2 Les campagnes militaires de Napoléon : la vérité

2.0 sa stratégie militaire

2.1 l’Italie

2.2 l’Egypte, l’Empire turc

2.3 l’Espagne et le Portugal

2.4 l’Autriche, la Pologne, l’Allemagne, la Suisse

2.5 la Russie

2.6 les pillages

2.7 avant, pendant et aprĂšs Waterloo

 

2.0 La stratégie militaire de Napoléon : vérité

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

(p.367) Notre intention n’est pas ici de conter l’aventure sanglante et lamentable dans laquelle NapolĂ©on entraĂźna la France et le peuple français et que certains qualifient encore d’ « épopĂ©e impĂ©riale » ; (
).

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.397) Reste Marengo : ce fut sa premiĂšre imposture militaire. Il dormait profondĂ©ment, Ă  quelques kilomĂštres de cette plaine, qui semble avoir Ă©tĂ© crĂ©Ă©e pour servir de champ de bataille, lorsqu’il fut rĂ©veillĂ© par le bruit d’une canonnade : c’Ă©taient les Autrichiens du gĂ©nĂ©ral MĂȘlas qui attaquaient. Surpris, car il pensait prendre l’initia­tive du combat, Bonaparte dut faire face Ă  l’offensive autrichienne (Ă  14 heures), mais la bataille est perdue et, Ă  17 heures, il se voit contraint d’ordonner la retraite. MĂȘlas poursuit mollement Bona­parte et l’armĂ©e française en dĂ©route ; mais, Ă  la fin de la journĂ©e, Desaix et ses troupes « fraĂźches » rejoignent le Premier Consul ; et celui-ci se dĂ©cide alors Ă  livrer aux Autrichiens un combat d’arriĂšre-garde : Desaix est tuĂ© d’une balle en plein front mais le gĂ©nĂ©ral de brigade Kellermann lance une charge vigoureuse et audacieuse sur l’ennemi, et les Autrichiens s’enfuient. Bonaparte est sauvĂ© presque par hasard ; dans le communiquĂ© officiel – qu’il dut remanier quatre fois pour lui donner un semblant de consistance -il prĂ©sente cette victoire inespĂ©rĂ©e, due Ă  Desaix et Kellermann, comme une manƓuvre gĂ©niale de sa part. Mais Desaix Ă©tait mort : il ne risquait pas de le contredire.

 

La campagne de 1800 est un bon exemple de la maniĂšre dont Bonaparte faisait la guerre, qui s’applique Ă  toutes les autres campagnes. Il dispose de troupes nombreuses (800 000 hommes en 1807, par exemple), alimentĂ©es par la conscription, que la France est le seul pays en Europe Ă  imposer, la Prusse exceptĂ©e (mais elle est beaucoup moins peuplĂ©e que la France). Ses divisions sont (p.398) presque Ă  pied d’Ɠuvre, sur le Rhin, en Italie (notamment dans les RĂ©publiques sƓurs) et dans les Alpes ; elles sont commandĂ©es par des gĂ©nĂ©raux jeunes et ambitieux, se dĂ©placent rapidement et vivent sur le pays, selon la mĂ©thode Guibert.   En revanche, Bonaparte manque d’informations gĂ©ographiques et climatiques prĂ©cises sur l’Allemagne, les Balkans, la Pologne et la Russie ; les seules cartes disponibles en France sont celles des fron­tiĂšres et les cartes relevĂ©es au cours d’expĂ©ditions militaires par les ingĂ©nieurs du DĂ©pĂŽt de la Guerre (au temps de la premiĂšre cam­pagne d’Italie, NapolĂ©on avait remarquĂ© l’efficacitĂ© du chef du cabi­net topographique, le dessinateur BĂącler d’Albe, dont il fit, en quelque sorte, son gĂ©ographe personnel : il suivit la Grande ArmĂ©e Ă  partir de 1805, et il put se procurer Ă  Varsovie, en 1806, lors de la campagne de Pologne, un grand atlas de Russie, qu’il fit reproduire et dont se servit NapolĂ©on en 1812).

 

En gĂ©nĂ©ral, donc, Bonaparte devait improviser, et l’on ne compte plus le nombre de divisions qui sont arrivĂ©es en retard sur le champ de bataille tout simplement… parce qu’elles s’Ă©taient per­dues. Il ne peut pas envisager un plan de campagne Ă  long terme, comme celui qui avait Ă©tĂ© utilisĂ© contre les PiĂ©montais en 1796, fondĂ© sur l’occupation mĂ©thodique, jour aprĂšs jour, des points stra­tĂ©giques, suivie d’une invasion ; il doit rechercher la bataille dĂ©ci­sive, qui anĂ©antit rapidement l’ennemi et lui impose de traiter. Et lorsque le territoire deviendra trop vaste, comme en Russie, et qu’il se trouvera en prĂ©sence d’un adversaire de la taille de Koutouzov, qui a l’intelligence et la patience – rares chez un chef militaire (et qu’on retrouvera chez certains chefs amĂ©rindiens quand ils auront Ă  dĂ©fendre leurs immenses territoires contre les conquĂ©rants amĂ©ri­cains) – de refuser le combat, et de guetter patiemment sa proie, jusqu’Ă  ce qu’elle tombe d’elle-mĂȘme, NapolĂ©on y engloutira son immense armĂ©e.   L’histoire des guerres napolĂ©oniennes et la description, dans leurs moindres dĂ©tails, des combats et des batailles qui furent livrĂ©s par le guerrier ajaccien ont fait depuis deux siĂšcles les dĂ©lices des stratĂšges en chambre, des gĂ©nĂ©raux en retraite, des historiographes minutieux qui ont dĂ©pouillĂ© des tonnes d’ar­chives. Retenons cependant quelques chiffres, qui, Ă  notre avis, expliquent tout : (p.399)

–  NapolĂ©on a menĂ© 15 campagnes, en comptant la premiĂšre campagne d’Italie dont il rut l’exĂ©cutant, mais non le promoteur ; –  au cours de ces campagnes, lui et/ou ses gĂ©nĂ©raux ont livrĂ© 148 batailles (voir l’Annexe n° 23, p. 491), en y comprenant les combats ; lui-mĂȘme n’a Ă©tĂ© prĂ©sent qu’Ă  43 d’entre elles (toutes les autres ont Ă©tĂ© l’Ɠuvre de ses gĂ©nĂ©raux); –  23 d’entre elles furent dĂ©cisives, il les a toutes dirigĂ©es lui-mĂȘme ; –       campagnes et batailles ont coĂ»tĂ© Ă  la France entre 1300 000 et 1800 000 hommes selon les estimations (qui n’Ă©taient pas tous fran­çais, il y avait beaucoup d’Ă©trangers dans les armĂ©es françaises).   Dans la mesure oĂč le sort de toutes les campagnes napolĂ©o­niennes, Ă  l’exception de la premiĂšre campagne d’Italie, s’est jouĂ© sur une ou deux batailles, il est intĂ©ressant de savoir pourquoi ces batailles ont Ă©tĂ© gagnĂ©es (ou perdues, dans le cas de la BĂ©rĂ©zina ou de Waterloo). En gĂ©nĂ©ral, les forces en prĂ©sence Ă©taient Ă  peu prĂšs Ă©quivalentes et les batailles de NapolĂ©on – qui ont rarement durĂ© plus d’une journĂ©e – ont Ă©tĂ© des succĂšs essentiellement tactiques, (p.400) liĂ©s Ă  la rĂ©ussite d’une manƓuvre (exemple, la fameuse manƓuvre d’Austerlitz) ou aux erreurs de ses adversaires, dont il a su profiter. On ne peut donc pas parler de son « gĂ©nie militaire » pour expli­quer ses victoires, il est plus juste de les rapporter Ă  son sens de l’Ă -propos, Ă  la rapiditĂ© de ses rĂ©actions sur le champ de bataille, ou, souvent, Ă  la chance du joueur invĂ©tĂ©rĂ© qu’il Ă©tait. Voici quelques remarques sur quelques-unes de ses grandes victoires dĂ©cisives (prĂ©sentĂ©es dans l’ordre chronologique).

À Rivoli (14 janvier 1797, au cours de la premiĂšre campagne d’Italie), c’est le gĂ©nĂ©ral autrichien Alvinczy qui a Ă©tĂ© l’artisan de sa propre dĂ©faite. Son but Ă©tait de dĂ©livrer Mantoue, dont le blocus durait depuis le mois de juin 1796 (voir ci-dessus, p. 250). Alvinczy a commis l’erreur de diviser ses forces en six colonnes, qui devaient converger sur le plateau de Rivoli : quatre colonnes – l’in­fanterie – devaient passer par les montagnes et deux – la cavalerie et l’artillerie – devaient suivre la rive droite de l’Adige (voir carte p. 237). RenseignĂ© sur les mouvements de l’ennemi, Bonaparte n’eut donc qu’Ă  se placer sur les hauteurs qui commandaient l’ac­cĂšs au plateau, d’oĂč il put empĂȘcher la concentration des troupes autrichiennes.   À Marengo (14 juin 1800, au cours de la deuxiĂšme campagne d’Italie), nous avons dĂ©jĂ  dit (p. 36l, ci-dessus) que le gĂ©nĂ©ral autri­chien MĂȘlas avait d’abord vaincu Bonaparte et que celui-ci avait dĂ©jĂ  ordonnĂ© la retraite ; c’est l’arrivĂ©e de Desaix qui le sauva, mais le communiquĂ© officiel attribua Ă  Bonaparte toute la gloire de la victoire (Desaix ne risquait pas de protester: il Ă©tait mort sur le champ de bataille).

 

Austerlitz (2 dĂ©cembre 1805, lors de la campagne d’Allemagne) est la plus fameuse bataille de NapolĂ©on. La troisiĂšme coalition contre la France avait Ă©tĂ© ouverte par l’accord conclu Ă  Saint-PĂ©ters­bourg entre l’Angleterre et la Russie le 11 avril 1805, suivi d’un traitĂ© d’alliance entre les deux nations en juillet, alliance que rallia l’empereur autrichien François II en aoĂ»t, ainsi que Naples et la SuĂšde. NapolĂ©on Ă©tait sur ses gardes : de Boulogne, oĂč il prĂ©parait une hypothĂ©tique invasion de l’Angleterre, il surveillait les Autri­chiens et avait prĂ©vu de marcher sur Vienne par deux voies : par la BaviĂšre (nation alliĂ©e de la France) et en suivant la vallĂ©e du Danube- d’une part, Ă  travers la BohĂȘme-Moravie d’autre part. La (p.401) premiĂšre bataille importante de la campagne eut lieu Ă  Ulm, oĂč s’Ă©tait enfermĂ© le gĂ©nĂ©ral autrichien Mack, qui capitula en octobre 1805 ; mais la bataille dĂ©cisive eut lieu Ă  Austerlitz (entre Prague et Vienne). Le champ de bataille d’Austerlitz, choisi par NapolĂ©on, Ă©tait une vaste plaine, bordĂ©e par un ruisseau (le Gold-bach), avec, au centre, un plateau (le plateau de Pratzen) dominant la plaine d’environ deux cents mĂštres. Le 29 novembre, au lieu de s’installer sur le plateau, NapolĂ©on l’abandonne aux Austro-Russes, feint de battre en retraite et dĂ©ploie son armĂ©e en arriĂšre du Gold-bach. Son plan Ă©tait le suivant : inspirer aux alliĂ©s ennemis le projet de tourner l’armĂ©e française par sa droite, pour lui couper la route de Vienne (vers le village de Telnitz), ce qui les obligerait Ă  dĂ©gar­nir le plateau de Pratzen et Ă  se diriger vers Telnitz.

Les Autrichiens tombĂšrent dans le piĂšge, quittĂšrent le plateau central et allĂšrent dĂ©fendre la route de Vienne, tandis que les Russes, commandĂ©s par Koutouzov, occupaient le plateau le 30 novembre ; le 2 dĂ©cembre, vers sept heures du matin, les Autri­chiens se ruĂšrent Ă  l’attaque de Telnitz et des villages voisins (tenus par Davout) et, pendant ce combat, NapolĂ©on, profitant du brouillard trĂšs dense qui noyait la petite vallĂ©e du Goldbach et les flancs du plateau de Pratzen, envoyait Soult sur le plateau vers huit heures et demie : Ă  neuf heures le brouillard d’Austerlitz commen­çait Ă  se dissiper et les Austro-Russes dĂ©couvrirent qu’ils avaient perdu le centre du champ de bataille, occupĂ© maintenant par les Français. Ils essayĂšrent de reconquĂ©rir Pratzen, mais n’y parvinrent pas : Ă  16 heures, la nuit tombait et NapolĂ©on avait gagnĂ© la bataille d’Austerlitz. Mais comment ? Par un « coup de poker », comme l’Ă©crit Jacques Garnier, spĂ©cialiste de l’histoire des batailles napo­lĂ©oniennes. Car la manƓuvre d’Austerlitz (laisser le plateau Ă  l’en­nemi, l’attirer Ă  Telnitz et profiter du brouillard) ne pouvait rĂ©ussir que sous plusieurs conditions : 1° que les Austro-Russes tombent dans le piĂšge qui les attirait Ă  Telnitz et dĂ©garnissent le plateau ; 2° que le brouillard fasse son apparition au bon moment ; 3° qu’il persiste suffisamment longtemps, pour permettre aux Français d’es­calader les flancs du plateau sans ĂȘtre vus. Quelle pythonisse pou­vait prĂ©voir tout cela ? À Austerlitz, NapolĂ©on n’a pas fait preuve de gĂ©nie, il a simplement jouĂ© au loto et gagnĂ© le gros lot. Encore fal­lait-il avoir le cran de miser.

 

(p.402) La victoire d’IĂ©na (14 octobre 1806, au cours de la campagne de Prusse) ne fut pas due Ă  un pari, comme celle d’Austerlitz, mais Ă  un coup de malchance pour les Prussiens. Le 13 octobre, Napo­lĂ©on et son armĂ©e, au grand complet, atteignaient IĂ©na, juste en arriĂšre des positions prussiennes ; il ignorait que le roi de Prusse et ses gĂ©nĂ©raux, craignant d’ĂȘtre cernĂ©s, avaient dĂ©cidĂ© la retraite et que l’armĂ©e prussienne s’Ă©tait divisĂ©e en deux colonnes, l’une sous le commandement du duc de Brunswick, l’autre commandĂ©e par Hohenlohe. Croyant donc avoir toute l’armĂ©e ennemie devant lui, il dĂ©cide de l’enfoncer de front et d’envoyer Davout la tourner par Auerstedt, Ă  vingt kilomĂštres au nord. La bataille a eu lieu, et NapolĂ©on Ă©crase sans mal Hohenlohe, qui n’a avec lui qu’une partie de l’armĂ©e prussienne. Le mĂȘme jour, Davout sera vainqueur Ă  Auerstedt.

 

La campagne de Pologne contre les Russes, en 1806-1807, fut mal prĂ©parĂ©e. Eylau (8 fĂ©vrier 1807) fut une boucherie inutile (le mot est de NapolĂ©on lui-mĂȘme) ; Friedland (14 juin 1807) fut une bataille improvisĂ©e, offensive, mais parfaitement rĂ©ussie (les Russes Ă©taient dans une position dangereuse, le dos Ă  une riviĂšre) ; huit jours aprĂšs, les Russes demandaient l’armistice et le tsar Alexandre Ier rencontra NapolĂ©on sur un radeau lancĂ© au milieu du NiĂ©men : la paix fut signĂ©e Ă  Tilsit le 8 juillet 1807, c’Ă©tait un traitĂ© napolĂ©onien, c’est-Ă -dire une simple trĂȘve, lourde de guerres futures (il prĂ©voyait le dĂ©membrement de la Prusse et la rĂ©surrection partielle de la Pologne Ă  laquelle la Russie ne risquait pas de souscrire).   AprĂšs la campagne de Pologne, NapolĂ©on dĂ©cide d’asphyxier Ă©conomiquement l’Angleterre en organisant le blocus continental, initiative qui l’entraĂźna dans une politique de guerres et d’annexions, en particulier Ă  deux interventions militaires qui devaient lui ĂȘtre fatales : au Portugal (en 1807) et en Espagne (1808). Il dĂ©trĂŽna les dynasties rĂ©gnantes, nomma son frĂšre Joseph roi d’Espagne et dut faire face alors, dans la pĂ©ninsule IbĂ©rique, Ă  une longue guĂ©rilla qui, soutenue par un corps expĂ©ditionnaire anglais (commandĂ© par Wellington), eut enfin raison de NapolĂ©on.

 

La campagne de 1809, en Autriche et en Allemagne, a Ă©tĂ© mar­quĂ©e par les batailles d’Essling (21-22 mai) et de Wagram (4-6 juillet). La premiĂšre fut perdue par NapolĂ©on, qui cherchait un passage sur le Danube, Ă  l’est de Vienne (qu’il occupait), pour (p.403) dĂ©busquer le prince Charles et son armĂ©e. Il choisit d’utiliser l’Ăźle de Lobau, sur le fleuve, fait construire rapidement un pont, franchit le Danube, est repoussĂ© par les Autrichiens Ă  Essling, et doit se replier avec son armĂ©e dans l’Ăźle (oĂč il se retrancha). Sa dĂ©faite Ă©tait due principalement Ă  la crue du Danube, pourtant prĂ©visible Ă  cette Ă©poque de l’annĂ©e. Quarante jours plus tard, c’Ă©tait la dĂ©crue, NapolĂ©on et son armĂ©e purent quitter l’Ăźle de Lobau et l’Empereur offrit la bataille Ă  l’archiduc Charles dans la plaine dominĂ©e par le plateau de Wagram (4-6 juillet 1809), qui opposa l’armĂ©e française (190 000 hommes) Ă  l’armĂ©e autrichienne (220 000 hommes). La victoire revint Ă  NapolĂ©on et Ă  ses gĂ©nĂ©raux (MassĂ©na, Bernadotte, Oudinot, Davout), mais elle ne fut suivie d’aucun rĂ©sultat tactique, puisque l’archiduc Charles put s’Ă©chapper et se replier en BohĂȘme. Elle fut cependant suivie de la signature du traitĂ© de Vienne (14 octobre 1809)… et du mariage de NapolĂ©on avec la fille de l’empereur autrichien, Marie-Louise, destinĂ© Ă  fonder une dynastie Bonaparte, puisque JosĂ©phine n’avait pas donnĂ© d’hĂ©ritier Ă  l’Em­pereur (il divorça le 16 dĂ©cembre 1809, le mariage religieux fut annulĂ© le 9 fĂ©vrier 1810, et NapolĂ©on Ă©pousa Marie-Louise le 1er avril 1810 ; un enfant, le roi de Rome, devait naĂźtre de cette union le 20 mars 1811).

 

La rupture de l’alliance franco-russe qui avait Ă©tĂ© conclue Ă  Erfurt fut la consĂ©quence d’une part du rapprochement franco-autri­chien aprĂšs Wagram, d’autre part de la crĂ©ation du grand-duchĂ© de Varsovie, par NapolĂ©on, en 1807, qui laissait prĂ©sager une renaissance de l’État polonais que s’Ă©taient jadis partagĂ© la Russie et l’Autriche. Contre NapolĂ©on, le tsar noua donc une mĂȘme coalition avec les Anglais et la guerre Ă©clata au mois de juin 1812. Une Grande ArmĂ©e de prĂšs de 800 000 hommes partit, Ă  pied, de Paris pour Moscou ; on sait qu’il n’en revint que quelques milliers. L’inefficacitĂ© totale de NapolĂ©on en matiĂšre de stratĂ©gie se manifesta cruellement dans cette campagne de Russie ; il y fit les mĂȘmes erreurs que Hitler plus d’un siĂšcle plus tard : il partit avec une armĂ©e sans service sanitaire, sans train des Ă©quipages, presque sans service d’intendance, sans informa­tion gĂ©ographique certaine (son meilleur instrument, en la matiĂšre, Ă©tait un atlas de la Russie qu’avait rapportĂ© BĂącler d’Albe de Varsovie en 1807), avec l’intention de vivre sur le pays, mais en ignorant Ă  peu prĂšs tout et de ses ressources, et de son peuple. Il n’avait pas prĂ©vu ni (p.404) la stratĂ©gie de la terre brĂ»lĂ©e adoptĂ©e par les gĂ©nĂ©raux russes (notam­ment par Barclay de Tolly, qui fait le vide devant lui), ni l’extraordi­naire stratĂ©gie de Koutouzov qui suivait la Grande ArmĂ©e en attendant son heure, ni le froid russe, ni le dĂ©gel, ni qu’il prendrait une capitale en ruine, vidĂ©e de ses habitants et brĂ»lĂ©e, ni la BĂ©rĂ©zina. Le flambeau du guerrier NapolĂ©on, qui avait fait illusion pendant dix-neuf ans, Ă©tait Ă©teint. Le dĂ©sastre de Russie Ă©tait, selon le mot cĂ©lĂšbre de Talleyrand, « le commencement de la fin ».

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.106) Il est vrai qu’aussi les combats lui plaisent ; il l’a dit Ă  Roederer : « C’est le don particulier que j’ai reçu en naissant ; c’est mon habitude ; c’est mon existence » N’oublions pas d’ajouter que la guerre, pour Bona­parte, doit ĂȘtre — et primordialement — une entre­prise qui rapporte ; et il s’y entend, Ă  la faire rap­porter ; sinon pour l’Etat, du moins pour lui-mĂȘme ; et d’autres en profitent, qui se loueront ainsi de lui ; « je les connais mes Français », dit-il Ă  Lucien, d’un ton assez crapuleux ; ils adorent d’avoir « Ă  leur tĂȘte » quelqu’un « qui les mĂšne voler, de temps Ă  autre, Ă  l’étranger ».

 

Roger Caratini, Paoli, NapolĂ©on, une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.491) annexe n° 25 Batailles du Consulat et de l’Empire

Contrairement Ă  ce qu’on pourrait croire, NapolĂ©on n’a pas livrĂ© lui-mĂȘme toutes les batailles dont on lui attribue la gloire. De 1796 Ă  1815, les armĂ©es françaises ont livrĂ© 148 combats et batailles : NapolĂ©on n’a Ă©tĂ© prĂ©sent qu’Ă  43 d’entre elles (il Ă©tait absent pour toutes les autres). Dans le tableau ci-dessous, nous avons imprimĂ© en gras les noms des batailles auxquelles il a Ă©tĂ© prĂ©sent ; mais il ne faut pas oublier que, mĂȘme dans ces batailles, ses gĂ©nĂ©raux (MurĂąt, MassĂ©na et les autres) ont souvent agi sans instruction, de leur propre initiative : sans eux, on ne parlerait pas aujourd’hui de la plupart des victoires de NapolĂ©on.

 

« Die grossen Schlachten », ARD MO. 30 Okt. 2006

 

1813 zwingt die europÀische Allianz das napoleonische Heer in die Knie.

„Die Völkerschlacht bei Leipzig“ lĂ€utet Napoleons Ende ein.

Es ist die bis dahin grösste Schlacht aller Zeiten gewesen.

 

Georges Blond, La Grande Armée, 1804-1815, éd. Laffont

 

(p.21) Les anciens ne se vantaient pas seulement de leur bravoure, de leurs ripailles et orgies, ils faisaient aussi Ă©tat avec gloire de leur mĂ©pris pour les civils; ils se vantaient d’ĂȘtre, loin des champs de bataille et hors des casernes, la terreur de la population, et en vĂ©ritĂ© ils l’Ă©taient. PĂ©nĂ©trer de force dans les boutiques, les cafĂ©s, renverser les verres et les tables, quelles bonnes plaisanteries! Et serrer grossiĂšrement les femmes, et casser la gueule aux bourgeois s’ils protestaient. Les rapports de police sont Ă©loquents : « Le fils du propriĂ©taire du cafĂ© de Valois a le crĂąne fendu, un jeune homme est Ă©charpĂ© par un brigadier de chasseurs devant la porte du SĂ©nat; a la barriĂšre de Charonne, des militaires tuent un civil; dans la plaine de Montrouge trois soldats Ă©ventrent un inconnu sous Ie prĂ©texte qu’il «les a regardĂ©s d’un air insultant.» Les faits de pillage et de destruction sont innombrables, ainsi que les sĂ©vices a l’Ă©gard des femmes. Un rapport du prĂ©fet du 17 septembre 1 804 signalera que six soldats ont abusĂ© d’une jeune fille sur le quai du Port au BlĂ© et l’ont ensuite jetĂ©e dans la Seine. Les meurtres et exactions graves n’Ă©taient Ă©videmment pas quotidiens et les anciens ne s’en vantaient pas, mais ils se vantaient des brutalitĂ©s et brimades qui, elles, Ă©taient frĂ©quentes. Ce genre de rĂ©cits commençait par choquer la plupart des naĂŻfs conscrits, mais laisser voir une rĂ©probation eĂ»t Ă©tĂ© dangereux, mieux valait feindre d’admirer, et c’est ainsi qu’on finit par admirer vraiment.  Les rĂ©cits de l’épopĂ©e; le prestige de l’uniforme et cette soumission morale: le conscrit enrĂŽlĂ© n’était dĂ©jĂ  plus le mĂȘme homme.

 

(p.25) Nombre de vivandiĂšres traĂźnaient une marmaille. On en a vu accoucher au pied d’un arbre, puis elles rattrapaient le rĂ©giment une ou deux Ă©tapes plus loin. Souvent vĂȘtues comme des paysannes; portant parfois des robes de velours ou ornĂ©es de fourrure, pillĂ©es dans quelque chĂąteau – et vite maculĂ©es par la rude vie des routes et des camps.

(p.474) Plus d’armĂ©e d’ Angleterre, c’Ă©tait maintenant la Grande ArmĂ©e, nom officiel. Deux cent mille hommes marchaient vers le Rhin, selon les sept itinĂ©raires. Tout Ă©tait prĂ©vu, organisĂ©. A une journĂ©e devant la troupe, un commissaire des guerres et un officier d’Ă©tat-major alertaient les fonctionnaires et prĂ©paraient le ravitaillement, l’hĂ©bergement. La Grande ArmĂ©e marchait tambour battant, il y avait des tambours en tĂȘte et en queue de bataillon. La musique jouait aux Ă©tapes. Contrairement Ă  ce que croient beaucoup, nombre de routes françaises de grands itinĂ©raires Ă©taient trĂšs larges Ă  l’Ă©poque. Les soldats n’avançaient que sur les cĂŽtĂ©s de la route, laissant le milieu libre, mĂȘme consigne pour les cavaliers.  Les gĂ©nĂ©raux (en voiture) et les colonels (Ă  cheval) s’avançaient en tĂȘte de leurs unitĂ©s. Vitesse horaire, quatre kilomĂštres Ă  l’heure (3,900 km exactement : une « lieue de poste»); haltes de cinq minutes toutes les heures, halte d’une demi-heure ou d’une heure (« halte des pipes ») au milieu de l’étape. Cent pas de distance entre les bataillons. L’armĂ©e parcourait de 35 4 40 km par jour. On quittait l’étape Ie matin de bonne heure, on arrivait Ă  l’étape suivante tĂŽt dans l’aprĂšs-midi et les soldats, par groupes de trois ou quatre, allaient cantonner dans les fermes ou les habitations prĂ©vues.

Tout ce que je viens d’écrire, c’est la thĂ©orie. Il est gĂ©nĂ©ralement convenu que, de Boulogne au Rhin, tout a marchĂ© dans la perfection et la bonne humeur, par beau temps, et que les difficultĂ©s n’ont commencĂ© qu’en octobre, lorsque le temps s’est gĂątĂ©. Or la juxtaposition des tĂ©moignages des troupiers laisse souvent perplexe. L’un d’eux :

« Notre colonne s’étire, ceux dont la famille rĂ©side a proximitĂ© de la route obtiennent la permission de faire leur tour d’adieu et rattrapent au galop, car personne ne veut manquer la fĂȘte du premier coup de canon. Nous sommes enflammĂ©s par l’espoir de nous mesurer bientĂŽt dans la bataille, conduits par l’Empereur. Seules les haltes des pipes ponctuent notre cheminement. Nous chantons pour nous entraĂźner; lorsque nos voix s’Ă©raillent et que nos pas vacillent, les musiciens redoublent leurs fanfares. » Un autre militaire, Grenadier de la Garde, pourtant l’Ă©lite de l’armĂ©e, s’exprime un peu diffĂ©remment : « Jamais on n’a fait une marche aussi pĂ©nible; on ne nous a pas donnĂ© une heure de sommeil, jour et nuit en marche par peloton. On se tenait par rang les uns les autres, pour ne pas tomber; ceux qui tombaient, rien ne pouvait les rĂ©veiller. Il en tombait dans les fossĂ©s. Les coups de plat de sabre n’y faisaient rien du tout. Sur les minuit, je dĂ©rivais Ă  droite sur le pendant de la route. Me voila renvoyĂ© sur le cĂŽtĂ©; je dĂ©gringole et je ne m’arrĂȘte (p.48)  qu’aprĂšs ĂȘtre arrivĂ© dans une prairie. Je n’abandonnai pas mon fusil mais je roulai dans l’autre monde. »

(p.48) Les billets de logement,. les cantonnements prĂ©vus, c’Ă©tait bien joli, mais comment trouver les cantonnements quand on arrivait en avance sur les tableaux et ordres de mouvement, quand on arrivait de nuit en pays inconnu ? La Grande ArmĂ©e ne transportait ni tentes ni abris dĂ©montables. Alors la force ou le systĂšme D. Forcer, briser les portes des maisons, dĂ©molir n’importe quoi pour se faire un abri, nous verrons tout cela.

 

(p.87) La Grande ArmĂ©e balayant l’Europe va laisser derriĂšre elle environ un million de.cadavres – sans compter ceux des ennemis. J’ai entendu dire : « En dix ans, c’est peu. » Le trentiĂšme environ de la population française de l’époque; il est vrai que nous avons fait mieux en Quatorze-Dix-Huit. Mais la puissance des armes Ă  feu Ă©tait beaucoup moins grande sous l’Empire, et les effectifs engagĂ©s Ă©taient beaucoup moins nombreux.

 

(p.87) Au soir d’Austerlitz, NapolĂ©on parcourant Ă  cheval le champ de bataille a donnĂ© l’ordre aux officiers de sa suite de faire silence pour qu’on puisse entendre mieux les plaintes des blessĂ©s. Ces plaintes formaient un immense gĂ©missement lugubre. On devait les entendre encore deux jours plus tard, sur le champ de bataille oĂč les mourants n’avaient pas fini d’agoniser; on devait les entendre dans les maisons oĂč les plus favorisĂ©s avaient Ă©tĂ© transportĂ©s – les premiers recueillis avaient Ă©tĂ© les blessĂ©s de la Garde -, et la plupart gisaient dans ces maisons sur de la paille ou Ă  mĂȘme le sol, souffrant de la soif et de la faim, opĂ©rĂ©s et soignĂ©s par des chirurgiens, aides-chirurgiens et infirmiers, bien trop peu nombreux, dĂ©bordĂ©s et, le plus souvent, manquant d’instruments et de matĂ©riel sanitaire parce que, comme l’intendance, le service de santĂ© ne suivait pas. Les blessĂ©s de la Grande ArmĂ©e dont il n’est rien dit dans les manuels scolaires, dont il est dit si peu dans tant de rĂ©cits de l’Ă©popĂ©e, ont Ă©tĂ© en vĂ©ritĂ© une autre Grande ArmĂ©e, une annĂ©e de peut-ĂȘtre deux millions de martyrs. Voici maintenant comment l’officiel Bulletin de la Grande ArmĂ©e (n° 31) a racontĂ© l’Ă©pilogue d’Austerlitz: 

“Le soir de la journĂ©e et pendant plusieurs heures de la nuit, l’Empereur a parcouru le champ de bataille et fait enlever les blessĂ©s: spectacle horrible s’il en fut jamais! L’Empereur passait Ă  cheval avec la rapiditĂ© de l’Ă©clair, et rien n’Ă©tait plus touchant que de voir ces braves le reconnaĂźtre sur-le-champ; les uns oubliaient leurs souffrances et disaient : Au moins, la victoire est-elle bien assurĂ©e? Les autres : Je souffre depuis huit heures, (p.88) et depuis le commencement de la bataille je suis abandonnĂ©, mais j’ai bien fait mon devoir. D’autres : Vous devez ĂȘtre content de vos soldats aujourd’hui. A chaque soldat blessĂ©, l’Empereur laissait une garde qui le faisait transporter dans les ambulances. Il est horrible de le dire : quarante-huit heures aprĂšs la bataille, il y avait encore un grand nombre de Russes qu’on n’avait pu panser. Tous les Français le furent avant la nuit. » La lĂ©gende destinĂ©e Ă  soutenir le moral de l’arriĂšre s’Ă©laborait Ă  mesure des Ă©vĂ©nements. Le lendemain de la bataille, NapolĂ©on fut effrayĂ©, paraĂźt-il, par l’importance des pertes françaises. On le voit dicter, d’Austerlitz mĂȘme, des ordres attribuant des pensions aux veuves et aux orphelins. Et ensuite? Ensuite NapolĂ©on doit penser aux conditions d’un armistice avec l’ennemi vaincu et il faut penser plus loin, aux clauses du traitĂ© de paix, aux dispositions Ă  prendre pour occuper en sĂ»retĂ© un pays jusqu’Ă  ce que la paix soit vraiment assurĂ©e; en vĂ©ritĂ© un empereur chef de guerre en train de remodeler l’Europe a en tĂȘte bien d’autres soucis que le sort des blessĂ©s et des malades.

 

(p.106) /L’armĂ©e prussienne/

 

Ses gĂ©nĂ©raux Ă©taient des vieillards. En face de NapolĂ©on, chef de la Grande ArmĂ©e, 37 ans, Brunswick, gĂ©nĂ©ral en chef prussien, en avait 71. Davout, 36 ans; Soult, Lannes, Ney, 37; en face, Hohenlohe, 60 ans; BlĂŒcher, 64; Moellendorf 81 ans. SolennitĂ© et lenteur. Pour l’armĂ©e prussienne, une Ă©tape de quatre Ă  cinq lieues est une marche forcĂ©e, un exploit. Elle se traĂźne Ă  l’allure d’escargot de ses innombrables chariots et fourgons de vivres et de matĂ©riel. A l’Ă©tape, il n’est pas question de cantonner chez l’habitant (ni de dĂ©molir un village pour se faire des abris!) : on Ă©difie une vĂ©ritable ville de tentes qu’on dĂ©monte mĂ©ticuleusement le lendemain. Avant chaque dĂ©part, inspection, et le soldat doit se prĂ©senter aussi propre, aussi astiquĂ© que pour une revue Ă  Potsdam.  La mĂȘme discipline hiĂ©rarchique rĂšgne sur le champ de bataille. Les marĂ©chaux et gĂ©nĂ©raux mandarins sont persuadĂ©s que le secret de la victoire, enseignĂ© par FrĂ©dĂ©ric II, consiste en Ă©volutions prĂ©cises, rigides, impeccables, interminables, la majestĂ© avant tout.

 

(p.163) /Bataille de Friedland/

 

La perte “peu considĂ©rable” de l’armĂ©e française se chiffrait par 7 000 tuĂ©s ou blessĂ©s. L’envers des grandes batailles est toujours le mĂȘme. Devant une ambulance, installĂ©e « dans une grande maison rouge Ă  portĂ©e de canon du champ de bataille, on jette Ă  mesure les cadavres des blessĂ©s qui meurent en arrivant. » Percy : « Dans la chambre du rez-de-chaussĂ©e et derriĂšre la porte, un monceau de membres coupĂ©s; le sang ruisselait de toutes parts; on entendait les cris, les gĂ©missements, les hurlements des blessĂ©s apportĂ©s sur des Ă©chelles, des fusils, des perches; tableau dĂ©chirant, toujours le mĂȘme, et auquel je ne puis m’habituer.» MĂȘme le Bulletin de la Grande ArmĂ©e laissait entrevoir le prix de la victoire: “Le lendemain, le jour se leva sur l’un des champs de bataille les plus horribles qu’on put voir.» Il faisait si chaud et les cadavres d’hommes et de chevaux puaient tellement que l’ordre habituel d’enterrer les morts fut rapportĂ©:

– TraĂźnez-les tous jusqu’à la riviĂšre et balancez-les.

 

Avant l’atroce corvĂ©e, une gĂ©nĂ©reuse distribution d’eau de vie. Les soldats rirent en voyant les cabrioles des morts sur les pentes du ravin.

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.232) Que disent en effet la plupart des historiens (et en particulier les historiens militaires) au sujet de cette campagne par laquelle Bona­parte est entrĂ© en fanfare dans l’Histoire? Que, dans l’esprit du Directoire (et surtout de Carnot), cette guerre d’Italie devait ĂȘtre une opĂ©ration de diversion, destinĂ©e Ă  permettre aux grandes armĂ©es d’Augereau et de Jourdan, qui opĂ©raient en Allemagne, d’atteindre Vienne par la BohĂȘme et par la vallĂ©e du Danube et qu’elle n’avait d’autre but que l’occupation du PiĂ©mont et du Mila­nais, mais que, grĂące au « gĂ©nie » de Bonaparte, ce fut l’Italie qui devint le thĂ©Ăątre principal de cette guerre.

Or cette thĂšse quasi unanime, que l’on peut qualifier d’officielle, qui a Ă©tĂ© Ă©tablie par NapolĂ©on lui-mĂȘme et soutenue par la quasi-totalitĂ© des historiens est fausse : on peut le montrer aisĂ©ment en se rĂ©fĂ©rant aux instructions communiquĂ©es par les Directeurs au commandant en chef de l’armĂ©e d’Italie (et dont certaines lui furent portĂ©es Ă  Paris, avant son dĂ©part) et au Recueil des actes du Direc­toire exĂ©cutif, publiĂ© par Antoine Debidour entre 1910 et 1917.

Dans la campagne d’Italie, comme nous allons le voir, Bona­parte n’a pas « dĂ©sobĂ©i avec gĂ©nie » aux instructions du Directoire ; bien au contraire, il les a suivies pas Ă  pas avec rigueur et efficacitĂ©, et ce fut lĂ  son talent. Le reste n’est que lĂ©gende et propagande, une propagande que NapolĂ©on s’est empressĂ© de diffuser par ses Relations aux Directeurs (prĂ©curseurs de ses Bulletins de la Grande ArmĂ©e), par ses proclamations et, Ă  partir du moment oĂč il prit conscience du fait que ses succĂšs militaires pouvaient dĂ©boucher sur des succĂšs politiques, par des journaux qu’il fit publier dĂšs l’Ă©tĂ© 1797 (par exemple : Le Courrier de l’armĂ©e de l’Italie, fondĂ© le 20 juillet 1797 ; La France vue de l’armĂ©e de l’Italie, fondĂ© le 10 aoĂ»t 1797 ; Journal de Bonaparte et des hommes vertueux, fondĂ© en 1797, avec un premier numĂ©ro qui porte l’Ă©pigraphe suivante, digne d’un publicitaire moderne : « Annibal dormit Ă  Capoue. Mais Bonaparte actif ne dort pas Ă  Mantoue »).

(p.238) La « manƓuvre » de Montenotte n’a donc pas Ă©tĂ© une opĂ©ration stratĂ©gique pensĂ©e et voulue par Bonaparte, qui aurait Ă©tĂ© destinĂ©e Ă  enfoncer le centre des forces ennemies et Ă  sĂ©parer les Sardes des Autrichiens, repoussant les premiers vers Turin et les seconds vers Milan, action que ce dernier aurait dĂ©cidĂ©e en dĂ©sobĂ©issant – « avec gĂ©nie » chantent ses thurifĂ©raires aveugles – au Directoire : ce fut la rĂ©action inĂ©vitable du gĂ©nĂ©ral en chef Ă  cette attaque-surprise, montĂ©e de toutes piĂšces par les Autrichiens pour empĂȘcher les Français de progresser vers Ceva. Bonaparte a su y faire face avec sang-froid : le danger passĂ©, il est revenu au plan des stratĂšges pari­siens et il n’a jamais renvoyĂ© les ImpĂ©riaux vers Milan et les PiĂ©montais vers Turin.

 

Les louanges qu’on lui tresse quant Ă  la suite des opĂ©rations entre­tiennent l’imposture. AprĂšs avoir prĂ©tendu, au mĂ©pris des faits et des textes, que Bonaparte a enfoncĂ© « gĂ©nialement » le centre des forces ennemies Ă  Montenotte pour les sĂ©parer, les napolĂ©ophiles affirment qu’il a dĂ©sobĂ©i une seconde fois au Directoire, aprĂšs Montenotte, tou­jours avec autant de « gĂ©nie », en laissant les Autrichiens se replier et en se retournant contre les PiĂ©montais, qu’il est allĂ© assiĂ©ger Ă  Ceva. Or, bien au contraire, aprĂšs Montenotte – qui a Ă©tĂ© interprĂ©tĂ© par NapolĂ©on lui-mĂȘme et par le Directoire comme un Ă©vĂ©nement « imprĂ©vu » – Bonaparte a appliquĂ© les directives du Bureau parisien qui lui avaient Ă©tĂ© confirmĂ©es le 7 mars (voir ci-dessus, p. 236) : ne rien faire d’essentiel qu’il n’ait d’abord pris Ceva.

 

Il obĂ©it donc et ne prend aucune autre initiative. Le lendemain de Montenotte, il ordonne la reprise de la marche sur Ceva, par la vallĂ©e du Tanaro et par MillĂ©sime, comme le lui a prĂ©conisĂ© le Directoire. Si Montenotte avait Ă©tĂ© une manƓuvre soi-disant gĂ©niale, Bonaparte aurait exploitĂ© sa victoire et poursuivi les Autri­chiens ; en fait, il se contente simplement de faire prendre Dego par MassĂ©na (14-15 avril), pour couper les communications entre les ImpĂ©riaux, qui sont au-delĂ  de Dego, et les Sardes, qui sont Ă  Ceva (voir la carte : la route la plus courte, en provenance de Dego et dans la direction de Ceva, et qui passe par MillĂ©sime, est donc interdite aux deux alliĂ©s, qui doivent utiliser, pour communiquer, la route de la plaine piĂ©montaise, qui va jusqu’Ă  Turin).

 

Quant Ă  Ceva, vers laquelle Bonaparte fonce le 16 avril, le Directoire, qui avait primitivement envisagĂ© son siĂšge (voir dans (p.239) l’Annexe n° 10, p. 452, le MĂ©moire militaire constituant le docu­ment n° 2 citĂ© ci-dessus), a formellement annulĂ© cette instruction :

« … Il ne doit ĂȘtre entrepris aucun siĂšge avant que l’en­nemi, qui pourrait l’inquiĂ©ter, ne soit totalement en dĂ©route et hors d’Ă©tat de rien tenter, et dans tous les cas, le gĂ©nĂ©ral en chef doit bien se garder de porter sa grosse artillerie sur un point quelconque, oĂč, par un lĂ©ger succĂšs des ennemis, elle pourrait ĂȘtre compromise. » (Debidour, op. cit., I, p. 722.)

 

Pour un officier d’artillerie comme Bonaparte, cet ordre est une absurditĂ©. Mais il obĂ©it encore et tente d’enlever Ceva Ă  la baĂŻon­nette, le 16 avril : il subit un Ă©chec cuisant. Que faire ? Le dieu des guerriers le tire de ce mauvais pas : le 17 avril, le commandant en chef de l’armĂ©e sarde, le gĂ©nĂ©ral Colli, Ă©vacue la place et n’y laisse qu’une petite garnison qui capitulera quelques jours plus tard. Ensuite, tout se passe comme par miracle : Bonaparte n’a plus qu’Ă  lire l’Instruction qui lui a Ă©tĂ© remise le 7 mars et que nous avons citĂ©e plus haut. Elle lui laisse beaucoup plus de lati­tude pour agir que les deux premiers MĂ©moires pour l’armĂ©e d’Italie : au cas oĂč les ennemis (les PiĂ©montais) se retireraient vers Turin, le Directoire, dit cette Instruction, autorise le gĂ©nĂ©ral en chef « Ă  les suivre, Ă  les combattre Ă  nouveau, et mĂȘme Ă  bombar­der cette capitale si nĂ©cessaire ».

 

(p.240) Autrement dit, sur le plan stratĂ©gique (marche des armĂ©es, dĂ©roulement chronologique des opĂ©rations) et logistique (pourvoir aux besoins des armĂ©es), il n’a Ă©tĂ© qu’un bon exĂ©cutant et il a suivi rigoureusement le plan des Directeurs, qui se disaient sans doute, dĂ©jĂ , que la guerre Ă©tait une chose trop sĂ©rieuse pour en laisser les initiatives aux militaires ; (
).

 

 

2.1 La campagne d’Italie de NapolĂ©on: vĂ©ritĂ©

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.44) Sa proclamation aux bandes qu’il va dĂ©chaĂźner sur la plaine du PĂŽ, la cĂ©lĂ©britĂ© que lui a confĂ©rĂ©e l’Histoire n’en efface pas le sens prĂ©cis : « Soldats, vous ĂȘtes nus, mal chaussĂ©s, mal nourris. Je vais vous conduire dans les plaines les plus fertiles du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir. Vous y trou­verez honneur [sic], gloire et richesse ! » Deux fois les mots clĂ©s : « riches », « richesse ». On ne peut ĂȘtre plus clair dans le banditisme. Hardi, mes tueurs ! Voyez un peu, Ă  notre portĂ©e, ce butin ! Les bombances que nous allons faire ! Hold-up gĂ©ant ; fric-frac Ă©norme. Ce qui s’est abattu sur l’Italie en la personne de Bonaparte, c’est trĂšs exactement un vampire. Et les neutres mĂȘme — Ă  GĂȘnes, Ă  Parme, Ă  ModĂšne, Ă  Venise — doivent payer pour ĂȘtre Ă©par­gnĂ©s. (un nom pour cela aussi : racket). Lettre du 9 mai 1796, Bonaparte Ă  Carnot : « Ce que nous avons dĂ©jĂ  pris est incalculable », et, dans cet idiome qui est le sien : « J’espĂšre que les choses vont bien, pouvant vous envoyer une douzaine de millions » ; il ajoute qu’il lui expĂ©die, ce jour, « quelques tableaux des premiers maĂźtres : Le Cor-

 

1. PĂ©guy, dans sa Jeanne d’Arc de 1897 (DeuxiĂšme piĂšce, deuxiĂšme partie, acte II) met dans la bouche de Gilles de Rais ces paroles mĂȘmes de Bonaparte*; Jeanne, alors : « Messire, Ă©coutez bien ; savez-vous ce que c est que celui qui dit ça? » Gilles de Rais : « C’est le bon capitaine, celui qui parle ainsi » ; et Jeanne : « Non, Messire ; celui qui parle comme cela, c’est le dernier des hommes. »

 

(p.45) — car, Ă©crit sans rire M. Louis Madelin, dans son ouvrage classique de 1935 : « Par­tout grand capitaine, Bonaparte agit aussi en ar­tiste ». Entendez que, partout, il fond sur les caisses. Le 23 juin 1796, aprĂšs son invasion par­tielle des Etats du Pape, il exige de lui, pour ne pas aller plus loin (je te prends ceci ; verse-moi telle somme ou je continue), il se fait compter, net, 21 millions d’un seul coup.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.46) SoulĂšvements. RĂ©pressions sauvages. Le 25 mai, Lannes est chargĂ© de mettre le feu Ă  toutes les maisons de Binasco, car on y a bougĂ© contre le nouvel occupant. A Pavie, se sont rĂ©fugiĂ©s dix mille paysans fuyant les horreurs de la conquĂȘte. Ils font mine de crĂ©er lĂ  une rĂ©sistance ; charges de cava­lerie ; le canon tire Ă  mitraille dans les rues. La troupe demande qu’on lui livre la ville. AccordĂ©. Douze heures pour la mise Ă  sac. Avis du 28 mai : « Tout village oĂč sonnera le tocsin sera, sur-le- champ, incendiĂ© ». Massacres Ă  Faenza, Ă  Imola, Ă  VĂ©rone. Bien sĂ»r que les envahisseurs trouvent des collaborations!

Mais Bonaparte sait Ă  quoi s’en tenir. Lettres Ă  Paris des 26 septembre et 10 octo­bre 1797 : « Ces peuples nous haĂŻssent » ; « qu’on ne s’exagĂšre pas l’influence des prĂ©tendus patriotes piĂ©montais, cisalpins, gĂ©nois ; si nous leur retirions, d’un coup de sifflet, notre appui militaire, ils seraient tous Ă©gorgĂ©s ».

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969, Ed. de Trévise, Paris.

 

CH III LE PÔ, LE NIL, L’INDUS

 

(p.49) Le 23 Juin 1796, aprĂšs son invasion partielle des Etats du Pape, il exige de lui, pour ne pas aller plus loin (je te prends ceci; verse-moi telle somme ou je continue), il se fait compter, net, 21 millions d’un seul coup.

… La bonne mĂ©thode : « parler paix, et agir guerre ». De fait, les pauvres gens avaient cru voir surgir en Italie, avec l’armĂ©e « rĂ©publicaine », des auxiliaires armĂ©s contre l’oppression des notables associĂ©s aux Autrichiens.  Bonaparte les a rapidement mis au pas.  C’est sur les notables qu’il s’appuie, les grands possĂ©dants toujours prĂȘts Ă  caresser ceux qui les protĂšgent contre les misĂ©rables.

 

(p.50) A Pavie, se sont rĂ©fugiĂ©s dix mille paysans fuyant les horreurs de la conquĂȘte. Ils font mine de crĂ©er lĂ  une rĂ©sistance; charges de cavalerie; le canon tire Ă  mitraille dans les rues.  La troupe demande qu’on lui livre la ville.  AccordĂ©. Douze heures pour la mise Ă  sac.  Avis du 28 mai : « Tout village oĂč sonnera le tocsin sera, sur-le-champ, incendiĂ© ».  Massacres Ă  Faenza, Ă  Imola, Ă  VĂ©rone.  Bien sĂ»r que les envahisseurs trouvent des collaborations.  Mais Bonaparte sait Ă  quoi s’en tenir.  Lettres Ă  Paris des 26 septembre et 10 octobre 1797: « Ces peuples nous haĂŻssent » ; « qu’on ne s’exagĂšre pas l’influence des prĂ©tendus patriotes piĂ©montais, cisalpins, gĂȘnois ; si nous leur retirions, d’un coup de sifflet, notre appui militaire, ils seraient tous Ă©gorgĂ©s ».

 

(p.51) Note 1.  On cite trop peu, dans les manuels, les instructions de Carnot, dĂšs 1794 (et contre la volontĂ© de Robespierre) Ă  Jourdan et Ă  Pichegru: “Montrez Ă  vos hommes les richesses d’ l’Allemagne”; “En Belgique, prenez tout; il faut vider le pays.”

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.122) Le royaume d’Italie rapportait Ă  son souverain 30 millions par an, inscrits au budget français ; mais ce n’était lĂ  que chiffres officiels. NapolĂ©on a fait d’EugĂšne, son beau-fils, le vice-roi de l’Italie ; EugĂšne est un timide qui n’ose « rĂ©quisitionner » dans ce pays qu’il admi­nistre, et NapolĂ©on le rudoie, le 22 septembre 1805 : qu’est-ce que c’est que ces scrupules imbĂ©ciles ? Des rĂ©quisitions ? Mais parfaitement ! « j’en fais bien en Alsace ». La suite est magnifique : « tout est si cher qu’il ne faut pas songer Ă  payer ». Allez ! Allez ! Prenez ! « on crie, mais c’est sans impor­tance ». Lorsque l’on remuait sous sa botte, il don­nait des coups de talon ; le 26 aoĂ»t 1806, il a fait fusiller un libraire de Nuremberg, Palm, coupable de diffuser des brochures en faveur de la rĂ©sis­tance ; et, quinze jours aprĂšs avoir nommĂ© Joseph roi de Naples, il lui Ă©crivait (2 mars 1806) : « Met­tez bien ceci dans vos calculs que [d’un moment Ă  l’autre] vous aurez une insurrection ; cela se pro­duit toujours en pays conquis » ; mais quand on sait s’y prendre, les Ă©meutes de mĂ©contents, cela r s’Ă©crase sans peine ; quelques exemples, des reprĂ©sailles, deux ou trois Oradour et c’est rĂ©glĂ©. Tenez, i lui dit-il, moi, « Plaisance s’étant insurgĂ©, j’ai envoyĂ© l’ordre de faire brĂ»ler deux villages et de passer par les armes les chefs, y compris six prĂȘ­tres ; le pays fut soumis, et il le sera pour long­temps ». Vos rĂ©voltĂ©s de Calabre, faites-en exĂ©cuter (p.123) « au moins 600 » ; « faites brĂ»ler leurs maisons, faites piller cinq ou six gros bourgs ». VoilĂ  la mé­thode, bien simple.

 

Un document vient de m’ĂȘtre mis sous les yeux ; c’est une lettre de Berthier, « prince de Wagram et de NeufchĂątel », au marĂ©chal Soult, 7 septem­bre 1807 : « L’empereur me charge […] de vous expĂ©dier un courrier extraordinaire pour vous faire connaĂźtre l’évĂ©nement arrivĂ© Ă  Koenigsberg oĂč deux comĂ©diens, paraissant sur le thĂ©Ăątre en officiers français, ont Ă©tĂ© sifflĂ©s. Sa MajestĂ© a fait demander satisfaction de cette insulte au roi de Prusse, et que les deux principaux coupables soient fusillĂ©s ». « L’Ă©popĂ©e » napolĂ©onienne, gluante de sang, ne revĂȘt toute sa dimension que si des chiffres l’ac­compagnent. Austerlitz ? 23 000 morts ; mais, quand on a le cƓur bien placĂ©, les cadavres d’Austerlitz disparaissent dans le soleil du mĂȘme nom. Eylau ? 50 000 hommes tombent. Wagram ? NapolĂ©on y bat son propre record (55 000 tuĂ©s), qu’il surpassera Ă  Borodino, gala qui coĂ»te aux deux armĂ©es quelque 80 000 soldats. Sur les services sanitaires dans l’ar­mĂ©e impĂ©riale, il faut lire le journal du chirurgien Percy : le matĂ©riel est dĂ©risoire, le personnel pres­que inexistant ; les amputations se pratiquent sans anesthĂ©sie ; la gangrĂšne s’installe ; le blessĂ© grave, dans la Grande ArmĂ©e, est un condamnĂ© Ă  mort ; NapolĂ©on a interdit, du reste, de relever, pendant l’action, les hommes qui s’écroulent ; il se mĂ©fie des dĂ©serteurs, dont le nombre se multiplie. Mais (p.124) ne ternissons pas avec d’aussi misĂ©rables dĂ©tails la « Chanson de geste » chĂšre Ă  M. Louis Madelin, lequel dĂ©clarait, dans son grand ouvrage « La France de l’Empire », rĂ©Ă©ditĂ© en 1960 par le Cercle Historia : « MĂȘlĂ©es, blessures, pour le soldat de l’empereur, tout cela n’est rien ; la bataille est une fĂȘte ».

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p13) On a chantĂ© sa « gĂ©niale » campagne d’Italie: c’est faux, ce ne fut pas sa campagne mais celle de Carnot, Bonaparte n’a fait qu’obĂ©ir, scrupuleusement, aux ordres stratĂ©giques que lui envoyaient chaque jour ce dernier et le Directoire. On l’a cĂ©lĂ©brĂ© comme l’homme qui a fait signer le traitĂ© de Campo-Formio Ă  l’Autriche et mis fin aux guerres de la premiĂšre coalition: c’est vrai, mais elles se continuĂšrent par celles de la deuxiĂšme coalition, sa rĂ©organisation de l’Italie s’Ă©croula et, tout compte fait, Campo-Formio fut un fiasco. Et ainsi de suite; nous tentons de montrer, dans ce livre, que NapolĂ©on a Ă©tĂ© un bien mau­vais homme de guerre, et qu’on peut lui appliquer, en la renversant, la phrase de de Gaulle sur la dĂ©faite de la France, en 1940 : Napo­lĂ©on a gagnĂ© (ou, plus prĂ©cisĂ©ment, ses gĂ©nĂ©raux ont gagnĂ©) beau­coup de batailles, mais il a perdu toutes ses guerres : la campagne d’Egypte, la guerre d’Espagne, la campagne de Russie et la catastro­phique campagne de France.

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.232) Que disent en effet la plupart des historiens (et en particulier les historiens militaires) au sujet de cette campagne par laquelle Bona­parte est entrĂ© en fanfare dans l’Histoire? Que, dans l’esprit du Directoire (et surtout de Carnot), cette guerre d’Italie devait ĂȘtre une opĂ©ration de diversion, destinĂ©e Ă  permettre aux grandes armĂ©es d’Augereau et de Jourdan, qui opĂ©raient en Allemagne, d’atteindre Vienne par la BohĂȘme et par la vallĂ©e du Danube et qu’elle n’avait d’autre but que l’occupation du PiĂ©mont et du Mila­nais, mais que, grĂące au « gĂ©nie » de Bonaparte, ce fut l’Italie qui devint le thĂ©Ăątre principal de cette guerre.

Or cette thĂšse quasi unanime, que l’on peut qualifier d’officielle, qui a Ă©tĂ© Ă©tablie par NapolĂ©on lui-mĂȘme et soutenue par la quasi-totalitĂ© des historiens est fausse : on peut le montrer aisĂ©ment en se rĂ©fĂ©rant aux instructions communiquĂ©es par les Directeurs au commandant en chef de l’armĂ©e d’Italie (et dont certaines lui furent portĂ©es Ă  Paris, avant son dĂ©part) et au Recueil des actes du Direc­toire exĂ©cutif, publiĂ© par Antoine Debidour entre 1910 et 1917.

Dans la campagne d’Italie, comme nous allons le voir, Bona­parte n’a pas « dĂ©sobĂ©i avec gĂ©nie » aux instructions du Directoire ; bien au contraire, il les a suivies pas Ă  pas avec rigueur et efficacitĂ©, et ce fut lĂ  son talent. Le reste n’est que lĂ©gende et propagande, une propagande que NapolĂ©on s’est empressĂ© de diffuser par ses Relations aux Directeurs (prĂ©curseurs de ses Bulletins de la Grande ArmĂ©e), par ses proclamations et, Ă  partir du moment oĂč il prit conscience du fait que ses succĂšs militaires pouvaient dĂ©boucher sur des succĂšs politiques, par des journaux qu’il fit publier dĂšs l’Ă©tĂ© 1797 (par exemple : Le Courrier de l’armĂ©e de l’Italie, fondĂ© le 20 juillet 1797 ; La France vue de l’armĂ©e de l’Italie, fondĂ© le 10 aoĂ»t 1797 ; Journal de Bonaparte et des hommes vertueux, fondĂ© en 1797, avec un premier numĂ©ro qui porte l’Ă©pigraphe suivante, digne d’un publicitaire moderne : « Annibal dormit Ă  Capoue. Mais Bonaparte actif ne dort pas Ă  Mantoue »).

 

(p.238) La « manƓuvre » de Montenotte n’a donc pas Ă©tĂ© une opĂ©ration stratĂ©gique pensĂ©e et voulue par Bonaparte, qui aurait Ă©tĂ© destinĂ©e Ă  enfoncer le centre des forces ennemies et Ă  sĂ©parer les Sardes des Autrichiens, repoussant les premiers vers Turin et les seconds vers Milan, action que ce dernier aurait dĂ©cidĂ©e en dĂ©sobĂ©issant – « avec gĂ©nie » chantent ses thurifĂ©raires aveugles – au Directoire : ce fut la rĂ©action inĂ©vitable du gĂ©nĂ©ral en chef Ă  cette attaque-surprise, montĂ©e de toutes piĂšces par les Autrichiens pour empĂȘcher les Français de progresser vers Ceva. Bonaparte a su y faire face avec sang-froid : le danger passĂ©, il est revenu au plan des stratĂšges pari­siens et il n’a jamais renvoyĂ© les ImpĂ©riaux vers Milan et les PiĂ©-montais vers Turin.

Les louanges qu’on lui tresse quant Ă  la suite des opĂ©rations entre­tiennent l’imposture. AprĂšs avoir prĂ©tendu, au mĂ©pris des faits et des textes, que Bonaparte a enfoncĂ© « gĂ©nialement » le centre des forces ennemies Ă  Montenotte pour les sĂ©parer, les napolĂ©ophiles affirment qu’il a dĂ©sobĂ©i une seconde fois au Directoire, aprĂšs Montenotte, tou­jours avec autant de « gĂ©nie », en laissant les Autrichiens se replier et en se retournant contre les PiĂ©montais, qu’il est allĂ© assiĂ©ger Ă  Ceva. Or, bien au contraire, aprĂšs Montenotte – qui a Ă©tĂ© interprĂ©tĂ© par NapolĂ©on lui-mĂȘme et par le Directoire comme un Ă©vĂ©nement « imprĂ©vu » – Bonaparte a appliquĂ© les directives du Bureau parisien qui lui avaient Ă©tĂ© confirmĂ©es le 7 mars (voir ci-dessus, p. 236) : ne rien faire d’essentiel qu’il n’ait d’abord pris Ceva.

Il obĂ©it donc et ne prend aucune autre initiative. Le lendemain de Montenotte, il ordonne la reprise de la marche sur Ceva, par la vallĂ©e du Tanaro et par MillĂ©sime, comme le lui a prĂ©conisĂ© le Directoire. Si Montenotte avait Ă©tĂ© une manƓuvre soi-disant gĂ©niale, Bonaparte aurait exploitĂ© sa victoire et poursuivi les Autri­chiens ; en fait, il se contente simplement de faire prendre Dego par MassĂ©na (14-15 avril), pour couper les communications entre les ImpĂ©riaux, qui sont au-delĂ  de Dego, et les Sardes, qui sont Ă  Ceva (voir la carte : la route la plus courte, en provenance de Dego et dans la direction de Ceva, et qui passe par MillĂ©sime, est donc interdite aux deux alliĂ©s, qui doivent utiliser, pour communiquer, la route de la plaine piĂ©montaise, qui va jusqu’Ă  Turin).

 

Quant Ă  Ceva, vers laquelle Bonaparte fonce le 16 avril, le Directoire, qui avait primitivement envisagĂ© son siĂšge (voir dans (p.239) l’Annexe n° 10, p. 452, le MĂ©moire militaire constituant le docu­ment n° 2 citĂ© ci-dessus), a formellement annulĂ© cette instruction :

« … Il ne doit ĂȘtre entrepris aucun siĂšge avant que l’en­nemi, qui pourrait l’inquiĂ©ter, ne soit totalement en dĂ©route et hors d’Ă©tat de rien tenter, et dans tous les cas, le gĂ©nĂ©ral en chef doit bien se garder de porter sa grosse artillerie sur un point quelconque, oĂč, par un lĂ©ger succĂšs des ennemis, elle pourrait ĂȘtre compromise. » (Debidour, op. cit., I, p. 722.)

 

Pour un officier d’artillerie comme Bonaparte, cet ordre est une absurditĂ©. Mais il obĂ©it encore et tente d’enlever Ceva Ă  la baĂŻon­nette, le 16 avril : il subit un Ă©chec cuisant. Que faire ? Le dieu des guerriers le tire de ce mauvais pas : le 17 avril, le commandant en chef de l’armĂ©e sarde, le gĂ©nĂ©ral Colli, Ă©vacue la place et n’y laisse qu’une petite garnison qui capitulera quelques jours plus tard. Ensuite, tout se passe comme par miracle : Bonaparte n’a plus qu’Ă  lire l’Instruction qui lui a Ă©tĂ© remise le 7 mars et que nous avons citĂ©e plus haut. Elle lui laisse beaucoup plus de lati­tude pour agir que les deux premiers MĂ©moires pour l’armĂ©e d’Italie : au cas oĂč les ennemis (les PiĂ©montais) se retireraient vers Turin, le Directoire, dit cette Instruction, autorise le gĂ©nĂ©ral en chef « Ă  les suivre, Ă  les combattre Ă  nouveau, et mĂȘme Ă  bombar­der cette capitale si nĂ©cessaire ».

