Les colonies sous Napoléon: le retour à l'esclavage avec le massacre de centaines de milliers d'esclaves

 

3 Les colonies

3.1 dans les colonies

3.2 l’esclavage

3.1 dans les colonies

La démence coloniale sous Napoléon, éd.La découverte, 2006

Yves Benot

 

Poursuivant le travail engagé dans son ouvrage La Révolution française et la fin des colonies, Yves Benot apporte dans ce livre un éclairage original sur l’un des aspects méconnus de la politique de Napoléon I” : le rétablissement de l’esclavage et l’expansion coloniale dans toutes les directions. 11 montre le brusque revire­ment de la politique coloniale imposé par l’Empereur, marqué par le racisme et l’infatuation, exemple extrême de la régression générale qu’imposé la dicta­ture qui s’abat alors sur la France et les pays conquis. L’intérêt majeur de ce livre est d’offrir un panorama détaillé des points de vue de l’opposition anti-esclava­giste française de l’époque, de son apport politique et intellectuel indéniable, mais aussi de ses ambiguïtés, annonciatrices de la seconde vague coloniale de la France. Enfin, l’auteur met en évidence, en utilisant d’abondantes sources peu explorées jusqu’alors inédites pour certaines -, la formation d’une idéologie raciste accompagnant une politique coloniale qu’il n’est pas exagéré de qualifier de démente.

« Cet ouvrage montre à quel point le Consulat et l’Empire ont été des périodes caractérisées par un abandon délibéré des idéaux égalitaires, en matières coloniales tout au  moins.»

Napoleon für die Sklaverei / Napoléon pour l'esclavage

(in: Die Zeit, 08/01/2019)

Yves Benot, La démence coloniale sous Napoléon

3.2 Napoléon a rétabli l’esclavage

Yves BENOT, La démence coloniale sous Napoléon, La découverte, 2006

 

(Marcel Dorigny)

 

VI  Cette émergence d’une conception ouvertement raciale des rap­ports entre les peuples et les sociétés trouva un terrain d’expression sans réserve avec la naissance d’Haïti, cette « Première république noire ». C’est ce que montre Yves Benot en citant une lettre de Talleyrand, ministre des Affaires étrangères de Bonaparte, au nouvel ambassadeur de France aux États-Unis, Turreau, pour lui ordonner de faire savoir au gouvernement américain qu’il doit cesser toutes relations commerciales avec Haïti, car « l’existence d’une peu­plade nègre armée et occupant les lieux qu’elle a souillés par les actes les plus criminels est un spectacle horrible pour toutes les nations blanches. […] Il est impossible de croire que les Nègres de Saint-Domingue aient quelques titres à une protection ». L’ambas­sadeur, de son côté, écrira au ministre que les « rebelles de Saint-Domingue sont une race d’esclaves africains, l’opprobre et le rebut de la nature ». Le rétablissement de l’esclavage en 1802, rupture la plus spectaculaire avec la Révolution, s’inscrivait dans ce contexte et ne fut donc aucunement improvisé.

De telles paroles, tenues par les hommes les plus haut placés dans l’appareil de l’État consulaire puis impérial, donnaient le ton : la porte était ouverte aux entreprises coloniales les plus ambitieuses, puisque les peuples non blancs étaient inférieurs par nature. Les projets coloniaux démesurés que Benot retrace avec sûreté et préci­sion, s’appuyant sur de vastes dépouillements d’archives, s’inscri­vent dans la grande politique d’expansion militaire de Napoléon, tout autant que dans sa vision d’un monde où les « races infé­rieures » peuvent et doivent être dominées par les peuples placés en haut de la hiérarchie humaine. Les horizons des projets colo­niaux de Napoléon sont multiples et renouent en grande partie avec ceux hérités de la monarchie : l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient turc, l’Inde, les Indes néerlandaises, les Philippines, l’Amérique espagnole et, bien entendu au premier chef, l’« Afrique intérieure », comme on commençait alors à dire et à rêver… La liste n’étant pas exhaustive. (…)

 

(VII ) Par exemple, face aux propos violemment racistes d’un Chateau­briand qui écrivait dans Le Génie du christianisme, paru en 1802 : « Qui oserait encore plaider la cause des Noirs après les crimes qu’ils ont commis ? », Yves Benot rappelle que Pierre-Louis Gin-guené répliqua : « Qui ? Tout homme raisonnable et sensible, tout ami de l’humanité. » Ou encore Grégoire, toujours à la croisée de ces résistances contre la barbarie et la tyrannie, qui publia son ouvrage De la Littérature des Nègres en 1808, au plus fort du moment où la puissance encore invaincue du régime semblait assurée pour longtemps. Par cet ouvrage, à contre-courant des doc­trines officielles ou officieuses de hiérarchie et d’inégalités des races, Grégoire prenait place au centre du combat contre le « pré­jugé de couleur », terminologie héritée des débats des débuts de la Révolution et première formulation de ce que l’on appellera le racisme un peu plus tard : le chapitre 8 de Benot pose les jalons d’une histoire de la lutte contre ce « préjugé de couleur » qu’il importe de souligner aujourd’hui. Les hommes qui ont initié ce combat, loin d’être terminé au début du xxr siècle, étaient à la fois issus des combats des Lumières (Ginguené, Grégoire, Lanjuinais. Amaury Duval, par exemple) et « avant-coureurs » des formes de combats qui seront celles du xix’ siècle, où l’expansion coloniale des puissances européennes s’appuiera systématiquement sur la « science des races » en cours de formation sous Napoléon (Say, de Pradt) ; Grégoire étant, comme le montre Benot au fil de ses cha­pitres, à la fois héritier du xvnr siècle et de la Révolution et acteur à part entière des combats du siècle commençant.

 

(VIII) Ainsi, La Démence coloniale sous Napoléon fut bien un ouvrage phare, au même titre que La Révolution et la fin des colonies l’a été au moment du bicentenaire de 1789. Mais, touchant un personnage mythique de l’histoire nationale et plus encore universelle, il remet­tait en cause un pan entier de la gloire du héros d’Austerlitz, du père du Code civil, du Franc or et de bien d’autres institutions qui furent les piliers de la stabilité française, voire européenne, pour près de deux siècles. On ne peut, de ce fait, s’étonner qu’un tel ouvrage n’ait pas bénéficié d’une audience à la hauteur de son apport à l’his­toriographie de la période et aux débats de la nôtre, malgré bon nombre de comptes rendus élogieux dans la presse et les revues savantes. (…)

 

 

(IX) Pourtant, il serait par trop optimiste de dresser un tableau unila­téral de l’état des lieux actuel : les commémorations des anniver­saires napoléoniens n’ont pas toujours fait de place aux aspects coloniaux de la politique de l’empereur, quand elles ne les ont pas délibérément occultés, comme le fit la grande exposition du musée de la Marine, en 2004, consacrée à Napoléon et la mer. Un rêve d’Empire : malgré le sujet qui portait vers une réflexion sur les entreprises coloniales, effectives ou projetées, de Napoléon, les organisateurs ont opté pour un silence quasi total. Décidemment, du travail reste à faire pour faire reculer ce long silence : la mise à dis­position pour un large public de La Démence coloniale sous Napo­léon en format de poche arrive au bon moment.

 

(p.9) La pratique impériale — et impérialiste — s’apparente dans ce court espace de temps à une sorte de démence, dans la mesure même où on ne peut pas ne pas être frappé par l’incapacité per­manente à mesurer le rapport des forces, sur mer comme sur terre, à mesurer les obstacles et les résistances prévisibles des peuples — en dépit de tous les avertissements de ceux qui connaissent mieux que Napoléon ces réalités-là. Tout cela en évitant de parler ici morale et principes. Mais ces derniers ont tout de même aussi leur importance quant à l’image du con­quérant auprès des peuples et des opinions publiques, de sorte qu’ils deviennent un élément du rapport des forces. Au demeu­rant, le mépris des peuples en Europe va de pair avec le mépris de ceux des Antilles, ou de tout autre. Cette politique domina­trice, elle n’est pas à proprement parler européocentrique, mais simplement gallocentrique. A ceci près que le peuple français lui-même n’en est digne que pour autant qu’il reste fidèle à Napoléon, lequel est seul à savoir ce qui est bon pour lui…

 

(p.16) Mais surtout, alors que la France a aboli l’esclavage dans ses colonies depuis 1794, ses alliés restent des puissances esclava­gistes. Et c’est remarquablement sensible à Saint-Domingue où la partie française n’a plus d’esclaves, tandis que la partie espa­gnole continue à profiter de la traite et à avoir des esclaves. Sans (p.17) doute doit-on remarquer que l’application du décret d’abolition a laissé beaucoup à désirer. Il est entré dans les faits à Saint-Domingue — où d’ailleurs on ne l’avait pas attendu pour abolir l’esclavage —, à la Guadeloupe et ses dépendances, enfin à la Guyane. Mais par une sorte de consensus muet, il est resté let­tre morte au Sénégal et, plus grave, il y a eu rébellion ouverte dans l’océan Indien. En 1794, du fait de l’intervention des dépu­tés de l’île de France, Gouly et Serres, et de la complaisance de Barrère, l’envoi du décret d’abolition a été suspendu le 21 avril. Puis, quand le ministre de la Marine et des Colonies du Directoire, l’amiral Truguet, a décidé que le sursis était expiré et a envoyé deux commissaires, Baco et Burnel, pour faire appliquer l’abolition, ils se sont trouvés face à l’émeute des colons et à la passivité des militaires qui les accompagnaient. Les commissaires sont finalement revenus bredouilles en France et, depuis lors, l’île de France et la Réunion vivent une singu­lière expérience d’autonomie que rien n’a troublé depuis 1796. C’est par le biais de ce double problème, d’autonomie coloniale et de non-application du décret du 16 pluviôse, que la question de l’esclavage fera son entrée dès les premiers jours du régime bonapartiste.

Quant à la traite, qui n’a pas été expressément abolie parce que l’on admettait qu’avec la fin de l’esclavage elle devait auto­matiquement disparaître, elle survit à échelle réduite de par la guerre de course, sans que l’on en fasse état. Au Sénégal, les corsaires républicains prennent des esclaves sur les négriers anglais ou portugais, et les revendent aux négriers américains, qui, eux, ravitaillent Saint-Louis1. Dans les eaux de la mer des Caraïbes, d’autres corsaires français prennent aussi des escla­ves, si l’on peut dire, à l’arrivée, et les débarquent à la Gua­deloupe où l’on prétend les envoyer sur les plantations ; nombre d’entre eux s’y refusent et s’échappent pour aller former sur les hauts de la Basse-Terre une sorte de république de marrons qui existera jusqu’à la grande répression de l’été 1802.

 

(p.20) Kléber, écrasant l’armée turque à Héliopolis en mars 1800

 

(p.73) /massacre aux Caraïbes/

La lutte n’est pourtant pas finie. Dans l’intérieur de la Basse-Terre, la guérilla dirigée par Palème, et qui s’allie avec la répu­blique des marrons, va tenir encore plusieurs mois, mais dans des conditions de plus en plus difficiles, parce que les Français détruisent les cultures aux abords des zones de guérilla et que les munitions s’épuisent40. Au début d’octobre, les maquisards font encore un coup de main aux abords de Pointe-à-Pitre, sur le fort Fleur d’Épée, mais ils échouent. Un peu après, éclate une insurrection à Sainte-Anne sur la Grande-Terre qui sera atro­cement réprimée, avec 100 exécutions, dont deux Blancs, et des supplices dignes de l’Ancien Régime41

(…)

(41) Lacrosse ordonne qu’ils soient rompus ou brûlés vifs, et donne toute latitude aux juges opur rodonner des tortures.

 

Mais des milliers de simples gens de la Guadeloupe ont, après le Matouba, subi une répression féroce. En premier lieu, tout ce qui restait de l’ancienne armée coloniale a été mis sur des bateaux, envoyé d’abord en territoire espagnol, à Carthagène, (p.74) pour y être vendus, puis, sur le refus des Espagnols, dirigés vers les États-Unis, où, selon un rapport de Lacrosse, une centaine auraient été « jetés à terre ». Mais le représentant américain Livingston proteste et se fait l’écho du refus de son gouver­nement43. Quelque 800 de ces soldats arriveront finalement à Brest en octobre. Bonaparte pensera à les envoyer avec Decaen dans l’Inde, et les dispositions étaient prises quand la menace de la reprise de la guerre avec l’Angleterre amène Decrès à faire surseoir à leur départ. Ils seront envoyés en Italie, à Mantoue comme pionniers, c’est-à-dire affectés aux travaux de force, sous le commandement du chef d’escadron Hercule44, tombé en dis­grâce. Ces 800 sont loin d’être la totalité des anciens soldats sur­vivants, auxquels s’ajoutent les prisonniers de guerre noirs libérés de la Martinique à la suite de sa restitution à la France. Certains, c’est sûr, ont été vendus à Santo Domingo ; d’autres peut-être ailleurs ; d’autres encore ont dû mourir sur les bateaux ou ont peut-être été exécutés. Car on exécute beaucoup au cours des mois qui suivent le Matouba, et des historiens plutôt conservateurs estiment à 10 000 le nombre des victimes de la répression, soit 10 % de la population noire et métisse. La com­paraison du nombre des Noirs du recensement de 1800 et de celui des esclaves du recensement de 1818 donne à penser : près de 85 000 pour le premier, un peu plus de 69 000 pour le second.

Les massacres ont un but, (…) : rendre possible le rétablissement de l’esclavage.

