li tiradje au sôrt (le tirage au sort) (foto / photo: dès conscrîts / des conscRits (Lu Tchèstê (Neufchâteau) (comincemint do 20e siéke / début du 20e siècle))

René-P. Hasquin, Les grandes colères du Pays Noir, éd. Londot, 1972

 

(p.42) UNE NOUVEAUTE : LA CONSCRIPTION

 

Le jour du tirage au sort était très attendu par toute la popu­lation : c’était pratiquement un jour de fête. Pour bien arroser l’événement, les conscrits d’une même commune constituaient une « masse », soit donc une cagnotte qui leur procurait l’argent avec lequel ils offriraient des « tournées ». A cette « masse » des conscrits, s’ajoutait le « pourchas » des habitants du patelin. C’était un supplément à la cagnotte.

De tous temps, le tirage au sort s’est déroulé selon un céré­monial qui tenait à la fois du rite et de l’improvisation : selon que l’on avait tiré un bon ou un mauvais numéro, la fin de la journée et le programme des festivités s’en trouvaient complètement bouleversés.

— « Le premier tirage au sort eut lieu le 17 primaire, an VII, à Châtelet, qui était le chef-lieu du canton. Les conscrits, une quinzaine généralement par classe, se rendaient là-bas avec l’agent municipal Philippe-Joseph Georges. Avant et après le tirage, Georges offrait à boire aux conscrits, sur le compte de la commune. Ils faisaient leurs libations au cabaret de l’Espagnol Thibaut ». (2)

Partout, les conscrits se rendaient en groupe, voire en cortège,

 

(1) Plus tard, les conscrits des localités limitrophes de Charleroi durent se rendre dans cette ville pour participer au tirage au sort, mais à partir de 1882, celui-ci se déroula dans la maison communale de la localité où était domicilié le conscrit.

(2) E. Yernaux et F. Fiévet – ouvrage cité, p. 152.

 

    (p.43) au lieu du tirage au sort. Vêtus d’un pantalon noir enserré dans de petites guêtres, d’une chemise de soie et coiffés d’une casquette à penne en tissus très léger et bouffant, les conscrits aboraient des cocardes que les camelots vendaient à proximité de la maison communale. (1)

— « C’est le secrétaire communal qui dressait la liste des conscrits appelés à « subir le sort » au début de l’année suivante.(2)

Il les convoquait un dimanche de décembre, souvent le diman­che après la Saint-Nicolas. Les conscrits se rendaient en groupe à la maison communale précédés d’un tambour loué pour la circonstance. Le secrétaire faisait passer les conscrits à la toise (ancienne mesure, elle correspondait à 6 pieds, soit 1 m 74. Cette mesure tomba en désuétude avec l’instauration du système décimal, mais le terme persista dans le langage courant).

Le secrétaire anotait les mesurations sur une fiche qui était remise en temps voulu, au président du bureau du tirage au sort. Cette opération se déroulait fin janvier. »

Sitôt terminées les formalités, les conscrits faisaient en groupe une sortie dans les cabarets du village, chantant des refains qui allaient vite devenir traditionnels.

     « Vaut co mieu,

     Vaut co mieux

     In m’wés numèrô qu’ ène feume ;

     Ène feume, c’ èst pou tout l’ temps,

     À tch’vau, ç’ n’ èst pou quatre ans. »

 

Car en ce bon vieux temps de la conscription, l’infanterie « tirait » deux ans, l’artillerie de fort trente-six mois, l’artillerie montée, les lanciers, les guides les grenadiers et les chasseurs à cheval restaient quarante-huit mois sous les drapeaux !

En 1895, un soldat recevait une solde quotidienne de 66 cen­times. Mais il fallait déduire : 33 centimes pour la masse d’habille­ment, 17 centimes pour les vivres (car le milicien payait sa nourri­ture). Il restait donc au soldat un reliquat de 16 centimes par jour alors que le tabac coûtait 10 centimes et le verre de bière 6 cen­times. Comme quoi il est prouvé que la solde était bien calculée au plus juste. Il est vraisemblable sinon certain, que c’est de cette

 

(1) Les vendeurs de cocardes destinées aux conscrits subsistent. Les jeunes miliciens appelés naguère devant le conseil de révision de la caserne Trésignies à Charleroi, étaient encore accoutumés d’acheter des cocardes et de les accro­cher au revers de leur veston. On reconnaissait ainsi en ville, ce jour-là, les jeunes gens qui venaient d’être déclarés « bon pour le service ».

(2) Charles Clocherieux. «Le tirage au sort». Ed. Duval, 1959.