 

(p.240) Autrement dit, sur le plan stratĂ©gique (marche des armĂ©es, dĂ©rou­lement chronologique des opĂ©rations) et logistique (pourvoir aux besoins des armĂ©es), il n’a Ă©tĂ© qu’un bon exĂ©cutant et il a suivi rigoureusement le plan des Directeurs, qui se disaient sans doute, dĂ©jĂ , que la guerre Ă©tait une chose trop sĂ©rieuse pour en laisser les initiatives aux militaires ; (
).

 

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.397) Reste Marengo : ce fut sa premiĂšre imposture militaire. Il dormait profondĂ©ment, Ă  quelques kilomĂštres de cette plaine, qui semble avoir Ă©tĂ© crĂ©Ă©e pour servir de champ de bataille, lorsqu’il fut rĂ©veillĂ© par le bruit d’une canonnade : c’Ă©taient les Autrichiens du gĂ©nĂ©ral MĂȘlas qui attaquaient. Surpris, car il pensait prendre l’initia­tive du combat, Bonaparte dut faire face Ă  l’offensive autrichienne (Ă  14 heures), mais la bataille est perdue et, Ă  17 heures, il se voit contraint d’ordonner la retraite. MĂȘlas poursuit mollement Bona­parte et l’armĂ©e française en dĂ©route ; mais, Ă  la fin de la journĂ©e, Desaix et ses troupes « fraĂźches » rejoignent le Premier Consul ; et celui-ci se dĂ©cide alors Ă  livrer aux Autrichiens un combat d’arriĂšre-garde : Desaix est tuĂ© d’une balle en plein front mais le gĂ©nĂ©ral de brigade Kellermann lance une charge vigoureuse et audacieuse sur l’ennemi, et les Autrichiens s’enfuient. Bonaparte est sauvĂ© presque par hasard ; dans le communiquĂ© officiel – qu’il dut remanier quatre fois pour lui donner un semblant de consistance -il prĂ©sente cette victoire inespĂ©rĂ©e, due Ă  Desaix et Kellermann, comme une manƓuvre gĂ©niale de sa part. Mais Desaix Ă©tait mort : il ne risquait pas de le contredire.

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.456-457) annexe n° 11 Le pillage de l’Italie

 

Nous avons tentĂ© de dĂ©montrer, dans ce livre, que la brillante et vic­torieuse campagne d’Italie est Ă  porter au crĂ©dit de Carnot et des Direc­teurs, qui la dirigĂšrent Ă  distance, et non pas Ă  Bonaparte, qui ne fit qu’exĂ©cuter docilement les ordres reçus. C’est aussi le Directoire qui ordonna le pillage mĂ©thodique de l’Italie, crime de guerre dont Bona­parte ne fut que l’exĂ©cutant. Voici l’ordre (cynique) qu’il reçut Ă  cet effet, datĂ© du 7 mai 1796 (il le reçut le 14 ou le 15 mai). Le texte est extrait de Debidour, op. cit., II, p. 333.

Il n’est pas impossible que l’idĂ©e de voler les richesses artistiques ita­liennes ait d’abord germĂ© dans l’esprit de Bonaparte et que cette lettre soit, non pas un ordre, mais une autorisation de pillage.

« Le Directoire exĂ©cutif est persuadĂ©, citoyen gĂ©nĂ©ral, que vous regardez la gloire des beaux-arts comme attachĂ©e Ă  celle de l’armĂ©e que vous commandez. L’Italie leur doit en grande partie ses richesses et son illustration ; mais le temps est arrivĂ© oĂč leur rĂšgne doit passer en France pour affermir et embellir celui de la libertĂ©. Le MusĂ©e national [l’ancĂȘtre de notre musĂ©e du Louvre, crĂ©Ă© en 1793 et installĂ© dans la grande galerie du Louvre] doit renfermer les monuments les plus cĂ©lĂšbres de tous les arts, et vous ne nĂ©gligerez pas de l’enrichir de ceux qu’il attend des conquĂȘtes actuelles de l’armĂ©e d’Italie et de celles qui lui sont encore rĂ©servĂ©es. Cette glorieuse campagne, en mettant la RĂ©publique en mesure de donner la paix Ă  ses enne­mis, doit encore rĂ©parer les ravages du vandalisme en son sein et joindre Ă  l’Ă©clat des trophĂ©es militaires le charme des arts bienfaisants et consolateurs.

 

Le Directoire exĂ©cutif vous invite donc Ă  rechercher, Ă  recueillir et Ă  faire transporter Ă  Paris les objets de ce genre les plus prĂ©cieux et Ă  donner des ordres prĂ©cis pour l’exĂ©cution Ă©clairĂ©e de ces dis­positions dont il dĂ©sire que vous lui rendiez compte.

letourneur, carnot, la révelliÚre-lépeaux »

 

Silvia Dell’ Orso, Ritornano in Italia le opere d’arte trafugate all’ estero, in : Gente, 14/12/2006, p.84-88

 

(p.88) Non Ăš una novitĂ  che tanti capolavori d’arte vengano rubati e trafugati. I furti e le esportazioni clandestine sono una piaga antica e non solo in Italia: dalle opere d’arte sottratte corne bottino di guerra alle razzie napoleoniche (l’Incoronazione di spine di Tiziano, proveniente da Santa Maria delle Grazie a Milano e la Madonna della Vittoria del Mantegna, da Mantova, testimoniano ancora oggi al Louvre la consistenza di quelle spoliazioni), razzie compiute con una sistematicitĂ  non dissimile da quelle effettuate dai tedeschi nell’ultima guerra, fino a portarsi via straordinar! capolavori con la motivazione di poterli tutelare meglio.

 

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

 

(p.51) In testimony of this fraternity, and to fulfil the solemn pledge of respecting property, this very proclamation [of Milan] imposed on the Milanese a provisional contribution to the amount of twenty millions of livres, or near one million sterling; and successive exactions were levied on that single state to the amount, in the whole, of near six millions sterling. The regard to religion and to the customs of the country were manifested with the same scrupulous fidelity. The churches were given up to indiscriminate plunder. Every religious and charitable fund, every public treasure was confiscated. The country was made the scene of every species of disorder and rapine. The priests, the established form of worship, all the objects of religious reverence, were openly insulted by the French troops …

 

The Prime Minister continued:

But of all the disgusting and tragical scenes which took place in Italy, in the course of the period I am describing, those which passed at Venice are perhaps the most striking.

He accused the French of deliberately goading the Venetians into rising against them and into issuing a proclamation hostile to France, NapolĂ©on had then invaded Venice, installing a govern- ment on the ‘dĂ©mocratie’ French model, which he guaranteed with a treaty. Pitt States, accurately, that as soon as the treaty had been signed the French sacked and plundered the Arsenal and the Doges’ Palace, besides demanding huge sums in cash from the inhabitants.

 

(p.52) Understandably, the Directory were extremely uneasy about General Bonaparte. Not only was he hero-worshipped but he had shown alarming independence, ignoring its instructions – as when he demanded the surrender of Lombardy by the Austrians or declared war on Venice. Not only had he kept semi-regal state in his headquarters in the castle outside Milan, dining in public and never emerging without an escort of 300 lancers, but he had paid journalists to project his image to the French at home as well as among his men in the field. The Courrier de l’ArmĂ©e d’Italie (on sale in Paris, and distributed free to soldiers) praised the exploits and personality of ‘The First General of the Great Nation.’ Other newspapers which he subsidized wrote in the same strain.

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969

 

(p. 126-127) AprĂšs avoir nommĂ© Joseph roi de Naples en 1806, il lui Ă©crivit: “Vos rĂ©voltĂ©s de Calabre, faites-en exĂ©cuter “au moins 600”; “faites brĂ»ler leurs maisons, faites piller cinq ou six gros bourgs.”

 

 

 

2.2 NapolĂ©on Ă  la conquĂȘte de l’Egypte et de l’Empire turc: vĂ©ritĂ©

(Stern, 22/01/2015)

Guy Duplat, Bonaparte et le flop d’Egypte, in : LB 10/01/2009

 

/Au Caire, / la fronde est écrasée, Bonaparte faisant foudroyer une mosquée par ses canons. (
)

A Jaffa, les combats contre les troupes ottomanes sont rudes. De rage, les Français Ă©gorgent 3 000 prisonniers sans dĂ©fense. (
)

Si, sur le plan militaire, ce fut un dĂ©sastre (11 000 morts et blessĂ©s), NapolĂ©on s’emploiera avec succĂšs Ă  transformer ces annĂ©es en Ă©popĂ©e.

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969

 

LE NIL, L’INDUS

 

(p.52-53) “Le sort de la France, nous le savons, n’a d’intĂ©rĂȘt pour lui qu’en fonction de ses profits personnels.”

 

(p.57) (…) mais je sais aussi que telle lettre, intime, de Talleyrand Ă  Mme Grand – celle que NapolĂ©on l’obligera Ă  prendre pour femme contient cette indication curieuse : l’affaire Ă©gyptienne est montĂ©e « pour favoriser mes amis anglais » (les « faveurs » de Talleyrand sont chaque fois payĂ©es leur prix, qui est cher).  Et comment expliquer la note secrĂšte du ministre de Prusse Ă  Paris, signalant Ă  son gouvernement, le 22 fĂ©vrier 1798, que les Anglais – il le tient de Talleyrand lui-mĂȘme – n’enverront pas de bateaux pour couper Ă  Bonaparte le chemin de l’Egypte?  D’oĂč, effectivement, la traversĂ©e « miraculeuse ” du gĂ©nĂ©ral.

 

CH IV LE COUP DE BRUMAIRE

 

(p.59) LES ANGLAIS AVAIENT DONC LAISSÉ PASSER LA FLOTTE française amenant en Egypte le corps expĂ©ditionnaire, mais pour enfermer ces soldats dans une souriciĂšre.  Le 1er aoĂ»t 1798, devant la rade d’Aboukir, Nelson anĂ©antit l’armada (miniature) de Bonaparte, lequel ne s’en trouble pas beaucoup; il n’a pas l’intention de regagner la France.  Page tournĂ©e, son sĂ©jour chez les Gaulois.  Ses convoitises ont maintenant pour objet les trĂ©sors de l’Asie.

Il a matĂ© les Egyptiens par les moyens usuels: bombardement de la mosquĂ©e du Caire, exĂ©cutions persuasives en sĂ©rie (parfois seulement « pour avoir mal parlĂ© des Français»), rĂ©pression foudroyante d’un mouvement de fellahs.

 

(p.66) Bonaparte a convoquĂ© KlĂ©ber Ă  Aboukir pour le 24 aoĂ»t, parce qu’il a dĂ©cidĂ© de s’embarquer lui-mĂȘme, en tapinois, le 23.  Quand KIĂ©ber arrive au rendez-vous, le 24, plus de gĂ©nĂ©ral en chef.  Il est parti; mais en lui laissant – tĂ©moignage de confiance – les pleins pouvoirs, Ă  sa place (il les lui dĂ©lĂšgue fraternellement), en Egypte, Ă  la tĂȘte d’une armĂ©e coincĂ©e, dĂ©labrĂ©e par les ophtalmies purulentes et la dysenterie amibienne, sans parler du reste, déçue et hargneuse dans un pays qu’on a dĂ©jĂ  trop pressurĂ© et qui est prĂȘt Ă  la rĂ©volte. KIĂ©ber, on le sait, s’y fera Ă©gorger l’annĂ©e suivante.

(p.67) Aucun intĂ©rĂȘt: ou plutĂŽt, c’est fort bien.  Mais le « dĂ©sordre » de l’Etat ?  Mais l’ « anarchie » endĂ©mique ?  Mais l’expansion industrielle stoppĂ©e?  Chacun sait, d’aprĂšs les bons historiens, que, si Bonaparte ne fĂ»t point survenu, tout allait Ă  l’abĂźme.  Or, en 1799, prĂ©cisĂ©ment, la balance commerciale de la France s’Ă©tablissait comme suit : importations: 253 millions; exportations: 300 millions.  Et en ce qui concerne l’anarchie, Ă©coutons NapolĂ©on Bonaparte en personne (Ă  Bertrand, 22 dĂ©cembre 1816); Bertrand, qui rĂ©pĂšte les propos convenus, disait:  Sans votre retour d’Egypte, n’est-ce pas, Sire, la France Ă©tait perdue ? et « l’empereur » en veine de sincĂ©ritĂ© – tout cela est loin, maintenant! – l’Ă©claire: Mais non! Mais pas du tout!

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.54) Le 20 fĂ©vrier 1819, il ne cachera point Ă  Bertrand qu’il vivait, lĂ -dessus, d’illusions : « Je n’aurais pas fait l’expĂ©dition d’Egypte si je n’avais pas Ă©tĂ© trompĂ© sur les richesses du pays. Je croyais trouver lĂ  trois cents millions, et tout le monde le croyait comme moi ; les savants mĂȘme n’y sont venus que dans cette pensĂ©e ». Laissons Ă  Bonaparte la responsabi­litĂ© de ce mot de la fin. Agir pour autre chose que le profit est pour lui incomprĂ©hensible et par consé­quent irrĂ©el.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.55) Il a matĂ© les Egyptiens par les moyens usuels : bom­bardement de la mosquĂ©e du Caire, exĂ©cutions per­suasives en sĂ©rie (parfois seulement « pour avoir mal parlĂ© des Français »), rĂ©pression foudroyante d’un mouvement de fellahs. Bonaparte a fait venir du Delta des sacs remplis de tĂȘtes coupĂ©es que l’on

(p.56) dĂ©verse, au Caire, sur la Grand-Place, pour l’édifica­tion des spectateurs et de maniĂšre Ă  leur inspirer, Ă  l’égard de l’occupant, la docilitĂ© et l’amour. Les ma­meluks Ă©tant les exploiteurs locaux, le gĂ©nĂ©ral les dĂ©nonce comme des sangsues Ă  la population mais les remplace par ses propres percepteurs, et or­donne l’établissement d’un cadastre qui lui permet­tra de taxer, sans rien omettre, la propriĂ©tĂ© fonciĂšre. Il s’est jovialement amusĂ© Ă  faire le musul­man pour tenter d’avoir avec lui ces prĂȘtres qu’Ă©coutent volontiers, dans tous les pays du monde, les imbĂ©ciles. Le Moniteur du 27 novembre 1798 rap­portera ses paroles : « Le divin Koran fait les dĂ©li­ces de mon esprit et l’attention de mes yeux. J’aime le prophĂšte et je compte, avant qu’il soit peu, aller voir et honorer son tombeau dans la ville sainte de La Mecque […]. Malheur, trois fois malheur Ă  ceux qui recherchent les richesses pĂ©rissables et qui con­voitent l’or et l’argent, choses semblables Ă  la boue […] Muphtis, imans, ulĂ©mas, derviches, instruisez le peuple d’Egypte. Encouragez-le Ă  se joindre Ă  nous; favorisez le commerce des Francs dans vos contrĂ©es [Talleyrand lui a confiĂ© quelques sommes Ă  faire fructifier de la sorte] et leur entreprise pour parve­nir d’ici Ă  l’ancien pays de Brahma [nous y voilĂ  !] »

 

in : Guy Tholl, Napoléon Bonaparte en Egypte, Le feu et la lumiÚre, LW 01/07/2010

 

« La mosquĂ©e Al-Azhar n’échappe pas Ă  la profanation et au saccage. »

« Si les Cairotes avouent que certains travaux améliorent leur vie, ils condamnent ceux qui entraßnent la destruction de monuments anciens, dont des mosquées. »

 

Napoleon und seine Zeit, 1769-1821, in: Geo Epoche, 55, 2012

 

/Ägypten/

(S.51) Einige Tage nach der Landung bricht Bonaparte in Richtung Kairo auf. Bereits auf diesem ersten Marsch durch die WĂčste erdulden seine Soldaten Strapazen, die ihnen als Warnung dienen vor den zukĂŒnftigen HĂ€rten des Feldzuges.

Um auch seinen KĂ mpfern keinerlei Hinweis auf das Expeditionsziel zu liefern, batte Bonaparte keine Wasserflaschen an die Truppen ausgeben lassen. In wollenen Uniformen schleppen sich die MĂ nner nun durch den Sand. Bald schieften sich die ersten Verzweifelten eine Kugel in den Kopf, andere stĂ»rzen sich beim Anblick des Nil ins Wasser und ertrinken unter ihrer schweren AusrĂčs-tung. NachzĂŒgler werden von Beduinen angegriffen.

 

(S.53) Die französischen Soldaten zollen den jahrtausendealten Monumenten /= die Pyramiden/ wenig Respekt. Sie ritzen ihre Namen in den Kalkstein, rollen Blöcke von den Pyramiden, um zu sehen, wie weit sie fallen. Einige versuchen, ihre Pferde bis zur Spitze zu reiten, andere fuernmit Waffen auf die Monumente. (…)

 

Die Soldaten der Revolutionsarmee treffen in Kairo auf strengglĂ€ubige Mus-lime. Und europĂ€ische Frauen auf eine rigide Moral: Hunderte FranzĂŽsinnen sind mit der ArmĂ©e nach Ägypten gekommen, zumeist Wascherinnen und NĂ€herinnen, aber auch Ehefrauen und Matressen von Offizieren. Unverschleiert laufen sie herum, reiten gar auf Pferden und Eseln; schon beginnen einige Ă€gyptische Töchter, die Fremden nachzuahmen. Auch Bonapartes Reitersoldaten erregen Unmut in ihren grĂ»nen Uniformen – der Farbe, die dem Propheten und seinen Nachfahren vorbehalten ist.

Da nĂŒtzt es wenig, dass Bonaparte in seinen Ansprachen an die Ägypter aus dem Koran zitiert und die einheimischen Religionsgelehrten an der Hauptmoschee untersuchen lĂ€sst, wie er und (S.54) seine Armee zum Islam ĂŒbertreten könnten, ohne sich beschneiden lassen und auf Alkohol verzichten zu mĂŒssen.

 

Denn hart lĂ€sst er gleichzeitig die Wohlhabenden besteuern. Damit der Verkehr besser fliesst und seine Soldaten sich bei Gefahr schneller durch die Stadt bewegen können, reissen seine Leute die traditionellen Tore zwischen den Stadtvierteln Kairos ein. Unterdessen ruft der Sultan von Konstantinopel zum Heiligen Krieg gegen die Eindringlinge auf. Seine Botschaft verkĂŒnden die Imame jeden Freitag in den Moscheen. Jeder kann es hören. Doch als der Aufstand am 21. Oktober losbricht, sind die Franzosen unvorbereitet. (…)

Denon zerschmettert einige Steinfliesen der Terrasse, um mögliche Eindringlinge damit zu erschlagen. Endlich beginnen die Kanonen von der nahen Zitadelle zu schiefien, wo französische Soldaten stationiert sind: Bonaparte lĂ€sst die Viertel um die grosse al-Azhar-Moschee zerstören, zum Schluss das Gotteshaus selbst stĂŒrmen und die dort verschanzten AufstĂ ndischen tĂŽten. Ei- nige Savants schleichen sich im GetĂŒmmel in die Moschee, uni wenigstens ein paar kostbare Koranausgaben zu retten.

Nach zweitĂ€gigem Kampf sind 300 EuropĂ€er und rund 3000 Ägypter tot.

Die Rebellion hat den Franzosen unmissverstÀndlich klargemacht, wie die meisten Einheimischen sie sehen: nicht als Befreier, sondern als Besatzer.

 

 

 

Napoleon: a paedophile / Napoléon: un PEDOPHILE / Napoleon een pedofiel (in: De Morgen)

 

Bril Martin, Napoleons laatste verovering, De Morgen 11/12/2004

De bevrijding van Egypte

 

Tot ver in de negentiende eeuw verschenen er nog catalogi waarin de rijkdommen die de Fransen  uit Egypte meenamen op een rijtje werden gezet, het Louvre staat er nog altijd vol mee.         

(
) Napoleon kwam er eindelijk achter dat zijn vrouw Josephine hem bedroog, en toen nog erger: toen hij er boze brieven over schreef, werden die op zee door de Engelsen onder­schept en in de krant gezet. Ter compensatie nam hij een maitresse, die als man met de troe­pen was meegereisd, nadat hij het eerst had geprobeerd met een MAAGD VAN TWAALF (= une vierge de 12 ans, a 12-YEAR-OLD VIRGIN), hem aangeboden door de sultan van Caïro.

 

Bril Martin, /La derniĂšre conquĂȘte de napolĂ©on/, De Morgen, 11/12/04

La libĂ©ration de l’Egypte

Jusque tard dans le courant du 19e siĂšcle parurent encore des catalogues mentionnant les richesses emportĂ©es d’Egypte par les Français. Le Louvre en possĂšde toujours la plus grande partie. 

(…) NapolĂ©on apprit que JosĂ©phine la trompait. fait plus grave encore, ses lettres exprimant sa colĂšre à ce sujet furent interceptĂ©es en mer par les Anglais et publiĂ©es dans un journal. En compensation, il prit une maĂźtresse, qui, dĂ©guisĂ©e en homme, Ă©tait partie avec les troupes, aprĂšs qu’il eut d’abord essayĂ© /de faire l’amour/ avec une VIERGE DE DOUZE ANS, offerte par le sultan du Caire.

 

Paul Fleuriot de Langle, Général Bertrand, Cahiers de Sainte-HélÚne 1818-1819, éd. Albin Michel, 1959

 

(p.305) » Je n’aurais pas fait l’expĂ©dition d’Egypte si je n’avais Ă©tĂ© trompĂ© :

1° — Sur les richesses du pays : Je croyais trouver lĂ  300 millions, plus de richesses qu’en Italie. Tout le monde le croyait. Les savants eux-mĂȘmes n’y sont venus que dans cette persuasion. Qui n’aurait pas cru Magallon qui avait rĂ©sidĂ© vingt ans dans ce pays? Alexandrie n’était pas beau, mais Damanhour me frappa d’étonnement, lorsqu’on me con­duisit dans l’écurie oĂč Ă©tait Desaix :

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.294) (
), le comportement de Bonaparte en Egypte mĂ©rite qu’on s’y arrĂȘte. La proclamation Ă  son armĂ©e, qu’il rĂ©digea Ă  bord de l’Orient le 22 juin 1798 (voir Annexe n° 16, p. 467) est une mer­veille d’hypocrisie. Il y expose les raisons officielles de l’expĂ©dition : dĂ©truire la puissance des 470 beys mamlouks, qui favorisent exclusivement le commerce anglais (l’Egypte Ă©tait une province de l’Empire ottoman ; les beys Ă©taient des gouverneurs de provinces appartenant Ă  l’ancienne dynastie turque des mamlouks) ; mais surtout il prodigue Ă  ses soldats des conseils sur la maniĂšre de se comporter avec des musulmans qui ne manquent pas d’intĂ©rĂȘt.

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.295) Enfin, il faut dire deux mots des savants et des artistes que Bona­parte emmena avec lui sur les bords du Nil. Les napolĂ©ophiles s’ex­tasient sur cette initiative ; la premiĂšre du genre remontait Ă  Alexandre le Grand, elle n’avait rien que de trĂšs banal Ă  l’Ă©poque ; quant Ă  la plupart des grandes expĂ©ditions commerciales ou mili­taires du XVIIIe siĂšcle, qui fut le siĂšcle de la glorification de la science, ont eu leurs cohortes de gĂ©ographes, de linguistes, de bota­nistes, de zoologistes, de gĂ©ologues, de mĂ©decins, de dessinateurs ; l’originalitĂ© de l’expĂ©dition de 1798 fut d’avoir Ă©tĂ© une expĂ©dition militaire, financĂ©e par l’État, donc disposant de moyens importants, que n’avaient ni les Cook, ni les Bougainville, ni les LapĂ©rouse. Mais, bien que la crĂ©ation de l’Institut d’Egypte par NapolĂ©on fĂ»t une dĂ©cision culturelle majeure, il est faux de dire que l’Ă©gyptologie est nĂ©e avec la campagne d’Egypte. Les Anciens s’Ă©taient dĂ©jĂ  exta­siĂ©s sur les temples et sur les pyramides, et, en ce qui concerne le dĂ©chiffrement des hiĂ©roglyphes, il a commencĂ© vers 1650, avec les travaux du jĂ©suite allemand Athanase Kircher ; l’expĂ©dition d’Egypte a tout simplement fourni aux orientalistes une documentation plus abondante, qui leur a permis de percer les secrets de l’Ă©criture des anciens Égyptiens, qui intriguait tant les Grecs.

(p.296) Oublions les massacres, les pestifĂ©rĂ©s de jaffa euthanasiĂ©s Ă  l’opium (
).

 

Yves Benot, La démence coloniale sous Napoléon, La découverte, 2006

 

(p.20) KlĂ©ber, Ă©crasant l’armĂ©e turque Ă  HĂ©liopolis en mars 1800

 

Martin Bril, Napoleons laatste verovering, De Morgen 11/12/2004

 

De bevrijding van Egypte

 

Tot ver in de negentiende eeuw verschenen er nog catalogi waarin de rijkdommen die de Fransen  uit Egypte meenamen op een rijtje werden gezet, het Louvre staat er nog altijd vol mee.         

(
) Napoleon kwam er eindelijk achter dat zijn vrouw Josephine hem bedroog, en toen nog erger: toen hij er boze brieven over schreef, werden die op zee door de Engelsen onder­schept en in de krant gezet. Ter compensatie nam hij een maitresse, die als man met de troe­pen was meegereisd, nadat hij het eerst had geprobeerd met een maagd van twaalf, hem aangeboden door de sultan van Caïro.

 

Arturo PĂ©rez-Reverte, Una intifada de navaja y macetazo, EP 20/04/2008

 

Guerre de la independencia – La sublevación del 2 de mayo

 

Martin Bril, Napoleons laatste verovering, in: De Morgen 11/12/2004

 

Met is dit jaar tweehonderd jaar geleden dat Napoleon Bonaparte zich tot keizer van de Fransen kroonde. Kort daarop lag Europa aan zijn voeten. Tien jaar later ging de kleine keizer bij Waterloo ten onder en de rest van zijn leven sleet hij op Sint-Helena. Martin Bril had nooit iets met het verleden, tot hij toevallig een boek over Napoleon las. Hij werd getroffen door zijn grote aspiraties, daadkracht, eenzaamheid en militair vernuft en ging op zoek naar de sporen van Napoleon in het moderne Europa. Na een mu­seum wilde hij er nog tien zien, na een slagveld wilde hij alle slagvelden bekijken, na tien boeken over Napoleon wilde hij alles over Napoleon lezen. Over zijn passie doet hij een jaar lang verslag.

 

De bizarste episode in het verhaal van Napoleon is zijn verblijf in Egypte, een land waar ik zelf ook graag naartoe zou willen. In gezelschap van een groot aantal wetenschappers, artsen, historici, taalkundigen, ingenieurs en 30.000 soldaten liet Bonaparte zich in het najaar van 1797 de Middellandse Zee overvaren om dat land te veroveren, of, zoals hij het liever noemde: te bevrijden.

 

Er waren verschillende redenen voor de Egyptische expeditie. Ten eerste was Egypte strategisch gelegen. Met de verovering van het land hoopten de Fransen de Engelsen een hak te zetten. Vanuit Egypte kon doorgestoten worden naar India, waar de basis van Engelands rijkdom lag. Door eventueel een kanaal te graven (het Suezkanaal), dat er later pas kwam) kon Engelands hegemonie op zee worden gebroken. Ten tweede was er voor Napoleon in Frankrijk even niets te doen. Hij was een uiterst populaire generaal, de held van de Italiaanse campagnes en de man die de revolutie had gered, maar nog niet populair (en georganiseerd] genoeg om een coup te plegen. Zijn tegenstanders in de regering wilden van hem af, hijzelf wilde elders, en het liefst zonder veel moeite, nieuwe overwinningen boeken. Ten derde had Napoleon een zwak voor het geheimzinnige Midden-Oosten, de OriĂ«nt met zijn sultans, pasja’s, islam en raadselachtige vrouwen. Zijn grote held Alexander de Grote had er zijn triomfen gevierd.

Dus hij voer uit.

En kwam aan.

 

Het kostte het Franse expeditieleger nog niet eens zo heel veel moeite om Egypte onder de knie te krijgen, al was de dorst onvoorstelbaar. Volledig bepakt en gekleed op een Europese winter sjouwden de Franse soldaten door de Egyptische woestijn, zonder water en met alleen droge biscuits om te eten. Velen werden krankzinnig, anderen schoten zichzelf dood, maar Napoleon hield het hoofd koel. Door dorst voortgedreven kregen zijn man­nen de stad Alexandria binnen een dag op de knieĂ«n en CaĂŻro viel na de beroemde slag bij de piramiden (“veertig eeuwen geschiedenis kijkt op jullie neer!”, spoorde Bonaparte zijn troepen aan). Amper binnengetrokken in de hoofdstad liet de overwinnaar aan de bevolking weten dat hij de islam eerbiedigde, al kon hij zijn troepen het eten van onrein vlees niet verbieden, laat staan dat hij al zijn mannen kon laten besnijden.

 

Er volgde een periode van rust. De wetenschappers in het gezelschap van Napoleon (“burgers en ezels in het midden”, riepen de soldaten aĂŻs ze werden aangevallen en ter verdediging hun beroemde carrĂ©s vormden) gingen aan de slag. Ze bouwden ziekenhuizen, legden rioleringen aan, ontmantelden piramiden op zoek naar sarcofagen en hiĂ«rogliefen, brachten het land in kaart, ontwierpen een nieuw bestuurlijk systeem en verzamelden alles wat los en vastzat. Tot ver in de negentiende eeuw verschenen er nog catalogi waarin de rijkdommen die de Fransen uit Egypte meenamen op een rijtje werden gezet, het Louvre staat er nog altijd vol mee.

 

Voor Napoleon persoonlijk was er slecht nieuws. Hij kwam er eindelijk achter dat zijn vrouw Josephine hem bedroog, en toen nog erger: toen hij er boze brieven over schreef, werden die op zee door de Engelsen onderschept en in de krant gezet. Ter compensatie nam hij een maßt­resse, die als man met de troe­pen was meegereisd, nadat hij het eerst had geprobeerd met een maagd van twaalf, hem aangeboden door de sultan van Cairo.

 

Toen kwamen de problemen. Allereerst waren er de problemen in het thuisland: Frankrijk was opnieuw in oorlog verwikkeld. Dat was nog tot daar aan toe, maar de Turken maakten van de gelegenheid gebruik om de Fransen in Egypte aan te vallen. Ten derde was Napoleons vloot door de Engelsen vernietigd, zodat hij Egyp­te niet meer kon verlaten. Nou ja, hijzelf en een handjevol getrouwen nog wel, maar zijn leger niet meer. De meest directe dreiging vormden de Turken, en aïs verdediging koos Napoleon voorde aanval. Hij verwachtte de vijand op twee fronten, over zee en via Syrie en Palestina. Om ze het hoofd te bieden trok hij hen tegemoet, door de Sinaïwoestijn, Gaza en verder noordwaarts tot Jaffa en de voet van de Golanhoogte.               

 

De tocht was een nachtmerrie. Geen water. Geen paarden. Kamelen die doodgingen. Geen eten. Honderden soldaten stierven, of pleegden zelfmoord, wederom. In het noorden van Gaza moesten ze een fort belegeren dat zich maar niet overgaf, wat oponthoud opleverde dat later dramatisch uit zou pakken. Jaffa namen de Fransen moeiteloos in, maar alle vierduizend Turken die zich overgaven, liet Napoleon executeren, omdat hij zogenaamd geen eten voor hen had. Om munitie te sparen moest het gebeuren met de hand en de bajonet. Soldaten dreven vrouwen en kinderen de zee in tot ze verdronken. De dag daarna strafte God de Fransen met een pestepidemie: duizenden soldaten wer­den ziek, honderden stierven.

 

Om het moreel van zijn troepen op te krikken bezocht Napoleon na een paar dagen het pesthuis. Hij stond erop te assisteren bij het afvoeren van een soldaat die zojuist overleden was. Hij praatte met andere patiënten, hij raakte ze aan, hij gaf ze water. De officieren van zijn staf die hem vergezelden, waren ontzet en verbijsterd. Ze wisten zeker dat ze binnenkort geen generaal meer hadden, maar Napoleon kreeg natuurlijk niets. Het bezoek aan de pestkolonie in Jaffa resulteerde later in een beroemd schilderij, van Gros, als ik me niet vergis, waarop Bonaparte bijna aïs een soort Jezus staat afgebeeld Jezus bij de lepralijders, Jezus die Lazarus uit de dood wekte en over wa­ter kon lopen.

 

In de weken daarop leverden de Franse troepen verbeten slag om een iets noordelijker gelegen havenstad, Acre. Ze kregen de stad niet in handen omdat de Engelsen van uit zee het garnizoen steunden. Intussen rukten vanuit Syrie de Turken op die Napoleon een paar keer moeiteloos versloeg, bijna tussen de bedrijven door, maar toch voerde hij een verloren oorlog, en uiteindelijk brak hij het beleg van Acre op en trok hij zijn troepen terug naar Egypte. De soldaten die aan de pest leden en in Jaffa zaten, liet hij een genadeschot geven, en niet veel later ontvluchtte hij in zijn eentje zijn geliefde Oriënt om net op tijd in Frankrijk terug te komen om er de macht te grijpen.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.61) Dans le plus grand secret, Bonaparte prĂ©pare donc son Ă©vasion, sa trahison. Il va s’enfuir, et char­ger KlĂ©ber de se dĂ©brouiller avec ses mameluks, ses imans et ses fellahs.

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

 

(p.133) Turkey was bullied into giving French merchants unprecedented privileges in the Levant.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.57) Il y a l’incident de route, prĂšs de Jaffa (la ville a Ă©tĂ© prise le 7 mars), des deux mille prisonniers que Bonaparte, plutĂŽt que de les nourrir — on ne va surtout pas les relĂącher ! — trouve plus commode de faire exterminer, dans les dunes, Ă  l’arme blan­che, afin d’Ă©conomiser les munitions ; et il y aura, au retour, encore Ă  Jaffa, l’autre incident : les pes­tifĂ©rĂ©s. Les dĂ©vots de NapolĂ©on ont longtemps maintenu la lĂ©gende — et la peinture officielle s’en est mĂȘlĂ©e — du gĂ©nĂ©ral au grand cƓur, touchant sans effroi les bubons de ses soldats mourants. Et que de cris pour protester contre l’infamie calomnia­trice de la rumeur : mais non, Bonaparte n’a pas « touchĂ© les bubons » ; il les a fait tuer, ses ma­lades ! Depuis la publication des Cahiers de Bertrand,

 

1. En partant, et pour assurer ses arriĂšres, Bonaparte lance aux UlĂ©mas cette proclamation : * Il Ă©tait Ă©crit qu’aprĂšs avoir dĂ©truit les ennemis de l’Islam [il s’agit des chevaliers de Malte] et fait abattre leurs croix, je viendrais du fond de l’Occident, remplir ma tĂąche annoncĂ©e dans plus de vingt passages du saint livre le Koran » ; suivait cet avertissement: “Je sais tout, et mĂȘme ce que vous n’avez dit Ă  personne. »

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.58) la cause est entendue. Le 5 juillet 1817, Ă  Sainte-HĂ©lĂšne, NapolĂ©on a dit la vĂ©ritĂ© Ă  Bertrand : mais oui, il les a liquidĂ©s, ces hommes ; pour qu’ils ne tombent pas, dira-t-il, aux mains des Turcs qui les eussent torturĂ©s… Par humanitĂ©, en somme. Ajou­tons que le Sultan ne doit point pouvoir se targuer d’avoir fait des prisonniers français ; on lui retire donc cette joie. L’opium, puis le « sublimĂ© corrosif », rĂšglent la question.

 

Le sort des soldats français pestifĂ©rĂ©s troublait beaucoup moins Bonaparte que ne le consternait sa dĂ©convenue de Saint-Jean-d’Acre. Car il n’y avait pas eu moyen de passer. Du 19 mars au 28 mai 1799, NapolĂ©on Bonaparte s’est acharnĂ© en vain contre la ville. Assaut sur assaut. Lourdes pertes. Rien Ă  faire. Le verrou ne saute pas. C’est gai !

Finie, presque avant d’avoir commencĂ©, la grande « entreprise » en laquelle Bonaparte mettait toutes ses espĂ©rances. Il l’avouera, Ă  la fin de sa vie, en termes clairs : « C’est devant Saint-Jean-d’Acre que ma fortune a tournĂ© ». Il se voyait dĂ©jĂ  costumĂ© en calife ou en maharadja et vautrĂ© indĂ©finiment dans les dĂ©lices et les ravages. C’est manquĂ©. Par la faute des Anglais.

 

Jean Burnat, G.H. Dumont, Emile Wanty, Le dossier Napoléon, éd. Marabout, 1962

 

(p.85) Et Chaptal écrit de son cÎté, quelques années plus tard, lui aussi:

NapolĂ©on portait dans la guerre ce caractĂšre d’insensibilitĂ© qui, dans toutes les phases de sa carriĂšre orageuse, a tou­jours Ă©tĂ© le trait dominant.

En Egypte, du cĂŽtĂ© de Jaffa, il fit fusiller sept mille Turcs qui s’Ă©taient rendus par capitulation. Cinq ou six individus qui avaient Ă©chappĂ© Ă  cet effroyable carnage se rĂ©fugiĂšrent Ă  Saint-Jean-d’Acre, y firent connaĂźtre cet attentat Ă  la bonne foi et dĂ©terminĂšrent la garnison Ă  n’Ă©couter aucune proposition et Ă  se dĂ©fendre jusqu’Ă  la mort. C’est la cause principale de la rĂ©sistance que Bonaparte essuya Ă  Saint-Jean-d’Acre.

A peu prĂšs dans le mĂȘme temps, il fit empoisonner quatre-vingt-sept soldats, malades de la peste, dans l’hĂŽpital de Jaffa. On essaya d’abord l’opium, qui ne produisit pas l’effet qu’on en attendait, et on employa ensuite le sublimĂ© corrosif.

 

Jean Vermeil, Les Bruits du silence, L’autre histoire de France, Ă©d. du FĂ©lin, 1993

 

(p.152) Une pyramide de cadavres

 

Le gĂ©nĂ©ral KlĂ©ber arrive devant Jaffa le 3 mars 1799. Il s’installe au nord de la ville pour isoler Saint-Jean-d’Acre et Naplouse. Le gĂ©nĂ©ral Damas Ă©tablit que les villages de plaine sont bien dĂ©fendus et les montagnards prĂȘts Ă  la guĂ©rilla. Les Français restent dans la plaine littorale. Le siĂšge de Jaffa commence. La ville a tenu de longs siĂšges en 1773 et en 1776. La seconde fois, Abou Dahab a massacrĂ© ses habitants. Le 7 mars au matin, Bonaparte donne l’assaut. La ville se rend dans l’aprĂšs-midi. Les soldats se livrent au pillage habituel (7 et 8 mars). NapolĂ©on raconte : « Tout fut passĂ© au fil de l’Ă©pĂ©e ; la ville, ainsi au pillage, Ă©prouva toutes les horreurs d’une ville prise d’assaut. » Sur les cinq mille hommes de la garnison, deux mille sont tombĂ©s au combat. Les trois mille autres se cachent dans la citadelle. Ils reçoivent de Beauharnais et Croisier, aides de camp de Bonaparte, la promesse de la vie sauve.

 

Bonaparte s’Ă©crie : « Que veulent-ils que j’en fasse ? Que diable ont-ils fait lĂ  ? », et ordonne l’exĂ©cution des soldats turcs. Il retire du lot les Égyptiens, environ cinq cents, et trois cents artilleurs turcs entraĂźnĂ©s Ă  la française. Il gracie Abdullah Aga, le commandant de la place. Il reste Ă  exĂ©cuter deux mille deux cents hommes. Les soldats français retrouvent vite les maniĂšres de la Terreur et de la guerre de VendĂ©e. L’exĂ©cution a lieu le 10 mars, dimanche de la Passion. Miot la dĂ©crit : « ArrivĂ©s enfin dans les dunes de sable au sud-ouest de Jaffa, on les arrĂȘta auprĂšs d’une mare d’eau jaunĂątre. Alors, l’officier qui commandait les troupes fit diviser la masse par petites portions, et ces (p.152) pelotons, conduits sur plusieurs points diffĂ©rents, y furent fusillĂ©s. Cette horrible opĂ©ration demanda beaucoup de temps, malgrĂ© le nombre des troupes rĂ©servĂ©es pour ce funeste sacrifice, et qui, je dois le dĂ©clarer, ne se prĂȘtaient qu’avec une extrĂȘme rĂ©pugnance au minis­tĂšre abominable qu’on exigeait de leurs bras victorieux. Les […] Turcs […] firent avec calme leur ablution dans cette eau stagnante […], puis, se prenant la main, aprĂšs l’avoir portĂ©e sur le cƓur et Ă  la bouche, ainsi que se saluent les Musulmans, ils donnaient et recevaient un Ă©ternel adieu. Leurs Ăąmes courageuses paraissaient dĂ©fier la mort… »

 

Bonaparte donne l’ordre d’Ă©conomiser la poudre. L’exĂ©cution se rationalise. On prend son temps. Miot continue : « Nos soldats avaient Ă©puisĂ© leurs cartouches ; il fallut frapper [les derniers rangs] Ă  la baĂŻonnette et Ă  l’arme blanche. Il se forma, puisqu’il faut le dire, une pyramide effroyable de morts et de mourants dĂ©gouttant de sang, et il fallut retirer les corps dĂ©jĂ  expirĂ©s pour achever les malheureux qui, Ă  l’abri de ce rempart affreux, Ă©pouvantable, n’avaient point encore Ă©tĂ© frappĂ©s. »

 

Peyrusse, adjoint du payeur gĂ©nĂ©ral EstĂšve, voit la scĂšne ainsi : « Environ trois mille hommes posĂšrent leurs armes et furent conduits sur-le-champ au camp ; par ordre du gĂ©nĂ©ral en chef [Bonaparte], on mit Ă  part les Égyptiens, les Maugrabins [MaghrĂ©bins] et les Turcs.

« Les Maugrabins furent tous conduits le lendemain sur les bords de la mer, et deux bataillons commencĂšrent Ă  les fusiller; ils n’avaient d’autre ressource pour se sauver que de se jeter Ă  la mer ; ils ne balancĂšrent pas et se jetĂšrent tous Ă  la nage. On eut le loisir de les fusiller et, dans un instant, la mer fut teintĂ©e de sang et couverte de cadavres ; quelques-uns avaient eu le bonheur de se sauver sur des rochers ; on envoya des soldats sur des barques pour les achever […]. Cette exĂ©cution finie, nous aimions Ă  nous persuader qu’elle ne se renouvellerait plus et que tous les autres prisonniers seraient Ă©par­gnĂ©s.. . Notre espĂ©rance fut bientĂŽt déçue lorsque, le lendemain, on a conduit au supplice mille deux cents canonniers turcs, qui, pendant deux jours, Ă©taient restĂ©s couchĂ©s sans subsistance devant la tente du gĂ©nĂ©ral en chef [Bonaparte]. On avait bien recommandĂ© de ne pas prodiguer la poudre et on a eu la fĂ©rocitĂ© de les poignarder Ă  coups de baĂŻonnette ; on a trouvĂ© parmi les victimes beaucoup d’enfants qui, en mourant, s’Ă©taient attachĂ©s aux corps de leur pĂšre. »

 

Le chef de bataillon Detroye fait le compte : « Le 7 mars, dans l’assaut, il a pĂ©ri plus de 2 000 Turcs, le 8 mars par la fusillade 800, le 9 800, le 10 mars 600, le 11 mars 1441.» On veut justifier Bonaparte, en le dĂ©peignant irritĂ© par la prĂ©sence Ă  Jaffa de combattants (p.154) d’une garnison vaincue, El-Arich, en armes malgrĂ© la conven­tion de reddition. Mais il n’a pas respectĂ© la convention non plus puisqu’il a lui-mĂȘme enrĂŽlĂ© une partie d’entre eux. De plus, les hommes d’El-Arich prĂ©sents Ă  Jaffa ne sont que de trois Ă  quatre cents. Les autres ont quand mĂȘme Ă©tĂ© Ă©liminĂ©s.

 

On justifie aussi Bonaparte par l’argument du manque de troupes et de bateaux pour reconduire les prisonniers. Mais il a trouvĂ© des hommes et des bateaux pour ramener les cinq cents Égyptiens dans leur pays, et laisse une centaine d’hommes Ă  Jaffa. On justifie encore Bonaparte par le manque d’aliments. Mais il saisit quatre cent mille rations de biscuits et deux mille quintaux de riz Ă  Jaffa. On soutient que, dĂ©livrĂ©s, les prisonniers auraient renforcĂ© Jezzar Ă  Saint-Jean-d’Acre. Mais Jezzar aurait Ă©tĂ© bien embarrassĂ© pour les nourrir et les armer. Le vrai motif de Bonaparte est politique. Il sait que Abou Dahab a conquis la Palestine en 1776 de cette façon. Il veut intimider Jezzar.

 

Bonaparte cultive un orientalisme trouble. Il se prĂ©sente en civilisateur, mais aimerait se dĂ©barrasser d’une civilisation gĂȘnante. Il fait des confidences dans ce sens Ă  Mme de RĂ©musat. Bonaparte se sent invincible. Le 9 mars, deux jours aprĂšs le massacre, il proclame aux habitants de la Palestine : « II est bon que vous sachiez que tous les efforts humains sont inutiles contre moi, car tout ce que j’entre­prends doit rĂ©ussir. Ceux qui se dĂ©clarent mes amis prospĂšrent. Ceux qui se dĂ©clarent mes ennemis pĂ©rissent. L’exemple qui vient d’arri­ver Ă  Jaffa et Gaza doit vous faire connaĂźtre que je suis terrible pour mes ennemis, que je suis bon pour mes amis, et surtout clĂ©ment et misĂ©ricordieux pour le pauvre peuple. »

 

Massacre d’Albanais, de Turcs, d’Arabes

 

Paul Masson, Un triste Ă©pisode de la vieille citĂ© palestinienne aujourd’hui incorporĂ©e Ă  IsraĂ«l, DH 04/08/2007

 

JAFFA Du passage de Napo­lĂ©on Bonaparte Ă  Jaffa, on ne con­naĂźt souvent que le tableau d’Antoi­ne-Jean Gros oĂč on voit le commandant en chef du corps ex­pĂ©ditionnaire français visitant les pestifĂ©rĂ©s. EntourĂ© d’officiers qui manifestent de l’inquiĂ©tude ou de l’horreur, impavide, il touche du doigt le bubon d’un pestifĂ©rĂ© arabe. Cette peinture romantique montre ainsi le futur empereur manifestant courage, compassion et grandeur d’Ăąme. Reprenant un geste du Christ, choisissant un malade d’une autre religion que la sienne, le pein­tre en fait un hĂ©ros intemporel, di­gne de l’admiration de tous, indé­pendamment de leurs nationalitĂ©s ou de leurs croyances.

La rĂ©alitĂ©, on s’en doute, fut moins Ă©difiante. En fĂ©vrier 1799, sous la pression anglaise, la Turquie avait dĂ©clarĂ© la guerre Ă  la France. Elle avait envoyĂ© deux armĂ©es vers l’Egypte, une par la Syrie et l’autre par la mer vers Alexandrie. Bona­parte quitta Le Caire pour remonter vers le nord Ă  la rencontre de la pre­miĂšre de ces armĂ©es. Le corps expé­ditionnaire français, fort de treize mille hommes, avait pour objectif Saint-Jean d’Acre. Le 20 fĂ©vrier, il prit sans difficultĂ© El Arich tenu par des Albanais et des Mameluks, non sans massacrer plusieurs centaines de combattants.

 

AprĂšs s’ĂȘtre ensuite emparĂ© sans difficultĂ© de Gaza, Bonaparte arriva devant une petite citĂ© endormie sur ses falaises de grĂšs, au bord de la mer. C’Ă©tait Jaffa, l’une des plus an­ciennes citĂ©s du monde, Jaffa-la-Belle disait-on jadis. La ville rĂ©sista pendant trois jours avec un tel acharnement que les vainqueurs, saisis par une folie aveugle, voulurent tout massacrer et dĂ©truire, mal­grĂ© les consignes de Bonaparte qui refusait de voir cette victoire dĂ©bou­cher sur un carnage. Deux mille dé­fenseurs furent cependant tuĂ©s pen­dant les combats, les portes de harems forcĂ©es et les femmes vio­lĂ©es. Les derniers rĂ©sistants trouvÚ­rent refuge dans un caravansĂ©rail. Sur la promesse d’avoir la vie sauve s’ils se rendaient, ils mirent bas les ar­mes.

 

Le massacre

 

Bonaparte, en les voyant dĂ©filer, se demanda ce qu’il allait en faire. DĂ©jĂ  les captifs pris Ă  El Arich avaient promis de ne plus se battre contre lui et de se retirer sur Bagdad. Or, voici qu’ils se retrouvaient pour la plupart sur les murailles de Jaffa. Ils avaient manquĂ© Ă  leur parole; ils de­vaient mourir. LibĂ©rer les rescapĂ©s de Jaffa, c’Ă©tait s’exposer Ă  ce qu’ils reprennent les armes, comme aprĂšs El Arich. Contre l’avis de ses officiers, dont Berthier, Bonaparte dĂ©cida donc de les exĂ©cuter.

 

Dans un roman sur la vie de NapolĂ©on, Michel Peyramaure dĂ©crit avec force dĂ©tails cette opĂ©ration* : “Les exĂ©cutions eurent lieu en bordure de mer, au milieu de dunes, de rochers et de mares d’eau saumĂątre. DivisĂ©s en groupes, les prisonniers, parmi les­quels des vieillards qui rassemblaient autour d’eux les condamnĂ©s pour les derniĂšres priĂšres et les ablutions, se prĂ©sentaient sans crainte et sans fai­blesse devan t les pelotons d’oĂč partait un feu d’enfer. Le massacre dura des heures. Lorsque les soldats man­quaient de munitions, ils opĂ©raient Ă  la baĂŻonnette et Ă  l’arme blanche, frappant au hasard, Ă  tour de bras pour en finir au plus vite, dĂ©gageant des monticules de victimes des blessĂ©s qui gĂ©missaient sous les cadavres et qu’ils achevaient. On rappelait, en leur promettant la vie sauve, certains cap­tifs qui s’enfuyaient Ă  la nage et, Ă  peine avaient-ils rejoint la cĂŽte, on les Ă©gorgeait.”                          

             

Il n’en fut pas de mĂȘme Ă  Saint-Jean d’Acre, inexpugnable en raison des fortifications et de sa citadelle construite par les CroisĂ©s. (
) Les Français ne disposant pas de l’artillerie nĂ©cessaire, le siĂšge piĂ©tina. Si bien que le 18 mai, aprĂšs l’Ă©chec d’une huitiĂšme attaque contre la citadelle, Bona­parte annonça Ă  son Ă©tat-major sa dĂ©cision de lever le siĂšge pour aller barrer la route aux Turcs dans le Delta. Il abandonna lĂ  les blessĂ©s et les pestifĂ©rĂ©s dont certains demandĂšrent de l’opium pour abrĂ©ger leurs souffrances. Lorsqu’elle arriva Ă  Jaffa, l’armĂ©e qui avait dĂ©barquĂ© en Egypte moins d’un an auparavant Ă©tait rĂ©duite de moitiĂ©.

 

*Napoléon, chronique romanesque. Michel Peyramaure. Robert Laffont.

 

Un petit air de Saint-Paul-de-Vence…

 

(
) Visiblement, Jaffa n’a pas un un trĂšs bon souvenir du passage du futur empereur des Français. Dans la lĂ©gende qui complĂšte la gravure le concernant, on peut mĂȘme lire que “deux ans aprĂšs son passage, la ville avait encore une odeur de ca­davre”.

Dans le bas de la ville, prĂšs du port, le lazaret oĂč il avait rendu vi­site aux pestifĂ©rĂ©s français est de­venu un couvent armĂ©nien, ac­tuellement en restauration. Aucune allusion Ă  sa visite n’y fi­gure. Ainsi, Les PestifĂ©rĂ©s de Jaffa peint en 1804, tout comme Bona­parte au Pont d’Arcole (1796) ou Le champ de bataille d’Eylau (1808) n’Ă©tait-il qu’une Ɠuvre de propa­gande et le peintre Gros un chan­tre de l’Ă©popĂ©e napolĂ©onienne dont Jaffa n’a plus qu’un vague et mauvais souvenir.                

 

Napoleon und seine Zeit, 1769-1821, in: Geo Epoche, 55, 2012

 

(S.56) Nach viertĂ€giger Belagerung nehmen die Franzosen am 7. MĂ€rz /1899/ die Hafenstadt Jaffa ein. Die Soldaten plĂŒndern, morden, vergewaltigen. Bonaparte befiehlt die Hinrichtung von 3000 osmanischen KĂ€mpfern, die sich ergeben haben, nachdem ihnen ein französischer Offizier das Leben zugesichert hatte. Das Massaker dauert mehrere Tage.

 

Jean Vermeil, Les Bruits du silence, L’autre histoire de France, Ă©d. du FĂ©lin, 1993

 

(p.152) Une pyramide de cadavres

 

Le gĂ©nĂ©ral KlĂ©ber arrive devant Jaffa le 3 mars 1799. Il s’installe au nord de la ville pour isoler Saint-Jean-d’Acre et Naplouse. Le gĂ©nĂ©ral Damas Ă©tablit que les villages de plaine sont bien dĂ©fendus et les montagnards prĂȘts Ă  la guĂ©rilla. Les Français restent dans la plaine littorale. Le siĂšge de Jaffa commence. La ville a tenu de longs siĂšges en 1773 et en 1776. La seconde fois, Abou Dahab a massacrĂ© ses habitants. Le 7 mars au matin, Bonaparte donne l’assaut. La ville se rend dans l’aprĂšs-midi. Les soldats se livrent au pillage habituel (7 et 8 mars). NapolĂ©on raconte : « Tout fut passĂ© au fil de l’Ă©pĂ©e ; la ville, ainsi au pillage, Ă©prouva toutes les horreurs d’une ville prise d’assaut. » Sur les cinq mille hommes de la garnison, deux mille sont tombĂ©s au combat. Les trois mille autres se cachent dans la citadelle. Ils reçoivent de Beauharnais et Croisier, aides de camp de Bonaparte, la promesse de la vie sauve.

Bonaparte s’Ă©crie : « Que veulent-ils que j’en fasse ? Que diable ont-ils fait lĂ  ? », et ordonne l’exĂ©cution des soldats turcs. (
) Les soldats français retrouvent vite les maniĂšres de la Terreur et de la guerre de VendĂ©e. L’exĂ©cution a lieu le 10 mars, dimanche de la Passion. Miot la dĂ©crit : « ArrivĂ©s enfin dans les dunes de sable au sud-ouest de Jaffa, on les arrĂȘta auprĂšs d’une mare d’eau jaunĂątre. Alors, l’officier qui commandait les troupes fit diviser la masse par petites portions, et ces (p.152) pelotons, conduits sur plusieurs points diffĂ©rents, y furent fusillĂ©s. Cette horrible opĂ©ration demanda beaucoup de temps, malgrĂ© le nombre des troupes rĂ©servĂ©es pour ce funeste sacrifice, et qui, je dois le dĂ©clarer, ne se prĂȘtaient qu’avec une extrĂȘme rĂ©pugnance au minis­tĂšre abominable qu’on exigeait de leurs bras victorieux. Les […] Turcs […] firent avec calme leur ablution dans cette eau stagnante […], puis, se prenant la main, aprĂšs l’avoir portĂ©e sur le cƓur et Ă  la bouche, ainsi que se saluent les Musulmans, ils donnaient et recevaient un Ă©ternel adieu. Leurs Ăąmes courageuses paraissaient dĂ©fier la mort… »

 

Bonaparte donne l’ordre d’Ă©conomiser la poudre. L’exĂ©cution se rationalise. On prend son temps. Miot continue : « Nos soldats avaient Ă©puisĂ© leurs cartouches ; il fallut frapper [les derniers rangs] Ă  la baĂŻonnette et Ă  l’arme blanche. Il se forma, puisqu’il faut le dire, une pyramide effroyable de morts et de mourants dĂ©gouttant de sang, et il fallut retirer les corps dĂ©jĂ  expirĂ©s pour achever les malheureux qui, Ă  l’abri de ce rempart affreux, Ă©pouvantable, n’avaient point encore Ă©tĂ© frappĂ©s. »

Peyrusse, adjoint du payeur gĂ©nĂ©ral EstĂšve, voit la scĂšne ainsi : « Environ trois mille hommes posĂšrent leurs armes et furent conduits sur-le-champ au camp ; par ordre du gĂ©nĂ©ral en chef [Bonaparte], on mit Ă  part les Égyptiens, les Maugrabins [MaghrĂ©bins] et les Turcs.

 

« Les Maugrabins furent tous conduits le lendemain sur les bords de la mer, et deux bataillons commencĂšrent Ă  les fusiller; ils n’avaient d’autre ressource pour se sauver que de se jeter Ă  la mer ; ils ne balancĂšrent pas et se jetĂšrent tous Ă  la nage. On eut le loisir de les fusiller et, dans un instant, la mer fut teintĂ©e de sang et couverte de cadavres ; quelques-uns avaient eu le bonheur de se sauver sur des rochers ; on envoya des soldats sur des barques pour les achever […]. Cette exĂ©cution finie, nous aimions Ă  nous persuader qu’elle ne se renouvellerait plus et que tous les autres prisonniers seraient Ă©par­gnĂ©s.. . Notre espĂ©rance fut bientĂŽt déçue lorsque, le lendemain, on a conduit au supplice mille deux cents canonniers turcs, qui, pendant deux jours, Ă©taient restĂ©s couchĂ©s sans subsistance devant la tente du gĂ©nĂ©ral en chef [Bonaparte]. On avait bien recommandĂ© de ne pas prodiguer la poudre et on a eu la fĂ©rocitĂ© de les poignarder Ă  coups de baĂŻonnette ; on a trouvĂ© parmi les victimes beaucoup d’enfants qui, en mourant, s’Ă©taient attachĂ©s aux corps de leur pĂšre. »

Le chef de bataillon Detroye fait le compte : « Le 7 mars, dans l’assaut, il a pĂ©ri plus de 2 000 Turcs, le 8 mars par la fusillade 800, le 9 800, le 10 mars 600, le 11 mars 1441.» (
)

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.294) fĂ©vrier-juin 1799 : campagne de Syrie contre les armĂ©es otto­manes descendues de Constantinople, par Bonaparte, KlĂ©ber, Lannes et MurĂąt, marquĂ©e par la prise d’El-Arich, de Gaza, du port de Jaffa (oĂč la peste fait des ravages), et par le long siĂšge, qui n’aboutit pas de Saint-Jean-d’Acre (printemps 1799).

Si les dĂ©tails de cette guerre sanglante et dĂ©sordonnĂ©e ne nous intĂ©ressent pas ici, le comportement de Bonaparte en Egypte mĂ©rite qu’on s’y arrĂȘte. La proclamation Ă  son armĂ©e, qu’il rĂ©digea Ă  bord de l’Orient le 22 juin 1798 (voir Annexe n° 16, p. 467) est une mer­veille d’hypocrisie. Il y expose les raisons officielles de l’expĂ©dition : dĂ©truire la puissance des 470 beys mamlouks, qui favorisent exclusivement le commerce anglais (l’Egypte Ă©tait une province de l’Empire ottoman ; les beys Ă©taient des gouverneurs de provinces appartenant Ă  l’ancienne dynastie turque des mamlouks) ; mais surtout il prodigue Ă  ses soldats des conseils sur la maniĂšre de se comporter avec des musulmans qui ne manquent pas d’intĂ©rĂȘt.

 

(p.296) Oublions les massacres, les pestifĂ©rĂ©s de Jaffa euthanasiĂ©s Ă  l’opium (
).

 

(in: LW, 01/07/2010)

Der ewige Zorn

(Stern, 22/01/2015)

 

2.3 NapolĂ©on Ă  la conquĂȘte de l’Espagne et du Portugal

Georges Blond, La Grande Armée, 1804-1815, éd. Laffont

 

(p.198) / insurrection à Madrid à l’annonce de la tentative par les Français d’emmener l’infant don Francisco à Bayonne/

 

(p.199) – Mort aux Français!

Murat dirige ses troupes depuis la porte San Vicente, dans le prolongement du palais royal. Quatre colonnes françaises venant des portes s’avancent en convergeant vers la Puerta del Sol. Des lanciers, des mameluks dĂ©valent la calle de Alcala sous une pluie de tuiles, de pavĂ©s, on lance mĂȘme des meubles, les insurgĂ©s tirent des fenĂȘtres, des soupiraux au ras du sol.

– Mort aux gavachos!

L’ennemi le plus dĂ©testĂ©, ce sont les mameluks – descendants des .Maures, anciens maĂźtres de l’Espagne; ils ont de larges culottes rouges, un turban blanc, une ceinture chatoyante. Des grappes humaines s’accrochent a leurs Ă©triers, a la queue des chevaux, crevant le ventre des montures, les cavaliers sont jetĂ©s Ă  terre, poignardĂ©s. Ceux qui Ă©chappent a l’Ă©treinte fĂ©roce chargent et chargent encore, manient avec une adresse incroyable leur cimeterre courbe, on voit voltiger des tĂȘtes. Les soldats français, exaspĂ©rĂ©s a la vue des cadavres de leurs camarades, ne font pas de quartier. Toute maison d’oĂč l’on a tirĂ© est envahie, saccagĂ©e, les habitants percĂ©s de baĂŻonnettes, les moines d’un couvent devant lequel agonise un mameluk sont tous dĂ©capitĂ©s, leurs tĂȘtes jetĂ©es par les fenĂȘtres.

Le dĂ©tachement qui gardait le parc d’artillerie de Monteleone a Ă©tĂ© dĂ©sarmĂ©, massacrĂ©; les insurgĂ©s ont pris deux canons, ils les mettent en batterie, une colonne française recule; un cuirassier français bascule de son cheval, une femme le transperce avec son sabre, un soldat a rĂ©ussi a avertir Murat de l’Ă©chec qui se dessine de ce cĂŽtĂ©.

 

– Qu’on en finisse avec cette canaille effrĂ©nĂ©e!

Un ouvrier espagnol paraĂźt, portant un mouchoir blanc au bout de son Ă©pĂ©e; il veut parlementer, la foule ne lui en laisse pas le temps. La bataille reprend et cette fois, les Français l’emportent.

 

Il est une heure de l’aprĂšs-midi, l’insurrection est dĂ©sorganisĂ©e; on ne verra plus ici et lĂ  que des massacres isolĂ©s. Puis des dĂ©lĂ©guĂ©s de la junte parcourent les rues, portant un drapeau blanc:

 

– Paix, paix ! que chacun rentre chez soi !

 

Mais la rĂ©pression est dĂ©ja en cours. « Une commission militaire siĂ©geant Ă  ‘l’hĂŽtel de la poste, Puerta del Sol, jugera sommairement les insurgĂ©s pris les armes Ă  la main », a proclamĂ© Murat. La chasse dans les rues recommence, mais en sens inverse. Tout Espagnol sur lequel on trouve seulement un canif, des ciseaux, un rasoir – un barbier en avait un sur lui – est arrĂȘtĂ©, lardĂ© de coups de baĂŻonnette, trainĂ© devant la commission, aussitĂŽt condamnĂ©.

 

Il y a plusieurs lieux d’exĂ©cution: au Prado, Ă  la montĂ©e du Retiro et dans le patio de l’Ă©glise de Buen Suceso; sous les murs du couvent de JĂ©sus, Ă  la montagne du Principe Pio. Toutes les fenĂȘtres des maisons de la ville doivent ĂȘtre fermĂ©es; on tire Ă  vue sur qui se montre. Comme toujours, les Ă©meutiers les plus actifs se sont dĂ©ja dĂ©filĂ©s, et des innocents sont emmenĂ©s. Certains ont de l’argent, veulent corrompre les soldats. Rien Ă  faire; la soif de vengeance est trop grande. Mais un vieux MadrilĂšne ne cache pas qu’il a tuĂ© trois soldats et mĂȘme il s’en vante.