 

(p.83) Les derniers mois de Saint-Domingue sous la tyrannie de Rochambeau et la naissance de Haïti

Selon l’écrivain haïtien Vastey, proche collaborateur du roi Christophe dans le Nord, à côté de Rochambeau, son prédé­cesseur faisait figure d’ange de bonté. Plutôt que d’énumérer des atrocités qui vont des noyades déjà inaugurées à l’achat de 1 500 chiens à Cuba, dressés à la chasse aux marrons et valant de 500 à 600 francs chacun, en passant par les tortures, il est plus court de donner la parole au général. C’est une let­tre du mois d’avril 1803 : « L’esclavage des Noirs doit être pro­clamé de nouveau dans ces parages; et le Code noir rendu beaucoup plus sévère. Je pense même que pour un temps les maîtres doivent avoir le droit de vie et de mort sur leurs escla­ves. Le renvoi de Toussaint, de Rigaud, Pinchinat, Martial Besse, Pascal, Bellegarde, etc., ferait un très bon effet ici. Je les ferais pendre avec le plus grand appareil. » A lire ces lignes, on ne se douterait pas que le général qui parle si fort a déjà perdu pratiquement toute la partie nord de Saint-Domingue, sauf Le Cap, que le Sud et l’Ouest sont déjà forte­ment dominés par les insurgés. La résistance française se pro­longera jusqu’en octobre à Port-au-Prince, en novembre au Cap, Le Mole sera évacué par Noailles (l’acheteur des chiens) le 2 décembre. (…)

 

(p.84) Ce n’est pas tout : même les colons se plaignent, du moins on l’entrevoit à travers les rapports alarmants du grand-juge Ludot, parce que l’armée est aussi pillarde. Au début de son proconsulat, Rochambeau avait fait réoccuper quelques places. Voici ce qui s’y est passé : « C’est ainsi qu’à la reprise de Port-de-Paix, de Jean-Rabel, et du fort Liberté, les officiers qui commandaient se sont emparés des cafés placés dans les maga­sins, des bestiaux restés sur les habitations, et même des vases et des marbres des églises, sur ce principe hautement énoncé par des militaires que “ce qu’ils reprennent sur les brigands leur appartient par droit de conquête”. » Plus loin, le général Bru-net, celui qui a procédé à l’arrestation de Toussaint, est accusé d’avoir rendu de sa seule autorité 70 à 80 jugements en matière purement civile, expertises, ventes de biens… Ou encore, des particuliers sont arrêtés sous prétexte de correspondances avec les insurgés, puis relâchés contre rançon63

 

(p.88) L’esclavagisme au pouvoir et dans la loi

Informé de plusieurs côtés sur toutes les horreurs de Saint-Domingue et de la Guadeloupe, Bonaparte n’a pas eu la moin­dre réaction officielle. Si Rochambeau, prisonnier de guerre en Angleterre de 1804 à 1811, est mal vu, ce n’est pas pour avoir fait massacrer quelque 20 000 Noirs et mulâtres, s’entend de ceux qui se trouvaient dans la zone occupée par les Français de novembre 1802 à mars 1803, c’est pour avoir été vaincu, c’est tout. Mais en privé, Bonaparte manifeste ses vrais sentiments, ou plutôt son insensibilité, quand vers l’été 1802, à propos de la Guadeloupe, on parle devant lui de la nécessité d’extermi­ner tous les nègres. Le général Decaen, présent, réagit : « Je me permis d’exprimer mon opinion par ces seules paroles : Et le sucre ? Qui le produira quand il n’y aura plus de nègres ? Alors Bonaparte tourna le dos et il ne fut plus question de la Guadeloupe71… » Plus tard, une scène rapportée par Thibau-deau oppose le premier consul à Truguet. La discussion s’est engagée à propos d’un projet de création de chambres d’agri­culture aux colonies, qui rencontrait l’opposition de Roederer

 

(p.89) et de Truguet, lesquels rappelaient que les colons étaient peu sûrs et toujours prêts à passer aux Anglais. A quoi Bonaparte rétorque d’abord en invoquant le cas de Dubuc72, de la Mar­tinique, pour lequel nous savons que Joséphine est intervenue. « On m’a bien écrit que c’était un ami des Anglais ! » Bona­parte continue par un discours qu’il est bon de lire jusqu’au bout : « On ne veut voir que des partisans des Anglais dans nos colonies, pour avoir le prétexte de les opprimer. Eh bien, M. Truguet, si vous étiez venu en Egypte nous prêcher la liberté des Noirs ou des Arabes, nous vous eussions pendu au haut d’un mât. On a livré tous les Blancs à la férocité des Noirs, et on ne veut même pas que les victimes soient mécontentes ! Eh ! bien, si j’eusse été à la Martinique, j’aurais été pour les Anglais, parce qu’avant tout il faut sauver sa vie. Je suis pour les Blancs parce que je suis blanc ; je n’en ai pas d’autre raison, et celle-là est la bonne. Comment a-t-on pu accorder la liberté à des Africains, à des hommes qui n’avaient aucune civilisation, qui ne savaient seulement pas ce que c’était que la colonie, ce que c’était que la France ? Il est tout simple que ceux qui ont voulu la liberté des Noirs veuillent l’esclavage des Blancs ; mais encore croyez-vous que si la majorité de la Convention avait su ce qu’elle faisait, et connu les colonies, elle eût donné la liberté aux Noirs ? Non, sans doute ; mais peu de personnes étaient en état d’en prévoir les résultats, et un sentiment d’humanité est toujours puissant sur l’imagination. Mais à présent, tenir encore à ces principes ! […] Auriez-vous voulu, aurions-nous souffert qu’on mît les Français dans la dépendance des Italiens, des Pié-montais ? Nous aurions été bien traités ; ils auraient fait de nous ce que les Noirs ont fait des Blancs. […] Aujourd’hui même, il faut encore avoir l’œil alerte sur ce pays-là ; cependant, ce sont des Blancs comme nous, des peuples civilisés, nos voisins73. »

Cette sensationnelle profession de foi, dont l’authenticité peut difficilement être mise en doute puisque, lors de sa publication en 1827, Roederer et Truguet étaient tous deux vivants, appelle plusieurs remarques. La référence à l’expédition d’Egypte nous fait souvenir que Bonaparte a rencontré dans ce pays l’escla­vage des Noirs et une certaine forme de traite, certes très limi­tée par rapport à la traite européenne — au plus, 2 000 à 3 000 par an, et il y a des années sans caravane —, et d’ailleurs, c’est d’un esclavage domestique, et non sur des plantations, qu’il

(p.90) s’agit. Mais le fait troublant, c’est que le général en chef n’a pas songé un instant à appliquer la loi du 16 pluviôse, mais a cherché à utiliser cette traite pour renforcer son armée. Il a pris un arrêté autorisant les généraux commandant en Haute-Egypte à acheter des esclaves noirs pour les incorporer dans le corps expéditionnaire. Au Caire, les simples soldats français allaient s’acheter des concubines noires au marché sans que personne trouvât à y redire. C’est assez montrer que les sentiments d’humanité étaient fort indifférents au général Bonaparte74.

 

(73) Mémoires sur le Consulat par un ancien conseiller d’Etat (Thibaudeau), Paris, 1827, p.120-121

(74) in : Louis Frank (médecin militaire), Mémoire sur le commerce des nègrese au Kaire (sic), Paris, 1802 (…)

 

En second lieu, la mention de Dubuc est paradoxale pour un partisan de la grandeur française comme Napoléon. Tout le monde n’est pourtant pas d’accord pour passer l’éponge sur sa conduite passée, et derrière le « on » du texte, on peut suppo­ser le ministre Decrès qui a fait des remontrances à Dubuc. Il a en même temps souligné qu’il devait son retour en grâce à la « bienveillance dont l’honore l’impératrice » (la lettre rendant compte à Napoléon de cette entrevue est de la fin mai 1804, Dubuc demande à être présenté à l’Empereur à Saint-Cloud75). Mais le plus frappant, c’est que le premier consul reprend à son compte l’argument habituel des colons qui ont livré et la Mar­tinique et les ports de Saint-Domingue aux Anglais en 1793-1794, et qui ont même été ceux de Page et Brulley devant Barère et Lindet, lorsque le Comité de Salut public a appris la trahison des Blancs à Jérémie. Dès lors, toutes les trahisons pourraient aisément être justifiées aux yeux du premier consul, s’il n’était pas illogique, ou, dans ce cas, aveuglé par le racisme. Au demeurant, les colons trahiront encore lors de la conquête anglaise des colonies en 1809-1810, bien que l’esclavage ait été rétabli…

Mais le racisme n’est pas seul en cause, puisqu’il y a aussi des peuples européens qui relèvent en somme des races inférieu­res. Pourquoi spécialement les Italiens ou les Piémontais, le choix de l’exemple laisse perplexe. Et si, par contrecoup, seuls les Français appartiennent à une race supérieure, on ne sait pas trop si les Belges et les Rhénans qui, à cette date, sont citoyens français font partie des supérieurs ou des sujets. Il reste que le mépris affiché ostensiblement pour ces Piémontais que, préci­sément, Bonaparte a annexés à la France quelques mois plus tôt signifie un mépris général de tous les peuples, au-delà de toute distinction de couleur ; là est la source de l’effondrement à venir de l’entreprise de domination mondiale, aussi bien en

(p.91) Europe qu’outre-mer, et bien plus que des défaites militaires. Les Piémontais n’ont pas plus de raisons de se battre jusqu’au bout pour ceux qui les méprisent à ce point que les Noirs de Saint-Domingue n’en avaient de se battre pour une métropole qui avait payé leur « confiance aveugle par une violation de tous les traités et par des cruautés sans bornes », comme dit la let­tre de Dessalines à Jefferson.

Pour ce qui est de l’Europe, le principe de l’extension indé­finie a été proclamé par le premier consul dans une allocution à une délégation suisse, qui a aussitôt été publiée dans Le Moni­teur : « II faut que, pour ce qui concerne la France, la Suisse soit française comme tous les pays qui confinent à la France76. » Si l’on demandait si le principe s’applique aux pays qui confi­nent à ceux qui confinent, ce ne serait pas une mauvaise plai­santerie, mais simplement la logique désastreuse de toute la politique ultérieure de l’Empereur.

Dans un tel état d’esprit, le rétablissement de l’esclavage et de la traite ne pose certes aucun problème d’humanité, mais seu­lement d’opportunité.

 

(p.96) L’application des arrêtés anti-Noirs dont Bonaparte enrichit la loi du 30 floréal, interdisant le séjour de Paris et des villes côtières aux militaires noirs et mulâtres (29 mai 1802), interdi­sant l’entrée en France des Noirs et mulâtres (25 juin 1802), interdisant les mariages mixtes (8 janvier 1803), si elle était étu­diée en détails, donnerait certainement des indications utiles sur le comportement réel des Français. Constatons que le second se trouve contredit par les déportations ordonnées à la Guade­loupe et à Saint-Domingue ; certes, les déportés sont le plus sou­vent emprisonnés ou envoyés au bagne en Corse ou à l’île d’Elbe ; mais enfin, il faut bien parfois en libérer certains et on les envoie en résidence surveillée. Ainsi Rigaud à Montpellier, les Louverture à Agen, Bellegarde à Angoulême. Si le contrôle policier ne se relâche pas, en revanche, il ne semble pas que les simples gens manifestent l’hostilité que l’on voulait susciter. De plus, il y a des évasions : Chancy, ancien aide de camp de Tous­saint, Martial Besse, un de ses anciens généraux ; Mentor, ancien député, qui, en décembre 1803, s’enfuit de Bayonne pour aller rejoindre Dessalines. Elles supposent, sinon une complicité active, du moins une absence d’hostilité de la population fran­çaise contre les Noirs. Et il y a ceux d’entre eux qui se dépla­cent dans le pays, et que, parfois signalent des notes de police. C’est une enquête à poursuivre.

 

(p.211) La formation de l’idéologie des « races humaines »

 

On l’a déjà constaté, il n’est pas indispensable de se récla­mer du racisme pour justifier l’esclavage. Inversement, il arrive parfois que l’on élabore toute une idéologie raciste, sous cou­vert de science, tout en se déclarant opposé à l’esclavage : tel est le cas de Virey en 1801, au beau milieu d’un livre consacré à l’établissement de la hiérarchie des « races humaines ». Mais il est généralement plus commode, une fois que l’on est entré dans le cycle infernal de la traite et de l’esclavage des Noirs, d’acquérir une bonne conscience en les classant dans une caté­gorie inférieure de l’humanité, à supposer que ce soient vrai­ment des êtres humains. Or, la constitution d’une prétendue connaissance scientifique des races humaines — et non plus de « variétés de l’espèce humaine », comme disait Buffon —, avec leur hiérarchisation, est de nature à se mettre au service de nom­breuses formes de domination, s’entend de la domination euro­péenne sur les autres continents. Elle peut évidemment servir l’esclavagisme, mais elle n’est pas non plus liée nécessairement à cette seule forme d’exploitation coloniale. Elle ne concerne pas exclusivement les Noirs, elle pourra toujours servir en Asie comme en Australie, elle pourra servir la colonisation qui pren­dra tout son essor après l’abolition de la traite et de l’esclavage, et elle sera en effet largement utilisée à cette fin jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Il en subsistera encore beau­coup de relents après que l’écroulement de l’Allemagne nazie eut rendu difficile le recours direct à une théorie ouvertement raciste. En ce sens, cette élaboration, qui est l’œuvre de (p.121) chercheurs respectés en leur temps, et même bien après, méde­cins, biologistes notamment, a malheureusement exercé une influence durable, parce que, sous ce couvert scientifique, elle a fini par s’installer dans les manuels scolaires, devenir pour longtemps matière d’enseignement au même titre qu’un théo­rème de géométrie.

 

(p.219) Lacépède contre les Noirs

 

La théorie des races dispose déjà d’un porte-parole bien plus en vue, en la personne du naturaliste Lacépède, qui sera de sur­croît un haut dignitaire de l’Empire, sénateur, grand chance­lier de l’ordre de la Légion d’honneur. Le titre du discours d’ouverture de son cours de zoologie de 1800-1801 indiquerait, semble-t-il, une incertitude de vocabulaire puisqu’il s’intitule : Sur l’histoire des races ou principales variétés de l’espèce humaine. En fait, c’est bien de races distinctes, et non de varié­tés, qu’il s’agit. Il n’y en a plus que quatre : « Celle que nous avons nommée arabe-européenne, la mongole, l’africaine et l’hyperboréenne. » Cependant, où classera-t-on les Indiens d’Amérique qui font difficulté? Lacépède hésite entre un rameau de la « race mongole » ou des aborigènes — ce qui ferait une cinquième race —, ou une combinaison des deux. Bien que Lacépède ait annoncé que les traits caractéristiques, et donc distinctifs, des races humaines « se trouvent principa­lement dans les dimensions des pièces les plus remarquables de la charpente osseuse du corps humain », il faut croire que ses recherches, si recherches il y eut, ne lui ont pas fourni de don­nées expérimentales permettant de classer les humains selon les dimensions de leur squelette. Le volume du cerveau ni l’angle facial ne paraissent jouer ici leur rôle de discriminant. Mais ce sont, une fois encore, des considérations de moraliste ou une description sommaire de sociétés — qu’il ne connaît pas réel­lement — qui donnent au naturaliste l’occasion de s’acharner particulièrement sur la « race africaine ». La nature, à l’en croire, lui a tout donné, « la fertilité du territoire… l’abondance du gibier, la facilité de la pêche, la fécondité des troupeaux… ». Et qu’en font-ils ? Ils chassent, pèchent, bâtissent des villes, font du commerce et même « connaissent une subordination poli­tique » — ce qui est une bonne chose aux yeux du sénateur Lacépède, subordonné à Napoléon. Oui, mais ils n’ont pas d’arts d’agrément, pas de peintres, pas d’architectes, pas de musiciens, pas de sculpteurs, pas de mathématiciens, pas de métaphysiciens, peut-être pas de religion. Alors? Ces nations sont « dénuées encore de la faculté de concevoir avec force, de réfléchir avec persévérance, de comparer avec discernement, de raisonner avec profondeur […] ne jouissant pas même des vrais (p.220) éléments des sciences sans lesquels nous ne pouvons ni évaluer les rapports des quantités, ni distinguer les propriétés des êtres qui nous environnent ; divisées en esclaves avilis et en maîtres barbares… » Bref, moins que rien. Aussi, Lacépède qui salue le travail de la Société des observateurs de l’homme, qui a joué quelque rôle dans l’initiative du voyage de Baudin dans les mers du Sud, est-il partisan qu’on — les Européens, de préférence Français — aille « fonder une nouvelle Colchide sur les bords africains16… ». L’infériorité de la race africaine, vue par Lacé­pède des bords de la Seine, ne repose pourtant pas sur des carac­téristiques physiologiques indélébiles, mais sur ce qu’il sait, ou croit savoir, de l’état présent des sociétés africaines. On est pris dans une contradiction habituelle chez les racistes entre la pré­tention d’établir un classement fondé sur des déterminants objectifs, scientifiquement, ici physiologiquement démontrés, et l’utilisation d’apparences, voire de réalités culturelles jugées à l’aune d’une autre culture, d’une autre organisation sociale. Le postulat selon lequel des données physiologiques immuables détermineraient à elles seules le caractère moral de tel ou tel groupe n’est même pas appliqué. La grande tirade de Lacépède, dont nous n’avons donné que quelques fragments, n’est rien d’autre que la traduction de tout ce que les esclavagistes ont avancé pour justifier le trafic du « bois d’ébène ».

