Les colonies sous Napoléon: le retour à l'esclavage avec le massacre de centaines de milliers d'esclaves

 

3 Les colonies

3.1 dans les colonies

3.2 l’esclavage

3.1 dans les colonies

La démence coloniale sous Napoléon, éd.La découverte, 2006

Yves Benot

 

Poursuivant le travail engagĂ© dans son ouvrage La RĂ©volution française et la fin des colonies, Yves Benot apporte dans ce livre un Ă©clairage original sur l’un des aspects mĂ©connus de la politique de NapolĂ©on I” : le rĂ©tablissement de l’esclavage et l’expansion coloniale dans toutes les directions. 11 montre le brusque revire­ment de la politique coloniale imposĂ© par l’Empereur, marquĂ© par le racisme et l’infatuation, exemple extrĂȘme de la rĂ©gression gĂ©nĂ©rale qu’imposĂ© la dicta­ture qui s’abat alors sur la France et les pays conquis. L’intĂ©rĂȘt majeur de ce livre est d’offrir un panorama dĂ©taillĂ© des points de vue de l’opposition anti-esclava­giste française de l’Ă©poque, de son apport politique et intellectuel indĂ©niable, mais aussi de ses ambiguĂŻtĂ©s, annonciatrices de la seconde vague coloniale de la France. Enfin, l’auteur met en Ă©vidence, en utilisant d’abondantes sources peu explorĂ©es jusqu’alors inĂ©dites pour certaines -, la formation d’une idĂ©ologie raciste accompagnant une politique coloniale qu’il n’est pas exagĂ©rĂ© de qualifier de dĂ©mente.

« Cet ouvrage montre Ă  quel point le Consulat et l’Empire ont Ă©tĂ© des pĂ©riodes caractĂ©risĂ©es par un abandon dĂ©libĂ©rĂ© des idĂ©aux Ă©galitaires, en matiĂšres coloniales tout au  moins.»

Napoleon fĂŒr die Sklaverei / NapolĂ©on pour l'esclavage

(in: Die Zeit, 08/01/2019)

Yves Benot, La démence coloniale sous Napoléon

3.2 NapolĂ©on a rĂ©tabli l’esclavage

Yves BENOT, La démence coloniale sous Napoléon, La découverte, 2006

 

(Marcel Dorigny)

 

VI  Cette Ă©mergence d’une conception ouvertement raciale des rap­ports entre les peuples et les sociĂ©tĂ©s trouva un terrain d’expression sans rĂ©serve avec la naissance d’HaĂŻti, cette « PremiĂšre rĂ©publique noire ». C’est ce que montre Yves Benot en citant une lettre de Talleyrand, ministre des Affaires Ă©trangĂšres de Bonaparte, au nouvel ambassadeur de France aux États-Unis, Turreau, pour lui ordonner de faire savoir au gouvernement amĂ©ricain qu’il doit cesser toutes relations commerciales avec HaĂŻti, car « l’existence d’une peu­plade nĂšgre armĂ©e et occupant les lieux qu’elle a souillĂ©s par les actes les plus criminels est un spectacle horrible pour toutes les nations blanches. […] Il est impossible de croire que les NĂšgres de Saint-Domingue aient quelques titres Ă  une protection ». L’ambas­sadeur, de son cĂŽtĂ©, Ă©crira au ministre que les « rebelles de Saint-Domingue sont une race d’esclaves africains, l’opprobre et le rebut de la nature ». Le rĂ©tablissement de l’esclavage en 1802, rupture la plus spectaculaire avec la RĂ©volution, s’inscrivait dans ce contexte et ne fut donc aucunement improvisĂ©.

De telles paroles, tenues par les hommes les plus haut placĂ©s dans l’appareil de l’État consulaire puis impĂ©rial, donnaient le ton : la porte Ă©tait ouverte aux entreprises coloniales les plus ambitieuses, puisque les peuples non blancs Ă©taient infĂ©rieurs par nature. Les projets coloniaux dĂ©mesurĂ©s que Benot retrace avec sĂ»retĂ© et prĂ©ci­sion, s’appuyant sur de vastes dĂ©pouillements d’archives, s’inscri­vent dans la grande politique d’expansion militaire de NapolĂ©on, tout autant que dans sa vision d’un monde oĂč les « races infé­rieures » peuvent et doivent ĂȘtre dominĂ©es par les peuples placĂ©s en haut de la hiĂ©rarchie humaine. Les horizons des projets colo­niaux de NapolĂ©on sont multiples et renouent en grande partie avec ceux hĂ©ritĂ©s de la monarchie : l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient turc, l’Inde, les Indes nĂ©erlandaises, les Philippines, l’AmĂ©rique espagnole et, bien entendu au premier chef, l’« Afrique intĂ©rieure », comme on commençait alors Ă  dire et Ă  rĂȘver… La liste n’Ă©tant pas exhaustive. (
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(VII ) Par exemple, face aux propos violemment racistes d’un Chateau­briand qui Ă©crivait dans Le GĂ©nie du christianisme, paru en 1802 : « Qui oserait encore plaider la cause des Noirs aprĂšs les crimes qu’ils ont commis ? », Yves Benot rappelle que Pierre-Louis Gin-guenĂ© rĂ©pliqua : « Qui ? Tout homme raisonnable et sensible, tout ami de l’humanitĂ©. » Ou encore GrĂ©goire, toujours Ă  la croisĂ©e de ces rĂ©sistances contre la barbarie et la tyrannie, qui publia son ouvrage De la LittĂ©rature des NĂšgres en 1808, au plus fort du moment oĂč la puissance encore invaincue du rĂ©gime semblait assurĂ©e pour longtemps. Par cet ouvrage, Ă  contre-courant des doc­trines officielles ou officieuses de hiĂ©rarchie et d’inĂ©galitĂ©s des races, GrĂ©goire prenait place au centre du combat contre le « pré­jugĂ© de couleur », terminologie hĂ©ritĂ©e des dĂ©bats des dĂ©buts de la RĂ©volution et premiĂšre formulation de ce que l’on appellera le racisme un peu plus tard : le chapitre 8 de Benot pose les jalons d’une histoire de la lutte contre ce « prĂ©jugĂ© de couleur » qu’il importe de souligner aujourd’hui. Les hommes qui ont initiĂ© ce combat, loin d’ĂȘtre terminĂ© au dĂ©but du xxr siĂšcle, Ă©taient Ă  la fois issus des combats des LumiĂšres (GinguenĂ©, GrĂ©goire, Lanjuinais. Amaury Duval, par exemple) et « avant-coureurs » des formes de combats qui seront celles du xix’ siĂšcle, oĂč l’expansion coloniale des puissances europĂ©ennes s’appuiera systĂ©matiquement sur la « science des races » en cours de formation sous NapolĂ©on (Say, de Pradt) ; GrĂ©goire Ă©tant, comme le montre Benot au fil de ses cha­pitres, Ă  la fois hĂ©ritier du xvnr siĂšcle et de la RĂ©volution et acteur Ă  part entiĂšre des combats du siĂšcle commençant.

 

(VIII) Ainsi, La DĂ©mence coloniale sous NapolĂ©on fut bien un ouvrage phare, au mĂȘme titre que La RĂ©volution et la fin des colonies l’a Ă©tĂ© au moment du bicentenaire de 1789. Mais, touchant un personnage mythique de l’histoire nationale et plus encore universelle, il remet­tait en cause un pan entier de la gloire du hĂ©ros d’Austerlitz, du pĂšre du Code civil, du Franc or et de bien d’autres institutions qui furent les piliers de la stabilitĂ© française, voire europĂ©enne, pour prĂšs de deux siĂšcles. On ne peut, de ce fait, s’Ă©tonner qu’un tel ouvrage n’ait pas bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une audience Ă  la hauteur de son apport Ă  l’his­toriographie de la pĂ©riode et aux dĂ©bats de la nĂŽtre, malgrĂ© bon nombre de comptes rendus Ă©logieux dans la presse et les revues savantes. (
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(IX) Pourtant, il serait par trop optimiste de dresser un tableau unila­tĂ©ral de l’Ă©tat des lieux actuel : les commĂ©morations des anniver­saires napolĂ©oniens n’ont pas toujours fait de place aux aspects coloniaux de la politique de l’empereur, quand elles ne les ont pas dĂ©libĂ©rĂ©ment occultĂ©s, comme le fit la grande exposition du musĂ©e de la Marine, en 2004, consacrĂ©e Ă  NapolĂ©on et la mer. Un rĂȘve d’Empire : malgrĂ© le sujet qui portait vers une rĂ©flexion sur les entreprises coloniales, effectives ou projetĂ©es, de NapolĂ©on, les organisateurs ont optĂ© pour un silence quasi total. DĂ©cidemment, du travail reste Ă  faire pour faire reculer ce long silence : la mise Ă  dis­position pour un large public de La DĂ©mence coloniale sous Napo­lĂ©on en format de poche arrive au bon moment.

 

(p.9) La pratique impĂ©riale — et impĂ©rialiste — s’apparente dans ce court espace de temps Ă  une sorte de dĂ©mence, dans la mesure mĂȘme oĂč on ne peut pas ne pas ĂȘtre frappĂ© par l’incapacitĂ© per­manente Ă  mesurer le rapport des forces, sur mer comme sur terre, Ă  mesurer les obstacles et les rĂ©sistances prĂ©visibles des peuples — en dĂ©pit de tous les avertissements de ceux qui connaissent mieux que NapolĂ©on ces rĂ©alitĂ©s-lĂ . Tout cela en Ă©vitant de parler ici morale et principes. Mais ces derniers ont tout de mĂȘme aussi leur importance quant Ă  l’image du con­quĂ©rant auprĂšs des peuples et des opinions publiques, de sorte qu’ils deviennent un Ă©lĂ©ment du rapport des forces. Au demeu­rant, le mĂ©pris des peuples en Europe va de pair avec le mĂ©pris de ceux des Antilles, ou de tout autre. Cette politique domina­trice, elle n’est pas Ă  proprement parler europĂ©ocentrique, mais simplement gallocentrique. A ceci prĂšs que le peuple français lui-mĂȘme n’en est digne que pour autant qu’il reste fidĂšle Ă  NapolĂ©on, lequel est seul Ă  savoir ce qui est bon pour lui…

 

(p.16) Mais surtout, alors que la France a aboli l’esclavage dans ses colonies depuis 1794, ses alliĂ©s restent des puissances esclava­gistes. Et c’est remarquablement sensible Ă  Saint-Domingue oĂč la partie française n’a plus d’esclaves, tandis que la partie espa­gnole continue Ă  profiter de la traite et Ă  avoir des esclaves. Sans (p.17) doute doit-on remarquer que l’application du dĂ©cret d’abolition a laissĂ© beaucoup Ă  dĂ©sirer. Il est entrĂ© dans les faits Ă  Saint-Domingue — oĂč d’ailleurs on ne l’avait pas attendu pour abolir l’esclavage —, Ă  la Guadeloupe et ses dĂ©pendances, enfin Ă  la Guyane. Mais par une sorte de consensus muet, il est restĂ© let­tre morte au SĂ©nĂ©gal et, plus grave, il y a eu rĂ©bellion ouverte dans l’ocĂ©an Indien. En 1794, du fait de l’intervention des dĂ©pu­tĂ©s de l’Ăźle de France, Gouly et Serres, et de la complaisance de BarrĂšre, l’envoi du dĂ©cret d’abolition a Ă©tĂ© suspendu le 21 avril. Puis, quand le ministre de la Marine et des Colonies du Directoire, l’amiral Truguet, a dĂ©cidĂ© que le sursis Ă©tait expirĂ© et a envoyĂ© deux commissaires, Baco et Burnel, pour faire appliquer l’abolition, ils se sont trouvĂ©s face Ă  l’Ă©meute des colons et Ă  la passivitĂ© des militaires qui les accompagnaient. Les commissaires sont finalement revenus bredouilles en France et, depuis lors, l’Ăźle de France et la RĂ©union vivent une singu­liĂšre expĂ©rience d’autonomie que rien n’a troublĂ© depuis 1796. C’est par le biais de ce double problĂšme, d’autonomie coloniale et de non-application du dĂ©cret du 16 pluviĂŽse, que la question de l’esclavage fera son entrĂ©e dĂšs les premiers jours du rĂ©gime bonapartiste.

Quant Ă  la traite, qui n’a pas Ă©tĂ© expressĂ©ment abolie parce que l’on admettait qu’avec la fin de l’esclavage elle devait auto­matiquement disparaĂźtre, elle survit Ă  Ă©chelle rĂ©duite de par la guerre de course, sans que l’on en fasse Ă©tat. Au SĂ©nĂ©gal, les corsaires rĂ©publicains prennent des esclaves sur les nĂ©griers anglais ou portugais, et les revendent aux nĂ©griers amĂ©ricains, qui, eux, ravitaillent Saint-Louis1. Dans les eaux de la mer des CaraĂŻbes, d’autres corsaires français prennent aussi des escla­ves, si l’on peut dire, Ă  l’arrivĂ©e, et les dĂ©barquent Ă  la Gua­deloupe oĂč l’on prĂ©tend les envoyer sur les plantations ; nombre d’entre eux s’y refusent et s’Ă©chappent pour aller former sur les hauts de la Basse-Terre une sorte de rĂ©publique de marrons qui existera jusqu’Ă  la grande rĂ©pression de l’Ă©tĂ© 1802.

 

(p.20) KlĂ©ber, Ă©crasant l’armĂ©e turque Ă  HĂ©liopolis en mars 1800

 

(p.73) /massacre aux CaraĂŻbes/

La lutte n’est pourtant pas finie. Dans l’intĂ©rieur de la Basse-Terre, la guĂ©rilla dirigĂ©e par PalĂšme, et qui s’allie avec la rĂ©pu­blique des marrons, va tenir encore plusieurs mois, mais dans des conditions de plus en plus difficiles, parce que les Français dĂ©truisent les cultures aux abords des zones de guĂ©rilla et que les munitions s’Ă©puisent40. Au dĂ©but d’octobre, les maquisards font encore un coup de main aux abords de Pointe-Ă -Pitre, sur le fort Fleur d’ÉpĂ©e, mais ils Ă©chouent. Un peu aprĂšs, Ă©clate une insurrection Ă  Sainte-Anne sur la Grande-Terre qui sera atro­cement rĂ©primĂ©e, avec 100 exĂ©cutions, dont deux Blancs, et des supplices dignes de l’Ancien RĂ©gime41

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(41) Lacrosse ordonne qu’ils soient rompus ou brĂ»lĂ©s vifs, et donne toute latitude aux juges opur rodonner des tortures.

 

Mais des milliers de simples gens de la Guadeloupe ont, aprĂšs le Matouba, subi une rĂ©pression fĂ©roce. En premier lieu, tout ce qui restait de l’ancienne armĂ©e coloniale a Ă©tĂ© mis sur des bateaux, envoyĂ© d’abord en territoire espagnol, Ă  CarthagĂšne, (p.74) pour y ĂȘtre vendus, puis, sur le refus des Espagnols, dirigĂ©s vers les États-Unis, oĂč, selon un rapport de Lacrosse, une centaine auraient Ă©tĂ© « jetĂ©s Ă  terre ». Mais le reprĂ©sentant amĂ©ricain Livingston proteste et se fait l’Ă©cho du refus de son gouver­nement43. Quelque 800 de ces soldats arriveront finalement Ă  Brest en octobre. Bonaparte pensera Ă  les envoyer avec Decaen dans l’Inde, et les dispositions Ă©taient prises quand la menace de la reprise de la guerre avec l’Angleterre amĂšne DecrĂšs Ă  faire surseoir Ă  leur dĂ©part. Ils seront envoyĂ©s en Italie, Ă  Mantoue comme pionniers, c’est-Ă -dire affectĂ©s aux travaux de force, sous le commandement du chef d’escadron Hercule44, tombĂ© en dis­grĂące. Ces 800 sont loin d’ĂȘtre la totalitĂ© des anciens soldats sur­vivants, auxquels s’ajoutent les prisonniers de guerre noirs libĂ©rĂ©s de la Martinique Ă  la suite de sa restitution Ă  la France. Certains, c’est sĂ»r, ont Ă©tĂ© vendus Ă  Santo Domingo ; d’autres peut-ĂȘtre ailleurs ; d’autres encore ont dĂ» mourir sur les bateaux ou ont peut-ĂȘtre Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©s. Car on exĂ©cute beaucoup au cours des mois qui suivent le Matouba, et des historiens plutĂŽt conservateurs estiment Ă  10 000 le nombre des victimes de la rĂ©pression, soit 10 % de la population noire et mĂ©tisse. La com­paraison du nombre des Noirs du recensement de 1800 et de celui des esclaves du recensement de 1818 donne Ă  penser : prĂšs de 85 000 pour le premier, un peu plus de 69 000 pour le second.

Les massacres ont un but, (
) : rendre possible le rĂ©tablissement de l’esclavage.