 

(p.200) De sa maison, au numĂ©ro 9 de la Puerta del Sol, Goya, le vieux Goya, sourd mais point aveugle, a vu une partie de l’insurrection, ensuite il interrogera des tĂ©moins. Le plus gĂ©nial reportage tĂ©lĂ©visĂ© n’aurait pas la force de ce qu’a gravĂ© et peint Goya sur Dos de Mayo dans les «DĂ©sastres de la Guerre». La peinture des exĂ©cutions au Principe Pio, avec l’Espagnol en chemise debout devant les fusils, les bras Ă©tendus ans un geste d’imprĂ©cation, avec le troupeau des victimes qui arrivent, avec les soldats qui Ă©paulent – un seul falot Ă©claire la scĂšne – est un chef-d’oeuvre tragique.

 

(p.201) La rĂ©bellion prend forme d’abord a Oviedo (Asturies), oĂč le chanoine Llano Ponte a convoquĂ© toute la population des environs. Le 24 Ă  minuit, Ie tocsin; conduits par des moines, les insurgĂ©s marchent sur le dĂ©pĂŽt d’armes ou, sans que les officiers espagnols s’y opposent, ils prennent cent mille fusils. Cent mille. La junte locale dĂ©clare solennellement la guerre a NapolĂ©on. Murat, informĂ©, dĂ©clare qu’il s’agit lĂ  “d’une f1ammĂšche Ă©garĂ©e».

 

Le mĂȘme jour, Ă  Valence, le chanoine Calvo ouvre la chasse aux (p.202) afrancesados, ce sont les « collaborateurs». Le comte de Cervalloni, rĂ©putĂ© tel, est assassinĂ© – par un moine, le Padre Rico – sa tĂȘte promenĂ©e au bout d’une pique. D’autres Français sont massacrĂ©s sur la  place du Grao, d’autres Ă  la plaza de Toros, plus de 300 victimes.

 

En chaire, les prĂȘtres s’adressent ainsi Ă  NapolĂ©on : «Tu es le roi des tĂ©nĂšbres qu’entourent des nuĂ©es de sauterelles: c’est toi que l’Apocalypse a dĂ©signĂ©, tu t’appelles Apollyon, c’est-a-dire la destruction … Elle sera dispersĂ©e comme paille cette armĂ©e française… » Presque partout, le clergĂ© prend la tĂȘte de la rĂ©sistance. L’armĂ©e valencienne compte, pour l’artillerie seulement, 1 400 ecclĂ©siastiques; on enrĂŽle dans les Ă©glises, dans les couvents; pas d’uniformes, seulement une Ă©charpe rouge portant ces mots : « Vive Ferdinand VII! Religion et Patrie!” Murat, informĂ©, envoie cette fois le corps d’armĂ©e de Moncey qui sc heurte Ă  une sorte de horde de KamikazĂ©s. Moncey n’insiste pas pour prendre Valence, on verra plus tard.

 

AprĂšs Valence, Murcie; aprĂšs Murcie, SĂ©ville. LĂ , c’est un laĂŻc, un Catalan nommĂ© Nicolas Tap qui, Ă  la nouvelle des abdications de Bayonne, conduit le peuple Ă  l’arsenal (les officiers espagnols laissent toujours faire) et arme 20 000 hommes. Le colonel Pedro de Echavarry les harangue : « Soldats, le lascif Murat fait fabriquer 40 000 carcans pour vous conduire vers le nord comme les plus immondes animaux. N’est-il point prĂ©fĂ©rable de verser votre sang pour la dĂ©fensc de l’Eglise, du royaume et de vous-mĂȘmes? Douze millions d’habitants vous contemplent et envient votre gloire! ».

 

A Badajoz (Estramadure, prĂšs de la frontiere portugaise), le gouverneur comte de la Torre a interdit toute cĂ©rĂ©monic lc jour dc la saint Ferdinand, dans l’intention d’empĂȘcher les troubles. Unc foule envahit son hĂŽtel et l’assomme; son cadavre, dĂ©coupĂ© en quartiers, est exposĂ© sur le pont. Plusieurs officiers français, venant du Portugal, ont la malchance d’arriver lĂ  Ă  cet instant. JetĂ©s Ă  bas de leurs chevaux, piĂ©tinĂ©s, couverts de crachats, ils vont pĂ©rir sous les couteaux, lorsqu’un tortionnaire, plus raffinĂ©, dit qu’il faut les garder en otages pour le cas oĂč les Français arriveraient. L’un de ces malheureux s’en tirera.

 

Murat envoie Dupont sĂ©vir contre les insurgĂ©s de l’Andalousie : “Le premier coup de canon que vous allez faire tirer sur ces misĂ©rables doit rendre pour toujours la tranquillitĂ© a l’ Andalousie et, j’ose le dire, Ă  l’Espagne. »

 

C’est de son lit que Murat dicte ce billet d’un optimisme aveugle..

 

(p.203) On se fait passer sous Ie manteau une brochure intitulĂ©e CatĂ©chisme qui circule partout en Espagne. C’est une initiation Ă  la rĂ©sistance et elle commence ainsi : “Dis-moi, mon fils, qui es-tu ? – Espagnol, par la grĂące de Dieu. Qui est l’ennemi de ton bonheur? – NapolĂ©on, empereur des Français. – De quelle origine provient NapalĂ©on? – Du pĂ©chĂ© – Et Murat? De NapolĂ©on. – Godoy? – De la fornication de tous les deux. – Que sont les Français? – D’anciens chrĂ©tiens devenus hĂ©rĂ©tiques. – Est-ce un crime d’Ă©tre nĂ© Français? – Non, un Français n’est damnĂ© que passĂ© (p.204) l’ñge de sept ans. – Est-ce un pĂ©chĂ© de tuer un Français? – Non, c’est faire oeuvre mĂ©ritoire et dĂ©livrer la patrie de ses agresseurs. » .

 

Un officier français logĂ© chez des Espagnols les a protĂ©gĂ©s lors de la rĂ©pression aprĂšs le Dos de Mayo; comme il change de garnison, voici le compliment que lui adresse son hĂŽte a l’instant du dĂ©part:

 

– Je vous ai bien des obligations. Ma femme vous doit la vie et je vous dois celle de nos enfants. Eh bien ! il faut que je vous fasse connaĂźtre ce qu’est dans le fond de son coeur un vĂ©ritable Espagnol. S’il ne restait plus que vous de Français en Espagne, je vous tuerais de ma propre main, afin de dĂ©livrer entiĂ©rement mon pays.

 

Les espions font sans cesse Ă  l’Empereur des rapports sur les Ă©meutes de province et sur l’Ă©tat d’esprit de la population, mais il refuse de croire au danger. «Si l’on remue encore, c’est que Murat, le 2 mai, a eu la main trop lĂ©gĂšre.» Autour de lui, mĂȘme aveuglement. « Depuis des siĂšcles, Ă©crit Roederer, les Espagnols sont gouvernĂ©s par des moines et mangĂ©s par les poux; ils sont gueux, ignorants, cagots, paresseux et pas trop braves.»

 

Voici pourtant le moment oĂč l’Espagne va devenir jardin des supplices. Les soldats d’une colonne française arrivant a ManzanarĂ©s (province de la Manche; !es paysans de cette province sont rĂ©putĂ©s les plus fanatiques) voient dans un champ au bord de la route des porcs en train de se repaĂźtre de dĂ©bris humains. Deux cents soldats français ont Ă©tĂ© torturĂ©s et massacrĂ©s lĂ : les mains n’ont plus d’ongles, les visages plus d’yeux.

 

A Lerma, d’autres cadav’res dont les parties sexuelles ont Ă©tĂ© cisaillĂ©es. Le gĂ©nĂ©ral RenĂ© parti le 24 mai de Madrid en compagnie de son aide de camp – c’est son neveu, un adolescent – est capturĂ© par des rĂ©sistants dans la Sierra Morena. Ses deux compagnons sont sciĂ©s entre deux planches. RenĂ©, blessĂ©, s’est Ă©chappĂ©. Un officier espagnol, apitoyĂ©, l’a fait transporter dans un hĂŽpital. D’autres paysans insurgĂ©s viennent l’y poignarder.

 

Les représailles et vengeances sont en cours. Lerma est incendiée et pillée. Les soldats, «affublés de robes de moine, tournent en procession autour des incendies en imitant les chants sacrés avec des paroles de garnison les moins édifiantes ».

 

Nous voici au 7 juin. L’armĂ©e du gĂ©nĂ©ral Dupont – Pierre Antoine, comte Dupont de l’Étang -, venant de Valdepenas marche sur Cordoue. A La Carolina, entre Almuradiel et Linares, ils voient de chaque cĂŽtĂ© de la route des soldats français embrochĂ©s et rĂŽtis; d’autres qu’on a enterrĂ©s vivants jusqu’au cou, d’affreux restes de cadavres sciĂ©s; un peu plus loin, trois corps, celui d’un officier, de sa femme et de sa fille, sur qui on a commis «des indĂ©cences qu’on ne peut dĂ©crire.» Le 7 juin, cette armĂ©e bouscule les Espagnols au pont d’ Alcolea, sur le Guadalquivir.

 

– Maintenant, Cordoue est a nous!

Pas si vite. Cordoue, la ville de la mosquĂ©e aux mille colonnes est faite en partie de rues tortueuses, vestiges, elles aussi, de l’occupation maure. Les dĂ©fenseurs tirent des maisons, des Ă©glises. Mais cette rĂ©sistance ne peut tenir devant une armĂ©e. Les portes sont forcĂ©es, et l’on (p.205) massacre. Les soldats ne s’interrompent que pour aller visiter les caves. Ceux qui n’y tombent pas ivres morts en remontent encore plus furieux.  On viole, on tue, on brĂ»le. Religieux et religieuses sont parmi les premiĂšres victimes car on a tirĂ© aussi des couvents. La ville devient un dĂ©sert de cauchemar ou l’on voit des porcs « mangeant les seins des femmes qui ont reçu la mort dans la rue. » Le sac de Cordoue dure plusieurs jours. Le camp de l’armĂ©e est alors un bazar oĂč l’on trouve de tout, aussi bien des moutons et des chĂšvres que des meubles, des objets d’or et d’argent, des tableaux de famille, des miroirs dorĂ©s. Et l’on voit, surprenant spectacle, des paysans venus des environs et qui achĂštent de tout – Ă  trĂšs bon marchĂ© – aux soldats. “Les fourgons des gĂ©nĂ©raux, dit un tĂ©moin, crĂšvent sous le poids de l’or, de l’argent et des vases sacrĂ©s pris dans les Ă©glises. On ne saurait dire si nous sommes plus chargĂ©s d’exĂ©cration ou de ces richesses.»

 

(p. 206) /Bataille de Saragosse: le 2 juillet/

C’est ce jour-lĂ  que va devenir cĂ©lĂšbre Ă  jamais dans l’histoire de l’Espagne une fille de vingt-deux ans, Maria Agustina. (…) Comme les dĂ©fenseurs de Saragosse pressĂ©s par les Français Ă  la porte del Portillo, au sud de la ville, reculaient, Maria Agustina saisit une mĂšche des mains d’un artilleur mourant:

 

– Par Notre-Dame del Pilar, je jure de mourir plutĂŽt que de quitter ce poste!

 

Les dĂ©fenseurs reprennent courage; la mitraille arrĂȘte l’Ă©lan des Français. Ceux-ci perdirent 500 hommes, dont beaucoup d’officiers. Verdier rappela ses troupes. Le siĂšge de Saragosse devait ĂȘtre levĂ© le 13 aoĂ»t sans rĂ©sultat. Agustina obtint un grade dans l’armĂ©e espagnole, la junte lui accorda une mĂ©daille et son nom mĂȘme fut changĂ©: Agustina Zaragossa. Byron a cĂ©lĂ©brĂ© cette hĂ©roĂŻne.

 

(p.210) Castanos, dit le Gitan est un personnage hors du commun. Commandant du camp de Sa Roque, devant Gibraltar, il a osĂ©, aprĂ©s l’Ă©meute madrilĂšne du 2 mai , la rĂ©pression, fĂ©liciter Murat pour « sa magnanimitĂ© ».

– Vous pouvez compter sur moi comme sur un gĂ©nĂ©ral français.

 

Bonne poire, Murat lui a donnĂ© de l’argent pour ses troupes. Il les a aussitĂŽt augmentĂ©es, mieux armĂ©es et entrainĂ©es Ă  force. Contre les Français. Contre les Français, toute fourberie est lĂ©gitime, recommandĂ©e. Maintenant, le Gitan tient dans sa main, parquĂ©s dans la cuvette de Baylen, les pillards de Cordoue. Qu’ils crĂšvent au milieu de leur butin. C’est bien fait, faisons traĂźner les pourparlers! Enfin, Castanos reçoit Dupont, qui lui remet son Ă©pĂ©e.

 

(p.212) Castanos avait ordonnĂ© que les colonnes de prisonnicrs Ă©vitent la grandes villes «pour ne pas ĂȘtre exposĂ©s aux vengeances populaires”.  Savait-il que les paysans seraient pires que les citadins? Partout sur le passage se forment des haies d’hommes, de femmes et d’enfants. Partout le mĂȘme cri: Cordoba! Cordoba ! (Cordoue). Le sac de Cordoue est un opprobre qui mĂ©rite pire que la mort. Les enfants se faufilent dans les rangs pour mordre les Français «et ne lĂąchent prise qu’aprĂšs avoir emportĂ© le morceau».

 

(p.213) Les soldats qui commettent la faute de quitter la colonne un instant (pour aller boire, pour faire leurs besoins) sont capturĂ©s par les paysans et tuĂ©s, avec des raffinements atroces: yeux crevĂ©s avec des ciseaux, parties sexuelles arrachĂ©es. Des muletiers mĂ©langent du sang français au vin de leur outre. L’«intox» de la population par les prĂȘtres et les fanatiques a atteint des sommets:

– Nous savons que vous tuez les enfants, dit une Espagnole a un malheureux captif. Est-ce vrai que vous les mangez ensuite?

 

Les officiers qui partagent le sort de leurs hommes – beaucoup l’ont fait volontairement – sont traitĂ©s comme eux. A Aralar, les habitants, couteaux brandis, assiĂšgent l’auberge oĂč ils sont enfermĂ©s. « Cordoba! Cordoba! A midi, on vous coupera la tĂ©te! » Plusieurs officiers se donnent la mort et un mĂ©decin espagnol. appelĂ© par l’alcade, s’Ă©crie: “Ah, le beau spectacle!»

 

A XerĂšs, les autoritĂ©s empĂȘchent de justesse le massacre d’une colonne entourĂ©e par la foule et dĂ©ja couverte de crachats. A Lebrija. soixante-quinze dragons, officiers et leurs hommes, sont massacrĂ©s dans un couvent et dans une caseme. Un des tueurs s’Ă©crie:

«Il y en a encore qui remuent les yeux !», et l’on achĂšve les moribonds.

 

Dans un petit bourg appelĂ© Los Gabescas, deux cents dragons sont massacrĂ©s le 8 septembre, jour de la NativitĂ© de la Sainte Vierge. “Cordoba! Cordoba! » On assiste Ă  des scĂšnes presque indicibles. Des paysans fouillent les dĂ©jections des soldats qui viennent de dĂ©fĂ©quer pour s’emparer « s’il s’en trouve, des piĂšces d’or que parfois nos soldats, au moment d’ĂȘtre pris, espĂ©raient sauver en les avalant.» Gille, dans Les MĂ©moires d’un conscrit de 1808 raconte qu’un de ses camarades avait ainsi sauvĂ© 22 piĂšces d’or : «Il les conserva ainsi huit jours dans son corps et ce ne fut qu’au bout de cette Ă©poque et Ă  la suite de douleurs aiguĂ«s qu’il finit par les retrouver. »

 

RĂ©cupĂ©rer sur les Français pillards est une idĂ©e fixe, une hantise, on dĂ©chire les doublures de leurs vĂȘtements, on dĂ©fait les Ă©paulettes, on arrache les pansements des blessĂ©s.

 

(p.231) /Franchissement de la sierra de Guadarrama en pleine tempĂȘte de neige/

– Place, Place a l’Empereur! Serrez sur la droite!

Ces hommes obĂ©issent, bousculĂ©s par les gradĂ©s, mais un fantassin de l’Empire en tenue de marche, chargĂ© de son barda, de son fusil, de ses munitions, non, cet homme-lĂ  n’a rien d’une danseuse. Les fantassins alourdis glissent sur le verglas, tombent, se font mal, certains se blessent.  L’Empereur peut bien passer, pas une exclamation. Ce qu’on entend, ce sont des jurons et des insultes et cette colĂšre ne fait que commencer.

 

Voici la montĂ©e. Sur le plat, le cheval de l’Empereur a dĂ©jĂ  failli s’abattre plusieurs fois. Pied Ă  terre et les officiers et les chasseurs imitent le grand chef, on va en file indienne, chevaux en main, tandis que le vent pousse la neige encore plus fort. On avance Ă  deux kilomĂštres Ă  l’heure, parfois moins, parfois on ne peut plus avancer et mĂȘme on recule. Nous voyons NapolĂ©on tantĂŽt appuyĂ© sur Savary, tantĂŽt sur Duroc; puis les officiers de son Ă©tat-major «entrelacent leurs bras” pour se tenir l’un Ă  l’autre, l’Empereur au milieu d’eux. A trente-huit ans, cet homme est infatigable Ă  cheval, endurant, dur Ă  l’inconfort, mais point entraĂźnĂ© Ă  la marche; il trĂ©buche, il dit : « Foutu mĂ©tier!”, le voilĂ  maintenant Ă  cheval sur un canon qu’on tire Ă  bras, locomotion moins pĂ©nible, mais tandis qu’ainsi l’Empereur dĂ©passe deux rĂ©giments qui se traĂźnent, ce qu’il entend ne doit guĂšre le rĂ©conforter.

– Salaud, fumier, charogne! Qu’on lui foute un coup de fusil! Qu’on en finisse!

 

Les hommes qui ont tant de fois criĂ© vive l’Empereur s’engueulent entre eux, s’excitent l’un l’autre: – Si tu es trop lĂąche, laisse-moi passer, je lui logerai une balle dans la tĂȘte!

 

En si peu de temps de l’adoration a la malĂ©diction. Nous savons que cela s’est vu maintes fois dans l’Histoire.

 

(p.232) Le dernier degrĂ© de la misĂ©re va durer longtemps pour les soldats. Le 24 dĂ©cembre, NapolĂ©on reçoit un message de Soult : « Le 2e corps est entrĂ© en combat au nord de Valderas avec des dĂ©tachements de l’armĂ©e anglaise.» RĂ©ponse immĂ©diate de l’Empereur: si Soult est attaquĂ©, qu’il recule d’une journĂ©e vers l’est afin d’attirer Moore dans cette direction Et lui, NapolĂ©on, attaquera l’Anglais sur ses derriĂšres ou sur son flanc avec les troupes de Ney.

 

Parfaite manoeuvre en perspective, mais nous sommes en Espagne. L’officier portant ces instructions Ă  Soult est enlevĂ© et assassinnĂ© par les guerilleros. Les dĂ©pĂȘches qu’il avait sur lui sont aussitĂŽt transmises à  Moore. Et Moore, dĂšs cet instant, n’a plus qu’une idĂ©e: foncer vers le nord Ă  la vitesse maxima pour aller se rembarquer Ă  La Corogne.  NapolĂ©on n’a lui aussi plus qu’une idee : rattraper Moore avant qu’il ne se rembarque. MoralitĂ© pour ses soldats : une fois de plus marche ou crĂšve. Ce sera pour beaucoup marche et crĂšve.

 

Quinze lieues par jour, voilĂ  ce que voudrait l’Empereur. L’exploitl serait possible par beau temps, avec des hommes reposĂ©s. Mais maintenant, la Guadarrama laissĂ©e derriĂšre, la pluie a succĂ©dĂ© Ă  la neige. Une pluie glaciale. Les champs sont inondĂ©s, les routes sont des riviĂšres de boue, c’est pire qu’en Pologne. Chaque rĂ©giment trouve sur sur son passage les Ă©paves de celui qui l’a prĂ©cĂ©dĂ© : voitures enlisĂ©es avec, le plus souvent, leur attelage de mulets, d’Ăąnes et de chevaux et aussi des chevaux de cavalerie et mĂȘme des soldats, enlisĂ©s eux aussi, ou morts autrement. Si vous voulez savoir comment, voici.

 

Un soldat qui n’est pas un conscrit, pas une mauviette, non, un fusilier de la Garde, soudain s’arrĂȘte et il parle Ă  ses copains:

– Je suis un brave homme. Vous m’avez vu au feu. Je ne veux pas dĂ©serter, mais cela est trop fort pour moi.

 

Il appuie le canon de son fusil sur son front, presse la dĂ©tente avec son pied, c’est fini. Il ne sera pas le seul. Le 28 dĂ©cembre, une douzaine de soldats de la Garde se donnent pareillement la mort. «Je ne veux pas dĂ©secrter», a dit le premier suicidĂ©. C’est que, dĂ©serter, c’est s’exposer Ă  pire qu’Ă  la mort rapide: les guerilleros sont toujours lĂ  dans le paysage, plus ou moins loin sur le flanc des colonnes. Un dĂ©serteur ne ferait pas une demi-lieue sans tomber entre leurs mains, autrement dit la torture avant la mort. Pourtant, d’autres dĂ©sespĂ©rĂ©s qui hĂ©sitent Ă  se tuer d’un coup de feu, tout simplement se couchent dans la boue. Les copains leur disent qu’ils sont fous.

– Non, c’est lui qui est fou. Le Tondu.

 

Les suicidĂ©s de cette course Ă  la mer – Ă  la mort – n’ont pas Ă©tĂ© dĂ©nombrĂ©s, ni les enlisĂ©s. L’armĂ©e ressemble Ă  un convoi funĂšbre Ă©chelonnĂ© sur des dizaines de lieues. Les unitĂ©s sont mĂ©langĂ©es, les brigades, les divisions. La Garde elle-mĂȘme n’en peut plus et se disloque. Percy suit avec ses ambulances . «Nul besoin de demander le chemin, chevaux, mulets, Ăąnes morts l’indiquent assez.» Il Ă©crit aussi: «Nul peuple guerrier ou vagabond ne nous a jamais Ă©galĂ©s pour la destruction et le brigandage.» Ce sont surtout les soldats du rang qui terrifient les habitants des misĂ©rables cabanes de terre. DĂšs qu’ils voient un officier, ils le supplient de rester pour les protĂ©ger, lui offrent tout ce qu’ils ont.

 

(p.233) Atteindre les Anglais Ă  tout prix. L’ordre de l’Empereur est d’atteindre Astorga dans les vingt-quatre heures. Soixante kilomĂštres Ă  parcourir dans la boue et sous la pluie, en grande partie de nuit car nous voilĂ  au 1er janvier 1809. Les moins hĂ©bĂ©tĂ©s des troupiers qui se lĂšvent ce jour-lĂ  ricanent et jurent

en se souhaitant la bonne annĂ©e. Beaucoup se souhaitent mutuellement que le Tondu crĂšve le plus tĂŽt possible, oui, voilĂ  oĂč l’on en est.

 

(p.245) Nous avons dĂ©ja jetĂ© un long regard sur Saragosse, que ses couvents et ses rnonuments rnassifs faisaient ressernbler a une place forte. Quand les troupes françaises envoyĂ©es par Lannes s’en approchĂšrent pour la seconde fois, le 20 dĂ©cernbre 1808 (le premier siĂšge avait durĂ© du 15 juin au 13 aoĂ»t, rĂ©sultat nul), sa garnison cornprenait

30 000 soldats plus autant de paysans et d’habitants armĂ©s. Les Français Ă©taient 30 000. Au dĂ©but, les bornbardernents et les attaques de harcĂšlement n’irnpressionnĂšrent guĂšre les assiĂ©gĂ©s. L’Ăąme de la rĂ©sistance Ă©tait JosĂ© Rebelledo de Palafox y Melzi, dit plus sirnplement Palafox, gĂ©nĂ©ral de trente-trois ans, ex-garde du corps de Ferdinand VII; de mĂ©diocre courage, dĂ©pourvu de toute expĂ©rience militaire, rnais parlant bien, plaisant aux femmes, en vĂ©ritĂ© un faux hĂ©ros que l’Espagne placerait plus tard sur un piĂ©destal, (duc de Saragosse) parce qu’Ă  toute rĂ©sistance il faut une idole.

 

NapolĂ©on, irritĂ© de la lenteur des opĂ©rations, cornmanda Ă  Lannes d’aller y voir en personne. Le 26 janvier, tous les canons français tirĂšrent ensemble et le gros couvent de San Engracia fut enlevĂ© par les Polonais de la lĂ©gion de la Vistule. Dans les rĂ©fectoires, dans les (p.246) chapelles, dans les couloirs et jusque dans les cellules, les rnoines couverts de sang se battaient cornrne des dĂ©mons, un Polonais fut assommĂ© Ă  coups de crucifix. Une bataille tout aussi sauvage se dĂ©roula Ă  l’intĂ©rieur de l’Ă©glise baroque des Capucins, aux rnurs entiĂ©rement dorĂ©s; les Espagnols tiraient des galeries supĂ©rieures, de la tribune des orgues. Ils tiraient des fenĂȘtres de toutes les maisons; vouloir franchir un espace dĂ©couvert Ă©tait une folie mortelle; il fallait progresser trĂšs lentement, en Ă©difiant Ă  rnesure des rnurettes, des Ă©paulernents; faute de temps pour chercher et disposer des pierres, les soldats français se servaient de sacs de blĂ©, de ballots de laine et surtout, c’Ă©tait le matĂ©riau le plus apprĂ©ciĂ©, de livres pris dans les bibliothĂšques des couvents et des Ă©glises; on entassait l’un sur l’autre, comme des briques, des in-folio sans prix.. La rnĂȘme lente progression continuait sous terre, les sapeurs creusant Ă  la lueur de lampes, de torches, dont la fumĂ©e les suffoquait; parfois leur pic brisait des vases antiques remplis d’or, d’argent, de mĂ©dailles datant des Carthaginois, des Rornains. Il arrivait aussi que ces sapeurs dĂ©bouchaient dans une cave oĂč des Espagnols se tenaient terrĂ©s au milieu de jarres de vin et d’huile, et des batailles d’enfer s’y dĂ©roulaient, dans des rnares d’huile, de vin, puis de sang.

 

Cornbien de tuĂ©s dans ce carnage, on ne sait pas. Du cĂŽtĂ© français, un rapport fait Ă©tat de six cents rnorts par jour, rnais rien n’est vĂ©rifiable.  On se bat pour enlever l’hĂŽpital des fous, Ăąprernent dĂ©fendu et qui est en flammes; des dĂ©rnents se jettent par les fenĂȘtres; d’autres grabataires sont grillĂ©s vifs. Juste

en face, le couvent de San-Francisco, Ă©normc bĂątisse, rĂ©siste encore, rnais il est minĂ©; le 10 fĂ©vrier, une explosion Ă©norrne projette en l’air une compagnie entiĂšre de grenadiers de Valence: un instant plus tard, les demiers dĂ©fenseurs, prĂ©cipitĂ©s du haut du clocher, font un trajet en sens inverse. Le lendemain, on trouva des rnonceaux de cadavres dans les caves oĂč des familIes s’Ă©taient rĂ©fugiĂ©es.

 

Tous les lieux de culte sont des lieux de fureur. Dans l’Ă©glise des RĂ©collets, on se bat au milieu des cercueils. « De l’un d’eux sort la tĂȘte livide et dĂ©charnĂ©e d’un Ă©vĂȘque enseveli dans ses habits pontificaux.” Au couvent Saint-Lazare, les tireurs se replient jusqu’au pied de l’autel oĂč sont entassĂ©s des femmes et des enfants. Qui Ă©pargner dans cette folie de sang, dans cette furnĂ©e Ă©paisse? Les soldats français tirent dans le tas.

 

Le carnp de l’armĂ©e française, fait de baraques et de tentes, se trouve hors de la ville. On y rnanque presque de tout, parce que toute la province d’ Aragon est soulevĂ©e, les convois ne passent pas. Le camp offre un aspect insensĂ©. Les tableaux des couvents, des Ă©glises, servent de toits aux baraques, des Velasquez, des Murillo, des Goya: Ă  terre, en guise de paille, des vieux parchemins: on entretient les feux avec des ornernents d’autel, des statues des saints.

 

Les blessés et les malades français sont entassés dans des couloirs extra-rnuros. Le

«service» y est assurĂ© par des Espagnols rĂ©quisitionnĂ©s de qui la plus grande joie, qu’ils ne cachent pas, est de balancer les morts dans les fosses communes.

 

Georges Blond, La Grande Armée, 1804-1815, éd. Laffont

 

En aoĂ»t 1810, Ă  Villafranca de Navarre, vingt grenadiers français et une cantiniĂšre sont, par elle, faits prisonniers. Les hommes de Diez dĂ©vĂȘtent la femme, l’enduisent de noir de fumĂ©e, la promĂšnent sur un Ăąne, la tĂȘte tournĂ©e vers la queue, avec un Ă©criteau : «Puta de los Franceses. » Puis, aprĂšs lui avoir crevĂ© un oeil et coupĂ© une oreille, ils l’exposent dans une cage d’osier. Quant aux grenadiers, cinq d’entre eux, tirĂ©s au sort, sont enterrĂ©s jusqu’au cou et servent Ă  un jeu de boules; quand une de leurs tĂȘtes est touchĂ©e, l’assistance applaudit; le jeu dure jusqu’Ă  la mort de ces martyrs. Les autres sont rĂ©servĂ©s pour les rĂ©jouissances du 15 aoĂ»t – date Ă  laquelle les Français cĂ©lĂšbrent la fĂȘte de l’Empereur: le boucher alors les assomme, tandis que la cantiniĂšre, moribonde, est clouĂ©e sur la porte de l’Ă©glise. Le curĂ© et l’alcade de Villafranca, Ă©coeurĂ©s par ce spectacle, ont alertĂ© les troupes françaises les plus proches. Villafranca a Ă©tĂ© cernĂ©e, incendiĂ©e, les habitants massacrĂ©s.

 

Francisca Espoz y Mina, dit simplement Mina, dit aussi l’oncle Francisco, a Ă©tĂ© un chef de guerilla non moins illustre. Paysan navarrais au dĂ©part, mais une lithographie le reprĂ©sente vĂȘtu comme un gĂ©nĂ©ral, l’air altier. Homme de moeurs austĂšres, disait-on. Point de femmes dans son camp. Discipline de fer, et une organisation de tous les services: hĂŽpitaux dans les villages isolĂ©s, fabriques de poudre dans des cavernes.

 

Le service de renseignements espionne jusqu’au gĂ©nĂ©ral Reille, chargĂ© de traquer le chef de guerilla : sa maĂźtresse, une Navarraise, fait savoir tous les deux jours Ă  Mina tous les mouvements des troupes françaises de la rĂ©gion. Grande rigueur aussi dans le chĂątiment des traĂźtres. Tout Espagnol ayant aidĂ© les Français a l’oreille droite coupĂ©e et, marquĂ©e au fer rouge sur Ie front, l’inscription : « Viva Mina! » GrĂące Ă  ce chef exemplaire, on a assistĂ© en Navarre Ă  une ascension vertigineuse dans les reprĂ©sailles. Ayant appris que des parents, femmes et enfants de guerilleros sont retenus en otages dans des cachots de Pampelune, Mina dĂ©clare en 1811 « la guerre Ă  mort et sans quartier aux chefs et soldats français, y compris leur Empereur ». Et voici :

 

Trois Espagnols surpris à fabriquer de la poudre sont pendus a Pampelune. Réponse : la nuit suivante, trois grenadiers français assaillis et pendus avec un écriteau en français: « Vous pendez les nÎtres. Nous pendons les v6tres.» Laconisme qui servira de légende A Goya.

 

Les camarades des grenadiers exigent vengeance: quinze moines sont arretés, pendus, et le régiment défile devant les gibets.

 

Quelques jours plus tard, on trouve aux portes de Pampelune deux (p.288) officiers et quatre soldats français pendus. Le gĂ©nĂ©ral AbbĂ© fait fusiller six Espagnols et une affiche avertit Mina : « Pour un Français, dix Espagnols seront dorĂ©navant exĂ©cutĂ©s. » RĂ©ponse : les guerilleros pendent quatre soldats français par les pieds aprĂšs leur avoir coupĂ© le nez, les oreilles et crevĂ© les yeux. AuprĂšs d’eux, une nouvelle affiche, de Mina: pour un soldat espagnol, vingt soldats français seront exĂ©cutĂ©s; pour un officier espagnol, quatre officiers français. RĂ©ponse du gĂ©nĂ©ral AbbĂ©: 40 prisonniers espagnols seront fusillĂ©s; et encore une affiche française: «Le gĂ©nĂ©ral AbbĂ© enverra au besoin chercher en France d’autres prisonniers espagnols pour les exĂ©cuter.»

 

A la boucherie sur place succĂšdent les atrocitĂ©s en campagne. Vingt Français ayant Ă©tĂ© Ă©gorgĂ©s Ă  Tordesa, le gĂ©nĂ©ral AbbĂ© poursuit Mina, qui a fait mouvement et de qui la tĂȘte est mise Ă  prix. Le guerillero a avec lui des prisonniers. SerrĂ© de prĂšs, il les fait pousser dans un prĂ©cipice, et on lapide ceux qui bougent encore.

 

Deux succĂšs retentissants vont porter Ă  son sommet la gloire de Mina. 25 mai 1811. Une colonne commandĂ©e par un colonel – 400 soldats, 100 voitures plus 1 000 prisonniers espagnols – s’engage dans la gorge d’Arlaban. sur la route de Salinas. Les guerilleros de Mina l’attaquent Ă  six heures du matin. Au premier coup de feu. les prisonniers espagnols se couchent; puis ils bondissent et vont se joindre Ă  leurs compatriotes.  Les 400 soldats français se dĂ©fendent courageusement, le combat dure jusqu’à trois heures de l’aprĂšs-midi. Bilan: toutes les voitures pillĂ©es, 65 tuĂ©s, dont cinq femmes affreusement mutilĂ©es.

 

En apprenant l’arrivĂ©e d’un renfort français, Mina s’est enfui avec ses hommes. Et avec des prisonniers, comme ceux-ci suivent mal, il les fait pousser Ă  coups de baĂŻonnette dans un ravin.

 

(p.293) Les miliciens portugais Ă©taient les premiers Ă  talonner l’arriĂšre-garde, Ă  se jeter sur les groupes isolĂ©s. Leur fĂ©rocitĂ© allait se montrer Ă  la hauteur de celle des guerilleros espagnols. Scier un homme entre deux planches est chez eux une habitude. Dans une maison isolĂ©e des environs de Thomar, on dĂ©couvre clouĂ© Ă  un mur un objet plat sanguinolent, affreux. Au-dessus, un Ă©criteau : « Peau d’un dragon français Ă©corchĂ© vif». Les Anglais, au cours de leur avance, verront dans un champ un cercle de feu : c’est de la paille qu’on brĂ»le et, dans le cercle, un blessĂ© français se traĂźne; chaque fois qu’il. est sur le point de sortir du brasier, on l’y rejette a coups de fourche. Oter ce malheureux Ă  ses bourreaux ne fut pas facile.

 

(p.305) AprĂšs la reddition de Baylen, les soldats de Dupont et Vedel s’étaient mis en marche le 23 juillet 1808 Ă  4 heures du matin. Ils ne savaient pas qu’ils iraient sur les pontons. Les accords d’Andujar prĂ©voyaient expressĂ©ment leur rapatriement en France. J’ai racontĂ© un peu dans un prĂ©cĂ©dent chapitre leur terrible cheminement vers le sud. Ils avaient Ă©tĂ© rĂ©partis en deux colonnes. La premiĂšre colonne suivit la rive gauche du Guadalquivir. ConformĂ©ment aux accords, les officiers avaient conservĂ© leurs armes, leurs chevaux, leurs voitures, leurs fourgons, et les soldats avaient gardĂ© leur sac. L’escorte Ă©tait constituĂ©e d’un bataillon d’infanterie de Murcie et de cent cavaliers espagnols .

 

Le premier soir, Ă  l’arrivĂ©e au bourg de Bujalance, Ie chef de l’escorte dit au gĂ©nĂ©ral Dupont que les soldats de cette colonne seraient logĂ©s chez l’habitant. Heureusement, une femme rĂ©vĂ©la que douze cents miliciens et guerilleros entouraient le bourg, dĂ©cidĂ©s Ă  Ă©gorger les Français pendant la nuit. On bivouaqua Ă  l’entour et l’on repartit. J’ai dit quelques mots de la haie d’insultes, de menaces et de crachats qui se formait au passage de chaque agglomĂ©ration. «Tout prisonnier qui s’Ă©cartait pour un besoin ou qui, n’écoutant que sa faiblesse, ne suivait pas la colonne, a racontĂ© Henri Ducor, marin de la Garde impĂ©riale, les habitants accouraient pour le massacrer. Nous n’avions qu’Ă  nous retourner pour ĂȘtre tĂ©moins de ces assassinats et, ne l’eussions-nous pas fait, des cris lamentables et les chants barbares des Ă©gorgeurs ne nous rĂ©vĂ©laient que trop ce qui se passait. Femmes, enfants, vieillards, tous s’en mĂȘlaient.»

 

Els Fiers, Over ‘Goya Graveur’, een tentoonstelling , in: Focus Knack 16/04/08, p.88

 

De gruwelijke Desastres gaan over de “inval van Napoleon en de onafhankelijkheidsstrijd in het begin van de 19e eeuw. Nadat hij door Spanje was gereisd legde Goya schokkende executies, verkrachtigen, verminkingen en hongersnood vast in verbluffende gravures, maar omdat het klimaat te gespannen was, werd de sĂ©rie angstvallig geheimgehouden. Pas 35 jaar na de dood van de kunstenaar kwamen de Desastres in de openbaarheid.

 

Georges Jacquemin, Les Boteresses liégeoises à la Butte du Lion de Waterloo ? (1826), éd. Collet, 2000

 

(p.24) L’Espagne la connut : ” Goya… a croquĂ© l’ Ăąme altiĂšre de ce peuple en rĂ©belllion contre l’occupation de son pays par les Français,., Il a vĂ©cu et ressenti, au plus profond de son ĂȘtre, cette .guĂ©rilla sans merci que le peuple espagnol menait contre l’ennemi.., Il est le tĂ©moin angoissĂ©… de la rĂ©volte des MadrilĂšnes le ((dos de mayo” (le 2 mai 1808), du massacre de ses concitoyens le lendemain (le ” tres de mayo”), des violences, des rĂ©pressions sanguinaires et du martyre du peuple espagnol, Ă©vĂ©nements qu’il fixe en des images cruelles et dĂ©sespĂ©rĂ©es dans les gravures des “DĂ©sastres de la guerre” oĂč, en soixante eaux-fortes, il perpĂ©tue l’hallucinant souvenir de toutes les horreurs que peut commettre.,. une soldatesque dĂ©chaĂźnĂ©e.» (Fr. Frings, ” Guide 1815”, 1997, n° 47.)

 

Joachim Kannicht, Und alles wegen Napoleon, Bernard & Graefe Verlag, 1986

 

(Spanien) (p.114) General Grouchy hatte Befehl erhalten, von der Alcala Strasse anzurĂŒcken und die Zusammenrottungen von ĂŒber 20 000 Menschen hier und auf den umliegenden PlĂ€tzen aufzulösen. Dreissig KartĂ€tschenschĂŒsse (aus Kanonen) und einige Kavallerieangriffe »reinigten« alle StraBen. Aus Fenstern wurde auf die Soldaten geschossen. Die Brigadegenerale Guillot und Daubrai liessen daraufhin die TiĂŻren von HĂ€usern einschlagen, und wer mit der Waffe in der Hand oder beim Schiessen erwischt wurde, wurde auf der Stelle niedergemacht. Unterdessen zogen die AufrĂŒhrer ins Zeughaus ein, um sich der 28 Kanonen und der zehntausend dort gelagerten Flinten zu bemĂ€chtigen. Aber General Lefranc, der mit seiner Brigade im Kloster San Bernardine einquartiert war, griff mit einem Regiment im Sturmschritt ein und liess alle Eindringlinge im Arsenal niedermetzeln.

(p.120) WĂ€hrend des Guerillakrieges kamen 1808 auf einen spanischen Guerillero etwa fĂŒnf französische Soldaten. Nach modernen Gesichtspunkten waren das relativ viele spanische Guerilleros, denn bei den »modernen Kleinkriegen« standen in Malaya Anfang der fĂŒnfziger Jahre des 20. Jahrhunderts nie mehr als 5000 kommunistische Partisanen nahezu 250 000 Soldaten und Polizisten gegenĂŒber; Ende der fĂŒnfziger Jahre kĂ€mpften jeweils höchstens 30 000 algerische AufstĂ€ndische gegen nahezu 500 000 französische Soldaten.

(p.122) Wenngleich die meisten Hannoveraner »königstreu« waren, kĂ€mpften doch auch einige unter französischer Fahne . Bei dem Vormarsch auf Valladolid im Dezember 1808 zum Beispiel stiessen die Kavalleristen der Vorhut Moores auf französische Beitreibungskommandos, unter denen sich ein Zug hannoverscher JĂ€ger befand. Zum Korps des französischen ArmeefĂŒhrers Soult gehörte das Regiment «Chas­seurs hannovriens« in der Brigade Franceschi. Valladolid war zu dieser Zeit von Franceschi mit 200 französischen und 400 hannoverschen JĂ€gern besetzt. Bei (p.123) anschliessenden Gefechten trafen die unter englischer und französischer Fahne kĂ€mpfenden Hannoveraner aufeinander; die französische hannoversche Legion hatte zehn Tote und 13 Verwundete.

(p.123) “Noch verlustreicher ging es bei Fuentes de Oro Anfang Mai 1811 zu.  Da die auf französischer Seite eingesetzte hannoversche Infanterie rote Waffenröcke trug, wurde sie von einer französischen Batterie mit KartĂ€tschen  beschossen.  Man hatte sie fĂŒr EnglĂ€nder gehalten.  Dieser Irrtum kostete ĂŒber 100 Tote und noch mehr Verwundete unter den hannoverschen LegionĂ€ren.

(p.171) Den Waffenstillstand vom 2. Juni verstanden die gegen Napoleon VerbĂŒndeten fur sich zu nutzen. Österreich und Schweden hatten sich inzwischen der Allianz England-Preussen-Russland angeschlossen. So waren sie den etwa 700 000 Franzosen um 100 000 Soldaten ĂŒberlegen. Sicher bewirkte auch die Unerfahrenheit der Soldaten Napoleons, dass der Kaiser keinen Erfolg mehr erringen konnte, doch vor allem war es der Taktik der Alliierten zuzuschreiben, dass Napoleon schliesslich im Oktober 1813 bei Leipzig gestellt und unter hohen Verlusten an Toten, Verwundeten, Gefangenen und UberlĂ€ufern geschlagen wurde. In der Völkerschlacht von Leipzig fiel die Entscheidung ĂŒber die Befreiung Deutschlands. Der Angriff auf Frankreich begann. Napoleon verstand es zwar mit aller Meisterschaft, seine Truppen hinter den Rhein zurĂŒckzufĂŒhren, doch wieder war er gezwungen, eine neue Armee aus dem Boden zu stampfen. Alte MĂ€nner und fast noch Knaben wurden zu den Waffen gerufen. Über 100 000 Mann verteidigten östlich des Rheins noch befestigte StĂ€dte, zum Beispiel Hamburg, und etwa noch einmal soviel wehrten sich gegen den vorrĂŒckenden Wellington in SĂŒd-Frankreich.

 

Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale, Ă©d. Flammarion, 2006

 

(p.84) Comme les VendĂ©ens ou les paysans français, les Espagnols sont rejetĂ©s aux franges de l’humanitĂ© par les officiers qui traversent le pays : « Ces Espa­gnols toutefois Ă©taient d’une saletĂ© repoussante. Chez eux, nul bien-ĂȘtre, une nourriture Ă©pouvan­table, un abĂȘtissement complet ; ils vivaient cou­verts de vermine sous le mĂȘme toit que leurs animaux ; nulle instruction, nul dĂ©veloppement de l’intelligence ; les prĂȘtres et les moines rĂ©gnaient en maĂźtres sur cette population superstitieuse et sans libre arbitre2. »

 

Avant les mĂ©thodes mises en Ɠuvre par Bugeaud en Afrique, Soult dĂ©cide, « pour dompter toute rĂ©sistance dans l’Aragon et purger les montagnes de toute guĂ©rilla », de mettre sur pied des colonnes mobiles, « unitĂ©s de composition variable, crĂ©Ă©es Ă  la demande, qui ont pris en Espagne, dans cette guerre fluide et vaporeuse, une importance crois­sante »3. Le gĂ©nĂ©ral ThiĂ©bault, gouverneur de Bur-gos, qui recourt avec succĂšs Ă  ce systĂšme, en Ă©labore mĂȘme un vĂ©ritable mode d’emploi : « À force de marches et de contremarches, de crochets,

 

1.  J.-L. Reynaud, Contre-guérilla en Espagne,  1808-1814, Economica, 1992, p. 31.

2.  Témoignage du capitaine Aymonin rapporté in G. Bapst, Le Maréchal Canrobert, p. 87.

1.      J.-L. Reynaud, Contre-guérilla en Espagne,  1808-1814, p. 98.

 

(p.85) de ruses, d’embuscades, en faisant des trajets rĂ©putĂ©s impossibles, grĂące au secours de quelques espions et […] au soin que je prenais de tromper jusqu’Ă  mes aides de camp et mes secrĂ©taires sur mes moindres projets, je ne marchais jamais contre ces guĂ©rillas sans les joindre, sans les battre1. »

La prise de Saragosse, Ă  laquelle Bugeaud, qui n’Ă©tait encore que chef de bataillon, participe, donne lieu Ă  des combats tout aussi intenses et tout aussi meurtriers que ceux de Constantine : aprĂšs cinquante-deux jours d’un terrible siĂšge, commencĂ© le 20 dĂ©cembre 1808, le premier assaut est donnĂ© le 11 janvier 1809. Mais pour conquĂ©rir la ville, vingt-trois jours de combats, rue par rue, maison par maison, sont encore nĂ©cessaires. Le 21 fĂ©vrier, les derniers dĂ©fenseurs capitulent. PrĂšs de 60 000 Espagnols sont morts, dont un grand nombre de civils.

Un dernier rapprochement : le gĂ©nĂ©ral Loison, qui fit massacrer, en 1808, la population de la ville d’Evora, au Portugal, devient un vĂ©ritable croque-mitaine pour les Espagnols

 

1.Mémoires du général baron Thiébault, t. IV, Pion, 1896, p. 357.

 

Jean Burnat, G.H. Dumont, Emile Wanty, Le dossier Napoléon, éd. Marabout, 1962

 

(p.172) (
) l’Espagne lui offrait un genre de guerre pour lequel il n’avait aucune aptitude. On l’a vu : ce qu’il savait faire avec une singuliĂšre supĂ©rioritĂ©, c’Ă©tait de combiner une hardie et rapide offensive, et de frapper l’adversaire d’un coup irrĂ©mĂ©diable ; et c’est ce qu’il venait d’exĂ©cuter victorieusement Ă  Ratisbonne et Ă  Wagram ; mais, pour cela, il fallait que cet adversaire ne se dĂ©robĂąt pas Ă  l’offensive.

Or, l’Espagne n’offrait ni Wagram, ni IĂ©na, ni Austerlitz Ă  son envahisseur : partout l’insurrection, des bandes qui harcĂšlent l’ennemi, des troupes qui, vaincues, se rallient, des siĂšges, qui ne finissent pas, puis, Ă  cĂŽtĂ©, une armĂ©e an­glaise solide, capable de porter les plus rudes coups, mais en mĂȘme temps habile Ă  refuser les conflits oĂč elle n’a pas mis de son cĂŽtĂ© les chances.

Que NapolĂ©on ait Ă©tĂ© impuissant Ă  mener une pareille guerre, le fait le prouve ; pendant les annĂ©es de 1810 et de 1811, oĂč il fut en paix avec le reste de l’Europe, il employa vainement les immenses forces de son Empire, ses armĂ©es si vaillantes, ses marĂ©chaux si renommĂ©s, Ă  lutter contre les citadins et les paysans de l’Espagne, contre la petite armĂ©e de Wellington.

 

E. LittrĂ©, de l’Institut.

 

WIKIPEDIA

 

SoulĂšvement du Dos de Mayo

 

Dos de Mayo

 

Le soulĂšvement du Dos de Mayo (Levantamiento del 2 de mayo, soulĂšvement du 2 mai) de 1808 est le nom sous lequel on dĂ©signe la rĂ©bellion du peuple madrilĂšne contre l’occupation de la ville par les Français, et qui s’Ă©tendit dans toute l’Espagne. Il marque le dĂ©but de la Guerre d’indĂ©pendance espagnole.

Il est aujourd’hui cĂ©lĂ©brĂ© dans la CommunautĂ© autonome de Madrid comme « Jour de la communauté » (DĂ­a de la Comunidad, Ă©quivalent pour la rĂ©gion d’une fĂȘte nationale).

Sommaire

1 Antécédents

2 ÂĄQue nos lo llevan! (Ils nous l’enlĂšvent !)

3 Le combat de rues

4 DaoĂ­z et Velarde

5 Les insurgés en armes

6 La répression

7 Conséquences

8 Notes et références

9 Bibliographie

10 Voir aussi

10.1 Articles connexes

10.2 Liens externes

 

Antécédents

 

Depuis les Ă©vĂ©nements du SoulĂšvement d’Aranjuez (17 mars 1808) pendant lesquels le roi Charles IV a abdiquĂ© en faveur de son fils Ferdinand VII, Madrid est occupĂ©e par le gĂ©nĂ©ral Murat (23 mars). Ferdinand VII revient Ă  la cour, saluĂ© par les acclamations du peuple de Madrid. NapolĂ©on l’invite Ă  le rejoindre Ă  Bayonne. Le 20, Ferdinand VII passe la frontiĂšre, espĂ©rant, lors de cette rĂ©union, se faire reconnaĂźtre comme roi d’Espagne. Son pĂšre demande Ă  se joindre Ă  eux et arrive Ă  Bayonne le 30 avril, escortĂ© par les troupes françaises. En fait, NapolĂ©on par ses pressions, obtient l’abdication de Charles IV et de Ferdinand VII en faveur de Joseph Bonaparte (futur Joseph Ier).

À Madrid, une Junta de Gobierno reprĂ©sente le roi Ferdinand VII. Cependant, le pouvoir effectif reste entre les mains de Murat, lequel a rĂ©duit la Junta de Gobierno Ă  un rĂŽle de simple marionnette ou de simple spectatrice des Ă©vĂ©nements. Le 27 avril, Murat sollicite, thĂ©oriquement au nom de Charles IV, l’autorisation de conduire Ă  Bayonne la reine d’Étrurie (fille de Charles IV) et l’infant François de Paule. Au dĂ©but, lors de la rĂ©union dans la nuit du 1er au 2 mai, la junte refuse, puis finalement cĂšde Ă  la suite des instructions de Ferdinand VII, amenĂ©es par un Ă©missaire arrivĂ© de Bayonne (“conserver la paix et l’harmonie avec les Français”).

ÂĄQue nos lo llevan! (Ils nous l’enlĂšvent !)

Le 2 mai 1808, la multitude commença Ă  se concentrer devant le palais royal. La foule vit comment les soldats français amenaient hors du palais la reine d’Étrurie. Sa sortie ne produisit aucun choc. La prĂ©sence d’une autre voiture a fait penser qu’elle Ă©tait destinĂ©e Ă  l’infant François de Paule. ExcitĂ©e par JosĂ© Blas de Molina et aux cris de ÂĄQue nos lo llevan! (Ils nous l’enlĂšvent!), la foule pĂ©nĂ©tra dans le palais. L’infant apparut Ă  un balcon augmentant l’agitation sur la place. Les deux officiers français chargĂ©s du transfert, le colonel Auguste Lagrange et Michel Desmaisieres furent sauvĂ©s par une patrouille passant par lĂ . Ce tumulte est exploitĂ© par Murat, qui dĂ©pĂȘche un bataillon de grenadiers de la Garde impĂ©riale au palais, accompagnĂ©s par de l’artillerie, lesquels tirent sans sommations sur la foule dĂ©chaĂźnĂ©e. Cette foule se disperse dans tout Madrid aux cris de Mort aux Français. La lutte va s’Ă©tendre Ă  Madrid et durera pendant des heures.

Le combat de rues[modifier

Les madrilĂšnes durent dĂ©couvrir en cet instant les conditions de la guerre de rues : constitution de bandes de quartier commandĂ©s par des chefs improvisĂ©s ; obligation de trouver des armes (ils luttaient avec des couteaux face Ă  des sabres) ; nĂ©cessitĂ© d’empĂȘcher l’arrivĂ©e de nouvelles troupes françaises.

Tout cela ne fut pas suffisant et Murat put mettre en pratique une tactique aussi simple qu’efficace. Quand les madrilĂšnes ont voulu se rendre maĂźtres des portes de l’enceinte de Madrid pour empĂȘcher l’arrivĂ©e des forces françaises cantonnĂ©es hors de Madrid, le gros des troupes de Murat (quelque 30 000 hommes) avait dĂ©jĂ  pĂ©nĂ©trĂ© dans la citĂ©, faisant un mouvement concentrique pour entrer dans Madrid.

Cependant la rĂ©sistance Ă  l’avance des Français fut beaucoup plus efficace que ce qu’avait prĂ©vu Murat, spĂ©cialement Ă  la Porte de TolĂšde, la Puerta del Sol et le Parc d’Artillerie de MonteleĂłn ; cette opĂ©ration permit Ă  Murat de mettre Madrid sous la juridiction militaire, et de traiter les madrilĂšnes comme des rebelles. Il plaça Ă©galement sous ses ordres la Junta de Gobierno.

L’un aprĂšs l’autre, les foyers de rĂ©sistance vont tomber. À la rue d’Alcala et sur la Puerta del Sol, les chasseurs Ă  cheval de la Garde impĂ©riale, appuyĂ©s par les mamelouks, dispersent les manifestants[1]. Les soldats de NapolĂ©on exercent leur cruautĂ© sur le peuple madrilĂšne. Des centaines d’Espagnols, hommes et femmes, et des soldats français meurent dans cet affrontement. Le tableau de Goya La Charge des Mamelouks reflĂšte les combats de rue qui se sont produits ce jour.

DaoĂ­z et Velarde

Mort de Pedro Velarde y SantillĂĄn durant la dĂ©fense du Parc d’artillerie de MontelĂ©on, par JoaquĂ­n Sorolla (1884).

Pendant ce temps, les militaires espagnols restent passifs dans leurs casernements, suivant les ordres du capitaine gĂ©nĂ©ral Francisco Javier Negrete. Seuls les artilleurs du parc d’Artillerie situĂ© au Palais de MonteleĂłn dĂ©sobĂ©issent aux ordres et rejoignent l’insurrection. Les hĂ©ros de plus haut grade seront les capitaines Luis DaoĂ­z y Torres (qui assume le commandement en tant que plus ĂągĂ©) et Pedro Velarde SantillĂĄn. Avec leurs hommes ils se retranchent dans le Parc d’Artillerie de MonteleĂłn. Ils y sont assaillis par les troupes westphaliennes du gĂ©nĂ©ral Lefranc. Mais ces derniers sont repoussĂ©s par une dĂ©fense acharnĂ©e. Faisant alors venir deux piĂšces d’artillerie, les Français ouvrent le feu sur les Espagnols. Plusieurs colonnes françaises, couvertes par les canons, chargĂšrent les dĂ©fenseurs du Parc d’Artillerie.

Mais encore une fois, l’hĂ©roĂŻque dĂ©fense parvint Ă  repousser les Westphaliens. Voulant en finir, Lefranc lança deux bataillons qui chargĂšrent les insurgĂ©s Ă  la baĂŻonnette. Cette fois, les Espagnols furent enfoncĂ©s. Daoiz et Velarde furent tuĂ©s, ainsi que nombres de leurs hommes, tandis que d’autres Ă©taient fait prisonniers.

Les insurgés en armes

Le Deux Mai 1808, ce ne fut pas la rĂ©bellion de tous les Espagnols contre l’occupant français, mais celui du peuple espagnol contre un occupant tolĂ©rĂ© (par indiffĂ©rence, peur ou intĂ©rĂȘt) par un grand nombre des membres de l’Administration. La Carga de los Mamelucos (la Charge de Mamelouks) de Goya, reprĂ©sente les principales caractĂ©ristiques de la lutte : professionnels parfaitement Ă©quipĂ©s (les mamelouks ou les cuirassiers) juchĂ©s sur de grands chevaux qui dominent la populace Ă  pied, seulement armĂ©e de couteaux ou de fusils archaĂŻques ; prĂ©sence active dans le combat de femmes, dont certaines perdront la vie (Manuela Malasaña ou Clara del Rey) ; prĂ©sence quasi exclusive du peuple et de certains militaires.

La répression

La rĂ©pression est cruelle. Murat ne se contente pas d’avoir Ă©crasĂ© le soulĂšvement mais a trois objectifs: contrĂŽler l’administration et l’armĂ©e espagnoles; appliquer un chĂątiment rigoureux aux rebelles pour servir de leçon Ă  tous les Espagnols; et montrer que c’est lui qui gouverne l’Espagne. Le soir du 2 mai, il signe un dĂ©cret qui crĂ©e une commission militaire, prĂ©sidĂ©e par le gĂ©nĂ©ral Grouchy pour condamner Ă  mort tous ceux qui ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s avec les armes Ă  la main (Seront fusillĂ©s tous ceux qui durant la rĂ©bellion ont Ă©tĂ© pris avec des armes). Le Conseil de Castille publie une proclamation selon laquelle est dĂ©clarĂ©e illicite toute rĂ©union dans des lieux publics; on ordonne la remise de toutes les armes, blanches ou Ă  feu. Des militaires espagnols collaborent avec Grouchy dans la commission militaire. Dans un premier temps, les classes dirigeantes paraissent prĂ©fĂ©rer le triomphe des armes de Murat plutĂŽt que de celles des patriotes, composĂ©s uniquement par les classes populaires.

Au SalĂłn du Prado et dans les champs de La Moncloa, on fusilla des centaines de patriotes. Quelques milliers d’Espagnols moururent sans doute lors du soulĂšvement et des exĂ©cutions qui suivirent. De leur cĂŽtĂ©, les Français perdirent ce jour-lĂ  60 officiers et 900 hommes du rang.

Conséquences

Statue Ă©rigĂ©e Ă  Santander Ă  la mĂ©moire du capitaine d’artillerie Pedro Velarde SantillĂĄn, hĂ©ros cantabre de la Guerre d’indĂ©pendance espagnole tuĂ© pendant le soulĂšvement du 2 mai 1808 de Madrid.

Murat pensait, sans doute, en avoir fini avec les Ă©lans rĂ©volutionnaires des Espagnols, en leur inspirant une terreur effrayante (garantissant pour lui-mĂȘme la couronne d’Espagne). Cependant, le sang rĂ©pandu ne fit qu’enflammer le courage des Espagnols. Il donna le signal du dĂ©but de la lutte dans toute l’Espagne contre les troupes d’invasion. Ce mĂȘme 2 mai, dans la soirĂ©e, dans la ville de MĂłstoles devant les nouvelles horribles qu’apportaient les fugitifs de la rĂ©pression dans la capitale, un homme politique de premier plan (SecrĂ©taire del Almirantazgo y Fiscal del Supremo Consejo de Guerra), Juan PĂ©rez Villamil fit signer par les alcaldes du village (AndrĂ©s TorrejĂłn et SimĂłn HernĂĄndez) un Ă©dit dans lequel tous les Espagnols Ă©taient appelĂ©s Ă  prendre les armes contre l’envahisseur, en commençant par accourir au secours de la capitale. Cet Ă©dit, d’une maniĂšre indirecte, provoqua le soulĂšvement gĂ©nĂ©ral. Les dĂ©buts de celui-ci furent marquĂ©s par les mesures du corregidor de Talavera de la Reina, Pedro PĂ©rez de la Mula, et de l’alcalde de Trujillo, Antonio MartĂ­n Rivas; tous les deux organisĂšrent des listes de volontaires, avec des vivres et des armes, pour venir en aide Ă  la Cour.

Guerre d’indĂ©pendance espagnole

Cet article traite de la guerre de 1808-1814, appelĂ©e Ă©galement Guerre d’Espagne. Pour la guerre d’Espagne de 1936-1939, voir l’article Guerre d’Espagne

La guerre d’indĂ©pendance espagnole est une guerre qui opposa la France et l’Espagne Ă  partir de 1808. Ce conflit porte diffĂ©rents noms selon les pays : campagne d’Espagne pour les Français, ou encore guerre d’Espagne (Ă  ne pas confondre avec d’autres conflits dĂ©signĂ©s aussi sous le mĂȘme terme), guerre d’indĂ©pendance pour les Espagnols, guerre pĂ©ninsulaire pour les Portugais et les anglophones, guerre du français pour les Catalans.

La guerre commence en 1808 lorsque Madrid se souleva contre l’armĂ©e française stationnĂ©e dans la capitale espagnole. L’insurrection se gĂ©nĂ©ralise Ă  tout le pays aprĂšs que NapolĂ©on obtient l’abdication du roi d’Espagne au profit du frĂšre de l’empereur, Joseph. L’armĂ©e française se heurta Ă  une guĂ©rilla, puis Ă  l’armĂ©e britannique, venue aider le Portugal. DĂ©bordĂ©s, les soldats de l’empereur durent refluer en deçà des PyrĂ©nĂ©es en 1813. L’invasion de la France par les Espagnols, Britanniques et Portugais commandĂ©s par Wellington, devenait imminente.

Sommaire

1 Origines

2 Descriptif des opérations

2.1 Cruelle guérilla

2.2 Guerre civile

2.3 Contre-attaque

3 Constitution espagnole de 1812

4 Conflit international

4.1 Conséquences des opérations

4.2 Liste des batailles et combats

4.2.1 1808

4.2.2 1809

4.2.3 1810

4.2.4 1811

4.2.5 1812

4.2.6 1813

4.2.7 1814

5 Conséquences

6 Notes et références

7 Voir aussi

7.1 Bibliographie

7.2 Filmographie

7.3 Articles connexes

 

Origines

Articles dĂ©taillĂ©s : Invasions françaises au Portugal et Ordre de bataille de l’armĂ©e de Portugal.

La dĂ©fense du parc d’artillerie de MontĂ©lĂ©on par JoaquĂ­n Sorolla y Bastida.

L’Espagne Ă©tait, aprĂšs le traitĂ© de San Ildefonso signĂ© par le prince Manuel Godoy en 1796, une fidĂšle alliĂ©e de la France et c’est avec elle qu’elle subit la terrible dĂ©faite de Trafalgar en 1805. La perte de toutes communications avec ses colonies d’outre-mer lui fit rechercher des compensations territoriales sur le royaume voisin du Portugal, ceci avec le soutien de NapolĂ©on. En effet, la monarchie portugaise Ă©tait un fidĂšle alliĂ© du Royaume-Uni et refusait de fermer ses ports aux navires anglais. Ce fut la guerre dite des oranges qui se conclut le 6 juin 1801 par le TraitĂ© de Badajoz (1801). En 1807, le Portugal refusant d’appliquer le Blocus continental, NapolĂ©on dĂ©cida d’envoyer ses troupes dans la pĂ©ninsule, officiellement pour envahir le Portugal qui reprĂ©sentait une faille notable dans son dispositif. Avec le TraitĂ© de Fontainebleau signĂ© avec Charles IV, il obtint l’autorisation pour ses troupes, commandĂ©es par le gĂ©nĂ©ral français Jean-Andoche Junot, de traverser l’Espagne pour chĂątier les portugais. Ainsi dĂ©bute la premiĂšre tentative d’invasion du Portugal (18 octobre 1807).