 

     (p.44) époque, à cause de cette pitoyable situation financière dans laquelle se débattait le milicien, que date l’habitude qui persiste dans nos régions, de donner « des paies » aux miliciens. Jusque vers les années 1940-1950, la coutume voulait que le milicien en permission rendît visite aux membres de sa famille, voire à ses proches amis et que ces derniers lui fissent cadeau d’une somme d’argent, sou­vent modeste, toujours bien venue.

Mais revenons à nos conscrits, le jour du tirage au sort.

De bonne heure, le cortège se formait dans l’un ou l’autre quartier : précédé du tambour, il défilait dans quelques rues de la localité pour se rendre à la maison communale où tout, depuis tôt le matin, était en place : le maïeur, les échevins, le secrétaire, le président du bureau. Le plus souvent, ces messieurs étaient en haut de forme.

— « Le conscrit se présente devant la Commission et là, il tire une cossette du barillet. Il la présente au président qui l’ouvre et lit à haute voix, le numéro tiré. Nanti de son numéro, le conscrit sort du bureau et dès son arrivée sur le seuil, la foule impatiente, devine, à son regard, si le numéro est bon ou mauvais. Cet instant provoque selon le cas, des clameurs d’enthousiasme ou des mur­mures de désappointement ».

 

Tandis que le « skapé » était porté en triomphe jusqu’au cabaret le plus proche, le malheureux qui avait tiré un mauvais numéro, était littéralement « passé à tabac » par ses amis et les membres de sa famille : le public avait fini par éprouver une sorte de mépris pour ces jeunes gens qui n’avaient pas pu échapper au service militaire. Ces scènes dégénéraient parfois en incident. Témoins les faits qui se sont déroulés, le 12 février 1886, à Marcinelle où avaient lieu les opérations du tirage au sort pour les miliciens des communes de Marcinelle et Mont-sur-Marchienne. Quatre gendarmes de la lieutenance de Charleroi assumaient le service d’ordre. Selon la tradition, aussitôt qu’un conscrit appa­raissait à la sortie, que le sort lui ait été favorable ou non ; il était immédiatement empoigné, balloté en tous sens et c’est plus ou moins abîmé qu’il sortait de cette manifestation d’allégresse. Deux ans plus tôt, dans une commune des environs, un conscrit avait été tué. Afin d’atténuer autant que possible les effets de cette coutume sauvage, le maréchal des logis Marchai avait donné l’ordre de ne laisser sortir les conscrits que par groupe de six. Cette mesure permettait à ceux-ci d’échapper plus facilement aux trans­ports de la foule. Mais cela ne fit pas l’affaire des nombreux parents et amis qui attendaient sur la place. On commença par murmurer puis on invectiva les gendarmes qui avaient toutes les peines du monde à empêcher la foule d’entrer dans la maison (p.45) communale. A un moment donné, des pierres furent lancées sur les agents de l’autorité et des vitres furent brisées.

Un jeune homme fut arrêté, la foule s’énerva et sous les coups, deux gendarmes perdirent leurs bonnets à poils. A coup de crosse de fusil, les gendarmes se dégagèrent mais entre-temps, le maréchal des logis avait chargé la foule et blessé d’un coup de baïonnette à la gorge, un tout jeune ouvrier mineur, Léon Laurent, du quartier de la Tombe à Marcinelle. Il attendait son frère, conscrit, à la sortie de la maison communale…

C’est le quatrième garçon de cette famille qui tirait au sort. Il prit le n°207, qui était bon. L’incident fit grand bruit.

Dans le vain espoir d’échapper au service militaire, les conscrits avaient recours à des subterfuges et se laissaient séduire par les superstitions les plus ridicules. Par exemple, on « faisait des neuvaines et on allait chanter messe. Ou bien encore, on consultait les « batteuses de cartes » dans le double but de connaî­tre à l’avance le résultat du tirage et de conjurer le sort. A Thirimont, quelque temps avant la date du tirage au sort, les futurs conscrits se rendaient individuellement à la chapelle du Bois-de- Rotule, soit à la chapelle du Fonds-de-Gouttes pour y déposer une offrande et prier.

La superstition s’en donnait à cœur joie. A Clermont-Strée, les conscrits la veille du tirage, se rendaient au Calvaire de l’Her- mitage. « Ils portaient au dos une hotte dans laquelle on avait mis une chèvre. Si l’animal bêlait, c’était un mauvais présage. » (1)

A Beaumont, quand le jour du tirage, les conscrits rencon­traient quelqu’un de leur entourage, ils n’hésitaient pas à lui parler après lui avoir touché ostensiblement la main. Au fil de la conver­sation, le conscrit devait parvenir à toucher l’épaule de son inter­locuteur : s’il y arrivait c’était bon signe !

