup de familles juives sont prĂšs d’ĂȘtre (p.188) ruinĂ©es (
).

 

(p.192) On le constate, les Juifs du Bas-Rhin ne se font que peu d’illusions sur leur sort puisqu’ils n’Ă©voquent mĂȘme pas la possibilitĂ© de l’exception dont bĂ©nĂ©ficient maintenant nombre de leurs coreligionnaires : ils demandent simplement, du moins, une application juste du dĂ©cret de mars 1807. En rĂ©alitĂ©, ce sont presque tous les Juifs des dĂ©partements de l’Est qui voient leurs demandes rejetĂ©es ou nĂ©gligĂ©es.

 

(p.196) Une loi universelle et identique pour tous, vraiment ? En l’espĂšce, les hauts fonctionnaires de son État ne ratifieraient guĂšre un tel jugement et se dissocieraient de la politique illĂ©gitime et illĂ©gale de leur empereur. Comment encore peut-on voir seulement en NapolĂ©on « un libĂ©ral qui s’efforce, Ă  l’aide d’un systĂšme lĂ©gal et de diverses institutions, d’Ă©viter de profonds conflits politiques » et qui s’inspire non de considĂ©rations ethniques mais bien des « principes universalistes du droit romain, lors­que le “nous” absorbe les “autres”2 » ? Cet État n’a Ă©videmment rien d’hitlĂ©rien3, et l’on comprend mal que cette comparaison anachronique, dĂ©pourvue de toute valeur, puisse ĂȘtre tentĂ©e de maniĂšre dĂ©raisonnable, d’autant plus que l’État du moment napolĂ©onien se rebelle, comme on vient de le montrer, contre les mesures discriminatoires et quelque peu rĂ©actionnaires de son empereur. En ce sens, de maniĂšre paradoxale, cet État administratif que NapolĂ©on a tant contribuĂ© Ă  crĂ©er, en donnant une telle prĂ©Ă©minence aux institutions administratives les plus presti­gieuses car dotĂ©es d’un pouvoir incontestable, semble, au contraire, se retourner contre son zĂ©lateur, au nom de la dĂ©fense de valeurs universa­listes. Cet aspect de l’Ă©pisode napolĂ©onien de l’histoire des Juifs de France mĂ©rite d’autant plus qu’on s’y attarde que, plus tard, c’est bien le renon­cement de la plupart de ces mĂȘmes hauts fonctionnaires qui choque : souvent infidĂšles, cette fois, Ă  leur rĂŽle, ils se retourneront souvent contre les Juifs, les laissant dĂ©sormais sans dĂ©fense.

 

  1. François Furet, « Bonaparte », in F. Furet et M. Ozouf (dir.), Dictionnaire critique de la Révolu­tion française, Paris, Flammarion, 1988, p. 224.
  2. Steven Englund, Napoléon, A Politicat Life, op. cit., p. 466.
  3. Ibid. Englund le note justement et avec force en prenant implicitement position contre une certaine vogue actuelle, qui se marque, par exemple, par la publication du pamphlet de Claude Ribbe, Le Crime de NapolĂ©on, Paris, Éditions PrivĂ©, 2005.

 

 

(p.199) Comme les Juifs en tant que minoritĂ© persĂ©cutĂ©e, les protestants perçoivent le pouvoir royal comme le meilleur rempart contre les poussĂ©es populaires hostiles – dans la mesure, du moins, oĂč le Roi ne touche pas Ă  leurs valeurs religieuses.

 

(p.219) Ces odes et priĂšres Ă  l’Empereur que tous – catholiques, protestants / ou Juifs – cĂ©lĂšbrent avec passion n’ont qu’un temps. DĂšs la chute de l’Empire et la premiĂšre Restauration, le vent tourne rapidement et les « girouettes » abondent de toutes parts, dont les volte-face relĂšvent sou­vent, surtout pour les Ă©lites politiques toujours prĂȘtes Ă  retourner leur veste, de raisons purement militaristes qui incitent au rapide ralliement au nouveau pouvoir2. Les milieux religieux s’adaptent eux aussi.

 

 

 

(p.255) chapitre VIII Le prince des antisémites

 

D’un siĂšcle Ă  l’autre, les antisĂ©mites se fĂ©licitent de cette atteinte Ă  la lĂ©galitĂ© Ă©tatique dont se rend responsable NapolĂ©on, au grand dam de beaucoup de ses hauts fonctionnaires et des Juifs eux-mĂȘmes, déçus par leur roi : ils transforment donc l’Empereur en un de leurs hĂ©ros qui partagent leurs prĂ©jugĂ©s. Ils s’en rĂ©galent, citent Ă  tout bout de champ ses textes hostiles aux Juifs, les brandissent inlassablement Ă  l’appui de leurs propres dĂ©nonciations. Que NapolĂ©on ait dĂ©clarĂ© qu’ils se comportent comme « de vĂ©ritables nuĂ©es de corbeaux », qu’il ait vu en eux « des che­nilles, des sauterelles qui ravagent la France », qu’il puisse avancer sans dĂ©tour que « nous devons considĂ©rer les Juifs non seulement comme une race distincte mais comme un peuple Ă©tranger, ce serait une humiliation trop grande pour la nation française d’ĂȘtre gouvernĂ©e par la race la plus basse du monde », qu’il estime encore qu’il ne peut « regarder comme des Français ces Juifs qui sucent le sang des vĂ©ritables Français », voilĂ  qui, inĂ©luctablement, rĂ©jouit la foule des nationalistes antisĂ©mites, d’Edouard Drumont Ă  CĂ©line jusqu’aux thurifĂ©raires du rĂ©gime de Vichy. Napo­lĂ©on, hĂ©ros du camp antisĂ©mite, voilĂ  un aspect de l’histoire de la France moderne qui n’a pas retenu l’attention de l’historiographie. Et pourtant, telle une litanie sans fin, Ă  peu prĂšs tous les tĂ©nors de l’antisĂ©mitisme, de Toussenel Ă  Xavier Vallat, se rĂ©clament ouvertement de ce prĂ©curseur1.

DĂšs 1846, Alphonse Toussenel ne cesse de tirer Ă  boulets rouges contre les Juifs et l’Angleterre qui eurent l’audace de se coaliser contre NapolĂ©on, « gloire de la France » ; au nom de la dĂ©fense du peuple, il fustige la fĂ©odalitĂ© financiĂšre contre laquelle l’Empereur avait engagĂ© le

 

  1. On comprend donc difficilement que Maximilien Vox puisse considĂ©rer que « l’antisĂ©mitisme classique n’a pas cherchĂ© Ă  tirer argument » de l’attitude hostile de l’Empereur Ă  l’Ă©gard de l’usure attribuĂ©e aux seulsjuifs. NapolĂ©on, op. cit., p. 100.

 

 

(p.256) combat, lui qui « avait devinĂ© juste » en s’attaquant Ă  la haute banque : pour le peuple, « Mort au parasitisme ! Guerre aux Juifs ! VoilĂ  la devise de la rĂ©volution nouvellel ». La leçon de populisme – l’idĂ©e que le peuple entend se lever contre les Juifs en retrouvant l’ambition de Napo­lĂ©on — ne sera pas oubliĂ©e, d’hier Ă  aujourd’hui. À tout seigneur, tout honneur ; Drumont ouvre, comme toujours, le bal. Dans le best-seller absolu qu’est La France juive (1886), il consacre un long chapitre Ă  l’Em­pereur. Infatigable lecteur tout Ă  sa tĂąche, Drumont cite le rapport Porta-lis, Ă©voque Mole, utilise mĂȘme le Tama pour dĂ©montrer la duplicitĂ© des Juifs et clamer qu’ils ont enfin trouvĂ© un maĂźtre en NapolĂ©on : « La lutte contre le SĂ©mitisme, Ă©crit-il, n’en tint pas moins une place considĂ©rable dans le rĂšgne de NapolĂ©on. […] Le petit sous-lieutenant d’artillerie avait soudain fait place Ă  un chef d’empire. […] Ce parvenu, on est forcĂ© de l’avouer, est le dernier souverain qui ait rĂ©ellement gouvernĂ© la France […]. Il Ă©tait exclusivement frappĂ© du pĂ©ril que faisait courir au pays cette infiltration incessante dans l’organisme social d’un Ă©lĂ©ment de dĂ©compo­sition et de trouble2. » Drumont applaudit au dĂ©cret de mars 1808 qui permet Ă  NapolĂ©on de « voir ses Juifs. […] Tout Juif qu’on voit, tout Juif avĂ©rĂ© est relativement peu dangereux ». HĂ©las, ceux-ci parviennent, malgrĂ© tout, Ă  contourner les mesures sĂ©vĂšres de contrĂŽle imposĂ©es par le dĂ©cret et affrontent maintenant l’Empereur en aidant de toute leur puissance financiĂšre l’Angleterre ennemie, la traĂźtresse, l’instrument pri­vilĂ©giĂ© du capitalisme apatride. NapolĂ©on est perdu : « Quand le Juif est contre eux, chef d’empire ou simple individu, journaliste ou chanteur d’opĂ©rette se sentent soudain pris par mille fils lilliputiens qui les empĂȘchent d’avancer […]. Il faut, pour braver cette puissance occulte, devant laquelle Bismarck a reculĂ©, des hommes comme NapolĂ©on », lui qui « personnifiait le contraire de l’esprit juif». Qu’importent son courage, son dĂ©vouement Ă  l’Ă©gard du peuple, sa volontĂ© de sauver la France des griffes de l’ennemi, Rothschild vole au secours de l’Angleterre, l’emporte, NapolĂ©on est battu. Waterloo, c’est la dĂ©faite de l’Empire mais \\ cette bataille reprĂ©sente surtout, aux yeux de Drumont, la victoire des Juifs qui prennent ainsi leur revanche contre les mesures dĂ©cidĂ©es Ă  leur encontre par l’Empereur : dĂ©sormais « peuples et rois n’Ă©taient plus que des marionnettes dont ils tenaient les fils3 » en ignorant les intĂ©rĂȘts du

 

  1. Alphonse Toussenel, Les Juifs, rois de l’Ă©poque, Paris, 1846, t. 2, pp. 100, 131, 213 et 297.
  2. Edouard Drumont, La France juive, Paris, 1886, p. 250.
  3. Ibid., pp. 262-264. À ses yeux, NapolĂ©on a « muselĂ© » les Juifs (La Libre Parole, 14 dĂ©cembre 1897). Voir aussi l’article de F. Bournand dans le numĂ©ro du 10 Janvier 1898.

 

 

(p.257) peuple qui pleure NapolĂ©on et vĂ©nĂšre sa mĂ©moire Ă  travers tant de fĂȘtes populaires qui ponctuent le siĂšcle. C’en est fait de la France, la chute de NapolĂ©on mĂšne irrĂ©mĂ©diablement, pour Drumont, Ă  la IIe RĂ©publique, la « RĂ©publique juive » par excellence, objet qu’il dĂ©signe Ă  la vindicte de tous les mouvements populistes et antisĂ©mites.

La forte poussĂ©e antisĂ©mite liĂ©e au scandale de Panama mais aussi, et surtout, Ă  l’affaire Dreyfus constituent, pour Drumont et ses amis, l’occa­sion d’alerter le peuple contre la domination juive qui s’exerce Ă  ses dĂ©pens en regrettant l’Ă©chec de l’Empereur, incapable de livrer cette bataille dĂ©cisive afin d’Ă©viter l’abaissement durable de la France. Dans La Libre Parole, Drumont Ă©voque sans cesse les mĂąnes de NapolĂ©on dont « l’Ɠil perçant » et « la main de fer » sont parvenus Ă  « arrĂȘter un instant » la « conquĂȘte » et « l’invasion » juives *. Au nom de « La France aux Fran­çais », les millions de brochures et de tracts distribuĂ©s par les militants des ligues antisĂ©mites, animĂ©es par Drumont ou GuĂ©rin, dĂ©crivent en permanence la horde de Juifs « ramassant dans le sang de Waterloo ses premiers millions tandis que les soldats de la Vieille Garde, stoĂŻques, bravaient la mitraille anglaise2 ». TraĂźtres Ă  la nation qu’ils ne dĂ©fendent pas les armes Ă  la main, s’efforçant d’Ă©chapper Ă  la conscription que voulait leur imposer l’Empereur, profiteurs de mĂšche avec l’ennemi qui sucent le sang de la nation, les Juifs ne sauraient, dans l’esprit mĂȘme de l’hĂ©ritage napolĂ©onien tel qu’il se trouve systĂ©matisĂ© et comme radicalisĂ© par les mouvements antisĂ©mites, ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des Français.

Une lecture attentive du Monument Henry en fournit une nouvelle preuve dĂ©cisive. LancĂ© par Drumont aux lendemains du suicide du commandant Henry, le responsable au premier chef des manipulations justifiant l’arrestation du capitaine Dreyfus, et qui vient de se suicider aprĂšs la dĂ©couverte du faux qu’il a confectionnĂ©, cet appel Ă  contribution financiĂšre pour aider sa veuve dans le besoin suscite un engouement tel que La Libre Parole publie, jour aprĂšs jour, la liste des donateurs assortie presque toujours de leurs commentaires. « On demande un NapolĂ©on », disent plusieurs d’entre eux ; « Seul un NapolĂ©on saura faire respecter la France, seul un CĂ©sar saura Ă©craser la vermine juive », Ă©crit un autre. Innombrables sont les « Vive l’Empereur ! » ou encore les « Vive Napo­lĂ©on ! » qui accompagnent les dons. « Qu’il vienne le sauveur, vive l’Em­pereur ! », « Allons Bonaparte, dĂ©pĂȘchons-nous, il est temps », « Un qui

 

  1. La Libre Parole, 30 janvier 1901. Voir aussi Jacques de Biez, La Question juive. La France ne peut pas ĂȘtre une terre promise, Paris, Flammarion, 1886, p. 306.
  2. « La mainmorte juive ». AN F7 12459.

 

 

(p.258) n’oublie pas NapolĂ©on », ou encore « Un allumeur de gaz bonapartiste », « Un dix-huit brumaire guĂ©rirait la France », « Qui fera un 18 Brumaire contre la canaille ? », « Vive l’Empereur ! en voilĂ  un qui n’aurait pas tolĂ©rĂ© ce qui se passe actuellement », « Un pur bonapartiste qui n’aime pas les Juifs », « Un Petit caporal et un 18 Brumaire, svp », « En souvenir d’un Messin passionnĂ© de NapolĂ©on Ier », « un curĂ© de campagne petit-fils d’un soldat de l’Empereur », « Un ancien soldat de CrimĂ©e, fils d’un capitaine d’artillerie de l’Empire », « La petite-fille d’un soldat du Ier Empire dĂ©corĂ© de la mĂ©daille de Sainte-HĂ©lĂšne », « Un fils de soldat de NapolĂ©on Ier qui aime l’armĂ©e », telles sont quelques-unes des remarques accompagnant ces dons que l’on peut relever dans ces listes sans fin qui paraissent Ă  la une de La Libre Parole1. Le souvenir de Napo­lĂ©on semble particuliĂšrement vivace chez les militants nationalistes anti­dreyfusards qui en appellent souvent Ă  lui pour lutter contre ce qu’ils perçoivent comme un complot juif menĂ© contre l’armĂ©e. À cette Ă©poque, pour beaucoup, comme chez Drumont, les actions de Joseph Reinach qui tente de venir en aide au capitaine

Dreyfus Ă©voquent les malversions de Rothschild « trafiquant sur les cadavres de Waterloo2 ». Le camp nationaliste et populiste ne fait donc pas mystĂšre de sa passion envers l’Empereur, encensĂ© pour ses prĂ©jugĂ©s antisĂ©mites.

 

  1. Voir, en particulier, le mois de décembre 1898 de La Libre Parole ou encore celui de janvier 1899.
  2. Le PĂ©ril juif. AN F 12463. Voir aussi, par exemple, le Bulletin officiel de la Ligue antisĂ©mitique de France du 1″ janvier 1898. AN F7 12459.

 

 

(p.259) sans l’Église. Seule l’Église peut reprendre en sous-Ɠuvre l’Ă©difice de concorde […]. Quelle heureuse chose pour la sociĂ©tĂ© lorsqu’on dira : les IsraĂ©lites et les autres peuples sont frĂšres, non sous des apparences civiles, mais pour de bon1. » L’abbĂ© LĂ©mann entend donc reprendre le combat napolĂ©onien contre les Juifs, mais en le menant cette fois sous les seuls auspices de l’Église. Et d’apostropher NapolĂ©on, l’antisĂ©mite timorĂ© : « Vous ne saviez pas ce que le SanhĂ©drin avait commis contre JĂ©sus-Christ ! il ne s’est rencontrĂ© personne, ni dans votre entourage ni dans votre clergĂ©, pour avertir Votre MajestĂ© que les paroles de son commis­saire avaient une odeur de Julien l’Apostat ! […] La fusion des cƓurs s’obtiendra-t-elle? Non, Ă©videmment puisque l’examen de la vĂ©ritĂ© en religion ou de la vraie religion ne faisait point partie du programme du SanhĂ©drin. Le mur de sĂ©paration subsistera entre chrĂ©tiens français et israĂ©lites français2. » Plus que chez Drumont, au catholicisme peu mili­tant et qui cherche davantage le triomphe d’une race, celle des Aryens, triomphe que n’a malheureusement pas su imposer l’Empereur, c’est ici au nom du catholicisme que l’on entend faire disparaĂźtre la prĂ©sence juive, en menant cette fois Ă  son terme l’entreprise napolĂ©onienne demeurĂ©e, en dĂ©pit du bon sens, Ă  mi-parcours. L’antisĂ©mitisme catho­lique rejoint ici l’antisĂ©mitisme racial pour regretter la pusillanimitĂ© d’un NapolĂ©on qui n’a pas su venir Ă  bout de l’identitĂ© juive, n’usant que de mesures insuffisamment rĂ©pressives, Ă  tel point que « les dĂ©bris » l’ont finalement emportĂ© en imposant leur cruelle domination sous la IIIe RĂ©publique. À ses yeux, malheureusement, en dĂ©pit de ses bonnes intentions, « l’Empereur a consolidĂ©, enrĂ©gimentĂ© les juifs, leurs droits, leurs synagogues, leurs rabbins, leurs consistoires, en vertu des idĂ©es d’Ă©galitĂ©, de libertĂ© de conscience, de libertĂ© des cultes, principes de la RĂ©volution […]. À partir de ce moment, installĂ©s comme citoyens et, en quelque sorte, habillĂ©s de neuf par NapolĂ©on, ils vont se mouvoir et opĂ©rer3 ».

 

  1. AbbĂ© Joseph LĂ©mann, NapolĂ©on I” et les IsraĂ©lites, Paris, Librairie Victor Lecobbre, 1894, p. il
  2. Ibid., pp. 112 et 114.
  3. Ibid., pp. 261-262.

 

 

(p.260) « La France s’est donc incorporĂ©e les juifs avec insouciance, avec confiance. Le rĂ©sultat ne s’est pas fait attendre. Voici qu’un feu inconnu, Ă©trange, a circulĂ© dans ses veines ; ce feu, les ardeurs de la soif d’or, l’animositĂ© contre la religion chrĂ©tienne, contre les Ministres de Dieu, contre les vierges pures […]. Comment se dĂ©barrasser des Juifs ? L’inexorable logique dit : c’est impossible. Impossible, puisque l’AssemblĂ©e constituante a votĂ© l’Ă©galitĂ©, Ă©ga­litĂ© devant la loi, Ă©galitĂ© de tous les citoyens, sans distinction de cultes. Impos­sible, puisque sous le rĂ©gime du Code NapolĂ©on les intĂ©rĂȘts français se sont enveloppĂ©s des intĂ©rĂȘts hĂ©breux ; ils se sont enlacĂ©s par des liens inextricables ; sur la fortune et les destinĂ©es de la France s’est collĂ©e la tunique de Sem : on ne l’arrachera qu’en arrachant la chair ! Mais alors n’y aurait-il pas quelque remĂšde ? oui, vraiment, il existe un remĂšde. Sur la race juive, il y a le sang de Dieu : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! Lorsque, des deux cĂŽtĂ©s, ce sang sera invoquĂ© comme un misĂ©ricordieux et divin remĂšde, tout pourra s’apaiser et se guĂ©rir’. »

FouettĂ© par un Drumont dĂ©chaĂźnĂ©, l’appel Ă  la vengeance la plus san­guinaire, Ă©noncĂ©e Ă  partir d’une logique eschatologique ou, au contraire, purement raciale, comme chez un Jules Soury, s’impose en cette France fin de siĂšcle : elle seule, davantage encore que les mesures rĂ©pressives dĂ©cidĂ©es par l’Empereur, peuvent venir Ă  bout d’un ennemi commun qui ne recule devant rien. L’ouvrage d’A. de BoisandrĂ©, NapolĂ©on antisé­mite, publiĂ© un peu plus tard (en 1900), dĂ©veloppe lui aussi cette vision d’un NapolĂ©on ennemi intraitable des Juifs. « En Ă©crivant NapolĂ©on antisé­mite, j’ai eu pour but, dit-il, de montrer que le vainqueur d’IĂ©na avait devinĂ© la race fatale, que les AntisĂ©mites peuvent hardiment le revendi­quer comme un ancĂȘtre et que les bonapartistes, s’ils veulent rester fidĂšles Ă  la mĂ©moire du grand Homme, ne devront jamais sĂ©parer ces deux cris qui retentissent dans leurs rĂ©unions : « Vive l’Empereur ! » et « À bas les Juifs2 ! » BoisandrĂ© confesse lui-mĂȘme qu’il appartient « Ă  cette gĂ©nĂ©ra­tion Ă©close pour ainsi dire Ă  la vie intellectuelle, il y a quatorze ans, en lisant La France juive3 ». Il en reprend point pour point la mĂȘme dĂ©monstration, retrace, de maniĂšre encore plus savante, en utilisant mĂȘme les MĂ©moires du chancelier Pasquier, l’affrontement devant le Conseil d’Etat, souligne la bonne volontĂ© de l’Empereur qui entend, grĂące au SanhĂ©drin, intĂ©grer ses Juifs, les assimiler, et termine en souli­gnant la mauvaise foi de ces derniers, les manƓuvres auxquelles ils se

 

  1. Ibid., p. 124.
  2. A. de Boisandré, Napoléon antisémite, Paris, Librairie antisémite, 1900, p. xxi.
  3. Ibid., p. xy.

 

 

(p.261) livrent pour demeurer une nation dans la nation en contournant les objectifs intĂ©grateurs de l’Empereur. Dans ce sens, en dĂ©pit de sa duretĂ©, le dĂ©cret de mars 1808 est lui aussi inopĂ©rant : « Pas plus que le premier, ce second “coup de sabre” ne tuera Shylock […]. Le reptile juif fait peau neuve : Shylock, pĂšre de l’Usure, va s’effacer devant Rothschild, roi de l’Agio *. » L’histoire est donc simple qui mĂšne des petits usuriers dĂ©noncĂ©s par les « chrĂ©tiens d’Alsace » aux maĂźtres du capitalisme inter­national opprimant davantage encore le bon peuple français.

 

  1. Ibid., p. 25.

 

 

(p.264) Le mouvement nationaliste et antisĂ©mite qui dĂ©ferle sur cette France des annĂ©es quatre-vingt-dix donne de nouveaux espoirs aux nostalgiques de l’Empereur. La Ligue de la Patrie française, le fer de lance de ce mouvement, que rejoignent tant de grands noms de la littĂ©rature, tant de personnalitĂ©s de l’Ă©poque et qui rassemble, derriĂšre DĂ©roulĂšde, une armĂ©e de militants dĂ©cidĂ©s Ă  renverser la RĂ©publique parlementaire considĂ©rĂ©e comme vendue aux Juifs, se rĂ©clame donc frĂ©quemment de NapolĂ©on pour justifier son entreprise de rĂ©novation nationale. Maurice BarrĂ©s, son porte-parole le plus cĂ©lĂšbre qui prononce des discours antisé­mites enflammĂ©s Ă  Nancy, dans le cadre des Ă©lections lĂ©gislatives, ne cache pas son admiration Ă  l’Ă©gard de l’Empereur. Dans Les DĂ©racinĂ©s, ouvrage qui relate justement le destin de sept jeunes Lorrains perdus et dĂ©voyĂ©s dans la capitale, la visite au tombeau de l’Empereur est un moment essentiel de recueillement : « Nos Ă©tudes vont se terminer. Nous contenterons-nous d’exploiter nos titres universitaires ? Serons-nous de simples anonymes dans notre Ă©poque ? […] Dans cette masse encore (p.265) amorphe qu’est notre gĂ©nĂ©ration, il y a des chefs en puissance, des tĂȘtes, des capitaines de demain. Si quelque chose nous avertit que nous sommes ces Ă©lus de la destinĂ©e, ne cherchons pas davantage, croyons-en le signe intĂ©rieur : camarades, nous sommes les capitaines ! Au tombeau de NapolĂ©on, professeur d’Ă©nergie, jurons d’ĂȘtre des hommes1.» Comme dans l’Ɠuvre de BarrĂ©s Ă  l’antisĂ©mitisme dĂ©chaĂźnĂ©, le souvenir de l’Empereur est sans cesse prĂ©sent, il hante ce mouvement nationaliste comme un appel Ă  l’action, au recours lĂ©gitime Ă  la violence afin de rendre Ă  la nation son Ă©nergie dĂ©tournĂ©e par l’Argent et les Juifs. (
)          

Entre Drumont, BarrĂšs et Vichy, le lien se trouve rĂ©alisĂ©, comme on peut s’y attendre, par CĂ©line lui-mĂȘme. La lecture de Bagatelles pour un massacre est, de ce point de vue, Ă©difiante. La IIe RĂ©publique haĂŻe n’a rien perdu de son pouvoir malfaisant, le peuple français se rĂ©vĂšle toujours plus dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©, abaissĂ©, dominĂ© par les Juifs Ă  travers un rĂ©gime parlemen­taire dont ils sont incontestablement devenus les maĂźtres inflexibles, dans la suite logique de leur manipulation de la RĂ©volution qui a fait d’eux, comme le disait l’Empereur, les nouveaux « vassaux » d’une fĂ©odalitĂ© encore plus oppressive Ă  l’Ă©gard du peuple innocent. La rhĂ©torique de Drumont, Ă  peine poussĂ©e Ă  l’extrĂȘme, atteint maintenant des sommets

 

  1. Maurice BarrĂšs, Les DĂ©racinĂ©s, Paris, H. Champion, 2004, p. 254. Sur l’antisĂ©mitisme de BarrĂšs, Zeev Stemhell, Maurice BarrĂšs et le nationalisme français, Bruxelles, Éditions Complexe, 1988 (nouv. Ă©d. Paris, Fayard, 2000), et Pierre Birnbaum, Le Moment antisĂ©mite, op. cit., chap. 3.

 

 

(p.266) exceptionnels de virulence. Les leçons du maĂźtre ont Ă©tĂ© bien apprises. Pour CĂ©line, le lien est clair entre NapolĂ©on, Dreyfus et la France du Front populaire. PubliĂ© en 1937, Bagatelles Ă©nonce sans dĂ©tour que «le capitaine Dreyfus est bien plus grand que le capitaine Bonaparte. Il a conquis la France et il l’a gardĂ©e ‘ ». NapolĂ©on a Ă©tĂ©, au contraire, « sanhĂ©drinisĂ© », neutralisĂ© par les Juifs qui ont su remettre en question son pouvoir, dĂ©tourner sa politique en renforçant mĂȘme leur emprise :

« Mais le SanhĂ©drin, […] NapolĂ©on en est prĂ©cisĂ©ment crevĂ© ! Ce fut le SanhĂ©drin bel et bien qui aura NapolĂ©on ! Pas Wellington ! Pas Nelson ! Non NapolĂ©on ne serait pas mort Ă  Sainte HĂ©lĂšne si NapolĂ©on n’avait jamais sanhĂ©drinisĂ©. SanhĂ©drin ! mais voici l’artisan majeur de toute la dĂ©bĂącle napo­lĂ©onienne, de la catastrophe. C’est par le SanhĂ©drin, ce grand Consistoire juif, que fut sauvagement sabotĂ©e la suprĂȘme tentative d’unification aryenne de l’Europe2. »

Hier comme aujourd’hui, on ne peut pour CĂ©line que difficilement rĂ©sister Ă  la puissance internationale d’IsraĂ«l qui a su vaincre NapolĂ©on, le hĂ©ros des Aryens. Adepte enthousiaste des Protocoles des Sages de Sion qui connaissent en son temps une immense diffusion, il ajoute :

« Savez-vous que le pouvoir de toute la juiverie mondiale s’appelle le “Kahal” ? AssemblĂ©e des Sages d’IsraĂ«l ? […] Vous souvenez-vous que Napo­lĂ©on, inquiet du pouvoir universel juif, tenta de capter les forces du Kahal Ă  son profit, de faire servir le Kahal Ă  sa propre politique mondiale napolĂ©o­nienne, de le fixer tout d’abord en France, ce Kahal, sous le nom de Grand SanhĂ©drin […] et qu’il Ă©choua, NapolĂ©on, piteusement, trĂšs fatalement dans cette entreprise (il y avait tout de mĂȘme quelque chose de cocu dans Napo­lĂ©on) […]. Nous qui ne sommes pas NapolĂ©on, notre sort encore plus que le sien dĂ©pend entiĂšrement du bon vouloir des grands Juifs, des “grands occultes”3. »

La conclusion s’impose d’elle-mĂȘme. Pour vaincre cette hydre que mĂȘme NapolĂ©on n’a pu abattre, pour venir Ă  bout du traditionnel ennemi anglais vendu aux Juifs, une seule solution s’impose, Hitler. Et CĂ©line d’ajouter, apocalyptique :

 

  1. Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, Paris, Denoël, 1937, p. 199.
  2. Utid., p. 152.
  3. Ibid., p. 174.