NapolĂ©on commença alors Ă  se mĂȘler des affaires espagnoles. Sous prĂ©texte d’envoyer des renforts Ă  Junot, il fit entrer en Espagne une armĂ©e commandĂ©e par Murat comme l’y autorisait le traitĂ© de Fontainebleau.

À ce moment, un coup d’État dirigĂ© en sous-main par l’infant Ferdinand, renversa le roi Charles IV. Ferdinand, devenu Ferdinand VII, prit le pouvoir. Le roi dĂ©chu en appela Ă  l’arbitrage de NapolĂ©on. Celui-ci convoqua le pĂšre et le fils Ă  la confĂ©rence de Bayonne (avril-mai 1808). Voyant l’état de dĂ©crĂ©pitude de la monarchie espagnole, l’empereur tenta de profiter de la situation pour mettre la main sur l’Espagne. Ses conseillers le poussaient : le ministre Champagny Ă©crivait par exemple : « il est nĂ©cessaire qu’une main ferme vienne rĂ©tablir l’ordre dans son administration [celle de l’Espagne] et prĂ©vienne la ruine vers laquelle elle [l’Espagne] marche Ă  grands pas »[1]. HabituĂ© Ă  sa popularitĂ© et Ă  la docilitĂ© de l’Italie et des Polonais, NapolĂ©on crut bien sincĂšrement que les afrancesados (les partisans des Français) constituaient la majoritĂ© des espagnols ; il se trompa grandement[2].

À Madrid, des rumeurs affirmaient que la famille royale espagnole Ă©tait retenue en otage par NapolĂ©on Ă  Bayonne. Le 2 mai 1808, apprĂ©hendant l’enlĂšvement de l’infant de la famille royale par la France, la population madrilĂšne se souleva contre les troupes françaises, au moment mĂȘme oĂč Ferdinand et Charles se disputaient le trĂŽne d’Espagne devant l’Empereur. La rĂ©bellion fut Ă©crasĂ©e dans le sang par Murat. Le cĂ©lĂšbre tableau de Goya, Tres de mayo, rappelle les fusillades nĂ©es de cette rĂ©pression. NapolĂ©on crut pouvoir poursuivre son objectif : il força les deux souverains Ă  abdiquer puis offrit la couronne vacante Ă  son frĂšre Joseph. C’était une grave erreur d’apprĂ©ciation. L’Empire s’engageait dans une guerre contre toute la pĂ©ninsule qui allait miner ses forces pendant prĂšs de six ans.

Descriptif des opérations

Cruelle guérilla

La Reddition de Bailén par José Casado del Alisal (1864).

Le guet-apens de Bayonne dĂ©clencha l’embrasement de l’Espagne. MalgrĂ© sa rapide rĂ©pression, le soulĂšvement de Madrid inspira d’autres villes du pays : CarthagĂšne, LeĂłn, Santiago, SĂ©ville, LĂ©rida et Saragosse. L’armĂ©e française Ă©tait partout attaquĂ©e. Le 18 juillet 1808, le gĂ©nĂ©ral Pierre Dupont de l’Étang et ses 20 000 hommes furent vaincus prĂšs de la petite ville andalouse de BailĂ©n. Ce fut la premiĂšre dĂ©faite retentissante de l’armĂ©e impĂ©riale en Europe continentale. En soi la dĂ©faite ne rendait pas la situation militaire des Français catastrophique mais elle eut un Ă©norme impact psychologique pour leurs ennemis : les soldats de NapolĂ©on pouvaient ĂȘtre battus.

Deux jours plus tard, malgrĂ© cet Ă©chec, Joseph Bonaparte, le nouveau roi d’Espagne, parvint Ă  entrer Ă  Madrid. Mais il ne put y rester longtemps. De son cĂŽtĂ©, le gĂ©nĂ©ral Junot dut Ă©vacuer le Portugal face Ă  l’offensive des Britanniques du futur duc de Wellington. La dĂ©gradation de la situation inquiĂ©tait NapolĂ©on. L’empereur se rendit en personne en Espagne, Ă  la tĂȘte de 80 000 soldats qu’il avait tirĂ©s d’Allemagne. Il ne resta que quelques mois (novembre 1808-janvier 1809) en Espagne mais son intervention assura la reprise en main des villes par les Français. Madrid, menacĂ© d’un assaut, ouvrit ses portes au conquĂ©rant. Le 4 dĂ©cembre 1808, dans une proclamation qu’il adressa aux habitants, il menaça de traiter l’Espagne en pays conquis, si elle persistait Ă  ne pas reconnaĂźtre Joseph NapolĂ©on pour roi[3]. À regret, les MadrilĂšnes virent une nouvelle fois le frĂšre de l’empereur s’installer au palais royal.

MalgrĂ© la brillante campagne napolĂ©onienne et les rĂ©formes mises en place (abolition des droits fĂ©odaux et de l’Inquisition), le pays Ă©tait loin d’ĂȘtre soumis. Le contrĂŽle des campagnes restait difficile. Les prĂȘtres espagnols appelaient leurs fidĂšles Ă  la croisade contre les Français. Les difficultĂ©s de l’occupant rĂ©sidaient surtout dans la particularitĂ© du combat : les espagnols pratiquaient la guĂ©rilla[4]. Si les Français remportaient rĂ©guliĂšrement des victoires contre l’armĂ©e rĂ©guliĂšre espagnole et prenaient d’assaut les villes, ils peinaient contre les petits groupes de rĂ©sistants embusquĂ©s qui les harcelaient. C’est aussi Ă  cette Ă©poque que dĂ©buta la seconde tentative d’invasion française au Portugal commandĂ©e par le marĂ©chal Soult. Elle se traduit par un nouvel Ă©chec français (fĂ©vrier Ă  mai 1809).

Guerre civile

La guĂ©rilla rĂ©ussit Ă  provoquer l’enlisement du conflit. Les Français, qui avaient affaire Ă  une hydre Ă  mille tĂȘtes, ne manquaient pourtant pas de partisans, qu’on appelait afrancesados. Pour beaucoup imprĂ©gnĂ©s des idĂ©es des LumiĂšres, ces derniers espĂ©raient que l’occupation française mette Ă  bas la fĂ©odalitĂ© et l’absolutisme espagnols. Cette guerre d’Espagne se doublait donc d’une guerre civile. Des atrocitĂ©s – saccages, viols, profanations, agressions sadiques – furent commises par tous les camps.

Contre-attaque[modifier | modifier le code]

MalgrĂ© les problĂšmes rencontrĂ©s en Espagne, NapolĂ©on dĂ©cide d’engager des moyens considĂ©rables pour venir Ă  bout du Portugal (juillet 1810). Il confie au marĂ©chal MassĂ©na la conduite de la troisiĂšme invasion napolĂ©onienne au Portugal, la coalition anglo-portugaise Ă©tant commandĂ©e par Wellington. L’invasion française se heurte Ă  une politique de la terre brĂ»lĂ©e terriblement efficace et vient buter contre les lignes de Torres Vedras construites dans le plus grand secret. AprĂšs avoir chassĂ© les Français du royaume portugais, Wellington poursuit son offensive en Espagne avec la bataille de Fuentes de Oñoro (mai 1811) et le siĂšge de Ciudad Rodrigo (1812) qui permettent Ă  Wellington d’avancer vers Madrid.

Constitution espagnole de 1812

Le 19 mars 1812, Ă  Cadix, les Cortes adoptent la premiĂšre Constitution espagnole. La Constitution a Ă©tĂ© appelĂ©e La Pepa, nommĂ© pour avoir Ă©tĂ© promulguĂ©e le jour de Saint Joseph (Ă©tant Pepe un surnom de Joseph en espagnol). Cette constitution n’a pas toujours Ă©tĂ© appliquĂ©e. Elle fut abrogĂ©e et rĂ©tablie deux fois. Elle a cependant eu un rayonnement assez exceptionnel[rĂ©f. nĂ©cessaire]. Elle est en partie inspirĂ©e de la Constitution française de 1791 puisqu’elle opte pour un monocamĂ©ralisme et est aussi inspirĂ©e de la DĂ©claration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Elle consacre d’importants droits de l’homme et notamment un suffrage universel masculin.

Cette Constitution a Ă©tĂ© appliquĂ©e Ă  Naples et Ă  Turin et a largement influencĂ© la Russie, dans la mesure oĂč cette constitution s’appliquait aux Indes, alors colonies espagnoles[rĂ©f. nĂ©cessaire]. La Constitution de Cadix a eu une influence non nĂ©gligeable puisque certaines de ses dispositions se retrouvent dans la Constitution espagnole actuelle.

Conflit international

Reis Ă  l’effigie d’Emmanuel II et cĂ©lĂ©brant le centenaire de la Guerre pĂ©ninsulaire, 1910.

La campagne de Russie obligea l’empereur Ă  dĂ©garnir de troupes l’Espagne. Wellington en profita et pĂ©nĂ©tra Ă  Madrid le 11 aoĂ»t 1812, les troupes britanniques, espagnoles et portugaises ayant battu les troupes françaises lors de la bataille de Salamanque, le 22 juillet. Le 3 novembre, Joseph put retourner dans la capitale espagnole. Mais ce n’était que le dernier sursaut.

En quelques semaines, de mai Ă  juillet 1813, Joseph et l’armĂ©e française reculĂšrent jusqu’aux PyrĂ©nĂ©es. NapolĂ©on comprit sa dĂ©faite et accepta, par le traitĂ© de Valençay, le retour de l’ancien roi d’Espagne, Ferdinand VII, dans son royaume. DĂ©but 1814, la Catalogne Ă©tait reconquise par les Espagnols. La guerre d’Espagne s’achevait, mais Ă  l’inverse dĂ©butait pour les Hispano-Britanniques la campagne de France qui allait amener la chute de NapolĂ©on.

Conséquences des opérations

Dans le domaine socio-Ă©conomique, le coĂ»t de la guerre en Espagne fut une perte nette de la population de 375 000 Ă  215 000, cause directe de la violence et de la famine de 1812, qui a ajoutĂ© Ă  la crise des maladies et les Ă©pidĂ©mies de la famine de 1808, rĂ©sultant en un solde de population qui dĂ©clina de 885 000 Ă  560 000 personnes qui a particuliĂšrement touchĂ© la Catalogne, l’EstrĂ©madure et l’Andalousie. Une perturbation sociale et la destruction des infrastructures de l’industrie et de l’agriculture mirent en faillite l’Etat. Une dĂ©vastation humaine et matĂ©rielle du pays, privĂ© de sa puissance navale et exclus des principales questions discutĂ©es lors du CongrĂšs de Vienne, oĂč le paysage gĂ©opolitique ultĂ©rieure de l’Europe fut ajoutĂ©. Outre-Atlantique, l’AmĂ©rique espagnole a obtenu son indĂ©pendance aprĂšs la guerre hispano-amĂ©ricaine de l’IndĂ©pendance. Sur le front politique intĂ©rieur, le conflit a forgĂ© l’identitĂ© nationale espagnole et a ouvert les portes au constitutionnalisme, entraĂźnĂ© dans les premiĂšres constitutions du pays, le statut bonapartiste de Bayonne et de la Constitution de Cadix. Cependant, il a Ă©galement lancĂ© une Ăšre de guerre civile entre les partisans de l’absolutisme et du libĂ©ralisme, appelĂ© guerres carlistes, qui pourraient en Ă©tendre au XIXe siĂšcle et qui ont marquĂ© l’Ă©volution du pays.

Liste des batailles et combats

1808

614 juin : Bataille de Bruc

15 juin13 août : SiÚge de Saragosse (1808)

14 juillet : Bataille de Medina del Rio Seco

19 au 22 juillet : Bataille de Bailén (capitulation française : le général Dupont est fait prisonnier avec environ 20 000 hommes, qui finissent sur les pontons de Cadix)

17 août : Bataille de Roliça

21 août : Bataille de Vimeiro

31 octobre : Bataille de Durango, victoire incomplÚte

5 novembre : Bataille de Valmaseda

7 novembre : Bataille de Burgos

1011 novembre : Bataille d’Espinosa

23 novembre : Bataille de Tudela

30 novembre : bataille de Somosierra

20 décembre2 février 1809 : SiÚge de Saragosse (1809)

21 dĂ©cembre : Bataille de SahagĂșn

29 décembre : Bataille de Benavente

 

1809

 

1er janvier : Bataille de Castellón de Ampurias

13 janvier : bataille d’Uclùs

16 janvier : Bataille de La Corogne

25 février : Bataille de Valls

17 mars : Bataille de Villafranca

20 mars : bataille de Braga

28 mars : Bataille de Medellín

29 mars : Bataille de Porto

6 mai12 décembre : SiÚge de Gérone

27 juillet : Bataille de Talavera

11 aoĂ»t : Bataille d’Almonacid

19 novembre : Bataille d’Ocaña

28 novembre : Bataille d’Alba de Tormes

 

1810

Arthur Wellesley de Wellington par Francisco Goya.

26 avril10 juillet : SiÚge de Ciudad Rodrigo (1810)

25 juillet27 aoĂ»t: SiĂšge d’Almeida

27 septembre : Bataille de Buçaco

Octobre : arrĂȘt des Français devant Torres Vedras

1811[modifier | modifier le code]

19 février : bataille de Gebora

5 mars : bataille de Barrosa

12 mars : bataille de Redinha

3 avril : bataille de Sabugal

10 avril19 août : siÚge de Figueras

5 mai : bataille de Fuentes de Oñoro

16 mai : bataille d’Albuera

23 juin : bataille de Benavides

25 octobre : bataille de Sagonte

19 dĂ©cembre 1811 – 5 janvier 1812 : siĂšge de Tarifa

 

1812

819 janvier : SiÚge de Ciudad Rodrigo (1812)

16 mars6 avril : SiÚge de Badajoz

22 juillet : Bataille des Arapiles (ou Bataille de Salamanque)

18 septembre22 octobre : SiÚge de Burgos (1812)

 

1813

Le maréchal Jean-de-Dieu Soult.

6 avril : combat de Valencia (général Boyer) contre les Espagnols

1er juin : combat de Barnes (général Coureux) contre les Espagnols

21 juin : bataille de Vitoria (Joseph Ier et le maréchal Jourdan) contre les hispano-luso-britanniques

28 juillet1er août : Bataille de Sorauren

31 août : bataille de San Marcial

13 septembre : bataille d’Ordal (marĂ©chal Suchet) contre les hispano-britanniques

13 septembre : combat de Villefranca (maréchal Suchet) contre les hispano-britanniques

4 octobre : combat de Saint-PrivĂ©-d’Embas (gĂ©nĂ©ral Petit) contre les Espagnols

10 novembre : bataille de la Nivelle

10 décembre : combat de Bassussarry (maréchal Jean-de-Dieu Soult) contre les hispano-britanniques

912 décembre : bataille de la Nive

1814[modifier | modifier le code]

1er janvier 1814 : Bataille de Molins de Rey

27 fĂ©vrier : Combat d’Orthez (marĂ©chal Soult) contre les Luso-Britanniques

2 mars 1814 : Bataille d’Aire-sur-l’Adour

12 mars : Combat d’Urella (marĂ©chal Soult) contre les Hispano-Britanniques

19 mars 1814 : Bataille de Vic-de-Bigorre

20 mars 1814 : Bataille de Tarbes

10 avril : Bataille de Toulouse (maréchal Soult) contre les Hispano-Britanniques

Conséquences

NapolĂ©on l’avoua Ă  Sainte-HĂ©lĂšne : « cette malheureuse guerre d’Espagne a Ă©tĂ© une vĂ©ritable plaie, la cause premiĂšre des malheurs de la France ». On estime que le conflit retint 300 000 soldats français. L’Espagne fut un piĂšge et un boulet pour la politique expansionniste de l’empereur. Les Espagnols gardent un fier souvenir de cette guerre. Unis malgrĂ© leur divergences, ils ont rĂ©ussi Ă  repousser l’armĂ©e française. Grande animatrice de la rĂ©sistance, l’Église catholique retrouva une nouvelle vigueur. Toutefois, Ă  la sortie de la guerre, le pays Ă©tait dĂ©vastĂ©. Il rata d’ailleurs le virage de la modernisation agricole et industrielle au XIXe siĂšcle.

Autre point nĂ©gatif du cĂŽtĂ© espagnol, les colonies d’AmĂ©rique profitĂšrent de la guerre pour s’émanciper de la mĂ©tropole. Enfin, alors que le retour de Ferdinand VII en 1813 nourrissait beaucoup d’espoirs chez ses sujets, son rĂšgne ne permit pas de rĂ©soudre la crise politique. Le front commun nĂ© de la lutte contre NapolĂ©on se brisa. L’Espagne retrouva ses divisions entre libĂ©raux et ultra-conservateurs. Les Espagnols, qui luttaient dans l’espoir de rĂ©tablir leur roi sur le trĂŽne, finirent par se rĂ©volter contre ce mĂȘme roi en 1820.

Notes et références

↑ « Il faut qu’un prince ami de la France rĂšgne en Espagne ; c’est l’ouvrage de Louis XIV qu‘il faut recommencer. Ce que la politique conseille, la justice l’autorise ! »

↑ MulliĂ© affirme que « cette nation fiĂšre, qui Ă©tait comme assoupie depuis assez longtemps, indignĂ©e de ce que des Ă©trangers se permettaient de rĂ©gler ses destinĂ©es, de changer la dynastie de ses rois sans la consulter, oubliant l’extrĂȘme faiblesse de ses moyens, jura l’extermination de tous les Français ; toutes les classes, tous les sexes, les prĂȘtres, les moines, les religieuses, les mendiants feront tout ce qui dĂ©pendra d’eux pour repousser les armĂ©es du conquĂ©rant usurpateur de leurs droits. Les Espagnols se battent rarement en bataille rangĂ©e, mais ils parviendront Ă  lasser, Ă  dĂ©truire leurs ennemis par une guerre d’embuscade, de partisans, d’assassins. Pour atteindre ce but, le poignard, le poison, tous les genres de destruction, de vengeance, leur sembleront lĂ©gitimes ; le sol de la pĂ©ninsule deviendra pour les Français un vĂ©ritable cimetiĂšre, oĂč ils trouveront la mort sans profit et sans gloire. »

↑ « Je mettrai alors la couronne d’Espagne sur ma tĂȘte, et je saurai la faire respecter des mĂ©chants : car Dieu m’a donnĂ© la force et le caractĂšre pour surmonter tous les obstacles. »

↑ L’historien Jean-RenĂ© Aymes considĂšre d’ailleurs cette guerre d’Espagne comme la premiĂšre guerre de guĂ©rilla de l’histoire. Une thĂšse tout Ă  fait contestable dans la mesure oĂč la guĂ©rilla est la consĂ©quence logique d’une guerre asymĂ©trique. Sans porter officiellement le nom de « guĂ©rilla », le harcĂšlement des troupes britanniques par celles de Du Guesclin durant la guerre de Cent Ans en ont, par exemple, toutes les caractĂ©ristiques.

 

 

Hernåndez Raquel, Castaños volvío a ganar, El P. 08/10/2005

 

La ciudad de Bailén (Jaén) recrea la batalla de 1808 que marcó el principio del ocaso del Imperio de Napoleón.

La contienda significĂł la primera derrota de las tropas franceses, con la rendiciĂłn de unos 20 000 soldados.

 

Arturo PĂ©rez-Reverte, Una intifada de navaja y macetazo, EP 20/04/2008

 

Guerre de la independencia – La sublevación del 2 de mayo

 

in: Rives méditerranéennes

2010 : Le Portugal et Napoléon

Raisons de la défaite de Napoléon au Portugal

AntĂłnio Pedro Vicente

 

p. 13-26

 

Résumés

 

Entre 1801 et 1811, le Portugal a Ă©tĂ© le thĂ©Ăątre d’affrontements militaires que l’historiographie dĂ©signe souvent comme « Guerre d’Espagne ». Pourtant la position stratĂ©gique et commerciale du Portugal en faisait un enjeu en lui-mĂȘme, comme le prouve l’intervention de NapolĂ©on dĂšs 1801. Les erreurs successives commises par l’armĂ©e française au cours des diffĂ©rentes campagnes conduisent Ă  un Ă©chec programmĂ© par l’imprĂ©paration des hommes, les dissensions des gĂ©nĂ©raux et les aspects propres au terrain. Toutefois, elles servent aussi de rĂ©vĂ©lateur Ă  toutes les insuffisances de la conduite des opĂ©rations et, Ă  ce titre, laissaient prĂ©sager de la dĂ©faite en Espagne et sur d’autres terrains.

 

Between 1801 and 1811, Portugal was the theatre of military operations often called “Guerre d’Espagne” (Peninsular war) in historiography. The strategic and commercial importance of Portugal was a stake in itself which is revealed by Napoleon’s invasion as early as 1801. The French army’s repeated mistakes throughout the different campaigns entailed a defeat that was widely due to a lack of soldier’s training, differences of opinion between generals as well as particularities of the war zone. It also illustrates the deficiency in the command of the army which forecasted a defeat in Spain and on other battlefields.

 

·         1  AntĂłnio Pedro Vicente, « A influĂȘncia inglesa em Portugal. Documentos enviados ao DirectĂłrio e Con (…)

·         2  Idem, Ibidem.

·         3  « Olivença, Início da Expansão Napoleónica na Península », in Revista História, juin 2001.

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1L’histoire de l’épopĂ©e napolĂ©onienne oublie gĂ©nĂ©ralement de mentionner que le Portugal a Ă©tĂ© le thĂ©Ăątre d’importantes batailles entre 1801 et 1811, pĂ©riode au cours de laquelle des soldats portugais ont combattu les forces françaises aux cĂŽtĂ©s des armĂ©es anglaises et espagnoles Ă  travers la pĂ©ninsule ibĂ©rique et jusqu’au sud de la France. Lorsque l’on Ă©tudie cette pĂ©riode profondĂ©ment et pendant de nombreuses annĂ©es, comme nous l’avons fait, on ne peut qu’ĂȘtre Ă©tonnĂ© par la dĂ©signation gĂ©nĂ©rale de Guerre d’Espagne donnĂ©e Ă  cette Ă©popĂ©e commencĂ©e par la RĂ©volution Française et dont quelques annĂ©es plus tard NapolĂ©on, d’abord en tant que consul puis en tant qu’empereur, deviendrait le personnage principal. Celui-ci ne se rendit jamais au Portugal mais y envoya des Ă©missaires ou des alliĂ©s dans le but d’avoir la mainmise sur une nation dont les frontiĂšres avaient Ă©tĂ© fixĂ©es depuis longtemps ; une nation dont la position stratĂ©gique Ă©tait capitale pour le commerce international et d’une importance fondamentale pour son vieil alliĂ© l’Angleterre. Effectivement, ce pays trouvait sur les cĂŽtes portugaises, celles de ses colonies et des Ăźles adjacentes, le meilleur port de refuge nĂ©cessaire au soutien de ses intĂ©rĂȘts Ă©conomiques, Ă  une Ă©poque oĂč ceux-ci avaient Ă©tĂ© mis Ă  mal par l’indĂ©pendance des Etats-Unis. Il suffit de mentionner le BrĂ©sil pour Ă©valuer Ă  quel point l’Angleterre profitait d’une source de richesses vitale pour l’équilibre de son Ă©conomie1. D’ailleurs, avant mĂȘme que NapolĂ©on ne devienne un homme politique important, de trĂšs nombreux patriotes français Ă©crivaient au Directoire pour expliquer Ă  ses dirigeants que le meilleur moyen de vaincre l’inexpugnable Albion Ă©tait de conquĂ©rir le Portugal. Ce qui dĂ©montre bien, si besoin en Ă©tait, que le Portugal Ă©tait considĂ©rĂ© comme le soutien fondamental au dĂ©veloppement de son vieil alliĂ©2. NapolĂ©on s’aperçut trĂšs tĂŽt de l’importance stratĂ©gique du Portugal et estimait qu’il fallait le conquĂ©rir pour pouvoir concrĂ©tiser pleinement son projet d’unir l’Europe sous les ailes protectrices de l’aigle impĂ©rial3.

 

·         4  « Godoy e Portugal, uma leitura das suas MemĂłrias » in O Tempo de NapoleĂŁo em Portugal, Lisboa, Co (…)

2En 1801, le Portugal est envahi sur son ordre et au nom de ses intĂ©rĂȘts. À l’époque, Godoy, le puissant dirigeant espagnol, est convaincu qu’une coalition franco-espagnole viendra Ă  bout de la suprĂ©matie anglaise et dĂ©cide de s’allier Ă  la France, poussĂ© Ă  la fois par son ambition et par la crainte de dĂ©plaire Ă  NapolĂ©on plus que par admiration pour lui. C’est ce que l’on peut dĂ©duire de la lecture attentive des MĂ©moires4 du politique espagnol rĂ©digĂ©s au cours de son long exil, qui ne se terminent qu’à sa mort Ă  Paris en 1851, ainsi que de la correspondance de NapolĂ©on dans laquelle celui-ci exprime clairement son intention de commencer la conquĂȘte de la PĂ©ninsule IbĂ©rique par le Portugal. Pour ce faire, il lĂšve d’abord une armĂ©e commandĂ©e par son beau-frĂšre, le gĂ©nĂ©ral Leclerc, Ă  laquelle il ajoute d’autres troupes placĂ©es sous le commandement du gĂ©nĂ©ral Saint-Cyr. Godoy comprend trĂšs vite que l’Espagne ne gagnerait rien dans cette guerre dont la France serait la seule bĂ©nĂ©ficiaire et regretterait plus tard de n’avoir Ă©tĂ© qu’un jouet dans les mains du dictateur français. Cette invasion marque la premiĂšre phase du projet de NapolĂ©on de conquĂ©rir l’Espagne, projet que, grĂące Ă  d’habiles manƓuvres politiciennes, il finirait par la mettre Ă  exĂ©cution.

·         5  « Olivença, início da Expansão Napoleónica em Portugal », art. cit.

·         6  Idem.

·         7  AntĂłnio Pedro Vicente, « Portugal perante a polĂ­tica NapoleĂłnica dos Bloqueios Continentais Ă  Inva (…)

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3 Dans cet essai sur la dĂ©faite des armĂ©es de NapolĂ©on en territoire portugais, seront Ă©voquĂ©es les raisons pour lesquelles la premiĂšre incursion des forces napolĂ©oniennes au Portugal a dĂ©bouchĂ© sur l’échec de ses projets. Effectivement, avec cette premiĂšre invasion, qui eut lieu en 1801, NapolĂ©on poursuivait deux objectifs : d’une part conserver le soutien de l’Espagne et, d’autre part, une fois conquis le territoire portugais en totalitĂ© ou en partie – fait qui se concrĂ©tisa avec la conquĂȘte de la Province de l’Alentejo – nĂ©gocier Ă  son avantage avec les Anglais avec lesquels il Ă©tait dĂ©jĂ  engagĂ© par le TraitĂ© d’Amiens. L’échange de ces territoires conquis, trĂšs importants pour l’ennemi lui permettait d’obtenir des avantages Ă©conomiques dans d’autres rĂ©gions alors en possession de l’Angleterre, notamment en AmĂ©rique5. Mais la trĂȘve fut de courte durĂ©e, Godoy et Lucien Bonaparte, frĂšre de NapolĂ©on et ambassadeur de France en Espagne, signĂšrent un accord de paix qui n’allait absolument pas bĂ©nĂ©ficier Ă  la France dans la mesure oĂč ils s’étaientlimitĂ©s Ă  prendre possession de Olivença, nĂ©gligeant les autres territoires conquis. Ainsi le traitĂ© de Badajoz servait-il les intĂ©rĂȘts portugais faisant Ă©chouer tous les espoirs que NapolĂ©on avait dĂ©posĂ©s dans « la monnaie d’échange » que le Portugal constituait potentiellement6. Les lettres que le consul français adressa Ă  Talleyrand et Ă  Lucien Bonaparte sont trĂšs claires et ne laissent aucun doute sur les projets qu’il nourrissait. En ce sens, cette premiĂšre incursion se solda par un Ă©chec7.

 

·         8  Idem, Ibidem

·         9  Lettres inĂ©dites de NapolĂ©on Ier (An VIII — 1815), tome premier, (An VIII — 1809), deuxiĂšme Ă©ditio (…)

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4 Quant Ă  la deuxiĂšme invasion, menĂ©e sous le commandement administratif et militaire de Junot, ancien ambassadeur de France au Portugal, elle aboutirait Ă©galement Ă  un Ă©chec dans la mesure oĂč elle ne permettrait pas Ă  NapolĂ©on de concrĂ©tiser ses projets. Les contrariĂ©tĂ©s commencĂšrent dĂšs que l’envahisseur entra dans Lisbonne sans avoir pu empĂȘcher la fuite de la famille royale vers le BrĂ©sil. Junot ne s’empara ni du RĂ©gent ni de sa couronne et ainsi, contrairement Ă  l’Espagne, le Portugal allait demeurer un pays indĂ©pendant. Par ailleurs, Junot, dont il Ă©tait lĂ©gitime de penser qu’il connaissait le pays et la mentalitĂ© de ses habitants, allait dĂ©montrer une incapacitĂ© totale Ă  gouverner la nation occupĂ©e. En premier lieu, il ne comprit pas que l’Angleterre, qui jusque lĂ  avait hĂ©sitĂ© Ă  s’engager aux cĂŽtĂ©s du Portugal, ne consentirait jamais Ă  ce que lui soit retirĂ© son alliĂ© le plus utile avec sa colonie du BrĂ©sil qui l’alimentait en produits de premiĂšre nĂ©cessitĂ© pour le fonctionnement de son Ă©conomie gravement atteinte par l’indĂ©pendance des États-Unis. Il nĂ©gligea Ă©galement le fait qu’un pays dans lequel l’indĂ©pendance Ă©tait une tradition sĂ©culaire supporterait mal une quelconque tutelle, aussi douce fĂ»t-elle. Quant Ă  la stratĂ©gie consistant Ă  justifier l’invasion française comme une protection contre l’oppresseur anglais, elle fut un Ă©chec total et ne fit qu’alimenter les pamphlets virulents hostiles Ă  la RĂ©volution Française et Ă  la politique qui s’ensuivit et qui peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme la ‘troisiĂšme phase rĂ©volutionnaire’ suivant Jacques Godechot8. Les batailles de Columbeira, Roliça et Vimeiro, menĂ©es par les gĂ©nĂ©raux de Junot contre les armĂ©es anglo-portugaises et remportĂ©es par les Anglais venus alors se porter en aide aux Portugais, constituent une preuve irrĂ©futable de cette profonde dĂ©faite. D’ailleurs il suffit de lire la correspondance Ă©changĂ©e entre NapolĂ©on et Junot pour comprendre Ă  quel point ce dernier ignorait tout de la mentalitĂ© portugaise. NapolĂ©on faisait preuve de bien plus de luciditĂ© et d’intelligence quant Ă  la situation dans laquelle se trouvait Junot et aux risques que celui-ci courait en adoptant une attitude qui ne tenait pas compte de la rĂ©alitĂ© du pays occupĂ©. Ainsi, dans sa lettre du 7 janvier 1808, rĂ©pondant Ă  une missive de Junot datĂ©e du 21 dĂ©cembre, NapolĂ©on affirme-t-il9 :

« Je reçois votre lettre du 21 dĂ©cembre. Je vois avec peine que, depuis le 1er dĂ©cembre, jour de votre entrĂ©e Ă  Lisbonne, jusqu’au 18, oĂč ont commencĂ© Ă  se manifester les premiers symptĂŽmes d’insurrection, vous n’ayez rien fait. Je n’ai cependant cessĂ© de vous Ă©crire : DĂ©sarmez les habitants ; renvoyez toutes les troupes portugaises ; faites des exemples sĂ©vĂšres ; maintenez-vous dans une situation de sĂ©vĂ©ritĂ© qui vous fasse craindre. Mais il paraĂźt que votre tĂȘte est pleine d’illusions, et que vous n’avez aucune connaissance de l’esprit des Portugais et des circonstances oĂč vous vous trouvez. Je ne reconnais pas lĂ  un homme qui a Ă©tĂ© Ă©levĂ© Ă  mon Ă©cole. Je ne doute pas que, en consĂ©quence de cette insurrection, vous n’ayez dĂ©sarmĂ© la ville de Lisbonne, fait fusiller une soixantaine de personnes et pris les mesures convenables. Toutes mes lettres vous ont prĂ©dit ce qui commence Ă  vous arriver et ce qui vous arrivera bientĂŽt. Vous serez honteusement chassĂ© de Lisbonne, aussitĂŽt que les Anglais auront opĂ©rĂ© un dĂ©barquement, si vous continuez Ă  agir avec cette mollesse. Vous avez perdu un temps prĂ©cieux, mais vous ĂȘtes encore Ă  temps. J’espĂšre que mes lettres, que vous aurez reçues successivement, vous auront fixĂ© sur le parti Ă  prendre, et que vous aurez adoptĂ© des mesures fortes et vigoureuses, sans vous repaĂźtre d’illusions et de bavardages. Vous ĂȘtes dans un pays conquis, et vous agissez comme si vous Ă©tiez en Bourgogne. Je n’ai ni l’inventaire de l’artillerie ni celui des places fortes ; je ne connais ni leur nombre ni leur situation. Je ne sais pas mĂȘme si vous les occupez. Vous n’avez pas encore envoyĂ© au ministre la carte de vos Ă©tapes depuis Bayonne jusqu’à votre premiĂšre place forte, ni aucune note sur la situation du pays. J’avais cependant de fortes raisons de le dĂ©sirer. Enfin je suis portĂ© Ă  croire que mes troupes ne sont pas encore dans Almeida. S’il arrivait quelque Ă©vĂ©nement, vous vous trouveriez bloquĂ© par les Portugais. Il y a dans tout cela une singuliĂšre imprĂ©voyance. »

 

5 La teneur de la correspondance Ă©changĂ©e entre NapolĂ©on et Junot, comme celle de la lettre que nous venons de citer en partie, montre bien que ce dernier n’était pas l’homme de la situation. AprĂšs huit mois passĂ©s au Portugal il rentra en France. Une fois de plus, les intĂ©rĂȘts de NapolĂ©on Ă©taient contrariĂ©s.

 

6 L’expĂ©dition de Soult constitue la troisiĂšme invasion, au service des intĂ©rĂȘts expansionnistes de NapolĂ©on en Europe et requiert une analyse sous plusieurs angles, seule Ă  mĂȘme de rendre compte des erreurs qui y furent commises et de leur poids dans la dĂ©faite. AprĂšs l’embarquement des troupes françaises, Ă  la suite de la « Convention de Sintra », le pays se trouvait dans un Ă©tat de totale anarchie surtout aprĂšs le dĂ©part du gĂ©nĂ©ral anglais Moore, qui, dans une certaine mesure, Ă©tait parvenu Ă  calmer les esprits les plus exaltĂ©s dans le nord du Portugal. Ainsi, les dĂ©saccords entre le commandement anglais et l’évĂȘque de Porto ne cessaient d’augmenter du fait que celui-ci considĂ©rait sa ville comme le siĂšge du gouvernement. Le peuple, alarmĂ© par les rumeurs d’une nouvelle invasion, rendait encore plus ingouvernable le pays qui venait tout juste d’échapper Ă  la tutelle des Ă©trangers.

 

·         10  AntĂłnio Pedro Vicente, « A LegiĂŁo Portuguesa em França : uma abertura Ă  Europa » Lisboa, Actas do (…)

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7 AprĂšs la Convention de Sintra, l’Angleterre fit en sorte que soient respectĂ©s les intĂ©rĂȘts du Portugal, qui depuis longtemps, jouaient en sa faveur face aux menaces françaises. Ajoutons que, dans l’intervalle entre l’invasion de Junot et celle de Soult, l’Espagne se trouvait pratiquement sous tutelle française, si l’on excepte la rĂ©gion de Cadix oĂč allaient bientĂŽt se rĂ©unir les Cortes qui contribueraient de façon dĂ©cisive Ă  l’installation du rĂ©gime constitutionnel. Enfin, dans le court laps de temps qui sĂ©pare le dĂ©part de Junot de la nouvelle invasion, l’Angleterre continua Ă  aider le Portugal. C’est ainsi que, Ă  Porto, le colonel anglais Robert Wilson, demeurant Ă  l’écart des dissidences politiques citĂ©es plus haut, Ă©quipa et disciplina un corps d’armĂ©e portugais et en fit deux bataillons d’infanterie, deux de cavalerie et une batterie d’artillerie qu’il baptisa Leal LegiĂŁo Portuguesa (Loyale LĂ©gion Portugaise) en opposition au nom de LegiĂŁo Portuguesa10 donnĂ© par Junot au corps d’armĂ©e formĂ© par les dix mille combattants lusitaniens engagĂ©s aux cĂŽtĂ©s des armĂ©es napolĂ©oniennes. C’est Ă  cette mĂȘme Ă©poque que le gĂ©nĂ©ral anglais Beresford, qui avait Ă©tĂ© dĂ©tachĂ© Ă  MadĂšre, Ă  partir de 1807 se rendit pour la deuxiĂšme fois en territoire portugais pour s’y voir confier l’organisation de l’armĂ©e portugaise.

 

8 Nous avons fait une brĂšve allusion aux Ă©vĂšnements liĂ©s Ă  l’invasion menĂ©e par Soult. On le sait, le gĂ©nĂ©ral Moore, avant de mourir au champ de bataille en Galice, avait rĂ©ussi Ă  repousser les armĂ©es de Junot, Ney et Soult, soit prĂšs de 60.000 hommes, loin des frontiĂšres portugaises. NapolĂ©on ordonna alors Ă  Soult qu’aprĂšs avoir anĂ©anti l’armĂ©e anglaise, fortement Ă©branlĂ©e par la mort de son commandant, de marcher sur le Portugal et d’occuper la ville de Porto au dĂ©but du mois de fĂ©vrier 1809. Pour l’aider dans sa tĂąche, le gĂ©nĂ©ral Victor s’installerait Ă  MĂ©rida et menacerait Lisbonne. Quant au gĂ©nĂ©ral Lapisse, dĂ©tachĂ© du corps d’armĂ©e de BessiĂšres, il occuperait Salamanque, Ciudad Rodrigo et Almeida : ainsi la ligne du Douro serait garnie de troupes et l’arriĂšre-garde de l’armĂ©e française de Galice serait protĂ©gĂ©e. Tout portait donc Ă  croire que Soult Ă©tait suffisamment protĂ©gĂ© pour pouvoir entrer au Portugal sans courir de gros risques. Par ailleurs, l’armĂ©e portugaise Ă©tait en phase de rĂ©organisation et l’Espagne Ă©tait pratiquement occupĂ©e par les troupes françaises.

 

 

·         11  AntĂłnio Pedro Vicente, Bernardim Freire de Andrade e Castro, um soldado da Guerra Peninsular, Lisb (…)

·         12  J.J. Teixeira Botelho, História Popular da Guerra Peninsular, Porto, Livraria Chardon, 1916.

 

La méconnaissance du terrain

 

9 Ces ordres donnĂ©s par NapolĂ©on prouvent incontestablement qu’il ignorait tout de l’état des routes espagnoles et portugaises et que les quelques informations qu’on lui avait fournies Ă©taient pour le moins lacunaires. Sur le thĂ©Ăątre des opĂ©rations, les besoins essentiels Ă  une armĂ©e ne pouvant ĂȘtre satisfaits, faute d’un approvisionnement en vivres organisé ; les soldats qui pratiquaient la maraude, Ă©taient obligĂ©s de se dĂ©placer en petits groupes Ă  la merci des attaques perpĂ©trĂ©es par des paysans armĂ©s. Ces derniers profitaient des obstacles d’un terrain qu’ils connaissaient bien pour provoquer d’innombrables embuscades, assassinant les petits contingents militaires nĂ©cessaires Ă  l’occupation de chaque point stratĂ©giquement important pour poursuivre la marche. Ainsi les troupes se dispersaient et les contingents perdaient des hommes. MalgrĂ© tout, grĂące Ă  la trahison des commandants espagnols, Soult rĂ©ussit sans aucune difficultĂ© Ă  occuper Ferrol Ă  la fin du mois de janvier. Ajoutons qu’à proximitĂ© de la frontiĂšre, des milliers de soldats de l’armĂ©e espagnole sous les ordres du gĂ©nĂ©ral La Romana dĂ©sertĂšrent. NapolĂ©on estimait alors que la dĂ©faite des armĂ©es espagnoles entraĂźnerait la reddition de l’Espagne. Les troupes de Soult prirent position Ă  Tuy, Salvaterra et Vigo, sur la frontiĂšre portugaise. LĂ , un premier obstacle se prĂ©senta que NapolĂ©on et Soult avaient mĂ©sestimé : la traversĂ©e du Minho. Si le marĂ©chal avait eu connaissance de la difficultĂ© que posait la traversĂ©e de ce fleuve, jamais il ne l’aurait tentĂ©e et aurait ainsi gagnĂ© un temps prĂ©cieux. Tout d’abord il aurait dĂ» commencer par porter ses troupes Ă  un endroit qu’il utiliserait d’ailleurs ultĂ©rieurement, lĂ  oĂč les gros obstacles pouvaient ĂȘtre surmontĂ©s. Il faut dire que le Minho, ligne de sĂ©paration entre l’Espagne et le Portugal, depuis l’embouchure et au cours de 65kms Ă  l’intĂ©rieur des terres, cesse d’ĂȘtre navigable en amont de Monção. Soult, qui avait dĂ©cidĂ© de passer le Minho Ă  Valença dut y renoncer car les fortes pluies d’hiver avaient gonflĂ© le dĂ©bit du fleuve. Il choisit alors comme lieu de passage le hameau de Seixas prĂšs de Caminha qui se trouvait un peu plus bas sur la rive droite. Toutefois, les Portugais prĂ©sents sur le terrain, parmi lesquels Gonçalo Coelho de AraĂșjo et le colonel français au service du Portugal, Champalimaud, tous deux sous le commandement de Bernardim Freire d’Andrade, avaient pris soin de retirer toute embarcation qui pourrait faciliter le passage des troupes11. MalgrĂ© les difficultĂ©s dues Ă  la force du courant, cette tentative, qui eut lieu le 16 fĂ©vrier avant le lever du jour permit le passage de 300 hommes qui furent aussitĂŽt abattus par les soldats portugais. Ce mĂȘme jour, aux environs de midi, une nouvelle tentative eut lieu devant Vila Nova de Cerveira. LĂ  encore Soult s’y prit mal et les ordonnances du Gouverneur Gonçalo Coelho de AraĂșjo repoussĂšrent Ă©nergiquement ses armĂ©es. Devant l’impossibilitĂ© de traverser le Minho et d’entrer au Portugal, Soult choisit la ville d’Orense en Galice, comme nouveau point de passage. Etant donnĂ© que cette rĂ©gion Ă©tait en proie Ă  des convulsions, le MarĂ©chal devait la conquĂ©rir village par village, sans cesse arrĂȘtĂ© dans sa marche par les innombrables barricades dressĂ©es par les habitants. Six mois s’étaient Ă©coulĂ©s depuis la Convention de Sintra et le dĂ©part de Junot, quand le 6 mars, l’avant-garde de l’armĂ©e du Duc de Dalmatie arriva prĂšs de Monterrey, Ă  la frontiĂšre de la province de TrĂĄs-os-Montes. C’est Ă  peu prĂšs Ă  cette date que le Duc de Beresford, le gĂ©nĂ©ral anglais que la RĂ©gence avait choisi pour aider les forces portugaises, dĂ©barqua Ă  Lisbonne. Il Ă©tait tard pour Ă©viter l’invasion. AprĂšs la prise de Chaves, Soult Ă©tait arrivĂ© sans grands encombres Ă  Porto en suivant la route de Braga. C’est Ă  proximitĂ© de cette ville, au nord-est, sur la position de Carvalho d’Este, que commencĂšrent les troubles populaires qui allaient provoquer l’assassinat d’une partie de l’Etat Major portugais qui Ă©tait sous le commandement de Bernardim Freire de Andrade, lui aussi assassinĂ© sous prĂ©texte qu’il Ă©tait jacobin, alliĂ©s aux Français et donc traĂźtre. La misĂšre dans laquelle se trouvait le pays, l’absence de moyens nĂ©cessaires au combat si souvent rĂ©clamĂ©s par ceux qui Ă©taient en charge de la dĂ©fense du Minho et de Porto, menĂšrent Ă  une situation chaotique. Dans ce contexte, l’armĂ©e de Soult atteignit Porto et, le 28 mars, la reddition fut proposĂ©e Ă  ceux qui dĂ©fendaient la ville. Soult s’attarda Ă  Porto deux mois de plus que prĂ©vu contrariant ainsi les plans de NapolĂ©on. PrĂ©cisons qu’il rĂ©gnait alors dans la ville un climat dĂ©lĂ©tĂšre alimentĂ©, d’une part par la misĂšre matĂ©rielle et psychologique dans laquelle le peuple Ă©tait tombĂ© et, d’autre part par la dĂ©magogie de l’évĂȘque gouverneur de Porto. Tout cela faisait que de nombreux Portugais caressaient le rĂȘve d’ĂȘtre gouvernĂ©s par un roi français comme ceux que NapolĂ©on avait installĂ©s sur les trĂŽnes des pays conquis. D’ailleurs, pendant son court sĂ©jour au Portugal, Soult, lui-mĂȘme, fit tout pour attirer la sympathie des Portugais et crĂ©er un climat de paix de façon Ă  rallier les mĂ©contents dont le nombre ne cessait d’augmenter12.

 

10 Toutefois, il n’avait pas prĂ©vu l’avancĂ©e des armĂ©es anglo-portugaises oĂč se dĂ©tachaient les troupes de la Leal LegiĂŁo Lusitana de Wilson et celle de Wellington qui se rejoignirent sur la Serra do Pilar devant Porto, sur la rive gauche du Douro que Soult avait eu l’imprudence de laisser sans dĂ©fense. À partir du 12 mai 1809, un mois et demi aprĂšs la conquĂȘte française de Porto, Wellington profita, avec prudence, de la situation militaire que ses ennemis lui offraient. Le Douro, dans les eaux duquel tant d’habitants de Porto avaient perdu la vie au cours du triste Ă©pisode du ‘Ponte das Barcas’ (pont des bateaux), fut franchi. Ainsi se termina, par un nouvel Ă©chec pour les armĂ©es napolĂ©oniennes, la troisiĂšme invasion du Portugal. Le marĂ©chal Soult dont les qualitĂ©s militaires ne sont pas en cause et que l’empereur avait fait Duc de Dalmatie pour le rĂ©compenser de son courage et de ses qualitĂ©s de stratĂšge, rĂ©vĂ©la une totale mĂ©connaissance du pays qu’il voulait conquĂ©rir. Sans doute n’avait-il pas compris pourquoi les Anglais s’étaient empressĂ©s, peu de temps auparavant, pendant l’occupation menĂ©e par Junot, de venir au secours de leur vieil alliĂ©.

 

·         13  AntĂłnio Pedro Vicente, « A influĂȘncia inglesa em Portugal », art.cit.

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11 Toutefois, NapolĂ©on n’abandonnait pas l’idĂ©e de conquĂ©rir le Portugal, qui contrairement Ă  l’Espagne presque entiĂšrement sous sa coupe, Ă©tait toujours indĂ©pendant. Il chargea MassĂ©na de cette mission quelques mois aprĂšs l’échec de Soult Ă  Porto. Rappelons que l’ancien ministre espagnol, Manuel Godoy, alors exilĂ© en France, s’était laissĂ© convaincre, comme il l’a d’ailleurs Ă©crit dans ses MĂ©moires, que l’alliance des deux puissances, française et espagnole, permettrait de venir Ă  bout de la suprĂ©matie anglaise. Or, ce but n’avait toujours pas Ă©tĂ© atteint. Une fois la flotte de la coalition franco-portugaise dĂ©faite, d’abord Ă  Aboukir puis Ă  Trafalgar, NapolĂ©on allait prendre conscience qu’il lui Ă©tait impossible de dĂ©barquer sur les cĂŽtes anglaises. Par ailleurs, depuis le Directoire13, les dirigeants français et notamment Bonaparte, alors simple consul, avaient reçu en provenance de tous les coins de France, de nombreuses lettres de patriotes français, conservĂ©es aujourd’hui aux archives de Vincennes, leur donnant des conseils sur la meilleure façon de soumettre l’Angleterre. Dans toutes ces missives une seule et mĂȘme recommandation : pour vaincre l’Angleterre, il fallait d’abord dĂ©faire son vieil alliĂ© le Portugal de façon Ă  porter un rude coup Ă  l’économie anglaise. Effectivement, l’Angleterre trouvait sur les cĂŽtes portugaises une excellente base pour l’essor de ses activitĂ©s commerciales et industrielles, pour l’acquisition de ses matiĂšres premiĂšres, notamment de celles qu’elle avait quelque difficultĂ© Ă  trouver depuis l’indĂ©pendance des Etats-Unis. Mais le Portugal lui offrait Ă©galement un domaine commercial qui embrassait de vastes territoires : les Ăźles adjacentes et le BrĂ©sil oĂč l’Angleterre jouissait d’avantages douaniers concernant des produits d’une importance cruciale pour son industrie. Le Portugal Ă©tait en somme la « vache Ă  lait » de l’Angleterre selon l’expression d’un patriote français et sa conquĂȘte provoquerait sa banqueroute. Il ne faut donc pas s’étonner que NapolĂ©on tĂźnt tant Ă  avoir la mainmise sur cette partie de la pĂ©ninsule. L’Espagne Ă©tait conquise et vivait sous le joug d’un roi français. À l’époque, tout le territoire espagnol, Ă  quelques rares exceptions, comme la ville de Cadix, luttait depuis le 2 mai pour recouvrer son indĂ©pendance.

 

Rivalité des officiers

 

12 Les 80.000 soldats que comptait l’armĂ©e de MassĂ©na (Prince d’Essling) faisaient partie de deux des 9 corps d’armĂ©e maintenus dans la pĂ©ninsule. Parmi les officiers supĂ©rieurs qui Ă©taient Ă  leur tĂȘte, Ney, le fameux gĂ©nĂ©ral de cavalerie et les deux gĂ©nĂ©raux vaincus prĂ©cĂ©demment, Junot et Soult, Ă©taient sous le haut commandement de MassĂ©na. LĂ  encore le choix de NapolĂ©on s’avĂ©ra trĂšs vite dĂ©sastreux : Ney estimait que le commandement de l’expĂ©dition devait lui revenir et ce en raison de son rang Ă©levé ; Junot et Soult, soudain commis Ă  un rĂŽle subalterne et aux ordres d’un camarade, qui plus est, ignorant tout du Portugal, faisaient rĂ©gner un sentiment de malaise au sein de leurs troupes. VoilĂ  quelques raisons parmi d’autres qui ne tarderaient pas Ă  provoquer des dissidences et des rĂ©sultats adverses aux intĂ©rĂȘts de la politique française.

·         14  AntĂłnio Pedro Vicente, « Almeida em 1810, 1ÂȘ etapa de uma invasĂŁo improvisada », in O Tempo de Nap (…)

·         15  Le GĂ©nie Français au Portugal sous l’Empire. Aspects de son activitĂ© Ă  l’époque de l’occupation de (…)

·         16  Marcel Guingret, Relation Historique de la Campagne sous le MarĂ©chal MassĂ©na, Prince d’Essling, Li (…)

·         17  Ce fut le cas de la 2e division du 9e corps d’armĂ©e commandĂ©e par le gĂ©nĂ©ral Drouet d’Erlon qui re (…)

·         18  Donald Howard, (ed., translated and annotated), The French Campaign in Portugal, An account by Jea (…)

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13 Dans ses MĂ©moires, le gĂ©nĂ©ral Foy, dĂ©crit de façon explicite le comportement de ces officiers et d’autres encore, comme EblĂ©, Fririon, Reynier, tous haut gradĂ©s dont les dĂ©saccords, qui commencĂšrent dĂšs Salamanque, portĂšrent un grave prĂ©judice au fonctionnement des armĂ©es françaises et contribuĂšrent Ă  favoriser les Portugais. Cette gigantesque armĂ©e entra en territoire portugais au dĂ©but du mois d’aoĂ»t 1810 et tomba sur un premier obstacle : Almeida. De l’avis de plusieurs stratĂšges, MassĂ©na avait dĂ©jĂ  commis plusieurs erreurs. Ainsi perdit-il un temps prĂ©cieux Ă  vouloir conquĂ©rir la place forte de Ciudad Rodrigo. MĂȘme constat Ă  Almeida oĂč, toutefois, la chance lui sourit quand le 26 aoĂ»t, la poudriĂšre de la forteresse explosa, prĂ©cipitant la reddition14. D’ailleurs, le temps et l’énergie employĂ©s Ă  conquĂ©rir une forteresse ne faisaient dĂ©jĂ  plus partie des pratiques en vigueur Ă  l’époque. Il suffisait d’en faire le siĂšge de façon Ă  protĂ©ger l’arriĂšre‑garde contre toute attaque. De plus, voulant entrer dans Lisbonne, MassĂ©na choisit de prendre la rive droite du Mondego, erreur qu’il aurait pu Ă©viter s’il avait pris connaissance du rapport de l’un des ingĂ©nieurs de Junot, un dĂ©nommĂ© Boucherat, qui expliquait clairement les raisons pour lesquelles le chemin menant vers la capitale ne pouvait en aucun cas se faire en empruntant cette rive15. MassĂ©na, calculant qu’il nĂ©cessitait 17 jours de vivres jusqu’à Lisbonne, ordonna aux corps d’armĂ©e de faire les rĂ©coltes dans les champs abandonnĂ©s par les paysans. Cette dĂ©cision lui porta prĂ©judice. Une autre erreur fut Ă©galement lourde de consĂ©quences : l’absence d’un service des vivres amenait les soldats Ă  pratiquer le pillage. Ce systĂšme de maraude avait des effets tragiques et des consĂ©quences funestes quand les voleurs Ă©taient dĂ©couverts. L’armĂ©e de MassĂ©na passa ainsi par Pinhel, Trancoso, Mangualde, Guarda, Celorico, Fornos. AprĂšs avoir traversĂ© l’affluent du Douro, le Coa, MassĂ©na arriva Ă  Viseu, dĂ©sertĂ©e par sa population. Le MarĂ©chal semblait avoir oubliĂ© que l’automne approchait et que, les chemins seraient bientĂŽt difficilement praticables. Ses plans Ă©taient peu Ă  peu mis en difficultĂ©. Il Ă©tait surveillĂ© nuit et jour par l’armĂ©e anglo-portugaise sous le commandement de Wellington, lequel avait conseillĂ© aux habitants d’abandonner leurs foyers et d’emporter ou de cacher tout ce dont l’ennemi aurait pu tirer profit. Mais c’est Ă  Bussaco que la gloire du Prince d’Esling va commencer Ă  se ternir. Cette chaĂźne de montagnes, qui depuis le Mondego se dirige au cours de huit millesvers le nord, allait ĂȘtre fatale aux plans français. Toutes les routes venant de l’est qui permettent de rejoindre Coimbra, passent par des reliefs montagneux qui rendent difficiles le passage d’une armĂ©e quelle qu’elle soit. C’est lĂ  que MassĂ©na fut stoppĂ© dans sa marche par des troupes dĂ©ployĂ©es sur les hauteurs de la montagne. Les forces anglo-portugaises comptaient quelques 70.000 hommes. Le 27 aoĂ»t, vers deux heures du matin, l’armĂ©e française se mit en mouvement et attaqua au lever du jour. Les Français perdirent 4.500 hommes dont 223 officiers. Devant ce revers, MassĂ©na ordonna de tourner la position, ce qu’il aurait sans doute fait beaucoup plus tĂŽt s’il avait eu connaissance de la topographie des lieux. Les quelques officiers portugais de la LegiĂŁo Portuguesa, qui accompagnaient l’armĂ©e française n’aidĂšrent pas MassĂ©na : serait-ce par mĂ©connaissance du terrain ou bien accĂšs de patriotisme ? Toujours est-il que l’armĂ©e française perdit presque deux jours Ă  dĂ©couvrir le chemin menant Ă  Coimbra par Boialvo (Águeda). Enfin le 29 aoĂ»t, aux premiĂšres heures du matin, l’armĂ©e se mit en route vers Coimbra, point de passage obligatoire pour les deux armĂ©es16 et prit la direction de Pombal puis de Leiria (centre nĂ©vralgique pour les combattants). Les troupes anglo-portugaises, devançant toujours les troupes françaises, allĂšrent en direction du sud jusqu’aux cĂ©lĂšbres lignes de dĂ©fense de Torres Vedras qu’elles avaient prĂ©cĂ©demment fortifiĂ©es mettant Ă  profit le temps prĂ©cieux que les multiples erreurs de MassĂ©na leur avaient concĂ©dĂ©. Selon les mĂ©morialistes, ces erreurs ne seraient pas toutes de l’entiĂšre responsabilitĂ© de MassĂ©na : ils affirment que, pour de mesquines questions de jalousie ou autres, des informations importantes ne lui furent pas fournies (ainsi le rapport de Boucherat). Quant aux nominations de Junot, Soult et Ney, lesquels se sentant humiliĂ©s d’ĂȘtre sous les ordres du Prince d’Essling, ne luttĂšrent pas de façon efficace, elles ne sont pas non plus le fait de MassĂ©na. Celui-ci arriva bien tard devant les lignes de Torres Vedras. Il ne put les franchir et dĂ»t renoncer dĂ©finitivement Ă  entrer dans Lisbonne. Des villes et des villages dĂ©sertĂ©s par leurs habitants, le manque de nourriture, de secours depuis longtemps demandĂ©s, jamais arrivĂ©s, l’absence de toute collaboration de la part des chefs militaires de prestige17, l’ignorance dans laquelle celui-ci fut maintenu de certains rapports citĂ©s plus haut, les dissidences existant au sein de son Etat Major, sont autant de facteurs qui contribuĂšrent Ă  l’échec de cette invasion. À certains moments, MassĂ©na avait recours Ă  l’aide de son confident Jean-Jacques Pelet, un jeune homme alors ĂągĂ© de 28 ans. GrĂące essentiellement au travail de compilation de Donald Horward, nous avons aujourd’hui accĂšs aux MĂ©moires et aux Ă©tudes faites par ce jeune ingĂ©nieur gĂ©ographe qui sera ultĂ©rieurement nommĂ© gĂ©nĂ©ral et prendra la direction des archives de guerre françaises18. Foy, Guingret, Marbot et d’autres mĂ©morialistes indiquent certains des Ă©vĂšnements qui menĂšrent Ă  une nouvelle dĂ©faite de NapolĂ©on.

 

14 Bussaco fut l’une des derniĂšres batailles et des nombreuses dĂ©faites de l’armĂ©e française au Portugal. Lors de sa retraite, MassĂ©na livra quelques combats de moindre importance Ă  Redinha et Ă  Pombal. L’on estime que, malgrĂ© les dĂ©faites subies, MassĂ©na rĂ©vĂ©la une grande valeur militaire en parvenant Ă  regagner la frontiĂšre espagnole sans perdre beaucoup d’hommes. Dans le laps de temps qui s’écoula entre aoĂ»t 1810 et mars 1811, Soult, Ă  qui NapolĂ©on avait ordonnĂ© de rejoindre Lisbonne par la rive gauche du Tage pour apporter son aide Ă  MassĂ©na qui venait du sud par la frontiĂšre de Badajoz, ne le fit pas.

 

15 À partir de cette date, un corps militaire d’une dizaine de milliers de Portugais, dans une Ă©popĂ©e qui reste Ă  raconter, va traverser l’Espagne en compagnie des troupes anglaises et espagnoles et atteindre le sud de la France. Le rĂȘve que NapolĂ©on avait caressĂ© de « s’offrir une balade » dans la pĂ©ninsule s’était Ă©croulĂ©. L’aigle, jusqu’alors altier, allait succomber en abandonnant derriĂšre lui un paysage de mort et de destruction que seuls l’ambition, la tĂ©nacitĂ© et le gĂ©nie des peuples permettraient de reconstruire. Effectivement le spectacle des actes barbares pratiquĂ©s par chacun des camps, les assassinats, l’obligation faite aux populations affamĂ©es de s’enfuir en abandonnant leurs foyers et leurs biens, ne pouvaient que provoquer une profonde douleur chez les habitants des rĂ©gions dĂ©vastĂ©es. Mais, plus tard, aprĂšs avoir de nouveau goĂ»tĂ© Ă  la libertĂ© et Ă  la paix, ceux-ci trouvĂšrent en eux les forces nĂ©cessaires Ă  la reconstruction de leurs maisons et de leurs biens.

 

Le témoignage du général Marbot

·         19  Les MĂ©moires du GĂ©nĂ©ral Baron de Marbot furent Ă©crits en 1847 et publiĂ©s, en 3 volumes, en 1891. É (…)

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16 Beaucoup d’affirmations concernant la dĂ©sastreuse Ă©popĂ©e de NapolĂ©on dans la pĂ©ninsule, sont corroborĂ©es par le Français Jean Baptiste AntoineMarcellin deMarbot,c’est pourquoi nous avons choisi de prĂ©senter rapidement quelques-unes de ses rĂ©flexions sur le sujet. Dans l’un des chapitres de ses intĂ©ressants MĂ©moires19 intitulĂ© « Causes principales de nos revers dans la PĂ©ninsule », le GĂ©nĂ©ral Baron de Marbot, Ă©numĂšre certaines des raisons qui menĂšrent aux guerres pĂ©ninsulaires. Il affirme ainsi, Ă  propos de la victoire de Baylen remportĂ©e par les armĂ©es anglo-luso-espagnoles, que « ce succĂšs inespĂ©rĂ© non seulement accrut le courage des Espagnols, mais enflamma aussi celui de leurs voisins les Portugais ». Il fait Ă©galement allusion au dĂ©part prĂ©cipitĂ© de la famille royale vers le BrĂ©sil « de crainte d’ĂȘtre arrĂȘtĂ©e par les Français ». Il Ă©voque aussi la dĂ©faite de Junot, les triomphes de NapolĂ©on et l’installation de son frĂšre sur le trĂŽne d’Espagne, les victoires de Soult et la mort du gĂ©nĂ©ral Moore en Galice .Les victoires de NapolĂ©on s’espacĂšrent, selon l’avis de ce mĂ©morialiste, quand «   le cabinet de Londres lui [suscita] habilement un nouvel et puissant ennemi : l’Autriche venait de dĂ©clarer la guerre Ă  NapolĂ©on, qui fut contraint de courir en Allemagne, en laissant Ă  ses lieutenants la difficile tĂąche de comprimer l’insurrection ».

 

17 D’aprĂšs Marbot quand le « maĂźtre abandonna la pĂ©ninsule, le faible roi Joseph n’ayant ni les connaissances militaires ni la fermetĂ© nĂ©cessaires pour le remplacer, il n’y eut plus de centre de commandement ». Il rapporte la situation du MarĂ©chal Soult abandonnĂ© Ă  Porto « sans que le marĂ©chal Victor exĂ©cutĂąt l’ordre qu’il avait reçu d’aller le rejoindre » et explique que « L’anarchie la plus complĂšte [rĂ©gnait] parmi les marĂ©chaux et chefs des divers corps de l’armĂ©e française ». Il ajoute que « Soult, Ă  son tour, refusa plus tard de venir au secours de MassĂ©na, lorsque celui-ci Ă©tait aux portes de Lisbonne, oĂč il l’attendit vainement pendant six mois ! » et que, plus tard, « MassĂ©na ne put obtenir que BessiĂšres l’aidĂąt Ă  battre les Anglais devant Almeida ! » Le Baron explique comment MassĂ©na, incapable de percer les lignes fortifiĂ©es de Torres Vedras, renonça Ă  conquĂ©rir Lisbonne et le Portugal.