A Rance, si la première personne rencontrée le matin du tirage par le conscrit était un homme, c’était bon signe. Toutes ces croyances et pratiques avaient cours dans les localités caroloré- giennes. Femme ou prêtre ne pouvaient être croisés en chemin par le conscrit : en pareil cas, il était sûr de « tomber », c’est-à-dire de tirer un mauvais numéro. Par contre, rencontrer un bossu… autorisait toutes les espérances. Malheur aussi aux conscrits qui échangeraient une poignée de mains : l’un refilerait sa malchance à l’autre… On ne pouvait non plus, pour la même raison, échanger une chique de tabac entre jeunes gens qui devaient tirer au sort. Par contre, il était recommandé de se lever du pied gauche, ou

 

(1) Charles Clocherieux, déjà cité.

 

    (p.46) de tirer la cossette de la main gauche. Ou bien, enfin, d’aller affronter le barillet avec, en poche, un bout de corde de pendu ! Le clergé ne faisait rien pour décourager la superstition. Témoins ces faits rapportés par le «Journal de Charleroi » du 17-18 mars 1886 :

— « Chaque année, les jeunes gens des Haies de Nalinnes qui doivent tirer au sort, font dire une messe pour tâcher de séduire le hasard. C’est une tradition. Cela n’y fait ni chaud ni froid et ça coûte 6 francs (1) quel que soit le nombre de miliciens.

Mais cette année, comme il y avait dix miliciens, et vu la dureté des temps, le curé avait décidé que la messe coûterait 10 francs. Un franc chacun, ce n’était pas trop cher pour une bêtise pareille ! Pourtant les miliciens firent les récalcitrants ; il y en eut deux qui voulaient bien payer mais les huit autres s’y refu­saient et comme on mit de l’entêtement de part et d’autre, il n’y eut pas de messe ! Qu’allaient-ils devenir ? Le curé prétendait le savoir et l’on assure même qu’il l’annonça en chaire de vérité : les huit qui ont refusé de payer prendront de mauvais numéros et les deux autres seront sauvés ! Or, voyez la malice du sort ! Bien sûr que le diable était dans la boîte et a voulu jouer un tour au curé : il y eut neuf bons numéros et le seul mauvais échut à l’un des deux miliciens qui avaient consenti à payer la messe ! ».

 

Comment se soustraire aux obligations militaires quand on avait tiré un mauvais numéro ? Et tout d’abord quels étaient les bons et mauvais numéros ? Après chaque tirage au sort, il y avait un certain nombre d’ajournés. Pour qu’un ajournement devînt définitif, il fallait quatre années. Pendant ce temps, les ajournés devaient se présenter devant la commission le jour du tirage, mais sans y participer. Les cas étaient examinés et discutés au sein de la commission qui confirmait ou infirmait l’ajournement.

Le nombre de numéros placés dans le barillet pour le tirage au sort, dépendait donc du nombre d’ajournés. Ainsi, s’il y avait 25 ajournés et que le contingent était fixé à 30, il y avait dans le barillet : 25 numéros d’ajournés + 1 numéro appelé le « bidet » + 30 numéros représentant le contingent, ce qui donnait au total 56 numéros.

 

Ainsi, si parmi les 20 ajournés qui se représentaient devant la commission, il y en avait 8 qui étaient déclarés aptes au service, 10 ne restait sur la liste que douze ajournés. Le « bidet » devenait le 13. A ce chiffre, il fallait ajouter le contingent, par exemple 34. Cela donnait 12+1 bidet + 34 = 47. Le conscrit qui tirait le n° 48 n’allait pas soldat (pas plus que ceux qui tiraient des numéros

 

(1) Le prix d’au moins deux journées de travail de houilleurs, à l’époque.

 

    (p.47) supérieurs). A noter que l’on ajoutait autant de numéros qu’il y avait de nouveaux ajournés. Par contre, les conscrits qui tiraient des numéros allant de 13 à 47 inclus, étaient incorporés.

Au sujet des obligations militaires, la loi du 8 janvier 1817, article 94, stipulait notamment :

« 1 ) D’une famille de 7 fils, dont les 3 premiers ont concouru au tirage de la milice, le service de l’aîné exempte le second, bien que le troisième ait obtenu au tirage au sort un numéro qui ne l’appelle pas à faire partie du contingent.

   2) Est exempt du service de la milice, le fils enfant unique de son père ou de sa mère, bien qu’il ait des frères ou sœurs utérins ou consanguins.