En fait, ces classifications variables ont une base fixe : l’oppo­sition entre Noirs et Blancs, qui traduit en jargon scientifique le problème politique essentiel. Pour le reste, on hésite. Et que Lacépède reprenne la répartition en quatre races déjà formu­lée par Cuvier en 1798 (Tableau élémentaire de l’histoire natu­relle des animaux) tandis que Virey en trouve cinq, ne change rien à la dévalorisation des Noirs. Le « péril jaune » ne vien­dra que beaucoup plus tard.

On sait qu’au cours du xix« siècle, en s’appuyant sur l’angle facial, complété par des considérations sur le volume et le poids du cerveau, d’autres naturalistes s’efforceront de donner un peu plus d’apparence scientifique à la thèse de l’infériorité des Noirs. En ce sens, Virey va plus loin que Lacépède, alors même qu’il est plus contradictoire et un peu moins acharné.

 

Bory de Saint-Vincent intervient aussi dans ce débat alors que son objet est de redécouvrir une race disparue, celle qui peu­pla l’antique Atlantide et dont les Canariens massacrés par les Européens au xv< siècle auraient été les derniers descendants. Pour lui aussi, aucun doute : « Dès que l’homme n’est qu’une créature parmi d’autres, pourquoi dans son genre n’existerait-il pas plusieurs espèces, comme il s’en trouve dans la plupart de ceux que nous offre le tableau des êtres ? Le genre humain duquel nous sommes peut venir de différentes racines confiées à différents climats. Ce n’est pas la température des lieux qu’ils habitent qui cause seule tant de variétés parmi les hommes ; sur le même parallèle où se trouvent les Noirs lolofs existent aussi des rouges, des olivâtres, et même des blancs purs, qui de temps immémorial ont conservé leur teinte et la conserveront proba­blement toujours17. » II y a au moins un petit progrès dans la mesure où il est reconnu que la théorie du climat n’explique pas grand-chose. Mais Bory de Saint-Vincent ne dit pas clairement sur quels critères il se fonde pour affirmer l’existence de races distinctes. Pour lui, il y aurait une même race dans toute l’Europe, la Laponie et la petite Tartarie exceptées, dans la par­tie occidentale de l’Asie, y compris les Mongols, l’Afrique du Nord et les peuples qui vont jusqu’aux sources du Nil ; ce qui correspond, en l’élargissant, à la race arabe-européenne de Lacé-pède. Tartares, Chinois, Japonais, Cochinchinois et Tunquinois forment une seconde race. Les Lapons et les peuples de l’Arc­tique en forment évidemment une autre, les Noirs une autre encore. Mais, si Bory de Saint-Vincent, qui n’est pas un cher­cheur naturaliste, témoigne de l’influence déjà acquise par la notion de races humaines distinctes, avec des origines géogra­phiques différentes, du moins n’entreprend-il pas de les hiérar­chiser et d’en fixer l’ordre de subordination.

En 1814, suprême curiosité de la théorie, un vieil émigré ren­tré avec la première Restauration, Peyroux de la Coudrenière, annonce qu’il a reconnu sept espèces d’hommes, « savoir trois espèces de nègres, trois espèces d’Indiens et une espèce d’hom­mes blancs et barbus ». Les trois espèces de nègres compren­nent une espèce dans le Pacifique, qui avait été un peu oubliée jusque-là, il faut l’avouer, les Boschimans et Cynocéphales, et (p.222)

les grands nègres à traits d’Européens (sic). Parmi les Indiens, il y a ceux d’Amérique, qui sont aborigènes selon lui, une autre en Asie, Laponie, Groenland, puis les Quimos de Madagascar, qui ressuscitent ici. Restent les hommes blancs descendants des Atlantes, aussi bien Européens que Berbères. Comme il ne s’agit que d’une même race sur les deux rives de la Méditerranée, il n’est plus si facile de démontrer la supériorité des Européens, mais l’auteur l’affirme sans hésiter.

Quoi qu’il en soit des bizarreries de cette typologie, comme d’ailleurs de toutes les autres, l’objectif de ce Peyroux est avant tout de préserver la pureté de l’espèce blanche et de lui faire recouvrer son antique perfection. Comment est-elle donc mena­cée ? Par les femmes de couleur (dans un sens très général qui englobe Noires et mulâtres) et les mariages ou amours mixtes. Conclusion logique, mais inattendue : il faut se hâter d’abolir effectivement la traite des Noirs et l’esclavage, non certes pour des motifs humanitaires, mais dans l’intérêt bien compris de F« espèce blanche18 ». Comme on commençait à s’en douter, les théories racistes s’accommodent d’applications concrètes sin­gulièrement divergentes, comme si la théorie prise en elle-même était pratiquement neutre et indifférente aux conclusions que chacun en tire. Bien entendu, on ne saurait s’arrêter à cette impression.

 

(p.223) Pour une bonne part, les thèses de Voltaire, son polygénisme, sont issues de sa volonté de démolir les dog­mes des Églises chrétiennes, et tout ce qui découle du récit de la Genèse érigé en vérité historique ; mais elles prennent place tout autant dans sa conception du monde, fondée sur l’infinie liberté du Créateur, Buffon, également détaché de l’orthodoxie, s’efforce de montrer comment le type unique de l’espèce s’est modifié, dégénérant ici, se perfectionnant ailleurs. Dans les deux cas, qui sont tout de même très représentatifs du xvni’ siècle français, un point de référence s’impose: celui de l’homme blanc européen — d’une Europe au demeurant partielle, géo-graphiquement parlant —, de son mode de vie et de sa civili­sation. Ce dernier terme revêt, dès le milieu du siècle, le double sens de processus qui transformerait sauvages ou barbares en membres d’une société policée, et de l’état d’une société per­fectionnée.

Sans entrer plus avant dans l’examen de thèses évidemment beaucoup plus complexes, il ressort de ce bref rappel que l’on a pu trouver dans les textes des Lumières, y compris, selon cer­tains, ceux de J.-J. Rousseau, suffisamment d’éléments pro­bants pour soutenir que le racisme moderne y a ses racines et que la vision du monde des Lumières est au fond eurocentrique19. Si l’on adopte ce point de vue, on en viendra à se demander s’il y a vraiment quelque chose de nouveau avec l’idéologie des « races humaines » dans les années napoléonien­nes, et si ce ne sont pas les philosophes d’avant 1789 qu’il fau­drait mettre en accusation ; on l’a d’ailleurs fait, et justement à propos de l’esclavage et de la colonisation. Ce qui est beau­coup moins clair, c’est l’idéal que ces critiques opposent à celui des Lumières. Veulent-ils laisser entendre qu’il aurait mieux valu que les diverses cultures et sociétés humaines restent comme elles étaient, que l’Europe aurait dû les respecter et s’en tenir là? En dehors du simple fait que l’histoire ne se refait pas, la question reste de savoir si ce n’est pas en réalité à la notion de progrès humain qu’ils voudraient s’en prendre. Ou bien, pour repren­dre un mot créé par Rousseau — mais non l’idée —, leur bête noire ne serait-elle pas la perfectibilité humaine ? Bonaparte, qui avait rencontré le mot dans Madame de Staël, l’avait décrété incompréhensible ; et, en effet, il ne s’accordait pas avec son mépris des hommes et des peuples.

Il y a donc dans ce fort actuel débat un certain degré d’ambiguïté (p.224) qui oblige à repartir des définitions. Ce qui caractérise l’idéologie des « races humaines », c’est que, sous couvert d’un matérialisme qui prétend les distinguer selon des différences structurelles internes, il est affirmé que les capacités intellectuel­les et morales des « races » sont elles aussi différentes, et, plus grave encore, qu’elles le demeurent. Ce dernier point est déci­sif: ces « races » cessent d’être des « variétés » d’une même espèce pour être enfermées dans leur nature, donnée une fois pour toutes. De passagères références à la perfectibilité chez Virey ne sont que concessions verbales à une tout autre conception. La théorie des climats, si vivement critiquée par Helvétius, prend l’allure d’une chape de plomb retenant cha­cune des races dans son être et à jamais. C’est à partir de cet enfermement que la domination de l’Europe — et non plus le progrès matériel accompli dans cette partie du monde — est non pas seulement justifiée, mais ouvertement prônée.

On peut évidemment juger dérisoires les prétentions à la scientificité de cette idéologie, puisque, en fait de différences struc­turelles, les « races humaines » sont caractérisées par des descriptions d’individus selon leur aspect extérieur. Considérer la couleur de la peau comme l’unique donnée structurelle dis­criminatoire (et c’est en effet à quoi on s’attelle avec acharne­ment, en concentrant tout l’effort sur cette couleur noire qui est celle des esclaves des colonies européennes devenus, à leur insu, la véritable et seule raison d’être de ladite idéologie) est tout de même insuffisant. Les théoriciens se rabattent sur les crânes et leur forme ou leur volume. La vogue de la « cranio-logie », mise à la mode par les leçons de Gall à partir de 1806, s’inscrit dans cette tendance à vouloir trouver un système de classement et de hiérarchisation des groupes humains. La forme du crâne en est un qui est à la portée de tout un chacun. Et l’on sait quel usage en ont fait les romanciers comme Balzac croyant pouvoir suggérer un portrait moral par une description physi­que, de même que les théoriciens suggèrent l’immoralité d’un Noir de la même manière — le jugeant laid en fonction de leurs propres critères esthétiques. Mais aurait-on découvert une de ces fameuses différences structurelles — restées introuvables parce que inexistantes — que l’on n’en aurait pas été plus avancé, parce qu’elle n’aurait pas suffi à prouver l’absence de capacités intellectuelles ou morales. Or, c’est sur ce dernier pos­tulat que repose toute l’idéologie en question.

 

(p.225) L’Europe des idéologues racistes napoléoniens n’est plus ce monde travaillé de violents conflits internes, mais une perfection uniforme, comme si la Révolution française, ou ce que le régime consent à en conserver, avait tout changé, en un bloc et d’un coup. Et c’estlà une première rupture avec les Lumières, et fort importante.

(…) (p.226) L’idéologie raciste brise avec l’ambivalence du commerce prévalant chez les Lumières : « échange de marchandises » et « échange d’idées, d’informations, de conceptions du monde et de la morale ».

L’idéologie raciste n’institue que l’échange inégal, qui existait avant elle, mais qu’elle théorise et magnifie.

(…) L’important, c’est que pour les idéologues à la Virey, le seul progrès concevable est celui que les Européens blancs sont encore capables d’accomplir, par eux-mêmes et pour eux-mêmes.

 

(p.229)  Nous ne sommes, sous l’Empire, qu’au début de la forma­tion de cette idéologie qui devait servir d’instrument et de jus­tification plutôt à la colonisation post-esclavagiste du partage du monde par les impérialismes européens qu’à la colonisation des plantations — et des mines — fondée sur l’esclavage des Noirs, déjà sur son déclin. Mais les traits essentiels en sont tra­cés, et les distances bien prises avec les Lumières. Est-il exces­sif de parler de régression ?

 

François Reynaert, Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises, éd. Fayard, 2010

 

(p.308) /L’esclavage/

 

L’Afrique le connaissait bien avant l’arrivée du premier Blanc. La Bible ne s’en émeut guère,

(p.309) bien au contraire elle le codifie. Grèce, Rome, pour ne parler que des mondes dont nous nous sentons les héritiers, ont dû leur pros­périté au travail servile. Comme on l’a mentionné déjà, et malgré ce que l’on a pu croire, il a survécu sous cette forme tout droit venue de l’Antiquité pendant très longtemps. En Italie, durant la Renaissance, la plupart des grandes familles, comme leurs ancêtres romains, possèdent des esclaves – souvent blancs, d’ailleurs. Dans . Une histoire de l’esclavage1, Christian Delacampagne rapporte que le dernier acte d’affranchissement d’un individu dans ce qui est aujourd’hui la France a été trouvé dans le Roussillon et date de 1612. Pourtant, depuis un noble édit de Louis X le Hutin, le royaume se targuait de rendre sa liberté à tous les asservis qui y poseraient le pied. C’est ce qui explique en partie, notons-le par parenthèse, pourquoi les Noirs furent si rares dans l’Hexagone durant l’Ancien Régime : les négociants ne voulaient pas être contraints si bêtement d’avoir à les relâcher.

Le monde musulman fut, lui aussi, un énorme consommateur d’esclaves. On a parlé de l’infâme trafic qui ravagea l’Ouest de l’Afrique. Pendant près de mille ans, les marchands arabes s’enten­dirent à en saigner la moitié est. Les routes passent par Zanzibar, où les bateaux viennent chercher les cargaisons qui iront alimenter les marchés des grands ports de la péninsule Arabique, ou coupent à travers le Sahara pour remonter jusqu’au Caire, ou au Maghreb. Olivier Pétré-Grenouilleau donne des descriptions de cette « traite transsaharienne » dont l’horreur n’a rien à envier à sa jumelle trans­atlantique : 3 000 kilomètres à pied, en longue caravane, avec un peu d’eau et une poignée de maïs pour seul viatique.

Il existe aussi, dans l’islam, de très nombreux esclaves blancs. On ‘ ne peut oublier la terreur que causèrent durant trois siècles (XVIe, XVIIe et XVIIIe) les raids lancés par les « Barbaresques », comme on les appelait, ces pirates partis des régences ottomanes de Tunis ou d’Alger pour rafler tous les malheureux qui avaient le tort de se trouver sur les côtes européennes de la Méditerranée. Un historien

 

1 – Le Livre de poche, 2002.