 

18 Marbot raconte dans le dĂ©tail des scĂšnes d’égoĂŻsme et de dĂ©sobĂ©issance qui causĂšrent la perte de l’armĂ©e française mais reconnaĂźt « que le tort principal appartint au gouvernement » en la personne de NapolĂ©on qui, « se voyant attaquĂ© en Allemagne par l’Autriche, [s’éloigna] de l’Espagne pour courir au-devant du danger le plus pressant ». Toutefois Marbot exprime son incomprĂ©hension devant le comportement de NapolĂ©on lorsque celui-ci, « aprĂšs la victoire de Wagram, la paix conclue dans le Nord, (
) n’[a] pas senti combien il importait Ă  ses intĂ©rĂȘts de retourner dans la PĂ©ninsule, afin d’y terminer la guerre en chassant les Anglais ! ». En fait, ce qui le surprend le plus, c’est que « ce grand gĂ©nie ait cru Ă  la possibilitĂ© de diriger, de Paris, les mouvements des diverses armĂ©es qui occupaient Ă  cinq cents lieues de lui l’Espagne et le Portugal, couverts d’un nombre immense d’insurgĂ©s, arrĂȘtant les officiers porteurs de dĂ©pĂȘches et condamnant ainsi souvent les chefs d’armĂ©e français Ă  rester sans nouvelles et sans ordres pendant plusieurs mois ».

 

19 Marbot estime que « puisque l’Empereur ne pouvait ou ne voulait venir lui-mĂȘme, il aurait dĂ» (
) punir trĂšs sĂ©vĂšrement ceux qui ne lui obĂ©iraient pas ! » Quant Ă  son frĂšre Joseph, le roi d’Espagne, Marbot le dĂ©peint comme un homme « instruit mais totalement Ă©tranger Ă  l’art militaire » et incapable de se faire obĂ©ir des officiers. Le roi Joseph Ă©tait d’ailleurs le premier Ă  dĂ©sobĂ©ir aux ordres de l’Empereur, refusant d’envoyer en France les soldats ennemis faits prisonniers et les intĂ©grant dans des corps d’armĂ©e. Marbot se montre en dĂ©saccord avec le systĂšme de recrutement napolĂ©onien dont il estime qu’il Ă©tait prĂ©judiciable Ă  l’armĂ©e française : « La dĂ©fection des soldats Ă©trangers dont l’Empereur inondait la PĂ©ninsule, ajoutĂ©e Ă  celle des prisonniers espagnols si imprudemment rĂ©armĂ©s par Joseph, nous devint infiniment prĂ©judiciable. » Marbot mentionne enfin ce qui lui semble ĂȘtre « la cause principale » des revers français dans la pĂ©ninsule :

20 « l’immense supĂ©rioritĂ© de la justesse du tir de l’infanterie anglaise, supĂ©rioritĂ© qui provient du trĂšs frĂ©quent exercice Ă  la cible, et beaucoup aussi de sa formation sur deux rangs »

 

21 Dans ses MĂ©moires, Marbot livre Ă©galement sa conviction intime que « NapolĂ©on aurait fini par triompher et par Ă©tablir son frĂšre sur le trĂŽne d’Espagne, s’il se fĂ»t bornĂ© Ă  terminer cette guerre avant d’aller en Russie ». Pour ce dire, il se basait sur le fait que, seul le soutien financier de l’Angleterre permettait le maintien de lacoalition. Or, lepays Ă©tait las d’autant de dĂ©penses et la Chambre des Communes s’apprĂȘtait Ă  refuser de voter les crĂ©dits nĂ©cessaires mais la nouvelle que NapolĂ©on allait partir attaquer la Russie la fit changer d’avis et autoriser la « continuation de la guerre ». Marbot mentionne Ă©galement les dĂ©faites du marĂ©chal Marmontet du roi Joseph en Espagne oĂč les Français essuyĂšrent de « tels revers que vers la fin de 1813, nos armĂ©es durent repasser les PyrĂ©nĂ©es et abandonner totalement l’Espagne qui leur avait coĂ»tĂ© tant de sang ! ».

 

22 L’ultime citation des MĂ©moires de Marbot, vaut d’ĂȘtre mentionnĂ©e parce qu’elle rend justice au courage des soldats portugais et qu’il est rarissime de trouver ce genre de considĂ©ration sous la plume d’un mĂ©morialiste français. AprĂšs avoir reconnu l’esprit de persĂ©vĂ©rance des soldats espagnols, Marbot fait l’éloge des soldats portugais dans les termes suivants : « Quant aux Portugais, on ne leur a pas rendu justice pour la part qu’ils ont prise aux guerres de la PĂ©ninsule. Moins cruels, beaucoup plus disciplinĂ©s que les Espagnols et d’un courage plus calme, ils formaient dans l’armĂ©e de Wellington plusieurs brigades et divisions qui, dirigĂ©es par des officiers anglais, ne le cĂ©daient en rien aux troupes britanniques ; mais, moins vantards que les Espagnols, ils ont peu parlĂ© d’eux et de leurs exploits, et la renommĂ©e les a moins cĂ©lĂ©brĂ©s ».

 

23 Les historiens et les chroniqueurs ont trop souvent nĂ©gligĂ© de prendre en compte la frustration des projets de NapolĂ©on ainsi que les erreurs successives de tous ordres accumulĂ©es au long d’annĂ©es qui ne pouvaient qu’aboutir Ă  une dĂ©faite. Ils oublient de mentionner Ă©galement que c’est dans cet espace pĂ©ninsulaire, qu’a commencĂ© la chute de NapolĂ©on. Il y aura, aprĂšs, la campagne de Russie dont on connaĂźt l’issue malheureuse. Nous sommes personnellement convaincus que les dĂ©faites subies par NapolĂ©on au Portugal entre 1807 et 1811, au cours desquelles on vit chanceler des chefs militaires de grande valeur, ont profondĂ©ment influencĂ© sa dĂ©faite finale.

 

 

Notes

 

1  AntĂłnio Pedro Vicente, « A influĂȘncia inglesa em Portugal. Documentos enviados ao DirectĂłrio e Consulado, 1796-1801 », in Revista de HistĂłria das Ideias, vol. II, Coimbra, Faculdade de Letras, 1988.

2  Idem, Ibidem.

3  « Olivença, Início da Expansão Napoleónica na Península », in Revista História, juin 2001.

4  « Godoy e Portugal, uma leitura das suas MemĂłrias » in O Tempo de NapoleĂŁo em Portugal, Lisboa, ComissĂŁo Portuguesa de HistĂłria Militar, 2ÂȘ edição, 2000.

5  « Olivença, início da Expansão Napoleónica em Portugal », art. cit.

6  Idem.

7  António Pedro Vicente, « Portugal perante a política Napoleónica dos Bloqueios Continentais à Invasão de Junot », in Guerra Peninsular, Novas InterpretaçÔes, Lisboa, Tribuna da História, 2005.

8  Idem, Ibidem

9  Lettres inĂ©dites de NapolĂ©on Ier (An VIII — 1815), tome premier, (An VIII — 1809), deuxiĂšme Ă©dition, Paris, Librairie Plon, 1897, p. 136.

10  António Pedro Vicente, « A Legião Portuguesa em França : uma abertura à Europa » Lisboa, Actas do III Colóquio da Comissão Portuguesa de História Militar,Lisboa, 1992 et P. Boppe, La Légion Portugaise, 1807-1813, Paris, Berger Levrault, 1897.

11  António Pedro Vicente, Bernardim Freire de Andrade e Castro, um soldado da Guerra Peninsular, Lisboa, Arquivo Histórico Militar, 1970.

12  J.J. Teixeira Botelho, História Popular da Guerra Peninsular, Porto, Livraria Chardon, 1916.

13  AntĂłnio Pedro Vicente, « A influĂȘncia inglesa em Portugal », art.cit.

14  AntĂłnio Pedro Vicente, « Almeida em 1810, 1ÂȘ etapa de uma invasĂŁo improvisada », in O Tempo de NapoleĂŁo em Portugal, op.cit.

15  Le GĂ©nie Français au Portugal sous l’Empire. Aspects de son activitĂ© Ă  l’époque de l’occupation de ce pays par l’armĂ©e de Junot, 1807-1808, Lisboa, Serviço de HistĂłria Militar do Estado Maior do ExĂ©rcito, 1984.

16  Marcel Guingret, Relation Historique de la Campagne sous le MarĂ©chal MassĂ©na, Prince d’Essling, Limoges, 1817.

17  Ce fut le cas de la 2e division du 9e corps d’armĂ©e commandĂ©e par le gĂ©nĂ©ral Drouet d’Erlon qui resta Ă  Leiria avec des milliers de soldats sous prĂ©texte qu’il n’obĂ©issait qu’aux ordres du roi Joseph Bonaparte et pas Ă  ceux de MassĂ©na.

18  Donald Howard, (ed., translated and annotated), The French Campaign in Portugal, An account by Jean Jacques Pelet, Minneapolis, 1973.

19  Les MĂ©moires du GĂ©nĂ©ral Baron de Marbot furent Ă©crits en 1847 et publiĂ©s, en 3 volumes, en 1891. ÉlevĂ© au grade de lieutenant-gĂ©nĂ©ral, Jean Baptiste Antoine Marcellin de Marbot participa aux campagnes napolĂ©oniennes en Italie, Russie, Pologne, Allemagne, Espagne et au Portugal, oĂč il fit partie de l’Etat Major de MassĂ©na. Ses MĂ©moires sur les Ă©vĂšnements au Portugal offrent un Ă©clairage intĂ©ressant sur les causes de la dĂ©faite des armĂ©es napolĂ©oniennes entre 1810 et 1811.

 

António Pedro Vicente, « Raisons de la défaite de Napoléon au Portugal », Rives méditerranéennes, 36 | 2010, 13-26.

Université Nova de Lisbonne

https://www.facebook.com/gregory.buisseret.3/videos/1837551669828546/

 

Dos de Mayo - Madrid - le massacre du 2 mai 1808 par les troupes napoléoniennes (la Garde Impériale et les Mamelouks)*, commémoré chaque année

* Il est dĂšs lors absurde de voir dĂ©filer en Entre-Sambre-et-Meuse des gens portant ces uniformes, comme si de tels faits ne s’Ă©taient jamais passĂ©s.

El Dos de Mayo. Defensa del Parque de Artilleria de MonteleĂłn, en Madrid, el dĂ­a Dos de Mayo 1808.

El Tres de Mayo,  by Francisco de Goya, from Prado…

Obelisco Dos de mayo (Madrid)

Portugal - Porto - "Napoleon's peninsula war statue" - statue commémorant la victoire du Bien (les Anglais et les Portugais) sur le Mal (Napoléon et sa bande d'envahisseurs)

Porto - " Campo dos Mårtires da Påtria " (Place des Martyrs de la Patrie) (face à l'invasion de l'armée napoléonienne)

Guerre d'Espagne - Quand les Gardes Wallonnes luttaient contre l'armée du dictateur raciste Napoléon...*

* Alors qu’en Entre-Sambre-et-Meuse, en plein centre de la “Wallonie”, des gens en uniformes napolĂ©oniens (donc pas ceux dits erronĂ©ment en “2e Empire” (cĂ d. en uniformes belges (1830-1914))  ou vraiment du 2e Empire français (zouaves)) dĂ©filent … en faisant un fameux pied-de-nez Ă  leur histoire. ComplĂštement stupide et unique en Europe. 

(in: AndrĂ© Jansen, Histoire illustrĂ©e des Gardes Royales Wallonnes au service des Bourbons d’Espagne (1702-1822), s.d.)

(Prince Charles-Antoine de CroĂż, colonel du RĂ©giment des Gardes Royales d’Infanterie wallonne)

(Le siĂšge de Sarragosse)

(Charles, comte de Romrée de Vichenet, capitaine des Gardes Wallonnes)

(uniformes de Gardes Wallonnes sous Philippe V)

(grenadiers, officier, fifre des Gardes Wallonnes)

(grenadier et fusilier des Gardes Wallonnes)

(officier des Gardes Wallonnes en 1802 et en 1822)

(la guerre d’indĂ©pendance et la fin des Gardes Wallonnes)

 

2.4 Les campagnes de NapolĂ©on contre l’Autriche, la Pologne, l’Allemagne, la Suisse

Eric Bracke, Bonn brengt ambiguë Napoleon in beeld, in : Knack 19/01/11, p.112-116

 

(p.112) Francisco Goya etst in zijn indrukwekkende reeks prenten over de gruwelen van de Franse bezetting in Spanje een zwart beeld van Napoleon. De liberale Beethoven was aanvankelijk een fervent bewonderaar, maar dat sloeg om toen Napoleon zichzelf als een rasechte autocraat tot keizer kroonde. De woedende componist zag in mei 1804 af van zijn voornemen om zijn Derde Symfonie aan de Corsicaan op te dragen. Op het schutblad van zijn manuscript heeft hij ‘Bonaparte’ in Sinfonia Grande intitolata Bonaparte zo heftig doorkrast dat er een gat in het papier achterbleef. Het werd uiteindelijk Sinfonia Eroica (HeroĂŻsche symfonie).

 

Andreas Hofer, in: Wikipedia

 

 

Andreas Hofer (22 novembre 176720 fĂ©vrier 1810) Ă©tait un patriote tyrolien. Aubergiste de profession, il fut l’instigateur de la rĂ©bellion des montagnards tyroliens contre l’impĂ©rialisme bonapartiste et marqua le nationalisme pantyrolien.

Andreas Hofer naquit en 1767 Ă  St. Leonhard in Passeier (en italien : San Leonardo in Passiria (BZ)), dans le Tyrol du Sud. Son pĂšre Ă©tait un aubergiste au Sandwirt et le jeune Andreas y apprit son mĂ©tier. En nĂ©gociant le vin en Italie du nord, il apprit l’italien. Plus tard, il Ă©pousa Anna Ladurner et, en 1791, il fut Ă©lu au Landtag tyrolien.

 

La guérilla tyrolienne

Lors la guerre de la troisiĂšme coalition contre les forces napolĂ©oniennes, il devint capitaine d’une milice. Lors de l’annexion du Tyrol par la BaviĂšre, au TraitĂ© de Presbourg en 1805, Hofer prit la tĂȘte du mouvement de rĂ©sistance anti-bavaroise.

En janvier 1809, il Ă©tait Ă  Vienne, lorsque l’empereur François II d’Autriche, offrit son support moral Ă  une possible insurrection. DĂšs le 9 avril 1809 la rĂ©bellion tyrolienne dĂ©buta. Le 11, ses troupes dĂ©firent les Bavarois Ă  Sterzing. Cette victoire mena Ă  l’occupation d’Innsbruck. Hofer devint un chef de milice et surtout acquit une notoriĂ©tĂ© lui confĂ©rant le rĂŽle de chef charismatique du patriotisme tyrolien.

La victoire de NapolĂ©on contre les Autrichiens de l’Archiduc Charles dissipĂšrent les espoirs de succĂšs des Tyroliens. Les Bavarois reprirent Innsbruck, mais dĂšs le dĂ©part des troupes napolĂ©oniennes, la rĂ©bellion reprit de plus belle. Les 25 et 29 mai, les troupes d’Hofer vainquirent les Bavarois Ă  l’Iselberg. Hofer prit Innsbruck le 30.

Le 29 mai, Hofer reçut une lettre de l’empereur d’Autriche lui assurant qu’il ne signerait jamais de traitĂ© exigeant la cession du Tyrol. Et un intendant autrichien fut dĂ©pĂȘchĂ© pour administrer le pays. DĂšs lors, Hofer retourna chez lui.

La victoire de Wagram, le 6 juillet, vint annuler les succĂšs prĂ©cĂ©dents. L’armistice de Znaim, le 12, cĂ©dait le Tyrol et la BaviĂšre. NapolĂ©on envoya 40 000 hommes pour reprendre Innsbruck.

La guĂ©rilla de Hofer recommença. Sa tĂȘte fut mise Ă  prix. Les 13 et 14 aoĂ»t, il dĂ©fit le marĂ©chal Lefebvre au Bergisel aprĂšs 12 heures de bataille. Une fois encore il prit Innsbruck.

 

Un chef charismatique

Hofer devint commandant en chef et dirigea ses troupes depuis Hofburg au nom de l’empereur d’Autriche. Le 29 septembre il reçut une mĂ©daille impĂ©riale et une nouvelle assurance du soutien de l’Autriche au Tyrol.

Le TraitĂ© de Schönbrunn reconduisit le scĂ©nario de l’armistice de Znaim et cĂ©da encore le Tyrol Ă  la BaviĂšre. Hofer et ses compagnons dĂ©posĂšrent les armes contre la promesse d’une amnistie.

Le 12 novembre, Hofer reçut de fausses informations de pseudo-victoires autrichiennes. Ce qui l’incita Ă  reprendre les armes. Cette fois, la mobilisation fut faible et rapidement les troupes franco-bavaroises rĂ©duisirent la guĂ©rilla. Hofer alla se cacher dans les montagnes de son Passeiertal natal. Sa tĂȘte fut mise Ă  prix 1 500 florins. Franz Raffl, son voisin, le trahit et il fut capturĂ© par les troupes italiennes le 2 janvier 1810 dans un chalet d’alpage (le Pfandleralm, un pĂąturage alpin prĂšs de la ferme de Prantach en face de San Martino in Passiria), et envoyĂ© Ă  la cour martiale de Mantoue. Raffl fut retrouvĂ© lynchĂ©.

 

Chute de Hofer

La lĂ©gende prĂ©tend que NapolĂ©on donna l’ordre d’un « juste procĂšs avant de le descendre » (plus tard il confia Ă  Metternich que Hofer avait Ă©tĂ© exĂ©cutĂ© contre sa dĂ©cision). Andreas Hofer fut fusillĂ© Ă  Mantoue le 20 fĂ©vrier 1810.

 

Hofer devint un martyr en Allemagne et Autriche. Son nom servit de point de ralliement contre le pouvoir de Napoléon.

 

Un symbole d’indĂ©pendance

En 1823, les restes de Hofer furent rapatriĂ©s de Mantoue Ă  Innsbruck. En 1834, sa tombe fut ornĂ©e d’un mausolĂ©e de marbre. En 1818, sa famille reçut une lettre de noblesse de l’empereur d’Autriche. En 1893, sa statue en bronze fut Ă©rigĂ©e au Bergisel (Innsbruck). Chaque annĂ©e, Ă  Meran, son Ă©popĂ©e est rejouĂ©e en plein air.

L’hymne d’Andreas Hofer, est devenu l’hymne officiel du Tyrol. Pendant les annĂ©es de querelle linguistique au Tyrol du Sud, la mĂ©moire de Hofer fut souvent utilisĂ©e comme exemple de la rĂ©sistance de la population germanophone aux vellĂ©itĂ©s d’italianisation, notamment sous le rĂ©gime fasciste.

 

Karl Mittermaier, /ĂŒber den FreiheitskĂ€mpfer Andreas Hofer/, in : Die Zeit, 08/04/2009

 

Am 9. April 1809 rufen die SchĂŒtzenhauptmĂ€nner Andreas Hofer und Martin Teimer in einer Offenen Order ganz Tirol zum Widerstand auf.

(…) Der 13. August bringt die Entscheidung; wieder fallt sie am Bergisel. 20 000 französischen, bayerischen und sĂ€chsischen Soldaten stehen 15 000 Tiroler SchĂŒtzen gegenĂŒber. Es wird Hofers grösster Triumph: Die fremden Truppen geben Tirol vorerst auf, und er zieht als Landeskommandant in die Innsbrucker Hofburg ein.

 

(…) Napoleon befehlt, den Gefangenen in Mantua erschiessen zu lassen.

»Zu Mantua in Banden / der treue Hofer war«, so beginnt ein bis heute berĂŒhmtes Lied, in dem Julius Mosen 1831 Hofers Ende nationalistisch verklĂ€rte. Dabei ist die Stadt dem Gefangenen durchaus nicht feindlich gesinnt. Zeitgenössischen Berichten zufolge zeigen die Mantuaner Mitleid mit ihm. Von einem Lösegeld ist die Rede, das sie fĂŒr die Freilassung Hofers aufgebracht hĂ€tten. Pierre François Bisson, der Festungskommandant, lĂ€sst sich nicht erweichen. Am 18. Februar erhalt er von Napoleon die Order, eine Kommission zur Verurteilung Hofers einzusetzen und ihn binnen 24 Stunden erschiessen zu lassen. Hofers Verbrechen: Er habe vom Schönbrunner Frieden gewusst und dennoch die Tiroler zu weiterem Kampf aufgehetzt. Wie erwartet, verurteilt das MilitĂ€rgericht den Angeklagten zum Tode. Auch Kajetan Sweth soll mit dem Leben bĂŒssen, doch wird der Schreiber begnadigt und auf die Insel Elba deportiert.

 

Andreas Hofer 1809 – Die Freiheit des Adlers, ARD – 28/12/2002

 

Tobias Moretti spielt den Tiroler Volkshelden Andreas Hofer, der mit einer Armee erzĂŒrnter Bauern den grossen Napoleon und seinen bayerischen VerbĂŒndeten die Stirn bot.

 

La chanson « Douce nuit, sainte nuit » fĂȘte ses 190 ans, AL 22/12/2008

 

Grùce à la résistance du Tyrol à Napoléon

Bien que plĂ©biscitĂ©e par l’auditoire, la chanson reste dans un premier temps confinĂ©e au village d’Oberndorf (prĂšs de Salzbourg), oĂč habite l’auteur, Joseph Mohr. Jusqu’au passage, dans le village, d’un facteur d’orgues tyrolien, qui l’inscrit au rĂ©pertoire des chanteurs itinĂ©rants de cette province. Des gars qui parcouraient l’Europe pour gagner quelques sous l’hiver.

« Auréolé de sa résistance à Napoléon, le Tyrol est alors trÚs en vogue dans les pays alliés, et ses meilleurs chanteurs, comme la famille Rainer, sont des vedettes mondiales. », note Renate Ebeling-Winkler, historienne.

 

Contingent des grenadiers fribourgeois

 

Description

 

En 1799, les troupes de la RĂ©volution française envahirent la Suisse. Lorsque NapolĂ©on retira les armĂ©es françaises en 1803, le canton de Fribourg (en Suisse) rĂ©organisa sa protection militaire. Le Corps franc vit le jour en 1804 et fut Ă©quipĂ© de l’uniforme bleu – hĂ©ritage de l’ancienne garde d’Etat – avec les revers rouges – hĂ©ritage du Service de France – uniforme que les Grenadiers du Noble Contingent fribourgeois portent encore aujourd’hui. Ces troupes fribourgeoises prirent une part active Ă  la protection de la neutralitĂ© confĂ©dĂ©rale en 1805 , 1809, 1813 et 1815. Le plus haut fait d’armes fut, en 1814, l’occupation de GenĂšve par les troupes fribourgeoises et soleuroises, en prĂ©vision d’attaques françaises contre cette ville. Cette mission confiĂ©e par la DiĂšte fĂ©dĂ©rale, Ă©tait une mission de confiance. Il fallait des soldats “parfaitement exercĂ©s”, astreints Ă  “une discipline rigoureuse” et des “officiers expĂ©rimentĂ©s”. Cette occupation fut l’une des prĂ©mices de l’admission de GenĂšve dans la ConfĂ©dĂ©ration helvĂ©tique. Lors de troubles internes, les troupes fribourgeoises furent mises sur pied avec succĂšs, en 1830 Ă  Fribourg, en 1831 Ă  BĂąle et Ă  NeuchĂątel et, en Valais en 1839. Les grenadiers passĂšrent alors dans les troupes fĂ©dĂ©rales dĂšs 1844.

 

https://www2.unil.ch/unicom/allez_savoir/as26/pages/as26_3_bonaparte.html

 

4. Des Vaudois libĂ©rĂ©s pour ĂȘtre enrĂŽlĂ©s dans les armĂ©es de Bonaparte

 

ConquĂȘte opportuniste ou planifiĂ©e, les troupes françaises franchissent la frontiĂšre. Loin de se contenter de «libĂ©rer» les Vaudois, elles envahissent encore le reste de la Suisse oĂč se dĂ©roulent batailles, dĂ©prĂ©dations et pillages. Ce qui permet Ă  nos «protecteurs» de se remplir les poches, avant de contribuer au financement de la campagne de Bonaparte en Egypte.

«Les Français se sont servis et bien servis. Mais, si l’on compare aux autres rĂ©publiques sƓurs ou aux cantons alĂ©maniques, il faut bien admettre que le Pays de Vaud s’en tire trĂšs bien, observe François Jequier. D’abord parce que les troupes de MĂ©nard y sont entrĂ©es en libĂ©rateurs et pas pour le conquĂ©rir. Ensuite parce que la rĂ©gion lĂ©manique n’a jamais Ă©tĂ© un champ de bataille. Enfin, parce que les Vaudois ont payĂ©. Pour offrir le logement, la nourriture, les chevaux et pour faciliter le passage des troupes qui s’y est bien mieux dĂ©roulĂ© qu’en Suisse centrale oĂč il y a eu des massacres.»

 

Reste que la libĂ©ration du Pays de Vaud coĂ»te quand mĂȘme des vies vaudoises. Car la Suisse doit fournir des soldats Ă  la France. Entre 1798 et 1815, ce sont prĂšs de 30’000 Suisses qui vont combattre pour NapolĂ©on, dont 4700 Vaudois, un chiffre plutĂŽt Ă©levĂ©, comme l’ont montrĂ© les recherches d’Alain-Jacques Tornare*. Autant de soldats qui ont payĂ© cher leur engagement pour la France. «Attention Ă  l’abus de langage, prĂ©vient François Jequier qui aimerait bien inclure l’histoire des maladies dans celle des armĂ©es: bon nombre de ces gens ne sont pas morts glorieusement les armes Ă  la main, comme on le rĂ©pĂšte souvent. Ils ont crevĂ© misĂ©rablement dans les latrines avec le cholĂ©ra, sans avoir tirĂ© un coup de fusil.»

5. 1798-1803 Le destin méconnu de la Suisse envahie

 

Que devient cette Suisse envahie? Un satellite de la France redessinĂ© Ă  l’image de la grande voisine si envahissante. Le pays est remodelĂ© en une RĂ©publique helvĂ©tique, une et indivisible, et gouvernĂ© Ă  la française par un Directoire de cinq membres centralisĂ© Ă  Aarau. Quant Ă  l’ancien Pays sujet de Vaud, il se mue en canton du LĂ©man, sur le modĂšle d’un dĂ©partement français.
Dans la pratique, la Suisse «est occupĂ©e, les Ă©lites locales sont considĂ©rablement brimĂ©es, la neutralitĂ© devient un mot vide de sens et les troupes Ă©trangĂšres entrent et sortent de ce pays», observe François Jequier. Reste que cette pĂ©riode difficile constitue cependant une chance pour les Vaudois. «La faiblesse du gouvernement fĂ©dĂ©ral permet aux dirigeants d’ici de faire leur apprentissage de gouvernants. Les Monod, Muret, Pidou qui hĂ©ritent de cette rĂ©volution qu’ils n’avaient pas voulue se voient offrir une chance de prouver leurs compĂ©tences.»

Pour le reste, l’histoire de cette pĂ©riode reste Ă  Ă©crire, assure DaniĂšle Tosato-Rigo qui regrette cette lacune. «C’est un moment unique de l’histoire suisse oĂč l’on a une histoire nationale qui se met en place, avec un gouvernement centralisĂ© et des projets nationaux. On a longtemps Ă©tĂ© tributaires d’une vi-sion noire de ce rĂ©gime, partant de l’idĂ©e que, comme il y a eu plusieurs changements de pouvoir, cela a forcĂ©ment Ă©tĂ© mal vĂ©cu par les Suisses.»
Mais la rĂ©alitĂ© devrait ĂȘtre plus nuancĂ©e, estime l’historienne lausannoise. Parce que la prĂ©sence militaire française a Ă©tĂ© trĂšs inĂ©galement rĂ©partie. «Et parce que le rĂ©gime de la RĂ©publique helvĂ©tique a aussi des cĂŽtĂ©s fĂ©conds. Il se construit sur l’idĂ©e d’égalitĂ© et imagine de nouveaux droits pour les individus qui vivaient dans cette sociĂ©tĂ© trĂšs inĂ©galitaire de la fin du XVIIIe siĂšcle.»

 

6. 1802, quand Bonaparte stoppe une armée suisse avec un aide de camp

 

Si les Vaudois et les Fribourgeois trouvent leur compte dans cette RĂ©publique helvĂ©tique, ils sont bien les seuls. Dans les autres cantons, les anciennes Ă©lites reprennent bien vite le pouvoir et contestent aussitĂŽt ce Directoire suisse qui gouverne la nation depuis Aarau, mais sans rĂ©el soutien local. «On a le sentiment que l’histoire se dĂ©roule alors Ă  deux vitesses, une Ă  Aarau, et une autre dans les cantons», observe DaniĂšle Tosato-Rigo.

 

La rĂ©alitĂ©, c’est que la RĂ©publique helvĂ©tique ne tient pas sans l’appui des baĂŻonnettes françaises. Aussi, dĂšs que Bonaparte ordonne Ă  ses troupes de se retirer de Suisse, en aoĂ»t 1802, la guerre civile Ă©clate. «Elle se dĂ©veloppe Ă  une vitesse extraordinaire. En quelques semaines, les troupes fĂ©dĂ©ralistes arrivent, pratiquement sans rĂ©sistance, aux portes de Lausanne oĂč s’était rĂ©fugiĂ© le gouvernement de l’HelvĂ©tique», raconte François Jequier. Et soudain, tout s’arrĂȘte. Il suffit que Bonaparte dĂ©pĂȘche un aide de camp afin d’annoncer aux Suisses qu’il se fera le mĂ©diateur de ce conflit pour que l’armĂ©e fĂ©dĂ©raliste, qui avait quasiment gagnĂ© la partie, stoppe sa marche en avant.

 

«L’affaire mĂ©rite analyse», poursuit l’historien lausannois. Comment un seul envoyĂ© de Bonaparte peut-il exercer une telle influence sur des troupes suisses? François Jequier y voit une rĂ©action Ă  la stupĂ©fiante force de frappe de l’armĂ©e française. «Les Suisses savaient Ă  quoi s’attendre en cas de conflit. Ils signent donc un armistice sur place, Ă  Montpreyveres. LĂ , Bonaparte sauve la Suisse d’une guerre civile, et de ça, on peut lui ĂȘtre reconnaissant.»

 

Du coup, nous ne saurons jamais ce que serait devenu le pays dĂ©chirĂ© sans cette intervention du gĂ©nĂ©ral français. «On peut penser que les Suisses Ă©taient incapables de prendre leur sort en main, ajoute DaniĂšle Tosato-Rigo. On peut aussi imaginer que beaucoup de Suisses avaient une idĂ©e de leur avenir trĂšs diffĂ©rente de celle que la France voulait imposer. Et que cet Ă©pisode montre toute la force d’une intervention Ă©trangĂšre qui va stopper un processus bien avancĂ©, qui aurait peut-ĂȘtre permis d’écrire une histoire trĂšs diffĂ©rente de celle que nous avons finalement vĂ©cue.»

 

 7. 1803, les arriÚre-pensées du médiateur Bonaparte

 

Avec l’entrĂ©e en jeu de Bonaparte, la donne change du tout au tout. Alors que la premiĂšre intervention des Français avait amenĂ© le rĂ©gime centralisĂ© de la RĂ©publique helvĂ©tique, l’Acte de MĂ©diation met en place un rĂ©gime fĂ©dĂ©raliste. Qui rend un maximum de compĂ©tences aux cantons.
«Dans un premier temps, il fallait un systĂšme unitaire pour provoquer l’effondrement de l’ancien rĂ©gime, analyse DaniĂšle Tosato-Rigo. Et dans un deuxiĂšme temps, la France trouve son intĂ©rĂȘt dans la constitution d’un Etat dĂ©centralisĂ© et donc plus faible, sur lequel elle exercera plus facilement de l’influence.» Car les ambitions stratĂ©giques françaises n’ont pas disparu en cinq ans, explique l’historienne. «La question se pose aussi en termes de superpuissance. Il s’agit pour Bonaparte de combattre l’influence autrichienne dans nos contrĂ©es. Avec la MĂ©diation, il rĂ©ussit le coup de force de devenir l’arbitre du sort de la Suisse , mais encore des diffĂ©rents cantons.»
Si l’arrangement de 1803 se rĂ©vĂšle favorable Ă  Bonaparte, l’homme n’a pas fait dans la facilitĂ© pour autant. Car le Premier consul a pris le temps d’exercer sa mĂ©diation. «Il n’y a pas de pays auquel Bonaparte a consacrĂ© autant de temps que la Suisse, apprĂ©cie François Jequier. Il ne l’a pas fait entre deux portes, mais en enchaĂźnant les sĂ©ances, dont une, fameuse, qui a durĂ© huit heures.»

Et l’effort dĂ©bouche sur une formule qui se rĂ©vĂšle parfaitement praticable dans tous les cantons. «On a souvent rĂ©pĂ©tĂ© que Bonaparte connaissait le systĂšme suisse au point d’ĂȘtre le seul fidĂšle Ă  ces institutions», rappelle DaniĂšle Tosato-Rigo. Et c’est vrai? «Il les connaĂźt remarquablement bien», rĂ©pond l’historienne, qui ajoute aussitĂŽt que Bonaparte trouve son compte dans l’arrangement proposĂ©. «S’il ne parle que de l’esprit des institutions et de l’incapacitĂ© des Suisses Ă  s’occuper d’eux-mĂȘmes, Bonaparte n’évoque jamais le traitĂ© d’alliance qui sera proposĂ© juste aprĂšs aux HelvĂštes. Et qu’ils ne pourront pas refuser.»

8. Bonaparte et la Suisse

Comment Ă©valuer l’influence exercĂ©e par Bonaparte sur la Suisse? «Le premier Ă©lĂ©ment Ă  prendre en considĂ©ration, c’est la durĂ©e, rĂ©pond François Jequier. L’Acte de MĂ©diation a durĂ© dix ans, ce qui permet de poser des bases. On voir alors que ce systĂšme a fonctionnĂ© et qu’il a fait ses preuves. A la chute de NapolĂ©on, on dĂ©couvre que les gens ont appris Ă  vivre diffĂ©remment. C’est particuliĂšrement vrai pour le canton de Vaud oĂč des Ă©lites se sont imposĂ©es et ont pu poser les jalons de leur nouveau canton.»
«Bonaparte a mis une Suisse sur le papier, et aprĂšs, sur le terrain, les cantons ont adaptĂ© cette matrice de maniĂšre trĂšs diffĂ©rente, ajoute DaniĂšle Tosato-Rigo. Au niveau de l’Etat, la matrice a laissĂ© des traces assez durables. On retrouve partout un systĂšme qui repose sur un Grand et un Petit Conseil. Mais au niveau des droits individuels, on constate en revanche un net retour en arriĂšre. La censure est rĂ©tablie, les droits d’établissement sont limitĂ©s et la lĂ©gislation sur les Ă©trangers devient beaucoup plus restrictive. Sans oublier le chapitre du droit des femmes qui a beaucoup pĂąti du fameux code NapolĂ©on qui finit par inspirer tous les cantons, imposant des restrictions au divorce et au droit de propriĂ©tĂ©. Un systĂšme qui fait du patriarcat le fondement de la sociĂ©tĂ©, et qui constitue aussi l’hĂ©ritage de Bonaparte.»

 

Desmond Seward, Napoleon and Hitler, 1988

 

(p.133) Civil war broke out in Switzerland; Napoleon sent in Ney with 40,000 men, taking control as ‘Grand Mediator of the Swiss Confederation’ – Aloys Reding of Berne and his hopelessly outnumbered little army being defeated and imprisoned.

 

https://www.geschichte-schweiz.ch/mediation-napoleon.html

 

Vom Diktat des Napoleon Bonaparte zurĂŒck in die alte Ordnung

 

Die Helvetische Revolution von 1798 war schon 1802 an ihrem sturen Zentralismus gescheitert und im Chaos eines BĂŒrgerkriegs untergegangen.

 

Die Mediationsverfassung von 1803

 

In diesem Moment griff der französische MilitĂ€rdiktator und spĂ€tere Kaiser Napoleon Bonaparte ein, verlangte das sofortige Ende des BĂŒrgerkriegs und rief Delegationen der RevolutionĂ€re wie der ReaktionĂ€re [AnhĂ€nger der alten Ordnung] zu Verhandlungen nach Paris. Im Oktober 1802 kamen erneut französische Truppen in die Schweiz und entwaffneten die AufstĂ€ndischen in der Zentralschweiz. Napoleon hatte sich allerdings schon frĂŒher mit der Situation in der Schweiz vertraut gemacht und begriff deshalb, dass der zentralistische Einheitsstaat in der Schweiz angesichts der grossen sprachlichen, kulturellen und religiösen Unterschiede und GegensĂ€tze keine Chance hatte. Deshalb legte er einen föderalistischen [bundesstaatlichen] Verfassungsentwurf vor.

Die gĂ€ngige Bezeichnung Mediation [Vermittlung] beschreibt die Rolle Napoleons allerdings kaum zutreffend, wenn auch Napoleon selbst sich gerne als Vermittler darstellte. In Wirklichkeit war die als Mediationsakte betitelte neue Verfassung fĂŒr die Schweiz weitest gehend ein Diktat Napoleons. Die Mediationsakte gab den grössten Teil der staatlichen Kompetenzen an die 19 Kantone der neuen Eidgenossenschaft ab und eliminierte sowohl das nationale Parlament als auch die Zentralregierung. Die Tagsatzung als nichtstĂ€ndige Konferenz der Kantone wurde wieder eingefĂŒhrt. Einzig die Aussenpolitik sollte dem Bund vorbehalten bleiben.

 

War also wieder alles wie vor der Revolution von 1798? Bei weitem nicht! ZunĂ€chst einmal zĂ€hlte die Schweiz der Mediationszeit nebst den 13 Orten von 1513 sechs neue, gleichberechtigte Kantone: St. Gallen, GraubĂŒnden, Aargau, Thurgau, Tessin und Waadt. Zudem hielt die Mediationsakte ausdrĂŒcklich die politische und rechtliche Gleichheit aller BĂŒrger fest. Die 19 Kantonsverfassungen bildeten den grössten Teil der Mediations-Verfassung. Nidwalden und Obwalden traten nun auch gegen aussen als selbststĂ€ndige Halbkantone auf. Der Jura, Genf und Neuenburg blieben aber Frankreich einverleibt, das Wallis wurde 1810 von Frankreich annektiert [einverleibt].

WĂ€hrend kleine Kantone wie Appenzell, Glarus mit wenigen knappen Bestimmungen die althergebrachte Organisation (mit Landsgemeinde) wieder in Kraft setzten, ĂŒbernahmen andere die Institutionen der parlamentarischen Demokratie von der Helvetik. Dabei fĂ€llt auf, dass die Verfassungen grosser Kantone wie Basel und Bern sich fast gleichen wie ein Ei dem anderen, was die Vermutung nahelegt, dass hier nicht wirklich kantonale Eigenheiten berĂŒcksichtigt sondern ein Kompromiss zwischen RevolutionĂ€ren und ReaktionĂ€ren festgeschrieben (bzw. von Napoleon diktiert) wurde. Immerhin zeigt das Beispiel des Kantons Aargau, wieviel Spielraum fĂŒr eigene Bestimmungen blieb, wenn sich nur die Vertreter dieses Kantons darauf zu einigen vermochten.

 

Noch grössere AbhÀngigkeit von Frankreich

 

Die AbhĂ€ngigkeit der Schweiz von Frankreich nahm aber noch zu. Napoleon zwang die Schweiz 16’000 Soldaten fĂŒr seine Armeen zu stellen und bei der Finanzierung seiner Kriege mitzuhelfen. Auf seinem Russlandfeldzug 1812 scheiterte Napoleon am russischen Winter und an Nachschubproblemen, von 9’000 Schweizer Soldaten in seiner Russland – Armee ĂŒberlebten nur 700, das bekannte Beresinalied gibt ihre Stimmung wieder. Bei allen berechtigten Vorbehalten und aller Abneigung gegenĂŒber Diktatoren muss man Napoleon zugute gehalten werden, dass er fĂŒr Frankreich und fĂŒr weite Teile Europas mit dem Zivilgesetzbuch (Code Civil) von 1804 ein wesentliches Element des modernen Rechtsstaates schuf.

 

England, Russland, Preussen und Österreich verbĂŒndeten sich, um den grössenwahnsinnigen Napoleon in die Schranken zu weisen, aber auch, um die aus heutiger Sicht wegweisenden Errungenschaften der Französischen Revolution (LibertĂ©, ÉgalitĂ©, FraternitĂ©: Freiheit = Abschaffung der Leibeigenschaft, Gleichheit aller vor dem Gesetz und BrĂŒderlichkeit = SolidaritĂ€t, soziale Gerechtigkeit) rĂŒckgĂ€ngig zu machen. Ende 1813 rĂŒckten 130’000 russische und österreichische Soldaten in die Schweiz ein. Zeitweise hatten Kaiser Alexander von Russland, Kaiser Franz von Österreich und König Friedrich Wilhelm III. von Preussen ihr Hauptquartier in Basel. Napoleon wurde besiegt, auf die Insel Elba verbannt, kehrte aber nach kurzer Zeit zurĂŒck, wurde endgĂŒltig besiegt und auf die Insel St. Helena verbannt.

Die Schweizer Tagsatzung beeilte sich, auf die Seite der Sieger zu wechseln und hob die Mediationsverfassung von 1803 auf, worauf alsogleich der Streit ĂŒber die neue Ordnung ausbrach. In Luzern und Bern gelangten durch Staatsstreich Vertreter der alten Patrizierfamilien wieder an die Macht. Bern, Uri, Schwyz und GraubĂŒnden versuchten, die alten UntertanenverhĂ€ltnisse wieder herzustellen, drangen damit aber nicht durch.

 

Die Restauration von 1815

 

Der Wiener Kongress

 

Auf dem Wiener Kongress von 1815 versammelten sich die europĂ€ischen FĂŒrsten und StaatsmĂ€nner, um die VerhĂ€ltnisse in Europa nach der Niederlage Napoleons bei Waterloo neu zu ordnen und ein neues Gleichgewicht zwischen den GrossmĂ€chten zu schaffen. Zahlreichen Kleinstaaten (u.a. Venedig, Genua) wurde die Wiederherstellung verweigert. Ebenso wenig kam man dem Wunsch der polnischen, deutschen und italienischen Patrioten nach Nationalstaaten entgegen. Unter diesen UmstĂ€nden konnte die Schweiz froh sein, im Wesentlichen in ihren Grenzen von 1798 wieder hergestellt zu werden.

 

Die immerwÀhrende NeutralitÀt

 

Der Preis fĂŒr das Überleben der Schweiz als Kleinstaat war die Verpflichtung zur NeutralitĂ€t: In einer besonderen ErklĂ€rung garantierten die SiegermĂ€chte die immerwĂ€hrende NeutralitĂ€t der Schweiz. Damit war einerseits das Versprechen verbunden, die Schweiz nicht anzugreifen, andererseits aber auch die Verpflichtung der Schweiz ihrerseits keine militĂ€rischen BĂŒndnisse mehr einzugehen und den Durchzug fremder Truppen durch ihr Gebiet zu verhindern. Dieser Rolle ist die Schweiz seither mehr oder weniger gewissenhaft nachgekommen und die NeutralitĂ€t ist zu einem tief verinnerlichten Prinzip geworden, so sehr, dass heute das ernsthafte Nachdenken darĂŒber eher behindert wird, ob und wie die NeutralitĂ€t in einer völlig verĂ€nderten Welt ĂŒberhaupt noch sinnvoll ist.

 

Die heute gĂŒltigen Grenzen der Schweiz

 

Das Wallis und Genf waren vor 1798 zugewandte Orte gewesen, Neuenburg war von alters her im Besitz der französischen Adelshauses OrlĂ©ans-Longueville gewesen, 1510 – 1529 von Bern, Solothurn, Fribourg und Luzern besetzt worden und wurde 1598 von Frankreich und Spanien als zugewandter Ort der Eidgenossenschaft anerkannt. Seit 1648 hatten die 3 StĂ€nde in Neuenburg ein Mitspracherecht, sie wĂ€hlten 1707 nach dem Aussterben des FĂŒrstenhauses OrlĂ©ans-Longueville den König von Preussen zu ihrem Landesherrn. Dies war ganz im Sinne Berns, denn Preussen war protestantisch und weit weg. WĂ€hrend der Helvetik und Mediation waren das Wallis, Genf, Neuenburg und das FĂŒrstbistum Basel (Teile des Elsass und heutiger Kanton Jura) Frankreich einverleibt worden.

 

Die SiegermĂ€chte hatten alles Interesse, dass sich diese Gebiete von Frankreich lösten und als eigenstĂ€ndige Kantone zur Schweiz kamen. Nur das Elsass blieb bei Frankreich. Neuenburg erhielt einen Sonderstatus, es war bis 1857 sowohl ein Kanton der Schweiz als auch ein preussisches FĂŒrstentum! Bern erreichte, dass ihm der heutige Kanton Jura gewissermassen als Ersatz fĂŒr die verlorene Waadt zugeschlagen wurde. Die ehemals zugewandten Orte Mulhouse (Elsass) und Rottweil (SĂŒddeutschland) sowie die bĂŒndnerischen Untertanengebiete Veltlin, Bormio und Chiavenna gingen der Schweiz definitiv verloren. Insgesamt konnte ein RĂŒckfall in die Zeit vor 1798 wenigstens fĂŒr die grossen ehemaligen Untertanengebiete, die neue Kantone geworden waren, weit gehend verhindert werden. Die Schweiz bestand nun aus 22 Kantonen und hatte ein geschlossenes Staatsgebiet in den heutigen Grenzen (bis auf winzige spĂ€tere Korrekturen) erreicht.

 

Die Restauration im Innern

 

Im Inneren vollzog die Schweiz den europĂ€ischen Trend mit etwa der selben begrenzten Autonomie nach, wie seinerzeit in der Helvetik. Die Partei der Konservativen setzte sich zunĂ€chst weit gehend durch und erreichte bis 1848 eine Restauration (Wiedereinsetzung) der alten Ordnung mit einem losen Bund von Kantonen, die der Tagsatzung nur grössere Verhandlungen mit dem Ausland und die Regelung einzelner militĂ€rischer Belange ĂŒberliessen. Die StĂ€dte konnten die Landschaft zwar nicht wie vorher total beherrschen, waren aber in den Parlamenten ĂŒbervertreten. So hatte etwa die Stadt Basel im Grossen Rat 90 Vertreter, die Landschaft aber fĂŒr mehr als doppelt so viele Einwohner nur deren 64. In Bern (Landschaft 99 von 299 Sitzen), Luzern (Landschaft 10 von 36 Ratssitzen), ZĂŒrich (Landschaft 82 von 212 Sitzen) usw. waren die VerhĂ€ltnisse Ă€hnlich ungerecht. Gewisse Verbesserungen der Helvetik bei den persönlichen Freiheitsrechten (Abschaffung der Leibeigenschaft) und der allgemeinen Volksschulbildung blieben allerdings bestehen.

Die Freunde des Neuen verschwanden aber nicht vollstĂ€ndig, die Partei der Liberalen blieb bestehen, spĂ€ter spaltete sich davon die Partei der Radikalen [Freisinnigen] ab, die noch weiter gehende Forderungen stellte und insbesondere die Kirche als HĂŒterin des konservativen Gedankengutes entschieden bekĂ€mpfte. Ihre Hauptforderungen waren demokratisch, d.h. nach allgemeinem Stimmrecht gewĂ€hlte RĂ€te öffentliche Rats- und Gerichtsverhandlungen Handels- und Gewerbefreiheit (Abschaffung der BeschrĂ€nkungen, die nur den Mitgliedern bestimmter ZĂŒnfte die AusĂŒbung gewisser Handwerke erlaubten) StĂ€rkung des Bundes auf Kosten der Kantonshoheit (einheitliche Regelungen fĂŒr die ganze Schweiz)

 

Napo: Suisse: trĂ©sor monĂ©taire pillĂ© avant la campagne d’Egypte

 

wikipedia

 

L’histoire de la Suisse sous domination française est l’Ă©tape de la formation de la ConfĂ©dĂ©ration suisse qui suit la ConfĂ©dĂ©ration des XIII cantons. Elle est comprise entre le dĂ©but des manifestations provoquĂ©es par la RĂ©volution française de 1789 et la crĂ©ation de la ConfĂ©dĂ©ration des XXII cantons le 7 aoĂ»t 1815.

Les premiĂšres rĂ©actions en Suisse face aux Ă©vĂ©nements de la RĂ©volution française sont nĂ©gatives : l’annonce du massacre des gardes suisses au Palais des Tuileries, la tentative d’invasion française de GenĂšve en 1792 et la prise, la mĂȘme annĂ©e, de l’Ă©vĂȘchĂ© de BĂąle rattachĂ© Ă  la France sont autant d’évĂ©nements qui sont mal perçus localement. À la suite de l’Ă©chec d’un soulĂšvement en Suisse romande contre Berne, les meneurs se rĂ©fugient Ă  Paris oĂč ils poussent Ă  la fin 1797 le gouvernement français Ă  envahir la Suisse, qui capitule une annĂ©e plus tard. Le gouvernement français met alors en place le nouveau rĂ©gime de la RĂ©publique helvĂ©tique, État centralisĂ© et unitaire dont les limites administratives internes sont largement redessinĂ©es. Pendant cette pĂ©riode, la Suisse est touchĂ©e Ă  la fois par les conflits europĂ©ens et par des rĂ©voltes intĂ©rieures.

Le 30 septembre 1802, NapolĂ©on Bonaparte impose l’Acte de mĂ©diation qui dĂ©finit une nouvelle Constitution pour le pays ainsi qu’un nouveau dĂ©coupage des frontiĂšres cantonales. Le Valais devient briĂšvement indĂ©pendant sous le nom de RĂ©publique rhodanienne avant d’ĂȘtre annexĂ© par l’Empire français en 1810 tout comme GenĂšve qui devient le chef-lieu du dĂ©partement du LĂ©man et NeuchĂątel qui est transformĂ©e en principautĂ©. Pendant cette pĂ©riode, la Suisse est un protectorat français qui connaĂźt une pĂ©riode de stabilitĂ© et de paix bien que son industrie soit durement touchĂ©e par les effets du blocus continental et de la mobilisation pour la Grande ArmĂ©e.

 

https://www2.unil.ch/unicom/allez_savoir/as26/pages/as26_3_bonaparte.html

Histoire Bonaparte et la Suisse

par Jocelyn Rochat

 

Retour sur quelques idées fausses que nous nous faisons de cette époque, de la «libération» forcée des Vaudois en 1798 à la Médiation intéressée du Premier des Français en 1803.

 

A deux reprises entre 1798 et 1803, la France intervient dans les affaires intĂ©rieures de la Suisse. Chaque fois la baĂŻonnette au fusil. Elle en profite pour imposer deux modĂšles de gouvernement radicalement diffĂ©rents. Qui garantissaient tous deux le soutien des HelvĂštes Ă  ce grand voisin si envahissant. Le point sur ces pages tragiques de notre histoire, Ă  l’occasion du Bicentenaire de l’Acte de MĂ©diation.

 

1        Les Vaudois de 1798 ne voulaient pas ĂȘtre libĂ©rĂ©s

 

Il faut bien se rĂ©soudre Ă  l’écrire: la «rĂ©volution» vaudoise s’est faite contre l’avis d’une trĂšs large majoritĂ© de la population qui s’accommodait parfaitement de la prĂ©sence de Leurs Excellences de Berne.

«La vision classique de l’histoire, celle qui nous montre tous les Vaudois derriĂšre le nouveau rĂ©gime, est un clichĂ© qui ne rĂ©siste pas Ă  l’analyse, assure le professeur d’histoire Ă  l’UniversitĂ© de Lausanne (UNIL) François Jequier. 75 Ă  80% de la population rurale n’avait pas Ă  se plaindre de sa situation, et je crois mĂȘme que ces gens craignaient d’ĂȘtre placĂ©s sous le contrĂŽle des Ă©lites locales et urbaines plutĂŽt que sous celui des Bernois.»

Seules les Ă©lites des villes vaudoises (et encore, pas toutes!) ont vĂ©cu la pĂ©riode bernoise comme une humiliation, ajoute DaniĂšle Tosato-Rigo, Ă©galement professeur d’histoire Ă  l’UNIL. Parce qu’elles participaient au pouvoir local mais que leur carriĂšre s’arrĂȘtait lĂ , alors que certaines auraient aspirĂ© Ă  un rĂŽle politique plus important.

«Cela dit, je pense que ces Ă©lites auraient Ă©tĂ© d’accord de rester au sein de la rĂ©publique de Berne, moyennant des rĂ©formes. On le voit bien en 1798 : jusqu’au dernier moment, dans la nuit du 23 au 24 janvier, les Ă©lites locales ont recherchĂ© le compromis en envoyant une dĂ©lĂ©gation Ă  Berne.»

En rĂ©alitĂ©, ce sont surtout nos «libĂ©rateurs» français qui voulaient prĂ©senter les Bernois com-me des ennemis, poursuit DaniĂšle Tosato-Rigo. «La proclamation du gĂ©nĂ©ral MĂ©nard qui fait suite Ă  l’incident de Thierrens et qui annonce l’arrivĂ©e des troupes françaises prĂ©cise notamment : «Vaudois, vos ennemis seront les nĂŽtres.» Au fond, c’est l’intervention française qui transforme les Bernois en ennemis des Vaudois. C’est le libĂ©rateur qui dĂ©finit a posteriori quel Ă©tait l’ennemi Ă  abattre. Et qui utilise la rhĂ©torique habituelle des grandes puissances libĂ©ratrices pour recouvrir de ce voile ses ambitions plus concrĂštes.»

2. Les Français sont autant conquérants que libérateurs

 

Si les Vaudois ont Ă©tĂ© dĂ©livrĂ©s «malgrĂ© eux», leurs «libĂ©rateurs» avaient tout sauf des mines de bons samaritains. A l’évidence, Paris cherchait un prĂ©texte pour intervenir au Nord des Alpes, notamment pour des raisons stratĂ©giques. Parce que le contrĂŽle de la Suisse offrait un libre accĂšs aux cols alpins et parce qu’il y avait de gros intĂ©rĂȘts financiers en jeu. Le Directoire, qui rĂ©git l’Hexagone de cette Ă©poque, est au bord de la faillite. Et la Suisse, croient les Français, regorge d’or.

 

« On a beaucoup fantasmĂ© sur l’importance du trĂ©sor de Berne en oubliant que toutes les autres villes de Suisse avaient Ă©tĂ© pillĂ©es», prĂ©cise François Jequier. Du coup, la «guerre de libĂ©ration» des Vaudois prend une allure nettement moins dĂ©sintĂ©ressĂ©e. «On a trop fait d’histoire valdo-vaudoise, observe François Jequier. DĂšs qu’on prend du recul au niveau de l’Europe et que l’on observe la politique menĂ©e par le Directoire dans les diffĂ©rentes rĂ©publiques sƓurs (Belgique, Italie, Suisse) oĂč la France est intervenue militairement, on se rend compte que les discours «libĂ©rateurs» sont les mĂȘmes, que les prĂ©textes invoquĂ©s sont les mĂȘmes, que les dĂ©marches sont identiques, tout comme les pillages et la maniĂšre d’imposer une constitution aprĂšs coup.»

 

Bref, on a clairement affaire à une politique systématique de prise de contrÎle de diverses régions frontaliÚres comme de leurs trésors.

 

3. Le Pays de Vaud a peut-ĂȘtre Ă©tĂ© libĂ©rĂ© par hasard

 

Si la France cherchait un prĂ©texte pour intervenir en Suisse, comment l’a-t-elle trouvĂ©? Certains avancent le nom du Vaudois FrĂ©dĂ©ric-CĂ©sar de La Harpe qui a effectuĂ©, durant ses annĂ©es d’exil Ă  Paris, un gros travail de lobbying auprĂšs du Directoire pour obtenir une intervention militaire en Pays de Vaud. Mais l’efficacitĂ© de ses efforts reste incertaine, notamment parce que La Harpe n’était pas pris au sĂ©rieux, comme le montre Talleyrand qui considĂ©rait le patriote lĂ©manique comme un «agitateur». Et ne voyait pas pourquoi la France aurait dĂ» s’ingĂ©rer dans les affaires d’un pays voisin dont elle garantissait la neutralitĂ©.

Du coup, les historiens envisagent un autre scĂ©nario, en forme de conquĂȘte un peu par hasard. «Il arrive parfois que des Ă©pisodes un peu inattendus prĂ©cipitent les grands Ă©vĂ©nements», avance DaniĂšle Tosato-Rigo, avant de rappeler que le Directoire hĂ©sitait sur la politique Ă  mener envers la Suisse. Deux tendances s’y affrontaient. Les «faucons», favorables Ă  une intervention militaire, et des «colombes», plus diplomates, qui auraient prĂ©fĂ©rĂ© que les patriotes vaudois commencent eux-mĂȘmes leur rĂ©volution avant de franchir la frontiĂšre pour leur porter secours.

 

Ce Directoire divisĂ© et indĂ©cis a peut-ĂȘtre Ă©tĂ© placĂ© devant un fait accompli. Car, selon certains chercheurs, le gĂ©nĂ©ral français MĂ©nard serait intervenu avant d’avoir obtenu un quelconque aval de Paris. « L’invasion est menĂ©e en 1798 par une division qui revient d’Italie et qui compte 10’000 hommes, poursuit DaniĂšle Tosato-Rigo. A ce moment-lĂ , MĂ©nard ne sait trop que faire avec ce corps d’armĂ©e, Ă©tant donnĂ© qu’il est toujours dangereux de licencier 10’000 hommes. Il y avait lĂ , sur son chemin, des Vaudois qui pouvaient se libĂ©rer. Du coup, on peut imaginer que les pions se mettent en place comme dans une partie d’échecs. MĂ©nard prend une initiative, cherche un casus belli, le trouve Ă  Thierrens et entre en Suisse avec ses hommes. »

 

4. Des Vaudois libĂ©rĂ©s pour ĂȘtre enrĂŽlĂ©s dans les armĂ©es de Bonaparte

 

ConquĂȘte opportuniste ou planifiĂ©e, les troupes françaises franchissent la frontiĂšre. Loin de se contenter de «libĂ©rer» les Vaudois, elles envahissent encore le reste de la Suisse oĂč se dĂ©roulent batailles, dĂ©prĂ©dations et pillages. Ce qui permet Ă  nos «protecteurs» de se remplir les poches, avant de contribuer au financement de la campagne de Bonaparte en Egypte.

« Les Français se sont servis et bien servis. Mais, si l’on compare aux autres rĂ©publiques sƓurs ou aux cantons alĂ©maniques, il faut bien admettre que le Pays de Vaud s’en tire trĂšs bien, observe François Jequier. D’abord parce que les troupes de MĂ©nard y sont entrĂ©es en libĂ©rateurs et pas pour le conquĂ©rir. Ensuite parce que la rĂ©gion lĂ©manique n’a jamais Ă©tĂ© un champ de bataille. Enfin, parce que les Vaudois ont payĂ©. Pour offrir le logement, la nourriture, les chevaux et pour faciliter le passage des troupes qui s’y est bien mieux dĂ©roulĂ© qu’en Suisse centrale oĂč il y a eu des massacres.»

 

Reste que la libĂ©ration du Pays de Vaud coĂ»te quand mĂȘme des vies vaudoises. Car la Suisse doit fournir des soldats Ă  la France. Entre 1798 et 1815, ce sont prĂšs de 30’000 Suisses qui vont combattre pour NapolĂ©on, dont 4700 Vaudois, un chiffre plutĂŽt Ă©levĂ©, comme l’ont montrĂ© les recherches d’Alain-Jacques Tornare*. Autant de soldats qui ont payĂ© cher leur engagement pour la France. « Attention Ă  l’abus de langage, prĂ©vient François Jequier qui aimerait bien inclure l’histoire des maladies dans celle des armĂ©es: bon nombre de ces gens ne sont pas morts glorieusement les armes Ă  la main, comme on le rĂ©pĂšte souvent. Ils ont crevĂ© misĂ©rablement dans les latrines avec le cholĂ©ra, sans avoir tirĂ© un coup de fusil.»

 

 

Histoire de la Suisse sous la domination helvétique (Wikipedia)

 

L’histoire de la Suisse sous domination française est l’Ă©tape de la formation de la ConfĂ©dĂ©ration suisse qui suit la ConfĂ©dĂ©ration des XIII cantons. Elle est comprise entre le dĂ©but des manifestations provoquĂ©es par la RĂ©volution française de 1789 et la crĂ©ation de la ConfĂ©dĂ©ration des XXII cantons le 7 aoĂ»t 1815.

Les premiĂšres rĂ©actions en Suisse face aux Ă©vĂ©nements de la RĂ©volution française sont nĂ©gatives : l’annonce du massacre des gardes suisses au Palais des Tuileries, la tentative d’invasion française de GenĂšve en 1792 et la prise, la mĂȘme annĂ©e, de l’Ă©vĂȘchĂ© de BĂąle rattachĂ© Ă  la France sont autant d’évĂ©nements qui sont mal perçus localement. À la suite de l’Ă©chec d’un soulĂšvement en Suisse romande contre Berne, les meneurs se rĂ©fugient Ă  Paris oĂč ils poussent Ă  la fin 1797 le gouvernement français Ă  envahir la Suisse, qui capitule une annĂ©e plus tard. Le gouvernement français met alors en place le nouveau rĂ©gime de la RĂ©publique helvĂ©tique, État centralisĂ© et unitaire dont les limites administratives internes sont largement redessinĂ©es. Pendant cette pĂ©riode, la Suisse est touchĂ©e Ă  la fois par les conflits europĂ©ens et par des rĂ©voltes intĂ©rieures.

 

Le 30 septembre 1802, NapolĂ©on Bonaparte impose l’Acte de mĂ©diation qui dĂ©finit une nouvelle Constitution pour le pays ainsi qu’un nouveau dĂ©coupage des frontiĂšres cantonales. Le Valais devient briĂšvement indĂ©pendant sous le nom de RĂ©publique rhodanienne avant d’ĂȘtre annexĂ© par l’Empire français en 1810 tout comme GenĂšve qui devient le chef-lieu du dĂ©partement du LĂ©man et NeuchĂątel qui est transformĂ©e en principautĂ©. Pendant cette pĂ©riode, la Suisse est un protectorat français qui connaĂźt une pĂ©riode de stabilitĂ© et de paix bien que son industrie soit durement touchĂ©e par les effets du blocus continental et de la mobilisation pour la Grande ArmĂ©e.

 

Sommaire

·          

1 Avant la Révolution helvétique

1.1 Prise de la Bastille vue de Suisse

1.2 ÉmigrĂ©s français en Suisse et communautĂ© suisse en France

1.3 Divisions internes et premiĂšres agitations

2 Révolution helvétique

2.1 Guerre de 1792 Ă  1797

2.2 RĂ©volution genevoise

2.3 Saint-Gall et Zurich

2.4 RĂ©volution vaudoise

3 Invasion française

3.1 Invasion du pays de Vaud et de Berne

3.2 Résistance des WaldstÀtten

4 République helvétique

4.1 PremiÚre constitution helvétique

4.2 Organisation structurelle

4.3 Organisation politique

4.4 Organisation militaire

4.5 Organisation Ă©conomique

5 Guerre en Suisse

5.1 La guerre des Grisons

5.2 Les batailles de Zurich

5.3 Les coups d’État de 1800 Ă  1802

5.4 La seconde constitution helvétique et la guerre des Bùtons

6 L’Acte de mĂ©diation

6.1 La médiation de Bonaparte

6.2 Confédération des XIX cantons

6.3 La premiĂšre DiĂšte de Fribourg

6.4 La Bockenkrieg

6.5 La Suisse et le blocus continental

7 La chute du systÚme napoléonien

7.1 Le groupe de Coppet

7.2 Des militaires suisses dans les armĂ©es de l’Empire

7.3 Bataille des Nations et la chute de la médiation

8 Bibliographie

9 Notes

10 Sources

 

 

Avant la Révolution helvétique

 

Prise de la Bastille vue de Suisse

 

Les Ă©vĂšnements de juillet 1789, en particulier la prise de la Bastille le 14 juillet, bien que connus quasiment immĂ©diatement en Suisse par le biais de la presse, n’ont que peu de rĂ©percussions. Les seules mesures prises par le canton de Berne, limitrophe de la France, sont d’interdire la vente d’armes, de poudre et de munitions ainsi que de dĂ©ployer des forces militaires le long de la frontiĂšre avec la Franche-ComtĂ©.