Lorsque d’une famille composée de 6 fils, le premier a été exempté par le sort, le service du second n’exempte pas le troisième. La loi en faisant alterner l’appel au service entre les frères accorde la priorité à l’Etat.

 

3) Il entre dans les pouvoirs souverains des députations permanentes des conseils provinciaux de décider si les ressources que possèdent les père et mère d’un milicien suffisent pour assurer leur subsistance.

4) Le service dans la milice de l’enfant naturel, reconnu après le mariage, ne procure pas l’exemption à son frère légitime.

5) Dans une famille de quatre frères, le service du puîné comme volontaire exempte l’aîné.

6) D’une famille de plus de trois fils dont l’aîné a obtenu un haut numéro, le service du second n’exempte pas le troisième.

7) N’est pas exempt du service de milice le fils, enfant unique, de père et mère décédés. »

 

Pour échapper au service militaire, les gens avaient générale­ment recours aux procédés les plus contestables et les plus stupides. Ainsi les conscrits incités par leurs proches, n’hésitaient pas à simuler des tares physiques en vue d’obtenir l’exemption définitive. Il y en a qui allèrent jusqu’à se mutiler la main droite pour être déclaré inaptes au maniement des armes. D’autres s’imposaient, avant la comparution devant le conseil de révision, des marches forcées exténuantes, dans l’espoir de provoquer un rétrécissement de taille : les « grands » allaient à l’artillerie et « tiraient » 48 mois, tandis que les autres n’effectuaient qu’un service de deux ans dans l’infanterie !

Mais il y avait d’autres « recettes ». Malheureusement, elles (p.48) n’étaient pas à la portée de toutes les bourses et en outre, elles constituaient, on va le voir, l’exemple d’injustice sociale le plus flagrant et le plus scandaleux. La loi autorisait, en effet, le conscrit qui avait tiré un mauvais numéro à se faire remplacer. C’était des sortes de marchands d’hommes qui procuraient ces remplaçants moyennant paiement à ces derniers et aux intermédiaires, de sommes assez rondelettes que seuls les patrons et riches proprié­taires pouvaient débourser.

Ce genre d’affaires était florissant et les intermédiaires n’hési­tèrent pas, parfois, à insérer des textes publicitaires dans les journaux. Tel ce notaire de Namur, Maître Delvigne, 62, rue des Brasseurs.

 

L’opinion publique, dès 1880-1890, s’indigna de plus en plus de ce tirage au sort, appelé le fameux « impôt du sang » par quel­ques politiciens généreux qui voulaient le remplacer par un service obligatoire pour tous. En 1886, un chroniqueur de Charleroi (a) écrit à ce propos :

« … On ne peut se faire une idée des sentiments d’angoisse auxquels sont en proie la plupart de nos familles d’ouvriers à l’approche de cette époque fatale qui doit leur enlever un enfant, souvent un gagne-pain. On ne se douterait pas, à voir les jeunes miliciens chanter et danser dans les rues, mais ils s’excitent entre eux par les veilles bruyantes et par l’alcool, pendant quelques jours, leur joie est factice, ils ne peuvent point paraître émus, mais leur animation n’est que fébrile et leur gaieté cache des larmes. Il faudrait pénétrer dans la pensée des pères et mères pendant que se décide le sort des enfants, pour se rendre compte de ce qu’ils éprouvent…

… On en voit qui, pâles, muets, les dents serrées, attendent à la sortie des maisons communales, que le fils arrive, porté sur les épaules par ses camarades, agitant le numéro qu’il a tiré de l’urne. Si le numéro est bon, c’est le bonheur immense… on pleure de joie comme de douleur ; il y en a qui se trouvent mal et tomberaient sur le pavé si on ne les soutenait jusqu’au cabaret voisin. Si le numéro tiré par le fils est mauvais, le père et la mère, les frères et les soeurs, courbent la tête comme sous un malheur écrasant…

… On cite des exemples de conscrits qui sont allés se jeter à l’eau…

N’y a-t-il pas les naïfs qui font dire des messes, font des neuvaines et brûlent des chandelles devant les idoles catholiques pour corriger le hasard ?… La superstition est lente à se déraciner et nos institutions iniques l’entretiennent constamment. »

 

(1 ) Le Journal de Charleroi, 29-30 janvier 1886.

 

(p.49) C’est en 1886 également que s’amplifia le mouvement hostile au remplacement des conscrits fortunés, par des malheureux.

