pècherîye di Conke (pêcherie de Conques)

in : Marylène Foguenne, Fils d’Ardenne, Souvenirs d’une vie au Pays de Bastogne, 1930-1950, éd. Eole, 2003

 La pêche

 

Au retour de la belle saison, dès que l’occasion se présentait, nous allions, mon père et moi, le long de la rivière attraper quelques poissons à la main. Il était passionné de pêche. Il me racontait parfois ses exploits.

Quand il était enfant, il habitait Godinval où passait une belle rivière. Il connaissait les gofes (cavités dans le lit d’un cours d’eau) où il avait le plus de chance de prendre du poisson. Il uti­lisait aussi un panier pour coincer les poissons le long de la berge. Bien plus tard, après la guerre, il a creusé à la brouette un étang dans le bois qu’il avait acheté à Marenwé. Il y a travaillé deux ans. Il avait agrandi un creux naturel où passait une rivière. En aval, il a élevé une digue de pierres et Joseph Stéveler, maçon, est venu la rejointoyer pour la rendre hermétique. Il y avait mis des truites qu’il nourrissait de temps en temps. En été, quand il avait moins de travail au moulin, il partait l’après-midi au bois. Il revenait le soir heureux et détendu. Il avait ainsi réalisé un rêve.

J’étais encore tout jeune et lorsque nous partions ensemble, papa m’enseignait de nombreuses astuces. Il m’a aussi commu­niqué sa passion, j’en ai véritablement attrapé le virus. Ainsi, chaque fois que je passais le long d’une rivière, c’était plus fort que moi, je devais essayer d’attraper quelque chose. Vers l’âge de dix ans, j’allais seul à la pêche et j’ai connu de bonnes aventures. Je me souviens quand j’ai tenté ma chance avec les vairons… Ce sont de petits poissons argentés servant surtout d’appâts pour en attraper de plus gros. Moi, j’essayais de les prendre pour le plaisir. J’utilisais une bouteille d’un litre avec le fond incurvé. À l’aide d’une tige de fer, épaisse comme mon doigt, je donnais un coup sec dans le fond pour faire sauter le bout arrondi de la bouteille. Celle-ci servait de nasse où je plaçais du pain et je la refermais avec le bouchon. Les vairons rentraient dedans et ne pouvaient plus ressortir. Ils essayaient pourtant de suivre le bord de la bouteille, mais s’ils ne trouvaient pas la sortie, ils restaient prisonniers. Lorsque je retirais la bouteille du ruisseau, j’enlevais le bouchon et vidais le contenu dans un seau. En pratiquant de la sorte, je me suis fait attraper par le garde forestier et il m’a enguirlandé. Cela ne m’a pas empêché de continuer. Mais par la suite, je devais faire très attention et user de ruse pour ne plus être pris. Avant de rentrer, je comptais le nombre de vairons cap­turés. Je les rejetais au ruisseau et je rentrais tout fier à la maison. Quand j’étais plus grand, une autre histoire passionnante m’est arrivée le long de cette rivière. Au lieu-dit “Sèwê“, en amont, se trouvaient les étangs Sivile. Après avoir alimenté l’étang, l’eau s’échappait par des grilles pour rejoindre la rivière. Emportées par le courant, de jeunes truites passaient les grilles et se retrouvaient dans la rivière.

 

Ce n’était pas intéressant de pêcher les truites près de l’étang, elles étaient trop petites. Mais plus bas, en aval, l’eau passait “drî lès tombes” et je me rendais souvent “à cailla” où le pont enjam­bait la rivière. Un jour qu’il y avait eu de fortes pluies, j’arrivai près du pont et je m’aperçus qu’il s’était écroulé. L’eau était rete­nue en amont par les débris du pont et formait un petit lac d’une belle profondeur. En aval, l’eau s’écoulait par une petite ouver­ture et tombait au même endroit, en creusant un trou. Je me dis que la place serait peut-être idéale pour trouver quelques truites. Un peu plus loin, on avait abattu des sapins et j’en repérai un que je pouvais transporter. Je me plaçai en aval du pont et je me mis à gratter en dessous des débris. L’eau commençait à s’écouler de plus en plus fort. Tout à coup, l’eau accumulée en amont se lâcha et je découvris une belle surprise. Les truites restées coincées se dégagèrent et tombèrent dans le trou, plus bas. Elles ne pouvaient s’échapper car, dans le lit de la rivière, la profondeur restait plus faible. Ainsi, je n’ai eu qu’à me baisser pour ramasser les truites prisonnières du trou d’eau. J’en rame­nai plusieurs kilos et, tout fier, j’allai les vendre à l’hôtel L’Elite à Bastogne.