 

(p.83) Les derniers mois de Saint-Domingue sous la tyrannie de Rochambeau et la naissance de HaĂŻti

Selon l’Ă©crivain haĂŻtien Vastey, proche collaborateur du roi Christophe dans le Nord, Ă  cĂŽtĂ© de Rochambeau, son prĂ©dé­cesseur faisait figure d’ange de bontĂ©. PlutĂŽt que d’Ă©numĂ©rer des atrocitĂ©s qui vont des noyades dĂ©jĂ  inaugurĂ©es Ă  l’achat de 1 500 chiens Ă  Cuba, dressĂ©s Ă  la chasse aux marrons et valant de 500 Ă  600 francs chacun, en passant par les tortures, il est plus court de donner la parole au gĂ©nĂ©ral. C’est une let­tre du mois d’avril 1803 : « L’esclavage des Noirs doit ĂȘtre pro­clamĂ© de nouveau dans ces parages; et le Code noir rendu beaucoup plus sĂ©vĂšre. Je pense mĂȘme que pour un temps les maĂźtres doivent avoir le droit de vie et de mort sur leurs escla­ves. Le renvoi de Toussaint, de Rigaud, Pinchinat, Martial Besse, Pascal, Bellegarde, etc., ferait un trĂšs bon effet ici. Je les ferais pendre avec le plus grand appareil. » A lire ces lignes, on ne se douterait pas que le gĂ©nĂ©ral qui parle si fort a dĂ©jĂ  perdu pratiquement toute la partie nord de Saint-Domingue, sauf Le Cap, que le Sud et l’Ouest sont dĂ©jĂ  forte­ment dominĂ©s par les insurgĂ©s. La rĂ©sistance française se pro­longera jusqu’en octobre Ă  Port-au-Prince, en novembre au Cap, Le Mole sera Ă©vacuĂ© par Noailles (l’acheteur des chiens) le 2 dĂ©cembre. (
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(p.84) Ce n’est pas tout : mĂȘme les colons se plaignent, du moins on l’entrevoit Ă  travers les rapports alarmants du grand-juge Ludot, parce que l’armĂ©e est aussi pillarde. Au dĂ©but de son proconsulat, Rochambeau avait fait rĂ©occuper quelques places. Voici ce qui s’y est passĂ© : « C’est ainsi qu’Ă  la reprise de Port-de-Paix, de Jean-Rabel, et du fort LibertĂ©, les officiers qui commandaient se sont emparĂ©s des cafĂ©s placĂ©s dans les maga­sins, des bestiaux restĂ©s sur les habitations, et mĂȘme des vases et des marbres des Ă©glises, sur ce principe hautement Ă©noncĂ© par des militaires que “ce qu’ils reprennent sur les brigands leur appartient par droit de conquĂȘte”. » Plus loin, le gĂ©nĂ©ral Bru-net, celui qui a procĂ©dĂ© Ă  l’arrestation de Toussaint, est accusĂ© d’avoir rendu de sa seule autoritĂ© 70 Ă  80 jugements en matiĂšre purement civile, expertises, ventes de biens… Ou encore, des particuliers sont arrĂȘtĂ©s sous prĂ©texte de correspondances avec les insurgĂ©s, puis relĂąchĂ©s contre rançon63

 

(p.88) L’esclavagisme au pouvoir et dans la loi

InformĂ© de plusieurs cĂŽtĂ©s sur toutes les horreurs de Saint-Domingue et de la Guadeloupe, Bonaparte n’a pas eu la moin­dre rĂ©action officielle. Si Rochambeau, prisonnier de guerre en Angleterre de 1804 Ă  1811, est mal vu, ce n’est pas pour avoir fait massacrer quelque 20 000 Noirs et mulĂątres, s’entend de ceux qui se trouvaient dans la zone occupĂ©e par les Français de novembre 1802 Ă  mars 1803, c’est pour avoir Ă©tĂ© vaincu, c’est tout. Mais en privĂ©, Bonaparte manifeste ses vrais sentiments, ou plutĂŽt son insensibilitĂ©, quand vers l’Ă©tĂ© 1802, Ă  propos de la Guadeloupe, on parle devant lui de la nĂ©cessitĂ© d’extermi­ner tous les nĂšgres. Le gĂ©nĂ©ral Decaen, prĂ©sent, rĂ©agit : « Je me permis d’exprimer mon opinion par ces seules paroles : Et le sucre ? Qui le produira quand il n’y aura plus de nĂšgres ? Alors Bonaparte tourna le dos et il ne fut plus question de la Guadeloupe71… » Plus tard, une scĂšne rapportĂ©e par Thibau-deau oppose le premier consul Ă  Truguet. La discussion s’est engagĂ©e Ă  propos d’un projet de crĂ©ation de chambres d’agri­culture aux colonies, qui rencontrait l’opposition de Roederer

 

(p.89) et de Truguet, lesquels rappelaient que les colons Ă©taient peu sĂ»rs et toujours prĂȘts Ă  passer aux Anglais. A quoi Bonaparte rĂ©torque d’abord en invoquant le cas de Dubuc72, de la Mar­tinique, pour lequel nous savons que JosĂ©phine est intervenue. « On m’a bien Ă©crit que c’Ă©tait un ami des Anglais ! » Bona­parte continue par un discours qu’il est bon de lire jusqu’au bout : « On ne veut voir que des partisans des Anglais dans nos colonies, pour avoir le prĂ©texte de les opprimer. Eh bien, M. Truguet, si vous Ă©tiez venu en Egypte nous prĂȘcher la libertĂ© des Noirs ou des Arabes, nous vous eussions pendu au haut d’un mĂąt. On a livrĂ© tous les Blancs Ă  la fĂ©rocitĂ© des Noirs, et on ne veut mĂȘme pas que les victimes soient mĂ©contentes ! Eh ! bien, si j’eusse Ă©tĂ© Ă  la Martinique, j’aurais Ă©tĂ© pour les Anglais, parce qu’avant tout il faut sauver sa vie. Je suis pour les Blancs parce que je suis blanc ; je n’en ai pas d’autre raison, et celle-lĂ  est la bonne. Comment a-t-on pu accorder la libertĂ© Ă  des Africains, Ă  des hommes qui n’avaient aucune civilisation, qui ne savaient seulement pas ce que c’Ă©tait que la colonie, ce que c’Ă©tait que la France ? Il est tout simple que ceux qui ont voulu la libertĂ© des Noirs veuillent l’esclavage des Blancs ; mais encore croyez-vous que si la majoritĂ© de la Convention avait su ce qu’elle faisait, et connu les colonies, elle eĂ»t donnĂ© la libertĂ© aux Noirs ? Non, sans doute ; mais peu de personnes Ă©taient en Ă©tat d’en prĂ©voir les rĂ©sultats, et un sentiment d’humanitĂ© est toujours puissant sur l’imagination. Mais Ă  prĂ©sent, tenir encore Ă  ces principes ! […] Auriez-vous voulu, aurions-nous souffert qu’on mĂźt les Français dans la dĂ©pendance des Italiens, des PiĂ©-montais ? Nous aurions Ă©tĂ© bien traitĂ©s ; ils auraient fait de nous ce que les Noirs ont fait des Blancs. […] Aujourd’hui mĂȘme, il faut encore avoir l’Ɠil alerte sur ce pays-lĂ  ; cependant, ce sont des Blancs comme nous, des peuples civilisĂ©s, nos voisins73. »

Cette sensationnelle profession de foi, dont l’authenticitĂ© peut difficilement ĂȘtre mise en doute puisque, lors de sa publication en 1827, Roederer et Truguet Ă©taient tous deux vivants, appelle plusieurs remarques. La rĂ©fĂ©rence Ă  l’expĂ©dition d’Egypte nous fait souvenir que Bonaparte a rencontrĂ© dans ce pays l’escla­vage des Noirs et une certaine forme de traite, certes trĂšs limi­tĂ©e par rapport Ă  la traite europĂ©enne — au plus, 2 000 Ă  3 000 par an, et il y a des annĂ©es sans caravane —, et d’ailleurs, c’est d’un esclavage domestique, et non sur des plantations, qu’il

(p.90) s’agit. Mais le fait troublant, c’est que le gĂ©nĂ©ral en chef n’a pas songĂ© un instant Ă  appliquer la loi du 16 pluviĂŽse, mais a cherchĂ© Ă  utiliser cette traite pour renforcer son armĂ©e. Il a pris un arrĂȘtĂ© autorisant les gĂ©nĂ©raux commandant en Haute-Egypte Ă  acheter des esclaves noirs pour les incorporer dans le corps expĂ©ditionnaire. Au Caire, les simples soldats français allaient s’acheter des concubines noires au marchĂ© sans que personne trouvĂąt Ă  y redire. C’est assez montrer que les sentiments d’humanitĂ© Ă©taient fort indiffĂ©rents au gĂ©nĂ©ral Bonaparte74.

 

(73) MĂ©moires sur le Consulat par un ancien conseiller d’Etat (Thibaudeau), Paris, 1827, p.120-121

(74) in : Louis Frank (mĂ©decin militaire), MĂ©moire sur le commerce des nĂšgrese au Kaire (sic), Paris, 1802 (
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En second lieu, la mention de Dubuc est paradoxale pour un partisan de la grandeur française comme NapolĂ©on. Tout le monde n’est pourtant pas d’accord pour passer l’Ă©ponge sur sa conduite passĂ©e, et derriĂšre le « on » du texte, on peut suppo­ser le ministre DecrĂšs qui a fait des remontrances Ă  Dubuc. Il a en mĂȘme temps soulignĂ© qu’il devait son retour en grĂące Ă  la « bienveillance dont l’honore l’impĂ©ratrice » (la lettre rendant compte Ă  NapolĂ©on de cette entrevue est de la fin mai 1804, Dubuc demande Ă  ĂȘtre prĂ©sentĂ© Ă  l’Empereur Ă  Saint-Cloud75). Mais le plus frappant, c’est que le premier consul reprend Ă  son compte l’argument habituel des colons qui ont livrĂ© et la Mar­tinique et les ports de Saint-Domingue aux Anglais en 1793-1794, et qui ont mĂȘme Ă©tĂ© ceux de Page et Brulley devant BarĂšre et Lindet, lorsque le ComitĂ© de Salut public a appris la trahison des Blancs Ă  JĂ©rĂ©mie. DĂšs lors, toutes les trahisons pourraient aisĂ©ment ĂȘtre justifiĂ©es aux yeux du premier consul, s’il n’Ă©tait pas illogique, ou, dans ce cas, aveuglĂ© par le racisme. Au demeurant, les colons trahiront encore lors de la conquĂȘte anglaise des colonies en 1809-1810, bien que l’esclavage ait Ă©tĂ© rĂ©tabli…

Mais le racisme n’est pas seul en cause, puisqu’il y a aussi des peuples europĂ©ens qui relĂšvent en somme des races infĂ©rieu­res. Pourquoi spĂ©cialement les Italiens ou les PiĂ©montais, le choix de l’exemple laisse perplexe. Et si, par contrecoup, seuls les Français appartiennent Ă  une race supĂ©rieure, on ne sait pas trop si les Belges et les RhĂ©nans qui, Ă  cette date, sont citoyens français font partie des supĂ©rieurs ou des sujets. Il reste que le mĂ©pris affichĂ© ostensiblement pour ces PiĂ©montais que, prĂ©ci­sĂ©ment, Bonaparte a annexĂ©s Ă  la France quelques mois plus tĂŽt signifie un mĂ©pris gĂ©nĂ©ral de tous les peuples, au-delĂ  de toute distinction de couleur ; lĂ  est la source de l’effondrement Ă  venir de l’entreprise de domination mondiale, aussi bien en

(p.91) Europe qu’outre-mer, et bien plus que des dĂ©faites militaires. Les PiĂ©montais n’ont pas plus de raisons de se battre jusqu’au bout pour ceux qui les mĂ©prisent Ă  ce point que les Noirs de Saint-Domingue n’en avaient de se battre pour une mĂ©tropole qui avait payĂ© leur « confiance aveugle par une violation de tous les traitĂ©s et par des cruautĂ©s sans bornes », comme dit la let­tre de Dessalines Ă  Jefferson.

Pour ce qui est de l’Europe, le principe de l’extension indé­finie a Ă©tĂ© proclamĂ© par le premier consul dans une allocution Ă  une dĂ©lĂ©gation suisse, qui a aussitĂŽt Ă©tĂ© publiĂ©e dans Le Moni­teur : « II faut que, pour ce qui concerne la France, la Suisse soit française comme tous les pays qui confinent Ă  la France76. » Si l’on demandait si le principe s’applique aux pays qui confi­nent Ă  ceux qui confinent, ce ne serait pas une mauvaise plai­santerie, mais simplement la logique dĂ©sastreuse de toute la politique ultĂ©rieure de l’Empereur.

Dans un tel Ă©tat d’esprit, le rĂ©tablissement de l’esclavage et de la traite ne pose certes aucun problĂšme d’humanitĂ©, mais seu­lement d’opportunitĂ©.

 

(p.96) L’application des arrĂȘtĂ©s anti-Noirs dont Bonaparte enrichit la loi du 30 florĂ©al, interdisant le sĂ©jour de Paris et des villes cĂŽtiĂšres aux militaires noirs et mulĂątres (29 mai 1802), interdi­sant l’entrĂ©e en France des Noirs et mulĂątres (25 juin 1802), interdisant les mariages mixtes (8 janvier 1803), si elle Ă©tait Ă©tu­diĂ©e en dĂ©tails, donnerait certainement des indications utiles sur le comportement rĂ©el des Français. Constatons que le second se trouve contredit par les dĂ©portations ordonnĂ©es Ă  la Guade­loupe et Ă  Saint-Domingue ; certes, les dĂ©portĂ©s sont le plus sou­vent emprisonnĂ©s ou envoyĂ©s au bagne en Corse ou Ă  l’Ăźle d’Elbe ; mais enfin, il faut bien parfois en libĂ©rer certains et on les envoie en rĂ©sidence surveillĂ©e. Ainsi Rigaud Ă  Montpellier, les Louverture Ă  Agen, Bellegarde Ă  AngoulĂȘme. Si le contrĂŽle policier ne se relĂąche pas, en revanche, il ne semble pas que les simples gens manifestent l’hostilitĂ© que l’on voulait susciter. De plus, il y a des Ă©vasions : Chancy, ancien aide de camp de Tous­saint, Martial Besse, un de ses anciens gĂ©nĂ©raux ; Mentor, ancien dĂ©putĂ©, qui, en dĂ©cembre 1803, s’enfuit de Bayonne pour aller rejoindre Dessalines. Elles supposent, sinon une complicitĂ© active, du moins une absence d’hostilitĂ© de la population fran­çaise contre les Noirs. Et il y a ceux d’entre eux qui se dĂ©pla­cent dans le pays, et que, parfois signalent des notes de police. C’est une enquĂȘte Ă  poursuivre.

 

(p.211) La formation de l’idĂ©ologie des « races humaines »

 

On l’a dĂ©jĂ  constatĂ©, il n’est pas indispensable de se rĂ©cla­mer du racisme pour justifier l’esclavage. Inversement, il arrive parfois que l’on Ă©labore toute une idĂ©ologie raciste, sous cou­vert de science, tout en se dĂ©clarant opposĂ© Ă  l’esclavage : tel est le cas de Virey en 1801, au beau milieu d’un livre consacrĂ© Ă  l’Ă©tablissement de la hiĂ©rarchie des « races humaines ». Mais il est gĂ©nĂ©ralement plus commode, une fois que l’on est entrĂ© dans le cycle infernal de la traite et de l’esclavage des Noirs, d’acquĂ©rir une bonne conscience en les classant dans une caté­gorie infĂ©rieure de l’humanitĂ©, Ă  supposer que ce soient vrai­ment des ĂȘtres humains. Or, la constitution d’une prĂ©tendue connaissance scientifique des races humaines — et non plus de « variĂ©tĂ©s de l’espĂšce humaine », comme disait Buffon —, avec leur hiĂ©rarchisation, est de nature Ă  se mettre au service de nom­breuses formes de domination, s’entend de la domination euro­pĂ©enne sur les autres continents. Elle peut Ă©videmment servir l’esclavagisme, mais elle n’est pas non plus liĂ©e nĂ©cessairement Ă  cette seule forme d’exploitation coloniale. Elle ne concerne pas exclusivement les Noirs, elle pourra toujours servir en Asie comme en Australie, elle pourra servir la colonisation qui pren­dra tout son essor aprĂšs l’abolition de la traite et de l’esclavage, et elle sera en effet largement utilisĂ©e Ă  cette fin jusqu’Ă  la veille de la Seconde Guerre mondiale. Il en subsistera encore beau­coup de relents aprĂšs que l’Ă©croulement de l’Allemagne nazie eut rendu difficile le recours direct Ă  une thĂ©orie ouvertement raciste. En ce sens, cette Ă©laboration, qui est l’Ɠuvre de (p.121) chercheurs respectĂ©s en leur temps, et mĂȘme bien aprĂšs, mĂ©de­cins, biologistes notamment, a malheureusement exercĂ© une influence durable, parce que, sous ce couvert scientifique, elle a fini par s’installer dans les manuels scolaires, devenir pour longtemps matiĂšre d’enseignement au mĂȘme titre qu’un thĂ©o­rĂšme de gĂ©omĂ©trie.

 

(p.219) LacépÚde contre les Noirs

 

La thĂ©orie des races dispose dĂ©jĂ  d’un porte-parole bien plus en vue, en la personne du naturaliste LacĂ©pĂšde, qui sera de sur­croĂźt un haut dignitaire de l’Empire, sĂ©nateur, grand chance­lier de l’ordre de la LĂ©gion d’honneur. Le titre du discours d’ouverture de son cours de zoologie de 1800-1801 indiquerait, semble-t-il, une incertitude de vocabulaire puisqu’il s’intitule : Sur l’histoire des races ou principales variĂ©tĂ©s de l’espĂšce humaine. En fait, c’est bien de races distinctes, et non de varié­tĂ©s, qu’il s’agit. Il n’y en a plus que quatre : « Celle que nous avons nommĂ©e arabe-europĂ©enne, la mongole, l’africaine et l’hyperborĂ©enne. » Cependant, oĂč classera-t-on les Indiens d’AmĂ©rique qui font difficultĂ©? LacĂ©pĂšde hĂ©site entre un rameau de la « race mongole » ou des aborigĂšnes — ce qui ferait une cinquiĂšme race —, ou une combinaison des deux. Bien que LacĂ©pĂšde ait annoncĂ© que les traits caractĂ©ristiques, et donc distinctifs, des races humaines « se trouvent principa­lement dans les dimensions des piĂšces les plus remarquables de la charpente osseuse du corps humain », il faut croire que ses recherches, si recherches il y eut, ne lui ont pas fourni de don­nĂ©es expĂ©rimentales permettant de classer les humains selon les dimensions de leur squelette. Le volume du cerveau ni l’angle facial ne paraissent jouer ici leur rĂŽle de discriminant. Mais ce sont, une fois encore, des considĂ©rations de moraliste ou une description sommaire de sociĂ©tĂ©s — qu’il ne connaĂźt pas rĂ©el­lement — qui donnent au naturaliste l’occasion de s’acharner particuliĂšrement sur la « race africaine ». La nature, Ă  l’en croire, lui a tout donnĂ©, « la fertilitĂ© du territoire… l’abondance du gibier, la facilitĂ© de la pĂȘche, la fĂ©conditĂ© des troupeaux… ». Et qu’en font-ils ? Ils chassent, pĂšchent, bĂątissent des villes, font du commerce et mĂȘme « connaissent une subordination poli­tique » — ce qui est une bonne chose aux yeux du sĂ©nateur LacĂ©pĂšde, subordonnĂ© Ă  NapolĂ©on. Oui, mais ils n’ont pas d’arts d’agrĂ©ment, pas de peintres, pas d’architectes, pas de musiciens, pas de sculpteurs, pas de mathĂ©maticiens, pas de mĂ©taphysiciens, peut-ĂȘtre pas de religion. Alors? Ces nations sont « dĂ©nuĂ©es encore de la facultĂ© de concevoir avec force, de rĂ©flĂ©chir avec persĂ©vĂ©rance, de comparer avec discernement, de raisonner avec profondeur […] ne jouissant pas mĂȘme des vrais (p.220) Ă©lĂ©ments des sciences sans lesquels nous ne pouvons ni Ă©valuer les rapports des quantitĂ©s, ni distinguer les propriĂ©tĂ©s des ĂȘtres qui nous environnent ; divisĂ©es en esclaves avilis et en maĂźtres barbares… » Bref, moins que rien. Aussi, LacĂ©pĂšde qui salue le travail de la SociĂ©tĂ© des observateurs de l’homme, qui a jouĂ© quelque rĂŽle dans l’initiative du voyage de Baudin dans les mers du Sud, est-il partisan qu’on — les EuropĂ©ens, de prĂ©fĂ©rence Français — aille « fonder une nouvelle Colchide sur les bords africains16… ». L’infĂ©rioritĂ© de la race africaine, vue par Lacé­pĂšde des bords de la Seine, ne repose pourtant pas sur des carac­tĂ©ristiques physiologiques indĂ©lĂ©biles, mais sur ce qu’il sait, ou croit savoir, de l’Ă©tat prĂ©sent des sociĂ©tĂ©s africaines. On est pris dans une contradiction habituelle chez les racistes entre la pré­tention d’Ă©tablir un classement fondĂ© sur des dĂ©terminants objectifs, scientifiquement, ici physiologiquement dĂ©montrĂ©s, et l’utilisation d’apparences, voire de rĂ©alitĂ©s culturelles jugĂ©es Ă  l’aune d’une autre culture, d’une autre organisation sociale. Le postulat selon lequel des donnĂ©es physiologiques immuables dĂ©termineraient Ă  elles seules le caractĂšre moral de tel ou tel groupe n’est mĂȘme pas appliquĂ©. La grande tirade de LacĂ©pĂšde, dont nous n’avons donnĂ© que quelques fragments, n’est rien d’autre que la traduction de tout ce que les esclavagistes ont avancĂ© pour justifier le trafic du « bois d’Ă©bĂšne ».