 

 

(p.267) « Vous verrez Hitler ! La mesure du monde actuel, ce sont des mystiques mondiales dont il faut se prĂ©valoir ou disparaĂźtre […]. NapolĂ©on l’avait bien compris. Le grand secret de la jungle, de toutes les jungles, la seule vĂ©ritĂ© des hommes, des bĂȘtes et des choses. “Être conquĂ©rant ou conquis”, seul dilemme, ultime vĂ©ritĂ©. Tout le reste n’est qu’imposture, falsifis, troufignoleries, rabĂącheries Ă©lectorales. NapolĂ©on a fait tout son possible, des prodiges, pour que les blancs ne cĂšdent pas l’Europe aux nĂšgres et aux asiates. Les Juifs l’ont vaincu. Depuis Waterloo, le sort en est jetĂ©. À prĂ©sent, le coup n’est plus le mĂȘme, ils ne sont pas chez nous, les Juifs. C’est nous qui sommes chez eux1. »

CĂ©line donne un caractĂšre apocalyptique au racisme dĂ©bridĂ© de Drumont et, comme lui, voit dans NapolĂ©on un hĂ©ros malheureusement vaincu par les Juifs qu’il a su affronter mais non dominer. L’antisĂ©mitisme de CĂ©line s’ancre, comme chez Drumont ou BarrĂ©s, dans un hymne Ă  l’Aryen, Ă  l’homme blanc dont NapolĂ©on aurait Ă©tĂ© l’archange, le hĂ©ros dont l’ambition Ă©tait justement d’unifier cette Europe blanche contre ses ennemis africains ou asiates, cette Europe mythologique dont se rĂ©clame Hitler. Et de rapprocher Ă  son tour, comme il le fait frĂ©quemment, les Juifs des Noirs, afin d’accentuer leur orientalisme, leur Ă©trangetĂ©, leur appartenance Ă  un monde dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© et menaçant. Waterloo symbolise toujours ce moment du triomphe des Juifs agissant de concert avec les Anglais. Ce lien, au premier abord incongru, entre NapolĂ©on et Hitler, va s’imposer chez les penseurs nationalistes, rapprochement Ă©trange quand on sait que l’un prĂ©tend unifier l’Europe au profit de la France tandis que l’autre entend mettre l’Europe au service de l’Allemagne. Qu’importĂ© cette contradiction : tous deux, en dĂ©pit de leurs visĂ©es antagonistes, se voient apprĂ©hendĂ©s en tant que dirigeants d’une Europe aryenne qui s’est enfin dĂ©barrassĂ©e de ses Juifs. Au fond, si NapolĂ©on a Ă©chouĂ© face aux «dĂ©bris » qui l’ont emportĂ©, c’est pour ne pas avoir Ă©tĂ© assez sĂ©vĂšre, pour avoir cru possible d’intĂ©grer, au besoin par l’usage de la contrainte, les Juifs Ă  la nation française en laminant leur personnalitĂ©. De Drumont Ă  CĂ©line, on ne cesse de gĂ©mir devant la timiditĂ© d’une telle approche, on regrette cette perspective intĂ©grationniste trop aimable qui, par la mise en place des consistoires, institutionnalise l’existence juive au lieu de la dĂ©truire dĂ©finitivement. Tel est le but que se propose de mener Ă  son terme, Ă  sa maniĂšre impitoyable, le nouvel empereur allemand qu’il importe donc de servir, en collaborant par consĂ©quent

 

  1. Ibid., p. 42.

 

 

(p.268) avec les Allemands engagés de maniÚre plus efficace dans ce combat à mort contre les Juifs.

Une littĂ©rature antisĂ©mite considĂ©rable, durant ces annĂ©es, cherche elle aussi son inspiration du cĂŽtĂ© de l’Empereur. Cette filiation surpre­nante demeure peu connue. À travers elle, le message antisĂ©mite trouve une lĂ©gitimitĂ© incontestable tant est encore vivace la lĂ©gende de Napo­lĂ©on. Dans 1’entre-deux-guerres, Roger Lambelin publie de nombreux ouvrages trĂšs informĂ©s dans lesquels il Ă©voque les interventions de Regnaud et de Beugnot puis celle, violemment opposĂ©e, de NapolĂ©on qui lance : « Je ne puis regarder comme des Français ces Juifs qui sucent le sang des vrais Français. » Et de conclure : « Le rĂȘve napolĂ©onien ne devait pas se rĂ©aliser. Les mesures administratives prises Ă  l’Ă©gard des israĂ©lites furent sans effet. […] Elles ne les empĂȘchĂšrent pas d’avoir deux morales et de continuer Ă  se montrer des agents de corruption et de dĂ©sordreJ. » Lambelin regrette, par consĂ©quent, « la fĂącheuse inspiration » qui incita l’Empereur Ă  fonctionnariser le culte israĂ©lite en estimant ainsi pouvoir le contrĂŽler : « L’idĂ©e du pĂ©ril juif traversa son puissant cerveau comme un Ă©clair mais sans laisser de traces de son passage2. » H. de Vries de Heckelingen, dans le mĂȘme sens, s’Ă©tonne de « la lourde faute » de l’Empereur qui a voulu rĂ©gĂ©nĂ©rer les Juifs : « II crut protĂ©ger la sociĂ©tĂ© française et dissoudre le peuple juif. Son Ɠuvre a Ă©tĂ© stĂ©rile, et le contraire de ce qu’il voulait atteindre est arrivĂ©3. » Nombreux sont ceux qui, comme RenĂ© Gontier, regrettent cette faiblesse inexplicable de l’Empereur qui avait « toutes les qualitĂ©s et les travers de la race blonde […]. À la vĂ©ritĂ©, le Celte devait ressembler un peu Ă  ces grognards, vieux grenadiers de l’Empire, aux moustaches gauloises, qui protestaient mais marchaient quand mĂȘme. […] Les goĂ»ts militaires du Français lui viennent des Subnordiques celtes. Je suis frappĂ© du nombre de Subnor­diques parmi nos grands capitaines, depuis Turenne jusqu’Ă  NapolĂ©on et PĂ©tain4. »

Cette fois, NapolĂ©on se trouve plĂ©biscitĂ© au nom de la race blonde subnordique dont il incarne les vertus guerriĂšres. Tout l’oppose donc

 

  1. Roger Lambelin, Le PĂ©ril juif. L’impĂ©rialisme d’IsraĂ«l, Paris, Grasset, 1924, pp. 206-207 et 211.
  2. Roger Lambelin, Le PĂ©ril juif. Les victoires d’IsraĂ«l, Paris, Grasset, 1928, p. 71. Voir Georges Saint-Bonnet, Le Juif ou l’internationale du parasitisme,^ Paris, Éditions Vita, 1933 ou L. Fry, Le Retour des flots vers l’Orient. Le Juif, notre maĂźtre, Paris, Éditions RISS, 1931, p. 31. Dans le mĂȘmes sens, Robert Launay cite favorablement les commentaires de Portalis contre les Juifs, Figures juives, Paris, Nouvelle Librairie nationale, 1921, p. 8.
  3. H. de Vries de Heckelingen, Israël, son passé, son avenir, Paris, Pétrin, 1937, pp. 136 et 138.
  4. René Gontier, Vers un racisme français, Paris, Denoël, 1939, pp. 90-91.

 

 

(p.269) aux Juifs qui pervertissent la race française : du coup, « en leur qualitĂ© de Blancs mĂ©tissĂ©s de sang nĂšgre et jaune, le mĂ©lange des Juifs avec les Français est Ă  rĂ©prouver […]. Aussi devra-t-on dĂ©clarer les Juifs racialement inassimilables. […] S’il eĂ»t Ă©tĂ© logique avec lui-mĂȘme, NapolĂ©on eĂ»t abrogĂ© le dĂ©cret d’Ă©mancipation. Il se borna Ă  prendre des demi-mesures. Il crut avec candeur discipliner les juifs. […] N’Ă©tant plus rete­nus par aucun frein et livrĂ©s Ă  l’instinct de conquĂȘte de leur race, les Juifs n’ont cessĂ© de prendre une importance de plus en plus grande dans les destinĂ©es du pays1. »

Quel dommage que NapolĂ©on, conscient du pĂ©ril juif, n’ait pas su l’affronter de maniĂšre radicale en Ă©liminant une bonne fois pour toutes ces « blancs mĂ©tissĂ©s de sang nĂšgre », ces Orientaux que l’Empereur combattait dĂ©jĂ  lui-mĂȘme !

Il est grand temps de rĂ©gler enfin cette question dans l’esprit de l’Em­pereur, mais en employant cette fois la maniĂšre forte face Ă  un ennemi si retors. Henry Coston, devenu le directeur de La Libre Parole, en est convaincu ; en 1938, il confirme la prĂ©diction de Drumont concernant la conquĂȘte juive de la France : en 1938, « la France de Jeanne d’Arc, de Louis XIV et de NapolĂ©on est devenue un vĂ©ritable dominion d’Is­raĂ«l2 ». Ce tract largement diffusĂ© propose Ă  ses lecteurs, en gros carac­tĂšres, de se procurer Les Protocoles des Sages de Sion mais Ă©galement l’ouvrage d’A. de BoisandrĂ©, NapolĂ©on antisĂ©mite. En cette mĂȘme annĂ©e, d’autres tracts sont distribuĂ©s s’efforcent de montrer l’ampleur de la domination juive sur chacune des provinces, concluant par une cita­tion de NapolĂ©on : « C’est la France qui se renie. Écoutez NapolĂ©on : “Ce serait une humiliation trop grande pour la nation française d’ĂȘtre gouvernĂ©e par la race la plus basse du monde.” C’est fait3. » Le 17 fĂ©vrier 1939, l’antisĂ©mitisme culmine en un numĂ©ro d’une violence extrĂȘme de Je suis partout dirigĂ© par Robert Brasillach et Lucien Rebatet, les tĂ©nors de la haine antijuive. Dans un interminable article consacrĂ© Ă  « La RĂ©vo­lution et la France », ce dernier dĂ©crit longuement le projet de NapolĂ©on en concluant que « la juiverie s’emparait avec allĂ©gresse des avantages accordĂ©s, jouait la comĂ©die du loyalisme mais les dĂ©sirs de NapolĂ©on n’avaient aucune prise. Il Ă©tait impĂ©rialement roulĂ© ». Tout comme Dru-mont et la plupart des auteurs qui s’en inspirent, Rebatet souligne les « illusions » de NapolĂ©on et regrette que l’Empereur n’ait pas tout sim­plement « exclu les Juifs de la communautĂ© civique des Français.

 

  1. Ibid., pp. 81 et 236-237.
  2. « La France envahie ». BNF. 4° Ld 583 46.
  3. La Vieille France, 1er mars 1938. Tracts antisémites. BNF. 4°Ld 183. 46.

 

 

(p.270) En centralisant et en consacrant l’organisation religieuse des Juifs, il les a pourvus au contraire d’un puissant instrument d’unitĂ© et d’activitĂ© nationale ‘ ».

Quelques annĂ©es plus tard, pour certains, curieusement, la dĂ©faite de la France face Ă  Hitler est l’occasion rĂȘvĂ©e pour reprendre, sans illusion cette fois, le dessein de NapolĂ©on en allant jusqu’au bout de son projet d’exclu­sion. La presse vichyste se rĂ©fĂšre inlassablement Ă  l’Empereur : « Qu’aurait fait NapolĂ©on ? », s’interroge Candide2. AndrĂ© Castelot souligne pour sa part, dans La Gerbe, Ă  quel point NapolĂ©on est « unique », Paris-Soir Ă©voque le souvenir des combats de l’Empereur contre les Anglais tandis que, dans le mĂȘme sens, le journal Les Nouveaux Temps publie une « Lettre ouverte de NapolĂ©on aux Anglais » ou encore un article intitulĂ© « NapolĂ©on et l’Ă©conomie dirigĂ©e : le Ier Empire contre la City » ; Je suis partout compare la guerre de l’Allemagne contre les Russes avec celle menĂ©e par la Grande ArmĂ©e ou publie un article de Pierre-Antoine Cousteau, un auteur antisĂ©mite proche de la tradition Drumont, sur « La fortune des Rothschild : le vrai vainqueur de NapolĂ©on » ; Gringoire nous donne « une leçon d’histoire » de Jean Mistler sur « La tragĂ©die de NapolĂ©on », Le Matin Ă©voque lui aussi dans ce contexte le passage de la BĂ©rĂ©zina, Pierre Costantini signe de son cĂŽtĂ© d’innombrables articles sur NapolĂ©on dans L’Appel tandis que Robert Brasillach rappelle, dans Le Petit Parisien, l’efficacitĂ© de la police de l’Empereur dont la France de Vichy aurait le plus grand besoin3. En rĂ©alitĂ© donc, trĂšs nombreux sont les articles qui font allusion Ă  l’Empereur, Ă  son gĂ©nie, Ă  ses guerres, ses idĂ©es ou encore son apport Ă  la culture. De mĂȘme, Ă  cette Ă©poque, les films produits Ă©voquent souvent, avec Ă©motion, le souvenir de l’Empereur qui ne s’en est pas laissĂ© conter par l’ennemi anglais4. NapolĂ©on constitue un sujet Ă  la mode en ces annĂ©es vichystes oĂč la France se considĂšre comme menacĂ©e surtout par l’ennemi anglais et ses suppĂŽts juifs, collaborant sans retenue avec l’Allemagne nazie pour en venir Ă  bout. Ainsi, le 21 mars 1941, Au pilori ! publie un grand article intitulĂ© « NapolĂ©on et les Juifs » qui reprend les analyses de BoisandrĂ© et de CĂ©line : on y justifie d’autant

 

  1. Je suis partout, 17 février 1939.
  2. Candide, 4 février 1942.
  3. La Gerbe, 19 mars 1940. Paris-Soir, 22 mai 1942. Les Nouveaux Temps, 4 septembre et 24 octobre 1942. Je suis partout, 19 mars et 22 octobre 1943. Gringoire, 4 juin et 13 dĂ©cembre 1943. Le Matin, 17 mars 1943. L’Appel, 2 septembre et 16 dĂ©cembre 1943. Le Petit Parisien, 28 juin 1943.
  4. GĂ©rard Gengembre, NapolĂ©on, Paris, Larousse, 2001, pp. 301 et suivantes. David Chante-ranne et Isabelle Veyrat-Masson, NapolĂ©on Ă  l’Ă©cran, Paris, Nouveau Monde Ă©ditions et Fondation NapolĂ©on, 2003.

 

 

(p.271) plus la collaboration avec l’Allemagne que « les vautours » juifs ont trahi « l’aigle » en se mettant, hier comme aujourd’hui, au service de l’ennemi anglais ‘. Dans le mĂȘme sens, de nombreux ouvrages paraissent sur Napo­lĂ©on durant ces annĂ©es noires, qu’ils soient rĂ©digĂ©s par des auteurs français ou parfois, traduits de l’allemand2. Un nouveau timbre est difĂźusĂ© en l’honneur de la LVF qui reprĂ©sente, en arriĂšre-fond, la Grande ArmĂ©e, comme pour mieux illustrer cet impensable rapprochement contre l’en­nemi anglais mais aussi… russe3.                                                            DĂšs aoĂ»t 1940, le journal violemment antisĂ©mite Au pilori ! place Ă ’ plusieurs reprises sa prose sous l’Ă©gide de Drumont mais Ă©galement sous celle de NapolĂ©on en reprenant inlassablement cette phrase qui tĂ©moigne de l’humiliation de la France Ă  se trouver gouvernĂ©e par « la race la plus basse du monde4 ». Un peu plus tard, le 22 novembre 1941, ce journal de la collaboration militante publie un autre article intitulĂ© « Ce que NapolĂ©on pensait des juifs » Ă©voquant les paroles de l’Empereur : « Ce sont de vĂ©ritables nuĂ©es de corbeaux […] ils ont remplacĂ© la fĂ©odalitĂ©5. » En bas de page figure en bonne place une caricature reprĂ©sentant les Juifs dĂ©sĂ©quilibrĂ©s par le Statut des Juifs d’octobre 1940 qui les exclut de l’Etat et de nombre de professions, rapprochant implicitement ce statut du dĂ©cret infĂąme de 1808. Quelques mois aprĂšs la parution de ce statut qui remet brutalement en cause un siĂšcle et demi d’Ă©mancipation et concrĂ©tise enfin tous les espoirs de ceux qui souhaitent l’abandon dĂ©fini­tif de la politique d’assimilation des Juifs Ă  l’aide de dĂ©cisions drastiques, analogues Ă  celles dĂ©cidĂ©es par l’Empereur en mars 1808, se produit un Ă©vĂ©nement qui donne soudain une forte actualitĂ© au souvenir de NapolĂ©on. Alors que Hitler s’est rendu briĂšvement, le 23 juin 1940, aux

 

  1. Au Pilori, 21 mars 1941.
  2. J. Lucas-Dubreton, NapolĂ©on, Paris, Fayard, 1942. Cet auteur se montre d’ailleurs particuliÚ­rement courageux, car il Ă©crit Ă  propos de NapolĂ©on et des Juifs que « l’idĂ©e de chasser, de dĂ©porter des individus “qui sont comme les autres” lui rĂ©pugnait » (p. 69). Voir aussi Jean Thiry, Le Vol de l’aigle, Paris, Berger-Levrault, 1942, et Les Cent Jours, Waterloo, Paris, Berger-Levrault, 1943. Maurice Muret, France hĂ©roĂŻque, Paris, Albin Michel, 1943. Ernest d’Hauterive, NapolĂ©on et sa police, Paris, Flammarion, 1943. En 1942, on annonce un Bertrand de Jouvenel, NapolĂ©on et l’Ă©conomie dirigĂ©e. Philippe Boulher publie NapolĂ©on (traduit de l’allemand), Paris, Grasset, 1942, et Ă©crit qu’« il ne peut Ă©chapper Ă  un observateur attentif que bien des idĂ©es et des actions de NapolĂ©on ont la mĂȘme source que celles du Fiihrer» (p. 274). Voir encore Marcel Dunan, NapolĂ©on et l’Allemagne, Paris, Pion, 1942. Ina Seidel, L’Enfant du destin (traduit de l’allemand), Paris, Pion, 1942. Henri Gougelot, De NapolĂ©on Ă  Bismarck, Paris, Lesourd, 1943. La liste est presque sans fin qui comprend aussi des livres sur la vie privĂ©e de NapolĂ©on, son action pour la culture, la vie de ses ministres, etc.
  3. Je remercie GĂ©rard Gengembre de cette information.
  4. Au pilori !, 2 et 9 août 1940. Voir encore le 4 octobre 1940 ou le 22 mai 1941.
  5. Au pilori !, 22 novembre 1941.

 

 

(p.272) Invalides pour se recueillir seul dans la crypte devant le tombeau de l’Empereur, le 15 dĂ©cembre, soit un siĂšcle jour pour jour aprĂšs le retour des cendres de l’Empereur de Sainte-HĂ©lĂšne, on procĂšde, en grande pompe, Ă  celui des cendres de l’Aiglon. Comme le conte avec Ă©motion Jean Bourguignon, le vice-prĂ©sident de l’Institut NapolĂ©on,

« le chancelier d’Allemagne, M. Hitler, a dĂ©cidĂ© de rendre Ă  la France les cendres de l’Aiglon. On a appris cette nouvelle avec une sympathie d’autant plus vive et plus Ă©mue que le temps n’a pas diminuĂ© — bien au contraire — le prestige de l’attachante figure de celui auquel la postĂ©ritĂ© a maintenu le titre choisi par son pĂšre, le titre de “Roi de Rome” ».

Cette dĂ©cision a Ă©tĂ© annoncĂ©e par Otto Abetz lui-mĂȘme, l’ambassa­deur d’Allemagne. En provenance de Francfort, le sarcophage est par­venu Ă  la gare de l’Est, le samedi 14 dĂ©cembre, Ă  21 heures, ce sont des soldats allemands qui ouvrent la porte du fourgon, puis, Ă  la lumiĂšre de torches, font glisser le cercueil sur un lourd tracteur. Le cortĂšge s’engage sur le boulevard de Strasbourg et se dirige vers la place du ChĂątelet puis parvient au pont Saint-Michel, avant de prendre la direction des Inva­lides. Dans la cour, des gardes municipaux portant des torches attendent. Environ sept mille personnes participent Ă  cet hommage public. L’amiral Darlan arrive. Comme le dĂ©crit Jean Bourguignon, « une compagnie motorisĂ©e s’avance Ă  la hauteur de la grille. Les fronts se dĂ©couvrent. La prolonge qui porte les Cendres du Roi de Rome s’arrĂȘte et vingt bras vigoureux font pivoter, puis glisser le lourd sarcophage de bronze, qui, sur les Ă©paules des soldats allemands, franchit la grille. Les soldats alle­mands cĂšdent la place Ă  des soldats français. Une sonnerie de clairon dĂ©chire l’heure nocturne. Et, lentement, prĂ©cĂ©dĂ© par trois prĂȘtres en Ă©tole, portĂ© cette fois par des bras français, l’Aiglon pĂ©nĂštre dans l’Ă©glise du DĂŽmeJ ».

Le mĂȘme jour, le marĂ©chal PĂ©tain adresse le message suivant aux Parisiens :

« Le 15 dĂ©cembre 1840, le prince de Joinville ramenait de France les restes de l’Empereur.

Le 15 dĂ©cembre 1940 — un siĂšcle plus tard —, les cendres de son fils sont placĂ©es sous le DĂŽme des Invalides Ă  cĂŽtĂ© de Vauban, de Turenne, de Foch.

L’aigle et l’Aiglon dorment aujourd’hui cĂŽte Ă  cĂŽte.

 

  1. Jean Bourguignon, « Le retour de l’Aiglon », Revue des Ă©tudes napolĂ©oniennes, 1941, p. 41.

 

 

(p.273) Je remercie le Chancelier du Reich, chef suprĂȘme des armĂ©es allemandes, d’avoir, cent ans aprĂšs le retour de Sainte-HĂ©lĂšne, permis le retour de Vienne […].

Heureuse ou meurtrie, triomphante ou vaincue, la France se recueille avec foi devant ceux qui furent, au cours des siÚcles, les artisans de sa gloire1. »

Une plaque commĂ©morative, placĂ©e sous les ailes d’un aigle impĂ©rial, se trouve inaugurĂ©e Ă  Courbevoie, la ville ayant dĂ©cidĂ© de donner Ă  son vieux port le nom de place NapolĂ©on. Sur cette plaque, on peut lire : « Ici le 15 dĂ©cembre 1840, selon le dĂ©sir exprimĂ© par l’Empereur, cette rive accueillait les cendres de NapolĂ©on. CommĂ©moration du cente­naire ». Philippe Sagnac, prĂ©sident de l’Institut NapolĂ©on, qui a succĂ©dĂ©, en 1936, Ă  Edouard Driault2, publie lui-mĂȘme un article oĂč il Ă©crit : « Dans les conjonctures prĂ©sentes, il paraĂźtrait Ă©trange que l’Institut NapolĂ©on, ne rappelĂąt pas le geste dramatique qui amena auprĂšs de son hĂ©ros, sous le haut dĂŽme des Invalides, l’enfant que le grand Empereur ne vit que pendant quelques annĂ©es : l’Aigle et l’Aiglon, enfin rĂ©unis, dans la sĂ©rĂ©nitĂ© de la mort3. » L’Ă©vĂ©nement est surtout largement commentĂ© par la presse collaborationniste. Pierre Costantini, le chef de la trĂšs extrĂ©miste Ligue française, fait ainsi distribuer un tract oĂč l’on peut lire :

« La grande pensĂ©e de NapolĂ©on — l’Europe unie — renaĂźt de la conjonction sacrĂ©e de ces cendres. L’Archiduc blanc repose dĂ©sormais auprĂšs de son PĂšre, sous le dĂŽme des Invalides, symbole de paix entre la France et l’Allemagne, point de dĂ©part d’une Europe rĂ©conciliĂ©e. ChloroformĂ©s par des gouvernants judĂ©o-maçonniques au service de l’Angleterre, nous avions oubliĂ© la grandeur de notre histoire. Par son geste simple et grandiose, Adolf Hitler nous la rappelle. »

On le voit, sans cesse NapolĂ©on et l’Aiglon se trouvent ainsi mobilisĂ©s dans le gigantesque combat Ă  mort contre les Juifs et leurs alliĂ©s anglais qui, hier comme aujourd’hui, menacent la France.

C’est Ă  la mĂȘme Ă©poque que s’ouvre aussi, au palais Berlitz, sur les Grands Boulevards, l’exposition imaginĂ©e dans l’esprit de Drumont, « Les Juifs et la France ». InaugurĂ©e le 5 septembre 1941, elle dure jusqu’en

 

  1. Revue des études napoléoniennes, 1941, p. 43.
  2. On se souvient que Mathiez se rĂ©fĂ©rait aux travaux de Ph. Sagnac pour critiquer la thĂšse de Robert Anchel qui trouvait, au contraire, largement grĂące aux yeux d’Edouard Driault. Voir notre chap. iℱ.
  3. Philippe Sagnac, « Un centenaire : les Invalides et Versailles (1840-1940) », Revue des Ă©tudes napolĂ©oniennes, 1941. Dans ce mĂȘme numĂ©ro, Ph. Sagnac rend compte de maniĂšre Ă©logieuse du livre de Jean Bourguignon, Le Retour des cendres, Paris, Pion, 1941.

 

 

(p.274) juin 1942 ; prĂšs de 300 000 personnes s’y rendent pour contempler les documents qui y sont prĂ©sentĂ©s, Ă  l’initiative de ThĂ©o Dannecker, chef de la section des affaires juives de la Gestapo en France. D’apparence purement française mais imaginĂ©e par les nazis, cette exposition se pré­sente comme la meilleure maniĂšre d’identifier l’ennemi juif Ă  l’aide de la forme de ses oreilles, de son nez, de ses lĂšvres, de ses cheveux. D’im­menses portraits de Juifs cĂ©lĂšbres sont lĂ  pour tĂ©moigner de leur domina­tion de la sociĂ©tĂ© française. La presse nationale (Le Matin, L’ƒuvre, Paris Soir ou L’Illustration) rend compte de cet Ă©vĂ©nement en publiant ces documents et ces photos, ainsi diffusĂ©s par millions d’exemplaires. Or si l’on examine attentivement les photos qui illustrent le dĂ©roulement de cette exposition, on s’aperçoit que, rĂ©digĂ© en lettres gĂ©antes sur un pan­neau Ă©levĂ© qui accueille pour ainsi dire les visiteurs tant il se trouve mis au premier plan, on peut lire le texte suivant : « Dagobert, Saint Louis, Philippe le Bel, Louis XIII, Louis XIV, NapolĂ©on Ier furent parmi les prĂ©curseurs qui reconnaissent et combattent le pĂ©ril juif. » De nouveau, la rĂ©fĂ©rence explicite Ă  NapolĂ©on si incontournable, d’autant plus que l’Empereur s’impose probablement comme le plus familier, celui auquel il est facile de s’identifier. Sa caution suffit Ă  elle seule Ă  emporter l’adhé­sion. Sur un autre panneau, trĂšs visiblement, on lit : « NapolĂ©on, en 1807 et en 1808, leur donna toute libertĂ©. L’Ă©mancipation juive devenait un fait. Elle a exactement concordĂ© avec l’emprise des puissances Ă©cono­miques anonymes et occultes sur la Nation1.» Conçue par l’Institut d’Ă©tudes de la Question juive, cette exposition emblĂ©matique de la poli­tique antisĂ©mite de Vichy confĂšre donc une place de choix Ă  l’Empereur dans sa lutte acharnĂ©e contre les Juifs.

Avec Vichy, la rĂ©fĂ©rence Ă  NapolĂ©on est partout. Georges Montandon, l’ami de CĂ©line qui se voit confier sous Vichy la tĂąche de reconnaĂźtre les Juifs en fonction de leur anatomie et dont le verdict entraĂźne fatalement leur dĂ©portation, lui qui sait « comment reconnaĂźtre le Juif », ne manque pas de souligner que « NapolĂ©on les haĂŻssait du plus profond du cƓur » ; il s’appuie, par ailleurs, sur le rapport de Kellerman Ă  l’Empereur qui relate « les maux rĂ©sultant de l’usure et de la mauvaise foi des Juifs2 ». À la mĂȘme Ă©poque, Henry-Robert Petit Ă©voque lui aussi les paroles de NapolĂ©on au Conseil d’État – « Ce serait une humiliation trop grande pour la nation française d’ĂȘtre gouvernĂ©e par la race la plus basse du

 

  1. Le Juif et la France au Palais Berlitz. Documents du CDJC. 82.
  2. George Montandon, Comment reconnaütre et expliquer le Juif ?, Paris, Nouvelles Éditions fran­çaises, 1942, .pp. 46 et 67.