Les nouvelles venant de France sont largement commentĂ©es dans la sociĂ©tĂ©, en particulier grĂące aux mercenaires de retour de Paris, ainsi que par la presse Ă©trangĂšre et locale mĂȘme si plusieurs cantons, dont celui de Berne dĂšs septembre 1790, mettent en place une censure des journaux[1]. Cette censure s’applique Ă  la fois Ă  l’importation des nombreux journaux français, qui ont vu le jour Ă  la suite de la libĂ©ralisation de la presse votĂ©e le 26 aoĂ»t 1789 avec la dĂ©claration des droits de l’homme et qui sont importĂ©s en Suisse, et Ă  ceux qui sont imprimĂ©s localement par les libraires, en particulier ceux de Lausanne – ville qui acquiert une rĂ©putation de « sĂ©ditieuse » aux yeux des autoritĂ©s bernoises.

 

Les autoritĂ©s vont toutefois, dans les annĂ©es qui suivent immĂ©diatement le dĂ©clenchement de la RĂ©volution française, faire quelques gestes symboliques en faveur d’une plus grande Ă©galité : sans aller jusqu’Ă  soutenir les idĂ©es de Charles de MĂŒller-Friedberg qui propose la suppression du statut de sujet dans l’Ă©vĂȘchĂ© de Saint-Gall, la ville de BĂąle abolit le servage en 1790 et celle de Berne accorde la bourgeoisie Ă  une petite trentaine de familles du Gros-de-Vaud et de Morat. De son cĂŽtĂ©, la RĂ©publique de Mulhouse, alors alliĂ©e de la ConfĂ©dĂ©ration tout comme le Valais, GenĂšve ou l’Ă©vĂȘchĂ© de BĂąle, vote le 15 mars 1798 pour son adhĂ©sion Ă  la nouvelle RĂ©publique française, abandonnant son indĂ©pendance.

 

ÉmigrĂ©s français en Suisse et communautĂ© suisse en France

 

DĂšs 1789, des rĂ©fugiĂ©s politiques français, appartenant principalement Ă  l’aristocratie ou au clergĂ© et rapidement appelĂ©s « émigrĂ©s » par les autoritĂ©s, affluent en Suisse romande. Ces Ă©migrĂ©s sont rĂ©pertoriĂ©s dans des listes, et des commissions cantonales ad hoc sont mises sur pied pour rĂ©glementer le droit d’asile et dĂ©livrer les permis de sĂ©jour. Ces Ă©migrĂ©s s’installent, pour des raisons linguistiques, dans les pays de Vaud et du Valais, ainsi que dans les rĂ©gions de NeuchĂątel, Soleure et Fribourg oĂč un recensement en dĂ©nombre 3 700[5]. Si la majoritĂ© des Ă©migrĂ©s vivent retirĂ©s et rentrent dans leur pays dĂšs que possible, certains profitent du laxisme relatif des autoritĂ©s cantonales pour tenir des rĂ©unions secrĂštes et y lancer diffĂ©rentes intrigues politiques contre-rĂ©volutionnaires. Devant les demandes rĂ©pĂ©tĂ©es de la France, des Ă©migrĂ©s sont expulsĂ©s de la ConfĂ©dĂ©ration en 1798.

 

À l’inverse, plusieurs ConfĂ©dĂ©rĂ©s ou ressortissants de citĂ©s alliĂ©es, comme GenĂšve ou NeuchĂątel, vont jouer un rĂŽle dans le dĂ©clenchement de la RĂ©volution française, puis dans son dĂ©roulement, souvent pour la soutenir, parfois pour en contenir les excĂšs — Étienne ClaviĂšre, Jean-Paul Marat ou encore Jacques Necker et sa fille Germaine de StaĂ«l, soit pour la combattre comme les militaires Pierre Victor de Besenval de BrĂŒnstatt et Louis-Auguste d’Affry ou le journaliste Jacques Mallet du Pan.

 

Une importante communautĂ© helvĂ©tique ou genevoise est en effet rĂ©fugiĂ©e Ă  Paris depuis l’Ă©chec de la rĂ©volution genevoise de 1782. En 1790 est fondĂ© un « Club helvĂ©tique de Paris » qui ne sera actif qu’un peu plus d’une annĂ©e. FondĂ© par un marchand de vin, il commence par critiquer le systĂšme aristocratique des cantons et s’active dans les casernes des gardes suisses avec une certaine efficacitĂ©[6]. Les membres fondateurs sont rapidement rejoints par des rĂ©fugiĂ©s fribourgeois arrivĂ©s Ă  la suite du soulĂšvement Chenaux, dont l’avocat Jean Nicolas AndrĂ© Castella qui devient l’un des rĂ©dacteurs du club[7]. Le principal succĂšs du club est d’obtenir de l’AssemblĂ©e nationale, le 20 mai 1790, la libĂ©ration de deux galĂ©riens fribourgeois. Cependant, dĂ©sertĂ© par ses membres et confrontĂ© Ă  des dissensions opposant les dirigeants, le club ferme ses portes le 3 aoĂ»t 1791.

 

Divisions internes et premiĂšres agitations

 

Les premiĂšres vĂ©ritables rĂ©actions Ă©clatent dans les rĂ©gions frontaliĂšres de la France et fortement industrialisĂ©es ou pratiquant une agriculture spĂ©cialisĂ©e, telles que le pays de Vaud, la rĂ©gion bĂąloise, la campagne de Schaffhouse et le Valais. Ces manifestations prennent plusieurs formes, allant des plus symboliques telles que le port de la cocarde ou les chants de la chanson “ah ! ça ira” jusqu’aux plus sĂ©rieuses telles que la revendication de droits sociaux et les batailles rangĂ©es avec la police locale.

 

Dans le canton de Vaud par exemple, la commĂ©moration de la prise de la Bastille est cĂ©lĂ©brĂ©e en 1790 et 1791 par la tenue de banquets qui deviennent rapidement suspects aux yeux des autoritĂ©s bernoises[9]. Celles-ci interdisent alors tout rassemblement et toute manifestation publique, Ă  l’exception de la fĂȘte des vignerons de Vevey, tout en instituant une commission d’enquĂȘte chargĂ©e d’enquĂȘter sur les « troubles » locaux[10]. Cette commission fait arrĂȘter, entre la fin de 1790 et la mi-1791, un pasteur protestant, deux organisateurs de banquets qui seront enfermĂ©s quelques mois au chĂąteau de Chillon, ainsi qu’AmĂ©dĂ©e de la Harpe qui est condamnĂ© Ă  mort par contumace avant de rejoindre l’armĂ©e du Premier Empire oĂč il deviendra gĂ©nĂ©ral[11].

 

Le Bas-Valais, alors sujet du Haut-Valais, connaĂźt Ă  son tour une sĂ©rie de dĂ©sordres, dont celui provoquĂ© par Pierre-Maurice Rey-Bellet, qui deviendra une figure de l’historiographie valaisanne sous le nom du « Gros-Bellet », le 8 septembre 1790 Ă  la foire de Monthey. L’annĂ©e suivante, une conjuration menĂ©e par une trentaine d’hommes du Val d’Illiez vise Ă  prendre le pouvoir en exĂ©cutant, lors d’une opĂ©ration de commando fixĂ©e au 8 fĂ©vrier 1791 plus de 160 notables ; l’opĂ©ration est cependant dĂ©couverte par les autoritĂ©s et les sept meneurs sont exĂ©cutĂ©s le 19 novembre 1791 par dĂ©capitation. Pour l’histoire, les conjurĂ©s avaient prĂ©vu de pendre leurs victimes Ă  des crochets sur le pont de Monthey, d’oĂč le nom de « conjuration des Crochets » que prit cet Ă©pisode dans l’histoire locale.

 

Enfin, devant les troubles qui agitent la principautĂ© bĂąloise, le prince-Ă©vĂȘque de BĂąle Sigismond de Roggenbach envoie, au dĂ©but de l’annĂ©e 1791, un Ă©missaire Ă  Vienne pour demander l’aide de l’empereur LĂ©opold II d’Autriche. Celui-ci envoie des troupes qui occupent Porrentruy dĂšs le 18 mars 1791. Outre une augmentation des troubles locaux, cette occupation provoque une rĂ©action militaire de la France, en application du traitĂ© de 1780, sous la forme d’une invasion du territoire Ă©piscopal quelques jours seulement aprĂšs la dĂ©claration de guerre Ă  l’Autriche au printemps 1792. Ce territoire devient, pendant quelque temps, la RĂ©publique rauracienne avant d’ĂȘtre rattachĂ© Ă  la France en mars 1793 pour former le dĂ©partement du Mont-Terrible.

 

Révolution helvétique

 

Guerre de 1792 Ă  1797

 

Lorsque la France dĂ©clare la guerre Ă  l’Autriche le 20 avril 1792, une grande partie de l’Europe se trouve, par le jeu des alliances, entraĂźnĂ©e dans le conflit.
Le 28 avril 1792, Porrentruy est occupĂ©e par le gĂ©nĂ©ral Custine. La DiĂšte fĂ©dĂ©rale, de son cĂŽtĂ©, proclame le 13 mai Ă  Frauenfeld sa neutralitĂ© dans le conflit et ordonne la mobilisation des troupes confĂ©dĂ©rĂ©es Ă  la frontiĂšre bĂąloise[gos 1]. Cette neutralitĂ© sera respectĂ©e pendant les cinq ans de la guerre par les diffĂ©rents protagonistes. Pour la premiĂšre fois de l’histoire, la ConfĂ©dĂ©ration profite de sa neutralitĂ© officielle pour offrir ses bons services et propose la ville de BĂąle comme terrain de nĂ©gociation entre les belligĂ©rants. De fait, sur les cinq traitĂ©s signĂ©s en 1795 et qui mettent fin Ă  la guerre, deux d’entre eux (entre la France et la Prusse pour l’un puis entre la France et l’Espagne pour l’autre) le sont Ă  BĂąle dans la villa de Peter Ochs, alors grand-maĂźtre des corporations de la ville.

 

Pour la population suisse, et bien plus que les autres faits de guerre, les Ă©vĂšnements du 10 aoĂ»t 1792 et surtout le massacre aux Tuileries des quelque 800 gardes suisses chargĂ©s de la dĂ©fense du roi ont un fort retentissement et exacerbent le dĂ©bat entre les partisans de l’entrĂ©e en guerre contre la France et ceux de la neutralitĂ©. ConsĂ©quence du massacre, l’AssemblĂ©e nationale française licencie l’ensemble des rĂ©giments suisses au service de la France le 20 aoĂ»t et rompt ses relations diplomatiques avec la Suisse le 15 septembre. En 1821, le monument du Lion de Lucerne, crĂ©Ă© par le Danois Thorwaldsen, sera Ă©rigĂ© en mĂ©moire des gardes suisses tombĂ©s Ă  cette occasion[bouquet 2].

Lors de la retraite en octobre 1796 de l’armĂ©e du gĂ©nĂ©ral Moreau, 12 000 hommes sont mobilisĂ©s pour surveiller la frontiĂšre que longent les troupes françaises et ce afin d’Ă©viter une violation du territoire suisse. La mĂȘme annĂ©e, la DiĂšte fĂ©dĂ©rale reconnaĂźt officiellement la RĂ©publique française ainsi que son reprĂ©sentant, l’ambassadeur François BarthĂ©lemy, en poste depuis 1792 jusqu’alors Ă  titre officieux.

 

La victoire française d’octobre 1797, confirmĂ©e par le traitĂ© de Campo-Formio, marque la fin du systĂšme politique de balance entre la France et l’Autriche qui avait assurĂ© la survie de la Suisse pendant les siĂšcles derniers : le pays entre dĂšs lors totalement dans la sphĂšre d’influence de la France qui, en dĂ©cembre 1797, prend possession de la partie sud de l’Ă©vĂȘchĂ© de BĂąle. Le mĂȘme traitĂ© enlĂšve Ă  la Suisse les rĂ©gions de la Valteline, de Bormio et de Chiavenna qui sont donnĂ©es Ă  la RĂ©publique cisalpine nouvellement crĂ©Ă©e.

 

RĂ©volution genevoise

 

À GenĂšve, les troubles vont en augmentant, malgrĂ© l’introduction le 14 novembre 1791 du « Code genevois », revendiquĂ© par la population de la ville depuis plus de 50 ans et qui introduit l’Ă©galitĂ© politique de tous les citoyens. AprĂšs l’entrĂ©e des troupes françaises en Savoie sans dĂ©claration de guerre le 23 septembre 1792, le colonel Guillaume-Bernhard de Muralt, nommĂ© gĂ©nĂ©ral de l’armĂ©e suisse par la DiĂšte, conduit une armĂ©e confĂ©dĂ©rĂ©e formĂ©e principalement de troupes bernoises jusque dans les murs de GenĂšve oĂč elles prennent garnison le 30 septembre 1792 en rĂ©ponse Ă  la demande d’aide formulĂ©e par le gouvernement de la RĂ©publique genevoise. Pendant prĂšs de deux mois, les armĂ©es françaises, stationnĂ©es Ă  Carouge et Ă  Sierne et commandĂ©es par le gĂ©nĂ©ral de Montesquiou, et les armĂ©es suisses, dont le quartier gĂ©nĂ©ral se trouve Ă  Nyon, se retrouvent face Ă  face. AprĂšs de laborieuses nĂ©gociations, les troupes suisses se retirent le 27 octobre Ă  la suite de la signature d’un accord aux termes duquel la France s’engage Ă  ne pas occuper GenĂšve.

 

Toutefois, les troubles reprennent en ville Ă  la suite de la publication par la Convention nationale française le 19 novembre 1792 d’un dĂ©cret qui promet « fraternitĂ© et secours Ă  tous les peuples qui voudront recouvrer la liberté ». Ces troubles culminent avec l’Ă©clatement de deux insurrections les 4 et 28 dĂ©cembre 1792 oĂč les Conseils patriciens sont abolis et le pouvoir dĂ©lĂ©guĂ© Ă  des comitĂ©s provisoires jusqu’au vote de la nouvelle constitution, le 5 fĂ©vrier 1794, qui dĂ©clare l’Ă©galitĂ© politique pour la totalitĂ© de la population Ă  l’exception notable des catholiques. À la suite de l’approbation de la constitution, la tension monte entre les nouvelles autoritĂ©s et les tenants de l’Ancien RĂ©gime qui souhaitent ouvertement la dĂ©faite militaire de la France et le retour Ă  l’ordre politique antĂ©rieur. À partir de l’Ă©tĂ© 1794, plusieurs tribunaux rĂ©volutionnaires sont instaurĂ©s et condamnent plus de 400 personnes Ă  des peines de prison, Ă  des bannissements ou mĂȘme, dans une quarantaine de cas, Ă  la peine de mort, parfois par contumace, sur le modĂšle de la Terreur française. Ces procĂšs ne cesseront qu’avec la chute des Montagnards parisiens.

 

Saint-Gall et Zurich

 

Outre GenÚve, deux autres régions connaissent des troubles révolutionnaires, diversement couronnés de succÚs.

Tout d’abord, la rĂ©gion de l’Alte Landschaft (« Ancienne terre » en allemand), appartenant Ă  l’abbaye de Saint-Gall, voit surgir un mouvement de revendications concernant des rĂ©formes politiques et fiscales, alors mĂȘme que le territoire n’a pas de frontiĂšre commune avec la France. Ce mouvement, conduit par le notable Johannes KĂŒnzle, obtient du populaire abbĂ© de Saint-Gall Beda Angehrn un accord appelĂ© GĂŒtlicher Vertrag (« TraitĂ© Ă  l’amiable » en allemand) qui est adoptĂ© lors d’une Landsgemeinde qui se tient le 23 novembre 1795 et qui supprime le servage tout en cĂ©dant aux communes plusieurs droits politiques[19]. AprĂšs la mort de l’abbĂ© en 1796, la remise en cause du traitĂ© par son successeur provoque de nouvelles tensions qui aboutissent Ă  une marche des paysans sur l’abbaye le 18 fĂ©vrier 1797, obligeant Ă  nouveau les ecclĂ©siastiques Ă  nĂ©gocier pour calmer le jeu jusqu’au dĂ©clenchement de la RĂ©volution helvĂ©tique oĂč les anciennes terres se dĂ©clarent libres.

 

La seconde affaire secoue le canton de Zurich et oppose la ville Ă  la campagne qui rĂ©clame une Ă©galitĂ© de droits et de traitements. Pendant l’Ă©tĂ© 1794, les autoritĂ©s de la commune rurale de StĂ€fa rĂ©digent une pĂ©tition adressĂ©e aux autoritĂ©s cantonales, qui exprime (sur un ton trĂšs respectueux) plusieurs revendications. Les autoritĂ©s de la ville font saisir et dĂ©truire les copies de ce document et condamnent leurs auteurs au bannissement. Cependant, quelques mois plus tard, une copie du pacte de Waldmann, rĂ©digĂ© en 1489 et qui confirme les droits et franchises rĂ©clamĂ©es dans le mĂ©morial de StĂ€fa, est dĂ©couverte Ă  KĂŒsnacht. Les autoritĂ©s rĂ©priment sĂ©vĂšrement la fĂȘte populaire organisĂ©e Ă  cette occasion et prĂšs de 2 000 militaires sont envoyĂ©s sur place : six personnes sont condamnĂ©es Ă  la dĂ©tention Ă  perpĂ©tuitĂ© alors que 260 autres Ă©copent de peines plus lĂ©gĂšres. L’intervention d’Henri Pestalozzi, un temps soupçonnĂ© d’ĂȘtre l’un des auteurs de la pĂ©tition, ne fait pas plier la justice malgrĂ© un mĂ©moire adressĂ© aux autoritĂ©s zurichoises dans lequel il dĂ©fend le droit des campagnards Ă  revendiquer une Ă©galitĂ© de traitement avec la ville et qu’il signe « Pestalozzi, citoyen zurichois et citoyen français ».

 

Dans tous les cas de soulĂšvements, le mouvement rĂ©volutionnaire local reçoit l’aide et le soutien d’une partie de l’aristocratie locale qui souhaite des rĂ©formes ainsi que d’une partie du clergĂ© (protestant et catholique) ; les membres de l’ancienne Ă©lite politique et les thĂ©ologiens en faveur des rĂ©formes vont devenir, quelques annĂ©es plus tard, autant de piliers politiques, sociaux et militaires des nouvelles structures desquelles l’Église ne sera jamais exclue, contrairement Ă  ce qui se passe alors en France Ă  la mĂȘme Ă©poque[.

 

RĂ©volution vaudoise

 

AprĂšs GenĂšve, c’est le pays de Vaud qui se rĂ©volte Ă  partir de 1797. Cette rĂ©volution principalement menĂ©e par FrĂ©dĂ©ric-CĂ©sar de La Harpe, Henri Monod et Jean-Jacques Cart vise deux buts distincts : l’indĂ©pendance vis-Ă -vis de l’occupant bernois et le maintien de Vaud comme canton suisse. Bien qu’aidĂ©e financiĂšrement par la France, elle n’est pas dirigĂ©e par Paris et constitue bien un Ă©vĂšnement endogĂšne initiĂ© par les Ă©lites locales pour protester contre diffĂ©rentes manƓuvres bernoises visant Ă  rĂ©duire le pouvoir local.

 

AprĂšs avoir rencontrĂ© Ă  plusieurs reprises le gĂ©nĂ©ral Bonaparte qui avait Ă©tĂ© accueilli en hĂ©ros Ă  GenĂšve, Lausanne et BĂąle lors de sa traversĂ©e de la Suisse en novembre 1797, FrĂ©dĂ©ric-CĂ©sar « Laharpe » (comme il se fait alors appeler), exilĂ© Ă  Paris, fait paraĂźtre en dĂ©cembre 1797 une brochure dĂ©diĂ©e « aux habitants du Pays de Vaud, esclaves des oligarques de Fribourg et de Berne » dans laquelle il dĂ©fend l’idĂ©e d’une constitution dĂ©finissant un gouvernement indĂ©pendant. Il obtient du Directoire, le 28 dĂ©cembre 1797, la protection officielle de la France pour le pays de Vaud assortie d’une menace d’intervention militaire contre quiconque s’y attaquerait ; cette protection permet aux patriotes de passer Ă  l’action et de prĂ©senter, dĂšs dĂ©but janvier 1798, plusieurs pĂ©titions demandant la tenue d’Ă©tats gĂ©nĂ©raux dans le but de rĂ©gler les griefs entre les communes de Vaud et Berne sans devoir passer par l’intervention d’une puissance Ă©trangĂšre.

 

Dans le mĂȘme temps, le BĂąlois Peter Ochs, Ă©galement exilĂ© Ă  Paris, rĂ©dige un projet de constitution helvĂ©tique qui, fondĂ©e sur le droit constitutionnel français, dĂ©finit une nation Ă©tatique et unitaire sans aucun fĂ©dĂ©ralisme, et qui s’inspire du modĂšle des États-Unis d’AmĂ©rique dans son systĂšme bicamĂ©ral. En Suisse, le 10 janvier 1798, est crĂ©Ă© Ă  Lausanne un « comitĂ© des rĂ©unions » ayant pour but de mettre sur pied des autoritĂ©s politiques aptes Ă  diriger le pays de Vaud. De ce comitĂ© Ă©merge, le 18 janvier, sous la prĂ©sidence de Jean-Louis de Bons, un « comitĂ© central » de 20 membres reprĂ©sentant les villes et les principales communes du pays.

 

Le 12 janvier, un commando de Vevey prend d’assaut le chĂąteau de Chillon, symbole du pouvoir bernois, ce qui provoque une accĂ©lĂ©ration des Ă©vĂšnements : deux proclamations sont publiĂ©es simultanĂ©ment le 23 janvier : l’une, Ă©manant du colonel Franz Rudolf von Weiss, chef de l’armĂ©e bernoise, qui dĂ©clare la patrie en danger et l’autre, publiĂ©e depuis Ferney-Voltaire par le gĂ©nĂ©ral français Philippe Romain MĂ©nard[note 1], qui annonce aux habitants de Nyon qu’il a ordre de les protĂ©ger contre toute forme d’agression[andrey 15]. Au matin du 24 janvier, le comitĂ© central proclame la RĂ©publique lĂ©manique et fait flotter le drapeau vert et blanc avec l’inscription « RĂ©publique lĂ©manique, LibertĂ©, Égalité ». Le terme de « RĂ©publique lĂ©manique », prĂŽnĂ© par de la Harpe, ne s’imposera cependant pas, cette rĂ©publique se trouvant annexĂ©e quelques annĂ©es plus tard dans le dĂ©partement du LĂ©man. Le prĂ©sident de l’assemblĂ©e Henri Monod ratifie au matin la dĂ©claration d’indĂ©pendance vis-Ă -vis de Berne, ce qui pousse les baillis bernois Ă  quitter le sol vaudois pour retourner dans le canton de Berne sans qu’aucun ne soit blessĂ© ou mĂȘme menacĂ©.

 

Bien que la dĂ©claration d’indĂ©pendance n’ait jamais Ă©tĂ© reconnue par les officiels bernois, la rĂ©volution vaudoise s’est passĂ©e dans le calme, sans aucune effusion de sang et fut selon l’expression de François Jequier « une rĂ©volution bourgeoise sans levier populaire » oĂč les bourgeois, qui avaient pris le pouvoir, multipliĂšrent les gestes en directions des campagnes qui suivirent le mouvement. La seule forme de rĂ©sistance est la formation d’une unitĂ© contre-rĂ©volutionnaire appelĂ©e « LĂ©gion romande » puis « LĂ©gion fidĂšle » qui rassemble, sous le commandement du colonel Ferdinand de RovĂ©rĂ©a, quelque 600 membres pendant les quelques semaines de sa courte existence.

 

Invasion française

Invasion du pays de Vaud et de Berne

 

Carte de l’invasion française.

 

Le 24 dĂ©cembre 1797, le gĂ©nĂ©ral français Laurent de Gouvion-Saint-Cyr pĂ©nĂštre en Ajoie et s’empare en quelques jours et sans aucune rĂ©sistance du val de Saint-Imier, de la vallĂ©e de Moutier et de la ville de Bienne, sous prĂ©texte de libĂ©rer les populations locales[felber 4]. Pratiquement simultanĂ©ment, la derniĂšre DiĂšte fĂ©dĂ©rale s’ouvre le 27 dĂ©cembre pour rĂ©former la constitution ; elle ne parvient qu’Ă  dĂ©montrer son inefficacitĂ© en raison de la confusion qu’apportent les dĂ©bats qui s’y tiennent. Au dĂ©but de l’annĂ©e suivante, le gĂ©nĂ©ral Philippe Romain MĂ©nard adresse un ultimatum au colonel von Weiss, chef de l’armĂ©e bernoise, pour qu’il se retire du pays de Vaud ; il prend comme prĂ©texte la mort d’un hussard français dans la nuit du 25 au 26 janvier Ă  Thierrens, Ă  la suite d’un malentendu, pour occuper le pays de Vaud dĂšs le 27 janvier 1798, alors que les troupes du gĂ©nĂ©ral Antoine-Guillaume Rampon traversent le lac LĂ©man depuis Évian-les-Bains pour occuper Lausanne.

 

AprĂšs de nombreuses tractations politiques, le directoire fait connaĂźtre son intention d’Ă©tablir une rĂ©publique en Suisse, organisĂ©e sur le modĂšle français. De Lausanne, devenue le quartier gĂ©nĂ©ral des forces françaises, le gĂ©nĂ©ral MĂ©nard dĂ©clare la guerre Ă  la rĂ©publique de Berne et lance ses troupes en direction de l’est[30]. Berne est rĂ©duit Ă  la nĂ©cessitĂ© de se dĂ©fendre et appelle les autres cantons Ă  son secours. Soleure, Fribourg et Zurich ainsi que les petits cantons centraux envoient des troupes. L’ensemble, environ 20 000 soldats, est rĂ©parti en quatre divisions sous les ordres du gĂ©nĂ©ral Charles Louis d’Erlach nommĂ© commandant en chef de l’armĂ©e confĂ©dĂ©rĂ©e par la DiĂšte. Le gĂ©nĂ©ral Guillaume Marie-Anne Brune prend le 4 fĂ©vrier 1798 le commandement des troupes françaises positionnĂ©es dans le pays de Vaud et fait rĂ©unir ses troupes sur la frontiĂšre de Fribourg pendant qu’un corps de l’armĂ©e du Rhin, commandĂ© par le gĂ©nĂ©ral Schauenburg, vient en renfort par le Jura. Brune dĂ©cide de gagner du temps en proposant des nĂ©gociations avec les Bernois. Ceux-ci acceptent et une trĂȘve de 15 jours est dĂ©clarĂ©e en attendant une rĂ©ponse du Directoire. Ces nĂ©gociations infructueuses sont frustrantes pour le gĂ©nĂ©ral d’Erlach qui se voit empĂȘchĂ© d’agir par le gouvernement trompĂ© par les promesses françaises. Il propose mĂȘme sa dĂ©mission, qui sera toutefois refusĂ©e, le 28 fĂ©vrier 1798. Brune et Schauenburg concertent un plan d’attaque pour le 1er mars 1798, le jour de l’expiration de l’armistice. Pendant ce temps, Berne hĂ©site tandis que d’Erlach tente de convaincre le sĂ©nat bernois de l’autoriser Ă  attaquer, mais l’indĂ©cision est totale et les ordres et contre-ordres se succĂšdent, engendrant la confusion dans les troupes bernoises.

 

Le 1er mars 1798, comme prĂ©vu, l’attaque française est lancĂ©e sur toute la ligne. La premiĂšre bataille de cette guerre, la bataille de Longeau, se dĂ©roule le lendemain dĂšs 4 heures du matin. La ville de Fribourg capitule le 2 mars 1798. La ville de Berne capitule Ă  son tour le 4 mars 1798, sans avoir livrĂ© bataille, alors que les combats se poursuivent le 5 Ă  Neuenegg, oĂč les Français sont dĂ©faits par une troupe bernoise, ainsi qu’Ă  Fraubrunnen et Ă  Grauholz, oĂč les troupes suisses se font battre et se dĂ©bandent devant les Français. Soupçonnant Ă  juste titre une trahison des officiers supĂ©rieurs, un jeune aide-major assassine les colonels Ludwig Stettler et Karl von Ryhiner alors que les troupes françaises pĂ©nĂštrent dans la ville de Berne. Le gĂ©nĂ©ral d’Erlach, prĂ©sent Ă  Grauholz, rĂ©ussit Ă  s’enfuir pour se rĂ©fugier dans l’Oberland bernois dans le but de rassembler de nouvelles troupes mais il est assassinĂ© Ă  son tour le 5 mars au soir[].

 

En pillant la ville de Berne, les Français rĂ©cupĂšrent cinq millions de livres et attribuent trois millions supplĂ©mentaires au financement de la campagne d’Égypte du gĂ©nĂ©ral Bonaparte ; quelque 47 000 livres seront Ă©galement attribuĂ©es au pays de Vaud. Les villes de Fribourg, Soleure, Lucerne et Zurich sont Ă©galement astreintes au paiement d’un impĂŽt de guerre de 16 millions de livres ordonnĂ© par le commissaire français Rapinat dont le nom a alors inspirĂ© un quatrain Ă  l’Ă©crivain Philippe Bridel :

Le bon Suisse qu’on assassine
Voudrait, au moins, qu’on dĂ©cidĂąt
Si Rapinat vient de rapine
Ou rapine de Rapinat.

 

Résistance des WaldstÀtten

 

Pendant les mois de mars et avril 1798, plusieurs propositions de systĂšmes politiques sont Ă©tudiĂ©es pour la nouvelle ConfĂ©dĂ©ration. C’est finalement le gouvernement français qui dĂ©cide, malgrĂ© les vives protestations de Laharpe, de diviser le pays en trois rĂ©publiques : l’HelvĂ©tie qui regroupe le nord du pays, la Rhodanie pour la Suisse romande et le Tessin et la Tellgovie pour la Suisse centrale et les Grisons. Cette dĂ©cision sera rapidement mise en cause et les trois rĂ©publiques ne survivront que quelques semaines.

 

Pendant ce temps, les combats entre l’envahisseur français et les insurgĂ©s suisses qui refusent de rendre les armes continuent : les troupes des cantons primitifs, aidĂ©s de Zoug et Glaris, rĂ©unissent environ 10 000 hommes qui sont placĂ©s sous le commandement d’Alois von Reding, jusqu’alors commandant des milices du canton de Schwytz. Les insurgĂ©s attaquent Ă  plusieurs reprises les troupes du gĂ©nĂ©ral Schauenburg, en s’emparant notamment de la ville de Lucerne, jusqu’au 30 avril oĂč ils doivent se replier au nord du canton de Schwytz. Au dĂ©but du mois de mai, les combats s’intensifient lors des batailles de la Schindellegi, de Rotherthurm et de Morgarten. Un armistice est conclu le 3 mai suivi le lendemain de la reddition sous conditions votĂ©e par la Landsgemeinde.

Une nouvelle rĂ©volte contre l’occupation française est dĂ©clenchĂ©e le 7 mai dans le Haut-Valais aprĂšs que le Bas-Valais a votĂ© Ă  une large majoritĂ© pour la rĂ©union du Valais Ă  la RĂ©publique helvĂ©tique. Partant du district de Conches et avec l’appui du clergĂ© local, les troupes locales descendent sur Sion et Sierre qu’elles occupent sans rĂ©sistance. Le 17 mai, le gĂ©nĂ©ral français Jean Thomas Guillaume Lorge commandant une troupe de 3 700 Français et 1 500 Vaudois reprend Sion qui est livrĂ©e au pillage et partiellement incendiĂ©e. Une centaine de prisonniers sont emmenĂ©s comme otages et la ville, l’Ă©vĂȘque et la population se retrouvent taxĂ©s d’une contribution de 600 000 Ă©cus locaux soit environ 1 800 000 livres françaises.

 

La derniĂšre rĂ©volte vient, Ă  la fin aoĂ»t 1798, du canton de Nidwald dont les habitants refusent de prĂȘter serment Ă  la nouvelle constitution sous la pression du clergĂ© qui dĂ©clare que ce serment Ă©quivaut Ă  un sacrilĂšge ; les autoritĂ©s de la nouvelle rĂ©publique sont renversĂ©es le 18 aoĂ»t par 16 000 Nidwaldiens, renforcĂ©s d’Uranais et de Schwytzois. Le 9 septembre, les 12 000 Français du gĂ©nĂ©ral Schauenburg pĂ©nĂštrent dans la ville de Stans aprĂšs quatre jours de combats. Les troupes françaises massacrent alors environ 300 civils, incendient et pillent la ville ainsi que les villages voisins.

 

République helvétique

PremiÚre constitution helvétique

 

La premiĂšre constitution helvĂ©tique est rĂ©digĂ©e Ă  Paris par Pierre Ochs et se voit officiellement approuvĂ©e le 28 mars 1798 par une assemblĂ©e nationale composĂ©e d’une centaine de reprĂ©sentants rĂ©unis par le commissaire français François-Philibert Lecarlier, remplaçant du gĂ©nĂ©ral Brune auxquels les reprĂ©sentants d’Uri, de Schwytz, de Nidwald, de Zoug, de Glaris, d’Appenzell, du Togenbourg et de Sargans refusent de se joindre[38]. Elle dĂ©finit une « RĂ©publique helvĂ©tique une et indivisible », sur le modĂšle de la Constitution française, qui prĂ©voit une nouvelle organisation politique, l’abolition des droits fĂ©odaux et l’introduction de certaines libertĂ©s (de culte, de la presse ou de la propriĂ©tĂ© par exemple). D’États indĂ©pendants, les cantons ne deviennent que de simples unitĂ©s administratives dirigĂ©s par un prĂ©fet sur le modĂšle des dĂ©partements français, prĂ©cisant qu’« il n’y a plus de frontiĂšres entre les cantons et les pays sujets, ni de canton Ă  canton ». Le pouvoir central reçoit, de par la constitution, de grandes responsabilitĂ©s avec, en particulier, l’unification des poids et des mesures, des lois, de l’armĂ©e et de la monnaie.

 

Le franc suisse devient l’unitĂ© monĂ©taire de base et remplace les diffĂ©rentes monnaies et les diffĂ©rents systĂšmes de comptes cantonaux. Le franc, qui vaut 10 batz ou 100 rappen a un poids d’argent fin de 6,6194 g. Des piĂšces en argent de 40, 20, 10, 5 batz sont frappĂ©es dans les ateliers de Berne, BĂąle et Soleure, de mĂȘme que des doublons d’or valant 32 et 16 francs ; cette unification monĂ©taire Ă©choue toutefois rapidement en raison de la pĂ©nurie de mĂ©taux prĂ©cieux.

L’Ă©ducation publique obligatoire est introduite sur le plan national par la premiĂšre constitution helvĂ©tique qui reconnaĂźt pour la premiĂšre fois l’usage de trois langues officielles — l’allemand, le français et l’italien — dans le pays, ce qui provoquera une forte rĂ©sistance des cantons alĂ©maniques, pour qui la Suisse devait rester un pays germanophone. Le texte prĂŽne enfin une stricte sĂ©paration des pouvoirs exĂ©cutifs et judiciaires et l’instauration d’un État laĂŻc dĂ©partageant les pouvoirs politiques et ceux de l’Église.

 

Si la constitution n’utilise Ă  aucun moment le mot « peuple » — dont la classe bourgeoise se mĂ©fie et tient pour une masse d’ignorants — elle utilise par contre largement celui de « citoyen » dĂ©fini comme une personne « actuellement bourgeois effectif, soit d’une ville municipale ou dominante, soit d’un village sujet ou non sujet », soit environ 330 000 personnes, ce qui reprĂ©sente environ 20 % de la population totale. Selon l’article 24 de la constitution, chaque citoyen doit, Ă  l’Ăąge de 20 ans, s’inscrire sur le registre civique et prĂȘter serment « de servir sa patrie et la cause de la libertĂ© et de l’Ă©galitĂ©, en bon et fidĂšle citoyen, avec toute l’exactitude et le zĂšle dont il est capable… ». La principale responsabilitĂ© politique des citoyens est d’Ă©lire, parmi eux, le corps Ă©lectoral donc chaque Ă©lecteur reprĂ©sente 100 citoyens et dont la moitiĂ© seulement est Ă©lue par tirage au sort.

 

Organisation structurelle

 

Découpage en cantons de la République helvétique au début de 1798.

La constitution dĂ©coupe le territoire de l’HelvĂ©tique (du nom couramment donnĂ© Ă  la RĂ©publique helvĂ©tique) en 22 cantons : en plus des 13 cantons existants jusqu’alors sont crĂ©Ă©s les huit cantons suivants :

le canton de Saint-Gall comprenant la ville de Saint-Gall, l’Alte Landschaft et le Toggenburg ;

le canton de Sargans formĂ© des rĂ©gions du Rheintal, de Sax, de Gams, de Werdenberg, de Gaster, d’Uznach, de Rapperswil et de March ;

les cantons d’Argovie et du LĂ©man par sĂ©paration du canton de Berne ;

les cantons de Thurgovie, de Bellinzone et de Lugano formĂ©s Ă  partir d’anciens bailliages communs ;

les cantons du Valais et des Grisons, anciens territoires indépendants.

 

Le territoire de GenĂšve devient partie intĂ©grante du dĂ©partement du LĂ©man alors que NeuchĂątel est dĂ©tachĂ©e de la Suisse tout en restant une principautĂ© prussienne. La capitale du pays, au dĂ©part Aarau, devient Lucerne le 22 septembre 1789 pour des raisons de place avant d’ĂȘtre dĂ©placĂ©e Ă  Berne en 1799 Ă  la suite de l’occupation autrichienne. Enfin, le 20 septembre 1802, la capitale provisoire passe Ă  Lausanne pour un mois aprĂšs les rĂ©volutions internes.

 

Découpage en cantons de la République helvétique à la fin de 1798.

 

Pendant les mois qui suivent la signature de la constitution, plusieurs redĂ©coupages territoriaux ont lieu. Le 28 mars, le canton de Berne est Ă  nouveau amputĂ© d’une rĂ©gion par la formation du canton d’Oberland alors que, le 11 avril, le canton de Zoug se retrouve privĂ© des rĂ©gions de Baden, des Freie Ämter et du Kelleramt au profit du nouveau canton de Baden. Enfin, Ă  la suite de la rĂ©volte du canton de Nidwald contre la constitution, les cantons d’Uri, de Schwytz, d’Unterwald et de Zoug sont regroupĂ©s au sein du canton de WaldstĂ€tten, le canton de Linth regroupe ceux de Glaris et de Sargans et le canton du SĂ€ntis ceux d’Appenzell et de Saint-Gall, rĂ©duisant ainsi le nombre de cantons Ă  18.

En 1802, un nouveau changement territorial aura lieu par l’Ă©change du Fricktal, jusqu’alors territoire autrichien, nouvellement rattachĂ© au canton d’Argovie avec le Valais, Ă©rigĂ© en rĂ©publique et dont le ministre plĂ©nipotentiaire sera François-RenĂ© de Chateaubriand qui ne s’y rendra jamais.

 

Organisation politique

 

Grande premiĂšre dans l’histoire politique de la ConfĂ©dĂ©ration, la constitution prĂ©voit un pouvoir lĂ©gislatif bicamĂ©ral sur le modĂšle français de la Constitution de l’an III, appelĂ© « Parlement », et dont les membres sont Ă©lus par le corps Ă©lectoral. Le SĂ©nat, chambre haute, est composĂ© de quatre membres par canton et se trouve responsable des modifications de la constitution alors que le Grand Conseil, chambre basse composĂ©e de 144 membres Ă©lus proportionnellement Ă  la population de chaque canton, Ă©labore les lois qui sont ensuite approuvĂ©es ou refusĂ©es par le SĂ©nat et inversement. Les membres des deux chambres doivent porter un costume officiel lors de leurs sessions et jouissent de l’immunitĂ© parlementaire[41].

 

Le pouvoir exĂ©cutif de la rĂ©publique est confiĂ©, selon la constitution, Ă  un Directoire exĂ©cutif de constituĂ© de cinq membres, ĂągĂ©s de 40 ans au moins, et Ă©lus par le Parlement selon un systĂšme complexe qui prĂ©voit un renouvellement annuel de l’un des cinq membres par tirage au sort. Ce directoire dispose de pouvoirs plus Ă©tendus que son homologue français.

 

Les cantons, rĂ©duits au rang de simples entitĂ©s administratives, disposent Ă  leur tĂȘte d’un prĂ©fet national (appelĂ© en allemand Regierungsstatthalter, soit Lieutenant du gouvernement), qui reprĂ©sente le gouvernement central et est chargĂ© de la nomination de la plupart des fonctionnaires locaux ainsi que de la sĂ©curitĂ© locale pour laquelle il peut faire appel aux troupes cantonales. Ces cantons sont divisĂ©s en districts, dirigĂ©s par des sous-prĂ©fets nommĂ©s par le prĂ©fet.

 

Le pouvoir judiciaire est exercĂ© pour sa part par un Tribunal suprĂȘme formĂ© d’un juge et d’un supplĂ©ant par canton renouvelĂ© par quart tous les ans et dont le prĂ©sident est nommĂ© par le Directoire. Le Tribunal suprĂȘme est la seule instance Ă  mĂȘme de prononcer une peine de mort et la torture est officiellement interdite[]. Aux niveaux infĂ©rieurs, des tribunaux de districts de neuf membres ainsi que des tribunaux de cantons, formĂ©s de treize juges, sont chargĂ©s respectivement des jugements relevant de la correctionnelle et de la police pour les premiers et des jugements pĂ©naux en premier appel pour les seconds.

Pendant les quelques annĂ©es que dure la RĂ©publique helvĂ©tique, trois forces politiques s’affrontent : d’un cĂŽtĂ© se trouvent les « patriotes » ou « unitaires », amis de la France et qualifiĂ©s de jacobins par le camp opposĂ©. De l’autre cĂŽtĂ© se trouvent les « fĂ©dĂ©ralistes », partisans de l’Autriche et de l’Angleterre et qualifiĂ©s d’oligarques par leurs adversaires. Enfin, au centre, se trouve le troisiĂšme camp, celui des « rĂ©publicains » gĂ©nĂ©ralement indĂ©cis et appelĂ©s « modĂ©rantistes » par les deux extrĂȘmes. Pendant toute la pĂ©riode allant jusqu’en 1802, la polarisation gauche-droite du dĂ©bat politique va s’intensifier au dĂ©triment de la voie centrale, alors que les trois camps vont successivement prendre le pouvoir : les « patriotes » de 1798 Ă  1799, les « rĂ©publicains » en 1800 puis les « fĂ©dĂ©ralistes » dĂšs 1802.

 

Organisation militaire

 

En vertu du « TraitĂ© de paix et d’alliance offensive et dĂ©fensive » conclu avec la RĂ©publique française, la RĂ©publique helvĂ©tique se doit de mettre sur pied une armĂ©e. Le Directoire crĂ©e ainsi le 4 septembre 1798 la LĂ©gion helvĂ©tique principalement destinĂ©e au maintien de l’ordre intĂ©rieur[45]. Cette troupe permanente devait ĂȘtre initialement composĂ©e de 1 500 volontaires rĂ©partis en quinze compagnies et dirigĂ©es par le gĂ©nĂ©ral Augustin Keller avant que son effectif ne double selon une loi votĂ©e le 7 mai 1799 mais qui ne sera jamais appliquĂ©e. Cette lĂ©gion reprĂ©sente la premiĂšre tentative au niveau national d’un service militaire obligatoire formant une armĂ©e de milice dont l’Ă©quipement et l’instruction sont uniformisĂ©s.

 

En parallĂšle, et selon le trait susmentionnĂ©, le gouvernement français rĂ©clame dĂšs le mois d’octobre « la mise sur pied de 18 000 hommes » qui doivent ĂȘtre rĂ©partis dans six demi-brigades auxiliaires rattachĂ©es Ă  l’armĂ©e française. MalgrĂ© plusieurs dĂ©clarations et appels du Directoire, rapidement appuyĂ©s par diffĂ©rents rĂšglements et lois, les appels au volontariat ne permettent de rĂ©unir que 500 officiers et environ 3 500 hommes. Lors de la campagne d’Italie de 1799 Ă  laquelle elle prend part, l’armĂ©e helvĂ©tique n’aligne que quelque 5 000 hommes sur les 211 512 attendus par la France.

 

Organisation Ă©conomique

 

Dans bien des rĂ©gions de campagne, la rĂ©volution de 1798 n’a Ă©tĂ© acceptĂ©e que difficilement par les paysans et principalement sur la promesse de l’abolition des dĂźmes et les cens qui les touchaient depuis le Haut Moyen Âge ; le plan financier visant Ă  compenser cette perte prĂ©voit la vente des biens nationaux et la redistribution des sommes ainsi collectĂ©es aux anciens bĂ©nĂ©ficiaires de droits fĂ©odaux. Cependant, dĂšs le dĂ©but de la RĂ©publique helvĂ©tique, les finances publiques deviennent un problĂšme majeur : les saisies financiĂšres opĂ©rĂ©es par les troupes françaises couplĂ©es Ă  la guerre de 1799 ont laissĂ© le pays au bord de la faillite.

 

Dans le but d’assainir les finances publiques, le Directoire dĂ©cide de nationaliser la fortune des cantons et met sur pied un systĂšme d’impĂŽts directs prĂ©levĂ©s identiquement sur l’ensemble du territoire : impĂŽts sur le capital, impĂŽts fonciers, taxe d’habitation et taxes de commerce sont ainsi approuvĂ©s par le gouvernement qui accompagne ces mesures par la crĂ©ation de plusieurs impĂŽts indirects tels que le droit de timbre ou les taxes sur les boissons et le sel. Ces mesures ne peuvent toutefois pas ĂȘtre appliquĂ©es car la nouvelle administration centralisĂ©e n’a pas encore eu le temps de se mettre en place : sur les 13,5 millions de francs prĂ©vus comme recettes au budget de 1799, seuls 3,8 millions seront rĂ©coltĂ©s. Et malgrĂ© plusieurs mesures trĂšs impopulaires qui provoqueront de nombreuses rĂ©voltes entre 1801 et 1803, la RĂ©publique helvĂ©tique doit suspendre ses paiements dĂšs 1801, se plaçant ainsi en Ă©tat de cessation de paiement.

 

Guerre en Suisse

 

MalgrĂ© sa neutralitĂ© officielle, l’alliance militaire offensive et dĂ©fensive de la RĂ©publique helvĂ©tique avec la France et sa position centrale en font une cible pour les alliĂ©s qui vont entraĂźner le pays dans la guerre.

 

La guerre des Grisons

 

DĂšs mars 1799, l’armĂ©e d’HelvĂ©tie commandĂ©e par AndrĂ© MassĂ©na pĂ©nĂštre dans les vallĂ©es des Grisons, qu’il conquiert successivement au prix de nombreux affrontements avec l’armĂ©e autrichienne, afin d’assurer la liaison entre les armĂ©es du Danube et d’Italie. Le gĂ©nĂ©ral instaure, le 12 mars, un gouvernement provisoire Ă  Coire et permet, le 21 du mĂȘme mois, aux Grisons, jusqu’alors simples alliĂ©s de la ConfĂ©dĂ©ration, de rejoindre la nouvelle RĂ©publique helvĂ©tique comme nouveau canton. Cependant, la victoire de l’archiduc Charles d’Autriche sur le gĂ©nĂ©ral Jean-Baptiste Jourdan Ă  Stockach le 25 mars permet Ă  l’armĂ©e autrichienne du gĂ©nĂ©ral Friedrich von Hotze, augmentĂ©e de quelques milliers d’Ă©migrĂ©s suisses, d’entrer en Suisse et de reprendre les Grisons avant de se rĂ©pandre sur l’ensemble du pays, de Schaffhouse et Saint-Gall jusqu’au Haut-Valais pour faire sa jonction le 22 mai avec l’archiduc Charles, qui, de son cĂŽtĂ© passe le Rhin Ă  Stein am Rhein le 21. Pendant cette opĂ©ration, une paysanne grisonne nommĂ©e Anna Maria BĂŒhler devient une hĂ©roĂŻne locale en retardant la retraite des troupes françaises : selon le journal local, le 3 mai 1799, elle s’Ă©tait « jetĂ©e sur l’attelage tirant les canons français, les retenant jusqu’Ă  l’arrivĂ©e des compatriotes, qui purent ainsi prendre les chevaux et les piĂšces » ; son geste lui vaudra d’ĂȘtre reçue en audience en 1811 par l’empereur Ă  Vienne.

 

Les batailles de Zurich

 

Devant l’avancĂ©e des armĂ©es alliĂ©es, MassĂ©na se retranche dans la ville de Zurich oĂč la bataille s’engage dĂšs le 4 juin et se poursuit pendant deux jours, aprĂšs lesquels le gĂ©nĂ©ral français en net dĂ©savantage numĂ©rique se retire Ă  l’ouest de la Limmat, laissant l’archiduc Charles pĂ©nĂ©trer dans la ville. Les troupes autrichiennes, dans les jours qui suivent, s’emparent encore des cantons de Schwytz, de Glaris, d’Uri et du Tessin, coupant ainsi le pays en deux et forçant les autoritĂ©s de la rĂ©publique Ă  quitter Lucerne, trop proche des lignes autrichiennes, pour se rĂ©fugier Ă  Berne qui devient ainsi la nouvelle capitale du pays.

 

Alors que le dĂ©couragement et la dĂ©route financiĂšre frappent durement le pays et provoquent plusieurs manifestations populaires dĂ©nonçant l’alliance franco-helvĂ©tique de 1789, MassĂ©na repasse la Limmat le 3 septembre 1799 et attaque les troupes russes qui ont remplacĂ© les Autrichiens le 26 septembre lors de la deuxiĂšme bataille de Zurich qu’il remporte, forçant le gĂ©nĂ©ral russe Alexandre Korsakov et ses 27 000 hommes Ă  quitter la ville. Dans le mĂȘme temps, une seconde armĂ©e russe commandĂ©e par Alexandre Souvorov et arrivant d’Italie par le col du Saint-Gothard est Ă©galement repoussĂ©e par le gĂ©nĂ©ral Lecourbe et doit quitter le pays par le col du Panix oĂč il perd un tiers de ses hommes. Le 25 septembre, l’armĂ©e autrichienne perd le gĂ©nĂ©ral Friedrich von Hotze lors d’une reconnaissance, ce qui crĂ©e le dĂ©sordre et la confusion chez ses soldats. Ils essaient malgrĂ© tout de dĂ©fendre le village de Kaltbrunn, mais ce dernier est finalement emportĂ© Ă  la baĂŻonnette, mettant en dĂ©route l’armĂ©e autrichienne. De fait, dĂšs l’automne 1799, les combats sur le territoire helvĂ©tique cessent mĂȘme si des troupes autrichiennes continuent Ă  stationner dans certaines vallĂ©es grisonnes jusqu’au dĂ©but de 1800.

 

Les mouvements militaires sur le territoire de la RĂ©publique helvĂ©tique provoquent plusieurs soulĂšvements populaires, soit contre le rĂ©tablissement de l’Ancien RĂ©gime par les Autrichiens de la part des paysans du nord-est du pays, soit contre la rĂ©publique des Français dans l’ouest du pays et le Haut-Valais dont l’insurrection de mai 1799 est rĂ©primĂ©e dans le sang prĂšs de la forĂȘt de Finges aprĂšs quinze jours de lutte. De tous cĂŽtĂ©s, le retour Ă  la neutralitĂ© et la fin de l’alliance offensive avec la France est demandĂ©e : Peter Ochs, principal partisan de l’alliance française, est finalement forcĂ© par ses six collĂšgues Ă  dĂ©missionner du Directoire le 25 juin 1799.

 

Les coups d’État de 1800 Ă  1802

 

La paix signĂ©e le 9 fĂ©vrier 1801 Ă  LunĂ©ville marque Ă  la fois la fin de la seconde coalition et la reconnaissance officielle de la RĂ©publique helvĂ©tique par l’Autriche. La prĂ©sence continue de troupes françaises sur le territoire de la RĂ©publique helvĂ©tique est largement utilisĂ©e par les anciens adversaires de la France, en particulier l’Angleterre (qui utilisera cet argument en 1803 pour rompre la paix d’Amiens) par voie de presse ainsi que par voie diplomatique pour prouver que le premier consul Bonaparte ne respecte pas ses engagements vis-Ă -vis de ce pays, forçant le gouvernement français Ă  riposter par une campagne de presse expliquant la position française en Suisse.

 

En parallĂšle, entre 1800 et 1802, pas moins de quatre coups d’État vont secouer la RĂ©publique helvĂ©tique ; si tous se dĂ©roulent sans effusion de sang et dans une indiffĂ©rence relative de la population, ils dĂ©montrent aux occupants français que le gouvernement central de la rĂ©publique n’est pas capable d’atteindre la stabilitĂ© nĂ©cessaire pour gouverner le pays[52]. Le premier des coups d’État se produit le 7 et 8 janvier 1800 lorsque le Directoire, conduit par le « patriote » Laharpe, est supprimĂ© et remplacĂ© par une « Commission exĂ©cutive provisoire » de sept membres parmi lesquels seuls deux anciens directeurs (Dodler et Savary) figurent. Le second coup d’État survient le 7 aoĂ»t 1800 lorsque les deux chambres du parlement sont dissoutes par le gouvernement provisoire et remplacĂ©es par un « Conseil lĂ©gislatif » de 43 membres. Le troisiĂšme coup d’État voit, le 27 octobre 1801, l’union contre nature des fĂ©dĂ©ralistes et des autoritĂ©s françaises pour renverser les autoritĂ©s en place et pousser au pouvoir Alois von Reding. Enfin, le dernier coup d’État est le fait de la gauche des « patriotes », le 17 avril 1802, qui pousse Reding Ă  la dĂ©mission et lance l’Ă©laboration d’une nouvelle Constitution.

 

Dans la nuit du 19 au 20 fĂ©vrier 1802 Ă©clate une insurrection dans le pays de Vaud oĂč des paysans locaux, baptisĂ©s les « Bourla-Papey » (littĂ©ralement brĂ»le-papiers en patois local), mettent le feu aux archives du chĂąteau de La Sarraz afin de dĂ©truire les titres de propriĂ©tĂ© utilisĂ©s par le gouvernement de la RĂ©publique helvĂ©tique pour rĂ©clamer le paiement des droits fĂ©odaux[53]. Cet Ă©pisode se rĂ©pĂšte Ă  plusieurs reprises dans plusieurs chĂąteaux de La CĂŽte et du Gros-de-Vaud jusqu’au dĂ©but du mois de mai, lorsque les contingents venant de plusieurs villages et menĂ©s par Louis Reymond se regroupent Ă  Morges pour prĂ©parer une action sur Lausanne oĂč ils pĂ©nĂštrent aux cris de « Paix aux hommes, guerre aux papiers ! » le 8 mai et se heurtent aux forces françaises mobilisĂ©es sous les ordres du commissaire Bernhard Friedrich Kuhn qui parvient Ă  nĂ©gocier un retrait des paysans en l’Ă©change d’un armistice gĂ©nĂ©ral et de l’abolition des droits fĂ©odaux dans les meilleurs dĂ©lais. Les principaux chefs de l’insurrection seront toutefois condamnĂ©s Ă  mort par contumace en juin 1802 par un tribunal spĂ©cial dont la dĂ©cision sera, sous l’influence d’Henri Monod, adoucie par une amnistie le 15 octobre[54]. Cette rĂ©volte a Ă©tĂ© dĂ©crite par Charles-Ferdinand Ramuz en 1942 dans son roman La guerre aux papiers.

 

La seconde constitution helvétique et la guerre des Bùtons

 

DĂšs l’adoption de la constitution, plusieurs projets de modifications sont lancĂ©s, principalement dans le but de redonner plus de poids politique aux cantons. Une nouvelle version de cette constitution, appelĂ©e « Constitution de la Malmaison » du nom de la rĂ©sidence du Premier consul oĂč ce texte a Ă©tĂ© en grande partie rĂ©digĂ©, voit le jour pendant l’annĂ©e 1802 : cette version, tout en confirmant que « la RĂ©publique helvĂ©tique est une », redonne un certain pouvoir aux cantons qui ont chacun une « organisation relative Ă  sa localitĂ© et Ă  ses mƓurs » ainsi qu’une administration propre.

 

Le texte est soumis Ă  la votation populaire (pour la premiĂšre fois dans le pays), le 25 mai 1802. Officiellement, le texte est approuvĂ© par seize cantons contre cinq et par 167 172 voix contre 92 423 tout en sachant que les abstentions ont Ă©tĂ© dĂ©comptĂ©es comme approbation[]. Devant ce qu’il pense ĂȘtre un retour Ă  la stabilisation dans le pays, le Premier Consul Bonaparte ordonne alors le 25 juillet 1802 Ă  ses troupes de se retirer du territoire helvĂ©tique dĂšs le mois d’aoĂ»t de la mĂȘme annĂ©e.

 

DĂšs le dĂ©part des troupes françaises, des soulĂšvements populaires Ă©clatent dans le canton de Berne et en Suisse centrale oĂč les cantons proclament leur indĂ©pendance tout en mettant sur pied une milice de 8 000 hommes commandĂ©e par le colonel Bachmann qui va bousculer et vaincre facilement les troupes officielles du gouvernement dans ce qui sera par la suite appelĂ© Stecklikrieg (« Guerre des BĂątons » en allemand) en rĂ©fĂ©rence Ă  l’Ă©quipement de fortune des troupes insurgĂ©es. Un premier combat se dĂ©roule le 28 aoĂ»t au col du Rengg, suivi de la marche des insurgĂ©s vers les frontiĂšres de Vaud et de Fribourg ; le gouvernement helvĂ©tique, alors prĂ©sidĂ© par Johann Rudolf Dolder, quitte Berne pour se rĂ©fugier Ă  Lausanne le 19 septembre 1802 dans l’espoir de reprendre l’offensive. Le 3 octobre, les 2 000 hommes des troupes rĂ©guliĂšres se heurtent aux fĂ©dĂ©ralistes Ă  Faoug oĂč elles sont battues et doivent se replier sur Lausanne. Le lendemain, le gĂ©nĂ©ral Jean Rapp, aide de camp de Bonaparte, arrive sur les lieux pour informer les belligĂ©rants de la dĂ©cision de mĂ©diation prise par le Premier consul.

 

L’Acte de mĂ©diation

 

« Je ne puis ni ne dois rester insensible au malheur auquel vous ĂȘtes en proie ; je reviens sur ma rĂ©solution ; je serai le mĂ©diateur de vos diffĂ©rends ». C’est par ces mots que Bonaparte s’adresse le 30 septembre 1802 aux « Habitants de l’HelvĂ©tie ». Cette mĂ©diation dĂ©bouchera, aprĂšs quelques mois de travail, sur l’Acte de mĂ©diation, premiĂšre constitution de la Suisse moderne.

 

La médiation de Bonaparte

 

La mĂ©diation armĂ©e que Bonaparte apporte aux autoritĂ©s helvĂ©tiques n’est pas imposĂ©e mais rĂ©clamĂ©e par ces mĂȘmes autoritĂ©s et par les fĂ©dĂ©ralistes ; lorsqu’il accepte le rĂŽle de mĂ©diateur, le Premier consul menace d’employer la force pour exercer ce rĂŽle, mĂ©thode largement utilisĂ©e en droit international jusqu’au milieu du XIXe siĂšcle. Elle prend la forme officielle d’une proclamation qui convoque Ă  Paris une Consulta helvĂ©tique rĂ©unissant 60 membres des diffĂ©rentes fractions, parmi lesquels Johann Heinrich Pestalozzi, Pierre Ochs, Louis d’Affry ou Henri Monod – mais pas Laharpe qui a refusĂ© tout mandat – et encadrĂ©e par quatre sĂ©nateurs français. Le choix de la capitale française est justifiĂ© par Charles-Maurice de Talleyrand-PĂ©rigord auprĂšs des dĂ©putĂ©s en arguant de la dĂ©sorganisation du pays et du besoin de mettre un maximum de distance entre ces dĂ©putĂ©s et les troubles civils.

 

DĂšs le dĂ©but des travaux de la confĂ©rence, Bonaparte se prononce pour une organisation fĂ©dĂ©raliste du pays, dĂ©fendue par les anciens patriciens du pays bien que les unitaires soient majoritairement reprĂ©sentĂ©s. Pendant les premiĂšres semaines de travail, les diffĂ©rentes dĂ©lĂ©gations vont Ă©laborer des projets de constitutions cantonales et fĂ©dĂ©rales, avant que deux commissions de cinq membres chacune ne soient dĂ©signĂ©es pour tenir les discussions finales, avec Bonaparte, Ă  partir du 29 janvier 1803. Ce dernier rĂ©dige personnellement l’Acte de mĂ©diation et le remet aux dix membres des commissions le 19 fĂ©vrier, avant que la confĂ©rence ne soit officiellement dissoute le 21 fĂ©vrier.

 

L’acte en lui-mĂȘme est un document formĂ© d’un prĂ©ambule rĂ©digĂ© par Bonaparte, des 19 constitutions cantonales comprenant chacune en moyenne vingt articles, puis de l’Acte fĂ©dĂ©ral qui dĂ©finit en quarante articles l’organisation politique, sociale et militaire du pays. Enfin, le document se termine par deux annexes, comprenant respectivement treize et neuf articles, dĂ©crivant les dispositions transitoires Ă  mettre en Ɠuvre jusqu’Ă  la tenue de la premiĂšre DiĂšte[60].

 

Confédération des XIX cantons

 

Découpage de la Suisse en cantons sous la médiation.

 

L’Acte de mĂ©diation, qui entre en vigueur officiellement le 15 avril 1803, dĂ©finit 19 cantons nommĂ©s officiellement, pour la seule et unique fois dans l’histoire du pays, par ordre alphabĂ©tique : Appenzell, Argovie, BĂąle, Berne, Fribourg, Glaris, Grisons, Lucerne, Saint-Gall, Schaffhouse, Schwyz, Soleure, Tessin, Thurgovie, Unterwald, Uri, Vaud, Zoug et Zurich. Le gouvernement des cantons est de trois types diffĂ©rents : pour les campagnards (Uri, Schwytz, Unterwald, Glaris, Appenzell et Zoug), la Landsgemeinde est rĂ©tablie ; pour les anciens cantons-villes (BĂąle, Berne, Fribourg, Lucerne, Schaffhouse, Soleure et Zurich), l’ancienne aristocratie locale reprend le pouvoir ; pour les nouveaux cantons enfin (Argovie, Saint-Gall, Thurgovie, Tessin et Vaud), une dĂ©mocratie reprĂ©sentative est mise en place ; cas spĂ©cial, les Grisons retrouvent leur structure particuliĂšre.

 

Les douanes qui existaient entre les cantons avant 1798 ne sont pas rĂ©tablies mais remplacĂ©es par des pĂ©ages. Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©es, alors que le franc suisse est confirmĂ© comme monnaie officielle du pays, chaque canton garde sa propre monnaie. L’organe directeur du pays redevient la DiĂšte fĂ©dĂ©rale, qui se rĂ©unit normalement une fois par an au chef-lieu du canton directeur qui change chaque annĂ©e. Elle est formĂ©e de 19 dĂ©lĂ©guĂ©s, un par canton dont les six plus peuplĂ©s (Argovie, Berne, Grisons, Saint-Gall, Vaud, et Zurich) ont une voix double. Son rĂŽle est essentiellement limitĂ© Ă  la politique extĂ©rieure ainsi qu’Ă  la dĂ©fense, avec Ă©galement une fonction peu employĂ©e de tribunal d’arbitrage en cas de litiges entre cantons, ceux-ci prĂ©fĂ©rant rĂ©gler leurs problĂšmes inter-cantonaux par voie de concordats[61].