 

(p.312) américain, Robert Davis1, estime à un million le nombre de vic­times de ces razzias, que l’on vendait aux locaux ou que l’on envoyait pourrir dans d’anciens établissements de bains – qui nous ont laissé leur nom de bagnes – en attendant leur hypothétique rachat par leurs familles européennes ou par des confréries chrétiennes entièrement dévolues à cette tâche.

L’Empire ottoman avait même systématisé le recours à l’escla­vage de chrétiens pour en faire la base de son administration. Tous les ans, selon une pratique appelée le devchirme (la récolte, en turc), des soldats envoyés par le sultan parcouraient les villages chrétiens de l’Empire – par exemple les Balkans, ou encore le pourtour de la mer Noire – pour enlever ou, au mieux, acheter les enfants qui leur semblaient les plus beaux. Amenés à Istanbul, convertis, éduqués, ils étaient destinés à former l’armée d’élite du souverain : les janissaires. Le principe était brutal et simple : en coupant les enfants de leur religion et de leur famille, on était sûr d’en faire des serviteurs d’une loyauté absolue. Tout leur était per­mis alors, et on en a vu qui montèrent très haut. De nombreux grands vizirs, les Premiers ministres de l’empire, étaient d’anciens esclaves. Par un procédé similaire à celui des janissaires, l’Egypte avait ses mamelouks. Ils régnèrent sur le pays pendant des siècles, jusqu’à leur défaite devant les armées de Bonaparte, à la fin du XVIIIe.

 

1 – Esclaves chrétiens, maîtres musulmans, « Babel », Acte Sud, 2007.

 

 

(p.313) Hélas, ce qui a été arraché par les Noirs est vite repris par les Blancs. En 1802, Bonaparte rétablit l’esclavage. Je sais, les défen­seurs de l’Empereur trouveront la phrase inexacte, et argueront que les choses sont plus complexes : après avoir signé la paix avec les Anglais, le Premier Consul se contente, dans les possessions qu’il récupère, comme la Martinique, d’avaliser une situation existante. Les colons n’y avaient jamais voulu abandonner l’esclavage. Notons tout de même ces détails : quand il s’agit d’une position défendue par les planteurs, Napoléon leur donne raison. Quand en même temps à Saint-Domingue la révolte d’anciens esclaves conti­nue, il envoie la troupe – un de ses plus grands désastres militaires, d’ailleurs, qui aboutira à l’indépendance d’une partie de l’île et à la création de la république d’Haïti. Toujours est-il que, grâce à cette loi de Bonaparte, il faut attendre encore quarante-six ans et 1848 pour qu’on en ait enfin fini avec l’esclavage en France. On voit à quel point notre pays tenait à l’abolition : il a fallu s’y reprendre à deux fois pour la rendre effective.

 

(p.314) Au-dessus de tous les autres, on trouve enfin le vrai grand argu­ment pour défendre l’esclavage : Dieu. Sans doute les chrétiens seront-ils horrifiés de l’apprendre, c’est avant tout en son nom que l’on se débarrassa de tout scrupule pour asservir, durant trois siècles, des millions d’êtres humains. Aujourd’hui, il nous semble évident à tous, chrétiens ou non, que la parole du Christ, véhiculée par le Nouveau Testament, ne peut qu’aller à l’encontre d’une telle déshumanisation. Bossuet, derrière saint Thomas d’Aquin, tenait le raisonnement inverse : dans quelques-unes de ses épîtres, saint Paul prêche aux esclaves d’accepter leur statut puisque la seule vraie libération n’est pas de ce monde, elle vient après la mort. C’est bien la preuve que le grand saint, et donc Celui au nom de qui il parle, accepte l’esclavage.

Pour les pieux esprits du XVIIe siècle, une seule chose compte : il faut baptiser tous ces sauvages, c’est ainsi que nous les sauverons ; pour le reste, on peut bien faire d’eux ce que l’on veut. Voilà aussi le sens du Code noir, voilà pourquoi il insiste tant sur les questions religieuses. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’il soulève : ce texte nous apparaît, à raison, comme une abomination. Il est (p.315) probable qu’en le signant, Louis XIV comme ses contemporains étaient certains de faire œuvre d’humanité : ne sommes-nous pas admirables envers ces pauvres Noirs, en les enlevant à leur monde sauvage, nous les avons sortis des ténèbres du paganisme pour les amener à la lumière du Christ ?

Faut-il, pour autant, faire le procès du christianisme ? Certaine­ment pas sur ce sujet. D’autres chrétiens eurent des positions dia­métralement opposées à celle-ci. Dès le XVIe siècle, Paul III, pape, parlant pour les Indiens mais précisant que son texte concernait « toutes les nations », avait clairement condamné l’esclavage, comme inspiré par Satan. N’oublions pas enfin que la plupart des grands mouvements abolitionnistes, tout particulièrement en Angleterre, et plus tard aux Etats-Unis, furent menés par des chrétiens convaincus.

 

François Reynaert, Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises, éd. Fayard, 2010-12-26

 

(p.304) Abordons l’esclavage non par sa fin mais par un autre grand jalon qui marque son officialisation dans notre histoire : le Code noir. C’est aussi un texte de loi. Il nous raccroche à l’époque d’où nous sortons : il est de 1685 et fut signé par Louis XIV lui-même, comme tous les actes promulgués sous son règne, il est vrai. Pendant très longtemps, il est, lui aussi, tombé dans l’oubli. Sans doute nos lecteurs d’aujourd’hui ont-ils au moins entendu men­tionné son nom. Il est réapparu sur notre scène nationale à la fin du XXe siècle lors du grand débat mémonel conduit entre autres par la députée de la Guyane Christiane Taubira pour aboutir à cette mesure de justice : faire reconnaître l’esclavage pour ce qu’il est, un crime contre l’humanité.

Le Code noir, quand on le lit, est un texte assez étonnant. Il vise à régenter la vie des esclaves dans les colonies d’outre-mer qui en possèdent et commence par régler d’autres obsessions de (p.306) l’époque. Dès ses premiers articles, il ordonne par exemple l’expul­sion des Juifs des Antilles et insiste ensuite sur l’interdiction faite aux protestants de participer à ce commerce d’humains : il serait trop navrant que ces réprouvés soient tentés de convertir les « Nègres » à leur hérésie. Pour autant, au milieu d’un amoncelle­ment de dispositions qui nous semblent complexes, il sait montrer sa vraie nature. Retenons l’article 44, il résume la philosophie de l’ensemble. C’est donc Louis XIV lui-même qui parle. Ecoutons sa parole très officielle, en 1685 : « Déclarons les esclaves être [des] meubles. »

 

Ainsi fut aussi le Grand Siècle, tutoyant le sublime dans les vers de Racine, portant au plus haut le raffinement et la civilisation sous les ors de Versailles, et capable, dans le même temps, de mettre des êtres humains au niveau des fauteuils.

 

http://grioo.com/info502.html

Toussaint Louverture (1743?-1803) et la libération d’Haïti

06/07/2003 

 

Le 1er janvier 1804, après la révolution menée par Toussaint Louverture, Haïti, une ex-colonie, devint le 1er Etat noir indépendant du monde à se libérer par ses propres moyens

 

 

 

 Par Paul Yange 

 

 Toussaint Louverture (1743?-1803) né esclave, puis affranchi, traitera d’égal à égal avec Napoléon avant d’etre enfermé sans jugement au fort de Joux où il mourra en détention

© haiti-usa.org     

 

Toussaint Louverture et l’indépendance d’ Haïti

 

Le 18 novembre 1803, ce qui reste de l’armée française capitule devant les anciens esclaves. La colonie française de St-Domingue va devenir le 1er Etat noir indépendant le 1er janvier 1804 sous le nom de Haïti. St-Domingue est une partie de l’île d’Hispanolia, “découverte” (l’île est habitée quand Colomb la “découvre”) par Christophe Colomb le 6 décembre 1492. Dès 1502, les premiers esclaves africains sont amenés pour remplacer les premiers habitants indiens de l’île victimes du travail forcé, de la colonisation européenne, des maladies.

 

En 1697, par le traité de Ryswick, l’Espagne cède une partie d’Hispanolia à la France. Saint-Domingue devient la plus prospère des colonies françaises de l’époque grâce à ses plantations de sucre et ses esclaves. Un peu avant la révolution française, St Domingue compte près de 600 000 habitants dont 500 000 sont des esclaves.

 

Les grands blancs qui possèdent tous les privilèges, présentent leurs doléances lors des états généraux français. Les affranchis sont des mulâtres, des anciens esclaves libérés ou des Noirs libres, et n’ont pas l’égalité civique, mais ils la revendiquent au nom de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Enfin les esclaves composent la 3è classe sociale et veulent obtenir la liberté et l’égalité. La situation est tendue et les révoltes sont nombreuses. Le 8/3/1790, l’assemblée française reconnaît les droits des affranchis, et les colons effrayés, menacent de se proclamer indépendant ou de s’allier à l’Angleterre. A St-Domingue, la situation se dégrade et un esclave prêtre vaudou prénommé Bockman, déclenche le 22 août 1791 une insurrection qui se répand dans toute l’île. Les espagnols et les anglais attaquent les positions françaises. l’île s’embrase.

 

Le 29 août 1793, un ex-esclave du nom de Toussaint Louverture publie un manifeste : “Je suis Toussaint Louverture,mon nom s’est peut-être fait connaître jusqu’à vous. Je veux que la liberté et l’égalité règnent à St-Domingue. Je travaille à les faire exister. Unissez-vous à nous, frères, et combattez avec nous pour la même cause”. Toussaint assisté de ses lieutenants Dessaline et Christophe ne tarde pas à devenir incontournable et s’empare de la plus grande partie de l’île et conquiert même la partie espagnole. Face à la révolte des esclaves, les commissaires de la république française Sonthonax et Polverel se résignent à proclamer la liberté des esclaves. (29 août 93, 4 septembre 93). La convention généralise ces décisions en abolissant l’esclavage dans les colonies françaises. (4 fevrier 1794).

 

 En me renversant, on n’a abattu que le tronc de l’arbre de la liberté des Noirs ; il repoussera par les racines parcequ’elles sont nombreuses et profondes  

 

Toussaint Louverture après sa capture

 

  En 1802, Napoléon rétablit l’esclavage qui avait pourtant été aboli une 1ère fois en 1794…l’esclavage sera définitivement aboli par la France en 1848

© uni-koblenz.de     

 

Les planteurs mécontents font appel aux anglais. 7500 soldats venus de Jamaique débarquent en mai 1794 et s’emparent de Port au Prince, la capitale d’Haiti. Toussaint Louverture décide de s’allier avec les français et intervient avec ses troupes aux côtés du général Labeaux. Il est nommé général de division par la convention en août 1794. Les anglais sont bientôt battus. En octobre 1798, il reçoit la reddition au nom de la république française, puis prend en main le gouvernement de l’île. En août 1801, le libérateur de St-Domingue proclame l’autonomie de l’île et se proclame gouverneur à vie de la nouvelle république.

 

Ces décisions n’enchantent guère Napoléon qui gouverne la France avec le titre de 1er consul. Napoléon veut rétablir l’esclavage, et est encouragé par Joséphine, originaire de la Martinique, et par les planteurs. Il veut également rétablir l’autorité française à St-Domingue par la force. En février 1802, 23 000 hommes arrivent sous le commandement du général Leclerc, puis en mai 1802, 3 500 hommes supplémentaires arrivent sous le commandement du général Antoine Richepance.

 

Les combats sont féroces dans l’île et les troupes envoyées par Napoléon n’arrivent pas à triompher de Toussaint. Puisque le combat loyal ne suffit pas, d’autres méthodes seront utilisées. Leclerc écrit une lettre à Toussaint dans laquelle il invite ce dernier à le rejoindre car le sujet qu’ils doivent aborder est impossible à traiter autrement que lors d’une rencontre en tête à tête. Toussaint est prévenu par plusieurs personnes que Leclerc lui tend en fait un piège.

 

Il décide néanmoins de se rendre au rendez-vous (7 juin 1802). A peine est-il arrivé qu’il est arrêté par traîtrise. Il quitte l’île prisonnier à bord d’un bateau prénommé, ironie du sort, “le héros”! Il est enfermé sans jugement dans le fort de Joux dans le Juras où il décède le 7 avril 1803. Peu auparavant, le 2 novembre 1802, Charles Leclerc est lui-même mort victime de la fièvre jaune… comme la grande majorité de ses soldats.

 

Un nouveau renfort de 10.000 hommes est expédié à Haïti sous le commandement du vicomte Donatien de Rochambeau (fils du commandant du corps expéditionnaire français dans la guerre d’Indépendance des États-Unis) qui s’illustrera par les atrocités commises sur les populations noires (1). Rochambeau n’obtient pas de meilleur résultat. Ses troupes épuisées sont défaites le 18 novembre 1803 en un lieu dit Vertières et il doit se rendre le jour même au successeur de Toussaint Louverture, le général Jacques Dessalines.

 

  Haiti

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Les garnisons françaises de l’île capitulent les unes après les autres et l’ancienne colonie proclame son indépendance le 1er janvier 1804. Elle reprend le nom de Haïti que donnaient à l’île ses premiers habitants amérindiens. C’est la naissance d’un Etat noir en Amérique, issu d’une colonie esclavagiste européenne et qui s’est libéré par ses propres forces. L’indépendance d’ Haïti ne sera pourtant reconnue que près de 20 ans plus tard par la France. En effet, les ex-colons de St-Domingue, s’estimant lésés par la perte de leurs esclaves, réussiront à obtenir de la France une indeminisation de la part d’Haïti.

 

“A Paris, le 17 avril 1825, Charles, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre voulant pourvoir à ce que réclament l’intérêt du commerce français et les malheurs des anciens colons de St-Domingue (…) les habitants actuels de la partie français de St-Domingue verseront à la Caisse générale des Dépôts de consignation de France (…) la somme de 150 millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons qui réclameront une indemnité”. Charles X se décide à reconnaître l’indépendance de l’ex colonie en 1825 en échange d’une indemnité de 150 millions de francs. Les ex-esclavagistes seront donc indemnisés par les ex-esclaves(!) Les Haïtiens vont acquitter les échéances de ces indemnités jusqu’en 1938 et l’Etat haïtien contractera un emprunt pour payer lesdites indemnités, ce qui ne fut peut-être pas sans conséquence sur le développement de l’île.

 

 

(1) Rochambeau fera par exemple venir à Haiti 600 bouledogues dressés à manger des Noirs. Ces chiens avaient été dressés par les colons espagnols de La Havane pour s’attaquer aux Noirs. Au lieu d’eau, ces chiens buvaient du sang et se nourrissaient de chair (…) Le général Ramel reçut, le 15 germinal 1803 (5 avril 1803), à la Tortue où il se trouvait, une lettre du Général Rochambeau ainsi libellée : je vous envoie, mon cher commandant, un détachement de cent cinquante hommes de la garde nationale du Cap, commandé par M.Barri, il est suivi de 28 chiens bouledogues (…) je ne dois pas vous laisser ignorer qu’il ne vous sera passé en compte aucune ration, ni dépense pour la nourriture des chiens. Vous devez leur donner des Nègres à manger. Je vous salue affectueusement. Signé : Rochambeau

 

Le général Ramel ajoutera que Rochambeau trouvait très déplacée sa répugnance à se servir des chiens : “je ne pus jamais lui faire entendre raison”.