 

 

(p.275) monde1 » -, tandis que Gabriel Malglaive, dans un livre prĂ©facĂ© par Xavier Vallat, consacre de longues pages Ă  l’histoire du SanhĂ©drin ; Ă  ses yeux, « NapolĂ©on n’Ă©tait pas antisĂ©mite mais il le devint […]. L’Empereur leur devint hostile. Tout est lĂ . On veut les assimiler et l’on constate qu’ils sont inassimilables. On veut les comprendre et l’on est amenĂ© Ă  les combattre. C’est l’histoire de NapolĂ©on […]. Il fut vaincu par le men­songe car il devina trop tard les replis intimes de l’Ăąme juive ». Et Mal­glaive de citer le rapport de Portalis qui souligne que « les Juifs forment une nation dans la nation ; ils ne sont ni Français ni Allemands ni Anglais : ils sont Juifs ». PrĂšs d’un siĂšcle et demi aprĂšs le moment napo­lĂ©onien, Malglaive peut conclure de la maniĂšre suivante : « Quel lecteur, en parcourant ces lignes, les imaginerait vieilles de cent cinquante ans ? Elles sont plus vraies, plus actuelles que jamais. C’est que le Juif n’a pas changĂ©. Le Juif est inassimilable2. » Pour venger l’Empereur, il faut donc, comme le conseillaient Drumont et CĂ©line, Ă©viter sa pusillanimitĂ© et, cette fois, frapper fort. On Ă©voque donc sans cesse les mĂąnes de l’Empe­reur pour justifier la politique drastique de Vichy, pour rappeler aussi son Ă©chec dramatique face Ă  l’Angleterre, Ă  Waterloo, cette Angleterre et ses alliĂ©s juifs que la France Ă©ternelle incarnĂ©e par Vichy affronte toujours vaillamment3. Pour le comte A. de PuysĂ©gur, « Ă  Waterloo, l’Empereur a Ă©tĂ© battu […]. Rothschild, en cachant la vĂ©rité», a fait fortune et les Juifs avec lui : « Ont-ils conquis une place assez importante dans la Nation, ceux que NapolĂ©on forçait Ă  prendre un nom pour pouvoir mieux les surveiller? […] L’affaire Dreyfus une fois terminĂ©e, le plan de prise de possession des fameux leviers de commande fut repris […]. Les Juifs gouvernent la France4. » Dans ce sens trĂšs particulier, le rĂ©gime de Vichy est bien la revanche sur Dreyfus, car il met un terme Ă  cette « rĂ©publique juive » que NapolĂ©on, dans sa naĂŻvetĂ©, n’a pas su tuer dans l’Ɠuf. Il est temps de reprendre sĂ©rieusement la tĂąche.

 

  1. Henry-Robert Petit, Le Juif au pouvoir, Paris, Centre de documentation et de propagande, 1942, p. 37.
  2. Gabriel Malglaive, Juif ou Français, Paris, Éditions C.P.R.N., 1942, pp. 92-93 et 100-101. Voir aussi AndrĂ© Broc, La QualitĂ© de Juif, Paris, PUF, 1943, p. 17, ou AndrĂ© Chaumet et R. Beflanger, Les Juifs et Nous, Paris, Jean Renard, 1941, p. 37.
  3. Georges Batault, Le ProblĂšme juif, Paris, Pion, 1921, p. 50.
  4. Comte A. de PuysĂ©gur, Qu’Ă©tait le Juif avant la guerre ? Tout. Que doit-il ĂȘtre ? Rien, Paris, Éditions BaudiniĂšres, 1941, pp. 33 et 53.

 

 

(p.278) La suite va de soi : si NapolĂ©on lui-mĂȘme a Ă©chouĂ© avec toute la force dont il disposait, Vichy doit se prĂ©parer Ă  utiliser une contrainte encore plus formidable pour venir Ă  bout d’une population juive de l’ordre dĂ©sormais de 300 000 personnes. En cette annĂ©e 1942 oĂč les dĂ©portations s’accĂ©lĂšrent, menĂ©es par les forces policiĂšres de Vichy, la rĂ©fĂ©rence Ă  NapolĂ©on semble incontournable dans les prises de position de l’organe officiel de l’institution chargĂ©e de rĂ©gler cette « question » : elle lĂ©gitime les mesures radicales que n’a malheureusement pas osĂ© prendre l’Empe­reur, en dĂ©pit de ses prĂ©ventions, que partagent sans rĂ©serve les zĂ©lateurs de Vichy. Le « sang » juif dĂ©noncĂ© par l’Empereur justifie cette fois une politique d’exclusion ou mĂȘme d’extermination Ă  laquelle se refusait l’Empereur, soucieux de sa gloire future. Autre Ă©poque, autres mƓurs : (p.279) contre cette « tribu » qui « campe » en France,  ces Ă©trangers venus d’Orient, il est grand temps de sĂ©vir impitoyablement.                           

En 1943, alors que le vent tourne, que le rĂ©gime affronte de grandes difficultĂ©s, que les Anglo-Saxons prennent lentement le dessus sur les nazis, que les dĂ©portations de Juifs se trouvent nĂ©anmoins menĂ©es tam­bour battant, Pierre Costantini, l’un des dirigeants les plus radicaux des milices de Vichy, qui cĂ©lĂ©brait le retour des cendres de l’Aiglon comme une contribution essentielle au combat contre l’Angleterre et ses alliĂ©s français judĂ©o-maçonniques, se lance de nouveau dans un long hommage poĂ©tique Ă  NapolĂ©on dont il Ă©voque les mĂąnes pour inciter le peuple de France Ă  s’engager dans cette lutte Ă  mort contre les mĂȘmes ennemis qu’affrontait dĂ©jĂ  autrefois l’Empereur :

 

 

« Salut ! Grand mort figé dans ton masque de pierre

Et dans la loi d’orgueil,

De tes yeux clos, tournĂ©s vers l’ultime priĂšre

Qui brûle notre deuil.

 

Ô Corse au regard clair, que la France Ă©tait laide

Et comme elle Ă©tait basse

Quand sous les coups anglais, elle attendait ton aide

Et l’appui de ton bras.

 

(
)

 

(p.280) Les grenadiers, debout Ă  l’appel du poĂšte,

Vois-les surgir, sans peur,

Des tombeaux, tes grognards, criant Ă  perdre tĂȘte :

Vive notre Empereur !

 

(
)

 

Ô ma France, prends garde ! Écoute encore ma voix,

Du fond de mon tombeau je hais ce qui t’arrive,

Je vois fondre sur toi les hordes d’autrefois :

Les bavards, les Anglais — horreur ! — la peste juive !

 

(
) La libertĂ© n’est pas ce que le siĂšcle pense,

Elle est dans le travail et dans l’indĂ©pendance,

Dans la réalité, non dans les mots trompeurs,

France rĂ©veille-toi ! Écoute l’Empereur1 ! »

 

 

L’appel au peuple, sommĂ© de se rĂ©veiller en mĂ©moire de l’Empereur pour affronter enfin « la peste juive » et les Anglais, tourne court. Rien n’y fait. L’Ă©croulement du rĂ©gime de Vichy est pour bientĂŽt. La IVe RĂ©publique lui succĂšde. Pour certains thurifĂ©raires de l’Empereur dĂ©jĂ  fort actifs pendant Vichy, rien n’a changĂ©. Xavier Vallat reprend ainsi du service en Ă©voquant de nouveau le souvenir de l’Empereur et,

 

  1. Pierre Costantini, Ode au masque de NapolĂ©on, Paris, Éditions BaudiniĂšre, 1943. BNF 16 YE PiĂšc.e-10.

 

(p.281) fidĂšle Ă  ses idĂ©es, fait allusion Ă  son « hostilitĂ© » Ă  l’Ă©gard des Juifs1. À l’Ă©poque contemporaine, ce sont toujours les partisans du Front national qui saluent avec le plus

d’enthousiasme le souvenir de l’Empereur, l’homme d’ordre2. Le souvenir de sa politique Ă  l’Ă©gard des Juifs joue-t-il un rĂŽle dans cette perception si favorable, qui tranche avec celle de leurs concitoyens ?

 

  1. Xavier Vallat, Le Nez de ClĂ©opĂątre. Souvenirs d’un homme de droite. 1919-1944, Paris, Édi­tions Les quatre fils Aymon, 1957, p. 230.
  2. Jean-Pierre Rioux, « Pour ou contre NapolĂ©on », L’Histoire, juillet-aoĂ»t 1989, p. 6.

 

 

 

 

2 Autres Ă©tudes

 

 

2.1. Philippe Béatrice, Etre Juif dans la société française du Moyen Age à nos jours, éd. Complexe, 1997

 

 

(p.167) NapolĂ©on n’était pas (sic), comme on a pu le dire, un ennemi acharnĂ© des juifs ; pragmatique, jacobin, il ne veut pas ignorer l’importance de la population juive ni l’isoler du reste des Français. Son intention est de transformer, bon grĂ© mal grĂ©, la mentalitĂ© de cette population et de l’assimiler totalement, au besoin par des mesures d’autoritĂ©. C’est le sens du discours qu’il prononce dĂšs le lendemain devant le Conseil d’Etat. (
)

 

(p.173) Un an aprÚs la dissolution du Sanhédrin, le 17 mars 1808, étaient promulgués les décrets qui allaient régir la vie des juifs de France. (
)

(p.174) Le fameux dĂ©cret infĂąme met Ă  nouveau les juifs hors du droit commun pendant une pĂ©riode transitoire de dix ans. Il prĂ©voit en effet une sĂ©rie de cas, pouvant entraĂźner l’annulation des crĂ©ances que des chrĂ©tiens ont pu contracter auprĂšs de juifs. Toute dĂ©livrance de patente Ă  un juif est subordonnĂ©e Ă  une autorisation prĂ©alable. Le dĂ©cret interdit en outre une nouvelle immigration juive en Alsace, et surtout il oblige tous les juifs Ă  partir pour l’armĂ©e, sans possibilitĂ© de se faire remplacer, comme c’était le cas pour les autres citoyens. (
)

(p.175) Une fois encore, ce sont les plus pauvres et les moins proches du pouvoir qui sont touchĂ©s par cette nouvelle loi d’exception du 17 mars 1808, ce qui est bien dans la logique de NapolĂ©on. (
) Qui est Ă  Ă©duquer, qui est Ă  transformer, qui est gĂȘnant dans la sociĂ©tĂ© française, si ce n’est la communautĂ© d’Alsace et de Lorraine, engluĂ©e dans un langage et des coutumes inacceptables pour l’ordre impĂ©rial ? /Car tous les juifs de France ne furent pas (mal)traitĂ©s de la mĂȘme façon. (cf ce livre)/

NapolĂ©on exclu dĂ©finitivement de la scĂšne politique, Louis XVIII dĂ©sireux de se rallier tous les Français ne prorogera pas en 1818 les mesures discriminatoires du « dĂ©cret infĂąme ». (
)

 

 

 

2.2 Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

Etre Juif dans la société française du Moyen Age à nos jours, éd. Complexe, 1997

 

 

(p.498) ANNEXE n°25

LES DECRETS CONTRE LES JUIFS

 

 

(p.499) La gĂ©nĂ©reuse RĂ©volution vota, le 26 aoĂ»t 1789, les droits de l’homme ~ pour tous… sauf pour les Juifs, sĂ©farades ou ashkĂ©nazes ; la Constituante ne les leur accorda, aprĂšs beaucoup d’hĂ©sitation, que trois jours avant de se sĂ©parer, le 27 septembre 1791 : Ă  partir de cette date, les Juifs deve­naient des citoyens français comme les autres, nantis des mĂȘmes droits et des mĂȘmes devoirs. Ce statut social Ă©tait unique en Europe Ă  cette Ă©poque, et, hors d’Europe, il n’existait qu’aux jeunes États-Unis. Mais NapolĂ©on, de mĂȘme qu’il avait rĂ©tabli l’esclavage aux Antilles, oĂč il avait pourtant disparu, rĂ©tablit des lois discriminatoires contre les Juifs qui, sans avoir eu les consĂ©quences funestes des lois de Vichy du 3 octobre 1940 et du 14 juin 1941, sur le statut des Juifs en France, en sont dĂ©jĂ  les annonciatrices : ce sont le rĂšglement du 10 dĂ©cembre 1806 (loi sur l’usure ne concernant que les Juifs, donc discriminatoire), les trois dĂ©crets du 17 mars 1808 (les plus importants, le premier a Ă©tĂ© appelĂ© « le dĂ©cret infĂąme »), le dĂ©cret du 16 juin 1808 (sur les Juifs de Livourne) et le dĂ©cret du 20 juillet 1808 (autre dĂ©cret « infĂąme »). Ces textes sont fort longs, nous en extrayons ici les passages les plus significatifs.

 

1 Premier décret du 17 mars 1808 (4, Bull., 186, n°3210)

Les Juifs n’étaient pas les seuls ) prĂȘter sur intĂ©rĂȘt ; les banquiers ou assimilĂ©s ; catholiques ou protestants, le faisaient aussi. Le dĂ©cret est discrimnatoire dans la mesure oĂč il ne s’applique qu’aux Juifs. Par ailleurs, seuls les Juifs patentĂ©s (article 7) peuvent se livrer au commerce ou Ă  d’autres nĂ©goces ; or ce type d’activitĂ©s Ă©tait le plus rĂ©pandu parmi les Juifs, notamment en Alsace et en Lorraine : l’article 7 du dĂ©cret leur ĂŽtait tout moyen lĂ©gal d’existence. L’article 16 est particuliĂšrement « infĂąme » :

 

(
) «  titre II

  1. DĂ©sormais, et Ă  dater du 1er juillet prochain, nul juif ne pourra se livrer Ă  aucun commerce, nĂ©goce ou trafic quelconque, sans avoir reçu, Ă  cet effet, une patente du prĂ©fet du dĂ©partement, laquelle ne sera accordĂ©e que sur des informations prĂ©cises, et que sur un certificat : 1° du conseil municipal, constatant que ledit juif ne s’est livrĂ© ni Ă  l’usure, ni Ă  un trafic illicite ; 2° du consistoire de la synagogue dans la circonscription de laquelle il habite, attestant sa bonne conduite et sa probitĂ©.
  2. Cette patente sera renouvelée tous les ans.
  3. Nos procureurs gĂ©nĂ©raux prĂšs nos cours sont spĂ©cialement chargĂ©s de faire rĂ©voquer lesdites patentes, par une dĂ©cision spé­ciale de la cour, toutes les fois qu’il sera Ă  leur connaissance qu’un juif patentĂ© fait l’usure, ou se livre Ă  un trafic frauduleux.
  4. Tout acte de commerce fait par un juif non patenté sera nul et de nulle valeur. »

 

«  titre III

  1. Aucun juif non actuellement domicilié dans nos départe­ments du Haut et du Bas-Rhin ne sera désormais admis à y prendre domicile.

Aucun juif non actuellement domiciliĂ© ne sera admis Ă  prendre domicile dans les autres dĂ©partements de notre empire, que dans le cas oĂč il y aura fait l’acquisition d’une propriĂ©tĂ© rurale, et se livrera Ă  l’agriculture, sans se mĂȘler d’aucun commerce, nĂ©goce ou trafic.

Il pourra ĂȘtre fait des exceptions aux dispositions du prĂ©sent article, en vertu d’une autorisation spĂ©ciale Ă©manĂ©e de nous.

  1. La population juive, dans nos départements, ne sera point admise à fournir des remplaçants pour la conscription : en consé­quence, tout juif conscrit sera assujetti au service personnel. »

 

 

  1. deuxiÚme décret du 17 mars 1808 (4, Bull, 187, n° 3237)

 

Ce dĂ©cret organise le culte juif et les communautĂ©s juives de l’Empire français, Ă  l’image des cultes catholique et protestant, avec une diffĂ©rence (p.501) importante : les prĂȘtres catholiques et les pasteurs protestants Ă©taient payĂ©s par l’État, mais non point les rabbins. Dans chaque circonscription territoriale est instituĂ© un consistoire, subordonnĂ© Ă  un Consistoire central, installĂ© Ă  Paris. Dans tous les cas, ce sont des assemblĂ©es de notables.

 

« Art. 1er. Il sera établi une synagogue et un consistoire Israélite dans chaque département renfermant deux mille individus profes­sant la religion de Moïse.

  1. Dans le cas oĂč il ne se trouvera pas deux mille israĂ©lites dans un seul dĂ©partement, la circonscription de la synagogue consistoriale embrassera autant de dĂ©partements, de proche en proche, qu’il en faudra pour les rĂ©unir. Le siĂšge de la synagogue sera tou­jours dans la ville dont la population IsraĂ©lite sera la plus nom­breuse.
  2. Dans aucun cas, il ne pourra y avoir plus d’une synagogue consistoriale par dĂ©partement.
  3. Aucune synagogue particuliĂšre ne sera Ă©tablie, si la proposi­tion n’en est faite par la synagogue consistoriale Ă  l’autoritĂ© compé­tente. Chaque synagogue particuliĂšre sera administrĂ©e par deux notables et un rabbin, lesquels seront dĂ©signĂ©s par l’autoritĂ© com­pĂ©tente.
  4. Il y aura un grand rabbin par synagogue consistoriale. […]
  5. Tout IsraĂ©lite qui voudra s’Ă©tablir en France ou dans le royaume d’Italie devra en donner connaissance, dans le dĂ©lai de trois mois, au consistoire le plus voisin du lieu oĂč il fixera son domicile.
  6. Les fonctions du consistoire seront :

1° De veiller Ă  ce que les rabbins ne puissent donner, soit en public, soit en particulier, aucune instruction ou explication de la loi, qui ne soit conforme aux rĂ©ponses de l’assemblĂ©e, converties en dĂ©cisions doctrinales par le grand sanhĂ©drin ;

2° De maintenir l’ordre dans l’intĂ©rieur des synagogues, sur­veiller l’administration des synagogues particuliĂšres, rĂ©gler la per­ception et l’emploi des sommes destinĂ©es aux frais du culte mosaĂŻque, et veiller Ă  ce que, pour cause ou sous prĂ©texte de reli­gion, il ne se forme, sans une autorisation expresse, aucune assem­blĂ©e de priĂšres ;

3° D’encourager, par tous les moyens possibles, les israĂ©lites de la circonscription consistoriale Ă  l’exercice des professions utiles, et de faire connaĂźtre Ă  l’autoritĂ© ceux qui n’ont pas des moyens d’exis­tence avouĂ©s ;

4° De donner, chaque annĂ©e, Ă  l’autoritĂ©, connaissance du nombre de conscrits israĂ©lites de la circonscription. »

 

(p.502) 3. troisiÚme décret du 17 mars 1808 (4, BulL, 187, n°3238)

DĂ©cret administratif, prĂ©voyant la distribution des synagogues dans l’Empire et la nomination des notables qui en seront les administrateurs.

 

  1. dĂ©cret du 16 juin 1808, qui excepte les juifs Ă©tablis À livourne du DÉCRET N° 1 PRÉCÉDENT
  • Art. Ier. Les juifs Ă©tablis Ă  Livourne, ne se livrant Ă  aucun trafic illicite, ne sont pas compris dans les dispositions prescrites par notre dĂ©cret du 17 mars 1808, contre les juifs de quelques parties de l’empire.
  1. L’exception accordĂ©e par l’article 19 dudit dĂ©cret aux juifs de Bordeaux, leur est applicable.
  2. Notre ministre des finances est chargĂ© de l’exĂ©cution du pré­sent dĂ©cret. »

 

  1. DÉCRET DU 20 JUILLET 1808 CONCERNANT LES JUIFS QUI N’ONT PAS DE NOMS DE FAMILLE ET DE PRÉNOMS FIXES (4, Bull, 198, n° 3589)

 

–  Art. Ier. Ceux des sujets de notre empire qui suivent le culte hĂ©braĂŻque, et qui jusqu’Ă  prĂ©sent n’ont pas eu de nom de famille et de prĂ©noms fixes, seront tenus d’en adopter dans les trois mois de la publication de notre prĂ©sent dĂ©cret, et d’en faire la dĂ©claration par-devant l’officier de l’Ă©tat civil de la commune oĂč ils sont domiciliĂ©s.

  1. Les juifs Ă©trangers qui viendraient habiter dans l’empire, et qui seraient dans le cas prĂ©vu par l’article Pr, seront tenus de rem­plir la mĂȘme formalitĂ© dans les trois mois qui suivront leur entrĂ©e en France.
  2. Ne seront admis comme noms de famille aucun nom tirĂ© de l’Ancien Testament, ni aucun nom de ville. Pourront ĂȘtre pris comme prĂ©noms ceux autorisĂ©s par la loi du 11 germinal an II.
  3. Les consistoires, en faisant le relevĂ© des juifs de leur commu­nautĂ©, seront tenus de justifier et de faire connaĂźtre Ă  l’autoritĂ© ceux des juifs de leur communautĂ© qui auraient changĂ© de nom sans s’ĂȘtre conformĂ©s aux dispositions de la susdite loi du 11 germinal an II.
  4. Seront exceptĂ©s des dispositions de notre prĂ©sent dĂ©cret les juifs de nos États ou les juifs Ă©trangers qui viendraient s’y Ă©tablir, lorsqu’ils auront des noms et prĂ©noms connus, et qu’ils ont constamment portĂ©s, encore que lesdits noms et prĂ©noms soient tirĂ©s de l’Ancien Testament ou des villes qu’ils ont habitĂ©es.
  5. Les juifs mentionnĂ©s Ă  l’article prĂ©cĂ©dent, et qui voudront conserver leurs noms et prĂ©noms, seront nĂ©anmoins tenus d’en faire la.dĂ©claration, savoir: les juifs de nos États, par-devant la (p.503) mairie de la commune oĂč ils sont domiciliĂ©s ; et les juifs Ă©trangers, par-devant celle oĂč ils se proposeront de fixer leur domicile : le tout dans le dĂ©lai portĂ© en l’article Ier.
  6. Les juifs qui n’auraient pas rempli les formalitĂ©s prescrites par le prĂ©sent dĂ©cret, et dans les dĂ©lais y portĂ©s, seront renvoyĂ©s du territoire de l’empire : Ă  l’Ă©gard de ceux qui, dans quelque acte publiĂ© ou quelque obligation privĂ©e, auraient changĂ© de nom arbi­trairement et sans s’ĂȘtre conformĂ©s aux dispositions de la loi du II germinal, ils seront punis conformĂ©ment aux lois, et mĂȘme comme faussaires, suivant l’exigence des cas.
  7. Notre grand-juge, ministre de la justice, et nos ministres de l’intĂ©rieur et des cultes, sont chargĂ©s de l’exĂ©cution du prĂ©sent dĂ©cret. »

 

 

 

 

3 Autres analyses

 

 

3.1 http://judaisme.sdv.fr/histoire/historiq/napo/napoleon.htm

 

3.1.1 NAPOLEON et les JUIFS de l’ EMPIRE

 

 

 

 

MĂ©daille du Grand SanhĂ©drĂźn . NapolĂ©on 1er donne les Tables de la Loi Ă  MoĂŻse ; 30 mai 1906 – Bronze, Coll. MusĂ©e d’IsraĂ«l

 

par Francis WEILL

Pour nos coreligionnaires, Napoléon 1er a été un grand Empereur, trÚs souvent comparé au Messie

 

Nous savons tous que NapolĂ©on est Ă  l’origine de la convocation – en 1807 – du Grand SanhĂ©drĂźn qui a conduit Ă  la crĂ©ation du Consistoire Central des IsraĂ©lites de l’ Empire, donc au-delĂ  du simple territoire de la France contemporaine. Cette crĂ©ation devait conduire Ă  l’organisation administrative des Juifs, afin d’avoir un meilleur contrĂŽle sur eux et surtout assurer leur soumission Ă  l’ Empereur et Ă  sa famille, puisque plusieurs frĂšres et beaux-frĂšres rĂ©gnaient sur diffĂ©rents pays d’ Europe. Je ne reviendrai pas sur l’ organisation administrative du judaĂŻsme, en gĂ©nĂ©ral elle est assez connue de tous et n’a peu changĂ©e depuis sa mise en place.

Par contre, ce que nos coreligionnaires savent moins c’est que NapolĂ©on 1er ne s’est pas arrĂȘtĂ© Ă  cette seule organisation. D’ autres mesures avaient Ă©tĂ© prises par lui, certaines se perpĂ©tuent encore de nos jours, d’autres ont disparues.

 

 

PRISE de NOMS des JUIFS :

Par le DĂ©cret de Bayonne du 28 juillet 1808, NapolĂ©on imposa Ă  tous les juifs de l’ Empire de prendre un ” nom dĂ©finitif ” !

Les Juifs Ă©taient accusĂ©s d’avoir des noms changeants Ă  chaque gĂ©nĂ©ration, ce qui ne permettait pas de retrouver des gens et encore moins de fixer les liens de parentĂ©s Ă  l’ intĂ©rieur d’ une mĂȘme famille et entre descendants et ascendants. En plus, il Ă©tait interdit de prendre des noms hĂ©braĂŻques en tant que patronymes, mais Ă©galement comme prĂ©noms. Cependant on constatera que cette interdiction ne sera pas respectĂ©e. Les patronymes que les Juifs d’ Europe occidental portent de nos jours ont ainsi Ă©tĂ© pris de façon dĂ©finitive en 1808. De nombreux pays d’ Europe, au-delĂ  de l’ Empire, prendront la mĂȘme dĂ©cision par la suite.

Bien que les Juifs d’ Alsace aient Ă©tĂ© plus spĂ©cialement visĂ©s, puisqu’ ils reprĂ©sentaient la moitiĂ© de la population juive de France, il Ă©tait faux de prĂ©tendre qu’ ils n’ avaient pas de noms de famille. Les : Bloch, Dreyfuss, Kahn, LĂ©vy, Weill, etc… avaient bien un nom de famille en usage depuis des siĂšcles , mais comme en gĂ©nĂ©ral ils Ă©taient assimilĂ©s Ă  des parias on ne les connaissaient que sous leur sobriquet ou leur prĂ©nom, si ce n’est sous le prĂ©nom du pĂšre associĂ© Ă  celui du fils ou inversement. LĂ , nos compatriotes chrĂ©tiens d’ Alsace Ă©taient encore aimables, car trop souvent on connaissait nos coreligionnaires sous leur prĂ©nom complĂ©tĂ© par “Judt “, par exemple : der Judt Leibele (le juif Yehouda). En recherchant des actes notariĂ©s d’ avant 1808, on retrouve dans les index des registres de notaires: un prĂ©nom hĂ©braĂŻque complĂ©tĂ© par “Judt”.

Or, en recherchant l’acte lui-mĂȘme, on constate que la signature apposĂ©e en fin d’ acte prĂ©cise le prĂ©nom suivi du nom de famille, d’autant moins sujet Ă  caution que cette signature est Ă©crite en caractĂšres latins, Ă©ventuellement en gothique. Lorsque le juif en question est moins lettrĂ©, sa signature est en caractĂšres hĂ©braĂŻques oĂč le patronyme apparaĂźt entiĂšrement et souvent suivi par le lieu d’habitation (mi…..) .

Donc, en 1808, les Juifs d’ Alsace feront enregistrer les patronymes qu’ ils avaient depuis longtemps, et ceux dont le patronyme indiquait le lieu d’ origine de leur ancĂȘtre le plus lointain conserveront ce nom. Par exemple : Worms ou Wormser . Dans d’ autres cas, certains profiteront de l’ occasion pour changer de nom de familles. Le plus connu est le cas de Wintzenheim (Haut-Rhin) oĂč il y avait de trĂšs nombreux LĂ©vy. Les dĂ©tenteurs de ce nom se sĂ©pareront en : LĂ©vy pour une part, en Meyer ou en Epstein. Comment firent-ils pour choisir ces noms ? Nous n’ en savons rien, mais on constate qu’ il existait des Epstein en Europe de l’Est et que ceux-ci Ă©taient aussi des LĂ©vy ! HĂ©genheim se distinguera aussi par des choix assez particulier pour cacher les origines lĂ©vites. On connaĂźt aussi d’ autres exemples de changement : des LĂ©vy qui deviendront des Weill, rares cas de Weill ayant des origines lĂ©vites.

Dans le nord de l’ Alsace, il se trouvera un employĂ© d’Ă©tat-civil qui se permettra d’affubler les juifs de la commune avec des noms et des prĂ©noms Ă  consonance italienne: Levino, Longini, Norphuro, Philanthropos, etc….

Dans le choix d’autres patronymes, ils prendront leur nom hĂ©braĂŻque transformĂ© en allemand, exemple : Benyamin deviendra Wolff. Les Nephtali deviendront, selon le cas, Hirsch, Hirtz, Cerf, Zvi ou encore Zivy, avec toutes les autres variantes possibles. D’autres encore prendront leur profession comme patronyme, par exemple : des chantres deviendront Singer (abrĂ©viation de Vorsinger), des sophers seront des Schreiber, des relieurs se transformeront en Binder, un marchand de rubans choisira de se faire appeler : Bendelmann.

Comment se fit le choix du nom Ă  travers les familles ? Nous ne le savons pas trĂšs bien, mais il est toutefois surprenant de constater que des familles relativement dispersĂ©es gĂ©ographiquement adopteront le mĂȘme patronyme. Il faut donc croire qu’ il y eu au prĂ©alable une profonde concertation , bien que le tĂ©lĂ©phone n’existait pas Ă  l’Ă©poque, ni les transports en commun autres que la diligence.

 

 

CERTIFICATS de NON-USURE :

De nombreux chrĂ©tiens se plaignaient d’ ĂȘtre victimes de l’ usure pratiquĂ©e par les juifs. Il est vrai qu’ auparavant, lorsque les dettes vis Ă  vis des juifs Ă©taient devenus trop importantes, la solution utilisĂ©e Ă©tait de les expulser de la citĂ©, de la province ou mĂȘme du pays. La dette s’annulait automatiquement, puisque le juif crĂ©ancier avait disparu de l’ horizon. C’est ce qui explique toutes les expulsions qu’on connues nos ancĂȘtres Ă  travers les siĂšcles.