 

Pour la seule et unique fois de son histoire[nappey 3], le pays est gouvernĂ© par une seule personne portant le titre de « landamman de la Suisse »[note 8] qui est Ă  la fois le chef d’État du pays et celui du canton prĂ©sidant la DiĂšte pour l’annĂ©e en cours. De par ses fonctions, il reprĂ©sente la DiĂšte envers les chefs d’État Ă©trangers, mĂšne les discussions et nĂ©gociations internationales, surveille l’exĂ©cution des dĂ©cisions prises par la DiĂšte ainsi que la gestion du trĂ©sor fĂ©dĂ©ral et peut enfin convoquer une DiĂšte extraordinaire.

 

La premiĂšre DiĂšte de Fribourg

 

De retour de Paris avec les pleins pouvoirs, Louis d’Affry passe la moitiĂ© de l’annĂ©e Ă  Fribourg Ă  prĂ©parer et mettre en place la nouvelle administration pour pouvoir, le 4 juillet 1803, ouvrir en tant que Landamman la premiĂšre DiĂšte fĂ©dĂ©rale. Celle-ci va durer trois mois pendant lesquels le nouveau gouvernement du pays se retrouve Ă  l’honneur Ă  la fois dans la presse et par la diplomatie europĂ©enne. Parmi les nombreux sujets Ă  l’ordre du jour, les dĂ©putĂ©s adoptent le 27 septembre 1803 un nouveau texte d’alliance avec la France (baptisĂ© par la suite seconde paix de Fribourg en rĂ©fĂ©rence Ă  la paix perpĂ©tuelle signĂ©e en 1516) qui remplace l’alliance offensive et dĂ©fensive de 1798. Ce traitĂ©, uniquement dĂ©fensif, se double d’un traitĂ© de capitulation gĂ©nĂ©rale permettant Ă  l’armĂ©e française de recruter jusqu’Ă  16 000 hommes de troupe parmi les soldats suisses ainsi que la possibilitĂ©, sur proposition du Landammann, pour vingt jeunes Suisses de suivre l’École polytechnique. L’un des premiers effets du traitĂ© signĂ© avec la France est le dĂ©part des troupes françaises du sol helvĂ©tique dĂšs janvier 1804, marquant ainsi la fin de la derniĂšre occupation du territoire (Ă  l’exception du canton du Tessin en 1807) par une armĂ©e Ă©trangĂšre.

 

La Bockenkrieg

 

Le retour au pouvoir des oligarchies composĂ©es d’aristocrates et de notables de l’Ancien RĂ©gime dans certaines villes du pays ne satisfait pas la population rurale, dĂ©pendante des villes. C’est en particulier le cas au dĂ©but de l’annĂ©e 1804 lorsque les paysans vivant sur les bords du lac de Zurich mettent le feu au chĂąteau de WĂ€denswil le 24 mars 1804. Au nombre de 600 et menĂ©s par un savetier nommĂ© Hans Jakob Willi, les paysans tendent un piĂšge aux troupes locales en les attirant sur la colline du Bocken (d’oĂč le nom de guerre du Bocken, en allemand Bockenkrieg, donnĂ© Ă  l’Ă©pisode) situĂ©e sur le territoire de la commune de Horgen et en les enfermant dans une auberge. Les militaires tentent alors une sortie dĂ©sespĂ©rĂ©e aprĂšs avoir mis le feu Ă  une maison, laissant douze morts et quatorze blessĂ©s sur le champ de bataille.

 

Avant mĂȘme que les autoritĂ©s zurichoises n’en fassent la demande, le nouveau Landamman bernois Niklaus Rudolf von Wattenwyl ordonne la mobilisation des troupes fĂ©dĂ©rales et les envoie Ă  Affoltern am Albis oĂč elles Ă©crasent les paysans le 3 avril. Les trois meneurs sont capturĂ©s et exĂ©cutĂ©s alors que la rĂ©gion reste occupĂ©e par les troupes fĂ©dĂ©rales pendant quelques annĂ©es, montrant ainsi la dĂ©termination des nouvelles autoritĂ©s Ă  combattre cette insurrection qui sera la derniĂšre guerre menĂ©e par des paysans suisses.

 

La Suisse et le blocus continental

 

Bien qu’officiellement neutre, la Suisse entre dans le blocus continental du nouvel empereur NapolĂ©on Ier dĂšs le 5 juillet 1806 en interdisant l’importation de marchandises britanniques. Ce blocus aura des effets Ă  la fois nĂ©gatifs et positifs sur l’Ă©conomie nationale : dĂ©jĂ  touchĂ©e par les effets des mesures protectionnistes prises par la France, en particulier sur les cotonnades, le chanvre et le lin, l’industrie textile du pays va devoir rationaliser sa production, provoquant ainsi une hausse du chĂŽmage, principalement dans l’est du pays. Cependant, l’absence de concurrence britannique permet dans le mĂȘme temps le dĂ©veloppement des filatures de coton et l’Ă©coulement des productions. En 1805, le filateur zurichois Hans Caspar Escher va lancer sa propre production de mĂ©tiers mĂ©caniques, crĂ©ant ainsi l’entreprise Escher-Wyss, l’une des principales usines mĂ©tallurgiques du pays, aujourd’hui spĂ©cialisĂ©e dans la fabrication de turbines.

 

Corollaires de ces avancĂ©es technologiques, deux expositions organisĂ©es Ă  Berne en 1804 et 1810 et consacrĂ©es Ă  l’artisanat et Ă  l’industrie sont les prĂ©curseurs des futures « expositions nationales ». C’est pendant la mĂȘme pĂ©riode que sont organisĂ©es dans le canton de Berne en 1805 et 1808 les fĂȘtes d’Unspunnen qui, dans le cadre du renouveau patriotique et dans le but de fortifier les liens entre ville et campagne, reprĂ©sentent l’idĂ©al suisse d’une vie rude et naturelle grĂące en partie Ă  la tenue de jeux traditionnels dits « de bergers » qui eurent un rayonnement suprarĂ©gional.

 

Pendant cette pĂ©riode, deux importants chantiers de gĂ©nie civil sont engagĂ©s dans le pays : c’est tout d’abord l’achĂšvement de la route hippomobile du col du Simplon qui remplace l’ancien sentier muletier reliant Brigue Ă  Domodossola. Cette nouvelle route, construite sous la direction de l’ingĂ©nieur en chef Nicolas CĂ©ard et dont le coĂ»t de 8 millions de francs a Ă©tĂ© entiĂšrement financĂ© par la France et l’Italie, est inaugurĂ©e en secret le 5 octobre 1805 ; il s’agit en effet d’un projet militaire permettant d’achever la route menant de Paris Ă  Milan et qui doit le plus possible rester inconnu des Autrichiens alors en guerre contre la France en Italie.

 

D’autre part, en 1807, commencent les travaux de correction de la Linth qui durent jusqu’en 1823 et qui permettent Ă  la fois de mettre fin aux inondations quasi-annuelles de la Linth en amont du lac de Zurich et d’assĂ©cher et mettre en culture les marĂ©cages de la rĂ©gion. Cette entreprise sera entiĂšrement financĂ©e par souscription publique, sans que l’État n’ait Ă  dĂ©penser un seul franc, et rĂ©alisĂ©e par l’ingĂ©nieur zurichois Hans Conrad Escher qui sera, en rĂ©compense, honorĂ© du titre de von der Linth.

 

Pendant la période du blocus continental, deux catastrophes marquent les esprits et provoquent des élans souvent imprévus de solidarité entre les différents groupes de populations du pays.

 

Le 2 avril 1805, la ville fribourgeoise de Bulle est quasiment entiĂšrement dĂ©truite lors d’un incendie. Si aucune victime n’est Ă  dĂ©plorer, les quelque 1 200 habitants de l’Ă©poque sont pratiquement tous sinistrĂ©s et les dĂ©pĂŽts de gruyĂšre sont entiĂšrement dĂ©truits, cette derniĂšre nouvelle faisant les grands titres de la presse Ă©trangĂšre, en particulier du Moniteur universel français du 17 avril qui Ă©value les dĂ©gĂąts au montant de 7 Ă  800 000 francs[]. GrĂące aux aides financiĂšres venant de tout le pays, les travaux de reconstruction sont rapidement entrepris : si une rangĂ©e de maisons est supprimĂ©e pour crĂ©er la grande place du marchĂ©, la halle aux grains est rebĂątie en premier, alors que l’hĂŽtel de ville est achevĂ© en 1808 et l’Ă©glise paroissiale en 1816. Une annĂ©e plus tard, le 2 septembre 1806, le pays connaĂźt la plus grave catastrophe naturelle de son histoire avec l’Ă©boulement de 35 Ă  40 millions de mĂštres cubes de roches sur six kilomĂštres carrĂ©s qui dĂ©truisent totalement la centaine de maisons qui composent alors le village de Goldau, situĂ© sur le territoire de la commune d’Arth, et tuent 437 personnes et environ 400 tĂȘtes de bĂ©tail.

 

La chute du systÚme napoléonien

 

Le groupe de Coppet

 

DĂšs son arrivĂ©e au chĂąteau de Coppet en avril 1802, Germaine de StaĂ«l, exilĂ©e de Paris par NapolĂ©on, publie Delphine en 1802 et Corinne en 1807 et fonde ce que Stendhal appelle « les États gĂ©nĂ©raux de l’opinion europĂ©enne », Ă  savoir le groupe de Coppet rĂ©unissant autour d’elle diffĂ©rents politiciens et Ă©crivains français et allemands tels Benjamin Constant ou Juliette RĂ©camier qui vont, pendant une dizaine d’annĂ©es, Ɠuvrer Ă  la formation et Ă  la diffusion de nouveau concepts issus des idĂ©es des LumiĂšres dans des domaines tels que la politique, l’Ă©conomie, la religion, la littĂ©rature ou le thĂ©Ăątre. Le groupe, et en particulier son instigatrice, va rapidement incarner une forme de rĂ©sistance morale Ă  la dictature impĂ©riale française, ce qui lui vaut d’ĂȘtre surveillĂ©e de prĂšs. Elle parvient toutefois Ă  tromper la vigilance de ses gardiens en 1812 lorsqu’elle entreprend un long voyage qui la mĂšnera de la Russie Ă  la Grande-Bretagne en passant par la SuĂšde et l’Autriche, autant de pays opposĂ©s au rĂ©gime français et qui formeront, quelques annĂ©es plus tard, une nouvelle coalition contre celui-ci.

 

Des militaires suisses dans les armĂ©es de l’Empire

 

Outre les 14 000 hommes rĂ©partis en quatre rĂ©giments de ligne et deux rĂ©giments de la garde prĂ©vus dans la derniĂšre capitulation passĂ©e entre la DiĂšte fĂ©dĂ©rale et le royaume de France en 1816, les Suisses seront plusieurs dizaines de milliers Ă  servir dans les diffĂ©rentes armĂ©es d’Europe pendant les guerres de la RĂ©volution française et du Premier empire, dont une trentaine de gĂ©nĂ©raux de l’armĂ©e française sur les 190 Ă©trangers qui exercent un commandement entre 1798 et 1815.

 

MalgrĂ© la longue tradition du mercenariat suisse au service de la France, les autoritĂ©s Ă©prouvent dĂšs 1810 de plus en plus de mal Ă  remplir leurs obligations en hommes : les pertes importantes subies par les rĂ©giments français, couplĂ©es aux nombreux retards de paiement de la solde et des rentes pour les anciens militaires, Ă  la dĂ©fectuositĂ© du systĂšme d’enrĂŽlement et aux difficultĂ©s imposĂ©es par les inspecteurs français qui exigent en particulier que les recrues soient suisses depuis plusieurs gĂ©nĂ©rations empĂȘchent la plupart des cantons de fournir les contingents prĂ©vus. Les troupes suisses seront cependant partie prenante dans la plupart des grandes batailles de l’histoire napolĂ©onienne : Ă  Wagram, Ă  Trafalgar ou encore Ă  BailĂ©n oĂč le rĂ©giment de Reding des Grisons se retrouve face-Ă -face avec celui d’Affry (fils du Landammann) de Soleure. Cependant, le principal engagement qui sera Ă©galement le plus meurtrier pour les troupes suisses, est celui de la BĂ©rĂ©zina oĂč les 1 300 hommes restants, faute de munitions, vont devoir charger Ă  huit reprises Ă  la baĂŻonnette les soldats russes pour permettre aux restes de la Grande ArmĂ©e de franchir le fleuve : seuls 300 hommes survivront Ă  cette bataille.

 

Bataille des Nations et la chute de la médiation

 

Les vainqueurs de la bataille de Leipzig (peinture de Johann Peter Krafft, 1839, musée historique de Berlin).

 

À la suite de la dĂ©faite de NapolĂ©on lors de la bataille de Leipzig en octobre 1813, les troupes françaises poursuivies par celles de la sixiĂšme Coalition europĂ©enne se retirent du sol allemand pour rejoindre la France. À cette occasion, la mobilisation gĂ©nĂ©rale est ordonnĂ©e par la DiĂšte pour dĂ©fendre les frontiĂšres du pays ; cet appel Ă  la mobilisation ne rencontre que peu d’Ă©cho et ne permet de rĂ©unir que quelques dizaines de milliers d’hommes : les demandes incessantes de la France qui absorbait les meilleurs soldats du pays, couplĂ©es au manque de solidaritĂ© cantonale marquĂ© par une dĂ©fiance envers l’armĂ©e fĂ©dĂ©rale et Ă  la volontĂ© nette de NapolĂ©on d’empĂȘcher le dĂ©veloppement d’une vĂ©ritable armĂ©e en Suisse, expliquent ce faible rendement.

MalgrĂ© les messages de la DiĂšte qui va rappeler la neutralitĂ© du pays dans le conflit et malgrĂ© l’avis dĂ©favorable du tsar Alexandre Ier qui s’affiche en dĂ©fenseur des nouveaux cantons, en particulier du canton de Vaud[f], les alliĂ©s traversent le pays de part en part sur une ligne BĂąleBerneLausanne en direction de la France. Les quelque 12 000 soldats suisses ne pouvant pas rivaliser avec l’armĂ©e autrichienne de 160 000 hommes qui commence Ă  franchir le Rhin Ă  BĂąle dĂšs le 21 dĂ©cembre 1813, le gĂ©nĂ©ral Von Wattenwyl renonce Ă  toute rĂ©sistance et ordonne le licenciement des troupes ; Ă  cette occasion, de nombreuses accusations de trahison seront profĂ©rĂ©es par les soldats envers leurs supĂ©rieurs, en particulier envers le gĂ©nĂ©ral en titre, sans toutefois aucune suite judiciaire.

 

Devant l’avancĂ©e des troupes alliĂ©es qui atteignent NeuchĂątel le 24 dĂ©cembre et Lausanne le 26, la DiĂšte rĂ©unie Ă  Zurich sous la direction du Landammann Hans Reinhard dĂ©crĂšte le 29 dĂ©cembre 1813 que « l’Acte de mĂ©diation ne saurait durer plus longtemps », mettant ainsi fin au rĂ©gime de la mĂ©diation. Cependant, cette dĂ©cision est prise en l’absence des reprĂ©sentants de sept des 19 cantons, la rendant anticonstitutionnelle. Deux jours plus tard, aprĂšs que les troupes françaises ont Ă©vacuĂ© la ville sans combattre devant l’avancĂ©e du gĂ©nĂ©ral autrichien Ferdinand von Bubna und Littitz, GenĂšve dĂ©clare Ă  son tour son indĂ©pendance et quitte l’Empire français pour retrouver, pour quelques annĂ©es, son statut de rĂ©publique autonome.

 

Avec la chute de la mĂ©diation qui prĂ©cĂšde celle de son mĂ©diateur en avril 1814, la Suisse retrouve son indĂ©pendance et quitte la sphĂšre de domination française. Une longue DiĂšte de plus d’une annĂ©e va, tout en acceptant trois nouveaux cantons en son sein, Ă©laborer et adopter officiellement un nouveau Pacte fĂ©dĂ©ral, document fondateur de la ConfĂ©dĂ©ration des XXII cantons qui sera confirmĂ© et soutenu par les pays europĂ©ens lors du congrĂšs de Vienne de 1815.

1.       

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.400) Austerlitz (2 dĂ©cembre 1805, lors de la campagne d’Allemagne) est la plus fameuse bataille de NapolĂ©on. La troisiĂšme coalition contre la France avait Ă©tĂ© ouverte par l’accord conclu Ă  Saint-PĂ©ters­bourg entre l’Angleterre et la Russie le 11 avril 1805, suivi d’un traitĂ© d’alliance entre les deux nations en juillet, alliance que rallia l’empereur autrichien François II en aoĂ»t, ainsi que Naples et la SuĂšde. NapolĂ©on Ă©tait sur ses gardes : de Boulogne, oĂč il prĂ©parait une hypothĂ©tique invasion de l’Angleterre, il surveillait les Autri­chiens et avait prĂ©vu de marcher sur Vienne par deux voies : par la BaviĂšre (nation alliĂ©e de la France) et en suivant la vallĂ©e du Danube – d’une part, Ă  travers la BohĂȘme-Moravie d’autre part. La (p.401) premiĂšre bataille importante de la campagne eut lieu Ă  Ulm, oĂč s’Ă©tait enfermĂ© le gĂ©nĂ©ral autrichien Mack, qui capitula en octobre 1805 ; mais la bataille dĂ©cisive eut lieu Ă  Austerlitz (entre Prague et Vienne). Le champ de bataille d’Austerlitz, choisi par NapolĂ©on, Ă©tait une vaste plaine, bordĂ©e par un ruisseau (le Goldbach), avec, au centre, un plateau (le plateau de Pratzen) dominant la plaine d’environ deux cents mĂštres. Le 29 novembre, au lieu de s’installer sur le plateau, NapolĂ©on l’abandonne aux Austro-Russes, feint de battre en retraite et dĂ©ploie son armĂ©e en arriĂšre du Goldbach. Son plan Ă©tait le suivant : inspirer aux alliĂ©s ennemis le projet de tourner l’armĂ©e française par sa droite, pour lui couper la route de Vienne (vers le village de Telnitz), ce qui les obligerait Ă  dĂ©gar­nir le plateau de Pratzen et Ă  se diriger vers Telnitz.

 

Les Autrichiens tombĂšrent dans le piĂšge, quittĂšrent le plateau central et allĂšrent dĂ©fendre la route de Vienne, tandis que les Russes, commandĂ©s par Koutouzov, occupaient le plateau le 30 novembre ; le 2 dĂ©cembre, vers sept heures du matin, les Autri­chiens se ruĂšrent Ă  l’attaque de Telnitz et des villages voisins (tenus par Davout) et, pendant ce combat, NapolĂ©on, profitant du brouillard trĂšs dense qui noyait la petite vallĂ©e du Goldbach et les flancs du plateau de Pratzen, envoyait Soult sur le plateau vers huit heures et demie : Ă  neuf heures le brouillard d’Austerlitz commen­çait Ă  se dissiper et les Austro-Russes dĂ©couvrirent qu’ils avaient perdu le centre du champ de bataille, occupĂ© maintenant par les Français. Ils essayĂšrent de reconquĂ©rir Pratzen, mais n’y parvinrent pas : Ă  16 heures, la nuit tombait et NapolĂ©on avait gagnĂ© la bataille d’Austerlitz. Mais comment ? Par un « coup de poker », comme l’Ă©crit Jacques Garnier, spĂ©cialiste de l’histoire des batailles napo­lĂ©oniennes. Car la manƓuvre d’Austerlitz (laisser le plateau Ă  l’en­nemi, l’attirer Ă  Telnitz et profiter du brouillard) ne pouvait rĂ©ussir que sous plusieurs conditions : 1° que les Austro-Russes tombent dans le piĂšge qui les attirait Ă  Telnitz et dĂ©garnissent le plateau ; 2° que le brouillard fasse son apparition au bon moment ; 3° qu’il persiste suffisamment longtemps, pour permettre aux Français d’es­calader les flancs du plateau sans ĂȘtre vus. Quelle pythonisse pou­vait prĂ©voir tout cela ? À Austerlitz, NapolĂ©on n’a pas fait preuve de gĂ©nie, il a simplement jouĂ© au loto et gagnĂ© le gros lot. Encore fal­lait-il avoir le cran de miser.

 

(p.402) La victoire d’IĂ©na (14 octobre 1806, au cours de la campagne de Prusse) ne fut pas due Ă  un pari, comme celle d’Austerlitz, mais Ă  un coup de malchance pour les Prussiens. Le 13 octobre, Napo­lĂ©on et son armĂ©e, au grand complet, atteignaient lĂ©na, juste en arriĂšre des positions prussiennes ; il ignorait que le roi de Prusse et ses gĂ©nĂ©raux, craignant d’ĂȘtre cernĂ©s, avaient dĂ©cidĂ© la retraite et que l’armĂ©e prussienne s’Ă©tait divisĂ©e en deux colonnes, l’une sous le commandement du duc de Brunswick, l’autre commandĂ©e par Hohenlohe. Croyant donc avoir toute l’armĂ©e ennemie devant lui, il dĂ©cide de l’enfoncer de front et d’envoyer Davout la tourner par Auerstedt, Ă  vingt kilomĂštres au nord. La bataille a eu lieu, et NapolĂ©on Ă©crase sans mal Hohenlohe, qui n’a avec lui qu’une partie de l’armĂ©e prussienne. Le mĂȘme jour, Davout sera vainqueur Ă  Auerstedt.

 

(p.402) La campagne de Pologne contre les Russes, en 1806-1807, fut mal prĂ©parĂ©e. Eylau (8 fĂ©vrier 1807) fut une boucherie inutile (le mot est de NapolĂ©on lui-mĂȘme) ; Friedland (14 juin 1807) fut une bataille improvisĂ©e, offensive, mais parfaitement rĂ©ussie (les Russes Ă©taient dans une position dangereuse, le dos Ă  une riviĂšre) ; huit jours aprĂšs, les Russes demandaient l’armistice et le tsar Alexandre Ier rencontra NapolĂ©on sur un radeau lancĂ© au milieu du NiĂ©men : la paix fut signĂ©e Ă  Tilsit le 8 juillet 1807, c’Ă©tait un traitĂ© napolĂ©onien, c’est-Ă -dire une simple trĂȘve, lourde de guerres futures (il prĂ©voyait le dĂ©membrement de la Prusse et la rĂ©surrection partielle de la Pologne Ă  laquelle la Russie ne risquait pas de souscrire).

 

AprĂšs la campagne de Pologne, NapolĂ©on dĂ©cide d’asphyxier Ă©conomiquement l’Angleterre en organisant le blocus continental, initiative qui l’entraĂźna dans une politique de guerres et d’annexions, en particulier Ă  deux interventions militaires qui devaient lui ĂȘtre fatales : au Portugal (en 1807) et en Espagne (1808). Il dĂ©trĂŽna les dynasties rĂ©gnantes, nomma son frĂšre Joseph roi d’Espagne et dut faire face alors, dans la pĂ©ninsule IbĂ©rique, Ă  une longue guĂ©rilla qui, soutenue par un corps expĂ©ditionnaire anglais (commandĂ© par Wellington), eut enfin raison de NapolĂ©on.

 

La campagne de 1809, en Autriche et en Allemagne, a Ă©tĂ© mar­quĂ©e par les batailles d’Essling (21-22 mai) et de Wagram (4-6 juillet). La premiĂšre fut perdue par NapolĂ©on, qui cherchait un passage sur le Danube, Ă  l’est de Vienne (qu’il occupait), pour (p.403) dĂ©busquer le prince Charles et son armĂ©e. Il choisit d’utiliser l’Ăźle de Lobau, sur le fleuve, fait construire rapidement un pont, franchit le Danube, est repoussĂ© par les Autrichiens Ă  Essling, et doit se replier avec son armĂ©e dans l’Ăźle (oĂč il se retrancha). Sa dĂ©faite Ă©tait due principalement Ă  la crue du Danube, pourtant prĂ©visible Ă  cette Ă©poque de l’annĂ©e. Quarante jours plus tard, c’Ă©tait la dĂ©crue, NapolĂ©on et son armĂ©e purent quitter l’Ăźle de Lobau et l’Empereur offrit la bataille Ă  l’archiduc Charles dans la plaine dominĂ©e par le plateau de Wagram (4-6 juillet 1809), qui opposa l’armĂ©e française (190 000 hommes) Ă  l’armĂ©e autrichienne (220 000 hommes). La victoire revint Ă  NapolĂ©on et Ă  ses gĂ©nĂ©raux (MassĂ©na, Bernadotte, Oudinot, Davout), mais elle ne fut suivie d’aucun rĂ©sultat tactique, puisque l’archiduc Charles put s’Ă©chapper et se replier en BohĂȘme. Elle fut cependant suivie de la signature du traitĂ© de Vienne (14 octobre 1809)… et du mariage de NapolĂ©on avec la fille de l’empereur autrichien, Marie-Louise, destinĂ© Ă  fonder une dynastie Bonaparte, puisque JosĂ©phine n’avait pas donnĂ© d’hĂ©ritier Ă  l’Em­pereur (il divorça le 16 dĂ©cembre 1809, le mariage religieux fut annulĂ© le 9 fĂ©vrier 1810, et NapolĂ©on Ă©pousa Marie-Louise le 1er avril 1810 ; un enfant, le roi de Rome, devait naĂźtre de cette union le 20 mars 1811).

 

Le mathématicien Gauss détestait Napoléon...

(in: Gauss, Une révolution de la théorie des nombres, 2018, éd. RBA, p.98)

Autriche / Arrestation du résistant tyrolien Andreas Hofer

(Die Zeit, 08/04/2009)

Autriche / Peloton d'exécution pour le résistant tyrolien Andreas Hofer à Mantova (Mantoue)

 

2.5 La campagne désastreuse de Napoléon en Russie: mise au point

Georges Blond, La Grande Armée, 1804-1815, éd. Laffont

 

(p.331) Devant Smolensk, les cosaques ne tenaient pas. Ce n’était par leur vocation de tenir devant une attaque massive. On lit dans certains rĂ©cits qu’il furent « balayĂ©s » par la cavalerie lĂ©gĂšre de Murat et l’infanterie de Ney. Non, ils se dĂ©robaient. La cavalerie napolĂ©onienne dite lĂ©gĂšre avançait d’un trot assez lent et derriĂšre elle les fantassins. Un millier de cosaques s’étaient habilement dĂ©filĂ©s derriere un pli de terrain et de broussailles et ils avaient galopĂ© au-devant des Français en poussant un cri qui ressemblait Ă  « Hourrah! ». Quelques-uns d’entre eux Ă©taient mĂȘme arrivĂ©s si prĂšs du marĂ©chal Ney que celui-ci avait eu le collet de son habit dĂ©chirĂ© par une balle de carabine, puis, devant la pression continue, les cavaliers sauvages sur leurs petits chevaux s’Ă©taient Ă©parpillĂ©s Ă  droite et Ă  gauche; une nuĂ©e d’insectes qui se diluait.

 

(p.337) Nous avons vu plus de 400.000 hommes franchir le Niémen.

 

(p. 372) Ayant quittĂ© Mojaisk, NapolĂ©on traversa en partie le champ de bataille de la Moskowa. Il en Ă©manait une odeur insoutenable et des nuĂ©es de corbeaux s’en Ă©levaient Ă  mesure que s’avançaient les cavaliers de l’escorte impĂ©riale. Le souverain vit lĂ  avec effroi un blessĂ© qui survivait encore au milieu des cadavres. Incapable de marcher, il s’Ă©tait traĂźnĂ© d’une charogne de cheval Ă  une autre pour se nourrir. Reconnaissant l’Empereur, il trouva encore assez de force pour l’injurier.

 

(p.375) Dans toutes les guerres, avant la motorisation des armĂ©es, les chevaux ont Ă©tĂ© des martyrs. La plus grande palme doit ĂȘtre attribuĂ©e Ă  ceux de la Grande ArmĂ©e en Russie. MassacrĂ©s (comme les hommes) sur les champs de bataille, abandonnĂ©s blessĂ©s (comme souvent les hommes), jambes brisĂ©es, ventre crevĂ© ; agonisant pendant des jours, picorĂ©s encore vivant par les corbeaux, puis sur la neige glacĂ©e, mangĂ©s vivants par les hommes.

 

TombĂ©s, on n’attend pas qu’ils soient morts pour les dĂ©couper, le gel les durcit trop vite. On voit de ces animaux secouer la tĂȘte en hennissant tandis que les dĂ©peceurs s’affairent. En quelques jours, ce spectacle qui nous rĂ©vulserait va cesser d’attendrir et mĂȘme d’intĂ©resser. DĂšs qu’un cheval s’abat, en mĂȘme temps qu’il est dĂ©pecĂ©, des gourmands l’ouvrent pour chercher Ie foie, morceau rĂ©putĂ© le plus savoureux; d’autres- l’Ă©gorgent pour recueillir du sang dans leurs grandes marmites. Ils le consomment Ă  peine cuit, barbouillant affreusement leur visage barbu et sale.

 

On va voir mieux et, pour ainsi dire, plus Ă©trange : des hommes dĂ©coupent des biftecks dans les cuisses de chevaux qui marchent encore, attelĂ©s Ă  un vĂ©hicule. Le froid est tel que l’animal saigne Ă  peine; il continue Ă  marcher sans s’apercevoir, semble-t-il, de ce qu’on leur fait subir; anesthĂ©sie locale – au moins provisoire – par le froid. Une sorte de mot d’ordre se rĂ©pand:

– C’est mieux de les manger vivants.

 

Au dĂ©part de Moscou, des soldats ont eu des chiens qu’ils aimaient bien. Plus de chiens, tous dĂ©vorĂ©s. Des hommes ont-ils Ă©tĂ© dĂ©vorĂ©s par des hommes ? Au hasard des tĂ©moignages, on rencontre ici et lĂ  des allusions. Elles ont Ă©tĂ© souvent dĂ©menties parce que le cannibalisme est tabou, mais le dĂ©sir dĂ©sespĂ©rĂ© de survivre a raison de tous les tabous : de nos jours mĂȘme, l’histoire d’un avion tombĂ© dans la CordillĂšre des Andes nous l’a rappelĂ©. Entre autres survivants de la retraite de Russie, le sergent Bourgogne dit un mot: « Nous joignĂźmes deux soldats de la.ligne. Ils nous assurĂšrent qu’ils avaient vu des soldats Ă©trangers (des Croates) faisant partie de notre armĂ©e, retirer du feu d’une grange un cadavre tout r6ti, en couper et en manger. Je crois que cela est arrivĂ© plusieurs fois dans le cours de cette fatale campagne, sans cependant jamais l’avoir vu.  Quel intĂ©rĂȘt ces hommes presque mourants auraient-ils eu Ă  nous Ie dire, si cela n’Ă©tait pas vrai? »

 

(p.380) La longue marche a repris, par moins vingt-huit. Paul-Émile Victor m’a assurĂ© que marcher sur la neige par vingt-huit degrĂ©s de froid, n’importe quel homme ou n’importe quelle femme peut le faire Ă  condition d’ĂȘtre en bonne santĂ©, d’ĂȘtre vĂȘtu et nourri comme cette tempĂ©rature l’exige. Les survivants de la Grande ArmĂ©e qui cheminaient maintenant en direction d’Orcha (Ă  environ 120 km au sud-ouest de Smolensk) – ne parlons pas des blessĂ©s et des malades qui agonisent en marchant – sont sous-alimentĂ©s, couverts de vermine sous leurs haillons et leur Ă©tat psychique est dĂ©plorable, d’abord parce que chaque matin ils laissent sur la neige les cadavres de copains nus et congelĂ©s. Larrcy a dĂ©crit l’aspect de ces morts: «La peau et les muscles s’exfolient comme dans les statues de cire, les os restent Ă  nu. Le nez s’enlĂšverait comme un faux nez, les mains putrĂ©fiĂ©es tombent. Hormis la Garde, officiers et soldats vont dans le mĂȘme dĂ©sordre, toutes armes confondues. Certains ont sur l’Ă©paule une besace et sur le cĂŽtĂ© un pot attachĂ© par une corde, d’autres traĂźnent par la bride des ombres de chevaux portant chacun une marmite et de chĂ©tives provisions. Cependant roulent encore dans ce long neuve humain douloureux, des voitures oĂč sont des officiers et des civils, hommes et femmes.

 

Bivouaquer par vingt-huit degrĂ©s de froid, on ne peut; aussi le fait-on de prĂ©fĂ©rence en arrivant Ă  un village, si misĂ©rable soit-il, parce que les isbas fournissent soit du bois de chauffage, soit un abri. Elles sont construites de troncs de sapin, superposĂ©s en carrĂ©, simplement retenus par des Ă©chancrures pratiquĂ©es aux extrĂ©mitĂ©s et dont les interstices sont bourrĂ©s avec de la mousse. Les dĂ©molir n’est qu’un jeu.

 

Les individus et les groupes qui prĂ©tendent garder une isba intacte pour s’y abriter prennent un risque Ă©norme. Neuf fois sur dix, d’autres groupes les attaquent, en commençant par arracher la toiture. En cas de rĂ©sistance, les assaillants mettent le feu.

 

Je viens de parler de groupes parce que, aprĂšs KrasnoĂŻĂ©, on ne voit plus dans l’armĂ©e d’unitĂ©s constituĂ©es, seulement de petites bandes.

 

(p.381) Honssov se trouve sur la BĂ©rĂ©zina, Ă  120 km de lĂ . En avant! Des malades, des blessĂ©s tombent, on les pousse sur le cĂŽtĂ© de la route sans Ă©couter leurs plaintes, souvent en les injuriant. La fĂ©rocitĂ© n’est pourtant pas absolument gĂ©nĂ©rale car on voit des soldats guidant par la main un aveugle.  N’importe quel habituĂ© des sports d’hiver sait que, sur la neige, faute de lunettes protectrices, les yeux souffrent. Les troupiers qui marchent depuis des semaines sur l’Ă©tendue blanche sont maintenant atteints d’ophtalmies aiguĂ«s parce qu’ils n’ont pas de lunettes, parce que la fumĂ©e des bivouacs a irritĂ© leurs yeux, parce qu’ils se sont frottĂ© les yeux avec leurs mains dĂ©goĂ»tantes – ou avec de la neige, dans l’espoir de moins souffrir. La cĂ©citĂ© inspire a priori la pitiĂ©. Pourtant, peu de ces aveugles atteindront la BĂ©rĂ©zina.

 

(p.384) MalgrĂ© les Ă©pouvantables souffrances endurĂ©es, le prestige du chef suprĂȘme agissait encore sur une partie de l’armĂ©e, on entendait encore crier vive l’Empereur!, mais les occasions de le faire Ă©taient de plus en plus rares. Sur les blessĂ©s agonisant le long de la route, le magnĂ©tisme n’agissait plus : le contraire eĂ»t Ă©tĂ© surprenant. Peu avant Borissov, gisait sur la neige un employĂ© de l’administration de l’armĂ©e qui venait d’avoir les deux jambes brisĂ©es. Comme NapolĂ©on passait Ă  cheval Ă  la tĂȘte de l’escadron sacrĂ©, cet homme se souleva sur ses bras :

– VoilĂ , s’Ă©cria-t-il, ce misĂ©rable pantin qui nous mĂšne depuis dix ans comme des automates! Camarades, il est fou, mĂ©fiez-vous de lui, il est devenu cannibale! Le monstre vous dĂ©vorera tous!

 

L’Empereur passa sans paraĂźtre le voir ni l’entendre et ainsi rarent les autres cavaliers et la Garde derriĂšre eux et derriĂšre tous ceux qui suivaient. Que faire maintenant sinon obĂ©ir Ă  l’Empereur et le suivre?

 

On arrivait Ă  la BĂ©rĂ©zina. (p.393) De la BĂ©rĂ©zina Ă  Vilna, il y avait environ 250 km; ensuite, seulement une soixantaine jusqu’a Kovno, sur le NiĂ©men. Naturellement, les soldats ne comptaient pas en kilomĂštres, mais en lieues.

 

L’armĂ©e a d’abord traversĂ© une rĂ©gion marĂ©cageuse. La tempĂ©rature s’Ă©tait adoucie. On allait sur une route Ă©troite entre les marais, certains Ă©taient franchis sur des ponts de bois. Les hommes Ă  pied cheminaient pĂȘle-mĂȘle avec des caissons d’artillerie – il y en avait encore – et des voitures d’officiers et de civils, il y en avait encore et, parfois, certains tombaient dans les marais fangeux et s’y noyaient; ou ils s’y enlisaient lentement. « Au secours » mais on n’Ă©coutait pas.

 

Puis de nouveau le froid. Entre la BĂ©rĂ©zina et Vilna, la tempĂ©rature s’est maintenue entre moins vingt et un et moins trente, avec plusieurs pointes – elles duraient parfois une journĂ©e, une nuit – Ă  moins trente et un. Des nuĂ©es tournoyantes de corbeaux survolaient toujours l’exode, et l’on commença Ă  voir de ces oiseaux qui, soudain, tombaient comme des pierres. FoudroyĂ©s par le froid. Des soldats tournaient la tĂȘte de cĂŽtĂ© et d’autre pour voir si un camarade s’effondrait; Ă  peine touchait-il la neige, il Ă©tait dĂ©pouillĂ©; on se bousculait, on se battait avec injures pour le dĂ©pouiller. D’autres n’avaient plus l’Ă©nergie de se livrer Ă  ces atroces violences, ils allaient comme des fantĂŽmes.

 

Les visages emmitouflĂ©s de chiffons, de morceaux de vĂȘtements, de n’importe quoi, personne ne parlait parce que l’haleine des paroles se gelait sur les faces. On entendait seulement les croassements des corbeaux, le grincement des roues des voitures et aussi ici et lĂ  comme un martĂšlement de sabots sur la neige durcie. C’Ă©taient des hommes qui, n’ayant plus de souliers, allaient les pieds enveloppĂ©s de chiffons si durcis que les blocs de leurs pieds produisaient ce bruit. Certains, rendus inconscients par le malheur, allaient mĂȘme pieds nus, faisaient le mĂȘme bruit. Aux bivouacs ces hommes tendaient au feu leurs pieds-glaçons.  Beaucoup ne pouvaient repartir.

 

A intervalles, les cosaques apparaissaient sur la neige comme des points noirs qui grossissaient trĂšs vite. Seule la Garde – ce qui en restait – Ă©tait capable de repousser leurs assauts. Quant aux autres, « ceux qui avaient gardĂ© des armes les jetaient pour se sauver plus promptement ou pour que, s’ils Ă©taient pris, ils ne soient pas soupçonnĂ©s de vouloir se dĂ©fendre ». Des hommes qui dans les batailles avaient souvent montrĂ© un courage surhumain; ils Ă©taient comme morts Ă  eux-mĂȘmes, le regard fixe, l’air hĂ©bĂ©tĂ©. Beaucoup devaient conserver, mĂȘme rentrĂ©s en France, ce masque ragĂ©. Les soldats appelaient cela la moscovite.

 

(p.399) L’ENFER FROID “Eh bien, le brigand est donc parti! – Oui, il vient de partir Ă  l’instant. Il nous a dĂ©jĂ  fait le coup en Egypte. » ÉtonnĂ© de cette expression de brigand, j’appris avec surprise par la suite de la conversation qu’il s’agissait de NapolĂ©on. Peu de temps aprĂšs, l’armĂ©e fut instruite officiellement de ce dĂ©part.»

(René Bourgeois, chirurgien-major du régiment Dauphin-Cuirassier)

 

Comment la Garde n’aurait-elle pas Ă©tĂ© l’unitĂ© la plus blessĂ©e par le dĂ©part de son pĂšre chĂ©ri et chĂ©risseur? AprĂšs son dĂ©part, elle se dĂ©bande, plus de marche en ordre, on la voit mĂȘlĂ©e aux autres soldats clochards, extĂ©nuĂ©s. Le nouveau commandant en chef, Murat, ne dit rien, il laisse faire, d’ailleurs que pourrait-il ? « Il Ă©tait bien illusoire de confier Ă  un marĂ©chal la conduite des misĂ©rables dĂ©bris qui restaient. On ne pouvait concevoir ni un plan ni la moindre organisation tactique. Sauve qui peut Ă©tait le seul commandement que nous voulions Ă©couter. » Une seule idĂ©e : en finir. On ne pense mĂȘme plus Ă  Kovno, au NiĂ©men, c’est trop loin, un seul nom circule : Vilna. « A Vilna, disent des soldats, je me coucherai dans une maison et je mourrai content.» On en est lĂ .

 

Or, Ă  Oszmiana, environ 80 km avant Vilna, voici de nouveau un imprĂ©vu, un mouvement sur l’avant. Arrivent Ă  la rencontre, non pas des ennemis pour barrer la route, mais un renfort, une division entiĂšre, 12 000 hommes, sous les ordres du gĂ©nĂ©ral Loison. Des soldats jeunes et en bonne santĂ©, spectacle Ă  peine croyable. Ils regardent avec effarement les spectres qui les interrogent.

– Oui, nous venons de Vilna.

 

En rĂ©alitĂ©, ils ont sĂ©journĂ© quelque temps Ă  Vilna, mais ils viennent de toute l’Allemagne – une majoritĂ© d’Allemands parmi eux – et il y en a mĂȘme qui viennent de France. De France! Et pourtant, personne ne leur demande de nouvelles du cher pays, les spectres sont bien trop occupĂ©s – « bestialement», dirait le lieutenant Hubert Lyautey – Ă  autre chose : Ă  manger. La division Loison est arrivĂ©e avec des fourgons de ravitaillement; des biscuits surtout, de durs biscuits de soldat, mais lĂ , sur la neige, autour des pauvres maisons de bois d’Oszmiana, ces biscuits, les soldats les mangent en pleurant de joie. DĂ©jĂ  les hommes de la division Loison font mouvement, ils marchent vers l’arriĂšre du long troupeau : ils ont Ă©tĂ© envoyĂ©s pour protĂ©ger la retraite.

 

Un des Ă©vĂ©nements, non le plus spectaculaire, mais le plus dramatique de la retraite de Russie – souvent Ă  peine mentionnĂ©, comme un dĂ©tail – va se produire, dans les quarante-huit heures qui vont suivre, entre Oszmiana et Vilna : les deux tiers de la division Loison vont pĂ©rir. Non sous les coups de l’ennemi, sous les charges des cosaques. Les cosaques n’attaqueront que peu et sans insister, entre Smiana et Vilna. Environ huit mille soldats de la division « fraiche » envoyĂ©s en renfort, vont mourir tout simplement de froid.

 

Ils sont jeunes, bien nourris depuis des semaines, point Ă©puisĂ©s par de trop longues marches, vĂȘtus normalement comme des soldats en campagne – ce n’est pas assez; mieux valaient peut-ĂȘtre, aprĂšs tout, les loques – pouilleuses entassĂ©es les unes sur les autres par-dessus la vermine et la crasse – mais surtout, ils ne sont pas le rĂ©sultat d’une sĂ©lection impitoyable faite durant toute la retraite par le froid et la misĂšre.  AffrontĂ©s brutalement Ă  ce froid inhumain, la plupart ne rĂ©sistent pas.  « On les voyait d’abord chanceler pendant quelques instants et marcher d’un pas mal assurĂ©, comme ivres. Ils avaient la figure rouge et gonflĂ©e, bientĂŽt (p.400) ils finissaient par ĂȘtre entiĂšrement paralysĂ©s : leurs fusils s’Ă©chappaient de leurs mains inertes, leurs jambes flĂ©chissaient sous eux et enfin ils tombaient.» Autre observation d’un mĂ©decin : « Les yeux Ă©taient extrĂȘmement rouges et souvent le sang s’Ă©coulait par gouttes au-dehors de la conjonctive. Ainsi l’on peut dire sans mĂ©taphore qu’ils rĂ©pandaient des larmes de sang. Cela n’est pas une exagĂ©ration, beaucoup de personnes ont pu le constater. » Bref, sur 12 000 conscrits, 8 000 morts de froid. Les autres sont Ă  l’arriĂšre-garde et feront leur devoir.

 

(p.405) Au sommet de la hiĂ©rarchie, c’est un autre dĂ©sordre. Murat rĂ©unit un conseil de guerre au cours duquel il vitupĂšre NapolĂ©on avec vĂ©hĂ©mence. I1 va bientĂŽt lui Ă©crire qu’il ne veut plus conserver son commandement, qu’il le passe Ă  EugĂšne de Beauharnais, et il va partir pour ses États sans attendre la rĂ©ponse du souverain. C’est Ney, encore lui, qui, avec les survivants de la division Loison, encore eux, va dĂ©fendre Kovno pour laisser Ă  des bandes dĂ©sespĂ©rĂ©es le temps de franchir le NiĂ©men. Des 400 000 hommes qui l’ont traversĂ© d’ouest en est entre le 24 et le 30 juin 1812, combien vont le repasser, partie sur les ponts, partie sur la glace? Les dĂ©nombrements prĂ©cis faits plus tard dans des bureaux Ă  quatre cents lieues du fleuve glacĂ© sont illusoires. Disons que sur 400 000 hommes, il en revint 10 000, ou 20000. Les Russes ont fait 100 000 prisonniers. Tout le reste est mort. La Grande ArmĂ©e n’existe plus. Mais NapolĂ©on est rentrĂ© en France pour chercher 300 000 soldats.

 

(p.408) / Pour Ă©chapper Ă  la conscription/

 

DerniĂšre solution : dĂ©serter ou frauder. J’ai parlĂ© de ces bandes de rĂ©fractaires qui se sauvaient dans les bois, dans les montagnes. En 1813, ils Ă©taient encore plus nombreux qu’auparavant parce qu’on savait que rejoindre l’armĂ©e, c’Ă©tait au moins deux chances sur trois d’y laisser sa peau: l’Empereur lui-mĂȘme n’avait presque rien cachĂ© des dĂ©sastres dans le fameux 29e Bulletin. Il n’y avait plus assez de gendarmes pour faire la chasse aux rĂ©fractaires. En mai 1813, on allait compter environ 160 000 insoumis.

 

Frauder, c’Ă©tait par exemple se mutiler volontairement : se casser les dents de devant ou se les carier en mĂąchant de l’encens) afin de ne pouvoir dĂ©chirer les cartouches: s’amputer du pouce pour ne pas pouvoir tenir le fusil: se faire aux bras et aux cuisses, Ă  l’aide de vĂ©sicatoires, des plaies qu’on entretenait avec des compresses d’eau imprĂ©gnĂ©es d’arsenic: c’Ă©tait se casser un pied, il y en avait qui allait jusqu’Ă  se crever un oeil, mais les mutilations rendaient suspect: ou alors, payer pour obtenir de faux certificats de maladies graves : des mĂ©decins se livraient Ă  ce trafic: des secrĂ©taires de mairie dĂ©livraient de fausses piĂšces d’Ă©tat civil trompant sur 1’Ăąge, parfois mĂȘme de faux certificats de dĂ©cĂšs: le rĂ©fractaire disparaissait et sa famille simulait son enterrement. LĂ  aussi, il y avait un risque, surtout dans les campagnes, parce que les gens jasaient.

 

(p.451) 3 fĂ©vrier 1814, trois heures de l’aprĂšs-midi. NapolĂ©on entre dans Troyes. Portes et volets sont fermĂ©s, la ville est glacĂ©e d’Ă©pouvante : la nouvelle s’est rĂ©pandue que l’Empereur venait d’ĂȘtre battu sur le sol de France, c’est la fin. Les troupes extĂ©nuĂ©es dĂ©filent dans les rues dĂ©sertes.  Des soldats s’arrĂȘtent devant les maisons barricadĂ©es, ils frappent aux portes en demandant du pain. Rien. Les habitants veulent garder leurs provisions pour satisfaire aux exigences des Russes, Prussiens et Autrichiens, pour n’ĂȘtre pas molestĂ©s quand ces ennemis arriveront. Des gens ont l’audace d’ouvrir leur fenĂȘtre pour crier cela tout crĂ»ment aux soldats. Alors la colĂšre Ă©clate, les portes sont dĂ©foncĂ©es, les habitants rouĂ©s de coups, les boutiques pillĂ©es.

 

(p.473) A la hauteur des faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, dans l’assistance, rien que des visages graves, tristes, un silence plutĂŽt hostile. Une foule plus dense bordait plus loin le boulevard. Les soldats alliĂ©s dĂ©filaient en bon ordre, ils avaient un air de santĂ©, leurs chevaux Ă©taient luisants. Une puissante odeur de crottin flottait. L’enthousiasme fut dĂ©clenchĂ© au niveau de la rue PoissonniĂšre par deux ou trois cris de: «Vive Alexandre ! Vivent les AlliĂ©s! » Le superbe souverain russe ralentit son cheval.

– Nous vous apportons la paix! cria-t-il d’une voix forte.

 

Il ajouta d’autres paroles que les acclamations couvrirent. Des gens se jetaient vers son cheval, d’autres s’agenouillaientl Un dĂ©lire se dĂ©chaĂźna lorsque les musiques russes se mirent Ă  jouer des airs français. Les pseudo-vainqueurs de NapolĂ©on Ă©taient acclamĂ©s autant et plus que l’avait jamais Ă©tĂ© l’Empereur des Français dans sa capitale. En fait, c’Ă©tait la paix qu’on acclamait. L’exaltation atteignit son sommet avenue des Champs-ElysĂ©es. Des hommes et des femmes embrassaient les bottes du tzar, son cheval. Pour mieux voir le spectacle, des femmes sautaient en croupe des cavaliers de l’Ă©tat-major. Alexandre se retourna en riant :

– Pourvu qu’on n’enlĂšve pas ces Sabines!

 

AprĂšs ce dĂ©filĂ©, des dizaines de milliers de Parisiens dĂ©filĂšrent eux-mĂȘmes pour aller voir les troupes alliĂ©es campĂ©es sur les Champs-ElysĂ©es, Ă  Neuilly et avenue de la Motte-Picquet. Drapeaux au vent, sonneries de trompettes, cuisines des troupiers, tout Ă©tait spectacle pittoresque. Sur les Champs-ElysĂ©es, le bivouac des Anglais, Irlandais et Ecossais plaisait beaucoup, avec ses uniformes rouges, ses jupes Ă  carreaux, les joueurs de cornemuse. Mais la plus grande curiositĂ© allait aux campements d’en face, ceux des cosaques. Leurs huttes Ă©taient faites de bottes de paille maintenues par des lances fichĂ©es en terre. Barbus, hirsutes, yeux bridĂ©s, sans gĂȘne ils s’Ă©pouillaient, jouaient aux cartes, faisaient leur tambouille. Cordiaux si on s’adressait Ă  eux (par gestes) point hostiles aux Ă©changes : contre du tabac français, ils donnaient un gobelet d’Ă©mail russe; ou une chaĂźne de montre d’origine inconnue. Plusieurs de ces fils des steppes commirent une faute de tact en ouvrant au Pont-Neuf une sorte de marchĂ© oĂč ils vendaient divers objets pillĂ©s par eux dans la rĂ©gion parisienne. Des spoliĂ©s le surent, arrivĂšrent, voulurent reprendre leur bien, il y eut lĂ  quelques bagarres. Point d’idylle sans jamais un nuage.

 

De tout Ă©vĂ©nement naĂźt un commerce. Moins de quarante-huit heures aprĂšs l’entrĂ©e des AlliĂ©s Ă  Paris, partout des marchands en boutique ou ambulants vendent des brochures. des chansons injurieuses pour NapolĂ©on. On le compare Ă  Robespierre, Ă  Attila; il est un ogre, un assassin.

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969, Ed. de Trévise, Paris

 

CH. VIII EXIT “NABOU”

 

(p.133-134) NAPOLÉON BONAPARTE DIRIGE CONTRE LA RUSSIE en 1812 une « croisade europĂ©enne » ; c’est sa formule.  Sous lui, l’Europe se lĂšve contre « la barbarie Tartare ».  L’armĂ©e-Babel qu’il a rĂ©unie compte prĂšs de 700 000 hommes, mais il y a lĂ  quelque 400 000 Allemands, Polonais, Italiens, Hollandais, Suisses mĂȘme. Il s’imagine que ces asservis vont se faire tuer en sa faveur (1) pour alourdir encore leur servage, alors que la plupart n’attendent que l’occasion de briser leurs chaĂźnes. L’Ă©normitĂ© des dĂ©sertions, pendant la campagne de Russie, est passĂ©e sous silence par les chantres de « l’Ă©popĂ©e », de mĂȘme que l’illusion dont Mollien (T. 111, p. 67) nous faisait part: franchissant le NiĂ©men, NapolĂ©on croyait tout de bon aller au devant de profits gigantesques; il s’en Ă©tait ouvert Ă  son trĂ©sorier et comptait « lever en Russie autant de contributions qu’il en avair tirĂ©es de la Prusse et de l’Autriche », ensemble.

 

(1)   NapolĂ©on en Ă©tait persuadĂ©, estimant que la peur y suffirait.  Et il disait, trĂšs fier, Ă  FouchĂ©: “Ainsi j’aurai l’extraordinaire politique d’avoir mes ennemis Ă  mon service.”

 

Napoleon und seine Zeit, 1769-1821, in: Geo Epoche, 55, 2012

 

(S.131) /in Russland/

 

Napoleon bleibt 18 Tage in Wilna. Er ist – ungewöhnlich fur ihn – unentschlossen. Diesen Zeitverlust muss er aufholen. Am 16. Juli zieht er weiter. Er treibt die Armee zu Gewaltmarschen, um den zurĂŒckweichenden Gegner zu erreichen und zur Schlacht zu zwingen.

TagsĂŒber steigen die Temperaturen nun auf 36 Grad. Die Marschkolonnen wirbeln Wolken aus Staub auf. Mensch und Tier dursten. Ortschaften mit Brunnen sind rar, Teiche und GrĂ€ben enthalten nur abgestandenes Wasser oder sind ausgetrocknet. Viele Soldaten trinken Pferde-Urin aus den Spurrillen der Strassen. Zahllose KĂ€mpfer sterben an Dehydrierung, an Ruhr oder Erschöpfung.

 

Auch der Zustand der Pferde ist erbĂ€rmlich. Durch das schlechte Futter – oft erhalten sie nur altes Stroh vom Dach einer BauernhĂŒtte – bekommen sie Koliken. Viele sind bald bis auf die Knochen abgemagert. Aus ihren wundgescheuerten RĂŒcken tropft Eiter.

Die gesamte Armee, Pferde wie Sol­daten, leidet an Durchfall. Der Wegesrand ist voller Exkremente – und voller Pferdekadaver sowie Leichen der auf dem Marsch Verstorbenen. In der Hitze verbreiten sie fĂŒrchterlichen Gestank.

Mitte Juli laufen die meisten Infanteristen bereits barfuss, da ihre Schuhe zerschlissen sind. Tausende halten das Marschtempo nicht durch, bleiben zurĂŒck, krank, entkrĂ€ftet. Hunderte nehmen sich aus Verzweiflung das Leben. Viele desertieren, 50 000 Soldaten allein auf den ersten Etappen.

Als die Armee am 28. Juli Witebsk erreicht, ist sie bereits um ein Drittel geschrumpft, ohne eine grosse Schlacht geschlagen zu haben.

 

(S.135) Das Inferno ist das Startsignal fur die PlĂŒnderungen. In einer wahren Raserei versuchen die MĂ€nner der Grande Ar­mee, so viel wie möglich an sich zu reissen, bevor es Opfer der Flammen wird.

,,Man sah einen endlosen Zug von Soldaten, die Wein, Zucker, Tee, Möbel, Pelze, Kunstwerke und dergleichen mit sich schleppten”, berichtet ein französischer Oberst. Die Armee befindet sich in völliger Auflösung. Überall laufen betrunkene Soldaten und Offiziere herum, beladen mit Beute und Proviant. Durch das Tosen der Flammen gellen die Schreie von Frauen, die vergewaltigt werden. Und das Heulen von Kettenhunden, die lebendig verbrennen.

 

(S.138) In der Nacht zum 23. Oktober hören die Einheiten, die sich noch nahe Moskau befinden, das Grollen explodierender SprengsĂ€tze – Napoleon hat der Nachhut befohlen, den Kreml in die Luft zu sprengen. Da jedoch viele ZĂŒnder versagen, wird die Festung, trotz grosser SchĂ€den, nicht zerstĂŽrt.

 

(S.142) Der Andrang an den Brucken lĂ€sst nicht nach. Die Hinteren schieben sich ĂŒber die GestĂŒrzten und Gestrauchelten. ,,Ich habe in meinem Leben nie etwas Grausigeres erlebt als das GefĂŒhl, ĂŒber lebende Kreaturen hinwegzugehen, die versuchen, sich an meinen Beinen festzuklammern”, berichtet ein Leutnant.

Das Blutbad dauert an, bis es Napo­leons Nachhut gelingt, die russischen Angreifer zuruckzudrĂ€ngen. Doch auch in dieser Nacht lagern noch Tausende am östlichen Ufer. Sie sind zu erschöpft und zu apathisch, um dem Aufruf zu folgen, die BrĂŒcke zu ĂŒberqueren.

Am darauffolgenden Morgen gegen acht Uhr brennen die BrĂŒcken: Napo­leons Soldaten haben sie angezĂŒndet, um dem Feind die Verfolgung unmöglich zu machen.

FĂŒr Tausende Menschen, die nun zurĂŒckbleiben – Frauen, Kinder, Kranke, Verwundete, Erschöpfte -, ist es das sichere Todesurteil. In ihrem fĂŒrchterlichen Geschrei mischen sich Wut und Angst.

An der Beresina verliert Napoleon mehr als 20000 Menschen, darunter mindestens 10000 Zivilisten.

 

(S.144) Erst im Januar 1813, als RĂŒckkehrer der Grande Armee Ostpreussen erreichen, offenbart sich das ganze Ausmass der Katastrophe. Etwa 400 000 Soldaten des vor einem halben Jahr gut 600 000 Mann zĂ€hlenden Heeres sind auf dem Russlandfeldzug gestorben – weniger als ein Viertel davon im Kampf, die Übrigen durch Hunger, KĂ€lte, Krankheiten oder in der Gefangenschaft.

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.403) La rupture de l’alliance franco-russe qui avait Ă©tĂ© conclue Ă  Erfurt fut la consĂ©quence d’une part du rapprochement franco-autri­chien aprĂšs Wagram, d’autre part de la crĂ©ation du grand-duchĂ© de Varsovie, par NapolĂ©on, en 1807, qui laissait prĂ©sager une renaissance de l’État polonais que s’Ă©taient jadis partagĂ© la Russie et l’Autriche. Contre NapolĂ©on, le tsar noua donc une mĂȘme coalition avec les Anglais et la guerre Ă©clata au mois de juin 1812. Une Grande ArmĂ©e de prĂšs de

800 000 hommes partit, Ă  pied, de Paris pour Moscou ; on sait qu’il n’en revint que quelques milliers. L’inefficacitĂ© totale de NapolĂ©on en matiĂšre de stratĂ©gie se manifesta cruellement dans cette campagne de Russie ; il y fit les mĂȘmes erreurs que Hitler plus d’un siĂšcle plus tard : il partit avec une armĂ©e sans service sanitaire, sans train des Ă©quipages, presque sans service d’intendance, sans informa­tion gĂ©ographique certaine (son meilleur instrument, en la matiĂšre, Ă©tait un atlas de la Russie qu’avait rapportĂ© BĂącler d’Albe de Varsovie en 1807), avec l’intention de vivre sur le pays, mais en ignorant Ă  peu prĂšs tout et de ses ressources, et de son peuple. Il n’avait pas prĂ©vu ni (p.404) la stratĂ©gie de la terre brĂ»lĂ©e adoptĂ©e par les gĂ©nĂ©raux russes (notam­ment par Barclay de Tolly, qui fait le vide devant lui), ni l’extraordi­naire stratĂ©gie de Koutouzov qui suivait la Grande ArmĂ©e en attendant son heure, ni le froid russe, ni le dĂ©gel, ni qu’il prendrait une capitale en ruine, vidĂ©e de ses habitants et brĂ»lĂ©e, ni la BĂ©rĂ©zina. Le flambeau du guerrier NapolĂ©on, qui avait fait illusion pendant dix-neuf ans, Ă©tait Ă©teint. Le dĂ©sastre de Russie Ă©tait, selon le mot cĂ©lĂšbre de Talleyrand, « le commencement de la fin ».

 

Walter KrĂ€mer, Götz Trenkler, Das Beste aus dem Lexikon der populĂ€ren IrrtĂŒmer, Piper Verlag, 2002

 

Napoleon

Napoleons Russlandfeldzug wurde vor allem durch den harten Winter zu einer grossen Katastrophe

 

Kaiser Napoleon I. hat seinen grossen Russlandfeldzug nicht durch den harten Winter, sondern durch seine eigenen Fehler verloren; seine bekannte Entschuldigung fĂŒr das Desa­ster  »Unser Untergang war der Winter; wir sind das Opfer des Klimas « war nur ein Versuch, das eigene Versagen zu bemĂ€nteln.

In Wahrheit war das Wetter den grössten Teil des Feldzuges ĂŒber kaum kĂ€lter als ĂŒblich, eher wĂ€rmer. Wie ĂŒberlieferte Wetterdaten zeigen, betrug die mittlere Temperatur in Kiew und Warschau im Oktober, zu Beginn des RĂŒckzugs, +10°C, in Reval und Riga +7°C; selbst Ende November, beim berĂŒhmten Übergang ĂŒber die angeblich eisstarrende Beresina, war der Fluss ĂŒberhaupt noch nicht zugefroren; die bekannten Bilder von schneeverwehten, mit gewaltigen Eisschollen kĂ€mpfenden französischen Soldaten sind reine Erfindungen. Wenn der Napoleon Biograph AndrĂ© Maurois von russischen Granaten schreibt, die das Eis des Flusses aufgerissen hĂ€tten, ist er dabei dem Kaiser genauso auf den Leim gegangen wie der Rest der Welt.

»Die KĂ€lte nahm plötzlich zu«, behauptet Napoleon in seinem Bulletin vom 5.Dezember, »und in der Nacht vom 14. auf den 15. [November] zeigte das Thermometer 16 bis 18 Grad unter dem Gefrierpunkt. Die Wege waren mit Glatteis ĂŒberdeckt; die Kavallerie, Artillerie und Trainpferde fielen jede Nacht in Menge um, nicht zu Hunderten, sondern zu Tausenden… Wir mussten einen grossen Teil unserer Kanonen im Stich lassen und zerstören sowie einen grossen Teil unseres Kriegs und Mundvorrats… «

In Wahrheit hatte die KĂ€lte tatsĂ€chlich zugenommen, aber erst viel spĂ€ter. Die enormen Materialverluste auf dem RĂŒckweg waren vor allem schlechter Planung und nicht der KĂ€lte zuzuschreiben. Beim Aufbruch aus Moskau hatte die Armee nur Pferdefutter fĂŒr eine Woche, und vor allem deshalb, also aus Futtermangel, und nicht des Frostes wegen »fielen die Trainpferde jede Nacht zu Tausenden«. Selbst im November betrugen die mittleren Temperaturen in Kiew noch +2°C, wie einschlĂ€gige Aufzeichnungen zeigen, und selbst die kĂ€lteste ĂŒberlieferte Novembernacht, mit 8 °C bei Smolensk, liegt noch weit ĂŒber den Horrorfrösten, von denen Napoleon berichtet bat.

Dass seine MĂ€rchen trotzdem geglaubt wurden, liegt an der grossen KĂ€lte, die dann schliesslich wirklich ausbrach, wenn auch erst im Dezember, lange nach der eigentlichen Katastrophe. Die wenigen Heimkehrer, die unter anderem auch von klirrendem Frost auf dem RĂŒckweg berichteten, schienen Napoleons Ausrede zu bestĂ€tigen; dass dieser Frost erst nach dem Untergang der «Grande ArmĂ©e « ausbrach, wurde dabei ĂŒbersehen.

 

Lit.: V. Cronin: Napoleon, Frankfurt a. M. 1975; G.Prause: Tratschkes Lexikon fĂŒr Besserwisser, MĂŒnchen 1986 (vor allem das Kapitel »Nicht der Winter verursachte die Russland Katastrophe«).