En fait, ces classifications variables ont une base fixe : l’oppo­sition entre Noirs et Blancs, qui traduit en jargon scientifique le problĂšme politique essentiel. Pour le reste, on hĂ©site. Et que LacĂ©pĂšde reprenne la rĂ©partition en quatre races dĂ©jĂ  formu­lĂ©e par Cuvier en 1798 (Tableau Ă©lĂ©mentaire de l’histoire natu­relle des animaux) tandis que Virey en trouve cinq, ne change rien Ă  la dĂ©valorisation des Noirs. Le « pĂ©ril jaune » ne vien­dra que beaucoup plus tard.

On sait qu’au cours du xix« siĂšcle, en s’appuyant sur l’angle facial, complĂ©tĂ© par des considĂ©rations sur le volume et le poids du cerveau, d’autres naturalistes s’efforceront de donner un peu plus d’apparence scientifique Ă  la thĂšse de l’infĂ©rioritĂ© des Noirs. En ce sens, Virey va plus loin que LacĂ©pĂšde, alors mĂȘme qu’il est plus contradictoire et un peu moins acharnĂ©.

 

Bory de Saint-Vincent intervient aussi dans ce dĂ©bat alors que son objet est de redĂ©couvrir une race disparue, celle qui peu­pla l’antique Atlantide et dont les Canariens massacrĂ©s par les EuropĂ©ens au xv< siĂšcle auraient Ă©tĂ© les derniers descendants. Pour lui aussi, aucun doute : « DĂšs que l’homme n’est qu’une crĂ©ature parmi d’autres, pourquoi dans son genre n’existerait-il pas plusieurs espĂšces, comme il s’en trouve dans la plupart de ceux que nous offre le tableau des ĂȘtres ? Le genre humain duquel nous sommes peut venir de diffĂ©rentes racines confiĂ©es Ă  diffĂ©rents climats. Ce n’est pas la tempĂ©rature des lieux qu’ils habitent qui cause seule tant de variĂ©tĂ©s parmi les hommes ; sur le mĂȘme parallĂšle oĂč se trouvent les Noirs lolofs existent aussi des rouges, des olivĂątres, et mĂȘme des blancs purs, qui de temps immĂ©morial ont conservĂ© leur teinte et la conserveront proba­blement toujours17. » II y a au moins un petit progrĂšs dans la mesure oĂč il est reconnu que la thĂ©orie du climat n’explique pas grand-chose. Mais Bory de Saint-Vincent ne dit pas clairement sur quels critĂšres il se fonde pour affirmer l’existence de races distinctes. Pour lui, il y aurait une mĂȘme race dans toute l’Europe, la Laponie et la petite Tartarie exceptĂ©es, dans la par­tie occidentale de l’Asie, y compris les Mongols, l’Afrique du Nord et les peuples qui vont jusqu’aux sources du Nil ; ce qui correspond, en l’Ă©largissant, Ă  la race arabe-europĂ©enne de LacĂ©-pĂšde. Tartares, Chinois, Japonais, Cochinchinois et Tunquinois forment une seconde race. Les Lapons et les peuples de l’Arc­tique en forment Ă©videmment une autre, les Noirs une autre encore. Mais, si Bory de Saint-Vincent, qui n’est pas un cher­cheur naturaliste, tĂ©moigne de l’influence dĂ©jĂ  acquise par la notion de races humaines distinctes, avec des origines gĂ©ogra­phiques diffĂ©rentes, du moins n’entreprend-il pas de les hiĂ©rar­chiser et d’en fixer l’ordre de subordination.

En 1814, suprĂȘme curiositĂ© de la thĂ©orie, un vieil Ă©migrĂ© ren­trĂ© avec la premiĂšre Restauration, Peyroux de la CoudreniĂšre, annonce qu’il a reconnu sept espĂšces d’hommes, « savoir trois espĂšces de nĂšgres, trois espĂšces d’Indiens et une espĂšce d’hom­mes blancs et barbus ». Les trois espĂšces de nĂšgres compren­nent une espĂšce dans le Pacifique, qui avait Ă©tĂ© un peu oubliĂ©e jusque-lĂ , il faut l’avouer, les Boschimans et CynocĂ©phales, et (p.222)

les grands nĂšgres Ă  traits d’EuropĂ©ens (sic). Parmi les Indiens, il y a ceux d’AmĂ©rique, qui sont aborigĂšnes selon lui, une autre en Asie, Laponie, Groenland, puis les Quimos de Madagascar, qui ressuscitent ici. Restent les hommes blancs descendants des Atlantes, aussi bien EuropĂ©ens que BerbĂšres. Comme il ne s’agit que d’une mĂȘme race sur les deux rives de la MĂ©diterranĂ©e, il n’est plus si facile de dĂ©montrer la supĂ©rioritĂ© des EuropĂ©ens, mais l’auteur l’affirme sans hĂ©siter.

Quoi qu’il en soit des bizarreries de cette typologie, comme d’ailleurs de toutes les autres, l’objectif de ce Peyroux est avant tout de prĂ©server la puretĂ© de l’espĂšce blanche et de lui faire recouvrer son antique perfection. Comment est-elle donc mena­cĂ©e ? Par les femmes de couleur (dans un sens trĂšs gĂ©nĂ©ral qui englobe Noires et mulĂątres) et les mariages ou amours mixtes. Conclusion logique, mais inattendue : il faut se hĂąter d’abolir effectivement la traite des Noirs et l’esclavage, non certes pour des motifs humanitaires, mais dans l’intĂ©rĂȘt bien compris de F« espĂšce blanche18 ». Comme on commençait Ă  s’en douter, les thĂ©ories racistes s’accommodent d’applications concrĂštes sin­guliĂšrement divergentes, comme si la thĂ©orie prise en elle-mĂȘme Ă©tait pratiquement neutre et indiffĂ©rente aux conclusions que chacun en tire. Bien entendu, on ne saurait s’arrĂȘter Ă  cette impression.

 

(p.223) Pour une bonne part, les thĂšses de Voltaire, son polygĂ©nisme, sont issues de sa volontĂ© de dĂ©molir les dog­mes des Églises chrĂ©tiennes, et tout ce qui dĂ©coule du rĂ©cit de la GenĂšse Ă©rigĂ© en vĂ©ritĂ© historique ; mais elles prennent place tout autant dans sa conception du monde, fondĂ©e sur l’infinie libertĂ© du CrĂ©ateur, Buffon, Ă©galement dĂ©tachĂ© de l’orthodoxie, s’efforce de montrer comment le type unique de l’espĂšce s’est modifiĂ©, dĂ©gĂ©nĂ©rant ici, se perfectionnant ailleurs. Dans les deux cas, qui sont tout de mĂȘme trĂšs reprĂ©sentatifs du xvni’ siĂšcle français, un point de rĂ©fĂ©rence s’impose: celui de l’homme blanc europĂ©en — d’une Europe au demeurant partielle, gĂ©o-graphiquement parlant —, de son mode de vie et de sa civili­sation. Ce dernier terme revĂȘt, dĂšs le milieu du siĂšcle, le double sens de processus qui transformerait sauvages ou barbares en membres d’une sociĂ©tĂ© policĂ©e, et de l’Ă©tat d’une sociĂ©tĂ© per­fectionnĂ©e.

Sans entrer plus avant dans l’examen de thĂšses Ă©videmment beaucoup plus complexes, il ressort de ce bref rappel que l’on a pu trouver dans les textes des LumiĂšres, y compris, selon cer­tains, ceux de J.-J. Rousseau, suffisamment d’Ă©lĂ©ments pro­bants pour soutenir que le racisme moderne y a ses racines et que la vision du monde des LumiĂšres est au fond eurocentrique19. Si l’on adopte ce point de vue, on en viendra Ă  se demander s’il y a vraiment quelque chose de nouveau avec l’idĂ©ologie des « races humaines » dans les annĂ©es napolĂ©onien­nes, et si ce ne sont pas les philosophes d’avant 1789 qu’il fau­drait mettre en accusation ; on l’a d’ailleurs fait, et justement Ă  propos de l’esclavage et de la colonisation. Ce qui est beau­coup moins clair, c’est l’idĂ©al que ces critiques opposent Ă  celui des LumiĂšres. Veulent-ils laisser entendre qu’il aurait mieux valu que les diverses cultures et sociĂ©tĂ©s humaines restent comme elles Ă©taient, que l’Europe aurait dĂ» les respecter et s’en tenir lĂ ? En dehors du simple fait que l’histoire ne se refait pas, la question reste de savoir si ce n’est pas en rĂ©alitĂ© Ă  la notion de progrĂšs humain qu’ils voudraient s’en prendre. Ou bien, pour repren­dre un mot crĂ©Ă© par Rousseau — mais non l’idĂ©e —, leur bĂȘte noire ne serait-elle pas la perfectibilitĂ© humaine ? Bonaparte, qui avait rencontrĂ© le mot dans Madame de StaĂ«l, l’avait dĂ©crĂ©tĂ© incomprĂ©hensible ; et, en effet, il ne s’accordait pas avec son mĂ©pris des hommes et des peuples.

Il y a donc dans ce fort actuel dĂ©bat un certain degrĂ© d’ambiguĂŻtĂ© (p.224) qui oblige Ă  repartir des dĂ©finitions. Ce qui caractĂ©rise l’idĂ©ologie des « races humaines », c’est que, sous couvert d’un matĂ©rialisme qui prĂ©tend les distinguer selon des diffĂ©rences structurelles internes, il est affirmĂ© que les capacitĂ©s intellectuel­les et morales des « races » sont elles aussi diffĂ©rentes, et, plus grave encore, qu’elles le demeurent. Ce dernier point est dĂ©ci­sif: ces « races » cessent d’ĂȘtre des « variĂ©tĂ©s » d’une mĂȘme espĂšce pour ĂȘtre enfermĂ©es dans leur nature, donnĂ©e une fois pour toutes. De passagĂšres rĂ©fĂ©rences Ă  la perfectibilitĂ© chez Virey ne sont que concessions verbales Ă  une tout autre conception. La thĂ©orie des climats, si vivement critiquĂ©e par HelvĂ©tius, prend l’allure d’une chape de plomb retenant cha­cune des races dans son ĂȘtre et Ă  jamais. C’est Ă  partir de cet enfermement que la domination de l’Europe — et non plus le progrĂšs matĂ©riel accompli dans cette partie du monde — est non pas seulement justifiĂ©e, mais ouvertement prĂŽnĂ©e.

On peut Ă©videmment juger dĂ©risoires les prĂ©tentions Ă  la scientificitĂ© de cette idĂ©ologie, puisque, en fait de diffĂ©rences struc­turelles, les « races humaines » sont caractĂ©risĂ©es par des descriptions d’individus selon leur aspect extĂ©rieur. ConsidĂ©rer la couleur de la peau comme l’unique donnĂ©e structurelle dis­criminatoire (et c’est en effet Ă  quoi on s’attelle avec acharne­ment, en concentrant tout l’effort sur cette couleur noire qui est celle des esclaves des colonies europĂ©ennes devenus, Ă  leur insu, la vĂ©ritable et seule raison d’ĂȘtre de ladite idĂ©ologie) est tout de mĂȘme insuffisant. Les thĂ©oriciens se rabattent sur les crĂąnes et leur forme ou leur volume. La vogue de la « cranio-logie », mise Ă  la mode par les leçons de Gall Ă  partir de 1806, s’inscrit dans cette tendance Ă  vouloir trouver un systĂšme de classement et de hiĂ©rarchisation des groupes humains. La forme du crĂąne en est un qui est Ă  la portĂ©e de tout un chacun. Et l’on sait quel usage en ont fait les romanciers comme Balzac croyant pouvoir suggĂ©rer un portrait moral par une description physi­que, de mĂȘme que les thĂ©oriciens suggĂšrent l’immoralitĂ© d’un Noir de la mĂȘme maniĂšre — le jugeant laid en fonction de leurs propres critĂšres esthĂ©tiques. Mais aurait-on dĂ©couvert une de ces fameuses diffĂ©rences structurelles — restĂ©es introuvables parce que inexistantes — que l’on n’en aurait pas Ă©tĂ© plus avancĂ©, parce qu’elle n’aurait pas suffi Ă  prouver l’absence de capacitĂ©s intellectuelles ou morales. Or, c’est sur ce dernier pos­tulat que repose toute l’idĂ©ologie en question.

 

(p.225) L’Europe des idĂ©ologues racistes napolĂ©oniens n’est plus ce monde travaillĂ© de violents conflits internes, mais une perfection uniforme, comme si la RĂ©volution française, ou ce que le rĂ©gime consent Ă  en conserver, avait tout changĂ©, en un bloc et d’un coup. Et c’estlĂ  une premiĂšre rupture avec les LumiĂšres, et fort importante.

(
) (p.226) L’idĂ©ologie raciste brise avec l’ambivalence du commerce prĂ©valant chez les LumiĂšres : « échange de marchandises » et « échange d’idĂ©es, d’informations, de conceptions du monde et de la morale ».

L’idĂ©ologie raciste n’institue que l’échange inĂ©gal, qui existait avant elle, mais qu’elle thĂ©orise et magnifie.

(
) L’important, c’est que pour les idĂ©ologues Ă  la Virey, le seul progrĂšs concevable est celui que les EuropĂ©ens blancs sont encore capables d’accomplir, par eux-mĂȘmes et pour eux-mĂȘmes.

 

(p.229)  Nous ne sommes, sous l’Empire, qu’au dĂ©but de la forma­tion de cette idĂ©ologie qui devait servir d’instrument et de jus­tification plutĂŽt Ă  la colonisation post-esclavagiste du partage du monde par les impĂ©rialismes europĂ©ens qu’Ă  la colonisation des plantations — et des mines — fondĂ©e sur l’esclavage des Noirs, dĂ©jĂ  sur son dĂ©clin. Mais les traits essentiels en sont tra­cĂ©s, et les distances bien prises avec les LumiĂšres. Est-il exces­sif de parler de rĂ©gression ?

 

François Reynaert, Nos ancĂȘtres les Gaulois et autres fadaises, Ă©d. Fayard, 2010

 

(p.308) /L’esclavage/

 

L’Afrique le connaissait bien avant l’arrivĂ©e du premier Blanc. La Bible ne s’en Ă©meut guĂšre,

(p.309) bien au contraire elle le codifie. GrĂšce, Rome, pour ne parler que des mondes dont nous nous sentons les hĂ©ritiers, ont dĂ» leur pros­pĂ©ritĂ© au travail servile. Comme on l’a mentionnĂ© dĂ©jĂ , et malgrĂ© ce que l’on a pu croire, il a survĂ©cu sous cette forme tout droit venue de l’AntiquitĂ© pendant trĂšs longtemps. En Italie, durant la Renaissance, la plupart des grandes familles, comme leurs ancĂȘtres romains, possĂšdent des esclaves – souvent blancs, d’ailleurs. Dans . Une histoire de l’esclavage1, Christian Delacampagne rapporte que le dernier acte d’affranchissement d’un individu dans ce qui est aujourd’hui la France a Ă©tĂ© trouvĂ© dans le Roussillon et date de 1612. Pourtant, depuis un noble Ă©dit de Louis X le Hutin, le royaume se targuait de rendre sa libertĂ© Ă  tous les asservis qui y poseraient le pied. C’est ce qui explique en partie, notons-le par parenthĂšse, pourquoi les Noirs furent si rares dans l’Hexagone durant l’Ancien RĂ©gime : les nĂ©gociants ne voulaient pas ĂȘtre contraints si bĂȘtement d’avoir Ă  les relĂącher.

Le monde musulman fut, lui aussi, un Ă©norme consommateur d’esclaves. On a parlĂ© de l’infĂąme trafic qui ravagea l’Ouest de l’Afrique. Pendant prĂšs de mille ans, les marchands arabes s’enten­dirent Ă  en saigner la moitiĂ© est. Les routes passent par Zanzibar, oĂč les bateaux viennent chercher les cargaisons qui iront alimenter les marchĂ©s des grands ports de la pĂ©ninsule Arabique, ou coupent Ă  travers le Sahara pour remonter jusqu’au Caire, ou au Maghreb. Olivier PĂ©trĂ©-Grenouilleau donne des descriptions de cette « traite transsaharienne » dont l’horreur n’a rien Ă  envier Ă  sa jumelle trans­atlantique : 3 000 kilomĂštres Ă  pied, en longue caravane, avec un peu d’eau et une poignĂ©e de maĂŻs pour seul viatique.