De ce cĂŽtĂ© l’ Alsace n’ Ă©tait pas en reste, la plus importante expulsion fut celle de 1349, les juifs Ă©tant accusĂ©s d’avoir empoisonnĂ© les puits, lors de la peste noire.

L’ Alsace avait perdu prĂšs de 30 % de sa population Ă  la suite de la guerre de Trente Ans (1618-1648), au point que Louis XIV – nouveau souverain – avait dĂ» faire appel Ă  des populations Ă©trangĂšres (d’Allemagne, de Suisse, d’ Autriche plus de Huguenots Français) pour repeupler la province. C ‘est Ă  ce moment que de nombreux juifs rhĂ©nans vinrent aussi s’ Ă©tablir en Alsace et y accroĂźtre la communautĂ© juive. Ce qui fait que les Juifs avaient pratiquement autant d’anciennetĂ© en Alsace que les chrĂ©tiens. Ils avaient en plus la reconnaissance du souverain, car ils avaient aidĂ©s les troupes royales – par leur fournitures aux armĂ©es – Ă  combattre l’ ennemi, en l’ occurrence la Maison d’Autriche.

En quoi consistait l’ usure ? Comme les banques n’ existaient pas Ă  l’Ă©poque, c’Ă©tait le marchand juif – essentiellement le marchand de chevaux ou de bĂ©tail – qui devait faire crĂ©dit Ă  son client paysan lorsqu’il lui fournissait des animaux ou encore lorsqu’il revendait une terre ou une ferme. Le paysan assurait le paiement essentiellement Ă  la fin des rĂ©coltes et plus particuliĂšrement Ă  la St-Martin. Lorsque la rĂ©colte Ă©tait mauvaise, le paysan n’ avait plus qu’un recours : ne plus payer “son juif”. On retrouve aux archives des commerçants juifs qui n’Ă©taient pas encore payĂ©s au bout de trois, voire huit ans ! Or, lorsqu’ il y avait un crĂ©dit d’effectuĂ©, cela devait se faire par acte notariĂ© sous peine que la crĂ©ance ne soit pas reconnue juridiquement. Par les actes notariĂ©s on retrouve les taux d’ intĂ©rĂȘts qui Ă©taient demandĂ©s : en gĂ©nĂ©ral 5%.
Un taux plutĂŽt lĂ©ger Ă  l’heure actuelle !

Devant les rĂ©criminations d’ĂȘtre exploitĂ©s par les juifs, NapolĂ©on 1er prendra une disposition qui a Ă©tĂ© nommĂ© : le “DĂ©cret infĂąme “. En 1809, il impose Ă  tous les juifs – et ceci aux seuls juifs – exerçant une profession commerciale ou industrielle, l’ obligation d’obtenir un certificat de non-usure, afin de recevoir leur patente. Ce certificat, renouvelable chaque annĂ©e, devra leur ĂȘtre remis par le maire de leur localitĂ© d’ habitation.

Ce sera une occasion extraordinaire pour les maires d’ assouvir leur supĂ©rioritĂ© sur leurs administrĂ©s juifs , voire mĂȘme une possibilitĂ© de se venger contre le juif devenu trop riche ou trop important Ă  leurs yeux. On retrouve les dossiers, citĂ© par citĂ©, avec les commentaires du magistrat municipal. Ainsi Ă  Muttersholtz (Bas-Rhin) par exemple, le maire traite 95 % de ses administrĂ©s juifs d’ “usuriers”. 95 % des commerçants juifs de cette ville devront donc arrĂȘter l’exercice de leur profession de marchands de bestiaux ou de boucher. De quoi vont-ils pouvoir subsister ? Pour Mutzig, qui Ă©tait le siĂšge de rabbinat des Terres de l’ ÉvĂȘchĂ© de Strasbourg, sept commerçants vont se voir refuser le prĂ©cieux document. Les sept vont faire un recours auprĂšs du PrĂ©fet de Strasbourg. Un autre juif, industriel, fait aussi une pĂ©tition. Il indique que son entreprise d’ orfĂšvrerie emploie 400 (quatre cents) personnes qui vont ĂȘtre sans emploi si le certificat ne lui est pas accordĂ©.

 

Comme dans les familles juives des fils auront reçu ce certificat de non-usure, alors que leur pĂšre ne l’aura pas obtenu, il va se crĂ©er des difficultĂ©s relationnelles. Toutefois, comme les personnes qui auront Ă©tĂ© Ă©cartĂ©es d’une obtention de patente ne voudront pas mourir de faim, il ne leur restera plus qu’ Ă  exercer leur activitĂ© professionnelle sans payer leur patente.

L’animositĂ© des maires, contre leurs administrĂ©s juifs du Bas-Rhin, sera tellement importante que le ministre des Finances de l’ Empereur – le Baron Louis – s’ adresse au PrĂ©fet pour avoir des explications sur la chute importante des rentrĂ©es d’ impĂŽts. Le prĂ©fet transmet au prĂ©sident de la Chambre de Commerce qui avoue que de trĂšs nombreux Maires ont refusĂ© les “certificats de non-usure” par vengeance personnelle, bien que l’ usure n’ Ă©tait pas avĂ©rĂ©e. Cette obligation de certificat sera supprimĂ©e, puisque trop coĂ»teuse en pertes fiscales pour l’Empire.

 

 

SERVICE MILITAIRE :

 

 

 

 

 

Souvenir du numĂ©ro de tirage au sort du conscrit LĂ©opold Bauer, incorporĂ© dans Shiviti (dĂ©coration murale, pour indiquer la direction de la priĂšre) – Strasbourg 1885, Gouache et encre sur papier, Coll. MusĂ©e Alsacien, Strasbourg

 

A l’Ă©poque napolĂ©onienne on n’Ă©tait incorporĂ© dans les armĂ©es que si on avait tirĂ© un “mauvais numĂ©ro” lors de la conscription. Chaque appelĂ© en puissance devait tirer un numĂ©ro, genre de loto, dont certains Ă©taient dispensĂ©s de service militaire et d’ autres devaient l’effectuer. Le “mauvais numĂ©ro” Ă©tait celui qui vous obligeait d’aller Ă  l’armĂ©e, le “bon numĂ©ro” vous en dispensait.

Par contre quand on avait tirĂ© le “mauvais numĂ©ro” et lorsqu’ on avait des moyens financiers relativement importants, il Ă©tait possible de s’acheter un remplaçant, c’est Ă  dire se faire remplacer contre monnaie sonnante et trĂ©buchante par un conscrit dispensĂ© du service armĂ© – ayant tirĂ© un “bon numĂ©ro” l’exemptant de service. Ceci Ă  condition que le remplaçant fut dans le besoin, ou veuille guerroyer.

Ce procĂ©dĂ© de remplacement Ă©tait courant et les classes plus aisĂ©es en profitaient pour que leurs enfants n’aient pas Ă  participer aux guerres de l’ Empire. Ceci Ă©tait la rĂšgle gĂ©nĂ©rale.

Toutefois, il Ă©tait interdit aux juifs malchanceux de se faire remplacer ; ils devaient partir Ă  la guerre . Finalement aprĂšs de nombreuses demandes pour bĂ©nĂ©ficier des mĂȘmes conditions que leurs concitoyens, et par mesure disons de “bienveillance”, NapolĂ©on 1er accepta que les conscrits juifs puissent se faire remplacer, Ă  une seule condition : que le remplaçant fut juif !

On voit ainsi, dans les exemples qui prĂ©cĂšdent, que NapolĂ©on 1er, bien qu’originaire d’ une rĂ©gion oĂč les Juifs n’ avaient jamais vĂ©cu, s’acclimata trĂšs rapidement Ă  toutes les rĂ©criminations populaires contre les Juifs.

 

 

3.1.2 LES JUIFS D’ALSACE SOUS L’EMPIRE

Par Moché CATANE

(Extrait d’une thĂšse consacrĂ©e par l’auteur aux Juifs d’Alsace)

 

 

A la veille de la RĂ©volution, l’Alsace comptait 20 Ă  25 000 Juifs rĂ©partis dans 200 villages et bourgades. C’était sans doute la population la plus misĂ©rable de France; sauf une poignĂ©e d’industriels et fournisseurs des armĂ©es, ils vivaient au jour le jour de petit commerce, colportage et prĂȘts d’argent. La situation s’était un peu amĂ©liorĂ©e au point de vue lĂ©gal grĂące aux ordonnances de 1784; mais ils  auraient Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă  vĂ©gĂ©ter longtemps dans l’ignorance et la pauvretĂ© si l’Empire n’avait entrepris d’accĂ©lĂ©rer leur Ă©volution par des mesures autoritaires. En l’espace d’une gĂ©nĂ©ration une communautĂ© de parias Ă©tait intĂ©grĂ©e civiquement Ă  la sociĂ©tĂ© française.

Le 26 aoĂ»t 1789, la DĂ©claration des Droits de l’Homme et du Citoyen affirmait que nul ne doit ĂȘtre inquiĂ©tĂ© pour ses opinions, mĂȘme religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public (article X), et, aprĂšs une lutte acharnĂ©e, il avait Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© dĂ©finitivement, le 27 septembre 1791, de faire bĂ©nĂ©ficier tous les Juifs de France de la citoyennetĂ©. Toutefois, la thĂ©orie devance souvent la pratique ; et c’est ce qui se passa, notamment lĂ  oĂč l’admission des Juifs dans la sociĂ©tĂ© n’était pas seulement une affaire de principe, mais un Ă©lĂ©ment de la vie quotidienne, en tout premier lieu en Alsace et en Lorraine, oĂč un abĂźme sĂ©para pendant quelques annĂ©es l’égalitĂ© proclamĂ©e de la situation rĂ©elle.

Cet abĂźme apparut dans toute son ampleur quinze ans plus tard, lorsque NapolĂ©on 1er entreprit, par le dĂ©cret du 17 mars 1808, de rĂ©duire les droits des Juifs, sous les rĂ©clamations incessantes de la population alsacienne et de ses porte-paroles contre les IsraĂ©lites, et surtout contre les agissements de ceux d’entre eux qui exerçaient le prĂȘt Ă  intĂ©rĂȘt. MalgrĂ© tout ce qui a Ă©tĂ© Ă©crit contre cette mesure arbitraire et malgrĂ© le fait qu’elle est incontestablement contraire aux  principes de la dĂ©mocratie, elle avait des aspects et elle eut des effets bienfaisants. En imposant des restrictions draconiennes Ă  une partie des citoyens en raison de leur appartenance ethnico-religieuse, elle voulait les dĂ©faire de certaines habitudes acquises, nuisibles Ă  eux-mĂȘmes autant qu’à autrui. Bonaparte avait l’esprit unificateur et n’hĂ©sitait pas Ă  forcer les structures qui y rĂ©sistaient. Mais, du moins en ce qui concerne la place des IsraĂ©lites dans la sociĂ©tĂ© française, c’est, sous le rapport de l’avenir, un service que l’empereur a rendu aux Juifs.

Le seul argument qu’on peut valablement opposer Ă  ces considĂ©rations, c’est que sans coercition, la mĂȘme Ă©volution se serait produite tout de mĂȘme. La question reste alors de savoir si le gain d’une gĂ©nĂ©ration valait les vexations subies. Nous penchons pour l’affirmative. Toujours est-il que cet acte impĂ©rial mit durement Ă  l’épreuve le statut nouveau et fragile des Juifs de France. En confiant aux conseils des villages oĂč habitaient la plupart des IsraĂ©lites en Alsace, le droit de dĂ©cider qui obtiendrait l’autorisation de s’adonner au commerce, les autoritĂ©s fournissaient l’occasion d’exprimer toutes sortes d’opinions et de sentiments. C’est en effet ce que nous rĂ©vĂšlent les dossiers des patentes du dĂ©partement du Bas-Rhin.

Les prĂ©jugĂ©s Ă  l’égard des Juifs se manifestent Ă©videmment un peu partout, soit pour des raisons d’intĂ©rĂȘt — pour se dĂ©barrasser de concurrents gĂȘnants — soit par conviction plus ou moins sincĂšre de l’infĂ©rioritĂ© des Juifs, conviction si rĂ©pandue dans le monde chrĂ©tien et apparemment justifiĂ©e par les dehors souvent sauvages et insolites de nos ancĂȘtres Ă  cette Ă©poque. Toutes les accusations classiques contre la «race maudite», sa paresse, sa cupiditĂ©, sa fourberie, figurent en bonne place dans les observations des conseils municipaux (1).

 

 

La protection de la Loi assurée à tous les Français

 

 

Par contre, nous avons de nombreuses preuves de l’existence d’une tendance opposĂ©e chez un nombre apprĂ©ciable de non-Juifs. L’expression la plus marquante de cette attitude se trouve dans les lettres circulaires des «magistrats de sĂ»reté», juges affectĂ©s Ă  la direction de la police, et notamment de celui de l’arrondissement de Strasbourg, Loyson. Ce dernier, dans sa circulaire imprimĂ©e du 1er juillet 1808, adressĂ©e Ă  tous les juges de paix, officiers de polices. maires adjoints, etc., expose sa position sans la moindre Ă©quivoque dans les termes suivants «M. le Procureur gĂ©nĂ©ral en la Cour de Justice criminelle du dĂ©partement du Bas-Rhin, informĂ© que dans quelques communes du ressort on s’appuie sur le dĂ©cret impĂ©rial du 17 mars dernier pour exercer des vexations contre les sectaires de la loi mosaĂŻque, me charge de prendre toutes les mesures nĂ©cessaires pour neutraliser une pareille malveillance et atteindre ceux qui, abusant des dispositions bienfaisantes dont le seul but est de rĂ©primer l’usure et de rĂ©parer en partie les maux qu’elle a causĂ©s, se permettent d’attenter Ă  la sĂ»retĂ© individuelle que la loi assure Ă  chaque sujet de l’Empire… Lors mĂȘme qu’un Juif n’obtiendrait pas la patente que l’article 7 du dĂ©cret lui rend indispensable pour continuer son commerce, il ne perd point par lĂ  son droit Ă  la protection que la loi assure Ă  tout Français… »

RĂ©pondant Ă  la mĂȘme invitation du Procureur gĂ©nĂ©ral, le magistrat de sĂ»retĂ© de l’arrondissement de SĂ©lestat, Beaudel, Ă©crit dans sa circulaire « S’il Ă©tait vrai (comme M. le Procureur gĂ©nĂ©ral me fait l’honneur de marquer l’avoir appris avec inquiĂ©tude) que l’exĂ©cution du dĂ©cret impĂ©rial du 17 mars dernier ait dans quelques communes de cet arrondissement Ă©tĂ© le prĂ©texte de certaines menaces et vexations contre les Juifs, je vous prie de me faire parvenir de suite les procĂšs-verbaux que vous avez dĂ» dresser ou que vous dresserez dans la suite contre les ennemis de l’ordre qui ont osĂ© ou oseraient sous quelque prĂ©texte que ce soit, se permettre de le troubler.

Si l’ignorance ou la mĂ©chancetĂ© avaient insinuĂ© que les sectaires de la loi de MoĂŻse pouvaient plus impunĂ©ment ĂȘtre molestĂ©s que tout autre citoyen, empressez-vous de dĂ©truire cette impression aussi absurde en rĂ©pondant que les Juifs n’ont pas plus cessĂ© que nous d’ĂȘtre citoyens français et sous la sauvegarde des mĂȘmes lois. Celle du 17 mars dernier, loin d’autoriser le moindre genre d’oppression contre les Juifs, montre, au contraire, la bienfaisante intention de notre auguste Empereur d’amener cette portion de son peuple Ă  un sort meilleur.

Quant Ă  nous, Messieurs, nous ne devons jamais faire attention Ă  l’espĂšce de religion que professe celui qui rĂ©clame justice, nous la devons Ă©galement et en vertu des mĂȘmes lois provoquer pour tous, et accorder mĂȘme dans nos fonctions d’officiers de police judiciaire une protection encore plus spĂ©ciale Ă  ceux de nos concitoyens qui se trouveraient dans des conditions Ă  en avoir momentanĂ©ment un besoin plus particulier.»

 

 

 

Rigueur et libéralisme des Municipalités

 

Nous possédons aussi de remarquables témoignages de considérations pour les Juifs de la part de membres de conseils municipaux.

L’un des plus impressionnants est constituĂ© par les observations du maire de Sarre-Union, Petermann, au bas de la liste des IsraĂ©lites proposĂ©s pour la patente. En voici la teneur :

«Le conseil municipal a votĂ© eu faveur de 16 Juifs, dont 6 encore garçons. En gĂ©nĂ©ral, on ne peut rien dire ny contre les uns ny contre les autres parce que leur fortune ne leur permettrait pas de faire un commerce brillant, et que tous ont de la peine Ă  vivre, mais le conseil municipal a donnĂ© l’exclusion Ă  18 autres plus fortunĂ©s. Le Sieur Maire ne connaĂźt pas les motifs secrets qui ont dĂ©cidĂ© la majoritĂ©, mais il croit que dans le nombre l’on aurait pu accorder des patentes Ă  (ici, le nom de 13 Juifs). Ceux-ci n’ont pas contre eux la gĂ©nĂ©ralitĂ© de l’opinion publique. Quant Ă  (ici, le nom de 5 Juifs), ceux-ci sont tarĂ©s et prĂ©venus d’usure.

Mais en partant du principe gĂ©nĂ©ral Ă©mis par plusieurs membres que, puisque Sa  MajestĂ© ImpĂ©riale a accordĂ© un dĂ©lai de dix ans pour la conversion (2) des Juifs, le conseil municipal aurait dĂ» au moins voter pour un an en faveur de tous (ceux-ci) indistinctement. Alors connaissant la conduite que les uns et les autres auraient tenu pendant cette annĂ©e, il aurait pu Ă  la prochaine sĂ©ance se dĂ©cider en connaissance de cause, et alors refuser la patente Ă  celui qui aurait abusĂ© de celle qui pour la premiĂšre fois lui aurait Ă©tĂ© accordĂ©e. Le Sieur Maire observe au surplus qu’il est dans l’intĂ©rĂȘt de la ville de favoriser le marchĂ© aux bestiaux qui s’y tient de quinzaine en quinzaine. Il n’est frĂ©quentĂ© que par des Juifs, les uns amenant des bestiaux, les autres les achetant et les transportant dans l’intĂ©rieur du dĂ©partement. Les Juifs de Sarre-Union qui, avant le dĂ©cret du 30 mai 1806, faisaient le commerce d’argent se sont adonnĂ©s du (sic) depuis au commerce des bestiaux. Ils cherchent leurs chevaux dans les Ardennes et au­delĂ , ils nourrissent le marchĂ© et en vivent. Si donc on leur refuse la patente, alors le marchĂ© n’étant plus approvisionnĂ© tombera et avec lui la fortune de la plus grande partie de nos cabaretiers, et consĂ©quemment l’estroi municipal. Cette perte ne sera pas la seule, le boucher, le boulanger, le sellier, le tanneur, etc., y seront privĂ©s des approvisionnements que l’on faisait chez eux et ainsi l’industrie gĂ©nĂ©rale de la ville sera rĂ©duite de moitiĂ©. Si Ă  ces considĂ©rations l’on ajoute que les Juifs sont hommes et pĂšres de famille, Monsieur le PrĂ©fet, convaincu que l’Etat qui les a accueillis leur doit cette protection, permettra au Sieur Maire d’émettre le voeu d’accorder des patentes pour la premiĂšre annĂ©e Ă  tous les Juifs indistinctement, sauf au bout de l’annĂ©e Ă  les refuser Ă  ceux qui se seraient rendus indignes de ces principes philanthropiques.»

De mĂȘme, le maire de Marmoutier (MauremĂŒnster), ajoute au bas de la liste des patentĂ©s :

« Le soussignĂ©… est entiĂšrement d’avis que les 23 Juifs portĂ©s (sur la liste des Juifs proposĂ©s pour l’admission Ă  la patente) en sont dignes, mais qu’encore, parmi les 17 dĂ©clarants auxquels on a refusĂ© les certificats, il se trouve douze Ă  quinze qui sont chargĂ©s d’enfants et qui n’auront aucun moyen de s’entretenir ; qui, depuis qu’ils sont instruits de refus viennent d’un moment Ă  l’autre Ă  la mairie, tantĂŽt avec leurs vieux pĂšre et mĂšre, tantĂŽt avec leurs enfants Ă  pleurer, Ă  crier et Ă  lamenter, parce qu’ils voyent le premier juillet comme leur premier jour sans pain.
Le soussignĂ© croit que c’est un devoir de l’humanitĂ© de faire ces observations »

Le conseil municipal du chef-lieu fit preuve aussi dans cette affaire, sinon de sympathie pour les Juifs — nous en sommes loin, et cela n’a pas lieu de nous Ă©tonner, si nous nous souvenons de la politique constamment hostile de la municipalitĂ© strasbourgeoise depuis l’affaire de l’autorisation de sĂ©jour de Cerf Berr Ă  la fin de l’Ancien RĂ©gime et pendant toute l’époque rĂ©volutionnaire — du moins de respect pour les droits de l’homme Ă  leur Ă©gard. Cela ressort clairement du prĂ©ambule qui figure en tĂȘte de la dĂ©cision d’accorder la patente Ă  certains IsraĂ©lites de la ville, du 28 juin 1808, et de nouveau dans le prĂ©ambule de la liste complĂ©mentaire du 12 mai 1809.

Dans le premier de ces textes, on lit notamment :

«Le conseil municipal, pĂ©nĂ©trĂ© de l’importance de l’opĂ©ration qui lui est dĂ©lĂ©guĂ©e, laquelle sortant du cercle de mes attributions ordinaires le constitue dans les fonctions dĂ©licates de jury moral et politique Ă  la fois, considĂ©rant que dans le travail dont il est chargĂ© il cherchera Ă  remplir dignement les vues du gouvernement, qui sont de rĂ©primer la corruption et le vice opiniĂątre, mais qui sont aussi d’encourager ceux des Juifs qui, sous l’influence de sa protection et des progrĂšs de la civilisation, ont ouvert les yeux Ă  la dignitĂ© de citoyen et ont consacrĂ© Ă  l’avantage de la sociĂ©tĂ© et des moeurs leurs travaux, leur industrie et leur fortune ; qu’en Ă©tablissant cette distinction en leur faveur, il croit agir avec l’impartialitĂ© rigoureuse dont le gouvernement lui-mĂȘme a donnĂ© l’exemple dans son dĂ©cret impĂ©rial, oĂč il a honorablement classĂ© les Juifs de Paris, de Bordeaux et autres lieux… ; et qu’il doit croire, de son cĂŽtĂ©, que les Juifs de Strasbourg ne tarderont pas Ă  se rendre dignes, Ă  leur tour, de la mĂȘme exception.», etc.

 

 

Les directives préfectorales

 

 

Dans le deuxiĂšme de ces textes, le conseil rĂ©forme favorablement, Ă  titre provisoire pour un an, une dĂ©cision antĂ©rieure Ă  l’égard de quelques candidats, considĂ©rant «que les nouveaux renseignements puisĂ©s sur leur compte… sont gĂ©nĂ©ralement plus en leur faveur aujourd’hui ; qu’il en rĂ©sulte dĂšs lors la preuve que la mesure sage adoptĂ©e par le gouvernement atteint successivement son but qui Ă©tait de les arracher Ă  des habitudes vicieuses et nuisibles et de les rapprocher de plus en plus de la civilisation moderne» (3).

Cependant, ce ne sont pas toujours les maires qui sont plus tolĂ©rants que les autres membres des conseils municipaux. Ainsi, Ă  Balbronn, le conseil avait dĂ©cidĂ©, le 4 juillet 1808, d’accorder le «certificat de non-usure» Ă  tous les Juifs de la localitĂ©, et c’est le maire et son adjoint qui s’y opposent. Toutefois, ils reconnaissent eux-mĂȘmes, Ă  la fin de leur protestation, qu’il ne convient pas d’enlever aux Juifs le pain de la bouche, si bien que leur opposition est peut-ĂȘtre plus thĂ©orique que pratique.

 

Des diffĂ©rences assez nettes subsistent d’un individu Ă  l’autre, mĂȘme entre deux hauts fonctionnaires, comme le sous-prĂ©fet de SĂ©lestat et celui de Saverne. On le voit en comparant les rapports de l’un et de l’autre sur les rĂ©clamations nombreuses et justifiĂ©es qu’avaient soulevĂ©es les arrĂȘts non motivĂ©s de plusieurs conseils municipaux. Alors que Reyss, le sous-prĂ©fet de Saverne, dĂ©conseille vivement d’examiner de trop prĂšs les dĂ©cisions des autoritĂ©s locales, ce qui d’aprĂšs lui causerait trop de complications, Cunier, son collĂšgue de SĂ©lestat, tient absolument Ă  sauvegarder la justice.

 

Il avait adressĂ© au prĂ©fet dĂšs le 1er juillet 1808 un rapport circonstanciĂ© prĂ©cĂ©dĂ© par des considĂ©rations de style ampoulĂ© sur la grandeur de l’impĂ©rial lĂ©gislateur et sur les tribulations du peuple d’IsraĂ«l au cours des Ăąges. Au sujet des Juifs dont les requĂȘtes sont repoussĂ©es en bloc, il s’exprimait en ces termes :

 

«Ceux qui composent cette derniĂšre classe se trouvent dans la position la plus cruelle. Des habitudes de toute la vie ne se changent pas en un instant, des hommes qui ont existĂ© pendant bien des annĂ©es que dans l’exercice d’une industrie, d’un commerce ou d’une profession, qui ne possĂšdent aucune propriĂ©tĂ© rurale, ne deviennent pas en un jour des agriculteurs et des journaliers. Un grand nombre de familles voyant tarir en un moment la source qui les alimentait, mis aux prises avec les plus pressants besoins, l’Administration ne les verrait-elle pas avec inquiĂ©tude placĂ©s entre le dĂ©sespoir et le crime ? »

 

Cunier propose en consĂ©quence d’envoyer sur place des enquĂȘteurs pour tirer au clair les cas contestĂ©s. Le prĂ©fet se rangea au second avis. Les consignes qu’il donne sont sans Ă©quivoque : il s’impose de juger chaque individu Ă  part, et il ne faut lui refuser le certificat qu’en spĂ©cifiant les griefs qui sont Ă©levĂ©s contre lui. Bien plus, ces griefs seront communiquĂ©s Ă  l’intĂ©ressĂ©, et il lui sera loisible d’y rĂ©pliquer. Le dossier ainsi constituĂ© sera dĂ©fĂ©rĂ© au prĂ©fet, qui dĂ©cidera souverainement. Jusque-lĂ , l’autorisation d’exercer son commerce sera rendue provisoire Ă  l’appelant.

Il ne faut donc pas s’étonner de constater que plusieurs conseils municipaux, comme ceux de Dauendorf et de Mutzig, aprĂšs avoir refusĂ© en bloc toutes les patentes aux Juifs et s’ĂȘtre faits rĂ©primander pour ce fait, aient fait complĂštement volte-face et accordĂ©, au cours d’une nouvelle dĂ©libĂ©ration, l’autorisation Ă  tous les candidats.

De mĂȘme, en 1812, en marge d’une pĂ©tition de quatre Juifs de Soultz-sous-ForĂȘts, qui demandaient vainement la patente depuis 1808, le prĂ©fet Ă©crivait :

«Si le conseil municipal persiste dans son refus, il devra le motiver, autrement, je passerai outre. Ici tout arbitraire serait forfaiture.»

 

Dans quelle proportion les municipalitĂ©s ont-elles rĂ©pondu aux demandes d’une façon positive? Nous connaissons les chiffres de l’annĂ©e 1809 grĂące au Document Consistorial, qui fournit les indications suivantes :

 

Chefs de famille3 073 

Inutile d’ajouter quoi que ce soit,
le tableau est d’une clartĂ© aveuglante

N’ont pas fait la demande1 087

Ont obtenu la patente1 477

Ne l’ont pas obtenue169

 

 

3.2

http://rh19.revues.org/document1872.html

2007-35 / La Restauration revisitĂ©e – Les formes de la protestation – Une histoire de l’Etat

 

Nicolas Lyon-Caen

Pierre Birnbaum, L’Aigle et la Synagogue. NapolĂ©on, les Juifs et l’État, Paris, Fayard, 2007, 294 p. ISBN : 978-2-213-63211-7. 22 euros.