— « Le remplacement n’est pas dans la Constitution qui se borne à dire que le mode de recrutement de l’armée est déterminé par la loi. Il suffit donc de faire une loi disant : le remplacement militaire est interdit. Le service est personnel. »

Le 4 février 1886, M. V. Lucq, prononce à la Chambre des Représentants un discours qui réclame rien moins que l’abolition du tirage au sort :

« … Comment justifier, en effet, cet impôt qui, pour les jeunes gens aisés, désignés par le sort, se réduit à un sacrifice pécuniaire relativement léger, tandis qu’il constitue une véritable catastrophe pour les familles qui ne possèdent aucun capital ?… Faire dispa­raître ces inégalités, alléger les charges, les répartir d’une façon plus équitable, tel devrait être, semble-t-il, l’objectif poursuivi par le gouvernement. Il n’en est rien. Aujourd’hui, ses projets, ses tendances vont à l’encontre de ce résultat… »

Finalement, l’Etat prit pourtant ombrage de ces pratiques et… se substitua aux intermédiaires. A partir de 1909, il suffit au conscrit de porter 1 600 ou 1 800 F, selon le cas, au Juge de Paix de sa conscription, pour être définitivement exempté. La discrimination sociale était donc odieusement maintenue. Mais fort heureu­sement, les jours du tirage au sort étaient comptés !

tambour po l' tiradje au sôrt dès conscrîts dins l' ârmée bèlje (tambour pour le tirage au sort des conscrits dans l'armée belge)

(sins l’ « aîmabe autorisâcion » do Muséye do Vikadje Walon (sans l »aimable autorisation » du Musée de la Vie Wallonne) (Lîdje / Liège) (li seûl muséye en-Eûrope jamaîs visité èwou-ce qu’ on n’ pout pont prinde di foto / le seul musée en Europe jamais visité où l’on ne peut prendre de photo)

1 Tradicions dins nos réjions (Traditions dans nos régions)

Payis d’ Châlèrwè

L’ moyén d’ daler quer in bon nimèrô au tirâdje au sôrt, in : EB, s.d., s.p.

 

Oscar Lefèbvre est né à Jumet en 1861 et y décéda en 1940.

Ce récit en prose parut dans le Cok d’ awous’ du 9 mai 1908 sous la signature de Jean Lorin. L’auteur y décrit avec beaucoup de vivacité une péripétie qui guettait la vie de tous les jeunes gens en âge de porter les armes: le tirage au sort. Ce mode de recrutement qui prit fin en 1909, constituait un système particulièrement injuste, puisque non seulement il reposait sur le hasard – selon que l’on avait tiré un numéro favorable ou pas – et aussi sur la fortune puisque ceux qui en avaient les moyens pouvaient s’offrir les services d’un remplaçant qu’ils rémunéraient. Il va sans dire que pour les conscrits, le jour du tirage constituait un événement essentiel au­tour duquel se greffait toute une série de prati­ques dont la chanson et la littérature dialectales ont témoigné (1).

La plupart des conscrits tentaient de se concilier un sort favorable en ayant recours à des procé­dés confinant à la superstition, voire à la magie. Un travail d’enquête sérieux sur ces pratiques mériterait d’être entrepris; hélas, ce travail de­vient de plus en plus malaisé puisque les té­moins de cette époque ne sont plus guère nom­breux.

 

On peut citer, à titre exemplatif quelques com­portements parfois curieux des conscrits avant le tirage au sort. Outre les prières, les neuvaines, les pèlerinages, les invocations religieuses, on signalera que certains d’entre eux s’asseyaient à califourchon sur un veau en regardant la queue, brisaient un crucifix devant un calvaire, plaçaient des textes de prière dans leurs sou­liers, avalaient l’un de ces textes; parfois, à leur insu, des mères glissaient, dans leur « vêtement de cérémonie », un amnios (voile d’un enfant né coiffé), une/bavure de cierge pascal, un bonnet de baptême d’un enfant décédé, etc… La pratique que nous décrit Jean Lorin confine à l’iconoclastie et semble avoir été répandue dans bon nombre de communes de la région. Il y a là une attitude qui peut paraître assez curieuse dans une société où la religion jouait encore un rôle essentiel. Il est intéressant de signaler, d’ailleurs, que dans certains villages de l’Entre-Sambre-et-Meuse, de nuit on traînait certaines statues de saints dans la boue ou la poussière, on les noyait dans les fossés, on les piquait d’épingles. On conçoit dons que l’attitude du Yopol de Jean Lorin vis-à-vis du Saint-Joseph familial soit rela­tivement douce. Elle consistait à placer, face au mur, la posture sainte et à ne la retourner que si le garçon de la maison avait « tiré un bon numéro ».