 

(1) cité par Rosa Amelia Plumelle Uribé, la férocité blanche, des Non-blancs aux Non-aryens. Editions Albin Michel, 2001

 

 on a livré tous les Blancs à la férocité des Noirs, et on ne veut même pas que les victimes soient mécontentes. Eh bien ! Si j’avais été à la Martinique, j’aurais été pour les Anglais, parcequ’avant tout il faut sauver sa vie. Je suis pour les Blancs parce que je suis Blanc. Je n’ai pas d’autres raisons et celle-là est la bonne. Comment a t-on pu donner la liberté à des Africains, à des hommes qui n’avaient aucune civilisation, qui ne savaient seulement ce qu’était la France ? 

 

Napoléon Bonaparte

 

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NAPOLÉON , GRAND CRIMINEL contre L’Humanité

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Lorsqu’un mortel se prend pour Dieu

Dictateur, tyran, usurpateur, despote, brutal, violent, démolisseur, geôlier de la liberté, meurtrier, tortionnaire, menteur, misogyne, excommunié par le pape ; voici quelques qualificatifs de Napoléon Ier. Ce monstre, d’après une chaîne de télévision, a été élu deuxième personnage historique préféré des Français ! Il est celui qui a commis aussi ce crime contre l’Humanité en rétablissant l’esclavage des Noirs aux Antilles ; celui qui fit mourir de faim et de soif un héros, Toussaint Louverture.

 

Le Général Toussaint Louverture

Alors que la France a fêté le 2 décembre 2004 le bicentenaire du sacre de Napoléon à Notre-Dame de Paris. Nous avons entendu et vu dans les médias ce que ce dictateur « Hitler du 19e siècle » avait apporté à la France : création de la Banque de France, création des Lycées, institution de la Légion d’Honneur, publication du Code Civil, création de la Cour des Comptes.

Très peu ou pas du tout d’allusions sur la multitude des crimes de Napoléon, encore moins sur les crimes concernant les Noirs. Pourtant cette tragédie (traite et esclavages des Noirs) allait durer quatre siècles et demi !

NAPOLEON LE DICTATEUR, L’ANTÉCHRIST

 

Le Dictateur Napoléon

Napoléon « Empereur des Français » mérite d’être relégué au musée des horreurs. Ce fut le pire ennemi du genre humain. Napoléon a répandu le feu, le sang et la peine dans toute l’Europe mais aussi loin des frontières de l’Europe. Il fut sans conteste l’un des plus grand tyran de France. Il est brutal et dénué de scrupule. A l’étranger, l’époque napoléonienne fut vécu comme une période d’occupation. Les Européens discréditent l’usurpateur. Aucun doute, c’était un dictateur barbare. Il pensait qu’une bonne constitution devait être forcement obscure. Il utilise volontiers la répression : villes pillés et brûlés, exécutions sommaires. L’espionnage, les manipulations, les complots et les dénonciations systématiques sont courantes. Cela se termine par des exécutions (peine de mort), des exiles, des travaux forcés ou des emprisonnements selon l’humeur de l’Empereur. La police napoléonienne est la mère de ces polices totalitaires qui fleuriront au XXe siècle. La police emploie la torture (par exemple dans la division confié à Bertrand). La population est surveillée par des « mouchards » (un réseau d’espions et des proches du dictateur). Des provocations policières sont organisées pour permettre d’éliminer des opposants (ils sont guillotinés) ; par exemple « la conspiration dite des poignards » du 10 octobre 1800, est un piège de la police. Les libertés sont bafouées et la justice est très répressive. Les supplices existent : marquage au fer rouge, amputation, le fouet, la bastonnade, etc.

C’est le 18 mai 1804 qu’il est proclamé « Empereur des Français » par le Sénat (qui n’a pas le choix). Et la même année, le 2 décembre, il se couronne lui-même à Notre-Dame car il ne voulut pas être couronné par le pape Pie VII (présent à la cérémonie). A partir de 1806, il se fait vénéré comme un saint. En effet, sur le calendrier apparaît la Saint Napoléon qui est fixée au 15 août (en même temps que Marie, la mère de Jésus). Les prêtres réfractaires aux idées du dictateur, sont arrêtés et exécutés (l’échafaud). Il fait même emprisonné le Pape qui l’avait excommunié (le pape voulait récupéré les États pontificaux). Entre ses mains, les évêques doivent prêter serment de fidélité.

Avec les femmes, il est impulsif. Il lui arrive de maltraiter Joséphine. Il méprise les femmes. Pour lui, pour une femme qui lui inspire quelque chose de bien, il y a cent qui lui fait faire des sottises. Il refuse aux femmes d’accéder aux mêmes écoles que les hommes car pour lui elles doivent être élevées pour être des croyantes et non des raisonneuses. L’État doit faire d’elles de bonnes épouses et de bonnes mères. Le tyran n’aime pas les femmes intelligentes.

 

Jean Vermeil, Les Bruits du silence, L’autre histoire de France, éd. du Félin, 1993

 

La libération de Saint-Domingue a tué 45 000 soldats britan­niques (1793-1798), 46000 soldats français, 10000 colons blancs. En 1789, la colonie de Saint-Domingue comptait au moins 700 000 esclaves et mulâtres. Au recensement de 1824, le premier effectué, il ne reste plus que 351 819 personnes. Le plan de Bonaparte a éliminé près de 350 000 Haïtiens.

 

Jean Vermeil, Les Bruits du silence, L’autre histoire de France, éd. du Félin, 1993

 

(p.155) La Révolution avait condamné l’esclavage en 1794. Mais quand le général Desaix guerroyait dans le sud de l’Egypte, Bonaparte commande l’achat de deux à trois mille nègres de plus de seize ans pour les incorporer dans son armée. Il en emprunte aussi au sultan du Dar Four. En 1802, Bonaparte rétablira l’esclavage.

 

(p.156) Le fort de Joux, près de Pontarlier (Doubs), a été constamment remanié de 1034 à 1879. L’intervention de Vauban est la plus remarquable. On montre un grand puits taillé très profond dans le roc. Berthe de Joux et Mirabeau ont été emprisonnés au fort. La cellule de Toussaint-Louverture est une voûte de pierre humide de six mètres de long sur quatre de large. L’hiver est long sur ce pic entouré des forêts du Jura.

 

(p.158) « Faites des exemples terribles »

 

Toussaint-Louverture s’octroie par la Constitution autonomiste du 9 mai 1801 le droit de désigner son successeur. Bonaparte décide de mettre fin à ses velléités d’indépendance et de rétablir l’esclavage. Le Premier consul se ménage les planteurs nobles, privés par la Révolution de leurs biens en métropole. Il cède aux « criailleries » des Blancs. Il a aussi besoin de Saint-Domingue comme base arrière, pour reconquérir une Amérique française à partir de la Louisiane. Les traités de Lunéville et d’Amiens lui laissent les mains libres en Europe.

Bonaparte confie ses « notes » sur Haïti au duc de Decrès, ministre de la Marine. Decrès les transmet au général en chef de l’ex­pédition, Charles Leclerc, mari de Pauline, sœur de Bonaparte.

Bonaparte envisage plusieurs étapes :

« 1. La première se compose des quinze à vingt premiers jours nécessaires pour occuper les places, organiser les gardes nationales, tranquilliser les bien-intentionnés, réunir les convois, organiser les charrois d’artillerie.

« 2. La seconde est celle où, les deux armées préparées, on pour­suivrait les rebelles à outrance et on les dénicherait d’abord de la partie française et successivement de la partie espagnole. »

 

(p.159) Dans les derniers jours de janvier 1802, quarante vaisseaux, vingt-sept frégates, dix-sept corvettes et autres bâtiments débarquent à Saint-Domingue un premier contingent de vingt-cinq mille hommes. Leclerc est secondé par treize généraux de division, vingt-sept géné­raux de brigade et de nombreux officiers. Pendant ce temps, les Anglo-Saxons continuent d’armer les Noirs.

 

Le 20 mai 1802, Napoléon décide de rétablir l’esclavage dans les colonies, sauf à la Guadeloupe et à Saint-Domingue. Toussaint-Louverture est arrêté par trahison le 7 juin. Le 14 juin, Bonaparte ordonne le rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe et à Saint-Domingue dès que possible. D’autres édits étendent la ségrégation aux « hommes de couleur » (les mulâtres) et bannissent les mariages mixtes. Dessalines remplace Toussaint à la tête de la sédition. Les Noirs ne désarment pas. La fièvre jaune et la malaria les aident. Elles causeront la mort de plus de quatre-vingts pour cent du contingent français. Le 12 juillet, Leclerc ne dispose plus que de huit mille cinq cents soldats. Il doit utiliser des généraux noirs contre les Noirs : « Je leur ai ordonné de faire des exemples terribles, et je les emploie toujours quand j’ai quelque chose de terrifiant à faire» (lettre du 9 août à Decrès).

 

En septembre, Leclerc fait égorger trois cents Noirs et hommes de couleur pour venger la mort de Français dans l’Artibonite. Le 12 octobre, douze cents soldats noirs prisonniers sont passés à la baïonnette et jetés dans le port. Il y a tant de corps à pourrir dans l’eau qu’on ne peut manger de poisson pendant des semaines. Les géné­raux noirs et de couleur rejoignent les rebelles. Leclerc reçoit quelques rares renforts, dont deux mille deux cent soixante-dix Polonais dépenaillés. Il écrit à Bonaparte (7 octobre) : « Vous aurez à exterminer tous les Noirs dans la montagne, les femmes comme les hommes, excepté les enfants en dessous de douze ans. Anéantissez la moitié de la population des terres basses, et ne laissez pas dans la colonie un seul Noir qui ait porté une épaulette […]. Envoyez douze mille hommes en remplacement et dix millions de francs cash, ou Saint-Domingue est perdue à jamais. » Leclerc meurt de la fièvre jaune le 2 novembre 1802 dans le Cap assiégé.

Donatien Marie Joseph de Vimeur, vicomte de Rochambeau, (1750-1813) le remplace. Parmi ses compagnons d’armes, il y a le vicomte de Noailles. Rochambeau, noble de l’Ancien Régime, reconquiert certaines places mais doit aussi reculer. Il tient mieux car entre-temps, les soldats se sont immunisés. Il dispose de onze mille hommes en mars 1803. Bonaparte lui prépare quinze mille hommes pour l’été et (p.160) quinze mille pour toute éventualité. Sa cruauté ne connaît pas de limite :

— Rochambeau attache le général noir Maurepas à un mât de bateau au Cap-Français. Maurepas est affublé d’un bicorne de guin­gois devant sa femme et son enfant. Le charpentier du bateau lui cloue ses épaulettes à même la peau. Toute la famille est passée à la baïonnette et jetée à l’eau.

— Rochambeau donne à Port-au-Prince un bal en l’honneur des dames de Haïti. À minuit, il les mène à une chambre mortuaire. Un chœur en noir entonne un Dies Irae devant une rangée de cercueils. Rochambeau déclame : « Mesdames, vous venez de prendre part aux funérailles de vos frères et maris. » II les a fait massacrer pendant qu’elles dansaient.

— À Cap-Français, Rochambeau fait exécuter trois Haïtiens coupables d’exactions. Un officier, Lemonnier-Delafosse, décrit : « Place Saint-Louis, à côté de la fontaine, on a construit un bûcher de paille de canne sèche ; on a entravé les Noirs avec des colliers de fer à trois pieux disposés en triangle, dos à dos, à la vue de la foule. Le feu a été allumé au centre. Il a vite atteint les deux condamnés qui étaient sous le vent. Les corps exhalaient des bouffées de fumée, la peau éclatait ; la graisse, dégoulinant par-dessus la peau, nourrissait les flammes. Leurs bras et leurs jambes se tordaient et, après des cris épouvantables, leur bouche a rendu des flots de mousse, pendant que des gémissements caverneux explosaient de leur poitrine — et tout était fini… »

— Le 6 avril 1802, Rochambeau écrit à un subordonné : « Je vous envoie un détachement de cent cinquante hommes du Cap, accompa­gnés par vingt-huit chiens bouledogues.  Ce renfort doit vous permettre d’achever les opérations. Je n’ai pas besoin de vous rappe­ler qu’aucune ration ni autorisation de ration n’est permise pour les chiens. Vous leur donnerez les Noirs à manger. » On attache des prisonniers nus à des poteaux devant les niches. Les chiens refusent de les manger.

— Etc.

 

Après la bataille d’Acul-du-Nord, Rochambeau fait creuser la fosse habituelle, par cinq cents prisonniers. Il les abat au bord. Dessalines riposte en dressant la nuit suivante cinq cents gibets de Français au même endroit. Les Haïtiens de toute couleur s’unissent autour de Dessalines. Rochambeau chute au Cap-Français le 19 novembre 1803. Les Noirs le livrent aux Anglais qui le libéreront en 1811.

 

(p.161) Le troisième point des « notes » de Bonaparte prévoit l’extermination «bien combinée» des Noirs et leur déportation:

«3. La troisième époque est celle où Toussaint, Moyse, Dessalines n’existe­ront plus, et où trois à quatre mille Noirs retirés dans les mornes de la partie espagnole formeraient ce qu’on appelle dans les îles des marrons et que l’on parviendra à détruire avec le temps, la constance et un système d’attaque bien combinée.

« Alors le moment d’assurer pour jamais la colonie à la France est arrivé. Et le même jour sur tous les points de la colonie faire arrêter tous les hommes en place suspects, de quelque couleur qu’ils soient, et faire embarquer au même instant tous les généraux noirs quels que soient leurs mœurs et leur patriotisme et les services qu’ils ont rendus, en observant cependant de les faire passer dans leurs grades avec l’assurance qu’ils seront bien traités en France.

« Tous les Blancs qui ont servi sous Toussaint et qui, dans les scènes de Saint-Domingue, se sont couverts de crimes, seront envoyés directement à la Guyane.

« Tous les Noirs qui se sont bien comportés mais que leurs grades ne permettent pas de laisser dans l’île seront envoyés à Brest.

« Tous les Noirs ou hommes de couleur qui se sont mal compor­tés de quelque grade qu’ils soient seront envoyés en France, les uns comme prisonniers, les autres libres comme ayant été contraints.

« Les femmes blanches qui se sont prostituées aux nègres quel que soit leur rang, seront renvoyées en Europe.