 

Pierre Birnbaum prend pour objet les deux assemblĂ©es des juifs de l’Empire convoquĂ©es par NapolĂ©on, celle des notables (de juillet 1806 Ă  avril 1807), puis le Grand SanhĂ©drin (du 4 fĂ©vrier au 9 mars 1807). Il s’attache Ă©galement aux diffĂ©rentes mesures visant les juifs et le culte juif prises avant et aprĂšs elles, le dĂ©cret de mai 1806 portant convocation de l’assemblĂ©e et moratoire des crĂ©ances dĂ©tenues par les juifs, et celui de mars 1808 (surnommĂ© dĂ©cret infĂąme) confirmant ces mesures et restreignant en outre les libertĂ©s et dĂ©placements d’une partie des juifs, auxquels est aussi refusĂ©e la possibilitĂ© du remplacement au service militaire. Elles sont insĂ©rĂ©es entre des analyses historiographiques traitant de la mĂ©moire de ces assemblĂ©es. Pierre Birnbaum envisage entre autres l’image de la lutte perdue de NapolĂ©on contre les juifs dans l’antisĂ©mitisme français et la place de l’évĂ©nement Ă  diverses Ă©tapes de l’histoire du judaĂŻsme français. ImmĂ©diatement et diversement discutĂ© au sein du monde juif, comme en tĂ©moignent certains contes brodĂ©s autour des consĂ©quences du dĂ©cret infĂąme, le SanhĂ©drin ne cesse d’alimenter la polĂ©mique. De ce survol un peu rapide se dĂ©tache le commentaire de la rĂ©ception de la thĂšse de Robert Anchel soutenue en 1928. Son travail consacrĂ© Ă  NapolĂ©on et les Juifs avait alors mis Ă  jour l’essentiel des sources mais avait surtout fortement critiquĂ© l’attitude de l’empereur. Albert Mathiez, son directeur, pourtant sensibilisĂ© Ă  cet objet au cours de sa vie scientifique, Ă©mit de fortes critiques Ă  l’encontre du texte, prĂ©cisĂ©ment sur le traitement de NapolĂ©on, s’autorisant mĂȘme des attaques Ă  l’encontre des origines juives de l’archiviste devenu sous sa plume le « vengeur » de « la race des persĂ©cutĂ©s ».

Reprenant les analyses d’Anchel et citant abondamment ses sources, Pierre Birnbaum propose cependant une lecture assez neuve du dĂ©roulement du SanhĂ©drin. Le contexte religieux qu’il restitue est moins celui de la rĂ©organisation des cultes de 1801-1802 que celui de l’affirmation, au lendemain du sacre, du caractĂšre catholique du pouvoir et de son « prince chrĂ©tien » vers 1806-1808, – affirmation manifestĂ©e notamment par la crĂ©ation de la saint NapolĂ©on le 15 aoĂ»t et l’élaboration du catĂ©chisme impĂ©rial. Il pointe encore l’hostilitĂ© fonciĂšre Ă©vidente de NapolĂ©on et de quelques proches envers les juifs, tout particuliĂšrement le conseiller d’État Mathieu MolĂ©, un des principaux interlocuteurs des assemblĂ©es, peut-ĂȘtre nourri par une image dĂ©valorisante du juif comme oriental (mais les preuves directes manquent). Elle s’inscrit surtout dans le contexte intellectuel d’une polĂ©mique ouverte au dĂ©but de 1806 par des Ă©crits de Bonald et de Poujol dĂ©nonçant l’emprise de l’usure juive sur l’Alsace. De fait, du point de vue de NapolĂ©on, la rĂ©union est organisĂ©e pour remĂ©dier

aux problĂšmes spĂ©cifiques posĂ©s par les juifs. Cette hostilitĂ© transpire des questionnaires soumis aux assemblĂ©es, ouvertement mĂ©prisants et remettant directement en cause la citoyennetĂ© des Français juifs. Or, et c’est lĂ  la ligne de force du livre, Pierre Birnbaum souligne la rĂ©sistance courageuse des notables et des rabbins qui rĂ©affirment l’hĂ©ritage de l’émancipation : ils sont dĂ©jĂ  français et citoyens et personne ne peut revenir sur les acquis de l’émancipation dont tĂ©moigne leur participation Ă  la conscription. L’acharnement d’une bonne partie d’entre eux les conduit donc Ă  argumenter sur le plan du droit commun de la nation en mĂȘme temps que s’élaborent aussi des rĂ©ponses halakhiques articulĂ©es sur le principe dina de malkhuta dina (la loi du pays est la loi). L’approche permet ainsi de renouveler une analyse encore tributaire des dĂ©bats opposant l’assimilation au particularisme, la trahison Ă  la fidĂ©litĂ©, et dĂ©nonçant la responsabilitĂ© du SanhĂ©drin dans la sclĂ©rose intellectuelle du judaĂŻsme occidental. Pierre Birnbaum souligne rĂ©ciproquement la non moins forte rĂ©sistance de l’appareil d’État aux projets de l’empereur, appuyĂ©e sur des arguments tout Ă  fait similaires. Les membres du conseil d’État n’hĂ©sitent pas, Ă  une quasi-unanimitĂ©, – Beugnot et Regnaud de St-Jean d’Angely en tĂȘte –, Ă  juger les mesures de l’empereur illĂ©gales et Ă  exprimer leur indĂ©fectible attachement aux principes universalistes de la RĂ©volution. Revendiquant non seulement l’égalitĂ© civile entre tous les citoyens mais encore la libertĂ© des cultes, ils refusent obstinĂ©ment de distinguer des classes parmi les citoyens. À l’unisson, la plupart des prĂ©fets chargĂ©s de mettre en place les consistoires et les mesures restreignant les dĂ©placements et activitĂ©s des juifs n’hĂ©sitent pas de leur cĂŽtĂ© Ă  plaider la cause de leurs administrĂ©s auprĂšs du pouvoir.

C’est Ă  cette aune exigeante que Pierre Birnbaum exprime un constat dĂ©sabusĂ© sur le retour au langage du paternalisme dominateur de l’Ancien RĂ©gime pendant et aprĂšs l’assemblĂ©e. Fleurissant dans les louanges flagorneuses dĂ©cernĂ©es Ă  NapolĂ©on et aux Bourbon restaurĂ©s, il rĂ©vĂšle pourtant probablement moins une lĂąchetĂ© politique que les ambiguĂŻtĂ©s inhĂ©rentes Ă  la reconnaissance des identitĂ©s collectives au sein du monde dĂ©mocratique Ă  la française. L’organisation des assemblĂ©es et le dĂ©corum typiquement impĂ©rial dont elles s’accompagnent exercent une indĂ©niable sĂ©duction sur les participants, mĂȘme les plus libĂ©raux. C’est qu’elle met en valeur les juifs en tant que nation soudain portĂ©e Ă  la lumiĂšre et « rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e » sous l’aile de l’Aigle. La proximitĂ© au pouvoir voulue par la rĂ©surrection d’une institution immĂ©moriale transforme les juifs en un corps dotĂ© d’une dignitĂ© et d’un rang dans l’État, une reconnaissance dans l’inĂ©galitĂ©. L’évocation de la commĂ©moration officielle du 190e anniversaire du SanhĂ©drin qui ouvre et clĂŽt l’ouvrage traduit bien ce sentiment de partage, ressenti semble-t-il par Pierre Birnbaum, entre la douceur de l’inclusion communautaire et l’agacement du citoyen Ă©pris de laĂŻcitĂ©.

 

Pour citer cette recension

Nicolas Lyon-Caen, «Pierre Birnbaum, L’Aigle et la Synagogue. NapolĂ©on, les Juifs et l’État, Paris, Fayard, 2007, 294 p. ISBN : 978-2-213-63211-7. 22 euros.», Revue d’histoire du XIXe siĂšcle, 2007-35, La Restauration revisitĂ©e – Les formes de la protestation – Une histoire de l’Etat , [En ligne], mis en ligne le 3 janvier 2008. URL : http://rh19.revues.org/document1872.html. ConsultĂ© le 1 juin 2008.

 

 

3.3 http://www.lamed.fr/judaisme/Histoire/1417.asp

par le Rabin Ken SPIRO

 

L’ñge de la Raison a donnĂ© aux Juifs les droits civils, mais l’accent qu’elle mettait sur une sociĂ©tĂ© sans Dieu a entraĂźnĂ© des consĂ©quences dramatiques.

 

Le milieu du XVIIĂšme siĂšcle a marquĂ© la fin de la Renaissance. La nouvelle idĂ©ologie qui a Ă©mergĂ© Ă  sa suite et qui s’est inscrite dans ce que l’on a appelĂ© le ” siĂšcle des LumiĂšres ” continue aujourd’hui encore d’imprĂ©gner dans une vaste mesure le monde occidental. Nous devons comprendre cette idĂ©ologie et le rapport qu’a entretenu avec elle le peuple juif afin de tenter de rendre intelligible ce qu’il adviendra aprĂšs dans notre histoire.
Le siĂšcle des ” LumiĂšres ” (1650 1850) a Ă©tĂ© caractĂ©risĂ© par des percĂ©es rĂ©alisĂ©es par les systĂšmes de pensĂ©e en s’Ă©loignant de la religion et en se tournant de plus en plus vers la laĂŻcitĂ©, l’humanisme, l’individualisme, le rationalisme et le nationalisme.
De tous ces derniers concepts, c’est surtout le rationalisme qui a dĂ©fini le siĂšcle des ” LumiĂšres “, que l’on a aussi appelĂ© ” l’Ăąge de la Raison “.
Nous avons vu prĂ©cĂ©demment que le Moyen Age a Ă©tĂ© dominĂ© par l’Eglise et par l’idĂ©e de l’omniprĂ©sence de Dieu. AprĂšs lui est venue la Renaissance, avec la primautĂ© accordĂ©e Ă  l’homme et l’accent mis sur les arts et les connaissances issues de la culture classique. Les ” LumiĂšres ” ont poussĂ© plus loin encore la suprĂ©matie de l’ĂȘtre humain, en insistant sur son intelligence, sur la pensĂ©e rationnelle et sur les sciences empiriques. Avec elles, tout s’est concentrĂ© sur l’individu.

 

Le siĂšcle des ” LumiĂšres ” a Ă©tĂ© Ă  l’origine de beaucoup d’idĂ©es et d’institutions positives : la dĂ©mocratie libĂ©rale, la rĂ©volution scientifique, l’industrialisation. Mais cette importance accordĂ©e Ă  l’individu a aussi conduit Ă  des remises en question de certaines institutions fondamentales du monde occidental, et notamment la religion. Celle ci a Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e par les penseurs du siĂšcle des ” LumiĂšres ” comme un Ă©chec intellectuel qui a Ă©tĂ© Ă©vincĂ© par l’aptitude de la science Ă  expliquer l’inexplicable. C’est ainsi qu’une culture profane a commencĂ© d’Ă©merger comme une trĂšs puissante alternative Ă  la religion. L’idĂ©e d’un monde sans Dieu prit la racine dans le monde occidental avec de grandes implications tant pour l’Europe que pour le peuple juif.

 

Si curieux que cela paraisse, moins le monde occidental devenait religieux, mieux il traitait les Juifs. Les fanatiques chrĂ©tiens tuaient des Juifs pour les diverses raisons que nous avons vues. Les sĂ©cularistes, en revanche, n’avaient aucune raison de les imiter, car les diffĂ©rences dans les appartenances religieuses ne prĂ©sentaient pour eux aucune importance. Ce qui comptait le plus pour eux, c’Ă©tait l’identitĂ© nationale bien plus que l’identitĂ© religieuse.
En mĂȘme temps que celui de la laĂŻcitĂ©, le siĂšcle des ” LumiĂšres ” a rĂ©pandu le concept de l’individualisme : Chaque personne prise isolĂ©ment a de la valeur et de l’importance, d’oĂč le prix croissant attachĂ© aux droits civils.
En apparence, l’accent mis sur les droits civils Ă©tait favorable aux Juifs. Pour la premiĂšre fois, le monde occidental commençait de traiter le Juif comme un ĂȘtre humain. Des Edits de tolĂ©rance ont Ă©tĂ© promulguĂ©s, accordant aux Juifs certains droits fondamentaux, mĂȘme si ce n’Ă©tait pas une Ă©galitĂ© complĂšte.
Cependant, de nouveaux problĂšmes vont surgir, dont les Juifs seront encore une fois les victimes.

 

La grande différence

Un monde sans référence à Dieu ne peut que se mettre tÎt ou tard dans une situation difficile.
Le judaĂŻsme
croit que l’accent doit ĂȘtre placĂ©, dans un monde idĂ©al, tant sur Dieu que sur l’homme. Parce que sans rĂ©fĂ©rence Ă  Dieu, toutes les valeurs morales deviennent relatives. En quoi cela est il mauvais ? S’il est certes bon d’Ă©prouver du respect pour les droits civils, il se peut qu’il devienne un jour opportun ou nĂ©cessaire, pour toutes sortes de raisons politiques ou sociales, de leur accorder une moindre importance. C’est alors que le respect de la vie humaine deviendra une idĂ©e dĂ©modĂ©e. Au contraire, les valeurs donnĂ©es par Hachem sont immuables et ne peuvent jamais devenir dĂ©modĂ©es. VoilĂ  ce qui fait la grande diffĂ©rence.
Cette grande diffĂ©rence explique comment un personnage essentiel du siĂšcle des ” LumiĂšres “, Jean Jacques Rousseau, l’auteur du Contrat Social, qui postulait que les ĂȘtres humains sont Ă©gaux, a pu ĂȘtre aussi inhumain envers sa propre progĂ©niture. Une jeune lingĂšre a Ă©tĂ© sa compagne jusqu’Ă  sa mort. Cinq enfants sont nĂ©s de ce couple, tous placĂ©s par leur pĂšre Ă  l’Hospice des Enfants TrouvĂ©s. Il a lui mĂȘme dĂ©crit cet Ă©tablissement dans un de ses ouvrages, notant que les deux tiers des bĂ©bĂ©s y mouraient Ă  moins d’un an, et que la plupart ne dĂ©passaient pas les sept ans d’Ăąge. Ses nobles idĂ©es ne l’ont pas empĂȘchĂ© de pratiquer une forme moderne d’infanticide. (Voir The Intellectuals, par Paul Johnson, p. 21 22.)

 

De la mĂȘme maniĂšre, tous les discours de Voltaire sur l’Ă©galitĂ© des hommes ne l’ont pas empĂȘchĂ© d’Ă©ructer dans son Dictionnaire Philosophique les pires diatribes antisĂ©mites, les Juifs y Ă©tant dĂ©finis comme ” les gens les plus abominables du monde. ” Bien qu’il ne suggĂ©rĂąt pas qu’il fallĂ»t les tuer, il ne pouvait pas contenir sa haine, mettant en avant ” leur avarice, leurs superstitions et la haine qui les animait contre les peuples qui les avaient accueillis “.
En contraste avec la France, la situation a Ă©tĂ© trĂšs diffĂ©rente en Angleterre (oĂč la RĂ©volution puritaine avait exercĂ© une grande influence) et dans le Nouveau Monde, oĂč les Puritains ont jouĂ© un grand rĂŽle. La RĂ©volution amĂ©ricaine s’est dĂ©veloppĂ©e sur le fond d’une synthĂšse d’idĂ©es trĂšs religieuses ancrĂ©es dans la Bible, introduites par les Pilgrim Fathers (” PĂšres pĂšlerins “, fondateurs des premiĂšres colonies europĂ©ennes en Nouvelle Angleterre) et des principes humanistes, tels que ” les droits inaliĂ©nables de l’homme “, avancĂ©s par John Locke. Nous voyons cela clairement dans les premiĂšres phrases de la DĂ©claration d’IndĂ©pendance :
Nous tenons ces vĂ©ritĂ©s pour Ă©videntes par elles mĂȘmes : que tous les hommes naissent Ă©gaux; que leur CrĂ©ateur les a dotĂ©s de certains droits inaliĂ©nables, parmi lesquels la vie, la libertĂ© et la recherche du bonheur.
La RĂ©volution Française, qui a Ă©tĂ© un mouvement purement sĂ©culier, n’a pas opĂ©rĂ© cette synthĂšse. D’oĂč les conflits avec la philosophie du siĂšcle des ” LumiĂšres “.
Les rĂ©formateurs français, aprĂšs avoir fait guillotiner le roi Louis XVI et sa femme Marie Antoinette, ont dĂ©chaĂźnĂ© le rĂšgne de la Terreur, pendant lequel quelque 25 000 ” contre rĂ©volutionnaires ” ont Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©s d’une maniĂšre tout aussi sanglante.


Le rĂšgne de la Terreur sonna le glas, pour toutes sortes de raisons, de l’Ăąge de la Raison. La brutalitĂ© sanglante montrĂ©e par les masses choqua le monde et mit sĂ©vĂšrement Ă  mal la conviction, entretenue pendant le siĂšcle des ” LumiĂšres “, selon laquelle l’homme peut se gouverner lui mĂȘme. Une pĂ©riode d’agitation gĂ©nĂ©rale s’ensuivit en France, marquĂ©e par la corruption et l’inflation galopante. La RĂ©volution courait au prĂ©cipice quand NapolĂ©on Bonaparte prit le pouvoir par un coup d’Etat en 1804.

 

Napoléon et les Juifs

NapolĂ©on Bonaparte (1769 1821), un officier d’origine corse, se couronna Empereur des Français. Pendant les dix annĂ©es oĂč il dĂ©tint le pouvoir, il entreprit une sĂ©rie de conquĂȘtes sans prĂ©cĂ©dent par la rapiditĂ© de ses mouvements Ă  travers l’Europe. VĂ©ritable gĂ©nie militaire, il engagea des offensives contre les Autrichiens, les Italiens, les Russes. Et il les battit presque tous, devenant le maĂźtre du continent et rĂ©organisant toute sa carte.
La cause de sa chute a Ă©tĂ© l’hiver russe. Lorsque les autres pays europĂ©ens constatĂšrent qu’il Ă©tait vulnĂ©rable, ils s’unirent dans une coalition et le battirent, d’abord Ă  Leipzig en 1813, et finalement Ă  Waterloo en 1815. ExilĂ© comme prisonnier de guerre dans l’Ăźle de Sainte HĂ©lĂšne, il y mourut d’un cancer en 1821.

Au cours de sa marche Ă  travers l’Europe, NapolĂ©on libĂ©ra tous les Juifs de leurs ghettos. L’idĂ©e de les libĂ©rer et de leur accorder des droits civils l’avait prĂ©cĂ©dĂ©, mais c’est lui qui l’a rĂ©ellement mise en Ɠuvre.

 

NapolĂ©on Ă©tait fascinĂ© par les Juifs, bien qu’il ne les comprĂźt pas. Il voulait qu’ils soient acceptĂ©s par le reste de la sociĂ©tĂ© europĂ©enne, et il pensait que leur rejet ne tenait pas Ă  ce qu’ils Ă©taient diffĂ©rents, mais que s’ils pouvaient ressembler davantage aux autres citoyens, ils seraient mieux acceptĂ©s. C’est pourquoi il a voulu aider les Juifs Ă  se dĂ©barrasser de tout ce qui les tenait Ă  l’Ă©cart. Il a recommandĂ©, par exemple, qu’un tiers de tous les Juifs Ă©pousent des conjoints non Juifs.
L’historien Berel Wein, dans son Triumph of Survival, assure que NapolĂ©on n’Ă©tait pas aussi judĂ©ophile que beaucoup de Juifs l’ont cru initialement. Il Ă©crit: L’Ă©quitĂ© et la tolĂ©rance de façade affichĂ©es par NapolĂ©on envers les Juifs Ă©tait basĂ©e en fait sur son projet de les faire entiĂšrement disparaĂźtre au moyen de l’assimilation totale, des mariages mixtes et des conversions.
A deux reprises, en 1806 et en 1807, NapolĂ©on convoqua des assemblĂ©es de notables juifs en vue de promouvoir son dessein de ” sauver ” les Juifs. Ces dirigeants religieux furent pris de court. D’un cĂŽtĂ©, ils tenaient Ă  coopĂ©rer avec NapolĂ©on et rendre ainsi plus facile la vie des Juifs europĂ©ens. En revanche, ils ne pouvaient pas acquiescer Ă  celles de ses idĂ©es qui auraient conduit Ă  la destruction du judaĂŻsme. Ils lui rĂ©pondirent aussi diplomatiquement que possible, sans trahir les dispositions de la loi juive.
(Pour d’autres dĂ©tails sur ce sujet, on pourra se rĂ©fĂ©rer Ă  The Jew in the Modern World, par Paul Mendes Flohr, et Jehuda Reinharz, p. 112 132, et Ă  Triumph of Survival, par Berel Wein, p. 69 77.)

Bien que NapolĂ©on ait fini par ĂȘtre vaincu et ait achevĂ© sa vie en exil, le mouvement qu’il a dĂ©clenchĂ© a fait largement tache d’huile. A la fin du XIXĂšme siĂšcle, il Ă©tait devenu impossible de refuser aux Juifs la qualitĂ© de citoyens, compte tenu de l’environnement plus libĂ©ral en Europe.
Au fil des annĂ©es, les Juifs ont obtenu la citoyennetĂ© dans tous les pays europĂ©ens. Les deux derniers Ă  l’avoir donnĂ©e ont Ă©tĂ© la Suisse (1874) et l’Espagne (1918).
Cela signifie qu’Ă  la fin du XIXĂšme siĂšcle, les Juifs, qui avaient Ă©tĂ© Ă©conomiquement et physiquement marginalisĂ©s, qui avait Ă©tĂ© mis Ă  l’Ă©cart de tous commerces et professions, avaient maintenant accĂšs mĂȘme s’ils n’Ă©taient pas accueillis Ă  bras ouverts Ă  toutes les classes de la sociĂ©tĂ© europĂ©enne.
Est ce Ă  dire que les ” LumiĂšres ” avaient mis fin Ă  l’antisĂ©mitisme ?
Loin de lĂ .
Elles n’avaient fait que l’intellectualiser.

 

Le nouvel antisémitisme

Une fois largement ouvertes les barriÚres des ghettos, les Juifs sont montés rapidement vers les sommets, gagnant prééminence et richesses. Cela ne signifie pas que, malgré leur réussite, ils aient été acceptés dans la société qui les entourait. Les temps avaient changé, mais pas tellement.
Il est vrai qu’il n’y a pas eu au XIXĂšme siĂšcle de pogroms contre les Juifs en Europe de l’ouest. La sociĂ©tĂ© issue du siĂšcle des ” LumiĂšres ” ne faisait pas de telles choses, en tout cas pas en Europe de l’ouest. (Nous parlerons plus loin de l’Europe de l’est, et plus particuliĂšrement de la Russie.)
Mais ce n’est pas parce qu’il n’y a pas eu de pogroms que les non Juifs ont soudain commencĂ© d’aimer les Juifs.

 

Le nouvel antisĂ©mitisme de cette Ă©poque peut ĂȘtre appelĂ© un ” antisĂ©mitisme intellectuel “.
C’est ainsi que le baron Lionel Nathan de Rothschild un des Juifs les plus distinguĂ©s et les plus riches d’Angleterre n’a pas pu occuper son siĂšge au Parlement britannique dont il avait Ă©tĂ© Ă©lu comme membre en 1847 parce qu’il refusait de prĂȘter serment sur une Bible chrĂ©tienne. Il a fallu onze ans et le vote du Jewish Disabilities Act pour lever cet obstacle et faire de lui, en 1858, le premier Juif Ă  siĂ©ger comme dĂ©putĂ© Ă  Londres.
Benjamin Disraeli, qui a Ă©tĂ© deux fois Premier Ministre de Grande Bretagne sous le rĂšgne de la reine Victoria, n’a pu remplir cette fonction que parce que sa famille s’Ă©tait convertie Ă  l’Eglise d’Angleterre.
C’est ainsi que les Juifs ont Ă©tĂ© acceptĂ©s dans la sociĂ©tĂ© Ă  la condition de ne pas ĂȘtre trop juifs. Si un Juif Ă©tait prĂȘt Ă  se renier en prĂȘtant serment sur une Bible chrĂ©tienne, ou mieux encore, en abjurant sa religion, il Ă©tait tolĂ©rĂ©. S’il insistait pour rester fidĂšle Ă  la Tora et Ă  la Bible hĂ©braĂŻque, on l’invitait Ă  rester dehors.
(Nous examinerons dans le prochain chapitre, quand nous aborderons le mouvement réformiste au sein du judaïsme, la tentative faite par les Juifs allemands pour esquiver ce problÚme.)

 

On relĂšvera que c’est Ă  cette Ă©poque marquĂ©e par une tolĂ©rance sans prĂ©cĂ©dent que le terme ” antisĂ©mitisme ” a Ă©tĂ© employĂ© pour la premiĂšre fois. Il a Ă©tĂ© forgĂ© par un penseur allemand du XIXĂšme siĂšcle, Wilhelm Marr, qui voulait distinguer la haine des Juifs comme membres d’une religion (” antijudaĂŻsme “) de celle des Juifs comme membres d’une race/nation (” antisĂ©mitisme “). Il Ă©crivit en 1879 un livre intitulĂ© Victoire du judaĂŻsme sur le germanisme, qui a connu douze rĂ©impressions en six ans, tellement il a eu la faveur du public.
Un autre penseur important a Ă©tĂ© Karl Eugen Duehring qui a Ă©crit en 1881 : La question du Juif est une question de race, et qui rĂ©sume ainsi ce que signifie l’antisĂ©mitisme :
La question juive continuerait d’exister mĂȘme si chaque Juif devait tourner le dos Ă  sa religion et adhĂ©rer Ă  l’une de nos grandes Eglises. Oui, je prĂ©tends que dans ce cas la lutte entre nous et les Juifs n’en deviendrait que plus urgente. C’est prĂ©cisĂ©ment le Juif baptisĂ© qui s’infiltre le plus profondĂ©ment et sans entraves dans tous les secteurs de la sociĂ©tĂ© et de la vie politique. Je retiens par consĂ©quent l’hypothĂšse que les Juifs doivent ĂȘtre dĂ©finis seulement en termes de race et non en termes de religion.


Les Juifs qui ont abandonnĂ© leur religion et qui se sont hissĂ©s au pouvoir et aux richesses n’ont pas portĂ© assez d’attention Ă  ces idĂ©es. S’ils l’avaient fait, ils auraient compris que leur escapade ne serait que de courte durĂ©e. Parce que, mĂȘme si des Juifs ont pu Ă©chapper Ă  l’antijudaĂŻsme en devenant chrĂ©tiens, ou agnostiques, ou mĂȘme s’ils se sont refaçonnĂ©s Ă  l’image de la sociĂ©tĂ© qui les entourait, l’antisĂ©mitisme, lui, qui n’attachait d’importance ni Ă  ce qu’ils croyaient ni Ă  la façon dont ils se comportaient, mais seulement au fait qu’ils Ă©taient Juifs, allait finir par les rattraper un jour.
Notre prochain chapitre : Le mouvement réformiste.

 

Traduction et adaptation de Jacques KOHN

 

 

3.4 http://www.napoleon.org/fr/salle_lecture/articles/files/juifs_2007.asp

Le dĂ©cret du 17 mars 1808, destinĂ© « Ă  la rĂ©forme sociale des Juifs », abolit  toutes les dettes envers les juifs. Les juifs Ă©trangers ne pourront s’installer sur le territoire français qu’Ă  condition d’acquĂ©rir une propriĂ©tĂ© rurale et de ne pas s’occuper de commerce.

 

 

3.5 http://www.uejf.org/tohubohu/histoire/napoleon.html

1/06/2008

 

Sous Napoléon, les Juifs ne savaient pas sur quel pied danser.

 

Napoléon et les Juifs : progrÚs ou progression ?

 

L’Empire aura Ă©tĂ© une pĂ©riode contrastĂ©e pour les Juifs de France : l’organisation du culte est renforcĂ©e Ă  travers la crĂ©ation des consistoires mais le rĂ©tablissement d’inĂ©galitĂ©s juridiques marque une certaine rĂ©gression.

 

«Je ne veux pas de religion dominante ni qu’il s’en Ă©tablissent de nouvelles ; c’est assez des religions catholique, rĂ©formĂ©e et luthĂ©rienne reconnue par le Concordat. » C’est ainsi que NapolĂ©on, par la loi du 18 germinal an X (8 avril 1802), organise les cultes catholiques et protestants. S’il n’Ă©voque pas encore la « question juive », celle-ci s’imposera nĂ©anmoins Ă  lui lors de son passage Ă  Strasbourg, les 23 et 24 janvier 1806, aprĂšs la campagne d’Austerlitz. Le prĂ©fet, accompagnĂ© de notables locaux, vient alors trouver l’Empereur pour se plaindre des intĂ©rĂȘts usuraires pratiquĂ©s par certains Juifs. Suite Ă  ces attaques, le ministĂšre de l’IntĂ©rieur se prononce en faveur d’un sursis pour les dĂ©biteurs poursuivis par des crĂ©anciers juifs, et le Conseil d’Etat est saisi. AprĂšs des dĂ©bats houleux en sĂ©ance plĂ©niĂšre le 30 avril 1806, le Conseil d’Etat estime suffisantes les dispositions en vigueur. Cette dĂ©cision fera grand bruit et provoquera le courroux de l’Empereur qui assistait Ă  la sĂ©ance : « Je ne prĂ©tends pas dĂ©rober Ă  la malĂ©diction dont est frappĂ©e cette race qui semble avoir Ă©tĂ© seule exemptĂ©e de la rĂ©demption, mais je voudrais la mettre hors d’Ă©tat de propager le mal qui ravage l’Alsace… ». L’Empereur ne semble donc pas particuliĂšrement bien disposĂ© Ă  l’Ă©gard des Juifs, son antisĂ©mitisme est Ă©galement accrĂ©ditĂ© par ce passage d’une lettre Ă©crite Ă  son frĂšre JĂ©rĂŽme, roi de Westphalie : « J’ai entrepris de corriger les Juifs, mais je n’ai pas cherchĂ© Ă  en attirer de nouveaux dans mes Etats. Loin de lĂ , j’ai Ă©vitĂ© de faire rien de ce qui peut montrer de l’estime aux plus misĂ©rables des hommes. »

Devant cette mise en accusation de l’ensemble des Juifs de France, le prĂ©fet Colchen s’inscrit en faux et Ă©crit Ă  l’Empereur : « On leur doit cet Ă©loge que rarement les tribunaux sont saisis de plaintes en escroqueries ou infidĂ©litĂ©s dans leurs relations commerciales, qu’ils sont d’une chantĂ© exemplaire envers les pauvres de leur nation, et que cette charitĂ© s’Ă©tend encore aux autres. »

Lors d’une nouvelle rĂ©union plĂ©niĂšre du Conseil d’Etat, le 7 mai 1806, NapolĂ©on annonce la prochaine convocation des « Ă©tats gĂ©nĂ©raux » des Juifs de France, car « il y aurait de la faiblesse Ă  les chasser mais de la force Ă  les corriger », affirme l’Empereur. C’est ainsi que le dĂ©cret du 30 mai 1806 accorde un sursis aux dĂ©biteurs et convoque une assemblĂ©e de notables choisis par les prĂ©fets parmi les Juifs les plus probes et les plus Ă©clairĂ©s. Cette assemblĂ©e composĂ©e de 111 membres a pour mission « de dĂ©libĂ©rer sur les (p.2) moyens d’amĂ©liorer la nation juive et de rĂ©pandre parmi ses membres le goĂ»t des arts et des mĂ©tiers utiles ».