Il existe aussi, dans l’islam, de trĂšs nombreux esclaves blancs. On ‘ ne peut oublier la terreur que causĂšrent durant trois siĂšcles (XVIe, XVIIe et XVIIIe) les raids lancĂ©s par les « Barbaresques », comme on les appelait, ces pirates partis des rĂ©gences ottomanes de Tunis ou d’Alger pour rafler tous les malheureux qui avaient le tort de se trouver sur les cĂŽtes europĂ©ennes de la MĂ©diterranĂ©e. Un historien

 

1 – Le Livre de poche, 2002.

 

(p.312) amĂ©ricain, Robert Davis1, estime Ă  un million le nombre de vic­times de ces razzias, que l’on vendait aux locaux ou que l’on envoyait pourrir dans d’anciens Ă©tablissements de bains – qui nous ont laissĂ© leur nom de bagnes – en attendant leur hypothĂ©tique rachat par leurs familles europĂ©ennes ou par des confrĂ©ries chrĂ©tiennes entiĂšrement dĂ©volues Ă  cette tĂąche.

L’Empire ottoman avait mĂȘme systĂ©matisĂ© le recours Ă  l’escla­vage de chrĂ©tiens pour en faire la base de son administration. Tous les ans, selon une pratique appelĂ©e le devchirme (la rĂ©colte, en turc), des soldats envoyĂ©s par le sultan parcouraient les villages chrĂ©tiens de l’Empire – par exemple les Balkans, ou encore le pourtour de la mer Noire – pour enlever ou, au mieux, acheter les enfants qui leur semblaient les plus beaux. AmenĂ©s Ă  Istanbul, convertis, Ă©duquĂ©s, ils Ă©taient destinĂ©s Ă  former l’armĂ©e d’Ă©lite du souverain : les janissaires. Le principe Ă©tait brutal et simple : en coupant les enfants de leur religion et de leur famille, on Ă©tait sĂ»r d’en faire des serviteurs d’une loyautĂ© absolue. Tout leur Ă©tait per­mis alors, et on en a vu qui montĂšrent trĂšs haut. De nombreux grands vizirs, les Premiers ministres de l’empire, Ă©taient d’anciens esclaves. Par un procĂ©dĂ© similaire Ă  celui des janissaires, l’Egypte avait ses mamelouks. Ils rĂ©gnĂšrent sur le pays pendant des siĂšcles, jusqu’Ă  leur dĂ©faite devant les armĂ©es de Bonaparte, Ă  la fin du XVIIIe.

 

1 – Esclaves chrĂ©tiens, maĂźtres musulmans, « Babel », Acte Sud, 2007.

 

 

(p.313) HĂ©las, ce qui a Ă©tĂ© arrachĂ© par les Noirs est vite repris par les Blancs. En 1802, Bonaparte rĂ©tablit l’esclavage. Je sais, les dĂ©fen­seurs de l’Empereur trouveront la phrase inexacte, et argueront que les choses sont plus complexes : aprĂšs avoir signĂ© la paix avec les Anglais, le Premier Consul se contente, dans les possessions qu’il rĂ©cupĂšre, comme la Martinique, d’avaliser une situation existante. Les colons n’y avaient jamais voulu abandonner l’esclavage. Notons tout de mĂȘme ces dĂ©tails : quand il s’agit d’une position dĂ©fendue par les planteurs, NapolĂ©on leur donne raison. Quand en mĂȘme temps Ă  Saint-Domingue la rĂ©volte d’anciens esclaves conti­nue, il envoie la troupe – un de ses plus grands dĂ©sastres militaires, d’ailleurs, qui aboutira Ă  l’indĂ©pendance d’une partie de l’Ăźle et Ă  la crĂ©ation de la rĂ©publique d’HaĂŻti. Toujours est-il que, grĂące Ă  cette loi de Bonaparte, il faut attendre encore quarante-six ans et 1848 pour qu’on en ait enfin fini avec l’esclavage en France. On voit Ă  quel point notre pays tenait Ă  l’abolition : il a fallu s’y reprendre Ă  deux fois pour la rendre effective.

 

(p.314) Au-dessus de tous les autres, on trouve enfin le vrai grand argu­ment pour dĂ©fendre l’esclavage : Dieu. Sans doute les chrĂ©tiens seront-ils horrifiĂ©s de l’apprendre, c’est avant tout en son nom que l’on se dĂ©barrassa de tout scrupule pour asservir, durant trois siĂšcles, des millions d’ĂȘtres humains. Aujourd’hui, il nous semble Ă©vident Ă  tous, chrĂ©tiens ou non, que la parole du Christ, vĂ©hiculĂ©e par le Nouveau Testament, ne peut qu’aller Ă  l’encontre d’une telle dĂ©shumanisation. Bossuet, derriĂšre saint Thomas d’Aquin, tenait le raisonnement inverse : dans quelques-unes de ses Ă©pĂźtres, saint Paul prĂȘche aux esclaves d’accepter leur statut puisque la seule vraie libĂ©ration n’est pas de ce monde, elle vient aprĂšs la mort. C’est bien la preuve que le grand saint, et donc Celui au nom de qui il parle, accepte l’esclavage.

Pour les pieux esprits du XVIIe siĂšcle, une seule chose compte : il faut baptiser tous ces sauvages, c’est ainsi que nous les sauverons ; pour le reste, on peut bien faire d’eux ce que l’on veut. VoilĂ  aussi le sens du Code noir, voilĂ  pourquoi il insiste tant sur les questions religieuses. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’il soulĂšve : ce texte nous apparaĂźt, Ă  raison, comme une abomination. Il est (p.315) probable qu’en le signant, Louis XIV comme ses contemporains Ă©taient certains de faire Ɠuvre d’humanitĂ© : ne sommes-nous pas admirables envers ces pauvres Noirs, en les enlevant Ă  leur monde sauvage, nous les avons sortis des tĂ©nĂšbres du paganisme pour les amener Ă  la lumiĂšre du Christ ?

Faut-il, pour autant, faire le procĂšs du christianisme ? Certaine­ment pas sur ce sujet. D’autres chrĂ©tiens eurent des positions dia­mĂ©tralement opposĂ©es Ă  celle-ci. DĂšs le XVIe siĂšcle, Paul III, pape, parlant pour les Indiens mais prĂ©cisant que son texte concernait « toutes les nations », avait clairement condamnĂ© l’esclavage, comme inspirĂ© par Satan. N’oublions pas enfin que la plupart des grands mouvements abolitionnistes, tout particuliĂšrement en Angleterre, et plus tard aux Etats-Unis, furent menĂ©s par des chrĂ©tiens convaincus.

 

François Reynaert, Nos ancĂȘtres les Gaulois et autres fadaises, Ă©d. Fayard, 2010-12-26

 

(p.304) Abordons l’esclavage non par sa fin mais par un autre grand jalon qui marque son officialisation dans notre histoire : le Code noir. C’est aussi un texte de loi. Il nous raccroche Ă  l’Ă©poque d’oĂč nous sortons : il est de 1685 et fut signĂ© par Louis XIV lui-mĂȘme, comme tous les actes promulguĂ©s sous son rĂšgne, il est vrai. Pendant trĂšs longtemps, il est, lui aussi, tombĂ© dans l’oubli. Sans doute nos lecteurs d’aujourd’hui ont-ils au moins entendu men­tionnĂ© son nom. Il est rĂ©apparu sur notre scĂšne nationale Ă  la fin du XXe siĂšcle lors du grand dĂ©bat mĂ©monel conduit entre autres par la dĂ©putĂ©e de la Guyane Christiane Taubira pour aboutir Ă  cette mesure de justice : faire reconnaĂźtre l’esclavage pour ce qu’il est, un crime contre l’humanitĂ©.

Le Code noir, quand on le lit, est un texte assez Ă©tonnant. Il vise Ă  rĂ©genter la vie des esclaves dans les colonies d’outre-mer qui en possĂšdent et commence par rĂ©gler d’autres obsessions de (p.306) l’Ă©poque. DĂšs ses premiers articles, il ordonne par exemple l’expul­sion des Juifs des Antilles et insiste ensuite sur l’interdiction faite aux protestants de participer Ă  ce commerce d’humains : il serait trop navrant que ces rĂ©prouvĂ©s soient tentĂ©s de convertir les « NĂšgres » Ă  leur hĂ©rĂ©sie. Pour autant, au milieu d’un amoncelle­ment de dispositions qui nous semblent complexes, il sait montrer sa vraie nature. Retenons l’article 44, il rĂ©sume la philosophie de l’ensemble. C’est donc Louis XIV lui-mĂȘme qui parle. Ecoutons sa parole trĂšs officielle, en 1685 : « DĂ©clarons les esclaves ĂȘtre [des] meubles. »

 

Ainsi fut aussi le Grand SiĂšcle, tutoyant le sublime dans les vers de Racine, portant au plus haut le raffinement et la civilisation sous les ors de Versailles, et capable, dans le mĂȘme temps, de mettre des ĂȘtres humains au niveau des fauteuils.

 

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Toussaint Louverture (1743?-1803) et la libĂ©ration d’HaĂŻti

06/07/2003 

 

Le 1er janvier 1804, aprÚs la révolution menée par Toussaint Louverture, Haïti, une ex-colonie, devint le 1er Etat noir indépendant du monde à se libérer par ses propres moyens

 

 

 

 Par Paul Yange 

 

 Toussaint Louverture (1743?-1803) nĂ© esclave, puis affranchi, traitera d’Ă©gal Ă  Ă©gal avec NapolĂ©on avant d’etre enfermĂ© sans jugement au fort de Joux oĂč il mourra en dĂ©tention

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Toussaint Louverture et l’indĂ©pendance d’ HaĂŻti

 

Le 18 novembre 1803, ce qui reste de l’armĂ©e française capitule devant les anciens esclaves. La colonie française de St-Domingue va devenir le 1er Etat noir indĂ©pendant le 1er janvier 1804 sous le nom de HaĂŻti. St-Domingue est une partie de l’Ăźle d’Hispanolia, “dĂ©couverte” (l’Ăźle est habitĂ©e quand Colomb la “dĂ©couvre”) par Christophe Colomb le 6 dĂ©cembre 1492. DĂšs 1502, les premiers esclaves africains sont amenĂ©s pour remplacer les premiers habitants indiens de l’Ăźle victimes du travail forcĂ©, de la colonisation europĂ©enne, des maladies.

 

En 1697, par le traitĂ© de Ryswick, l’Espagne cĂšde une partie d’Hispanolia Ă  la France. Saint-Domingue devient la plus prospĂšre des colonies françaises de l’époque grĂące Ă  ses plantations de sucre et ses esclaves. Un peu avant la rĂ©volution française, St Domingue compte prĂšs de 600 000 habitants dont 500 000 sont des esclaves.

 

Les grands blancs qui possĂšdent tous les privilĂšges, prĂ©sentent leurs dolĂ©ances lors des Ă©tats gĂ©nĂ©raux français. Les affranchis sont des mulĂątres, des anciens esclaves libĂ©rĂ©s ou des Noirs libres, et n’ont pas l’égalitĂ© civique, mais ils la revendiquent au nom de la dĂ©claration des droits de l’homme et du citoyen. Enfin les esclaves composent la 3Ăš classe sociale et veulent obtenir la libertĂ© et l’égalitĂ©. La situation est tendue et les rĂ©voltes sont nombreuses. Le 8/3/1790, l’assemblĂ©e française reconnaĂźt les droits des affranchis, et les colons effrayĂ©s, menacent de se proclamer indĂ©pendant ou de s’allier Ă  l’Angleterre. A St-Domingue, la situation se dĂ©grade et un esclave prĂȘtre vaudou prĂ©nommĂ© Bockman, dĂ©clenche le 22 aoĂ»t 1791 une insurrection qui se rĂ©pand dans toute l’Ăźle. Les espagnols et les anglais attaquent les positions françaises. l’Ăźle s’embrase.

 

Le 29 aoĂ»t 1793, un ex-esclave du nom de Toussaint Louverture publie un manifeste : “Je suis Toussaint Louverture,mon nom s’est peut-ĂȘtre fait connaĂźtre jusqu’à vous. Je veux que la libertĂ© et l’égalitĂ© rĂšgnent Ă  St-Domingue. Je travaille Ă  les faire exister. Unissez-vous Ă  nous, frĂšres, et combattez avec nous pour la mĂȘme cause”. Toussaint assistĂ© de ses lieutenants Dessaline et Christophe ne tarde pas Ă  devenir incontournable et s’empare de la plus grande partie de l’Ăźle et conquiert mĂȘme la partie espagnole. Face Ă  la rĂ©volte des esclaves, les commissaires de la rĂ©publique française Sonthonax et Polverel se rĂ©signent Ă  proclamer la libertĂ© des esclaves. (29 aoĂ»t 93, 4 septembre 93). La convention gĂ©nĂ©ralise ces dĂ©cisions en abolissant l’esclavage dans les colonies françaises. (4 fevrier 1794).

 

 En me renversant, on n’a abattu que le tronc de l’arbre de la libertĂ© des Noirs ; il repoussera par les racines parcequ’elles sont nombreuses et profondes  

 

Toussaint Louverture aprĂšs sa capture

 

  En 1802, NapolĂ©on rĂ©tablit l’esclavage qui avait pourtant Ă©tĂ© aboli une 1Ăšre fois en 1794…l’esclavage sera dĂ©finitivement aboli par la France en 1848

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Les planteurs mĂ©contents font appel aux anglais. 7500 soldats venus de Jamaique dĂ©barquent en mai 1794 et s’emparent de Port au Prince, la capitale d’Haiti. Toussaint Louverture dĂ©cide de s’allier avec les français et intervient avec ses troupes aux cĂŽtĂ©s du gĂ©nĂ©ral Labeaux. Il est nommĂ© gĂ©nĂ©ral de division par la convention en aoĂ»t 1794. Les anglais sont bientĂŽt battus. En octobre 1798, il reçoit la reddition au nom de la rĂ©publique française, puis prend en main le gouvernement de l’Ăźle. En aoĂ»t 1801, le libĂ©rateur de St-Domingue proclame l’autonomie de l’Ăźle et se proclame gouverneur Ă  vie de la nouvelle rĂ©publique.

 

Ces dĂ©cisions n’enchantent guĂšre NapolĂ©on qui gouverne la France avec le titre de 1er consul. NapolĂ©on veut rĂ©tablir l’esclavage, et est encouragĂ© par JosĂ©phine, originaire de la Martinique, et par les planteurs. Il veut Ă©galement rĂ©tablir l’autoritĂ© française Ă  St-Domingue par la force. En fĂ©vrier 1802, 23 000 hommes arrivent sous le commandement du gĂ©nĂ©ral Leclerc, puis en mai 1802, 3 500 hommes supplĂ©mentaires arrivent sous le commandement du gĂ©nĂ©ral Antoine Richepance.

 

Les combats sont fĂ©roces dans l’Ăźle et les troupes envoyĂ©es par NapolĂ©on n’arrivent pas Ă  triompher de Toussaint. Puisque le combat loyal ne suffit pas, d’autres mĂ©thodes seront utilisĂ©es. Leclerc Ă©crit une lettre Ă  Toussaint dans laquelle il invite ce dernier Ă  le rejoindre car le sujet qu’ils doivent aborder est impossible Ă  traiter autrement que lors d’une rencontre en tĂȘte Ă  tĂȘte. Toussaint est prĂ©venu par plusieurs personnes que Leclerc lui tend en fait un piĂšge.

 

Il dĂ©cide nĂ©anmoins de se rendre au rendez-vous (7 juin 1802). A peine est-il arrivĂ© qu’il est arrĂȘtĂ© par traĂźtrise. Il quitte l’Ăźle prisonnier Ă  bord d’un bateau prĂ©nommĂ©, ironie du sort, “le hĂ©ros”! Il est enfermĂ© sans jugement dans le fort de Joux dans le Juras oĂč il dĂ©cĂšde le 7 avril 1803. Peu auparavant, le 2 novembre 1802, Charles Leclerc est lui-mĂȘme mort victime de la fiĂšvre jaune… comme la grande majoritĂ© de ses soldats.

 

Un nouveau renfort de 10.000 hommes est expĂ©diĂ© Ă  HaĂŻti sous le commandement du vicomte Donatien de Rochambeau (fils du commandant du corps expĂ©ditionnaire français dans la guerre d’IndĂ©pendance des États-Unis) qui s’illustrera par les atrocitĂ©s commises sur les populations noires (1). Rochambeau n’obtient pas de meilleur rĂ©sultat. Ses troupes Ă©puisĂ©es sont dĂ©faites le 18 novembre 1803 en un lieu dit VertiĂšres et il doit se rendre le jour mĂȘme au successeur de Toussaint Louverture, le gĂ©nĂ©ral Jacques Dessalines.

 

  Haiti

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Les garnisons françaises de l’Ăźle capitulent les unes aprĂšs les autres et l’ancienne colonie proclame son indĂ©pendance le 1er janvier 1804. Elle reprend le nom de HaĂŻti que donnaient Ă  l’Ăźle ses premiers habitants amĂ©rindiens. C’est la naissance d’un Etat noir en AmĂ©rique, issu d’une colonie esclavagiste europĂ©enne et qui s’est libĂ©rĂ© par ses propres forces. L’indĂ©pendance d’ HaĂŻti ne sera pourtant reconnue que prĂšs de 20 ans plus tard par la France. En effet, les ex-colons de St-Domingue, s’estimant lĂ©sĂ©s par la perte de leurs esclaves, rĂ©ussiront Ă  obtenir de la France une indeminisation de la part d’HaĂŻti.

 

“A Paris, le 17 avril 1825, Charles, par la grĂące de Dieu, Roi de France et de Navarre voulant pourvoir Ă  ce que rĂ©clament l’intĂ©rĂȘt du commerce français et les malheurs des anciens colons de St-Domingue (…) les habitants actuels de la partie français de St-Domingue verseront Ă  la Caisse gĂ©nĂ©rale des DĂ©pĂŽts de consignation de France (…) la somme de 150 millions de francs, destinĂ©e Ă  dĂ©dommager les anciens colons qui rĂ©clameront une indemnitĂ©”. Charles X se dĂ©cide Ă  reconnaĂźtre l’indĂ©pendance de l’ex colonie en 1825 en Ă©change d’une indemnitĂ© de 150 millions de francs. Les ex-esclavagistes seront donc indemnisĂ©s par les ex-esclaves(!) Les HaĂŻtiens vont acquitter les Ă©chĂ©ances de ces indemnitĂ©s jusqu’en 1938 et l’Etat haĂŻtien contractera un emprunt pour payer lesdites indemnitĂ©s, ce qui ne fut peut-ĂȘtre pas sans consĂ©quence sur le dĂ©veloppement de l’Ăźle.