« En général, tout prêtre qui a servi à Toussaint sera renvoyé en France. »

 

Des officiers français utilisent cette menace pour rançonner la population de Saint-Domingue, blanche et noire. Rochambeau traque un vieillard blanc, Labatut, qui doit lui céder des centaines d’hectares contre la vie sauve. La répression masque souvent des vengeances personnelles. Le plan de Bonaparte est quasi réalisé. Les chefs noirs survivants sont en grand nombre déportés : Toussaint-Louverture, son état-major, des officiers de sa garde d’honneur, ses aides de camp, des centaines d’officiers et soldats, des officiers blancs, des constituants, des prêtres. Les Français sont galants : les femmes échappent au plan de déportation de Bonaparte. Les généraux Pamphile de Lacroix et Boudet y veillent. Ils trouvent un coffret secret de Toussaint-Louverture : « En forçant ce double fond, nous n’y trouvâmes que des tresses de cheveux de toutes couleurs, des bagues, des cœurs en or traversés de flèches, des petites clefs, des nécessaires, des souvenirs, une infinité de billets doux qui ne laissaient (p.162) aucun doute sur les succès obtenus en amour par le vieux Toussaint-Louverture… En acquérant la preuve irréfragable des écarts de la faiblesse humaine, le général Boudet se sentit inspiré d’un mouvement généreux : “Avant d’avoir fait ici aucune connais­sance, s’écria-t-il, perdons toute trace de ces honteux souvenirs, afin de ne pas mésestimer les personnes au milieu desquelles nous sommes destinés à vivre”, et en faisant de tristes réflexions, nous allâmes ensemble jeter au feu et à la mer tout ce qui pouvait rappeler notre pénible découverte. »

 

Le nombre des déportés avoisine les deux mille, envoyés à Cayenne ou dans une douzaine de prisons françaises. Les plus nombreux sont emmenés dans des îles : en Corse, île natale de Bonaparte, et à l’île d’Elbe, premier exil de Napoléon. Les affinités de la Corse avec Haïti sont anciennes. Au xvnf siècle, la France n’a-t-elle pas proposé d’échanger la Corse contre la partie espagnole de Saint-Domingue ? En Corse, les déportés haïtiens sont forcés au bagne de Porto-Ferrajo ou au bagne et camp de travail d’Ajaccio. Sur les trois cent vingt-quatre de 1803 dont les fiches existent encore, il n’en reste plus que cent cinquante-quatre en 1805. Arrêté le 7 juin 1802, Toussaint-Louverture arrive à Brest le 13 août. Il est incarcéré le 23 août au fort de Joux, dans le Doubs. Il y meurt de froid («pleuro-péripneumonie apoplectique») le 7 avril 1803. Il a été séparé de sa femme, de sa famille et de son serviteur Mars Plaisir. Bonaparte est resté sourd à ses réclamations. Le 17 mai, l’Assemblée législative rétablit l’esclavage.

La libération de Saint-Domingue a tué 45 000 soldats britan­niques (1793-1798), 46000 soldats français, 10000 colons blancs. En 1789, la colonie de Saint-Domingue comptait au moins 700 000 esclaves et mulâtres. Au recensement de 1824, le premier effectué, il ne reste plus que 351 819 personnes. Le plan de Bonaparte a éliminé près de

350 000 Haïtiens.

 

(p.163) Le 25 mars 1983, le gouvernement français remet au gouvernement haïtien une urne contenant « les restes symboliques » de Toussaint-Louverture. Elle est déposée au « Panthéon national » de Port-au-Prince. La poste française émet le 25 février 1989 à Maintenon (Eure-et-Loir) un timbre représentant le vicomte de Noailles, compagnon de tuerie de Rochambeau à Haïti. Il s’agit d’une série spéciale de six personnages célèbres de la Révolution, éditée à l’occasion de son bicentenaire. Le timbre a une valeur faciale de 2,20 F. On l’a augmentée d’un supplément de 0,50 F au profit de la Croix-Rouge.

 

Jean Vermeil, Les Bruits du silence, L’autre histoire de France, éd. du Félin, 1993

 

(p.172) Les grands acteurs du « trafic triangulaire du bois d’ébène »

sont, dans l’ordre décroissant des quantités, les Anglais, les Français, les Portugais, les Hollandais, les Danois. De 1701 à 1745, ils exportent 42 800 Noirs par an, puis 60 000 jusqu’en 1760 et 65 000 jusqu’en 1780. Le chiffre passe à 82 500 par an jusqu’en 1790. La France « traite » alors 27 000 esclaves par an. Grâce à eux, les Antilles procurent à la métropole le quart de ses richesses. L’État encourage la traite par des primes.

 

NAPOLÉON , GRAND CRIMINEL contre L’Humanité

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Lorsqu’un mortel se prend pour Dieu

 

L’Auteur de l’article à la Maison des Esclaves à Gorée

Le pillage des œuvres d’arts des nations conquises est organisé. Les trésors volés sont en partie expédié au Muséum national installé au Louvre. Bonaparte bombarde le Caire (Égypte) et fait piller la grande mosquée. Le cas de l’Espagne laisse rêveur car il nous fait penser à La Côte d’Ivoire d’aujourd’hui. En effet, l’armée française de Napoléon occupe l’Espagne. La France emploie la répression, la terreur, le massacre des populations civiles, le viol des femmes. Loin d’avoir peur, la violence française exacerbe la haine des Espagnols contre l’armée française. L’Espagne finira par débarrasser de son sol l’occupant français.

Napoléon monopolise tous les moyens et tous les médias pour sa propagande. La soumission des journaux est requise. En 1800, la presse parisienne passe de 74 à 14 titres. Plus tard, les livres, le théâtre seront soumis à la Censure. Il y a 17 théâtres parisiens en 1800 ; dix ans plus tard, 9 théâtres ont survécu.

De 1804 à 1813, les guerres du Premier Empire ont causé au moins deux millions et demi de morts. A cause de la folie meurtrière et guerrière d’un despote.

NAPOLÉON, LE CRIMINEL CONTRE L’HUMANITÉ

Le 30 floréal an X ( le 20 mai 1802), les décrets d’abolition de l’esclavage sont annulés par Napoléon. C’est le retour au Code Noir.

Malgré tout ce qui a pu être dit, il est peu vraisemblable que Bonaparte ait eu une politique outre-mer dictée par des sentiments à l’égard de son épouse, blanche créole, Joséphine de Beauharnais ; une épouse que Napoléon répudia en 1809.

La haine de Napoléon pour les Noirs est démontré par ce passage d’un livre d’Aimé Césaire, notre génie de la Négritude [1] : En fait , le Consul Bonaparte, le cœur léger (…) venait de commettre une faute irrémédiable, dont les conséquences allaient être fatales pour la France. On a essayé de l’en disculper. Lui-même à Sainte-Hélène a essayé de rejeter la faute sur d’autres. Mais les documents sont là et ils sont accablants. Parmi des dizaines d’autres, je ne veux en retenir qu’un (…) Bonaparte s’emporte : «  …Eh bien ! M. Truguet, si vous étiez venu en Égypte nous prêcher la liberté des noirs ou des Arabes, nous vous eussions pendu au plus haut mât. On a livré tous les blancs à la férocité des noirs, et on ne veut pas même que les victimes soient mécontentes : eh bien ! si j’avais été à la Martinique, j’aurais été pour les Anglais, parce qu’avant tout il faut sauver sa vie. Je suis pour les blancs, parce que je suis blanc ; je n’en ai pas d’autre raison, et celle-là est la bonne. Comment a-t-on pu donner la liberté à des Africains, à des hommes qui n’avaient aucune civilisation, qui ne savaient seulement pas ce que c’était que colonie, ce que c’était la France ? Il est tout simple que ceux qui ont voulu la liberté des Noirs, veuillent encore l’esclavage des blancs. Mais encore, croyez-vous que, si la majorité de la Convention avait su ce qu’elle faisait et connu les colonies, elle aurait donné la liberté aux noirs ? Non, sans doute …  »

 

L’auteur retrouve ses racines

Bref, le champ jugé libre, Bonaparte appliqua sa politique. La loi du 30 floréal an X ( 20 mai 1802 ) portait :

« Article premier : Dans les colonies restituées à la France en exécution du traité d’Amiens du 6 germinal an X, l’esclavage sera maintenu conformément aux lois et règlement antérieurs à 1789.

Article 2 : Il en sera de même dans les colonies françaises au delà du Cap de Bonne Espérance.

Article 3 : La traite des Noirs et leur importation dans les dites colonies auront lieu conformément aux lois et règlements existant avant la dite époque de 1789.

P.S. A propos de Saint-Domingue (Haïti aujourd’hui) « Pour en prendre une idée suffisamment juste, peut-être faudrait-il dire que Saint-Domingue est à l’économie française du XVIIIe siècle, plus que l’Afrique tout entière dans l’économie française du XXe siècle. Si au traité de Paris, Louis XV a pu préférer la Martinique au Canada, que dire de Saint-Domingue ? C’est, au XVIIIe siècle, une île qui vaut un empire. » [2]

En guise de CONCLUSION

 

Gorée (Sénégal)

C’est à l’Europe (en particulier à la France), aujourd’hui, de se mettre à genoux et à demander pardon à l’Afrique. Ce que l’Europe appelle « La dette africaine », c’est la pire des insultes qui puisse être faite à un Noir. Pour nous, l’Afrique ne doit rien à l’Europe ! L’Afrique ne doit rien à la France ! Les Pays d’Afrique ne doivent rien payer. Il n’y a pas de dette !

Nous devons par contre présenter la facture à la France (et plus généralement à l’Europe), la facture de quatre siècles et demi d’esclavage, la facture de plus d’un demi siècle de colonisation, la facture du pillage de l’Afrique par la « Françafrique » et par tous les

 

Napoléon / Haïti

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Henri Hazaël-Massieux (Guadeloupéen)

J’ai vu l’image subliminale du racisme français…

 

C’était le 19 mai 2006 à 18 heures. Tout le gratin du lobby bonapartiste était là, à n’en point douter, la bourgeoisie des 8e, 16e et 17e arrondissements, peut-être de Neuilly, toute imprégnée de la philosophie de ces Lumières qui jamais, hélas, ne furent noires.

Et les complets vestons décorés de rubans discrets faisaient assauts de politesse :

   Mon général, prenez la parole

   Après vous Monsieur le baron… etc., etc. Le 19 mai 2006 à 18 heures, Messieurs Pierre Branda et Thierry Lentz, « historiens », présentaient à la mairie du 8e arrondissement, qui se situe non loin du cercle militaire Saint-Augustin, leur dernier ouvrage : Napoléon, l’esclavage et les colonies, publié chez Fayard et paru en mai 2006.

De leur propre aveu il s’agit d’un ouvrage rédigé hâtivement pour répondre à l’essai de Claude Ribbe (cité d’ailleurs par eux à plusieurs reprises), Le crime de Napoléon, paru en décembre 2005 aux éditions Privé, et qui dévoile avec un vrai talent de polémiste la face cachée de Napoléon Bonaparte dont les admirateurs et les laudateurs se regroupent le plus souvent autour de la Fondation du même nom. Il fallait contrer au plus vite celui qui avait commencé le travail de démolition de leur idole, dont ils avaient réussi jusque-là à cacher les vices rédhibitoires.

J’avais lu avec plaisir le bouquin de Claude Ribbe, (que beaucoup d’historiens ont contesté sous prétexte qu’il n’est pas historien diplômé et estampillé), tout en relevant cependant que la volonté polémique avait conduit l’auteur à être parfois un peu excessif dans la forme, sans jamais pourtant que la logique de sa démarche intellectuelle pût être prise en défaut.

J’avais donc émis intérieurement quelques réserves sur l’ouvrage. Je les retire complètement après avoir entendu Messieurs Pierre Branda et Thierry Lentz et je recommande très vivement la lecture du Crime de Napoléon à tous les originaires des « départements d’outre-mer », à tous les Africains, à tous les habitants des anciennes colonies, et après tout à tout ceux qui ont un semblant de conscience. Claude Ribbe est encore probablement en dessous de la vérité…

En écoutant les sieurs Branda et Lentz, j’ai vu l’image subliminale du racisme français au travers de la physionomie sournoise de ces prétendus historiens qui ont distillé pendant une heure et demie leurs insanités. Il m’a fallu beaucoup de courage pour rester impassible et ne rien dire en me promettant de faire partager aux honnêtes gens le sentiment d’horreur et de désespoir qui m’a pétrifié sur l’instant.

La thèse de ces gens là est simple :

Non ! Napoléon Bonaparte n’était pas raciste. Il a d’ailleurs beaucoup hésité avant de rétablir l’esclavage. Ce sont ses collaborateurs qui l’ont entraîné à le faire. Et s’il a cédé, c’est qu’il avait une conscience extrême de ce qu’étaient les intérêts de la France. La prospérité de la France comptait plus à ses yeux que le terrible sort fait à quelques millions de pauvres nègres. Le seul bonheur des Français justifiait parfaitement que ces pauvres bougres fussent réduits à l’état de bêtes.

Pour démontrer la justesse de leur thèse, Branda et Lentz n’hésitent devant aucun effet. Ils citent pèle-mèle L’abbé Grégoire, Jacques Adélaide-Merlande, historien nègre des Antilles, Sala-Molins pour son Code noir commenté, Pierre Pluchon, qui doit se retourner dans sa tombe, Yves Benot, Marcel Dorigny, Marc Ferro, Serge Mam Lam Fouck, l’historien guyanais, Thomas Madiou, le Haïtien . En se mettant en compagnie de ces historiens de qualité ils prétendent acquérir à bon compte une crédibilité qui les autoriserait à raconter n’importe quoi et à essayer de démolir certains aspects des thèses soutenues par Claude Ribbe.

En fait, l’ouvrage des sieurs Lentz et Branda ressemble fort à un agrégat d’arguties du genre de celles qu’emploient les coupables pour se justifier à tout prix.

Ainsi, prétendre que le « gazage », à Saint-Domingue, de certains « rebelles » dans les soutes de navires par le cruel Rochambeau aurait été ignoré de Napoléon, sous prétexte que ce dernier aurait été à des milliers de kilomètres de là, me paraît-il être un enfantillage. Napoléon Bonaparte n’ignorait rien de ce que faisait ses généraux. En tout état de cause, il porte seul la responsabilité de leurs actes. Lorsque d’ailleurs ses généraux montraient une quelconque réticence à exécuter des ordres par trop cruels, il les éliminait. Ce fut le cas, en Egypte, du général révolutionnaire Dumas qui avait manifesté un certain dégoût pour les atrocités commises sur ordre de Napoléon. Dumas présentait deux défauts essentiels, il était nègre et il était humain.

Contrairement à ce que prétendent ces « historiens » de la réaction bonapartiste il n’a pas été chassé d’Egypte parce qu’il était un mauvais général, mais bien parce que Napoléon avait depuis longtemps fourbi le dessein d’éliminer ce « nègre à épaulettes » qui savait lui donner mauvaise conscience.