Oscar Lefèbvre manie un wallon particulière­ment recherché et il recherche les termes pro­pres et parfois les archaïsmes. Il utilise le parler de Jumet qui se caractérise par l’article défini il et la prothèse i (iscaswêre) qui lui est concomittante. Un autre trait caractéristique à cette zone, c’est l’usage de la nasale [ô], on en lieu et place du [à], an que l’on entend ailleurs dans la région de Charleroi; ceci explique les formes grond, istompér, monquér. Cette pratique est néan­moins hésitante surtout dans le cas des parti­cipes présents où Jean Lorin utilise clatchant, mètant à côté de scarquiyont. Il faut remarquer que chez les locuteurs de cette zone, l’usage de forme en [ô], on était considéré comme grossier selon un phénomène sociolinguistique classique puisque ce trait démarquait nettement la langue locale du français.

 

Wèyèz lauvau, tout lauvau, al cwane du bos tout gris èt tout dispouyi d’ sès fouyes

èt d’sès fleurs, ène petite cayute si bén basse qui vos picherîz aujîmint au-d-dizeûs du twèt si yos-avîz bén ausse!

È bén, c’ èst là qu’ ène vîye brâve djin, Mar’ Tèrése du vatchî, a alevè ène pèkéye

di sèt’ fôrts gârçons èt sins conter qui su lès chîs preumîs qu’ ont tiré, Popol i n’ da co pont ieû d’zous sès drapias.

Ètou, dins l’ vilâdje, on n’ si fét nén faute di dîre qui Mar’ Tèrése « fét ène saqwè ».

« Èlle a in scrèt, di-st-o tout bas, mins èle ni vout nén l’ confyî à sès vijéns!… Qué damâdje! I gn-a p’tète pus pèrsone qui direut sôdârt! »

Pourtant, l’ brâve Mar’ Thrése dit à tout quî l’ vout ètinde, qu’ èle n’ a pont di scrèt, mins qu’ èle mèt toute is’ confiance à sint Djosèf èt qu’ èle n’ a jamés mankè in djoû, dispûs qu’ èle sét dire ène patêr, di priyî l’ Pére nouricier du p’tit Jésus.

« Dji n’ é fwè qu’ en li, di-st-èle. V’là tout mi scrèt! »

 

Lexique

ausse  (awè  -),  lit.:  avoir  hâte; éprouver un besoin pressant.

pèkéye, famille nombreuse, marmaille.

Popol, Léopold; il s’agit ici de Léopold II, roi des Belges de l’époque.

 

(1 ) Bon nombre d’auteurs de notre région ont évo­qué le tirage au sort et toutes les pratiques qui l’accompagnaient; sans vouloir être exhaustif on peut citer: H. Pétrez, Fleûru dins m’ vikérîye, Edi­tions du Bourdon, Charleroi, 1962 (pages 79 à 92), W. Dartevelle, Li fîye da Rujète, Librairie Vanderlinden, Bruxelles (pages 111 à 113), E. Gernaux et F. Fiévet, Folklore wallon, Imprimerie de Charle­roi, 1956 (pages 361 à 374,395 à 397), J. Lemoine, Le folklore du Pays wallon, Imprimerie J. Vanderpoorten, 2e éd., Gand, 1892 (pages 132 à 133).

in: Yernaux E., Fiévet F., Folklore montagnard, s.d.

 

(p.364) LE TIRAGE AU SORT A CHARLEROI

 

Nous ne pensons pas pouvoir faire mieux pour connaître ce qu’était le tirage au sort de Montagnards à Charleroi, que de reproduire un arti­cle du journal « La Chronique » (1). Il est dû à la plume de M. Ca­mille Quenne qui fut témoin des scènes décrites et qui fut un folklo-riste de renom.

« A l’aube de la première journée, écrit-il, toutes les rues aboutis­sant à l’Hôtel de Ville, où se faisaient les opérations du tirage au sort, revêtaient une allure pittoresque. Des boutiques de toutes sortes s’impro­visaient en plein air ; on y débitait des rubans aux tons les plus violents, des cocardes et des fleurs en papier d’argent, d’or, rouge, vert, jaune, — noir et blanc si l’on était frappé d’un deuil et à l’usage des conscrits malheureux. Des couronnes aux bariolages fantastiques dominaient ce ruissellement de « pepettes » suivant l’expression du terroir. Il y en avait pour tous les âges, pour tous les goûts.

» Puis bientôt, on assistait au défilé de légions composées de plu­sieurs milliers d’êtres, hommes, femmes, enfants, vieillards, couverts de ces fleurs, de ces rubans, de ces couronnes, exécutant une marche éche-velée, dansant et chantant des refrains de circonstance, dont le pittores­que le disputait à l’humour….