 

 

(1) Rochambeau fera par exemple venir Ă  Haiti 600 bouledogues dressĂ©s Ă  manger des Noirs. Ces chiens avaient Ă©tĂ© dressĂ©s par les colons espagnols de La Havane pour s’attaquer aux Noirs. Au lieu d’eau, ces chiens buvaient du sang et se nourrissaient de chair (…) Le gĂ©nĂ©ral Ramel reçut, le 15 germinal 1803 (5 avril 1803), Ă  la Tortue oĂč il se trouvait, une lettre du GĂ©nĂ©ral Rochambeau ainsi libellĂ©e : je vous envoie, mon cher commandant, un dĂ©tachement de cent cinquante hommes de la garde nationale du Cap, commandĂ© par M.Barri, il est suivi de 28 chiens bouledogues (…) je ne dois pas vous laisser ignorer qu’il ne vous sera passĂ© en compte aucune ration, ni dĂ©pense pour la nourriture des chiens. Vous devez leur donner des NĂšgres Ă  manger. Je vous salue affectueusement. SignĂ© : Rochambeau

 

Le gĂ©nĂ©ral Ramel ajoutera que Rochambeau trouvait trĂšs dĂ©placĂ©e sa rĂ©pugnance Ă  se servir des chiens : “je ne pus jamais lui faire entendre raison”.

 

(1) cité par Rosa Amelia Plumelle Uribé, la férocité blanche, des Non-blancs aux Non-aryens. Editions Albin Michel, 2001

 

 on a livrĂ© tous les Blancs Ă  la fĂ©rocitĂ© des Noirs, et on ne veut mĂȘme pas que les victimes soient mĂ©contentes. Eh bien ! Si j’avais Ă©tĂ© Ă  la Martinique, j’aurais Ă©tĂ© pour les Anglais, parcequ’avant tout il faut sauver sa vie. Je suis pour les Blancs parce que je suis Blanc. Je n’ai pas d’autres raisons et celle-lĂ  est la bonne. Comment a t-on pu donner la libertĂ© Ă  des Africains, Ă  des hommes qui n’avaient aucune civilisation, qui ne savaient seulement ce qu’était la France ? 

 

Napoléon Bonaparte

 

http://www.africamaat.com/article.php3?id_article=137

NAPOLÉON , GRAND CRIMINEL contre L’HumanitĂ©

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Lorsqu’un mortel se prend pour Dieu

Dictateur, tyran, usurpateur, despote, brutal, violent, dĂ©molisseur, geĂŽlier de la libertĂ©, meurtrier, tortionnaire, menteur, misogyne, excommuniĂ© par le pape ; voici quelques qualificatifs de NapolĂ©on Ier. Ce monstre, d’aprĂšs une chaĂźne de tĂ©lĂ©vision, a Ă©tĂ© Ă©lu deuxiĂšme personnage historique prĂ©fĂ©rĂ© des Français ! Il est celui qui a commis aussi ce crime contre l’HumanitĂ© en rĂ©tablissant l’esclavage des Noirs aux Antilles ; celui qui fit mourir de faim et de soif un hĂ©ros, Toussaint Louverture.

 

Le Général Toussaint Louverture

Alors que la France a fĂȘtĂ© le 2 dĂ©cembre 2004 le bicentenaire du sacre de NapolĂ©on Ă  Notre-Dame de Paris. Nous avons entendu et vu dans les mĂ©dias ce que ce dictateur « Hitler du 19e siĂšcle » avait apportĂ© Ă  la France : crĂ©ation de la Banque de France, crĂ©ation des LycĂ©es, institution de la LĂ©gion d’Honneur, publication du Code Civil, crĂ©ation de la Cour des Comptes.

TrĂšs peu ou pas du tout d’allusions sur la multitude des crimes de NapolĂ©on, encore moins sur les crimes concernant les Noirs. Pourtant cette tragĂ©die (traite et esclavages des Noirs) allait durer quatre siĂšcles et demi !

NAPOLEON LE DICTATEUR, L’ANTÉCHRIST

 

Le Dictateur Napoléon

NapolĂ©on « Empereur des Français » mĂ©rite d’ĂȘtre relĂ©guĂ© au musĂ©e des horreurs. Ce fut le pire ennemi du genre humain. NapolĂ©on a rĂ©pandu le feu, le sang et la peine dans toute l’Europe mais aussi loin des frontiĂšres de l’Europe. Il fut sans conteste l’un des plus grand tyran de France. Il est brutal et dĂ©nuĂ© de scrupule. A l’étranger, l’époque napolĂ©onienne fut vĂ©cu comme une pĂ©riode d’occupation. Les EuropĂ©ens discrĂ©ditent l’usurpateur. Aucun doute, c’était un dictateur barbare. Il pensait qu’une bonne constitution devait ĂȘtre forcement obscure. Il utilise volontiers la rĂ©pression : villes pillĂ©s et brĂ»lĂ©s, exĂ©cutions sommaires. L’espionnage, les manipulations, les complots et les dĂ©nonciations systĂ©matiques sont courantes. Cela se termine par des exĂ©cutions (peine de mort), des exiles, des travaux forcĂ©s ou des emprisonnements selon l’humeur de l’Empereur. La police napolĂ©onienne est la mĂšre de ces polices totalitaires qui fleuriront au XXe siĂšcle. La police emploie la torture (par exemple dans la division confiĂ© Ă  Bertrand). La population est surveillĂ©e par des « mouchards » (un rĂ©seau d’espions et des proches du dictateur). Des provocations policiĂšres sont organisĂ©es pour permettre d’éliminer des opposants (ils sont guillotinĂ©s) ; par exemple « la conspiration dite des poignards » du 10 octobre 1800, est un piĂšge de la police. Les libertĂ©s sont bafouĂ©es et la justice est trĂšs rĂ©pressive. Les supplices existent : marquage au fer rouge, amputation, le fouet, la bastonnade, etc.

C’est le 18 mai 1804 qu’il est proclamĂ© « Empereur des Français » par le SĂ©nat (qui n’a pas le choix). Et la mĂȘme annĂ©e, le 2 dĂ©cembre, il se couronne lui-mĂȘme Ă  Notre-Dame car il ne voulut pas ĂȘtre couronnĂ© par le pape Pie VII (prĂ©sent Ă  la cĂ©rĂ©monie). A partir de 1806, il se fait vĂ©nĂ©rĂ© comme un saint. En effet, sur le calendrier apparaĂźt la Saint NapolĂ©on qui est fixĂ©e au 15 aoĂ»t (en mĂȘme temps que Marie, la mĂšre de JĂ©sus). Les prĂȘtres rĂ©fractaires aux idĂ©es du dictateur, sont arrĂȘtĂ©s et exĂ©cutĂ©s (l’échafaud). Il fait mĂȘme emprisonnĂ© le Pape qui l’avait excommuniĂ© (le pape voulait rĂ©cupĂ©rĂ© les États pontificaux). Entre ses mains, les Ă©vĂȘques doivent prĂȘter serment de fidĂ©litĂ©.

Avec les femmes, il est impulsif. Il lui arrive de maltraiter JosĂ©phine. Il mĂ©prise les femmes. Pour lui, pour une femme qui lui inspire quelque chose de bien, il y a cent qui lui fait faire des sottises. Il refuse aux femmes d’accĂ©der aux mĂȘmes Ă©coles que les hommes car pour lui elles doivent ĂȘtre Ă©levĂ©es pour ĂȘtre des croyantes et non des raisonneuses. L’État doit faire d’elles de bonnes Ă©pouses et de bonnes mĂšres. Le tyran n’aime pas les femmes intelligentes.

 

Jean Vermeil, Les Bruits du silence, L’autre histoire de France, Ă©d. du FĂ©lin, 1993

 

La libération de Saint-Domingue a tué 45 000 soldats britan­niques (1793-1798), 46000 soldats français, 10000 colons blancs. En 1789, la colonie de Saint-Domingue comptait au moins 700 000 esclaves et mulùtres. Au recensement de 1824, le premier effectué, il ne reste plus que 351 819 personnes. Le plan de Bonaparte a éliminé prÚs de 350 000 Haïtiens.

 

Jean Vermeil, Les Bruits du silence, L’autre histoire de France, Ă©d. du FĂ©lin, 1993

 

(p.155) La RĂ©volution avait condamnĂ© l’esclavage en 1794. Mais quand le gĂ©nĂ©ral Desaix guerroyait dans le sud de l’Egypte, Bonaparte commande l’achat de deux Ă  trois mille nĂšgres de plus de seize ans pour les incorporer dans son armĂ©e. Il en emprunte aussi au sultan du Dar Four. En 1802, Bonaparte rĂ©tablira l’esclavage.

 

(p.156) Le fort de Joux, prĂšs de Pontarlier (Doubs), a Ă©tĂ© constamment remaniĂ© de 1034 Ă  1879. L’intervention de Vauban est la plus remarquable. On montre un grand puits taillĂ© trĂšs profond dans le roc. Berthe de Joux et Mirabeau ont Ă©tĂ© emprisonnĂ©s au fort. La cellule de Toussaint-Louverture est une voĂ»te de pierre humide de six mĂštres de long sur quatre de large. L’hiver est long sur ce pic entourĂ© des forĂȘts du Jura.

 

(p.158) « Faites des exemples terribles »

 

Toussaint-Louverture s’octroie par la Constitution autonomiste du 9 mai 1801 le droit de dĂ©signer son successeur. Bonaparte dĂ©cide de mettre fin Ă  ses vellĂ©itĂ©s d’indĂ©pendance et de rĂ©tablir l’esclavage. Le Premier consul se mĂ©nage les planteurs nobles, privĂ©s par la RĂ©volution de leurs biens en mĂ©tropole. Il cĂšde aux « criailleries » des Blancs. Il a aussi besoin de Saint-Domingue comme base arriĂšre, pour reconquĂ©rir une AmĂ©rique française Ă  partir de la Louisiane. Les traitĂ©s de LunĂ©ville et d’Amiens lui laissent les mains libres en Europe.

Bonaparte confie ses « notes » sur HaĂŻti au duc de DecrĂšs, ministre de la Marine. DecrĂšs les transmet au gĂ©nĂ©ral en chef de l’ex­pĂ©dition, Charles Leclerc, mari de Pauline, sƓur de Bonaparte.

Bonaparte envisage plusieurs Ă©tapes :

« 1. La premiĂšre se compose des quinze Ă  vingt premiers jours nĂ©cessaires pour occuper les places, organiser les gardes nationales, tranquilliser les bien-intentionnĂ©s, rĂ©unir les convois, organiser les charrois d’artillerie.

« 2. La seconde est celle oĂč, les deux armĂ©es prĂ©parĂ©es, on pour­suivrait les rebelles Ă  outrance et on les dĂ©nicherait d’abord de la partie française et successivement de la partie espagnole. »

 

(p.159) Dans les derniers jours de janvier 1802, quarante vaisseaux, vingt-sept frĂ©gates, dix-sept corvettes et autres bĂątiments dĂ©barquent Ă  Saint-Domingue un premier contingent de vingt-cinq mille hommes. Leclerc est secondĂ© par treize gĂ©nĂ©raux de division, vingt-sept gĂ©né­raux de brigade et de nombreux officiers. Pendant ce temps, les Anglo-Saxons continuent d’armer les Noirs.

 

Le 20 mai 1802, NapolĂ©on dĂ©cide de rĂ©tablir l’esclavage dans les colonies, sauf Ă  la Guadeloupe et Ă  Saint-Domingue. Toussaint-Louverture est arrĂȘtĂ© par trahison le 7 juin. Le 14 juin, Bonaparte ordonne le rĂ©tablissement de l’esclavage en Guadeloupe et Ă  Saint-Domingue dĂšs que possible. D’autres Ă©dits Ă©tendent la sĂ©grĂ©gation aux « hommes de couleur » (les mulĂątres) et bannissent les mariages mixtes. Dessalines remplace Toussaint Ă  la tĂȘte de la sĂ©dition. Les Noirs ne dĂ©sarment pas. La fiĂšvre jaune et la malaria les aident. Elles causeront la mort de plus de quatre-vingts pour cent du contingent français. Le 12 juillet, Leclerc ne dispose plus que de huit mille cinq cents soldats. Il doit utiliser des gĂ©nĂ©raux noirs contre les Noirs : « Je leur ai ordonnĂ© de faire des exemples terribles, et je les emploie toujours quand j’ai quelque chose de terrifiant Ă  faire» (lettre du 9 aoĂ»t Ă  DecrĂšs).

 

En septembre, Leclerc fait Ă©gorger trois cents Noirs et hommes de couleur pour venger la mort de Français dans l’Artibonite. Le 12 octobre, douze cents soldats noirs prisonniers sont passĂ©s Ă  la baĂŻonnette et jetĂ©s dans le port. Il y a tant de corps Ă  pourrir dans l’eau qu’on ne peut manger de poisson pendant des semaines. Les gĂ©né­raux noirs et de couleur rejoignent les rebelles. Leclerc reçoit quelques rares renforts, dont deux mille deux cent soixante-dix Polonais dĂ©penaillĂ©s. Il Ă©crit Ă  Bonaparte (7 octobre) : « Vous aurez Ă  exterminer tous les Noirs dans la montagne, les femmes comme les hommes, exceptĂ© les enfants en dessous de douze ans. AnĂ©antissez la moitiĂ© de la population des terres basses, et ne laissez pas dans la colonie un seul Noir qui ait portĂ© une Ă©paulette […]. Envoyez douze mille hommes en remplacement et dix millions de francs cash, ou Saint-Domingue est perdue Ă  jamais. » Leclerc meurt de la fiĂšvre jaune le 2 novembre 1802 dans le Cap assiĂ©gĂ©.

Donatien Marie Joseph de Vimeur, vicomte de Rochambeau, (1750-1813) le remplace. Parmi ses compagnons d’armes, il y a le vicomte de Noailles. Rochambeau, noble de l’Ancien RĂ©gime, reconquiert certaines places mais doit aussi reculer. Il tient mieux car entre-temps, les soldats se sont immunisĂ©s. Il dispose de onze mille hommes en mars 1803. Bonaparte lui prĂ©pare quinze mille hommes pour l’Ă©tĂ© et (p.160) quinze mille pour toute Ă©ventualitĂ©. Sa cruautĂ© ne connaĂźt pas de limite :

— Rochambeau attache le gĂ©nĂ©ral noir Maurepas Ă  un mĂąt de bateau au Cap-Français. Maurepas est affublĂ© d’un bicorne de guin­gois devant sa femme et son enfant. Le charpentier du bateau lui cloue ses Ă©paulettes Ă  mĂȘme la peau. Toute la famille est passĂ©e Ă  la baĂŻonnette et jetĂ©e Ă  l’eau.

— Rochambeau donne Ă  Port-au-Prince un bal en l’honneur des dames de HaĂŻti. À minuit, il les mĂšne Ă  une chambre mortuaire. Un chƓur en noir entonne un Dies Irae devant une rangĂ©e de cercueils. Rochambeau dĂ©clame : « Mesdames, vous venez de prendre part aux funĂ©railles de vos frĂšres et maris. » II les a fait massacrer pendant qu’elles dansaient.

— À Cap-Français, Rochambeau fait exĂ©cuter trois HaĂŻtiens coupables d’exactions. Un officier, Lemonnier-Delafosse, dĂ©crit : « Place Saint-Louis, Ă  cĂŽtĂ© de la fontaine, on a construit un bĂ»cher de paille de canne sĂšche ; on a entravĂ© les Noirs avec des colliers de fer Ă  trois pieux disposĂ©s en triangle, dos Ă  dos, Ă  la vue de la foule. Le feu a Ă©tĂ© allumĂ© au centre. Il a vite atteint les deux condamnĂ©s qui Ă©taient sous le vent. Les corps exhalaient des bouffĂ©es de fumĂ©e, la peau Ă©clatait ; la graisse, dĂ©goulinant par-dessus la peau, nourrissait les flammes. Leurs bras et leurs jambes se tordaient et, aprĂšs des cris Ă©pouvantables, leur bouche a rendu des flots de mousse, pendant que des gĂ©missements caverneux explosaient de leur poitrine — et tout Ă©tait fini… »

— Le 6 avril 1802, Rochambeau Ă©crit Ă  un subordonnĂ© : « Je vous envoie un dĂ©tachement de cent cinquante hommes du Cap, accompa­gnĂ©s par vingt-huit chiens bouledogues.  Ce renfort doit vous permettre d’achever les opĂ©rations. Je n’ai pas besoin de vous rappe­ler qu’aucune ration ni autorisation de ration n’est permise pour les chiens. Vous leur donnerez les Noirs Ă  manger. » On attache des prisonniers nus Ă  des poteaux devant les niches. Les chiens refusent de les manger.

— Etc.

 

AprĂšs la bataille d’Acul-du-Nord, Rochambeau fait creuser la fosse habituelle, par cinq cents prisonniers. Il les abat au bord. Dessalines riposte en dressant la nuit suivante cinq cents gibets de Français au mĂȘme endroit. Les HaĂŻtiens de toute couleur s’unissent autour de Dessalines. Rochambeau chute au Cap-Français le 19 novembre 1803. Les Noirs le livrent aux Anglais qui le libĂ©reront en 1811.

 

(p.161) Le troisiĂšme point des « notes » de Bonaparte prĂ©voit l’extermination «bien combinĂ©e» des Noirs et leur dĂ©portation:

«3. La troisiĂšme Ă©poque est celle oĂč Toussaint, Moyse, Dessalines n’existe­ront plus, et oĂč trois Ă  quatre mille Noirs retirĂ©s dans les mornes de la partie espagnole formeraient ce qu’on appelle dans les Ăźles des marrons et que l’on parviendra Ă  dĂ©truire avec le temps, la constance et un systĂšme d’attaque bien combinĂ©e.

« Alors le moment d’assurer pour jamais la colonie Ă  la France est arrivĂ©. Et le mĂȘme jour sur tous les points de la colonie faire arrĂȘter tous les hommes en place suspects, de quelque couleur qu’ils soient, et faire embarquer au mĂȘme instant tous les gĂ©nĂ©raux noirs quels que soient leurs mƓurs et leur patriotisme et les services qu’ils ont rendus, en observant cependant de les faire passer dans leurs grades avec l’assurance qu’ils seront bien traitĂ©s en France.