 

Russia against Napoleon: how Russia really won (Dominic Lieven)

(in: The Economist, 17/04/2010)

(Ullrich Volker, Die Tragödie des RĂŒckzugs, Die Zeit, 04/04/2012)

Krepiert fĂŒr Frankreich

(s.r.)

tableau de propagande napoléonienne

 

2.6 Les pillages en Europe par l’armĂ©e napolĂ©onienne

Dell’ Orso Silvia, Ritornano in Italia le opere d’arte trafugate all’ estero, in : Gente, 14/12/2006, p.84-88

 

(p.88) Non Ăš una novitĂ  che tanti capolavori d’arte vengano rubati e trafugati. I furti e le esportazioni clandestine sono una piaga antica e non solo in Italia: dalle opere d’arte sottratte corne bottino di guerra alle razzie napoleoniche (l’Incoronazione di spine di Tiziano, proveniente da Santa Maria delle Grazie a Milano e la Madonna della Vittoria del Mantegna, da Mantova, testimoniano ancora oggi al Louvre la consistenza di quelle spoliazioni), razzie compiute con una sistematicitĂ  non dissimile da quelle effettuate dai tedeschi nell’ultima guerra, fino a portarsi via straordinar! capolavori con la motivazione di poterli tutelare meglio.

 

From: Pierre Thomasset

 

Sent: Saturday, March 31, 2007 10:48 AM

 

Voici une autre information que j’ai apprise rĂ©cemment : je comprends de mieux en mieux que l’expression “se prendre pour NapolĂ©on” soit synonyme d’esprit dĂ©rangĂ©.

Sur ordre de ce malade de NapolĂ©on, les archives vaticanes furent classĂ©es par les archivistes français Ă  Paris, pendant quatre ans. Une partie fut dĂ©truite, brĂ»lĂ©e, perdue ou mĂ©langĂ©e. Ceux que ces archives intĂ©ressent peuvent regarder dans le grenier de leurs grands-parents, surtout s’ils Ă©taient charcutiers Ă  Paris. Les autres peuvent aider le Vatican Ă  remettre dans l’ordre ce qui en reste.

Voici un extrait d’une information Ă  ce sujet, que vous pourrez facilement retrouver sur Internet.

« En fĂ©vrier 1810, NapolĂ©on Ă©mit un Ă©dit d’occupation des archives papales; 
 Divers convois, composĂ©s d’énormes chariots 
 quittĂšrent Rome pour Paris 
 des expĂ©ditions analogues furent rĂ©alisĂ©es par la suite. A Paris, les 
 archives papales 
 devaient intĂ©grer le projet des Archives Centrales de l’Empire, 

AprĂšs la chute de l’Empire 
 (11 avril 1814), le roi Louis XVIII, 
 dĂ©cida de restituer au pape les archives vaticanes, et la pape envoya Ă  Paris 
 Mgr Gaetano Marini (PrĂ©fet des Archives Vaticanes), son neveu Mgr Marino Marini (coadjuteur 
aux Archives Vaticanes),
 les opĂ©rations s’arrĂȘtĂšrent brutalement lors de la parenthĂšse 
 des Cent Jours (26 fĂ©vrier-22 juin 1815); pendant cette pĂ©riode, on suspendit les mesures de restitution 
 les documents subissaient de graves dommages et violations.

L’épopĂ©e napolĂ©onienne dĂ©finitivement passĂ©e, Pie VII, le 12 aoĂ»t 1815, donna l’ordre Ă  Marino Marini 
 de reprendre la prĂ©paration de l’expĂ©dition des archives 
 Marini reprit 
ce travail le 3 septembre 1815, et 
 en octobre suivant, les premiers convois pouvaient partir, 
 Dans ces voyages de retour 
, se reproduisirent les dommages encourus Ă  l’aller, en particulier la perte de chariots entiers 


Le 23 dĂ©cembre 1815, Mgr Marini rentrait Ă  Rome et pouvait remettre au pape la premiĂšre partie de la documentation soustraite par NapolĂ©on. C’est Ă  ce moment qu’il fut demandĂ© au comte Ginnasi 
 de rĂ©cupĂ©rer la partie des Archives Vaticanes encore sur le sol français, et de la rĂ©expĂ©dier Ă  Rome. 
 le cardinal 
 Ercole Consalvi, dĂ©cida que les « papiers inutiles, qui peuvent ĂȘtre jetĂ©s aux flammes » seraient ainsi dĂ©truits sur place. Le comte Ginnasi s’exĂ©cuta si bien que lorsqu’il revint Ă  Rome, il avait brĂ»lĂ© des centaines (sinon des milliers) d’unitĂ©s, tandis que d’autres milliers avaient Ă©tĂ© vendues comme papier Ă  des charcutiers parisiens, si bien que beaucoup de sĂ©ries d’archives vaticanes furent mutilĂ©es et d’autres disparurent pour toujours. Entre juillet 1816 et mars 1817, on envoya Ă  Rome plusieurs convois, et le matĂ©riel Vatican retrouva progressivement son siĂšge (avec les pertes mentionnĂ©es) les annĂ©es suivantes.
Le dĂ©sordre avec lequel furent prĂ©parĂ©es les caisses 
 fut tel qu’à leur arrivĂ©e au Vatican, plusieurs sĂ©ries des diffĂ©rentes archives de la Curie furent confondues avec d’autres 
 Avec le temps 
 quelques sĂ©ries, au moins virtuellement (sur les inventaires) furent recomposĂ©es. Cependant, le corpus des Archives Vaticanes porte encore les blessures du funeste transfert Ă  Paris. »

Bien Ă  vous.

Pierre Thomasset

 

Überall werden Galerien geplĂŒndert: Paris soll Kapitale der Kunst werden.

 

Zu den Schattenseiten von Napoleons imperia­len TrĂ€umen gehört ein ebenfalls wenig bekanntes Kapitel, dem die Ausstellung unter der Überschrift »Objekte der Begierde» breiten Raum widmet: der Raub von Kunstsammlungen und Archiven aus Europa und ihre ÜberfĂŒhrung nach Paris, das zur Kapitale der KĂŒnste und WĂŻssenschaften ausgebaut werden sollte.

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969, Ed. de Trévise, Paris

 

(p.118) « La guerre est la source de la richesse nationale ». Ce principe-lĂ , tout Ă  fait girondin, et fondamental chez Carnot, Bonaparte en fera sans cesse, vastement l’application.  Le 5 octobre 1809, aprĂšs Wagram, il Ă©crivait Ă  son trĂ©sorier, Mollien : «Cette campagne ne m’a pas rendu autant que la prĂ©cĂ©dente; par les articles secrets du traitĂ©, je recevrai quelque 100 millions » ; il n’en pourra malheureusement arracher que 85, Ă  l’Autriche.  (En Prusse, ç’avait Ă©tĂ© une bien autre fiesta; les millions par centaines).  Mais, Ă  Hambourg, il va rafler 34 millions d’un seul coup; et lorsqu’il saisit lui-mĂȘme la Hollande, Ă  la place de ce Louis piteux qui ne savait pas faire « rendre” le pays, il impose, sur-le-champ, aux Bataves une contribution de 50 millions; prĂ©sent qu’ils sont invitĂ©s Ă  lui remettre en tĂ©moignage du bonheur qu’ils Ă©prouvent Ă  l’avoir dĂ©sormais pour souverain.  Il avale les Etats du Pape ?  ImmĂ©diatement main basse sur les « biens d’ Eglise » ; soit, Ă  peu prĂšs, 150 millions.  Le 24 mars, 1811, devant les Conseils rĂ©unis du Commerce et des Manufactures, NapolĂ©on se targuera d’avoir « fait entrer en France plus d’un milliard de contributions Ă©trangĂšres depuis 1806 “.

 

(p.120) Ledit « TrĂ©sor des Braves » se mue, en 1810, par sĂ©natus-consulte, en «Domaine Extraordinaire »; les sommes qui s’y entasseront, l’empereur s’en rĂ©serve, Ă  lui seul, le maniement, et « sans ĂȘtre liĂ©, prĂ©cise la loi qu’il Ă©dicte, par aucune disposition du code » ; ce TrĂ©sor-en-marge, les bonnes gens devront croire qu’il est destinĂ© Ă  « subvenir aux dĂ©penses des armĂ©es, rĂ©compenser les dĂ©vouements civils et militaires, Ă©lever des monuments, exĂ©cuter des travaux publics, ajouter Ă  la splendeur de l’Empire ».  Mais Mollien le TrĂ©sorier est bien obligĂ© de constater qu’en rĂ©alitĂ© le budget de la guerre, Ă  la charge du pays, et alimentĂ© par les impĂŽts, s’accroĂźt de maniĂšre continue (344 millions en 1807; 400 en 1808; 700 en 1811; 722 en 1812, et 816 en 1813) et que, si l’empereur s’interdit d’augmenter sĂ©rieusement l’impĂŽt foncier, car  (p.121) il veille Ă  ne point irriter les propriĂ©taires, en revanche les contributions indirectes (ou « droits rĂ©unis ») qui pĂšsent lourd sur les humbles (mais l’Ă©tendue de la multitude permet, globalement, de beaux rĂ©sultats) montent, montent, avec les annĂ©es: 2 millions en 1808, 106 en 1809, 128 en 1811, 147 en 1812; en 1813, ils atteindront 189 millions, soit plus du double de ce qu’ils Ă©taient cinq ans plus tĂŽt.  Les « grands travaux » ?  DĂ©penses rĂ©elles, sur ce chapitre, de 1804 Ă  1813: 102 millions pour les embellissements de Paris, 148 millions pour tout le reste de la France; soit, au total, 250 millions en dix ans; alors que, pour les trois seules annĂ©es 1811-1813, les dĂ©penses militaires figurent au budget pour 2 milliards et 238 millions.

(p.122) Le Domaine Extraordinaire de NapolĂ©on Bonaparte, c’est son bien, son trĂ©sor, son argent; dĂ©pouilles europĂ©ennes.  Cela mĂȘme pour quoi, en vue de quoi, il a, depuis vingt ans, tant jouĂ© des coudes, tant « combinĂ© » (1) d’abord, et tant tuĂ© ensuite; la garantie de cette opulence, suprĂȘme et sans mesure, but unique de sa trajectoire.

 

(1) Confidence Ă  Roederer : « Pour arriver oĂč je suis arrivĂ©, on ne sait pas ce qu’il m’a fallu de patience et de combinaisons”.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.47) On cite trop peu, dans les manuels, les instructions de Carnot, dĂšs 1794 (et contre la volontĂ© de Robespierre) Ă  Jourdan et Ă  Pichegru: « Montrez Ă  vos hommes les richesses de l’Allemagne »; « En Belgique, prenez tout; il faut vider le pays. »

 

http://cms.berlineur.eu/?p=144

 

Quand Venus s’offrait des vacances à Paris

Le 23 mai 2007, par pgom1

 

Fille de Prusse, kidnappĂ©e par NapolĂ©on, manipulĂ©e par Hitler, et symbole de toutes les luttes et de toutes les Ă©poques
, s’il y a une berlinoise qui a Ă©tĂ© le tĂ©moin numĂ©ro 1 de l’Histoire de l’Allemagne, c’est bien elle! Elle n’a d’ailleurs sans doute rien Ă  envier au GĂ©nie de la Bastille, Ă  la Statue de la LibertĂ© ou encore Ă  la Bonne-MĂšre de Marseille.

Le Quadrige de Venus orne la Porte de Brandebourg depuis 1793. SculptĂ© par Emmanuel-Ernst Jury (forgeron de Potsdam) sur les plans de Johann Gottfried Shadow (1764-1850), il reprĂ©sente la DĂ©esse de la Victoire, Venus, sur un char tirĂ© par 4 chevaux. PrĂ©cisons tout-de-suite que le quadrige visible aujourd’hui n’est pas l’original, dĂ©truit lors de la bataille de Berlin (Avril – 7 Mai 45) alors que des soldats allemands s’étaient rĂ©fugiĂ© dessus.

La direction dans laquelle est orientĂ©e Venus a son importance comme nous allons le voir. Initialement, elle Ă©tait tournĂ©e vers la Ville -et donc vers l’Est comme aujourd’hui-, et elle symbolisait alors la grandeur prussienne et la Paix.

Alors qu’il envahit la Prusse, NapolĂ©on “saisit” le Quadrige, qu’il veut exposer Ă  Paris. Celui-ci est donc dĂ©montĂ© en dĂ©cembre 1806 sur ordre de Denon (surnommĂ© par les gĂ©nĂ©raux français “notre voleur Ă  la suite de la Grande ArmĂ©e“), rĂ©parti en 12 caisses monumentales, et expĂ©diĂ© Ă  Paris par voie d’eau. L’enlĂšvement de la Venus s’avĂšre ĂȘtre une grave erreur politique, car elle va dĂšs lors symboliser pour les Prussiens la haine de l’envahisseur français. De plus, si on la destinait Ă  orner le sommet de l’Arc du Carrousel du Louvre, elle s’avĂšre ĂȘtre trop petite. Finalement, et mĂȘme si elle est restaurĂ©e, elle ne sera jamais utilisĂ©e. Pour la petite histoire, ce sont les chevaux de St Marc (ou chevaux de Corinthe comme on les appelait alors), enlevĂ©s Ă  Venise en 1797, qui seront choisis Ă  la place. Aujourd’hui, une reproduction de ces chevaux orne toujours l’Arc de Triomphe du Carrousel (les originaux ayant Ă©tĂ© rĂ©expĂ©diĂ©s Ă  Venise).

Le Quadrige est “ramenĂ© Ă  la maison” en 1814 par les armĂ©es prussiennes aprĂšs une traversĂ©e triomphale de l’Empire, et la place qui l’accueille est, Ă  l’occasion de ces cĂ©lĂšbrations de la Victoire sur les armĂ©es napolĂ©oniennes, renommĂ©e Pariser Platz : Place de Paris.

 

Lionel Jospin, Le mal napoléonien, éd. du Seuil, 2014

 

(p.37) TroisiĂšme catĂ©gorie de prĂ©bendiers : les grands marĂ©chaux ou gĂ©nĂ©raux d’Empire. NapolĂ©on tient Ă  s’assurer de leur fidĂ©litĂ© sans faille. Beaucoup sont depuis le dĂ©but ses compagnons d’armes. Les titres, les gratifications de terres et les riches Ă©moluments les combleront. Surtout, ils ont Ă©tĂ© invitĂ©s Ă  s’enri­chir de leurs conquĂȘtes. Dans sa cĂ©lĂšbre dĂ©claration du 27 mars 1796, le jeune chef de guerre de l’armĂ©e d’Italie avait dit Ă  ses soldats : « Je veux vous conduire dans les plaines les plus fertiles du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir. Vous y trouverez honneur, gloire et richesses. » C’était une vĂ©ritable invitation au pillage !

Ainsi, au classement des chefs militaires en fonction de leur bravoure, de leur habiletĂ© au combat ou de leurs hauts faits pourrait s’ajouter une autre hiĂ©rarchie, celle de leurs pillages. Si Suchet et Davout furent sans doute Ă  la fois les meilleurs soldats et les plus honnĂȘtes, Soult et MassĂ©na furent parmi les plus discutĂ©s et les plus corrompus.

 

Lionel Jospin, Le mal napoléonien, éd. du Seuil, 2014

 

(p.73) Les prises artistiques – et l’on sait ici le rĂŽle jouĂ© par Vivant Denon – sont Ă©galement emblĂ©matiques. L’enlĂšvement des chefs-d’Ɠuvre dans les pays conquis Ă©tait d’usage courant et il a durĂ© fort longtemps. Les musĂ©es europĂ©ens sont chargĂ©s d’Ɠuvres qui proviennent des butins des guerres sur le continent comme des razzias coloniales. DĂ©jĂ , le Directoire avait prĂ©levĂ© des chefs-d’Ɠuvre en Belgique, puis en Italie. Nos musĂ©es et les salons avaient fait une place nouvelle aux piĂšces des Ă©coles flamande et italienne acquises gratuitement. Le Consulat et l’Empire enrichiront ces collections, annĂ©e aprĂšs annĂ©e, au rythme des conquĂȘtes. Le musĂ©e NapolĂ©on, nom donnĂ© aprĂšs coup au MusĂ©um français ouvert au Louvre en 1793, (…).

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.456-457) annexe n° 11 Le pillage de l’Italie

 

Nous avons tentĂ© de dĂ©montrer, dans ce livre, que la brillante et victorieuse campagne d’Italie est Ă  porter au crĂ©dit de Carnot et des Direc­teurs, qui la dirigĂšrent Ă  distance, et non pas Ă  Bonaparte, qui ne fit qu’exĂ©cuter docilement les ordres reçus. C’est aussi le Directoire qui ordonna le pillage mĂ©thodique de l’Italie, crime de guerre dont Bonaparte ne fut que l’exĂ©cutant. Voici l’ordre (cynique) qu’il reçut Ă  cet effet, datĂ© du 7 mai 1796 (il le reçut le 14 ou le 15 mai). Le texte est extrait de Debidour, op. cit., II, p. 333.

 

Il n’est pas impossible que l’idĂ©e de voler les richesses artistiques italiennes ait d’abord germĂ© dans l’esprit de Bonaparte et que cette lettre soit, non pas un ordre, mais une autorisation de pillage.

« Le Directoire exĂ©cutif est persuadĂ©, citoyen gĂ©nĂ©ral, que vous regardez la gloire des beaux-arts comme attachĂ©e Ă  celle de l’armĂ©e que vous commandez. L’Italie leur doit en grande partie ses richesses et son illustration ; mais le temps est arrivĂ© oĂč leur rĂšgne doit passer en France pour affermir et embellir celui de la libertĂ©. Le MusĂ©e national [l’ancĂȘtre de notre musĂ©e du Louvre, crĂ©Ă© en 1793 et installĂ© dans la grande galerie du Louvre] doit renfermer les monuments les plus cĂ©lĂšbres de tous les arts, et vous ne nĂ©gligerez pas de l’enrichir de ceux qu’il attend des conquĂȘtes actuelles de l’armĂ©e d’Italie et de celles qui lui sont encore rĂ©servĂ©es. Cette glorieuse campagne, en mettant la RĂ©publique en mesure de donner la paix Ă  ses enne­mis, doit encore rĂ©parer les ravages du vandalisme en son sein et joindre Ă  l’Ă©clat des trophĂ©es militaires le charme des arts bienfaisants et consolateurs.

 

Le Directoire exĂ©cutif vous invite donc Ă  rechercher, Ă  recueillir et Ă  faire transporter Ă  Paris les objets de ce genre les plus prĂ©cieux et Ă  donner des ordres prĂ©cis pour l’exĂ©cution Ă©clairĂ©e de ces dis­positions dont il dĂ©sire que vous lui rendiez compte.

 

letourneur, carnot, la révelliÚre-lépeaux »

 

Stephen Clarke, How the French won Waterloo (or think they did), 2015

 

(p.35) Patriotism aside, it should also be pointed out that Napoleon was furious with Louis and Talleyrand because they had never paid him a cent of his huge pension. (p.36) He was having to finance his lavish lifestyle (he had a hundred servants on the island, as well as his Guards) out of his own money, which was now running low. Soon he would not have enough to pay his soldiers, and without them he would be defenceless against Talleyrand’s attempts to kidnap him.

As any Frenchman knows, if you want to claim your pension rights, it is best to go straight to the central office in Paris. He had no choice but to leave Elba.

 

(p.37) He had already written the speech he intended to give to the nation:

‘People of France, a prince imposed by a temporarily victorious enemy is relying upon a few enemies of the people who hñve been condemned by all French governments for the last 25 years. During my exile, I have heard your complaints and your wishes. You have been demanding the government of your choice. I have crossed the sea and am here to reclaim my rights, which are also yours.’

And he didn’t only mean his pension.

 

Napoleon’s triumphant march north to Paris is the favourite story among pro-Bonaparte historians. They savour every detail. Reading their accounts, you get to know everything Napoleon ate en route (half a roast chicken in the village of Roccavignon near Grasse, for example, and roast duck and olives in Sisteron, in the foothills of the Alps), how little he slept (he would set off every morning at four a.m.), and the flattering speeches he gave in every town he crossed (‘my dearest wish was to arrive with the speed of an eagle in this good town of Gap/Grenoble/what’s its name again?’).

 

The descriptions of how French soldiers, supposedly in the service of Louis XVIII, defied their officers and joined Napoleon are the stuff of a propaganda film. These are the Bonapartists’ fondest memories.

 

(p.38) Boney was back in 1815.

 

(p.40) French historian called Aurélien Lignereux revealed that Napoleon was right to be afraid of opposition. Ordinary middle-class French people were reacting to the news of his return with trepidation. They saw it as yet another upheaval, and suspected that war would be around the corner yet again.

 

XI

When Napoleon arrived in Paris on 20 March 1815, schoolchildren greeted the news by cheering and beating out a celebration drumroll on their desktops. Perhaps they knew that they were safe from conscription, though it probably wasn’t a good idea to be too proficient at drumming – Napoleon’s armies sent young drummer boys into the front lines, to be shot at just like the adults.

 

Stephen Clarke, How the French won Waterloo (or think they did), 2015

 

(p.208) A national art collection had been started in 1793, largely consisting of works that had been ‘liberated’ from the Church or the royal family during the Revolution. Napoleon began(p.209) to contribute to the collection as soon as he was named chief of the French army based in Italy in 1796. All French generals were under orders to ‘send to France all the artistic and scientific monuments that they consider worthy of entering our museums and libraries’, and Napoleon fulfilled his mission with the same thoroughness he applied to any task, pillaging Europe’s art collections – including that of the Vatican – of its finest pictures, sculptures and manuscripts. In 1800, on seizing power, he moved the collection to the Louvre, ironically evicting a large group of artists who had been squatting there since the Revolution. He also decided that the country’s art collection needed to be centralised, and dispossessed many provincial museums of their prize exhibits.

 

Pillages de l'Europe et de l'Egypte par l'armée napoléonienne

(in: Henri Guillemin, 1789, Silence aux pauvres, Utovie, 2012, p.56-59)

Kunstroof als militaire discipline onder Napoleon

(in: Geschiedenis, 4, 2015)

2013: de Volkerenslag bij Leipzig: de nederlaag van Napoleon

(Johan Op de Beeck, in: Knack Historia, 2019, p.17)

 

2.7 Avant, pendant et aprĂšs Waterloo

Les innombrables mensonges concernant la Bataille de Waterloo en 1815

(in: Luc De Vos, Het einde van Napoleon, Waterloo 1815, 2002, p.7)

 

Pendant NapolĂ©on…

in : Bernard Coppens, Patrice Courcelle, Le chemin d’Ohain, Waterloo 1815, Les carnets de la campagne, n°2, Ă©d. De la Belle Alliance, 1999

 

(p.23)

LE 7e BATAILLON DE LIGNE BELGE

L’armĂ©e des Pays-Bas qui combattit Ă  Waterloo Ă©tait issue de la fusion hĂątive d’Ă©lĂ©ments constituĂ©s dans deux pays diffĂ©rents, la Hollande et la Belgique, que la politique europĂ©enne avait rĂ©unis sans que les sentiments des populations aient Ă©tĂ© pris en compte.

 

Le sort de la Belgique, au moment de l’invasion par les troupes alliĂ©es Ă©tait demeurĂ© incertain. Trois solutions furent envisagĂ©es : l’indĂ©pendance, le retour Ă  la souverainetĂ© de la maison d’Autriche, et l’union de la Belgique et de la Hollande, afin de former un Ă©tat en mesure de s’opposer Ă  l’expansionnisme français. Une partie du pays, les dĂ©partements de la Meuse-InfĂ©rieure (Limbourg) et celui de l’Ourthe (LiĂšge), formĂšrent avec le dĂ©partement de la Roer, le gouvernement gĂ©nĂ©ral du Bas-Rhin dont le siĂšge Ă©tait Ă  Aix-la-Chapelle, et que la Prusse espĂ©rait pouvoir s’attribuer.

Finalement, les Hautes Puissances alliĂ©es, sur les instances pressantes de Guillaume d’Orange, se mirent d’accord sur la rĂ©union de la Belgique et de la Hollande, et signĂšrent un protocole dans ce sens au mois de juin 1814. Le 21 juillet le Prince souverain des Pays-Bas “accepta” la souverainetĂ© des provinces belgiques. DĂšs ce moment, la fusion des troupes belges et hollandaises devait s’opĂ©rer. Mais pour des raisons de haute diplomatie, le secret fut gardĂ© sur le traitĂ©. La rĂ©union de la Belgique et des Pays-Bas ne fut connue qu’Ă  la fin du mois de fĂ©vrier 1815 ; quant aux frontiĂšres du nouveau royaume, elles ne furent arrĂȘtĂ©es dĂ©finitivement que par le traitĂ© de Vienne, signĂ© le 31 mars 1815. Tout ceci explique que la mise sur pied d’une force armĂ©e en Belgique fut plutĂŽt dĂ©cousue.

 

En janvier 1814, l’organisation de l’armĂ©e hollandaise fut fixĂ©e Ă  16 bataillons de ligne et 6 bataillons de chasseurs ; chaque bataillon devant ĂȘtre constituĂ© de 10 compagnies, dont deux compagnies d’Ă©lite dĂ©signĂ©es sous le nom de flanqueurs.

 

DÚs la fin de février 1814, le gouverneur militaire de Bruxelles faisait paraßtre une proclamation pour la formation de régiments belges.

Une “lĂ©gion belge” avait Ă©tĂ© mise sur pied en mars 1814, elle devait ĂȘtre composĂ©e Ă  l’origine de quatre rĂ©giments d’infanterie (rĂ©giments de Brabant, de Flandre, de Hainaut et de Namur) et d’un rĂ©giment de chevau-lĂ©gers. Cette lĂ©gion fut placĂ©e sous le commandement du comte de Murray, lieutenant gĂ©nĂ©ral au service de l’empereur d’Autriche, belge de naissance, et dont le nom rappelait celui du rĂ©giment wallon de Murray.

Plus tard deux bataillons d’infanterie lĂ©gĂšre et une division d’artillerie complĂ©tĂšrent la lĂ©gion.

Les rĂ©giments devaient ĂȘtre de deux bataillons de six compagnies chacun, la compagnie Ă©tant de 100 hommes.

 

Un avenir incertain

 

(
) Lorsqu’il prit les rĂȘnes du gouvernement des mains du baron Vincent, en aoĂ»t 1814, le Prince-souverain des Pays-Bas avait instituĂ© une commission pour la direction des affaires militaires

Le pays avait Ă©tĂ© Ă©puisĂ© par les rĂ©quisitions militaires de toutes sortes, et la Belgique, du fait de l’incertitude sur son avenir se trouvait gouvernĂ©e sans vision d’avenir par un gouverneur autrichien, le baron Vincent, lequel ne faisait rien pour favoriser l’organisation militaire d’un pays qui ne devait pas rester sous la domination de son maĂźtre. De ce fait, la lĂ©gion belge Ă©tait dans un grand dĂ©nuement. Le cadre en officiers Ă©tait hĂ©tĂ©rogĂšne, composĂ© d’officiers ayant servi en Autriche ou en France ; quelques officiers Ă©taient hollandais ou nassauviens. Dans ces conditions, l’instruction de la troupe ne pouvait ĂȘtre que mĂ©diocre.

Le recrutement ne pouvait se faire que sur la base du volontariat, (
).

 

Soldat d’une compagnie de flanqueurs.

 

(
) Le 7 août, la légion belge était placée sous les ordres du général anglais sir Thomas Graham.

Le 1er septembre, l’infanterie belge fut rĂ©organisĂ©e Ă  la hollandaise et se composait de huit bataillons d’infanterie de ligne (portant les numĂ©ros 1, 2, 3, 4, 6, 7, 8, et 9) et de deux bataillons d’infanterie lĂ©gĂšre portant les numĂ©ros 5 et 10.

Tous ces bataillons se composaient d’un Ă©tat-major et de six compagnies, dont deux de flanqueurs, et d’un dĂ©pĂŽt. L’effectif de chaque bataillon devait s’Ă©lever Ă  30 officiers et 912 hommes de troupe.

 

L’organisation du 7e bataillon fut entiĂšrement terminĂ©e le 17 septembre. Mais l’habillement et l’armement continuaient Ă  faire dĂ©faut. Le gĂ©nĂ©ral Tindal, inspecteur gĂ©nĂ©ral des troupes belges, Ă©crivait le 7 novembre au prince-souverain : “L’armĂ©e, surtout l’infanterie, n’a que peu de bons officiers… Tous les soldats ne sont pas encore casernes, ce qui est naturellement nuisible Ă  la discipline. (…) L’armement est trĂšs mauvais et des bataillons entiers n’en ont point. La comparaison avec l’armĂ©e anglaise, abondamment pourvue de tout et n’ayant que des effets des meilleures qualitĂ©s, est peu propre Ă  porter les jeunes gens Ă  s’enrĂŽler dans l’armĂ©e nationale. Cet Ă©tat de choses me dĂ©sole.”

 

Mais petit Ă  petit, grĂące Ă  la rentrĂ©e d’officiers libĂ©rĂ©s du service français, les troupes belges amĂ©liorĂšrent leur instruction. On lit dans le “Journal de la Belgique”, Ă  la date du 8 mars 1815, dans une lettre Ă©crite Ă  Gand :

“Le 7e bataillon belge, dans les rangs duquel on remarque avec plaisir des officiers qui se sont distinguĂ©s dans les armĂ©es française et autrichienne, s’est fait admirer par une prĂ©cision et une promptitude de mouvements qui feraient honneur aux troupes les plus exercĂ©es.

 

Scheltens, un des anciens officiers de ce bataillon, qui sortait des grenadiers à pied de la garde, et qui, à ce titre, devait savoir juger les troupes, rend le témoignage suivant :

“Notre bataillon Ă©tait parfaitement composĂ© : tous des officiers cĂ©libataires ; (…) Quoique jeunes d’Ăąge, nous Ă©tions vieux soldats expĂ©rimentĂ©s. Il en Ă©tait de mĂȘme des sous-officiers et de beaucoup de soldats. Tous les officiers savaient faire des armes, plusieurs Ă©taient de premiĂšre force, ainsi que les sous-officiers. Les caporaux et presque tous les soldats tiraient Ă©galement bien. Nous avions plus de 200 maĂźtres et autant de prĂ©vĂŽts au bataillon.

 

MOBILISATION

 

La nouvelle du dĂ©barquement effectuĂ© par NapolĂ©on le 1er mars 1815 au Golfe Juan arriva Ă  Vienne le 7 mars, et Ă  La Haye le 11 mars. Le 13 mars, les signataires du traitĂ© de Paris proclamĂšrent que NapolĂ©on Bonaparte Ă©tait l’ennemi de l’Europe, le dĂ©clarĂšrent hors la loi des nations civilisĂ©es et s’engagĂšrent Ă  soutenir Louis XVIII avec toutes les forces dont ils disposaient. Le prince d’Orange pressa le gĂ©nĂ©ral Tindal afin de mettre le plus rapidement possible les troupes belges en Ă©tat de faire campagne. L’ordre de mobilisation des troupes belges fut lancĂ© le 24 mars. Des fusils furent envoyĂ©s d’Angleterre pour remplacer ceux du modĂšle français qui Ă©quipaient encore en partie certaines unitĂ©s. Le 21 avril 1815, une derniĂšre rĂ©organisation complĂ©ta l’amalgame entre les troupes belges et hollandaises. Tous les corps de ligne devaient ĂȘtre compris, Ă  partir du 1er juin, dans la mĂȘme sĂ©rie de numĂ©ro, sans distinction d’origine. Le 7e bataillon de ligne belge conserva, dans cette rĂ©organisation, son numĂ©ro. Il combattit dans les rangs de la premiĂšre brigade (Bijlandt) de la deuxiĂšme division nĂ©erlandaise, placĂ©e sous les ordres du gĂ©nĂ©ral Perponcher.

 

COMPOSITION

 

Les bataillons d’infanterie nĂ©erlandais comprenaient six compagnies, dont deux de flanqueurs, et une compagnie de dĂ©pĂŽt. Les compagnies Ă©taient composĂ©es de : 1 capitaine ; 1 premier lieutenant ; 1 second lieutenant ;

1  sergent-major ; 4 sergents ; 1 fourrier ; 8 caporaux ;

2 tambours ; 1 fifre et 108 soldats.

 

HABILLEMENT :

Le rÚglement du 9 janvier 1815 définit la tenue des bataillons de ligne :

Habit bleu fermant sur la poitrine au moyen d’un seul rang de 9 boutons, portant le numĂ©ro du bataillon, collet parements et passepoils blancs, doublure (retroussis) rouge ponceau. Veste Ă  manche blanche sans distinction, pantalon large gris sur demi-guĂȘtres grises, capote grise, shako portant sur le devant une plaque ornĂ©e de la lettre “W” (pour Willem : Guillaume), pompon vert de 43/4 pouces (mesure du Rhin).

Bonnet de police de drap bleu, avec distinctive blanche.

Les compagnies de flanqueurs se distinguaient par des wings de drap bleu liserés de blanc, et par un pompon vert à sommet blanc. Certains auteurs ont donné aux flanqueurs belges le pompon et le cordon rouge.

Les officiers portaient l’habit Ă  pans longs. Sur le shako ils avaient, Ă  la place du pompon, un petit plumet de plumes de coq de la mĂȘme dimension et couleur que le pompon. Ils portaient, comme signe de service, l’Ă©charpe orange autour de la taille, nouĂ©e derriĂšre l’Ă©pĂ©e. Les officiers supĂ©rieurs Ă©taient distinguĂ©s par deux Ă©paulettes Ă  bouillons, les capitaines par une Ă©paulette Ă  bouillons sur l’Ă©paule droite, les lieutenants par une Ă©paulette Ă  franges sur l’Ă©paule droite. Les adjudants portaient l’Ă©paulette de leur grade sur l’Ă©paule gauche.

Les officiers portaient un pantalon collant gris, avec bottes à la Souwarow, mais non échancrées dans le haut, sans galon ni gland.

Les sous-officiers avaient des chevrons au-dessus des parements : deux galons d’argent pour le sergent-major, un I chevron d’argent pour le sergent, deux chevrons de poils de chameau blancs pour le caporal ; sergents et caporaux Ă©taient armĂ©s du sabre-briquet ; les dragonnes Ă©taient, pour les sergents, de ruban argent Ă  gland orange, et pour les caporaux de ruban blanc Ă  gland orange.

Les nids d’hirondelle pour les tambours et cornets Ă©taient blancs Ă  galons et frange blanc. Le tambour-major avait le fond et la frange de couleur argent, les caporaux-cornets portaient le fond et les galons de couleur blanche avec la frange d’or.

Les bataillons du Nord et ceux du Sud ne différaient que par la coiffure: shako tronconnique à visiÚre et couvre-nuque pour les premiers, shako du modÚle anglais pour les seconds.

D’aprĂšs les journaux, les troupes belges Ă©taient habillĂ©es selon le rĂšglement du 9 janvier 1815 dĂšs la fin de ce mĂȘme mois. Le Journal de la Belgique Ă©crit le 23 janvier : “Le bataillon belge, qui se trouve ici (Bruxelles) en garnison, s’est rendu aujourd’hui Ă  k messe avec le nouvel uniforme. Ceux qui le composent portent le shako forme anglaise, avec un W sur le devant.

Et le 31 janvier : “Le bataillon belge, en garnison dans cette ville, a passĂ© aujourd’hui une grande revue sur la place de l’hĂŽtel de ville. Hors la couleur de l’uniforme, qui est bleu, l’infanterie belgique est habillĂ©e Ă  l’anglaise : mĂȘme coupe d’habit, mĂȘme shako, pantalon large et demi-guĂȘtres grises. Les officiers sont dĂ©corĂ©s de l’Ă©charpe orange.”

LĂ©gende des illustrations:

En haut Ă  gauche; sergent, Ă  droite; officier.

Au centre; tambour des compagnies du centre.

En bas Ă  gauche; sapeur, Ă  droite; fusilier des compagnies du centre.

 

(p.149) /tableau/ La charge du 2e Carabiniers à Waterloo : les Belges y jouÚrent un rÎle important lors des combats qui bloquÚrent les assauts du maréchal Ney.

 

Napoleon und seine Zeit, 1769-1821, in: Geo Epoche, 55, 2012

 

(S.158) /Waterloo/

Der französische Vorstoss scheitert im Hagel der Musketenkugeln. Anstatt “Vive l’Empereur” brĂŒllen NapolĂ©ons Soldaten nur noch “Sauve qui peut” – rette sich, wer kann – und fliehen. 25 000 Franzosen und 22 000 Krieger der Koalition bleiben verwundet oder getötet zurĂŒck. Es ist acht Uhr abends, und Napoleon ist geschlagen.

 

Roger Caratini, NapolĂ©on une imposture, Ă©d. L’Archipel, 2002

 

(p.406) La question sur laquelle les historiens militaires ont glosĂ© depuis prĂšs de deux siĂšcles a Ă©tĂ© reprise rĂ©cemment avec subtilitĂ© par un historien belge contemporain, Bernard Coppens (dans le n° 10 de la revue La Patience, publiĂ©e Ă  Bruxelles) qui a montrĂ© que la dĂ©faite de l’armĂ©e française Ă  Waterloo provient non pas du fait que Grouchy n’avait pas Ă©tĂ© exact au rendez-vous et avait laissĂ© Ă©chapper les Prussiens de BlĂŒcher (ce qui Ă©tait une faute, certes, mais une faute tactique rĂ©parable), mais d’une mĂ©connaissance grossiĂšre du champ de bataille de la part de NapolĂ©on (ce qui Ă©tait une faute stratĂ©gique impardonnable).

 

(p.407) Nous allons tenter ici, textes en mains, de montrer que la version traditionnelle de la bataille de Waterloo est une imposture, mĂ©ticuleusement montĂ©e par les historiens traditionnels et compĂ©tents de NapolĂ©on III et de la TroisiĂšme RĂ©publique, mais qui, motivĂ©s par un nationalisme ou un patriotisme (antiprussien, bien entendu) de mauvais aloi, s’Ă©taient donnĂ© la tĂąche sacrĂ©e : 1° de rĂ©veiller l’enthousiasme patriotique et militaire des Français en exaltant les grandes victoires napolĂ©oniennes, afin d’effacer les consĂ©quences de la guerre avec la Prusse en 1870-71 ; 2° de leur faire oublier Napo­lĂ©on III, considĂ©rĂ© comme l’assassin de la RĂ©publique, et de rĂ©veiller leur enthousiasme rĂ©publicain, en opposant Ă  ce « NapolĂ©on le Petit » un « NapolĂ©on le Grand1 » dont la « grandeur », en fait, est une impos­ture, comme nous tentons de le montrer dans ce livre. Les historiens scientifiques contemporains, issus de l’École des Annales ont, certes, remis les choses au point, mais les Ă©crivains – parfois talentueux -qui « racontent » l’histoire dans le but de plaire Ă  leur public ont per­pĂ©tuĂ© l’imposture du chef de guerre gĂ©nial qui a trĂ©buchĂ© Ă  Waterloo parce qu’il avait Ă©tĂ© trahi par les erreurs de ses gĂ©nĂ©raux (Ney et Grouchy en particulier). En fait, c’est lui, NapolĂ©on, qui a commis deux graves erreurs, comme nous Talions voir : l’une de livrer la bataille en sachant pertinemment que l’ennemi avait l’avantage absolu du nombre, l’autre de l’avoir engagĂ©e sans avoir pris sĂ©rieuse­ment connaissance du champ de bataille.

 

1 Ce qui est un fabuleux contresens historique, perpĂ©tuĂ© par tous les manuels d’histoire Ă  destination des Ă©coles, collĂšges et lycĂ©es de la IIIe RĂ©publique.

 

Walter KrĂ€mer, Götz Trenkler, Das Beste aus dem Lexikon der populĂ€ren IrrtĂŒmer, Piper Verlag, 2002

 

Waterloo 2

 

Nur wegen Preussen hat Napoleon die Schlacht bei Waterloo verloren.

An einem verregneten Junitag des Jahres 1815 versuchen 70 000 Franzosen mit Gewehren, Bajonetten und Kanonen eine etwa gleich grosse Armee von EnglĂ€ndern, HollĂ€ndern und Belgiern, auch einigen tausend Deutschen, sĂŒdlich des Dorfes Waterloo bei BrĂŒssel in die Flucht zu schlagen. Der Versuch misslingt.

Im Gegensatz zu manchen Darstellungen in deutschen GeschichtsbĂŒchern waren die Preussen unter Gebhard Leberecht FĂŒrst BlĂŒcher an dieser Schlacht nur minimal beteiligt. Zwar stellten sie eine von vier Armeen, welche den von Elba zurĂŒckgekehrten Kaiser Napoleon I. in Frankreich angreifen sollten, waren aber zwei Tage zuvor bei Ligny von Napoleon geschlagen worden und kamen erst nach Water­loo, als die Entscheidung schon gefallen war.

 

Lange vor dem Eintreffen der Preussen, um elf Uhr morgens, greifen die ersten französischen Infanterieregimenter die linke Flanke der EnglĂ€nder an sie wollen den Herzog von Wellington verleiten, zur Verteidigung seiner Flanke das Zentrum zu schwĂ€chen. Der Plan misslingt die Verteidiger behaupten ihre Stellung auch ohne VerstĂ€rkung. Darauf berennen die Franzosen mit voller Macht, zu Fuss, zu Pferd und mit Kanonendonner, die alliierten Stellungen in der Mitte, werden aber ein um das andere Mal zurĂŒckgeschlagen. Und als dann selbst Napoleons Elitetruppen, die berĂŒhmte Garde, keinen Durchbruch schafft, wird das Durchbrechen der englischen Stellungen immer aussichtsloser, die ersten Franzosen beginnen zu fliehen, Napoleon und seine Generale können ihre MĂ€nner nicht mehr halten, Panik entsteht, die Franzosen ziehen ab.

 

Diesen Sieg hatten die Alliierten vor allem der Entschlossenheit ihrer Truppen zu verdanken, vor den anstĂŒrmenden, anreitenden, schiessenden, sĂ€belschwingenden französischen Grenadieren und Dragonern nicht Reissaus zu nehmen. Die Preussen unter BlĂŒcher kamen erst am spĂ€ten Nachmittag dazu, als die Franzosen schon entmutigt waren. Der berĂŒhmte Ausspruch Wellingtons: »Ich wollte, es wĂ€re Nacht oder die Preussen kamen «, ist so nie gefallen (allein schon deshalb nicht, weil die Preussen schon ab halb fĂŒnf Uhr nachmittags, also bei hellem Tag, am Rand des Schlachtfelds zu sehen waren).

 

NatĂŒrlich haben die Reserven, die Napoleon den Preussen unter BlĂŒcher entgegenstellen musste, gegen die EnglĂ€nder gefehlt, aber diese hatten schon seit Stunden Angriff auf Angriff der Franzosen abgeschlagen, und deshalb ist es nur fair, ihnen auch den Sieg bei Waterloo zu lassen.

Mit dieser Schlacht ist das Schicksal Napoleons besiegelt: Die politische Klasse Frankreichs entzieht ihm das Vertrauen, er muss fliehen, findet alle HĂ€fen blockiert und ergibt sich schliesslich dem KapitĂ€n eines englischen Kriegsschiffs, das vor Rochefort im Atlantik patrouilliert. Es folgen fĂŒnf Jahre Verbannung auf Sankt Helena, wo er als geschlagene Schachfigur vom Rand des Brettes den Fortgang der Partie betrachtet; dann ist Napoleon endgĂŒltig tot.

 

Lit.: J. Keegan: The face of battle, New York 1976 (besonders das Kapitel ĂŒber Waterloo).

 

(in: Luc De Vos, op.citat.)

De Belgisch-Nederlandse troepen in de slag bij Waterloo

(Johan Op de Beeck, in: Knack Historia, 2019, p.62-71; 112)

Napoleon, ein Touristenattraktion / Napoléon, une attraction touristique

(in: Damals, in 1815, 07/2019, S.66-67)

Luc De Vos, Les quatre jours de Waterloo, 15-18 juin 1815, éd. Versant Sud,  2002

 

(p.64) (
) Le peuple se réjouissait de pouvoir assister à la grande cérémonie militaire prévue pour le 21 juin, en souvenir de la bataille de Vittoria, remportée par Wellington contre le maréchal Jourdan en 1813.

 

Luc De Vos, Les quatre jours de Waterloo, 15-18 juin 1815, éd. Versant Sud,  2002

 

(p.131) La phrase cĂ©lĂšbre « La Garde meurt, mais ne se rend pas !» n’a jamais Ă©tĂ© prononcĂ©e par Cambronne. C’est une invention d’un journaliste nommĂ© Rougemont qui Ă©crivit cela dans le Journal gĂ©nĂ©ral de la France, du 24 juin 1815. Le romantisme qui suivit la pĂ©riode napolĂ©o­nienne a colportĂ© le mot qui a survĂ©cu jusqu’Ă  nos jours. Mais, comme c’est souvent le cas, ce genre de propos traduit bien l’Ă©tat d’esprit qui rĂšgne dans un corps d’Ă©lite Ă  un moment cru­cial. Diverses contre-attaques menĂ©es par quelques escadrons de la garde personnelle de NapolĂ©on n’apportĂšrent aucun sou­lagement. Partout rĂ©sonnaient les cris «trahison» et «sauve qui peut». Les mensonges concernant l’arrivĂ©e de Grouchy se retournaient Ă  prĂ©sent contre l’Empereur. Le faux espoir dĂ©gé­nĂ©ra en dĂ©sespoir. Il n’Ă©tait plus possible d’arrĂȘter dans leur fuite les dĂ©bris des corps d’armĂ©e de Drouet d’Erlon et de Reille. Seule une brigade de la division Durutte put se retirer en combattant en bon ordre sous la direction de Ney.

 

Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969, Ed. de Trévise, Paris.

 

(p.140) Le cortĂšge comprend quinze voitures . Bonaparte est dans une « dormeuse » , berline de luxe, avec un lit.  Il n’est pas de mauvaise humeur, car il emporte plusieurs millions; et Hortense lui a remis, discrĂštement, une Ă©charpe oĂč elle a cousu tout un petit stock de diamants; il s’en est fait une ceinture qu’il dissimule sous sa redingote.  Une incommoditĂ©, nĂ©anmoins: un nouvel accident vĂ©nĂ©rien, suite d’un divertissement- mal – choisi, ces jours-ci, Ă  Fontainebleau.

 

(p.144) Une guerre de quatre jours, 15-18 juin 1815, et c’est la dĂ©route.  NapolĂ©on s’enfuit Ă  cheval, sans mĂȘme pouvoir sauver cette berline qui l’avait amenĂ© Ă  Waterloo et dans laquelle il avait cachĂ©, Ă  toutes fins utiles, des sacs d’or et pour 800 000 F de diamants.  Il aura le temps, nĂ©anmoins, avant de quitter son palais, de se faire remettre 180 actions de 10 000 francs sur les canaux d’OrlĂ©ans et du Loing, et de placer, chez Laffitte, 5 300 000 francs…  A Rochefort, le 14 juillet, il rĂ©dige cette lettre fameuse oĂč il remet son sort Ă  la gĂ©nĂ©rositĂ© d’un peuple sur lequel il a dĂ©versĂ©, pendant quinze ans ou presque, des torrents d’insultes : « Je viens, comme ThĂ©mistocle, m’asseoir au foyer du peuple britannique » (il a Ă©crit : « sur le foyer ), mais l’Histoire convenable rectifie d’elle-mĂȘme et sa rĂ©fĂ©rence Ă  ThĂ©mistocle, est malheureuse, car l’ AthĂ©nien avait intriguĂ© avec les Perses contre son propre pays et (p.145) il se rĂ©fugiait auprĂšs de ceux qui l’avaient eu pour complice, mais les connaissances de NapolĂ©on Bonaparte, en tous domaines, ont toujours Ă©tĂ© sommaires).

Vinrent les annĂ©es de Sainte-HĂ©lĂšne oĂč, sous les travestissements de la lĂ©gende, les humeurs rĂ©elles, la conduite rĂ©elle et les vrais propos du Sire en chĂŽmage, sont, dit trĂšs bien Audiberti, “à faire pitiĂ© ».  L’ Angleterre avait rendu un service immense Ă  son prestige en lui fournissant un cadre d’exil propre Ă  frapper les imaginations: cette ile, tout lĂ -bas, de l’autre cĂŽtĂ© de la terre, et lui, sans doute, en redingote grise et petit chapeau, qui regarde avec une longue-vue, en direction de cette France que lui cache la courbure du globe; c’est l’aigle enchaĂźnĂ© qui bat des ailes, dĂ©sespĂ©rĂ©ment, Ă  la pointe d’un roc, ou l’oiseau formidable, immobile, (p.146) qui attend la mort dans un silence pathĂ©tique, plein de souvenirs et de rĂȘves.  La rĂ©alitĂ© n’a rien Ă  voir avec cette fiction. (p.147) L’homme y apparaĂźt dans sa mĂ©diocritĂ© navrante; non pas, seulement une Ăąme basse, et Ă  ras de terre, mais qui dĂ©gage une odeur putride.  Incapable d’Ă©lan, Ă©tranger Ă  toute idĂ©e haute – la nature, les fleurs, la mer, le ciel, ne l’intĂ©ressent pas ; il ne les voit point -, haussant les Ă©paules devant ce qui fait (p.148) la noblesse humaine, il est totalement repliĂ© sur soi et remĂąche du matin au soir les Ă©pisodes de sa carriĂšre, supputant ce qu’il eĂ»t dĂ» faire pour que « ça durĂąt » plus longtemps.  Il avait dit, dĂ©jĂ , devant Bourrienne : « Je n’aime personne », et, devant Roederer, le 12 novembre 1813 : « Je suis l’homme du calcul sec » ; Ă©coutez-le maintenant :« Je suis aussi indĂ©pendant qu’un homme puisse l’ĂȘtre » ( 19 novembre 1817); nul ĂȘtre au monde qui lui soit cher; Ă  Bertrand, peu de jours avant sa mort (26 avril 1821) : « Je ne connais ni femme, ni enfant ; il faut qu’on me soit attachĂ© », c’est tout ; et il prĂ©cisait: – Tenez, Montholon, je sais trĂšs bien qu’il n’est ici qu’en vue d’une dotation testamentaire; mais quand on veut une part dans le testament de quelqu’un, on le sert, on lui obĂ©it, on rampe; je nen demande pas davantage.  Et Ă  Gourgaud : « Je n’apprĂ©cie les gens que dans 1a mesure oĂč ils me sont utiles, et pendant qu’ils 1e sont ».

 

(p.150) Son testament du 15 avril sera son dernier numĂ©ro d’histrion: « … Que mon fils adopte ma devise : Tout pour le peuple français ! [ sic] ». Et ceci : « Je dĂ©sire que mes cendres reposent au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimĂ© » – comme il le lui avait prouvĂ© sans cesse. Des particuliers qui n’ont pas Ă  se plaindre, ce sont les membres de la tribu nĂ©e de Carlo et de Letizia.  La France a vu sa jeunesse fauchĂ©e, et les cadavres de ses enfants en pyramides monstrueuses: elle est amputĂ©e maintenant de la Sarre et de la Savoie; elle a 700 000 millions d’indemnitĂ© Ă  verser aux envahisseurs qui l’occuperont pendant trois ans.  Mais « Nabou » a tout de mĂȘme joliment bien rĂ©ussi pour son clan. La Mamma a un palais Ă  Rome, et tous et toutes sont grassement pourvus.  La France a payĂ© trĂšs cher leur raid, chez elle, de vingt ans et leur pluie de sauterelles, mais quand ils Ă©voquent leur taudis d’autrefois, rue de la Mauvaise Herbe, Ă  Ajaccio, ils ont de quoi jubiler et se frotter les mains.  Ils sont « les Bonaparte », une «grande famille », une trĂšs grande famille dĂ©sonnais. Beaucoup d’esprits droits, Ă  leur insu conditionnĂ©s, en sont encore Ă  redire ce que professait M. Gabriel Hanotaux (les successeurs ne lui ont pas manquĂ©) quant aux mĂ©rites de « l’empereur » , Ă  la reconnaissance que lui doivent les Français :« On n’avait jamais vu, on ne verra sans doute jamais, de la main d’un seul homme, et en un temps si court, pareille accumulation de bienfaits. »  Vous pensez!  Le Code civil, les prĂ©fets, le Concordat, l’UniversitĂ©, la Madeleine, la colonne VendĂŽme, les « prisons d’Etat » , et tout le reste… Voyons les choses en face, et telles qu’elles furent dans leur (p.152) vĂ©ritĂ©, telles qu’elles demeurent encore. L’immense mĂ©rite de Bonaparte c’est celui que lui reconnaissaient trĂšs justement, Necker le banquier et sa fille; il avait fermĂ©, une bonne fois, l’Ă©pouvantable parenthĂšse ouverte par le 10 aoĂ»t, quand – Ă©crira Mme de StaĂ«l – «la rĂ©volution changea d’objet », quand « les gens de la classe ouvriĂšre s’imaginĂšrent que le joug de la disparitĂ© des fortunes allair cesser de peser sur eux » (1).  Il avait ramenĂ© la canaille au chenil et mĂȘme, coup d’Ă©clat, en lui inspirant, sous l’uniforme – un « bienfait » sans nom, ce dĂ©guisement perpĂ©tuel des prolĂ©taires en soldats! – de l’enthousiasme, de la passion (2).   Quel repos pour les gens de bien! Ce qui se traduit, dans la langue de M. Madelin, par cette haute phrase: « Le destin amena Bonaparre Ă  son heure pour refaire la France » (3).  « J’ai rĂ©tabli la propriĂ©tĂ© et la religion », prononce Bonaparte, rĂ©sumant son oeuvre, Ă  Sainte-HĂ©lĂšne, le 13 aoĂ»t 1817.  La voilĂ , en effet, la formule-clĂ©; c’est Ă  ce grand acte qu’il doit une gratitude adorante.

 

(1) Quand, dira Chateaubriand, pour sa part, « les sabots frappaient Ă  la porte des gens Ă  souliers”.

(2) Nous touchons lĂ  Ă  ce cĂŽtĂ© sinistre de la nature humaine dont Victor Hugo a parlĂ© dans des mots, trop peu connus, sur “la chair Ă  canon amoureuse du canonnier”.

(3) Refaire ? Je m’aperçois que le terme peut ĂȘtre pris, familiĂšrement, dans un sens quj conviendrait ici trĂšs bien.

 

(p.152) Mollien avait articulĂ©, lui aussi, l’exacte sentence: “Il a renversĂ© le gouvernement populaire”; “il a assis (p.153) la bourgeoisie au pouvoir ».  

M. Bainville Ă©tait encore plus explicite : « Il a fait cesser la lutte des classes “.  D’oĂč l’adjectif, sous sa plume : « bĂ©nie », oui, bĂ©nie, la superbe Ă©poque consulaire.  Des guerres, sans doute, Ă  l’extĂ©rieur; mais le bienfait suprĂȘme de la paix sociale; la tranquillitĂ© pour les « honnĂȘtes gens ».

Louis-Philippe savait ce qu’il faisait lorsqu’il organisait, en grande pompe (1840) le « retour des cendres “, dans le temps mĂȘme oĂč il ceinturait Paris de ces forts dont les canons, dans sa pensĂ©e comme dans celle de M. Thiers, serviraient, le cas Ă©chĂ©ant, Ă  la « dissuasion » de la plĂšbe.

 

Quant aux menus dĂ©tails que j’ai jugĂ© bon de rapporter sur M. Bonaparte lui-mĂȘme, sa personne et son « Ăąme », si ce n’est pas trĂšs beau, ce n’est pas Ă  moi qu’il faut s’en prendre ; « c’est la vĂ©ritĂ© qui est coupable », disait dĂ©jĂ  Robespierre.  Mais quand elle dĂ©plaĂźt Ă  certains, elle perd pour eux le droit d’exister.

 

Georges Blond, La Grande Armée, 1804-1815, éd. Laffont

 

(p.451) 3 fĂ©vrier 1814, trois heures de l’aprĂšs-midi. NapolĂ©on entre dans Troyes. Portes et volets sont fermĂ©s, la ville est glacĂ©e d’Ă©pouvante : la nouvelle s’est rĂ©pandue que l’Empereur venait d’ĂȘtre battu sur le sol de France, c’est la fin. Les troupes extĂ©nuĂ©es dĂ©filent dans les rues dĂ©sertes.  Des soldats s’arrĂȘtent devant les maisons barricadĂ©es, ils frappent aux portes en demandant du pain. Rien. Les habitants veulent garder leurs provisions pour satisfaire aux exigences des Russes, Prussiens et Autrichiens, pour n’ĂȘtre pas molestĂ©s quand ces ennemis arriveront. Des gens ont l’audace d’ouvrir leur fenĂȘtre pour crier cela tout crĂ»ment aux soldats. Alors la colĂšre Ă©clate, les portes sont dĂ©foncĂ©es, les habitants rouĂ©s de coups, les boutiques pillĂ©es.

 

(p.473) A la hauteur des faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, dans l’assistance, rien que des visages graves, tristes, un silence plutĂŽt hostile. Une foule plus dense bordait plus loin le boulevard. Les soldats alliĂ©s dĂ©filaient en bon ordre, ils avaient un air de santĂ©, leurs chevaux Ă©taient luisants. Une puissante odeur de crottin flottait. L’enthousiasme fut dĂ©clenchĂ© au niveau de la rue PoissonniĂšre par deux ou trois cris de: «Vive Alexandre ! Vivent les AlliĂ©s! » Le superbe souverain russe ralentit son cheval.

– Nous vous apportons la paix! cria-t-il d’une voix forte.

 

Il ajouta d’autres paroles que les acclamations couvrirent. Des gens se jetaient vers son cheval, d’autres s’agenouillaient ! Un dĂ©lire se dĂ©chaĂźna lorsque les musiques russes se mirent Ă  jouer des airs français. Les pseudo-vainqueurs de NapolĂ©on Ă©taient acclamĂ©s autant et plus que l’avait jamais Ă©tĂ© l’Empereur des Français dans sa capitale. En fait, c’Ă©tait la paix qu’on acclamait. L’exaltation atteignit son sommet avenue des Champs-ElysĂ©es. Des hommes et des femmes embrassaient les bottes du tzar, son cheval. Pour mieux voir le spectacle, des femmes sautaient en croupe des cavaliers de l’Ă©tat-major. Alexandre se retourna en riant :

– Pourvu qu’on n’enlĂšve pas ces Sabines!

 

AprĂšs ce dĂ©filĂ©, des dizaines de milliers de Parisiens dĂ©filĂšrent eux-mĂȘmes pour aller voir les troupes alliĂ©es campĂ©es sur les Champs-ElysĂ©es, Ă  Neuilly et avenue de la Motte-Picquet. Drapeaux au vent, sonneries de trompettes, cuisines des troupiers, tout Ă©tait spectacle pittoresque. Sur les Champs-ElysĂ©es, le bivouac des Anglais, Irlandais et Ecossais plaisait beaucoup, avec ses uniformes rouges, ses jupes Ă  carreaux, les joueurs de cornemuse. Mais la plus grande curiositĂ© allait aux campements d’en face, ceux des cosaques. Leurs huttes Ă©taient faites de bottes de paille maintenues par des lances fichĂ©es en terre. Barbus, hirsutes, yeux bridĂ©s, sans gĂȘne ils s’Ă©pouillaient, jouaient aux cartes, faisaient leur tambouille. Cordiaux si on s’adressait Ă  eux (par gestes) point hostiles aux Ă©changes : contre du tabac français, ils donnaient un gobelet d’Ă©mail russe; ou une chaĂźne de montre d’origine inconnue. Plusieurs de ces fils des steppes commirent une faute de tact en ouvrant au Pont-Neuf une sorte de marchĂ© oĂč ils vendaient divers objets pillĂ©s par eux dans la rĂ©gion parisienne. Des spoliĂ©s le surent, arrivĂšrent, voulurent reprendre leur bien, il y eut lĂ  quelques bagarres. Point d’idylle sans jamais un nuage.

 

De tout Ă©vĂ©nement naĂźt un commerce. Moins de quarante-huit heures aprĂšs l’entrĂ©e des AlliĂ©s Ă  Paris, partout des marchands en boutique ou ambulants vendent des brochures. des chansons injurieuses pour NapolĂ©on. On le compare Ă  Robespierre, Ă  Attila; il est un ogre, un assassin.

 

Henri Guillemin, NapolĂ©on, LĂ©gende et vĂ©ritĂ©, Ă©d d’utovie, 2005

 

(p.140) Une guerre de quatre jours, 15-18 juin 1815, et c’est la dĂ©route. NapolĂ©on s’enfuit Ă  cheval, sans mĂȘme pouvoir sauver cette berline qui l’avait amenĂ© Ă  Waterloo et dans laquelle il avait cachĂ©, Ă  toutes fins utiles, des sacs d’or et pour 800 000 F de diamants. Il aura le temps, nĂ©anmoins, avant de quitter son palais, de se faire remettre 180 actions de 10 000 francs sur les canaux d’OrlĂ©ans et du Loing, et de placer, chez Laffitte, 5 300 000 francs.

A Rochefort, le 14 juillet, il rĂ©dige cette lettre fameuse oĂč il remet son sort Ă  la gĂ©nĂ©rositĂ© d’un peuple sur lequel il a dĂ©versĂ©, pendant quinze ans ou presque, des torrents d’insultes : « Je viens, comme ThĂ©mistocle, m’asseoir au foyer du peuple britannique » (il a Ă©crit : « sur le foyer », mais l’Histoire convenable rectifie d’elle-mĂȘme et sa rĂ©fé­rence Ă  ThĂ©mistocle, est malheureuse, car l’AthĂ©nien avait intriguĂ© avec les Perses contre son propre pays et il se rĂ©fugiait auprĂšs (p.141) de ceux qui l’avaient eu pour complice, mais les connaissances de NapolĂ©on Bona­parte, en tous domaines, ont toujours Ă©tĂ© sommaires).

 

Stephen Clarke, How the French won Waterloo (or think they did), 2015

 

(p.231) When talking about Napoleon’s first abdication in 1814, Bonapartist historians often fail to mention that he only just made it alive to the south coast of France because of the hostility of his own people. Even Walter Scott’s account of French people ‘insulting his passage’ doesn’t paint the full picture. As Napoleon’s convoy of carriages passed through Orgon, in Provence, there was a minor riot, and he had to disguise himself as a messenger to save his skin. He also insisted on taking a British warship across to Elba, because the French navy was under the command of his rival, the treacherous Talleyrand, and Napoleon suspected that he might ‘fall overboard’ during the Crossing. The French sailors designated to escort the Emperor were sent away at the last minute, and Napoleon entrusted himself to the hated – but apparently more honourable – British (…).

 

Stephen Clarke, How the French won Waterloo (or think they did), 2015

 

(p.232) By 1815, almost everyone in France except Napoleon was exhausted by his war effort. Since the Revolution, about 1.4 million Frenchmen had died in battle. In total, around 30 per cent of French males born between 1790 and 1795 were killed or wounded in uniform.

 

Stephen Clarke, How the French won Waterloo (or think they did), 2015

 

(p.140) A man of the same age as Napoleon (he was born two weeks before his famous prisoner), Sir Hudson Lowe was an old soldier whose path had very nearly crossed that of his French captive several times during the Napoleonic Wars. Lowe had been sent to Toulon just before it was liberated by the young Napoleon in 1793. He had then been posted on the island of Corsica (when it was briefly under British control) and even billeted at (p.141) the Buonaparte family home. Later on, he had commanded a force of pro-British Corsican exiles in the Mediterranean, a fact that irritated Napoleon considerably – he called them ‘vagabond Corsican deserters’. And after serving during the 1814 campaign to oust Napoleon from power, Lowe had been chosen to take the glad tidings of his abdication to London. In French eyes, Lowe was therefore just about the most troublesome anti-Bonaparte campaigner the British government could have chosen.