 

À un autre moment (pendant la guerre), je me souviens encore de ceci. J’étais chef de culture chez Vaguet. On m’avait donné ce titre uniquement pour échapper au travail obligatoire en Allemagne. Louis Braquet, surnom de Louis Vissers, travaillait avec moi. Il était ouvrier agricole. Il avait six ou sept enfants, habitait au village et après ses heures, il rentrait chez lui. Un jour, il m’avait dit : « Gn-è des treûtes volà d’zos l’ pont. Gn-è dès bèles, sés-se. On poûrot-z-aler vèy ? » (« Il y a des truites là-bas en dessous du pont. Il y en a de belles, sais-tu. On pourrait aller voir ? ») Ce n’était pas la même rivière que la précédente ; celle-ci passait au milieu du village et l’endroit s’appelait “À l’ fontin.ne”. Le pont était bas et large, construit en béton depuis quelques années seulement. Tout près, il y avait un petit chemin qui conduisait à la décharge. En arrivant là, Louis avait ajouté : « Seûlemint, dji su trop spès, mi, si to vous, dji tinrê l’ û èt dji vièrê bin si lès treûtes rimontant ou si èles dischindant… » (« Seulement, je suis trop gros moi, si tu veux j’ouvrirai l’œil et je verrai bien si les truites remontent ou si elles descendent… ») À cet endroit, la rivière était large et peu profonde. En dessous du pont, par contre, l’eau avait creusé comme un grand trou. Moi, j’étais entré sous le pont. Je n’en revenais pas du nombre de truites qu’il y avait là. Celles que j’attrapais, je les passais à Louis. Lui, resté à l’extérieur, surveillait en même temps la venue éventuelle du garde forestier. Et il courait d’un côté à l’autre du pont afin de récupérer les truites qui m’échappaient. Cette fois-là encore, la pêche fut excellente : nous en avions pris plusieurs kilos. Je me rendis à nouveau à Bastogne et je suis allé les vendre au même hôtel. Naturellement, Louis et moi avons partagé les bénéfices.

 

J’ai connu deux fois des prises exceptionnelles, mais habituel­lement je m’y prenais différemment. Je n’entrais pas dans le ruisseau, j’avançais le long de la berge. Aux endroits propices, je mettais les mains dans l’eau en suivant le bord. Quand j’en sentais une, j’écartais les mains l’une de l’autre. Je rabattais doucement la truite vers l’autre main. Les mains se rejoignant, je sentais mieux la présence de la truite et je refermais rapidement les mains sur elle : une pour coincer la tête et l’autre la queue. Je la serrais le plus fort possible pour l’empêcher de s’échapper. Je la sortais et la lançais dans l’herbe. Je lui fourrais ensuite le doigt dans la gueule et je tirais d’un coup sec en arrière pour lui croquer la nuque et la tuer.

Mon père connaissait un certain Roger Mézier qui allait à la pêche à la canne. Une fois, nous étions partis avec lui et j’ai pu voir comment cela se pratiquait. Il n’y avait rien d’amusant. Quelle patience ils avaient à se promener le long du ruisseau et à surveiller le flotteur tout le temps ! Je n’aurais pas su faire comme eux, je n’en avais pas la patience. En les voyant faire, j’aurais volontiers continué à la main. C’était plus sportif que d’attendre bêtement que le poisson morde à l’hameçon. Pêcher à la main me passionnait beaucoup plus. Quand je pas­sais près d’une rivière, je me sentais attiré, j’avais une irrésistible envie d’attraper du poisson. Quand je sentais la truite, c’était comme un combat qui s’engageait entre elle et moi : je vibrais d’émotion, j’étais fier et heureux.