« Tous les Blancs qui ont servi sous Toussaint et qui, dans les scÚnes de Saint-Domingue, se sont couverts de crimes, seront envoyés directement à la Guyane.

« Tous les Noirs qui se sont bien comportĂ©s mais que leurs grades ne permettent pas de laisser dans l’Ăźle seront envoyĂ©s Ă  Brest.

« Tous les Noirs ou hommes de couleur qui se sont mal compor­tĂ©s de quelque grade qu’ils soient seront envoyĂ©s en France, les uns comme prisonniers, les autres libres comme ayant Ă©tĂ© contraints.

« Les femmes blanches qui se sont prostituées aux nÚgres quel que soit leur rang, seront renvoyées en Europe.

« En gĂ©nĂ©ral, tout prĂȘtre qui a servi Ă  Toussaint sera renvoyĂ© en France. »

 

Des officiers français utilisent cette menace pour rançonner la population de Saint-Domingue, blanche et noire. Rochambeau traque un vieillard blanc, Labatut, qui doit lui cĂ©der des centaines d’hectares contre la vie sauve. La rĂ©pression masque souvent des vengeances personnelles. Le plan de Bonaparte est quasi rĂ©alisĂ©. Les chefs noirs survivants sont en grand nombre dĂ©portĂ©s : Toussaint-Louverture, son Ă©tat-major, des officiers de sa garde d’honneur, ses aides de camp, des centaines d’officiers et soldats, des officiers blancs, des constituants, des prĂȘtres. Les Français sont galants : les femmes Ă©chappent au plan de dĂ©portation de Bonaparte. Les gĂ©nĂ©raux Pamphile de Lacroix et Boudet y veillent. Ils trouvent un coffret secret de Toussaint-Louverture : « En forçant ce double fond, nous n’y trouvĂąmes que des tresses de cheveux de toutes couleurs, des bagues, des cƓurs en or traversĂ©s de flĂšches, des petites clefs, des nĂ©cessaires, des souvenirs, une infinitĂ© de billets doux qui ne laissaient (p.162) aucun doute sur les succĂšs obtenus en amour par le vieux Toussaint-Louverture… En acquĂ©rant la preuve irrĂ©fragable des Ă©carts de la faiblesse humaine, le gĂ©nĂ©ral Boudet se sentit inspirĂ© d’un mouvement gĂ©nĂ©reux : “Avant d’avoir fait ici aucune connais­sance, s’Ă©cria-t-il, perdons toute trace de ces honteux souvenirs, afin de ne pas mĂ©sestimer les personnes au milieu desquelles nous sommes destinĂ©s Ă  vivre”, et en faisant de tristes rĂ©flexions, nous allĂąmes ensemble jeter au feu et Ă  la mer tout ce qui pouvait rappeler notre pĂ©nible dĂ©couverte. »

 

Le nombre des dĂ©portĂ©s avoisine les deux mille, envoyĂ©s Ă  Cayenne ou dans une douzaine de prisons françaises. Les plus nombreux sont emmenĂ©s dans des Ăźles : en Corse, Ăźle natale de Bonaparte, et Ă  l’Ăźle d’Elbe, premier exil de NapolĂ©on. Les affinitĂ©s de la Corse avec HaĂŻti sont anciennes. Au xvnf siĂšcle, la France n’a-t-elle pas proposĂ© d’Ă©changer la Corse contre la partie espagnole de Saint-Domingue ? En Corse, les dĂ©portĂ©s haĂŻtiens sont forcĂ©s au bagne de Porto-Ferrajo ou au bagne et camp de travail d’Ajaccio. Sur les trois cent vingt-quatre de 1803 dont les fiches existent encore, il n’en reste plus que cent cinquante-quatre en 1805. ArrĂȘtĂ© le 7 juin 1802, Toussaint-Louverture arrive Ă  Brest le 13 aoĂ»t. Il est incarcĂ©rĂ© le 23 aoĂ»t au fort de Joux, dans le Doubs. Il y meurt de froid («pleuro-pĂ©ripneumonie apoplectique») le 7 avril 1803. Il a Ă©tĂ© sĂ©parĂ© de sa femme, de sa famille et de son serviteur Mars Plaisir. Bonaparte est restĂ© sourd Ă  ses rĂ©clamations. Le 17 mai, l’AssemblĂ©e lĂ©gislative rĂ©tablit l’esclavage.

La libération de Saint-Domingue a tué 45 000 soldats britan­niques (1793-1798), 46000 soldats français, 10000 colons blancs. En 1789, la colonie de Saint-Domingue comptait au moins 700 000 esclaves et mulùtres. Au recensement de 1824, le premier effectué, il ne reste plus que 351 819 personnes. Le plan de Bonaparte a éliminé prÚs de

350 000 HaĂŻtiens.

 

(p.163) Le 25 mars 1983, le gouvernement français remet au gouvernement haĂŻtien une urne contenant « les restes symboliques » de Toussaint-Louverture. Elle est dĂ©posĂ©e au « PanthĂ©on national » de Port-au-Prince. La poste française Ă©met le 25 fĂ©vrier 1989 Ă  Maintenon (Eure-et-Loir) un timbre reprĂ©sentant le vicomte de Noailles, compagnon de tuerie de Rochambeau Ă  HaĂŻti. Il s’agit d’une sĂ©rie spĂ©ciale de six personnages cĂ©lĂšbres de la RĂ©volution, Ă©ditĂ©e Ă  l’occasion de son bicentenaire. Le timbre a une valeur faciale de 2,20 F. On l’a augmentĂ©e d’un supplĂ©ment de 0,50 F au profit de la Croix-Rouge.

 

Jean Vermeil, Les Bruits du silence, L’autre histoire de France, Ă©d. du FĂ©lin, 1993

 

(p.172) Les grands acteurs du « trafic triangulaire du bois d’Ă©bĂšne »

sont, dans l’ordre dĂ©croissant des quantitĂ©s, les Anglais, les Français, les Portugais, les Hollandais, les Danois. De 1701 Ă  1745, ils exportent 42 800 Noirs par an, puis 60 000 jusqu’en 1760 et 65 000 jusqu’en 1780. Le chiffre passe Ă  82 500 par an jusqu’en 1790. La France « traite » alors 27 000 esclaves par an. GrĂące Ă  eux, les Antilles procurent Ă  la mĂ©tropole le quart de ses richesses. L’État encourage la traite par des primes.

 

NAPOLÉON , GRAND CRIMINEL contre L’HumanitĂ©

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Lorsqu’un mortel se prend pour Dieu

 

L’Auteur de l’article Ă  la Maison des Esclaves Ă  GorĂ©e

Le pillage des Ɠuvres d’arts des nations conquises est organisĂ©. Les trĂ©sors volĂ©s sont en partie expĂ©diĂ© au MusĂ©um national installĂ© au Louvre. Bonaparte bombarde le Caire (Égypte) et fait piller la grande mosquĂ©e. Le cas de l’Espagne laisse rĂȘveur car il nous fait penser Ă  La CĂŽte d’Ivoire d’aujourd’hui. En effet, l’armĂ©e française de NapolĂ©on occupe l’Espagne. La France emploie la rĂ©pression, la terreur, le massacre des populations civiles, le viol des femmes. Loin d’avoir peur, la violence française exacerbe la haine des Espagnols contre l’armĂ©e française. L’Espagne finira par dĂ©barrasser de son sol l’occupant français.

Napoléon monopolise tous les moyens et tous les médias pour sa propagande. La soumission des journaux est requise. En 1800, la presse parisienne passe de 74 à 14 titres. Plus tard, les livres, le théùtre seront soumis à la Censure. Il y a 17 théùtres parisiens en 1800 ; dix ans plus tard, 9 théùtres ont survécu.

De 1804 Ă  1813, les guerres du Premier Empire ont causĂ© au moins deux millions et demi de morts. A cause de la folie meurtriĂšre et guerriĂšre d’un despote.

NAPOLÉON, LE CRIMINEL CONTRE L’HUMANITÉ

Le 30 florĂ©al an X ( le 20 mai 1802), les dĂ©crets d’abolition de l’esclavage sont annulĂ©s par NapolĂ©on. C’est le retour au Code Noir.

MalgrĂ© tout ce qui a pu ĂȘtre dit, il est peu vraisemblable que Bonaparte ait eu une politique outre-mer dictĂ©e par des sentiments Ă  l’égard de son Ă©pouse, blanche crĂ©ole, JosĂ©phine de Beauharnais ; une Ă©pouse que NapolĂ©on rĂ©pudia en 1809.

La haine de NapolĂ©on pour les Noirs est dĂ©montrĂ© par ce passage d’un livre d’AimĂ© CĂ©saire, notre gĂ©nie de la NĂ©gritude [1] : En fait , le Consul Bonaparte, le cƓur lĂ©ger (…) venait de commettre une faute irrĂ©mĂ©diable, dont les consĂ©quences allaient ĂȘtre fatales pour la France. On a essayĂ© de l’en disculper. Lui-mĂȘme Ă  Sainte-HĂ©lĂšne a essayĂ© de rejeter la faute sur d’autres. Mais les documents sont lĂ  et ils sont accablants. Parmi des dizaines d’autres, je ne veux en retenir qu’un (…) Bonaparte s’emporte : «  …Eh bien ! M. Truguet, si vous Ă©tiez venu en Égypte nous prĂȘcher la libertĂ© des noirs ou des Arabes, nous vous eussions pendu au plus haut mĂąt. On a livrĂ© tous les blancs Ă  la fĂ©rocitĂ© des noirs, et on ne veut pas mĂȘme que les victimes soient mĂ©contentes : eh bien ! si j’avais Ă©tĂ© Ă  la Martinique, j’aurais Ă©tĂ© pour les Anglais, parce qu’avant tout il faut sauver sa vie. Je suis pour les blancs, parce que je suis blanc ; je n’en ai pas d’autre raison, et celle-lĂ  est la bonne. Comment a-t-on pu donner la libertĂ© Ă  des Africains, Ă  des hommes qui n’avaient aucune civilisation, qui ne savaient seulement pas ce que c’était que colonie, ce que c’était la France ? Il est tout simple que ceux qui ont voulu la libertĂ© des Noirs, veuillent encore l’esclavage des blancs. Mais encore, croyez-vous que, si la majoritĂ© de la Convention avait su ce qu’elle faisait et connu les colonies, elle aurait donnĂ© la libertĂ© aux noirs ? Non, sans doute …  »

 

L’auteur retrouve ses racines

Bref, le champ jugé libre, Bonaparte appliqua sa politique. La loi du 30 floréal an X ( 20 mai 1802 ) portait :

« Article premier : Dans les colonies restituĂ©es Ă  la France en exĂ©cution du traitĂ© d’Amiens du 6 germinal an X, l’esclavage sera maintenu conformĂ©ment aux lois et rĂšglement antĂ©rieurs Ă  1789.

Article 2 : Il en sera de mĂȘme dans les colonies françaises au delĂ  du Cap de Bonne EspĂ©rance.

Article 3 : La traite des Noirs et leur importation dans les dites colonies auront lieu conformément aux lois et rÚglements existant avant la dite époque de 1789.

P.S. A propos de Saint-Domingue (HaĂŻti aujourd’hui) « Pour en prendre une idĂ©e suffisamment juste, peut-ĂȘtre faudrait-il dire que Saint-Domingue est Ă  l’économie française du XVIIIe siĂšcle, plus que l’Afrique tout entiĂšre dans l’économie française du XXe siĂšcle. Si au traitĂ© de Paris, Louis XV a pu prĂ©fĂ©rer la Martinique au Canada, que dire de Saint-Domingue ? C’est, au XVIIIe siĂšcle, une Ăźle qui vaut un empire. » [2]

En guise de CONCLUSION

 

Gorée (Sénégal)

C’est Ă  l’Europe (en particulier Ă  la France), aujourd’hui, de se mettre Ă  genoux et Ă  demander pardon Ă  l’Afrique. Ce que l’Europe appelle « La dette africaine », c’est la pire des insultes qui puisse ĂȘtre faite Ă  un Noir. Pour nous, l’Afrique ne doit rien Ă  l’Europe ! L’Afrique ne doit rien Ă  la France ! Les Pays d’Afrique ne doivent rien payer. Il n’y a pas de dette !

Nous devons par contre prĂ©senter la facture Ă  la France (et plus gĂ©nĂ©ralement Ă  l’Europe), la facture de quatre siĂšcles et demi d’esclavage, la facture de plus d’un demi siĂšcle de colonisation, la facture du pillage de l’Afrique par la « Françafrique » et par tous les

 

Napoléon / Haïti

http://www.collectifdom.com/article.php3?id_article=646

 

Henri Hazaël-Massieux (Guadeloupéen)

J’ai vu l’image subliminale du racisme français…

 

C’était le 19 mai 2006 Ă  18 heures. Tout le gratin du lobby bonapartiste Ă©tait lĂ , Ă  n’en point douter, la bourgeoisie des 8e, 16e et 17e arrondissements, peut-ĂȘtre de Neuilly, toute imprĂ©gnĂ©e de la philosophie de ces LumiĂšres qui jamais, hĂ©las, ne furent noires.

Et les complets vestons décorés de rubans discrets faisaient assauts de politesse :

   Mon général, prenez la parole

   AprĂšs vous Monsieur le baron… etc., etc. Le 19 mai 2006 Ă  18 heures, Messieurs Pierre Branda et Thierry Lentz, « historiens », prĂ©sentaient Ă  la mairie du 8e arrondissement, qui se situe non loin du cercle militaire Saint-Augustin, leur dernier ouvrage : NapolĂ©on, l’esclavage et les colonies, publiĂ© chez Fayard et paru en mai 2006.

De leur propre aveu il s’agit d’un ouvrage rĂ©digĂ© hĂątivement pour rĂ©pondre Ă  l’essai de Claude Ribbe (citĂ© d’ailleurs par eux Ă  plusieurs reprises), Le crime de NapolĂ©on, paru en dĂ©cembre 2005 aux Ă©ditions PrivĂ©, et qui dĂ©voile avec un vrai talent de polĂ©miste la face cachĂ©e de NapolĂ©on Bonaparte dont les admirateurs et les laudateurs se regroupent le plus souvent autour de la Fondation du mĂȘme nom. Il fallait contrer au plus vite celui qui avait commencĂ© le travail de dĂ©molition de leur idole, dont ils avaient rĂ©ussi jusque-lĂ  Ă  cacher les vices rĂ©dhibitoires.

J’avais lu avec plaisir le bouquin de Claude Ribbe, (que beaucoup d’historiens ont contestĂ© sous prĂ©texte qu’il n’est pas historien diplĂŽmĂ© et estampillĂ©), tout en relevant cependant que la volontĂ© polĂ©mique avait conduit l’auteur Ă  ĂȘtre parfois un peu excessif dans la forme, sans jamais pourtant que la logique de sa dĂ©marche intellectuelle pĂ»t ĂȘtre prise en dĂ©faut.

J’avais donc Ă©mis intĂ©rieurement quelques rĂ©serves sur l’ouvrage. Je les retire complĂštement aprĂšs avoir entendu Messieurs Pierre Branda et Thierry Lentz et je recommande trĂšs vivement la lecture du Crime de NapolĂ©on Ă  tous les originaires des « dĂ©partements d’outre-mer », Ă  tous les Africains, Ă  tous les habitants des anciennes colonies, et aprĂšs tout Ă  tout ceux qui ont un semblant de conscience. Claude Ribbe est encore probablement en dessous de la vĂ©ritĂ©…

En Ă©coutant les sieurs Branda et Lentz, j’ai vu l’image subliminale du racisme français au travers de la physionomie sournoise de ces prĂ©tendus historiens qui ont distillĂ© pendant une heure et demie leurs insanitĂ©s. Il m’a fallu beaucoup de courage pour rester impassible et ne rien dire en me promettant de faire partager aux honnĂȘtes gens le sentiment d’horreur et de dĂ©sespoir qui m’a pĂ©trifiĂ© sur l’instant.

La thÚse de ces gens là est simple :

Non ! NapolĂ©on Bonaparte n’était pas raciste. Il a d’ailleurs beaucoup hĂ©sitĂ© avant de rĂ©tablir l’esclavage. Ce sont ses collaborateurs qui l’ont entraĂźnĂ© Ă  le faire. Et s’il a cĂ©dĂ©, c’est qu’il avait une conscience extrĂȘme de ce qu’étaient les intĂ©rĂȘts de la France. La prospĂ©ritĂ© de la France comptait plus Ă  ses yeux que le terrible sort fait Ă  quelques millions de pauvres nĂšgres. Le seul bonheur des Français justifiait parfaitement que ces pauvres bougres fussent rĂ©duits Ă  l’état de bĂȘtes.

Pour dĂ©montrer la justesse de leur thĂšse, Branda et Lentz n’hĂ©sitent devant aucun effet. Ils citent pĂšle-mĂšle L’abbĂ© GrĂ©goire, Jacques AdĂ©laide-Merlande, historien nĂšgre des Antilles, Sala-Molins pour son Code noir commentĂ©, Pierre Pluchon, qui doit se retourner dans sa tombe, Yves Benot, Marcel Dorigny, Marc Ferro, Serge Mam Lam Fouck, l’historien guyanais, Thomas Madiou, le HaĂŻtien . En se mettant en compagnie de ces historiens de qualitĂ© ils prĂ©tendent acquĂ©rir Ă  bon compte une crĂ©dibilitĂ© qui les autoriserait Ă  raconter n’importe quoi et Ă  essayer de dĂ©molir certains aspects des thĂšses soutenues par Claude Ribbe.

En fait, l’ouvrage des sieurs Lentz et Branda ressemble fort Ă  un agrĂ©gat d’arguties du genre de celles qu’emploient les coupables pour se justifier Ă  tout prix.

Ainsi, prĂ©tendre que le « gazage », Ă  Saint-Domingue, de certains « rebelles » dans les soutes de navires par le cruel Rochambeau aurait Ă©tĂ© ignorĂ© de NapolĂ©on, sous prĂ©texte que ce dernier aurait Ă©tĂ© Ă  des milliers de kilomĂštres de lĂ , me paraĂźt-il ĂȘtre un enfantillage. NapolĂ©on Bonaparte n’ignorait rien de ce que faisait ses gĂ©nĂ©raux. En tout Ă©tat de cause, il porte seul la responsabilitĂ© de leurs actes. Lorsque d’ailleurs ses gĂ©nĂ©raux montraient une quelconque rĂ©ticence Ă  exĂ©cuter des ordres par trop cruels, il les Ă©liminait. Ce fut le cas, en Egypte, du gĂ©nĂ©ral rĂ©volutionnaire Dumas qui avait manifestĂ© un certain dĂ©goĂ»t pour les atrocitĂ©s commises sur ordre de NapolĂ©on. Dumas prĂ©sentait deux dĂ©fauts essentiels, il Ă©tait nĂšgre et il Ă©tait humain.