Les dĂ©putĂ©s des Juifs de France eurent Ă  se prononcer sur 12 questions touchant notamment au mariage, au divorce, ainsi qu’Ă  l’usure… La formulation des questions trahissait les orientations de l’Empereur et l’AssemblĂ©e dut s’y conformer. Lors de la sĂ©ance de clĂŽture, l’AssemblĂ©e annonce la rĂ©union prochaine du Grand SanhĂ©drin. NapolĂ©on ambitionne donc de restaurer le Conseil suprĂȘme des Juifs Ă  JĂ©rusalem, dĂ©truit avec le Temple. Il souhaite que ce tribunal, composĂ© aux deux tiers de rabbins, puisse Ă©dicter des normes applicables aux Juifs partout dans le monde. Les rĂ©ponses du Grand SanhĂ©drin seront globalement les mĂȘmes que celles de l’AssemblĂ©e. De cette Ă©poque datent notamment l’antĂ©rioritĂ© du mariage civil sur le mariage religieux et, en dĂ©pit des pressions de l’Empereur, l’absence de consĂ©cration religieuse pour les unions mixtes.

Les activitĂ©s des membres de la communautĂ© juive sont rĂ©glementĂ©es par trois dĂ©crets du 17 mars 1808. Les deux premiers instituent le Consistoire central et six consistoires dĂ©partementaux dont la mission est d’assurer l’exercice du culte et, bien sĂ»r, de promouvoir « les vertus civiques ». Le troisiĂšme, plus connu sous le nom de « dĂ©cret infĂąme », plaçait les Juifs dans une situation d’inĂ©galitĂ© juridique en prĂ©voyant le rĂ©examen des crĂ©ances juives (voire leur annulation) et en obligeant les commerçants juifs Ă  se munir d’une autorisation prĂ©alable.

 

JĂ©rĂŽme Touboul

 

 

 

3.6. in : FORUM des Amis du Patrimoine napoléonien

 

 

Jean-Yves a Ă©crit:

Je ne crois pas que Napoléon ait été, de quelconque maniÚre, contre les juifs.

 

/un autre intervenant:/

Ce n’est pas vraiment ce qui ressort du livre de Pierre Birnbaum dont voici, semble-t-il, la 4e de couverture :

 

Citation:

 

On sait quelle oeuvre pionniĂšre a accomplie la RĂ©volution française en Ă©tablissant une stricte Ă©galitĂ© juridique entre tous les hommes, en donnant aux protestants et aux Juifs la totalitĂ© de leurs droits civiques, et le Code civil, promulguĂ© en 1804 par le Premier Consul, passe pour avoir consolidĂ© Ă  jamais ces principes. En ce qui concerne les Juifs, pourtant, c’Ă©tait sans compter sur les prĂ©jugĂ©s trĂšs prononcĂ©s de l’Empereur conseillĂ© par les penseurs catholiques rĂ©actionnaires comme Bonald.
Ne se met-il pas en tĂȘte, en effet, de convoquer une assemblĂ©e de «notables» Ă  qui il enjoint de former un «Grand SanhĂ©drin» qui se rĂ©unit il y a deux siĂšcles, en fĂ©vrier 1807, et dĂ©signera un Consistoire central, bref des interlocuteurs plus faciles Ă  surveiller auxquels il entend imposer des mesures discriminatrices concernant le mariage, la conscription, la libertĂ© d’aller et de venir ou encore celle de s’Ă©tablir ? VoilĂ  une entorse de taille aux principes de 89 : les intĂ©ressĂ©s, feignant de l’ignorer, s’en tiennent au Code civil, dĂ©sireux qu’ils sont de se conformer seulement Ă  la «loi du pays» qui doit rĂ©gir de la mĂȘme maniĂšre tous les citoyens. Ils font mĂȘme assaut d’Ă©loges et cĂ©lĂšbrent sans rire… la Saint-NapolĂ©on ou chantent, dans d’innombrables poĂšmes et odes, la gloire impĂ©rissable de l’Aigle dont les ailes sont supposĂ©es les protĂ©ger.

Mais l’Empereur ne s’arrĂȘte pas lĂ . Par une sĂ©rie de dĂ©crets pris, en mars 1808, Ă  l’instigation des franges les plus rĂ©actionnaires, il leur impose des restrictions juridiques allant Ă  l’encontre de la loi commune, qui dĂ©notent une franche hostilitĂ© Ă  l’endroit de ceux qu’il qualifie de «sauterelles», de «corbeaux» ou de «nouveaux fĂ©odaux» et autres amabilitĂ©s qui feront, tout au long du XIXe siĂšcle et jusqu’Ă  Vichy, les dĂ©lices des pamphlĂ©taires antisĂ©mites.

 

Ce qui est surprenant – rĂ©confortant aussi – c’est d’observer que le haut personnel administratif de l’Etat (Conseil d’État, prĂ©fets…) traĂźne les pieds, voire s’oppose franchement, avec un courage admirable, au «dĂ©cret infĂąme» ; c’est probablement mĂȘme la seule dĂ©faite politique interne que l’Empereur ait dĂ» essuyer.

http://www4.fnac.com/Shelf/article.aspx?PRID=1902705

 

 

Percy

Sujet: Re: Le statut des Juifs de NapolĂ©on Ier Ă  NapolĂ©on III   Jeu 28 FĂ©v – 1:11

Il n’en demeure pas moins vrai que les soldats français manifestaient une certaine rĂ©serve, voire une antipathie plus ou moins marquĂ©e, Ă  l’encontre des Juifs gĂ©nĂ©ralement considĂ©rĂ©s comme voleurs et Ăąpres au gain.
Les MĂ©moires du sergent Bourgogne surtout, et dans une moindre mesure ceux de Coignet, en font Ă©tat.
Les dĂ©crets impĂ©riaux n’avaient donc pas suffi Ă  Ă©liminer une mĂ©fiance instinctive Ă  leur Ă©gard…

 

Esquirol

Sujet: Re: Le statut des Juifs de NapolĂ©on Ier Ă  NapolĂ©on III   Ven 29 FĂ©v – 0:44

LULU a écrit: Une question : les usuriers non juifs ont-ils été traités comme les usuriers juifs?

Le dĂ©cret qui annulait les dettes des usuriers juifs ne s’est appliquĂ© qu’aux usuriers juifs.
De mĂȘme, les juifs qui tiraient un (mauvais) numĂ©ro pour l’armĂ©e ne pouvaient pas se faire remplacer parce qu’ils Ă©taient juifs.

 

 

Esquirol

Sujet: Re: Le statut des Juifs de NapolĂ©on Ier Ă  NapolĂ©on III   Ven 29 FĂ©v – 14:44

Sous l’Ancien RĂ©gime, l’Eglise catholique interdisait Ă  ses fidĂšles de pratiquer le prĂȘt Ă  intĂ©rĂȘt, ce qui n’a toutefois pas empĂȘchĂ© complĂštement certains catholiques de crĂ©er des banques. Ce fut notamment le cas de nombreux marchands originaires de Lombardie Ă  tel point que le terme “lombard” a fini par dĂ©signer les prĂȘteurs sur gage.
Parce qu’ils n’Ă©taient pas soumis aux interdictions de l’Eglise catholique et que d’autres professions leur Ă©taient interdites par les diffĂ©rents Etats d’Europe, de nombreux juifs ont choisi eux aussi de pratiquer le prĂȘt Ă  intĂ©rĂȘt.
Etaient-ils en ce domaine plus “rapaces” que les usuriers non juifs ? Il y a lieu de penser qu’une telle affirmation relevait des prĂ©jugĂ©s “judĂ©ophobes” assez largement partagĂ©s Ă  l’Ă©poque et malheureusement encore bien prĂ©sents chez un certain nombre de nos contemporains.

Avec la RĂ©volution française, l’activitĂ© bancaire et le prĂȘt Ă  intĂ©rĂȘt deviennent complĂštement libre. NapolĂ©on ne remettra pas en question cette situation. Je ne vois donc pas sur quelle base vous pouvez Ă©crire que “pratiquer l’usure Ă©tait dĂ©jĂ  interdit Ă  tous les autres”. La mesure annulant les dettes Ă  l’Ă©gard des crĂ©anciers juifs ne concernent que les juifs. Il ne s’agit pas vĂ©ritablement d’une mesure visant Ă  favoriser l’assimilation des populations juives en France, mais d’une mesure visant Ă  apporter une rĂ©ponse Ă  des manifestations d’antisĂ©mitisme, notamment en Alsace. L’interdiction faite aux juifs de s’Ă©tablir en Alsace relĂšve de la mĂȘme logique et ce serait commettre un contresens grave que d’essayer de voir dans une telle mesure de toute Ă©vidence discriminatoire un moyen de favoriser l’intĂ©gration.
Quant Ă  l’interdiction du remplacement, il est un peu spĂ©cieux d’argumenter comme vous le faites en avançant que cette pratique est devenue illusoire en 1813, car au moment oĂč la dĂ©cision a Ă©tĂ© prise d’interdire ce droit aux juifs, rien ne laissait prĂ©voir qu’elle serait vide de sens quelques annĂ©es plus tard. Loin donc d’ĂȘtre un moyen pour abolir toute diffĂ©rence entre les juifs et les autres citoyens de l’Empire, il s’agissait au contraire d’introduire une diffĂ©rence entre les juifs et les autres citoyens.

 

 

Esquirol

Sujet: Re: Le statut des Juifs de NapolĂ©on Ier Ă  NapolĂ©on III   Ven 29 FĂ©v – 23:36

Par quel Ă©trange raisonnement pourrait-on arriver Ă  la conclusion que le problĂšme que les juifs ne bĂ©nĂ©ficiaient pas dans la rĂ©alitĂ© des mĂȘmes droits que les autres citoyens français pourrait ĂȘtre rĂ©solu en restreignant ces droits par des mesures lĂ©gislatives ?

Les protestants ont Ă©galement connu une situation difficile en France sous l’Ancien RĂ©gime. Peut-ĂȘtre mĂȘme plus difficile que les juifs puisqu’aprĂšs la RĂ©vocation de l’Edit de Nantes en 1685, nombre d’entre eux ont Ă©tĂ© emprisonnĂ©s, envoyĂ©s aux galĂšres, voire exĂ©cutĂ©s. Les persĂ©cutions Ă  leur encontre se sont terminĂ©es sous le rĂšgne de Louis XVI, mais c’est seulement aprĂšs la RĂ©volution qu’ils sont devenus des citoyens français Ă  part entiĂšre avec les mĂȘmes droits que les catholiques.

Il aurait pu en ĂȘtre de mĂȘme pour les juifs dont la majoritĂ© s’est parfaitement fondue dans la population française aprĂšs l’obtention des mĂȘmes droits que n’importe quel citoyen français. Les choses ne se sont malheureusement pas passĂ©es ainsi, Ă  cause de la persistance des prĂ©jugĂ©s Ă  leur Ă©gard. PrĂ©jugĂ©s que partageait NapolĂ©on et qui l’amenĂšrent Ă  prendre Ă  leur Ă©gard des mesures visant selon lui Ă  favoriser leur intĂ©gration, mais en rĂ©alitĂ© visant plutĂŽt Ă  donner des gages Ă  la frange de la population française qui continuait Ă  se montrer hostile Ă  leur Ă©gard.

Ces prĂ©jugĂ©s ont persistĂ© en France pendant tout le 19e siĂšcle auprĂšs d’une part non nĂ©gligeable de la population (Proudhon Ă©tait ouvertement antisĂ©mite). Ils vont connaĂźtre un point culminant avec l’affaire Dreyfus qui constituera une Ă©tape fondamentale dans la prise de conscience de l’absurditĂ© et de l’injustice de ces prĂ©jugĂ©s. Ils ne disparaĂźtront cependant pas entiĂšrement ensuite, mĂȘme s’ils seront de plus en plus associĂ©s Ă  l’extrĂȘme-droite. AprĂšs la Seconde Guerre mondiale et la rĂ©vĂ©lation de la Shoah, il devint honteux d’ĂȘtre antisĂ©mite. Cela ne fit toutefois pas disparaĂźtre complĂštement les prĂ©jugĂ©s. Ainsi en novembre 1967, lors d’une confĂ©rence de presse, le gĂ©nĂ©ral de Gaulle eut le malheur de dire que les juifs Ă©taient “un peuple d’Ă©lite, sĂ»r de lui-mĂȘme et dominateur”, ce qui eut pour effet de provoquer un tollĂ© dans l’opinion française qui se manifesta notamment par une chute de 54 % (en juin 1967) Ă  30 % (en dĂ©cembre de la mĂȘme annĂ©e) des Français qui approuvaient la politique du gĂ©nĂ©ral au Proche-Orient.

 

Esquirol

Sujet: Re: Le statut des Juifs de NapolĂ©on Ier Ă  NapolĂ©on III   Lun 3 Mar – 14:51

Nous parlons toujours des juifs. Quand NapolĂ©on dĂ©cida d’interdire aux juifs la possibilitĂ© de faire appel Ă  un remplaçant quand ils ont tirĂ© un mauvais numĂ©ro, il savait trĂšs bien qu’il introduisait une mesure discriminatoire et il savait Ă©galement trĂšs bien qu’il ne s’agissait pas d’une mesure visant Ă  favoriser une meilleure intĂ©gration des juifs dans la sociĂ©tĂ© française, mais au contraire d’une mesure visant Ă  donner des gages Ă  ceux qui restaient hostiles aux juifs.
J’ignore si NapolĂ©on a expliquĂ© les raisons de cette mesure, mais il n’est pas trĂšs difficile de les deviner.
L’image du juif Ă  l’Ă©poque Ă©tant trĂšs Ă©troitement liĂ©e Ă  l’image de l’usurier, il apparaissait (Ă  tort ou Ă  raison) qu’une proportion importante des juifs qui tiraient un mauvais numĂ©ro pourraient sans trop de problĂšme racheter leur congĂ© et seraient ainsi dispensĂ©s de servir la France. L’interdiction faite aux juifs de pouvoir recourir Ă  cette mesure pouvait donc apparaĂźtre comme un rĂ©tablissement d’une certaine Ă©galitĂ© entre eux et les autres Français, supposĂ©s ne pas pouvoir racheter leur congĂ© avec la mĂȘme facilitĂ©.
Cette mesure ne partait donc pas d’une mauvaise intention. Elle n’en est pas bonne pour autant. Dans un vĂ©ritable esprit d’Ă©galitĂ©, il aurait certainement Ă©tĂ© plus juste d’abolir complĂštement le systĂšme du remplacement. Pourquoi NapolĂ©on ne l’a-t-il pas fait ? Je ne connais pas la rĂ©ponse.

 

 

3.7 Divers

 

 

Paul Fleuriot de Langle, Général Bertrand, Cahiers de Sainte-HélÚne 1818-1819, éd. Albin Michel, 1959

 

(p.120) » Lorsque M. et Mme B… me prĂ©sentĂšrent leur famille, au retour de l’üle d’Elbe, j’y vis de jolies demoiselles et me reprochai de ne pas les avoir mariĂ©es. J’aurais pu placer quelques-unes de ces jeunes personnes, les Ă©tablir lĂ©galement dans toutes les familles d’Europe avec des primes dotales. Je pouvais ainsi en marier une quinzaine. En gĂ©nĂ©ral, j’aurais pu faire plus de mariages comme celui du Grand MarĂ©chal, qui Ă©taient un lien, qui m’attachaient des familles et don­naient de l’assise au nouvel ordre de choses. Cependant Mme de Marbeuf, qui venait quelques fois me voir, me dit que j’aurais tort de me mĂȘler de cela, que c’était se donner des embarras, que le Faubourg Saint-Germain n’était rien et qu’il courrait lui-mĂȘme au devant des mariages et les solli­citerait si j’enrichissais ceux que j’élevais, mais qu’il fallait nĂ©cessairement que je fisse leur fortune, sans cela, c’était impossible ; que dans tous les temps les nobles avaient recher­chĂ© la fortune. Laides, juives ou de la derniĂšre classe, peu importe si l’on est riche. Il fallait donc que j’enrichisse les miens. En gĂ©nĂ©ral je ne les ai pas assez favorisĂ©s.

 

Jules Gritti, DĂ©raciner les racismes, SOS EDITIONS, 1982

 

(p.203) NAPOLEON

“A partir de la RĂ©volution française et du rĂ©gime napolĂ©onien, l’Ă©mancipation des Juifs s’opĂšre, Ă  des degrĂ©s divers en Europe.  NapolĂ©on qui s’y emploie activement n’en professe pas moins du dĂ©dain pour une “race” “frappĂ©e de malĂ©diction” et entend la “mettre hors d’Ă©tat de propager le mal.”

 

LĂ©on Poliakov, Histoire de l’antisĂ©mitisme, 2. L’ñge de la science, Ă©d. Calmann-LĂ©vy, 1981

/France/

(p.111) (
) on a l’impression trĂšs nette qu’Ă  leur Ă©gard le sectarisme du culte de la Raison redou­blait de virulence, notamment dans les dĂ©partements de l’Est, s’alimentant Ă  la sensibilitĂ© antijuive traditionnelle. Symptomatique Ă  cet Ă©gard est une brochure populaire Ă  la gloire de Marat, le comparant Ă  JĂ©sus, « tombĂ© lui aussi sous les coups du fanatisme, en travaillant de toutes ses forces Ă  opĂ©rer le salut du genre humain ». Dans les dĂ©partements de l’Est se poursuivait une propagande antijuive ouverte. Le conventionnel Baudot, commissaire aux armĂ©es du Rhin et de la Moselle, proposait mĂȘme un nouveau genre de rĂ©gĂ©nĂ©ration des Juifs, la rĂ©gĂ©nĂ©ration guillotiniĂšre :

« … partout, ils mettent la cupiditĂ© Ă  la place de l’amour de la patrie, et leurs ridicules superstitions Ă  la place de la raison. Je sais que quelques-uns d’entre eux servent dans nos armĂ©es, mais en les exceptant de la discussion Ă  entamer sur leur conduite, ne serait-il pas convenant de s’occuper d’une rĂ©gĂ©nĂ©ration guillotiniĂšre Ă  leur Ă©gard ? »

A la mĂȘme Ă©poque (brumaire an II), toutes les muni­cipalitĂ©s du Bas-Rhin recevaient l’ordre « de rĂ©unir Ă  l’instant tous les livres hĂ©breux, notamment le Talmuth, ainsi que tous les signes quelconques de leur culte, afin qu’un autodafĂ© fĂ»t fait Ă  la VĂ©ritĂ©, le dĂ©cadi de la seconde dĂ©cade, de tous ces livres et signes du culte de MoĂŻse ». Il semble que cet ordre ne fut pas suivi d’effet, car en pluviĂŽse, c’est-Ă -dire trois mois plus tard, une autre circulaire portait dĂ©fense aux « citoyens qui osent ternir le beau nom de citoyen et l’amalgamer avec celui de juif, de s’assembler dans leurs ci-devant synagogues et y cĂ©lé­brer leurs anciennes simagrĂ©es, dans une langue incon­nue, avec laquelle on pourrait aisĂ©ment troubler la sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale ». Le II thermidor, enfin, ce n’est plus leur superstition, mais leur agiotage qui Ă©tait reprochĂ© aux Juifs alsaciens, et l’ordre Ă©tait donnĂ© aux municipalitĂ©s du district « d’avoir sans cesse les yeux fixĂ©s sur ces ĂȘtres dangereux, qui sont les sangsues dĂ©vorantes des citoyens ».

 

 

(p.113) A premiĂšre vue, il semble bien que sur le chapitre des Juifs plus que sur tout autre, NapolĂ©on fut le fils fidĂšle de la RĂ©volution, et plus spĂ©cialement de la Montagne. Il chercha Ă  rĂ©gĂ©nĂ©rer les Juifs, c’est-Ă -dire Ă  les dĂ©ju-daĂŻser, et il y rĂ©ussit en partie. Ses jugements sur les enfants d’IsraĂ«l, principalement inspirĂ©s par la pensĂ©e dĂ©iste de son temps, n’Ă©taient pas tendres, et cet ennemi des « idĂ©ologues » ne se souciait guĂšre du problĂšme responsabilitĂ©s que posait leur condition avilie, en sorte qu’assemblĂ©s bout Ă  bout ces jugements fourniraient la matiĂšre d’un petit catĂ©chisme antisĂ©mite. Ils combinaient (p.114) l’ancien prĂ©jugĂ© thĂ©ologique Ă  la naissante supers­tition scientiste : « Les Juifs sont un vilain peuple, poltron et cruel. » « Ce sont des chenilles, des saute­relles, qui ravagent les campagnes. » « Le mal vient sur­tout de cette compilation indigeste appelĂ©e le Talmud, oĂč se trouve, Ă  cĂŽtĂ© de leurs vĂ©ritables traditions bibli­ques, la morale la plus corrompue, dĂšs qu’il s’agit de leurs rapports avec les ChrĂ©tiens. » II n’en reste pas moins que les Juifs forment pour lui une race, et que cette race est maudite : « Je ne prĂ©tends pas dĂ©rober Ă  la malĂ©diction dont elle est frappĂ©e cette race qui semble avoir Ă©tĂ© seule exceptĂ©e de la rĂ©demption, mais je vou­drais la mettre hors d’Ă©tat de propager le mal… »

Le remĂšde, Ă  ses yeux, consiste dans la suppression de la race, qui doit se dissoudre dans celle des ChrĂ©tiens. La tĂąche est ardue : « … le bien se fait lentement, et une masse de sang viciĂ© ne s’amĂ©liore qu’avec le temps ». « Lorsque sur trois mariages, il y en aura un entre Juif et Français, le sang des Juifs cessera d’avoir un carac­tĂšre particulier. »

Dans les faits, NapolĂ©on rĂ©genta les Juifs d’une main ferme et efficace ; pourtant, ses desseins administratifs et politiques faisaient leur part Ă  des rĂȘves visionnaires, et peut-ĂȘtre aussi Ă  une peur superstitieuse.

DĂšs l’expĂ©dition d’Egypte, il lançait une proclamation aux Juifs, leur proposant de s’enrĂŽler sous ses drapeaux pour reconquĂ©rir la Terre promise. Mais ceux-ci res­tĂšrent sourds Ă  son appel, et le projet peut ĂȘtre rangĂ© parmi ses « mirages orientaux ». Trois ou quatre annĂ©es ensuite, une fois nommĂ© Premier Consul, Bonaparte entreprenait de rĂ©gler les questions religieuses. Cepen­dant, la loi du 18 germinal an X sur l’organisation des cultes catholique et protestant laissait le judaĂŻsme Ă  l’Ă©cart : « … quant aux Juifs, aurait-il dit, c’est une nation Ă  part, dont la secte ne se mĂȘle avec aucune autre ; nous aurons donc le temps de nous occuper d’eux plus tard. » Ce temps vint sous l’Empire, au printemps 1806, et il semble bien que son intention premiĂšre ait Ă©tĂ© de les priver de leurs droits civiques. Mais le Conseil d’Etat, peuplĂ© d’anciens juristes de la RĂ©volution (Regnault de Saint-Jean d’Angely, Beugnot, Berlier), sut exercer une influence modĂ©ratrice sur lui. En fin de compte, il dĂ©ci­dait de sonder auparavant les reins et les cƓurs des Juifs, dont il rĂ©unissait Ă  Paris les reprĂ©sentants, en une « AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale ».

(p.115) Tenaient-ils Ă  ĂȘtre Français ? Etaient-ils prĂȘts Ă  jeter par-dessus bord, s’il le fallait, la loi de MoĂŻse ? Aux douze questions embarrassantes qui leur furent posĂ©es, les dĂ©lĂ©guĂ©s rĂ©pondirent d’une maniĂšre on ne peut plus satisfaisante. « Les Juifs… regardent-ils la France comme leur patrie et se croient-ils obligĂ©s de la dĂ©fendre ? » « Oui, jusqu’Ă  la mort ! » s’exclamait l’AssemblĂ©e una­nime. Mais les nouveaux patriotes redevinrent le peuple Ă  la nuque dure lorsqu’il fut question des mariages mix­tes, dont l’Empereur souhaitait que les rabbins les recom­mandent expressĂ©ment : sans heurter de front l’autocrate, l’AssemblĂ©e rĂ©ussissait Ă  esquiver la rĂ©ponse. Dans l’en­semble, elle subit avec succĂšs l’examen, et produisit une impression favorable sur les commissaires (Pasquier, Portalis) dĂ©signĂ©s par l’Empereur. Encore fallait-il trou­ver le moyen de lier la population juive bigarrĂ©e de l’Empire, des Pays-Bas Ă  l’Italie, par les dĂ©cisions adop­tĂ©es par l’AssemblĂ©e : les commissaires furent fort sur­pris d’apprendre qu’il n’existait aucune autoritĂ© organisĂ©e, aucun gouvernement central, auquel tous les fidĂšles de MoĂŻse prĂȘtaient allĂ©geance (un Ă©tonnement qui est encore parfois partagĂ©, de nos jours). C’est dans ces conditions que naquit l’idĂ©e de rĂ©unir Ă  Paris un Grand SanhĂ©drin, qui, Ă  dix-huit siĂšcles de distance, renouerait avec la tra­dition d’un gouvernement d’IsraĂ«l.

L’idĂ©e enflamma aussitĂŽt l’imagination de NapolĂ©on ; au-delĂ  d’un instrument de rĂ©gĂ©nĂ©ration et de police des Juifs, le gĂ©nial opportuniste crut pouvoir utiliser un tel organe pour les besoins de sa grande politique. Le projet fut mis au point par lui au cours des derniers mois de l’annĂ©e 1806, en mĂȘme temps que celui du blocus conti­nental ; sans doute comptait-il sur la pieuse allĂ©geance des hommes d’affaires juifs pour mieux affamer l’Angle­terre. Le nouveau gouvernement d’IsraĂ«l allait ĂȘtre une rĂ©plique fidĂšle de l’ancien, et compter le mĂȘme nombre de membres (soixante et onze), revĂȘtus des mĂȘmes titres ; des invitations furent adressĂ©es, au-delĂ  des frontiĂšres de l’Empire, Ă  toutes les juiveries de l’Europe. L’ouver­ture s’effectua le 9 fĂ©vrier 1807, en grande pompe, dans la chapelle dĂ©saffectĂ©e Saint-Jean, rue des Piliers, qui fut dĂ©baptisĂ©e en rue du Grand-SanhĂ©drin.

Mais une telle forme de rĂ©gĂ©nĂ©ration des Juifs Ă©tait riche d’associations fĂącheuses, voire provocatrices, pour la sensibilitĂ© chrĂ©tienne. Le SanhĂ©drin n’Ă©tait-il pas le tribunal juif qui avait acceptĂ© le marchĂ© de Judas, et lui (p.116) compta les trente piĂšces d’argent ? N’Ă©tait-ce pas lĂ  que « se passa cette scĂšne d’outrages sans nom oĂč le Fils de Dieu fut souffletĂ©, couvert de crachats et d’insultes ? » Ne fut-il pas, en un mot, l’organe mĂȘme du dĂ©icide? DĂšs lors, les imaginations se donnĂšrent libre cours. La propagande antinapolĂ©onienne Ă  l’Ă©tranger exploita vigou­reusement et longuement ce thĂšme, qui vint complĂ©ter celui de NapolĂ©on l’antĂ©christ, ainsi que nous allons le voir plus loin. En France, mĂȘme les catholiques ralliĂ©s ne manquĂšrent pas d’y faire des allusions. « Pour le christianisme, l’Ă©tat malheureux des Juifs est une preuve qu’on voudrait, avant le temps, faire disparaĂźtre… », pro­testait de Donald, comparant le SanhĂ©drin des Juifs Ă  la Convention des philosophes. Un pamphlet anonyme, qui fut saisi par la police, reprĂ©sentait NapolĂ©on comme « l’oint du Seigneur, qui sauvera IsraĂ«l ». Mais ce nou­veau messie des Juifs ne serait-il pas lui-mĂȘme d’origine juive ? C’est ce que L’Ambigu, l’organe des Ă©migrĂ©s fran­çais Ă  Londres, s’empressa d’affirmer, et cette imputation elle aussi a laissĂ© sa trace dans la mĂ©moire des hommes.