En écoutant donc les petits messieurs Lentz et Branda, j’ai enfin vu l’image subliminale du racisme français apparaissant clairement sur les visages des ces barons d’empire en mal de héros, opinant avec bonhomie à la moindre horreur, visiblement convaincus de la capacité de la race supérieure à juger ces pauvres noirs qui ont été si malheureux dans le passé, et ravis de leur B.A consistant à avoir participé à la séance de dédouanement de Napoléon, organisée comme une œuvre de bienfaisance.

On paie le bouquin à la sortie avec dédicace en prime. En quarante ans d’administration centrale, le haut fonctionnaire que je fus, avait souvent ressenti cet étrange malaise au regard d’« anomalies » comme la « cristallisation des pensions », ou la commisération exprimée à l’égard des braves tirailleurs sénégalais (qu’on avait peur désormais d’appeler troupes indigènes), ou la compassion manifestée au regard de cette petite négresse si gentille, mais incapable de passer le concours de commis. Mais jamais je n’avais vu avec autant de netteté l’image du racisme qui imprègne si profondément la mentalité de la bourgeoisie française.

Comment peut-on être nègre et avoir le culot de protester contre le mépris, l’humiliation et les exactions subies par ses ancêtres au nom de la prospérité des autres ! Je regrette pour ma part qu’on ait choisi de changer le nom de la rue Richepance pour lui donner le nom du Chevalier de Saint-Georges.

Richepance, comme Rochambeau, n’était qu’un militaire aux ordres. Le seul responsable et le seul coupable des crimes commis contre les peuples de la Caraïbe, en un mot du génocide, c’est Napoléon Bonaparte. C’est donc la rue Bonaparte qui aurait dû devenir rue du Chevalier de Saint-Georges, ou, mieux encore, rue du général Dumas. Paris le 1er juin 2006

 

Napoleon und seine Zeit, 1769-1821, in: Geo Epoche, 55, 2012

 

(S.74) /Saint-Domingue/

Der ,,Code Noir” zwang die Afrikaner, sich katholisch taufen zu lassen, verbot ihnen den Verkauf von Zuckerrohr, die Hochzeit ohne Erlaubnis ihrer Herren. Sklavenhalter konnten ihren mensch-lichen Besitz zur Strafe schlagen, ver-stùmmeln und tôten; nur foltern oder hinrichten durften sie nicht ohne einen durch den Code festgelegten Grund.

(S.80) Am 20. Mai 1802 lâsst Napoléon Bonaparte den Handel mit Sklaven wieder zu und ver-fûgt, dass die Sklaverei dort, wo sie noch ùblich ist, Bestand habe.

Obwohl das Gesetz nicht eine generelle Rùckkehr zur Sklaverei bedeutet, verfolgt die Republik nun eine offen rassistische Politik. ,,Ich will Sklaven in unseren Kolonien. Freiheit ist ein Gut, auf das die Mâgen der Neger noch nicht vorbereitet sind”, erklârt Denis Decrès, der fur die Uberseebesitzungen zustândige Marineminister.          

Decrès sorgt dafùr, dass Schwarze    Frankreich nicht mehr ohne Genehmi-gungbetreten dûrfen. Illégal Eingereiste lâsst er verhaften und deportieren.

Noch im Mai 1802 landen franzôsi-sche Truppen auf Guadeloupe, um dort (S.81) im Auftrag Bonapartes die Sklaverei wieder einzuführen. Auch die südamerikanische Kolonie Guyana soll zum alten Arbeitssystem zurückkehren.

 

(S.82) de Rochambeau, ein Adliger mit sadistischen Neigungen, der neue Befehlhaber, schürt einen erbarmungslosen Vernichtungskrieg. Sine Männer hetzen Hunde auf Gefangene, verbrennen ihre Opfer auf Scheiterhaufen, kreuzigen sie.

 

Paul Yange, Toussaint Louverture (1743?-1803) et la libération d’Haïti, 06/07/2003, in: http://grioo.com/info502.html

  

Le 1er janvier 1804, après la révolution menée par Toussaint Louverture, Haïti, une ex-colonie, devint le 1er Etat noir indépendant du monde à se libérer par ses propres moyens

 

Toussaint Louverture (1743?-1803) né esclave, puis affranchi, traitera d’égal à égal avec Napoléon avant d’etre enfermé sans jugement au fort de Joux où il mourra en détention

 

© haiti-usa.org     

   

 

Toussaint Louverture et l’indépendance d’ Haïti

 

Le 18 novembre 1803, ce qui reste de l’armée française capitule devant les anciens esclaves. La colonie française de St-Domingue va devenir le 1er Etat noir indépendant le 1er janvier 1804 sous le nom de Haïti. St-Domingue est une partie de l’île d’Hispanolia, “découverte” (l’île est habitée quand Colomb la “découvre”) par Christophe Colomb le 6 décembre 1492. Dès 1502, les premiers esclaves africains sont amenés pour remplacer les premiers habitants indiens de l’île victimes du travail forcé, de la colonisation européenne, des maladies.

 

En 1697, par le traité de Ryswick, l’Espagne cède une partie d’Hispanolia à la France. Saint-Domingue devient la plus prospère des colonies françaises de l’époque grâce à ses plantations de sucre et ses esclaves. Un peu avant la révolution française, St Domingue compte près de 600 000 habitants dont 500 000 sont des esclaves.

 

Les grands blancs qui possèdent tous les privilèges, présentent leurs doléances lors des états généraux français. Les affranchis sont des mulâtres, des anciens esclaves libérés ou des Noirs libres, et n’ont pas l’égalité civique, mais ils la revendiquent au nom de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Enfin les esclaves composent la 3è classe sociale et veulent obtenir la liberté et l’égalité. La situation est tendue et les révoltes sont nombreuses. Le 8/3/1790, l’assemblée française reconnaît les droits des affranchis, et les colons effrayés, menacent de se proclamer indépendant ou de s’allier à l’Angleterre. A St-Domingue, la situation se dégrade et un esclave prêtre vaudou prénommé Bockman, déclenche le 22 août 1791 une insurrection qui se répand dans toute l’île. Les espagnols et les anglais attaquent les positions françaises. l’île s’embrase.

 

Le 29 août 1793, un ex-esclave du nom de Toussaint Louverture publie un manifeste : “Je suis Toussaint Louverture,mon nom s’est peut-être fait connaître jusqu’à vous. Je veux que la liberté et l’égalité règnent à St-Domingue. Je travaille à les faire exister. Unissez-vous à nous, frères, et combattez avec nous pour la même cause”. Toussaint assisté de ses lieutenants Dessaline et Christophe ne tarde pas à devenir incontournable et s’empare de la plus grande partie de l’île et conquiert même la partie espagnole. Face à la révolte des esclaves, les commissaires de la république française Sonthonax et Polverel se résignent à proclamer la liberté des esclaves. (29 août 93, 4 septembre 93). La convention généralise ces décisions en abolissant l’esclavage dans les colonies françaises. (4 fevrier 1794).

 

 En me renversant, on n’a abattu que le tronc de l’arbre de la liberté des Noirs ; il repoussera par les racines parcequ’elles sont nombreuses et profondes  

 

 

Toussaint Louverture après sa capture

     

  En 1802, Napoléon rétablit l’esclavage qui avait pourtant été aboli une 1ère fois en 1794…l’esclavage sera définitivement aboli par la France en 1848

© uni-koblenz.de     

   

Les planteurs mécontents font appel aux anglais. 7500 soldats venus de Jamaique débarquent en mai 1794 et s’emparent de Port au Prince, la capitale d’Haiti. Toussaint Louverture décide de s’allier avec les français et intervient avec ses troupes aux côtés du général Labeaux. Il est nommé général de division par la convention en août 1794. Les anglais sont bientôt battus. En octobre 1798, il reçoit la reddition au nom de la république française, puis prend en main le gouvernement de l’île. En août 1801, le libérateur de St-Domingue proclame l’autonomie de l’île et se proclame gouverneur à vie de la nouvelle république.

 

Ces décisions n’enchantent guère Napoléon qui gouverne la France avec le titre de 1er consul. Napoléon veut rétablir l’esclavage, et est encouragé par Joséphine, originaire de la Martinique, et par les planteurs. Il veut également rétablir l’autorité française à St-Domingue par la force. En février 1802, 23 000 hommes arrivent sous le commandement du général Leclerc, puis en mai 1802, 3 500 hommes supplémentaires arrivent sous le commandement du général Antoine Richepance.

 

Les combats sont féroces dans l’île et les troupes envoyées par Napoléon n’arrivent pas à triompher de Toussaint. Puisque le combat loyal ne suffit pas, d’autres méthodes seront utilisées. Leclerc écrit une lettre à Toussaint dans laquelle il invite ce dernier à le rejoindre car le sujet qu’ils doivent aborder est impossible à traiter autrement que lors d’une rencontre en tête à tête. Toussaint est prévenu par plusieurs personnes que Leclerc lui tend en fait un piège.

 

Il décide néanmoins de se rendre au rendez-vous (7 juin 1802). A peine est-il arrivé qu’il est arrêté par traîtrise. Il quitte l’île prisonnier à bord d’un bateau prénommé, ironie du sort, “le héros”! Il est enfermé sans jugement dans le fort de Joux dans le Juras où il décède le 7 avril 1803. Peu auparavant, le 2 novembre 1802, Charles Leclerc est lui-même mort victime de la fièvre jaune… comme la grande majorité de ses soldats.

 

Un nouveau renfort de 10.000 hommes est expédié à Haïti sous le commandement du vicomte Donatien de Rochambeau (fils du commandant du corps expéditionnaire français dans la guerre d’Indépendance des États-Unis) qui s’illustrera par les atrocités commises sur les populations noires (1). Rochambeau n’obtient pas de meilleur résultat. Ses troupes épuisées sont défaites le 18 novembre 1803 en un lieu dit Vertières et il doit se rendre le jour même au successeur de Toussaint Louverture, le général Jacques Dessalines.

 

  Haiti

© i-s-w.org     

   

Les garnisons françaises de l’île capitulent les unes après les autres et l’ancienne colonie proclame son indépendance le 1er janvier 1804. Elle reprend le nom de Haïti que donnaient à l’île ses premiers habitants amérindiens. C’est la naissance d’un Etat noir en Amérique, issu d’une colonie esclavagiste européenne et qui s’est libéré par ses propres forces. L’indépendance d’ Haïti ne sera pourtant reconnue que près de 20 ans plus tard par la France. En effet, les ex-colons de St-Domingue, s’estimant lésés par la perte de leurs esclaves, réussiront à obtenir de la France une indeminisation de la part d’Haïti.

 

“A Paris, le 17 avril 1825, Charles, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre voulant pourvoir à ce que réclament l’intérêt du commerce français et les malheurs des anciens colons de St-Domingue (…) les habitants actuels de la partie français de St-Domingue verseront à la Caisse générale des Dépôts de consignation de France (…) la somme de 150 millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons qui réclameront une indemnité”. Charles X se décide à reconnaître l’indépendance de l’ex colonie en 1825 en échange d’une indemnité de 150 millions de francs. Les ex-esclavagistes seront donc indemnisés par les ex-esclaves(!) Les Haïtiens vont acquitter les échéances de ces indemnités jusqu’en 1938 et l’Etat haïtien contractera un emprunt pour payer lesdites indemnités, ce qui ne fut peut-être pas sans conséquence sur le développement de l’île.

 

 

(1) Rochambeau fera par exemple venir à Haiti 600 bouledogues dressés à manger des Noirs. Ces chiens avaient été dressés par les colons espagnols de La Havane pour s’attaquer aux Noirs. Au lieu d’eau, ces chiens buvaient du sang et se nourrissaient de chair (…) Le général Ramel reçut, le 15 germinal 1803 (5 avril 1803), à la Tortue où il se trouvait, une lettre du Général Rochambeau ainsi libellée : je vous envoie, mon cher commandant, un détachement de cent cinquante hommes de la garde nationale du Cap, commandé par M.Barri, il est suivi de 28 chiens bouledogues (…) je ne dois pas vous laisser ignorer qu’il ne vous sera passé en compte aucune ration, ni dépense pour la nourriture des chiens. Vous devez leur donner des Nègres à manger. Je vous salue affectueusement. Signé : Rochambeau

 

Le général Ramel ajoutera que Rochambeau trouvait très déplacée sa répugnance à se servir des chiens : “je ne pus jamais lui faire entendre raison”.

 

(1) cité par Rosa Amelia Plumelle Uribé, la férocité blanche, des Non-blancs aux Non-aryens. Editions Albin Michel, 2001

 

 on a livré tous les Blancs à la férocité des Noirs, et on ne veut même pas que les victimes soient mécontentes. Eh bien ! Si j’avais été à la Martinique, j’aurais été pour les Anglais, parcequ’avant tout il faut sauver sa vie. Je suis pour les Blancs parce que je suis Blanc. Je n’ai pas d’autres raisons et celle-là est la bonne. Comment a t-on pu donner la liberté à des Africains, à des hommes qui n’avaient aucune civilisation, qui ne savaient seulement ce qu’était la France ? 