Contrairement Ă  ce que prĂ©tendent ces « historiens » de la rĂ©action bonapartiste il n’a pas Ă©tĂ© chassĂ© d’Egypte parce qu’il Ă©tait un mauvais gĂ©nĂ©ral, mais bien parce que NapolĂ©on avait depuis longtemps fourbi le dessein d’éliminer ce « nĂšgre Ă  Ă©paulettes » qui savait lui donner mauvaise conscience.

En Ă©coutant donc les petits messieurs Lentz et Branda, j’ai enfin vu l’image subliminale du racisme français apparaissant clairement sur les visages des ces barons d’empire en mal de hĂ©ros, opinant avec bonhomie Ă  la moindre horreur, visiblement convaincus de la capacitĂ© de la race supĂ©rieure Ă  juger ces pauvres noirs qui ont Ă©tĂ© si malheureux dans le passĂ©, et ravis de leur B.A consistant Ă  avoir participĂ© Ă  la sĂ©ance de dĂ©douanement de NapolĂ©on, organisĂ©e comme une Ɠuvre de bienfaisance.

On paie le bouquin Ă  la sortie avec dĂ©dicace en prime. En quarante ans d’administration centrale, le haut fonctionnaire que je fus, avait souvent ressenti cet Ă©trange malaise au regard d’« anomalies » comme la « cristallisation des pensions », ou la commisĂ©ration exprimĂ©e Ă  l’égard des braves tirailleurs sĂ©nĂ©galais (qu’on avait peur dĂ©sormais d’appeler troupes indigĂšnes), ou la compassion manifestĂ©e au regard de cette petite nĂ©gresse si gentille, mais incapable de passer le concours de commis. Mais jamais je n’avais vu avec autant de nettetĂ© l’image du racisme qui imprĂšgne si profondĂ©ment la mentalitĂ© de la bourgeoisie française.

Comment peut-on ĂȘtre nĂšgre et avoir le culot de protester contre le mĂ©pris, l’humiliation et les exactions subies par ses ancĂȘtres au nom de la prospĂ©ritĂ© des autres ! Je regrette pour ma part qu’on ait choisi de changer le nom de la rue Richepance pour lui donner le nom du Chevalier de Saint-Georges.

Richepance, comme Rochambeau, n’était qu’un militaire aux ordres. Le seul responsable et le seul coupable des crimes commis contre les peuples de la CaraĂŻbe, en un mot du gĂ©nocide, c’est NapolĂ©on Bonaparte. C’est donc la rue Bonaparte qui aurait dĂ» devenir rue du Chevalier de Saint-Georges, ou, mieux encore, rue du gĂ©nĂ©ral Dumas. Paris le 1er juin 2006

 

Napoleon und seine Zeit, 1769-1821, in: Geo Epoche, 55, 2012

 

(S.74) /Saint-Domingue/

Der ,,Code Noir” zwang die Afrikaner, sich katholisch taufen zu lassen, verbot ihnen den Verkauf von Zuckerrohr, die Hochzeit ohne Erlaubnis ihrer Herren. Sklavenhalter konnten ihren mensch-lichen Besitz zur Strafe schlagen, ver-stĂčmmeln und tĂŽten; nur foltern oder hinrichten durften sie nicht ohne einen durch den Code festgelegten Grund.

(S.80) Am 20. Mai 1802 lĂąsst NapolĂ©on Bonaparte den Handel mit Sklaven wieder zu und ver-fĂ»gt, dass die Sklaverei dort, wo sie noch Ăčblich ist, Bestand habe.

Obwohl das Gesetz nicht eine generelle RĂčckkehr zur Sklaverei bedeutet, verfolgt die Republik nun eine offen rassistische Politik. ,,Ich will Sklaven in unseren Kolonien. Freiheit ist ein Gut, auf das die MĂągen der Neger noch nicht vorbereitet sind”, erklĂąrt Denis DecrĂšs, der fur die Uberseebesitzungen zustĂąndige Marineminister.          

DecrĂšs sorgt dafĂčr, dass Schwarze    Frankreich nicht mehr ohne Genehmi-gungbetreten dĂ»rfen. IllĂ©gal Eingereiste lĂąsst er verhaften und deportieren.

Noch im Mai 1802 landen franzĂŽsi-sche Truppen auf Guadeloupe, um dort (S.81) im Auftrag Bonapartes die Sklaverei wieder einzufĂŒhren. Auch die sĂŒdamerikanische Kolonie Guyana soll zum alten Arbeitssystem zurĂŒckkehren.

 

(S.82) de Rochambeau, ein Adliger mit sadistischen Neigungen, der neue Befehlhaber, schĂŒrt einen erbarmungslosen Vernichtungskrieg. Sine MĂ€nner hetzen Hunde auf Gefangene, verbrennen ihre Opfer auf Scheiterhaufen, kreuzigen sie.

 

Paul Yange, Toussaint Louverture (1743?-1803) et la libĂ©ration d’HaĂŻti, 06/07/2003, in: http://grioo.com/info502.html

  

Le 1er janvier 1804, aprÚs la révolution menée par Toussaint Louverture, Haïti, une ex-colonie, devint le 1er Etat noir indépendant du monde à se libérer par ses propres moyens

 

Toussaint Louverture (1743?-1803) nĂ© esclave, puis affranchi, traitera d’Ă©gal Ă  Ă©gal avec NapolĂ©on avant d’etre enfermĂ© sans jugement au fort de Joux oĂč il mourra en dĂ©tention

 

© haiti-usa.org     

   

 

Toussaint Louverture et l’indĂ©pendance d’ HaĂŻti

 

Le 18 novembre 1803, ce qui reste de l’armĂ©e française capitule devant les anciens esclaves. La colonie française de St-Domingue va devenir le 1er Etat noir indĂ©pendant le 1er janvier 1804 sous le nom de HaĂŻti. St-Domingue est une partie de l’Ăźle d’Hispanolia, “dĂ©couverte” (l’Ăźle est habitĂ©e quand Colomb la “dĂ©couvre”) par Christophe Colomb le 6 dĂ©cembre 1492. DĂšs 1502, les premiers esclaves africains sont amenĂ©s pour remplacer les premiers habitants indiens de l’Ăźle victimes du travail forcĂ©, de la colonisation europĂ©enne, des maladies.

 

En 1697, par le traitĂ© de Ryswick, l’Espagne cĂšde une partie d’Hispanolia Ă  la France. Saint-Domingue devient la plus prospĂšre des colonies françaises de l’époque grĂące Ă  ses plantations de sucre et ses esclaves. Un peu avant la rĂ©volution française, St Domingue compte prĂšs de 600 000 habitants dont 500 000 sont des esclaves.

 

Les grands blancs qui possĂšdent tous les privilĂšges, prĂ©sentent leurs dolĂ©ances lors des Ă©tats gĂ©nĂ©raux français. Les affranchis sont des mulĂątres, des anciens esclaves libĂ©rĂ©s ou des Noirs libres, et n’ont pas l’égalitĂ© civique, mais ils la revendiquent au nom de la dĂ©claration des droits de l’homme et du citoyen. Enfin les esclaves composent la 3Ăš classe sociale et veulent obtenir la libertĂ© et l’égalitĂ©. La situation est tendue et les rĂ©voltes sont nombreuses. Le 8/3/1790, l’assemblĂ©e française reconnaĂźt les droits des affranchis, et les colons effrayĂ©s, menacent de se proclamer indĂ©pendant ou de s’allier Ă  l’Angleterre. A St-Domingue, la situation se dĂ©grade et un esclave prĂȘtre vaudou prĂ©nommĂ© Bockman, dĂ©clenche le 22 aoĂ»t 1791 une insurrection qui se rĂ©pand dans toute l’Ăźle. Les espagnols et les anglais attaquent les positions françaises. l’Ăźle s’embrase.

 

Le 29 aoĂ»t 1793, un ex-esclave du nom de Toussaint Louverture publie un manifeste : “Je suis Toussaint Louverture,mon nom s’est peut-ĂȘtre fait connaĂźtre jusqu’à vous. Je veux que la libertĂ© et l’égalitĂ© rĂšgnent Ă  St-Domingue. Je travaille Ă  les faire exister. Unissez-vous Ă  nous, frĂšres, et combattez avec nous pour la mĂȘme cause”. Toussaint assistĂ© de ses lieutenants Dessaline et Christophe ne tarde pas Ă  devenir incontournable et s’empare de la plus grande partie de l’Ăźle et conquiert mĂȘme la partie espagnole. Face Ă  la rĂ©volte des esclaves, les commissaires de la rĂ©publique française Sonthonax et Polverel se rĂ©signent Ă  proclamer la libertĂ© des esclaves. (29 aoĂ»t 93, 4 septembre 93). La convention gĂ©nĂ©ralise ces dĂ©cisions en abolissant l’esclavage dans les colonies françaises. (4 fevrier 1794).

 

 En me renversant, on n’a abattu que le tronc de l’arbre de la libertĂ© des Noirs ; il repoussera par les racines parcequ’elles sont nombreuses et profondes  

 

 

Toussaint Louverture aprĂšs sa capture

     

  En 1802, NapolĂ©on rĂ©tablit l’esclavage qui avait pourtant Ă©tĂ© aboli une 1Ăšre fois en 1794…l’esclavage sera dĂ©finitivement aboli par la France en 1848

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Les planteurs mĂ©contents font appel aux anglais. 7500 soldats venus de Jamaique dĂ©barquent en mai 1794 et s’emparent de Port au Prince, la capitale d’Haiti. Toussaint Louverture dĂ©cide de s’allier avec les français et intervient avec ses troupes aux cĂŽtĂ©s du gĂ©nĂ©ral Labeaux. Il est nommĂ© gĂ©nĂ©ral de division par la convention en aoĂ»t 1794. Les anglais sont bientĂŽt battus. En octobre 1798, il reçoit la reddition au nom de la rĂ©publique française, puis prend en main le gouvernement de l’Ăźle. En aoĂ»t 1801, le libĂ©rateur de St-Domingue proclame l’autonomie de l’Ăźle et se proclame gouverneur Ă  vie de la nouvelle rĂ©publique.

 

Ces dĂ©cisions n’enchantent guĂšre NapolĂ©on qui gouverne la France avec le titre de 1er consul. NapolĂ©on veut rĂ©tablir l’esclavage, et est encouragĂ© par JosĂ©phine, originaire de la Martinique, et par les planteurs. Il veut Ă©galement rĂ©tablir l’autoritĂ© française Ă  St-Domingue par la force. En fĂ©vrier 1802, 23 000 hommes arrivent sous le commandement du gĂ©nĂ©ral Leclerc, puis en mai 1802, 3 500 hommes supplĂ©mentaires arrivent sous le commandement du gĂ©nĂ©ral Antoine Richepance.

 

Les combats sont fĂ©roces dans l’Ăźle et les troupes envoyĂ©es par NapolĂ©on n’arrivent pas Ă  triompher de Toussaint. Puisque le combat loyal ne suffit pas, d’autres mĂ©thodes seront utilisĂ©es. Leclerc Ă©crit une lettre Ă  Toussaint dans laquelle il invite ce dernier Ă  le rejoindre car le sujet qu’ils doivent aborder est impossible Ă  traiter autrement que lors d’une rencontre en tĂȘte Ă  tĂȘte. Toussaint est prĂ©venu par plusieurs personnes que Leclerc lui tend en fait un piĂšge.

 

Il dĂ©cide nĂ©anmoins de se rendre au rendez-vous (7 juin 1802). A peine est-il arrivĂ© qu’il est arrĂȘtĂ© par traĂźtrise. Il quitte l’Ăźle prisonnier Ă  bord d’un bateau prĂ©nommĂ©, ironie du sort, “le hĂ©ros”! Il est enfermĂ© sans jugement dans le fort de Joux dans le Juras oĂč il dĂ©cĂšde le 7 avril 1803. Peu auparavant, le 2 novembre 1802, Charles Leclerc est lui-mĂȘme mort victime de la fiĂšvre jaune… comme la grande majoritĂ© de ses soldats.

 

Un nouveau renfort de 10.000 hommes est expĂ©diĂ© Ă  HaĂŻti sous le commandement du vicomte Donatien de Rochambeau (fils du commandant du corps expĂ©ditionnaire français dans la guerre d’IndĂ©pendance des États-Unis) qui s’illustrera par les atrocitĂ©s commises sur les populations noires (1). Rochambeau n’obtient pas de meilleur rĂ©sultat. Ses troupes Ă©puisĂ©es sont dĂ©faites le 18 novembre 1803 en un lieu dit VertiĂšres et il doit se rendre le jour mĂȘme au successeur de Toussaint Louverture, le gĂ©nĂ©ral Jacques Dessalines.

 

  Haiti

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Les garnisons françaises de l’Ăźle capitulent les unes aprĂšs les autres et l’ancienne colonie proclame son indĂ©pendance le 1er janvier 1804. Elle reprend le nom de HaĂŻti que donnaient Ă  l’Ăźle ses premiers habitants amĂ©rindiens. C’est la naissance d’un Etat noir en AmĂ©rique, issu d’une colonie esclavagiste europĂ©enne et qui s’est libĂ©rĂ© par ses propres forces. L’indĂ©pendance d’ HaĂŻti ne sera pourtant reconnue que prĂšs de 20 ans plus tard par la France. En effet, les ex-colons de St-Domingue, s’estimant lĂ©sĂ©s par la perte de leurs esclaves, rĂ©ussiront Ă  obtenir de la France une indeminisation de la part d’HaĂŻti.

 

“A Paris, le 17 avril 1825, Charles, par la grĂące de Dieu, Roi de France et de Navarre voulant pourvoir Ă  ce que rĂ©clament l’intĂ©rĂȘt du commerce français et les malheurs des anciens colons de St-Domingue (…) les habitants actuels de la partie français de St-Domingue verseront Ă  la Caisse gĂ©nĂ©rale des DĂ©pĂŽts de consignation de France (…) la somme de 150 millions de francs, destinĂ©e Ă  dĂ©dommager les anciens colons qui rĂ©clameront une indemnitĂ©”. Charles X se dĂ©cide Ă  reconnaĂźtre l’indĂ©pendance de l’ex colonie en 1825 en Ă©change d’une indemnitĂ© de 150 millions de francs. Les ex-esclavagistes seront donc indemnisĂ©s par les ex-esclaves(!) Les HaĂŻtiens vont acquitter les Ă©chĂ©ances de ces indemnitĂ©s jusqu’en 1938 et l’Etat haĂŻtien contractera un emprunt pour payer lesdites indemnitĂ©s, ce qui ne fut peut-ĂȘtre pas sans consĂ©quence sur le dĂ©veloppement de l’Ăźle.

 

 

(1) Rochambeau fera par exemple venir Ă  Haiti 600 bouledogues dressĂ©s Ă  manger des Noirs. Ces chiens avaient Ă©tĂ© dressĂ©s par les colons espagnols de La Havane pour s’attaquer aux Noirs. Au lieu d’eau, ces chiens buvaient du sang et se nourrissaient de chair (…) Le gĂ©nĂ©ral Ramel reçut, le 15 germinal 1803 (5 avril 1803), Ă  la Tortue oĂč il se trouvait, une lettre du GĂ©nĂ©ral Rochambeau ainsi libellĂ©e : je vous envoie, mon cher commandant, un dĂ©tachement de cent cinquante hommes de la garde nationale du Cap, commandĂ© par M.Barri, il est suivi de 28 chiens bouledogues (…) je ne dois pas vous laisser ignorer qu’il ne vous sera passĂ© en compte aucune ration, ni dĂ©pense pour la nourriture des chiens. Vous devez leur donner des NĂšgres Ă  manger. Je vous salue affectueusement. SignĂ© : Rochambeau

 

Le gĂ©nĂ©ral Ramel ajoutera que Rochambeau trouvait trĂšs dĂ©placĂ©e sa rĂ©pugnance Ă  se servir des chiens : “je ne pus jamais lui faire entendre raison”.

 

(1) cité par Rosa Amelia Plumelle Uribé, la férocité blanche, des Non-blancs aux Non-aryens. Editions Albin Michel, 2001

 

 on a livrĂ© tous les Blancs Ă  la fĂ©rocitĂ© des Noirs, et on ne veut mĂȘme pas que les victimes soient mĂ©contentes. Eh bien ! Si j’avais Ă©tĂ© Ă  la Martinique, j’aurais Ă©tĂ© pour les Anglais, parcequ’avant tout il faut sauver sa vie. Je suis pour les Blancs parce que je suis Blanc. Je n’ai pas d’autres raisons et celle-lĂ  est la bonne. Comment a t-on pu donner la libertĂ© Ă  des Africains, Ă  des hommes qui n’avaient aucune civilisation, qui ne savaient seulement ce qu’était la France ? 