 

Èn’  brèyèz nén pèrsone

Nos-ârons dès roudjès marones

In bonèt à flotcbète

In fusik, ‘ne bayonète.

 

» Des fanfares bruyantes les accompagnaient, précédées invariable­ment d’un tambour-maître au colback majestueux, au tablier de cuir, à la barbe de fleuve, comme on en rencontre encore dans les « Marches » wallonnes. Puis s’avançaient des gars attifés de vêtements de femme outrageusement maquillés à l’aide de bleu d’outremer et de poussière de

 

(1) Il est daté du  5  février  1902 et reproduit dans « Wallonia », T.X, p. 48 et 49.

 

(p.365) brique rouge pilée; ensuite, mêlés à eux, les malheureux idiots errant dans les communes, qui sont de toutes les manifestations drôles et que l’on affuble de guenilles plus ou moins ignobles et de décorations dont le légendaire plat de barbier en fer-blanc est le type caractéristique ; puis encore des musiciens enragés tapant sur de vieux chaudrons et des cas­seroles fêlées. Enfin, les conscrits, flanqués de leur fiancée, les père, mère, frères et sœurs, aïeux et aïeules.

» Et dominant la fantastique sarabande, des cartels indiquant en ca­ractères flamboyants le nom de la commune. Et, dé-ci, dé-là, émergeant de la masse délirante, des brosses à peu près dépourvues de poils sur­montant de longs manches, des bâtons enrubannés en manière de thyrses, portant au sommet un énorme numéro. Ce numéro était d’ordinaire le « bidet », le plus bas qui pût sortir de l’urne et que le conscrit raille en couplets piquants :

 

I vaut mieu daler quer l’ bidèt,

Qui d’ tchér su in gris baudèt.

 

C’est-à-dire se marier, car dans l’idiome du cru, in gris baudèt signifiait jadis la femme qui travaillait à la bure, la hiercheuse (1).

» Ainsi constituée, la cohue se précipitait vers le carrefour de l’Hô­tel de Ville, se mêlait comme un torrent furieux à la foule épaisse qui s’entassait à cet endroit, provoquant une confusion générale, où les cla­meurs désespérées des femmes, les cris et les appels des adultes se con­fondaient aux accents des fifres, des accordéons, des trombones, des tam­bours et des grosses caisses.

» Les petites communes qui ne pouvaient pas se payer un orchestre complet, s’adressaient à des instrumentistes que l’on trouve déambulant les longs des grandes routes wallonnes et qui, moyennant salaire, ac­compagnent les cortèges, soufflant dans des pistons et des bugles.

» Un silence angoissant pesait sur cet océan tourmenté dès que les portes de fer livraient passage aux conscrits qui s’engouffraient dans la salle des opérations.

» Mais la rumeur se reprenait bientôt à gronder avec un vacarme tumultueux. Une anxiété profonde étreignait les poitrines, comme dans l’attente d’un délibéré sensationnel de cour d’assises. Le sort était-il bon ? Etait-il mauvais ? A peine le conscrit avait-il franchi, à sa sortie, le cordon de bonnets à poils qui gardaient la porte contre les assauts furibonds, que la foule s’en emparait, le jetait comme une épave au-dessus des têtes, le faisait tournoyer dans le vide, le rejetait encore, jus­qu’à ce qu’il eût été reconnu et saisi par les siens. Il devenait alors l’ob­jet de caresses violentes et passionnées, on le couvrait de baisers, ou bien

 

(1) On disait in baudèt d’ fosse à Montignies.

 

(p.366) on le giflait en plein visage, on lui arrachait les vêtements, on piétinait son couvre-chef, si celui-ci avait échappé aux rudes brimades populaires. A moitié démoli, le sang parfois aux narines et à la bouche, on l’entraî­nait dans le cabaret le plus proche et l’on envahissait les boutiques pour se couvrir de guirlandes et se faire marquer, sur le front parfois, à la couleur noire, voire même au cirage, le numéro que le milicien avait tiré de l’urne. C’était inénarrable et poignant… »

 

A MONTIGNIES

 

Le grand jour arrivé, on partait en bande vers la Maison commu­nale où avait lieu le tirage au sort. Chaque groupe est accompagné de tambours et de musiciens, généralement un accordéoniste ou un joueur d’orgue de barbarie. Le conscrit a des guêtres, une chemise de soie noire à col marin garni de minou, une casquette de soie noire avec visière. Parfois, la bande est précédée d’une cane-majôr qui remplit ses offices avec autorité.

