Li Pèron / Le Perron

Eugène Polain, LE « PERRON,, EN WALLONIE, in : VW, t.1, 1921-1922, p.439-449

 

Le Perron qui se dresse au milieu de la place du Marché, à Liège, a, depuis un siècle environ, excité fortement la curiosité des archéologues. Qu’est-ce que ce monument, quelle est son origine, depuis quand est-il là, quelle est sa signification? Autant de questions qui, malgré une nombreuse litté­rature, restent sans réponse satisfaisante. M. Goblet d’Alviella qui, il y a une trentaine d’années, s’était occupé du Perron liégeois, en avait indiqué des anté­cédents, comme il disait, dans certains monuments de l’époque byzantine, retrouvés en Italie: tel était l’objet d’une première communication faite par lui à l’Académie royale de Belgique en 1891.

Jusqu’alors on ne s’occupait guère que du Perron de la Cité. Sans doute on connaissait d’autres monuments semblables: il y en avait, ou il en avait existé à Huy, à Hervé, à Theux, à Spa, à Stavelot, à Sart, mais on considérait que ces monuments, toujours situés sur le territoire liégeois ou dans des endroits ayant plus ou moins dépendu de l’église de Liège, n’étaient que des imitations du Perron liégeois, soit que certaines villes eussent voulu faire comme la Cité souveraine, soit que ces perrons leur eussent été concédés par privilège du Magistrat de Liège comme, par exemple, le Perron de Sart.

 

(p.439) Depuis lors la question a changé d’aspect. On a découvert des Perrons en bien d’autres endroits qui n’ont jamais eu ni rapports politiques, ni liens ecclésiastiques avec Liège. On en a trouvé non seulement à Namur, mais à Aische-en-Refail, à La Fontaine du Perron, à Liège. D’après carte-vue Nels.)

Echternach, dans des localités du Hainaut, et l’on a rapproché, avec raison, des Perrons, les Croix de juridiction que possèdent les communes affranchies par la loi de Beaumont, et aussi les (p.440) Rolandsäule fort nombreux en Allemagne. M. Goblet d’Alviella, continuant ses recherches, démontra dans une nouvelle commu­nication à l’Académie royale, en 1913, que nos Perrons avaient des analogues de l’autre côté de la Mer du Nord, dans les très nombreuses Market-Cross que l’on trouve en Angleterre et en Ecosse.

 

  1. Goblet d’Alviella, en faisant le relevé’ des Perrons qu’il connaissait en Belgique, n’en avait dépendant pas trouvé jusqu’alors dans le Brabant. C’est précisément ce point, un Perron à quelque distance de Bruxelles même, qui a motivé une nouvelle communication de M. Goblet d’Alviella, commu­nication faite le 12 avril 1920 et où il signale l’existence, jadis, d’un Perron à Mont-Saint-Guibert.

Disparu depuis longtemps, ce monument n’a laissé aucune trace dans les documents ni dans les traditions de l’endroit et c’est presque par hasard que M. Goblet d’Alviella l’a retrouvé. Guidé par une communication de M. Cosyn, le savant archéo­logue a, dans un manuscrit de la Bibliothèque royale, la Gesta Abbatium Gemblacensium, retrouvé, non une description, mais un fort beau dessin du Perron de Mont-Saint-Guibert.

« Ce Perron, dit l’auteur, est nettement représenté à » l’avant-plan d’une composition représentant la translation du » corps de Guibert ou Vuibert, le fondateur de l’abbaye de » Gembloux et, pour que nul n’en ignore, l’auteur a écrit sur » une des marches du monument: Le Perron de franchise… » C’est, continue M. Goblet d’Alviella, une colonne haussée sur » trois degrés, encerclée au tiers de sa hauteur par un anneau » de métal qui en assure la stabilité, à l’aide de deux montants » reliés à la marche supérieure. Son chapiteau est formé de » trois rotes, surmontés d’une demi-sphère qui supporte une » croix fleuronnée. » J’ajoute que le socle, à trois degrés, est de forme hexagonale.

Dans sa forme générale, ce monument reproduit exactement les Perrons et les Croix de juridiction que nous connaissions, tant dans le pays liégeois qu’en Lorraine, en Alsace et en Luxembourg. Et dès lors, pour lui comme pour les autres Perrons, se posent les questions que j’ai dites plus haut et subsidiairement celle-ci : est-il une imitation des Perrons du territoire liégeois?