 

 

Napoléon Bonaparte

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.328) LE RÉTABLISSEMENT DE L’ESCLAVAGE AUX ANTILLES :

« blanc, je reste avec les blancs. » (12 mai 1802)

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.328) LE RÉTABLISSEMENT DE L’ESCLAVAGE AUX ANTILLES :

« blanc, je reste avec les blancs. » (12 mai 1802)

 

Yves Benot, La démence coloniale sous Napoléon, La découverte, 2006

 

(p.88) L’esclavagisme au pouvoir et dans la loi

 

InformĂ© de plusieurs cĂŽtĂ©s sur toutes les horreurs de Saint-Domingue et de la Guadeloupe, Bonaparte n’a pas eu la moin­dre rĂ©action officielle. Si Rochambeau, prisonnier de guerre en Angleterre de 1804 Ă  1811, est mal vu, ce n’est pas pour avoir fait massacrer quelque 20 000 Noirs et mulĂątres, s’entend de ceux qui se trouvaient dans la zone occupĂ©e par les Français de novembre 1802 Ă  mars 1803, c’est pour avoir Ă©tĂ© vaincu, c’est tout. Mais en privĂ©, Bonaparte manifeste ses vrais sentiments, ou plutĂŽt son insensibilitĂ©, quand vers l’Ă©tĂ© 1802, Ă  propos de la Guadeloupe, on parle devant lui de la nĂ©cessitĂ© d’extermi­ner tous les nĂšgres. Le gĂ©nĂ©ral Decaen, prĂ©sent, rĂ©agit : « Je me permis d’exprimer mon opinion par ces seules paroles : Et le sucre ? Qui le produira quand il n’y aura plus de nĂšgres ? Alors Bonaparte tourna le dos et il ne fut plus question de la Guadeloupe71… » Plus tard, une scĂšne rapportĂ©e par Thibau-deau oppose le premier consul Ă  Truguet. La discussion s’est engagĂ©e Ă  propos d’un projet de crĂ©ation de chambres d’agri­culture aux colonies, qui rencontrait l’opposition de Roederer (p.89) et de Truguet, lesquels rappelaient que les colons Ă©taient peu sĂ»rs et toujours prĂȘts Ă  passer aux Anglais. A quoi Bonaparte rĂ©torque d’abord en invoquant le cas de Dubuc72, de la Mar­tinique, pour lequel nous savons que JosĂ©phine est intervenue. « On m’a bien Ă©crit que c’Ă©tait un ami des Anglais ! » Bona­parte continue par un discours qu’il est bon de lire jusqu’au bout : « On ne veut voir que des partisans des Anglais dans nos colonies, pour avoir le prĂ©texte de les opprimer. Eh bien, M. Truguet, si vous Ă©tiez venu en Egypte nous prĂȘcher la libertĂ© des Noirs ou des Arabes, nous vous eussions pendu au haut d’un mĂąt. On a livrĂ© tous les Blancs Ă  la fĂ©rocitĂ© des Noirs, et on ne veut mĂȘme pas que les victimes soient mĂ©contentes ! Eh ! bien, si j’eusse Ă©tĂ© Ă  la Martinique, j’aurais Ă©tĂ© pour les Anglais, parce qu’avant tout il faut sauver sa vie. Je suis pour les Blancs parce que je suis blanc ; je n’en ai pas d’autre raison, et celle-lĂ  est la bonne. Comment a-t-on pu accorder la libertĂ© Ă  des Africains, Ă  des hommes qui n’avaient aucune civilisation, qui ne savaient seulement pas ce que c’Ă©tait que la colonie, ce que c’Ă©tait que la France ? Il est tout simple que ceux qui ont voulu la libertĂ© des Noirs veuillent l’esclavage des Blancs ; mais encore croyez-vous que si la majoritĂ© de la Convention avait su ce qu’elle faisait, et connu les colonies, elle eĂ»t donnĂ© la libertĂ© aux Noirs ? Non, sans doute ; mais peu de personnes Ă©taient en Ă©tat d’en prĂ©voir les rĂ©sultats, et un sentiment d’humanitĂ© est toujours puissant sur l’imagination. Mais Ă  prĂ©sent, tenir encore Ă  ces principes ! […] Auriez-vous voulu, aurions-nous souffert qu’on mĂźt les Français dans la dĂ©pendance des Italiens, des PiĂ©-montais ? Nous aurions Ă©tĂ© bien traitĂ©s ; ils auraient fait de nous ce que les Noirs ont fait des Blancs. […] Aujourd’hui mĂȘme, il faut encore avoir l’Ɠil alerte sur ce pays-lĂ  ; cependant, ce sont des Blancs comme nous, des peuples civilisĂ©s, nos voisins73. »

Cette sensationnelle profession de foi, dont l’authenticitĂ© peut difficilement ĂȘtre mise en doute puisque, lors de sa publication en 1827, Roederer et Truguet Ă©taient tous deux vivants, appelle plusieurs remarques. La rĂ©fĂ©rence Ă  l’expĂ©dition d’Egypte nous fait souvenir que Bonaparte a rencontrĂ© dans ce pays l’escla­vage des Noirs et une certaine forme de traite, certes trĂšs limi­tĂ©e par rapport Ă  la traite europĂ©enne — au plus, 2 000 Ă  3 000 par an, et il y a des annĂ©es sans caravane —, et d’ailleurs, c’est d’un esclavage domestique, et non sur des plantations, qu’il

(p.90) s’agit. Mais le fait troublant, c’est que le gĂ©nĂ©ral en chef n’a pas songĂ© un instant Ă  appliquer la loi du 16 pluviĂŽse, mais a cherchĂ© Ă  utiliser cette traite pour renforcer son armĂ©e. Il a pris un arrĂȘtĂ© autorisant les gĂ©nĂ©raux commandant en Haute-Egypte Ă  acheter des esclaves noirs pour les incorporer dans le corps expĂ©ditionnaire. Au Caire, les simples soldats français allaient s’acheter des concubines noires au marchĂ© sans que personne trouvĂąt Ă  y redire. C’est assez montrer que les sentiments d’humanitĂ© Ă©taient fort indiffĂ©rents au gĂ©nĂ©ral Bonaparte74.

 

(73) MĂ©moires sur le Consulat par un ancien conseiller d’Etat (Thibaudeau), Paris, 1827, p.120-121

(74) in : Louis Frank (mĂ©decin militaire), MĂ©moire sur le commerce des nĂšgrese au Kaire (sic), Paris, 1802 (
)

 

En second lieu, la mention de Dubuc est paradoxale pour un partisan de la grandeur française comme NapolĂ©on. Tout le monde n’est pourtant pas d’accord pour passer l’Ă©ponge sur sa conduite passĂ©e, et derriĂšre le « on » du texte, on peut suppo­ser le ministre DecrĂšs qui a fait des remontrances Ă  Dubuc. Il a en mĂȘme temps soulignĂ© qu’il devait son retour en grĂące Ă  la « bienveillance dont l’honore l’impĂ©ratrice » (la lettre rendant compte Ă  NapolĂ©on de cette entrevue est de la fin mai 1804, Dubuc demande Ă  ĂȘtre prĂ©sentĂ© Ă  l’Empereur Ă  Saint-Cloud75). Mais le plus frappant, c’est que le premier consul reprend Ă  son compte l’argument habituel des colons qui ont livrĂ© et la Mar­tinique et les ports de Saint-Domingue aux Anglais en 1793-1794, et qui ont mĂȘme Ă©tĂ© ceux de Page et Brulley devant BarĂšre et Lindet, lorsque le ComitĂ© de Salut public a appris la trahison des Blancs Ă  JĂ©rĂ©mie. DĂšs lors, toutes les trahisons pourraient aisĂ©ment ĂȘtre justifiĂ©es aux yeux du premier consul, s’il n’Ă©tait pas illogique, ou, dans ce cas, aveuglĂ© par le racisme. Au demeurant, les colons trahiront encore lors de la conquĂȘte anglaise des colonies en 1809-1810, bien que l’esclavage ait Ă©tĂ© rĂ©tabli…

Mais le racisme n’est pas seul en cause, puisqu’il y a aussi des peuples europĂ©ens qui relĂšvent en somme des races infĂ©rieu­res. Pourquoi spĂ©cialement les Italiens ou les PiĂ©montais, le choix de l’exemple laisse perplexe. Et si, par contrecoup, seuls les Français appartiennent Ă  une race supĂ©rieure, on ne sait pas trop si les Belges et les RhĂ©nans qui, Ă  cette date, sont citoyens français font partie des supĂ©rieurs ou des sujets. Il reste que le mĂ©pris affichĂ© ostensiblement pour ces PiĂ©montais que, prĂ©ci­sĂ©ment, Bonaparte a annexĂ©s Ă  la France quelques mois plus tĂŽt signifie un mĂ©pris gĂ©nĂ©ral de tous les peuples, au-delĂ  de toute distinction de couleur ; lĂ  est la source de l’effondrement Ă  venir de l’entreprise de domination mondiale, aussi bien en

(p.91) Europe qu’outre-mer, et bien plus que des dĂ©faites militaires. Les PiĂ©montais n’ont pas plus de raisons de se battre jusqu’au bout pour ceux qui les mĂ©prisent Ă  ce point que les Noirs de Saint-Domingue n’en avaient de se battre pour une mĂ©tropole qui avait payĂ© leur « confiance aveugle par une violation de tous les traitĂ©s et par des cruautĂ©s sans bornes », comme dit la let­tre de Dessalines Ă  Jefferson.

Pour ce qui est de l’Europe, le principe de l’extension indé­finie a Ă©tĂ© proclamĂ© par le premier consul dans une allocution Ă  une dĂ©lĂ©gation suisse, qui a aussitĂŽt Ă©tĂ© publiĂ©e dans Le Moni­teur : « II faut que, pour ce qui concerne la France, la Suisse soit française comme tous les pays qui confinent Ă  la France76. » Si l’on demandait si le principe s’applique aux pays qui confi­nent Ă  ceux qui confinent, ce ne serait pas une mauvaise plai­santerie, mais simplement la logique dĂ©sastreuse de toute la politique ultĂ©rieure de l’Empereur.

Dans un tel Ă©tat d’esprit, le rĂ©tablissement de l’esclavage et de la traite ne pose certes aucun problĂšme d’humanitĂ©, mais seu­lement d’opportunitĂ©.

 

(p.96) L’application des arrĂȘtĂ©s anti-Noirs dont Bonaparte enrichit la loi du 30 florĂ©al, interdisant le sĂ©jour de Paris et des villes cĂŽtiĂšres aux militaires noirs et mulĂątres (29 mai 1802), interdi­sant l’entrĂ©e en France des Noirs et mulĂątres (25 juin 1802), interdisant les mariages mixtes (8 janvier 1803), si elle Ă©tait Ă©tu­diĂ©e en dĂ©tails, donnerait certainement des indications utiles sur le comportement rĂ©el des Français. Constatons que le second se trouve contredit par les dĂ©portations ordonnĂ©es Ă  la Guade­loupe et Ă  Saint-Domingue ; certes, les dĂ©portĂ©s sont le plus sou­vent emprisonnĂ©s ou envoyĂ©s au bagne en Corse ou Ă  l’Ăźle d’Elbe ; mais enfin, il faut bien parfois en libĂ©rer certains et on les envoie en rĂ©sidence surveillĂ©e. Ainsi Rigaud Ă  Montpellier, les Louverture Ă  Agen, Bellegarde Ă  AngoulĂȘme. Si le contrĂŽle policier ne se relĂąche pas, en revanche, il ne semble pas que les simples gens manifestent l’hostilitĂ© que l’on voulait susciter. De plus, il y a des Ă©vasions : Chancy, ancien aide de camp de Tous­saint, Martial Besse, un de ses anciens gĂ©nĂ©raux ; Mentor, ancien dĂ©putĂ©, qui, en dĂ©cembre 1803, s’enfuit de Bayonne pour aller rejoindre Dessalines. Elles supposent, sinon une complicitĂ© active, du moins une absence d’hostilitĂ© de la population fran­çaise contre les Noirs. Et il y a ceux d’entre eux qui se dĂ©pla­cent dans le pays, et que, parfois signalent des notes de police. C’est une enquĂȘte Ă  poursuivre.

 

Annales historiques de la Révolution française, 339, in: http://ahrf.revues.org/document2232.html

 

NĂ©crologie

Marcel Dorigny

Yves Benot (1920-2005)

 

NĂ© le 23 dĂ©cembre 1920 de parents juifs roumains rĂ©fugiĂ©s en France dĂšs avant la PremiĂšre Guerre mondiale, Édouard Helman est dĂ©cĂ©dĂ© le 3 janvier 2005. Connu sous son nom de plume d’Yves Benot (pseudonyme dont il ne donna jamais de commentaires sur l’origine et la signification), il se construisit assurĂ©ment une vie et une carriĂšre en dehors des chemins battus.

 

À partir de cet ensemble de travaux sur les sociĂ©tĂ©s africaines et sur les processus d’accession Ă  l’indĂ©pendance, Yves BĂ©not soutint sa thĂšse de doctorat d’État en 1976 devant l’UniversitĂ© de Paris-8 (
)..

Trois ouvrages majeurs, publiĂ©s presque Ă  la suite, contribuĂšrent de façon dĂ©cisive Ă  faire entrer l’histoire des rĂ©volutions coloniales Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme de la RĂ©volution française et de son prolongement napolĂ©onien : La RĂ©volution et la fin des colonies (La DĂ©couverte, 1987 ; rĂ©Ă©d. en 1988 puis en 2004 en format de poche), La dĂ©mence coloniale sous NapolĂ©on (La DĂ©couverte, 1992), La Guyane sous la RĂ©volution ou l’impasse de la RĂ©volution pacifique (Ibis rouge Éditions, 1997). Une voie fĂ©conde Ă©tait ouverte pour l’histoire des liens indissociables entre LumiĂšres, RĂ©volution française et processus d’abolition de l’esclavage.

 

Yves BĂ©not fut ainsi de tous les combats intellectuels pour faire connaĂźtre ce volet de l’histoire coloniale trop souvent refoulĂ© hors de la mĂ©moire collective.

 

Dominique Minten, De schone en het beest, in: DS 21/01/2010

Waarom Haiti en de Dominicaanse Republiek zo verschillen

 

FRANSE KOLONIE

Natuurlijk is ook dit aspect slechts een deel van de uitleg. Dia mond wijst ook naar het verschil in kolonisering. ‘HaĂŻti was een Franse kolonie en de Fransen hebben het land leeggezogen’, zeggen Rhoddy Petit en Greet Schaumans, de HaĂŻti-specialisten van Broederlijk Delen. ‘Ze hebben heel sterk geĂŻnvesteerd in landbouw en bij zonder veel zwarte slaven ingevoerd. De Dominicaanse Republiek daarentegen was eigendom van de Spanjaarden, maar die deden weinig met het gebied. Er kwamen nauwelijks slaven aan te pas, het waren vooral Spanjaarden zelf die mondjesmaat naar ginds trokken. Zo kon het land langzaam groeien en was de bevolking ook Europeser.’ Bijkomend nadeel voor HaĂŻti was dat het vroeg onafhankelijk werd. Al in l804 vocht het zich vrij. Petit: ‘Alleen kreeg het land een bijzonder hoge boete opgelegd van de Fransen. HaĂŻti begon zijn onafhankelijkheid met een schuld van 150.000 goudfranken. Tot het begin van de 20ste eeuw heeft die schuld een hypotheek gelegd op het land. Om de schuld af te betalen, is het immers massaal gaan exporteren. De natuurlijke rijkdommen werden echt naar het buitenland gedraineerd. De volledige kaalkap is toen begonnen. De bomen die er groeiden, dienden voor de constructiebouw. Wat overbleef, werd gebruikt als brandhout.’

(
) ‘Toen de Fransen vertrokken, wer­den de voormalige slavenopzichters de nieuwe bazen. Die hadden natuurlijk nooit geleerd hoe ze een staat moesten bestu-ren. Eigenlijk zijn ze het land blijven leiden aĂŻs een slavenkolonie.’

 

Pierre Branda, Thierry Lentz, NapolĂ©on, l’esclavage et les colonies, in: http://www.clionautes.org/spip.php?article1016


Paris, Fayard, 2006, 359 p.

 

samedi 6 mai 2006, par Stéphane Haffemayer

 

Le travail d’Olivier PĂ©trĂ©-Grenouilleau sur les traites nĂ©griĂšres (Gallimard, 2004) a rĂ©vĂ©lĂ© Ă  quel point la question de l’esclavage Ă©tait autant affaire de mĂ©moire que d’histoire. On ne peut que se fĂ©liciter de la parution d’un nouvel ouvrage d’historien sur un sujet devenu si sensible dans notre hexagone. SensibilitĂ© qui, au passage, ne doit pas faire oublier la scandaleuse actualitĂ© de ce « crime contre l’humanité » dans de nombreuses rĂ©gions du globe. Tardivement et partiellement aboli par la Convention en fĂ©vrier 1794 aprĂšs la rĂ©volution noire des esclaves de Saint-Domingue en 1791, l’esclavage est rĂ©tabli par NapolĂ©on en 1802, aprĂšs de longues hĂ©sitations. Faut-il pourtant parler de racisme et lire, arguant de l’enjeu mĂ©moriel, les Ă©vĂ©nements d’un point de vue militant ? Ce serait mal comprendre l’enjeu d’une histoire qui cherche Ă  expliquer, non Ă  juger. AprĂšs le succĂšs mĂ©diatique qui a entourĂ© la publication du Crime de NapolĂ©on, il Ă©tait temps d’examiner avec attention ce sujet peu abordĂ© de la politique coloniale du Consulat et de l’Empire.

 

AprĂšs avoir rappelĂ© la justification Ă©conomique de l’esclavage dans les Antilles sous l’Ancien RĂ©gime, les auteurs abordent la stratĂ©gie coloniale de Bonaparte. Pour le Premier consul, importait surtout le rĂ©tablissement de l’autoritĂ© de la mĂ©tropole dans un secteur Ă  l’importance stratĂ©gique dans le contexte de la guerre contre l’Angleterre. En rĂ©cupĂ©rant la Louisiane, la France avait la possibilitĂ© de contrĂŽler prĂšs d’un tiers du continent nord-amĂ©ricain, alimentant le « rĂȘve amĂ©ricain » de Bonaparte. L’expĂ©dition de Saint-Domingue menĂ©e par le gĂ©nĂ©ral Leclerc, une autre « expĂ©dition d’Egypte » devait briser la rĂ©sistance de Toussaint Louverture qui dĂ©fiait la mĂ©tropole. Elle annonçait aussi le rĂ©tablissement de l’esclavage, voulu par tout un lobby Ă©conomique, question sur laquelle Bonaparte se montrait ambigu et peu loquace : sans doute la question morale s’effaçait-elle devant l’ambition stratĂ©gique. A ceux qui douteraient encore de la pertinence d’une contribution historienne au « devoir de mĂ©moire », on recommandera la lecture des pages dĂ©crivant la « guerre des couleurs », et ses atrocitĂ©s, sans concessions (cf. les « dĂ©lires criminels de Rochambeau »). En vain, le rĂȘve amĂ©ricain de NapolĂ©on devait s’écrouler comme son empire continental. Il pensait que le systĂšme colonial Ă©tait mort… La suite lui prouva le contraire.

 

Outre la clartĂ© de cette synthĂšse d’histoire politique, il faut saluer la prĂ©sence de nombreuses lettres de Bonaparte ou de ses gĂ©nĂ©raux en annexe, ainsi que de quelques cartes.

 

 

 

 

(in: Napoleon und seine Zeit, Geo Epoche, 2015)

François-Dominique Toussaint Laverture, un héros contre le dictateur raciste Napoléon

(ibid.)

Martinique / das kopflose Denkmal von JosĂ©phine Bonaparte - le monument sans tĂȘte de JosĂ©phine Bonaparte

(in: Luxemburger Wort, 25/02/2012)