Le matin, le conscrit a chaussé le pied contraire à celui qu’il chausse habituellement. Dans son paletot, s’il est né avec le voile de la Vierge, on aura cousu ce dernier mais à l’insu de l’intéressé. Celui-ci ne peut rien prêter car il prêterait sa chance. De même il ne peut donner la main ni offrir une « chique de tabac » à un ami ou à un parent qui subit le sort, il lui passerait sa chance. La rencontre d’un homme au domicile ou sur la rue au départ constitue un bon signe; mais ces rencontres ne peu­vent être préméditées. Si elles n’étaient pas fortuites, elles seraient sans effet. La rencontre d’un bossu, d’un cheval blanc constitue un excellent augure.

Le conscrit entrait du pied gauche dans la Maison communale. Les parents et amis attendaient dans un café. Les opérations officielles du tirage au sort ne constituant pas du folklore, nous ne les décrirons pas. On conseillait de tirer de la main gauche. Un bout de corde de pendu portait bonheur. On faisait parfois écrire sur un papier un numé­ro par un enfant ou par un d’vineu. Le conscrit emportait ce papier ou bien on le fixait avec un clou dans une armoire. Ce numéro, on le de­vine, était toujours élevé, c’était celui que le conscrit devait tirer. Il arri­vait que le hasard faisait bien les choses, dès lors les croyances se ren­forçaient.

Le plus bas numéro s’appelait le bidet. Le bidet variait d’année en année. Il était établi d’après le nombre des réformés des deux ou trois dernières années. C’est en 1882 qu’on tira au sort la première fois à Montignies-sur-Sambre. Cette année, il fallait 29 soldats; mais en rai­son des nombreuses exemptions, chacun faisant agir des influences reli­gieuses ou politiques, pour éviter la caserne, il fallut remonter jusqu’au (p.367) numéro 84. Evidemment, l’année suivante la détermination du bidet su­bit l’influence de cette situation.

Celui qui tirait in mwés numéro tombait, celui qui en tirait un bon était scapè. Celui qui était à la limite des mwés numérôs èsteut au clau.

Dès que le conscrit apparaissait, il signalait son sort en élevant le pouce tendu qui signifiait « dehors », en baissant le pouce tendu vers le bas pour marquer qu’il était « dedans ».

Les premières années où l’on tira au sort à Montignies, les cons­crits portaient encore le sarrau. Il était de règle de le déchirer et de le ceindre, une fois le numéro connu.

Immédiatement après la sortie de la Maison commune, sortie qui se faisait parfois en vol plané, le conscrit fixait son numéro à sa casquette en même temps qu’une cocarde en papier. Il y avait trois sorties dans l’ancienne Maison Communale, où avaient lieu les opérations du tirage au sort. L’une donnait sur le derrière dans la direction de la place du Blot. C’est là qu’on lançait les conscrits dans la foule. Pour éviter cela, les richards, qu’on appelait encore « lès câsseûs d’ assiètes » vidaient les lieux en catimini soit par la sortie donnant sur la grand-place, soit par le corridor de la concierge Mardjo.

Tous ceux qui accompagnaient le conscrit achetaient aussi une co­carde et un numéro. Celui-ci était confectionné immédiatement par des marchands munis d’un jeu de plaques de zinc, d’une boîte de cirage com­mun et d’une petite brosse à tamponner. Un jeune garçon s’en allait porter le numéro officiel à la famille, qui attendait dans l’anxiété le résultat. On devine comment il était récompensé quand il était le mes­sager d’une bonne nouvelle.

Dans chaque maison de conscrit, on avait fait cuire des vitoulèts. Les cafés étaient vides de meubles et de lampes suspendues. Tout avait été enlevé car la foule dense était vraiment en folie. Rien ne résistait à ses assauts, aux danses endiablées. Il arrivait que des bandes apparte­nant à des familles ennemies se rencontraient dans les débits de boisson. La haine, doublée de jalousie si l’une d’elles accompagnait un conscrit malheureux, avait tôt fait de déchaîner la bagarre. Chaque année, les journaux rendaient compte de rixes sanglantes. Nous avons assisté à une bataille entre deux bandes ennemies en 1906 à la rue Spinois; ce fut terrible, un des joueurs d’accordéon eut la joue transpercée par un coup du canon d’un revolver.

Mais la plupart des bandes fêtaient l’heureux coup du sort ou cherchaient une consolation à la tristesse du conscrit malheureux et sur­tout de sa mère en s’amusant comme savent s’amuser des bons Wallons en « ribote ». Ils portaient le héros du jour en triomphe, on l’ pôrteut (p.368) à spales, l’on dansait en chantant des chansons qui sont passées de gé­nération à génération toujours aussi entraînantes et endiablées.