 

  1. Goblet d’Alviella rappelle qu’avant la création des nouveaux évêchés, au XVIe siècle, le monastère de Gembloux (p.442) se trouvait sous la juridiction de l’évêque de Liège et que Notger s’était même arrogé le droit d’en désigner l’avoué: il ajoute que postérieurement une charte, émanée du duc de Brabant Jean III Le 18 septembre 1307, accordait à l’abbé de Gembloux le droit de basse et haute justice sur l’endroit où reposaient les restes de Guibert. M. Goblet d’Alviella émet l’hypothèse que cette charte serait en rapport avec l’érection du Perron de Mont-Saint-Guibert ; mais, ajoute-t-il, ce n’est là qu’une conjecture, il nous paraît, au contraire, que c’est le nœud même de la question

L’évêque de Liège avait bien juridiction, au spirituel, sur le Brabant, mais sa juridiction temporelle, encore contestée parfois, ne s’étendait qu’à certains petits points en enclaves. Depuis les temps les plus anciens jusqu’au XVIIIe siècle, de nombreuses contestations eurent lieu entre les souverains de Liège et ceux du Brabant au sujet de ces territoires. En ce qui concerne Gembloux, l’acte de Notger — homme qui n’y regardait pas de si près, — était bel et bien une usurpation : le droit du duc de Brabant était incontestable. Il n’aurait évidemment pas été possible que Guibert, duc de Brabant, eût fondé l’abbaye de Gembloux, l’eût dotée de terres en dehors de son territoire. Il en était naturellement l’avoué puisqu’il en était le suzerain — c’est de droit strict. Il en est si bien ainsi, d’ailleurs, que le duc Godefroid le Barbu revendiqua en 1116, dans une charte que cite M. Goblet d’Alviella, le privilège de cette avouerie : ad-vocatus nullus nisi me susciperet… per manum imperatoris sim constitutus advocatus Gemblacensi cœnobio. C’est comme protecteur de ce monastère que le duc de Brabant lui donne ensuite la villa qnae Belrius dicitur pour y placer en lieu sûr ‘la châsse contenant les cendres de saint Guibert, le fondateur de l’abbaye.

Cet endroit a, naturellement, pris le nom du saint qui y repose, désormais il s’appellera Mont-Saint-Guibert. Mons Sancti-Guiberti est plutôt à notre avis Mansio Sancti-Guiberti: le mot Mansio ayant fréquemment donné Mont ou plutôt Mons dans le roman-wallon.

 

L’endroit où repose saint Guibert est naturellement devenu un lieu de pèlerinage et, suivant la marche ordinaire des choses, une foire importante s’y est établie; le duc Godefroid III recon­naît d’ailleurs officiellement cette foire: nundinale forum. Or, pour ceux qui connaissent la marche du Droit au moyen-âge, l’existence d’une foire emporte le droit de tonlieu et ce droit de (p.443) tonlieu a certainement été concédé par les ducs de Brabant au possesseur du Mont Saint-Guibert, c’est-à-dire à l’abbé de Gembloux. C’est donc déjà une terre franche ou du moins affranchie à cette époque : il en est si bien ainsi que nous voyons Godefroid III déclarer qu’il renonce au droit de meilleur catel (p.444) « jus supellectile mortuorum » sur les bourgeois — burgenses — de Mont-Saint-Guibert, c’est donc bien, l’affranchissement pour eux, mais il va plus loin encore en renonçant à ce droit — l’aubaine — sur les étrangers qui viendraient s’établir sur cette terre, d’où qu’ils viennent et de quelque juridiction (familia) qu’ils sortent. Cela caractérise nettement, au point de vue du droit féodal, l’affranchissement total de la terre. Cet affranchis­sement se complète enfin par la charte de 1307, par laquelle Je duc Jean III déclare renoncer, en faveur de l’abbé de Gembloux, à ses droits de basse et de haute justice. Mont-Saint-Guibert, dès lors, échappe totalement à l’action, quelle qu’elle soit, des officiers du duc.