 

 

Napoléon Bonaparte

 

Roger Caratini, Napoléon une imposture, éd. L’Archipel, 2002

 

(p.328) LE RÉTABLISSEMENT DE L’ESCLAVAGE AUX ANTILLES :

« blanc, je reste avec les blancs. » (12 mai 1802)

 

Roger Caratini, Napoléon une imposture, éd. L’Archipel, 2002

 

(p.328) LE RÉTABLISSEMENT DE L’ESCLAVAGE AUX ANTILLES :

« blanc, je reste avec les blancs. » (12 mai 1802)

 

Yves Benot, La démence coloniale sous Napoléon, La découverte, 2006

 

(p.88) L’esclavagisme au pouvoir et dans la loi

 

Informé de plusieurs côtés sur toutes les horreurs de Saint-Domingue et de la Guadeloupe, Bonaparte n’a pas eu la moin­dre réaction officielle. Si Rochambeau, prisonnier de guerre en Angleterre de 1804 à 1811, est mal vu, ce n’est pas pour avoir fait massacrer quelque 20 000 Noirs et mulâtres, s’entend de ceux qui se trouvaient dans la zone occupée par les Français de novembre 1802 à mars 1803, c’est pour avoir été vaincu, c’est tout. Mais en privé, Bonaparte manifeste ses vrais sentiments, ou plutôt son insensibilité, quand vers l’été 1802, à propos de la Guadeloupe, on parle devant lui de la nécessité d’extermi­ner tous les nègres. Le général Decaen, présent, réagit : « Je me permis d’exprimer mon opinion par ces seules paroles : Et le sucre ? Qui le produira quand il n’y aura plus de nègres ? Alors Bonaparte tourna le dos et il ne fut plus question de la Guadeloupe71… » Plus tard, une scène rapportée par Thibau-deau oppose le premier consul à Truguet. La discussion s’est engagée à propos d’un projet de création de chambres d’agri­culture aux colonies, qui rencontrait l’opposition de Roederer (p.89) et de Truguet, lesquels rappelaient que les colons étaient peu sûrs et toujours prêts à passer aux Anglais. A quoi Bonaparte rétorque d’abord en invoquant le cas de Dubuc72, de la Mar­tinique, pour lequel nous savons que Joséphine est intervenue. « On m’a bien écrit que c’était un ami des Anglais ! » Bona­parte continue par un discours qu’il est bon de lire jusqu’au bout : « On ne veut voir que des partisans des Anglais dans nos colonies, pour avoir le prétexte de les opprimer. Eh bien, M. Truguet, si vous étiez venu en Egypte nous prêcher la liberté des Noirs ou des Arabes, nous vous eussions pendu au haut d’un mât. On a livré tous les Blancs à la férocité des Noirs, et on ne veut même pas que les victimes soient mécontentes ! Eh ! bien, si j’eusse été à la Martinique, j’aurais été pour les Anglais, parce qu’avant tout il faut sauver sa vie. Je suis pour les Blancs parce que je suis blanc ; je n’en ai pas d’autre raison, et celle-là est la bonne. Comment a-t-on pu accorder la liberté à des Africains, à des hommes qui n’avaient aucune civilisation, qui ne savaient seulement pas ce que c’était que la colonie, ce que c’était que la France ? Il est tout simple que ceux qui ont voulu la liberté des Noirs veuillent l’esclavage des Blancs ; mais encore croyez-vous que si la majorité de la Convention avait su ce qu’elle faisait, et connu les colonies, elle eût donné la liberté aux Noirs ? Non, sans doute ; mais peu de personnes étaient en état d’en prévoir les résultats, et un sentiment d’humanité est toujours puissant sur l’imagination. Mais à présent, tenir encore à ces principes ! […] Auriez-vous voulu, aurions-nous souffert qu’on mît les Français dans la dépendance des Italiens, des Pié-montais ? Nous aurions été bien traités ; ils auraient fait de nous ce que les Noirs ont fait des Blancs. […] Aujourd’hui même, il faut encore avoir l’œil alerte sur ce pays-là ; cependant, ce sont des Blancs comme nous, des peuples civilisés, nos voisins73. »

Cette sensationnelle profession de foi, dont l’authenticité peut difficilement être mise en doute puisque, lors de sa publication en 1827, Roederer et Truguet étaient tous deux vivants, appelle plusieurs remarques. La référence à l’expédition d’Egypte nous fait souvenir que Bonaparte a rencontré dans ce pays l’escla­vage des Noirs et une certaine forme de traite, certes très limi­tée par rapport à la traite européenne — au plus, 2 000 à 3 000 par an, et il y a des années sans caravane —, et d’ailleurs, c’est d’un esclavage domestique, et non sur des plantations, qu’il

(p.90) s’agit. Mais le fait troublant, c’est que le général en chef n’a pas songé un instant à appliquer la loi du 16 pluviôse, mais a cherché à utiliser cette traite pour renforcer son armée. Il a pris un arrêté autorisant les généraux commandant en Haute-Egypte à acheter des esclaves noirs pour les incorporer dans le corps expéditionnaire. Au Caire, les simples soldats français allaient s’acheter des concubines noires au marché sans que personne trouvât à y redire. C’est assez montrer que les sentiments d’humanité étaient fort indifférents au général Bonaparte74.

 

(73) Mémoires sur le Consulat par un ancien conseiller d’Etat (Thibaudeau), Paris, 1827, p.120-121

(74) in : Louis Frank (médecin militaire), Mémoire sur le commerce des nègrese au Kaire (sic), Paris, 1802 (…)

 

En second lieu, la mention de Dubuc est paradoxale pour un partisan de la grandeur française comme Napoléon. Tout le monde n’est pourtant pas d’accord pour passer l’éponge sur sa conduite passée, et derrière le « on » du texte, on peut suppo­ser le ministre Decrès qui a fait des remontrances à Dubuc. Il a en même temps souligné qu’il devait son retour en grâce à la « bienveillance dont l’honore l’impératrice » (la lettre rendant compte à Napoléon de cette entrevue est de la fin mai 1804, Dubuc demande à être présenté à l’Empereur à Saint-Cloud75). Mais le plus frappant, c’est que le premier consul reprend à son compte l’argument habituel des colons qui ont livré et la Mar­tinique et les ports de Saint-Domingue aux Anglais en 1793-1794, et qui ont même été ceux de Page et Brulley devant Barère et Lindet, lorsque le Comité de Salut public a appris la trahison des Blancs à Jérémie. Dès lors, toutes les trahisons pourraient aisément être justifiées aux yeux du premier consul, s’il n’était pas illogique, ou, dans ce cas, aveuglé par le racisme. Au demeurant, les colons trahiront encore lors de la conquête anglaise des colonies en 1809-1810, bien que l’esclavage ait été rétabli…

Mais le racisme n’est pas seul en cause, puisqu’il y a aussi des peuples européens qui relèvent en somme des races inférieu­res. Pourquoi spécialement les Italiens ou les Piémontais, le choix de l’exemple laisse perplexe. Et si, par contrecoup, seuls les Français appartiennent à une race supérieure, on ne sait pas trop si les Belges et les Rhénans qui, à cette date, sont citoyens français font partie des supérieurs ou des sujets. Il reste que le mépris affiché ostensiblement pour ces Piémontais que, préci­sément, Bonaparte a annexés à la France quelques mois plus tôt signifie un mépris général de tous les peuples, au-delà de toute distinction de couleur ; là est la source de l’effondrement à venir de l’entreprise de domination mondiale, aussi bien en

(p.91) Europe qu’outre-mer, et bien plus que des défaites militaires. Les Piémontais n’ont pas plus de raisons de se battre jusqu’au bout pour ceux qui les méprisent à ce point que les Noirs de Saint-Domingue n’en avaient de se battre pour une métropole qui avait payé leur « confiance aveugle par une violation de tous les traités et par des cruautés sans bornes », comme dit la let­tre de Dessalines à Jefferson.

Pour ce qui est de l’Europe, le principe de l’extension indé­finie a été proclamé par le premier consul dans une allocution à une délégation suisse, qui a aussitôt été publiée dans Le Moni­teur : « II faut que, pour ce qui concerne la France, la Suisse soit française comme tous les pays qui confinent à la France76. » Si l’on demandait si le principe s’applique aux pays qui confi­nent à ceux qui confinent, ce ne serait pas une mauvaise plai­santerie, mais simplement la logique désastreuse de toute la politique ultérieure de l’Empereur.

Dans un tel état d’esprit, le rétablissement de l’esclavage et de la traite ne pose certes aucun problème d’humanité, mais seu­lement d’opportunité.

 

(p.96) L’application des arrêtés anti-Noirs dont Bonaparte enrichit la loi du 30 floréal, interdisant le séjour de Paris et des villes côtières aux militaires noirs et mulâtres (29 mai 1802), interdi­sant l’entrée en France des Noirs et mulâtres (25 juin 1802), interdisant les mariages mixtes (8 janvier 1803), si elle était étu­diée en détails, donnerait certainement des indications utiles sur le comportement réel des Français. Constatons que le second se trouve contredit par les déportations ordonnées à la Guade­loupe et à Saint-Domingue ; certes, les déportés sont le plus sou­vent emprisonnés ou envoyés au bagne en Corse ou à l’île d’Elbe ; mais enfin, il faut bien parfois en libérer certains et on les envoie en résidence surveillée. Ainsi Rigaud à Montpellier, les Louverture à Agen, Bellegarde à Angoulême. Si le contrôle policier ne se relâche pas, en revanche, il ne semble pas que les simples gens manifestent l’hostilité que l’on voulait susciter. De plus, il y a des évasions : Chancy, ancien aide de camp de Tous­saint, Martial Besse, un de ses anciens généraux ; Mentor, ancien député, qui, en décembre 1803, s’enfuit de Bayonne pour aller rejoindre Dessalines. Elles supposent, sinon une complicité active, du moins une absence d’hostilité de la population fran­çaise contre les Noirs. Et il y a ceux d’entre eux qui se dépla­cent dans le pays, et que, parfois signalent des notes de police. C’est une enquête à poursuivre.

 

Annales historiques de la Révolution française, 339, in: http://ahrf.revues.org/document2232.html

 

Nécrologie

Marcel Dorigny

Yves Benot (1920-2005)

 

Né le 23 décembre 1920 de parents juifs roumains réfugiés en France dès avant la Première Guerre mondiale, Édouard Helman est décédé le 3 janvier 2005. Connu sous son nom de plume d’Yves Benot (pseudonyme dont il ne donna jamais de commentaires sur l’origine et la signification), il se construisit assurément une vie et une carrière en dehors des chemins battus.

 

À partir de cet ensemble de travaux sur les sociétés africaines et sur les processus d’accession à l’indépendance, Yves Bénot soutint sa thèse de doctorat d’État en 1976 devant l’Université de Paris-8 (…)..

Trois ouvrages majeurs, publiés presque à la suite, contribuèrent de façon décisive à faire entrer l’histoire des révolutions coloniales à l’intérieur même de la Révolution française et de son prolongement napoléonien : La Révolution et la fin des colonies (La Découverte, 1987 ; rééd. en 1988 puis en 2004 en format de poche), La démence coloniale sous Napoléon (La Découverte, 1992), La Guyane sous la Révolution ou l’impasse de la Révolution pacifique (Ibis rouge Éditions, 1997). Une voie féconde était ouverte pour l’histoire des liens indissociables entre Lumières, Révolution française et processus d’abolition de l’esclavage.

 

Yves Bénot fut ainsi de tous les combats intellectuels pour faire connaître ce volet de l’histoire coloniale trop souvent refoulé hors de la mémoire collective.

 

Dominique Minten, De schone en het beest, in: DS 21/01/2010

Waarom Haiti en de Dominicaanse Republiek zo verschillen

 

FRANSE KOLONIE

Natuurlijk is ook dit aspect slechts een deel van de uitleg. Dia mond wijst ook naar het verschil in kolonisering. ‘Haïti was een Franse kolonie en de Fransen hebben het land leeggezogen’, zeggen Rhoddy Petit en Greet Schaumans, de Haïti-specialisten van Broederlijk Delen. ‘Ze hebben heel sterk geïnvesteerd in landbouw en bij zonder veel zwarte slaven ingevoerd. De Dominicaanse Republiek daarentegen was eigendom van de Spanjaarden, maar die deden weinig met het gebied. Er kwamen nauwelijks slaven aan te pas, het waren vooral Spanjaarden zelf die mondjesmaat naar ginds trokken. Zo kon het land langzaam groeien en was de bevolking ook Europeser.’ Bijkomend nadeel voor Haïti was dat het vroeg onafhankelijk werd. Al in l804 vocht het zich vrij. Petit: ‘Alleen kreeg het land een bijzonder hoge boete opgelegd van de Fransen. Haïti begon zijn onafhankelijkheid met een schuld van 150.000 goudfranken. Tot het begin van de 20ste eeuw heeft die schuld een hypotheek gelegd op het land. Om de schuld af te betalen, is het immers massaal gaan exporteren. De natuurlijke rijkdommen werden echt naar het buitenland gedraineerd. De volledige kaalkap is toen begonnen. De bomen die er groeiden, dienden voor de constructiebouw. Wat overbleef, werd gebruikt als brandhout.’

(…) ‘Toen de Fransen vertrokken, wer­den de voormalige slavenopzichters de nieuwe bazen. Die hadden natuurlijk nooit geleerd hoe ze een staat moesten bestu-ren. Eigenlijk zijn ze het land blijven leiden aïs een slavenkolonie.’

 

Pierre Branda, Thierry Lentz, Napoléon, l’esclavage et les colonies, in: http://www.clionautes.org/spip.php?article1016


Paris, Fayard, 2006, 359 p.

 

samedi 6 mai 2006, par Stéphane Haffemayer

 

Le travail d’Olivier Pétré-Grenouilleau sur les traites négrières (Gallimard, 2004) a révélé à quel point la question de l’esclavage était autant affaire de mémoire que d’histoire. On ne peut que se féliciter de la parution d’un nouvel ouvrage d’historien sur un sujet devenu si sensible dans notre hexagone. Sensibilité qui, au passage, ne doit pas faire oublier la scandaleuse actualité de ce « crime contre l’humanité » dans de nombreuses régions du globe. Tardivement et partiellement aboli par la Convention en février 1794 après la révolution noire des esclaves de Saint-Domingue en 1791, l’esclavage est rétabli par Napoléon en 1802, après de longues hésitations. Faut-il pourtant parler de racisme et lire, arguant de l’enjeu mémoriel, les événements d’un point de vue militant ? Ce serait mal comprendre l’enjeu d’une histoire qui cherche à expliquer, non à juger. Après le succès médiatique qui a entouré la publication du Crime de Napoléon, il était temps d’examiner avec attention ce sujet peu abordé de la politique coloniale du Consulat et de l’Empire.

 

Après avoir rappelé la justification économique de l’esclavage dans les Antilles sous l’Ancien Régime, les auteurs abordent la stratégie coloniale de Bonaparte. Pour le Premier consul, importait surtout le rétablissement de l’autorité de la métropole dans un secteur à l’importance stratégique dans le contexte de la guerre contre l’Angleterre. En récupérant la Louisiane, la France avait la possibilité de contrôler près d’un tiers du continent nord-américain, alimentant le « rêve américain » de Bonaparte. L’expédition de Saint-Domingue menée par le général Leclerc, une autre « expédition d’Egypte » devait briser la résistance de Toussaint Louverture qui défiait la métropole. Elle annonçait aussi le rétablissement de l’esclavage, voulu par tout un lobby économique, question sur laquelle Bonaparte se montrait ambigu et peu loquace : sans doute la question morale s’effaçait-elle devant l’ambition stratégique. A ceux qui douteraient encore de la pertinence d’une contribution historienne au « devoir de mémoire », on recommandera la lecture des pages décrivant la « guerre des couleurs », et ses atrocités, sans concessions (cf. les « délires criminels de Rochambeau »). En vain, le rêve américain de Napoléon devait s’écrouler comme son empire continental. Il pensait que le système colonial était mort… La suite lui prouva le contraire.

 

Outre la clarté de cette synthèse d’histoire politique, il faut saluer la présence de nombreuses lettres de Bonaparte ou de ses généraux en annexe, ainsi que de quelques cartes.

 

 

 

 

(in: Napoleon und seine Zeit, Geo Epoche, 2015)

François-Dominique Toussaint Laverture, un héros contre le dictateur raciste Napoléon

(ibid.)

Martinique / das kopflose Denkmal von Joséphine Bonaparte - le monument sans tête de Joséphine Bonaparte

(in: Luxemburger Wort, 25/02/2012)