Le rapide licenciement du SanhĂ©drin peut laisser croire que ces campagnes impressionnĂšrent NapolĂ©on, au point de susciter chez lui Ă©galement une sorte de peur super­stitieuse. En effet, cette assemblĂ©e au nom millĂ©naire ne tint que quelques sĂ©ances, au cours desquelles furent entĂ©rinĂ©es les dĂ©cisions antĂ©rieurement prises par 1′ « As­semblĂ©e gĂ©nĂ©rale » ; le 9 mars 1807, un mois aprĂšs son ouverture solennelle, elle fut dissoute, et il ne fut plus jamais question de la rĂ©unir Ă  nouveau.

Par ailleurs, non seulement les Juifs des pays Ă©trangers, mais aussi ceux de l’Empire, ne manifestaient pas un enthousiasme excessif pour l’institution appelĂ©e Ă  les rĂ©gir, sous la surveillance impĂ©riale. En rĂ©sultat, et quels qu’aient pu ĂȘtre ses mobiles, NapolĂ©on renonça Ă  son grand plan politico-messianique. En dĂ©finitive, il se con­tenta de soumettre les Juifs, par le dĂ©cret dit « infĂąme» du 17 mars 1808, Ă  des mesures d’exception partielles, dĂ©partement par dĂ©partement : ceux de la Seine et des dĂ©partements du Sud-Ouest (auxquels plusieurs autres vinrent se joindre par la suite) gardĂšrent la plĂ©nitude de leurs droits ; ceux des autres dĂ©partements furent assujettis Ă  des mesures de discrimination qui entra­vaient leurs dĂ©placements, et l’exercice par eux du commerce. Le dĂ©cret du 17 mars, qui ruina bien des familles juives, Ă©tait motivĂ© par la lutte anti-usuraire, (p.117) mais les laborieuses enquĂȘtes sur « les abus des Juifs » prescrites Ă  cette occasion aux prĂ©fets nous montrent une fois de plus comment leur mauvaise rĂ©putation tenait d’abord Ă  leur qualitĂ© de Juifs.

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LĂ  oĂč les Juifs restaient effectivement nombreux Ă  exercer le mĂ©tier de Juifs, ainsi que cela Ă©tait le cas dans les dĂ©partements rhĂ©nans, ils servaient couramment de prĂȘte-noms Ă  des ChrĂ©tiens qui n’osaient pas juddiser ouvertement. Les rapports des prĂ©fets et des maires signalent Ă  de multiples reprises cet Ă©tat de choses, que le maire de Metz dĂ©crivait comme suit :

« Les acquĂ©reurs et les soumissionnaires des biens nationaux (p.118) cherchĂšrent et trouvĂšrent de l’argent chez les Juifs. Ils l’obtin­rent Ă  trĂšs haut prix, parce que les Juifs, en ayant peu, se firent pour ces opĂ©rations les courtiers des particuliers non juifs, qui voulurent se procurer de gros bĂ©nĂ©fices, en conser­vant les dehors honnĂȘtes sous lesquels ils Ă©taient connus dans la sociĂ©tĂ©. Ainsi, l’odieux Ă©tait pour les Juifs, et le profit reve­nait Ă  d’autres. La libertĂ© du commerce de l’argent favorisa d’ailleurs l’usure ; on vit Ă  Metz des usuriers dans toutes les classes de la sociĂ©tĂ©… »

Pourtant, les commissaires de l’Empereur rejetaient le blĂąme sur les Juifs seuls :

« On eĂ»t dit que [les Juifs] enseignaient Ă  ceux qu’ils dĂ©pouil­laient l’oisivetĂ© et la corruption, tandis qu’ils Ă©taient leur mora­litĂ© Ă  ceux qu’ils ne dĂ©pouillaient pas. Des notaires publics, sĂ©duits par eux, employaient leur ministĂšre Ă  cacher leur hon­teux trafics, et des domestiques, des journaliers, leur appor­taient le prix de leurs services ou de leurs journĂ©es, afin qu’ils le fissent valoir comme leurs propres derniers. De cette] maniĂšre, les professions utiles Ă©taient abandonnĂ©es par un certain nombre de Français, qui s’accoutumaient Ă  vivre sans travail des profits de l’usure… »

 

(p.135) Pour entrer dans la grande sociĂ©tĂ©, il leur fallait pas­ser d’abord par l’Ă©cole publique. Chemin de croix pour bien des enfants juifs, les marquant pour le reste de leurs jours. ArrivĂ© au faĂźte des honneurs, Adolphe CrĂ©-mieux Ă©voquait ce passĂ© : « … je ne pouvais pas traverser les rues de ma ville natale sans recueillir quelques injures. Que de luttes j’ai soutenues avec mes poings ! ». (Pour corriger les effets de cette Ă©vocation, l’homme d’Etat ajoutait aussitĂŽt : « Eh bien, peu d’annĂ©es je faisais mes Ă©tudes Ă  Paris, et quand je rentrais Ă  NĂźmes, en 1817, je prenais ma place au barreau et je n’Ă©tais plus juif pour personne ! » Ainsi donc, la sociĂ©tĂ© nĂźmoise eut le tact de ne pas voir le Juif en CrĂ©mieux ; tel est peut-ĂȘtre le secret de la tolĂ©rance française…) Se fondant, on peut le croire, sur ses souvenirs d’enfance, FrĂ©dĂ©ric Mistral Ă©voquait dans Nerto ces guerres enfantines, Ă  cinquante contre un : « Lou pecihoun ! Lou capeu jaune ! A la jutariĂ© ! que s’encaune ! Cinquante enfant iĂ© soun darriĂ©1… »

Tout porte Ă  croire que dans l’est de la France, les brimades, aux rites semblables, Ă©taient tout aussi cou­rantes. Le rabbin de Metz, J.-B. Drach, dĂ©crivait l’enfance de son frĂšre « … que ses camarades d’Ă©cole… poursui­vaient au sortir de la classe, l’accablant d’injures, de coups de pierre, et, que pis est, lui frottant les lĂšvres avec du lard. MalgrĂ© les chefs de l’Ă©cole, qui interposÚ­rent plus d’une fois leur autoritĂ©, ces persĂ©cutions continuĂšrent jusqu’Ă  ce que mon frĂšre se fĂ»t distinguĂ© par ses progrĂšs et les prix qu’il obtenait Ă  la fin de chaque annĂ©e ; il est maintenant un des meilleurs minia­turistes de sa province ».

 

1 « Le guenillon ! le chapeau jaune ! A la juiverie ! qu’il se cache ! Cinquante enfants aprĂšs lui… »

 

 

 

 

1.6 les déportations

Jean Vermeil, Les Bruits du silence, L’autre histoire de France, Ă©d. du FĂ©lin, 1993, p.164-170

 

Les Basques expulsent leurs tsiganes

 

(p.165) « Séparez les familles ! »

Le gĂ©nĂ©ral Boniface-Louis-AndrĂ© de Castellane s’installe Ă  la prĂ©fecture des Basses-PyrĂ©nĂ©es (PyrĂ©nĂ©es-Atlantiques) en 1802. Il Ă©coute les dolĂ©ances de ses administrĂ©s. Le sĂ©nateur Henri Fargues, ancien maire de Saint-Jean-Pied-de-Port, ancien dĂ©putĂ© au Conseil des Cinq-Cents, ancien dĂ©putĂ© au Conseil des Anciens, se plaint. Les membres du corps lĂ©gislatif, les conseillers d’arrondissement, les commissaires prĂšs les tribunaux des arrondissements de MaulĂ©on et de Bayonne se plaignent. Le brigandage sĂ©vit dans le dĂ©partement. Ils dĂ©signent les responsables : les BohĂ©miens. Sans rien prouver, mais le prĂ©fet sait qu’attirer le soupçon est un trouble suffisant Ă  la tranquillitĂ© publique. Le nouveau code civil de l’ordre bientĂŽt napolĂ©onien ne punit certes que les actes, et pas les intentions ni les soupçons. Mais il ne s’applique peut-ĂȘtre pas aux BohĂ©miens. Le prĂ©fet Castellane Ă©crit au ministre de la Police gĂ©nĂ©rale : « Leur existence sert de prĂ©texte pour encourager ceux qui ont des dispositions au crime, dans l’espoir que tout sera rejetĂ© sur eux » (28 thermidor an X, 16 aoĂ»t 1802). Il propose une solution : « II serait digne de la sagesse du gouvernement d’envoyer cette caste nomade dans une colonie oĂč elle serait forcĂ©e de pourvoir par son travail Ă  sa subsistance […]. C’est au sĂ©nateur Henri Fargues que je dois la premiĂšre idĂ©e de cette mesure. »

Le prĂ©fet Castellane obtient l’accord verbal du ministre. Il prend ses dispositions, obtient des crĂ©dits sur les fonds secrets « pour solder des espions et sĂ©duire mĂȘme quelques chefs ». Il fait Ă©tablir des listes de BohĂ©miens dans les arrondissements de Bayonne et de MaulĂ©on et prĂ©pare des lieux de dĂ©tention. Il dĂ©lĂšgue dans chaque canton des «commissaires Ă  l’effet de procĂ©der aux arrestations». Castellane s’entoure de la gendarmerie et des autoritĂ©s militaires. La troupe barre la frontiĂšre espagnole, camouflĂ©e en garde d’honneur censĂ©e le saluer dans une tournĂ©e d’inspection. Le vice-roi de Navarre, qui rĂ©side Ă  Pampelune, et le commandant du Guipuzcoa acceptent de « concourir Ă  une mesure Ă©galement rĂ©clamĂ©e par l’intĂ©rĂȘt des deux nations amies ».

 

(p.166) Le 1er frimaire an XI (23 novembre 1802), le préfet Castellane signe une circulaire confidentielle :

« Le prĂ©fet des Basses-PyrĂ©nĂ©es considĂ©rant que les BohĂ©miens rĂ©pandus dans les arrondissements des sous-prĂ©fectures de Bayonne et de MaulĂ©on, n’ayant ni domicile ni Ă©tat autre que le brigandage, ne peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme citoyens, ni jouir des droits attachĂ©s Ă  ce titre, arrĂȘte :

« Article 1. Les individus connus sous le nom de BohĂ©miens, leurs femmes et enfants qui seront trouvĂ©s dans les arrondissements de MaulĂ©on et de Bayonne seront arrĂȘtĂ©s le 15 de ce mois et jours subsĂ©quents… Tous ces individus seront provisoirement dĂ©tenus jusqu’Ă  ce qu’il en ait Ă©tĂ© autrement arrĂȘtĂ© par le gouvernement… »

La « battue » administrative commence dans la nuit du 15 au 16 frimaire an XI (6 au 7 dĂ©cembre 1802). Les maires, les gardes nationaux, la gendarmerie, les troupes y concourent. Un cordon fran­çais, un autre espagnol veillent de part et d’autre de la frontiĂšre. Quelques Tsiganes passent au travers. On arrĂȘte quatre cent soixante-quinze individus, hommes, femmes, enfants et nourrissons, et d’autres les jours suivants. Ils sont incarcĂ©rĂ©s Ă  Bayonne, MaulĂ©on et Saint-Jean-Pied-de-Port. Le directeur des fortifications de Saint-Jean-Pied-de-Port refuse de les accueillir. Le prĂ©fet Castellane les rĂ©partit sous sa propre responsabilitĂ© dans la citadelle, dans de « mauvaises prisons » d’un ancien couvent « incommode et peu sĂ»r ».

Le prĂ©fet a fait arrĂȘter quelques individus non bohĂ©miens « qui, par divers motifs, ont Ă©chappĂ© Ă  la punition qu’ils mĂ©ritent » et « que les habitants ont unanimement dĂ©signĂ©s comme dangereux ». Il reconnaĂźt d’avance « quelques erreurs, qui donneront des mises en libertĂ© ». Le gouvernement approuve l’opĂ©ration. Les Basques aussi. Le Journal des Basses-PyrĂ©nĂ©es Ă©crit (5 nivĂŽse an X, 26 dĂ©cembre 1802) : « La mesure que le prĂ©fet vient de prendre… lui assure l’Ă©ter­nelle reconnaissance du Pays basque. » Le conseil gĂ©nĂ©ral dĂ©clare : « Le pays dĂ©livrĂ© de ces brigands bĂ©nit le courageux administrateur qui lui a procurĂ© un si grand bienfait » (sĂ©ance du 26 florĂ©al an XI, 16 mai 1803).

Les Tsiganes seront bien dĂ©portĂ©s. La police gĂ©nĂ©rale l’a dĂ©cidĂ© : « Cette population dangereuse sera jetĂ©e hors du territoire français et portĂ©e au-delĂ  des mers. » Castellane suggĂšre leur envoi en Louisiane, « celle des colonies françaises oĂč leur prĂ©sence serait la plus utile […]. La qualitĂ© des terres qu’on pourrait leur accorder dans cette immense possession, […] les dĂ©frichements auxquels ils (p.167) seraient forcĂ©s de se livrer […] compenseraient avantageusement les frais de transport et les premiĂšres avances ». Le gouvernement mani­feste l’intention de sĂ©parer les familles. Les hommes seraient aussitĂŽt dĂ©portĂ©s, les femmes provisoirement retenues dans des maisons de correction pour ĂȘtre dĂ©portĂ©es plus tard. Les enfants non rĂ©clamĂ©s seraient « distribuĂ©s dans les villages et confiĂ©s Ă  des cultivateurs ».

Le grand juge suit l’avis du prĂ©fet : ne pas sĂ©parer les familles. Castellane le leur a promis : « Le premier conseil ni vous, citoyen grand juge, ne voulez la mort des BohĂ©miens : vous voulez, s’il est possible, les amĂ©liorer, les rendre citoyens utiles dans une colonie oĂč la nĂ©cessitĂ©, la propriĂ©tĂ© les regĂ©nĂ©reraient. » Le grand juge demande l’aide du ministre de la Marine et des Colonies pour rassembler Ă  Bayonne tous les BohĂ©miens arrĂȘtĂ©s et les transfĂ©rer Ă  Rochefort. Le ministre renĂącle : « Dans cette saison, ce ne serait pas sans embarras par mer» (lettre du 23 pluviĂŽse an XI, 12 fĂ©vrier 1803). En rĂ©alitĂ©, c’est parce que la maison d’arrĂȘt et le bagne de Rochefort sont pleins, comme ceux des autres ports. Le ministre de la Marine recommande la voie de terre, du ressort du dĂ©partement de la Guerre.

Au printemps, rien n’a avancĂ©. Les officiers de santĂ© des prisons observent des « fiĂšvres malignes et putrides, dysentĂ©riques et vermineuses parmi les enfants, la gale, etc., ce qui ne peut qu’aug­menter avec la saison ». Trente-huit BohĂ©miens sont enrĂŽlĂ©s de force dans les troupes coloniales au dĂ©pĂŽt de Blaye. Le gĂ©nĂ©ral comman­dant la 11e division militaire est invitĂ© Ă  leur prodiguer « une surveillance active et particuliĂšre jusqu’au moment de leur embarca­tion, vu leur tĂ©mĂ©ritĂ© et leur audace ». Ils partent Ă  pied pour Blaye, attachĂ©s par deux Ă  des menottes. Dans un bois avant Mont-de-Marsan, deux inconnus surgissent, dĂ©sarment les gendarmes et en dĂ©livrent six.

Maintenant, il n’y a plus de bateau disponible pour le transport. Le projet de dĂ©portation en Louisiane est abandonnĂ©. La France concentre ses efforts sur les esclaves insurgĂ©s d’HaĂŻti. NapolĂ©on Bonaparte y Ă©choue, et doit vendre la Louisiane aux États-Unis. Le 1er prairial an XI (1er juin 1803), le gouvernement dĂ©cide d’utiliser les BohĂ©miens Ă  la mise en valeur du dĂ©partement insalubre des Landes : « II leur sera distribuĂ© des terres avec ordre de les cultiver… Tous ceux qui s’Ă©loigneraient de quatre lieues seront arrĂȘtĂ©s. On Ă©tablira des ateliers de travail pour les femmes. » Le ministre de l’IntĂ©rieur soulĂšve des objections et consulte le Premier consul qui estime « plus convenable de les diviser sur diffĂ©rents points de la RĂ©publique » et de les employer Ă  de grands travaux. Le 3 messidor an XI (22 juin (p.168) 1803), il signe cet arrĂȘtĂ© : «[…] Art. 2. Les enfants au-dessous de douze ans, les femmes, les sexagĂ©naires et les infirmes seront distri­buĂ©s dans les diffĂ©rents dĂ©pĂŽts de mendicitĂ© de la RĂ©publique ; les jeunes gens de douze Ă  seize ans rĂ©volus seront mis Ă  la disposition du ministre de la Marine pour ĂȘtre employĂ©s dans les ateliers mari­times en qualitĂ© d’apprentis ou comme mousses ou novices sur les vaisseaux de l’État ; les jeunes gens de seize Ă  vingt-cinq ans, et en Ă©tat par leur taille et leur constitution de porter les armes, resteront Ă  la disposition du ministre de la Guerre pour ĂȘtre encadrĂ©s dans les diffĂ©rents corps de l’armĂ©e. À l’Ă©gard des hommes mariĂ©s et autres en Ă©tat de travailler, ils seront rĂ©partis dans les ateliers ouverts par les canaux d’Arles et d’AiguĂ«s-Mortes et pour la confection des routes dans les dĂ©partements des Hautes-Alpes et du Mont-Blanc. »

Le projet d’amĂ©lioration des BohĂ©miens par le travail tourne au bagne. Le dĂ©partement de l’Aude doit recevoir soixante hommes. Il n’en arrive que quarante-cinq que le prĂ©fet ne trouve pas Ă  utiliser. Ils s’Ă©vadent, ils sont rattrapĂ©s, s’Ă©vadent Ă  nouveau. Reste un certain Larquier : il prouve qu’il est officier de santĂ© brevetĂ©, arrĂȘtĂ© par erreur. Dans les Hautes-Alpes, les BohĂ©miens commencent Ă  travailler aux routes. Mais « les frais de surveillance excĂ©dant de beaucoup le salaire de leurs journĂ©es », ils sont mis en dĂ©tention. Une dizaine meurent Ă  l’hospice civil de Gap. Plusieurs s’Ă©vadent de la prison. Les autres vĂ©gĂštent Ă  la prison d’Embrun.

Quatre cent soixante-cinq autres BohĂ©miens, hommes ĂągĂ©s ou infirmes, femmes et enfants, sont ventilĂ©s dans vingt-sept dĂ©pĂŽts de mendicitĂ© par lot de dix, quinze ou vingt. La plupart des locaux qui les reçoivent sont insalubres. Les maladies sont frĂ©quentes, la morta­litĂ© grande. Cinq des treize BohĂ©miens expĂ©diĂ©s Ă  Chalon-sur-SaĂŽne meurent : trois femmes et deux petits enfants. La nourriture « se rĂ©duit Ă  une portion de mauvais pain », sans soupe ni bouillon. Les femmes ne reçoivent pas de quoi rĂ©parer leurs haillons. Elles rĂ©cla­ment de sortir en ville pour mendier. À Riom, femmes et enfants travaillent Ă  la filature de coton du dĂ©pĂŽt. À Rennes, les familles sont « confondues au milieu des brigands et des prostituĂ©es » ; les enfants trouvent refuge Ă  l’hĂŽpital.

Les militaires s’Ă©meuvent les premiers de ces mauvais traite­ments. Le gĂ©nĂ©ral de brigade Avril, commandant dans les Basses-PyrĂ©nĂ©es, Ă©crit au ministre de la Guerre (florĂ©al an XI) : « Quels crimes ont pu commettre deux ou trois cents femmes et enfants de tout Ăąge qu’on fait pĂ©rir de misĂšre dans les prisons ? » Des personnes de bonne volontĂ© rĂ©digent des mĂ©moires pour des familles

(p.169) tsiganes. À Lyon, les membres du conseil d’administration de l’hos­pice de l’Antiquaille attirent l’attention du prĂ©fet du RhĂŽne « sur le sort attendrissant d’une troupe de femmes et d’enfants bohĂ©miens dĂ©tenus dans cet hospice… Le changement de climat et le chagrin d’avoir Ă©tĂ© enlevĂ©s de leurs foyers, rendus plus amers encore par la captivitĂ©, et sans doute aussi par la privation d’intelligence d’un autre idiome [que la langue basque], en ayant dĂ©jĂ  fait pĂ©rir une partie, les infortunĂ©s qui ont survĂ©cu implorent chaque jour leur libertĂ©, avec l’accent de la douleur la plus dĂ©chirante ». Dans le dĂ©partement de la Haute-Vienne, le prĂ©fet convient de ce « que leurs mƓurs et leurs inclinations n’annoncent rien de dangereux pour la sociĂ©tĂ© ». Le prĂ©fet du Puy-de-DĂŽme dĂ©couvre au dĂ©pĂŽt de Riom « des enfants qui sont trĂšs sages, trĂšs respectueux envers leurs mĂšres, dont ils prĂ©vien­nent les besoins et trĂšs exacts Ă  remplir les devoirs de la religion ».

Le ministre de la Justice rapporte le 5 messidor an XII (24 juin 1804) au Premier consul l’Ă©tat de misĂšre des femmes et des enfants dĂ©tenus au dĂ©pĂŽt de mendicitĂ© de Caen. Le gouvernement ordonne de les envoyer sous surveillance dans leurs foyers et accorde trois sous par lieue pour leur retour dans les Basses-PyrĂ©nĂ©es. Aucune mesure gĂ©nĂ©rale n’est prise, chaque cas est rĂ©solu dans la discrĂ©tion. Ici on donne des vĂȘtements, lĂ  une voiture — au moins pour la premiĂšre Ă©tape. La plupart des dĂ©pĂŽts sont vidĂ©s des familles bohĂ©miennes au cours de l’annĂ©e 1805. Les deux derniers sont ceux de la Meurthe et de la Moselle (octobre 1806). LĂ , Ă  Metz, sept femmes et jeunes filles ont « envisagĂ© qu’il ne leur restait ni parents ni asile dans leur pays » et obtiennent leur rĂ©intĂ©gration volontaire au dĂ©pĂŽt « avec toute l’ex­pression de la reconnaissance et de la sensibilitĂ© ».

Les hommes sont libĂ©rĂ©s ensuite. On leur dĂ©couvre pour l’occa­sion des origines honorables : vannier, tondeur de mulets, tourneur sur bois, scieur de long, brodeur de filets de pĂȘche, soldat des Chasseurs basques ou engagĂ©s dans la marine. En septembre 1805, le prĂ©fet des Hautes-Alpes libĂšre les quinze BohĂ©miens dĂ©tenus Ă  la prison d’Embrun, non sans leur avoir tenu un gĂ©nĂ©reux discours sur «le bienfait que Sa MajestĂ© venait de leur accorder […]. Ils ne parviendraient Ă  faire oublier les soupçons de vagabondage auxquels ils avaient donnĂ© lieu qu’en se livrant dĂ©sormais Ă  une vie laborieuse et utile […]. Ils ne cesseront d’ĂȘtre sous l’Ɠil de la police ». Le prĂ©fet les congĂ©die en toute prudence par paquets de cinq, Ă  intervalle de huit Ă  dix jours. Il leur impose un trajet de retour en n’omettant pas de donner leur signalement aux prĂ©fets des dĂ©partements traversĂ©s : la libertĂ© des BohĂ©miens reste une libertĂ© surveillĂ©e. Castellane, le (p.170) prĂ©fet des Basses-PyrĂ©nĂ©es, proteste. Il craint de la part des BohĂ©miens les «vengeances qu’ils ont hautement annoncĂ©es Ă  leur dĂ©part » contre leurs dĂ©nonciateurs.

Plusieurs prĂ©fets admirent les mĂ©thodes de Castellane et l’imitent, comme ceux du Gers, des Landes, du Lot-et-Garonne. Les prĂ©fets des PyrĂ©nĂ©es-Orientales et du Mont-Blanc rĂ©ussissent Ă  expulser les BohĂ©miens hors de l’Empire. Celui du RhĂŽne envoie la gendarmerie contre eux en se justifiant ainsi : « La conduite de pareilles gens ne peut ĂȘtre qu’infiniment suspecte. » Le magistrat de la sĂ»retĂ© du Bas-Rhin Ă©crit Ă  la Police gĂ©nĂ©rale : « Je n’ai aucune dĂ©nonciation pour dĂ©lit contre ces individus, mais leur position est telle qu’ils devaient ĂȘtre nĂ©cessairement tentĂ©s d’en commettre, si l’occasion s’en fut prĂ©sentĂ©e… Ils ne peuvent ĂȘtre que dangereux. » Il demande « si l’on continue encore Ă  envoyer de pareils individus dans les colonies ». Le prĂ©fet de l’AriĂšge propose en vendĂ©miaire an XVI (septembre-octobre 1805) la capture des gitans dans son dĂ©partement. La Police gĂ©nĂ©rale le dĂ©sapprouve : « Cette latitude exprimĂ©e par votre ordre peut entraĂźner beaucoup d’actes arbitraires et des frais considé­rables. »

 

1.7 la Conscription

Georges Blond, La Grande Armée, 1804-1815, éd. Laffont

 

(p.18) NapolĂ©on n’a rien ignorĂ© de l’impopularitĂ© des lois de conscription :

« Cette mesure est la plus dĂ©testable pour les familles. Mais elle fait la sĂ»retĂ© de l’État. » Il s’en est servi avec maestria et obstination, mais il n’en Ă©tait pas l’auteur. La conscription est une invention rĂ©volutionnaire. Le dĂ©cret l’instituant est datĂ© du 14 fĂ©vrier 1793; ses dispositions ont Ă©tĂ© complĂ©tĂ©es par la loi du 25 aoĂ»t 1799, sous Ie Directoire.

Service obligatoire pour les cĂ©libataires de vingt Ă  vingt-cinq ans, mais on avait une grande chance d’y Ă©chapper par le tirage au sort: seulement un sur quinze des conscrits des campagnes Ă©tait enrĂŽlĂ© et un sur sept de ceux des villes. DurĂ©e du service: variant de un Ă  cinq ans en temps de paix; illimitĂ©e en temps de guerre. Le conscrit enrĂŽlĂ© pouvait lĂ©galement Ă©chapper au service en payant un remplaçant; prix Ă  dĂ©battre avec lui; de 1803 Ă  la fin de l’Empire, il a variĂ© de 1 800 Ă  4 000 francs. En fait, seuls les pauvres Ă©taient poussĂ©s vers la caserne; on Ă©tait loin de l’idĂ©al: tous libres et Ă©gaux devant la loi.

(p.20) Les conscrits, eux, n’avaient pas d’uniforme et souvent on ne leur en donnait un que plus tard, plusieurs mois plus tard, car l’industrie peinait pour fournir de quoi vĂȘtir et chausser cette masse d’hommes, c’Ă©tait un souci de Bonaparte (les revenants de l’armĂ©e d’ Égypte avaient un temps grelottĂ© dans des oripeaux d’Orient; les vainqueurs de Marengo avaient du dĂ©valiser les fourgons autrichiens pour se donner une tenue un peu militaire), ce devait ĂȘtre aussi un souci pour NapolĂ©on empereur, et bien des conscrits de la Grande ArmĂ©e sont allĂ©s au feu, sont allĂ©s jusqu’au fond de la Prusse et en Pologne, en blouse de paysan ou d’artisan, chapeau rond, leur Ă©tat militaire reconnaissable seulement a la giberne Ă  cartouches, au havresac, au fusil. Les anciens revĂȘtus de leurs uniformes Ă©taient des caĂŻds, les conscrits naĂŻfs tirĂ©s de leur campagne et de leur atelier n’avaient qu’Ă  se soumettre, risquer leurs derniers sous pour payer Ă  boire, accepter toutes les corvĂ©es, accepter les brimades les plus grossiĂšres.

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969, Ed. de Trévise, Paris.

(p.135) Les rois vont faire la sourde oreille, et, ce qui est plus grav’e encore, la classe possĂ©dante, en France, s’irrite chaque mois davantage contre un protecteur jadis bĂ©ni et qui devient, positivement, dĂ©plorable.  Pour ses levĂ©es d’hommes, il a maintenant des façons que l’ on ne saurait tolĂ©rer.  Les riches peuvent toujours s’acheter des «remplaçants », mais le rachat ne vaut que pour une levĂ©e seule, et il faut sans cesse recommencer Ă  payer; le remplaçant, d’ailleurs, profitant de la situation, se fait hors de prix.  C’est un scandale.  Il y avait aussi ces « exemptions pour raison de santĂ© » que les notables obtenaient, dans bien des cas, aisĂ©ment, au profit de leurs fils; c’Ă©tait la solution idĂ©ale et gratuite (moins l’ « enveloppe », parfois, bien sĂ»r, au mĂ©decin-major du conseil de rĂ©vision).  L’empereur rĂ©cupĂšre Ă  prĂ©sent, par lĂ©gions, ces bienheureux exemptĂ©s.  Le 11 janvier 1813, il a donnĂ© ordre d’en ramasser 100 000 dans les classes de 1809 Ă  1812, et il est allĂ© jusqu’Ă  incorporer dans la « ligne “, 100 000 gardes nationaux.  Or, qu’est-ce la garde nationale ?  Des gens de bien, des fils de famille; la garde nationale, c’est l’armĂ©e supplĂ©tive de l’ordre pour la protection des fortunes.  OĂč va-t-on avec de semblables mesures, qui Ă©quivalent Ă  des attentats?  Le 3 avril 1813, NapolĂ©on rĂ©clame 180 000 hommes de plus, et, (p.136) le 9 octobre, il va lever par anticipation la classe de 1815, avec une ponction nouvelle, qui suscite l’indignation, sur les exemptĂ©s et remplacĂ©s de toutes les classes depuis 1808.  Les insoumis foisonnent.  Fin 1808 dĂ©jĂ , le rapport LacuĂ©e a Ă©valuĂ© leur nombre Ă  377 000; parmi ces rĂ©fractaires, un nommĂ© J.-B. Vianney Ă  qui l’enfer dont le menace le catĂ©chisme n’a pas fait suffisamment peur, et qui deviendra le curĂ© d’Ars.  Et ce Blocus! Et le commerce qui ne va plus! Et les impĂŽts qui vont sĂ»rement augmenter.  Mollien constate que la hargne grandit chez les personnes distinguĂ©es: « propriĂ©taires et nĂ©gociants ne voyaient pour eux que la perspective de charges nouvelles ».   DĂ©jĂ  226 faillites ont eu lieu, en 1810, « sur la place de Paris ».