On pourra me demander en quoi cela concerne le Perron. En réalité, le Perron au Moyen-Age est un symbole: ce n’est pas un simple monument décoratif et les gens qui connaissent le droit savent ce qu’il signifie. Nous avons dit plus haut que l’on trouve des Croix de juridiction — on les a nommées ainsi assez improprement — dans les communes ,qui ont été affranchies selon la loi de Beaumont, notamment en Lorraine et en Luxem­bourg et partout elles avaient même signification, à savoir que la commune est exempte de la juridiction du seigneur suzerain, qu’elle est, pour emprunter une expression du Droit romain, « sui juris »; on devrait donc les appeler Croix d’exemption de juridiction du suzerain et c’est ce que dit très justement et très juridiquement aussi, l’inscription que le dessinateur a placée sur le socle du monument: « le Perron de franchise ». Le Perron est le symbole, 1 »affirmation juridique de la franchise. S’il n’en était pas ainsi, on ne pourrait comprendre certains points de l’histoire de Liège qu’il est peut-être utile de rappeler.

 

Après la bataille d’Othée, quand, avec la collaboration du duc de Bourgogne, l’évêque Jean de Bavière soumit les Liégeois et fit brûler ks drape’aux et les chartes des métiers, un des exécuteurs de la sentence voulut renverser le Perron de la Cité. Il en fut empêché, il est vrai, mais son intention montre bien ce qu’il pensait de la valeur de ce symbole: il était le signe de la franchise du territoire liégeois. Lorsque Charles le Téméraire prit la ville en 1460, il ne se contenta pas de la détruire; il fit démonter et emporter à Bruges le Perron liégeois, afin d’enlever aux Liégeois le signe juridique et matériel de leur liberté. L’inscription placée à Bruges sur le Perron le démontre. Au XVIe siècle, la signification du Perron est bien connue encore : (p.445) lorsqu’en 1587, Ernest de Bavière, prinee-évêque de Liège, établit un marché franc auprès de la forteresse de Franchimont, il ordonne qu’un Perron soit élevé à cet endroit pour montrer que c’est un territoire franc où chacun peut se rendre en toute sûreté.

A ces trois faits juridiques, ajoutons que les mots « Perron de franchise » inscrits à la base. du Mont-Saint-Guibert sont l’œuvre d’un personnage eu XVIe siècle — le dessin e^t du commencement de ce siècle et cet homme sait exactement ce que cela veut dire. Le Perron se dresse là parce que la terre est franche, les actes cités des ducs de Brabant le démontrent amplement.

 

C’est donc, ceci entre parenthèses, une erreur que l’on a commise lors de la discussion de l’emblème du Drapeau wallon, de refuser d’y placer un Perron parce que celui-ci était un signe de servitude. Cela n’est vrai nulle part: la Perron est et n’a jamais été qu’un signe de franchise, c’est-à-dire de liberté politique absolue, et il n’est rien qui soit plus wallon. Cette signification du Perron a toujours été reconnue dans le pays liégeois, resté en dehors des grandes centralisations qui ont créé les Etats modernes, mais elle a été perdue dans les autres régions, comme les Pays-Bas, l’a France et probablement l’Angleterre, c’est-à-dire à partir du XVIe siècle, et les Perrons, n’ayant plus là leur valeur de symbole, ont fini par disparaître sans laisser de traces ‘dams le souvenir des gens. Quelques-uns sont demeurés debout, mais ce n’étaient plus que des monuments sans importance.

 

C’est selon toute apparence oe qui est arrivé à Mont-Saint-Guibert. Maintenant, on pourrait examiner la question de savoir à quelle époque remontait le Perron existant encore, semble-t-il, au XVIe siècle, car celui qui l’a dessiné l’avait probablement vu. A mon sens, il devait déjà exister au XIIIe siècle et, selon toute apparence, il avait dû être érigé au moment où les ducs de Brabant reconnaissaient ou établissaient la foire de Mont-Saint-Guibert. IM. Goblet d’Alviella semble croire que c’est à l’influence liégeoise que serait due l’érection de ce Perron, Mont-Saint-Guibert faisant partie du diocèse liégeois et payant une redevance à l’Eglise de Liège.