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

(p.227) The Parisian working class was deliberately pampered by the Emperor – still nervous of revolution after what he had seen as a young man. Nevertheless, with the country people who formed the great bulk of the French population, they suffered savagely in con­sequence of conscription – ‘the blood tax’. The sons of the rich were allowed to buy themselves out by hiring a replacement, at a price often almost ten times a labourer’s annual wage; as rnany as 9 per cent of the draft did so. Less fortunate young men chopped off thumbs or gouged out eyes to avoid serving. Deserters were hunted down by the gendarmerie, 60,000 being caught during 1812. Many hid in the woods or in cellars, their families having to pay fines for their evasion. Chateaubriand writes of entire villages miserably scanning call-up lists posted at street-corners, of parents arested as hostages for sons in hiding. He also writes of ‘passers-by crowding beneath long lists of those sentenced to death, studying them frantically for the names of chidren, brothers, friends and neighbours.

 

Edmond Yernaux, Fernand Fiévet, Montigny, son histoire, 1930

/Montigny sous la domination française/

(p.151-152) LA CONSCRIPTION

Avec les guerres de la RĂ©publique et surtout de l’Empire, la conscription, pour la premiĂšre fois dans l’histoire de notre

localitĂ©, allait devenir obligatoire. C’Ă©tait lĂ  une des mesures des plus antipathiques qu’un gouvernement pouvait prendre ; car notre population Ă©tait fonciĂšrement pacifique ; elle dĂ©tes­tait les soldats qui n’Ă©taient jamais apparus dans la commune que munis de bulletins de rĂ©quisitions. Chaque passage de la soldatesque Ă©tait marquĂ© par quelque charge financiĂšre nou­velle pour la communautĂ© ; par des injures, des coups et par­fois le dĂ©shonneur pour les familles ; aussi les Montagnards ne voyaient-ils pas d’un bon Ɠil leurs fils faire mĂ©tier de sou­dard.

Le premier tirage au sort eut lieu le 17 frimaire, an VII, Ă  ChĂątelet, qui Ă©tait le chef-lieu du canton. Les conscrits, une quinzaine gĂ©nĂ©ralement par classe, se rendaient lĂ -bas avec l’agent municipal Philippe Joseph Georges. Avant et aprĂšs le tirage, Georges offrait Ă  boire aux conscrits, sur le compte de la commune. Ils faisaient leurs libations au cabaret de l’Espa­gnol Thibaut.

Les conscrits constituaient une bourse commune destinĂ©e Ă  ĂȘtre partagĂ©e entre ceux qui seraient frappĂ©s par le sort.

Ils pouvaient mettre 2, 3 ou 4 couronnes, cette mise leur assurait un sixiĂšme de la masse s’ils Ă©taient de l’armĂ©e, 1/12e s’ils Ă©taient de la rĂ©serve ; s’ils mettaient 6, 7 ou 8 couronnes, leur part, en cas de mauvais sort, Ă©tait doublĂ©e. L’an IX, il fallait deux soldats, le sort dĂ©signa Pierre Joseph Grimart et AndrĂ© Joseph Pitot. Ce dernier n’ayant rien mis Ă  la masse ne reçut rien. L’argent n’Ă©tait remis que lorsque le conscrit Ă©tait entrĂ© au service. Outre la masse faite par les conscrits eux-mĂȘmes, la population faisait un pourchas . C’est de ce mot que vient le verbe wallon : pourtchĂšssĂź.

L’an X, les conscrits avaient une masse de 82 couronnes, la population au pourchas donna 48 florins B.-L., 14 sols et 2 deniers. Il y avait eu 68 souscriptions pour les Trieux et la rue des Grimaux, 85 souscriptions au Village et 78 souscrip­tions Ă  la Neuve Ville. Parmi les souscripteurs de ce quartier on notait en tĂȘte celle du maire LefĂšvre.

 

 

1.8 L’armĂ©e napolĂ©onienne

Georges Blond, La Grande Armée, 1804-1815, éd. Laffont

 

(p.21) Les anciens ne se vantaient pas seulement de leur bravoure, de leurs ripailles et orgies, ils faisaient aussi Ă©tat avec gloire de leur mĂ©pris pour les civils; ils se vantaient d’ĂȘtre, loin des champs de bataille et hors des casernes, la terreur de la population, et en vĂ©ritĂ© ils l’Ă©taient. PĂ©nĂ©trer de force dans les boutiques, les cafĂ©s, renverser les verres et les tables, quelles bonnes plaisanteries! Et serrer grossiĂšrement les femmes, et casser la gueule aux bourgeois s’ils protestaient. Les rapports de police sont Ă©loquents : « Le fils du propriĂ©taire du cafĂ© de Valois a le crĂąne fendu, un jeune homme est Ă©charpĂ© par un brigadier de chasseurs devant la porte du SĂ©nat; Ă  la barriĂšre de Charonne, des militaires tuent un civil; dans la plaine de Montrouge trois soldats Ă©ventrent un inconnu sous Ie prĂ©texte qu’il «les a regardĂ©s d’un air insultant.» Les faits de pillage et de destruction sont innombrables, ainsi que les sĂ©vices a l’Ă©gard des femmes. Un rapport du prĂ©fet du 17 septembre 1 804 signalera que six soldats ont abusĂ© d’une jeune fille sur le quai du Port au BlĂ© et l’ont ensuite jetĂ©e dans la Seine. Les meurtres et exactions graves n’Ă©taient Ă©videmment pas quotidiens et les anciens ne s’en vantaient pas, mais ils se vantaient des brutalitĂ©s et brimades qui, elles, Ă©taient frĂ©quentes. Ce genre de rĂ©cits commençait par choquer la plupart des naĂŻfs conscrits, mais laisser voir une rĂ©probation eĂ»t Ă©tĂ© dangereux, mieux valait feindre d’admirer, et c’est ainsi qu’on finit par admirer vraiment.  Les rĂ©cits de l’épopĂ©e; le prestige de l’uniforme et cette soumission morale: le conscrit enrĂŽlĂ© n’était dĂ©jĂ  plus le mĂȘme homme.

(p.25) Nombre de vivandiĂšres traĂźnaient une marmaille. On en a vu accoucher au pied d’un arbre, puis elles rattrapaient le rĂ©giment une ou deux Ă©tapes plus loin. Souvent vĂȘtues comme des paysannes; portant parfois des robes de velours ou ornĂ©es de fourrure, pillĂ©es dans quelque chĂąteau – et vite maculĂ©es par la rude vie des routes et des camps.

 

(p.474) Plus d’armĂ©e d’Angleterre, c’Ă©tait maintenant la Grande ArmĂ©e, nom officiel. Deux cent mille hommes marchaient vers le Rhin, selon les sept itinĂ©raires. Tout Ă©tait prĂ©vu, organisĂ©. A une journĂ©e devant la troupe, un commissaire des guerres et un officier d’Ă©tat-major alertaient les fonctionnaires et prĂ©paraient le ravitaillement, l’hĂ©bergement. La Grande ArmĂ©e marchait tambour battant, il y avait des tambours en tĂȘte et en queue de bataillon. La musique jouait aux Ă©tapes. Contrairement Ă  ce que croient beaucoup, nombre de routes françaises de grands itinĂ©raires Ă©taient trĂšs larges Ă  l’Ă©poque. Les soldats n’avançaient que sur les cĂŽtĂ©s de la route, laissant le milieu libre, mĂȘme consigne pour les cavaliers.  Les gĂ©nĂ©raux (en voiture) et les colonels (Ă  cheval) s’avançaient en tĂȘte de leurs unitĂ©s. Vitesse horaire, quatre kilomĂštres Ă  l’heure (3,900 km exactement : une « lieue de poste»); haltes de cinq minutes toutes les heures, halte d’une demi-heure ou d’une heure (« halte des pipes ») au milieu de l’étape. Cent pas de distance entre les bataillons. L’armĂ©e parcourait de 35 4 40 km par jour. On quittait l’étape Ie matin de bonne heure, on arrivait Ă  l’étape suivante tĂŽt dans l’aprĂ©s-midi et les soldats, par groupes de trois ou quatre, allaient cantonner dans les fermes ou les habitations prĂ©vues.

 

Tout ce que je viens d’écrire, c’est la thĂ©orie. Il est gĂ©nĂ©ralement convenu que, de Boulogne au Rhin, tout a marchĂ© dans la perfection et la bonne humeur, par beau temps, et que les difficultĂ©s n’ont commencĂ© qu’en octobre, lorsque le temps s’est gĂątĂ©. Or la juxtaposition des tĂ©moignages des troupiers laisse souvent perplexe. L’un d’eux :

«Notre colonne s’étire, ceux dont la famille rĂ©side a proximitĂ© de la route obtiennent la permission de faire leur tour d’adieu et rattrapent au galop, car personne ne veut manquer la fĂȘte du premier coup de canon. Nous sommes enflammĂ©s par l’espoir de nous mesurer bientĂŽt dans la bataille, conduits par l’Empereur. Seules les haltes des pipes ponctuent notre cheminement. Nous chantons pour nous entraĂźner; lorsque nos voix s’Ă©raillent et que nos pas vacillent, les musiciens redoublent leurs fanfares. » Un autre militaire, Grenadier de la Garde, pourtant l’Ă©lite de l’armĂ©e, s’exprime un peu diffĂ©remment : « Jamais on n’a fait une marche aussi pĂ©nible; on ne nous a pas donnĂ© une heure de sommeil, jour et nuit en marche par peloton. On se tenait par rang les uns les autres, pour ne pas tomber; ceux qui tombaient, rien ne pouvait les rĂ©veiller. Il en tombait dans les fossĂ©s. Les coups de plat de sabre n’y faisaient rien du tout. Sur les minuit, je dĂ©rivais Ă  droite sur le pendant de la route. Me voilĂ  renvoyĂ© sur le cĂŽtĂ©; je dĂ©gringole et je ne m’arrĂȘte (p.48)  qu’aprĂšs ĂȘtre arrivĂ© dans une prairie. Je n’abandonnai pas mon fusil mais je roulai dans l’autre monde. »

 

(p.48) Les billets de logement, les cantonnements prĂ©vus, c’Ă©tait bien joli, mais comment trouver les cantonnements quand on arrivait en avance sur les tableaux et ordres de mouvement, quand on arrivait de nuit en pays inconnu ? La Grande ArmĂ©e ne transportait ni tentes ni abris dĂ©montables. Alors la force ou le systĂšme D. Forcer, briser les portes des maisons, dĂ©molir n’importe quoi pour se faire un abri, nous verrons tout cela.

 

(p.87) La Grande ArmĂ©e balayant l’Europe va laisser derriĂšre elle environ un million de.cadavres – sans compter ceux des ennemis. J’ai entendu dire : « En dix ans, c’est peu. » Le trentiĂšme environ de la population française de l’époque; il est vrai que nous avons fait mieux en Quatorze-Dix-Huit. Mais la puissance des armes Ă  feu Ă©tait beaucoup moins grande sous l’Empire, et les effectifs engagĂ©s Ă©taient beaucoup moins nombreux.

 

(p.87) Au soir d’Austerlitz, NapolĂ©on parcourant Ă  cheval le champ de bataille a donnĂ© l’ordre aux officiers de sa suite de faire silence pour qu’on puisse entendre mieux les plaintes des blessĂ©s. Ces plaintes formaient un immense gĂ©missement lugubre. On devait les entendre encore deux jours plus tard, sur le champ de bataille oĂč les mourants n’avaient pas fini d’agoniser; on devait les entendre dans les maisons oĂč les plus favorisĂ©s avaient Ă©tĂ© transportĂ©s – les premiers recueillis avaient Ă©tĂ© les blessĂ©s de la Garde -, et la plupart gisaient dans ces maisons sur de la paille ou Ă  mĂȘme le sol, souffrant de la soif et de la faim, opĂ©rĂ©s et soignĂ©s par des chirurgiens, aides-chirurgiens et infirmiers, bien trop peu nombreux, dĂ©bordĂ©s et, le plus souvent, manquant d’instruments et de matĂ©riel sanitaire parce que, comme l’intendance, le service de santĂ© ne suivait pas. Les blessĂ©s de la Grande ArmĂ©e dont il n’est rien dit dans les manuels scolaires, dont il est dit si peu dans tant de rĂ©cits de l’Ă©popĂ©e, ont Ă©tĂ© en vĂ©ritĂ© une autre Grande ArmĂ©e, une annĂ©e de peut-ĂȘtre deux millions de martyrs. Voici maintenant comment l’officiel Bulletin de la Grande ArmĂ©e (n° 31) a racontĂ© l’Ă©pilogue d’Austerlitz: 

 

“Le soir de la journĂ©e et pendant plusieurs heures de la nuit, l’Empereur a parcouru le champ de bataille et fait enlever les blessĂ©s: spectacle horrible s’il en fut jamais! L’Empereur passait Ă  cheval avec la rapiditĂ© de l’Ă©clair, et rien n’Ă©tait plus touchant que de voir ces braves le reconnaltre sur-le-champ; les uns oubliaient leurs souffrances et disaient : Au moins, la victoire est-elle bien assurĂ©e? Les autres : Je souffre depuis huit heures, (p.88) et depuis Ie commencement de la bataille je suis abandonnĂ©, mais j’ai bien fait mon devoir. D’autres : Vous devez ĂȘtre content de vos soldats aujourd’hui. A chaque soldat blessĂ©, l’Empereur laissait une garde qui le faisait transporter dans les ambulances. Il est horrible de Ie dire : quarante-huit heures aprĂšs la bataille, il y avait encore un grand nombre de Russes qu’on n’avait pu panser. Tous les Français le furent avant la nuit. » La lĂ©gende destinĂ©e Ă  soutenir le moral de l’arriĂšre s’Ă©laborait Ă  mesure des Ă©vĂ©nements. Le lendemain de la bataille, NapolĂ©on fut effrayĂ©, paraĂźt-il, par l’importance des pertes françaises. On le voit dicter, d’Austerlitz mĂȘme, des ordres attribuant des pensions aux veuves et aux orphelins. Et ensuite? Ensuite NapolĂ©on doit penser aux conditions d’un armistice avec l’ennemi vaincu et il faut penser plus loin, aux clauses du traitĂ© de paix, aux dispositions Ă  prendre pour occuper en sĂ»retĂ© un pays jusqu’Ă  ce que la paix soit vraiment assurĂ©e; en vĂ©ritĂ© un empereur chef de guerre en train de remodeler l’Europe a en tĂȘte bien d’autres soucis que le sort des blessĂ©s et des malades.

 

(p.106) /L’armĂ©e prussienne/

Ses gĂ©nĂ©raux Ă©taient des vieillards. En face de NapolĂ©on, chef de la Grande ArmĂ©e, 37 ans, Brunswick, gĂ©nĂ©ral en chef prussien, en avait 71. Davout, 36 ans; Soult, Lannes, Ney, 37; en face, Hohenlohe, 60 ans; BlĂŒcher, 64; Moellendorf 81 ans. SolennitĂ© et lenteur. Pour l’armĂ©e prussienne, une Ă©tape de quatre Ă  cinq lieues est une marche forcĂ©e, un exploit. Elle se traĂźne Ă  l’allure d’escargot de ses innombrables chariots et fourgons de vivres et de matĂ©riel. A l’Ă©tape, il n’est pas question de cantonner chez l’habitant (ni de dĂ©molir un village pour se faire des abris!) : on Ă©difie une vĂ©ritable ville de tentes qu’on dĂ©monte mĂ©ticuleusement le lendemain. Avant chaque dĂ©part, inspection, et le soldat doit se prĂ©senter aussi propre, aussi astiquĂ© que pour une revue Ă  Potsdam.  La mĂȘme discipline hiĂ©rarchique rĂšgne sur le champ de bataille. Les marĂ©chaux et gĂ©nĂ©raux mandarins sont persuadĂ©s que le secret de la victoire, enseignĂ© par FrĂ©dĂ©ric II, consiste en Ă©volutions prĂ©cises, rigides, impeccables, interminables, la majestĂ© avant tout.

 

(p.163) /Bataille de Friedland/

La perte “peu considĂ©rable” de l’armĂ©e française se chiffrait par 7 000 tuĂ©s ou blessĂ©s. L’envers des grandes batailles est toujours le mĂȘme. Devant une ambulance’ installĂ©e

«dans une grande maison rouge Ă  portĂ©e de canon du champ de bataille on jette Ă  mesure les cadavres des blessĂ©s qui meurent en arrivant.» Percy : « Dans la chambre du rez-de-chaussĂ©e et derriĂšre la porte, un monceau de membres coupĂ©s; le sang ruisselait de toutes parts; on entendait les cris, les gĂ©missements, les hurlements des blessĂ©s apportĂ©s sur des Ă©chelles, des fusils, des perches; tableau dĂ©chirant, toujours le mĂȘme, et auquel je ne puis m’habituer.» MĂȘme le Bulletin de la Grande ArmĂ©e laissait entrevoir le prix de la victoire: “Le lendemain, le jour se leva sur l’un des champs de bataille les plus horribles qu’on put voir.» Il faisait si chaud et les cadavres d’hommes et de chevaux puaient tellement que l’ordre habituel d’enterrer les morts fut rapportĂ©:

– TraĂźnez-les tous j

usqu’à la riviùre et balancez-les.

 

Avant l’atroce corvĂ©e, une gĂ©nĂ©reuse distribution d’eau de vie. Les soldats rirent en voyant les cabrioles des morts sur les pentes du ravin.

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

(p.101) In order to impress France with a sense of his semi-royal position Bonaparte held frequent parades on the Carrousel outside the Tuileries, or the Champs-ÉlysĂ©es. Surrounded by a glittering staff and wearing his red velvet uniform of First Consul, he reviewed the Consular Guard from his charger. They marched or trotted past in dazzling yellow uniforms to stirring military music, massed bands playing Partant pour la Syrie or the Chant du DĂ©part (both written by his stepdaughter Hortense de Beauharnais) – though not the Marseillaise, nowadays considered Jacobin and seditious. These men, hand-picked, were fanatically loyal. They were deeply admired by the vast majority of their fellow-countrymen.

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

(p.228) By 1813 the Emperor was recuiting men over sixty and boys under fifteen (the ‘Marie Louises’, so called after his Austrian Empress). On one occasion he described the latter as ‘only fit for filling up the hospitals and roadsides’.

The country suffered as much from soldiers who followed the colours as it did from deserters. Paris and every major French town was filled with noisy, swaggering, pugnacious troopers. Frequently drunk, they fought each other, attacked civilians, broke into wineshops and molested women. Not everyone in France was pleased to see the splendidly uniformed soldiers of the Grande Armée.

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969

 

(p.18) “Les dispositions rĂ©elles du jeune Buonaparte Ă  l’ Ă©gard de la France sont celles du colonisĂ©* de fraĂźche date qui profite de l’oppresseur, qui s’ est fait, pour vivre, et cachant son jeu, mercenaire Ă  son service, mais ne songe qu’ Ă  tirer parti contre lui des avantages dont il lui est redevable.”

(* En 1768, Louis XV achĂšte la Corse aux GĂ©nois, ce qui met en fureur la plupart des autochtones.)

(p.47) “GĂ©nĂ©ral, il n’est pas au service de la France, il l’utilise seulement.  Seuls pourraient s’Ă©tonner de ce qu’ il va faire en Italie ceux qui n’ ont pas compris la simplicitĂ© bestiale de son cas.”

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969, Ed. de Trévise, Paris

(p.127) « L’Ă©popĂ©e » napolĂ©onienne, gluante de sang, ne revĂȘt toute sa dimension que si des chiffres l’accompagnent.  Austerlitz? 23 000 morts; mais, quand on a le coeur bien placĂ©, les cadavres d’Austerlitz disparaissent dans le soleil du mĂȘme nom.  Eylau?  50 000 hommes tombent.  Wagram ?  NapolĂ©on y bat son propre record (55 000 tuĂ©s), qu’il surpassera Ă  Borodino, gala qui coĂ»te aux deux armĂ©es quelque 80 000 soldats. Sur les services sanitaires dans l’armĂ©e impĂ©riale, il faut lire le journal du chirurgien Percy: le matĂ©riel est dĂ©risoire, le personnel presque inexistant; les amputations se pratiquent sans anesthĂ©sie; la gangrĂšne s’installe; le blessĂ© grave, dans la Grande ArmĂ©e, est un condamnĂ© Ă  mort; NapolĂ©on a interdit, du reste, de relever, pendant l’action, les hommes qui s’Ă©croulent; il se mĂ©fie des dĂ©serteurs, dont le nombre se multiplie.  Mais (p.128) ne ternissons pas avec d’aussi misĂ©rables dĂ©tails la « Chanson de geste » chĂšre Ă  M. Louis Madelin, lequel dĂ©clarait, dans son grand ouvrage «La France de l’Empire», rĂ©Ă©ditĂ© en 1960 par le Cercle Historia : “MĂȘlĂ©es, blessures, pour le soldat de l’empereur, tout cela n’est rien; la bataille est une fĂȘte».  Le 28 janvier 1809, NapolĂ©on Bonaparte, qui croit savoir que Talleyrand a parlĂ©, pendant son absence, de sa succession Ă©ventuelle (les opĂ©rations militaires, en Espagne tournent mal), fait une scĂšne terrible Ă  « l’ Ă©vĂȘque », auquel il reproche – ce qui est pimpant dans sa bouche – d’ĂȘtre « athĂ©e » et qu’il compare, le mot est cĂ©IĂ©bre, Ă  “de la merde dans un bas de soie » ;  (p.129) bonne l’image, mais elle convient Ă  NapolĂ©on lui-mĂȘme au moins aussi exactement qu’Ă  son interlocuteur. 

(p.130) La France, dit NapolĂ©on Bonaparte, est « un nid de soldats », de soldats gratuits.  Que pĂšse la vie de ces “c. » (encore un mot censurĂ©, du vocabulaire de l’empereur)?  L’Angleterre, il l’a dĂ©clarĂ© Ă  Mollien (MĂ©moires T. 111, p. 293), « sera plus vite Ă  son dernier Ă©cu que la France Ă  son dernier soldat ». 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969, Ed. de Trévise, Paris

CH. VIII EXIT “NABOU”

(p.133-134) NAPOLÉON BONAPARTE DIRIGE CONTRE LA RUSSIE en 1812 une « croisade europĂ©enne » ; c’est sa formule.  Sous lui, l’Europe se lĂšve contre « la barbarie Tartare ».  L’armĂ©e-Babel qu’il a rĂ©unie compte prĂšs de 700 000 hommes, mais il y a lĂ  quelque 400 000 Allemands, Polonais, Italiens, Hollandais, Suisses mĂȘme. Il s’imagine que ces asservis vont se faire tuer en sa faveur (1) pour alourdir encore leur servage, alors que la plupart n’attendent que l’occasion de briser leurs chaĂźnes. L’Ă©normitĂ© des dĂ©sertions, pendant la campagne de Russie, est passĂ©e sous silence par les chantres de « l’Ă©popĂ©e », de mĂȘme que l’illusion dont Mollien (T. 111, p. 67) nous faisait part: franchissant le NiĂ©men, NapolĂ©on croyait tout de bon aller au devant de profits gigantesques; il s’en Ă©tait ouvert Ă  son trĂ©sorier et comptait « lever en Russie autant de contributions qu’il en avait tirĂ©es de la Prusse et de l’Autriche », ensemble.

(1) NapolĂ©on en Ă©tait persuadĂ©, estimant que la peur y suffirait.  Et il disait, trĂšs fier, Ă  FouchĂ©: “Ainsi j’aurai l’extraordinaire politique d’avoir mes ennemis Ă  mon service.”

Lionel Jospin, Le mal napoléonien, éd. du Seuil, 2014

(p.68) Pour notre pays et pour le politique Bonaparte, tes consĂ©quences de cette campagne vont ĂȘtre majeures. Le 23 aoĂ»t 1799, jugeant qu’il n’a plus de vĂ©ritable intĂ©rĂȘt Ă  rester avec ses hommes, Bonaparte reprend la mer et, le 8 octobre, il dĂ©barque Ă  FrĂ©jus, aurĂ©olĂ© d’un prestige que sa propagande a soigneusement servi. C’est la premiĂšre fois qu’il abandonne ses soldats dans un moment difficile. Il le refera deux fois : en Espagne, au cƓur d’une impasse, et en Russie, lors d’une tragĂ©die. Il place ses ambitions politiques avant ses devoirs de soldat.

 

Lionel Jospin, Le mal napoléonien, éd. du Seuil, 2014

(p.74) Un chef peu soucieux de ses hommes

Dans un rĂ©gime tournĂ© vers la guerre et au sommet duquel NapolĂ©on entend dĂ©cider de tout – les historiens prĂ©cisent qu’il aimait entrer dans le moindre dĂ©tail -, il n’est pas fortuit que l’administration militaire soit si dĂ©faillante. Cela veut dire qu’elle intĂ©resse peu Napo­lĂ©on. Si les payeurs sont intĂšgres et protĂšgent leurs caisses, mĂȘme prĂšs des combats, les commissaires de guerre n’ont ni leur zĂšle ni leur intĂ©gritĂ©. Ils sont chargĂ©s des approvisionnements, de la mise en place des hĂŽpitaux, des convois militaires, de l’habillement, des vivres. Leur rĂŽle est donc essentiel. Or, il y a parmi eux beaucoup de concussionnaires et des fortunes sont Ă©difiĂ©es qui coĂ»teront des milliers de morts. Le soldat napolĂ©onien est constamment mal nourri, mal vĂȘtu, mal soignĂ© et mĂȘme mal armĂ©. D’oĂč la soupape de sĂ©curitĂ© du pillage. NapolĂ©on semble avoir pris son parti de tout cela. La prioritĂ© va au combat et Ă  la recherche de la victoire. Le reste importe peu.

L’affection et la sollicitude de NapolĂ©on pour ses soldats relĂšvent de la lĂ©gende – une lĂ©gende systĂ©ma­tiquement et adroitement entretenue -, et non de la rĂ©alitĂ©, beaucoup plus crue, plus froide. Si NapolĂ©on paye de sa personne, s’expose sans prĂ©caution quand l’examen d’une position ou le suivi de ses ordres l’y conduisent, s’il sait faire des gestes qui galvanisent, il n’a guĂšre le souci des hommes. (p.75) La condition du soldat n’est pas sa prĂ©occupation. Son exigence est d’avoir des soldats Ă  l’heure pour la bataille. Son mode de combat fondĂ© sur le mouvement et la rapiditĂ©, servi par des dĂ©cisions d’exĂ©cution prises aussi tard que possible (pour intĂ©grer les choix de l’ennemi et s’adapter Ă  des situations changeantes), impose souvent aux combat­tants de longues marches forcĂ©es accomplies le ventre creux. Étrangement, l’état dans lequel ces hommes arrivent au feu n’est pas, semble-t-il, pris en compte.

 

L’intĂ©rĂȘt peu marquĂ© portĂ© par NapolĂ©on au ser­vice de santĂ© de ses armĂ©es est Ă©galement rĂ©vĂ©lateur. Certes, il faut avoir Ă  l’esprit la faiblesse des connais­sances mĂ©dicales de l’époque : on ne sut qu’en 1909, par exemple, que le typhus se transmettait par le pou. Ce mal sera le compagnon constant de la Grande AnnĂ©e et il se rĂ©pand de façon foudroyante aprĂšs la retraite de Russie. La majeure partie des morts des guerres de l’Empire n’est pas survenue sur les champs de bataille mais Ă  cause des blessures terribles dues Ă  l’usage massif de l’artillerie de part et d’autre ou aux maladies contractĂ©es et propagĂ©es dans des hĂŽpitaux de fortune aux conditions hygiĂ©niques effroyables. Cela aussi, c’est mourir Ă  la guerre…

 

(p.76) Percy, homme courageux et esprit indĂ©pendant, est successivement chargĂ© des services de santĂ© militaire de la RĂ©publique et de l’Empire.jusqu’en 1809. Son souci majeur est de sauver les blessĂ©s (en 1800, il fait proposer en vain aux Autrichiens l’inviolabilitĂ© des ambulances). Il suggĂšre Ă  NapolĂ©on une meilleure organisation de la chirurgie aux armĂ©es, sans ĂȘtre Ă©coutĂ©. Larrey organise les ambulances volantes qui sillonnent les champs de bataille pour ramener les blessĂ©s vers l’arriĂšre afin de les opĂ©rer et de les soigner. En 1805, l’Empereur lui interdira toute Ă©vacuation avant la fin de l’action ! Coste, qui s’est battu pour le maintien des hĂŽpitaux militaires, introduit la variolisation aux armĂ©es. Mais il le rĂ©alise sans vĂ©ritable soutien de l’Empereur.