Tel n’est pas mon avis: l’influence liégeoise n’a rien à faire ici. Quoique payant une redevance à l’évêque de Liège, chef spirituel du diocèse, Mont-Saint-Guibert est du territoire (p.446) brabançon dont le duc seul, il l’affirme, y est suzerain et partant a seul le droit d’afranchir les habitants et de leur permettre d’élever un Perron, signe de cet affranchissement. Si des Perrons ont, à ceette époque, été élevés à Namur, à Huy et en (p.447) d’autres endroits du territoire liégeois, c’est que c’est préci­sément aux XIIe et XIIIe siècles que se produisent les affranchis­sements de communes. Et le même fait se produit dans le Luxembourg et la Lorraine, qui sont hors du Diocèse de Liège. Dans toute commune affranchie, en ces régions, on élève une Croix de franchise, qui ne diffère guère du Perron liégeois que par les dimensions de la croix placée au-dessus du monument. Le Perron, je le répète, est un symbole juridique bien connu: c’est à ses pieds, probablement assis sur ses degrés (scamnum) que siègent les échevins ; c’est devant lui que se publient les actes de l’autorité, que se font les actes de juridiction; c’est près de lui que s’élève le pilori, qui, lui, indique que les juges du lieu ont droit de haute justice. Or nous voyons que le pilori de Mont-Saint-Guibert se trouve proche du Perron.

 

Tout cela concorde donc avec les chartes émanées des ducs de Brabant et semble démontrer que, loin d’être dû à une influence liégeoise, le Perron de Mont-Saint-Guibert a été élevé sinon sur l’ordre, du moins de l’assentiment du duc de Brabant. Il est très possible, d’ailleurs, qu’il y en ait eu d’autres dans le roman pays de Brabant, comme il en a existé dans le Hainaut et, bien que le Hainaut ait, pendant certain temps, relevé comme fief, de l’Eglise de Liège, je ne pense pas que là, non plus, ce soit l’influence liégeoise qui a fait naître les Perrons.

Je fais toutefois une réserve absolument formelle que les découvertes de l’avenir pourront déclarer fondée ou mal fondée : c’est qu’il est fort possible que le symbole de franchise qu’était le Perron, dans le pays de Liège, a pu se propager dans les pays avoisinants, même dans ceux qui n’étaient pas sous l’influence politique de la principauté liégeoise. Beaucoup de ses villes avaient déjà la franchise et peut-être des Perrons, comme Huy, alors qu’en dehors des pays liégeois on ne parlait pas encore de communes affranchies et il est possible — je ne dis pas qu’il est certain — que les Perrons du pays liégeois et spécialement celui de Liège était des monuments autrement anciens auxquels était attachée une valeur de symbole juridique et religieuse — les deux vont fort bien de pair — on les dit imités autre part, avec la même signification. M. Kurth, dans son Histoire de la Cité de Liège; en était arrivé à dire que les Perrons lui paraissaient — comme les Croix de juridiction, avec lesquelles il confondait les Perrons — « les transformations de mégalithes aux pieds desquels se faisaient certaines cérémonies, certains actes juridiques ».

 

(p.449)  A mon sens, il faudrait distinguer, au contraire, entre les véritables Perrons et les Croix de juridiction. Les premiers paraissent bien avoir été ce que disait M. Kurth: des mégalithes au pied desquels se rendait la justice, se prononç ient les serments, parce que cette pierre levée représentait le dieu de rassemblée. Ces Perrons ont dû être, à un moment donné, christianisés par l’apposition d’une croix à leur sommet, comme le Perron liégeois. Mais il en est tout autrement des Croix de juridiction : elles ont été élevées à une époque postérieure, alors que la signification religieuse des Perrons était oubliée et que l’on ne considérait plus ces monuments que comme des symboles juridiques: la marque de la franchise de l’endroit où on les avait élevés. Et c’est cette notion seule qui s’est perpétuée et a donné naissance aux Croix de juridiction, aux croix de marché.

Mais avant de pouvoir se décider formellement, il convien­drait que l’on relevât exactement tous les endroits de la Wallonie où il a pu exister des Perrons et qu’on s’assurât ainsi qu’en ces divers endroits il y a eu soit une commune affranchie, soit simplement un marché franc. Nous ne doutons pas que les recherches n’aboutissent à des résultats aussi intéressants que celui que nous a fait connaître M. Goblet d’Alviella.